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10 juin 2009 3 10 /06 /juin /2009 12:51
             Pulsions sexuelles, pulsions du Moi, pulsions d'auto-conservation...

     D'une traduction très proche du sens littéral notamment des Trois essais sur la sexualité, Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS donnent cette définition de la pulsion sexuelle :
  "Poussée interne que la psychanalyse voit à l'oeuvre dans un champ beaucoup plus vaste que celui des activités sexuelles au sens courant du terme. En elle se vérifient (...) des caractères de la pulsion qui différencient celle-ci d'un instinct : son objet n'est pas biologiquement prédéterminé, ses modalités de satisfaction (buts) sont variables, plus particulièrement liées au fonctionnement de zones corporelles déterminées (zones érogènes), mais susceptibles d'accompagner les activités les plus diverses sur lesquelles elles s'étayent. cette diversité des sources somatiques de l'excitation sexuelle implique que la pulsion sexuelle n'est pas d'emblée unifiée, mais qu'elle est d'abord morcelée en pulsions partielles dont la satisfaction est locale (plaisir d'organe).
  La psychanalyse montre que la pulsion sexuelle chez l'homme est étroitement liées à un jeu de représentations ou de fantasmes qui vienne la spécifier. Ce n'est qu'au terme d'une évolution complexe et aléatoire qu'elle s'organise sous le primat de la génitalité et retrouve alors la fixité et la finalité apparentes de l'instinct.
  Du point de vue économique, Freud postule l'existence d'une énergie unique dans les vicissitudes de la pulsion sexuelle : la libido.
  Du point de vue dynamique, Freud voit dans la pulsion sexuelle un pôle nécessairement présent du conflit psychique : elle est l'objet privilégié du refoulement dans l'inconscient."
    
     La conception de la sexualité, qui ne désigne pas seulement les activités et le plaisir qui dépendent du fonctionnement de l'appareil génital, "mais toute une série d'excitations et d'activités, présentes dès l'enfance, qui procurent un plaisir irréductible à l'assouvissement d'un besoin fondamental (respiration, faim, fonction d'excrétion...)" constitue le noyau dur de la psychanalyse.
      Elle a le mérite, paradoxalement, d'unifier l'ensemble du fonctionnement de l'organisme humain, notamment dans son développement depuis le foetus jusqu'au "troisième âge", même si elle le fait en mettant en évidence les conflits internes qui président à ce développement. Elle reste difficilement admissible d'emblée dans beaucoup de milieux sociaux : toutes sortes de réticences, de résistances pourrait-on dire, existent, réticences qui se manifestent par des remises en cause de la scientificité de la psychanalyse, notamment en Occident, ou par des rejets qui la considèrent comme tout simplement pas convenable (au sens fort du terme) dans beaucoup de contrées dans le monde. Que ce soit sous couvert d'un discours scientifique ou qui se veut scientifique ou sous couvert d'une religion, ces rejets révèlent le fait que la sexualité humaine constitue un enjeu de pouvoir, non seulement entre générations, mais entre sexes, un enjeu de pouvoir qui forme la trame de certaines relations sociales.

        Pulsions du Moi, dans le cadre de la première théorie des pulsions de Sigmund FREUD (dans les années 1910-1915), désignent "un type de pulsions dont l'énergie est placée au service du Moi dans le conflit défensif ; elles sont assimilées aux pulsions d'auto-conservation et opposées aux pulsions sexuelles." Le conflit psychique opposait la sexualité à une instance refoulante, défensive, le Moi, mais un support pulsionnel n'était d'abord pas attribué au Moi. Dans Trois essais sur la théorie sexuelle en 1905, les pulsions sexuelles s'opposaient bien aux besoins. Il montrait comment ces pulsions sexuelles prenaient naissance en s'étayant sur les besoins, puis en divergeaient notamment dans l'auto-érotisme. En énonçant sa première théorie des pulsions, Sigmund FREUD tente de faire coïncider ces deux oppositions, opposition clinique dans le conflit défensif entre le Moi et les pulsions sexuelles, opposition génétique, dans l'origine de la sexualité humaine, entre fonctions d'auto-conservation et pulsion sexuelle.
En 1910, nous indiquent Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, dans Le trouble psychogène de la vision dans la conception psychanalytique, Sigmund FREUD regroupe l'ensemble de ces grands besoins non sexuels sous le nom de pulsions d'auto-conservation et les désigne sous le nom de pulsions du Moi comme partie prenante du conflit psychique. "De toute particulière importance, écrit Sigmund FREUD, pour notre tentative d'explication est l'opposition indéniable existant entre les pulsions qui servent à la sexualité, à l'obtention du plaisir sexuel, et les autres qui ont pour but l'auto-conservation de l'individu, les pulsions du Moi. Toutes les pulsions organiques qui sont à l'oeuvre dans notre âme peuvent être classées, selon les termes du poète, en "faim" et "amour"."
   Il faut toujours rappeler que si le fondateur de la psychanalyse manie si facilement les termes en mêlant considérations poétiques et considérations "physiques", c'est en grande partie parce qu'il écrit pour un public (de médecins pour la grande majorité) qui baigne dans des préoccupations liées au sexe des malades. Mais aussi qui vivent dans un monde (intellectuel et mondain s'entend) où circulent très abondamment, et même finalement plus abondamment qu'aujourd'hui, les descriptions crues, anatomiques et physiologiques, par le texte ou le dessin, voire la photographie naissante, de la sexualité. Si les thèses sur la sexualité se diffusent, ils pénètrent tout un univers mental disposé à examiner ces thèses, même si très vite, beaucoup de réticences se font vite jour, lorsque Sigmund FREUD en vient à considérer l'homme ou la femme comme un tout, depuis son enfance et à situer très précocement dans le temps les premières manifestations de cette sexualité.
   
      Pierre DELION précise que "la notion de poussée énergétique d'abord qualifiée d'intérêt va, à la faveur des recherches de Freud sur le narcissisme, conduire à l'idée que la libido narcissique ou libido du Moi est "le grand réservoir", d'où sont envoyés les investissements d'objets et dans lequel ils sont retirés à nouveau. L'objet des pulsions du Moi est d'abord l'objet du besoin (nourriture), puis ultérieurement, tout ce qui peut contribuer non seulement à renforcer le Moi dans ses capacités propres, mais également à inhiber le processus primaire par le travail de liaison avec les représentations. Ainsi, le Moi devient-il secondairement objet d'investissement de la libido. Son but est l'autoconservation et l'autoaffirmation de l'individu." C'est dans ses recherches sur le narcissisme que Sigmund FREUD introduit la distinction entre ces pulsions et les pulsions sexuelles.
      Tout réside en fait dans l'articulation conflictuelle entre deux types de besoins, qui se distinguent de plus en plus au fur à et mesure du développement. Ce que tente d'expliquer Sigmund FREUD à travers cette hypothèse, ce sont les psychonévroses de transfert qu'il constate chez ses patients. Ne perdons jamais de vue le fait que, pour lui, tout part des constatations cliniques (chez ses patients, dans son entourage, et sur lui-même). La différence entre les pulsions du Moi et les pulsions sexuelles réside dans le fait que pour les premières, elles ne sont satisfaites que par un objet réel et effectuent très vite le passage du principe de plaisir au principe de réalité au point qu'elles deviennent les agents de la réalité et que pour les dernières, le mode fantasmatique peut très bien les satisfaire et elles restent plus longtemps sous la domination du principe de plaisir. : "Une part essentielle, écrit Sigmund FREUD, de la prédisposition psychique à la névrose provient du retard de la pulsion sexuelle à tenir compte de la réalité."
   
     Si dans cet article, nous en restons à la première théorie des pulsions, c'est pour bien comprendre l'origine des pulsions dans les premières élaborations psychanalytiques. Plus tard, Sigmund FREUD constate que les symptômes névrotiques résistent à la cure qu'il propose à ses patients, et se sent obligé de complexifier son approche.

Jean LAPALANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976. Pierre DELION, article Pulsions du Moi, Dictionnaire international de la psychanalyse, sous la direction d'Alain de MIJOLLA, Hachette Littératures, 2005.
Sigmund FREUD, Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, 2001 (traduction de Philippe KOEPPEL)

                                                              PSYCHUS

   
Relu le 14 avril 2019
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9 juin 2009 2 09 /06 /juin /2009 12:56
                             Les Lumières américaines

      Le déisme d'Ethen ALLEN (1738-1789), révolutionnaire américain, combat le puritanisme de Jonathan EDWARDS entre autres, et constitue, en religion, une tendance de fond de la mentalité de la philosophie politique américaine. Dans Reason, the Only Oracle of Man (1784), il écrit notamment :
  "Tout en admettant que "personne ne peut en cherchant trouver Dieu ou le Tout-Puissant dans sa perfection", je suis néanmoins persuadé que si les hommes osaient exercer leur raison aussi librement sur ces sujets divins qu'ils le font dans les affaires de la vie quotidienne, ils se débarrasseraient dans une grande mesure de leur aveuglement et de leurs superstitions, parviendraient à des idées plus élevées de Dieu et de leurs obligations à son égard et à l'égard de leurs semblables, seraient d'autant plus heureux et plus comblés en s'apercevant des vertus morales de son règne, deviendraient de meilleurs membres de la société et s'adonneraient, stimulés par des motivations multiples et puissantes, à la pratique de la morale, qui constitue l'ultime et la plus grande perfection que la nature humaine est susceptible d'atteindre."
  Plutôt que de faire appel à l'exaltation des psaumes et aux peurs du châtiment divin, il fait appel aux "preuves naturelles", à la raison. C'est surtout après la Révolution américaine que cette position d'impose, préparée par la diffusion dans la société américaine des idées de NEWTON et de la nouvelle science et des écrits de philosophes français comme CABANIS, CONDORCET, DIDEROT ou VOLTAIRE.

         Pendant et juste après la révolution américaine (1775-1783), qui aurait pu n'être qu'une rebellion anti-coloniale, plusieurs philosophes et en même temps hommes politiques et... aventuriers, lui donne la forme d'une révolution sociale. Ils participent en même temps au bouillonnement de la révolution française : Benjamin FRANKLIN (1706-1790), Thomas PAINE (1737-1809), Thomas JEFFERSON (1743-1826) en sont les principaux.

        Benjamin FRANKLIN, plus homme d'action que philosophe, ne laisse qu'une oeuvre marquante, qu'il s'efforce d'ailleurs de minimiser, la trouvant "mauvaise" (dans le sens de faible...) : A dissertation on Liberty and Necessity, Pleasure and Pain (1725). Artisan du Traité de Paris (1783) qui garantit l'Indépendance, fervent abolitionniste de l'esclavage, un des rédacteurs de la Constitution, celui-ci, parfois présenté comme un "philosophe classique", est caractéristique d'une Amérique incarnant l'idéal rationnel du siècle des Lumières.
  Avec beaucoup d'autres, il incarne aussi l'idée d'une rupture avec l'histoire et de la recréation du monde. Un véritable désir de recommencement du monde anime d'ailleurs à cette époque l'ensemble des "hommes de pensée", soit dans une version progressiste, soit dans une version conservatrice.

