Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
18 novembre 2009 3 18 /11 /novembre /2009 13:59
                    Stratégie de l'âge nucléaire, publié en 1960 et réédité en 2009, constitue un livre phare dans les débats sur la stratégie nucléaire et dans la stratégie tout court. D'un style clair et d'une rigueur toute... militaire, cet ouvrage pose à son époque les termes nouveaux de la guerre. En un avant-propos et 5 chapitres, Pierre GALLOIS (1911-2010), général français de brigade aérienne, présent auparavant (de 1953 à 1957) dans les plus hautes instances de l'armée française et du SHAPE (Grand quartier général des forces alliées en Europe), trace les grandes lignes de ce qui est aujourd'hui encore, le fondement de la stratégie nucléaire française. Pour celui qui veut étudier la stratégie nucléaire aujourd'hui, cette oeuvre est encore incontournable. Les experts militaires et civils en charge ou en commentaire de la politique française de défense s'y réfèrent encore.

                 Son avant-propos s'oppose à tout le mouvement de désarmement nucléaire, auquel il pose la question s'il faut réellement "retourner à l'ère du trinitro-toluène". Jetant un oeil rétrospectif sur 559 ans (et 278 guerres) entre 1482 et 1941, le général de brigade aérienne pense qu'il n'y a vraiment pas matière à nostalgie et que de toute façon, "l'armement nucléaire pose de manière entièrement nouvelle le classique problème de la guerre" :
- "Entre l'enjeu convoité et le risque à courir pour l'emporter en usant de la force, il n'y a plus aucune commune mesure".
- "Une certaine égalité peut être établie entre les peuples. En matière de défense et de sécurité, il peut ne plus y avoir de nations fortes et de nations faibles." Cette affirmation exprime le pouvoir égalisateur de l'atome.
- "Parce que de nouvelles armes, fondées également sur le principe de la fission de l'atome, mais de faible puissance, commencent à figurer dans les panoplies des deux Grands, le concept de dissuasion s'applique non seulement à la défense d'enjeux d'importance majeure, mais également aux conflits seconds."
- "En associant l'explosif thermonucléaire au missile balistique à grande portée, les techniciens ont créé une arme actuellement imparable. Il semble que celui qui s'en servirait le premier devrait l'emporter et que cette arme accorde un avantage redoutable à l'agresseur. En fait, si les deux parties en présence en sont pourvues - même en nombre inégal - il n'en est rien. S'il veut éviter d'en subir lui-même les formidables effets, l'assaillant doit d'abord détruire les missiles adverses avant que sa victime ne les lance contre son territoire." L'avènement des missiles balistiques ne facilite pas l'agression, au contraire elle met à la portée d'une puissance comme la France une dissuasion du faible au fort.
     Entre les lignes transparaît bien chez l'auteur l'espoir que le phénomène nucléaire est assez révolutionnaire pour faire reculer enfin la guerre, mais il veut plus modestement "esquisser les bouleversements nombreux dans les techniques d'armement et en déduire les conséquences militaires et politiques."

              Dans le premier chapitre sur les instruments de la paix forcée, Pierre GALLOIS décrit les caractéristiques de l'arme nucléaire, des premières bombes atomiques embarquées, aux progrès effectués dans les variations des divers effets (souffle, chaleur, radioactivité, brouillage électromagnétique) de l'explosion nucléaire, jusqu'aux efforts de miniaturisation et d'établissement d'une continuité entre les bombes classiques les plus puissantes et les bombes nucléaires les moins puissantes.

            Poudre sans feu précise les conditions d'emploi de l'arme nucléaire : sa forte puissance, le choc unique assené par surprise. "Cette formidable contraction de la période d'affrontement a aussi des conséquences révolutionnaires sur les conditions d'un conflit. Une fois qu'il est engagé, il est trop tard pour en modifier l'allure et les formes. Il n'est plus possible de mobiliser de nouvelles classes, de conclure de nouvelles alliances ou de spéculer sur une découverte scientifique capable de peser sur le cours des évènements. Le temps manque. L'échange de coups - s'il y avait échange - serait bref. La planification n'en est pas impossible, comme aussi l'évaluation des dommages matériels mutuellement subis. Mais trop de facteurs interviennent pour que des prévisions soient faites quant à la suite des opérations." "A la surprise et à la contraction de la période de destruction massive s'ajoute une nouvelle notion, également particulière à la guerre thermonucléaire, celle du risque."  "Surprise, brièveté de la phase d'extermination, risque exorbitant ne se substituent ni ne s'ajoutent aux fameux principes de la guerre lorsqu'on envisage de brandir des mégatonnes. Il s'agit tout au plus de règles d'action avec lesquelles les choses étant ce qu'elles sont, il faudrait compter." 
    Après une analyse détaillée des intentions d'utilisation affichées par les états-majors américaines et soviétiques, le général GALLOIS, entrant dans une comptabilité des vecteurs et des cibles, dans l'évaluation de dommages causés par une première frappe, puis une seconde, et montre bien la logique de la stratégie nucléaire.
"...si elle condamne l'armement et les tactique défensives, (elle) accorde l'avantage à celui qui, provoqué, frapperait en second. Cette forme de sécurité ne s'acquiert pas à bon compte. Elle exige d'énormes efforts, une vigilance permanente, la farouche volonté de recourir à la force si besoin était. Mais elle peut être singulièrement solide pour le peuple qui la pratique." Il insiste beaucoup en fin de chapitre sur le fait qu'à peine une formule satisfaisante de dispositifs nucléaires mis au point, les progrès techniques exigent de la mettre déjà à jour.

                Paix, subversion ou risques démesurés entre dans l'analyse des quinze premières années du fait nucléaire, dans le bras de fer qui oppose les deux super-puissances, à travers les différentes crises, de Corée (1950), de Berlin, de Tchécoslovaquie, du spoutnik (premier satellite artificiel - soviétique, 1957). Autant de tests sur la volonté des Grands d'étendre ou de limiter leurs conflits armés, autant de modulations de la perception des "intérêts vitaux".
 "De 1945 à 1952, les États-Unis ont détenu le monopole de l'armement atomique. A l'Est, le jeu soviétique ; à l'Ouest, la surprenante incompréhension du phénomène nucléaire ont neutralisé l'avance américaine. Certes, les États-Unis réussissent à sauver ce qu'ils tenaient pour essentiel mais, entre les seules mains soviétiques, les armes nouvelles eussent sans doute été autrement plus efficaces". On perçoit bien entendu l'anti-communisme foncier de l'auteur qui présume beaucoup de la mentalité "d'envahisseur" de l'URSS... "A Washington, la politique de dissuasion prenait forme peu à peu. Mais il était admis implicitement de part et d'autre du rideau de fer qu'elle ne protégerait que des enjeux ayant un caractère vital pour l'Occident."
"A partir de 1953 ou de 1954, les conflits localisés type Corée ont été à leur tour exclus de la liste des affrontements possibles. L'utilisation éventuelle, sur les champs de bataille, d'armes atomiques de petite puissance condamnait cette forme de guerre. Les belligérants pourraient courir le risque d'en venir à un conflit échappant à tout contrôle et conduisant à un désastre, mutuellement subi."
"Depuis 1957 un autre élément technique est venu modifier les conditions de l'équilibre entre les deux Grands. Le territoire américain sera bientôt vulnérable à des missiles balistiques dont on ne sait encore comment stopper la chute. Une politique de dissuasion à l'agression fondée sur des missiles semblables rétablit aisément l'équilibre entre l'URSS et les États-Unis".  Cet équilibre de la terreur repose sur l'adhésion de l'opinion publique dans les démocraties et cela est un élément d'inquiétude qui se devine bien sous la plume du général. Le jeu de la subversion soviétique doit absolument être contré...

           Le quatrième chapitre expose Les lois de la "dissuasion". "Pour que la politique de dissuasion soit efficace, il faut que les forces de représailles sur lesquelles elle est fondée échappent à l'attaque initiale de l'agresseur et il faut que celui-ci le sache. Mais il faut également que ces forces de représailles franchissent les défenses adverses et que l'assaillant ait conscience de cette perméabilité de sa défense aux assauts qu'il aurait déclenchés."
"Capables d'échapper à l'assaut initial de l'agresseur, de franchir son réseau défensif et de larguer chez lui assez de mégatonnes, les forces de représailles doivent en outre être créditées d'une mise en oeuvre quasi automatique.". Car si l'adversaire ne croit pas à son efficacité et à la volonté politique d'utiliser ces forces, si cette utilisation n'est pas ressentie comme fatale, c'est tout l'édifice de la dissuasion qui s'écroule. "Dans la pratique, cette automaticité peut être obtenue si un certain nombre de "critères de dangers", rigoureusement définis à l'avance, et d'ailleurs constamment modifiés en fonction des nouveaux aspects que la menace peut emprunter, servent à déclencher le mécanisme de la réaction."   Le temps de réponse de ce mécanisme, à l'ordre donné de l'enclencher, est ici primordial, et de façon concomitante, il faut qu'une rigoureuse planification empêche tout danger de retard et tout danger d'accident dus à une erreur d'appréciation de la situation. Bien entendu, ces conditions d'automaticité ne peuvent être obtenues si d'interminables débats (entre membres du gouvernement) empêchent la riposte : c'est pourquoi le pouvoir de mettre en oeuvre cette force nucléaire ne peut qu'être mise dans les mains du commandant suprême des armées.
   Pierre GALLOIS utilise une "équation" qui fonde la valeur d'une telle force de dissuasion : Valeur des instruments de la dissuasion X (multiplié par) Volonté d'en user le cas échéant.

         Les conditions de la sécurité insiste sur l'information et la compréhension de l'opinion publique. Il pointe le danger des "arguments moraux", qui empêcheraient la mise en oeuvre d'une stratégie de dissuasion.
  il insiste sur un aspect de géopolitique entre l'Europe et les États-Unis, qui peut provoquer une vision très différente des "intérêts vitaux". Pour lui, la seule façon d'ancrer la crédibilité de la stratégie de dissuasion des États-Unis, concernant l'avenir de l'Europe, est d'additionner des dissuasions nationales, ce qui vaut surtout pour la France. Non seulement il ne pense pas que la prolifération à l'échelle européenne d'armes nucléaires, mêmes tactiques, rende la situation dangereuse, mais c'est une condition nécessaire pour renforcer les craintes d'un éventuel agresseur. Elles ancrent davantage la puissance américaine à la défense de l'Europe, et c'est d'ailleurs la position que l'auteur défendra toujours.
"A condition d'afficher la ferme résolution d'y recourir en cas de besoin, les nouvelles armes atomiques de petite puissance permettront, plus facilement et avec moins d'hommes, de tenir le rôle actuellement imparti en Europe aux forces conventionnelles du "bouclier". Grâce à ces armes atomiques de petite puissance, le processus de l'"escalade" pourrait être redouté aussi bien en Europe, de manière permanente, qu'ailleurs dans le monde où, en cas de crise et à la demande des gouvernements menacés, les armes de dissuasion au conflit localisé pourraient être occasionnellement installées et brandies."
Si nous suivons bien cette logique, la prolifération d'armes nucléaires dans le monde entier favoriserait la sagesse des hommes, et serait une voie pour mettre fin à la guerre comme moyen de résoudre les conflits.
 
        Lisons la conclusion : "(...) Aujourd'hui pourtant, les moyens matériels capables d'imposer l'abandon de la force, de neutraliser le nombre et d'obliger la majorité à respecter la minorité - l'inverse est également vrai - existent. Parce que les risques inhérents à l'usage de l'explosif atomique sont considérables et parce que le monde le sait - en partie grâce à la propagande soviétique -, l'état de paix entre nations pourrait être autrement plus stable que jadis, lorsque l'on supputait la valeur des forces en présence et que l'appréciation était faite d'un coeur d'autant plus léger que la punition n'était jamais totale et que l'on pouvait spéculer sur les "fortunes de la guerre." Demain, la sanction serait instantanée et elle serait toujours sans commune mesure avec l'objet même du différend.(...)."

Général Pierre Marie GALLOIS, Stratégie de l'âge nucléaire, Préface de Raymond ARON, Editions François-Xavier de Guibert, collection Héroïque, 2009, 200 pages. Il y a un préambule de Antoine-Joseph ASSAF qui dirige cette collection et une introduction du général GALLOIS écrite en juin 2009. La première édition date de 1960, aux Editions Calmann-Lévy.



