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21 octobre 2009 3 21 /10 /octobre /2009 14:23
     Aujourd'hui disparus, même si ses numéros sont encore en circulation et facile à trouver, Les Cahiers d'études stratégiques faisaient partie de ces revues à diffusion presque confidentielle, quoique publique, connue seulement, malheureusement d'ailleurs, eu égard à leurs qualités, des cercles universitaires.
Fondés en 1981 par Alain JOXE, directeur d'études à l'EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales) dans la foulée du Colloque de l'ARESPA (Association de REcherche sur la Stratégie et la PAix), le CIRPES (Centre Interdisciplinaire de Recherches sur la Paix et d'Etudes Stratégiques - le mot Centre fut remplacé ensuite par celui de Collectif) a également comme publication "Le débat stratégique".
    Entre 1982 et 2010,  ils diffusaient des analyses sur les questions stratégiques et de défense. Animé par une équipe plutôt restreinte, le CIRPES diffusaient des analyses sur les questions stratégiques et de défense, avec des collaborations extérieures  souvent sollicitées pour la réalisation de numéros systématiquement centrés sur un thème précis.
La dernière équipe était composée  de quatre personnes, après le décès de Jean-Paul HEBERT (industrie d'armement, fonctions de sécurité et relations transatlantiques, ainsi que construction politique de l'Europe) : Alain JOXE, son fondateur spécialiste en sociologie de la stratégie, Thierry ALLEMAND,  Ben CRAMER et Elie KHEIR, la plupart animant ou ayant animé des séminaires à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales. Cette équipe était sujette à de fréquents changements.

      Le chercheur comme l'étudiant trouve encore dans ses numéros des informations, souvent de premières mains, sur les stratégies de défense (américaine, russe, européenne, française...), l'économie de la défense ou les processus de guerres et de paix., publiés à la cadence de deux-trois numéros par an en moyenne (très variable suivant les années). Ainsi dans le numéro 40-41 (2006) de 300 pages environ, sur la Globalisation stratégique, se trouve regroupées des contributions théoriques constituant un tableau de fond des métamorphoses des derniers quinze années, Successivement par exemple ont fait l'objet d'un numéro la militarisation de l'humanitaire, privatisation du militaire (juin 2005), l'Armement et pays émergents : Brésil, Israël, Corée du Sud (2002), les Processus de paix et États de guerre : Colombie, Balkans, Moyen-orient (2000)...
En parcourant les thèmes des Cahiers d'études stratégiques, nous y retrouvions les débats d'actualité qui traversaient le monde et qui concernaient de près et de loin la défense. A noter que les analyses ne se limitaient presque jamais au niveau institutionnel ou inter-étatique mais introduisaient une dimension socio-politique voire sociale fortes. Cette dimension fait que l'on peut encore consulter ses numéros dont beaucoup, ceux qui ne se relient pas strictement à la situation de guerre froide d'avant la fin de l'URSS, peuvent encore aujourd'hui donner des informations inédites, qui peuvent susciter d'utiles réflexions.
 
Chaque numéro forme pratiquement un ouvrage à part entière. Pour qui veut avoir des références solides, non limité à l'espace français ou européen, c'est là qu'il faut chercher... Il semble que le dernier numéro disponible date de 2009, supervisé par Alexis BACONNET, sur Les mécanismes de guerre asymétriques : Quand la guerre se diffuse au sein des espaces civils.
   
          Le débat stratégique, était publié de manière beaucoup plus régulière (mensuelle en principe) dans les années 2000, que l'on pouvait retrouver intégralement sur son site Internet (cirpes.net) aujourd'hui disparu. Très près de l'actualité immédiate, la revue faisait souvent le lien entre les événements tels que le lecteur attentif les trouve relatés dans la presse et les évolutions à moyen ou long terme. Sur le site également, on pouvait trouver des articles suivant l'actualité également, sans qu'ils soient intégrés à une revue.
 
      Le numéro de juillet 2008 portait entre autres sur  le Livre Blanc sur la Sécurité Nationale français que le gouvernement présentait alors. Un dernier numéro paru en 2012 (n°114- automne 2011) se présentait comme le premier d'une nouvelle formule. "Il s'agit plutôt d'un blog. Tous les trois mois l'équipe du CIRPES ouvre une boîte dans laquelle viennent s'incruster une série de contributions qui peuvent avoir trois caractéristiques : soit il s'agit d'un article de fond sur un sujet de l'actualité stratégique. Soit il s'agit d'une brève mentionnant une affaire, un événement, une déclaration ou une action actuelle, illustrant concrètement un thème permanent ou une problématique permanente de la Crise stratégique contemporaine. Soit il s'agit d'un document passé pouvant entrer dans le débat historique théorique ou doctrinaire." Ce numéro du blog est clos début janvier 2012.

Cahier d'études stratégiques, CIRPES, 54, boulevard Raspail, Courriel cirpes@ehess.fr. On peut encore consulter la page (www.jph-defense.org) consacrée aux travaux de Jean-Paul HÉBERT
     On peut consulter également avec profit le livre, compte-rendu du Colloque de l'ARESPA, ARESPA/Alain Joxe, Demain la guerre?, Les Editions Ouvrières, 1981. 
   
Actualisé le 10 Avril 2012.  Relu et actualisé (très modifié) le 7 juin 2019.
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20 octobre 2009 2 20 /10 /octobre /2009 14:09
     Un des meilleurs spécialistes français des questions militaires et stratégiques, et plus largement de défense, directeur d'étude et fondateur du Groupe de sociologie de défense à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), fondateur de l'ARESPA, mais surtout du CIRPES (Centre Interdisciplinaire de Recherches sur la Paix et d'Etudes Stratégiques) qui multiplie depuis 1982 études précises et analyses globales, Alain JOXE est l'auteur de nombreux ouvrages qui font références jusqu'aux cercles de spécialistes et très prisés dans le monde étudiant qui s'intéresse aux affaires militaires autrement que sous l'angle des préoccupations et des objectifs des institutions officielles.
Influencé par Raymond ARON et GRAMSCI, marxisant critique et militant très à gauche, à la culture éclectique, cet auteur est très attentif aux "hearings" de la Commission de la défense du Sénat des Etats-Unis comme aux débats européens. Ce chercheur en sciences sociales est en fait un des plus informés des variations de la doctrine américaine de défense. Promoteur d'une vision de la défense qui englobe l'ensemble des faits et des dynamismes sociaux qui s'y rapportent et d'une politique de distance vis-à-vis des impérialismes de toute provenance, comme d'une recherche active sur les alternatives populaires de défense, Alain JOXE continue d'inspirer de nombreuses réflexions de fond. En règle générale, ses écrits veulent forcer le lecteur-chercheur à aller au fond des choses et aux mouvements à long terme, loin d'une actualité journalistique qui oublie assez vite les problèmes essentiels.

               Le Rempart social (1979) et plus tard Voyage aux sources de la guerre (1991), traitent des fondements de la guerre, de ses fondements politiques, économiques et sociaux.  Il veut relier les phénomènes globaux aux événements issus des batailles.

        Dans l'avant-propos du premier livre, Alain JOXE indique que "nous sommes habitués, par les luttes passées, à penser le fascisme comme un national-socialisme. Aujourd'hui, il faut parler d'impérial-militarisme si on veut désigner l'espace et les moyens du totalitarisme nouveau qui menace de gérer la crise du capitalisme par l'établissement de la coercition à toutes les échelles du tissu social. De même pour le totalitarisme gérant la crise du "socialisme réel". "On critique ici, comme difficilement utilisables, certains concepts marxistes devenus trop "fermés", trop abstraits ou trop économistes, comme celui de mode de production. On propose le concept de formation impériale comme forme générale élémentaire du pouvoir de domination des classes sociales dans l'histoire et ceux de forces, relations et modes de destruction comme lieux d'une définition de la violence comme "facteur économique", proposée succinctement par MARX. La dimension impériale du pouvoir militaire exige que des analyses empiriques portent une attention prioritaire aux contradictions qui traversent non les classes fondamentales, mais les remparts et les casemates sociales qui sont constituées par les classes moyennes, dans la société civile où se déploie le travail hégémonique et dans la société politique où s'organisent les moyens de la coercition. La militarisation relative du rempart social est un bon indicateur du taux de fascisation."
        Économie de la violence, Théorie de l'Empire, Modes de destruction, Menaces de mort, Formation impériale, Militarisation sont déjà les maîtres-mots de ses préoccupations.
          Dans sa conclusion, il écrit qu'"il est nécessaire de montrer que la suspension de la grande guerre qu'on observe depuis 1945, n'est pas due à la nucléarisation mais que c'est plutôt la nucléarisation qui est permise par la suspension de la grande guerre. Depuis qu'on s'oriente (...) vers la nucléarisation des armements et des tactiques de champ de bataille "de pointe", cela signifie que le danger de grande guerre est de nouveau menaçant, mais l'origine de ce danger n'est évidemment pas dans les armements mais dans le développement sur tous les plans de la crise du capitalisme et surtout sur le plan de l'hégémonie, qualitativement érodée par le progrès de la délocalisation et de l'indifférenciation du marché.".
Lors de la rédaction de ce livre, nous sommes en plein débat sur la défense populaire et sur l'autogestion : "Comme l'offensive capitaliste actuelle s'attaque à l'État-nation, la défense populaire peut s'appuyer jusqu'à un certain point sur l'État-nation. Mais elle s'organise aussi dans le cadre des "régions-nations" et de tous les échelons d'organisation définissables géographiquement, dans la mesure où la défense populaire est toujours défense de ce droit vital à la localisation et lutte contre la militarisation du temps qui comprend, aujourd'hui, la destruction et la négation de l'histoire locale. Dans cet espace civil de défense populaire, la bourgeoisie transnationale a déjà placé ses pions et ses moyens d'attaque décentralisés : "l'expérimentation sociale" et centralisée : le contrôle informatique pédagogique et policier des grandes masses. Mais à ces deux niveaux peut déjà s'exercer un contrôle populaire et se préparer une contre-offensive populaire". "Bref, par des cheminements technico-militaires, on voit apparaître dans le développement possible du système militaire contemporain une alternative qu'on peut résumer en : défense populaire ou défense anti-populaire. C'est dire que la défense populaire au sens général a certains atouts dans cette sorte d'affrontement qui met face à face les forces populaires et les armées et dans lequel les forces populaires sans armes n'ont pour s'opposer aux armées que leur capacité indestructible d'être la base de recrutement nécessaire de tout système de défense et de peser dans les débats professionnels des militaires sous la rubrique "moral des troupes"."
         
         Voyage aux sources de la guerre se veut "un guide pour la compréhension du système contemporain du désordre, de la guerre et de la paix, qui soit illustré de quelques références dans l'Histoire. En effet, l'érudition stratégique, les comptabilités de bombes nucléaires, de chars et d'avions, lassent les esprits les plus attentifs par un mélange d'abstraction et de monotonie dans l'horreur de salves imaginaires. La relation entre le formalisme de la stratégie nucléaire et les enjeux et conflits réels devient de plus en plus mince, tandis que, sous nos yeux, le poids de l'histoire toute entière reprend son importance comme matrice des forces morales et des invariants éthiques qui continuent de guider la politique des peuples.".
Arbres des batailles suivant leurs caractéristiques sociales en amont et leurs résultats en aval, Code de conquête, Projection de la bataille sur la société vaincue, Fortification et Désordre, Géométrie de la peur sont les concepts qu'Alain JOXE tente d'expliciter à partir de l'histoire des civilisations.
"Le sens de cette enquête en histoire ancienne est de servir de point d'appui pour une réflexion sur le pouvoir de guerre contemporain et de permettre de fonder une démarche analytique critique visant à modifier ce qui peut être considéré comme pathologique dans le code actuel d'acquisition des armements et dans l'application de la science fondamentale à l'art de la destruction.
Les guerres dépendent aujourd'hui d'armements liés au développement des branches les plus sophistiquées de l'industrie et de la recherche, qui sont toutes sous le contrôle des États. Cependant nous ne sommes pas naïfs au point de croire, comme les anciens, que les conflits éclatent avant tout du fait des tensions internes entre les groupes et les classes et entre les pays et que ces tensions expliquent l'existence d'une "demande d'armes" en forme de marché. Les conflits peuvent aussi éclater par des interventions et des manipulations externes qui ne sont pas des causes suffisantes mais des causes nécessaires à la montée de la violence aux extrêmes de la barbarie. Ces manipulations s'appuient bien sur le champ archaïque des représentations de la communauté ou de la cité ou même de l'Empire, mais elles sont pensées dans un champ transnational d'intérêts qui s'accommode de la montée régionale du désordre dans certaines zones, comme contre-parties d'une organisation particulière de l'ordre mondial."

