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8 novembre 2009 7 08 /11 /novembre /2009 14:50
          L'évolution des relations entre technologie des armements et stratégies militaires constitue un sujet d'étude majeur qui rejoint les préoccupations de ceux qui comme Jacques ELLUL et Paul VIRILIO réfléchissent aux influences du développement des techniques - automobile, informatique, entre autres - sur les sociétés.
          
           Parmi les chercheurs sur les questions de défense et d'armement, Alain JOXE et ses collaborateurs au groupe de sociologie de défense de l'Institut des hautes Etudes en Sciences Sociales (IEHESS) ont particulièrement étudié les relations entre production de stratégies et production de systèmes d'armes. Voilà ce que pouvait écrire justement Alain JOXE en introduction à une étude in fine de 1987 sur ce sujet  :
    
    Il s'agit de "préciser un modèle général d'interaction entre la genèse des systèmes d'armes complexes, pris comme discours technologique et la genèse des conceptions stratégiques contemporaines sur la dissuasion et la guerre."
 
      "Le couplage cohérent de ces deux discours est, en général, affirmé par la stratégie des moyens (selon la terminologie du général POIRIER) ou de la manoeuvre générique d'armements (selon la formule du lieutenant-colonel Marc BECAM) qui présuppose le fonctionnement réel d'un procès décisionnel (légitime) mettant la demande politico-militaire (stratégique ou tactique) au poste de commande, et l'offre techno-industrielle, en position subordonnée, à répondre à cette demande."

   "L'étude des processus concrets d'acquisition d'armements (au coeur, avons-nous déjà dit pour notre part, du complexe militaro-industriel), aux États-Unis du moins, permet d'affirmer que la technologie apparait souvent, par la puissance de sa capacité propositionnelle, en position d'imposer des produits qui sont à leur tour des vecteurs impérieux de choix de stratégies qui s'imposent, dès lors, aux pouvoirs politiques.
  La stratégie nucléaire de dissuasion américaine a évolué : elle s'est éloignée insensiblement des concepts de dissuasion réciproque par menace de destruction mutuelle assurée et par conservation d'une capacité de seconde frappe suffisante ; elle s'est rapprochée d'une posture renouvelant la stratégie de menace de première frappe anti-force mais par traitement chirurgical d'objectifs "durcis" (...). Cette évolution apparaît comme un sous-produit de l'évolution irrésistible de l'armement nucléaire vers le très grand nombre de vecteurs très précis. Ce n'est pas le changement de la pensée stratégique qui provoque l'évolution de l'arsenal nucléaire."
  
     "Dans bien d'autres domaines, comme l'aviation ou la marine, l'existence d'un programme soutenant d'année et année la production d'un système complexe dynamisé par l'injection de R-D (Recherche-développement) en technologies avancées apparait la seule justification d'un matériel parfois militairement médiocre, inutilisable ou même dangereux, malgré son coût unitaire croissant.
   Notre hypothèse, c'est que la tendance à la domination du dynamisme technologique sur les stratégies peut être un trait général de civilisation industrielle contemporaine et se vérifier dans d'autres pays que les États-Unis, par exemple en URSS et en France. Cependant, l'ouverture de la société américaine, la publicité des débats qui s'y déroulent démocratiquement (Alain JOXE pense notamment aux débats à l'intérieur du Parlement et entre Parlement et Exécutif), permettent d'aller plus loin dans l'analyse que dans les autres pays."
    Leur étude s'articule autour de cas précis d'armements dans différents pays, la fusée MX, le chasseur F 111, et le système de protection aérienne des formations navales AEGIS pour les États-Unis ; les croiseurs soviétiques et l'intelligence artificielle. A partir de monographies très détaillées sur ces matériels, ils élaborent un modèle général d'interaction : " non une boite noire, avec input technologique, input économico-politico-militaire et output armement, mais un fleuve noir à quatre rives, une temporalité longue (10-20 ans), des briefs-types, des incidents de parcours, des effets de feed back, des affluents provenant éventuellement de "captures" d'autres bassins technologiques."
Ce moyen terme dominé par ce fleuve noir, se situe dans un long terme, une généalogie des objets militaires, "donc sur des histoires d'espèces (mitrailleuses, sous-marins, croiseurs, tanks, avions, fusées) pour détecter à une échelle, cette fois macro-historique, les formes et les types d'interactions déterminantes dans la "phylogenèse" (mutations, gigantisme, monstres, disparitions, hybridations).".

         Cette étude complète montre à bien des égards les réflexions critiques sur les évaluations des menaces. La fin du système des deux blocs est particulièrement propice à des révisions de perceptions des faits qui ont présidé aux élaborations stratégiques, tant à l'Est qu'à l'Ouest. Le moteur des raisonnements politiques n'est pas toujours ce que l'on croit, et c'est évidemment crucial dans des domaines touchant à la vie et à la mort comme celui de la stratégie.

 Alain JOXE, Richard PATRY, Yves PEREZ, Alberto SANTOS et Jacques SAPIR, Fleuve noir, production de stratégie et production de systèmes d'armes, Cahiers d'études stratégiques n°11, CIRPES, 1er trimestre 1987.

                                                     ARMUS
 
Relu le 13 Août 2019

     
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7 novembre 2009 6 07 /11 /novembre /2009 08:46
           Guerres, techniques et sciences sont liés entre eux par des relations très étroites et différentes selon les moments de l'histoire, comme le rappelle Patrice BRET, chercheur français en histoire et professeur au ministère de la défense et au centre Alexandre Koyré. Dans ses études qui veulent refléter une attitude neutre (à notre avis assez difficile à garder...), il met l'accent sur les différences entre sciences et techniques (les techniques des sociétés primitives ou de l'Antiquité existent sans appareil scientifique élaboré) et se refuse à désigner une science bonne et une science mauvaise. De même, il note que les articulations entre sciences, techniques et guerres demeurent complexes tant au niveau des structures qu'au niveau des scientifiques eux-mêmes. Comme beaucoup, il se félicite qu'après une historiographie de l'histoire de la guerre, avec les batailles et l'armement exclusivement militaire (la recherche de l'efficacité militaire et le jugement sur le rôle de l'armement dans l'histoire, vu uniquement du point de vue technico-militaire) émerge enfin, surtout depuis les dernières décennies  - depuis la fin du système des deux blocs -, des approches anthropologiques et sociologiques qui veulent saisir de manière globale les rapports entre politique, corps social et armement, "y compris au sein même de ceux qui sont chargés de sa conception et sa fabrication", jusqu'au ministère de la défense.

        Nous pouvons distinguer plusieurs périodes dans l'histoire dans ces relations entre guerres, techniques et sciences :
- Dans l'Antiquité, toute une lignée d'ingénieurs grecs, puis romains construisent une première forme d'artillerie, dite mécanique ou névrobalistique, pour la prise des villes, et qui développent toute une technique poliorcétique. Beaucoup d'auteurs citent ARCHIMEDE comme la figure emblématique de ces ingénieurs, jusqu'à la Renaissance.
- A la fin du Moyen-Age et pendant la Renaissance, cette technique se systématise et ces ingénieurs se mettent au service des différents princes qu'ils rencontrent dans leurs déplacements, à la manière des condottiere. "Ce sont des constructeurs d'engins, qui maîtrisent la science de l'époque dans son degré d'avancement, les mathématiques surtout. Celles-ci ressurgissent essentiellement en Italie, car après la prise de Constantinople par les turcs, toutes les connaissances acquises par l'empire byzantin se déplacent vers l'Italie, et on retrouve, soit par des traducteurs arabes, soit par des textes grecs originaux, tous ces textes - comme par exemple (ceux d') EUCLIDE, redécouvert à l'époque" (Patrice BRET) ;
- Jusqu'au XVIIIe siècle, les princes essaient d'attirer les services des ingénieurs pour construire des machines de guerre, que ce soit en France, en Angleterre ou en Prusse, de manière ponctuelle et individuelle, au gré des préparatifs de conquêtes ;
- Au XVIIIe siècle, s'effectue un double mouvement : l'État utilise ces hommes à fortes capacité que sont les ingénieurs et institutionnalise cette utilisation. Se fondent des Académies. "Les savants sont maintenant des experts en matière de science (...), mais experts aussi en matière de techniques. L'État forme ses propres ingénieurs pour à la fois les fixer sous l'autorité du Roi et ne pas être obligé de les faire venir de l'étranger. La France scolarise la première ses ingénieurs, et c'est même une tradition de la monarchie française qui se met en place : dans tous les domaines des sciences et des techniques, des écoles transmettent et développent ces savoirs. Il s'agit d'avoir des ingénieurs interchangeables, remplaçables et fidèles ;
- La Révolution Française permet de systématiser cette tradition : "L'État ne fait plus seulement appel à un savant comme expert pour juger des projets, mais il a recours à ses compétences générales pour organiser complètement un secteur. Les guerres de la Révolution et de l'Empire furent pleines de batailles victorieuses non seulement grâce au poids démographique de la France mais également à la qualité des innovations techniques introduites dans les armées, notamment dans le domaine de l'artillerie (poudres de plus en plus efficaces). Les innovations proposées sont tellement en nombre que beaucoup (sous-marin, fusées...) seront refusées par les militaires ou les technocrates. Déjà apparaissent les premières sources de tensions entre innovations et structures des armées, les comités d'expert étant le théâtre d'affrontements de scientifiques et de politiques ayant chacun leur plan de carrière ;
- Tout au long du XIXe siècle, les laboratoires militaire se multiplient surtout en France, où domine un corps de polytechniciens, tandis qu'en Allemagne la généralisation des enseignements scientifiques dans les universités fait naitre des générations de savants capables de beaucoup plus d'innovations, dans la chimie notamment ;
- Au début du XXe siècle, un réseau scientifique très élaboré existe : des structures importantes qui forment des centaines, puis des milliers de chercheurs civils et militaires, qui travaillent à l'élaboration d'armements très complexes, faisant appel à des technologies issues de différentes branches scientifiques. C'est à l'intérieur désormais de véritables complexes militaro-industriels que s'élaborent les armements.

        Ces complexes militaro-industriels, ensembles de laboratoires, d'usines, de bureaux fleurissent tout au long des deux guerres mondiales et aujourd'hui encore, après la longue guerre froide, sont solidement installés dans les universités, dans les entreprises et dans les administrations, les moyens de concevoir et de construire les armements. C'est aux États-Unis, en Russie et dans divers pays européens, mais aussi en Chine, en Inde ou au Pakistan que la recherche militaire est présente dans de nombreuses parties du corps social. Elle est intégrée dans un réseau complexe et hiérarchisé, contrôlé par l'État, au service de stratégies militaires et les suscitant à leur tour. Mais cette recherche se prolonge en dehors des complexes militaro-industriels proprement dits, elle court dans tous les domaines des sciences physiques, sociales, naturelles, notamment par le biais de participations, même très minoritaires, des structures militaires au financement d'innombrables travaux, dans un veille scientifique constante à l'affût de percées dans les connaissances.
      
         Georges MENAHEM, avec sa double formation scientifique et économique, décrit bien cette recherche tout-azimut, partie prenante du fonctionnement des différents complexes militaro-industriels, souvent sans le savoir. Citant souvent Friedrich ENGELS (Anti-Dühring), il montre comment intérêts économiques et processus de recherche scientifique se mêlent dans ces complexes.
        Le complexe militaro-scientifique américain est directement issu des objectifs des dirigeants des États-Unis, au sortir de la Seconde Guerre Mondiale :
    "Ainsi pour les dirigeants des USA, il y avait une double nécessité : se maintenir en état d'alerte permanent et rester toujours en avance dans la course aux armements avec l'URSS. Et ils satisfaisaient d'autant plus volontiers à ces nécessités qu'ils pensaient en retirer au moins trois bénéfices importants :
- les pays du monde dit "libre", dont en particulier les États européens, étaient maintenus dans la dépendance du protecteur américain ;
- le plus dangereux ennemi des dirigeants américaines, l'URSS, devait s'éreinter à suivre le train d'enfer que lui imposait la politique d'armement US ;
 - le problème de la reconversion économique du secteur de production d'armement était on ne peut mieux résolu puisque non seulement ces secteurs ne périclitaient pas (n'entraînant ni chômage ni crise économique) (...), mais ils se développaient et dégageaient de nouvelles sources de profit." (Georges MENAHEM)

          Le complexe militaro-scientifique soviétique a longtemps été pensé, de même que l'ensemble de l'économie, comme un système centralisé, à l'intérieur d'une société d'un État policier. Jacques SAPIR, économiste et spécialiste de l'URSS, démontre que ce système est bien plus complexe (et compliqué!) que cela et explique certaines permanences politiques qui se retrouvent aujourd'hui en Russie. Isabelle FACON, Jean-Paul HUET et Sonia Ben OUAGRHAM, dans une étude faite cinq ans après l'effondrement de l'URSS, montrent les reculs et les restructurations de l'industrie de défense en Russie, vers une intégration marquée des secteurs autrefois distincts des domaines civil et militaire. Cornélius CASTORIADIS avait auparavant bien montré cette stratocratie qui formait au sein de la société russe une réelle coupure entre le domaine militaire secret et le domaine civil qui ne profitait en aucune façon (et n'était contaminé en aucune façon non plus au plan des méthodes, dénoncées pour le côté américain par Seymour MELMAN) de retombées de la recherche militaire. Nous reviendrons bien entendu sur ces aspects plus tard (Articles Complexes militaro-industriels).

        Le cas de la France, avec son réseau centralisé sous l'égide de la Délégation Générale de l'Armement (DGA) , est bien étudié sur le plan de la recherche militaire tant par Georges MENAHEM que par Jean-Paul HEBERT. Les récentes restructurations, opérées sous l'effet de nouvelles contraintes économiques et de nouvelles orientations technologiques,  comme de nouvelles tendances stratégiques (Défense européenne en gestation) font partie d'une longue série de réorganisations depuis le temps des arsenaux royaux. Les relations entre scientifiques et militaires dans ce pays sont compliquées par une tradition antimilitariste très présente dans les universités comme dans les laboratoires, ce qui n'empêche pas les mêmes ramifications de la recherche militaire dans tout le système scientifique. Tout récemment, le ministère de la défense indique dans son Plan stratégique de recherche et de technologie de défense et de sécurité, les fonctions de la Recherche et Technique de défense et de sécurité :
- Posséder les compétences scientifiques et techniques pour conseiller les décideurs ;
- Répondre aux besoins capacitaires à moyen et long terme avec de nouvelles solutions techniques en vue d'obtenir l'autonomie de la suprématie de nos moyens d'action (seul ou en coalition) dans les meilleurs conditions de coût et de délai ;
- Maîtriser les technologies des systèmes de défense correspondant aux solutions techniques prévues avec le bon degré d'autonomie, au niveau national ou européen ;
- Contribuer à la construction de l'Europe de la défense en fédérant les efforts autour du lancement de démonstrateurs technologiques ambitieux.
  Dans une annexe du même Plan, on trouve "la base technologique" suivante :
- Systèmes de systèmes pour les métiers Méthodes outils simulations, Architecture évaluation des systèmes de systèmes, en vue de tous les systèmes de force ;
- Architecture et technique des systèmes terrestres, aériens et navals, pour les métiers Plate-formes terrestres, aériens et navals et Système de combat terrestre aérien et naval, en vue de l'Engagement-Combat ;
- Architecture et technique des système C3I, pour les métiers de systèmes d'information opérationnels, Espace, observation, renseignements et systèmes de drone, Environnement géophysique, en vue du Commandement et de la Maîtrise de l'information ;
- Sécurité des systèmes d'information pour les métiers de Sécurité des systèmes d'information en vue de tous les systèmes de forces ;
- Télécommunications pour les métiers de télécommunications en vue de tous les systèmes de force ;
- Missiles, armes et techniques nucléaires de défense pour les métiers Missiles tactiques et stratégiques, propulsions, matériaux énergétiques et détonique, Techniques nucléaires de défense, Armes et munitions en vue de la Dissuasion, Protection, mobilité, soutien, engagement, combat ;
- Sciences de l'homme et protection pour les métiers de Défense NRBC (Nucléaire Radioactivité Biologique Chimique) et Sciences de l'homme en vue de Protection et Sauvegarde ;
- Capteurs, guidage et navigation, pour les métiers Optronique, Détection électromagnétique, Guerre électronique, Guidage Navigation en vue de tous les systèmes de force ;
- Matériaux et composants, métiers Matériaux, Composants, en vue de tous les systèmes de force.

