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23 septembre 2009 3 23 /09 /septembre /2009 16:45
     Depuis plusieurs années, de multiples associations et d'organismes divers (Sport et Citoyenneté, Pur Sport...) sont partis en croisade pour défendre les "vraies" valeurs du sport. Tant dans les milieux sportifs (de haut niveau ou du club local) que dans une fraction des spectateurs habituels des stades ou encore parmi les personnels enseignants du sport se manifeste de façon perceptible (il suffit de surfer sur Internet pour s'en apercevoir) une certaine mobilisation contre de "multiples dérives" ou plus fondamentalement contre certaines conceptions du sport. A côté donc d'une analyse sociologique tantôt lénifiante, plus rarement critique, existe donc à l'intérieur même du "triptyque" sportifs-spectateurs-pratiquants une bataille idéologique à plusieurs enjeux.

    Quels sont donc ces valeurs?
       Elles découlent à la fois de l'objectif d'une pratique sportive (santé, développement physique, équilibre corporel, réhabilitation du corps...) et des règles du jeu que les groupes sociaux qui s'y adonnent se sont fixés.
      Les cultures du sport naviguent de la pratique individuelle à la pratique de masse : il n'y aurait pas grand chose de commun finalement entre l'adepte du footing et le supporter d'un club de football. L'expérience du sport et le rapport au corps chez le sportif se différencie également selon l'investissement en temps que celui-ci lui prête.
          Jacques DEFRANCE pose bien cette question : "A mesure qu'un individu s'engage dans le sport, entrant dans une pratique compétitive intense et durable, développe-t-il un rapport au corps particulier? Les sportifs font l'expérience d'un ensemble de préparations, de précautions, de soins, et vivent une gamme de sensations partagée par tous ceux qui s'exposent avec leurs corps dans la rivalité sportive, ceux qui "tirent" le maximum de leurs muscles, qui se "vident les tripes", qui encaissent des coups, etc. Ils partagent des conditions matérielles : le club, la tenue, les vestiaires, l'équipe, le terrain de la compétition (stade, piscine, etc), l'entraîneur, les commissaires et les arbitres, les rites d'avant le match, etc. Ils ont en commun des valeurs et des expériences vécues : l'entraînement, la préparation psychologique, la tactique, le "sens du jeu", l'agressivité, le goût de la victoire et le plaisir d'être acclamé, la douleur, la fatigue, la sensation de forme et le sentiment d'être dans une condition physique supérieure aux gens ordinaires (ajoutons la lecture de L'équipe). Dans cet univers réunissant des conditions matérielles de pratiques, des façons de faire codifiées et répétées, des symboles et des significations partagées, quelles formes prennent les relations du sportif à son propre corps?"
     François MANDIN, dans sa réflexion sur les règles du sport écrit que "l'une des caractéristiques la plus immédiatement perceptible de la compétition sportive, même pour le profane, est l'opposition qu'elle organise entre des individus ou des groupes d'individus. En ce sens la compétition sportive s'apparente à un conflit. Il s'agit toutefois, à la lumière du sens commun et juridique du conflit, d'un affrontement particulier".  Le maître de conférences UFR STAPS à l'université de Nantes poursuit : "Si la compétition se rapproche du sens commun du conflit en ce qu'elle constitue une opposition d'intérêts, elle s'en éloigne dans la mesure où cette opposition ne prend pas sa source dans un litige mais découle d'un accord entre des individus qui décident de se mesurer". Cette circonstance, soit dit en passant, sépare radicalement la fonction des jeux sportifs antiques par exemple de celle des jeux sportifs modernes, du moins dans son essence, si l'on fait abstraction des enjeux politico-économiques qui ne sont pas du ressort direct des sportifs eux-mêmes (qui en sont instrumentalisés au lieu d'en être des acteurs de premier plan). "A l'échelle individuelle, il traduit l'acceptation par les sportifs de s'affronter. A l'échelle collective, il entraîne l'appartenance du sportif à une institution qui organise la compétition au moyen de règles techniques, déontologiques, disciplinaires et veille à son bon déroulement." Il existe à côté du droit étatique, un véritable droit sportif autonome.
 
     Que prônent donc officiellement les multiples organismes qui font la promotion du sport, et notamment du sport de masse, étant entendu que dans leur esprit, il existe une continuité - concrètement présente dans l'organisation hiérarchique des matches - entre les pratiques des clubs sportifs de base et la compétition internationale?
     La Médiathèque, dans un texte de 2004, résume bien ces valeurs à défendre : "Au travers des pratiques sportives, qu'elles soient compétitives, performantes ou plus libertaires, moult valeurs s'expriment selon leurs thuriféraires : santé, solidarité, goût de l'effort, respect des règles, citoyenneté, créativité, connaissance de soi, dépassement de soi, intégration, glorieuse incertitude, discipline de groupe, acceptation de l'échec, bénévolat, humilité dans la victoire, esprit sain, partage, expression corporelle, tolérance, esprit d'équipe, force de caractère, abnégation, canalisation de la violence, fair-play, sens de la fête et du jeu, attachement aux couleurs, volonté,... toutes ces valeurs existent sans doute, mais sûrement pas tout le temps! Le sport n'est pas la potion magique rendant l'homme infiniment bon. Olympique ou pas, toutes les médailles ont leurs revers : en sport, ceux-ci ont nom dopage, chauvinisme, corruption, récupération politique, violence, affairisme, mais aussi gloriole, triche, xénophobie, individualisme, machisme, championnite, ségrégation..."
   Le Comité International Olympique justement a agréé une Charte pour un sport éthique issu des travaux de l'Université Sportive d'été 2001 tenu à Marseille dans laquelle il résulte du fait que l'éthique du sport a pour fondement et pour objectif la défense de la dignité de l'homme par la réalisation d'une harmonie du corps, du coeur et de l'esprit, pour tous ceux qui développent une activité dans le sport, "l'obligation d'une mission d'éducation et de formation qui vise à promouvoir :
- le respect de l'adversaire, considéré d'abord comme un partenaire de jeu,
- la connaissance claire de soi, de ses forces et de ses limites,
- la lutte contre toute forme de violence ou de tricherie et l'engagement pour la défense de l'équité dans le sport,
 - le ménagement des équilibres de la nature,
 - la sensibilisation à la nécessité de la solidarité."
  
       Les objectifs de l'association Sport et Citoyenneté sont que le sport soit "un vecteur de lien social, une activité économique éthique et un service au service du bien-être". On voit bien dans le détail de chacune de ces vertus à promouvoir qu'ils correspondent précisément à de nombreux problèmes sociaux rencontrés dans l'organisation même des sports.
Par exemple l'accessibilité à tous est précisément la résolution du problème de la ségrégation sociale. Jacques DEFRANCE cite l'inégalité des chances d'accès au sport selon la couleur de la peau et l'affectation des Noirs à des postes moins valorisés ou plus risqué dans les sports collectifs. Sur le sport vecteur de modèle pour l'égalité entre les sexes, le monde sportif précisément "se présente souvent comme une poche de résistance protégeant des formes de culture masculine, non seulement s'y concentrent des forces sociales attachées au maintien d'anciennes formes patriarcales de relations entres les sexes, mais s'y présentent des questions originales, liées au fait que la culture sportive permet un engagement corporel direct et l'application d'une violence physique qu'on ne trouve pas ailleurs."
Sur le sport, moyen d'améliorer la santé, la question du dopage très médiatisée, pour le cyclisme par exemple, révèle l'existence de toute une problématique où seul le résultat final compte, même si le champion le paie de plusieurs années de sa vie. Enfin, autre exemple, sur la question du respect de la règle, un philosophe britannique, collaborateur régulier d'émissions sportives sur la chaîne britannique BBC, récemment interviewé par le journal Le Monde déclare que la triche fait partie intégrante du sport professionnel du haut niveau et qu'elle est également très présente dans les petits clubs sportifs.
  
      On conçoit donc qu'existe un véritable conflit des valeurs travers les sports. Certains y voient des dérives à combattre et pensent que le sport reste toujours un vecteur social positif. D'aucun pensent que le sport en lui-même contient les valeurs machistes et agressives. D'autres estiment qu'il existe bien plusieurs conceptions du sport qui s'affrontent, et singulièrement dans les modalités du face à face entre deux sportifs ou deux équipes.
   Ainsi, des responsables d'associations sportives, dans de nombreuses disciplines se retrouvent dans une réflexion pour faire du sport un moyen de "dompter la violence". "Lieu privilégié d'expérimentation de la dimension collective, du respect des règles et du dépassement de soi, il permet, sous certaines conditions, de mener un travail sur les conduites et les valeurs. Ainsi devient-il facteur de socialisation et de régulation des comportements. Même si juridiquement le sport n'existe pratiquement qu'en situation de compétition, de nombreuses activités physiques et sportives permettent de progresser dans la recherche de la maîtrise de soi et du bien-être. Certains arts martiaux tels que l'aïkido, la capoeira brésilienne ou d'autres encore, constituent de véritables mises en scène de la confrontation, des médiations de la rencontre. Ces rituels permettent de faire émerger sa propre violence, pour la représenter et finalement la dompter. En organisant l'affrontement, le sport s'apparente au conflit. Comme lui, il provoque chez les pratiquants et les spectateurs des sensations, éveille des émotions et déclenche des comportements. C'est précisément pourquoi le sport peut se révéler un excellent outil d'éducation à la relation et à la gestion des conflits." (Non-Violence Actualité).

Non-Violence Actualité, Novembre-Décembre 2006 (www.nonviolence-actualité.org). Jacques DEFRANCE, sociologie du sport, Éditions La Découverte, collection Repères, 2006. François MANDIN, contribution sur La compétition sportive : du droit de s'opposer à l'opposition du droit, dans Le conflit, Journée de la Maison des sciences de l'homme, sous la direction d'Olivier MENARD, L'Harmattan, Collection Logiques sociales, 2005.

                                                               SOCIUS
 
 
Relu le 3 mai 2019
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23 septembre 2009 3 23 /09 /septembre /2009 12:23
      Dans cette discipline aux contours flous qu'est l'anthropologie, ce qui constitue d'ailleurs une marque d'un certain progrès des approches pluridisciplinaires, beaucoup d'auteurs abordent la question du conflit, de l'agressivité, de la guerre, sans en faire très souvent l'objet central de leur étude. D'abord études s'appliquant aux aspects sociaux et culturels des populations dites primitives, elles dégagent une mise en relation de nombreux faits, même contemporains.