       Socialisme et Crise nucléaire (1973) et Le cycle de la dissuasion (1990) montrent l'évolution des stratégies et des armements nucléaires.
     Le premier livre, très dense et très précis sur le plan du déroulement des faits, est issu "d'une étude à chaud dès Novembre 1962, pour comprendre rapidement, au-delà des versions stéréotypées et contradictoires fournies par les Soviétiques et les Américains, ce que les deux Grands avaient bien pu négocier en coulisse pendant qu'ils donnaient au monde le spectacle dramatique d'une crise nucléaire. La crise se prêtait aussi à une étude sur l'application pratique par l'équipe kennedienne de certains principes d'action rationnelle, dont la "théorie" avait été ébauchée à l'avance par des auteurs civils comme Thomas SCHELLING et Herman KAHN, au cours des années précédentes." Le mystère de l'équivoque des motivations américaines et soviétiques ne pourra s'éclairer que "par une étude de l'interaction des deux systèmes de décisions ambiguës, sans se limiter au départ à l'examen kremlinologique ou "casablancologique" des comportements." "Tout système d'explication de la crise cubaine qui parviendrait à sa perfection, grâce à l'accès à ces quelques mystères en dissipant les doutes sur l'état des intentions des acteurs à la veille de la crise nous parait strictement dénué d'intérêt. Notre intérêt réside dans la définition de la manière dont la confrontation hégémonique à Cuba comme ensemble historique concret (et non pas hypothétique) et comme système d'interaction concret d'intérêts déterminés, permet  d'ajouter quelque chose à la compréhension du système des relations mondiales dans lequel nous vivions. Pourquoi la crise de 1962 est-elle considérée aujourd'hui encore comme le tournant, l'aube de l'époque où nous vivons, alors que tant de choses ont changé? Pour répondre à cette question, en allant au-delà des stéréotypes, il faut d'une part confronter les conduites aux théories stratégiques en vigueur, que l'action, par hypothèse, est censée pouvoir expérimenter. On doit alors traiter les théories stratégiques comme des mythes logiques chargés  de donner une structure à l'avenir, et considérer leur confrontation dans une crise comme une ordalie."
     Le cycle de la dissuasion, écrit à la fin de la guerre froide par victoire par forfait de l'empire américain, décrit le système et la représentation du monde qui a pesé sur tous les esprits pendant 45 ans. "Il ne s'agit pas seulement d'une nouvelle atmosphère diplomatique, mais de la fin d'un cycle, d'un changement d'époque. L'explication de ce retournement est cachée dans les replis de l'histoire de la dernière phase de la guerre froide, mais il faut remonter plus haut, creuser plus profond. Que s'est-il passé? Quelle est cette formidable capacité de changement politique qui paraissait arrêtée, depuis une génération, et qui parait aujourd'hui se remettre en marche?" "La course aux armements a permis 45 années de domination de l'imagination politique par la stratégie militaire onirique de la "guerre nucléaire éclair" ; cette guerre est réduite, dans la réalité, à des manoeuvres d'acquisition des moyens, qui sont des opérations lentes s'étalant sur dix-quinze ans pour chaque matériel. Il y a plusieurs "temporalités" dans la stratégie nucléaire. Elle organise la coexistence du temps long des représentations politiques, du temps moyen de la réalité industrielle et du temps ultra-court de l'imaginaire "décisionnel" de l'utilisation militaire des armements. C'est pourquoi elle est un fait de civilisation."
Alain JOXE insiste sur le fait que la stratégie nucléaire "n'est qu'un langage, elle n'est pas action." Ce langage unifie les temporalités, parvient à rendre raisonnable le système de croissance des armements (pourtant aberrant du point de vue militaire).
 Avec la fin de ce cycle, Alain JOXE pense que se termine aussi celui de l'hégémonie américaine, ce qui ne veut pas dire la fin de la domination américaine : "Le cycle du pouvoir impérial américain, nucléaire et anticommuniste désormais clos, s'offre à nous un monde fini de 45 années, qu'on peut visiter avec la curiosité d'un anthropologue, pour comprendre les cheminements et les mécanismes logiques et absurdes par où la civilisation industrielle s'est astreinte à accumuler des moyens inutilisables de destruction."
 "Pourquoi cette exploration est-elle nécessaire? Parce que nous ne sommes pas sortis définitivement de l'absurde et nous pouvons y retomber. C'est seulement dans cette période de mutation qu'une prise de conscience politique peut évaluer certains mécanismes et prétendre les maîtriser. C'est un moment fugitif de lucidité critique. Il faut le saisir d'autant plus vivement que les logiques aberrantes de l'organisation de la mort peuvent se remettre en marche autour d'une nouvelle forme de course aux armements, de nouvelles formes de guerre et d'un nouveau système de domination mondial, centré sur cette partie du génie des États-Unis qui tourne le dos aux Lumières et entraîne vers ce que j'appelle "l'empire du désordre".

        C'est précisément cet "empire du désordre" que traitent L'Amérique mercenaire (1992) et L'Empire du chaos (2004).
    Ce premier livre revient sur les fondements des conceptions militaires des États-Unis. De la Révolution américaine, de la Guerre de Sécession à nos jours, des ruptures se sont faites d'avec les conceptions des Lumières. L'Amérique impériale se fait voir au grand jour dans ses représentation stratégiques à la veille de la Guerre du Golfe et ses options offensives dans les années 1990 sont analysées tout au début de leur mise en application.
Dans cet essai, nourri de documents issus du Sénat, de la Chambre des Représentants et du Pentagone, Alain JOXE remet en cause l'idée que les États-unis dominent le monde. Dans leurs propres écrits, les responsables américains des questions de défense s'interrogent sur la réalité de la puissance de leur pays. Ils se demandent si leur leadership militaire "ne fait pas d'eux plutôt les simples mercenaires d'un pouvoir mondial dominé économiquement par des pays qui, comme le Japon et l'Allemagne, s'interdisent toute action armée au-dehors."
    Dans l'Empire du chaos, écrit donc après les attentats du 11 septembre 2001, Alain JOXE s'essaie à "un bilan stratégique et politique des douze années écoulées depuis la Guerre du Golfe. J'y reprend notamment certaines réflexions surgies au fil des désastres balkaniques et des analyses plus ciblées sur les petites guerres atroces et les paix en panne qui continuent de surgir au XXIe siècle dans toutes les zones "sud". "On voit que la stratégie américaine d'évitement des responsabilités de protection des sociétés d'États-nations et la stratégie de répression des symptômes de désespoir - plutôt que d'attaquer les causes - mènent tout droit à l'impasse ou à l'avènement d'un régime antidémocratique mondial. C'est ce qui s'est ébauché dans les stratégies globalistes sous Clinton et confirmé sous Busch Jr. L'Empire, à l'offensive économique sous Clinton, s'est donné avec son successeur une forme offensive militaire et expéditionnaire tout à fait nouvelle." "Comme le terrorisme n'est pas un adversaire, mais seulement une forme de violence politique, sa suppression n'est pas un but politique clausewtzien pouvant se terminer par une victoire et une paix. D'autant plus que les actions contre-terroristes sont toujours liées à un terrorisme d'État ou d'Empire, et à des violations des droits de l'homme, mesures qui sont toujours aussi à l'origine des résistances les plus extrêmes et du terrorisme. Sans s'attaquer aux causes, on renforce ce cycle."
     L'auteur distingue notamment deux écoles impériales au moins à l'oeuvre dans le monde, deux tendances qui tentent de maitriser le chaos mondial qui se développe  :
- l'empire par enlargement du libre marché, qui repousse au-delà des États-Unis et de l'Europe les frontières du chaos et agrège de nouveaux espaces à la zone de prédictibilité des acteurs sociaux ; mais l'empire se défend alors par la violence aux échelles "micro" ou "nano" du tissu social, plutôt qu'aux échelles, comme avant, "macro" ou "giga" des "États ou des empires ;
- l'empire par la gestion du choc entre civilisations, qui doit s'efforcer de recréer et de renforcer des nouvelles fermetures quasi biologiques, qui triomphe avec Bush Jr.
   Bien entendu, chacune des deux tendances s'oppose à toute autonomie des entités autres que les États-Unis.
     
       A la suite de l'Empire du chaos où il évoque l'antiterrorisme global issu de l'hégémonie américaine après le 11 septembre 2001 comme un nouvel état du monde source d'inquiétudes liées à un retournement de tendance dans la représentation du "progrès", Les guerres de l'Empire global (2012) aborde la situation mondiale dix ans plus tard. "le système global, écrit-il dans l'Introduction, est entré en crise ouverte, aussi profonde que celle de 1929. Cette crise est celle d'une nouvelle forme d'impérialisme, qui ne repose plus sur aucun empire national. Ce pouvoir n'est plus un empire américain ; il ne peut porter ce nom, car il ne repose pas sur une conquête militaire du monde par les États-Unis et doit accepter de la part de la Chine des remarques critiques insolentes convenant à son statut de "rival de rang égal" (...). Le centre de ce pouvoir financier est partout, et sa configuration sans tête, l'irresponsabilité politique des "marchés" et les désordres de la spéculation augmentent la probabilité d'une catastrophe économique mondiale".
Dans ce livre, Alain JOXE analyse à la fois l'économie et la guerre, dans ce qu'elles ont de semblable par leur mode opératoire : toutes deux se sont informatisées et le court terme domine toute perspective stratégique. "Le monde capitaliste, informatisé et global, cherche à l'emporter par la spéculation, en usant de la violence et du dol - tromperie volontaire sur la nature des contrats -, visant ainsi à dégrader tous les autres types de souveraineté, d'autonomie ou d'économie. Parler encore d'Empire est simplement une façon de dire que ce système de pouvoir mondial est, comme les empires d'hier, à la fois guerrier et financier. 
Qu'il soit un réseau plat plutôt qu'une pyramide ne facilite pas le retour à un contrôle politique démocratique de ce nouveau système, fondé sur une gouvernance "insécuritaire" ; une insécurité qui renvoie au fait qu'un vaste groupe d'entreprises privées, à l'échelle globale, cherche à assurer en tous lieux la prédation et l'accumulation de profits, sans se sentir obligé de maintenir, par prudence sociale, un investissement local ni une redistribution des profits dans tel ou tel compartiment national. Cette délocalisation des intérêts et de la nationalité des actionnariats rend la politique sociale impossible, ou plutôt rend la politique antisociale incontrôlable. C'est là un vieux rêve oligarchique, donc antidémocratique : rendre la politique insaisissable, se débarrasser du contrôle rationnel du peuple en le privant de l'information stratégique sur les flux de profits et l'assiette réelle de l'impôt, la redistribution des ressources dans la collectivité localisée des citoyens. C'est en effet devenu (partiellement) possible aujourd'hui, grâce à la capacité de délocalisation "en temps réel" des entreprises et à la dénationalisation de l'actionnariat."
Le stratégiste centre son propos sur la spéculation financière en tant que mode impérialiste de gestion du monde, et se pose la question de la possibilité d'une guerre "dont le nouvel Hitler ne sera pas visible", faisant référence aux analyses d'Elias CANETI (1981, "Hilter nach Speer", dans Das Gewissen der Worte, Fischer Taschenbuch Verlag, Francfort). Il veut montrer comment est née, en moins de trente ans une société insécuritaire globale, comment s'insèrent dans (et alimentent) cette nouvelle société les stratégies militaires et policières et leur globalisation sous le leadership des États-Unis, et pourquoi, dans le désordre créé par la financiarisation de l'économie et l'informatisation des spéculations et des actions de guerre, le soulèvement éthique et l'indignation qui exigent le retour à la démocratie comme but et moyen de la paix deviennent un nouveau réalisme à l'échelle globale.
Mutations économiques, militaires et technologiques se combinent dans une accélération des décisions qui efface le temps long du politique et fabrique un système incapable de réguler ni la finance ni la violence. Pour en finir avec la dictature des marchés, une mobilisation éthique commence en faveur de la conversion de l'Europe en union fédérale solidaire, qui seule, selon lui, pourra restaurer la démocratie sociale à bonne échelle en maîtrisant la crise économique. 

      D'un pessimisme mesuré et combatif, Alain JOXE demande que l'on conserve l'espérance, tout de même plus loin des possibilités de "changer le monde" que dans ses premiers ouvrages. Il se situe plus dans une logique de résistance au chaos néo-libéral que dans une perspective de changement social plus ou moins socialiste. On note bien qu'au delà du stratégiste et de l'expert en sociologie de défense travaille toujours le militant toujours très près du combat mené par les forces "progressistes" actuelles.

    
Alain JOXE, Socialisme et Crise nucléaire, L'Herne, collection Théorie et stratégie, 1973 ; Le rempart social, essai sur l'impérial-militarisme, Editions Galilée, 1979 ; Le cycle de la dissuasion (1945-1990), essai de stratégie théorique, Editions La Découverte/Fondation pour le études de défense nationale, collection Textes à l'appui, 1990 ; Voyage aux sources de la guerre, Presses Universitaires de France, collection Pratiques Théoriques, 1991 ; L'Amérique mercenaire, Editions Stock, collection Au vif, 1992 ; L'Empire du chaos, Les Républiques face à la domination américaine dans l'après-guerre froide, Editions La Découverte/poche, 2004 ; les guerres de l'Empire global, Spéculations financières, guerres robotiques, résistance démocratique, La Découverte, Cahiers libres, 2012.
On consultera avec profit, malgré toutes les limites de l'exercice, Regards croisés sur Alain Joxe, Mélanges, à l'occasion de son 90e anniversaire, sous la direction de Gabriel GALICE, avec le concours de Nelly VANSTAEN et le soutien multiforme de Cecilia JOXE, Cahier du GIPRI N*10, L'Harmattan, 2020.
 