  Relu le 3 Août 2019



             

                

                
             


                
Partager cet article
Repost0
17 novembre 2009 2 17 /11 /novembre /2009 10:10
          Trois niveaux de stratégie nucléaire peuvent être distingués selon les acteurs en jeu :
- Entre "super-puissances", États-Unis et Russie, hier l'Union Soviétique ;
- Entre "super-puissances" et moyenne puissance, comme entre les États-Unis ou la Russie d'une part et la Chine, la France et la Grande-Bretagne d'autre part (étant donné que ces moyennes puissances n'affichent pas de possibilité d'emploi de l'armement nucléaire vis-à-vis de puissances non-nucléaires, ce qui n'est pas pour autant une constance certaine) ;
- Entre puissances "petites" nucléaires comme l'Inde ou le Pakistan ou de la part de petite puissance nucléaire comme Israël qui n'exclue pas l'utilisation en dernier recours (dans un suicide entraînant l'adversaire par exemple) contre des puissances non-nucléaires.
         Par ailleurs, des problématiques de stratégies nucléaires se font jour dans des pays comme l'Iran ou la Corée du Nord, qui ont même des problématiques de pré-stratégies nucléaires à discours proliférateur. Autrement, toutes les possibilités peuvent exister : de l'emploi de l'armement nucléaire comme arme de champ de bataille, sur terre, sur mer (sans doute la plus probable), dans l'air et dans l'espace extra-atmosphérique à la dissuasion pure et simple (non-emploi en premier en principe).

           De plus, il existe plusieurs possibilités de comprendre dans le temps et dans l'espace les stratégies nucléaires:
- Se fonder sur les discours stratégiques officiels ou officieux. Cette manière de faire ne fausse pas forcément la perception, car la stratégie nucléaire est d'abord une stratégie déclaratoire et non une stratégie d'emploi, ou surtout une stratégie déclaratoire, l'arme atomique possédant encore un caractère tabou et terrifiant ;
- Chercher plus loin dans les modalités techniques de mise en place des arsenaux nucléaires. Un décalage dans le temps existe souvent entre la proclamation d'une doctrine et la réalisation (et la mise en place) des armements correspondants. Plus encore, il semble que, compte tenu du fait que la stratégie nucléaire est aussi la gestion de la menace dans l'incertitude créant elle-même de l'incertitude, le mensonge officiel constitue une arme diplomatique première, tournée tant vers des adversaires ou alliés potentiels que vers les opinions publiques ;
- La course aux armements nucléaires rejaillit sur l'évolution des stratégies nucléaires, avec des retards cumulatifs, ce qui fait qu'il n'y a pas de correspondance véritable entre une stratégie nucléaire d'une puissance et celle qui entend y répondre. Plus, l'Union Soviétique entendait sciemment ne pas suivre la logique américaine.

              
      Hervé COUTEAU-BEGARIE, dans son Traité de stratégie, dans son exposé sur la stratégie en tant que système, met l'accent tout d'abord sur "les dangers de l'impérialisme stratégique" avant même d'aborder l'histoire et la nature de la stratégie de dissuasion nucléaire.
"Au temps des représailles massives, les plans américains désignaient plusieurs dizaines d'objectifs en territoire soviétique. Le Pentagone substitua à cette doctrine "primitive" des schémas beaucoup plus élaborés codifiés dans le SIOP (Single Integrated Operations Plan, autrement dit Plan de ciblage)." Le SIOP 1 présente en 1960 2 000 objectifs, le SIOP IV de 1974, 40 000, le SIOP VI, 60 000...
"On peut dire qu'à ce stade, les planificateurs américains, obsédés par le raffinement de leurs scénarios, ont perdu tout contact avec la réalité. Une culture stratégique d'un type particulier a rendu ces hommes intelligents incapables de voir le caractère absurde et même grotesque de leurs cogitations. De ce point de vue, la déflation généralisée des armements qui s'est produite à la suite de l'effondrement de l'Union Soviétique constitue une rupture non seulement utile mais nécessaire. Faut-il rappeler que, si le traité START II est entièrement exécuté (le traité est écrit en 2002), ce qui est loin d'être acquis, il laissera à chacune des deux grandes puissances nucléaires 3 500 têtes, c'est-à-dire 1 000 de plus que n'en avaient les États-Unis en 1969, lors de l'ouverture des négociations SALT, ironiquement appelées négociations pour la limitation des armements stratégiques."
 
        La stratégie nucléaire est encore principalement une stratégie de dissuasion et non d'emploi, une stratégie déclaratoire et non une stratégie opérationnelle, même si de nombreuses tentatives ont existé et existent encore, par le biais notamment des armements nucléaires tactiques, de la rendre opérationnelle, en les intégrant avec l'emploi des armements conventionnels. Cette tentative existe dans tous les acteurs en jeu.
Dans le couple dissuasion-action, les stratégies mettent plutôt l'action sur la séparation qui corresponde à une séparation en termes de moyens mis en place. Mais comme l'écrit encore Hervé COUTEAU-BEGARIE, "La stratégie nucléaire essaye de déborder de sa sphère d'origine, la stratégie de dissuasion, pour se reconnaître une place dans une stratégie d'action".
L'instabilité de la dissuasion découle de cette tentation toujours présente, poussée par les constants progrès technologiques. Les arsenaux nucléaires n'ont pas cessé de croître, d'abord sur le plan quantitatif, puis sur le plan qualitatif, "avec l'accroissement de la portée et de la précision et le passage des têtes nucléaires uniques aux têtes multiples (MRV) (sur une fusée ou porteur), puis aux têtes indépendantes (MIRV), en attendant les têtes manoeuvrables (MARV) : les États-Unis ont pu quadrupler le nombre des têtes emportées sans augmenter le nombre de leurs vecteurs (missiles ou avions) après 1967, rejetant ainsi sur l'Union soviétique la responsabilité de la course aux armements."
Les négociations, jusqu'à aujourd'hui, n'ont fait qu'aggraver les choses car les deux grandes "super-puissances" n'ont pas abouti à une conception commune de la dissuasion. Au contraire, dans les deux camps, de nombreuses forces sociales s'efforcent de dissocier les logiques, pour des raisons parfois plus économiques et financières que stratégiques, se donnant des créneaux d'accroissement de capacités nucléaires.
    Pour expliquer comment cette instabilité n'a pas abouti à une guerre centrale, certains analystes font appel à l'efficacité de la manoeuvre dissuasive de la coalition occidentale (ce sont d'ailleurs les mêmes qui expliquent la paix relative par l'existence d'armes nucléaires...). Mais Hervé COUTEAU-BEGARIE préfère privilégier des réflexions comme celle de Wolfgang K. H.  PANOFSKY (1), selon lequel la dissuasion serait presque un "fait presque physique". "Il y aurait une dissuasion existentielle, résultant de la seule existence de l'arme, quelles que soient les doctrines, ou une dissuasion par constante découlant "du constat qu'il existe des enchaînements inéluctables, qui rendent le recours à la guerre entre puissances majeures presque impossible" (reprise d'une réflexion de C.G. FRICAUD-CHAGNAU et de J.J. PATRY, Mourir pour le roi de Prusse?, 1994).
Selon l'auteur du Traité de Stratégie, en fait cette forme de dissuasion n'existe qu'entre puissances nucléaires, et d'autre part, rien ne garantit des erreurs de calcul et des accidents susceptibles de déclencher une guerre nucléaire. Et nous savons que la liste d'accidents et d'incidents nucléaires est particulièrement longue depuis 1945... (voir à ce sujet l'ouvrage de Jean-François BOUCHARD, Un demi-siècle au bord du gouffre atomique, Max Milo, 2018)
 
(1) Et non de Erwin PANOFSKY, historien et théoricien d'art. Il semble qu'Hervé COUTEAU-BÉGARIE ait été victime d'une homonymie entre ce dernier et Wolgang PANOFSKY (1919-2007), physicien américain ayant apporté de nombreuses contributions en matière de répercussions politiques du développement des armes nucléaires.

Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica et Institut de Stratégie Comparée, 2002. Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaires, Editions Complexe, 1988. Alain JOXE, Le cycle de dissuasion (1945-1990), La découverte/FEDN, 1990.

                                                                              STRATEGUS
    
Relu et complété le 6 Août 2019
    
 

               
Partager cet article
Repost0
15 novembre 2009 7 15 /11 /novembre /2009 16:05
          La bataille de Kadesh (1285 avant JC, selon le livre de l'UNESCO, vers 1295 av JC selon l'anthologie de Gérard Chaliand, 1293 selon Le monde et son histoire), considérée par les historiens comme l'une des plus grandes, sinon la plus grande bataille entre chars de l'Antiquité, sans doute en partie parce que c'est celle dont nous avons le plus grand nombre d'information (vestiges), mit en prise deux grands empires de l'époque, l'empire égyptien et l'empire hittite. Elle opposa à la tête de leurs armées, Ramsès II (1298-1235) et Mouwatalli (1310-1296) pour la possession de la Syrie.
    De part et d'autres, ce furent des proclamations de victoire alors que pour l'Egypte, ce fut sinon une déroute, au moins une semi-défaite car elle ne pu reprendre la ville fortifiée de Kadesh, et que pour les Hittites, ils ne purent engager toutes leurs forces dans la bataille, leur empereur étant atteint par la maladie.
Ramsès II fit partie de la XIXème dynastie, celle du Nouvel Empire (1550-1100). Son règne se situe dans la restauration de la grandeur de l'Egypte, cette période qui intervint après le règne dit hérétique d'Akenaton (1370-1352) qui entendait établir la religion monothéiste fondée sur le culte d'Aton (opposé à celui d'Amon, vénéré par le clergé tout puissant). Il était absolument "indispensable" pour ce "grand Roi" de restaurer le prestige réel (en terme de possessions territoriales, perdues auparavant, notamment face aux Hittites), le prestige spirituel, imaginaire (en terme de pouvoir idéologique sur l'ensemble de la société, d'où de nouvelles constructions "pharaoniques").
   En fait, sa défaite dans le réel, qui se solda par un traité de paix avec les Hittites, conclu en 1278, se transforma en une victoire dans l'imaginaire, sans doute ce qui compte le plus dans un monde soumis à la lenteur de la circulation de l'information et la possession monopolisée de ces mêmes moyens. Car ce traité de paix permit 40 ans de prospérité à l'Egypte qui partagea la Syrie avec son ennemi (avec laquelle fut conclue une véritable alliance défensive contre l'Assyrie). L'Egypte se couvrit à ce moment-là "d'une parure monumentale sans pareille", Ramsès II faisant "restaurer tous les temples (d'Amon) et entreprenant des travaux célèbres, comme la salle hypostyle de Karnak ou le temple funéraire d'Abou-Simbel." (Le monde et son histoire).
       
       Examinant les conditions de la non-émergence de l'Egypte comme véritable noyau d'Empire universel (les batailles se soldant souvent par des conquêtes perdues et regagnées puis reperdues...), Alain JOXE pense que, tout simplement, "qu'elle n'a jamais pu être sérieusement envahie par un peuple voisin semi-barbare conquis par sa civilisation, parce qu'un tel peuple n'existait pas dans l'absence de "voisinages" suffisamment connexes fondés sur des concentrations démographiques à peu près comparables".
Par ailleurs, la puissance politique est celle du Pharaon, dieu propriétaire des terres et chef de guerre, contrairement par exemple aux premiers rois sumériens. "Sans doute la divinisation de la fonction politico-militaire et le manque d'autonomie de la fonction logistique par rapport à la fonction politique peut produire, en cas de crise économique (par exemple dans les cas, dirions-nous, de guerres prolongées comme pendant la campagne de Syrie de Ramsès II), des effets de désagrégation au profit d'une classe d'apanagiers prébendaires cherchant à créer cette autonomie localement. Mais cette divinisation est, en temps de restauration unitaire (comme pour le Nouvel Empire, pensons-nous), le symptôme d'un verrouillage qui, finalement, s'oppose à la dynamique de la conquête indéfinie, parce qu'elle s'oppose au jeu d'un critère militaire autonome. Pharaon a toujours dû acheter ses soldats (nombreux mercenaires, il y aurait eu 2 100 mercenaires contre 1 900 soldats égyptiens sous les ordres de Ramsès II à la bataille de Kadesh), c'est-à-dire en faire le sous-produit de sa supériorité logistique." 
 Les conditions du traité conclu avec les Hittites permettent finalement à l'Egypte de construire réellement sa puissance dans la stabilité d'une relative paix, répit entre d'incessantes campagnes militaires.