     Mais toute la recherche scientifique n'est pas pour autant militarisée. George MENAHEM évoque les résistances des scientifiques, même si les orientations de la recherche prennent parfois des formes insidieuses. Jean-Jacques SALOMON préfère de son côté discuter de la double face du chercheur, qui peut être à la fois inventeur de nouvelles armes et travaillant à des accords de désarmement. Bruno STRASSER et Frédéric JOYE évoquent de leur côté la mise en place d'organismes internationaux de recherche, s'efforçant de travailler en dehors des préoccupations guerrières des États, notamment dans l'immédiat après-guerre mondiale. Ils examinent ainsi la création de trois grandes institutions de la coopération scientifique européenne : l'Organisation Européenne pour la Recherche Nucléaire (CERN), crée en 1953, l'Organisation Européenne de la Recherche Spatiale (ESRO) en 1961 et l'Organisation Européenne de Biologie Moléculaire (EMBO) en 1964.

      
Bruno STRASSER et Frédéric JOYE, Une science "neutre" dans la Guerre froide, La Suisse et la coopération scientifique européenne (1951-1969), 2005. Jean-Jacques SALOMON, Le scientifique et le guerrier, Editions Belin, collection Débats, 2001. Georges MENAHEM, La science et le militaire, Seuil, collection Science ouverte, 1976. Cornélius CASTORIADIS, Devant la guerre 1, Fayard, 1981. Seymour MELMAN, The Permanent War Economy, 1974. Pierre DUSSAUGE, L'industrie française de l'armement, Economica, 1985. Jean-Paul HEBERT, Stratégie française et Industrie d'armement, Fondation pour les Etudes de Défense Nationale, 1991. Jacques SAPIR, Feu le système soviétique? Permanences politiques, mirages économiques, enjeux stratégiques, La Découverte, collection Cahiers libres Essais, 1992. Isabelle FACON, Jean-Paul HUET et Sonia Ben OUAGHRAM, Pouvoirs et industries de défense en Russie, Centre de recherche et d'études sur les stratégies et les technologies, Ecole polytechnique, 1997. Patrice BRET, L'invention de la recherche publique en France (1763-1830), L'Etat, l'armée, la science, Presses Universitaires de Grenoble, 2002. Ministère de la défense, Direction Générale de l'Armement, Plan stratégique de recherche et de technologie de défense et de sécurité, 2009.

                                                                        ARMUS
 
Relu le 14 Août 2019
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5 novembre 2009 4 05 /11 /novembre /2009 15:05
           Écrit en 1975, cet essai de stratégie intervient au moment où la doctrine française de dissuasion, définie en 1972 dans Le Livre Blanc sur la Défense, semble souffrir de l'ambiguïté due aux déploiements prévus d'armements nucléaires tactiques. Il suscite dès sa publication des polémiques importantes et aujourd'hui encore, il est considéré comme un point de départ intéressant sur les discussions à propos des armements nucléaires et de la stratégie nucléaire. Rétrospectivement, il fait partie de ces rares études à la fois compréhensible pour le public et élément d'un débat de haut niveau entre spécialistes.
    
           En trois parties (Contexte, Prétextes et Texte) et une Conclusion, l'officier porteur d'une tradition familiale militaire, remet en cause trois principes : celui de la bataille, celui du blindé comme force principale des armées et celui du recours à l'armement nucléaire tactique.

          Dans un Liminaire, Guy BROSSOLLET indique que "le système mis en procès dans cet essai est le corps de bataille, élément spécifique de notre Défense Nationale. Au concept corrélatif de bataille, dont on ne sait s'il est cause ou conséquence du système, le projet consiste à substituer celui de non-bataille."

        Dans la première partie, Contexte, l'auteur "admet trois types de contraintes : celles qu'impose le concept de dissuasion, celles qu'impliquent les missions dévolues au corps de bataille et qui demeurent impératives, celles, enfin, afférentes aux possibilités financières du pays." Il examine successivement dans trois chapitres, le contexte de la confrontation, le contexte militaire national et le contexte budgétaire.
     
Dans Le contexte de la confrontation, sont passé en revue, rapidement, la dissuasion telle que la conçoivent les États-Unis, l'Union Soviétique et la France, avant d'examiner les différentes menaces : les menaces non-militaires (économiques et idéologiques, la fameuse subversion, auxquelles les unités du corps de bataille sont mal préparées), les agressions militaires limitées (incidents à l'intérieur du territoire, exploitation d'une crise intérieure contre lesquelles les unités massées sur les frontières ne sont guère efficaces), le conflit marginal en Europe ou en Méditerranée, auquel le corps de bataille, accaparé par l'offensive nucléaire, n'offre aucune possibilité de manoeuvre politique, le risque d'invasion massive, où seules les forces de l'OTAN, duquel la France s'est alors retirée, peuvent peser. "C'est pour ce (dernier) type d'action, pour mener en-deçà ou au-delà de nos frontières du Nord-Est et contre un adversaire fortement mécanisé et très supérieur en nombre, une dernière manoeuvre dissuasive sous forme d'un "combat résolu et efficace" que le corps de bataille est prévu. Cadre-t-il avec ce schéma? Là est le problème!"

Dans Le contexte national, Guy BROSSOLETTE décrit les forces nucléaires stratégiques (FNS), les forces de sécurité générale, et le corps de bataille dont la France dispose. "L'ouverture des hostilités par l'adversaire marquerait, rappelons-le, l'échec momentané de notre dissuasion globale. Au corps de bataille reviendrait alors la mission de rétablir la crédibilité de notre défense. D'après les textes (du Livre blanc), l'exécution de cette mission implique deux capacités :
-  l'une sur le plan de l'action : combattre, pour tester les intentions réelles de l'adversaire et gagner certains délais ;
-  l'autre sur le plan de la signification : faire valoir, par l'emploi d'armes nucléaires tactiques, la menace d'emploi d'armes nucléaires stratégiques.
    Or, si l'action relève du domaine militaire, la signification relève uniquement du politique. Et l'une ne se plie par forcément aux impératifs de l'autre. Pourtant, action et signification sont aujourd'hui étroitement liées dans la séquences d'engagement du corps de bataille (...)". Pour l'auteur, il existe une confusion, qui tient aux contraintes (de temps) d'emploi des armes nucléaires : le gouvernement ne peut plus doser ses effets en jouant du réel (l'action) et du virtuel (la menace) et perd donc une marge de liberté d'action puisqu'au niveau tactique, il en est réduit au tout ou rien.

Dans le contexte budgétaire, il constate que dans la répartition des dépenses pour les forces armées, le corps de bataille (forces de manoeuvre maritime et aéro-terrestre) occupe déjà une place exorbitante, et qu'il est très difficile d'accorder des moyens réels à la fois à l'aviation et aux forces terrestres de manoeuvre, dans lesquels sont inclues les armes nucléaires tactiques.

          Dans la deuxième partie, Prétextes, l'officier met en face des missions dévolues au corps de bataille et les principes d'emploi, les structures et les moyens dont celui-ci dispose. Il remarque dès le début que l'énoncé même des missions "fait apparaître que celles-ci dissocient l'acte de guerre - le combat - de sa finalité, la victoire". Tester l'adversaire et lui signifier à quoi il doit s'attendre, telle peut se résumer ces missions. Or "le fait est que l'introduction de l'arme nucléaire tactique dans la panoplie des armées n'a pas provoqué de changements décisifs dans l'art militaire français au niveau opérationnel."
        Dans le premier des trois chapitres de cette partie, Des principes, l'auteur constate que "dans le cadre d'une stratégie exclusivement défensive, on continue à équiper ou à instruire le corps de bataille en vue de mener une manoeuvre offensive." Cela parce que les responsables militaires pensent toujours à la bataille nécessaire et à la primauté des forces blindées Du fait de la faiblesse en moyens classiques face au déferlement des forces du camp adversaire, "on se rassure, en se disant que le parti qui prendra sur le champ de bataille l'initiative du feu nucléaire, aura immédiatement l'avantage, cette décision entraînant un renversement instantané du rapport de forces".
Guy BROSSOLETTE rappelle les débats américains sur l'utilisation de l'artillerie nucléaire et indique que même pour les responsables militaires des États-Unis, l'arme nucléaire n'appartient plus à l'arsenal de la première riposte. De plus, citant le général BEAUFRE, il remarque que les responsables français discutent au niveau de la menace et non de l'emploi. Entrant dans la problématique des clés de l'armement atomique, disponible uniquement au plus haut niveau ou mises en permanence au niveau du corps de bataille, l'auteur pense que "si vraiment l'emploi de l'armement nucléaire tactique implique un risque incontrôlable d'escalade, la totalité du risque est mise en évidence dès la première explosion. C'est nier la spécificité de l'atome que d'affirmer qu'au niveau tactique, cinquante explosions sont plus dissuasives qu'une seule, alors que l'allusion au risque encouru (au niveau stratégique) est la même." Le gros problème, c'est que l'armement nucléaire tactique participe aux deux capacités militaire et politique.
       Dans Des structures, l'auteur voit le plaquage de l'armement nucléaire tactique sur un corps de bataille qui a gardé la structure de 1873. Tant dans les chaînes de commandement que dans les chaînes de logistique, qu'aussi dans les mentalités, la situation n'a pas changé.
      Dans Des moyens, ce sont les mêmes conceptions d'armement qui président, l'ANT (Armement Nucléaire Tactique) étant en fait un super-canon (envoyant une charge équivalente à celle d'Hiroshima à 100 kilomètres, avec une précision de 300 mètres), aux mains d'un commandement et de soldats qui n'ont pas les prérogatives tactiques d'utilisation. La manoeuvre nucléaire ne possède pas beaucoup de sens dès que la menace de représailles stratégiques se révèle au premier feu nucléaire dans le processus du conflit.

       Dans la troisième partie, Texte, compte tenu des contradictions mises en relief précédemment, Guy BROSSOLETTE propose de nouveaux principes et de nouvelles dispositions du corps de bataille, comme de nouvelles manières de penser le conflit nucléaire.
En sept chapitres, il tente de couvrir l'ensemble de la problématique en tenant compte d'éventuelles avancées technologiques.
      Le premier chapitre pose quatre nouveaux principes :
- Assurer au gouvernement, en toutes circonstances, la plus grande liberté d'action dans l'emploi des forces conventionnelles ou nucléaires. Il tend à éviter l'imbrication des forces classiques et des forces nucléaires tactiques qui pourraient contraindre le chef de l'État, qui possède la clé du feu nucléaire.
- Etre en mesure d'acquérir avec les seules forces conventionnelles les délais et les informations nécessaires au gouvernement pour la conduite de sa manoeuvre politico-stratégique. Les forces conventionnelles, non contraintes par la présence des ANT regagnent leur souplesse de mouvement.
- Assurer l'autonomie complète des forces nucléaires tactiques (forces de signification) et leur confier un rôle d'ultime avertissement dans le développement de la manoeuvre politico-stratégique.
- Mettre à la disposition du gouvernement des moyens d'intervention adéquats pour lui permettre d'agir ou de réagir en Europe ou en Méditerranée, hors de tout contexte nucléaire.
    Du coup, ce sont trois systèmes de forces indépendants qu'il faut mettre en place : forces conventionnelles de test et d'information, forces nucléaires de signification, forces d'intervention.
      
      C'est ce que développent les quatre chapitre suivants, proposant notamment une organisation modulaire de la défense, opposant à la vitesse de l'adversaire, la profondeur du dispositif, à sa masse la légèreté et à son nombre l'efficacité. Ce système modulaire sera très commenté par la suite et différentes variantes en seront même proposées dans le cadre d'une défense populaire.
       
         Le sixième chapitre propose donc une nouvelle répartition des dépenses du budget de la défense, utilisant des économies réalisées (absence de divisions lourdes) pour mettre en place le maillage qu'il propose.

        Le dernier chapitre expose de nouvelles technologie émergentes, comme celle du laser pour renforcer l'efficacité du corps d'armée nouvellement disposé.

      Dans sa Conclusion, Guy BROSSOLLET pense s'être bien soumis aux contraintes définies dès le début, "mais aussi longtemps que ces définitions resteront inchangées, nous récusons la nécessité d'engager de grandes unités mécanisées dans les aléas d'une bataille inégale. Nous préconisons, en échange, un combat de type modulaire à base de cellules légères, nombreuses mais indépendantes; et parce qu'elles seraient libérées de structures et de principes trop rigides, nous les croyons capables d'un maximum d'efficacité. Au dessus de ces cellules, un seul relais hiérarchique. Au sommet, succédant au super-héros des batailles antiques, un chef-système, suprême organisateur et connecteur de ce vaste assemblage de modules synchrones qui se ferait et se déferait au gré des circonstances. En tout état de cause, ce projet ne requiert aucune augmentation des crédits mis habituellement à la disposition des Armées.
  La gravité d'un problème se reconnaît à sa capacité de détraquer les institutions en place : le caractère hyperbolique de l'atome enraye ainsi les machines de guerre traditionnelles. La logique même de l'ascension aux extrêmes, conséquence de la puissance théoriquement infinie de l'arme nouvelle, devrait donc emporter les barrières de la coutume et condamner les solutions moyennes."

      Jean KLEIN, dans une recension de cet ouvrage, écrit avec raison - vu les différents ajustements opérés par la suite dans les armées françaises - que les débats qu'il a suscité, malgré les réticences de l'état-major à la défense modulaire, ont contribué à une clarification des vues sur la stratégie nucléaire et la politique de défense françaises. Ses critiques ont accéléré le processus d'adaptation du corps de bataille. Ils l'ont si bien fait que dans le débat stratégique des années 1980, malgré pourtant des mouvements contraires internes dans l'armée, au moment des élaborations américaines de tactiques nucléaires de champ de bataille, la France opposera une résistance sur le plan de la doctrine.
 


Guy BROSSOLLET, Essai sur la non-bataille, Editions Belin, 1975, 125 pages.
 
 
Relu le 16 Août 2019
       
    
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4 novembre 2009 3 04 /11 /novembre /2009 15:04
            Le livre du spécialiste de l'Europe de l'Est (au Figaro et au Quotidien de Paris entre autres), aujourd'hui rédacteur en chef d'un quotidien polonais, dresse un état de lieu terrifiant (ce n'est pas une exagération) de l'industrie nucléaire civile et militaire russe.
Héritiers de l'Union Soviétique, quatre républiques, la Russie, l'Ukraine, la Béliorussie et le Kazakhstan, ont aussi hérité "d'une quantité suffisante d'armes de destruction massive pour faire sauter plusieurs fois la planète". Mais immédiatement, c'est plutôt des territoires et des sites entiers livrés à une radioactivité intense que ces États doivent gérer, s'ils en ont la volonté politique, élément que soulève également l'auteur. Écrit en 1995, cet état des lieux est donc réalisé juste après l'effondrement du bloc de l'Est.
     