        Thomas PAINE, à l'inverse, plus philosophe qu'homme d'action, pris dans la tourmente révolutionnaire en France (emprisonné en 1793), est un théoricien de la révolution. Par son Common Sense, written by an Englishman (1776), vendu à plus de 300 000 exemplaires (difficile de chiffrer lorsque les éditions "pirates" sont multiples!), il promeut, avec exaltation d'ailleurs, la rupture avec la Grande Bretagne. Contre Réflexions sur la révolution de France d'Edmond BURKE (1729-1797), il publie The Right of Man (1791-1792). The Age of Raison (1793) renforce l'argumentation en faveur de la révolution française.
    Dans ces Droits de l'Homme, Thomas PAINE explique la différence entre droits naturels et droits civils.
 "Les droits naturels sont ceux qui appartiennent à l'homme en raison de son existence. De ce genre sont les droits intellectuels, ou les droits de l'esprit, et également tous les droits d'agir en tant qu'individu pour son propre bien-être et son propre bonheur qui ne portent pas atteinte aux droits naturels des autres. Les droits civils sont ceux qui appartiennent à l'homme en raison du fait qu'il est membre de la société. Chaque droit civil a pour fondement un droit naturel pré-existant dans l'individu, mais dont sa puissance individuelle ne lui permet pas de jouir suffisamment en tous les cas.  De ce genre sont les droits qui se rapportent à la sécurité et à la protection."
 Thomas PAINE pense la puissance comme une sorte de capital "constitué de la réunion des droits naturels de l'homme dont la puissance est imparfaite dans l'individu.". Les hommes mettent en commun leur droit à être juges de leur propre cause et établissent un gouvernement pour passer jugement entre leurs revendications opposées. Mais la puissance du gouvernement est seulement la puissance collective des individus et elle ne peut être utilisée pour violer les droits naturels qu'ils conservent. Car les droits naturels sont les droits que Dieu a octroyés à l'homme en tant qu'homme lors de la création : ils sont par conséquents inviolables et imprescriptibles.
 Concrètement, ce qui est essentiel, c'est un gouvernement républicain fondé sur une représentation large et égale. Pour Thomas PAINE, les deux grands sont la guerre et la pauvreté. Sous un tel gouvernement, les hommes se gouverneraient eux-mêmes dans leur propre intérêt. Comme le peuple de la nation ne serait pas de lui-même enclin à la guerre, les impôts levés par le gouvernement ne serait pas dissipés dans des affrontements armés avec d'autres peuples. "L'homme n'est l'ennemi de l'homme qu'à cause d'un faux système de gouvernement". Le vrai système de gouvernement agirait donc pour réduire et pour abolir (la guerre) et la pauvreté due à des impôts trop lourds et à l'exploitation. L'économie réalisée (par l'absence de guerre) fournit un surplus que l'on pourrait utiliser pour abolir les impôts des pauvres, pour aider les familles les plus pauvres, sous forme d'allocations. Un impôt progressif sur le revenu des États, visant à redistribuer la propriété en poussant les familles à répartir la propriété familiale au lieu de la conserver dans son intégrité par la loi de primogéniture (droit d'aînesse) accompagnerait un programme de sécurité sociale. (Léo STRAUSS, paraphrasant Thomas PAINE).

        Thomas JEFFERSON, maitre d'oeuvre de la révolution américaine, l'oriente nettement vers une révolution sociale. Ses nombreux écrits politiques sur la Virginie, la promotion de la liberté religieuse (Statut de Virginie pour la liberté religieuse) "en fait l'apôtre de la liberté et de la démocratie, du droit individuel à ne pas être d'accord, au droit des peuples de disposer d'eux-mêmes" (Gérard DELEDALLE).
   Le philosophe et homme d'État inscrit le dogme de la souveraineté populaire dans la Constitution américaine. Convaincu que la démocratie ne peut s'épanouir si la majorité de la population reste pauvre, il rêve d'une société de petits propriétaires libres et égaux.
 Nous sommes toujours, il faut sans doute le rappeler, dans le cadre d'une société de planteurs très riches, familles aristocratiques aspirant à la démocratie, surtout entre eux, car bien entendu, et cela rappelle les belles envolées en faveur de la démocratie athénienne dans l'Antiquité, sont exclues de cette société civile, les femmes, les enfants, les esclaves et les étrangers qui ne jurent pas fidélité au drapeau américain.... Finalement, ses écrits ne sont pas originaux, mais c'est en partie sur eux (et sur la Constitution américaine) qui s'appuient les minorités successives aux États-Unis pour obtenir la reconnaissance de leurs droits civils.
   Son oeuvre qui s'inspire de multiples influences, des Pères de l'Église comme de Henry HOME (1696-1782), Charles de MONTESQUIEU (1689-1755), Césare BECCARIA (1738-1794), Thomas HOBBES (1568-1676) et d'Henri Saint Jean de BOLINGBROKE (1678-1783), sans compter John LOCKE (1743-1794), Jean le Rond d'ALEMBERT (1717-1783) ou Nicolas de CONDORCET (1743-1794), compte rassembler ce qu'il lui semble de meilleur dans le sens de la formation d'une société juste et libre. Elle est considérée comme l'expression de l'esprit américain par beaucoup d'auteurs.
  "Américaine, la philosophie politique de Jefferson ne l'est pas seulement parce qu'elle est expérimentale, mais parce qu'elle est morale. Les "vérités évidentes par elles-mêmes" que tous les hommes sont égaux et qu'ils ont des "droits inaliénables" n'avaient pas d'abord pour Jefferson une signification juridique, mais une signification morale, liée à sa conception de Dieu et de la Nature, que partageaient ses contemporains et que partagent aujourd'hui encore les Américains, même s'ils n'en ont pas toujours explicitement conscience." (Gérard DELEDALLE).


Gérard DELEDALLE, La philosophie américaine, Éditions De Boeck Université, collection Le point philosophique, 1998. Léo STRAUSS et Joseph CROPSEY, Histoire de la philosophie politique, PUF, collection Quadrige, 1994. Elise MARIENSTRAS, Les mythes fondateurs de la nation américaine, Éditions Complexe, 1992.

                                                                      PHILIUS
 
Relu le 14 avril 2019
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8 juin 2009 1 08 /06 /juin /2009 13:01
   L'ensemble de l'oeuvre, et chacun des ouvrages, de Sigmund FREUD marque la pensée d'une empreinte aussi forte que celle de GALILEE pour les sciences physiques, de MARX pour la philosophie politique et l'économie, de DARWIN pour les sciences naturelles ou de CLAUSEWITZ pour la stratégie. Après lui, nous ne pouvons plus penser le monde et l'homme de la même façon, surtout l'homme qui n'est plus l'être de Raison recherché par de nombreux philosophes, ni l'être pour l'harmonie avec la nature. Plaçant le conflit au coeur de la personnalité humaine, il permet, passé le moment de la désillusion, de rendre "conscient" de la prégnance et du poids de l'inconscient ; il permet finalement de mieux rechercher cette Raison et cette harmonie, même si cette recherche reste pessimiste.

     Nous pouvons distinguer quatre phases dans le déroulement de la pensée du fondateur de la psychanalyse, même si ce découpage ne sert qu'à clarifier les idées (il en existe d'autres...) :
- Une première phase (1883-1893), de la pratique de l'hypnose à la méthode de la catharsis. Sigmund FREUD travaille dans différents services de l'hôpital de Vienne, puis chez le professeur CHARCOT à Paris (stage de neurologie). C'est dans cette période que Sigmund FREUD trouve sa voie, en expérimentant l'hypnose. Il se lie avec Wilhelm FLIESS et Josef BREUER avec lequel il signe Études sur l'hystérie en 1895.
- Dans une deuxième phase (1893-1905), il s'installe comme médecin et commence à forger ce qui va devenir la psychanalyse, un nouveau champ de pratiques thérapeutiques et d'études théoriques. Il étude les rêves, commence à publier et prépare Psychopathologie de la vie quotidienne qu'il publie en 1901. Ses recherches aboutissent à la publication des Trois essais sur la théorie sexuelle (1905) qui rassemble ses hypothèses sur la place de la sexualité et son devenir dans le développement de la personnalité humaine.
- La troisième phase (1905-1920) est celle de l'institution psychanalyse, de nombreux médecins germanophones utilisant déjà ses publications pour développer leurs propres pratiques thérapeutiques. Parmi eux Max EITINGTON, Ludwig BINSWANGER, Carl Gustav JUNG, Karl ABRAHAM, Sandor FERENCZI, qui forment le noyau de ses futurs adeptes. Le premier Congrès psychanalyse de Salzbourg de 1908 marque le début du développement d'une véritable école, où de fil en aiguille, se forment les premiers psychanalystes et s'organisent les principes des cures psychanalytiques. C'est la période des premières élaborations conceptuelles (première topique) et des premières hypothèses concernant à la fois le développement individuel et l'évolution de la société.
- Dans la quatrième période (1920-1939), la psychanalyse s'étend, et sous la poussée des polémiques et de nouvelles constatation, Sigmund FREUD élabore de nouvelles conceptions de l'organisation de la personnalité (Au-delà du principe du plaisir, 1920). Une deuxième topique est proposée, ainsi que des extrapolations anthropologiques (Malaise dans la culture, Malaise dans le civilisation, Moïse et le monothéisme). Les préoccupations pessimistes s'accumulent parfois, à propos de la guerre notamment. Avec l'extension de la psychanalyse viennent les différentes scissions du nouveau mouvement de pensée... qui donnent lieu à la diffusion d'autres interprétations du développement humain.

    Différentes oeuvres phares de Sigmund FREUD, parmi son abondante littérature (tous ses écrits ne sont pas publiés et chaque écrit livré au public par ses héritiers ouvre de nouvelles recherches sur son oeuvre...) marquent les étapes de la psychanalyse et constituent autant de repères pour les praticiens et les théoriciens d'aujourd'hui.

        - Étude sur l'hystérie (1895) porte sur l'affect, le conscient et l'inconscient, suite directe de l'expérience médicale à Vienne et à Paris. Sur ce sujet, il dépasse l'opposition de l'époque entre rapporter les symptômes hystériques à la suggestion ou à la simulation (absence de lésion organique) et donner à cette maladie le statut d'une affection neurologique. Sigmund FREUD considère l'hystérie comme une maladie psychique bien définie exigeant une étiologie spécifique. La mise au jour de cette étiologie amène la (re)découverte de l'inconscient, du fantasme, du conflit défensif, du refoulement, du transfert, des mécanismes d'identification...
       - L'interprétation des rêves (1899, daté de 1900) expose les découvertes des fragmentations et associations d'idées pendant le sommeil. Dans ce livre, Sigmund FREUD fait du rêve un objet d'étude à part entière et met en évidence les mécanismes de refoulement. Il fait du rêve le paradigme de la formation inconsciente, dont le sens n'est pas l'inconscient, mais l'entre-deux de la pensée du rêve et du contenu manifeste. C'est là que le fondateur de la psychanalyse tente d'expliquer les relations entre Conscient et Inconscient, avec l'intervention de la censure ; c'est ce mécanisme qui rend possible la défense et la relation avec le monde extérieur.
       - Psychopathologie de la vie quotidienne (1901), avec les deux précédents écrits, expose les premiers cheminements de la nouvelle théorie psychologique, en insistant beaucoup sur la notion de refoulement.

      Un ensemble d'ouvrages situe le cheminement de Sigmund FREUD dans l'élaboration de sa théorie sexuelle.
C'est le désir sexuel qui se trouve être à l'origine des hystéries, névroses et psychoses, qu'il est amené à traiter dans son cabinet de médecin, ou précisément la rencontre de ce désir sexuel, aux formes multiples et changeantes, et de la société. Des Trois essais sur la théorie sexuelle (1905) au Clivage du Moi dans le processus de défense (1939, publié en 1940), Sigmund FREUD élabore un nouveau vocabulaire, présente une nouvelle façon de voir la place de l'homme dans la société.
        - Trois essais sur la théorie sexuelle (1905) tourne autour de la libido et du complexe d'Oedipe. La théorie de la libido permet de voir se développer les phases de la sexualité infantile, orale, anale, phallique, avec des périodes de latence et d'expression, des mouvements de fixation et de régression. Prenant comme élément d'exposition la légende d'Oedipe, Sigmund FREUD veut montrer comment s'organise l'affectivité de l'enfant entre père et mère. Paul-Laurent ASSOUN, dans son Vocabulaire de FREUD écrit : "Le complexe d'Oedipe met en évidence la dimension inconsciente fondamentale de l'amour, prise dans cette dimension incestieuse fantasmatique. Il ne s'agit pas simplement d'une sorte de difficulté d'apprentissage affective, mais bien d'une clause structurante du désir humain, ce qui permet de donner toute sa signification à l'idée que "l'enfant est le père de l'homme"".
     - Actes obsessionnels et pratiques religieuses (1907) relie l'ambiance religieuse à ces phénomènes de censure du désir. Dans toute son oeuvre, surtout à partir de 1905, Sigmund FREUD ne cesse pas de mettre en relation évolution de l'individu et évolution de la société, et singulièrement l'influence de la religion sur le psychisme individuel.
 Il fait observer que l'on retrouve la notion de cérémonie dans deux contextes apparemment différents, à savoir les activités des croyants pieux et les dispositifs protecteurs des actes obsessionnels. Dans le second cas, l'activité peut avoir la fonction psychologique de protéger d'une impulsion et de porter le châtiment auquel elle est liée inconsciemment. Seule une répétition inlassable de l'acte obsessionnel peut maintenir l'auto-duperie et satisfaire la culpabilité. Il faut rappeler que Sigmund FREUD côtoie plus une tradition doloriste de l'Église catholique que la pratique protestante, vivant en Vienne catholique. (Paul ROAZEN).
    - La dynamique du transfert (1912) met en relation le phénomène psychologique du transfert dans les relations affectives, processus de déplacement de l'affect d'un objet à l'autre, et la méthode du psychanalyste pour obtenir ou essayer d'obtenir la guérison, ou tenter de soigner la névrose ou la psychose. Il s'agit de faciliter ce transfert sur la personne de l'analyste au cours de la cure, afin de pouvoir effectuer tout un travail de suggestion. La méticulosité de l'analyse psychanalytique exige toute une discipline dans le déroulement et la durée de la cure, tant ce transfert peut être volatile.
     - Pour introduire le narcissisme (1914) institue cette notion suite à un débat entre Sigmund FREUD et Carl JUNG autour de la libido et du Moi pour expliquer certaines figures cliniques, l'homosexualité, l'hypocondrie, les paraphrénies, le choix d'objet aimé...Cela introduit l'activité dynamique entre deux pôles, le Moi et l'objet.
     - Névrose, psychose et perversion (1914) précise l'étiologie des névroses, entre névroses dites "actuelles" qui ont leur source dans la frustration sexuelle brute (hystérie) et les psychonévroses issues de la symbolisation d'un conflit psychosexuel (névrose obsessionnelle). Sigmund FREUD insiste sur le fait que la névrose n'est pas seulement une pathologie, c'est le témoignage d'un conflit désirant.
   - Métapsychologie (1915) est un livre qui veut montrer que toutes les constructions psychanalytiques sont essentiellement des hypothèses de travail (work in progress) qui relaient les constatations cliniques. C'est aussi un effort d'avoir une vue d'ensemble, topique et économique du psychisme humain, autour de la théorie pulsionnelle.
    - Au-delà du principe du plaisir (1920), outre le fait qu'il reformule la théorie sexuelle, réaffirme la rupture de Sigmund FREUD avec l'idée classique de plaisir, qui n'est pas pour lui un principe hédonique. "C'est plutôt le facteur recteur de l'économie psychique - tendance à l'épargne de l'excitation." (Paul-Laurent ASSOUN). Cette reformulation théorique, dans son esprit s'ajoute, se superpose aux précédentes sans les annuler. Mais cela entraîne des obscurités et des difficultés qui alimentent différentes interprétations, notamment entre Anna FREUD et Mélanie KLEIN.
   - Le Moi et le ça (1923) est suivi de Les problèmes économiques du masochisme (1924). Ces deux livres tentent de préciser la nouvelle conception. Inhibition, symptôme et angoisse (1926) et le clivage du Moi dans les processus de défense (1940) achèvent ce travail de précision... sans convaincre ni les inconditionnels du père de la psychanalyse, ni surtout les adversaires de cette nouvelle théorie, pessimiste d'ailleurs. Ce qui fait problème, l'introduction d'une pulsion de mort face à une pulsion de vie, qui ne cesse jusqu'à aujourd'hui d'opposer nombre d'écoles psychanalytiques.