        Deux sortes de "documents" permettent aujourd'hui de se faire une idée de la bataille de Kadesh, d'une part les sculptures des monuments d'Aboul-Simbel, des temples de Karnak, Louxor, Ramesseum et Abydos, d'autre part des fragments de deux textes distincts, sur papyrus : le Poème de Pentawer et le Bulletin.
   Le poème, élaboré sans doute en l'an 9 du règne de Ramsès II (Colophon de papyrus, sallier III), est le plus long des deux textes. Document de propagande, exaltation de la victoire et du Dieu-Roi, ce poème donne une idée du lyrisme employé par toute une administration de scribes pour célébrer la puissance idéologique et imaginaire de l'Egypte. Laquelle a de réelles implications matérielles. Les fidèles du dieu Amon obéissent aux injonctions de Pharaon : paiement des impôts, réalisation de travaux, obéissance aux lois.
    "Sa Majesté était alors un jeune seigneur, un héros, sans égal ; ses bras étaient puissants, son coeur était vaillant, sa force était comparable à celle de Montou en son heure, sa forme était parfaite comme celle d'Atoum, et l'on se réjouissait de voir sa beauté", commence le poème.
 Les préparatifs de guerre, l'attaque-surprise des hittites, favorisée par la réussite de ses espions, la prière du héros solitaire en pleine bataille, le paroxysme de la mêlée, conjointement avec Amon, présent dans la bataille au côté de Ramsès II, faisant corps avec Ramsès II, ses reproches à une partie de l'armée qui n'a pas combattu (reproches qui peuvent n'exister aussi que pour exalter davantage la puissance du Roi), sa charge verbale contre le charrier poltron, le retour de l'armée repentie qui se ressaisit à la vue du héros qui massacre à lui seul des milliers de soldats, le second jour de la bataille, à l'aube, dans la mêlée, avec le feu de Rê (Rê étant une partie de l'armée de Pharaon), la paix magnanime de Pharaon qui épargne le Roi ennemi (en fait ledit Roi qui se réfugie dans Kadesh serait trop long et trop laborieux à détruire...) et le retour triomphal en Egypte... tout cela est décrit en un long hymne vraiment beau. On peut remercier au passage les traducteurs des hiéroglyphes d'avoir pu rendre contemporaine cette envolée lyrique antique.
   Selon Claude OBSOMER, égyptologue belge, qui offre sur son site de nombreuses informations sur cette période de l'histoire de l'Egypte ancienne, la campagne de l'an 5 du règne de Ramsès II "fut essentiellement un échec, si le but de cette campagne était, comme semble l'indiquer l'itinéraire suivi, de reprendre la ville de Qadesh et d'étendre l'influence égyptienne dans les régions intérieures du couloir syro-palestinien. C'est finalement Muwattali qui étend son empire vers le Sud, lorsqu'il parvient, mais probablement pas dès l'an 5 de Ramsès, à reconquérir l'Amurru."
"Néanmoins, Ramsès a su déjouer le stratagème conçu par Muwattali pour vaincre l'armée égyptienne : grâce à son dynamisme personnel, à l'aide de son escorte et à l'initiative des na'arin, Ramsès aura réussi à sauver sa vie, l'essentiel de la division d'Amon, et à repousser les agresseurs vers l'Oronte. On peut donc dire sans ambages qu'il a remporté la bataille livrée près de Qadesh en Chemou III.9 de l'an 5. De retour en Egypte, seule cette victoire ponctuelle sera évoquée dans le texte composé pour vanter la toute-puissance du jeune roi, à savoir le "Poème". Cette omnipotence y est reconnue par tous les acteurs de la bataille, même par le roi Muwattali à qui il est attribuée la demande de l'arrêt des combats."

      Le traité entre Ramsès II et Hattousil III représente l'un des tous premiers en notre possession. Le texte, tant égyptien que hittite est par endroit trop corrompu pour être rendu. Mais l'essentiel semble y être :
- Ramsès-mai-Amana, le grand Roi d'Egypte, (...), le héros (...), Vois à présent, j'ai donné la fraternité belle et la paix belle entre nous, pour donner la paix belle et la fraternité belle dans les relations du pays d'Egypte avec le pays de Khatti pour l'éternité... A cela répond dans le texte hittite des termes semblables.
 - (...) le grand roi d'Egypte ne doit pas attaquer le pays de Khatti pour le piller, pour l'éternité. Hattousi, le grand roi du pays de Khatti ne doit pas attaquer le pays d'Egypte pour le piller, jusqu'à l'éternité... A cela répond le texte hittite : ...le grand maître du Khati ne violera jamais la terre d'Egypte pour la piller. Ousermaâtré Séteperenrê, le grand roi d'Egypte, n'envahira jamais la terre de Khatti pour la piller...
- Si un ennemi vient dans le pays de Khatti, et si Hattousi, le grand roi, le roi assumant la vengeance pour le pays de Khatti...
 - Si un homme important s'enfuit du pays d'Egypte (partie hittite) et arrive dans le pays du grand maître de Khatti, ou dans une ville, ou dans une région qui appartiennent aux possessions de Ramsès-aimé-d'Amon, le grand maître du Khatti ne doit pas le recevoir. Il doit le livrer à Ousermaâtrê Sétepenrê, le grand roi d'Egypte, son maître.
    On y trouve le prototype de nombreux traités de paix : amitié et alliance, échange d'expulsion de sujets désobéissant à leur maître...
 
Texte du poème de Pentawer, dans La bataille de Kadesh, Anthologie mondiale de la stratégie, sous la direction de Gérard Chaliand, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990 (lui-même tiré de Textes sacrés et textes profanes de l'ancienne Egypte, E.I. Des pharaons et des hommes, traduction et commentaires de Claire LALOUETTE, UNESCO, 1984). Extrait du Traité de paix, de l'ouvrage de Christiane DESROCHES-NOBLECOURT, Ramsès II, la véritable histoire, Pygmalion, 1996.
Maurice MEULEAU, Le monde antique, dans Le monde et son histoire, Sous la direction de Maurice MEULEAU et de Luce PIETRI, Tome 1, Robert Laffont, collection Bouquins, 1971. Sous la direction de Paulo CARNEIRO, Histoire du développement culturel et scientifique de l'humanité, Tome 1, L'âge de bronze, Robert Laffont, UNESCO, 1967. Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, collection Pratiques Théoriques, 1991. Claude OBSOMER, Récits et images de la bataille de Qadesh. En quoi Ramsès II transforma-t-il la réalité?, dans L'histoire entre mythe et réalité, Louvain-La-Neuve, 2003.
     
    L'ouvrage de référence en ce qui concerne la bataille de Kadesh, même s'il date de 1935, réédité en 1996, est celui de Joseph STURM, la guerre de Ramsès II contre les Hittites, qui se fonde de façon critique uniquement sur les textes et les figurations dus à Ramsès II. (Connaissance de l'Egypte ancienne, Bruxelles, 248 pages, aux Editions Safran, www.safran.be). Il met en évidence la sincérité de l'analyse de la bataille par le Bulletin et met en évidence les enseignements que l'on peut même tirer du poème. Nous dirions d'ailleurs que ces documents sont exemplaires d'une civilisation menant jusqu'à leur aboutissement logique de nombreuses connaissances empiriques, quoique organisées sur des postulats faux, et qui dans la relation des fait, supports de ces même connaissances, gardent une transparence qui s'approche sûrement de la vérité. Joseph STURM montre bien que ces textes permettent une bonne dissociation du conte et de la réalité. Il ne faut jamais oublier que l'essentiel des acquisitions scientifiques de ce temps se trouvait souvent en Egypte, comme l'attestent de nombreux auteurs grecs. L'Egypte, par ailleurs fut longtemps le grenier le d'Empire romain, à tel point que l'on peut penser que, dans la Méditerranée, qui tenait l'Egypte tenait le monde.
    Pour comprendre la place de la bataille de Qadesh dans l'ensemble de l'Histoire, nous conseillons de lire l'ouvrage de Nicolas GRIMAL, Histoire de l'Egypte ancienne, Fayard, Le livre de poche, 2009.


                                                                STRATEGUS
 
Relu le 7 Août 2019


     
Partager cet article
Repost0
14 novembre 2009 6 14 /11 /novembre /2009 13:49
         Inculte! C'est le mot qui blesse d'autant plus que cela est souvent vrai. Et là, dans ce domaine crucial de la santé, l'inculture semble générale! 

         L'embarras de pratiquement tout le monde devant la nécessité, la possibilité, le devoir moral, l'opportunité... de se faire vacciner face à la menace d'une grippe dont le germe est semblable à celui de la fameuse grippe qui fit plus de mort que la Première Guerre Mondiale tout de suite après celle-ci, est révélateur d'une inculture qui traverse absolument toute la société.
       Incultes, ces journalistes qui ânnonent des chiffres impossibles d'ailleurs à constituer sur les victimes de la grippe.   

       Incultes, ces laboratoires pharmaceutiques qui ne savent même pas si leur vaccin est efficace et dont le gouvernement vient d'interdire l'utilisation pour les enfants de moins de six mois.
        Incultes ces hommes politiques qui se contentent de répéter ce que leurs amis du complexe médico-financier leur dit de dire, sans en comprendre un traître mot, sauf que leur carrière peut être détruite s'ils renouvellent les erreurs de certains acteurs de l'affaire du sang contaminé.

       Incultes, tous ces hommes et toutes ces femmes qui ne connaissent même pas leur propre corps alors qu'ils se vantent d'en connaître un rayon sur leur automobile ou leur télévision.

           Incultes, tous ces citoyens qui ne font pas la différence entre un rhume et une attaque sérieuse de leurs voies respiratoires!  Pas étonnant que le monde soit rempli de buveurs et de fumeurs vus qu'ils ne connaissent même pas le moindre effet que leurs passions ont sur leur propre corps!

     Il serait temps pour le système scolaire de passer à quelque chose d'aussi important sinon plus que de connaître son histoire ou sa géographie. Il serait temps, passant outre un certain pouvoir médical au passage, que tout enfant apprenne son propre corps. Et possède ainsi un véritable savoir médical, au lieu de rudiments parfois mal appris de sciences naturelles.
 
       Tous les responsables des exercices de sauvetage en savent quelque chose de cette ignorance crasse!

           On en finirait sans doute plus vite au passage avec tous ces charlatans de la psychanalyse à l'emporte pièce qui encombre les ondes et les hôpitaux!  

          Bien entendu, beaucoup préfèrent rester ignares plutôt que de penser à ces choses-là, qui tout de suite, quand on en parle au moindre quidam, voient surgir des idées lubriques, ou des réflexions de peur profonde ! 
 
          Et que dire de certaines religions qui font de l'ignorance des femmes de leur propre corps leur meilleur fond de commerce!

                                                                      
 
MOTUS CONFLICTUS
 
Relu et confirmé! le 9 Août 2019
Partager cet article
Repost0
14 novembre 2009 6 14 /11 /novembre /2009 08:45
              L'historien britannique Arnold Joseph TOYNBEE (1889-1975), auteur d'une monumentale synthèse historique de l'histoire mondiale (Etude sur l'histoire, 1934-1961), produit dans les neuf chapitres qui en sont extraits, sous le titre Guerre et civilisation, une approche originale, très commentée (et critiquée) des relations entre la guerre et l'essor comme le déclin des civilisations.
Une grande érudition (faisant appel aux textes grecs anciens, aux deux Testaments, à l'histoire contemporaine comme à celle des royaumes et des empires depuis l'Antiquité...) balance une analyse souvent morale des vicissitudes de l'humanité. Au fil du texte, transparaît toujours cette inquiétude de la perte du sens de vertus chrétiennes, celles de la Foi, de la Tolérance, avec le sentiment que "la nature a horreur du vide spirituel". Beaucoup d'historiens lui ont reproché par la suite cette approche en la qualifiant parfois de mystique, critique auquel il prête d'autant plus le flan, qu'il adhère à la vieille philosophie traditionnelle chinoise du Yin et du Yang.
C'est précisément cette approche qui attire notre attention : il pense l'histoire constamment en tant qu'expression de contradiction et de conflit, et argumente sur le fait que les déclins des civilisations se voient déjà signalés dans leurs phases mêmes d'expansion, et cela du fait de la prépondérance de la guerre comme moyen de cette expansion.
Sa préface et ses deux premiers chapitres lui donnent l'occasion de présenter sa philosophie de l'histoire avant d'entrer dans le récit, surtout à base de comparaisons, de la vie de ces civilisations.