     Christophe URBANOWICZ commence son livre par "le mystère du mercure rouge", un de ces mystères autour de nombreuses matières à moitié fictives. Commencée dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale, une véritable course aux matériaux aux propriétés plus ou moins dithyrambiques a mis aux prises secrets secrets (CIA, KGB et bien d'autres...), trafiquants d'uranium ou de plutonium, vrais ou faux, sociétés de l'Est et de l'Ouest en chasse d'opportunités, pays "proliférateurs", parfois principaux perdants de vastes entreprises d'escroquerie, politiciens et militaires plus ou moins intéressés par des profits personnels. L'auteur n'hésite pas à dire que les principaux gagnants d'ailleurs de ces mystères sont le KGB et la nomenklatura soviétique qui ont amassé grâce à cela des profits considérables, et... les pays occidentaux qui ont pu ainsi, grâce à l'attention mobilisée à travers le monde pour écouler ces produits-là, mieux connaître les filières clandestines entre l'Est et l'Ouest.
     Faux et vrais produits radioactifs ont donc circulé, et la liste est assez longue des saisies effectuées par les polices et les douanes. Les trafiquants de l'atome ont profité jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au transfert de 20 000 armes nucléaires de l'ex-URSS à la Russie, mais ce n'est pas la possibilité de détourner ou de fabriquer une bombe nucléaire qui retient principalement l'attention de l'auteur, qui explique les difficultés techniques d'y parvenir, c'est plutôt la dissémination de nombreux produits radioactifs, dont certains circulent encore on ne sait où, non seulement à partir d'installations militaires ou lors des transports sur parfois de longues distances, mais surtout à partir des centrales nucléaires, des usines ou des instituts dont le système de sécurité ressemble parfois "à une passoire".  D'ailleurs toute cette circulation de produits nucléaires se double de polémiques politiques en Allemagne ou ailleurs, où certaines forces politiques profitent de la peur suscitée par cette circulation, quitte à mettre en épingle certaines affaires où il s'avère qu'il s'agit en fait de "faux" produits, pour accroître leur emprise idéologique sur certaines parties de la population.
   
      Le mérite de ce livre est aussi de mettre en relief la quasi destruction de l'industrie nucléaire russe, après le coup d'arrêt des dépenses militaires soviétiques et le démantèlement de tout le réseau de planification. Fuite de matériaux bien entendu, mais aussi chute du nombre d'emplois, de spécialistes de haut niveau, déshérence des 24 villes secrètes du ministère de la défense, de conception et de fabrication des armes nucléaires, fuite de cerveaux par départ de travailleurs du secteur nucléaire ou carrément hors de Russie. Christophe URBANOWICZ compare la véritable chasse aux savants soviétiques à celle des savants nazis après la chute du Reich, détaillant les politiques différentes suivies par les Américains d'une part et les Européens d'autre part (chasse non limitée au secteur nucléaire d'ailleurs). Il s'agit non seulement de l'installation d'une partie de l'élite scientifique, malgré les limitations effectuées dans cette fuite des cerveaux en ce qui concerne les spécialistes aux connaissances les plus pointues, mais également de la communication à l'extérieur de multiples secrets de fabrication ou de conception d'armes nucléaires, entre autre par le canal d'Internet.
  
       A l'heure où il écrivait les lignes de son livre, l'auteur estime que "la perestroïka écologique n'est pas encore à l'ordre du jour en Russie" ; pourtant "près de 15% du territoire de l'ex-territoire de l'URSS sont déclarés (Rapport de la sécurité de la commission écologique russe de 1994) "zones de désastre écologique" et quelques quatre millions de personnes vivent dans des zones à risque écologique", comme Tchernobyl (Ukraine), Semipalatinsk (Kazakhstan) ou, en Russie, à Tomsk et à Kranoiarsk, dans le bassin houiller du Kouzbas, dans la région du fleuve Amour, au nord de la Chine ou dans la presqu'île de Kola." Tous les anciens sites nucléaires, que ce soient les centres d'essai des armes nucléaire, ou les usines, ou les centre de recherche, sont autant "de bombes à retardement" écologique, vus les niveaux de radioactivité qu'on y trouve.
   Le lecteur pourra trouver en fin d'ouvrage de multiples notes et des indications bibliographiques précieuses.

   Comme ce livre fut écrit depuis un moment déjà, la situation a évolué dans le sens apparemment de l'amélioration, vu les outils, dont l'auteur en détaille certains, mis en place dès 1994-1995. Que ce soit dans le domaine de la collaboration dans l'industrie nucléaire entre la Russie et l'Occident, surtout l'Union Européenne d'ailleurs, ou dans le domaine du démantèlement de l'arsenal soviétique d'armes nucléaires prévu dans les traités de désarmement, où parfois seule l'aide financière et technique occidentale permet de le mener, des progrès notables sont enregistrés, et mis à la connaissance du public par différents canaux d'information. On pourra se référer notamment à la Revue Nucléaire de Russie (RNR), mensuel édité par le Service Nucléaire de l'Ambassade de France en Russie (ambafrance-ru.org). Sur son site figure de nombreuses informations utiles (une liste de liens entre autres). Autre source recommandée, celle de l'organisation non gouvernementale norvégienne, la fondation Bellona (bellona.org), disponible en anglais.
 

 

 
   L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "L'atome était une religion pour l'URSS. C'est un cauchemar pour la Russie et les autres républiques ex-soviétiques. Une hantise pour les Occidentaux. Une aubaine pour les trafiquants du nucléaire. Depuis l'effondrement de l'Union Soviétique, les trafics de matières nucléaires se multiplient dangereusement. La mafia du nucléaire existe-elle? Qu'est-ce que le mercure rouge? Une arme révolutionnaire ou une gigantesque escroquerie organisée par le KGB? Comment les services de renseignements français ont-ils tendu un piège à des diplomates iraniens en poste à Paris? Pourquoi les services secrets allemands ont-ils monté l'opération "le dard de Munich", l'une des plus grosses saisies de plutonium militaire La pollution radioactive, voilà l'héritage le plus durable du régime communiste. En sacrifiant des milliers de vie humaines, le régime communiste a commis, en silence, un véritable crime nucléaire. Si Tchernobyl reste le symbole de la catastrophe, il n'est pas le seul cimetière de l'atome dans l'ex-URSS. Une centaine d'autres bombes à retardement sommeillent aux quatre coins de l'empire nucléaire éclaté. Une enquête rigoureuse qui révèle et démonte les mécanismes du trafic le plus effrayant de cette fin de siècle."

Christophe URBANOWICZ, L'empire nucléaire éclaté, document, Editions Michalon, 1995, 258 pages.
 
Complété le 9 octobre 2012
Relu le 17 Août 2019

    
 
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2 novembre 2009 1 02 /11 /novembre /2009 15:53
        Une fois n'est pas coutume, nous plaçons dans cette rubrique "Revues", quatre sources d'informations, parmi les plus utilisées, en matière d'armements et de désarmements, qui ne diffusent pas que des revues, et qui couvrent dans leurs domaines d'interventions des aspects techniques, économiques, militaires et politiques.
        Ainsi successivement, nous présentons ici, l'Institut International d'Etudes Stratégiques, le Stockolm International Peace Research Institute, le Groupe de Recherche et d'Information sur la Paix et les Conflits et le Centre de Documentation et de Recherche sur la Paix et les Conflits.
Nous avons déjà présentés par ailleurs l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques. D'autres ressources existent, comme l'Institut Français des Relations Internationales qui diffuse Ramsès, ou, toujours en se limitant aux aspects multiples de l'armement, le Verification Technology information Centre et le World Military Expenditures and Arms Transfers, diffusé par l'United State Arms Control and Disarmament Agency des Etats-Unis ou encore le Conventional Arms Transfers to Developing Nations (Congrès des Etats-Unis), sans compter différentes agences spécialisées de l'Organisation des Nations Unies.
 
 
Institut International d'études stratégiques

        L'International Institute for Strategic Studies (IISS), institut de recherche (think tank) anglophone, fondé en 1958 à Londres, se décrit lui-même comme "l'autorité majeure en matière de conflits politico-militaires". En le suivant toujours, c'est "une source primaire d'information précise, objective sur des problèmes stratégiques internationaux pour les politiciens et diplomates, les analystes des affaires étrangères, les milieux d'affaires internationaux, les économistes, les militaires, les commentateurs de la défense, les journalistes, les universitaires et le public informé. L'Institut ne fait allégeance à aucun gouvernement, ni à des organisations politiques ou autres."
De fait, depuis les années 1960, l'Institut organise des rencontres entre ses 2 500 membres individuels et 450 membres de personnes morales ou institutionnelles de plus de 100 pays, qui sont autant de rendez-vous obligés entre responsables de la défense et acteurs internationaux comme nationaux.
A la fois Société A Responsabilité Limitée et Organisme de charité selon le  droit anglais, l'Institut peut se targuer à la fois de diffuser des informations de première main et d'être indépendant des États et de leurs initiatives, si on n'omet pas de préciser que, à ce haut niveau d'expertise et de grand impact sur les décisions militaires, l'organisation est bien entendu l'objet de l'attention de tous les services secrets des grandes puissances comme des moyennes....
              Ses publications, Survival, Military Balance, Adelphi Papers, Strategic Survey et Strategic Comments, aux mutliples collaborations, parfois d'hommes d'État en exercice, conseillers militaires et stratégiques en fonction, sont animées par une équipe internationale d'une vingtaine de chercheurs s'appuyant sur un large réseau de correspondants à travers le monde. Ils alimentent également une base de données, la Armed Conflict Database.
     The Military Balance est un document annuel qui répertorie de manière détaillée les capacités militaires et les budgets de la défense de 170 pays. Pour qui maîtrise bien l'anglais, c'est la première source d'information à étudier, même si elle ne couvre pas tous les aspects des armements.
     Survival : Global Politics and Strategy est un journal bimensuel "pour les analyses et les débats des affaires internationales et stratégiques."
     Strategic Dossier Series est une série de dossiers d'expertise technique qui présente des informations très détaillées, fort prisées par les différents experts mais qui peuvent rebuter même l'étudiant de plus assidu, surtout qu'il faut obligatoirement "suivre" ces dossiers, sous peine de "décrocher" rapidement.
    Strategic Comments est une source par Internet, publiée 10 fois par an, sur les aspects politico-militaires de la sécurité internationale.
    Strategic Survey, The annual review of world affairs constitue une source pointue pour l'interprétation des développements stratégiques.
     The Armed Conflict Database est une base de données régulièrement mise à jour, en ligne, sur les informations détaillées concernant 70 conflits dans le monde.
     The Adelphi series est une série de livres sur la sécurité internationale, avec un thème précis par numéro, la remilitarisation du Japon par exemple.
      The quartely newsletter est à destination des membres de l'IISS pour suivre l'ensemble des activités de l'Institut. A noter que sur son site, on y retrouve beaucoup de ces informations.
      Enfin les différentes conférences internationales organisées par l'IISS font l'objet de compte-rendus, particulièrement suivis par les responsables des revues qui traitent des questions de défense et de sécurité.
              L'institut possède également trois autres sièges, qui gèrent des instituts de manière autonome,  à Singapour (Asie), à Bharein (Moyen-orient) et à Washington (Etats-Unis).
             L'Institut héberge la Shangri-La Dialogue, un rendez-vous annuel des ministres de la défense de la région Asie Pacifique et le Manama Dialogue, une rencontre annuelle des ministres et responsables de la sécurité de la région du Golfe Persique.

         IISS, London Office, Arundel House, 13-15 Arundel Street, Temple Place, London WC2R 3DX. UNITED KINGDOM
         Site : www.IISS.org.
 
 
Institut International de Recherche sur la Paix de Stockholm

      Le Stockolm International Peace Research Institute (SIPRI), fondé en 1966 sur proposition du gouvernement suédois,  par le Parlement suédois, mêle également neutralité et volonté de faire se rencontrer responsables de défense, avec une volonté forte de contribuer à la résolution des conflits armés. Le think tank suédois n'a pas l'ambition d'influer comme l'IISS sur l'orientation des politiques publiques de son pays ou d'autres pays, mais de fournir une information et des analyses basées sur de solides connaissances à l'ensemble de la communauté internationale, pas seulement les cercles de responsables, mais aussi à l'ensemble des opinions publiques.
     Son personnel international de 50 à 60 personnes élabore de multiples dossiers, et notamment le SIPRI Yearbook annuel, sur les industries de défense, la production et le commerce des armements et depuis 1989 actualise le SIPRI arms industry database, en ligne sur Internet.
    Le SIPRI yearbook fourni de multiples informations sous forme de courtes analyses et de tableaux exhaustifs sur les événements durant l'année passée sur les armements et les différents processus de désarmements, les conflits armés et leur résolution. Il existe toujours un résumé en français de ce gros livre, téléchargeable sur Internet. C'est une base de référence indispensable pour beaucoup d'analystes.
Par exemple, dans le SIPRI Yearbook 2009, publié en collaboration avec l'IRIS, on peut trouver des chapitres sur des sujets tels que la sécurité et les conflits (Déplacements massifs de population causés par les conflits et violence ulinatérale, Tendance des conflits armés, violence unilatérale contre les civils, La légitimité des opérations de maintien de la paix, Sécurité et politique en Afghanistan : progrès, problèmes et perspectives), les dépenses militaires et l'armement  (Dépenses militaires, production d'armements, Transferts d'armes internationaux, Forces nucléaires mondiales) ainsi que sur la non-prolifération, le contrôle des armements et le désarmement (Contrôle des armements nucléaires et non-prolifération, Réduire les menaces à la sécurité des matériaux chimiques et biologiques, Contrôle des armements classiques, Contrôles des transferts internationaux liés à la sécurité).
     Le SIPRI policy papers est une série de rapports sur un sujet précis ou sur un autre, en lien avec les politiques de maîtrise des armements. Il complète d'autres publications plus régulières, tels que SIPRI insights on peace and security, des monographies sur des sujets examinés sur le long terme, les numéros de SIPRI Research Reports se centrant sur le contrôle des armements. C'est en tout quelques 300 publications qui sont aujourd'hui disponibles par ailleurs qui depuis 1969, traitent de beaucoup d'aspects sur les accords de désarmement.

       SIPRI, Signalistgatan 9, SE-169 70 SOLNA, SWEDEN.
       Site Internet : www.sipri.org.