Actualisé le 17 mai 2012. Révisé le 20 mars 2015. Relu le 9 juin 2019. Complété le 23 février 2021
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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 07:57
                      De tout temps, les objectifs militaires et les objectifs économiques d'une société se trouvent dans une situation ambiguë : les rapines et les pillages valorisent certes l'économie, mais en même temps affaiblissent le territoire conquis qu'il est ensuite difficile de conserver, problème qui s'aggrave au fur et à mesure de la sédentarisation ; les buts de guerre économiques et stratégiques peuvent se contredire ; les partisans des conquêtes et de la préférence métropolitaine (vieux débat animé par Raymond CARTIER pendant les colonisations et décolonisations françaises) au sein des institutions civiles et des institutions militaires peuvent s'affronter sur les allocations des ressources...
 
       Faisant référence aux évolutions dans l'Antiquité des Empires militaires et marchands, Alain JOXE indique que les zones de conquêtes relèvent de logiques militaires et économiques complexes dans les camps en présence : "... l'hellénisme a trouvé dans l'Égypte sa banque, mais aussi (...) l'Égypte a trouvé dans le macédonien son soldat. La relation de hiérarchisation ambiguë entre pouvoir militaire et pouvoir économique n'est jamais stable, mais c'est une oscillation perpétuelle entre la domination de l'un ou de l'autre."
"Considérons un instant que l'organigramme fondamental de tout Empire est l'organigramme du racket, c'est-à-dire le parasitage par un groupe violent d'un groupe producteur. Alexandre procède dans un certain ordre : il cherche à retrancher le fondement économique de la puissance achéménide avant d'attaquer son système militaire. Il "libère" les terres basses et les grandes organisations hydrauliques pour conquérir ensuite les plateaux iraniens d'où étaient issues les aristocraties cavalières conquérantes de la nation perse" Revenant à la période contemporaine, Alain JOXE écrit encore : "Dans l'Empire des États-Unis, la traduction des étapes contemporaines en étapes traditionnelles est plus difficile, étant donné la flexibilité de son code d'Empire maritime et économique. La principale trace de l'extension de son pouvoir est la formation d'un marché international unifié, son extension à la planète entière. L'espace politico-militaire n'est pas directement significatif de cette extension."

         Le Président Dwight David EISENHOWER prononce le 17 janvier 1961 son discours d'adieu à la nation et tire d'une certaine manière quelques leçons de l'évolution du monde après deux guerres mondiales. Il mentionne deux menaces, "nouvelles de par leur nature ou leur degré" :
    "Un élément essentiel pour conserver la paix est notre système militaire. Nos bras doivent être puissants, prêts pour une action instantanée, de sorte qu'aucun agresseur potentiel ne puisse être tenté de risquer sa propre destruction. Notre organisation militaire est aujourd'hui sans rapport avec ce que connurent mes prédécesseurs en temps de paix, ou même les combattants de le Deuxième Guerre Mondiale ou de la Guerre de Corée.
  Jusqu'au plus récent conflit mondial, les États-Unis n'avaient pas d'industrie d'armement. Les fabricants américains de socs de charrues pouvaient, avec du temps et sur commande, forger des épées. Mais désormais, nous ne pouvons plus risquer l'improvisation dans l'urgence en ce qui concerne notre défense nationale. Nous avons été obligé de créer une industrie d'armement permanente de grande échelle. De plus, trois millions et demi d'hommes et de femmes sont directement impliqués dans la défense en tant qu'institution. Nous dépensons chaque année, rien que pour la sécurité militaire, une somme supérieure au revenu net de la totalité des sociétés américaines."
  "Cette conjonction d'une immense institution militaire et d'une grande industrie de l'armement est nouvelle dans l'expérience américaine. Son influence totale, économique, politique, spirituelle même, est ressentie dans chaque ville, dans chaque Parlement d'État, dans chaque bureau du Gouvernement fédéral. Nous reconnaissons le besoin impératif de ce développement. Mais nous ne devons pas manquer de comprendre ses graves implications. Notre labeur, nos ressources, nos gagne-pain... tous sont impliqués ; ainsi en va t-il de la structure même de notre société.
   Dans les assemblées du gouvernement, nous devons donc nous garder de toute influence injustifiée, qu'elle ait ou non été sollicitée, exercée par le complexe militaro-industriel. Le risque potentiel d'une désastreuse ascension d'un pouvoir illégitime existe et persistera. Nous ne devons jamais laisser le poids de cette combinaison mettre en danger nos libertés et nos processus démocratiques. Nous ne devrions jamais rien prendre pour argent comptant. Seule une communauté de citoyens prompts à la réaction et bien informés pourra imposer un véritable entrelacement de l'énorme machinerie industrielle et militaire de la défense avec nos méthodes et nos buts pacifiques, de telle sorte que sécurité et liberté puissent prospérer ensemble."
  Cette partie du discours est souvent citée, car elle officialise en quelque sorte l'évolution du pouvoir militaire par le biais des activités économiques de production des armements et met en garde, de manière assez véhémente, contre les menées du complexe militaro-industriel.
Une seconde menace, moins citée, est pourtant le complément de la première :
   "De même la révolution technologique des décennies récentes fut en grande partie responsable des changements radicaux de notre position militaro-industrielle. Dans cette révolution, la recherche est devenue centrale, elle est également plus formalisée, plus complexe et coûteuse. Une part toujours croissante en est conduite pour, par, ou sous la direction du Gouvernement fédéral.
   "Aujourd'hui, l'inventeur solitaire, bricolant au fond de sa boutique, a été dépassé par des troupes de choc formées de scientifiques dans les laboratoires et des centres d'essai. De la même manière, l'université libre, historiquement source d'idées et de découvertes scientifiques nées dans la liberté, a vécu une révolution dans la conduite de la recherche. En bonne partie à cause des coûts énormes impliqués, obtenir un contrat avec le gouvernement devient quasiment un substitut à la curiosité intellectuelle. Pour chaque vieux tableau noir il y a maintenant des centaines d'ordinateurs. La perspective d'une domination des spécialistes de notre nation par les emplois fédéraux, les budgets attribués aux projets et le pouvoir de l'argent, (cette perspective) est bien présente et doit être considérée avec gravité.
  Cependant, tout en apportant à la recherche scientifique le respect que nous leur devons, nous devons également être attentif à un danger à la fois aussi grave et opposé, à savoir que l'ordre public puisse devenir captif d'une élite scientifique et technologique. C'est la tâche de l'homme d'État de mouler, équilibrer, intégrer toutes ces forces, anciennes et nouvelles, aux principes de notre système démocratique - en visant toujours à atteindre les buts suprêmes de notre société libre."

       Pierre DABEZIES rappelle que dans les années cinquante et soixante, toute une littérature est consacrée au complexe militaro-industriel, comme à l'État-caserne et aux penchants conservateurs voire fascistes de certains généraux américains. Tout en espérant que la fin des deux blocs va peut-être changer les choses et diminuer l'importance de ce pouvoir militaro-économique, il constate sa puissance encore actuelle, tant aux États-Unis qu'en France. Lobbying permanent, mobilisation d'associations ou de ligues à optique militaire s'appuyant sur de nouvelles menaces (terrorisme, "islamisme"...), manipulation de l'opinion publique, présence de techniciens et d'ingénieurs d'armement dans les instances de prise de décision en matière budgétaire de l'État se conjuguent pour pérenniser son poids. Sous l'apparence très administrative (la Délégation Générale pour l'Armement), et très démocratique (contrôle des budgets alloués par les Parlements) se glissent les acteurs à la fois responsables militaires et responsables industriels. Chaque pays possède en quelque sorte un complexe-militaro-industriel plus ou moins (de moins en moins en fait..) autonome, inscrit dans un réseau d'alliances industrielles et financières mondial. Si des options politiques sont prises aux plus hauts niveaux des États pour favoriser tel ou tel contrat d'armement, suivant des impératifs stratégiques, souvent les questions économiques submergent ces considérations. Autant le pouvoir militaire peut paraître renforcer par l'existence de toute cette dynamique économique, autant il peut devenir (et il l'est en grande partie) instrumentalisé par des intérêts purement économiques.

       Dans les anciennes colonies des pays occidentaux, l'armée possède un poids à la mesure de ses interventions dans les modernisations de ces pays. Joseph COMBLIN et Alain ROUQUIE, entre autres, mettent bien en lumière le rôle extra-militaire de l'armée dans le Tiers-Monde. L'existence de régimes militaires en Amérique Latine et en Afrique, comme en Asie, même si aujourd'hui des régimes civils ont pris (provisoirement?) leur place fut longtemps favorisée par les anciennes puissances coloniales. Le mythe du soldat acteur de modernisation et facteur de stabilité dans un monde sous-industrialisé, brutalement perturbé par cette industrialisation rapide, l'absence de traditions et d'institutions démocratiques fut longtemps propagé par les conseillers militaires et économiques des États-Unis en Amérique Latine. C'est surtout dans les années 1960 que ce mythe du soldat modernisateur et stabilisateur a fleuri. Le corps des officiers devait servir d'instrument de coordination sociale, autour duquel se rassemblent les forces d'intégration nationale (moyenne bourgeoisie, parfois à grande peine, notamment). Il s'agit bien d'un mythe sur lequel beaucoup de pays sont revenus, afin de construire d'autres dynamismes socio-politiques. Mais il reste encore beaucoup d'éléments de ce pouvoir militaire centralisé, et sa décomposition dans certaines régions du monde, notamment en Afrique, a laissé aux prises de nombreuses bandes armées, alimentant des guerres civiles interminables. Si ce pouvoir militaire central ne peut plus s'appuyer sur une base économique suffisante et une base sociale qui lui fait maintenant défaut, il se fractionne en autant de pouvoirs féodaux, faute d'une véritable reconversion ou d'une véritable réconciliation (à l'exemple de l'Afrique du Sud).
   
Joseph COMBLIN, Le pouvoir militaire en Amérique Latine, Jean-pierre Delarge, 1977. Alain ROUQUIE, La politique de Mars, Sycomore, 1981. Gilbert GIRONDEAU et Jean-Louis MAISONNEUVE, Nos armes, la crise et le mal-développement, Auto-édition, 1985. Pierre DABEZIES, article Armée (Pouvoir et société), Encyclopedia Universalis, 2004. Pascal DELAMAIRE, traduction du discours du Président EISENHOWER (Nous déconseillons, au passage, les traductions de Google), www.pascalirma.org. Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991.
 
Relu le 14 juin 2019
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16 octobre 2009 5 16 /10 /octobre /2009 14:31
      Le principal mérite de ce livre en deux gros volumes de Pierre ORDIONI (1907-1999), même si nous n'adhérons pas, loin s'en faut, à tous ses aspects, est de provoquer la réflexion sur une lecture de l'histoire de France, loin des succédanés scolaires de MICHELET. En effet, le militaire, diplomate, résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, gaulliste et sympathisant du royalisme, nous présente une vision de la lutte des pouvoirs en France, entre ce qu'il appelle le Quatrième Ordre - militaire - et les trois Ordres fondamentaux, le Clergé, la Noblesse et le Tiers-État, très loin d'une certaine linéarité et loin d'une certaine idée de "l'acquisition progressive de frontières naturelles". Une vision qui établit une continuité entre les conflits entre le Temple et la Royauté, entre cette même Royauté française et les loges maçonniques militaires, héritières de ce même Temple, jusque dans les tumultes de la Révolution Française. Il indique que sous l'historiographie officielle et au grand chose, travaillent des forces occultes, secrètes, dont le rôle politique et social, selon lui, est déterminant.

   L'auteur part de deux postulats, l'un historique, l'autre plus méthodologique.
Postulat historique : l'Armée régulière et permanente, créée en France par Charles VII en 1445, est née de celle, populaire et nationale, levée par Jeanne d'Arc, au sujet de quoi il se fonde sur les Mémoires du pape Pie II. Le corps des officiers, marqué par cette origine, a peu à peu constitué ce véritable quatrième pouvoir, enfin structuré au XVIIe siècle. Malgré les révolutions, les changements de régime, les épurations dont il aurait été l'objet, il s'est maintenu comme tel jusqu'en 1945.
Postulat méthodologique : C'est essentiellement par recoupements entre documents diplomatiques souvent confidentiels auxquels l'auteur a eu accès, mémoires de personnalités décisives (favorables à la Royauté), éléments historiques connus et archives demi-confidentielles que l'auteur reconstitue une telle trame historique. En cela, il ne diffère pas d'une méthode commune d'historien, à ceci près qu'il fait plus confiance aux mémoires issus des milieux maçonniques et des milieux militaires qu'aux autres, biaisant peut-être par là certaines de ses analyses.
   Toutefois, lorsque nous lisons ces lignes, nous avons l'impression de comprendre mieux certains faits, comme la bataille de Verdun ou le rôle de la Cagoule ou de la Synarchie. Ou encore comment la Royauté française a t-elle pu sauver les révolutionnaires américains des futurs États-Unis... Comme tous ces organismes dont le secret est parfois la seule garantie de leur efficacité, ne livrent certainement pas... tous leurs secrets d'une manière aussi évidente que pourrait le faire penser ce livre, il faut parfois manier avec précaution les informations qu'on y recueille...
   A noter que beaucoup d'auteurs s'inspirent de certains de ses chapitres, sans toujours le citer.
   Dans ce blog, nous avons décidé au départ de n'avoir aucune parti pris pour l'origine des sources de réflexions, du moment qu'elles sont clairement établies, dans leurs apports et dans leurs limites. Aussi, nous considérons que la lecture de l'histoire de France selon Pierre ORDIONI peut être utile à tous ceux qui recherchent des informations sur les modalités d'action des pouvoirs militaires.
 