     Parallèlement et liée à la réflexion sur le psychisme individuel, s'élabore une conception anthropologique qui marque également le regard que l'on porte encore aujourd'hui sur les sociétés humaines dans le temps.
    - Totem et tabou (1912) vient directement à l'encontre du courant principal développé chez les anthropologues à cette époque depuis un siècle. Sigmund FREUD ne fait aucune différence entre les coutumes des peuples contemporains sans écriture et celles des premiers ancêtres de l'homme. Par la "horde primitive", il transcende l'histoire pour accéder à une vérité psychologique, d'autant plus facilement qu'il croyait fermement à l'hérédité des caractères acquis. Son histoire sur le meurtre du père, qui fonde la civilisation, demeure encore une référence, même si évidemment, la plupart des auteurs veulent se fonder sur d'autres conceptions de l'évolution et non, comme Sigmund FREUD, se fier à des sources secondaires d'information.
   - Psychologie des foules et analyse du Moi (1921) qui porte sur les dynamismes de l'identification collective. Bien que l'agressivité engendre une culpabilité qui pousse les hommes à accepter la société, ils le font de manière rationnelle, dans un but d'auto-conservation. Prenant comme point de départ la régression, il veut résoudre le problème de la cohésion des sociétés et révèle là en partie ses conceptions sociales et politiques. Dans les groupes sociaux, les hommes peuvent renoncer à la maturité et en revenir à des stades antérieurs de dépendance et de réflexion enfantine. Il veut expliquer la soumission des masses à l'ordre social par la crédulité de l'amour, et fait dériver celle-ci, non à des pouvoirs magiques et de suggestion que posséderaient les chefs des sociétés, mais de la libido elle-même. "Nous allons essayer, écrit le viennois, "d'admettre que les relations amoureuses (...les attachements affectifs) forment également le fond de l'âme collective". La cohésion sociale provient d'attaches libidinales inhibées quant à leur but. La participation à un crime accompli en commun peut par ailleurs être un puissant élément d'identification dans un groupe. (Paul ROAZEN).
     - L'avenir d'une illusion (1927) montre qu'il est juste de dire que ses théories mettent l'accent sur les divisions de l'esprit humain. "FREUD s'écarte de la tradition libérale classique dans la mesure où il n'envisage pas l'homme comme une unité mais comme un jeu d'oppositions. Il est juste de dire aussi, cependant, qu'il pensait trouver, profondément enfoui en l'être humain, un noyau infrangible, une part centrale irréductiblement en lutte contre la société" (Paul ROAZEN). Effectivement, dans cette charge contre la religion, qui est partie dominante de la société, de la civilisation, Sigmund FREUD veut montrer qu'il est vain de se bercer d'illusions car au bout du compte, plus les désirs sont contrariés, détournés, niés, plus ils ressurgissent et leur répression provoquent à terme des catastrophes de plus en plus grandes. Malaise dans la civilisation (1929) et Malaise dans la culture (1930) reprennent cette perception pessimiste. L'énergie pulsionnelle de l'individu peut être déplacée par rapport à son but primaire (sublimation). "Le problème, écrit-il, consiste à transposer de telle sorte les objectifs des instincts (des pulsions?) que le monde extérieur ne puisse plus leur opposer de déni ou s'opposer à leur satisfaction. Le travail offre un excellent dérivatif, mais son effet de sublimation est faible car la majorité des hommes ne travaillent que sous la contrainte de la nécessité.
    - Moïse et le monothéisme (1939) poursuit la réflexion de Totem et Tabou. Sa relecture de l'histoire montre un Moïse tyrannique suscitant la révolte du peuple. "Si grande que fut l'admiration de Freud pour Moïse, son travail analytique était (...) destiné à le saper. Le message de Freud était en grande partie celui d'une libération de la vie pulsionnelles, d'une rébellion contre la loi mosaïque" (Paul ROAZEN).

     Une série d'ouvrages est consacré, en direction du public à l'explication de la psychanalyse, sous ses divers aspects. Cinq leçons de psychanalyse (1909), Cinq psychanalyses (1918), Nouvelles Conférences sur la psychanalyse (1933), Abrégé de psychanalyse (1938).

   Très spécifiquement, quelques livres sont consacrés à la guerre, ainsi Actuelles sur la guerre et sur la mort (1915), Pourquoi la guerre? (avec Albert EINSTEIN) (1933).

    La postérité de l'oeuvre de Sigmund FREUD commence de son vivant : En Europe, les praticiens prennent l'habitude de s'approprier une bonne part de ses travaux, de les présenter dans une nouvelle forme et une nouvelle terminologie et de les publier ensuite comme une oeuvre personnelle. Ce qui explique une sorte d'acharnement de la part de l'École psychanalytique nouvelle à publier dans les revues médicales ou d'autres, mises au point, anathèmes, mises en garde, voire menaces... à l'encontre de ceux qui déforment, volontairement ou non le contenu de ses oeuvres. Aujourd'hui encore, combien d'ouvrages sur la psychanalyse sont stigmatisés par les "professionnels". Les idées de la sexualité infantile et de l'activité des pulsions, de l'interaction entre les pulsions et la disposition plus ou moins bien disposée de la société à leur égard, de la répression sociale des désirs sont maintenant ancrées dans les mentalités comme autant de lieux communs. Mais sans doute, le travail des "spécialistes" est de garder l'impact du fond de ces idées qui restent toujours actuelles, discutées, contestées... parfois détournées... Car non seulement une partie de la société a refusé d'admettre complètement leur portée, les dévalorisant ou les minimisant, mais a choisi de les réinterpréter souvent pour les amoindrir. Toutefois, le développement de la psychanalyse, toutes écoles confondues, a eu tellement d'effet sur la mentalité du corps médical lui-même, sur celle des publics les plus éloignés, qu'elle a comme prolongement une multitude d'effets sociaux, dont le moindre n'est pas la libération entamée des femmes d'oppressions séculaires. Toutefois, on note souvent des tentatives de dénier le caractère scientifique à la psychanalyse, qui cachent mal des retours à des pratiques sociales répressives. Ou, comme aux États-Unis d'en faire l'otage d'une profession médicale qui y pioche ce qu'elle veut en termes de pratiques et de théories.
     Mais l'oeuvre de Sigmund FREUD en tant que telle n'a eu d'effet que conjointement aux autres interprétations qui en sont issues de la personnalité humaine. Car en ce qui concerne Sigmund FREUD lui-même, même ses contemporains restent dubitatifs sur les liens entre ses conceptions de la psyché humaine et ses opinions sociales et politiques. Sigmund reste convaincu de l'utilité du contrôle social, comme il le dit dans son Essai sur la guerre. Les contraintes et restrictions sont finalement au service de besoins psychiques internes de caractère constructif et positif.
  Selon Paul ROAZEN, "l'apport de Freud à notre intelligence de la relation entre individu et société est bien plus complexe qu'on ne l'a généralement supposé. On met souvent en relief son ambivalence à l'égard des contraintes culturelles parce que, bien qu'étouffant fréquemment la personnalité des hommes, la coercition est, selon lui, l'instrument qui a, au premier chef, permis la civilisation. Mais personne n'a remarqué que, sur un mode implicite dans l'oeuvre de Freud, et tout à fait explicitement dans la théorie analytique depuis sa mort, les limites ont acquis un aspect positif de direction à imprimer. Freud articule toujours mieux ses propos sur l'utilité des restrictions quand il parle des pulsions agressives."
        Dès le départ, par ailleurs, il pense toujours que marxisme et psychanalyse font mauvais ménage. Le mouvement psychanalytique est étouffé en Russie dès 1929. Et pour lui, la barbarie fleurit à nouveau sous la bannière du progrès. Si par la suite un freudo-marxisme important se forme, ce n'est pas de son fait. Freud, tout en se servant d'une relecture anthropologique, pour cerner le complexe d'Oedipe à la dimension d'une société, avec une grande prudence que n'ont pas d'ailleurs certains de ses continuateurs, n'a pas de vision à proprement sociale. Tout en se prononçant en faveur d'une plus grande égalité économique, il n'en escompte pas de changements positifs sur la nature humaine.
   Tout cela mérite bien entendu de grands développements. Nous y reviendrons.

 Paul ROAZEN, La pensée politique et sociale de FREUD, Editions Complexe, 1976. Roger PERRON, Histoire de la psychanalyse, PUF collection Que sais-je?, 1988. Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, sans la direction de Daniel LAGACHE, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976. Paul-Laurent ASSOUN, Article FREUD, dans Le Vocabulaire des Philosophes, Editions Ellipses, 2002. Alain de MIJOLLA, Article Sigmund FREUD dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, Collection Grand Pluriel, 2002.

L'oeuvre de Sigmund FREUD est éditée de manière éclatée, et notons-le avec des traductions parfois différentes. On se référera utilement à la traduction des Oeuvres Complètes, sous la direction d'André BOURGUIGNON et de Pierre COTET, sous la direction scientifique de Jean LAPLANCHE, aux Presses Universitaires de France (depuis1988). Mais il existe d'autres traductions dans d'autres maisons d'éditions, notamment chez Payot.
 
 
Relu le 15 avril 2019
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8 juin 2009 1 08 /06 /juin /2009 11:41
         Actuel Marx, revue internationale consacrée au marxisme, constitue une véritable ouverture sur toutes les études actuelles concernant les aspects d'abord philosophiques, mais aussi économiques, de droit, historiques, et de tout domaine des sciences sociales. Avec l'ambition de renouveler les études sur les oeuvres marxistes et partant de renouveler, refonder le marxisme lui-même, les directeurs Jean-Numa DUCANGE et Guillaume SIBERTIN-BLANC (depuis mai 2015), qui ont relayé Emmanuel RENAULT (qui avait succédé lui-même à Jacques BIDET, en septembre 2005), un comité de rédaction d'une vingtaine de personnes, presque tous universitaires, proposent deux (gros) numéros par an.