               Dans sa préface, écrite en juin 1950, même si la guerre n'est pas le sujet central de son Study of History, l'historien indique qu'une "étude comparative des effondrements de civilisations connus montre que l'effondrement social est un drame dont l'intrigue a pour clef l'institution de la guerre. Au fond, la guerre est peut-être réellement fille de la civilisation, puisque la possibilité d'engager une guerre présuppose un minimum de technique et d'organisation, ainsi qu'un excédent de richesses sur ce qui est strictement nécessaire à la subsistance. Or, ces nerfs de la guerre faisaient défaut à l'homme primitif et, par ailleurs, il n'y a aucune civilisation (sauf peut-être celle des Mayas dont notre connaissance jusqu'à présent reste fragmentaire) où la guerre n'ait déjà constitué une institution établie et dominante à l'époque la plus lointaine jusqu'à laquelle nous puissions faire remonter son histoire."
Pour Arnold Joseph TYONBEE, si les États ont pu naguère utiliser la guerre pour s'étendre, sans s'apercevoir qu'elle constituait la gangrène qui les détruit à terme, et répéter cette expérience les uns après les autres, les Empires se succédant ainsi les uns les autres, les deux dernières guerres mondiales ont montré que même à leurs tout débuts de l'utilisation de la guerre, les peuples pouvaient aller à la catastrophe définitive. Il se demande avec une certaine angoisse (nous sommes en pleine guerre froide et peur atomique) si l'humanité va pouvoir unir les forces pacifistes afin de l'éviter.

              Dans le premier chapitre sur Le monde d'aujourd'hui, malade de la guerre, l'historien pense que "A la différence de nos devanciers, les hommes de notre génération sentent au plus profond de leur coeur qu'une Pax Oecumenica est de nos jours une nécessité urgente. (...) Dans une seule génération, nous avons appris par la souffrance, deux vérités fondamentales. La première est que la guerre est une institution toujours en vigueur dans notre société occidentale, la seconde, que dans les conditions techniques et sociales présentes, toute guerre dans le monde occidental ne peut être qu'une guerre d'extermination." Auparavant, "nos devanciers" se livraient à des actes barbares et tout aussi sanglants, mais ils n'avaient pas les moyens dont nous disposons aujourd'hui."
 L'histoire se présente comme un cycle de guerres féroces, religieuses, puis nationalistes, de plus en plus dévastatrices et - c'est là que l'on sent la fibre morale, toute empreinte d'un certain christianisme (qui n'est pas le christianisme dominant bien évidemment), il termine par l'invocation de Dieu. Citant John BUNYAN, l'historien écrit que d'après lui, "Chrétien fut sauvé par sa rencontre avec Évangéliste. Aussi, comme il est impossible de supposer que la nature de Dieu soit moins constante que celle de l'homme, nous pouvons et devons prier pour que le sursis que Dieu a autrefois accordé à notre société ne lui soit pas refusé si nous le demandons une nouvelle fois dans un esprit de contrition et le remords au coeur".

             Dans Le militarisme et les vertus militaires, l'auteur commence par disserter sur les valeurs militaires.
II recherche les origines de ces vertus militaires et du culte des héros salvateurs (par l'épée) "dans un milieu où les forces sociales ne se distinguent pas nettement dans les esprits des forces naturelles extérieures à l'homme et où, de plus, on admet comme évident que les forces naturelles échappent à l'action de l'homme." Il part ensuite des analogies entre chasse et guerre, où la chasse de nécessité sociale devient ensuite "divertissement des rois". Il se demande si la guerre ne devient pas pur militarisme, qui se distingue "empiriquement de l'innocente valeur militaire de l'heureux guerrier" quand son utilité sociale se fait moindre grâce à l'emprise de l'humanité sur la nature.
Citant beaucoup Hellmuth von MOLTKE et sa philosophie de la guerre nécessaire et bienfaisante, qui annonce selon lui la doctrine du fascisme et du nazisme, Arnold Joseph TOYNBEE, dénonce l'engouffrement en quelque sorte des nationalisme dans le vide spirituel provoqué par l'effondrement de l'institution dominante de la Chrétienté occidentale du Moyen Age, la papauté hildebrandienne.
  "En suivant le fil d'Ariane qui nous a été fourni par MOLTKE et en examinant l'empire que l'idolâtrie des "vertus militaires" a repris sur nos âmes à une époque récente, nous constaterons peut-être que nous avons fait quelque progrès vers la solution de notre problème : savoir si la guerre est une institution intrinsèquement  et sans espoir mauvaise en soi. Nous avons découvert, en fait, que le problème a été mal posé. La vérité est peut-être qu'aucune chose créée ne peut être mauvaise intrinsèquement et sans espoir parce qu'aucune chose créée n'est incapable de servir de véhicule qui émane du Créateur. Pour être des bijoux sertis dans le sang et dans le fer, les "vertus militaires" n'en sont pas moins des vertus, mais leur valeur réside dans les joyaux eux-mêmes et non dans l'horrible montage, et c'est faire fi de toute expérience que de conclure précipitamment, que l'on ne peut espérer trouver ces choses précieuses qu'à l'abattoir où le hasard a voulu qu'elles fissent leur première apparition aux regards des hommes."
Nous notons donc à la lecture de ce chapitre, l'attitude nuancée de l'historien, qui loin d'être un pacifiste intégral niant toute valeur sociale aux valeurs militaires, pointant là la preuve de valeurs militaires dont firent preuve les peuples pacifistes dans le camp des démocraties pendant la Deuxième Guerre mondiale, se veut être le critique averti de leurs dévoiements.

          Dans Sparte, l'État militaire, l'historien commence son parcours des civilisations.
Sparte se construisit un système social, méprisant de la nature humaine, d'une efficacité étonnante et d'une rigidité fatale, dans sa résolution du problème  auquel durent faire face à un moment donné toutes les Cités grecques : des ressources insuffisantes pour une démographie galopante. Alors que les autres Cités choisirent l'expansion maritime vers l'Asie mineure notamment, Sparte conquis la Méssénie, par delà ses montagnes. Pour le faire, les Spartiates se dotèrent d'un instrument militaire reposant sur la mobilisation de toute la société. Victorieuses, les armées de Sparte furent amenées à assumer des responsabilités d'Empire, face à l'impérialisme athénien par exemple, qui excédèrent ses possibilités, lesquelles enserraient déjà la Cité dans un carcan institutionnel et moral éprouvant.
S'appuyant sur PLUTARQUE et XENOPHON notamment, Arnold TYONBEE, suit les méandres de la vie politique interne et internationale de Sparte, obligée de recourir au service militaire et se laissant envahir par l'économie monétaire. Le système de LYCURGUE, ce réformateur spartiate à l'origine de sa puissance militaire est finalement mis en échec, l'égalité de distribution des ressources alliée à la discipline rude et eugénique imposée à toute la population des citoyens se muant peu à peu en distribution inégale et en relâchement de cette même discipline, sous l'influence des pratiques des autres cités grecques, influence d'autant plus prégnante que Sparte s'installe partout en Grèce.
L'auteur reprend l'hypétaphe d'ARITOTE : "Les peuples ne doivent pas s'entraîner dans l'art de la guerre en vue de soumette des voisins qui ne méritent pas d'être soumis... L'objet essentiel de tout système social doit être d'organiser les institutions militaires, de même que toutes les autres institutions, en fonction des conditions du temps de paix, où le soldat n'est pas en service actif; et cette proposition est confirmée par les faits de l'expérience. Car les États militaires n'ont de chance de survivre que tant qu'ils restent en guerre, tandis qu'ils courent à leur perte aussitôt qu'ils ont fini de faire leurs conquêtes. La paix détrempe leur caractère, et la faute en réside dans un système social qui n'enseigne pas à ses soldats ce qu'ils doivent faire de leurs vies lorsqu'ils ne sont pas en service."

        L'Assyrie, l'homme fort armé, poursuit cette analyse.
Faisant le bilan des entreprises guerrières des Assyriens, l'auteur écrit : "En fait, deux siècles après la chute de l'Assyrie, il apparaissait à l'évidence que les militaristes assyriens avaient fait leur travail au bénéfice d'autres peuples, et tout spécialement au bénéfice de ceux qu'ils avaient traités avec le plus de cruauté. En écrasant les peuples montagnards du Zagros et du Taurus, les Assyriens avaient ouvert aux nomades cimmériens et scythes un passage pour faire leur descente dans les mondes babylonien et syrien ; en déportant les peuples vaincus de Syrie à l'autre bout de leur empire, ils avaient mis la société syrienne en mesure d'encercler et finalement d'assimiler la société babylonienne à laquelle appartenaient les Assyriens eux-mêmes ; en imposant par la force brutale l'unité politique au coeur de l'Asie du Sud-Ouest ils avaient préparé le terrain à leurs propres "États successeurs" - Médie, Babylonie, Egypte et Lydie - et à l'Empire achéménide."
Aux conquêtes longues et successives répondaient révoltes de palais et révoltes populaires. Plus les soldats assyriens imposaient leur emprise sur les territoires extérieurs, plus les luttes internes s'amplifiaient. L'historien s'attarde un moment sur ce que signifie l'instauration d'une armée professionnelle permanente. Loin de la considérer comme la marque d'un Empire parvenu à maturité et à stabilité, il la considère comme le symptôme d'un état avancé de désagrégation sociale, en faisant la comparaison avec l'Empire romain postérieur. La ruine d'une paysannerie belliqueuse, arrachée au sol par de perpétuels appels au service militaire pour des campagnes toujours plus lointaines, rendit possible et nécessaire la formation d'une armée permanente ; "possible, parce qu'il y avait maintenant un réservoir de "main-d'oeuvre" en chômage, dans lequel on pouvait puiser, et nécessaire, parce que ces hommes qui avaient perdu leurs moyens d'existence à la campagne devaient être pourvu d'un autre emploi si l'on voulait les empêcher de manifester leur mécontentement sous une forme révolutionnaire."  L'auteur mêle constamment dans son étude les considérations psychologiques - la cruauté des Assyriens favorisa l'unité de tous les autres peuples contre eux - et socio-économiques.

       Le fardeau de Ninive, Charlemagne et Tamerlan, insiste sur le destin des deux empires carolingiens et timourides pour montrer l'"ironie du destin du militariste si empressé à livrer des guerres d'anéantissement contre ses voisins qu'il occasionne involontairement sa propre destruction". Il montre l'action d'une force militaire constamment occupée à vaincre des adversaires extérieurs et à mâter en même temps ou alternativement des adversaires intérieurs, sans répit.
"En analysant la carrière de Tamerlan, celle de Charlemagne et celles des rois d'Assyrie, de Téglathphalasar à Assurbanipal, nous avons observé dans les trois cas le même phénomène. la valeur militaire qu'une société suscite chez les habitants de ses confins pour sa défense contre les ennemis de l'extérieur devient l'affreuse maladie morale appelée militarisme lorsqu'elle est détournée par ces frontaliers de son champ d'action naturel, le glacis d'au-delà de la frontière, pour être dirigée contre leurs frères de l'intérieur d'un monde qu'ils ont pour mission de protéger et non de dévaster."
 
      L'enivrement de la victoire est le sujet du sixième chapitre par comparaison entre l'enivrement de celle de Rome, qui fait s'effondrer la République, et celle de la papauté du XIIIe siècle. Par exemple, pour Rome, après les conquêtes de la Macédoine et de l'Espagne, "sujets et citoyens de la République romaine furent ensemble victimes d'une classe dirigeantes de "ci-devants" muée par l'enivrement de la victoire en une bande de brigands."