   L'éditeur présente les tomes 1 et 2 de la manière suivante : "Pierre ORDIONI s'est attaché à démontrer l'existence en France pendant cinq siècles d'un quatrième Ordre, distinct des trois Ordres fondamentaux, le Clergé, la Noblesse et le Tiers État, le POUVOIR MILITAIRE et que cet ordre a joué un rôle politique et social, souvent déterminant, dont les historiens n'ont jamais tenu compte. Il part d'un postulat : l'Armée régulière et permanente, levée par Jeanne d'Arc, au sujet de qui, se fondant sur les Mémoires du pape à l'époque, PIE II, il présente une thèse qui rend crédible l'intervention, fulgurante et pourtant décisive, de l'héroïne dans l'histoire de France. Le corps des officiers, marqué par cette origine, a peu à peu constitué un véritable QUATRIÈME POUVOIR, enfin structuré, au milieu du 18e siècle. Malgré les révolutions, les changements de régime, les épurations et les persécutions dont il a été l'objet, il s'est maintenu comme tel jusqu'en 1945.
Voici des thèses entièrement nouvelles, en outre fondées sur une documentation rigoureuse : - importance de la Franc-Maçonnerie militaire ; - Rôle déterminant joué par des officiers, élus de la Noblesse, dans l'avènement de la Révolution en 1789 ; - La lutte sourde et âpre entre les officiers affiliés à la Franc-Maçonnerie militaire puis au carbonarisme, et les Chevaliers de la Foi, de 1809 à 1930 ; - Le comte de Chambord, prétendant des officiers ayant fondé le mouvement social chrétien après la Commune de Paris, contre le prétendant conservateurs orléaniste ; - L'armée machine employée contre l'Église catholique et les mouvements sociaux ; - La guerre de 1914, étudiée uniquement à travers les carnets intimes et les correspondances privées des combattants ; - 1916, le secret de la bataille de Verdun ; -1917, les mutineries ; - La cagoule militaire contre l'infiltration du parti communiste dans l'armée et contre son influence dans la nation ; - Les causes de la défaite de 1940 ; - Rôle de la cagoule militaire dans la Résistance de l'armée ; - Rôle de la Synarchie dans les événements en Afrique du Nord, de 1941 à 1944. Lemaigre-Dubreuil et les américains. Le général Giraud, instrument inconscient de la Synarchie.
Structuré au lendemain de la première révolution américaine (1776-1783), le pouvoir militaire trouve sa déchéance dans la seconde Révolution américaine (1940-1944) avec les découvertes de l'énergie atomique et de l'informatique."
 

 

 
   Pierre ORDIONI, militaire (colonel en Algérie), diplomate, ministre (des Anciens combattants), docteur en droit et docteur ès lettres, s'est surtout consacré à l'étude du jansénisme et du gallicanisme à l'Université de Dijon. Favorable au royalisme, il publie en 1938, la Vocation monarchique de la France avec une préface de Bernard FAY. Auteur également de pièces de théâtre et de romans et d'autres ouvrages historiques dans lesquels il évoque notamment la période algéroise de sa carrière. Comme dans ses Mémoires, publié à titre posthume, il entend faire certaines révélations qui se veulent dérangeantes.

   Pierre ORDIONI, le pouvoir militaire en France, Tome 1 De Charles VII à Charles de Gaulle, Tome 2 De la commune de Paris à la Libération, Éditions Albatros, 1981, 516 et 539 pages.
 
 
Relu le 16 juin 2019
 
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16 octobre 2009 5 16 /10 /octobre /2009 08:10
        Discuter du pouvoir civil et du pouvoir militaire revient à dégager des analyses sociologiques - et politiques souvent - sur deux ordres de conflits :
- Le(s) conflit(s) entre preneurs de décisions civiles et/ou militaires selon qu'ils se situent (ou se représentent) dans une fonction militaire ou civile officielle, juridiquement fixée et socialement approuvée de manière globale ;
- Le(s) conflit(s) entre acteurs présents à l'intérieur de chaque fonction (civile ou militaire), à propos des mêmes prises de décision. En effet, ni les institutions civiles ni les institutions militaires (malgré le discours sur la discipline de corps) ne sont monolithiques, même dans le cadre des dictatures militaires.
       Mais ces problématiques conflictuelles n'intéressent surtout qu'une faible fraction du temps historique et pourrait-on aussi écrire, encore une minorité de l'espace de notre planète. En effet, ce n'est que récemment que dans les esprits, les pouvoirs militaires et les pouvoirs civils doivent être séparés et également récemment qu'une subordination du pouvoir militaire au pouvoir civil doive être la règle. De même, si de manière formelle existe, dans de nombreux pays (d'Afrique et l'Amérique Latine par exemple ou encore la Chine), une séparation constitutionnelle entre ces deux types de pouvoir, souvent dans les faits les compétences demeurent confondues.

       Comme le rappelle Pierre DABEZIES, "le premier roi fut un soldat heureux". Une connivence, voire une confusion entre  le pouvoir et l'armée est d'abord courante. "Tantôt le corps militaire, gardien de la souveraineté, est l'ombre portée du pouvoir, son dernier recours et son bras séculier ; tantôt, disposant de toute la force de l'État, il se pose en concurrent, prêt à abuser de ses armes et à les tourner contre celui qui les lui a confiées. Puissance incoercible que seul le peuple peut parfois égaler, encore que comme le dit LÉNINE, on ne fasse pas "la révolution contre l'armée!"".
          Même constatation chez André CORVISIER : "cedant arma togae (Que les armes le cèdent à la toge), ce précepte cicéronien ne s'applique pas toujours aux sociétés de droit. Par contre, il peut s'appliquer à des sociétés qui placent les valeurs militaires au premier rang, même si pouvoir militaire et pouvoir civil sont, comme dans les monarchies d'Ancien Régime, réunis dans les mêmes mains"
        "En fait, les armes ne céderont à la toge qu'assez tardivement. Sans évoquer les États barbares où le roi est en même temps et surtout chef de guerre (...), les magistratures antiques cumulaient souvent pouvoirs politique et militaire. C'était le cas des stratèges à Athènes du moins au Ve siècle, mais aussi des magistratures curules à Rome (...). Le cursus des magistratures passait par les charges militaires, et les armes ne le cédaient à la toge que sur le territoire de la civitas. L'administration des provinces mêlait les deux pouvoirs. Aux II et IIIe siècles, bien que la garde impériale (prétoriens) impose et assassine les empereurs, la paix romaine est évidemment plus favorable au pouvoir civil qu'au pouvoir militaire. Le souvenir laissé par l'Empire romain fut celui d'un État de droit où prédominait l'élément civil."
Même si cette perception n'était exacte, quant à la réalité des faits, que pour quelques siècles de l'Empire, De manière générale, que ce soit en Orient ou en Occident antiques, la confusion des pouvoirs est la règle. Dans l'épaisseur historique de l'Empire romain, la place prise par l'armée est trop grande pour que l'autorité centrale puisse la contourner. De nombreux historiens situent d'ailleurs la chute de l'Empire romain (d'Occident tout au moins) dans l'absorption du pouvoir civil par les prétoriens divisés qui conduiront celui-ci aux désordres par leurs luttes armées incessantes.
       Les Grandes Invasions, la Féodalité instaurent le règne des pouvoirs militaires ; seuls les grands juristes formés aux enseignements de l'Église (enseignements que celle-ci d'ailleurs ne respecte pas), conseillers des monarchies féodales, renouent avec les grandes traditions juridiques romaines. Pendant la Renaissance, c'est-à-dire pendant la redécouverte de pans entiers de la culture civile gréco-romaine et surtout leur diffusion par l'Imprimerie, les monarchies affirment la prépondérance d'une vision civile de l'exercice de leur pouvoir, dans un jeu complexe avec les pouvoirs religieux. Mais au fond, "l'évolution de la monarchie judiciaire vers une monarchie de plus en plus administrative ne change rien à la place du militaire dans la politique." (André CORVISIER)
    Pour le directeur du Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, c'est la Philosophie des Lumières qui est à l'origine d'une évolution importante des esprits, même parmi les pouvoirs en place. "Dans l'Europe occidentale le souverain cesse de se poser en homme de guerre". Même si les évolutions sont divergentes : si en France et en Angleterre, pays à monarchies consolidées, le nouvel esprit civilise la politique, en Allemagne et en Italie et même en Russie, pays divisés, les monarchies à despotisme éclairé affichent leur caractère militaire.
   "En France, les guerres de la Révolution non seulement remettent le militaire au premier rang de la société, mais rompent la subordination du pouvoir militaire au pouvoir politique. Le gouvernement de Salut Public était une dictature de guerre où le pouvoir politique restait prépondérant. Il n'en est plus de même après le (coup d'État) du 18 Brumaire où les deux pouvoirs sont indissociablement liés au sein d'une dictature militaire. Malgré les efforts faits notamment à la fin du Second Empire, la tradition bonapartiste représente une tendance politique autoritaire à laquelle est souvent attribuée une coloration militariste."
   Les dictatures militaires se sont multipliées à l'époque contemporaine, notamment dans les États issus de la décolonisation de l'Amérique Latine au XIXe siècle et de l'Afrique au XXe siècle.
     Les régimes libéraux du XIXe siècle européen se méfient de l'armée, méfiance qui remonte en Angleterre à la république de GROMWELL et en France au Premier Empire. En France, notamment, les militaires sont mis à l'écart du jeu politique, et privés du droit de vote du Second Empire à 1945.
L'armée, en France, est supposée être une institution d'exécution des ordres du pouvoir civil et ce n'est qu'au moment de certaines crises politiques que certaines fractions d'entre elles revendiquent une action directement politique. Dans l'Union Européenne d'aujourd'hui, le pouvoir militaire est considéré, même s'il existe de fortes variantes (situation de la Grèce par exemple), comme complètement subordonné au pouvoir civil. Ce n'est que sous forme de groupes de pressions que certaines parties de l'armée, du reste confinés souvent dans les milieux proches de la haute hiérarchie militaire, tentent d'infléchir les choix du pouvoir civil, sous forme d'impératifs d'ordre économique ou sous forme d'expertises en matière de stratégie militaire.

        La situation varie beaucoup d'une société à l'autre, même en Europe de l'Union Européenne, même si l'unification exerce une pression à l'uniformisation des manières de penser les relations entre pouvoir militaire et pouvoir civil.
Klaus-Jurgen MÜLLER pense par exemple, dans une approche comparative sur la situation du pouvoir militaire  au XXe siècle en France et en Allemagne, que "Des deux côtés du Rhin, le militaire s'est immiscé dans la politique ou il y a été impliqué, toujours avec des conséquences fatales. Dans les deux pays, les soldats ont traversé de profonds conflits de loyautés et de dure crise de légitimité. Autant en France qu'en Allemagne, des militaires se sont insurgés contre l'ordre établi, voire ont tenté un coup d'État. Quelques uns ont même commis des assassinats politiques." Il expose quatre thèses sur ces relations entre pouvoirs militaire et civil, et dans la quatrième, il insiste fortement sur l'anticommunisme toujours présent dans les deux armées nationales.