     
Groupe de Recherche et d'Information sur la Paix et la Sécurité

     Le Groupe de Recherche et d'Information sur la Paix et la sécurité (GRIP), fondé en 1979 à Bruxelles, se fait connaître surtout par ses analyses et dossiers d'information concernant la course aux armements, ses mécanismes, les intérêt en jeu. Dans ses options fondamentales figurent son caractère "pluraliste" et sa contribution au "respect des principes définis dans la Charte des Nations Unies".
L'action du GRIP se situe donc en référence aux valeurs et concepts suivants : la recherche d'une sécurité globale et commune, la prévention des conflits, le règlement pacifique des conflits, la coopération entre États, une approche multilatérale de la sécurité internationale, la solidarité entre pays industrialisés et pays en voie de développement, le dialogue Nord-Sud, une concertation permanente avec la société civile, le respect des minorités, le respect des droits de l'homme et la démocratie, l'amélioration de la sécurité humaine.".
Ses travaux de recherche s'articulent sur plusieurs axes :
- Prévention, gestion et résolution des conflits armés ;
- Prolifération des armes légères et contrôles des transferts d'armes ;
- Défense et intégration européenne ;
- Non-prolifération des armes de destruction massives ;
- Paix et sécurité en Asie-Pacifique.
    Indépendant de toute organisation, fondant son activité sur une information rigoureuse et une diffusion adéquate de cette même information au service des acteurs en faveur des valeurs qu'il défend, le GRIP faisait partie des sources d'information très prisées par les organisations et les militants de paix en Europe dans les années 1980.
Son équipe d'une vingtaine de personnes (permanentes) se centre actuellement sur l'économie de l'armement et les questions nucléaires. Elle participe à l'élaboration de plusieurs publications :
- des livres, co-édités parfois avec les Editions Complexe qui abordent les questions internationales dans les domaines de la géostratégie et de la sécurité internationale (en moyenne 5 livres par an) ;
- la collection L'international en jeu, en co-édition avec André Versailles éditeur ;
- les Rapports du GRIP, collection sans périodicité qui valorise les différents travaux de recherche ;
- les notes d'analyses, sur entre 12 et 20 pages, sur l'ensemble des thématiques ;
- les Éclairages, notes courtes de 4 pages, sur un sujet d'actualité.
     Dans un de ses Rapports en 2009, Dépenses, production et transferts d'armes, Compendium 2009, signé Luc MANPAEY, on trouve détaillées Les sources et les méthodes dans l'établissement des données sur Les dépenses militaires, La production d'armement, Les transferts d'armements, Les Conventions monétaires, avant une analyse des dépenses militaires mondiales, par régions et par États les plus dépensiers en 2007, sur la production d'armes dans le monde (un Top 100, et des informations sur les fusions et acquisitions d'entreprises qui travaillent dans le secteur de l'armement), sur les transferts internationaux d'armements conventionnels (Tendances générales, Principaux pays exportateurs, Transferts vers les pays les plus pauvres), et sur la valeur financière du commerce mondial des armements. Sans oublier des annexes très utiles sous forme de tableaux. Dans le Compendium de 2018, on retrouve ces mêmes rubriques.
   N'oublions pas, bien entendu, chaque année, le Résumé du SIPRI Yearbook, seul résumé disponible en Français, largement diffusé en que l'on peut lire sur le site du GRIP. 
   Le GRIP est actif au sein de nombreux réseaux internationaux de recherche. En 1990, le secrétaire Général de l'ONU a désigné le GRIP comme "Messager de la Paix", en reconnaissance de "sa contribution précieuse à l'action menée en faveur de la paix".
   Un Centre de documentation existe parallèlement au GRIP, accessible au public sur rendez-vous.

     GRIP, 467, Chaussée du Louvain, B-1030 BRUXELLES, BELGIQUE.
     Site : www.grip.org
 

Centre de Documentation et de Recherche sur la Paix et les Conflits

    Le Centre de Documentation et de Recherche sur la Paix et les conflits (CDRPC), fondé en 1984 à Lyon, se présente comme "un des principaux centres d'expertise français indépendant qui effectue des recherches et diffuse de l'information sur les questions de défense et de sécurité". Son activité s'articule principalement sur trois thèmes : les forces nucléaires françaises, les transferts d'armement et l'industrie d'armement.
Très utilisées par les médias français - souvent sans le citer! - les ressources du CDRPC  sont notamment disponibles  par l'intermédiaire de ses publications et à travers l'activité de deux Observatoires : l'Observatoire des transferts d'armement, qui publie lui-même une Lettre d'information et propose chaque année un rapport sur les exportations d'armes françaises, et l'Observatoire des armes nucléaires françaises qui effectue un suivi d'informations sous forme de cahiers et sur Internet. Ces deux Observatoires ont été fondus en une seul en 2008, sous le nom d'Observatoire des Armements, devenant avec CDRPC la nouvelle dénomination du Centre. 
Son équipe d'une dizaine de personnes anime la revue Damoclès, Revue d'échanges sur la paix et les conflits et publie des ouvrages sur des thèmes précis (Nucléaire militaire, prolifération des armes légères, coopération militaire). Elle participe à des campagnes contre les ventes d'armes et anime par ailleurs un centre de documentation dont les ouvrages et les dossiers sont consultables sur place (cdrcp@obsarm.org) et sur rendez-vous.
Les derniers numéros de la revue Damoclès portent sur la Coopération sécuritaire France-Israël (septembre 2017), Robots tueurs : le futur... c'est maintenant! (mai 2017), Non-prolifération : un pas en avant, deux pas en arrière? (2015).... A noter un ouvrage de l'Atelier de création libertaire, de décembre 2018, Résister à la militarisation, rédigé par 6 personnes, dont Patrice BOUVERET, cheville ouvrière du Centre, sur le Groupe d'action et de résistance à la militarisation, Lyon, 1967-1984.

       CDRPC, 187, Montée de Choulans, 69005 LYON, FRANCE.
       Site : www.obsarm.org
 
Actualisé le 11 Avril 2012
Relu et actualisé le 21 Août 2019
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2 novembre 2009 1 02 /11 /novembre /2009 09:53
            La variété des armements nucléaires provient à la fois de la prise en compte de l'arme atomique comme arme de dissuasion (armements stratégiques) et de la tentative de lui donner un sens opérationnel (armements tactiques). Jouant à la fois sur la puissance (effets différenciés de feu, de souffle, d'impulsion électromagnétique et de radioactivité) de l'engin nucléaire, sur sa portée, sur sa précision, sur son porteur (missiles, avions...), sur sa vitesse et sur le lieu de départ de son lancement, les membres des états-majors militaires et des instances politiques concernées ont mis en place tout un jeu d'armements nucléaires depuis maintenant plus de soixante ans... et continuent de le faire, malgré la disparition du système des blocs.
 
 
Les catégories d'armes nucléaires...

           Au gré des stratégies nucléaires changeantes avec les évolutions géopolitiques comme sous la poussée des progrès technologiques, toute une classification, qui est en même temps un élément de la gesticulation diplomatico-militaire, est utilisée par les spécialistes et stratégistes en tout genre comme par les armées qui les déploient.
Si l'on suit Bertrand de MONTAUDOUIN, les armements nucléaires "peuvent être classées différemment selon le regard apporté, militaire ou politique" :
- Militairement, on distingue les armes anticités, qui ont pour objectifs les centres économiques et démographiques de l'adversaire, et les armes antiforces, qui menacent son appareil militaire (notamment les centres nucléaires) dans ses éléments de tête ou dans la profondeur de son dispositif.
Les premières armes (anticités) exigent de fortes puissances pour traiter de vastes cibles, et leur précision est superflue. Cette puissance est obtenue pour un vecteur (missile la plupart du temps) soit avec tête unique, soit avec têtes multiples (jusqu'à  plus de dix par missile...) qui permettent de mieux couvrir les objectifs étendus et de saturer les défenses. Ces têtes peuvent être indépendamment guidées ou non, ou peuvent tout simplement tomber suivant les lois de la balistique.
Les deuxièmes armes (antiforces) sont par contre caractérisées par leur précision car elles doivent atteindre des cibles compactes, voire ponctuelles et leur puissance est calculée de façon économique. La "bombe à neutrons" par exemple possède des effets collatéraux limités pour être utilisée à proximité de troupes ou de populations amies.
- Militairement aussi, les armes sont classées en fonction du lieu de lancement, à partir de silos fixes ou de véhicules mobiles terrestres (sol-sol) ; à partir de navires de surfaces ou sous-marins (mer-sol) ou à partir d'aéronefs (air-sol).
- Politiquement, les armes nucléaires peuvent être répertoriées en trois catégories :
                                                 - les systèmes centraux ;
                                                 - les euromissiles ;
                                                 - les armes tactiques.
                       
        Les systèmes centraux regroupent les armes d'un État pouvant atteindre le territoire adverse à partir de son sol national, ou par extension à partir des sous-marins. Pour les États-Unis et la Russie, il s'agit de missiles intercontinentaux de portée supérieure à 5000 km et des missiles de sous-marins. Pour la France, des portées moindres sont suffisantes, et cela concernait les missiles du site du plateau d'Albion (aujourd'hui abandonné) et concerne les missiles des Sous-marins Nucléaires Lanceurs d'Engins.
         Les euromissiles sont les armes pouvant atteindre le territoire soviétique à partir du sol européen et, par symétrie, les armes russes pour atteindre l'Europe mais non les États-Unis. La portée des euromissiles varie de 500 à 5000 km. Les fameux SS 20 soviétiques et les Pershings américains de ce que l'on a appelé la "crise des missiles" dans les années 1980 en sont des exemples. Une arme soviétique de 2 000 km de portée, par référence aux États-Unis est un euromissile, alors qu'il est possible de le considérer comme système central pour les nations européennes, d'où une partie des divergences d'appréciation entre États-Unis et Europe.
         Les armes tactiques ont une portée inférieure à 500 km et sont destinées à atteindre des objectifs militaires de proximité. Elles comprennent des missiles (Lance américain, Pluton français, Frog soviétique), des avions armés de bombes ou de missiles air-sol, et des obus d'artillerie. Pour une partie de la doctrine soviétique, mais aussi celle de l'OTAN (Organisation du Traité de l'Atlantique Nord), ils peuvent être considéré comme premier échelon de la guerre nucléaire si les moyens conventionnels ne suffisent pas (et même être utilisés de manière complémentaire), tandis que pour la doctrine française, il s'agit d'armes de dernier avertissement avant une frappe stratégique.
 
 
Le volume des arsenaux mondiaux...

               Alors que les médias ne parlent pratiquement plus des armements nucléaires, sauf pour évoquer la prolifération nucléaire (ou récemment le bouclier anti-missile prévu puis abandonné à l'Est de l'Europe), le nombre existant de ceux-ci suffisent toujours à détruire plusieurs fois la surface de toute la planète.
            Les chiffres restent l'enjeu de la bataille diplomatique qui se joue notamment lors de la discussion des différents traités de maîtrise des armements ou de désarmement ; aussi ceux-ci ne sont connus que de manière approximatives, outre les différents problèmes de classification qui peuvent surgir. A noter par exemple que le comptage par têtes et non par porteurs fut l'objet d'une bataille diplomatique.
             
        Si l'on suit le SIPRI (Stokholm International Peace Research Institute), dans son rapport 2009, les forces déployées en janvier 2009 comptent :
- pour les États-Unis, 2 202 têtes stratégiques et 500 têtes non stratégiques, soit 2 702 têtes au total ;
- pour la Russie, 2 787 têtes stratégiques et 2 047 têtes non stratégiques, soit 4 834 têtes au total ;
- pour le Royaume Uni, 160 têtes stratégiques ;
- pour la France, 300 têtes stratégiques ;
- pour la Chine, 186 têtes stratégiques ;
- pour l'Inde, un total de 60-70 têtes ;
- pour le Pakistan, un total de 60 têtes ;
- pour Israël, un total de 80 têtes.
     Soit un total de 8 392 têtes. Mais il faut compter sur la Corée du Nord qui a conduit et conduit, apparemment d'abord, puis ouvertement (et agressivement ensuite) des essais nucléaires (octobre 2006, mai 2009), mais on ignore si elle a fabriqué des armes nucléaires.
                  Par ailleurs, si l'on veut tenir une comptabilité plus précise en faisant entrer les porteurs, au 1 janvier 2006, on avait :
- pour les États-Unis, 114 bombardiers B52, et 72 bombardiers B2 porteurs de 1 050 têtes nucléaires, 510 missiles intercontinentaux LGM 30G ou LGM-118A, soit 1 150 têtes, 360 sous-marins nucléaires UGM-96A ou UGM-133A porteurs de 2 016 têtes, soit un total d'armes stratégiques de 4 216 têtes nucléaires. Auxquels il faut ajouter des forces non stratégiques Bombarbier B61 et missiles Tomahawk, soit 680 têtes au total, soit un total général de 4 896 têtes.
- pour la Russie, 78 bombardiers Tu-95MS6 ou Tu-95MS16 ou encore Tu-160 porteurs de 872 têtes nucléaires, 611 missiles intercontinentaux SS-18 à 27 porteurs de 2 436 têtes et 192 sous-marins nucléaires SS-N-18M1 ou SS-N-23 porteurs de 672 têtes, soit un total d'armes stratégiques de 3 980 têtes. A cela, il faut ajouter des forces de défense stratégique (1 200 têtes) et des forces de défense non-stratégique (1 540) et d'autres forces encore de 640 têtes, ce qui fait un total général de 7 360 têtes.
- pour le Royaume-Uni, 48 sous-marins nucléaires D-5 Trident porteurs de 185 têtes ;
- pour la France, 4 sous-marin nucléaires porteurs de 288 têtes, 60 mirage 2000N porteurs de 50 têtes et 24 Super-Etendard porteurs de 10 têtes, soit un total général de 348 têtes ;
 - pour la Chine, 1 sous-marin nucléaire porteur de 12 têtes, 30 avions Q-5 et 120 avions H-6 porteurs de 150 têtes, et 120 missiles DF-3A à 31, soit un total d'armes stratégiques de 282 têtes auquel il faut ajouter environ 120 armes non-stratégiques, soit un total général d'environ 400 têtes ;
- pour l'Inde, une estimation de 30-40 têtes nucléaires ;
- pour le Pakistan, une estimation de 30-50 têtes nucléaires ;
- pour Israël, une estimation de 200 têtes nucléaires.
   On aura bien noté des différences dans les chiffres de 2006 et de 2009, et cela tient à la complexité du comptage des têtes (on discute d'équivalents-têtes nucléaires), à la mise en vigueur de traités de désarmement et... aux surprises des comptages (qui peuvent être surestimé ou sous-estimé sciemment par les autorités qui les détiennent, et même comme dans l'ancienne Union Soviétique ne pas s'attacher à en faire une comptabilisation rigoureuse...).
 
    Dix ans plus tard, toujours suivant le SIPRI, les "équilibres nucléaires" entre puissances n'ont pas beaucoup bougé, même si la technologie a évolué, notamment en terme précision des vecteurs et de gestion d'un hypothétique "échange nucléaires" (moyens informatiques de calcul).
Début 2018, 9 États - États-Unis, Russie, Royaume-Uni, France, Chine, Inde, Pakistan, Israël et Corée du Nord - possédaient environ 14 465 armes nucléaires, dont 3 750 ont été déployées avec des forces opérationnelles. Près de 2 000 d'entre elles sont maintenues en état d'alerte opérationnelle élevée.
Les stocks d'ogives nucléaires continuent globalement de diminuer, principalement grâce aux États-Unis et à la Russie, qui représentent ensemble environ 92% du total mondial et qui réduisent leurs forces nucléaires stratégiques conformément au Traité Nouveau START de 2010. Malgré la réduction de leurs arsenaux, les États-Unis et la Russie ont mis en oeuvre des programmes importants et coûteux pour remplacer et moderniser leurs têtes nucléaires, leurs systèmes de lancement de missiles et d'aéronefs, ainsi que leurs installations de production d'armes nucléaires.
Les arsenaux des autres États dotés de l'arme nucléaire sont beaucoup plus petits mais tous développent ou déploient de nouveaux systèmes d'armes ou en ont déclaré l'intention. La Chine, l'Inde, la Corée du Nord et le Pakistan sont soupçonnés d'accroitre leurs arsenaux nucléaires.
La Corée du Nord considère toujours son programme nucléaire militaire comme élément central de sa stratégie de sécurité nationale, et a procédé a son 6ème essai d'explosion en 2017. Le total d'explosions nucléaires enregistrées dans le monde depuis 1945 est ainsi passé à 2 058.
La disponibilité d'informations fiables sur l'état des arsenaux nucléaires et les capacités des États dotés d'armes nucléaires varie considérablement. Les États-Unis ont divulgué d'importantes informations, ainsi que le Royaume-Uni et la France. La Russie refuse de divulguer la répartition détaillée de ses forces comptabilisées en vertu du Traité New START, même si elle partage l'information avec le gouvernement américain, qui ne publie plus de détails sur les forces nucléaires russes et chinoises. L'Inde et le Pakistan font des déclarations au sujet de certains de leurs essais de missiles, mais ne fournissent aucune information sur l'état ou la taille de leurs arsenaux. Israël a pour politique de ne pas commenter son arsenal nucléaire et la Corée du Nord ne fournit aucune information sur ses capacités nucléaires, même si elle fait une véritable stratégie déclaratoire sur ses essais de missiles, notamment face aux États-Unis.
      Selon le SIPRI toujours, le total du stocks des États-Unis s'élève à 6 450 ogives (avec 1 700 ogives déployées), celui de la Russie à 6 850 (dont 1 600 déployées), du Royaume-Uni à 215 (120 déployées), de la France à 300 (280 déployées), de la Chine à 280, de l'Inde entre 130 et 140 ogives, du Pakistan entre 140 et 150, d'Israël à 80 ogives et de la Corée du Nord entre 10 et 20 ogives. Le détail et le total peut ne pas correspondre aux chiffres communiqués au titre des différents traités, des évaluations officieux tentant de combler les insuffisances des communications officielles.
Un indice important des activités nucléaires militaires est constitué par les stocks mondiaux de matières fissiles. Les stocks d'uranium hautement enrichi s'élevaient en 2017 à 1 340 tonnes.
  