      Goliath et David fait bien entendu référence à cet épisode de l'Ancien Testament (pour reprendre une terminologie chrétienne). Il s'agit là de montrer comment la technique militaire elle-même (autant la tactique que les machines de guerre ou l'armement des soldats), la phalange, la légion, la cataphracte, engendre les conditions de leur effondrement. L'idolâtrie d'une technique militaire par une armée qui reproduit inlassablement les mêmes gestes dans ses combats successifs, trop confiants dans sa supériorité provoque les successifs effets de surprise, souvent obtenus grâce à une technique inférieure par les adversaires. La fronde de David vainc la force brute de Goliath.
"S'il y a une part de vérité (car l'auteur reste prudent) dans cette histoire (telle qu'elle est racontée, dans l'affrontement d'une technique contre une autre, d'une tactique contre une autre), elle fait ressortir très clairement la relation entre l'effondrement et l'idolâtrie, car dans cet exemple on voit une technique intrinsèquement supérieure et déifiée par ses adeptes, vaincue par une technique intrinsèquement inférieure que rien de recommande sinon le fait qu'elle n'a pas encore eu le temps d'être idolâtrie, parce que c'est une innovation, et cet étrange spectacle conduit irrésistiblement à penser que c'est l'idolâtrie qui cause le mal et non une quelconque qualité de l'objet."

         Le prix du progrès dans la technologie militaire prolonge cette réflexion.
Prenant appui sur l'histoire de l'expansion de l'hellénisme finissant dans l'Inde et en Grande-Bretagne entre le IVe av. J.C. et le premier siècle comme sur les améliorations successives de la légion romaine tout au long de la République et de l'Empire, ou encore  de l'histoire des civilisations babyloniennes et chinoises, Arnold TOYNBEE pense trouver un lien entre perfectionnements militaires successifs et désagrégation des Empires.

       Le dernier chapitre, L'échec du sauveur à l'épée, montre la filiation des exemples d'Heraklès et de Zeus sur l'esprit de tous ceux qui veulent sauver leur société "par l'épée".
"Dans le monde hellénique, un Pompée et un César ne se partagèrent la tâche de transformer l'anarchie romaine en paix romaine que pour partager la responsabilité d'avoir détruit leur oeuvre commune en tournant leurs armes l'un contre l'autre. Les deux chefs rivaux condamnèrent à être déchiré par une nouvelle flambée de guerres civiles dans un monde que leur mission commune était de sauver, et le vainqueur ne triompha que pour être, comme Esau, "repoussé lorsqu'il devait hériter de la fortune" (...)." La pax Romana, comme la pax Thébana (Egypte antique), la pax Ottomanica (entre 1520 et 1566), forgée au fil de l'épée, furent balayées dans leur temps par l'épée.

     
      Guerre et Civilisation n'est pas beaucoup lu aujourd'hui et pourtant ses thèmes sont repris dans nombre d'autres études, plus "laïques", qui veulent couvrir de vastes espaces et de vastes temps.
Si l'approche de l'histoire d'Arnold Joseph TOYNBEE a été critiquée pour ses aspects cycliques (qu'on lui prête parfois à tort) comme pour le choix de faire des aires de civilisations et non des États ou des nations les axes de ses études, comme aussi de son thème du déclin de l'Occident chrétien, nombre d'auteurs ont repris sa façon globalisante d'aborder la question de la puissance.
De Paul KENNEDY (Naissance et déclin des grandes puissances) à Samuel HUNTINGTON, (Le choc des civilisations), on voit bien la dialectique analysée entre ressources globales des sociétés et entreprises militaires, que ce soit sur le plan moral ou sur le plan économique.
 


Arnold Joseph TOYNBEE, Guerre et civilisation, Gallimard, collection nrf, 1953, 259 pages. Il s'agit de la traduction d'Albert COLNAT de textes extraits par Albert FOWLEY, qui y rédige d'ailleurs une petite préface.
L'ensemble A study of History est disponible aux Editions Payot, 1996. Il s'agit d'une traduction d'une version abrégée par l'auteur lui-même des douze volumes initiaux. On peut le trouver également sur le site http//nobword-blogspot.com.
 
 
Relu le 9 Août 2019


 
Partager cet article
Repost0
10 novembre 2009 2 10 /11 /novembre /2009 14:28
                En pleine guerre froide et en plein développement des armes nucléaires, dans une période où se multiplient les essais nucléaires dans l'atmosphère, Bertrand RUSSEL (1872-1970) et Albert EINSTEIN (1879-1955) lancent le 9 juillet 1955 (ce sera le dernier acte public du grand savant atomiste américain)  le manifeste qui porte leur nom. Dans ce manifeste Russel-Einstein, prenant acte du danger de destruction de l'humanité au cours d'une guerre nucléaire, le philosophe et le physicien, invitent les scientifiques du monde entier et le grand public à souscrire la déclaration suivante :
       "Sachant que dans n'importe quelle guerre mondiale future, des armes nucléaires seront certainement employées et que ces armes mettent en péril la survie de l'humanité, nous exhortons les gouvernements du monde à comprendre et à reconnaître publiquement qu'ils ne sauraient atteindre leurs objectifs par une guerre mondiale et, en conséquence, nous les exhortons à trouver les moyens de résoudre pacifiquement leurs désaccords".
   Ce texte fut signé par 11 professeurs de physique théorique, ou de zoologie ou encore de chimie, la plupart Prix Nobel de leur discipline.

               Sur la lancée de ce manifeste, Joseph ROTBLAT (1908-2005) et Bertrand RUSSEL fondent à Pugwash en Nouvelle-Ecosse au Canada, en 1957, le Mouvement Pugwash (Pugwash Conferences on Science and World Affairs).
La première Conférence de juillet 1957 rassemble 22 scientifiques des États-Unis, de l'Union Soviétique, du Japon, de Grande-Bretagne, du Canada et de 5 autres pays, dont la France. Bien d'autres n'ont pu venir et se joindront aux Conférences suivantes en relativement grand nombre. D'emblée, il s'agit d'une organisation internationale rassemblant surtout des scientifiques, à titre individuel, doté d'une structure administrative très légère (Conseil de Pugwash, Comité Exécutif, Secrétaire Général), ayant vocation à tenir des réunions dans le plus grand nombre de pays possible, de manière toujours informelle et non secrète. Chaque scientifique s'exprime en son nom propre et jamais au nom de son gouvernement ou d'une organisation quelconque.  Les gouvernements sont systématiquement mis au courant de la teneur des discussions, souvent volontairement par des scientifiques qui y participent, dans le but de les influencer directement. Personne n'a le droit de rapporter les propos d'une autre, nominalement, chacun racontant à l'extérieur ce qui s'est dit, dans la plus grand liberté. Le Mouvement en lui-même n'a pas de position officielle, les propositions qui sont émises pendant les Conférences ne font jamais l'objet de résolutions. La vocation affichée de ce Mouvement est de favoriser au maximum les liaisons par-delà les frontières et les murs idéologiques, malgré les difficultés parfois que purent rencontrer des savants soviétiques. En pleine confrontation entre États-Unis et Union Soviétique, le Mouvement Pugwash fut l'un des rares canaux de communication à n'avoir jamais été rompu. Le mouvement tient à garder son aspect impartial et indépendant, facteur de sa crédibilité, et n'a guère d'activités avec d'autres organisations, à l'exception de l'ONU et de son institution spécialisée UNESCO.

         L'une des premières taches que se donnèrent les scientifiques membres, sans carte ni cotisation, fut de faire prendre conscience à leurs gouvernements des dangers des essais nucléaires, qui augmentèrent la radioactivité générale de l'atmosphère. L'un des succès du Mouvement Pugwash fut certainement de convaincre les puissances nucléaires d'arrêter leurs essais à ciel ouvert et de poursuivre leurs essais sous terre. Les efforts des scientifiques de Pugwash (au nombre actuellement de 3 500 individus ayant participé à des rencontres Pugwash) furent reconnus par l'attribution du prix Nobel de la Paix, conjointement avec Joseph ROTBLAT, en 1995.
A ce jour, la conférence quinquennale de 1977, avec une participation de 223 personnes, constitue le plus grand rassemblement du mouvement. C'est dire que ces Conférences se veulent des rencontres qui mettent en avant la qualité des informations échangées plus que l'aspect médiatique peu fructueux de certaines autres rencontres internationales.
     Depuis les années 1970 notamment, le mouvement Pugwash a étendu son domaine d'activités au développement et au commerce des armements chimiques et bactériologiques, des mines anti-personnel, aux moyens d'éviter les conflits armés, aux modifications du climat, au développement du SIDA, au conflit du Cachemire, au développement durable... Actuellement, les scientifiques ne jouent à l'intérieur de l'organisation qu'un rôle mineur et les Conférences réunissent surtout des spécialistes des sciences politiques ou/et des armements et des diplomates. Il constitue surtout un réseau de sources d'informations de première main en matière d'armements.

       Des antennes nationales de Pugwash existent dans une quarantaine de pays, chacune étant indépendante, et souvent aidées par les Académies nationales des sciences. Quatre bureaux de Pugwash, à Rome, Londres, Genève et Washington se répartissent les tâches des rencontres internationales. Un groupe Pugwash international pour étudiants/jeunes existe depuis 1979, avec des antennes nationales.
  
     Dans le groupe Pugwash français se trouvaient ou se trouvent des savants comme Alfred KASTLER, André LWOFF et Georges CHARPAK, ainsi que Francis PERRIN, Bernard GREGORY, André LACASSAGNE, Bertrand GOLDSCHMITT, Louis LEPRINCE-RINGUET ou André MARCOVIC... Plusieurs Conférences par an sont organisées à l'École Normale Supérieure, rue d'Ulm, à Paris. Ainsi sur le droit humanitaire et conflits armées, menaces actuelles (Kouchner-Brauman : le grand débat), en juin 2019, sur le désarmement nucléaire, à la lumière des expériences en matière d'armes biologiques et chimiques, en février 2019 (en même temps que l'assemblée générale) ou sur les sanctions économiques en Iran (avec Initiatives pour le Désarmement Nucléaire - DNR) en décembre 2018. Dirigée actuellement par Nicolas DELERUE, Serge FRANCHOO, Jacques BORDÉ et Daniel LAGOT, l'Association française se veut un lieu de débats ouverts, avec des participants ne représentant qu'eux-mêmes, même si ils sont impliqués dans diverses recherches scientifiques, ne produisant que des rapports et des recommandations communiquées ensuite à tous les invités. les demandes d'invitation sont disponibles sur son site Internet.

     Notons qu'il existe, parallèlement au Mouvement Pugwash, une association transdisciplinaire européenne à adhésion directe individuelle, depuis 1997. De 2 000 membres environ, Euroscience, dont le siège est à Strasbourg (www.euroscience.org) se situe dans l'espace européen de la recherche, avec des préoccupations centrées sur les responsabilités des scientifiques en matière politique, morale, sociale, qui incluent les problèmes de leur participation à la course aux armements. Cette association ne craint pas d'organiser des rencontres aux sujets désagréables, afin de faire avancer des processus européens vers une prise en compte de ces préoccupations. Ce sont ses groupes de travail qui ont permis l'élaboration d'une Charte Européenne du Chercheur en 2005, code de conduite (recommandation sans force de loi) pour le recrutement des chercheurs et qui joue un rôle fédérateur dans la mise en place d'un forum de sociétés savantes européennes, en faveur de la recherche fondamentale.

Georges RIPKA, Brève description des Conférences Pugwash, dans La science et la guerre, la responsabilité des scientifiques, sous la direction de Daniel IAGOLNITZER, de Lydie KOCH-MIRAMOND et de Vincent RIVASSEAU, Editions L'Harmattan, collection Questions contemporaines, 2006.
Sites du Mouvement Pugwash : www.pugwash.org, http://pugwash.fr

                                                                      PAXUS
 
Actualisé le 12 Août 2019
Partager cet article
Repost0
9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 14:07
       On peut situer le début (à l'époque moderne) de la réflexion sur les relations entre stratégie et armement à la fameuse étude du major-général FULLER sur le rôle de l'armement sur l'histoire.
       Chacun à leur manière, en France, Lucien POIRIER, André BEAUFRE et le général GALLOIS ont abordé cette question dans leurs études sur la stratégie. Le général Jean BECAM, en proposant le concept de stratégie génétique, met en évidence l'importance de la conception des armements, processus complexe d'où dépend toute la carrière d'un programme tout comme son utilité pour les forces. Les débats sur les rôles dans ce processus complexe resurgissent surtout depuis la fin du système des blocs, notamment à travers ce que les experts et les officiels appellent la Révolution des Affaires Militaires.
      