        En France, les analyses font souvent ressortir deux moments forts de conflits entre institution militaire et pouvoirs civils : pendant les années du gouvernement de Vichy (1940-1944) et pendant la guerre d'Algérie, avec surtout le putsch manqué d'Avril 1961.
   Mais aujourd'hui encore, l'élite militaire française réclame toujours une place dans le processus décisionnel des programmations militaires et des budgets de la défense, même si elle n'intervient plus ou presque plus du tout dans les questions purement civiles. On ne note plus d'interventions, courantes encore avant la Seconde Guerre Mondiale, en faveur de telle ou telle orientation politique générale. Le capitaine de corvette SAUCEDE, de la marine nationale française, dans un journal spécialisé relevant du Ministère de la défense, pose en 2007 la question de cette place : "Peut-on honnêtement dire aujourd'hui que les militaires français soient marginalisés dans la prise de décision politico-militaire, qu'ils n'aient pas accès aux responsables politiques et qu'ils ne puissent se faire entendre d'eux?" Il répond que dans les crises récentes (éclatement de l'ex Yougoslavie, Guerre du Golfe..), "Dès lors, tous deux engagés (les instances militaires et les instances politiques, au plus haut niveau) dans ce qu'il est convenu d'appeler la gestion de crises, ils sont appris à travailler ensemble dans un climat de confiance réciproque. La relation des militaires aux politiques est ainsi devenue de plus en plus directe et décomplexée : les officiers généraux sont désormais habitués à traiter directement avec l'autorité politique pour lui présenter ses scénarios et recueillir son approbation sur les modes d'action proposés. Rarement en Europe, à l'exception du Royaume-Uni, les militaires ont accès aux responsables politiques comme nous l'avons aujourd'hui en France."
Il y met tout de même un bémol : "Le temps des crises profondes entre le militaire et le politique semble aujourd'hui révolu. Les pages douloureuses de l'affaire DREYFUS, des fiches du général ANDRE ou de l'Organisation Armée Secrète (OAS) sont bien tournées. Le principe cicéronien "Cedant arma togae" n'est pas remis en question par les officiers français. Toutefois, sans parler de défiance, on peut mentionner qu'un certain climat d'incompréhension subsiste parfois. Il est très probablement consubstantiel de la relation entre ces deux porteurs d'autorité que sont le politique et le militaire. La dissemblance entre ces deux mondes est toujours d'actualité. Quelquefois, le politique tient encore l'officier pour peu maniable, étroit d'esprit et sans vision stratégique générale. De plus, l'inconscient de l'homme politique et de l'opinion publique est toujours peuplé d'images historiques défavorables à l'armée française (...)".

   Dans Voyage aux sources de la guerre, Alain JOXE analyse des aspects du commandement de l'armée qui renvoient à la fois à la structure de la société des combattants et à la conduite des opérations militaires sur le terrain.
    Le sociologue de la défense distingue plusieurs types de commandements militaires étant donné que "le commandement militaire, comme acte, l'imperium en exercice, est un pouvoir absolu mais consenti : c'est un pouvoir politique. Il ne dérive pas en effet de la puissance de feu supérieure du commandement par rapport à la troupe." Le type de commandement est toujours relié à un type de recrutement et à un type d'incorporation.
Ainsi Alain JOXE relève "le premier cas de figure, celui des commandements naturels (qui) concernent tous les systèmes de recrutement et de loyautés issus des sociétés dites "tribales", "gentilices" ou "féodales". Mais c'est aussi le cas dans les systèmes impériaux unitaires en décomposition, où l'on voit ressurgir la prééminence des solidarités traditionnelles.
Le deuxième cas qui suppose atteinte une définition abstraite, uniforme et homogène de la citoyenneté et de l'État, s'illustre dans les sociétés politiques "hoplitiques" de l'Antiquité, en Grèce, à Rome, après la guerre de Cent Ans de nouveau, une fois dépassée la pulvérisation locale des fonctions de défense du haut Moyen Age en Occident (mais le système romain se continue à Byzance, notamment à partir de la "réforme thématique" qui reconstitue une citoyenneté hoplitique organisée à l'échelle de l'Empire)."
     Toute l'organisation de l'armée est tendue vers la bataille : "La bataille est à la fois un événement, une société, une situation "passionnelle", un mythe. C'est un "événement", c'est-à-dire qu'elle se situe dans le temps court. Pourtant elle marque la longue durée (...). Une société : c'est un résumé de la société civile se projetant sur le champ de bataille à la suite d'une distillation fractionnée qui permet de recueillir, dans la société civile, les personnes aptes à transformer leur violence sociétale en violence politique. Enfin la fusion au combat des unités des deux camps dans un rapport réciproque de menace et de peur avec une série d'unités adverses, constitue la bataille en une société provisoire."
       Quand on passe de la bataille civique grecque à la bataille impériale de la conquête d'Alexandre Le Grand ou romaine, le changement d'échelle affecte la nature du commandement et les bénéfices que peuvent recevoir des victoires les chefs d'armée.
"Les ordres de bataille changent de nature. Ils ne représentent plus l'agglomérat des recrutements de classes en représentation de la concorde, mais l'agglomérat des recrutements par nations en représentation de l'Empire. Les modules d'incorporation par classes sur le champ de bataille hoplitique étaient aussi les modules opérationnels, la cavalerie noble, aux ailes les hoplites paysans aidés au centre, les plus jeunes à l'avant, les péliastres des classes populaires pauvres, en voltigeurs. Au contraire, des modules d'incorporation hétéroclite par nations s'agglomèrent sur le champ de bataille impérial en même temps que des modules d'incorporation de classes, et l'ordre de bataille impérial projette sur l'ennemi une société plus complexe aux ressorts moraux et hétérogènes, qu'un combattant ne peut finalement attribuer qu'au commandant en chef et non plus à la société politique, son éventuelle victoire. Cette importance du commandement restaure de la simplicité dans la complexité combinatoire du champ de bataille devenue excessive et elle explique aussi comment les géométries de la peur et les effets de panique se propagent presque de la même manière que sur l'espace homogène d'une phalange citadine."
      La légion romaine constitue, de par l'épaisseur historique de l'Empire Romain, un bon "objet" d'analyse des pouvoirs civils et militaires, et nombre d'auteurs (MACHIAVEL par exemple) s'en inspireront. Alain JOXE parle carrément de "Légion-religion". "En résumé, alors qu'en Grèce, on n'avait connu qu'une série de tentatives incomplètes, de combinaisons boiteuses associant des critères militaires sociaux et économiques hétérogènes, la légion combine d'emblée trois types de relations sociales militarisées : c'est une démocratie militaire barbare, c'est une phèbe "asiatique" capable de "corvées d'État", c'est une phalange hoplitique "héllénique" de propriétaires libres." En ce qui concerne les activités civiles de notre point de vue moderne effectuées par l'armée, et qui déterminent en partie le pouvoir politique que les militaires peuvent détenir, la légion possède une capacité de grands travaux collectifs (routes, ponts, déboisements, irrigation), guidée par des magistratures civiles patriciennes, partie intégrante de la discipline militaire.
"La légion n'est pas seulement un outil des citoyens romains, mais une usine à citoyens romains, et ce caractère qui s'est confirmé par des adaptations successives et des transformations radicales à la mesure du changement d'échelle des conquêtes, trouve son origine, sans doute, dès l'apparition du système au Ve siècle.
  
   L'exemple de la légion fournit bien un modèle de système de formation, d'incorporation et de commandement militaires qui lie en une cohérence redoutable, dans la durée, impératifs de guerre et perpétuation de structures sociales. Cet exemple montre comment ces pouvoirs militaire et civil se livrent souvent à une rivalité  - feutrée dans les temps de paix, féroce dans les temps de crise et de guerre. Ils se la livrent au sommet, pourrions-nous écrire, mais aussi parce qu'ils reposent sur des rôles sociaux présents tout au long des hiérarchies, lesquels se retrouvent dans le fonctionnement de l'économie ou d'autres secteurs de la société.
   Par ailleurs, la position du soldat de base dans l'institution militaire possède un poids différent suivant son statut dans la société civile. Qu'il soit conscrit, volontaire, dans un temps court ou dans un temps long de service, qu'il possède certains droits et pas d'autres, le soldat de base, la base de la pyramide militaire, a lui aussi une part plus ou moins importante du pouvoir militaire en quelque sorte. Non pas dans les règlements de disciplines militaires, on s'en doute, mais tout simplement parce que le but de sa présence est bien le combat. Et dans ce combat ,qui peut se dérouler dans une guerre civile larvée ou dans une guerre interétatique, et où c'est sa vie et sa mort qui est en jeu, c'est la réaction du soldat, des soldats qui importe le plus. On voit bien par là quelques éléments des grands débats sur le service militaire et sur le volontariat qui traversent de manières périodiques et répétées nos sociétés occidentales.




 André CORVISIER, article Condition militaire, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. Pierre DABEZIES, article Armée (pouvoir et société), Encyclopedia Universalis, 2004. Klaus-Jurgen MÜLLER, Militaires et pouvoir en France et en Allemagne au XXème siècle : quelques réflexions sur une approche comparative, Cahiers du Centre d'Études et d'Histoire de la Défense, Ministère de la défense, n°26, 2006. Capitaine de corvette SAUCEDE, Marine nationale, 2007. Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF collection Pratiques Théoriques, 1991.

                                                                                          STRATEGUS
 
Relu le 19 juin 2019
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15 octobre 2009 4 15 /10 /octobre /2009 09:23
      Le gros livre de Michel GRAULICH, directeur d'études en sciences religieuses à l'Ecole pratique des Hautes Etudes, constitue une somme sur la civilisation aztèque dont nous aimerions avoir l'équivalent dans bien d'autres domaines. Il aborde absolument tous les aspects du sacrifice humain dans cette Amérique précolombienne, reprenant nombre d'études parcellaires faites avant lui sur cette question, et revenant aux sources écrites que nous possédons.
      Cette pratique du sacrifice humain qui s'étale de 1 400 avant J.C. jusqu'à l'arrivée des Conquistadores espagnols a suscité déjà de nombreux commentaires, mais jusque là jamais nous n'avions eu entre les mains une telle masse d'information, non seulement restituées mais analysées.
"C'est donc au sacrifice humain aztèque, à la mise à mort d'êtres humains dans le cadre de la communication avec le surhumain qu'est consacrée cette étude. Nous essayons de le décrire dans sa totalité et de le comprendre. Comprendre non pas les raisons profondes pour lesquelles les Aztèques y procédaient - la réponse la plus vraie est évidemment qu'ils la faisaient parce que c'était l'habitude, parce que dès l'enfance ils l'avaient vu et appris, parce que cela se faisait en Méso-Amérique depuis des générations, des siècles, des millénaires même -, mais la façon dont ils le pensaient, se l'expliquaient à eux-mêmes et se le justifiaient, et le cas échéant comment leurs interprétations ont pu évoluer. Nous tenterons aussi de voir si les civilisations méso-américaines présentaient une quelconque spécificité qui expliquerait ce développement extraordinaire des sacrifices humains et leur nombre croissant sous les derniers souverains de l'Empire Aztèque."
       En passant en revue les explications antérieures, l'auteur n'a pas de prédilections particulières sur les liens entre guerres et sacrifices humains (non prédominants selon lui sauf dans le cadre de la guerre fleurie), Toutefois, nous lisons bien  par exemple dans le chapitre consacré aux "acteurs du drame", avec l'expansion de l'Empire aztèque, que ce sont de plus en plus des guerriers, après les esclaves dans un premier temps (les esclaves eux-mêmes provenant en partie des guerres), qui sont la majeure partie des sacrifiés.
      Dans sa conclusion, bizarrement placée par l'éditeur après les notes et la bibliographie, Michel GRAULICH considère cet "acte social total" qui concerne tout le monde dans la cité, non seulement comme un acte guidé par les mythes, par la représentation que s'en font ces hommes et ces femmes, mais aussi comme un acte de vengeance.
"Ce sont surtout les mises à mort massives de prisonniers de guerre qui montrent que les sacrifices humains sont aussi des meurtres inspirés par la vengeance, des meurtres dont la population toute entière, qui y assiste fascinée, est en fait complice, ce qui doit renforcer son sentiment d'appartenance au groupe et souder davantage la communauté. A cet égard, il convient de revenir sur une question (...) : existe t-il une ou des particularités de la civilisation aztèque qui rendent compte (du sacrifice humain) chez les aztèques?" L'auteur répond qu'il "est possible que le massacre rituel d'ennemis en grand nombre et provenant d'horizons très variés, en présence de et avec la participation de la population toute entière, ait aussi visé à souder ensemble ces complices et à les décourager de partir ailleurs, chez l'ennemi." "Mais les fêtes, les sacrifices et les offrandes, les somptueux banquets, la quête du prestige ici-bas et de survie dans l'au-delà, tout cela existe encore, dans ce qui était la Méso-Amérique, même si les modalités, les lieux, les destinataires ont changé. Les églises ont remplacé les temples, souvent littéralement, Dieu et ses saints se sont plus ou moins substitués aux divinités païennes, mais nombre de structures sociales et de comportement ont subsisté..." Le sacrifice humain, en accumulant les significations, écrit encore l'auteur, "peut effectivement être regardé comme le plus pathétique effort de l'homme pour se donner l'impression de contrôler ce qui l'environne, voire le monde ou l'univers tout entier."
     Pour qui veut avoir une idée précise, à partir des sources du sacrifice humain chez les Aztèques, la lecture de ce livre est indispensable. Il constitue à ce jour la plus importante somme sur la question.
 