    Longtemps rivée sur la question de l'origine de la famille, du matriarcat, de la propriété privée, l'ethnologie, puis l'anthropologie mettent à jour des éléments importants sur les conflits internes aux systèmes de parenté comme aux systèmes économiques, que l'on a longtemps qualifiés d'économies de dons et de contre dons. C'est l'imbrication des relations parentales et inter-générationnelles avec la façon dont les hommes vivent en s'appuyant sur la nature (chasse, pêche, cueillette, puis agriculture...) qui permet de bien comprendre le fonctionnement des conflits, comment ils apparaissent et comment ils s'évacuent en quelque sorte. Émile DURKHEIM et Marcel MAUSS établissent, dans le cadre d'un système social global, "total", une typologie des relations humaines dont nous nous inspirons encore aujourd'hui. Des analyses d'ordre psychologique et psychanalytique ont enrichis par ailleurs nos connaissances du rôle des rites et des mythes dans ces sociétés, de même que, mais de manière bien plus éparses, des anthropologues ont étudié et étudient encore le phénomène guerre, dans sa ritualisation et dans sa relation directe avec un système de vengeance.

      Les conflits exprimés à travers les systèmes de parenté, mis en lumière par exemple par Brosnav MALINOWSKI (1884-1942), sont découverts souvent en allant au-delà de clivages entre écoles d'anthropologues. Ce dernier refuse de perdre de vue l'universalité de la culture tout en soulignant la spécificité de chaque culture ;  par exemple "face aux propositions de FREUD sur le complexe d'Oedipe, il rejoint celui-ci quant à l'universalité de la fonction de répression ; mais se sépare de lui en montrant la diversité des formes culturelles que peut prendre cette fonction : le désir d'inceste ne se porte pas partout sur la mère, ni le respect et la haine sur le père : cela dépend des sociétés et de leur organisation de la parenté."
Ce débat fait référence aux lignées patrilinéaires ou matrilinéaires des sociétés primitives, aux systèmes de filiation et d'alliance, dont Claude LEVI-STRAUSS (1908-2009) fait l'objet principal de ses attentions. Suivant la lignée où ils se trouvent dans ces sociétés, les individus jouissent de statuts particuliers et héréditaires, statuts qui comptent dans la répartition des pouvoirs et des richesses. Dans cette même perspective, Françoise HÉRITIER analyse des sociétés dotés de systèmes semi-complexes, "mixtes".
    
         Dans Les structures élémentaires de la parenté (1949), les rapports entre la nature et la culture, repensés en terme d'opposition et de complémentarité, sont envisagés sous l'angle de l'universalité des caractères de l'espèce humaine, et dans une grande variabilité des règles sociales. On peut mettre également en valeur leur évolution constante, accélérée lorsque les sociétés sont mises en relations les uns avec les autres, singulièrement au contact de la civilisation occidentale. "Dans les faits de parenté, ce qui instaure le lien entre nature et culture, c'est la prohibition de l'inceste, présente dans toute l'espèce humaine, et dans une grande diversité allant de la restriction minimale - les parents directs - à la plus étendue (famille, clan, village). C'est l'aspect négatif d'une règle positive qui contraint à l'échange des femmes. Les parentes proches d'un homme lui sont interdites comme épouses pour pouvoir être promises à un autre, qui à son tour, cédera ses propres parentes proches, qui lui sont interdites à lui. Dans le cas le plus élémentaire (...), on échange une soeur contre une épouse. (...) Les systèmes de parenté sont des systèmes de communication dans lesquels les femmes comme les paroles circulent entre les hommes. Les formes les plus évidentes de ces systèmes sont celles où il est prescrit que le conjoint se situe dans une certaine catégorie de parenté (cousine du premier ou du deuxième degré en ligne croisée masculine ou féminine) ; surtout de tels systèmes donnent lieu à des formes régulières d'échanges circulaires ou immédiats, dans lesquels se manifeste de la façon la plus apparente le principe de réciprocité." (Elisabeth COPET-ROUGIER). Ce qui est intéressant c'est  ce qui pousse les hommes et les femmes à respecter ces règles de prohibition et d'échange, à avoir cette crainte de l'inceste (qui n'est pas l'inceste biologique mais celui défini culturellement à l'intérieur des sociétés qui se font parfois des idées fausses sur les rôles des partenaires). Quelle contrainte s'exerce sur eux pour que ces règles s'offrent avec grande régularité aux yeux des observateurs extérieurs?  Connaissant la brutalité des relations dans certaines sociétés, nous percevons que ce n'est pas dans l'harmonie que cela se passe, ni sans conflits (mais la plupart du temps, le refus de s'y conformer aboutit à l'exclusion souvent synonyme de mort).
   
     Les recherches sur les populations de chasseurs-cueilleurs, sur leur base matérielle, compte tenu de leur contexte écologique, continuent et elles apportent des éléments pour comprendre les conflits économiques. Marshall SAHLINS (Stone Age Economic, 1971) reconnaît chez eux la première société d'abondance, une société pour laquelle la satisfaction des besoins, établis comme tels par la société, ne se heurte pas à la rareté et ne connait pas le surmenage. Sociétés nomades, très mobiles souvent, elles n'ont que peu de choses à voir avec celles qui par le stockage de la nourriture et des éléments d'habitats se fixent et se sédentarisent. C'est dans ces dernières précisément que, par différenciation sociale et par accroissement important de la population, qu'interviennent des évolutions qui figent les règles de la propriété et qui annoncent la formation des États. Les catégories marxistes de lutte des classes, de superstructure et d'infrastructure, de modes de production... continuent d'être appliquées aux premières sociétés, dans la mesure où s'y insèrent des éléments extra-économiques. Maurice GODELIER et Claude MEILLASSOUX entre autres tentent d'articuler la théorie de l'économie domestique avec le système de hiérarchie lignagère, d'identifier plusieurs modes de production au sein d'une même société, en mettant en relief cette lutte des classes bien présente.

       Les recherches psychologiques et psychanalytiques, très influencées au début par les approches de Sigmund FREUD (Totem et Tabou) ont souvent été handicapées par le manque de connaissance réelle des anthropologues sur les théories psychanalytiques. (Bertrand PULMAN). Ce n'est qu'avec G. ROHEIM (1950) et G. DEVEREUX (1951) que la situation ethnographique peut être envisagée dans ses dimensions transférielles. C'est surtout la théorie de l'ambivalence des sentiments qui retient l'attention, dans des études sur les rites d'initiation, les comportements et les représentations sexuels et les contes européens. Mais cela reste très restreint et les études les plus intéressantes sont surtout des monographies. Il est de toute façon difficile de se faire une idée de ce que pouvaient ressentir les hommes et les femmes des sociétés primitives et c'est la raison pour laquelle Sigmund FREUD lui-même, en l'absence de matériels psychanalytiques, s'en désintéresse très vite, une fois posée son ontogenèse du complexe d'Oedipe. Toutefois des débats sur l'universalité d'un tel complexe interrogent parfois des éléments tirés de l'observation des sociétés primitives autant que par la comparaison de sociétés contemporaines dans les diverses parties du monde.

     La guerre oppose des unités politiques indépendantes et localisées dans l'espace, dont la taille peut être extrêmement variable (communauté locale, ensemble segmentaire à lignages, clans ou classes d'âges, tribus, chefferie, royaume, État-nation) et fait partie souvent du quotidien de nombreuses sociétés primitives. Faites plus d'escarmouches et de petits massacres répétés plutôt que d'affrontements collectifs armée contre armée, très loin en tout cas du modèle occidental de la guerre, les guerres conventionnelles des sociétés traditionnelles relèvent principalement de deux types, non exclusifs l'un de l'autre : mode de résolution d'une crise intervenue dans le déroulement de transactions pacifiques (échange de femmes et/ou de "marchandises") ou moyen de reproduction symbolique du corps social ou du cosmos.
  Des distinctions entre sociétés guerrières et sociétés pacifiques font l'objet de batailles littéraires parfois rageuses et régulièrement (Napoléon CHAGNON contre Patrick TIERNEY, à propos de l'Amazonie), un ouvrage veut mettre en avant le caractère dominant de la guerre (Lawrence KEELEY, Les guerres préhistoriques, 2009 ; Pierre CLASTRES, La guerre dans les sociétés primitives, 2005) alors que l'ensemble, peu ou prou, des anthropologues s'en désintéresse.
  A l'exception toutefois des systèmes de vengeance. En effet R. VERDIER (1980-1984) et J. FAVRET (1968), entre autres ont étudiés ce genre de relations très codifiées,  où n'importe qui ne peut pas venger la mort de n'importe qui causé par n'importe qui. Ce système de vengeance se situe dans une sorte d'intermédiaire entre des relations "pacifiques" et la guerre et est surtout présent dans les sociétés où prévaut une division en clans et en lignages.

    Au lieu de se livrer à des comparaisons d'un bout à l'autre de la planète entre systèmes de parentés, ou systèmes économiques de don-contre don, Jared DIAMOND (De l'inégalité parmi les sociétés, 1997) s'essaie à penser l'évolution des sociétés simples aux sociétés complexes. Il reprend les classifications anthropologiques des sociétés humaines, des sociétés égalitaires aux sociétés qu'il nomme kleptocrates et analyse pour chacune d'elles des caractéristiques comme leur population, le forme de peuplement, la base des relations, les processus d'autorité, le système de bureaucratie, la force ou la faiblesse du monopole de la force et de l'information, les modes de résolution des conflits et la hiérarchie des colonies de peuplement... Il pose la question simple : Que doit faire une élite pour gagner le soutien populaire tout en continuant à jouir d'un mode de vie plus confortable que le commun des mortels?
"Au fil des âges, les kleptocrates ont toujours eu recours à un assortiment de quatre solutions :
- Désarmer le peuple et armer l'élite. C'est beaucoup plus facile en ces temps d'armes de haute technologie, produites exclusivement dans des établissements industriels et que l'élite peut sans mal monopoliser, que ce ne l'était jadis, au temps où chacun pouvait fabriquer des lances ou des massues ;
- Combler les populations en redistribuant une bonne partie du tribut reçu, et en tirer une certaine popularité. Ce principe était tout aussi valable pour les chefs hawaïens qu'il l'est de nos jours pour les hommes politiques américains ;
- Employer le monopole de la force pour promouvoir le bonheur, en maintenant l'ordre public et en réfrénant la violence. C'est potentiellement un avantage important et sous-estimé des sociétés centralisées sur des sociétés non-centralisées." ;
- Gagner le soutien de la population (en élaborant) une idéologie ou une religion qui justifie la kleptocratie (un système de vol bien organisé)"  
      Ce que le professeur de physiologie de Californie veut montrer, c'est que dans la confrontation entre les sociétés, au cours des 13 000 dernières années, ce sont celles qui maîtrisent le mieux ces quatre solutions qui gagnent la bataille de l'évolution.  Dans le cadre de l'anthropologie, en effet, il ne suffit pas de voir comment une société fonctionne, mais aussi de comprendre pourquoi certaines sociétés "réussissent" et d'autres pas... L'explication qu'il en donne ne remporte pas toutes les convictions, mais elle a le mérite, surtout quand elle est complétée par une approche écologiques, de poser un certain nombre de questions sur le sens (au sens de direction)  de l'évolution de l'humanité depuis des milliers d'années.