      François GERE, dans Les lauriers incertains (1991), à propos de la technologie des missiles de croisière, pense, à la suite de Samuel HUNTINGTON (Arms races : Prerequisites and Résults, 1958), que "c'est parce qu'une arme est disponible que l'on se fixe tel ou tel but stratégique". Il cite d'ailleurs Albert WOHLSTETTER (Lettre aux hommes d'États, aux évêques et à d'autres stratèges à propos du bombardement des innocents, Commentaire, 1983-84) qui "n'a pas craint de parler de révolution du guidage et de la précision, pour aussitôt en tirer des conclusions quant à la réorientation de la stratégie des États-Unis".
Pour François GERE toujours, "soulever la question des missiles de croisière, c'est précisément se placer à la croisée des controverses sur les rapports qu'entretiennent la stratégie avec son environnement : politique, tactique technologique, maîtrise des armements, etc, et pénétrer au coeur du processus d'élaboration de la stratégie américaine."  Après avoir décrit les différents conflits entre armées (air, terre, mer) et différentes administrations dans les années 1970 pendant l'émergence de cette arme nouvelle, il aborde différentes manoeuvres diplomatiques à propos du déploiement futur de cette arme pendant les négociations SALT.
Aujourd'hui que l'ennemi soviétique a disparu, la transformation de la stratégie, notamment navale, s'effectue avec la présence d'un arsenal important, dont il faut bien trouver une utilisation. Cet arsenal ayant des particularités polyvalentes, il peut influer en faveur d'une stratégie ou d'une autre. Il convient bien à l'esprit américain qui veut qu'à tout problème existe une solution technique, quitte à oublier en chemin des solutions politiques à un conflit.

      Joseph HORENTIN dans La technologie militaire en question (2008), pointe également cette "vision d'une hiérarchie nette entre fins et moyens (qui) prévaut (...) aux Etats-unis. (...) la thématique de la supériorité technologique (présente aussi dans d'autres pays) comme facteur de puissance y acquiert une valeur plus importante et devient une composante en soi de la culture stratégique."   
       Cette culture, théorisée par Francis KANE, Jerry E. POURNELLE et Stephan Thomas POSSONY (The strategy of technology, 1968, disponible librement sur www.jerrypournelle.com) irrigue tous les débats stratégiques dans le monde.
 L'auteur de cette étude précise et très documentée de la Révolution des Affaires Militaires actuellement en marche pense que celle-ci est "le fruit d'une culture technologique américaine très spécifique", qui contamine presque tous les débats entre experts militaires, firmes d'armement et responsables politiques.
Il distingue trois "marqueurs" de cette culture :
- Un individualisme couplé à un fort degré de mobilisation des individus (concepteurs et producteurs) permettant de faire des États-Unis un "arsenal des démocraties". La technologie est une des sources du nationalisme américain. Nous pensons que cela est d'autant plus vrai que cette source permet d'occulter tous les tenants et aboutissants politiques des décisions militaires. Elle confère un caractère neutre à la technologie, un caractère neutre du coup à des politiques surtout favorables à certains intérêts et certaines classes sociales ;
- La scientifisation des méthodes et la mathématisation des raisonnements conduisent au développement de la recherche opérationnelle ou de l'analyse des systèmes, approches très critiquées au lendemain de la guerre du VietNam pour avoir évacué les facteurs socio-politiques de la formation des stratégies américaines ;
- La tension vers l'automatisation répond à une perception, enracinée dans l'histoire politique (nous dirions aussi religieuse) du pays, où l'homme est potentiellement à la source d'erreurs, voire de tyrannie.
  "L'approche capacitaire, renvoyant directement à la disposition de technologies spécifiques - deviendra ainsi centrale dans la RMA puis dans la Transformation." Cette Transformation, que l'auteur analyse également, est une systématisation jusqu'au niveau politique de ce qu'il appelle la technologisation de la stratégie.
     "Nous nous (posons) la question de savoir si la technologie n'est pas en train de devenir la stratégie et, donc, si cette dernière n'est pas, en plus de se techniciser, en train de se technologiser. Autrement dit, nous posons la question de savoir si la technologie n'a pas pris une place telle dans les débats qu'elle en viendrait à éclipser des questions autrement plus importantes : que faire de la puissance? Comment utiliser au mieux la technologie? Comment, dans le courant d'une crise, faire interagir avec avec justesse lignes d'opérations diplomatiques et militaires - elles qui sont trop souvent découplées - au plein bénéfice des objectifs politiques.

   Joseph HORENTIN caractérise cette technologisation sur trois plans :
- Au plan de l'appréhension des questions stratégiques, par une focalisation sur les options de nature technique, évidemment en matière d'équipement, mais surtout en matière stratégique (...) ;
- Au plan de la pratique stratégique, par un déterminisme technologique tel que les résultats et les effets d'une opération militaire seraient perçus comme dépendant très largement de la technologie militaire. L'auteur dénonce l'apparition d'une fantasmagorie technologique qui n'a d'équivalent (faible sans doute en comparaison) que la fantasmagorie édifiée naguère autour de la "surpuissance soviétique".
- Au plan politique, par une confiance excessive accordée aux capacités opérationnelles d'une institution militaire dotée d'équipements perçus comme "de pointe". Il s'ensuit une perception faussée des conditions du combat sur le terrain et de la nature de la guerre elle-même. Sans doute pouvons-nous expliquer ainsi en partie, pour aller plus loin que l'auteur, l'embourbement des unités militaires en Irak et en Afghanistan depuis plus de dix ans.

Joseph HENROTIN, La technologie militaire en question, Le cas américain, Economica, 2008. Sous la direction de François GERE, Les lauriers incertains, Stratégie et politique militaire des Etats-Unis, 1980-2000, Fondation pour les Études de Défense Nationale, 1991.

                                                               ARMUS
 
Relu le 12 Août 2019
            
Partager cet article
Repost0
8 novembre 2009 7 08 /11 /novembre /2009 14:50
          L'évolution des relations entre technologie des armements et stratégies militaires constitue un sujet d'étude majeur qui rejoint les préoccupations de ceux qui comme Jacques ELLUL et Paul VIRILIO réfléchissent aux influences du développement des techniques - automobile, informatique, entre autres - sur les sociétés.
          
           Parmi les chercheurs sur les questions de défense et d'armement, Alain JOXE et ses collaborateurs au groupe de sociologie de défense de l'Institut des hautes Etudes en Sciences Sociales (IEHESS) ont particulièrement étudié les relations entre production de stratégies et production de systèmes d'armes. Voilà ce que pouvait écrire justement Alain JOXE en introduction à une étude in fine de 1987 sur ce sujet  :
    
    Il s'agit de "préciser un modèle général d'interaction entre la genèse des systèmes d'armes complexes, pris comme discours technologique et la genèse des conceptions stratégiques contemporaines sur la dissuasion et la guerre."
 
      "Le couplage cohérent de ces deux discours est, en général, affirmé par la stratégie des moyens (selon la terminologie du général POIRIER) ou de la manoeuvre générique d'armements (selon la formule du lieutenant-colonel Marc BECAM) qui présuppose le fonctionnement réel d'un procès décisionnel (légitime) mettant la demande politico-militaire (stratégique ou tactique) au poste de commande, et l'offre techno-industrielle, en position subordonnée, à répondre à cette demande."

   "L'étude des processus concrets d'acquisition d'armements (au coeur, avons-nous déjà dit pour notre part, du complexe militaro-industriel), aux États-Unis du moins, permet d'affirmer que la technologie apparait souvent, par la puissance de sa capacité propositionnelle, en position d'imposer des produits qui sont à leur tour des vecteurs impérieux de choix de stratégies qui s'imposent, dès lors, aux pouvoirs politiques.
  La stratégie nucléaire de dissuasion américaine a évolué : elle s'est éloignée insensiblement des concepts de dissuasion réciproque par menace de destruction mutuelle assurée et par conservation d'une capacité de seconde frappe suffisante ; elle s'est rapprochée d'une posture renouvelant la stratégie de menace de première frappe anti-force mais par traitement chirurgical d'objectifs "durcis" (...). Cette évolution apparaît comme un sous-produit de l'évolution irrésistible de l'armement nucléaire vers le très grand nombre de vecteurs très précis. Ce n'est pas le changement de la pensée stratégique qui provoque l'évolution de l'arsenal nucléaire."
  
     "Dans bien d'autres domaines, comme l'aviation ou la marine, l'existence d'un programme soutenant d'année et année la production d'un système complexe dynamisé par l'injection de R-D (Recherche-développement) en technologies avancées apparait la seule justification d'un matériel parfois militairement médiocre, inutilisable ou même dangereux, malgré son coût unitaire croissant.
   Notre hypothèse, c'est que la tendance à la domination du dynamisme technologique sur les stratégies peut être un trait général de civilisation industrielle contemporaine et se vérifier dans d'autres pays que les États-Unis, par exemple en URSS et en France. Cependant, l'ouverture de la société américaine, la publicité des débats qui s'y déroulent démocratiquement (Alain JOXE pense notamment aux débats à l'intérieur du Parlement et entre Parlement et Exécutif), permettent d'aller plus loin dans l'analyse que dans les autres pays."
    Leur étude s'articule autour de cas précis d'armements dans différents pays, la fusée MX, le chasseur F 111, et le système de protection aérienne des formations navales AEGIS pour les États-Unis ; les croiseurs soviétiques et l'intelligence artificielle. A partir de monographies très détaillées sur ces matériels, ils élaborent un modèle général d'interaction : " non une boite noire, avec input technologique, input économico-politico-militaire et output armement, mais un fleuve noir à quatre rives, une temporalité longue (10-20 ans), des briefs-types, des incidents de parcours, des effets de feed back, des affluents provenant éventuellement de "captures" d'autres bassins technologiques."
Ce moyen terme dominé par ce fleuve noir, se situe dans un long terme, une généalogie des objets militaires, "donc sur des histoires d'espèces (mitrailleuses, sous-marins, croiseurs, tanks, avions, fusées) pour détecter à une échelle, cette fois macro-historique, les formes et les types d'interactions déterminantes dans la "phylogenèse" (mutations, gigantisme, monstres, disparitions, hybridations).".

         Cette étude complète montre à bien des égards les réflexions critiques sur les évaluations des menaces. La fin du système des deux blocs est particulièrement propice à des révisions de perceptions des faits qui ont présidé aux élaborations stratégiques, tant à l'Est qu'à l'Ouest. Le moteur des raisonnements politiques n'est pas toujours ce que l'on croit, et c'est évidemment crucial dans des domaines touchant à la vie et à la mort comme celui de la stratégie.

 Alain JOXE, Richard PATRY, Yves PEREZ, Alberto SANTOS et Jacques SAPIR, Fleuve noir, production de stratégie et production de systèmes d'armes, Cahiers d'études stratégiques n°11, CIRPES, 1er trimestre 1987.

                                                     ARMUS
 
Relu le 13 Août 2019

     
Partager cet article
Repost0
7 novembre 2009 6 07 /11 /novembre /2009 08:46
           Guerres, techniques et sciences sont liés entre eux par des relations très étroites et différentes selon les moments de l'histoire, comme le rappelle Patrice BRET, chercheur français en histoire et professeur au ministère de la défense et au centre Alexandre Koyré. Dans ses études qui veulent refléter une attitude neutre (à notre avis assez difficile à garder...), il met l'accent sur les différences entre sciences et techniques (les techniques des sociétés primitives ou de l'Antiquité existent sans appareil scientifique élaboré) et se refuse à désigner une science bonne et une science mauvaise. De même, il note que les articulations entre sciences, techniques et guerres demeurent complexes tant au niveau des structures qu'au niveau des scientifiques eux-mêmes. Comme beaucoup, il se félicite qu'après une historiographie de l'histoire de la guerre, avec les batailles et l'armement exclusivement militaire (la recherche de l'efficacité militaire et le jugement sur le rôle de l'armement dans l'histoire, vu uniquement du point de vue technico-militaire) émerge enfin, surtout depuis les dernières décennies  - depuis la fin du système des deux blocs -, des approches anthropologiques et sociologiques qui veulent saisir de manière globale les rapports entre politique, corps social et armement, "y compris au sein même de ceux qui sont chargés de sa conception et sa fabrication", jusqu'au ministère de la défense.