         Fondée en 1987, donc relativement jeune, par Jacques BIDET et Jacques TEXIER, dans la foulée de la disparition des régimes se réclamant du marxisme à l'Est, la revue résiste bien à l'ambiance intellectuelle dominante libérale. Tout ou presque ce que la France connaît de chercheurs sur le marxisme, eux-mêmes marxistes, gravite autour d'Actuel Marx, qui n'est pas seulement une revue internationale, mais un réseau comprenant également une tribune de discussion, l'organisation de Congrès Marx International (une dizaine à ce jour), et l'animation d'un site Internet extrêmement fourni.
Dans sa propre présentation, on peut lire : "Son activité s'appuie sur le fait qu'après la disparition des formes de société et d'organisation se réclamant du marxisme, il se développe, hors de toute orthodoxie, notamment dans les grands pays développés, une importance production intellectuelle qui renouvelle les traditions marxistes et les confronte et les associe, de façons diverses, aux autres composantes majeures de la culture contemporaine." La revue existe donc en diverses langues, française, anglaise, espagnole, et ses articles sont disponibles en ligne sur Internet.
De 224 pages par numéro, Actuel Marx depuis son numéro 1 (L'état du marxisme) a déjà abordé de nombreux sujets (la perestroïka, une révolution? ; L'écologie, ce matérialisme historique ;  Nouveaux modèles de socialisme ;  Marx, Wittgenstein, Arendt, Habermas ; La violence de la marchandisation, Altermondialisme et anticapitalisme ; Religions ; Antonio Gramsci ; Populisme contre populisme...) Dans le numéro 40 sur "Fin de néolibéralisme", de 2006, on peut trouver les signatures de Samir AMIN, David HARVEY, Tony ANDREANI, Etienne BALIBAR....
       
        Octobre 2011, la revue fête son 25ème anniversaire, avec un numéro (n°50, 2011/2) centré sur la question : Pourquoi Marx et un numéro spécial Avec Marx, introduit par Jacques BIDET. Dans ce numéro 50, nous pouvons lire au début une présentation qui fait le point sur la place du marxisme dans le paysage intellectuel français.
"Les temps sont au retour de Marx. Un retour de Marx à double ressort semble-t-il. Le premier relève du retour de balancier. Dans les années 1980 et 1990, différents facteurs politiques conduisent à la disqualification politique et théorique de toute référence à Marx. Il en allait également de toutes les positions, de tous les thèmes et concepts pouvant être associés à son nom. Le développement de l'altermondialisme à partir du milieu des années 1990 et la nécessité de relancer la critique sociale face aux conséquences du néolibéralisme, suscitèrent un mouvement inverse. Les dynamiques néolibérales de polarisation sociale et les processus de délocalisation dans les zones préalablement soumises aux politiques d'ajustement structurel conduisirent de nouveau à thématiser les inégalités sociales en termes d'exploitation et de rapport de classe, et les relations internationales en termes d'échange inégal et d'impérialisme. Plus spécifiquement, l'altermondialisme suscita une discussion sur la nature  du néolibéralisme comme phase du capitalisme, et sur le rapport entre lutte contre le néolibéralisme et lutte contre le capitalisme. Un second ressort relève plutôt du choc : la crise aiguë du néolibéralisme à partir de 2008 et sa simultanéité frappante avec une succession de crises alimentaires et environnementales provoquèrent le sentiment que les choses ne pourraient pas durer ainsi très longtemps. En même temps que la gravité de ces crises portait un coup significatif à l'idéologie néolibérale, elle relançait la thématique de l'anarchie du mode de production capitaliste et les débats sur ses alternatives. (...)". 

       Même pour qui n'est pas marxiste et n'aspire pas à le devenir, pour l'étudiant curieux de connaître les dernières réflexions des marxistes dans le monde, Actuel Marx se révèle une véritable porte sur de nombreuses réflexions. On trouve dans une rubrique Ressources/Activités/Archives sur internet une multitude de pistes de réflexions ouvrant sur des informations pas faciles de retrouver ailleurs.
        Depuis 2002, les responsables de revues espagnoles, italiennes, anglaises, françaises se sont réunis pour se constituer en réseau européen de publications marxistes critiques. Dans un projet K (comme klasse, kapital, kampf, kommunismus...), ils font circuler documents, recherches et controverses. ils participent de concert au Forum Social Européen en 2004.

Actuel Marx, Revue internationale, Presses universitaires de France (avec le concours de l'Université Paris X et du CNRS), Rédaction : 200, rue des Pyrénées, 75020 PARIS, Abonnement possible en ligne depuis le site du Cairn (www.cairn.info/revue-actuel-marx.htm).
   Site : http://actuelmarx.u-paris10.fr. A noter que les archives d'Actuel Marx, sont placées à part sur le site même, alors que la présentation et les offres de numéro sont plutôt visibles sur www.puf.com/Collections/Actuel Marx, depuis septembre 2016.
 
Actualisé le 3 Avril 2012, puis le 16 avril 2019.
  
  
 
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7 juin 2009 7 07 /06 /juin /2009 09:51
       Robert MUCHEMBLED, professeur à l'université de Paris-Nord, auteur déjà d'une vingtaine d'ouvrage d'histoire, et qui a consacré de nombreuses années à l'étude des archives du Comté d'Artois, écrit là une histoire de la violence qui remet beaucoup d'idées en place. Dans la lignée de Norbert ELIAS et de ses études sur la civilisation des moeurs, l'auteur dresse une fresque historique de 1300 à 2000, qui permet de situer la réalité de la violence, loin du tapage médiatique de certaines organes de presse passablement orientés.
  "Du XIII au XXIème siècle, la violence physique et la brutalité des rapports humains suivent une trajectoire déclinante dans toute l'Europe de l'Ouest. La courbe des homicides répertoriés dans les archives judiciaires en témoigne. Au très haut niveau initial observé voici 700 ans succède une première baisse, de moitié environ, vers 1600-1650, suivie d'un effondrement spectaculaire : le nombre de cas est divisé par dix en 3 siècles, jusqu'aux années 1960, tandis que les décennies suivantes connaissent une relative mais nette remontée." commence Robert MUCHEMBLED dans son Introduction. Explication de cet état de fait, selon l'auteur qui s'appuie sur "la plupart des chercheurs actuels" : l'émergence "sur le Vieux Continent d'un puissant modèle de gestion de la brutalité masculine, juvénile en particulier."
        
       Pour l'auteur, "la principale rupture se situe vers 1650, lorsque s'affirme dans toute l'Europe meurtrie par d'interminables guerres une intense dévaluation de la vue du sang. A partir de ce moment, la "fabrique" occidentale refaçonne les comportements individuels volontiers brutaux, en particulier chez les jeunes, par un système de normes et de règles de politesse qui dévalorise les affrontements en armes, les codes de vengeance personnelle, la rudesse des rapports hiérarchiques et la dureté des relations entre sexes ou classes d'âge. Il en résulte au fil des siècles une véritable transformation de la sensibilité collective face à l'homicide, qui aboutit finalement à en faire un puissant tabou au cours de l'époque industrielle."
  Commençant par le traditionnel essai de définition de la violence, en faisant appel à des éléments psychanalytiques et sociologiques, Robert MUCHEMBLED insiste beaucoup sur l'évolution du regard porté sur elle par la population en général et par les autorités en particulier. Il détaille ensuite le spectaculaire déclin de la violence depuis 7 siècles, et en décrivant la paix urbaine à la fin du Moyen Âge, en montrant les facettes du duel nobiliaire et des révoltes populaires, il nous fait comprendre comment on en arrive à une violence apprivoisée. Notamment grâce au développement d'une littérature abondante et très diffusée propageant des frissons mortels à travers des récits noirs ou d'aventures, on assiste à une fantasmatisation de la violence, comme dérivatif mental ou par effet de catharsis.

   Dans un dernier chapitre sur les bandes des jeunes actives depuis les années 1960, l'historien relativise leur importance : "Les récentes augmentations enregistrées en matière d'homicide et d'agressions physiques ne sont peut-être que des fluctuations conjoncturelles sur une courbe qui demeure très basse dans le long terme". A diverses reprises d'ailleurs, l'auteur montre bien les différences notables du niveau de violence entre l'Europe de l'Ouest, l'Amérique du Nord, le Japon et les autres régions du monde. Dans son explication à ce phénomène l'auteur met en relief le fait qu'en très peu de temps, la civilisation européenne s'est trouvée libérée des traditionnels conflits armés : "une mutation feutrée mais décisive du rapport à la loi ancienne de la force (...) se traduit par un bouleversement des équilibres entre les classes d'âge et les sexes." Dans de longs passages sur la violence juvénile, l'auteur indique que dans les longues périodes de développement démographique, on assiste plus à des montées de "sourds mécontentements générationnels" que dans les périodes de grands troubles ou de guerres. Que ce soit dans les années 1960 ou 2000, "les bandes offrent aux jeunes une socialisation par les pairs qui se substitue à une éducation par les pères devenue insuffisante, défaillante ou maladroite."

       Dans sa conclusion, Robert MUCHEMBLED pose quand même la question : "Sommes-nous arrivés à un tournant? Notre civilisation globalement apaisée, riche et hédoniste saura t-elle sublimer davantage les pulsions juvéniles brutales, qu'elle continuait à entretenir voici peu en les réservant aux confrontations guerrières, pour éviter qu'elles ne saturent les marges déshéritées des grandes métropoles ou les stades et ne produisent des explosions en chaîne? Sans en dire les termes, l'auteur fait bien sentir les limites d'un contrôle social lorsque les injustices généralisées se propagent, notamment chez les populations les plus jeunes.
 
    Notons qu'une abondante bibliographie et des notes très détaillées en bas de page permettent à tout chercheur ou tout étudiant de poursuivre et d'approfondir cette réflexion.
 
  L'éditeur présente le livre de la manière suivante : "L'actualité place sans cesse la violence sur le devant de la scène. Thème important pour les sociologues et les politiques, elle est aussi un objet d'histoire. A rebours du sentiment dominant, Robert Muchembled montre que la brutalité et l'homicide connaissent une baisse constante depuis le XVIIIe siècle. La théorie d'une "civilisation des moeurs", d'un apprivoisement voire d'une sublimation progressive de la violence parait donc fondée. Comment expliquer cette incontestable régression de l'agressivité? Quels mécanismes l'Europe a-t-elle réussit à mettre en oeuvre pour juguler la violence? Un contrôle social de plus en plus étroit des adolescents mâles et célibataires, doublé d'une éducation coercitive des mêmes classes d'âge fournissent les éléments centraux de l'explication. Progressivement, la violence masculine disparaît de l'espace public pour se concentrer dans la sphère domestique, tandis qu'une vaste littérature populaire, ancêtre des médias de masse actuels, se voit chargée d'un rôle catharsique : ce sont les duels des Trois Mousquetaires ou de Pardaillan, mais aussi, dans le genre policier inventé au XIXe siècle, les crimes extraordinaires de Fantômas qui ont désormais à charge de traduire les pulsions violentes. Les premières années du XXIe siècle semblent toutefois inaugurer une vigoureuse résurgence de la violence, notamment de la part des "jeunes de banlieues". L'homme redeviendrait-il un loup pour l'homme?"
 
      Nathalie SZCZECH (site www.nonfiction.fr), en octobre 2008, salue cet ouvrage : "Après bientôt quatre décennies de recherches historiques consacrées à la violence, Robert Muchembled ose prendre du recul, croiser des données régionales avec les résultats rassemblés par d'autres historiens européens et confronter ses hypothèses à celles de spécialistes en sciences humaines pour proposer, sur ce thème des plus complexes, un regard largement diachronique et comparatiste. Considérant la violence criminelle à la lumière des archives judiciaires, l'historien constate que depuis le XVIIIe siècle, les rapports humains apparaissent progressivement moins brutaux : émerge et s'installe dans l'Europe moderne puis contemporaine, un modèle de gestion de la violence qui parvient progressivement à canaliser les pulsions agressives individuelles. (...) Confronté, comme tous les spécialistes de la violence, au problème de sa définition, Robert Muchembled choisit de consacrer un premier chapitre à l'examen de cette notion complexe et de faire rapidement le point sur la question de ses origines et de ses modalités. Partant d'une présentation minimale fondée sur l'étymologie, l'auteur choisit de retenir une définition légale de la violence et de concentrer son regard sur les violences criminelles. (...) Il faut saluer l'audace de Robert Muchambled qui propose sur le sujet si glissant de la violence, une synthèse qui embrasse largement l'Europe moderne et contemporaine. Fort de ses recherches personnelles sur les archives de l'Artois - qui lui sert de laboratoire -, l'historien s'appuie, pour élargir son propos, sur une fine connaissance de la littérature secondaire spécialisée la plus récente. Son ouvrage est ainsi riche d'exemples variés et évocateurs. De ce fourmillement de cas se dégage la classique idée d'un déclin progressif de la violence que l'auteur soutient avec force. C'est néanmoins la conviction d'un lien entre les actes de violence et la situation sociale des jeunes gens qui en sont les auteurs, qui anime de manière neuve toute la réflexion de l'historien. Plaidant pour une analyse culturelle du phénomène de violence, c'est moins une étude politique ou sociale, qu'un regard porté sur les mutations des imaginaires - figures de la virilité, code d'honneur, construction du lien intergénérationnel - qui permettrait de comprendre les modalité et transformations de la violence criminelle dans les sociétés d'Europe occidentale. Essai de synthèse, l'ouvrage n'hésite pas à prendre de la hauteur et à multiplier les hypothèses stimulantes et les larges comparaisons. Peut-être souffrirait-il en contrepartie de la loi du genre : largement ouvert chronologiquement, il traite néanmoins rapidement la période contemporaine. Riche de propositions, il n'a pas toujours un espace suffisant pour les développer toutes, pour préciser l'appareil théorique ou laisser plus longuement parler les sources. Indispensable à l'approche historique du phénomène de la violence, le travail de Robert Muchembled invite de manière très stimulante à poursuivre, à son propos, les recherches sur le terrain du culture."
 

 

 
  Robert MUCHEMBLED (né en 1944), historien français spécialiste de l'Époque moderne, oriente ses recherches sur l'histoire sociale, l'anthropologie du pouvoir, la criminalité et la vie matérielle entre 1400 et 1789. il s'est beaucoup intéressé au phénomène de la sorcellerie, ou plutôt de sa répression.  Il est l'auteur de nombreux ouvrages, dont : Culture populaire et culture des élites dans la France moderne (XVe-XVIIIe siècles) (Flammarion, 1978, réédité en 1991) ; Sorcières, justice et société aux XVI-XVIIe siècles (imago, 1987) ; L'invention de l'homme moderne. Sensibilités, moeurs et comportements collectifs sous l'Ancien Régime (Fayard, 1988, réédition Hachette, 1994) ; le Temps des supplices. De l'obéissance sous les rois absolus, XVe-XVIIIe siècles (Armand Colin, 1992; réédition Press Pocket, 2001) ; La société policée. Politique et politesse en France du XVe au XXe siècle (Seuil, 1998) ; L'orgasme et l'Occident. Une histoire du plaisir du XVIe siècle à nos jours (Seuil, 2005) ; Les Ripoux des Lumières, Corruption policière et Révolution (Seuil, 2011)...
 


Robert MUCHEMBLED, Une histoire de la violence, De la fin du Moyen Âge à nos jours,  Éditions du Seuil, collection L'univers historique, 2008, 500 pages.

Complété le 5 octobre 2012.  Relu le 16 avril 2019.
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5 juin 2009 5 05 /06 /juin /2009 12:19
       Examiner les philosophies américaines, en soi, à part leur rôle dans le conflit, dans les conflits, répond à une double démarche.
  D'une part, le corpus philosophique américain est bien distinct du corpus européen ou des régions d'Asie, et à l'échelle des États-Unis, constitue bien un ensemble d'une certaine cohérence. D'autre part, alors que de cette philosophie découle bien des effets, notamment une certaine manière de voir le monde et les relations humaines, et qu'elle diffuse dans le monde entier, elle est peu connue du public européen et parfois méprisée par une grande partie de l'intelligentsia européenne. Nous tenterons d'analyser les différentes philosophies ayant une part dans la constitution de la mentalité nord-américaine d'une manière chronologique, de Samuel JOHNSON à Susan HAAK.

     Nous ne pouvons pas comprendre l'importance de l'oeuvre de Samuel JOHNSON (1696-1772), considéré comme le premier philosophe américain, ni l'influence de sa philosophie,  assez médiocre selon les critères habituels, si nous ne nous souvenons pas de l'ambiance religieuse particulière à la colonisation, notamment venue d'Angleterre. L'évêque et philosophe irlandais George BERKEKEY (1685-1753) trouve en lui un vulgarisation assidu (en tant que membre important de l'Église anglicane dans les colonies anglaises d'Amérique), même s'il mêle à l'empirisme "dogmatique" (selon l'expression d'Emmanuel KANT) un platonisme puritain.

      Une parenthèse sur cet empirisme permet de se faire une idée de la théorie de l'action prônée par Samuel JOHNSON. Dans l'histoire de la philosophie, plusieurs idéalismes se disputent la conception du monde et de la société : l'idéalisme "problématique" de DESCARTES, s'oppose à l'idéalisme "dogmatique" de BERKELEY, lequel s'oppose à l'idéalisme "transcendantal" d'Emmanuel KANT. Temps et espace, pour KANT, ne sont pas perçus, seuls le sont les phénomènes dans le temps et dans l'espace. Le transcendantalisme ajoute aux formes a priori de la sensibilité des catégories a priori de l'entendement (qualité, quantité, relation, modalité) ainsi qu'un sujet "transcendantal", permanent et accompagnant toutes les représentations. George BERKELEY, lui, considère comme la grande majorité des empiristes qu'il n'existe pas d'entités a priori ; tout est a posteriori. Seuls les objets de la perception ou les esprits qui les perçoivent sont réels. La théorie de la connaissance de George BERKELEY, reprise de la position de John LOCKE, n'étudie que des objets immédiatement donnés par les sens ou par l'entendement. Les idées n'existent pas en dehors d'un esprit qui les perçoit. Il n'y a en fait aucune matière, nous ne percevons que les idées de celle-ci, et c'est cela seul qui importe. Il n'y a pas de chose en soi, tout dépend du sujet, et cet empirisme est finalement plus proche de René DESCARTES que d'Emmanuel KANT, en ce sens que le philosophe français en arrive à douter de l'existence du monde réel et que les impressions que nous avons peuvent provenir de l'activité d'esprits trompeurs. On imagine bien la connexion de cet empirisme avec la croyance religieuse qui fait dépendre le monde d'éléments bien supérieurs à ce que peut en faire l'action humaine. On conçoit également que tout dialogue est pratiquement impossible entre cet idéalisme "dogmatique" et l'idéalisme "spéculatif" d'HEGEL.

       Cette parenthèse n'a pas d'autre objet de signifier que l'univers mental américain diffère de l'univers mental européen. De fait, si en Europe la théologie est reléguée à une influence mineure, aux États-Unis, l'existence de forces surnaturelles est intégrée dans les esprits et guide nombre d'activités. Énormément de philosophes américains, surtout dans la période coloniale, sont en même temps des théologiens et des faiseurs de sermons diffusés régulièrement dans tous les foyers ou lors de grands rassemblements.

       Plus élaborée, la philosophie de Jonathan EDWARDS (1703-1772), ministre de l'Église congrégationaliste, notamment dans The Freedom of the Will (1754), traite de la liberté de la volonté conformément à la doctrine de la prédestination et de la "totale perversion et corruption de la nature humaine", "ce qui n'excuse aucunement le péché", ni non plus "de ne pas faire le bien".
  Selon une argumentation simplifiée dans des sermons à fortes connotations menaçantes (il est fréquemment mis en garde, sous peine d'enfer éternel, contre le non-respect des prescriptions morales), la détermination de la volonté qui a pour cause "un motif extérieur ou un penchant habituel interne" est distinguée de la liberté de l'agent qui possède la volonté. L'homme "n'est pas libre de vouloir ce qu'il veut, mais il est pleinement et parfaitement libre de faire ce qu'il veut"...
    Jonathan EDWARS est un des acteurs du "Grand réveil" religieux (1720-1770), qui traverse surtout le protestantisme (religion dominante).
A une Église officielle, pilotée par les familles d'aristocrates fonciers, qui distille essentiellement la soumission aux autorités, se joint un mouvement des idées issues des Lumières qui ne place plus l'homme dans la dépendance du péché originel. Les responsables d'Église veulent réconcilier les nouvelles pensées des sciences naturelles avec les explications théologiques. Contre ce mouvement-là, cette déperdition de la foi, cette perte également du sens de la recherche d'un Nouveau Monde moral des premiers colonisateurs, de nombreux prédicateurs, emportés par une émotion communicative, prêchent la conversion personnelle, et réaffirment la possibilité de salut par la Grâce seule. Cette période, émaillée par la naissance de nouvelles églises indépendantes, voit souffler un nouveau vent de ferveur religieuse, mais aussi de tolérance et de liberté. L'insistance sur la responsabilité et la liberté de l'individu prépare beaucoup d'esprits à la future Révolution américaine.
  Alors qu'en Europe, le mouvement des idées va vers une critique de plus en plus vive de la religion, beaucoup trop au service des Monarchies et du conservatisme (notamment contre l'esprit scientifique), dans les Colonies américaines, il amplifie l'esprit religieux en en faisant un facteur de liberté et d'épanouissement personnel et collectif.

Gérard DELEDALLE, La philosophie américaine, Editions De Boeck Université, collection Le point philosophique, 1998. Daniel BOORSTIN, Histoire des Américains, Editions Robert Laffont, collection Bouquins, 1981.

                                                             PHILIUS
 
Relu et corrigé le 17 avril 2019
       


 
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3 juin 2009 3 03 /06 /juin /2009 13:09
                  Variations sur les pulsions

       Quand on a écarté au moins en psychanalyse la confusion entre Pulsion et Instinct, malgré un certain usage encore intensif du mot Instinct, il reste à constater comme le fait André GREEN que "l'évolution de la biologie et de l'éthologie tend de plus en plus à contester l'autonomie de l'instinct et à prendre en considération le jeu des influences multiples dont il peut être l'objet soit par des régulations endocriniennes et nerveuses, soit par l'influence des afférences perceptives, voire des facteurs d'apprentissage."
       
      Dans Vocabulaire de la psychanalyse, Pulsion est définie comme "Processus dynamique consistant dans une poussée (charge énergétique, facteur de motricité) qui fait tendre l'organisme vers un but. Selon Freud, une pulsion a sa source dans une excitation corporelle (état de tension) ; son but est de supprimer l'état de tension qui règne à la source pulsionnelle ; c'est dans l'objet ou grâce à lui que la pulsion peut atteindre son but."
La forme la plus achevée de la notion de Pulsion est donnée par Sigmund FREUD dans Pulsions et destins des pulsions (1915) où sont regroupés les quatre éléments qui la constitue : poussée, source, objet, but.
   "Par poussée d'une pulsion, on entend le facteur moteur de celle-ci, la somme de force ou la mesure d'exigence de travail qu'elle représente. Le caractère de ce qui est poussant est une propriété générale des pulsions, et même l'essence de celles-ci. Toute pulsion est un morceau d'activités ; quand on parle, d'une façon relâchée, de pulsions passives, on ne peut rien vouloir dire d'autre que des pulsions à but passif.
Le but d'une pulsion est toujours la satisfaction, qui ne peut être atteinte que par la suppression de l'état-de-stimulus à la source pulsionnelle. Mais, quoique ce but final reste non modifiable pour chaque pulsion, diverses voies peuvent cependant mener au même but final, en sorte que peuvent s'offrir pour une pulsion des buts variés, prochains ou intermédiaires, qui peuvent être combinés les uns avec les autres ou échangés les uns contre les autres. L'expérience nous autorise aussi à parler de pulsions "inhibées quant au but", pour des processus qui sont tolérés pour un bout de chemin en direction de la satisfaction pulsionnelle, mais qui subissent ensuite une inhibition ou une dérivation. Il faut admettre qu'à ces processus, eux aussi, se relie une satisfaction partielle.
L'objet de la pulsion est celui-là même dans lequel et par lequel la pulsion peut atteindre son but. Il est ce qu'il y a de plus variable dans la pulsion, il ne lui est pas originellement connecté, au contraire il ne lui est adjoint qu'en raison de son aptitude à rendre possible la satisfaction. Il n'est pas nécessairement un objet étranger, mais il est tout aussi bien une partie du corps propre. Il peut en être changé aussi souvent qu'on veut dans le cours des destinées de la pulsion ; c'est à ce déplacement de la pulsion qu'échoient les rôles les plus significatifs. Le cas peut se produire que le même objet serve simultanément à la satisfaction de plusieurs pulsions (...). Une liaison particulièrement intime de la pulsion à l'objet est mise en relief comme fixation de celle-ci. Elle s'effectue souvent dans les toutes premières périodes du développement pulsionnel et met fin à la mobilité de la pulsion en s'opposant intensément à son détachement.
Par source de la pulsion, on entend ce processus somatique dans un organe ou une partie du corps, dont le stimulus dans la vie d'âme se trouve représenté par la pulsion. On ignore si ce processus est régulièrement de nature chimique ou s'il peut correspondre à la déliaison d'autres forces, mécaniques, par exemple. L'étude des sources pulsionnelles n'appartient plus à la psychologie ; bien que sa provenance à partir de la source somatique soit ce qui est purement et simplement décisif pour la pulsion, celle-ci ne nous est pas connue dans la vie d'âme autrement que par ses buts. La connaissance plus exacte des sources pulsionnelles n'est pas rigoureusement nécessaire aux fins de la recherche psychologique. Remonter des buts de la pulsion à ses sources est parfois assuré par conclusion récurrente."
   Si on a pris la peine ici de reproduire ce passage du livre de Sigmund FREUD, c'est surtout pour éviter de tomber dans certaines erreurs de paraphrase qui rigidifie le sens et qui efface le caractère toujours chercheur de sa démarche, malgré sa propension vers la fin de sa vie à tout théoriser systématiquement (surtout pour assurer l'avenir de l'école psychanalytique).

        La notion de pulsion, dans l'oeuvre de Sigmund FREUD est analysée sur le modèle de la sexualité, mais d'emblée dans les théories la pulsion sexuelle se voit opposer d'autres pulsions. Le fondateur de la psychanalyse reste toujours dualiste :
- la première théorie met face à face les pulsions sexuelles et les pulsions du moi (ou d'auto-conservation), le modèle de ces dernières étant pris sur la faim et la fonction d'alimentation ; il faut remarquer, écrit André GREEN, que "le modèle général de la pulsion est construit sur le modèle de la pulsion sexuelle, le groupe des pulsions du moi étant beaucoup plus fixe et beaucoup moins propice aux transformations dont la pulsion sexuelle est l'objet. Dans un deuxième temps, Freud met l'accent sur la libidinisation des pulsions du moi. L'introduction du concept de narcissisme redistribue les pulsions selon leur orientation vers le moi ou vers l'objet, dans une perspective concurrentielle. Il s'agit là d'un temps théorique intermédiaire. Car Freud se rapproche à ce moment-là d'une conception moniste où l'antagonisme entre les groupes pulsionnels n'est pas assez tranchée."
- la deuxième théorie, introduite dans Au-delà du principe du plaisir (1920), oppose pulsions de vie et pulsions de mort et modifie la fonction et la situation des pulsions dans le conflit. Toujours suivant André GREEN, "le conflit entre les groupes pulsionnels prend une forme beaucoup plus radicale en mettant en opposition les pulsions de vie et les pulsions de mort (ou de destruction). Les premières tendent à créer des ensembles toujours plus vastes : leur activité est essentiellement de rassemblement d'unification, de conjonction. Elles marquent autant l'évolution des pulsions sexuelles que celle des pulsions du moi. L'activité des pulsions de mort ou de destruction est essentiellement de séparation, de désagrégation, de disjonction." Sigmund Freud regroupe ces pulsions de vie sous forme d'Éros ; ce ne seront que ses continuateurs qui donneront aux autres le nom de Thanatos.
Il faut toujours se souvenir : "La théorie des pulsions est pour ainsi dire notre mythologie. Les pulsions sont des êtres mythiques, grandioses dans leur indétermination" "Nous donnons le nom de pulsions aux forces que nous postulons à l'arrière-plan des tensions génératrices de besoins du ça" (Sigmund FREUD)....

     Les écoles psychanalytiques diversifient la vision des pulsions en même temps qu'elles se déterminent par rapport aux deux grandes théories des pulsions.
- Ainsi Jacques LACAN développe son propre concept de pulsion, charnière entre corps, jouissance et langage. Il disserte à partir des trois "pas" successifs dans la théorie des pulsions, l'élargissement du concept de la sexualité, l'instauration du narcissisme et l'affirmation du caractère régressif des pulsions. Il introduit la notion de surgissement du sujet de la pulsion.
- Mélanie KLEIN s'attache à approfondir les origines et les conséquences de l'existence des pulsions d'agression, introduites par Alfred ADLER. Elle fait de même avec la pulsion de mort, notion contestée par d'autres écoles psychanalytiques.
    On peut citer d'autres formes de pulsions dont on parlera par la suite : pulsion partielle, pulsion du Moi, pulsion d'angoisse, pulsion d'auto-conservation, pulsion de groupe. Certaines ont été définies par Sigmund FREUD, d'autres voient leur sens changer, d'autres encore sont introduites après lui.
 
     Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON précisent que "malgré les objections et l'opposition, Freud ne se laissera jamais impressionner. Parfaitement conscient, ainsi qu'il le déclare en 1926 dans l'article encyclopédique "Psycho-Analysis", que "la doctrine des pulsions est un domaine obscur même pour la psychanalyse", il revendique cette opacité comme une caractéristique de la pulsion. "La théorie des pulsions est pour ainsi dire notre mythologie, affirme-t-il en 1933. Les pulsions sont des êtres mythiques, formidables dans leur imprécision". On comprend alors que le critiques, qui arguaient notamment de l'absence de preuves empiriques pour valider l'existence d'une pulsion de mort, lui soient apparues inconsistantes et l'aient conduit à affirmer, dans Le Malaise dans la culture : "Je ne comprends plus que nous puissions rester aveugles à l'ubiquité de l'agression et de la destruction non érotisées et négliger de leur accorder la place qu'elles méritent dans l'interprétation des phénomènes de vie". En 1937, il réaffirmait encore, dans "L'analyse avec fin et l'analyse sans fin" que la seule évocation du masochisme, des résistances thérapeutiques ou de la culpabilité névrotique suffit à soutenir "l'existence dans la vie de l'âme d'une puissance, qui d'après ses buts nous appelons pulsions d'agression ou de destruction, et que nous dérivons de l'originaire pulsion de mort de la matière animée".
La descendance freudienne, poursuivent nos auteurs, n'est pas unanime dans ce rejet de la dernière élaboration de la théorie des pulsions. Ainsi Mélanie Klein opère-t-elle un renversement complet du second dualisme pulsionnel en considérant que les pulsions de mort participent de l'origine de la vie aussi bien sur le versant de la relation d'objet que sur celui de l'organisme. pour l'organisme, les pulsions de mort contribuent, par le biais de l'angoisse, à installer le sujet dans cette position dépressive faite de crainte et de destruction."
ROUDINESCO et PLON se centrent ensuite sur l'apport de Jacques LACAN. "Dans son séminaire de 1964, Jacques Lacan considère la pulsion comme l'un des quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Guidé par une lecture exigeante du texte freudien de 1915, qu'il réintitule "Les pulsions et leurs vissicitudes", Lacan dégage la démarche freudienne de ses assises biologiques et insiste sur le caractère constant du mouvement de la pulsion, mouvement arythmique, qui la distingue de toutes les conceptions fonctionnelles. L'approche lacanienne de la pulsion s'inscrit dans une approche de l'inconscient en termes de manifestation du masque et du non-accompli. A ce titre, la pulsion est envisagée sous la catégorie du réel. Rappelant ce que dit Freud de l'indépendance de l'objet vis-à-vis de la pulsion et du fait que n'importe quel objet peut être amené à remplir la fonction d'un autre pour la pulsion, Lacan souligne que l'objet de la pulsion ne peut être assimilé à aucun objet concret. Pour saisir l'essence du fonctionnement pulsionnel, il fait concevoir l'objet comme étant de l'ordre d'un creux, d'un vide, désigné de façon abstraite et non représentable : l'objet (petit) a".
Pour Lacan, la pulsion est donc un montage caractérisé par une discontinuité et une absence de logique rationnelle au moyen duquel la sexualité participe de la vie psychique en se conformant à la "béance" de l'inconscient.
Lacan développe en fait l'idée que la pulsion est toujours partielle. le terme est ici à entendre en un sens plus général que celui retenu par Freud. En adoptant le terme d'objet partiel, issu de Karl Abraham et des kleiniens, il introduit deux nouveaux objets pulsionnels en plus des fèces et du sein : la voix et le regard. Il mes nomme : objets du désir."

André GREEN, Article Pulsion de l'Encyclopedia Universalis, 2004. Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976. Michèle PORTE, Article Pulsion du Dictionnaire international de la psychanalyse, Editions Hachette Littératures, collection Grand Pluriel, 2002. Sigmund FREUD, Pulsions et destins des pulsions, 1915, dans Oeuvres complètes Psychanalyse, tome XIII, PUF, 1994. Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON, Dictionnaire de la psychanalyse, Le livre de poche, Fayard, 2011.

                                                                                   PSYCHUS
 
Relu et complété le 18 avril 2019

                              
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2 juin 2009 2 02 /06 /juin /2009 14:46
    Une chose certaine, lorsqu'on aborde les philosophies marxistes, ce qui rend hommage en quelque sorte à leurs fondements, c'est que la neutralité philosophique, morale, politique, n'est pas de mise. Au coeur même des philsophies marxiste, le conflit oblige à prendre parti. Les conflits sociaux, économiques, politiques, sont là, quoi que l'on veuille. Et tous, nous en faisons partie.

      Comme l'écrit Isabelle GARO, "Doctrine de pouvoir ou pensée de résistance, conformisme ou dissidence, doctrine close ou recherche inachevée, le marxisme a de multiples figures qui informent nécessairement la découverte ou la redécouverte des textes de Marx lui-même, aujourd'hui comme hier."
"A cet égard, l'ambition d'une lecture pure de toute idée préconçue parce que dépourvue de tout enjeu risque fort de n'être pas plus fidèle à l'auteur que la présentation du palimpseste avec lequel on le confond parfois. Ne serait-ce que parce que la liaison inédite qu'instaure Marx entre théorie et pratique est à la fois une des questions historiques majeures du XXe siècle, mais aussi un des problèmes internes à sa pensée, et cela dès le moment de sa formation."
         Karl MARX entretien un débat permanent avec ARISTOTE, Emmanuel KANT, Max STIRNER, Ludwig FEUERBACH, Adam SMITH, Georg Wilhelm Friedrick HEGEL... avec des penseurs philosophiques, économiques, sociaux et nombre de ses concepts philosophiques proviennent directement de la confrontation avec ceux-ci. Aussi, une des méthodes possibles pour comprendre la philosophique marxiste de Karl MARX, dès ses origines, est de suivre la filiation KANT-HEGEL-MARX, en passant par les philosophies "intermédiaires". La méticulosité est alors de mise, car à l'entrecroisement de la philosophie des Lumières et de l'idéalisme allemand, s'ajoute les changements d'objets des philosophies successives ou parallèles. On le voit bien lorsque HEGEL critique KANT sans vraiment en fin de compte se situer dans la réflexion sur le même objet (André STANGUENNEC). Lorsque Karl MARX critique ensuite HEGEL, il entre d'une certaine façon dans les débats soulevés par KANT, dans le cadre d'un vaste ensemble culturel presque homogénéisé. C'est en tout cas, il semble, une piste de recherche pour comprendre la philosophie marxiste.
            Une autre piste de recherche est de remonter aux écrits proprement philosophiques de Karl MARX en prenant en compte sa collaboration avec Friedrich ENGELS. Sans se leurrer sur le fait que ce sera toujours une relecture. Mais justement, c'est probablement d'une relecture de l'ensemble de l'oeuvre de Karl MARX que nous avons besoin, de cette théorie de la connaissance, de cette théorie du reflet, de cette théorie de la représentation, à l'heure où les conflits dont le fondateur du marxisme ne cesse de nous entretenir, prennent un tour de plus en plus ample et dramatique .A l'heure aussi, où, débarrassés enfin d'interprétations biaisées en relation avec des politiques d'État, nous pouvons sans doute assister, certains disent participer, à une refondation du marxisme.

      Il est peut-être un peu vain d'entrer dans une discussion sur une différence, voire une coupure dans la pensée de Karl MARX, comme celle, qu'illustrent Raymond ARON ou Louis ALTHUSSER contre des positions orthodoxes ou révisionnistes. Toutefois, cela fait partie de l'histoire de l'interprétation de l'oeuvre de Karl Marx  et d'une partie de sa postérité.De toute manière, chaque auteur évolue au fur et à mesure de la maturation de ses idées, suivant un cours parfois régulier, parfois chaotique. Ce qui importe souvent, c'est l'influence qu'exerce ces idées, quel que soit le moment où elles sont émises, c'est leur pertinence dans la réalité que ces idées traitent.
  
      Raymond ARON opte pour l'examen de la philosophie de Karl MARX à partir de 1848, lorsqu'il s'exprime dans Le Manifeste communiste et dans la Contribution à la critique de l'économie politique.
Toutefois, il opère, pour comprendre l'état de cette philosophie à ce moment-là, celle qui a le plus d'impact dans l'histoire des idées, par le suivi la pensée du "jeune Marx", de 1835 (année de sortie du Lycée) à 1848 (publication du Manifeste Communiste).
Ce qui permet d'aborder de nombreux textes, notamment Méditations d'un adolescent devant le choix d'une profession (1835), Argent, État, Prolétariat (1843-1844), Ébauche d'une critique de l'économie politique (1844), Critique de la dialectique hégélienne et de la philosophie allemande (1844), De l'abolition de l'État à la constitution de la société humaine (1845), La sainte famille (1845), L'idéologie allemande (1845-1846), Le manifeste communiste (1848), sans compter bien entendu plus tard la critique de l'économie politique, avec son Introduction générale (1857) et la préface de la première édition du Capital (1867).
   
       Louis ALTHUSSER, de son côté, écrit qu'on ne peut comprendre Le Capital qu'après une connaissance de la philosophie de Karl MARX qui s'élabore depuis sa jeunesse d'hégélien de gauche.
 
      Enfin, il n'y a manifestement pas une philosophie marxiste, mais bien plusieurs, qui ne se résument pas d'ailleurs à des perceptions différentes de l'oeuvre philosophique de Karl MARX et de Friedrich ENGELS.
   Il existe une sorte de tronc commun aux philosophies marxistes, exprimé par exemple par Henri LEFEBVRE dans le concept d'aliénation et les différentes contradictions qui traversent la société. Le matérialisme dialectique est surtout une méthode d'analyse de la réalité.
     A partir de ce tronc commun, on peut distinguer plusieurs "variantes" qui diffèrent beaucoup les unes des autres. On peut en citer ici quelques-unes :
- LENINE réaffirme la non neutralité de la philosophie dans Matérialisme et empiriocriticisme (1908). C'est très concrètement qu'il discute des possibilités ouvertes par le matérialisme historique pour ouvrir le monde sur l'évolution vers le communisme, et fournir des armes à la classe ouvrière afin de réaliser la révolution nécessaire. Il ouvre la voie, avec STALINE, à une philosophie soviétique, baptisée plus tard "marxiste-léniniste". Passé l'établissement de l'État soviétique, cette philosophie n'influence que peu finalement l'évolution d'une société dominée politiquement par un parti unique.
- GRAMSCI défend la philosophie par l'histoire, "au sens le plus radical, où le logos philosophique, tenait, selon lui, son objet, sa méthode et sa finalité de l'histoire même. Elle est plus précisément la réflexion de (et sur) l'histoire." (Paul-Laurent ASSOUN)
- Louis ALTHUSSER revient sur l'identité même du projet de Karl MARX, de sa continuité et sa disruptivité. Antihistoriciste, l'auteur de Lire le Capital (1968) "récuse la réduction de la philosophie à une anthropologie ou à une simple méthode historique". Dans une polémique qui systématise les antagonismes (on rencontre beaucoup cette systématisation chez nombre d'écrivains marxistes), cet auteur réaffirme la nécessité d'une "philosophie marxiste" contre une science de l'histoire "qui ferait loi en absorbant en quelque sorte toute la rationalité de l'histoire". On aura l'occasion de pénétrer cette argumentation qui tient au statut même de la philosophie marxiste.
- L'École de Francfort, avec sa Théorie critique, ne fait plus du marxisme un référent constituant. Entre les différents théoriciens de cette École, qui influent sur l'histoire des idées, des années 1930... jusqu'à peut-être aujourd'hui, existe des différents considérables dans le rôle d'une philosophie marxiste sur l'évolution du monde.
- De Karl KORSCH à Georg LUKACS et à ce qu'on appelle l'austro-marxisme, d'importantes controverses existent autour de l'"économisme" et de l'"idéologisme".
- Il y aurait d'autres courants à citer, mais le marxisme chinois possède la particularité de faire référence à une expérience bien différente de l'histoire. MAO TSE TOUNG est-il le fondateur d'une autre philosophie marxiste? Question corollaire, s'il en existe une, quels sont ses liens avec une philosophie chinoise (moderne, s'entend)?
 
              Existe t-il aujourd'hui un renouveau philosophique marxiste? En tout cas, nombreux sont les auteurs qui réfléchissent à ce que peut nous apporter encore une philosophie marxiste, une autre, sans doute, philosophie marxiste. Le résumé de l'intervention de Jean-Marie VINCENT à un livre collectif, Marx contemporain, est instructif à cet égard : "On n'interroge pas Marx comme on interroge un faiseur de systèmes... Marx n'entend pas proscrire la réflexion philosophique, il entend simplement, mais ce "simplement" est tout un programme - la mettre à l'épreuve de la critique de l'économie politique qui permet de découvrir les contraintes que font peser les dispositifs du capital sur les modes de penser. Marx n'éclaire pas les conditions qui doivent être réunies pour que la résistance des travailleurs salariés (à l'exploitation et à l'oppression) cesse d'être un élément parmi d'autres de la dynamique de reproduction du capital et pour que les luttes ne se limitent pas à la défense de la force de travail comme partie variable du capital. Dans l'oeuvre de Marx, les problèmes irrésolus sont au coeur des interrogations que l'on doit se poser après le naufrage du "socialisme réel"".

      S'inspirant de la périodisation du philosophe polonais Leezk KOLAKOVSKI (Main Currents of Marxism. its Rise, Growth, and Dissolution, 3 volumes, 1978), reprise et modifiée par le philosophe italien Costanzo PREVE (Storia critica del marxismo. Dalla nascita di Karl Marx alla dissoluzione del communisto storico novescentesco - 2007), André TOSEL, dans son dernier ouvrage que nous recommandons, le marxisme du XXe siècle, propose de distinguer dans l'histoire du marxisme, donc par voie de conséquence de l'histoire de la philosophie marxiste, trois périodes :
       - La première période commence avec l'ouvrage de référence de Friedrich ENGELS, l'Anti-Durhing de 1875 et s'achève en 1914 avec la première guerre mondiale. "Elle correspond à la 2ème Internationale. c'est celle de la fondation",  de l'émergence de partis qui se réfèrent plus ou moins directement à l'oeuvre de Karl Marx. Successivement, les thèses de BERNSTEIN, KAUTSKY, JAURES, PLEKHANOV, de Rosa LUXEMBOURG, du jeune LÉNINE, d'Antonio LABRIOLA s'affrontent. Ils se divisent sur la démocratie, le pacifisme, le programme économique...
   - La seconde période (1914-1956) "est celle de la construction communiste après la victoire de la révolution d'Octobre 1917 et la création du premier État prolétarien, l'URSS". Elle correspond à la 3ème Internationale, qui fonctionne de 1917 à 1945, à l'émergence d'une ou de plusieurs orthodoxies (en URSS, comme en Chine ou dans d'autres pays). Ces orthodoxies sont vite combattues par "de grands hérétiques", comme LUKACS, BLOCH, GRAMSCI, KORSCH, la première école de Francfort. Ils furent confrontés et se confrontèrent aux théories de STALINE et de TROTSKY...
    - La troisième période est "celle de la dissolution du marxisme en rapport complexe avec l'autodissolution de l'URSS et du communisme du siècle en 1991. Depuis 1956, les révoltes hongroise, polonaise et tchécoslovaque mêlent leurs effets aux différentes dissidences qui prônent pour certaines l'eurocommunisme. L'échec, précipité depuis 1968 du modèle stalinien, puis du modèle de Mao, est ce moment où prédominent ALTHUSSER, LEFEBVRE, VOLPE ou KOSIK (dans le désordre et cités au hasard), qui sont autant d'intellectuels désireux de renouveler une approche marxiste de la pensée et de l'action. Vers la fin de cette période, la référence marxiste s'efface (années 1990 surtout)...
       D'aucuns pensent qu'avec l'approfondissement de la mondialisation du système capitaliste, qui aggrave encore la situation de centaines de millions de personnes, que se vérifie nombre des réflexions marxistes. Certains évoquent une refondation du marxisme, d'autres pensent que nous sommes entrés définitivement dans une période post-marxiste. "Les oeuvres théoriques françaises les plus significatives qui agissent en cette nouvelle période ne sont pas hostiles à Marx : Bourdieu, Deleuze, Foucault, Derrida, Badiou en sont la preuve", écrit André TOSEL, qui, on le devine, oeuvre et espère en ce renouveau.

       
Marx Contemporain, Présentations des contributions du cycle de réflexions philosophique à l'initiative de l'association Espaces Marx et de l'Université Paris VIII-St-Denis, de Renaud FABRE et d'Arnaud SPIRE, Éditions Syllepse, 2003. Isabelle GARO, Marx, une critique de la philosophie, Éditions du Seuil, collection Points Essais, 2000. Paul-Laurent ASSOUN, Article Philosophie du Dictionnaire Critique du Marxisme, PUF, collection Quadrige, 1982. Henri LEFEBVRE, Le marxisme, PUF, collection Que sais-je?, 1974. Raymond ARON, Le marxisme de Marx, Éditions de Fallois, collection Le livre de poche, références, Histoire, 2002. Karl Marx, Philosophie, Introduction de Louis JANOVER et Maximilien RUBEL, Éditions Gallimard, 2005 (dans ce livre se retrouve beaucoup d'écrits philosophiques de Karl Marx). André TOSEl, Le marxisme du 20ème siècle, Éditions Syllepse, 2009.

                                                          PHILIUS
 
Relu le 18 avril 2019
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1 juin 2009 1 01 /06 /juin /2009 13:38
              La sélection naturelle et la naissance de la civilisation sont les sujets de ce livre du déjà prolifique spécialiste de Darwin, Patrick TORT, qui a déjà à son actif la coordination d'un important dictionnaire sur l'oeuvre de Charles DARWIN et la rédaction d'une bonne vingtaine de livres, sans compter la fondation d'un Institut, Charles Darwin International. A notre époque où l'évolution est une notion presque galvaudée et encore mal comprise, même parmi les étudiants et les professeurs de sciences naturelles, ce livre répond à de nombreuses questions sur le contenu réel des écrits de Darwin. Ainsi, après L'origine des espèces, La filiation de l'Homme, est beaucoup moins connu.
           Tableaux clairs et érudition fluide sont bien là pour aborder le "vrai" darwinisme, à l'opposé d'un darwinisme social, caution de toutes les dérives racistes et justifications coloniales ou néo-coloniales. C'est l'occasion de montrer un Darwin anti-esclavagiste, anti-raciste et progressiste, peut-être pour certains de manière un peu trop appuyée, qui pourrait faire penser que le génial penseur était vraiment à l'abri d'une ambiance passablement raciste de l'intelligentsia britannique... André PICHOT, par exemple, est beaucoup moins "charitable" envers Charles DARWIN que Patrick TORT. Pour lui, "Darwin n'était ni plus ni moins raciste, sexiste ou partisan de l'esclavage, que ses contemporains" (Aux origines des théories racistes. De la Bible à Darwin, Flammarion). Ce que l'histoire personnelle du penseur de l'évolution ne corrobore pas forcément, ayant eu du mal à rentrer précisément dans le circuit universitaire "normal" et s'efforçant de ne pas participer aux discours intellectuels justifiant l'impérialisme, contrairement d'ailleurs à son entourage immédiat.

          Revenons sur la réception de l'oeuvre de Darwin dans les milieux "intellectuels". Alors que L'origine des espèces s'arrête avant l'homme, c'est dans La filiation de l'Homme qu'il aborde de front la destinée de l'humanité, après bien des hésitations dues entre autres au climat d'hystérie religieuse agitée en arrière-garde par toute une partie de l'establishment. Il fallait, avant d'aborder le contenu de ce dernier ouvrage, pense Patrick TORT, faire un retour sur le véritable sens de la sélection naturelle, de façon à bien comprendre cette filiation Animal/Humain. Le spécialiste de l'évolution s'attarde longuement sur le couple Infériorité/Supériorité, ce qui permet de bien saisir le véritable avantage de la faiblesse physique de l'homme, facteur du développement de sa sociabilité.