Jared DIAMOND, De l'inégalité parmi les sociétés, Essai sur l'homme et l'environnement dans l'histoire, Gallimard, collection nrf Essais, 2000. Elisabeth COPET-ROUGIER, Article Anthropologie, d'Encyclopedia Universalis, 2004. Bernard PULMAN, Article Psychanalyse et Anthropologie et Philippe DESCOLA/Michel IZARD, Article Guerre dans Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, PUF, collection Quadrige, 2002.

                                                                         ANTRHOPUS


   
Relu le 5 mai 2019
  
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21 septembre 2009 1 21 /09 /septembre /2009 12:46
      Dans ce documentaire allemand de 200 à 220 minutes de 1938 de la réalisatrice officielle du Reich allemand, Leni Riefenstahl (1902-2003) raconte par l'image et le son les Jeux Olympiques d'été de 1936.
   Se déroulant à Berlin, ces Jeux Olympiques furent une véritable oeuvre de propagande pour le régime hitlérien ; l'Allemagne écrase ses concurrents, avec un total de 89 médailles, les États-unis n'arrivant que deuxième avec 56 médailles. 49 nations et 3963 athlètes y participèrent et ces Jeux furent l'occasion pour le Troisième Reich de prouver sa puissance et la "suprématie de la race aryenne". Et également - en liaison avec l'idéal olympique, de "prouver" son attachement à la paix.  C'est surtout sur le plan intérieur que ce fut une réussite pour le régime : cela renforça notablement l'adhésion populaire. Ces Jeux renforcèrent en eux-mêmes le régime nazi, malgré le boycott par une partie du monde sportif et par les Fronts populaires français et espagnols qui organisèrent des Olympiades populaires à Barcelone la même année, ceux-ci étant d'ailleurs interrompus par le pronunciamento militaire.

   Mais l'impact de ces Jeux Olympiques fut multiplié par le documentaire lui-même, qui met l'accent sur l'esthétisme des corps, les mouvements d'ensemble, avec des images révolutionnaires pour l'époque, tant par leur angle de vue que par les mouvements de caméra qu'elles impliquent. Les dieux du stade fixent les règles de base de prises de vue des compétitions sportives depuis lors. Le film constitue un double tour de force, au tournage et au montage (seuls 10% du métrage tourné fut utilisé). Cinématographiquement, c'est une oeuvre de toute beauté qu'il faut voir si l'on aime les films sportifs.
    Et précisément, c'est cette valorisation des corps et de leurs efforts pour vaincre l'obstacle du temps et de l'espace sur le stade, quel que soit la compétition, course, saut, lancer de poids, natation, athlétisme cyclisme, escrime, boxe, gymnastique... qui constitue le plus beau camouflage d'un régime fondé sur le sang, la haine et la mort. C'est cette représentation qui est capable de cacher les pires avanies des pires régimes. C'est cette confusion du beau et du bien qui mystifie les foules.
     Classé un peu tard "Oeuvre de propagande du Troisième Reich", le documentaire fut réhabilité par le monde du cinéma dès les années 1970, et aujourd'hui il est la propriété (depuis 2003) du Comité International Olympique. Quand on visionne de nouveau ce documentaire constitué en deux parties (fête des peuples et fête de la beauté), on ne peut que souscrire aux déclarations en 2003 faite à l'Équipe de la réalisatrice : "J'ai tourné Olympia comme une célébration de tous les athlètes et un rejet de la théorie de la supériorité de la race aryenne", tant les victoires étrangères (telle celle du noir américain Jesse OWENS, par exemple) et les défaites allemandes sont mises en valeur. Et c'est précisément cela qui peut sembler dramatique : même avec les meilleurs intentions du monde, un beau documentaire comme celui-ci peut servir les intérêts profonds d'une dictature.
   Toutefois, toujours à la vision de ces images, on se rend compte, comme le disent des auteurs, qu'on est très loin d'une image hédoniste et à fortiori de la valorisation sexuelle des athlètes (d'ailleurs dans le même temps le mouvement naturiste et tous les projets d'éducation sexuelle étaient balayés en Allemagne) : "Elles montrent, avec un pouvoir de séduction intemporel, l'être humain comme une forme pure, défini par ses seules attitudes et ses attributs identitaires, et non sa capacité à exister comme individu" (Les Jeux Olympiques, L'Équipe, 2003).
 
   Des moyens exceptionnels (un budget de 1,8 million de Reichsmarks, une équipe de 300 personnes, dont 40 cameramen), la mise au point de techniques novatrices (à l'aide de rails et multiples perches, travellings, contre-plongée), une préparation minutieuse et un montage serré, et de plus une post-production sur place avec des athlètes pour retourner des scènes... donnent à ce documentaire le rang de prototype de film sportif, sans compter une distribution en salles bien programmée. Le film est sorti en trois versions, allemande (20 avril 1938), anglaise (sortie aux États-Unis le 8 mars 1940) et française (22 juin 1938), sans compter les retouches effectuées par la réalisatrice après sa sortie. Plusieurs versions ainsi circulent de nos jours.
   
    Ce documentaire constitue pour le régime nazi le complément d'un autre, tourné par la même réalisatrice en 1935, Le Triomphe de la volonté. Les deux documentaires sont régulièrement diffusés en morceaux ou intégralement sur certaines chaînes de télévision, notamment la chaîne ARTE.
 


Leni RIEFENSTAHL, réalisatrice, scénariste et monteuse, Olympia (Les dieux du stade), production Olympia-Film, Allemagne, 1938.
On consultera avec profit l'ouvrage de Fabrice ABGRAMM et François THOMAZEAU, paru aux Editions Alvik, en 2006, 1936 : la France à l'épreuve des Jeux Olympiques de Berlin. Ainsi que celui de Jean-Michel BLAIZEAU, Les jeux défigurés Berlin 1936, Éditions Atlantica, agrémenté de 300 photographies.
 
FILMUS
 
Relu le 6 mai 2019
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18 septembre 2009 5 18 /09 /septembre /2009 16:43
        Les médias véhiculent, mais pas seulement eux, une idéologie du sport partagée malheureusement par une grande partie de la population, qui engendre des idées fausses, et en tout cas absolument pas argumentées, sur les relations entre facteurs de violence sociale et sport.
     Parmi ces idées fausses quatre ensembles d'assertions sont bien mises en valeur par Jean-Marie BROHM qui plaide pour une sociologie historique du sport :

- Le sport éternel et ses "perversions mondaines". "Le sport est presque toujours conçu comme une "essence transcendante" (Bernard JEU, Analyse du sport)) dont les manifestations seraient dévoyées ou menacées par divers périls (théorie du noyau sain et de l'écorce pourrie). Les présupposés (...) de cette position (...) sont les suivants :
                                      - la croyance en une pérennité du sport éternel". des Grecs à nos jours, il y aurait une continuité historique du sport en tant qu'entité culturelle transcendant les modes de production. Ce sport, aussi vieux que le monde serait dans son essence identique à travers les âges et exprimerait les traits permanents de la "nature humaine".
                                      - les idéaux du sport (les idéaux olympiques notamment) seraient détournés de leur vocation primordiale par les excès, les abus, les exagérations de toute sorte qui caractérisent les passions de ce temps."  C'est le sport dénaturé par ses mauvaises applications (Michel BOUET, Signification du sport).
                                      - "le corollaire politique ou idéologique (...) est la conception du "sport confisqué", c'est-à-dire (qu'elle) considère que le sport, en tant que pratique systématique de la compétition physique, est "neutre" et qu'il est simplement utilisé de différentes manières suivant les régimes socio-politiques ou suivant les objectifs idéologiques de telle ou telle classe sociale." "On trouve un bon exemple de la thèse du sport confisqué par la bourgeoisie dans une production théorique du Parti Communiste Français" (Guy BESSE, Sport et développement humain).

- La démocratisation du sport. "En partant de l'idée toute simple que le sport aurait été indûment "accaparé" par la bourgeoisie, les adeptes de la démocratisation avancent la revendication du "sport pour tous" et plus exactement de "tous les sports pour tous". Ainsi s'expriment des revendications sur le ski, le tennis, l'équitation, le golf ou l'escrime..."De fait, une bonne partie de l'histoire de l'idéologie sportive est occupée par les débats concernant les moyens de la démocratisation". Dans les anciens pays de l'Est, le sport était conçu comme moyen de mobilisation des masses, facilitant l'encadrement de la jeunesse et des travailleurs. Dans les pays occidentaux, beaucoup considère encore que la démocratisation du sport est un bon levier de la démocratisation des rapports sociaux et des institutions.
 
- Le sport antidote à l'entropie sociale. "L'utilité du sport est toujours rapportée à sa capacité supposée d'enrayer les principales crises sociales ou de constituer un modèle efficace contre les maux, anomies, tares et défauts de la vie en société." Pierre de COUBERTIN (1863-1937), le fondateur des Jeux Olympiques modernes voit dans le sport l'antidote de la lutte des classes (La revue Olympique 1910). Une illustration de cette thèse est la quasi-hystérie du championnat mondial du football en 1998, où la France remporta la coupe, où l'on croyait - on y est revenu depuis, et largement - que cette euphorie collective allait avoir des effets jusque dans la pacification de certains quartiers de banlieue...
            
- Le sport comme manifestation culturelle. "De sa naissance à nos jours, le sport a été le vecteur privilégié d'innombrables discours performatifs visant à le présenter comme une culture ou comme une incitation à la culture." Ce serait promouvoir l'équité, la camaraderie, la fraternité... Ce serait aussi un antidote efficace contre l'oisiveté, le laxisme, la vie facile.

          Il n'a évidemment échappé à personne que le XXe siècle est peut-être un des siècles les plus violents de l'histoire de l'humanité et pourtant, il s'agit bien du siècle de la massification du sport. Il n'y a jamais eu autant de personnes célébrant, à défaut de pratiquer toujours le sport, au moment où les peuples s'entre-tuèrent de façon enthousiaste. Ce pourrait être un contraste pour montrer qu'il y a loin de la coupe aux lèvres entre ces quatre formes d'assertions et la réalité. Et pourtant, précisément, la réalité sociale est bien trop complexe pour que nous usions de telles formules. Ce serait finalement répondre par une assertion à ces assertions. Il s'agit de bien analyser les relations qui peuvent exister entre la violence de rapports sociaux et la pratique du sport (et bien entendu de tel ou tel type de sport).
         
          C'est ce genre de travail que Eric DUNNING tente en réfléchissant sur le lien social et la violence dans le sport.
Le sociologue établit tout d'abord le lien segmentaire et la sociogenèse de la violence affective pour parvenir ensuite à une étude sur le lien segmentaire dans la classe ouvrière et la sociogenèse de la violence des hooligans au football.
   Il distingue les communautés humaines suivant la force des liens segmentaires ou des liens fonctionnels et veut montrer leurs corrélatifs structurels :
       - Lien segmentaire : communautés se suffisant à elles-mêmes au niveau local, et peu liées entre elles au sein d'un cadre protonational plus large avec une relative pauvreté.
- Lien fonctionnel : intégration nationale des communautés, liés par de vastes chaines d'interdépendance avec une relative richesse.
       - Lien segmentaire : Pression intermittente venue d'en haut, d'un État central faible, avec une classe dirigeante relativement autonome, divisée entre des factions guerrières et sacerdotales. Équilibre des forces qui penche fortement en faveur des dirigeants/représentants de l'autorité au sein des groupes et entre les groupes ; faible pression structurelle exercée depuis en bas, simultanément, pouvoir des dirigeants affaibli, par exemple un appareil d'État rudimentaire et pauvreté des moyens de transport et de communication.
 - Lien fonctionnel : Pression continue venue d'en haut, d'un État central puissant ; classe dirigeante relativement dépendante dans laquelle les fonctions séculières et civile sont dominantes ; tendance à l'égalisation des forces par la production de contrôles multipolaires au sein des groupes et entre les groupes ; forte pression structurelle exercée depuis en bas ; simultanément, pouvoir des dirigeants renforcé, par exemple par un appareil d'État et abandon moyens de transport et de communication.
        - Lien segmentaire : Forte identification à des groupes très circonscrits, unis principalement par des liens transmis - consanguins et locaux.
- Lien fonctionnel : Identification à des groupes unis principalement par des liens acquis - d'interdépendance fonctionnelle.
         - Lien segmentaire : Occupations peu diversifiées ; homogénéité de l'expérience du travail au sein des groupes professionnels et entre eux.
- Lien fonctionnel : Occupations très diversifiées ; hétérogénéité de l'expérience du travail au sein des groupes professionnels et entre eux.
         - Lien segmentaire : Faible mobilité sociale et géographique ; horizons d'expérience restreints.
- Lien fonctionnel : Grande mobilité sociale et géographique ; horizons d'expérience élargis.
      - Lien segmentaire : Faible pression sociale incitant à s'autocontrôler par rapport à la violence physique ou à différer le plaisir en général : prévision ou planification à long terme rare. Certains sociologues parlent de faible résistance à la frustration.
- Lien fonctionnel : Forte pression sociale incitant à s'autocontrôler par rapport à la violence physique ou à différer le plaisir en général : prévision et planification à long terme fréquentes. Certains sociologues parlent de possibilités importantes de transfert de la frustration, ou de compensation de cette frustration.
      - Lien segmentaire : Contrôle émotionnel réduit ; recherche de l'excitation immédiate ; tendance à de violentes sautes d'humeur ; seuil de répulsion élevé face à la violence et à la douleur ; plaisir à faire souffrir les autres directement et à les voir souffrir ; violence manifestée ouvertement dans la vie quotidienne ; faible culpabilité après la perpétration d'actes violents.
      - Lien fonctionnel : Contrôle émotionnel important ; recherche de l'excitation sous des formes adoucies ; tempérament relativement stable ; seuil de répulsion bas face à la violence et à la douleur ; plaisir par procuration à regarder une violence "mimétique", mais non une violence "réelle" ; violence rejetée "dans les coulisses" ; sentiments de culpabilité intenses après la perpétration d'actes violents ; recours rationnel à la violence dans des situations où elle est perçue comme indécelable.
          - Lien segmentaire : Grande ségrégation dans les rôles conjugaux ; familles centrées sur la mère ; père autoritaire peu impliqué dans la vie de famille ; vies séparées des hommes et des femmes ; enfants nombreux.
- Lien fonctionnel : Faible ségrégation dans les rôles conjugaux ; familles conjointes, symétriques ou égalitaires : père très impliqué dans le vie de famille ; vie commune des hommes et des femmes ; enfants peu nombreux.
     - Lieu segmentaire : Violence physique très présente dans les relations entre les sexes ; domination masculine.
- Lien fonctionnel : Violence physique peu présente dans les relations entre les sexes ; égalité sexuelle.
    - Lien segmentaire : Surveillance parentale des enfants relâchée et intermittente ; rôle central de la violence au début de la socialisation ; violence spontanée, affective des parents à l'égard des enfants.
- Lien fonctionnel : Surveillance parentale des enfants assidue et continue ; socialisation par des moyens principalement non violents, mais recours limité et planifié à une violence rationnelle/instrumentale.
    - Lien segmentaire : Tendance structurelle à la formation de bandes aux frontières des segments sociaux et affrontements entre bandes locales ; accent mis sur la masculinité agressive ; possibilité d'accéder par la force au pouvoir et au statut au sein de la bande et de la communauté locale.
- Lien fonctionnel : Tendance structurelle à la formation de relations fondées sur le choix et non pas simplement sur l'appartenance à une même communauté ; masculinité civilisée, qui s'exprime par exemple dans des sports formels ; possibilité d'accéder à un pouvoir et à un statut autres que locaux ; statut déterminé par la capacité professionnelle, éducationnelle, artistique et sportive.
     - Lien segmentaire : Formes "populaires" de sport, c'est-à-dire une extension ritualisée des affrontements entre bandes locales ; niveau de violence relativement élevé.
- Lieu fonctionnel : Formes "modernes" de sport, c'est-à-dire affrontements ludiques ritualisés qui reposent sur des formes contrôlées de violence, mais forte pression sociale incitant au recours à la violence dans ses formes rationnelles/instrumentales.
     Si nous reproduisons ici, de façon alternée les caractéristiques de de ce Eric DUNNING entend par lien segmentaire et lien fonctionnel, c'est parce que finalement, on retrouve souvent ce langage et cette manière de formuler les alternatives de comportements/structures sociales (ici exprimées sans les nuances introduites fortement en cours d'analyse) dans de très nombreuses analyses sociologiques touchant à la violence, qui tentent de la cerner le plus largement possible dans l'espace et dans le temps. Et pas seulement bien évidemment à propos du sport.
   
     En ce qui concerne le sport, on voit que les structures des liens offrent une certaine résistance à la pénétration de sports qui ne seraient pas par ailleurs leurs homothétiques. Plus que des correctifs, les différents sports apparaissent comme des variantes ou des dégradés de ces comportements/structures. Difficile de plaquer du golf dans les milieux "populaires" et le football était autrefois très mal vu dans certains quartiers huppés en France... Une fois posée la grille d'analyse, c'est type de sport par type de sport qu'il faut poursuivre. C'est ainsi qu'Eric DUNNING étudie successivement les cas du football et du rugby. Le livre de Norbert ELIAS et d'Eric DUNNING sur les liens entre sport et civilisation se voulait d'ailleurs une incitation à poursuivre les réflexions entamées. Et depuis 1986, de très nombreuses études ont été faites, mais malheureusement très souvent liées à des préoccupation très concrètes comme les flambées de violence dans les quartiers de certaines banlieues ou les "débordements" dans certains matches de football... et dans des perspectives plutôt criminologiques.
             
      On attend toujours en fin de compte, des analyses sociologiques longues sur les relations entre sport et violence. Mais bien entendu, dans le cadre de ce blog, un certain nombre d'ouvrages seront proposés.

Norbert ELIAS et Eric DUNNING, Sport et civilisation, la violence maîtrisée, Fayard, 1986. Jean-Marie BROHM, contribution Pour une sociologie historique du corps, Critique de la modernité sportive, Les éditions de la passion, 1995.

                                                                      SOCIUS
 
 
Relu le 7 mai 2019
 
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18 septembre 2009 5 18 /09 /septembre /2009 13:19
          Il existe une vraie rupture entre le judaïsme ancien d'avant la destruction du Temple de Jerusalem (en 586 av JC puis en 70) et celui d'après, au commencement des différentes diaspora, des différentes dispersions des communautés juives (d'abord autour de la Méditerranée, puis dans le monde entier). Il existe, selon certaines communautés juives une autre rupture avec le "retour du peuple juif" en Palestine, après la Seconde Guerre Mondiale. Aussi, le sacrifice lui-même est compris dans des acceptions très différentes.

       Claude RIVELINE insiste sur le fait que "depuis l'an 70 de notre ère, le peuple juif est en exil, même en Israël. Le 9 du mois, en été, ce deuil est célébré au cours d'un jeûne rigoureux accompagné de pathétiques lamentations, et tous les matins dans la prière sont solennellement énumérées les catégories de sacrifice du Temple. Ce qui pouvait être sauvegardé après le désastre est resté très vivant dans la vie juive, à savoir les techniques d'abattage des animaux de boucherie et la dignité sacerdotale. Le sacrifice était le moyen fondamental de dialogue avec Dieu et de sauvegarde de l'identité des Juifs. En hébreu, sacrifice se dit quorbam, qui veut dire "se rapprocher", entendez d'autrui, de soi-même et de Dieu. Pour comprendre cela, il faut expliquer les deux aspects du culte sacrificiel, c'est une mort par procuration et c'est un repas partagé."
    Prototype du sacrifice dans les trois religions monothéistes (Judaïsme, Christianisme, Islam), "le sacrifice d'Abraham (...) constitue le modèle de tous les sacrifices d'animaux prescrits au peuple hébreu. Abraham avait cru que Dieu lui ordonnait d'égorger son fils Isaac et de brûler son corps. Au dernier moment, un bélier s'offre à ses regards et une voix céleste lui prescrit de remplacer Isaac par l'animal." Il s'agit de mettre en place un "repas parfait" (trois convives : le pénitent, le prêtre, Dieu), avec des hommes "parfaits" (purifiés), dans un lieu parfait (le Temple de Jérusalem).
A propos du troisième temple, le rabbin honoraire de Paris ajoute : "Parmi les penseurs juifs modernes, on recense trois écoles de pensée : pour les premiers, en accord avec le théologien médiéval MAÏMONIDE, les sacrifices étaient une concession aux moeurs sanguinaires des hommes primitifs, et les progrès de l'humanité les rendent caduques. D'autres, au contraire, pensent que les progrès techniques n'ont pas été accompagnés de progrès moraux, comme en témoignent les violences du XXe et du XXIe siècle, et qu'il vaut mieux tuer des animaux que de massacrer des humains. D'autres enfin tiennent une position intermédiaire, et pensent qu'un troisième temple sera reconstruit, mais que le culte se bornera à l'offrande des végétaux."

      Dans le Dictionnaire encyclopédique du Judaïsme, dans l'exposé sur les sacrifices et les offrandes, nous retrouvons cette distinction entre les 3 écoles : "Dans le Guide des égarés, MAÏMONIDE (1135-1204) considère les sacrifices comme un moyen de détacher le peuple d'Israël des pratiques idolâtres courantes dans la région, en offrant ceux-ci à Dieu, plutôt qu'à des idoles. (...)  Les chercheurs sont divisés quant au fait de savoir si cette position était bien celle de MAÏMONIDE ou bien seulement sa réponse aux rationalistes auxquels il s'adressait. On peut déceler des éléments d'une conception différente dans son Michneh Torah où il s'attarde longuement sur les diverses lois régissant les sacrifices, après avoir précisé dans son introduction qu'il laissait de côté celles qui n'étaient pas applicables à toute époque. Cela semble indiquer qu'il avait imaginé le rétablissement du culte sacrificiel au Temple. NAHMANIDE (1194-1270), et d'autre rabbins du Moyen Age sont en désaccord avec (ces idées). Pour eux, les sacrifices ont une grande valeur symbolique, spirituelle et une importance intrinsèque qui les rend applicables partout où les circonstances le permettent. L'offrande expiatoire, par exemple, servirait à faire comprendre au sacrifiant l'énormité de sa faute, au point de lui faire ressentir qu'il aurait dû subir tout ce que subit l'animal sacrifié. A l'origine, on ne consommait de la viande qu'après un sacrifice. (...) Certains soutiennent que de nombreux prophètes rejetaient le culte sacrificiel et souhaitaient le remplacer par un code moral supérieur de valeurs éthiques. D'autres rétorquent qu'une lecture attentive des versets révèle que les prophètes ne rejetaient pas la pratique elle-même mais la manière laxiste d'offrir les sacrifices, comme si, à eux seuls, ceux-ci suffisaient à expier les fautes."
  Plus loin, le même Dictionnaire explique que "bien que la prière soit devenue partie intégrante du rituel déjà à l'époque du Temple, elle a remplacé, après la destruction de ce dernier, les divers sacrifices, conformément à l'interprétation d'OSÉE (premier livre des douze Petits Prophètes)." "Le judaïsme orthodoxe considère le remplacement des sacrifices par la prière comme temporaire et la prière de la Amidah contient des références à leur restauration finale dans le Temple reconstruit. Quant au judaïsme réformé pour lequel le sacrifice n'est plus adéquat, il a supprimé de ses prières toute référence aux sacrifices. Les livres de prières du judaïsme conservateur et les éditions récentes des prières des grandes fêtes, du chabbat et des prières quotidiennes formulent au passé les références aux sacrifices d'animaux et omettent les expressions qui envisagent la restauration du Temple et des sacrifices animaux. Cette position (mais retenons que cela fait partie d'un débat intense, et parfois violent, en Israël même entre traditionalistes et moderniste) est en accord avec le courant principal de la théologie conservatrice qui juge les notions d'un Troisième temple et des sacrifices comme inadaptées au judaïsme moderne."

           Tout au long de la Torah (Biblique hébraïque), deux conceptions s'expriment, dès le récit de la Création. "Le premier, attribué à la tradition sacerdotale, est de rédaction tardive, remontant au temps de la réflexion exilique. Le second, au contraire, de tradition yahviste, est archaïque. Presque toute l'histoire de la rédaction de la Bible se tient entre ces deux pôles : deux regards sur l'oeuvre de création. Cette double présentation, en lever de rideau, montre à l'évidence qu'il s'agit, sur un thème fondamental, de deux visions essentielles, complémentaires et non exclusives dont l'ultériorité et l'élaboration théologique de l'une ne rend nullement caduque la première." (Michel DOUSSE) 
La version sacerdotale centre le culte sur la contemplation sabbatique et non sur le sacrifice. "La vision sacerdotale, plus éloignée du sol et de ses servitudes, redécouvre authentiquement les vertus objectivantes, de pure reconnaissance, du désert, alors que la vision yahviste, toujours liée au sol, poursuit sa route dans l'histoire sur la posture de la faute et de sa rédemption." Selon Michel DOUSSE, dans son livre Dieu en guerre, "Nous touchons là à une des césures les plus profondes du monothéisme qui doit être référé, croyons-nous, aux catégories premières de la nomadité et de la sédentarité, confrontant une vision centrée sur les origines, fascinée par le signe de la création, toute vouée à la reconnaissance objective de la source du don, sans retour sur soi, et une autre, en sens inverse, vouée si intégralement à l'histoire qu'il lui est difficile d'en envisager le terme et les au-delà." Le comparatiste et historien des religions estime que cette césure est si profonde que le dialogue entre les tenants de l'une ou l'autre voie est impossible, et qu'elle se répercute sur les autres confessions monothéistes.

       Le Talmud, et plus largement la littérature talmudique, ensemble de commentaires oraux (et rédigés ensuite) de la Torah pour la pratique du peuple d'Israël en exil a permis à ce dernier de poursuivre l'exercice de sa foi et sauvegarder son identité, sans Temple, ce dernier étant nécessaire au sacrifice. Le rabbin de la synagogue de Birmingham, A. COHEN écrit : "Ce que le Talmud a réalisé de plus grand pour le peuple juif a été de lui faire sentir que la fin du temple n'entraînait pas la fin de sa religion. Si dur que fût le destin, la voie restait ouverte pour s'approcher de Dieu. Outre la charité, la justice et l'étude de la Torah, les prières étaient déclarées "supérieures aux sacrifices."
"Les objections opposées à la rédaction de la Torah orale nous font voir une des fonctions les plus importantes qu'on lui attribuait. Les dispositions écrites de la Torah étaient éternelles et immuables : c'est uniquement lorsque les circonstances rendaient les accomplissement impossibles - ainsi pour les sacrifices, la destruction du temple et pour les lois agraires l'exil - qu'on les suspendait temporairement jusqu'à ce qu'elles puissent entrer en vigueur. La Torah orale, non rédigée, restait plus flexible ; c'est ce qui permit d'adapter les ordonnances écrites aux conditions renouvelées des temps successifs. En d'autres termes, la Torah orale (le Talmud) empêcha la législation écrite de la communauté de devenir un système rigide, inaccessible à tout progrès." "Après la ruine du Temple, les sacrifices expiatoires ayant cessé, l'importance de la repentance comme moyen d'expiation se trouva nécessairement accrue (...)".  "Pour marquer l'importance suprême de la justice, on enseigne qu'elle est hautement supérieure aux offrandes présentées au Temple", et cela dans une référence directe au Deutéronome de la Torah. Dans l'ensemble des communautés juives en exil, est mise en avant l'intériorisation de la foi et de ses préceptes, l'approfondissement des valeurs morales. A ce point tel, que, dans la vie du peuple, même dans un nouveau temple reconstruit, il n'y aura plus lieu d'offrir de sacrifice, car cette construction signifie le début de l'ère messianique, devant inaugurer un bonheur parfait.

A. COHEN, Le Talmud, Petit Bibliothèque Payot, 2002. Michel DOUSSE, Dieu en guerre, La violence au coeur des trois monothéismes, Albin Michel Spiritualités, 2002. Dictionnaire encyclopédique du Judaïsme, Cerf/Robert Laffont, collection Bouquins, 1996. Claude RIVELINE, chapitre La sacrifice dans le judaïsme, Sacrifier, Se sacrifier, SenS Edition, 2005.

                                                                 RELIGIUS
 
Relu le 13 mai 2019
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16 septembre 2009 3 16 /09 /septembre /2009 15:00
    Difficile parfois de trouver une revue sur les religions à la fois de portée générale, exempte d'un parti-pris.. .religieux, et suffisamment spécialisée sur des perspectives de recherche et ne s'adressant pas seulement à des spécialistes... Pourtant le nombre de périodiques consacrés aux religions, à la religion ou à une religion en particulier est assez élevé...
   C'est pourquoi nous proposons ici cette Revue de l'histoire des religions, surtout pour ses aspects généraux de recherche, à défaut de s'adresser à un large public, même très au fait du fait religieux.
     
      Fondée en 1880, cette publication trimestrielle, établie au Collège de France au sein de l'Institut des civilisations, se veut "ouverte à la plus large collaboration, française et étrangère. Son champ couvre toutes les formes du donné religieux, discours et vécu, des origines à nos jours, sous toutes les latitudes." Revue de recherche donc surtout, elle "ne publie que des textes originaux, scientifiquement fondés."  C'est Maurice VERNES, spécialiste du judaïsme, quelques années avant que celui-ci ne devienne le président de la section des "sciences religieuses" à l'École pratique des hautes études, qui dirige la revue
    Dirigée actuellement par Charles AMIEL, spécialiste du monde ibérique (Inquisition, marranisme), son Comité de rédaction se compose de quelques universitaires comme Hélène BERNIER, Frédéric GABRIEL, Jean-Michel ROESSLI ou François TREMOLIERES. Elle a des correspondants un peu partout dans le monde, tant en Angleterre qu'au Canada ou au Japon. Son comité de patronage et son Conseil scientifique comprennent également des membres de plusieurs régions du monde. Elle est publiée depuis 2005 par les Editions Armand Colin.
   
      Dans chaque numéro, en partie bilingue, parfois centré sur un thème, La culture gallicane pour le troisième numéro de 2009, par exemple, on trouve des contributions sur des thèmes spécifiques tels que sur le Gallicanisme et la Réforme, La papauté, l'histoire et la mémoire gallicane au XVIe siècle, La Gallia christiana (1656) des frères de Sainte-Marthe : une entreprise gallicane?...
Dans chaque numéro également, on peut glaner de nombreux comptes-rendus d'études, de colloques ou de livres sur les religions. Dès le début, la revue affirme son refus de tout dogme et veut appliquer les méthodes critiques et historiques aux faits religieux, mettant dans un même plan les textes bibliques, le judaïsme, le Coran et les textes de l'Islam, les mythologies égyptienne, grecque ou romaine, les sagesses orientales... Un des objectifs de la revue est aussi de rendre possible l'enseignement des religions dans l'enseignement public et obligatoire.
Pour s'y retrouver et faire une recherche précise, les internautes ont heureusement un outil précieux à leur disposition : les sommaires des fascicules parus depuis 1980, avec les résumés des articles correspondants se trouvent sur le site revues.org. D'autres sits pour la consultation de la revue sont disponibles : gallica.bnf.fr, journals.openedition.org, portail du cairn... Le texte intégral des fascicules parus de 1946 à 2004 est consultable sur le portail Persée.
   
      Le numéro 1 de 2012 porte sur Judaïsme/Christianisme : syncrétismes, antinomies, dissonances. Nous pouvons y lire des contributions de Jörg RÛPKE, Moisés ORFALI, François DELPECH et Joël SEBBAN. D'abondants comptes-rendus d'ouvrages donnent une bonne vue d'ensemble du moment sur les ouvrages importants sur les religions, très près de la recherche.

Revue de l'histoire des religions, Correspondance au Collège de France, 11 Place Marcelin Berthelot, 75231 PARIS CEDEX 05,
Site http://rhr.revues.org. Abonnements à Armand Colin,
Services Abonnements, 5, rue Laromiguière, 75240 PARIS CEDEX 05, site revues.armand-colin.com.
 
 
Actualisé le 8 Avril 2012. Complété le 15 mai 2019

       
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16 septembre 2009 3 16 /09 /septembre /2009 13:02
           Le sport de masse - sport spectacle comme sport scolaire et sport militaire - n'existe en Occident que depuis la seconde moitié du XIXe siècle. D'abord en Grande Bretagne puis dans toute l'Europe et en Amérique, ces formes de sport se sont répandues en même temps que la renaissance des Jeux Olympiques, ces sports qualifiés de haut niveau de compétition entre représentants d'État.
         
         Norbert ELIAS et Eric DUNNING lient leurs réflexions sur l'émergence de ces sports à un examen de l'évolution sociale, tant dans la diffusion différentielle de ces sports dans les différentes classes sociales que sur le niveau de violence sociale qui les caractérisent. Et ils le font notamment avec l'étude en parallèle des jeux grecs anciens. C'est cette démarche qui nous permet de mieux comprendre les articulations culturelles et les diverses mystifications entretenues autour des sports de masse. Nicolas BANCEL et Jean-Marc GAYMAN, de leur côté, examinent des éléments d'histoire des pratiques corporelles, particulièrement les relations entre sport et guerre, la violence entre groupes sociaux et autre États où le sport prend une grande part.

         "Comment expliquer qu'une forme anglaise de passe-temps appelée "sport" ait servi de modèle, principalement aux XIXe et XXe siècles, à un développement des loisirs à l'échelle mondiale ?" A cette question, Norbert ELIAS et Eric DUNNING répondent en revenant sur la définition que nous donnons au sport et le resituent dans le processus d'industrialisation. Ils mettent en cause la trop rapide analogie entre des sports olympiques antiques d'une Grèce, berceau brillant et civilisé de l'Occident, et ces jeux modernes baptisés du même nom. Ils entendent par là détruire l'image un peu trop édifiante de "l'esprit sportif", que l'on semble souvent plaquer sur des sociétés, qu'elles soient de l'Antiquité, du Moyen-Age ou de la Renaissance, comme si cet esprit sportif avait contribué à la "civilisation des moeurs". ils renversent souvent la perspective en faisant précisément de certains aspects du sport, des survivances de pratiques très brutales, voire sanglantes. En tout cas, ils introduisent dans la réflexion sur le sport une vision complexe, opposée à l'apologie que nous entendons trop d'habitude.
   "En raison de la conception hiérarchique des rapports entre travail et loisir qui prévaut actuellement (le travail étant toujours considéré comme ayant une valeur supérieure), on est facilement conduit à supposer que toute transformation des activités de loisir en général, ou des jeux de compétition en particulier (...) a été un "effet" dont l'industrialisation fut la "cause". L'attente implicite de telles relations causales clôt le débat avant qu'il ne soit réellement ouvert, alors que l'on pourrait, par exemple, envisager l'hypothèse selon laquelle l'industrialisation et la transformation de certaines activités de loisir en sports sont des évolutions partielles, interdépendantes à l'intérieur d'une récente transformation d'ensemble des société étatiques ; c'est seulement en cessant d'assigner le statut de "causes" aux changements survenus dans les sphères sociales qui occupent une position dominante dans l'échelle des valeurs de sa propre société, et le statut d"effets" aux changements dans les sphères de rang inférieur, que l'on peut espérer résoudre le problème (de la genèse du sport)".
   "... on voit aisément que les jeux de compétition de l'Antiquité classique, souvent présentés comme le paradigme du sport, se distinguent par nombre de traits de nos compétitions sportives et qu'ils se sont développés dans des conditions très différentes. L'éthique des participants, les critères suivant lesquels ils étaient jugés, les règles des compétitions et les performances elles-mêmes diffèrent à bien des égards de ceux du sport moderne." 
      C'est dans le détail de la pratique des différents sports que nous nous rendons bien compte de ces différences.
Ainsi la lutte. "Parmi les jeux de compétitions des Jeux Olympique antiques, l'un des plus populaires était le pancrace, sorte de lutte au sol. Le niveau de violence autorisé était très différent de celui qu'admet la lutte libre contemporaine. Leontiskos de Messène, qui remporta par deux fois la couronne olympique durant la première moitié du Ve siècle av J.C., obtint sa victoire non pas en mettant à terre ses adversaires, mais en leur brisant les doigts. Arrachion de Phigalie, deux fois vainqueur olympique au pancrace, fut étranglé en 561 alors qu'il tentait, pour la troisième fois, d'obtenir la couronne olympique ; comme il avait réussi, avant d'être tué, à briser les orteils de son adversaire que la douleur avait contraint à l'abandon, les juges couronnèrent son cadavre. (...) Si un homme était tué au cours d'une compétition qui avait lieu à l'occasion de l'une des grandes fêtes, il était sacré vainqueur. Le survivant perdait sa couronne (...) mais n'était pas puni."
"Les anciens Jeux Olympiques durèrent plus de mille ans et les normes de violence ont peut-être varié au fil de cette période. Mais quelles qu'aient pu être ces variations, tout au long de l'Antiquité, le seuil de sensibilité au spectacle des blessures graves et même des meurtres survenus au cour d'un combat, et donc l'éthique de la lutte dans son ensemble, étaient très différents de ceux qui caractérisent le type de combat que nous définissons aujourd'hui comme du "sport"". Il en est de même pour la boxe, qui n'était pas considéré comme la boxe anglaise des XVIII-XIXe siècles comme des sports, mais comme un entraînement à la guerre.
    D'une manière générale, "la comparaison du niveau de violence des jeux de compétition de la Grèce classique, ou encore des tournois et des jeux populaires du Moyen-Age, avec les niveaux de violence des sports de compétition actuels met en évidence un élément spécifique du processus de civilisation" et il faut rapprocher les différentes pratiques "sportives" du niveau général de violence socialement autorisé."
   "...dans le cadre social de la cité-État grecque, les individus dépendaient encore, dans une large mesure, des autres, des dispositifs externes et des sanctions comme moyen d'infléchir leurs passions, et que, par rapport aux individus des sociétés industrielles contemporaines, ils pouvaient moins compter sur les barrières intériorisées et sur eux-mêmes pour contrôler leurs pulsions violentes. Il nous faut cependant ajouter qu'ils - ou du moins leurs élites - étaient déjà bien plus capables de se contenir individuellement que leurs pères de la période pré-classique. Témoin l'évolution des représentations des dieux grecs et la critique de leur arbitraire et de leur férocité. Si l'on a en tête le stade particulier dans un processus de civilisation représenté par la société grecque à l'époque des cités-États autonomes, il nous est plus facile de comprendre que le caractère violemment passionné - par rapport au nôtre - des anciens Grecs dans l'action était parfaitement compatible avec l'harmonie corporelle et l'équilibre, la grâce aristocratique et la fierté dans le mouvement que reflète la sculpture grecque."

            Même constat de la relation serrée entre jeux, "sport" et guerre pour Nicolas BANCEL et Jean-Marc GAYMAN. "Les jeux de l'Antiquité grecque (...) opposent des athlètes dans des compétitions institutionnalisées, dont certaines sont très violentes. Avec les siècles, le sens de ces affrontements se modifie. Les jeux de la période archaïque s'associent à des rituels chamaniques, de vie, de mort et de renaissance où prévaut le rite cérémoniel s'inscrivant dans le fond mythique. Aux époques classiques et hellénistiques, les "champions", engagés, pris en charge et "entraînés" par la polis, la représentent dans des combats périodiques qui, interrompant la guerre, lui substituent une métaphore : les Jeux olympiques. Les enjeux de prestige et de prééminence des cités-États l'emportent sur les motifs d'ordre religieux."
 
      Les affrontements ludiques sont des simulacres de guerre, et inversement, le combat guerrier est depuis la nuit des temps assimilable à un jeu (Johan HUIZINGA). D'ailleurs, les grecs ne parlaient pas de "jeux", mais d'agônes, de compétitions et de rivalité. A l'époque classique, l'esprit de compétition développé sur le stade est tout naturellement mis au service de la cité (Maurice SARTRE). Marcel DETIENNE écrit que "on est même en droit de penser que l'apparition du fantassin et du combat en phalange est une des causes de l'institution du gymnase, comme système d'éducation collectif. Exercices gymniques et rythmes musicaux concourent, tous deux, à instituer l'ordre et la discipline, qui fondent le comportement de l'hoplite".  Que ce soit dans l'aristocratie dominante de l'époque homérique ou plus tard dans l'organisation "démocratique" de la Cité, il s'agit toujours de préparer la guerre ou de faire triompher la patrie par la lutte.    
      "Héritée des temps archaïques où se sont constituées ces formes quasi définitives, la gymnastique grecque évolue peu. Elle reste dominée par la noble émulation de l'esprit de compétition : elle prépare l'enfant, puis l'adolescent, à figurer avec honneur dans des concours consacrés aux différentes épreuves d'athlétisme au sens strict. Les autres exercices demeurent secondaires. Au Ve siècle, à Athènes, l'équitation, tradition aristocratique, contribue à l'éducation de la jeunesse, sans connaître le statut privilégié de la course : l'hoplite, le combattant par excellence, est un fantassin lourdement armé." Citons encore une partie de la conclusion des deux auteurs de Du guerrier à l'athlète, concernant cette  longue période grecque : "A l'époque classique, outre leur fonction religieuse et panhellénique, les olympiade sont un "carrefour" politique de la Grèce. Vastes rassemblements de foule venues de tout le monde grec (...), les compétitions sont l'occasion de négociations diplomatiques, de l'annonce d'alliances ou de traités. Les orateurs y trouvent l'occasion de développer des thèmes politiques, tel LYSIAS invitant les Grecs à s'unir contre DENYS, tyran de Syracuse."
  
       Nicolas BANCEL et Jean-Marc GAYMAN amorcent d'autres pistes de réflexion, qui doivent montrer combien les sports font partie de la dynamique sociale dans son ensemble : 
- le développement différent du sport moderne en Angleterre et sur le continent ;
- la propagation de l'idée d'éducation physique, et son enracinement dans la préparation des guerres, notamment entre 1806 et 1890 en France ;
- le développement de la conception du corps humain comme moteur vivant dans le travail industriel ;
- la révolution des sports modernes en France entre 1882 et 1921, où leur démocratisation entre en conflit avec l'élitisme de certaines classes sociales ;
- les différentes étapes du mouvement olympique ;
- le développement du sport de masse en URSS, sport prolétarien et sport soviétique ;
- le développement d'un sport populiste ou d'un sport populaire en France entre 1918 et 1939 ;
- le sport et la "régénération de la jeunesse" sous le régime de Vichy ;
- l'AOF entre sport indigène et sport colonial entre 1945 et 1960....

        
Nicolas BANCEL et Jean-Marc GAYMAN, Du guerrier à l'athlète, Elément d'histoire des pratiques corporelles, PUF, collection Pratiques corporelles, 2002. Norbert ELIAS et Eric DUNNING, Sport et civilisation, La violence maîtrisée, Fayard, 1986.

                                                                    SOCIUS
 
 
Relu le 18 mai 2019
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14 septembre 2009 1 14 /09 /septembre /2009 14:09
                 Pour se représenter la place du sacrifice en Grèce antique, il faut d'abord comprendre que la guerre est l'horizon principal du citoyen. Et comme l'écrit Pierre DUCREY, "Pour comprendre le rôle que jouent les dieux dans la guerre, il importe de se souvenir qu'en dépit des tendances rationalistes de la pensée hellénique, le facteur religieux est omniprésent dans la société grecque. Il n'est pas une manifestation de la vie quotidienne, privée ou publique, qui ne soit placée sous le regard divin. Chaque cité a sa religion et ses dieux. Garants du bonheur et du succès, ceux-ci sont invoquées par le sacrifice, interrogés et consultés en toute occasion, remerciés par des actions de grâce et des offrandes. Les armées honorent des dieux qui leur sont souvent propres (ARES par exemple). D'autre part, un ensemble de règles et de lois, dites "communes à tout le genre humain" (sauf aux barbares...), ne peuvent être transgressées sans entraîner des sanctions immanentes."
  
    La part de l'irrationnel dans les comportements des hommes est présente dans la guerre : "le comportement des généraux, et plus encore celui de leurs troupes et de leurs mandants, c'est-à-dire les peuples, dans les cités à régime démocratique, parait subordonné à une multitude de contingences extérieures, dictées elles-mêmes par de nombreux facteurs fortuits. Les signes de tous genres, présages, phénomènes naturels, prédictions, oracles, jouent un rôle parfois déterminant dans la prise de décisions importantes." Les auteurs anciens ne doutent pas de l'authenticité des raison religieuses invoquées pour la guerre et la paix, comme pour toutes sortes d'activités. " Si THUCYDIDE, le plus rationnel des écrivains, refuse de se prononcer sur le caractère authentique ou contraignant des présages et signes allégués, il ne manque pas de rapporter leur teneur exacte." Dans un chapitre de Guerre et guerriers dans la Grèce antique, Pierre DUCREY toujours évoque l'importance du sacrifice. La consultation des oracles se fait toujours dans une procédure précise. A Athènes et plus encore à Sparte, les opérations rituelles ponctuent les opérations militaires. L'armée ne se met en marche que si les présages sont bons. Ainsi, l'invasion de l'Attique prévue par les Péloponnésiens en 426 s'arrêta à l'isthme de Corinthe en raison d'un séisme. Et par un certain retour, "la guerre a contribué pour une part importante à l'éclat de la civilisation grecque, et cela grâce à un impôt peu ordinaire : la consécration aux dieux d'une partie des profits", du butin des pillages.
  On retrouve, dans les règles religieuses codifiant le déroulement des guerres entre cités grecques, le caractère ambivalent du rôle de la religion dans ce que nous appelerions la régulation des conflits (procédures menant aux combats, limites du carnage, destinée des vaincus, trèves sacrées, grands pélerinages périodiques). Même si ces règles étaient souvent violées, ces violations sucitent la réprobation générale. Et parce qu'elles étaient souvent violées, "la plupart des grands sanctuaires s'appliquèrent à renfocer par des accords bilatéraux l'inviolabibité dont ils jouissaient".
       Nous suivons de la même manière Jacqueline de ROMILLY : "On n'entrait pas en guerre, on n'en sortait pas, n'importe comment. La paix se traduisait, dans l'ordre religieux, par des libations (...) et par un serment impliquant les divinités les plus importantes ; elle se marquait dans l'ordre de l'opinion hellénique, par l'existence de stèles, dressées non seulement dans les villes intéressées mais dans les principaux sanctuaires panhélléniques ; et par voie de conséquence, la guerre se traduisait normalement par des formalités officielles." A la fin du Vèeme siècle, on assiste à la crise de la guerre entre cités, et de façon concomitante au déclin du rôle des règles religieuses. "Le regroupement panhellénique suscité contre le Mède et l'effort patriotique athénien se reconcontrèrent pour créer une hégémonie durable et effective, celle d'une domination en Grèce. Athènes souhaita, puis imposa, l'union de tous les pays maritimes sous sa suzeraineté." L'idée d'une guerre entre Grecs devenait odieuse, et la seule guerre, nécessaire par ailleurs, devait se faire avec les Perses, les Barbares. Cette idée, que l'on retrouve dans de nombreux textes (ISOCRATE, THUCYDIDE...) échoua, mais "si l'on regarde les faits, les institutions, les mots, on voit que cette crise profonde s'est traduite un peu partout, modifiant progressivement l'image de la guerre (...)."
Avec ARISTOTE par exemple, la vieille conception héroÎque est dévalorisée, et sans doute la religion en a-t-elle subi les conséquences. Une des questions intéressantes qui se posent est de savoir si le développement de la philosophie grecque n'a pas diminué l'emprise de la logique sacrificielle dans les mentalités.

       HOMERE (fin du VIIIème siècle avant JC) dans l'Iliade et HERODOTE (484-425 avant JC) dans Histoires se font l'écho de sacrifices humains pratiqués par les anciens grecs, mais du côté des preuves, notamment archéologiques, il n'existe aucune certitude qu'ils aient été pratiqués. (Andreas WITTENBURG). "On peut avoir des doutes sur la réalité des faits, mais l'important est que ce sacrifice paraisse concevable et garde un aspect de vraisemblance dans une situation exceptionnelle, avant l'une des bataille les plus désespérées et l'une des victoires les plus spectaculaires dans l'histoire des Grecs (il s'agit de la bataille de Salamine racontée par PLUTARQUE dans La vie de THEMISTOCLE). Le sacrifice humain parait également concevable dans un autre cas souvent discuté : les rites en l'honneur de Zeus Lykaios en Arcadie. Le mythe de fondation, transmis dans un texte tardif du Périhégète PAUSANIAS, raconte que le roi Lycaios aurait sacrifié un enfant à Zeus et aspergé l'autel de son sang, et ensuite se serait transformé en loup. Plusieurs textes des IV et IIIèemes siècles avant JC se réfèrent à ce culte". Il s'agit de PLATON dans La république, de THEOPHRASTE dans un fragment chez PORPHYRE et de PSEUDO-PLATON dans Le dialogue Minos. Andreas WITTENBIRG conclue que la relation entre réalité et mythe du sacrifice humain chez les Grecs "reste ouverte"

     Les reconstitutions des sacrifices grecs reposent en général sur des passages de textes épars et d'auteurs différents, avec ce que cela peut comporter d'incertitudes : DEMOSTHENE (Contre Androtion), ARISTOPHANE (Ploutos, La paix) ,ESCHINE (Contre Ctésiphon), PLUTARQUE (Sur la disparition des oracles), XENOPHON (Anabase), EURIPIDE (Electre), ESHYLE (Les Sept contre Thèbes), HOMERE (Iliade, Odyssée), THUCYDIDE (Histoire de la guerre du Péloponnèse), HERODOTE (Histoires) et PAUSANIAS (Description de la Grèce) évoquent les uns et les autres les sacrifices. Un élément important dans les sacrifices impliquant des animaux est qu'il s'agit de rites dans lesquels la victime tuée est ensuite consommée, après une certaines répartitions de ses restes (aux sacrificateurs entre autres), par l'assemblée des participants. Dans un monde où la consommation de viande est beaucoup moins courante qu'aujourd'hui, cet aspect alimentaire, dans les prières et la fête constitue un élément non négligeable dans le rassemblement dans une même ferveur des fidèles. Les grecs ne mangent que des bêtes sacrifiées (hormis le poisson et les produits de la mer, bien entendu). Il est difficile aujourd'hui de dessiner une évolution dans le sacrifice, sur le sacrifié et sur les modes de sacrifice. Beaucoup pensent qu'il y aurait comme une évolution en dégradé, du sacrifice le plus sanglant (sacrifice humain?) au sacrifice le plus symbolique (sans animal sacrifié, des produits agricoles s'y substituant).

     Jean-Pierre VERNANT (1914-2007) et Jean-Louis DURAND approfondissent la compréhension du rituel sacrificiel comme acte fondateur et rénovateur de la communauté des citoyens, mais beaucoup de recherches restent à faire pour en déterminer son importance dans un mode où la philosophie tente de rationaliser la connaissance de l'univers.
 
     Jacqueline de ROMILLY, Guerre et Paix entre cités, dans Problème de la guerre en Grèce ancienne, sous la direction de Jean-Pierre VERNANT, Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 1999 ; Andreas WITTENBURG, Les sacrifices humaines en Grèce ancienne, dans Sacrifier, se sacrifier, SenS Editions, 2005 ; Pierre DUCREY, Guerre et guerriers dans la Grèce antique, Hachette Littératures, collection Pluriel, 1999 ; site www.antiquité.ac-versailles.fr.

                                                                                     RELIGIUS

     
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12 septembre 2009 6 12 /09 /septembre /2009 13:17
          Sous-titré La barbarie des stades, ce livre nous plonge d'emblée dans une critique en règle du football en tant que sport organisé. Il ne s'agit pas, comme nous l'écrivent fort justement les auteurs, d'un énième ouvrage sur la merveilleuse histoire du football. S'élevant contre toute une logorrhée diffusée à longueur de journées et de journaux télévisés, Jean-Marie BROHM et Marc PERELMAN, respectivement professeur de sociologie à Montpellier et professeur en esthétique  veulent aborder l'ensemble des aspects de "la footballisation du monde".

         Ainsi, il osent discuter de la passion du football comme opium du peuple, n'hésitant pas au passage à faire fi d'une pensée unique qui bannit tout langage marxisant. Pour eux, il n'est ni plus ni moins qu'une intoxication idéologique, qui diffuse une peste raciste et populiste, pour employer leur langage. Très abondantes notes à l'appui, ils décrivent l'emprise tentaculaire de la Fédération Internationale du Football (FIFA), internationale capitaliste de premier ordre, navigant dans la mondialisation libérale, repère de pratiques à la limite du banditisme organisé. Sans aborder certains aspects criminels, ils s'attachent à en décrire le fonctionnement "normal", celui du gardien d'un foot business envahissant et pratiquement nerf de tout le système. Passant en revue les violences dans les stades, ils en analysent la gangrène du hooliganisme et la banalité de la haine. Sur l'organisation des entraînements et des matches, ils en dénoncent la compétition biochimique intensive, et concluent d'ailleurs à la banalisation du dopage scientifique, où la législation n'intervient que mollement pour en corriger les "excès".
   
         Dans un chapitre conséquent, ils attaquent la doxa de l'empire du football, "de Le Monde au Mondial", citant nommément ces intellectuels (Edgar MORIN, Pascal BONIFACE, Max GALLO, Christian BROMBERGER et Alain EHRENBERG ont droit à de sérieux couplets...) qui participent à cette peste émotionnelle. Ils n'épargnent personne, de droite à gauche de l'échiquier politique. Parmi les thèmes abordés, on trouve aussi une dénonciation en règle du "mythe de l'ascension sociale par le football", une critique de la culture foot et du foot art. A propos du spectacle, ils y voient une mystification populiste où se déploie une fascisante beauté.
   Tout le livre est d'ailleurs dominé par cette critique du football-spectacle, dans une filiation revendiquée à l'école de Francfort (théorie critique de la société), à Erich FROMM (diversion sociale et conformisme) et à Wilhelm REICH (dont ils empruntent les thème de peste émotionnelle). "La contagion de la peste football qui se répand dans tous les milieux - y compris dans ceux qui avaient été épargnés jusque-là par les slogans débilitants de la "culture foot" et de ses produits dérivés (magazines, anthologies illustrées des champions, gadgets de supporters, etc) - est aujourd'hui un inquiétant indice de la régression culturelle généralisée. Dans le climat du populisme ambiant, avec son idéologie anti-intellectuelle et sa haine de la pensée, il n'est pas anodin que la conquête des âmes par l'opium football soit promue par certains passionnés des passions sportives comme une véritable cause nationale." On trouve dans ce livre le meilleur du pamphlet contre ce sport, la pratique actuelle de ce sport, Mais pas seulement : le lecteur qui s'attache à une étude sérieuse du football et de ses implications sociales y trouve des notes très abondante et une bibliographie fournie. N'oublions pas que ses deux auteurs côtoient le milieu même du football de très près, notamment parmi les professeurs d'éducation physique. L'aspect polémique des arguments ne doivent pas servir de repoussoir mais au contraire d'incitation à réfléchir sérieusement sur le foot : tous les incidents économiques, physiques (violence dans les stades) et de santé, souvent relatés par la presse, ne sont pas à sa périphérie. Ils font partie du coeur de son système.
    Ce qui nous permet de faire tout à fait par ailleurs des parallèles entre les jeux du football et les jeux des arènes romaines, non pas sur le plan précis du genre de spectacle, mais sur leurs fonctionnements et leurs structures sur le plan économique, social, moral...
 
   L'éditeur, au diapason du ton du livre, le présente ainsi : "Aux thuriféraires de la "religion athlétique" et du "culte de la performance", voici opposée la têtue réalité des faits. Censurées, occultées, refoulées, ces réalités, loin d'être de simples "déviations", "dénaturations" ou "dérives" comme le répètent à l'envi les idéologues sportifs, constituent au contraire la substance même du football-spectacle. Derrière le matraquage footballistique de l'espace public se profilent toujours la guerre en crampons, les haines identitaires et les nationalismes xénophobes. Et derrière les gains, transferts et avantages mirobolants des stars des pelouses, promues "exemples pour la jeunesse", se cachent les salaires de misère, le chômage, l'exclusion, la précarité et l'aliénation culturelle de larges fractions de la population invitées à applaudir les nouveaux mercenaires des stades comme naguère les foules romaines étaient conviées par les tyrans aux combats de gladiateurs. Le football-spectacle n'est donc pas simplement un "jeu collectif", mais une politique d'encadrement pulsionnel des foules, un moyen de contrôle social qui permet la résorption de l'individu dans la masse anonyme, c'est-à-dire le conformisme des automates."
 

 

 
    Jean-marie BROHM, sociologue, anthropologue et philosophe français, professeur d'éducation physique et sportive à Caen, puis professeur de sociologie à l'Université Montpellier III, fondateur et animateur du groupe Quel corps, directeur de publication de la revue Prétentaine, est l'auteur de plusieurs dizaines d'ouvrages, notamment sur la sociologie critique du sport. Il a ainsi écrit, entre autres, Sociologie politique du sport (1976, P U N, 1992) ; Le mythe olympique (Bourgois, 1981), La tyrannie sportive. Théorique critique d'un opium du peuple (Beauchesne, 2006); Anthropologie de l'étrange : Énigmes, mystères, réalités insolites (Sulliver, 2010)...
      Marc PERELMAN (né en 1953), architecte de formation, maître de conférences à l'Université de Lille 1 puis professeur à l'Université Paris-Ouest Nanterre La Défense, fondateur des Éditions de la Passion, a écrit plusieurs autres ouvrages dont : Urbs ex machina, Le Corbusier (le courant froid de l'architecture)  (Les Éditions de la Passion, 1986) ; Le stade barbare. La fureur du spectacle sportif (Mille et une nuit, 1998) ; Le livre noir des JO de Pékin. Pourquoi il faut boycotter les jeux de la honte (avec Fabien OLLIER, City Editions, 2008) ; L'Ère des stades, Genèse et structure d'un espace historique (psychologie de masse et spectacle total) (Gollion, Infolio éditions, 2010)...

Jean-Marie BROHM et Marc PERELMAN, Le football, une peste émotionnelle, La barbarie des stades, Gallimard, collection folio actuel, 2006, 390 pages.
Cet ouvrage est la refonte et mise à jour des deux ouvrages parus aux Éditions de la passion, de Marc PERELMAN, Les intellectuels et le football, et de Jean-Marie BROHM et Marc PERELMAN, Le football, une peste émotionnelle.
 
Complété le 20 septembre 2012. Relu le 18 mai 2019
    
     

    
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12 septembre 2009 6 12 /09 /septembre /2009 09:35
          Illusio, jeune revue au numéro 1 datant de juin 2004, à la périodicité encore incertaine, intervient dans le domaine de la critique du sport, sous toutes ses formes.
Dans sa présentation, les rédacteurs écrivent : "L'illusio n'est pas seulement une duperie, c'est, dialectiquement, l'irréalité dans la réalité, le méconnu, le délaissé, le non vu, mais dans sa négativité déterminée elle est l'irréel advenu. C'est cette conscience de la forme dialectique des événements, des phénomènes et faits sociaux, de la réalité travaillée par l'idéologie que la revue Illusio veut faire partager." "Convaincue que le travail scientifique sur la corporéité, dans le domaine des sciences sociales, est avant tout une praxis qui suppose l'intervention d'une subjectivité critique, d'une analyse transversale et pluridisciplinaire, Illusio se donne comme axe praxéologique l'analyse systématique et systémique des déterminismes institutionnels qui régissent les rapports des individus à leur propre corps et au corps des autres, à leur être-là au monde. Analyse nécessairement multidimensionnelle, multiréférentielle, transdisciplinaire, complexe, tant les idéologies, les systèmes de référence philosophiques, anthropologiques, sociologiques, historiques, économiques, politiques, s'enchevêtrent dans la sociogenèse des institutions, dans les multiples facettes du concept, entre polysémie, équivoque et problématique."
     On l'aura compris, il ne s'agit pas d'une revue apologétique sur les événements sportifs ou les people sportifs. Destinée surtout à un public de sociologues ou d'étudiants en sociologie, et surtout pas sans doute aux multiples fans des différents sports, même si cela n'exclue pas qu'on puisse avoir une pratique sportive tout en ayant un esprit critique acéré sur les idéologies et les pratiques qui gravitent autour du sport.
 
     La dizaine de numéros déjà sortis traitent des Jeux Olympiques, de la Compétition sportive, des idéologies contemporaines, de la Libido, Sexes, genres et dominations dans le sport, du Corps, médecine et santé, et dans une série de quatre numéros sortis de la Théorie critique de la crise.  Un appel à contribution existe sur Internet pour chaque numéro. 

     Dirigée par Patrick VASSORT, maître de conférences en sociologie, son comité de rédaction d'une petite dizaine de personnes avec à sa tête Nicolas OBLIN, se compose surtout d'étudiants ou de diplômes en sociologie, dont on sent bien qu'ils se sont essayer, avant de développer leurs pensées, à travers la revue à renouveler la critique sociale du sport. Épaulée par un Comité scientifique dans lequel on trouve les noms de Pierre ANSART, Edgar MORIN, Patrick TORT, Ignacio RAMONET..., la revue suit posément son chemin, ses collaborateurs rédigeant par ailleurs de nombreuses études autour du sport et du capitalisme, publiées aux éditions L'Harmattan ou La dispute. Elle a lancé un appel en 2008 pour le boycott des Jeux Olympiques de Pékin.
Plus récemment, l'équipe d'Illusio a contribué courant 2018 à l'édition de la Correspondance entre ADORNO et KRACAUER, qui éclaire encore un peu plus l'histoire de l'École de Francfort (Correspondance 1923-1966, Le bord de l'eau, collection "Altérité critique").
A noter également le nouveau numéro de la publication (n°18/19), qui porte sur De l'enfance au temps de l'humanité superflue, Émancipation, Éducation, Aliénation où "il s'agit de poser la question de l'existence, dans l'enfance, de conditions nécessaires à tout processus d'individuation, alors que celles-ci sont mises à mal dans le monde contemporain, puis de montrer comment les atteints de l'enfance se sont développées au sein même des institutions d'éducation et de formation et pour finir, de déployer une critique des processus d'aliénations technologiques et marchandes qui font violence au déploiement de toute imagination dialectique."

     Dans le petit univers des publications non apologétiques autour du sport, Illusio prend en quelque sorte le relais d'une revue aujourd'hui disparue, Quel corps? Créée en 1975 et auto-dissoute en 1997, cette revue rassembla pendant vingt ans les contributions de nombreux sociologues, dans une approche combinée de l'École de Francfort et du freudo-marxisme. Avec notamment son rédacteur en chef, Jean-Marie BROHM, s'élaborait une Théorie critique du sport, qui suscitait déjà l'opprobre de tous les milieux sportifs "convenables".
    Le dernier numéro de la revue remonte à 2010, sur Mafia et comportements mafieux. Portant le numéro 6/7, cet ouvrage analyse les relations entre le marché libéral et les trafics, comportements illicites, paradis fiscaux, sociétés off-shore, corruptions qui semblent s'institutionnaliser. "Plutôt que de restreindre cette réflexion à une description des réseaux ou des groupes mafieux, nous avons choisi de questionner les fondements du système mafieux, ses liens avec la tradition et sa faculté d'adaptation aux évolutions sociétales, son enracinement capitaliste, sa porosité en tant qu'il constitue finalement un véritable caméléon." Divisé en trois parties, Sociétés criminelles, Arrangements mafieux et L'honorable famille sportive, ce livre copieux rassemble presque une vingtaine de contributions.
 
Illusio, Rédaction et abonnements : Patrick VASSORT, UFR STAPS de Caen,  2, boulevard du Maréchal Juin, 14032 CAEN CEDEX.
 Site internet http://revueillusio.free.fr.
  On consultera avec profit le livre Quel corps? Critique de la modernité sportive, (textes rassemblés par Frédéric BAILLETTE et Jean-Marie BROHM), Les éditions de la passion, 1995.
 
Actualisé le 7 avril 2012. Actualisé le 20 mai 2019.

    
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