        Nous pouvons distinguer plusieurs périodes dans l'histoire dans ces relations entre guerres, techniques et sciences :
- Dans l'Antiquité, toute une lignée d'ingénieurs grecs, puis romains construisent une première forme d'artillerie, dite mécanique ou névrobalistique, pour la prise des villes, et qui développent toute une technique poliorcétique. Beaucoup d'auteurs citent ARCHIMEDE comme la figure emblématique de ces ingénieurs, jusqu'à la Renaissance.
- A la fin du Moyen-Age et pendant la Renaissance, cette technique se systématise et ces ingénieurs se mettent au service des différents princes qu'ils rencontrent dans leurs déplacements, à la manière des condottiere. "Ce sont des constructeurs d'engins, qui maîtrisent la science de l'époque dans son degré d'avancement, les mathématiques surtout. Celles-ci ressurgissent essentiellement en Italie, car après la prise de Constantinople par les turcs, toutes les connaissances acquises par l'empire byzantin se déplacent vers l'Italie, et on retrouve, soit par des traducteurs arabes, soit par des textes grecs originaux, tous ces textes - comme par exemple (ceux d') EUCLIDE, redécouvert à l'époque" (Patrice BRET) ;
- Jusqu'au XVIIIe siècle, les princes essaient d'attirer les services des ingénieurs pour construire des machines de guerre, que ce soit en France, en Angleterre ou en Prusse, de manière ponctuelle et individuelle, au gré des préparatifs de conquêtes ;
- Au XVIIIe siècle, s'effectue un double mouvement : l'État utilise ces hommes à fortes capacité que sont les ingénieurs et institutionnalise cette utilisation. Se fondent des Académies. "Les savants sont maintenant des experts en matière de science (...), mais experts aussi en matière de techniques. L'État forme ses propres ingénieurs pour à la fois les fixer sous l'autorité du Roi et ne pas être obligé de les faire venir de l'étranger. La France scolarise la première ses ingénieurs, et c'est même une tradition de la monarchie française qui se met en place : dans tous les domaines des sciences et des techniques, des écoles transmettent et développent ces savoirs. Il s'agit d'avoir des ingénieurs interchangeables, remplaçables et fidèles ;
- La Révolution Française permet de systématiser cette tradition : "L'État ne fait plus seulement appel à un savant comme expert pour juger des projets, mais il a recours à ses compétences générales pour organiser complètement un secteur. Les guerres de la Révolution et de l'Empire furent pleines de batailles victorieuses non seulement grâce au poids démographique de la France mais également à la qualité des innovations techniques introduites dans les armées, notamment dans le domaine de l'artillerie (poudres de plus en plus efficaces). Les innovations proposées sont tellement en nombre que beaucoup (sous-marin, fusées...) seront refusées par les militaires ou les technocrates. Déjà apparaissent les premières sources de tensions entre innovations et structures des armées, les comités d'expert étant le théâtre d'affrontements de scientifiques et de politiques ayant chacun leur plan de carrière ;
- Tout au long du XIXe siècle, les laboratoires militaire se multiplient surtout en France, où domine un corps de polytechniciens, tandis qu'en Allemagne la généralisation des enseignements scientifiques dans les universités fait naitre des générations de savants capables de beaucoup plus d'innovations, dans la chimie notamment ;
- Au début du XXe siècle, un réseau scientifique très élaboré existe : des structures importantes qui forment des centaines, puis des milliers de chercheurs civils et militaires, qui travaillent à l'élaboration d'armements très complexes, faisant appel à des technologies issues de différentes branches scientifiques. C'est à l'intérieur désormais de véritables complexes militaro-industriels que s'élaborent les armements.

        Ces complexes militaro-industriels, ensembles de laboratoires, d'usines, de bureaux fleurissent tout au long des deux guerres mondiales et aujourd'hui encore, après la longue guerre froide, sont solidement installés dans les universités, dans les entreprises et dans les administrations, les moyens de concevoir et de construire les armements. C'est aux États-Unis, en Russie et dans divers pays européens, mais aussi en Chine, en Inde ou au Pakistan que la recherche militaire est présente dans de nombreuses parties du corps social. Elle est intégrée dans un réseau complexe et hiérarchisé, contrôlé par l'État, au service de stratégies militaires et les suscitant à leur tour. Mais cette recherche se prolonge en dehors des complexes militaro-industriels proprement dits, elle court dans tous les domaines des sciences physiques, sociales, naturelles, notamment par le biais de participations, même très minoritaires, des structures militaires au financement d'innombrables travaux, dans un veille scientifique constante à l'affût de percées dans les connaissances.
      
         Georges MENAHEM, avec sa double formation scientifique et économique, décrit bien cette recherche tout-azimut, partie prenante du fonctionnement des différents complexes militaro-industriels, souvent sans le savoir. Citant souvent Friedrich ENGELS (Anti-Dühring), il montre comment intérêts économiques et processus de recherche scientifique se mêlent dans ces complexes.
        Le complexe militaro-scientifique américain est directement issu des objectifs des dirigeants des États-Unis, au sortir de la Seconde Guerre Mondiale :
    "Ainsi pour les dirigeants des USA, il y avait une double nécessité : se maintenir en état d'alerte permanent et rester toujours en avance dans la course aux armements avec l'URSS. Et ils satisfaisaient d'autant plus volontiers à ces nécessités qu'ils pensaient en retirer au moins trois bénéfices importants :
- les pays du monde dit "libre", dont en particulier les États européens, étaient maintenus dans la dépendance du protecteur américain ;
- le plus dangereux ennemi des dirigeants américaines, l'URSS, devait s'éreinter à suivre le train d'enfer que lui imposait la politique d'armement US ;
 - le problème de la reconversion économique du secteur de production d'armement était on ne peut mieux résolu puisque non seulement ces secteurs ne périclitaient pas (n'entraînant ni chômage ni crise économique) (...), mais ils se développaient et dégageaient de nouvelles sources de profit." (Georges MENAHEM)

          Le complexe militaro-scientifique soviétique a longtemps été pensé, de même que l'ensemble de l'économie, comme un système centralisé, à l'intérieur d'une société d'un État policier. Jacques SAPIR, économiste et spécialiste de l'URSS, démontre que ce système est bien plus complexe (et compliqué!) que cela et explique certaines permanences politiques qui se retrouvent aujourd'hui en Russie. Isabelle FACON, Jean-Paul HUET et Sonia Ben OUAGRHAM, dans une étude faite cinq ans après l'effondrement de l'URSS, montrent les reculs et les restructurations de l'industrie de défense en Russie, vers une intégration marquée des secteurs autrefois distincts des domaines civil et militaire. Cornélius CASTORIADIS avait auparavant bien montré cette stratocratie qui formait au sein de la société russe une réelle coupure entre le domaine militaire secret et le domaine civil qui ne profitait en aucune façon (et n'était contaminé en aucune façon non plus au plan des méthodes, dénoncées pour le côté américain par Seymour MELMAN) de retombées de la recherche militaire. Nous reviendrons bien entendu sur ces aspects plus tard (Articles Complexes militaro-industriels).

        Le cas de la France, avec son réseau centralisé sous l'égide de la Délégation Générale de l'Armement (DGA) , est bien étudié sur le plan de la recherche militaire tant par Georges MENAHEM que par Jean-Paul HEBERT. Les récentes restructurations, opérées sous l'effet de nouvelles contraintes économiques et de nouvelles orientations technologiques,  comme de nouvelles tendances stratégiques (Défense européenne en gestation) font partie d'une longue série de réorganisations depuis le temps des arsenaux royaux. Les relations entre scientifiques et militaires dans ce pays sont compliquées par une tradition antimilitariste très présente dans les universités comme dans les laboratoires, ce qui n'empêche pas les mêmes ramifications de la recherche militaire dans tout le système scientifique. Tout récemment, le ministère de la défense indique dans son Plan stratégique de recherche et de technologie de défense et de sécurité, les fonctions de la Recherche et Technique de défense et de sécurité :
- Posséder les compétences scientifiques et techniques pour conseiller les décideurs ;
- Répondre aux besoins capacitaires à moyen et long terme avec de nouvelles solutions techniques en vue d'obtenir l'autonomie de la suprématie de nos moyens d'action (seul ou en coalition) dans les meilleurs conditions de coût et de délai ;
- Maîtriser les technologies des systèmes de défense correspondant aux solutions techniques prévues avec le bon degré d'autonomie, au niveau national ou européen ;
- Contribuer à la construction de l'Europe de la défense en fédérant les efforts autour du lancement de démonstrateurs technologiques ambitieux.
  Dans une annexe du même Plan, on trouve "la base technologique" suivante :
- Systèmes de systèmes pour les métiers Méthodes outils simulations, Architecture évaluation des systèmes de systèmes, en vue de tous les systèmes de force ;
- Architecture et technique des systèmes terrestres, aériens et navals, pour les métiers Plate-formes terrestres, aériens et navals et Système de combat terrestre aérien et naval, en vue de l'Engagement-Combat ;
- Architecture et technique des système C3I, pour les métiers de systèmes d'information opérationnels, Espace, observation, renseignements et systèmes de drone, Environnement géophysique, en vue du Commandement et de la Maîtrise de l'information ;
- Sécurité des systèmes d'information pour les métiers de Sécurité des systèmes d'information en vue de tous les systèmes de forces ;
- Télécommunications pour les métiers de télécommunications en vue de tous les systèmes de force ;
- Missiles, armes et techniques nucléaires de défense pour les métiers Missiles tactiques et stratégiques, propulsions, matériaux énergétiques et détonique, Techniques nucléaires de défense, Armes et munitions en vue de la Dissuasion, Protection, mobilité, soutien, engagement, combat ;
- Sciences de l'homme et protection pour les métiers de Défense NRBC (Nucléaire Radioactivité Biologique Chimique) et Sciences de l'homme en vue de Protection et Sauvegarde ;
- Capteurs, guidage et navigation, pour les métiers Optronique, Détection électromagnétique, Guerre électronique, Guidage Navigation en vue de tous les systèmes de force ;
- Matériaux et composants, métiers Matériaux, Composants, en vue de tous les systèmes de force.

     Mais toute la recherche scientifique n'est pas pour autant militarisée. George MENAHEM évoque les résistances des scientifiques, même si les orientations de la recherche prennent parfois des formes insidieuses. Jean-Jacques SALOMON préfère de son côté discuter de la double face du chercheur, qui peut être à la fois inventeur de nouvelles armes et travaillant à des accords de désarmement. Bruno STRASSER et Frédéric JOYE évoquent de leur côté la mise en place d'organismes internationaux de recherche, s'efforçant de travailler en dehors des préoccupations guerrières des États, notamment dans l'immédiat après-guerre mondiale. Ils examinent ainsi la création de trois grandes institutions de la coopération scientifique européenne : l'Organisation Européenne pour la Recherche Nucléaire (CERN), crée en 1953, l'Organisation Européenne de la Recherche Spatiale (ESRO) en 1961 et l'Organisation Européenne de Biologie Moléculaire (EMBO) en 1964.

      
Bruno STRASSER et Frédéric JOYE, Une science "neutre" dans la Guerre froide, La Suisse et la coopération scientifique européenne (1951-1969), 2005. Jean-Jacques SALOMON, Le scientifique et le guerrier, Editions Belin, collection Débats, 2001. Georges MENAHEM, La science et le militaire, Seuil, collection Science ouverte, 1976. Cornélius CASTORIADIS, Devant la guerre 1, Fayard, 1981. Seymour MELMAN, The Permanent War Economy, 1974. Pierre DUSSAUGE, L'industrie française de l'armement, Economica, 1985. Jean-Paul HEBERT, Stratégie française et Industrie d'armement, Fondation pour les Etudes de Défense Nationale, 1991. Jacques SAPIR, Feu le système soviétique? Permanences politiques, mirages économiques, enjeux stratégiques, La Découverte, collection Cahiers libres Essais, 1992. Isabelle FACON, Jean-Paul HUET et Sonia Ben OUAGHRAM, Pouvoirs et industries de défense en Russie, Centre de recherche et d'études sur les stratégies et les technologies, Ecole polytechnique, 1997. Patrice BRET, L'invention de la recherche publique en France (1763-1830), L'Etat, l'armée, la science, Presses Universitaires de Grenoble, 2002. Ministère de la défense, Direction Générale de l'Armement, Plan stratégique de recherche et de technologie de défense et de sécurité, 2009.