 
Des traités plus ou moins observés...

         Plusieurs traités concernant les armements nucléaires ont été signés, certains validés et en cours d'exécution, d'autres non validés mais exécutés quand même, comme validés mais à l'exécution incertaine... Il faut pour s'éclaircir les idées tenir compte surtout des accords SALT, START, FNI, SORT, et bien entendu ABM (concernant le bouclier nucléaire), lesquels sont remis en cause par la nouvelle course aux armements qui s'annonce :
 - Les traités dit SALT (Strategic Arms limitation Talks - Discussion sur la limitation des armements stratégiques), signés par l'Union Soviétique et les Etats-Unis en 1972 (SALT I)  et en 1979 (SALT II).
L'accord SALT II obligeait les deux parties à limiter les dispositifs de lancement de missiles balistiques intercontinentaux (ICBM), de missiles balistiques lancés par sous-marins (SLBM), de missiles air-surface et les bombardiers lourds à une quantité totale ne dépassant pas 2 400 unités. ce nombre fut réduit à 2 250 au début de l'année 1981. La quantité totale de missiles balistiques équipés de corps de rentrée à têtes multiples indépendamment guidées (MIRV) et de bombardiers lourds fut limitée à 1 320 unités, et la quantité totales de missiles balistiques intercontinentaux équipés de corps de rentrées de même type à 820 unités. Le traité limitait aussi la quantité de missiles balistiques intercontinentaux existants équipés de corps de rentrée (dans l'atmosphère à un moment de la trajectoire balistique) et limitait aussi à respectivement à 10, 14 et 10, le nombre de corps de rentrée dont pouvaient être équipés les nouveaux missiles balistiques intercontinentaux, missiles balistiques lancés par sous-marins et missiles balistiques air-surface.
- Les traités START (Strategics Armes Reduction Talks - Discussion sur la réduction des armements stratégiques), signés par les Etats-Unis et l'Union Soviétique en 1991 (SART I) et en 1993 (START II).
L'accord START II obligeait les deux parties à réduire de façon importante leurs arsenaux nucléaires, portant le nombre des armes stratégiques entre 3 000 et 3 500, et éliminant tous les missiles balistiques intercontinentaux porteurs de charges multiples.
- Mais ce traité START II, même s'il a commencé à avoir un début d'exécution, est rendu caduc par le Traité de désarmement nucléaire (SORT) signé le 24 mai 2002 entre les Etats-Unis et la Fédération de Russie.
Ce traité engage les deux parties à réduire de deux-tiers leur arsenal d'armes nucléaires stratégiques qui doit passer de  6000 têtes environ à 1 700/2000 têtes chacun d'ici 2012.
- Le traité FNI d'élimination des missiles à portée intermédiaire et à plus courte portée, signé en 1987, prévoit l'élimination et l'interdiction permanente d'une classe entière de missiles balistiques américains et soviétiques à portée intermédiaire et à courte portée (de 500 à 5 500 km). Mais après la dislocation de l'Union Soviétique, seuls 4 des douze Etats successeurs (Bélarus, Kazakhstan, Fédération de Russie et Ukraine) participent au régime d'inspections du désarmement.
                         
            Jean KLEIN, dans un article de 2003, faisant le point sur l'avancée que constituait le nouveau Traité de désarmement nucléaire écrivit notamment :
 "Dans une déclaration commune publiée le même jour (ce 24 mai 2002), les parties contractantes affirmaient que l'époque où elles étaient ennemies était révolue et qu'à l'avenir, elles agiraient comme des partenaires pour "faire progresser la stabilité, la sécurité et l'intégration économique, relever les défis qui se posent à l'échelle mondiale et aider au règlement des conflits régionaux". Se manifestait ainsi une certaine connivence entre Russes et Américains dans un monde où l'antagonisme Est-Ouest avait vécu, mais où de nouveaux risques avaient surgi et où des organisations criminelles n'hésitaient pas à recourir à l'"hyper-terrorisme" pour menacer leurs intérêts vitaux."
Conclu après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, le "SORT (...) a permis de faire sortir le débat (sur le désarmement) de l'impasse et d'atteindre le but que l'on s'était fixé en empruntant des voies différentes de celles que l'on avait prises dans le passé. Plutôt que de s'engager dans de longues négociations et de rédiger un traité volumineux qui définirait d'une manière précise les obligations contractées, on s'est borné à fixer un objectif global en laissant à chaque partie "la composition et la structure de ses armements stratégiques offensifs en se fondant sur la limitation globale convenue du nombre d'ogives de ce type (article premier). Seules les ogives sont prises en compte et il n'est plus question de répartir les charges nucléaires entre les trois composantes de la triades stratégique - missiles sol-sol, missiles mer-sol et bombardiers à long rayon d'action. En outre, les charges nucléaires qui font l'objet de réductions ne seront pas toutes éliminées car on veut en conserver un certain nombre comme réserve opérationnelle afin de pouvoir reconstituer rapidement les stocks préexistants en cas de nécessité. D'après les prévisions officielles, les Etats-Unis envisageraient de déployer 2 200 armes stratégiques en 2012 et de conserver 2 400 armes supplémentaires en réserve opérationnelle. (...). On estime également que les Etats-Unis continueront de stocker des milliers d'ogives supplémentaires qui pourraient être réinstallées sur des vecteurs et constituer des armes prêtes à l'emploi."
Si les États-Unis fournissent des indications sur les vecteurs et les ogives qu'ils entendent retirer, "en revanche, les Russes ont fait preuve de discrétion sur la manière dont ils procéderont aux réductions convenues, mais il est probable que les ogives retirées des vecteurs opérationnels seront stockées et non pas éliminées comme ils en exprimaient le souhait naguère. En 2002, on estimait à plus de 13 000 le nombre de leurs armes nucléaires stratégiques non déployées et de leurs armes nucléaires tactiques. Ces chiffres élevés s'expliqueraient surtout par le fait que le coût de leur démantèlement excède les ressources  financières de la Russie. Cependant, aux dires d'experts américains, la Russie continuerait de fabriquer des armes nucléaires en faible quantité pour remplacer celles qui sont frappées d'obsolescence" (soit par problèmes techniques liés à la radioactivité, soit à cause des progrès technologiques).
  "A la différence du traité START, la chronologie des opérations de désarmement n'est pas précisée et le processus de réduction ne comporte pas d'étapes intermédiaires, ce qui introduit un facteur d'incertitude dans l'exécution du Traité. En effet, la seule obligation qui incombe aux deux parties contractantes est d'atteindre les plafonds finaux des armes stratégiques déployées opérationnellement, le 31 décembre 2012, c'est-à-dire le jour même où le Traité expire."
  "En dépit des réserves qu'il inspire dans les milieux favorables à la maîtrise des armements (notamment sur le caractère sommaire des vérifications), le SORT a été salué comme une étape sur la voie d'une réduction des armements stratégiques et le prélude à des mesures plus significatives destinées à réduire les risques de l'âge nucléaire et à consolider le régime de non-prolifération."
 
           André DUMOULIN, dans un article de juin 2010, à l'occasion de la situation du traité START 3 et de la conférence sur la sécurité nucléaire, les stocks de matériaux fissiles et la non-prolifération, et surtout après le fameux discours du président des Etats-Unis Barak OBAMA sur un monde sans armes nucléaires d'avril 2009 qui semblait annoncer un changement très important dans le domaine des armements nucléaires, fait le point sur les plafonds désormais autorisés par les traités stratégiques et les possibles changements de stratégie. 
 Le traité START 1 de 1991, qui expirait en décembre 2009, prévoyait 6 000 têtes nucléaires et 1 600 vecteurs/lanceurs. Le traité START 2 de 1993 fut finalement non appliqué. Le traité SORT de 2002 qui devait rendre caduc le traité START 2, prévoyait de 1 700 à 2 200 têtes nucléaires, le nombre des vecteurs/lanceurs n'étant pas mentionné. Ce traité START 3 ou NEW START prévoit 1 550 têtes nucléaires et 800 lanceurs/vecteurs. Ces plafonds doivent être atteints dans sept ans, le traité étant valable 10 ans et reconductible sur 5 ans. Ceci bien entendu reste un traité conclu entre les seuls Etats-unis et Russie...
Il s'agit en fait d'un traité "ambivalent" qui "reflète la volonté de parvenir à une nouvelle réduction des potentiels avec un fameux effet d'annonce", mais qui joue "sur l'apparence des chiffres". Même si les plafonds seront atteints facilement en chiffres absolus et il le seraient déjà en grande partie côté russe pour des raisons budgétaires, le nouveau traité n'inclut pas les charges nucléaires de réserve, les armes nucléaires de théâtre et les armes actuellement désactivées en voie de démantèlement, puisqu'il ne concerne que les armements dits stratégiques. L'auteur signale à bon droit que même si le traité est respecté (il faut encore des ratifications parlementaires), il resterait dans le monde tout de même entre 9 400 et 13 000 charges de différents statuts. Le fait positif nouveau est tout de même que ce traité "symbolise un réchauffement des relations américano-russes, mais aussi et surtout en matière de lutte contre la prolifération, Washington et Moscou semblent désormais être en phase. La dé-mirvation des ICBM américains Minuteman III indique la volonté d'améliorer la précision (nucléaire ou conventionnelle) pour cibler des objectifs hautement prioritaires "proliférateurs" et non jouer dans un scénario de frappe anti-forces aggravées visant la Russie selon les scénarios SIOP du passé." La doctrine américaine présentée le 6 avril 2010 par le Secrétariat de la défense prévoit de grands changements dans les "postures de défense", notamment sur la qualité des ogives des missiles (capacité alternative nucléaire/conventionnel - remplacement des têtes multiples par des monotêtes...).
 
     L'activité concernant le désarmement nucléaire, le contrôle des armes et la non-prolifération se poursuit d'année et année, malgré les hauts et les bas des relations diplomatiques. Ainsi en 2017, un Traité d'interdiction des armes nucléaires est entré en phase de signature après une phase de négociation débutée en 2016 au sein de l'ONU ; le TIAN étant le premier accord international contraignant dont l'objectif ultime est l'élimination totale des armes nucléaires. Si les partisans du TIAN reconnaissent que ce traité n'a pas d'impact immédiat sur les arsenaux nucléaires existants, ils soulignent son impact moral (mais est-ce suffisant?...) et normatif à long terme (encore faut-il qu'un minimum d'États le signent...). Et les relations entre le TIAN, le TNP et les accords connexes doivent être définis juridiquement. L'objectif à l'ONU est d'éviter la fragmentation des initiatives de désarmement nucléaire. Notons que le new STAR expire en 2021 et que les puissances nucléaires sont peu intéressées à négocier de nouvelles réductions.
  
     Il faut souligner que nombre d'évolution, notamment sur les stock d'armes nucléaires, sont dues autant à des efforts de réduction de la part des États possesseurs que des évolutions technologiques internes à la conception, la production et le déploiement des ogives nucléaires.

Jean KLEIN, Le Traité sur la réduction des armements stratégiques offensifs et les nouvelles relations entre les Etats-Unis et la Fédération de Russie, 2003. SIPRI, Yearbook 2009, Armaments, Disarmaments and International Security, traduction française (résumé) faite en relation avec l'IRIS. Bertrand de MONTAUDOUIN, article Armement nucléaire - Problèmes politiques, Encyclopedia Universalis, 2004. André DUMOULIN, article Entre NPR (revue de posture nucléaire) et START (traité de réduction des armements stratégiques), les interrogations demeurent, Défense et Sécurité Internationale n°60, juin 2010. SIPRI Yearbook 2018, Résumé en français, GRIP, Les rapports du GRIP 2018/4.

                                                                        ARMUS
 
Relu et complété le 24 Août 2019.

           

  
       
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30 octobre 2009 5 30 /10 /octobre /2009 15:52
                    Sans remonter aux bouleversements introduits par l'introduction de la roue hydraulique (au Xème siècle, qui favorise le remplacement de l'énergie humaine par l'énergie artificielle, (mécanique, éolienne...), une succession de techniques utilisées en Occident, forment autant de révolutions qui ne se traduisent que bien plus tard dans les mentalités. Il en est de même pour d'autres inventions techniques comme les instruments optiques de précision,  l'horloge mécanique, l'imprimerie et la poudre. La poliorcétique, c'est-à-dire l'art des fortifications au bois, à la pierre et au ciment, continue d'être utilisée bien après que les boulets de canons aient rendus inopérants la majeure partie des remparts ; il en est de même de l'arbalète, encore présente dans certains régiments du XVIIe siècle, alors qu'elle fut défaite depuis longtemps par la concurrence de l'arc à longue portée.
       
        Ces révolutions techniques sont autant d'étapes géopolitiques dans l'histoire du monde et les résultats de l'introduction de l'armement nucléaire en 1945 obéit à la même logique.
          Lucien POIRIER rappelle qu'un siècle "passe entre (les) premiers balbutiements (de l'arme à feu), au cours de la guerre de Cent Ans en Europe, et la manifestation de son caractère révolutionnaire lors des incursions des Valois en Italie. Deux autres siècles avant que la puissance de feu soit consacrée par la théorie comme le facteur décisif sur le champ de bataille. Encore ne s'agit-il là que de tactique et de stratégie : la philosophie politique tarda aussi longtemps à reconnaître que cet armement n'était à la mesure que des puissances financièrement assez riches, économiquement assez fortes, et politiquement assez organisées pour s'équiper d'arsenaux capables de fondre le bronze et de réaliser une artillerie efficace."
        André CORVISER  et Jean-Marie GOANAGA rappellent de leur côté que les tacticiens militaires ont une tendance assez régulière à prendre la technique découverte et à tenter de la rendre opérationnelle dans le cadre des anciennes tactiques. Il faut attendre un certain temps avant de trouver les "coups de main" nécessaires pour rendre une nouvelle arme efficace, et l'on a d'abord la tentation de l'utiliser à la manière d'armes anciennes. Le fer eut du mal à s'imposer face au bronze sur les champs de bataille pour les mêmes raisons. "Avant le fait nucléaire l'histoire de l'armement est marquée par des innovations que l'on qualifie de révolutions alors que le terme d'évolutions serait plus approprié par suite de la lenteur de prise en compte du fait nouveau".
       