   L'éditeur présente l'ouvrage de la manière suivante : "Nulle part le sacrifice humain officiel, organisé par l'État, n'a été plus répandu que dans l'ancien Mexique. Les Aztèques eux-mêmes se vantent d'avoir immolé en trois ou quatre jours quelque 80 400 guerriers pour l'inauguration de leur Grand Temple en 1487. Cette pratique, qui nous parait barbare, mais que toute une tradition tente de minimiser ou de justifier, reste particulièrement difficile à comprendre. On dit parfois que le XXe siècle a vu bien pis avec ses génocides, mais le fait de sacrifier des ennemis n'empêchait nullement les Aztèques d'exterminer en plus des cités entières. Il est vrai aussi bien d'autres civilisations ont immolé des hommes aux dieux, mais elles ont en général fini par passer au sacrifice animal ou même, comme le christianisme, au sacrifice non sanglant. Comment comprendre alors le cas des Aztèques? Pourquoi ces mises à mort nombreuses, variées et raffinées? Pourquoi cette implication de la société toute entière, les rois, les nobles et les prêtres, les sacrifiants - seigneurs, guerriers victorieux, riches marchands ou artisans -, et enfin l'ensemble des habitants, sans compter ceux d'autres cités parfois contraints, sous peine de mort, d'assister aux cérémonies? Les victimes sont présentées à la population qui les adopte et reste en contact avec elles. certains incarnent l'une ou l'autre divinité et se promènent pendant des jours dans la ville. Lorsqu'on les immole et les mange, c'est la divinité même qui meurt et renaît à travers elles. Ceux qui les offrent, les sacrifiants, les accompagnent depuis la capture ou l'achat jusqu'à la mise à mort, lorsqu'ils les conduisent au pied du temple ou de la pierre de sacrifice. Connus et visibles du début jusqu'à la fin, ils organisent les banquets finaux durant lesquels on mange l'homme-dieu, ils en conservent les reliques et gagnent du prestige, des richesses et des chances de survie dans l'au-delà. L'ampleur de la cérémonie glorifie la cité et écrase  les rivaux invités à y participer. Mais les mises à mort massives de prisonniers de guerre sont aussi des meurtres inspirés par la vengeance, des meurtres dont ceux qui y assistent fascinés sont en fait complices, ce qui doit accroître le sentiment d'appartenance au groupe et renforcer sa cohésion."
 
   Claude-François BAUDEZ, dans le Journal de la société des américanistes (2005, n°91-1) rend compte du livre : "...Dans cette nouvelle étude, Michel Graulich confirme ses qualités d'historien. Il ne néglige aucune source, qu'elle soit écrite ou peinte, autochtone ou espagnole ; quand il y a lieu, il fait appel à l'archéologie et à l'iconographie. Les sources sont dûment critiquées, et les informations évaluées, en cas de divergences ou de contradictions. Lacunes et silences ne sont pas occultés, et toute donnée est référencée. le lecteur en tire la rare et précieuse impression que tout ce qui concerne le sujet se trouve dans ce livre et que, disposant de toutes les données et de leurs références, il a en main tout ce qui lui est nécessaire pour évaluer et, en fin de compte, accepter ou refuser les interprétations proposées. (...) Contrairement à la majorité de ses prédécesseurs qui ont favorisé l'une ou l'autre des interprétations du sacrifice humain, soit comme paiement d'une dette, soit comme production d'énergie cosmique, Graulich insiste sur la multiplicité des significations et des destinations. Le sacrifice humain est avant tout une offrande, un don d'êtres vivants qui ne peuvent être "donnés" que mis à mort. Ce don peut avoir pour fonction d'avouer son infériorité, de s'humilier devant la divinité ; ce peut-être aussi une expiation, le paiement de la dette contractée à l'égard des dieux dès l'instant que l'on respire ; un investissement pour se concilier les bonnes grâces des divinités, qui peut aller jusqu'à les obliger en une sorte de potlatch. (...) Les remarques qui précèdent concernent les points que nous avons trouvés les plus intéressants, mais n'épuisent pas, loin de là, la richesse et la complexité de l'ouvrage. Celui-ci ne peut non plus être considéré comme définitif et certains aspects du sacrifice humain aztèque mériteraient d'être approfondis. Ainsi le comparer avec le sacrifice dans d'autres cultures mésoaméricaines, comme la maya classique ou la zapotèque, pourrait s'avérer fructueux ; on a montré, par exemple, que l'assimilation du vainqueur et de sa victime, ainsi que l'équivalence de l'auto-sacrifice et du sacrifice des autres, étaient des notions en cours chez les Mayas de la période classique, bien avant les sacrifices massifs du Postclassique. Comment les Aztèques abordaient-ils le problème de la douleur dans le sacrifice? (...) On est frappé en lisant le livre de Graulich par la fréquence de sacrifices déguisés en autre chose, en châtiment, en combat, en chasse, etc. En dehors du fait que ces travestissements sont justifiés par le mythe, à quoi correspond cette intention de sacrifier sous d'autres prétextes? (...) Un dernier problème, qui mériterait un examen approfondi, est celui des rapports entre jeu de balle et sacrifice humain. (...) Nous finirons par une critique destinée à l'éditeur et non à l'auteur qui n'y est certainement pour rien. Elle concerne l'organisation étrange de la fin du volume (...). Souhaitons que ces défauts soient corrigés dans les prochaines éditions que cet excellent livre, indispensable au mexicaniste comme à l'historien des religions, ne devrait pas manquer d'avoir.
 

 

 
    Michel GRAULICH (né en 1944), chercheur en histoire de l'art et des religions de l'Amérique précolombienne, participant au comité de rédaction de la revue mexicaine Cuicuilco, est l'auteur d'autres ouvrages : Mythes et rituels du Mexique ancien préhispanique (Académie royale de Belgique, 1987) ; L'art précolombien. La Mésoamérique (Flammarion, 1992) ; L'art précolombien. Les Andes (Flammarion, 1992) ; Montezuma ou l'apogée et la chute de l'empire aztèque (Fayard, 1994). Ce professeur, qui a fait carrière à l'Université Libre de Bruxelles, et qui fut directeur d'études à la Ve section des sciences religieuse de l'École Pratique des Hautes Études de la Sorbonne, produit aussi quelques thèses iconoclastes qui provoquent la polémique dans les milieux mésoaméricains : dans son ouvrage Mythes et rituels du Mexique ancien préhispanique, il propose l'hypothèse d'un retard volontaire du calendrier original des vingtaines et propose de rectifier une datation ; dans la biographie du tlatoani Moctezuma II, il propose que ce dernier aurait cherché à lutter contre l'envahisseur espagnol....
   
Michel GRAULICH, Le sacrifice humain chez les Aztèques, Éditions Fayard, 2005, 415 pages.
 
 
Complété le 8 octobre 2012. Relu le 21 juin 2019
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14 octobre 2009 3 14 /10 /octobre /2009 12:27
             Avec pour sous-titre Essai de dromologie, ce petit livre de 1977 de l'architecte et essayiste marxisant français Paul VIRILIO (né en 1932) est un de ces ouvrages novateurs, a priori difficile à lire (en tout cas comme un roman...), foisonnant, ouvrant des voies de réflexions nouvelles ou peu usitées, aux idées directrices multiples, qui peuvent marquer tous ceux qui veulent réfléchir aux questions de défense au sens large. Écrit dans un style qui veut forcer à réfléchir précisément, il fait appel à de nombreux faits historiques, touchant à la fois la constitution des villes (depuis le Moyen-Age et même avant), les mouvements populaires de rues, les évolutions techniques touchant à la mobilité (explosion de la circulation automobile entre autres),  les relations entre évolution technique et prise de décision politique, la manipulation psychologique des menaces, bref tout ce qui a trait ce que l'on appelle communément l'accélération de l'histoire.
   "La vitesse, c'est la vieillesse du monde... emportés par sa violence, nous n'allons nulle part, nous nous contentons de partir et de nous départir du vif au profit du vide de la rapidité. Après avoir longtemps signifié la suppression des distances, la négation de l'espace, la vitesse équivaut soudain à l'anéantissement du Temps : c'est l'état d'urgence. En fait, la course surgit de l'histoire comme une sublimation de la chasse, son accélération achève l'extermination, la vitesse devient à la fois un destin et une destination. Chasseur, éleveur, marin, pirate et chevalier, conducteur de char, automobiliste, nous sommes tous les soldats inconnus de la dictature du mouvement... Nous l'avions semble t-il oublié, à côté de la richesse et de son accumulation, il y a la vitesse et son accélération, sans lesquelles, centralisation et capitalisme auraient été impossibles."

      En quatre chapitres aux informations et déductions très serrées, La révolution dromocratique, Le progrès dromologique, la société dromocratique, L'état d'urgence, l'ouvrage, tout en datant parfois (à propos du conflit Est-Ouest, par exemple) est en quelque sorte fondateur d'une manière de penser les évolutions historiques, même si ces néologismes un peu forcés n'ont pas connus de destinée très longue. Derrière eux, se situe également une tentative de penser réellement, concrètement les mouvements de l'urbanisation.

       La révolution dromocratique pose en deux parties l'articulation entre le droit à la rue, à la route et le droit de l'État.
D'emblée, l'auteur s'inscrit dans la perspective des révolutions et des révoltes populaires : "La masse n'est pas un peuple, une société, mais la multitude des passants, le contingent révolutionnaire n'atteint pas sa forme idéale sur les lieux de la production mais dans la rue, quand il cesse pour un temps d'être relais technique de la machine et devient lui-même moteur (machine d'assaut), c'est-à-dire producteur de vitesse." "Il y a tout au long de l'histoire, une errance révolutionnaire non dite, l'organisation d'un premier transport en commun qui est pourtant la révolution même. Aussi, la vieille conviction que "toute révolution se fait en ville", vient de la ville, l'expression "dictature de la commune de Paris", utilisée dès les événements de 1789 ne devraient pas tant suggérer la classique opposition ville/campagne que l'opposition station/circulation". Au passage, nous pouvons comprendre l'origine de son néologisme : "Dromomanes : Nom donné aux déserteurs, sous l'Ancien Régime et en psychiatrie à la manie déambulatoire."
  "L'utopie socialiste du XIXe siècle comme l'utopie démocratique de l'agora antique ont littéralement été ensevelies sous le vaste chantier de la construction urbaine, occultant l'aspect anthropologique fondamental de la révolution, de la prolétarisation : le phénomène migratoire." "La cité neuve avec sa richesse, ses aménagements techniques inédits, ses universités et ses musées, ses magasins et ses fêtes permanentes, son confort, son savoir et sa sécurité, semblait un point fixe idéal où venait s'achever un pénible voyage, une ultime débarcadère de la migration des masses et de leurs espérances après une traversée périlleuse, si bien qu'on a confondu jusqu'à ces dernières années urbain et urbanité, qu'on a pris pour un lieu d'échanges sociaux et culturels ce qui n'était qu'un échangeur routier ou ferroviaire, on a pris un carrefour pour la voie du socialisme."
Paul VIRILIO use (et parfois abuse) de ce genre de raccourci de la pensée, et heureusement qu'une certaine redondance permet d'expliciter celui-ci. Après s'être étendu sur les conditions de la domestication (en reprenant la définition de Geoffory SAINT-HILAIRE : domestiquer un animal, c'est l'habituer à vivre et à se reproduire dans les demeures des hommes ou auprès d'elle) et sur la formation militaire première des emplacements des villes, l'urbaniste se livre à une critique d'un aspect de la vulgate marxiste : "Le pouvoir politique de l'État n'est donc que secondairement "le pouvoir organisé d'une classe pour l'oppression d'une autre", plus matériellement, il est polis, police, c'est-à-dire voirie et ceci dans la mesure où, depuis l'aube de la révolution bourgeoise, le discours politique n'est qu'une série de prises en charge plus ou moins conscientes de la vieille poliorcétique communale, confondant l'ordre social avec le contrôle de la circulation (des personnes, des marchandises) et la révolution, l'émeute avec l'embouteillage, le stationnement illicite, le carambolage, la collision." C'est en fonction de ce contrôle de la circulation, qui est aussi contrôle de la population, que Paul VIRILIO développe une série de rapprochements entre urbanisme, contrôle social et dynamisme des révolutions, obligeant à remettre en cause nombre de lieux communs. "89 prétendait être une révolte contre l'assujettissement, c'est-à-dire la contrainte à l'immobilité symbolisée par l'ancien servage féodal qui subsistait d'ailleurs encore (...), révolte contre l'astreinte à résidence et l'enfermement arbitraire. Mais nul ne supposait encore que la "conquête de la liberté d'aller et venir" de 1793 c'est l'instauration d'une première dictature du mouvement remplaçant subtilement la liberté de mouvement des premiers jours de la révolution."