                                                                        ARMUS
 
Relu le 14 Août 2019
Partager cet article
Repost0
5 novembre 2009 4 05 /11 /novembre /2009 15:05
           Écrit en 1975, cet essai de stratégie intervient au moment où la doctrine française de dissuasion, définie en 1972 dans Le Livre Blanc sur la Défense, semble souffrir de l'ambiguïté due aux déploiements prévus d'armements nucléaires tactiques. Il suscite dès sa publication des polémiques importantes et aujourd'hui encore, il est considéré comme un point de départ intéressant sur les discussions à propos des armements nucléaires et de la stratégie nucléaire. Rétrospectivement, il fait partie de ces rares études à la fois compréhensible pour le public et élément d'un débat de haut niveau entre spécialistes.
    
           En trois parties (Contexte, Prétextes et Texte) et une Conclusion, l'officier porteur d'une tradition familiale militaire, remet en cause trois principes : celui de la bataille, celui du blindé comme force principale des armées et celui du recours à l'armement nucléaire tactique.

          Dans un Liminaire, Guy BROSSOLLET indique que "le système mis en procès dans cet essai est le corps de bataille, élément spécifique de notre Défense Nationale. Au concept corrélatif de bataille, dont on ne sait s'il est cause ou conséquence du système, le projet consiste à substituer celui de non-bataille."

        Dans la première partie, Contexte, l'auteur "admet trois types de contraintes : celles qu'impose le concept de dissuasion, celles qu'impliquent les missions dévolues au corps de bataille et qui demeurent impératives, celles, enfin, afférentes aux possibilités financières du pays." Il examine successivement dans trois chapitres, le contexte de la confrontation, le contexte militaire national et le contexte budgétaire.
     
Dans Le contexte de la confrontation, sont passé en revue, rapidement, la dissuasion telle que la conçoivent les États-Unis, l'Union Soviétique et la France, avant d'examiner les différentes menaces : les menaces non-militaires (économiques et idéologiques, la fameuse subversion, auxquelles les unités du corps de bataille sont mal préparées), les agressions militaires limitées (incidents à l'intérieur du territoire, exploitation d'une crise intérieure contre lesquelles les unités massées sur les frontières ne sont guère efficaces), le conflit marginal en Europe ou en Méditerranée, auquel le corps de bataille, accaparé par l'offensive nucléaire, n'offre aucune possibilité de manoeuvre politique, le risque d'invasion massive, où seules les forces de l'OTAN, duquel la France s'est alors retirée, peuvent peser. "C'est pour ce (dernier) type d'action, pour mener en-deçà ou au-delà de nos frontières du Nord-Est et contre un adversaire fortement mécanisé et très supérieur en nombre, une dernière manoeuvre dissuasive sous forme d'un "combat résolu et efficace" que le corps de bataille est prévu. Cadre-t-il avec ce schéma? Là est le problème!"

Dans Le contexte national, Guy BROSSOLETTE décrit les forces nucléaires stratégiques (FNS), les forces de sécurité générale, et le corps de bataille dont la France dispose. "L'ouverture des hostilités par l'adversaire marquerait, rappelons-le, l'échec momentané de notre dissuasion globale. Au corps de bataille reviendrait alors la mission de rétablir la crédibilité de notre défense. D'après les textes (du Livre blanc), l'exécution de cette mission implique deux capacités :
-  l'une sur le plan de l'action : combattre, pour tester les intentions réelles de l'adversaire et gagner certains délais ;
-  l'autre sur le plan de la signification : faire valoir, par l'emploi d'armes nucléaires tactiques, la menace d'emploi d'armes nucléaires stratégiques.
    Or, si l'action relève du domaine militaire, la signification relève uniquement du politique. Et l'une ne se plie par forcément aux impératifs de l'autre. Pourtant, action et signification sont aujourd'hui étroitement liées dans la séquences d'engagement du corps de bataille (...)". Pour l'auteur, il existe une confusion, qui tient aux contraintes (de temps) d'emploi des armes nucléaires : le gouvernement ne peut plus doser ses effets en jouant du réel (l'action) et du virtuel (la menace) et perd donc une marge de liberté d'action puisqu'au niveau tactique, il en est réduit au tout ou rien.

Dans le contexte budgétaire, il constate que dans la répartition des dépenses pour les forces armées, le corps de bataille (forces de manoeuvre maritime et aéro-terrestre) occupe déjà une place exorbitante, et qu'il est très difficile d'accorder des moyens réels à la fois à l'aviation et aux forces terrestres de manoeuvre, dans lesquels sont inclues les armes nucléaires tactiques.

          Dans la deuxième partie, Prétextes, l'officier met en face des missions dévolues au corps de bataille et les principes d'emploi, les structures et les moyens dont celui-ci dispose. Il remarque dès le début que l'énoncé même des missions "fait apparaître que celles-ci dissocient l'acte de guerre - le combat - de sa finalité, la victoire". Tester l'adversaire et lui signifier à quoi il doit s'attendre, telle peut se résumer ces missions. Or "le fait est que l'introduction de l'arme nucléaire tactique dans la panoplie des armées n'a pas provoqué de changements décisifs dans l'art militaire français au niveau opérationnel."
        Dans le premier des trois chapitres de cette partie, Des principes, l'auteur constate que "dans le cadre d'une stratégie exclusivement défensive, on continue à équiper ou à instruire le corps de bataille en vue de mener une manoeuvre offensive." Cela parce que les responsables militaires pensent toujours à la bataille nécessaire et à la primauté des forces blindées Du fait de la faiblesse en moyens classiques face au déferlement des forces du camp adversaire, "on se rassure, en se disant que le parti qui prendra sur le champ de bataille l'initiative du feu nucléaire, aura immédiatement l'avantage, cette décision entraînant un renversement instantané du rapport de forces".
Guy BROSSOLETTE rappelle les débats américains sur l'utilisation de l'artillerie nucléaire et indique que même pour les responsables militaires des États-Unis, l'arme nucléaire n'appartient plus à l'arsenal de la première riposte. De plus, citant le général BEAUFRE, il remarque que les responsables français discutent au niveau de la menace et non de l'emploi. Entrant dans la problématique des clés de l'armement atomique, disponible uniquement au plus haut niveau ou mises en permanence au niveau du corps de bataille, l'auteur pense que "si vraiment l'emploi de l'armement nucléaire tactique implique un risque incontrôlable d'escalade, la totalité du risque est mise en évidence dès la première explosion. C'est nier la spécificité de l'atome que d'affirmer qu'au niveau tactique, cinquante explosions sont plus dissuasives qu'une seule, alors que l'allusion au risque encouru (au niveau stratégique) est la même." Le gros problème, c'est que l'armement nucléaire tactique participe aux deux capacités militaire et politique.
       Dans Des structures, l'auteur voit le plaquage de l'armement nucléaire tactique sur un corps de bataille qui a gardé la structure de 1873. Tant dans les chaînes de commandement que dans les chaînes de logistique, qu'aussi dans les mentalités, la situation n'a pas changé.
      Dans Des moyens, ce sont les mêmes conceptions d'armement qui président, l'ANT (Armement Nucléaire Tactique) étant en fait un super-canon (envoyant une charge équivalente à celle d'Hiroshima à 100 kilomètres, avec une précision de 300 mètres), aux mains d'un commandement et de soldats qui n'ont pas les prérogatives tactiques d'utilisation. La manoeuvre nucléaire ne possède pas beaucoup de sens dès que la menace de représailles stratégiques se révèle au premier feu nucléaire dans le processus du conflit.

       Dans la troisième partie, Texte, compte tenu des contradictions mises en relief précédemment, Guy BROSSOLETTE propose de nouveaux principes et de nouvelles dispositions du corps de bataille, comme de nouvelles manières de penser le conflit nucléaire.
En sept chapitres, il tente de couvrir l'ensemble de la problématique en tenant compte d'éventuelles avancées technologiques.
      Le premier chapitre pose quatre nouveaux principes :
- Assurer au gouvernement, en toutes circonstances, la plus grande liberté d'action dans l'emploi des forces conventionnelles ou nucléaires. Il tend à éviter l'imbrication des forces classiques et des forces nucléaires tactiques qui pourraient contraindre le chef de l'État, qui possède la clé du feu nucléaire.
- Etre en mesure d'acquérir avec les seules forces conventionnelles les délais et les informations nécessaires au gouvernement pour la conduite de sa manoeuvre politico-stratégique. Les forces conventionnelles, non contraintes par la présence des ANT regagnent leur souplesse de mouvement.
- Assurer l'autonomie complète des forces nucléaires tactiques (forces de signification) et leur confier un rôle d'ultime avertissement dans le développement de la manoeuvre politico-stratégique.
- Mettre à la disposition du gouvernement des moyens d'intervention adéquats pour lui permettre d'agir ou de réagir en Europe ou en Méditerranée, hors de tout contexte nucléaire.
    Du coup, ce sont trois systèmes de forces indépendants qu'il faut mettre en place : forces conventionnelles de test et d'information, forces nucléaires de signification, forces d'intervention.
      
      C'est ce que développent les quatre chapitre suivants, proposant notamment une organisation modulaire de la défense, opposant à la vitesse de l'adversaire, la profondeur du dispositif, à sa masse la légèreté et à son nombre l'efficacité. Ce système modulaire sera très commenté par la suite et différentes variantes en seront même proposées dans le cadre d'une défense populaire.
       
         Le sixième chapitre propose donc une nouvelle répartition des dépenses du budget de la défense, utilisant des économies réalisées (absence de divisions lourdes) pour mettre en place le maillage qu'il propose.

        Le dernier chapitre expose de nouvelles technologie émergentes, comme celle du laser pour renforcer l'efficacité du corps d'armée nouvellement disposé.

      Dans sa Conclusion, Guy BROSSOLLET pense s'être bien soumis aux contraintes définies dès le début, "mais aussi longtemps que ces définitions resteront inchangées, nous récusons la nécessité d'engager de grandes unités mécanisées dans les aléas d'une bataille inégale. Nous préconisons, en échange, un combat de type modulaire à base de cellules légères, nombreuses mais indépendantes; et parce qu'elles seraient libérées de structures et de principes trop rigides, nous les croyons capables d'un maximum d'efficacité. Au dessus de ces cellules, un seul relais hiérarchique. Au sommet, succédant au super-héros des batailles antiques, un chef-système, suprême organisateur et connecteur de ce vaste assemblage de modules synchrones qui se ferait et se déferait au gré des circonstances. En tout état de cause, ce projet ne requiert aucune augmentation des crédits mis habituellement à la disposition des Armées.
  La gravité d'un problème se reconnaît à sa capacité de détraquer les institutions en place : le caractère hyperbolique de l'atome enraye ainsi les machines de guerre traditionnelles. La logique même de l'ascension aux extrêmes, conséquence de la puissance théoriquement infinie de l'arme nouvelle, devrait donc emporter les barrières de la coutume et condamner les solutions moyennes."

      Jean KLEIN, dans une recension de cet ouvrage, écrit avec raison - vu les différents ajustements opérés par la suite dans les armées françaises - que les débats qu'il a suscité, malgré les réticences de l'état-major à la défense modulaire, ont contribué à une clarification des vues sur la stratégie nucléaire et la politique de défense françaises. Ses critiques ont accéléré le processus d'adaptation du corps de bataille. Ils l'ont si bien fait que dans le débat stratégique des années 1980, malgré pourtant des mouvements contraires internes dans l'armée, au moment des élaborations américaines de tactiques nucléaires de champ de bataille, la France opposera une résistance sur le plan de la doctrine.
 


Guy BROSSOLLET, Essai sur la non-bataille, Editions Belin, 1975, 125 pages.
 
 
Relu le 16 Août 2019
       
    
Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens