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30 mai 2020 6 30 /05 /mai /2020 11:30

     Alors que stratégiquement le débarquement en Provence des troupes venant d'Afrique du Nord et comprenant un fort contingent français est aussi important que celui en Normandie, la filmographie a favorisé fortement jusqu'à aujourd'hui celui des Anglo-saxons principalement engagés, avec à leurs côtés de multiples et beaucoup plus petits contingents de différentes nations. Si l'on célèbre chaque année, à force de petits documentaires souvent pris dans d'autres plus longs dans les différentes chaines de télévision, le débarquement du jour J en Normandie, peu de place est consacrée à l'autre, par le Sud, organisé notamment pour faire la grande jonction avec celui du Nord et devant également - même si dans les calculs des états-majors, ce ne fut pas toujours aussi clair, en terminer avec la présence efficace des troupes allemandes dans l'Italie du Nord.

Tant les documentaires que les films de fiction racontent ces combats, décisifs pour l'issue de la seconde guerre mondiale, qui ouvrent enfin le deuxième front demandés avec insistance par les Soviétiques depuis le début de leur "grande guerre patriotique". Dans la filmographie de la seconde guerre mondiale, si l'on excepte les oeuvres consacrées à la guerre dans le Pacifique, le débarquement de Normandie possède pratiquement la première place.

 

Côté documentaires, concernant le débarquement de Normandie, on pourra voir :

- Dans la série française Les grandes batailles, la partie La Bataille de Normandie (1944), d'une heure et 29 minutes (voir outre le DVD de la série, le site de l'INA) ;

 

- Dans la série britannique Le monde en guerre (the world at war), Une certaine aube, Juin-Août 1944

 

- le documentaire D Day, Ils vont voir l'enfer du débarquement (de Richard DALE)

- Ils ont filmé la guerre en couleur La Libération, de BOUYER;

- Champs de bataille partie 2,  dans les DVD 3 ET 4, Les anges de la victoire et La Hitlerjugend contre-attaque, qui a le mérite de bien montrer les actions et réactions du débarquement (TIGNÈRES)

 

- Jour J, Le débarquement, de CAPRA, qui se situe dans la logique de Pourquoi nous combattons?

 

- La bataille de Normandie, documentaire américain. Diffusé en DVD à l'occasion du 70e anniversaire du débarquement, dans le flot de documents habituellement produits ou reproduits à ces anniversaires annuels, avec une présentation un peu tapageuse qui informe peu sur le contenu, ce documentaire, sous la bannière des AAA, semble une partie tirée de plusieurs autres, la dernière (?), éditée par Peter JONSON, en 2007 (Edgehill Publishing Ltd), à l'adaptation française de Gilles THOMSON. Composé uniquement d'images d'archives en noir et blanc, de 51 minutes.

 

- Grandes batailles de la Deuxième guerre mondiale, Le débarquement.

 

 

      Côté films, nous ne conseillerons que les trois films suivants, bien que le thème du débarquement inspire de nombreux réalisateurs, mais souvent de manière annexe :

- Le jour le plus long, métrage américain (Twentieh Century Fox) de ZANUK et de ses nombreux co-réalisateurs, aux interprètes de renommée internationale. Centré sur le débarquement, le film de 172 minutes (mais la longueur peut varier) noir et blanc de 1962, ou colorisé plus récemment, présente les différents théâtres d'opération, du point de vue Allié et Allemand dans la journée du 6 juin 1944, précédé des préparatifs de la veille au soir. Il présente divers points de vue, de l'état-major au soldat de base, des forces régulières aux résistants, le tout avec de véridiques anecdotes. Très spectaculaire, le film serre de près la réalité historique,et les principaux déterminants des stratégies face à face.

 

- Il faut sauver le soldat Ryan, film américain de Steven SPIELBERG, sorti en 1998, qui met en scène des soldats américains ayant pour mission de retrouver un soldat, dans la ligne de front, dont les frères sont morts au combat. Il est intéressant de comparer les scènes mêmes du débarquement avec celles du Jour le plus long. Le réalisme est plus fort dans ce qui a été le vécu des soldats venant des navires de la côtes : un enfer et une boucherie.

- Paris brûle t-il? de René CLÉMENT, film franco-américain sorti en 1966, à la demande du producteur Paul GRAETZ et adapté du livre éponyme de Larry COLLINS et Dominique LAPIERRE. Fresque historique qui montre les faits de résistance et les actions militaires qui conduisent à la libération de Paris et à la reddition du général von CHOLTITZ, commandant en chef de la Wehrmacht à Paris, chargé par HITLER de détruire Paris en cas de débordement des troupes alliées, le film montre bien l'état des forces en présence, tant militaires que civiles (résistances rivales). Mêlant images tournées et archives, le film atteint un niveau de véracité historique intéressant, même s'il ne s'intéresse qu'à un tronçon de l'histoire de la libération de la France. En tout cas, il fait avancer dans le temps dans la perception de cette libération, qui s'arrêtait souvent aux plages de Normandie et aux villes côtières. Le DVD comporte des bonus intéressants qui resituent l'épisode de la libération de Paris dans son contexte et qui commentent la place du film dans l'historiographie générale, puis dans la filmographie de René CLÉMENT.

   

- Overlord, flm britannique de Stuart COOPER, sorti en 1975. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, Tom, jeune homme de 20 ans, quitte le foyer familial pour rejoindre l'armée britannique. Il découvre la discipline militaire, l'entraînement, les copains, il rencontre une jeune femme dont il tombe amoureux... mais il entrevoit aussi sa propre mort qui le hante dans ses rêves. Son unité est placée au secret car elle doit débarquer en Normandie, et le jeune soldat, qui vient de fêter son 21e anniversaire, est coupé de toutes ses racines et de tout contact avec l'extérieur. Il embarque avec ses camarades sur le chaland de débarquement et laisse ses pensées errer parmi les évocations de ses cauchemars et de son ami désormais lointaine... Si l'on se donne la peine ici de reproduire le synopsis de ce film, c'est parce qu'il est rarement diffusé. Présenté au festival de Berlin (1975) où il obtient le Prix spécial du Jury, Overlord voit sa diffusion cantonnée au Danemark, au Japon et aux États-Unis, et même pas dans son pays d'origine.  Sans concession sur le thème du soldat chair à canons et sur la rhétorique militaire, il est à cent lieues des métrages de commémoration. De plus, l'entrelacement d'archives et de scènes de fictions a dû rebuter plus d'un distributeur... D'une heure 24 minutes, en noir et blanc (superbe), il est édité par Sidonis Calysta.

 

 

     Côté séries, il faut mentionner deux réalisations marquantes. L'une surtout, Frères d'armes (HANKS/SPIELBERG), qui débute pratiquement par le débarquement en Normandie (DVD 1 : Currahee, Day fo Days ; DVD 2 : Carentin). L'autre Les orages de la guerre, dans sa partie 9, fait une large part à l'histoire de ce débarquement.

     

 

 

     Il faut souligner que très peu de film de fiction ou de documentaire vont plus loin, après la libération de Paris et l'espace-temps entre le Débarquement et la bataille des Ardennes est très peu occupé par la filmographie. Il serait injuste toutefois de dire qu'il n'y en a pas. Témoin ce documentaire, intitulé La grande offensive, qui va des plages de Normandie aux rives du Rhin, sous la bannière des AAA, déjà mentionnée, construit à partir d'images - parfois très rares - en provenance des archives alliées et allemandes.

   

    Alors que, notamment avec la conjonction des forces débarquées en Provence, des combats importants se déroulent sur le sol français, obligeant les troupes allemandes à une manoeuvre stratégique de repli des troupes d'Italie et de France sur le Rhin.

   Il faut mentionner le documentaire Provence Août 1944, L'autre débarquement, qui dépasse par sa densité l'aspect hommage du 70e anniversaire d'un débarquement peu évoqué de la Seconde guerre mondiale. Dans ce DVD figure, outre le film-documentaire (2014) lui-même, réalisé par Christian PHILIBERT et Laurent MOËNOARD, d'une durée de 52 minutes, composé d'images d'archives d'origine variée, des entretiens avec d'anciens soldats et de historien (70 minutes) avec des extraits de D-Day, leur jour le plus long et de La libération en couleur.

 

La filmographie sur le débarquement de Provence n'est pas pour autant inexistante. Mentionnons le film algéro-belgo-français de Rachid BOUCHAREB sorti en 2006 (découverte de la guerre par trois tirailleurs algériens et un goumier marocain, de l'Italie jusqu'aux portes de l'Alsace) et le film Au soldat inconnu, le débarquement de Provence (2009) du réalisateur et acteur Thomas LEMOIGNE. Cette prise en considération est toutefois très récente.

 

    Le traitement différent des débarquements de Normandie et de Provence a diverses provenances dont l'opinion selon laquelle le débarquement de Provence était une opération inutile. La presse comme les commentaires officiels, ainsi que le rythme de commémorations suit là l'opinion précise du maréchal Montgomery, commandant des forces terrestres de l'opération Overlord, opinion qu'il avait déjà sur moment et réitérée dans ses Mémoires publiées dans les années 1960. Contestable d'un point de vue militaire face à l'enlisement des Alliés en Italie, celui-ci était une erreur géopolitique majeure. En concentrant les troupes alliées en France et non en Italie puis dans les Balkans, Anvil-Dragoon aurait laissé le champ libre aux Soviétiques pour étendre leur mainmise sur l'Europe centrale et orientale. Or, ce débarquement incita les Allemands à une opération stratégique de retraite devant l'avancée en étau des troupes issues des deux débarquements, ce qui n'empêche pas de faire un nombre impressionnant de prisonniers allemands et de causer d'importantes pertes de matériel à l'Armée allemande. Ce débarquement s'inscrit dans un déploiement important de forces françaises - marginales en Normandie, qui opèrent la libération du territoire - Marseille s'est bien plus auto-libéré, du coup, que Paris. Avec lui, la France émerge véritablement comme partenaire à part entière. (Claire MIOT, dans Les mythes de la seconde guerre mondiale) Mais, comme le montre d'ailleurs le film Indigènes, la forte proportion de troupes venant directement de l'Empire française d'Afrique, composés de Noirs en grand partie, est sans doute une des raisons pour lesquelles l'État n'a pas beaucoup insisté sur ce débarquement de Provence. La libération est dans tous les esprits en France, l'oeuvre de Blancs d'abord, surtout et finalement seulement... In fine, cela rejoint aussi l'un de ces mythes de la Libération, qui serait partie de Londres, alors que tous les éléments politiques, logistiques et stratégiques (y compris sur le plan des fournitures d'hydro-carbures) proviennent alors de l'action du gouvernement provisoire établi à Alger. La reconquête de la France en passant par les colonies constitue à ce titre la réalité historique. (voir à ce titre Éric JENNINGS dans Histoire mondiale de la France).

 

Complété le 23 janvier 2021

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27 mai 2020 3 27 /05 /mai /2020 09:22

  Nawaat, blog collectif indépendant fondé en 2004 par des cyberactivistes tunisiens, se veut une "tribune libre à tous ceux qui ne voulaient pas subir le blocage médiatique en Tunisie" et pour ceux qui veulent défendre les libertés fondamentales, la liberté d'expression et la démocratie en Tunisie.

Ce blog est l'exemple de tout un mouvement, par le développement des moyens d'expression permit par Internet, mais si il ne se présente pas comme une revue, qui s'appuie sur la forme électronique pour compenser d'une manière ou d'une autre les problématiques parutions d'éditions papier. Joignant l'esprit premier du journalisme d'investigation au combat politique dans des régions aux régimes dictatoriaux ou qui s'efforcent de l'être, les responsables de ces blogs jouent le même rôle qu'une presse d'opposition en bonne et due forme. Nawaat, en l'occurrence, joue un rôle important en tant que média d'opposition pendant le régime de ZINE-ET-ABIDINE BEN ALI, en publiant plusieurs articles mettant en cause le non-respect des libertés fondamentales par le régime. Ce rôle s'intensifie fin 2010 avec le lancement de l'opération Tunileaks, dévoilant les télégrammes diplomatiques de WikiLeaks concernant la Tunisie, et couvrant activement les troubles sociaux et politique de la révolution de 2011.

Nawaat est censuré en Tunisie de sa création jusqu'au 13 janvier 2011, date du dernier discours de BEN ALI. Le blog poursuit sa mission dans l'analyse des politiques développées par les régimes tunisiens depuis.

    Avec son équipe de rédaction d'une quinzaine de membres (avec pour directeurs de publication Riadh GUERFALI et Sami BEN GHARBIA et rédacteur en chef Thameur McKKI et rédacteur en chef adjoint Yassine NABLI), et nombreux contributeurs et également de nombreux blogueurs qui animent autant de blogs autour de la "revue" principale, Nawaat poursuit le travail des fondateurs - Sami BEN GHARBIA, Riadh GUERFALI et Sofiane GUERFALI - Malek KHADHRAOUI les ayant rejoint en 2006.

   Diffusé sur Internet en français et en arabe notamment, Nawaat se lançait en janvier 2020, un magazine trimestriel qui entend exposer les raisons de croire en la transition démocratique que connait la Tunisie depuis 2011.

 

Nawat, 12 rue du Sénégal, 1002 Tunis-Belvédère, site Internet : nawaat.org

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24 mai 2020 7 24 /05 /mai /2020 07:40

  Très jeune revue sur le cinéma, la télévision, le jeu video et la bande dessinée, débordements, dont le premier numéro est sorti en avril 2019, devait sortir son deuxième en... mars 2020... La revue se veut la vocation, entre critique et recherche, d'explorer par-delà le 7e art, le domaine très étendu des images.

  Revue jusqu'ici présente uniquement en ligne, elle offre en avril 2019 un entretien avec le cinéaste Philippe FAUCON et une longue étude du travail du scénariste et producteur David SIMON (The Wire, Treme). Existante en ligne depuis 2012, Debordements a déjà proposé la lecture de plus de 600 articles, dont des traductions, des textes de recherche et de grands entretiens (Jean-Luc GODARD, Guy MADDIN, Pedro COSTA, Jonas MEKAS, Arnaud DESPLECHIN, Peter KUBELKA, Béla TARR...).

Elle fait partie de ces revues, dans un mouvement constaté déjà récemment par ailleurs, qui, devant la piètre qualité des débats sur Internet, via les réseaux sociaux, où se disputent désormais vulgarité et opinions à l'emporte-pièce, éprouvent le besoin d'être présent sur un support bien plus manipulable qu'un écran, bien plus pérenne que des pages en pixels à la sauvegarde incertaine, et surtout pour être d'une certaine manière crédible et reconnue.

  Il s'agit toujours pour la revue de voir l'évolution emmêlée désormais du cinéma, de la télévision et au sens large, des images... autour de la même équipe d'amis - Raphael NIEUWJAER (comme rédacteur en chef de l'édition papier, Romain LEFEBVRE, Florent Le DEMAZEL, Gabriel BORTZMEYER. Lesquels, sans véritable "plan de bataille ou de communication", continue leurs explorations, à travers ceux qui les pensent, ceux qui les produisent...

 

Débordements, 63 rue Ghesquières, 59260 Hellemmes; Site Internet : debordements.fr

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23 mai 2020 6 23 /05 /mai /2020 09:51

      Le philosophe et sociologue norvégien est l'un des principaux animateurs du marxisme analytique. Ses activités sont partagées entre la Norvège (université d'Oslo), la France (Collège de France) et les États-Unis (universités de Chicago et Columbia) et ses oeuvres sont connues assez largement, notamment sa théorie générale de l'action humaine.

       Après des études secondaires à la prestigieuse école de la cathédrale d'Oslo, il effectue une partie de ses études à l'École normale supérieure de Paris et obtient un doctorat en philosophie à la Sorbonne (sous la direction de Raymond ARON, en 1972). Il enseigne ensuite à l'Université d'Oslo et à l'université de Chicago. Actuellement, il est titulaire de la chaire Robert King Merton et professeur en sciences sociales à l'université Columbia. Élu au Collège de France en 2005, où il dispense pendant 5 ans son cours dans la chaire de Rationalité et sciences sociales, il poursuit en même temps une activité éditoriale importante.

     Une grande partie de son oeuvre se caractérise par des tentatives d'utiliser des théories analytiques, en particulier la théorie du choix rationnel, comme un tremplin (quitte à la critiquer fortement ensuite) pour l'analyse philosophique et éthique, avec de nombreux exemples de littérature et d'histoire. A une époque de spécialisation, il tente des analyses générales frappantes ; il est beaucoup lu et discuté par des politologues, des juristes, des économistes et des philosophes. Seule une petite partie de son oeuvre est pour l'instant traduite en français, mais l'édition s'accélère...

 

     Sa théorie générale de l'action humaine (telle que présentée dans son ouvrage Nuts and Bolts for the Social Sciences) est centrée que les actions humaines en tant que résultat de deux processus de filtrage :

- un ensemble de contraintes structurelles (échappant au contrôle immédiat de l'agent), qui réduisent l'ensemble des actions possibles d'un point e vue abstrait à l'ensemble des actions faisables ;

- le mécanisme qui sélectionne l'élément de l'ensemble des actions faisables qui est réalisé.

Il nomme "structuraliste" la position selon laquelle le premier filtre réduit l'ensemble des actions faisables à un seul élément ou, du moins, à un ensemble si restreint que le deuxième filtre en perd toute signification. Mais rejetant cette position structuraliste, il considère plutôt les contraintes culturelles comme une toile de fond et se concentre sur le fonctionnement du second filtre. Deux interprétations principales en sont alors possibles :

- la position qu'on pourrait appeler traditionaliste consiste à affirmer qu'une des actions faisables est choisi suite à l'application involontaire de normes traditionnelles ;

- l'approche en termes de choix rationnel affirme en revanche que le second processus de  filtrage consiste en un choix délibéré si intentionnel d'une option faisable, choix qui maximise une fonction-objectif tel que le profit ou l'utilité.

    Comme ses collègues du courant marxiste analytique il part dans son oeuvre d'une lecture des oeuvres de MARX à une position tendant à passer outre aux principes du matérialisme dialectique. Ainsi il passe de Logic and Society (1978), de Making Sense of Marx (1985), d'An Introduction to Karl Marx à Nuts and bolts for the Social Sciences (1989), à Political Psychology (1993), à Closing the Books : Transtional Justice in Historical Perspective (2004) et à Le désintéressement : traité critique de l'homme économique, en deux tomes (2009 et 2010, le deuxième étant intitulé L'irrationalité). Mais plus que ses collègues, il remet en cause les principes de la rationalité tant économique que politique.

     Dans Le désintéressement, il part du postulat fondamental de la rationalité des choix des agents sociaux. L'ambition de ce livre est de démontrer que les motivations désintéressées sont plus importantes dans la vie sociale que ne le conçoivent les modèles économiques aujourd'hui dominants. Théoriquement séduisants, ceux-ci s'avèrent selon lui empiriquement faibles pour expliquer les comportements réels. Mais Jon ELSTER ne se contente par de souligner la distance de la théorie à l'expérience observée. Dissipant les soupçons qui pèsent souvent sur elles, il distingue ainsi positivement les différentes formes de désintéressement qui façonnent nos choix, aussi bien dans la vie quotidienne ou dans les urnes que dans des situations extrêmes. Il emprunte, pour ce faire, autant aux moralistes français du XVIIe siècle et à la philosophie politique du XVIIIe qu'à la littérature, à la psychologie expérimentale ou à la théorie des jeux.

 

Jon ELSTER, Leibniz et la formation de l'esprit capitaliste, Aubier, 1975 ; Le Laboureur et ses enfants.. Deux essais sur les limites de la rationalité (avec Abel GERSCHENFELD), Les éditions de Minuit, 1987 ; Karl Marx, une interprétation analytique, PUF, 1989 ; Psychologie politique - Veyne, Zinoviev, Tocqueville, Les éditions de Minuit, 1990 ; Proverbes, maximes, émotions, PUF, 2003 ; Raison et raisons, Fayard, 2006 ; Agir contre soi : La faiblesse de volonté, Odile Jacob, 2007 ; Le désintéressement : Traité critique de l'homme économique, Tome I, Seuil, 2009 ; L'irrationalité - Traité critique de l'homme économique, tome 2, Seuil, 2010 ; Le marché et le forum dans La Démocratie délibérative. Anthologie de textes fondamentaux par Charles GIRARD et Alice Le GOFF, collection L'Avocat du diable, Éditions Hermann, 2010.

 

 

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22 mai 2020 5 22 /05 /mai /2020 14:38

      Il n'existe pas encore d'histoire globale de l'humanité qui intègre les épidémies dans une vision d'ensemble. Que ce soit en temps de paix ou de guerre, l'absence de prise en compte des diverses épidémies qui frappent régulièrement les êtres vivants sur la planète entraine des erreurs d'appréciation importantes que ce soit sur le plan politique, économique ou social (ou encore sociétal...). Pour ce qui concerne les conflits armés, combien de victoires et de défaites ont été mises sur le compte de l'habileté ou de la faillite des stratèges et le mérite des combattants, alors que, sans doute doute sur des batailles importantes, les véritables vainqueurs sont invisibles. En temps de paix, combien de disettes, de famines ont été mises sur le compte de politiques économiques ou de malversations marchandes ou de révoltes alors que les cycles climatiques et les épidémies balaient régulièrement les terres et les mers? En tirer simplement une leçon d'humilité est insuffisant. Un certain nombre de constantes sociologiques et matérielles se manifestent lors des épidémies et parce que leur connaissance a connu de grands progrès, l'imprévoyance de certains gouvernements n'en ressort que d'autant plus. De même que le tableau d'ensemble de l'histoire de l'humanité est incomplet, les pandémies constituant sans doute des périodes charnières sous-estimées, véritables tournants sur bien des plans - il y a un certain risque historiographique à "penser" la marche du monde à partir d'un état post-pandémique pour comprendre véritablement les ressorts de la vie "d'avant" - il n'existe pas de "sociologie des épidémies" à l'heure actuelle et il faut procéder par comparaisons entre épidémies ou pandémies à réputations semblables - les craintes suscitées, la peur étant dans ce domaine sans doute plus importes que les faits eux-mêmes - pour discerner les contours de cette possible "sociologie des épidémies"... et des conflits qu'elles révèlent ou qu'elles suscitent en propre...

    Sans établir ni les contours ni l'ensemble de la problématique d'une sociologie des épidémies, on peut s'essayer à comparer deux épidémies-pandémies, des temps modernes, dans leurs prémisses, dans leurs déroulements et dans leurs possibles conséquences sociales, économiques et politiques. Avec un certain arbitraire, tout en limitant le risque historiographique d'expliquer une épidémie-pandémie à partir des résultats et des situations postérieures, on choisit ici de comparer deux épidémies dans les Temps Modernes : l'épidémie de choléra du XIXe siècle (1832-1852) et l'épidémie du coronavirus du début du XIXe siècle (2019-?).

- On ne peut qu'être frappé par le moment où elle intervient dans les deux cas : juste au moment du triomphe d'un certain libéralisme, celle de la Monarchie de juillet née de la révolution parisienne, frustrée, de 1830 et celle d'une mondialisation libérale qui vient de loin, de la fin des années 1980, qui éclot notamment sur les ruines de l'empire soviétique et de la fin de la guerre froide. Elle éclate brutalement, l'une qualifiée de "mal asiatique" et venant à partir de mars 1832 par les côtes de la mer du Nord, l'autre, de Chine, l'un des centres du nouveau capitalisme mondialisé - concurrent direct des États-Unis, à partir de fin 2019 (les études historiques plus tard nous le diront, sans doute dès octobre...) et via les transports internationaux par mer et par air venant frapper l'Europe surtout à partir de février-mars 2020... Elles mettent fin tout deux à l'euphorie libéral, plus modestement et plus lentement au XIXe siècle, brutalement et massivement (arrêt du commerce international, confinements plus ou moins grands...) au XXIe.

- Inédite par son ampleur depuis la peste à Marseille en 1720, l'épidémie de choléra n'arrive pas par surprise pour tout le monde. Dès 1831, Casimir PERIER lui-même donne des instructions pour le renforcement des contrôles sanitaires, car on connait la progression du choléra au Bengale depuis 1817. Surprenant par sa nouveauté, le coronavirus n'est cependant pas venu complètement lui aussi par surprise. Déjà auparavant, la même région de Chine avait connu un autre virus comparable, et des mesures sont même prises en Europe dans les pays mis en état d'alerte (simple) sanitaire dès début 2020. Mais, il y a comme un effet retard dans la prise de conscience de l'ampleur et de la dangerosité du choléra comme de la pandémie du coronavirus. Se joignent, semble-t-il la volonté de sauvegarder le commerce et le système économique et l'espoir que l'épidémie ne concernera pas l'Europe ni les États-Unis (pour ce qui est de la deuxième, du XXIe siècle). Se reproduisent les mêmes comportements de dirigeants très liés à la classe économique dominante à toutes les épidémies connues. Si au Moyen-âge, on se fie à l'intervention divine réclamée avec forces processions nombreuses et variées, au XIXe siècle, on se fie à la supériorité de l'homme blanc par rapport aux masses asiatiques et au XXIe siècle, en Europe mais surtout aux États-Unis, on soupèse longuement les inconvénients et les avantages des mises en quarantaine face aux risques économiques...

- Dans les deux cas, le corps médical est pris au dépourvu. Le choléra se transmet de proche en proche, mais rien n'accrédite avec certitude la thèse de la contagion. Les cordons sanitaires et autres mesures traditionnelles - il est vrai contournés à loisir par certaines branches économiques - n'avaient, semble-t-il, aucun effet restrictif sur la diffusion de la maladie. Le coronavirus semble nouveau, induisant des attaques multiples et différenciées sur les différents individus et populations, rendant difficile l'établissement d'un étiologie et d'une méthode de combat. Même après avoir établi avec une certaine rapidité si l'on regarde l'histoire des virus et  autres êtres microscopiques, sa carte génétique, le corps scientifique, globalement, tâtonne encore en ce mois de mai 2020, pour établir tests fiables, traitements et vaccins. Ce n'est que par l'établissement de quarantaines fortes, de distanciation sociale constante et de gestes barrières contraignants que l'on peut limiter sa propagation. Il faut attendre l'aboutissement de recherches médicales au cours d'une cinquième pandémie, celles des années 1880-1890, pour que le savant allemand Robert KOCH parvienne à isoler le bacille du choléra (1883) et on ne sait combien de temps il faudra à la recherche médicale actuelle (ni combien de vagues de pandémie il faudra...) pour connaitre suffisamment bien le coronavirus pour le combattre efficacement... Dans les deux cas, une grande période d'incertitude s'installe, génératrice d'angoisse dans les populations et surtout chez les dirigeants politiques... qui tentent d'ailleurs de la faire oublier pour que l'économie et les affaires repartent... Dans la même tension des priorités entre santé et économie, les responsables dans la politique et dans les affaires (souvent les mêmes familles au XIXe et XXIe siècles) tendent à accélérer les "retours à la normale", levant parfois les quarantaines et les confinements contre l'avis de la communauté médicale.

- Le choléra exacerbe les tensions sociales et politiques, et dans les années 1820-1830, nombre de guerres "séparatistes" emmènent des soldats loin de chez eux, prenant la maladie et la transférant à leur retour au pays. Choléra et passion révolutionnaire franchissaient alors allégrement des frontières, au grand dam des pouvoirs conservateurs. Pour les élites qui avaient surtout en tête de restructurer leurs énergies autour de nations, où la question nationale était la plus importante, le mal cholérique remet au premier plan la "question sociale" et atteste la dangerosité des miasmes dans lesquels le peuple végétait. L'hygiénisme, mû par le désir de régénérer les pauvres et protéger les riches, prend son essor dans les années 1830 et 1840. Alors que pour le peuple de Paris par exemple, le choléra est le fruit d'un complot - ce qui ressemble furieusement à l'hystérie constatée sur les réseaux sociaux du XXIe siècle, de multiples initiatives, dans un très large spectre politique et moral, conduisent à construire des plans pour éradiquer à la fois la misère et la maladie endémique notamment dans les quartiers pauvres. L'éclosion des études sociologiques et des mouvements socialistes tout au long de ce siècle a peut-être de lointaines origines dans cette pandémie de choléra, d'autant que plusieurs vagues successives rappellent à toutes les classes sociales la présence du même problème. De même, la pandémie du coronavirus revivifie une "question sociale" tout à fait contemporaine, dans des sociétés aux inégalités et aux poches de pauvreté croissantes depuis des décennies. Elle touche toutes les catégories sociales, mais surtout les plus vulnérables, dans les quartiers les plus vulnérables. L'exemple des Hauts de Seine pour la France est particulièrement frappant, là où les politiques antérieures de réduction de l'espace public et des moyens publics (à commencer par les hôpitaux) se font les plus sentir. Le rappel - leur nécessité constante - des règles d'hygiène va-t-il amener à un nouvel hygiénisme? En tout cas, il provoque la prise de conscience, même dans les classes "favorisées", que l'individualisme forcené dans tous les domaines - y compris celui de l'hygiène qui est vécu comme une contrainte - dans les domaines économique (un laissez-faire des politiques de riches maximisant à outrance, au plan international, le profit à court terme, moral (la multiplication des instruments centrés sur l'individu va-t-il montré ses limites - entendez par là tous ces portables, ces mobiles, ces applications individualisées...) et social, bien entendu. De nouvelles solidarités vont-ils naitre de cette vague de pandémie? D'autant qu'elle pourrait être suivie d'autres...

- La mondialisation au XIXe et XXIe siècles, suite à la pandémie, est d'une certaine manière remise en question. A l'incertitude scientifique qui prévalut tout au long du XIXe siècle quant à la nature du choléra correspondit une interrogation tout aussi profonde sur les moyens les plus adaptés pour le contrecarrer. L'action des pouvoirs publics n'avaient de sens qu'à une échelle internationale, presque à l'évidence les transferts de troupes, les migrations et le commerce traçaient les routes par lesquelles la maladie se propageait, et ce de plus en plus vite à mesure qu'apparaissaient de nouveaux moyens de communication, tels les chemins de fer et la marine à vapeur. Mais fallait-il sacrifier le libre-échange, promesse de paix et de prospérité selon les Britanniques, aux exigences du combat contre les épidémies? Les doutes anti-contagionnistes rejoignaient les intérêts marchands dans leur critique des mesures de quarantaine, réputées aussi coûteuses qu'inefficaces. Plus un pays était éloigné des sources de l'épidémie, plus il avait tendance à préférer les mesures d'hygiène et de désinfection aux politiques de restriction des circulations. La France oscilla au cours du siècle, mais lorsqu'elle accueillit en 1851, à Paris, la première conférence sanitaire internationale, à laquelle participaient une douzaine de pays, ce fut bien pour demander un allègement des quarantaines et s'aligner ainsi sur les positions britanniques. Ce furent les préoccupation stratégiques à propos de l'Orient qui se joignirent aux préoccupations sanitaires. Les lieux saints de l'Islam apparurent comme les foyers principaux de l'épidémie, et l'Europe s'efforça de contrôler davantage encore la circulation économique en Égypte et dans l'Empire Ottoman, à l'entrée du canal de Suez. C'est tout au long de ce canal que s'érige une sorte de cordon sanitaire, qui est aussi un moyen impérial de contrôle, les efforts des savants et des diplomates pour échafauder un dispositif de surveillance sanitaire international aboutirent à la création, en 1907, de l'Office international d'hygiène publique... Cette intrication des enjeux sanitaires et stratégiques au sens large se revoit, dans le même mouvement de mise en cause de la mondialisation au début du XXIe siècle, pas forcément avec les mêmes effets, puisque les diplomaties chinoises et états-uniennes semblent entrainer le monde plutôt vers une logique centrifuge. L'histoire de la pandémie du coronavirus ne fait sans doute que commencer et la suite dira si l'on verra un renforcement ou un amoindrissement de la coopération sanitaire internationale, laquelle pourrait bien se disjoindre de la question du commerce international, pour l'instant très mis à mal, puisque les transports maritimes et aériens entre les continents et les pays sont encore en berne. En tout cas, dans bon nombre de pays, s'élèvent des propositions qui veulent remettre en marche autrement l'économie et la santé, propositions qui, s'ils venaient advenir d'autres vagues de la pandémie du coronavirus... ou d'autres virus ou facteurs de maladies, qui pourraient trouver de plus en plus d'échos. Les deux mois de confinement mondial (même partiellement) ont donné aux acteurs économiques le répit pour imaginer d'autres circuits économiques, notamment plus centré sur les ressources plus proches des consommateurs de manière générale, d'autant qu'un autre aiguillon intervient puissamment, jusque là absent de ces pandémies historiques, les changements climatiques radicaux subis déjà par nombre de populations. Et ce d'autant plus que de plus en plus d'études mettent en ligne de mire les relations entre pollutions (notamment particules fines), changements brusques de températures et de pressions (affaiblissant les résistances des organismes vivants) et propagation des épidémies...

- La politique de la peur, enfin est un thème réellement présent dans ces deux pandémies. Il s'agit au XIXe siècle pour les pouvoirs politiques - notamment les monarchies - de maintenir la pression populaire par une présence - réelle et virtuelle - policière et des moyens de répression. Il s'agit au XXIe siècle siècle pour les pouvoirs animés de l'esprit néo-libéral, de contenir les expressions populaires de mécontentement, par des répressions fortes et médiatisées, au "nom de la loi et de l'ordre". Si au XIXe siècle, les pouvoirs politiques peuvent compter encore - et on est sur la phase terminale de l'influence majeure des institutions religieuses, confrontées aux montées de l'irreligion et de l'anti-religion - sur les autorités religieuses dans leurs entreprises de maitrise de populations, au XXIe siècle, au siècle du triomphe de l'individualisme - qui va jusqu'à l'édification de "croyances sur mesure" - il n'en est plus question. Heureusement pour cette politique de la peur qui empêche de participer aux manifestations et aux grèves (la menace du chômage ne suffisant plus...), les pouvoirs publics disposent de moyens d'information sans égale, et de manipulations des opinions publiques grâce au sur-développement des réseaux sociaux, par ailleurs ferments de contestation..., donc dangereux à utiliser!   En tout cas, on le voit bien, tout cet amoncellement d'émissions radios et télés sur le terrorisme (faire du terroriste aux couteaux un facteur d'angoisse et de peur aussi puissant qu'une puissance nucléaire...) de la décennie précédente, a donné aux pouvoirs publics des enseignements qu'il peut faire fructifier pour régler à la fois la "question sociale" et la "question sanitaire"...

- Il ne semble pas y avoir de commune mesure entre la réalité de l'épidémie et l'information diffusée sur le moment et même plus tard après la pandémie. Si le choléra suscite lorsqu'il frappe en Europe l'effroi du monde journalistique qui la transmet à ses lecteurs notamment lors de ses pics, ce dernier tarde dans le compte rendu de ses ravages parmi les armées qui interviennent sur le continent et au Moyen-Orient de 1820 jusqu'à l'orée des années 1900. A l'inverse, compte tenu du déploiement des moyens d'information et de l'état de la mondialisation en 2019, les nouvelles propagent les craintes d'un bout à l'autre du monde, à partir de son premier épicentre, la Chine (même si dans un premier temps les médias muselés en Chine, et une répression qui frappe le monde médical, en retardent la perception), sans tenir compte le moins du monde d'une comparaison entre cette nouvelle épidémie et les épidémies saisonnières qui, au départ, font beaucoup plus de victimes chaque année dans le monde. Il faut bien entendu attendre la fin de la pandémie du XXIe siècle pour que soient décortiquées toutes ces données chiffrées sur les victimes du coronavirus (tant les imprécisions abondent...), et également que toute son ampleur (si est tant que les testes seront fiables et généralisés à temps...) soit connue, pour en tirer les enseignements sanitaires, économiques et sociaux.

     Jacques POULET, dans une communication présentée à la Société Française d'Histoire de la Médecine faite le 19 décembre 1970, intitulée "Épidémiologie, sociologie et démographie de la première épidémie parisienne de choléra, donne un aperçu de ce que pourrait être une sociologie des épidémies. Il pointe bien le contexte d'une explosion des communications dans le monde, et estime que ces épidémies, ces pandémies, constituent des événements importants de l'histoire à la fois par les ravages directs et les troubles sociaux, économique et politiques qui les accompagnent. Il alerte aussi sur le fait, que, malgré une veille sanitaire importante existant au XXe siècle, l'Humanité n'est pas à l'abri de ce genre d'événements à répercutions proprement civilisationnelle.

Nicolas DELALANDE, 1832, une France cholérique, dans Histoire mondiale de la France, Seuil, 2018.

 

SOCIUS

    

 

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21 mai 2020 4 21 /05 /mai /2020 08:09

    Le philosophe politique anglais d'origine canadienne Gerald Allan 'Jerry' COHEN est l'un des principaux représentants du marxisme analytique.

Sa pensée évolue sensiblement au fil du temps, partant d'une défense traditionnelle du matérialisme historique (1978), il parvient à une position plus proche du christianisme social (bien que non chrétien), pratiquement selon lui-même à l'opposé? Ses préoccupations majeures sont donc le matérialisme historique et la philosophie politique, où il s'est successivement confronté aux travaux de MARX, de NOZICK, de DWORKIN et de RAWLS.

 

     Étant issu d'une famille juive, athée et proche du Parti communiste, il fréquente à Montréal pour ses études primaires l'école Morris Winchewski, gérée comme l'Ordre du peuple juif uni, une organisation prosoviétique, antisioniste et antireligieuse. En 1958, il intègre l'université anglophone McGill, puis l'université d'Oxford de 1961 à 1963 où il étudie la philosophie sous la direction d'Isaiah BERLIN. Il enseigne ensuite à l'Université College de Londres de 1963 à 1954, avant d'obtenir la Chaire de théorie sociale et politique à l'Université d'Oxford, qu'il conserve jusqu'en 2008, lorsqu'il devient professeur de Jurisprudence à l'Université College London en remplacement de Ronald DWORKIN.

     Plusieurs de ses étudiants, tels que Christopher BERTRAM, Simon CANEY, Alan CARTER, Cécile FABRE, Will KYMLICKA, John MCMURTRY, David LEOPOLD, Michael OTSUKA, Seana SHIFFRIN et Jonathan WOLFF ont continué d'être d'importants philosophes moraux et politiques.

     Ses oeuvres suivent les changements entre marxisme et christianisme social, et cette évolution se situe dans l'ensemble de celle de nombreux marxisant en Grande Bretagne.

- Karl Marx's Theory of History : a defence, publié en 1978, et réédité en 2000, dans une version (que nous ne recommandons pas forcément...) qui prend ses distances avec la première publication, est à l'origine du "marxisme analytique". COHEN propose une défense de la théorie de l'histoire de MARX (matérialisme historique) en s'appuyant sur les critères de la philosophie analytique, en particulier en portant l'accent sir la précision des énoncés. Cette démarche se distingue de la version traditionnelle de la théorie, car elle rejette l'approche dialectique habituellement utilisée.

- History, Labour and Freedom : Themes from Marx, publié en 1988, marque une rupture dans la pensée de l'auteur, sur deux points. D'une part, figurent une série d'articles visant à réfuter le matérialisme historique tel qu'il le défendait initialement. D'autre part, apparaissent des articles de philosophie politique, qui constitue par la suite sa préoccupation majeure.

- Self Ownership, Freedom and Equality, publié en 1995, regroupe des articles publiés depuis une dizaine d'années et constitue une répose à l'ouvrage libertarien de Robert NOZICK, Anarchie, Etat et utopie (1974), qui lui -même répondait à Théorie de la justice (1971) de John RAWLS. COHEN propose une défense de la propriété de soi, en tirant des conclusions opposées à celles de NOZICK, et son ouvrage constitue une oeuvre centrale du libertarianisme de gauche. Par la suite, COHEN prend ses distances avec le conception de propriété de soi.

- If you're an Egalitarian, How Come You're So Rich? (Si vous être égalitarien, comment êtes-vous devenu si riche?), publié en 1999. COHEN entre en dialogue avec l'oeuvre de John RAWLS, avec ce livre fortement autobiographique. Il y raconte son enfance dans un milieu juif communiste. Cela l'amène à réfléchir sur ce qui nous fait croire fermement en nos convictions alors même que nous savons qu'elles sont largement héritées, du fait de notre milieu de naissance notamment. En ce qui le concerne, COHEN sait que sa carrière philosophique, et sa préoccupation pour le marxisme en particulier, ont été largement déterminés par son origine sociale.

Faisant le point sur cet héritage marxiste, il confronte trois courants de philosophie politique ayant l'égalité comme principal objectif : le marxisme, le libéralisme-égalitaire rawlsien et la branche sociale du christianisme. Tant le marxisme que l'approche rawlsienne, selon lui, ont négligé l'importance de l'éthique individuelle dans la visée de justice sociale. Le marxisme parce qu'il considérait l'avènement de la société communiste comme inévitable. La théorie rawlsienne parce qu'elle se focalise sur la "structure de base" de la société, sans se soucier des motivations véritables des individus. Ainsi, le principe de différence rawlsien (qui justifie des inégalités incitant certains à travailler plus et ainsi faire croître le produit social) est injustifiable du point de vue individuel, car un individu ne peut pas à la fois être favorable à l'idéal égalitaire et exiger des incitations financières pour apporter sa propre pierre à l'édifice social. Dès lors, COHEN parient à la conclusion que l'approche sociale-chrétienne, qui préconise la transformation intérieure en plus de l'action sur le monde extérieur, est la plus apte à porter l'objectif d'égalité. Ce constat est, écrit-il, à cent lieues de l'orthodoxie marxiste de sa jeunesse.

Ce livre a été publié en français en 2010 (Si tu es pour l'égalité, pourquoi es-tu si riche?), dans la collection L'avocat du diable des éditions Hermann.

- Rescuing Justice and Equality, paru en 2008, constitue un dialogue - plus approfondi que dans le précédent ouvrage - avec la théorie de la justice de John RAWLS. COHEN s'attaque d'une part au constructivisme qui caractérise la méthode rawslienne et d'autre part à son principe de différence.

La méthode constructiviste consiste à imaginer des individus dans une situation idéale de décision (impartiale), à leur faire sélectionner les principes d'organisation de la société les plus adéquates possibles. Du fait de l'impartialité de la situation imaginée, les principes choisis devraient être justes. Mais, explique COHEN, ceux qui utilisent cette méthode confondent ce qu'ils pensent être un idéal de justice avec des normes de régulation sociale. Or, ces dernières doivent tenir compte d'une série de faits sociaux et de difficultés pratiques qui importent dans l'idéal de justice. De ce fait, la justice, comme idéal philosophique, ressort amoindrie de la méthode constructiviste.

John RAWLS considère comme juste toute inégalité qui profite aux moins favorisés. Ce faisant, il tolère que des individus égoïstes, qui ont besoin d'incitations pour contribuer au produit social, bénéficient de salaires plus élevés que ceux qui n'ont pas besoin d'incitation parce qu'ils sont mus, par exemple, par un sens de la communauté. Sur cette base de la différence, COHEN reproche à RAWLS de restreindre la justice au cadre législatif de la société et propose que les comportement individuels doivent également être soumis à des critères de justice. L'idéal d'égalité n'en sera que mieux défendu.

- Why not socialism?, court ouvrage (92 pages) publié à titre posthume, livre une série d'arguments, sur le mode de la philosophie analytique, à propos de la désirabilité et de la faisabilité du socialisme. Pour ce faire, COHEN invoque le modèle du camping en groupe, où même les moins égalitaires d'entre nous préférerons une organisation de type socialiste à un fonctionnement de type capitaliste. Ensuite, il soumet à discussion plusieurs modèles de socialisme de marché (modèles idéaux à ce pas confondre avec le modèle chinois), permettant à la fois de conserver le précieux mécanisme d'incitation et la fonction d'information du marché et d'orienter ce dernier vers une distribution plus juste des ressources. Mais, rappelle COHEN, si le socialisme de marché est certainement un modèle aux nombreux avantages, incontestablement supérieur au statu quo, il ne faudrait pas oublier que tout marché mobilise des motivations mesquines, entraînant des effets indésirables. Ce pourquoi il conclut : "Tout marché, même socialiste, est un système prédateur". Publié en français sous le titre Pourquoi pas le socialisme?, par L'Herne.

      Reconnu comme partisans du marxisme analytique, COHEN est membre fondateur du Groupe Septembre. Il reste un ami proche, malgré les différences philosophiques, du philosophe politique marxiste Marshall BERMAN.

 

Gerald COHEN, Su tu es pour l'égalité, pourquoi es-tu si riche?, 2010 ; pourquoi pas le socialisme?; 2010. Il ne semble pas que les ouvrages majeurs de l'auteur aient été traduits en français.

Fabien TARRIT, Gerald A. Cohen et le marxisme : apports et prise de distance, dans Revue de philosophie économique, 2013 ; Le marxisme de G.A. Cohen, Genèse, fondements et limites, 2016.

 

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18 mai 2020 1 18 /05 /mai /2020 11:27

     L'économiste, politologue et philosophe américain John ROEMER, professeur d'économie et de sciences politiques à l'université Yale, contribue, avec John ELSTER, Gerald VOHEN ou Philippe Van PARIJS, dans les années 1980 au marxisme analytique.

     Avant de rejoindre Yale, il est membre de la faculté d'économie de l'Université de Californie à Davis, et avant d'entrer dans le monde universitaires, il travaille plusieurs années en tant qu'organisateur de travail.

C'est à partir d'une formation en mathématique notamment à l'université de Californie à Berkeley, tout en s'impliquant dans le mouvement anti-guerre du Vietnam, origine d'ailleurs de son exclusion de l'Université pour activités politiques subversives. Il enseigne ensuite les mathématiques dans les écoles secondaires de San Francisco pendant 5 ans avant finalement de retourner à Berkeley où il obtient son doctorat en économie en 1974.

     John ROEMER est membre de l'Econometric Society et membre correspondant de la British Academy. Un temps président  de la Society for Social Choice and Welfare, il a siégé aux comités de rédaction de nombreuses revues en économie, en sciences politiques et en philosophie. Il siège actuellement au conseil consultatif d'Academics Stand Against Poverty (ASAP).

     

    John ROEMER contribue principalement dans 5 domaines : l'économie marxiste, la justice distributive, la concurrence politique, l'équité et le changement climatique, et la théorie de la coopération.

- L'économie marxiste. Ses premiers travaux portent sur les principaux thèmes de l'économie marxisme qu'il tente de réinterpréter en utilisant les outils de la théorie de l'équilibre général et de la théorie des jeux. Il propose (1982, Harvard University Press, Théorie générale de l'exploitation et de la classe) un modèle d'agents différenciés par leurs dotations et qui doivent choisir leur profession, soit en agissant sur la main-d'oeuvre soit en utilisant leur capital. En optimisant les prix du marché, les agents choisissent l'un des 5 postes de classe, par exemple dans l'agriculture, dont la nomenclature générale comprend, les propriétaires agricoles, les paysans riches (employeurs et travaillant leurs terres), les paysans moyens (ne travaillant que pour eux-mêmes et ne participant pas au marché), les paysans pauvres (travaillant leur propre parcelle et vendant leur force de travail) et les travailleurs sans terre (que ne vendent que leur force de travail). Les individus sont, par ailleurs, soit des exploiteurs, soit des exploités, selon qu'ils consomment des biens ou en dépensent.

Le résultat central, le Principe de correspondance d'exploitation  de classe (CECP) qui indique que les individus qui optimisent et emploient sont nécessairement des exploiteurs et ceux qui optimisent seulement en vendant leur force de travail sont exploités. Ainsi, un principe marxiste classique, pris comme un fait observé dans les écrits de MARX, émerge ici comme un théorème. Des relations lient l'exploitation et la classe. Dans les modèles simples (par exemple, celui de LÉONTIEF), la définition du "travail incarné dans les marchandises" est simple. Avec des ensembles de production plus complexes, ce n'est pas le cas, et donc la définition de l'exploitation n'est pas évidente. Le programme de ROEMER est alors de proposer des définitions du temps de travail incarné, pour les économies avec des ensembles de production plus généraux, ce qui préserverait le CECP. Cela conduit à l'observation que, pour les ensembles de production générale, le temps de travail incarné ne peut pas être défini avant que l'on connaisse les prix d'équilibre. Ainsi, contrairement à MARX, la valeur-travail n'est pas un concept qui est plus fondamental que les prix. ROEMER regroupe certaines de ses idées dans Analytical Marxism, Cambridge University Press, 1986.

- Justice distributive. Son travail sur l'exploitation l'amène à croire que la cause fondamentale de l'exploitation est l'inégalité de propriété des actifs productifs, plutôt que le genre d'oppression qui se produit dans le processus de travail au point de production. Tout en écrivant A General Theory of Exploitation and Class (1982), ROEMER est influencé par le philosophe G. A. COHEN et le théoricien politique John ELSTER, tous spécialistes voulant reconstituer le marxisme sur des bases analytiques "solides", en utilisant des techniques modernes. ROEMER rejoint ce groupe en 1981. Il est fortement influencé par COHEN, dont l'ouvrage de 1978, Karl Marx Theory of History : A defence, devient la référence du marxisme analytique. Ayant compris que l'inégalité de propriété des actifs était la cause principale de l'inégalité capitaliste, ROEMER commence à lire des travaux philosophiques sur l'égalité. Impressionné par les écrits de Ronald DWROKIN (1981), prônant une sorte d'égalitarisme des ressources, il montre plus tard (1985) que son hypothétique marché de l'assurance et son voile d'ignorance ne suffisent pas à compenser la mauvaise dotation de talents naturels ou de malchance à la naissance. S'inspirant de la proposition de Richard ARNESON (1989), il propose une conception de l'égalité des chances, que tentait de favoriser DWORKIN et DRNESON : indemniser les gens pour les tenir en même temps responsables de leurs choix et de leurs efforts. Il élargit cette théorie dans plusieurs ouvrages successifs (1996, 1998, 2012) où il propose un algorithme selon lequel une société pourrait égaliser les chances d'obtenir des objectifs donnés : capacité de gain, revenu, santé) pour les individus rendus ainsi responsables de leurs choix. ROEMER et ses collaborateurs produisent alors un certain nombre d'applications de cette approches (2001-2012), la Banque mondiale utilisant cette approche pour évaluer l'inégalité des chances dans les pays en développement. On trouve une bonne synthèse des travaux théoriques dans son livre de 1998, Theories of Distributive Justice, Harvard University Press.

- Concurrence politique. John ROEMER s'intéresse à la "lutte démocratique des classes", c'est-à-dire à la façon dont les classes des démocraties s'affrontent suivant leurs intérêts opposés. Il est insatisfait du concept dominant d'équilibre politique, pour plusieurs raisons : les acteurs politiques se soucient plus de gagner les élections plus que de représenter réellement leurs électeurs , cet équilibre n'existe que si l'espace politique est unidimensionnel. Dans son ouvrage de 1999, il propose un autre concept d'équilibre politique dans la concurrence des partis, qui exploite l'idée que les organisations de partis se composent de factions. Dans une variante de la proposition, chaque organisation du parti comprend 3 factions : les militants, qui souhaitent proposer une politique qui maximise l'utilité moyenne des électeurs du parti, les Opportunistes, qui ne veulent que maximiser la probabilité de victoire et les Réformistes qui souhaitent maximiser l'utilité attendue de leurs électeurs. Un équilibre consiste en une proposition de politique de chaque partie, de sorte qu'aucun partie ne peut s'écarter d'une autre politique qui augmenterait les gains de ces trois factions. Ce concept, appelé Parti Unanimity Nash Equilibrium (PUNE), peut être considéré comme impliquant des négociations entre les factions au sein de chaque parti. PUNE s'applique facilement à un ensemble bidimensionnel ou un multiple d'équilibres existent génériquement, dans des conditions raisonnables. Il est à remarquer que bien des analystes de la politique (politicienne) appliquent souvent ce genre de raisonnement pour comprendre l'évolution possible à l'intérieur d'un parti, en fonction des réussites et des échecs électoraux. ROEMER et ses collaborateurs appliquent cette méthode à un certain nombre d'exemple dans plusieurs ouvrages. Avec dynamisme, en étudiant l'impact d'un thème central, l'égalité économique, l'éducation, les impôts, l'immigration... Voir surtout pour cet ordre d'idées son ouvrage de 2001, réédité en 2006, Political Competition, Theory and Applications, Harvard University Press.

- Équité et changement climatique. Avec ses collaborateurs Humberto LLAVADOR et Joaquim SILVESTRE, John ROEMER élabore une théorie formelle de la durabilité, que les auteurs appliquent au problème du changement climatique (2010, 2011). Plutôt que de maximiser une somme de services publics généralisés, qui est la pratique omniprésente des économistes travaillant sur le changement climatique, les auteurs maximisent un objectif qui soutient le bien-être au plus haut niveau faisable, ou soutient la croissance du bien-être à un taux de croissance choisi. Il critique (2011) l'approche utilitaire à prix réduit. Ils proposent (2012) une méthode de négociation entre le Nord et le Sud sur l'attribution des droits d'émission de gaz à effet de serre, ne se positionnant pas sur l'éthique mais sur les possibilités existantes.

- Coopération. Bien que les biologistes évolutionnistes, les anthropologues et les économistes comportementaux considèrent de plus en plus l'Homo sapiens comme une espèce coopérative, presque toutes les théories économiques supposent un comportement conflictuel : la théorie générale de l'équilibre et la théorie des jeux non coopératifs en sont les principaux outils. ROEMER et SILVESTRE (1993, The proportional solution in economies with private and public ownership) entendent prouver l'existence, pour des environnements économiques généraux, de la possibilité d'une solution proportionnelle : une allocation de biens et de main-d'oeuvre efficace dont la valeur est proportionnelle à la valeur du travail dépensé par les différents acteurs. ROEMER (2011) indique qu'il s'agit d'un problème "d'équilibre kantien" coopératif entre acteurs, calculant leurs apports et leurs gains, en fonction de ce qu'ils constatent chez les autres, pour ne pas s'en écarter sans risques... Dans les écrits de ROEMER, on trouve souvent des éléments descriptifs et prescriptifs, pas toujours répartis en chapitres distincts.

 

   Peu de textes de John ROEMER sont traduits en français. On peut trouver dans la revue Boston Review des articles - en français dans la version française - de l'auteur, assortis de commentaires et de débats instructifs.

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17 mai 2020 7 17 /05 /mai /2020 07:13

   Le magazine politique et littéraire trimestriel américain Boston Review publie des analyses politiques, sociales et historiques, des critiques littéraires et culturelles, des critique de livres, de la fiction et de la poésie, en ligne et dans la presse écrite. Fondée en 1975 (avec comme titre New Boston Review) et basée à Cambridge aux Massachusetts; la revue se considère comme un "forum", et comporte souvent un essai principal suivi de plusieurs réponses. Il publie régulièrement également une empreinte de livres avec MIT Press.

     Avec à sa tête comme rédacteurs en chef, Deborah CHASMAN et le philosophe politique Joshua COHEN; l'écrivain Junot DAAZ étant l'éditeur de fiction, Boston Review, d'une diffusion de plus de 60 000 exemplaires, est publié par Boston Critic Inc, une organisation à but non lucratif, et reçoit régulièrement des éloges d'intellectuels et d'écrivains notables.

     Le magazine a déjà une longue histoire derrière lui. Con!u d'abord comme un trimestriel consacré à la littérature et aux arts, le magazine a été lancé par un groupe qui comprenait Juan ALONSO, Richard BURGIN et Anita SILVEY. En 1976, après le départ de quelques uns des rédacteurs fondateurs, la publication a été co-éditée par Juan ALONSO et Gail POOL, puis par Gail POOL et Lorna CONDON. A la fin des années 1970, il est passé de la publication trimestrielle à la publication bimensuelle. En 1980, Arthur ROSENTHAL devient éditeur du magazine, qui prend alors son nom actuel, édité par Nick BROMELL. Les rédacteur sne chef ont été alors Mark SILK, puis Margareth Ann ROTH, cette dernière étant resté jusqu'en 1991. Au cours des années 1980, l'horizon thématique du magazine s'élargit et, pendant les années 1990, devient plus orienté politiquement, tout en conservant un profil fort dans la fiction et la poésie. Joshua COHEN remplace ROTH en 1991 et est rédacteur en chef depuis lors. En 2001, Deborah CHASMAN rejoint le magazine en tant que co-éditrice.

     Le texte intégral de Boston Review est disponible sur Internet depuis 1995. Et depuis 1996, comme le veut la tradition éditoriale aux États-Unis, 30 livres ont été publiés sur la base d'articles et de forums publiés dans Boston Review. En 2010, Boston Review est passé d'un tabloïd noir et blanc à un format tout-couleur brillant et en 2017, le magazine change à nouveau de format, fusionnant son magazine d'intérêt général bimensuel et ses publications de livres en bookazines trimestrielles thématiques.

Signalons que Boston Review est visible en français sur Internet.

  

       Objet très particulier aux États-Unis (de par son poids! Mais l'ensemble de la presse hebdomadaire se signale par une pagination qui ferait pâlir d'envie les meilleurs journaux de France), Boston Review offre une arène pour favoriser et explorer les questions relatives à la politique. Les thèmes de ce forum vont du travail de l'aide étrangère, à la stratégie de désengagement de l'Irak, aux nouveaux stress économiques dans la classe moyenne. Boston Review n'est pas la seule revue à suivre une évolution de publications d'oeuvres de fiction vers des discussions politiques, qui passent d'ailleurs par-dessus les préoccupations traditionnelles de non-partisan (ni Parti démocrate, ni Parti républicain)... Ce qui ne l'empêche pas de renforcer son "espace de dialogue de grande envergure sur la fiction contemporaine", son New Fiction Forum, fondée sur la prémisse simple que malgré l'intense mercantilisme de l'édition actuelle, il existe des romans originaux et vitaux publiés chaque saison.

     Boston Reviev hisse généralement les débats vers un haut niveau, qui contraste avec le pullulement de publications (qui parfois ne se prennent vraiment pas au sérieux!) - malgré la crise de la presse - à l'essentiel des articles "de concierge" (pour rester très très gentils...). Par exemple dans son numéro 13, elle publie un propos de la philosophe Agnes CALLARD, selon laquelle on ne peut être bon dans un monde mauvais, et la violence née d'une colère fondée sur des bases justes est également juste. Martha NUSSBAUM interroge la démarche rétributive et Judith BUTLER esquisse une morale de la non-violence.

Boston Review, Boston Examen, Boite P.O., Cambridge, MA 02142, Site Interne : Bostonreview.net   

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16 mai 2020 6 16 /05 /mai /2020 16:45

     Le sociologue américain Erik Olin WRIGHT, professeur de sociologie émérite de l'Université du Wisconsin à Madison, entre autres fonctions, qui axe ses travaux sur l'étude des classes sociales, est une figure du marxisme analytique. Il est connu pour diverger du marxisme classique dans sa rupture de la classe ouvrière en sous-groupes de pouvoir diversement tenu et donc divers degrés de conscience sociale. Il introduit de nouveaux concepts pour s'adapter à ce changement de perspective, y compris la démocratie profonde et la révolution interstitielle.

    Erik Olin WRIGHT commence à faire des contributions à la communauté intellectuelle au milieu des années 1970, avec toute une génération de jeunes universitaires radicalisés par la guerre du Vietnam et le mouvement des droits civiques. A l'université du Winsconsin-Madison, il supervise les thèses de nombreux jeunes chercheurs qui ont procédé par la suite à des travaux, devenant des sociologues et des politiciens notables ; dont Wilmot JAMES, César Rodraguez GARAVITO et Vivek CHIBBER. De même, il siège à des comités de thèse des chercheurs qui continuent aujourd'hui d'apporter des contributions considérables dans les domaines de la stratification sociale, de la politique sociale et de l'inégalité : Gasta ESPING-ANDERSEN, Eduardo BONILLA-SILVA, sans oublier le regretté Devah PAGER....

Tout au long de sa carrière, il est sollicité par d'autres universités pour se joindre à leur faculté de sociologie, notamment l'Université d'Harvard en 1981 (tentative échouée par des opposants à ses thèses, comme Daniel BELL,  George HOMANS, Derek BOK, malgré les propositions de nombreux partisans et d'Harrison WHITE, qui respectait le travail de WRIGHT malgré son opposition à l'engagement marxiste). le conflit intellectuel se double toujours d'un conflit "professionnel", surtout dans le milieu universitaire, où tentent de se bloquer des carrières par des manoeuvres qui n'ont rien d'un débat intellectuel...

     Ses travaux ont pour objectif de moderniser le concept marxiste de classe. Il souligne l'importance du contrôle des moyens de production dans la définition d'une classe, pendant que, dans le même temps, il essaie de prendre en compte le cas des salariés qualifiés, s'inspirant dès lors du concept webérien d'autorité. Selon lui, les salariés avec des capacités recherchées sont dans une contradictory class location (terme qu'il utilise dans son livre Classes, difficilement traduisible mais approchant l'expression française de classe contradictoire) parce que, bien qu'ils ne soient pas capitalistes, ils sont plus précieux au propriétaire des moyens de production que les travailleurs moins compétents, le propriétaire des moyens de production essaie donc d'acheter leur loyauté en leur donnant des parts de ses entreprises et en les dotant d'une autorité sur ses collègues de travail. Ainsi les travailleurs qualifiés tendent à être plus proches des intérêts des "patrons" que de ceux des autres salariés.

   Publié en 1997, Class Counts tient une place particulière dans son oeuvre. Travail théorique, mais aussi empirique, cet ouvrage utilise les données collectées dans plusieurs pays industrialisés, y compris les États-Unis. Erik Odin WRIGHT s'attache à décrire les modalités d'un dépassement du capitalisme, en définissant une "boussole de l'émancipation". Dans son ouvrage qui présente cette recherche, publié en français sous le titre Utopie réelles, il s'efforce d'identifier les modalités d'action opératoires pour fonder une plus grande justice sociale et politique, en visant donc des "utopies" qui soient "désirables", "viables" et "faisables". En France, les thèses de ce livre ont été discutées par Jérôme BASCHET.

     Une recherche constante est transcrite dans ses ouvrages successifs, Class, Crisis and the State, London, New Left Books, 1978 ; Classes, London, verso, 1985 ; Interrogating Inequality : Essays on Class Analysis, Socialiism and Marxism, London, verso, 1994 ; Class Counts : Comparative Studies in Class Analysis, Cambridge, Cambridge University Press, 1997 ; Envisioning Real Utopias, London, verso, 2010 ; Understanding class, London, verso, 2015.

 

Erik Odin WRIGTH, Utopies réelles, Paris, La Découverte, collection L'horizon des possibles, 2017 ; Comprendre la classe. Vers une approche analytique intégrée, dans Contretemps, revue de critique communiste n°21, article traduit par Ugo PALHETA, paru d'abord dans la New Left Review en 2009.

Jérôme BASCHET, Quels espaces libérés pour sortir du capitalisme?; A propos d'Utopies réelles, dans EcoRev 2018/I, n°46, Cairn.info.

 

   

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15 mai 2020 5 15 /05 /mai /2020 08:25

   Un des thèmes sans doute les plus intéressants dans le déroulement de la seconde guerre mondiale, car ayant un enseignement bien au-delà de cette guerre, est la mobilisation des populations. Comment les gouvernements américains, japonais, allemands, italiens et français ont-ils pu (ou au contraire être contrariés) obtenir l'assentiment de populations pourtant encore marqués par les souvenirs de la première guerre mondiale à la participation à la guerre? L'effort de propagande des gouvernements, mâtinée souvent de mensonges d'État, a été particulièrement vif durant cette guerre et maints documentaires en rendent aujourd'hui bien compte. L'image de populations déterminées les unes contre les autres à en découdre, pour des raisons diverses, s'efface alors devant le constat des grandes difficultés qu'ont eu les agences gouvernementales de convaincre les populations de la légitimité de la guerre. Que ce soit en Allemagne, où l'intérêt au départ du soutien aux populations germanophones fut avancé pour le soutien aux actions de l'armée pour envahir des pays limitrophes (de manière concomitante à la répression de toutes les oppositions, de manière radicale), aux États-Unis, où il fallu l'exploitation de l'attaque surprise de Pearl Harbour pour convaincre la population au départ en grande majorité isolationniste, ou en France, où on dû installer une atmosphère de "drôle de guerre", et d'entretien de l'espoir de plier le régime nazi par la diplomatie, pour faire accepter la mobilisation générale, ces documentaires montrent le déploiement sans précédent de tout un appareil de propagande, où sont mis en jeu autant les émotions populaires que les arguments rationnels.

 

     39-45 Le monde en guerre dans les deux "épisodes" La guerre des civils, Angleterre 40-44 (DVD 2 volume 2)

 

La vie dans le Reich, 40-44 (DVD1 volume 3) indiquent de manière contrastée le grand jeu de la mobilisation civile, parallèlement à la mobilisation des armées, menés par les deux gouvernements britannique et allemand.

 

Pour sa part Pourquoi nous combattons? (DVD 7) montre bien la difficile mobilisation de l'opinion américaine en faveur d'une participation ouverte à la guerre. 

 

  

Les documentaire 39-45, quant à lui montre comment le pouvoir japonais emmène tout le peuple dans la guerre (DVD 2 volume 3), comment Hitler mène les Allemands des guerres en faveur des peuples germanophones à une entreprise bien plus vaste de conquête de territoires pour la race supérieures, notion que ne partage en fin de compte pourtant modérément les populations allemandes (DVD 1, volume 5), comment s'organise, entre collaboration des civils et maillage des forces policières et militaires, l'Empire nazi (DVD1, volume 5).

  

 

    Le documentaire Propaganda Kompanien montre combien, à travers les activités des reporters du IIIe Reich, l'information-désinformation sur les combats de la guerre, s'avéra indispensable pour obtenir la collaboration active des populations allemandes aux menées du régime nazi. Ce documentaire de 95 minutes de 2012, réalisé par Véronique LHORME (producteur La cuisine aux images, diffuseur Planète+, RTBF), a été sélectionné au Festival du film d'histoire de Pessac.

Présents sur tous les théâtres d'opération aux côtés de l'armée allemande, les caméraman des Propaganda Kompanien ont traversé la seconde guerre mondiale caméra au poing (payant d'ailleurs un lourd tribut dans leurs rangs). Ils ont rapporté des milliers d'images qui ont maintenu le statut d'archives, utilisées dans un but précis par les responsables du Reich : la propagande. Leur maitrise professionnelle, acquise bien avant leurs confrères des armées des autres pays, leur qualité et leur tournage systématique, font qu'aujourd'hui encore, ces images continuent d'influencer la perception que nous avons du grand conflit armé. Un gros plan est effectué dans ce documentaire sur les parcours de quatre reporters du IIIe Reich (dont le cameraman personnel d'Adolf HITLER, Walter FRENTZ) et sur les mécanismes qui ont hissé l'image au rang d'arme de guerre.

   

   

 

    Le film américain de Edward DMYTRYK Les enfants d'Hitler sorti en 1943, est une adaptation dramatisée de l'enquête journalistique Education for Death de Gregor ZIEMER. Ce métrage de 82 minutes, en noir et blanc, se centre autour des relations entre Karl, jeune allemand, hitlérien et une enseignante de nationalité américaine d'origine allemande, Anna Miller, qui se rencontrent à Berlin, en 1933, entre une école destinée aux enfants des résidents américains et une Horst Wessel Schule, qui la jouxte, où l'on enseigne à de jeunes recrues les rudiments de la propagande nazie. Lorsque la guerre se déclenche en Europe, Ana, considérée désormais comme allemande, est congédiée de l'institution américaine et contrainte de travailler pour le nouveau régime. Avec courage, elle refuse d'obtempérer et sur les recommandations de Karl, devenu lieutenant, est transférée dans un camp de travail. Son e-x-supérieur hiérarchique, le professeur américain Nichols, se lance désespérément à sa recherche... Loin d'une caricature, la description de l'évolution des personnages et des situations, font de ce film une "véritable révélation" selon les archivistes de la RKO. Le réalisateur Edward DMYTRYK, malgré le succès de son film, n'échappe cependant pas aux accusations d'activités communistes en 1948 et est contraint de s'exiler en Angleterre.

Ce film ne doit pas être confondu avec le documentaire - très intéressant par ailleurs - du même nom en Français, de Chanoch ZEEVI, de 59 minutes, sur les témoignages de 5 descendants de nazis figurant parmi les plus influents du régime d'HITLER.

 

    Parmi les livres traitant de l'évolution des populations allemandes pendant la seconde guerre mondiale, nous recommandons celui de Ian KERSHAW, professeur à l'université de Sheffield et membre de la British Academy, et spécialiste de la société allemande sous Hitler, L'opinion allemande sous le nazisme, Bavière 1933-1945, paru aux CNRS Éditions en 1995, réédité plusieurs fois depuis. Cette étude fondamentale a révolutionné la connaissance de l'opinion publique sous le IIIe Reich, alors que persistait l'image d'un peuple unanime avec le régime nazi. Dans une région emblématique, la Bavière, où Adolf Hitler fit ses premières armes, l'histoire indique plutôt un mélange changeant d'inertie, d'adhésion, de peur ou de renoncement. L'auteur s'efforce de répondre aux question entourant les réactions de "l'homme de la rue" aux défilés nazis, au boycott des commerces juifs, aux attaques contre le clergé, à la brutalité des SS et à la répression des opposants, comme à celles des églises, des ouvriers, des classes moyennes, du patronat et de l'aristocratie...

 

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