         Le progrès dromologique, chapitre également divisé en deux parties, aborde le droit à l'espace, non dans ses aspects juridiques, mais plutôt concrets et sur le long terme, ainsi que la "guerre pratique".
   Pensant surtout à l'évolution de la stratégie maritime,qui fait du droit de la mer, une "nouvelle catégorie du droit politique" l'auteur insiste sur le fait que "Nous n'avons pas encore assez perçu dans l'Histoire de l'Occident le moment où s'est opéré ce transfert du vitalisme naturel de l'élément marin (cette facilité à y soulever, à y déplacer, à y faire glisser des engins pesants) à un vitalisme technologique inévitable, ce moment de l'histoire où le corps de transport technique va sortir de la mer comme le corps vivant inachevé de l'évolutionnisme, quittant en rampant son milieu originel et devant amphibie ; la vitesse en tant qu'idée pure et sans contenu naît de la mer comme Aphrodite et lorsque MARINETTI (dans Manifeste du futurisme) s'écrie que l'univers s'est enrichi d'une beauté nouvelle, la beauté de la vitesse, et oppose la voiture de course à la Victoire de Samothrace, il oublie qu'il s'agit en réalité d'une même esthétique, celle de l'engin de transport ; l'accouplement de la femme ailée et du vaisseau de guerre antique comme l'accouplement de MARINETTI le fasciste et de son bolide routier dont il tient le volant "tige idéale qui traverse la terre" ressortent de cet évolutionnisme technologique dont la réalisation est plus évidente que celle du monde vivant, le droit à la mer crée le droit à la route des Etats modernes devenant par là des Etats totalitaires." (Nous avons bien entendons remarqué que la vitesse seule permet de parcourir tout le territoire et toutes les âmes pour qu'un tel pouvoir puisse être opérationnel, en vrai, et non seulement dans les représentations, dans l'élasticité dans l'application des lois édictées, élasticité permise auparavant par l'éloignement des centres du pouvoir).
     Dans La guerre pratique, nous lisons notamment que la vitesse est l'espérance de l'Occident : la voiture blindée "n'est pas seulement auto-mobile mais aussi projectile et lanceur en attendant d'être émetteur-radio, elle projette et se projette (...)." Par là, il rejoint de nombreux auteurs de stratégie qui mettent en avant la mobilité comme facteur décisif des victoires militaire. Ce que permettent ces "automobiles d'assaut" qui bouleversent les anciennes notions de durée et d'espace.

        La société dromocratique, commence sur les "corps incapables", c'est-à-dire sur l'absence d'efficacité des soldats dépourvus de véhicules mécaniques mobiles dans les assauts sur les champs de bataille, se poursuit avec l'"arraisonnement des véhicules métaboliques" (comprendre que l'essentiel est l'accélération de l'efficacité et la rapidité de l'assaut) et sur "la fin du prolétariat".
   "De toute évidence, il y a eu coïncidence mais il n'y a pas convergence entre le progrès dromologique et ce qu'il est convenu d'appeler le progrès humain et social. Le déroulement peut se résumer ainsi : - Une société sans véhicule technologique, où la femme joue le rôle de l'épouse logistique, mère de la guerre et du camion  ;
- L'arraisonnement indistinct des corps sans âme en tant que véhicules métaboliques ;
- L'empire de la vitesse et des véhicules technologiques ;
- Concurrence puis défaite du véhicule métabolique devant le véhicule technologique terrestre ;
- Fin de la dictature du prolétariat et fin de l'Histoire dans la guerre du Temps."
    Il y a ensuite tout un développement qui permet de saisir que la vitesse vient chronologiquement de progrès de la guerre. Les références abondantes de l'auteur aux problématiques de militarisation à l'oeuvre juste avant la Seconde Guerre mondiale dans les pays nazi et fascistes, débordant le cadre des armées pour pénétrer entre autre le monde du travail, veulent montrer que quand nous pensons vitesse, nous pensons une vitesse qui est d'abord expérimentée et mise à l'oeuvre pour la guerre. Les raccourcis de l'auteur sont manifestement voulus pour en montrer les implications directes...et rapides.
    Dans la dernière partie de ce chapitre, "Une sécurité consommée", Paul VIRILIO nous entretient sur le fait que "La révolution va plus vite que le peuple", avec toute l'angoisse que cela peut supposer pour les hommes. "Comment une telle chose est-t-elle possible? Simplement parce qu'en fin de compte les prétendues révolutions de l'Occident n'ont jamais été le fait du peuple, mais celui de l'institution militaire." Le besoin de sécurité est manipulé, et dans cette dynamique qui donne le tournis, même aux sociologues qui cherchent à l'analyser, la défense nationale devient l'affaire de tous et tout le temps...  Le peuple se met à consommer de la sécurité, comme il consomme du frigidaire et de l'automobile, dans une fuite en avant accélérée.

       Le dernier chapitre, L'état d'urgence, écrit rappelons-le dans une période d'affrontements Est-Ouest, veut montrer que toute cette évolution trouve son aboutissement dans la stratégie nucléaire. Lire ces lignes en 2009, alors que s'est éloignée dans les esprits la menace d'anéantissement global, entraîne la question : qu'est-ce qui a changé depuis?
En effet au-delà des références à une situation précise, l'auteur continue de nous interpeller : "De l'état de siège des guerres de l'espace à l'état d'urgence de la guerre du temps, il n'aura fallu finalement attendre que quelques décennies pendant lesquelles l'ère politique de l'homme d'État aura disparu au profit de celle, apolitique, de l'appareil d'État. Devant l'achèvement d'un tel régime, il convient de s'interroger sur ce qui est bien plus qu'un phénomène temporel. En cette fin de siècle, le temps du monde fini s'achève et nous vivons les prémices d'une paradoxale miniaturisation de l'action que d'autres préfèrent baptiser automation."  Dans le monde d'Internet dans lequel nous vivons, son livre donne encore à penser. A la vitesse avec laquelle le monde évolue, quelle marge existe t-il aux hommes pour agir?

Paul VIRILIO, Vitesse et Politique, Editions Galilée, 1977, 151 pages.
 
 
Relu le 23 juin 2019








           
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12 octobre 2009 1 12 /10 /octobre /2009 13:34
          Dans l'écheveau des coopérations et des conflits entre individus, entre groupes, entre classes sociales, la question du degré de violence, de contrainte... occupe de nombreuses fonctions sociales.
Dans nos sociétés policées, la police et l'armée  et, plus loin et plus largement, les institutions judiciaires constituent des organes de maintien d'un ordre social, conçu (en tout cas dans l'ordre des idées) comme profitable à tous. Nous oublions facilement que, considérant l'ensemble des sociétés humaines, ce n'est pas la règle toujours et partout.   
        Que ce soit dans l'économie (rapines ou échanges "équilibrés") ou dans d'autres activités humaines (éducation, sexualité, loisirs...) de tout temps, des règles, des règlements plus ou moins intériorisés par les individus existent de façon plus ou moins stables. L'histoire humaine est remplie de révoltes et de révolutions et cela doit nous rappeler que la notion d'ordre social demeure toute relative.
      Plus encore, et même de nos jours, les groupes sociaux comme les États se donnent des objectifs d'ordre ou/et de désordre selon leurs intérêts propres ou de la représentation qu'ils s'en font, dans divers moments et/ou dans divers endroits du monde. Nous associons la défense un peu trop à la chose militaire, or une véritable sociologie de défense ne se limite pas à une sociologie militaire, à une sociologie d'organes spécialisés. Elle englobe toutes les stratégies des groupes sociaux qui ont quelque chose à défendre ou à conquérir.
      Bien entendu, les premiers actes qui appellent notre attention sont les actes de violence et souvent les gens d'armes s'attribuent ou se voient attribuer une fonction d'exercice de la violence. In extenso, le groupe armé n'est pas forcément un groupe bien hiérarchisé : réfléchir sur l'ordre et le désordre social, c'est en fin de compte aussi réfléchir sur les méthodes employées pour les établir ou les maintenir, sur les conséquences de leur emploi sur la nature des sociétés, sur les motivations et sur les comportements de ces porteurs d'outil de contrainte.

       Michel FOUCAULT, dans son ouvrage sur la naissance de la prison, écrit à propos des modalités de l'ordre social, des rites primitifs et des institutions judiciaires : "Que la faute et la punition communiquent entre elles et se lient dans la forme de l'atrocité (il discute des méthodes employées dès le moyen-Age jusqu'à l'aube des Temps Modernes), ce n'était pas la conséquence d'une loi de talion obscurément admise. C'était l'effet, dans les rites primitifs, d'une certaine mécanique du pouvoir : d'un pouvoir qui non seulement ne se cache pas de s'exercer directement sur les corps, mais s'exalte et se renforce de ses manifestations physiques ; d'un pouvoir qui s'affirme comme pouvoir armé, et dont les fonctions d'ordre ne sont pas entièrement dégagées des fonctions de guerre ; d'un pouvoir qui fait valoir les règles et les obligations comme les liens personnels dont la rupture constitue une offense et appelle une vengeance ; d'un pouvoir pour qui la désobéissance est un acte d'hostilité, un début de soulèvement qui n'est pas dans son principe très différent de la guerre civile ; d'un pouvoir qui n'a pas à démontrer pourquoi il applique ses lois, mais à montrer qui sont ses ennemis, et quel déchaînement de force les menace ; d'un pouvoir qui, à défaut d'une surveillance ininterrompue, cherche le renouvellement de son effet, dans l'éclat de ses manifestations singulières ; d'un pouvoir qui se retrempe de faire éclater rituellement sa réalité de surpouvoir."

       Par ailleurs, Alain JOXE, plaidant pour une théorie du désordre, écrit dans son Voyage aux sources de la guerre : " S'il existait une théorie du désordre social, elle obligerait à considérer de près, et à différentes échelles de désorganisation plutôt que d'organisation, l'articulation de la violence avec l'économie. Elle devrait rendre compte de cette articulation, non seulement au niveau macro-historique de la divergence Est-Ouest (Ces lignes furent écrites en 1991), de Perry ANDERSON (professeur à l'Université de Californie de Los Angeles), ou au niveau macro-stratégique du Global Reach et de son coût global, de (George) MODELSKI (de l'Université de Washington) et (William) THOMPSON, non seulement au niveau méso-sociologique, celui de l'articulation de la violence et de la société à la frontière des périphéries dont traite le modèle de (Immanuel) WALLERSTEIN, mais aussi aux niveaux inférieurs d'organisation de la compulsion sociale forcéee, au niveau micro-sociologique, celui où se développe la délinquance et la violence interpersonnelle et où celle-ci se laisse parfois agréger en mercenariat au service d'un intérêt d'échelle plus étendue (mafia, État, Empire). C'est bien au niveau microsociologique que se noue, dans le désordre hyperarchique plutôt qu'anarchique du haut Moyen Age, le noeud particulier d'où, sans doute, surgit la spécificité de l'Occident capitaliste.
Comprendre le désordre est bien moins immédiat que comprendre un ordre qui s'affirme toujours comme hiérarchie d'organisations et d'arguments (de représentations, pourrions nous dire). Il manque donc une théorie du désordre pour penser l'émergence du monde nouveau que nous traversons actuellement et qui doit être paix ou guerre généralisées."
  
      C'est en référence directe à la notion d'état de nature de Thomas HOBBES, de la guerre de tous contre tous, que le stratégiste et sociologue de la défense veut cerner les composantes dans la société des forces du désordre et des forces d'ordre (qui peuvent d'ailleurs changer de stratégies de l'un à l'autre) , là où sont à l'oeuvre des dynamismes sociaux violents ou pacificateurs.

Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, collection Pratiques Théoriques, 1991. Michel FOUCAULT, Surveiller et punir, Naissance de la prison, Gallimard, collection nrf, Bibliothèque des Histoires, 1979.

                                                                         STRATEGUS
 
Relu le 25 juin 2019
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9 octobre 2009 5 09 /10 /octobre /2009 09:29
               La vision échangiste de l'anthropologie structurale aboutit selon Pierre CLASTRES à une "quasi-dissolution du phénomène guerrier. La guerre, dépourvue de positivité par la priorité attribuée à l'échange, y perd toute dimension institutionnelle : elle n'appartient pas à l'être de la société primitive, elle n'en est qu'une propriété accidentelle, hasardeuse, inessentielle, la société primitive est pensable sans la guerre."
De fait, à la suite de Claude LEVI-STRAUSS, nombre d'anthropologues oublient que la société primitive n'est pas seulement le lien d'échange, mais aussi le lieu de la violence.
A une séquence rareté des ressources-concurrence vitale-isolement des groupes-guerre, il faut sans doute opposer, vu les observations sur le terrain (abondance, absence d'attachement de type propriétaire aux biens, mobilité des groupes) une séquence qui en rende compte.
 
      Pierre CLASTRES toujours pense qu'il faut redéfinir ce que l'on appelle la communauté primitive pour comprendre les raisons d'une violence diffuse et endémique.
"La communauté primitive, c'est (...) le groupe local, cette détermination transcende la vérité économique des modes de production, puisqu'elle est indifférente au caractère fixe ou mobile de l'habitat. (Il) peut être constitué aussi bien par des chasseurs nomades que par des agriculteurs sédentaires (...)." La communauté primitive, en tant qu'unité politique s'inscrit à la fois dans l'espace homogène de son habitat, mais aussi étend son contrôle, "son codage, son droit sur un territoire". "L'exclusivité dans l'usage du territoire implique un mouvement d'exclusion, et ici apparaît avec clarté la dimension proprement politique de la société primitive comme communauté incluant son rapport essentiel au territoire : l'existence de l'Autre est d'emblée posée dans l'acte qui l'exclut, c'est contre les autres communautés que chaque société affirme son droit exclusif sur un territoire déterminé, la relation politique avec les groupes voisins est immédiatement donnée."
C'est la maîtrise de ce territoire qui permet à la communauté de réaliser son idéal autarcique en lui garantissant l'autosuffisance en ressources, en lui permettant de perpétuer l'abondance de celles-ci. Mais les observations des caractéristiques offensives de la guerre primitive nous montre que la défense territoriale n'est pas la cause de la guerre.
   Pierre CLASTRES, après avoir constaté tout cela se livre à une réflexion que nous pouvons retrouver sous une forme légèrement différence chez Jean-William LAPIERRE (Vivre sans Etat?, 1977) : "la société primitive fonctionne de telle manière que l'inégalité, l'exploitation, la division y sont impossibles".
Elle est à la fois totalité et unité : "Totalité, en ce qu'elle est ensemble achevé, autonome, complet, attentive à préserver son autonomie, (...) Unité, en ce que son être homogène persévère dans le refus de la division sociale, dans l'exclusion de l'inégalité,  dans l'interdit de l'aliénation." La communauté primitive est fondamentalement indivise et le chef n'est que commis à parler au nom de la société, un chef qui "n'exprime jamais la fantaisie de son désir individuel ou le dire de sa loi privée, mais seulement le désir sociologique qu'à la société de rester indivisée et le texte d'une Loi que personne n'a fixée, car elle ne relève pas de la décision humaine." La Loi, dite dès le début par le fondateur, le législateur premier, l'Ancêtre mythique, ne peut être changée et tout manquement à la Loi est durement sanctionné (si durement sanctionné que personne ne songe à la défier) : la seule sanction, c'est l'exclusion pure et simple de la communauté.
A ce stade du raisonnement, Pierre CLASTRES indique que "la structure générale de l'organisation primitive est pensable dans la pure statique, dans l'inertie totale, dans l'absence de mouvement". Or les observations ethnologiques montre un système en mouvement perpétuel, "et la nomade primitive, loin de demeurer dans la fermeture sur elle-même, s'ouvre au contraire sur les autres, dans l'intensité extrême de la violence guerrière."
C'est que la volonté de chaque communauté d'affirmer sa différence est "assez tendue pour que le moindre incident transforme la différence voulue en différend réel. Violation de territoire, agression supposée du chamane des voisins (nous pourrions ajouter mimiques insolentes, manières de marcher ou de manger insupportables...) : il n'en faut pas plus pour que la guerre éclate."
"Il y a, immanente à la société primitive, une logique centrifuge de l'émiettement, de la dispersion, de la scission telle que chaque communauté a besoin, pour se penser comme telle (comme totalité une), de la figure opposée de l'étranger ou de l'ennemi, telle que la possibilité de la violence est inscrite d'avance dans l'être primitif ; la guerre est une structure de la société primitive et non l'échec accidentel d'un échange manqué."
Son idéal autarcique fait que la société primitive développe "constamment une stratégie destinée à réduire le plus possible la nécessité de l'échange" et lorsque l'on sait qu'un des buts de guerre affirmé avec le plus d'insistance est la capture des femmes, on pourrait voir que la guerre permanente serait le seul horizon des sociétés primitives. Or, il n'en est rien : si la violence est effectivement diffuse et constante, elle ne s'exprime de manière paroxystique en terme de guerre (totale) que très épisodiquement et ce n'est pas seulement à cause de la petitesse et de l'éloignement respectif des sociétés en question. Ce qui se passe est assez différent mais garde ce caractère agressif : "L'intérêt commanderait donc de préférer toujours la guerre à l'échange ; mais ce serait là une situation de guerre de tous contre tous (impossible). La guerre passe donc pas l'alliance, l'alliance fonde l'échange. Il y a échange de femmes parce qu'on ne peut faire autrement : puisque l'on a des ennemis, il faut se procurer des alliés et les transformer en beaux-frères. Inversement, lorsque pour une raison ou pour une autre (déséquilibre du sex-ratio en faveur des hommes, extension de la polygynie, etc.) le groupe désire se procurer des épouses supplémentaires, il tentera de les obtenir par la violence, par la guerre et non par un échange où il ne gagnerait rien."
      Pierre CLASTRES, à la fin de son argumentation pense parvenir à une définition de la société primitive qui rende compte des faits observés, dans leurs contradictions : "Qu'est-ce que la société primitive. C'est une multiplicité de communautés indivisées qui obéissent toutes à une même logique du centrifuge." "Refus de l'unification, refus de l'Un séparé, société contre l'État. Chaque communauté primitive veut demeurer sous le signe de sa propre Loi (...) qui exclut le changement social (...). Le refus de l'État, c'est le refus de l'exonomie, de la loi extérieure, c'est tout simplement le refus de la soumission, inscrit comme tel dans la structure même de la société primitive."
Finalement, vu l'ambiance endémique de guerre, Pierre CLASTRES reprend le discours de Thomas HOBBES : "Pour lui, le lien social s'institue entre les hommes grâce à ce "pouvoir commun qui les tient tous en respect". L'État est contre la guerre. Que nous dit en contrepoint la société primitive comme espace sociologique de la guerre permanente? Elle répète, en le renversant, le discours de Hobbes, elle proclame que la machine de dispersion fonctionne contre la machine d'unification, elle nous dit que la guerre est contre l'État."
Dans une note, Pierre CLASTRES expose les problèmes ethnologiques découlant de sa "tentative d'archéologie de la violence" :
- Quel sera le destin des sociétés primitives qui laissent s'emballer la machine guerrière?
- En permettant l'autonomie, par rapport à la communauté, du groupe des guerriers, la dynamique de la guerre ne porterait-elle pas en elle le risque de division sociale?
 - Comment réagissent les sociétés primitives lorsque cela se produit?

        La perspective de Lawrence KEELEY est différente, mais permet de se faire une idée plus pointue de la nature de la guerre, et du coup de la nature de la société primitive.
Mais il pose finalement plus de questions qu'il n'apporte de réponses et finit par embrouiller la perception au profit d'un discours globalisant et moralisant.
Le professeur d'anthropologie de Chicago refuse une "idéalisation du passé" dont il accuse en vrac deux auteurs aussi différents que Quincy WRIGHT (1890-1970) et Harry TURNEY-HIGH.
       Dans son ouvrage paru en 1942, A study of War,  qualifié de seule véritable synthèse anthropologique sur la guerre à ce jour, Quincey WRIGHT énumère les "diverses imperfections du conflit armé primitif :
- Faible mobilisation de potentiel humain due à une participation entièrement fondée sur le volontariat ;
- Intendance et logistique inadaptées ;
- Incapacité de soutenir des campagnes prolongées, à cause des deux précédentes caractéristiques ;
- Absence d'entraînement planifié des unités combattantes ;
- Faiblesse de la chaîne de commandement et de contrôle ;
- Carence dans la discipline et le moral des combattants ;
- Nombre insuffisant d'armes spécialisées et manque de fortifications ;
- Absence de soldats professionnels ou de corps spécialisés (fantassins, archers et cavaliers) ;
- inefficacité tactique et omission de certains principes fondamentaux de la guerre.
      C'est chacun de ces éléments, fouilles archéologiques à l'appui, que Lawrence KEELEY conteste.
Il dresse de multiples tableaux de comparaison sur les résultats des guerres, entre sociétés primitives, sociétés préhistoriques et sociétés modernes. Il "constate" entre autres plusieurs choses :
- "Certains archéologues affirment que la véritable activité guerrière n'apparaît qu'au moment où les chasseurs se sédentarisent. Ce point de vue erroné se fonde sur les traces particulièrement sinistres des massacres collectifs datant de l'époque néolithique (...)" Or d'autres vestiges, notamment en Amérique du Nord, indiquent que des chasseurs-cueilleurs ont élevé des fortifications en diverses époques, fortifications où des ossements trouvés témoignent de la violence de certains combats. "Rien ne permet d'accréditer l'idée selon laquelle l'activité guerrière était plus rare ou moins sérieuse dans les microsociétés que dans les sociétés civilisées. Bien au contraire. En vérité, c'est plutôt la paix qui constituait un état plus rare pour les bandes, tribus et chefferies que pour le citoyen moyen d'un État civilisé."
- "Les sociétés de petit format n'éprouvent nul dédain à l'égard du principe de la fortification, mais les conditions économiques et sociales requises pour entreprendre de telles constructions s'avèrent souvent hors de portée de clans et de tribus." En fait les stratégies mises en oeuvre par les sociétés primitives s'apparentent aux procédés de la guerre d'usure (fréquences des engagements, raids de base intensité, plus rarement massacres)  et de la guerre totale (pillage des ressources et des vivres, destruction des habitants, sauf des femmes et des enfants pris en esclavage). Les armements utilisés entraînent des taux d'attrition autour de 70% de manière très courante, alors que les combats modernes n'en comportent que rarement jusqu'à 60%. Les effets de ces armements peuvent se révéler tout aussi meurtriers.
- L'examen des guerres entre sociétés primitives et armées modernes montrent qu'elles ne tournent à l'avantage de ces dernières que lorsqu'elles abandonnent les éléments d'un modèle occidental de la guerre, pour prendre les méthodes de guérilla, avec emplois d'auxiliaires indigènes. "Seule l'apparition de la médecine moderne, de l'hygiène publique, du bateau à vapeur, du fusil à répétition et de la mitrailleuse procura aux Européens des avantages décisifs sur tout adversaire tribal dans les domaines sanitaire, logistique et puissance de feu." La plupart des conquêtes militaires (en Afrique et aux Amériques) ne furent effectuées finalement que grâce à la dissémination dans des populations non immunisées d'agents bactériens amenés par les soldats européens. C'est aussi une des conclusions des études de Jared DIAMOND.
               Lawrence KEELY apporte donc de nombreux éléments au débat, mais n'en tire que des conclusions naturalistes. "Les thèses d'un passé pacifique impliquent sans équivoque que la seule parade au "puissant fléau de la guerre" est un retour aux conditions tribales et à l'anéantissement de toute civilisation (Nous pointons évidemment le caractère excessif de cette affirmation). Mais comme les mondes primitifs et préhistoriques étaient, en fait, très violents, il semble que la seule perspective pratique d'une paix universelle réside dans un supplément de civilisation et non le contraire. Adhérer aux doctrines d'un passé pacifique nous dispense de considérer la délicate question de ce qui fait une véritable civilisation globale et - plus important encore - ce que devrait être sa structure politique."
"Le mythe de la supériorité de l'homme primitif ou civilisé nie l'égalité intellectuelle, psychologique, physiologique de tous les hommes. En fait, les partisans d'un passé pacifique refusent d'admettre que nous avons tous reçu en partage une même nature humaine qui pousse toutes les sociétés à user de violence pour faire avancer leurs intérêts."

Lawrence KEELEY, Les guerres préhistoriques, Éditions Perrin, collection Tempus, 2009. Jared DIAMOND, De l'inégalité parmi les sociétés, Gallimard, collection nrf Essais, 2000. Pierre CLASTRES, Archéologie de la violence, L'Aube, collection Poche essai, 2005. Jean-William LAPIERRE, Vivre sans État?, Editions du Seuil, collection Esprit, 1978.

                                                           ANTHROPUS
 
Relu le 26 juin 2019
                                     

  
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8 octobre 2009 4 08 /10 /octobre /2009 09:56
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     Généralement, c'est par vague d'une dizaine d'articles qu'un domaine est abordé, par exemple le sacrifice, réparti entre rubrique (religion), lectures utiles, auteurs, oeuvres, films à voir.. Aussi lorsqu'un lecteur effectue une recherche, nous conseillons d'utiliser le cadre prévu à cet effet (à droite du blog). Nous avons limité volontairement le nombre de liens car nous pensons qu'ils favorisent la dispersion d'attention et l'illusion d'acquérir des connaissances (par son usage répété) plutôt que les parcourir. De toute façon, le navigateur offre au lecteur la possibilité de faire lui-même des recherches par mots-clés.  Nous accordons beaucoup de soins aux références des sources d'informations utilisées.
   
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    Voilà, nous n'en disons pas davantage, la modestie de ce blog est à l'image de son projet qui ne l'est pas (!).
   
   Après 1500 articles, notre mode d'emploi est toujours le même. Nous refusons par ailleurs la manie de changer régulièrement de look, tendance directement héritée des préoccupations publicitaires inhérentes à notre système commercial.
  
   Remercions ici, dans cette relecture, les administrateurs d'over-blog, qui, malgré maintes difficultés qui ne dépendent pas tous d'eux, loin s'en faut, qui contribuent à rendre lisibles nos articles (correcteur orthographique grandement améliorer et beaucoup moins directif, respect des desiderata des auteurs - notamment en ce qui concerne la publicité extérieure, fidélité dans la ligne de conduite originelle, mise en place de communautés... même si nous ne nous y plaçons pas!)
 
   Notez bien : La rubrique PSYCHANALYSE aborde aussi les notions de PSYCHIATRIE et de PSYCHOLOGIE. C'est pour ne pas encombrer que la rubrique ne s'appelle pas PSYCHANALYSE, PSYCHIATRIE, PSYCHOLOGIE. De plus, de multiples ponts exIstent entre ces trois disciplines et notre préférence pour ce blog va à la psychanalyse dans la mesure où elle fait du conflit psychique le centre de ses attentions.
 
Complété le 27 juin 2019
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