         L'apparition de l'arme atomique, malgré sa nouveauté et le caractère terrorisant de sa puissance de feu, de souffle (avant que l'on prenne conscience de sa radioactivité et d'autres phénomènes "secondaires"), s'effectue dans la continuité de cette évolution de l'armement.
       Lucien POIRIER écrit que "l'une des constantes de l'histoire allait (encore) se vérifier : des années, des décennies parfois séparent l'apparition d'un nouveau matériel et la constitution d'une théorie cohérente éclairant la perturbation qu'il provoque dans la pensée et l'action de guerre. C'est qu'il faut, en effet, échapper aux illusions du savoir immédiat ou à la tentation de rapporter le nouveau au référentiel théorique antérieur ; passer par le préalable d'une scrupuleuse problématique doublée d'une critique des instruments d'observation et d'analyse. Cela quand l'histoire ne s'interrompt pas, qui accumule les événements ; quand les armées improvisent sous la pression de nécessités qui ne permettent que l'invention "sur le tas". Les recettes et les maximes simplificatrices procèdent d'observations parcellaires et imprécises autorisant des leçons contradictoires."
Et même longtemps après, malgré le caractère évidemment réellement révolutionnaire de l'arme nucléaire, des théoriciens, des ingénieurs et des politiques s'ingénient à rendre opérationnel une arme qui dans son essence ne peut être qu'une arme de dissuasion. C'est ainsi que l'on a vu apparaitre tout un arsenal d'armements nucléaires à employer sur un champ de bataille, conjointement avec d'autres armes, conventionnelles, dans le cadre de manoeuvres aéro-terrestres, dans les années 1980, en Europe.

    Les premières réflexions face aux deux explosions nucléaires sur le Japon sont du côté d'une artillerie massive, ou plus exactement du bombardement aérien massif. Directement dans la foulée de l'action des  bombardiers de la Deuxième Guerre Mondiale, (dont l'emploi, théorisé par l'italien Giulio DOUHET, dès 1921 dans son livre Domino dell'Aria, avait été modélisé stratégiquement dès 1943 par l'état-major américain), pourtant critiquée pour sa demi-inefficacité, l'arme nucléaire constitue le complément indispensable pour une offensive massive victorieuse.
 "En 1945-1946, les experts militaires voient seulement que l'arme de destruction massive permet enfin d'incarner économiquement Douhet (car l'inefficacité mentionnée un peu avant provenait... de l'insuffisance du nombre de bombardiers disponibles pour faire vraiment un bon "tapis de bombes"). Triomphe de la guerre dans la troisième dimension (l'air, par rapport à la terre et à la mer) rejetant les opérations de surface au musée de l'histoire". (Lucien POIRIER) .
Le Général ARNOLD, Commandant de l'USAF (L'armée de l'air des États-Unis) écrit avec enthousiasme en 1947 : "Dans la guerre future, l'aviation sera la première à attaquer. Si ces attaques ont lieu suffisamment tôt, on peut envisager une limitation considérable des opérations au sol... et une diminution notable du rôle que les armées et les flottes pourraient avoir à y jouer... Sans une aviation moderne, autonome et très entrainée... il ne peut y avoir de sécurité pour la nation... Contre les armes atomiques, la seule sécurité est de prendre l'offensive immédiatement avec des forces considérables."
   Lucien POIRIER rapporte que "les militaires adoptent l'arme nucléaire comme l'arme parfaite de la lutte à mort et sans la soupçonner d'être d'une autre espèce ; sans deviner que son emploi priverait la lutte à mort elle-même de son séculaire sens politique." Arme absolue, l'arme nucléaire doit être possédée uniquement par les 2tats-Unis, qui ne se trouveront dans une position de monopole nucléaire que dans un bref temps.
   Déjà, tout au début des années 1950, se pose la question de la prolifération et de la dissémination atomiques, qui ne cesse de se poser aujourd'hui.
  
      Dans un contexte de course aux armements nucléaires se déploient toute une variété d'armements nucléaires. Elle se fait dans un double mouvement : augmenter la capacité de dissuasion des armements à forte puissance et pouvant être lancés à de très grandes distances, augmenter la miniaturisation de certaines d'entre elles, en dessous en quelque sorte d'un seuil de dissuasion entre puissances atomiques, pour leur utilisation sur des théâtres d'opérations.
Il n'est pas certain, même après la disparition de l'Union Soviétique, que ce double volet de la course aux armements nucléaires ait disparu. André FONTAINE avait déjà rappelé que la rivalité russo-américaine datait de bien avant l'arrivée des "communistes" au pouvoir, et il semble bien, avec une Russie qui a restauré une partie de sa crédibilité militaire aujourd'hui, qu'elle continue.

Sous la direction d'Aymeric CHAUPRADE, Constantes et changements dans l'histoire, Ellipses, 2003. André CORVISIER et Jean-Marie GOANAGA, article Armements dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaires, Editions Complexe, collection Historiques, 1988.

                                                                     ARMUS
 
Relu le 30 mai 2019
    
        
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29 octobre 2009 4 29 /10 /octobre /2009 15:05
      L'apparition et l'utilisation de l'arme atomique en 1945 a bouleversé les conceptions en matière de stratégie, de conception de la guerre et sans doute de conception du monde tout court. Mais ce bouleversement, à effet visible sur le champ de bataille, n'est pas le premier et ne sera sans doute pas le dernier. D'autres armes, à d'autres époques, ont provoqué des bouleversements du même ordre dans les mentalités, avec la différence essentielle que l'existence de l'armement nucléaire a rendu notre planète très petite à nos yeux.
     Les différents changements introduits par cet arme, comme les précédents, avec la roue ou le poudre par exemple, montrent que la dynamique militaire part souvent de la découverte technologique pour aller à la recherche de nouvelles stratégies et de nouvelles tactiques, et que rarement, la recherche d'avantages tactiques ou stratégiques aboutit à une percée technologique, contrairement sans doute à certaines perspectives de la recherche-développement moderne. C'est en fait la surprise technique qui change la manière de combattre des hommes, souvent contraints en définitive de le faire, faute de pouvoir faire disparaître la découverte technique elle-même.


     Hervé COUTEAU-BEGARIE, tout au long de son Traité de la stratégie, nous indique les différents bouleversements introduits par l'existence de l'armement nucléaire :

- La dialectique offensive-défensive montre l'affirmation de la supériorité de la défensive sur l'offensive  (CLAUSEWITZ) d'un point de vue théorique, et à plusieurs reprises dans l'histoire, des auteurs "ont essayé de substituer à (cette) dialectique un triade", sans pouvoir l'imposer réellement. Récemment encore, cette dialectique a été remise en cause par des auteurs américains estimant qu'elle ne rend pas compte des nouveaux modes suscités par l'arme nucléaire.
Barry R. POSEN, par exemple, distingue trois sortes de doctrine (The source of military doctrine, France, Britain and Germany between the World Wars) :
+ Les doctrines offensives ont pour but de désarmer l'adversaire, de détruire ses forces armées.
+ Les doctrines défensives ont pour but d'interdire à un adversaire d'atteindre l'objectif qu'il poursuit.
+ Les doctrines dissuasives ont pour but de punir un agresseur."
Mais la pertinence de cette distinction est faible, la dissuasion n'étant qu'une forme de défensive.
 
- La recherche de la rupture stratégique sur le plan opérationnel est constante, non pas liée à la percée d'un front, mais à la création d'un déséquilibre, d'une situation nouvelle qui ouvre des possibilités auparavant interdites, "par bouleversements de certaines données de base de la situation antérieure". Lucien POIRIER (Essais de stratégie théorique) parle de la rupture provoquée par l'arme nucléaire.

- Le but fondamental de la stratégie, jusqu'à l'apparition de l'arme nucléaire, est la défaite de l'ennemi. Défaite stratégique obtenue par l'utilisation de tous les moyens militaires par le vainqueur, jusqu'à épuisement de son adversaire. Or l'armement atomique en soi possède des caractéristiques qui la rende difficile à manier sur le terrain, pour obtenir une véritable victoire stratégique.

- La terreur introduite par les explosions nucléaires provoque l'inadaptation des méthodes classiques de la stratégie. "L'émergence de la bombe atomique, en favorisant la montée en puissance des analystes civils, a suscité une prise de conscience du caractère relatif de la stratégie et surtout une importation des règles et des fondements de la recherche universitaire, avec une interrogation sur les présupposés de la réflexion" entreprise auparavant.
La stratégie nucléaire est fondamentalement une stratégie de dissuasion, alors que la stratégie conventionnelle reste une stratégie d'action. "La seule méthode utilisable (pour penser une telle stratégie) est celle des scénarios. Il s'agit de penser l'impensable, selon une formule d'Herman KAHN (De l'escalade, Métaphores et scénarios, Calmann-Lévy, 1966). S'élaborent alors des stratégies virtuelles dont la diffusion assure la promotion : "Tout se passe comme s'il suffisait (à l'acteur dominant) de construire une image cohérente et plausible d'une stratégie novatrice et qui marque une suffisante avance sur les pratiques usuelles pour que le crédit (scientifique, technologique, financier...) dont il bénéficie suffise à conférer à cette projection d'un modèle théorique, dans un futur encore indéterminé, la prégnance d'un système quasi-actualisé et l'efficacité d'une stratégie de persuasion fondée sur des forces réelles" (Lucien POIRIER).
              
- Dans la même logique, la stratégie opérationnelle connaît une crise qui a donné à la stratégie des configurations jusqu'alors inconnues, au moins négligées, avec le développement de la théorie de la dissuasion. La stratégie ne pouvait plus se penser principalement en termes militaires, et au seul temps de guerre. Nous sommes dans une ère de stratégie totale, au sens initié par le général André BEAUFRE (introduction à la stratégie, Stratégie pour demain) : "De ce fait, la guerre militaire n'est généralement plus décisive au sens propre du mot. La décision politique, toujours nécessaire, ne peut plus être obtenue que par une combinaison de l'action militaire limitée avec des actions convenables menées dans les domaines psychologique, économique et diplomatique. La stratégie de la guerre, autrefois gouvernée par la stratégie militaire, ce qui donnait pour un temps la prééminence aux chefs militaires, relève maintenant d'une stratégie totale menés par des chefs de gouvernements, et où la stratégie militaire ne joue plus qu'un rôle subordonné."

- Vu le potentiel de destruction immense du moindre explosif nucléaire, surtout au début de l'ère nucléaire, le risque d'une guerre nucléaire est conçu comme toujours plus grand que l'enjeu : il s'agit là de l'essence de la dissuasion.  
C'est en modulant l'agitation diplomatique de l'utilisation de l'arme atomique qu'une stratégie de persuasion ou de contrainte peut être mise à l'oeuvre, par la menace d'emploi, toujours "sur le fil du rasoir" en temps de crise, mais jamais au-delà d'une point de non-retour, d'autant plus que celui-ci n'est pas visible aux acteurs, ce qui les rend extrêmement prudents dans la manipulation de cette menace nucléaire.
L'histoire de l'arme nucléaire "peut être considérer comme celle de son insertion dans le jeu politique d'abord, dans le processus militaire ensuite." Une fois que les États-Unis ont perdu leur position de monopole dans la possession de l'arme nucléaire, une course aux armements, qui révèle encore plus l'instabilité de la dissuasion, notamment entre les États-Unis et l'Union Soviétique, mais ensuite aussi avec l'entrée en jeu de la France, de la Grande Bretagne, de la Chine, puis plus récemment d'autres États (dans un enchaînement de prolifération des technologies nucléaires), provoque la naissance de multiples types d'armements, sur terre, dans les airs, sur mer et dans l'espace extra-atmosphérique, avec des vecteurs porteurs de plusieurs têtes nucléaires à la puissance et à la précision d'impact de plus en plus grandes.
                
- La stratégie est pensée en tant que système, de manière absolument homologique au système technicien, tel que le présente Jacques ELLUL (Le système technicien, Calmann-Lévy, 1977).
Ce système technicien possède huit caractères qui influe complètement la stratégie elle-même :
+  l'autonomie : la technique suit sa propre voie, sans tenir compte des finalités politiques ;
+  l'unité : les techniques sont reliées les unes aux autres, de manière dépendantes ;
+  l'universalité : la technique s'étend à tous les domaines de l'activité humaine, et à tous les pays ;
+  la totalisation : un phénomène technique ne peut s'étudier que globalement, toutes les spécialisations évoluent dans le cadre de cette globalité. De sorte que la stratégie fait appel à des spécialistes, dans les domaines les plus divers et les plus inattendus, qui échappaient autrefois à l'attraction de la stratégie ;
+  l'auto-accroissement : Tout se passe, écrit Jacques ELLUL, "comme si le système technicien croissait par une force interne, intrinsèque et sans intervention décisive de l'homme... Cet homme est pris dans un milieu et dans un processus qui font que toutes les activités, même celles qui apparemment n'ont aucune orientation volontaire, contribuent à la croissance technicienne, qu'il y pense ou non". Conséquence : les chercheurs, les fabricants d'armes, dans un complexe militaro-industriel qui se ramifie dans toute la société, obsédés par la crainte d'être dépassés, participent tous à une course au développement des arsenaux qui finit par ne plus avoir aucune rationalité stratégique, une croissance exponentielle des armes nucléaires ;
+ l'automatisme : "Dans chaque situation nouvelle, pour chaque domaine nouveau, les techniques se combinent de façon qu'au résultat et de façon indépendante d'une décision humaine, c'est plutôt telle technique qui est appliquée, telle solution qui est apportée..." ;
 +  la progression causale et l'absence de finalité : "La technique ne se développe pas en fonction de fins à poursuivre, mais en fonction des possibilités déjà existantes de croissance."  L'apparition de nouvelles technologies provoque l'apparition d'autres technologies, multipliant les applications à l'armement nucléaire : stations spatiales, miniaturisation, précision des ciblages, balistique intercontinentale se développent avant même que les décideurs politiques puissent leur trouver une possibilité d'utilisation. Les annonces de programmes nucléaires qui se font en fonction de la conjoncture politique ne le sont en fait que pour suivre cette évolution technique sans fin.
+  l'accélération. Le système stratégique connaît une accélération sans précédent dans l'Histoire depuis 1945, et cela se ressent dans les stratégies maritimes, aériennes et terrestres élaborées, quel que soient le théâtre des opérations.

- La course aux armements se fait au minimum à deux, mais cela n'est pas une difficulté : une puissance trouve toujours une autre puissance sur le chemin de ses projets. Les Etats-Unis en tant qu'État n'ont aucun problème pour se concevoir des ennemis. Hier, l'Union Soviétique, demain la Chine?  Aujourd'hui, la menace "terroriste islamique", demain l'Union Européenne?
Comme l'écrit François GERE (Les lauriers incertains, Fondation pour les Etudes de Défense Nationale 1991) beaucoup de raisonnements des décideurs stratégiques présentent le point commun de considérer la situation géopolitique comme immuable : "Ils postulent l'URSS, sinon comme ennemi durable, du moins comme rival géostratégique constant. Le poids du communisme serait-il définitivement soustrait de l'épreuve des volontés et des forces, resterait invariant, celui de l'espace, des peuples et des armes."
Hervé COUTEAU-BEGARIE, toujours, distingue 8 facteurs à cette course aux armements :
+ l'inertie ;
+ la technique ;
+ l'intérêt des décideurs ;
+ l'épidémiologie (peur d'être dépassé par l'autre) ;
+ la planification (très difficile à remanier) ;
+ la doctrine stratégique ;
+ le gouvernement et ses rapports avec les armées (autrement dit la balance pouvoir militaire/pouvoir civil) ;
+ la localisation géographique.

- Tout récemment, depuis le début des années 1990, une littérature pléthorique fait la promotion d'une "Révolution dans les Affaires Militaires" (RMA). "L'idée centrale est que la guerre a désormais radicalement changé de mode de fonctionnement, sinon de nature, avec l'avènement des nouveaux moyens de surveillance, de repérage et de transmission et la mise au point d'armes à grande portée et de grande précision."
L'objectif est d'éliminer l'incertitude par des opérations d'information qui permettent la mise au point des nouveaux concepts opérationnels :
+ la manoeuvre supérieure fondée sur les capacités en matière d'information et de mobilité qui permettent de concentrer des forces combinées ;
+ l'engagement précis dans lequel les forces localisent l'objectif ou la cible et obtiennent l'effet désiré sans moyens superflus ;
+  la protection intégrale qui assure l'entière liberté d'action et prévient les pertes ;
+ la logistique intégrée dans laquelle la combinaison des techniques d'information, de ravitaillement et de transport permet une réaction rapide aux crises et un soutien à tous les niveaux.
 La guerre du Golfe contre l'Irak devait en être la première démonstration, et on très loin du compte, selon les multiples experts. Disons plutôt que c'est le premier essai de la mise en oeuvre d'une telle Révolution, qui est d'abord une révolution technique.
 
- L'apparition de l'armement nucléaire bouleverse bien entendu les stratégies particulières, maritime, aérienne et terrestre.
Sur le plan de la stratégie maritime : la révolution nucléaire n'a pas simplement révolutionné les armes, elle a transformé le submersible. Dépendant de la surface, il a cédé la place à un sous-marin à propulsion nucléaire bénéficiant d'une mobilité et d'une protection exceptionnelles. Le Sous-marin Nucléaire Lanceur d'Engin (SNLE) est devenu l'instrument le plus important de la dissuasion nucléaire. Longtemps bénéficiaires d'une quasi-invulnérabilité du fait de la difficulté de détecter un objet sous l'eau, les SNLE sont constamment menacés par une percée technologique de détection. Ils sont les éléments les plus souples pour lancer les missiles nucléaires dans n'importe quel point du globe.
Sur le plan de la stratégie aérienne : l'avion participe tant à une stratégie d'anéantissement qu'à une stratégie d'usure pendant la Seconde Guerre Mondiale notamment. L'action d'anéantissement est bien sûr renforcée par l'emport d'armes nucléaires. La fonction de bombardement stratégique fut longtemps privilégiée dans les débuts de l'ère nucléaire avant que les sous-marins nucléaire prennent la relève.

- La participation de l'aviation à la bataille terrestre est un autre aspect. En fait, la course technologique a donné naissance à des armes nucléaires de courte portée, à puissance "réduite", appelé justement armements nucléaires tactiques (ANT).
Ces armements constituent le moyen pour de nombreux experts de tenter de redonner un aspect opérationnel à une guerre nucléaire de plus en plus virtuelle.
C'est aussi précisément sur le plan de la stratégie terrestre que cette tentative, avec le développement d'armements tactiques nucléaires, fut menée, notamment en France avec les système d'armes Pluton et Hadès, le plus loin. Rien ne dit que dans un proche avenir, avec les progrès de la miniaturisation, ne se mettent pas en place des véritables unités terrestres nucléaires, comme l'envisageait d'ailleurs la stratégie nucléaire soviétique.
Nous traiterons dans un autre article cette tentative, toujours présente dans l'establishment militaire. A signaler par ailleurs que des mines nucléaires furent envisagées comme moyen imparable d'empêcher une invasion de chars venant d'un pays ennemi, même si le développement des missiles portatifs guidés avec précision lui fut préféré.

Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de stratégie comparée, collection Bibliothèque stratégique, 2002.

                                                            ARMUS
 
Relu et révisé le 2 juin 2019

                              
                    
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27 octobre 2009 2 27 /10 /octobre /2009 14:38
         Au fur et à mesure que la société se complexifie et ses membres deviennent très nombreux, l'impossibilité d'une communication directe entre individus et la formation de classes sociales différenciées entraînent la constitution de nouveaux moyens d'obtenir l'obéissance.
Que ce soit dans les anciens domaines de la guerre, de la religion, du travail (selon la trifonctionnalité indo-européenne) ou dans le cadre de nouvelles institutions, scolaires, universitaires, nécessaires à la transmission de savoirs complexes, il est impossible que seuls la remémoration de faits anciens ou le charisme de chefs permettent à une société d'exister, en tant qu'organisme ayant une identité et un véritable fonctionnement interne, sans éclater en multiples groupes en guerre ouverte. Aussi, les membres d'une société, qu'elles que soient leur fonction, leur appartenance sociale ou leurs occupations spécialisées, sont-ils régis pour avoir des relations continues de collaborations, par un même raisonnement qui inclut l'obéissance à des lois qu'ils ne sont pas forcément aptes en eux-mêmes à comprendre le bien-fondé.
Si le désordre n'est pas généralisé sur un territoire donné, c'est qu'une forme de discipline, un ensemble de règles et d'instruments de contrôle d'observations de ces règles existe. Même si cette discipline peut apparaître différente suivant les lieux de travail et d'occupation des hommes, elle les traverse tous et partout et toujours, suivant des évolutions toujours lentes.
   Ceci est d'autant plus vrai que la justice ne régit pas les relations entre les individus et les groupes, que les inégalités sont importances entre eux, que leurs conditions de vie sont très différentes.
 
    Comment les dirigeants des institutions obtiennent-elles l'obéissance? Pourquoi les hommes et les femmes obéissent-ils à de mêmes lois, grosso modo, alors qu'ils ne bénéficient pas des mêmes avantages de cette observance? C'est cette question à la fois sociologique et de philosophie politique que de nombreux chercheurs se sont attachés à résoudre, et souvent ceux qui l'ont fait et ceux qui le font encore, sont nécessairement, quelque part, mentalement ou socialement, détaché de cette obligation d'observance et jouissent d'un minimum de détachement matériel, nécessaire à toute observation scientifique, car réfléchir à cela, c'est d'une certaine manière en contester la totale légitimité.
 
     Parmi eux, nous retiendrons ici, mais pas seulement, deux d'entre eux, Michel FOUCAULT (1926-1984) et Erving GOFFMAN (1922-1984). Par ailleurs, et commençons par là, de nombreux historiens permettent de comprendre comment se met en place une discipline sociale.

     Dans les désordres qui suivent le déclin de l'Empire Romain d'Occident, avec son cortège de destructions, (de lieux de savoirs et d'habitations, voire de villes entières), de guerres, de disparitions de liens économiques, le christianisme constitue sans doute un des seuls liens existants entre les différents peuples (qui se séparent ainsi).
      Entre 1074 et 1294, entre la papauté de Grégoire VII et celle de Boniface VIII, le monachisme du XIIe siècle participe fortement aux rétablissements de liens économiques, sociaux et moraux.
"Parmi les grands centres d'influence, au Moyen Age, il faut nommer le couvent (qui ) fut un vaste foyer de religion élevé aussi bien que de sombre superstition. Le moine a été associé à tous les mouvements considérables de l'époque. Il a été, avec la papauté, le principal promoteur des Croisades et a été parmi les grands bâtisseurs. Il a fourni aux Universités leurs docteurs les plus profonds. Certains religieux du Moyen-Age ont été les Puritains, les Piétistes, les Méthodistes, les Évangélistes de leur temps. Le monachisme (....) a été un immense réceptacle d'idées et de tendances très diverses, parfois contraires : fraternité évangélique et penchant militariste, vie contemplative et esprit d'activité, amour du silence et zèle missionnaire, légalisme étroit et libéralisme large, fidélité envers l'Église et velléités hérétiques. La vie monastique était très prisée (et aussi dirons-nous très protégée, car la principale bénéficiaire des diverses "Paix de Dieu" et trêves obligatoires). Au sein d'une société déchirée par les guerres, les couvents étaient des asiles de paix et de sanctification, qui attiraient les meilleurs esprits et où les seigneurs venaient parfois se recueillir (...et se réfugier, dirons-nous aussi). On célébrait chez les moines le renoncement, la discipline, les mortifications, la vie fraternelle ; on admirait leurs travaux agricoles, leur zèle de copistes, leurs initiatives artistiques et surtout leur bienfaisance. (...) On multiplia les couvents à satiété, au point que le IVe concile de Latran dut interdire la création de nouveaux Ordres.
Un trait remarquable du monachisme fut son alliance étroite avec le Saint-Siège. Étrange union que celle des moines méprisant le monde et des papes avides de le régenter! Ils les aidèrent à affermir leur pouvoir contre l'autorité épiscopale, à lutter contre les rois, à remplir leurs trésors, à produire des richesses, et les richesses ont détruit la religion." (Regard Bibliothèque chrétienne online, www.regard.eu.org).
     Ces lignes montrent l'importance des couvents et indiquent une voie de propagation à l'ensemble de la société d'une certaine forme de discipline. La discipline des couvents prépare en quelque sorte la discipline des ateliers, des écoles et des... casernes, tant l'institution militaire avait perdu la mémoire de celle qui présidait à l'organisation de l'armée romaine. Pour qui veut approfondir cette facette de l'histoire européenne, nous ne saurons que trop conseiller la lecture de Le monde et son histoire, de Luce PIETRI et de Marc VENARD (notamment le deuxième tome), qui complète bien, à plus d'un égard les études émanant des institutions ou organismes religieux.

    Plus près de nous, Michel FOUCAULT consacre une grande partie de son oeuvre à la discipline. Ou plus précisément à la formation des institutions disciplinaires, lieux analogues dans leur fonction : faire de l'homme un individu prévisible,  contrôlable, obéissant (école, asile, prison, caserne, hôpital, usine, école).
  Dans Surveiller et punir (1975), le sociologue et philosophe français examine la manière dont la société diffuse un système de punition généralisée.
"Au point de départ, on peut donc placer le projet politique de quadriller exactement les illégalismes, de généraliser la fonction punitive, et de délimiter, pour le contrôler, le pouvoir de punir. Or, de là se dégagent deux lignes d'objectivation du crime et du criminel. D'un côté, le criminel désigné comme l'ennemi de tous, que tous ont intérêt à poursuivre, tombe hors du pacte (social), se disqualifie comme citoyen, et surgit, portant en lui comme un fragment sauvage de nature ; il apparaît comme le scélérat, le monstre, le fou peut-être, le malade et bientôt l"'anormal". C'est à ce titre qu'il relèvera un jour d'une objectivation scientifique, et du "traitement" qui lui est corrélatif. D'un autre côté, la possibilité de mesurer, de l'intérieur, les effets du pouvoir punitif prescrit des tactiques d'intervention sur tous les criminels, actuels ou éventuels : l'organisation d'un champ de prévention, le calcul des intérêts, la mise en circulation d'un champ de représentations et de signes, la constitution d'un horizon de certitudes et de vérité, l'ajustement des peines à des variables de plus en plus fines ; tout cela conduit également à une objectivation des criminels et des crimes."
      C'est cette volonté de contrôler avec le minimum de moyen qui se retrouve notamment dans l'architecture des bâtiments des institutions spécialisées que sont le couvent, l'école, l'atelier et la caserne. Définir pour tous ce qui est interdit et autorisé existe bien évidemment déjà dans les Livres Sacrés de presque toutes les religions et de toutes les sagesses, mais leur perte d'influence, vu le syncrétisme et la généralisation d'un esprit sceptique dans la société, exige bien d'autres moyens d'intériorisation de la discipline. Entre l'intériorisation, via la religion, des règles et de l'acceptation des punitions, et l'existence d'institutions disciplinaires, la palette est vaste pour obtenir l'obéissance de tous, même lorsque les conflits semblent l'emporter en intensité sur les coopérations.
  Plus loin, dans son même ouvrage, Michel FOUCAULT poursuit, avant d'aborder en tant que telle l'institution de la prison: "L'extension des méthodes disciplinaires s'inscrit dans un processus historique large : le développement à peu près à la même époque de bien d'autres technologies - agronomiques, industrielles, économiques. Mais il faut bien le reconnaître : à côté des industries minières, de la chimie naissante, des méthodes de la comptabilité nationale, à côté des hauts fourneaux ou de la machine à vapeur, le panoptisme a été peu célébré. On ne reconnaît en lieu qu'un bizarre petite utopie, le rêve d'une méchanceté, un peu comme si BENTHAM avait été le FOURIER d'une société policière, dont le Phalanstère aurait eu la forme du Panopticon. Et pourtant, on avait là la formule abstraite d'une technologie bien réelle, celle des individus."
 Il s'agit, dans une société devenue très complexe, non de multiplier les individus devant contrôler les autres, mais de faire en sorte que le contrôle soit possible partout, de sorte que tout le monde se sente surveillé. Un peu comme nous le faisons avec l'inflation de caméras de surveillance dans les villes, enregistrant tout ce qui est enregistrable dans leur champ de vision, sans que bien évidemment, les responsables de la sécurité ait la possibilité de tout visionner. Il suffit que le citoyen ordinaire, comme le délinquant et le criminel sente, croie, qu'il est surveillé pour que ses actions soient plus contrôlables par la société.
 Rappelons que le panoptique est un type d'architecture carcérale défini par le philosophe utilitariste Jeremy BENTHAM (1748-1832). L'objectif de la structure panoptique est de permettre à un individu, logé dans une tour centrale, d'observer tous les prisonniers, enfermés dans des cellules individuelles autour de la tour, sans que ceux-ci puissent savoir s'ils sont observés. Cette idée dérive des plans d'usine mis au point pour une surveillance et une coordination efficace des ouvriers.

     Gilles DELEUZE (1925-1995), dans un "Post-scriptum sur les sociétés de contrôle" (1990), qui selon lui viennent avec la fin ds institutions disciplinaires, en les remplaçant, reprend les études de Michel FOUCAULT sur la discipline.
 "Foucault a situé les sociétés disciplinaires aux XVIIIe et XIXe siècles ; elles atteignent leur apogée au début du XXème. Elles procèdent à l'organisation des grands milieux d'enfermement. L'individu ne cesse de passer d'un milieu clos à un autre, chacun ayant ses lois : d'abord la famille, puis l'école, puis la caserne, puis à l'usine, de temps en temps l'hôpital, éventuellement la prison qui est le milieu d'enfermement par excellence. (...). Foucault a très bien analysé le projet idéal des milieux d'enfermement, particulièrement visibles dans l'usine : concentrer ; répartir dans l'espace ; ordonner dans le temps ; composer dans l'espace-temps une force productive dont l'effet doit être supérieur à la somme des forces élémentaires. Mais ce que Foucault savait aussi, c'était la brièveté de ce modèle : il succédait à des sociétés de souveraineté, dont le but et les fonctions étaient tout autres (prélever plutôt qu'organiser la production, décider de la mort plutôt que gérer la vie) ; la transition s'était faite progressivement, et Napoléon semblait opérer la grande conversion d'une société à l'autre. Mais les disciplines à leur tour connaîtraient une crise, au profit de nouvelles forces qui se mettraient lentement en place, et qui se précipiteraient après la Deuxième guerre mondiale : les sociétés disciplinaires, c'était déjà ce que nous n'étions plus, ce que nous cessions d'être." 
Faisant le constat de la crise généralisée de tous les milieux d'enfermement, concomitante d'ailleurs aux remises en cause de tous les systèmes sociaux d'autorité, le philosophe français propose surtout un programme de recherche sociologique sur ces sociétés de contrôle, et ce dans chacune des institutions disciplinaires en crise. Il le fait dans un vision pessimiste de l'évolution des sociétés : "La famille, l'école, l'armée, l'usine ne sont plus des milieux analogiques distincts qui convergent vers un propriétaire, État ou puissance privée, mais les figures chiffrées, déformables et transformables, d'une même entreprise qui n'a plus que des gestionnaires. Même l'art a quitté les milieux clos pour entrer dans les circuits ouverts de la banque. Les conquêtes de marché se font par prise de contrôle et non plus par formation de discipline, par fixation des cours plus encore que par abaissement des coûts, par transformation de produit plus que par spécialisation de production. La corruption y gagne une nouvelle puissance. Le service de vente est devenu le centre ou l'âme de l'entreprise. On nous apprend que les entreprises ont une âme, ce qui est bien la nouvelle la plus terrifiante du monde. Le marketing est maintenant l'instrument du contrôle social, et forme la race impudente de nos maîtres. Le contrôle est à court terme et à rotation rapide, mais aussi continu et illimité, tandis que la discipline était de longue durée, infinie et discontinue. L'homme n'est plus l'homme enfermé, mais l'homme endetté. Il est vrai que le capitalisme a gardé pour constante l'extrême misère des trois quart de l'humanité, trop pauvres pour la dette, trop nombreux pour l'enfermement : le contrôle n'aura pas seulement à affronter les dissipations de frontières, mais les explosions de bidonvilles ou de ghettos."

            Erving GOFFMAN, dans Asiles (1961) notamment, développe la notion d'institution totale : "lieu de résidence ou de travail où un grand nombre d'individus, placés dans une même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et rigoureusement réglées."
Le sociologue américain considère les prisons, camps de concentration ou d'internement, asiles, couvents, internats, orphelinats... comme autant d'institutions totales. Dans celles-ci les individus développent des stratégies qui tendent à contourner la discipline qui leur est imposée. Il part surtout d'observations réalisées dans des établissements hospitaliers pour malades mentaux, mais utilise de nombreux éléments d'observation puisés ailleurs, dans le théâtre ou le cinéma. pour lui, deux forces s'opposent dans ces institutions :
- Les techniques de mortification, de dépersonnalisation, d'aliénation (cérémonies d'admissions, dépouillement des biens, perte d'autonomie, contamination de la perception des autres et de celle du personnel hospitalier...), justifiées de diverses manières (raisons d'hygiène et de sécurité surtout). Ces techniques influencent, jusqu'à les modifier, les perceptions et les comportements des reclus, selon un rôle décidé par l'institution. Les malades adoptent le point de vue de l'institution, par un système de récompenses et de punitions très élaborés, intégrés souvent de manière explicites dans les règlement de discipline de ces établissements ;
- Les reclus développent des capacités de s'écarter du rôle assigné par l'institution : de manière frontale contre l'institution, dans ce cas, ils risquent une véritable désintégration de leur personnalité, de par les punitions infligées ; de manière intégrée par des stratégies de contournement, d'évitement, de tromperie, pour s'adapter à l'institution et tenter ainsi de se réapproprier leur vie.

Erving GOFFMAN, Asiles, Éditions de Minuit, 1968 ; Gilles DELEUZE, Post-scriptum sur les sociétés de contrôle, L'autre journal, n°1, 1990. Michel FOUCAULT, Surveiller et punir, Naissance de la prison, Gallimard, 1975. Luce PIETRI et Marc VENARD, Le monde et son histoire, Tome 2, La fin du Moyen Age et les débuts du monde moderne, Robert Laffont, Collection Bouquins, 1971.

                                                            SOCIUS
 
Relu le 6 juin 2019

    

 
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27 octobre 2009 2 27 /10 /octobre /2009 09:58
           La discipline militaire, selon un adage connu, "fait la force des armées". Formule rapide pour justifier toute une réglementation qui encadre le soldat, elle ne doit pas cacher la multiplicité de ses formes ni camoufler qu'elle est en relation non seulement avec un modèle occidental de la guerre qui n'a pas toujours fait ses preuves d'efficacité, mais aussi avec le fait simple que le soldat est le premier en contact avec les richesses conquises ou défendues. D'une manière générale, la discipline varie suivant les époques et les contrées ; elle est un fait de société qui dépasse largement le cadre militaire, mais pour l'instant limitons-nous à ses objectifs, ses modalités et ses évolutions dans le domaine de la guerre.

           Gilbert BODINIER fait une description de l'évolution de la discipline dans les armées et commence par précisément la signification du vieil adage : "Selon Maurice de SAXE, la discipline est "l'âme de tout le genre militaire. Si elle n'est établie avec sagesse et exécutée avec une fermeté inébranlable, l'on ne saurait compter avoir de troupes : les régiments, les armées ne sont plus qu'une vile populace armée, plus dangereuse à l'Etat que les ennemis mêmes." Plus elle est sévère et plus on exécute de grande choses mais la sévérité doit être accompagnée de bonté. NAPOLEON pensait qu'elle était la première qualité du soldat, la valeur n'en était que la seconde. "Une troupe en main moins instruite, ajoutait LYAUTEY, vaut mieux qu'une troupe plus instruite moins en main.""
       Discipline stricte chez les Grecs et discipline encore plus stricte dans l'armée romaine, médiocre chez les Gaulois et dans l'armée de Mérovingiens, discipline de fer dans l'armée mongole de TAMERLAN, discipline loin d'être établie dans les armées occidentales à l'époque de la Renaissance... C'est au XVIIIe siècle que "la discipline fit de grands progrès dans les armées européennes, la plupart des généraux interdisaient le pillage. La discipline était particulièrement sévère dans l'armée prussienne, elle ne l'était guère moins dans l'armée française qui s'inspira des méthodes de Frédéric II." Toute une graduation des punitions, la plupart très sévères, était prévue, pour les manquements à l'observation des règles qui régissent les relations entre soldats dans les casernes, des règles pour les modalités des exercices militaires, comme pour celles du combat proprement dits, et également pour après les batailles. Elle différait suivant l'arme : dans la marine, elle restait particulièrement dure, tandis que dans l'infanterie, son évolution va plutôt dans le sens d'un "adoucissement".
    
         En France, dans les soubresauts de la Révolution et de l'Empire, jusqu'à la Restauration, des variations dans un sens ou dans un autre se firent sous l'effet des insubordinations pour raisons politiques, de même que pour des problèmes d'intendances (eau, nourriture, vêtements) difficiles à régler dans les désordres économiques nés de la guerre. Nous pouvons suivre l'histoire de la discipline militaire en France depuis le règlement de 1818, dont Raoul GIRARDET nous entretient dans La société militaire, pendant la IIIe République avec l'idéologie de l'officier social cher à LYAUTEY, après 1919 où nous assistons à une montée de l'antimilitarisme dans l'ensemble de la société, jusqu'à nos jours, avec le règlement de discipline militaire en vigueur au 12 octobre 2009.
  On peut lire dans la sous-section 1 de l'article D4137-1 du code de la Défense : "Le service des armes, l'entraînement au combat, les nécessités de la sécurité et la disponibilité des forces exigent le respect par les militaires d'un ensemble de règles qui constituent la discipline militaire, fondée sur le principe d'obéissance aux ordres. Le militaire adhère à la discipline militaire qui respecte sa dignité et ses droits. La discipline militaire répond à la fois aux exigences du combat et aux nécessités de la vie en communauté. Elle est plus formelle dans le service qu'en dehors du service, où elle a pour objet d'assurer la vie harmonieuse de la collectivité"
 L'expérience de la seconde guerre mondiale, puis celle de la guerre d'Algérie, où des ordres obligeaient les soldats à accomplir des crimes contre l'humanité, a entraîné la mention dans le code de la Défense de la possibilité pour un subordonné de refuser d'exécuter un ordre "prescrivant d'accomplir un acte manifestement illégal". C'est vrai pour le cas de la France, mais aussi pour une forme ou une autre pour de nombreux pays occidentaux.
     Dans d'autres pays comme aux États-Unis ou en Allemagne de l'Ouest, nous pouvons constater une évolution de la discipline militaire, dans le premier cas juste après la Seconde Guerre Mondiale, après l'épisode  - très médiatisé - de la gifle donnée par le général PATTON à un soldat prétendant être atteint de troubles nerveux (Commission DOOLITTLE), dans le deuxième cas, en réaction contre les valeurs militaristes du régime nazi. Assouplissement des règles elles-mêmes, modération des punitions prévues se constatent dans l'ensemble des armées européennes et nord-américaines.

           Raoul GIRARDET décrit cette évolution depuis la fin de l'Empire. Du soldat "de caractère simple, passionné" sans beaucoup d'instruction militaire vers la fin du règne de NAPOLEON Premier, où les règles peuvent varier d'un régiment à l'autre et selon la personnalité du commandant, parfois très politisé et fanatisé, "avide de rapines et d'aventures individuelles", on passe au soldat soumis à l'obéissance passive, avec un règlement unifié dans l'armée royale, dans laquelle la discipline constitue le centre de la vie militaire, où les opinions politiques sont interdites d'expression.  Il pointe l'uniformisation de l'évolution en Europe, en même temps que son incidence sur le déroulement de la guerre : "Ainsi, dans son comportement au combat, le soldat du second Empire traduit-il l'atmosphère morale dans laquelle il a été formé. Certes il ne peut être question de tenir le principe même de l'obéissance passive pour directement responsable des désastres de 1870. On ne peut dissimuler en effet que c'est une éthique militaire à peu de choses près identique que l'on découvre alors des deux côtés du champ de bataille. Si l'efficacité, si la valeur intellectuelle des deux commandements ne paraissent nullement comparables, les principe moraux dont ils se réclament restent par contre très étroitement apparentés.
La conception qu'un ROON ou qu'un MOLTKE se font des devoirs et du métier des armes ne se distingue guère de celle d'un MAC-MAHON ou d'un LEBOEUF. C'est par leurs résultats pratiques, non par leurs fondements philosophiques que divergent les deux systèmes. L'armée prussienne a admirablement su pendant quelques années concilier le principe de la primauté de l'obéissance avec la sauvegarde des droits essentiels de l'intelligence, de l'imagination et de la recherche. Inversement, on ne peut nier que, de l'autre côté, l'apothéose du règlement, le culte exclusif de l'ordonnance, ne se soient accompagnés d'un sensible appauvrissement du génie militaire. La génération des grands chefs du second Empire parait dans son ensemble nettement plus médiocre que celle de leurs prédécesseurs de la Restauration ou de la Monarchie de Juillet, les fortes personnalités moins nombreuses, les caractères plus ternes, les cerveaux plus lourds et plus frustes."
        Nous voyons ici à l'oeuvre la contradiction qui peut exister entre une discipline militaire trop stricte et l'esprit d'initiative tout le long de la chaîne du commandement. Nous pouvons aussi indiquer la différence de motivations du soldat entre celui qui veut défendre les idéaux de la Révolution et celui qui entend simplement faire son service. Les origines politiques de l'application d'une discipline militaire expliquent parfois beaucoup de choses sur le plan strictement militaire.

        Jacques BAUD nous propose une analyse de cette évolution de la discipline et surtout des facteurs influençant celle-ci. "La particularité de la discipline à la guerre (par rapport précisons-nous aux différentes formes de discipline sociale) est qu'elle cherche à maîtriser les impulsions les plus profondes de l'individu face au danger, voire la mort : la peur et l'agressivité. Il s'agit d'une part, de canaliser l'énergie et l'agressivité du combattant et, d'autre part, de maîtriser cette énergie dans un tout cohérent. Or cette maîtrise dépend dans une large mesure, de sa confiance en lui-même et en l'organisation qui l'entoure."
    L'auteur distingue plusieurs étapes dans la constitution d'une discipline militaire :
- Dans la guerre primitive, qui permet à chaque individu de s'identifier avec les objectifs de la guerre, la discipline découle de cette intégration et ne nécessite que peu d'efforts. En amont, la stricte sélection des guerriers partant au combat résout en grand partie le problème de cohésion du groupe. De plus, le pillage, but de guerre souvent avec la vengeance, est direct et le surplus facilement transportable jusqu'au village de la tribu vainqueur.
- Dans l'Antiquité et le Moyen-Age, les batailles possèdent des dimensions relativement réduites permettant au chef de suivre l'évolution du combat. Le charisme des chefs de guerre, l'usage de méthodes cruelles pour décourager l'insubordination et surtout la quasi-absence de contraintes après la bataille (pillage individuel permis, ou partage effectué sur place, avant ou après réserve du surplus transporté à la Cité). Dans l'armée romaine, il faut remarquer tout de même que l'ampleur des richesses à piller est telle, la puissance acquise par les auteurs des rapines si importantes, que des règles vont vite s'appliquer pour le partage du butin.
- Ensuite, la complexité croissante des armées et la coordination des manoeuvres exigent un encadrement, une codification plus précise des activités et de leur respect. Le combat au nom du Roi, de la République ou de l'Empire ne permet plus le partage sur place du produit des conquêtes, et même le pillage pour ravitailler les troupes est de plus en plus réglementé, pour pratiquement disparaître légalement à l'aube de la Première Guerre Mondiale.
       "La discipline est dont le résultat de la convergence de deux facteurs essentiels du fonctionnement des armées : un élément fonctionnel, à savoir la nécessité de faire fonctionner simultanément des milliers d'individualités en un seul mouvement cohérent et avec un minimum de frictions ; un élément psychologique, le fait d'obtenir une réponse adaptée dans une situation de crise où la capacité de jugement de l'individu est perturbée. Il en résulte une uniformisation des comportements afin :
a) de simplifier les procédures de conduite et le langage utilisé,
b) d'obtenir une réponse prévisible à une impulsion donnée
et c) d'obtenir un mouvement d'ensemble cohérent."
    
      Nous ajoutons à ces deux facteurs, celui de la dimension du produit de la conquête pour une société complexe face à une autre société complexe. Politiquement, le résultat d'une guerre ne peut plus se réduire à un transfert de richesses et surtout le partage des "fruits de la victoire" n'est ni immédiat, et il faut le dire, ni forcément équitable... La discipline garantit que le soldat ne se transforme pas en guerrier, comme l'analyse par exemple Alexandre SANGUINETTI.
    
      Jacques BAUD indique les facteurs influençant la discipline :
- La stratification sociale des forces militaires, notamment à l'intérieur des armées impériales pluri-nationales, ou pluri-ethniques, notamment dans la composition des unités de combat ;
 - Les relations entre militaires : leur degré d'agressivité révélé entre autres par la pratique plus ou moins étendue du "bizutage" ;
 - La santé et les conditions d'hygiène. L'usage d'alcool et d'autres drogues est modulé suivant les armées et l'effet qu'en en attend ou qu'on veut éviter (contradictoirement l'oubli de la perspective de la mort presque certaine au combat et la "démoralisation" induite par la consommation régulière de drogues plus ou moins dures).
       Sur l'influence de la société, Jacques BAUD conclue : "Alors que, jusqu'à la seconde moitié du XXe siècle, les rapports humains et hiérarchiques civils n'étaient pas très éloignés des principes en usage dans les armées, les écarts entre la société civile et les forces armées se sont creusés. La finalité de la discipline militaire est mal comprise et souvent mal appliquée."
Le développement de l'individualisme dans la société civile s'oppose à la persistance de règles réduisant souvent le soldat, de base notamment, à un "automate intelligent", c'est-à-dire possédant de grandes capacités techniques (que ce soit de la tactique militaire ou du fonctionnement d'armes de plus en plus complexes) mais dépourvu de capacités politiques (discussion sur le bien-fondé de modalités ou de résultats d'une manière de combattre, ou même de la légitimité d'une guerre) et morales (capacités d'empathie avec les adversaires du moment, qu'ils soient civils ou militaires)...

Jacques BAUD, article Discipline dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000. Raoul GIRARDET, La société militaire, Perrin, 1998. Gilbert BODINIER, article Discipline dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988.

                                                                    STRATEGUS
 
Relu le 6 juin 2019

                  
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