     A partir de La filiation de l'homme de Charles Darwin, l'historien et théoricien des sciences développe ce qu'il appelle l'effet réversif de l'évolution.
"Si importante qu'ait été, et soit encore, la lutte pour l'existence, cependant, en ce qui concerne la partie la plus élevée de la nature de l'homme, il y a d'autres facteurs plus importants", écrit Charles DARWIN. "Car les qualités morales progressent, directement ou indirectement, beaucoup plus grâce aux effets de l'habitude, aux capacités de raisonnement, à l'instruction, etc, que grâce à la sélection naturelle ; et ce, bien que l'on puisse attribuer en toute assurance à ce dernier facteur les instincts sociaux, qui ont fourni la base du développement du sens moral".  De cette "phrase capitale" Patrick TORT tente d'expliquer le dynamisme (il utilise l'analogie de l'anneau de Moebius) qui va des luttes pour l'existence, de la sélection naturelle, aux instincts sociaux, au sens moral et à la civilisation. Dans son chapitre sur l'origine de la morale, l'auteur livre une histoire naturelle de la liberté.
           "Conscient de l'insuffisance ou de l'inadéquation du trop fréquent recours à l'expédient du "saut" ou du "bond qualitatif", j'ai été conduit plusieurs fois, sur la question classique du rapport nature/culture, à affirmer ailleurs que le concept d'effet réversif de l'évolution rend possible le matérialisme. Cela paraît impliquer qu'avant sa formulation et son explicitation comme concept structurant la compréhension du continuum nature/civilisation chez Darwin, le matérialisme était incomplet. Et cela l'implique en effet. La civilisation repose en grande partie sur l'édification de la morale et la question du rapport entre matérialisme et morale est (...) restée en suspend dans la philosophie".  
     Dans un dernier petit chapitre, Patrick TORT questionne d'ailleurs la tendance "à vouloir transformer le darwinisme en philosophie", alors qu'il s'agit bien là d'une entreprise scientifique pour expliquer le monde. Il aurait pu ajouter que Charles DARWIN n'a jamais voulu entreprendre une étude sociologique...
     
        Une bibliographie fournie et d'abondantes notes en bas de page peuvent guider tout lecteur dans la poursuite de l'étude du darwinisme dans toutes ses implications. Il est fortement conseiller de prendre connaissance, pour tout approfondissement de la question - car L'effet Darwin se lit surtout comme un ouvrage qui se veut de bonne vulgarisation - de cette oeuvre qu'est La Filiation de l'Homme.
      Au moment du bicentenaire de la naissance de Charles Darwin en 2009, une polémique relança le fameux débat du darwinisme social, débat (conflit) intellectuel qui se doubla d'un conflit éditorial....
 
     L'éditeur présente le livre de la façon suivante (en quatrième de couverture) : "une interprétation expéditive du darwinisme a fait trop souvent de la "survie du plus apte" l'argument des manifestations ordinaires de la loi du plus fort : élitisme social, domination de race, de classe ou de sexe, esclavagisme, élimination des faibles. Patrick TORT, spécialiste de l'oeuvre de Darwin, montre qu'en réalité la civilisation, né de la sélection naturelle des instincts sociaux et de l'intelligence, promeut au contraire la protection des faibles à travers l'émergence - elle-même sélectionnée - des sentiments affectifs, du droit et de la morale. Pour emblème de cet "effet réversif" de l'évolution, l'auteur choisit la bande de Möbius, dont la face unique résulte d'un retournement continu. Un essai pour en finir avec la tentation toujours présente d'utiliser Darwin pour justifier l'injustifiable."
     
      Philippe SOLAL, dans un article sur son blog (www.miranda-ejournal.eu) de mars 2010, écrit que "Pour comprendre la portée de l'analyse de l'auteur, il faut la resituer dans le contexte polémique dans lequel elle prend sens et où elle s'inscrit. Au même moment où Patrick Tort faisait paraître son essai, l'historien des sciences André Pichot publiait un ouvrage nettement moins bienveillant, intitulé Aux origines des théories raciales, de la Bible à Darwin, qui lui-même faisait suite à une précédente étude, La société pure, de Darwin à Hitler (Flammarion, 2000), dans laquelle André Pichot allait même jusqu'à mêler les noms du savant britannique et de l'ordonnateur de la solution finale, suggérant ainsi une continuité entre l'énoncé des lois de la sélection naturelle et la destruction des juifs d'Europe. L'enjeu de l'ouvrage de Patrick Tort est donc nettement visible à travers les éléments de cette polémique et concerne le sens profond de l'anthropologie darwinienne. La démonstration opérée par l'auteur, érudite et renseignée, paraît convaincante, même si ce "retournement" de la cruauté de la nature à la noblesse de la morale humaine semble fournir une fin bienheureuse, une bien trop grande happy end à l'histoire de l'évolution. Patrick Tort, dans le dernier chapitre, nous enjoint de ne pas philosopher sur le Darwinisme, dont les notions dynamiques ne se laissent pas enfermer dans les catégories métaphysiques traditionnelles. C'est pourtant ce qu'il fait tout au long de son ouvrage, pour notre plus grand bonheur."
 

 

 
     Patrick TORT (né en 1952), linguiste, épistémologue, philosophe et historien des sciences français, fondateur en 1998 de l'Institut Charles Darwin International, a écrit et dirigé de nombreuses études sur le darwinisme, dont le Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution (PUF, 1996) en trois gros volumes (5000 pages au total). Il a aussi écrit notamment Misère de la sociobiologie (PUF, 1985) ; Darwinisme et société (PUF, 1992) ; Pour Darwin (PUF, 1997) avec de nombreux collaborateurs ; L'Ordre et les monstres (Le débat sur l'origine des déviations anatomiques au XVIIIe siècle) (Syllepse, 1998) ; La pensée hiérarchique et l'évolution (Aubier, 1983) ; Darwin et la Religion (la conversion matérialiste) (Ellipses, 2011) ; Darwinisme et marxisme (Les éditions arkhê, 2011)... 
Son site officiel fourmille d'informations : www.patrick-tort.org
 
 
 


Patrick TORT, L'effet Darwin, Sélection naturelle et naissance de la civilisation, Éditions du Seuil, collection Science ouverte, 2008, 235 pages.
Charles DARWIN, La filiation de l'homme et la sélection liée au sexe, traduction coordonnée par Michel PRUM, présentée par Patrick TORT, Éditions Syllepse, 2000. Il s'agit de la traduction de l'anglais The Descent of Man, and Selection in Relation to Sex, troisième tirage de la deuxième édition de 1874, dont la première eut lieu en 1871.
 
Complété le 2 Octobre 2012. Relu le 21 avril 2019
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29 mai 2009 5 29 /05 /mai /2009 13:37
         Même si certains auteurs (comme dans La recherche en ethnologie) estiment que le terme Instinct est "à peu près totalement abandonné aujourd'hui, qui désignait des composantes innées - supposées telles - de comportements", toujours est-il que cette notion est encore utilisée ça et là, sans compter le langage courant, et constitue un élément fondateur de l'éthologie.
          Georges THINES estime qu'on peut admettre, en éthologie comparative, "que chaque instinct comporte un mécanisme coordinateur au niveau des montages nerveux et qu'en l'absence de tout stimulus-clé, ce mécanisme emmagasine, un peu à la manière d'un condensateur, une énergie destinée à se libérer dans une activité utile à l'espèce. On voit immédiatement qu'une telle hypothèse permet un rapprochement fructueux entre les actes manifestes de l'instinct, d'une part, et les mécanismes neuro-endocriniens, d'autre part. De plus, l'exactitude de cette supposition peut être contrôlée, au niveau des actes mêmes, en étudiant les seuils de déclenchement, car il est logique de penser que le seuil aura tendance à s'abaisser lorsque l'énergie se sera accumulée sur une période prolongée." Le même auteur écrit encore : "Certes, la complexité très poussée des comportements instinctifs est loin d'être restituée dans "le modèle hydromécanique", mais il fournit une base générale pour l'analyse opérationnelle des comportements." (Encyclopedia Universalis).

       Beaucoup de références expliquant l'instinct tourne autour du schéma de Niko TINBERGEN (1907-1988) pourtant présenté par lui que comme une hypothèse de départ. Sa grande étude sur l'instinct, méticuleuse et très spécialisée, ne comporte d'ailleurs pas de conclusion et il insiste souvent sur la nécessité d'entreprendre des recherches sur les facteurs internes et externes du "comportement instinctif".
   Sans grand goût donc pour les grands systèmes explicatifs, l'éthologue imagine l'organisation hiérarchique, par groupes, des comportements instinctifs, depuis les mouvements les plus élémentaires jusqu'aux catégories plus générales que sont le comportement alimentaire, la défense territoriale, la sexualité, avec un jeu complexe de relations de stimulation et d'inhibition entre les unités de comportement. Dans L'étude de l'instinct, (1951) le premier ouvrage visant à une présentation d'ensemble des fondements et des buts de l'éthologie, il considère tout comportement selon :
- les stimulations externes et les processus internes ;
- les modalités de son développement chez l'individu animal, son "ontogenèse" ;
- sa fonction adaptative ;
 - son histoire évolutive, sa "phylogenèse".
   Dans un chapitre intitulé Essai de synthèse, il écrit notamment : "Nous avons vu que les facteurs d'ordre causal qui contrôlent le comportement inné sont de deux sortes : externes et internes. Dans la plupart des cas, ils exercent, les uns et les autres, une influence et se complètent mutuellement. D'ordinaire, les facteurs internes ne donnent pas lieu à réponse manifeste ; ils déterminent simplement le seuil de la réponse aux stimuli sensoriels. C'est pourquoi les facteurs internes, comme les hormones, les stimuli internes et les influx intrinsèques, déterminent ce que les psychologues appellent la motivation. Pour moi, je les appellerais facteurs motivationnels. Il est grandement probable, nous l'avons vu que, dans bien des cas, les stimuli externes puissent aussi augmenter la motivation, et c'est pourquoi certains d'entre eux appartiennent également à la catégorie des facteurs motivationnels."

        Konrad LORENZ (1903-1989) qui préfère discuter de l'acte instinctif plutôt que de l'instinct critique "un point de vue très répandu et généralement adopté par les biologistes et plus encore par les psychologues, (qui) est celui selon lequel le comportement instinctif serait un antécédent aussi bien phylogénétique qu'ontogénétique de ces comportements moins rigides que nous désignons comme comportements "appris" ou "rationnels"(...)".(Essais sur le comportement animal et humain).
C'est la conception d'Herbert SPENCER (1820-1903) et de Conwy LLOYD MORGAN (1852-1936), reprise par William MCDOUGALL (1871-1938) que le fondateur de l'éthologie met en cause et sur deux plans :
- le principe selon lequel l'acte instinctif serait susceptible d'être influencé par l'expérience individuelle ;
- le principe selon lequel il y aurait une transition imperceptible entre les actes instinctifs les plus différenciés et l'acte appris et rationnel.
   C'est une conception que d'aucuns ont rapproché de celle de Ivan Petrovitch PAVLOV (1849-1936) que Konrad LORENZ semble défendre.
"Je me crois autorisé à affirmer que de toutes les observations faites jusqu'à ce jour, aucune n'est venue à l'appui de l'hypothèse selon laquelle l'acte instinctif serait susceptible de subir une modification adaptative du fait de l'expérience et de l'intelligence de l'individu isolé".
"(...) l'étude de l'acte instinctif dans le système zoologique; l'étude de cette évolution nous montre que la coordination de mouvements instinctifs se comporte dans toutes ses modifications, au cours de l'histoire de la race, exactement comme un organe ; et c'est en le comparant à un organe qu'on peut et qu'on doit systématiquement concevoir l'acte instinctif. L'évolution de l'acte instinctif dans le système zoologique nous montre d'une manière pénétrante combien il est insensé de vouloir parler de l'"instinct" : nos constatations ne pourront jamais s'appliquer qu'à des mouvements innés, qu'à des actes instinctifs connus pour une fraction plus ou moins grande du système zoologique".
       Au-delà de la polémique sur l'anthropomorphisme des écrits les plus populaires de Konrad LORENZ, il faut reconnaître qu'il tente souvent de recentrer le débat, notamment sur l'instinct. Refusant toute conception finaliste qui assigne à toute fonction nécessaire un instinct ou un comportement inné, le fondateur de l'éthologie veut souvent s'en tenir aux observations. Le problème, c'est que malgré ces auto-mises en garde, l'auteur de L'agression ne peut s'empêcher d'effectuer des généralisations à partir de ses observations sur les poissons et les oiseaux.
"Les analyses de la motivation ont trait, pour la plupart, à des modes de comportement dus à la participation de deux pulsions concurrentes seulement, le plus souvent deux des "quatre grandes" : faim, amour, fuite et agression. Au stade actuel, assez modeste, de nos connaissances, il est tout à fait légitime de choisir consciemment les cas les plus simples pour étudier le conflit des pulsions. De même, ceux qui étudiaient le comportement à l'époque héroïque avaient raison de s'occuper d'une seule pulsion. Mais il faut se rendre compte qu'il est extrêmement rare en fait qu'un comportement soit déterminé par deux pulsions seulement ; le cas est à peine plus fréquent que celui d'un comportement qui obéit à un seul instinct, agissant seul et sans entrave." (Je ne sais pas s'il s'agit d'un problème de traduction pulsion pour instinct et sexualité pour amour, car ce sont les termes utilisés ailleurs). Dans un chapitre au titre ronflant (Le grand parlement des instincts), l'auteur se veut très modeste dans son approche, en même temps qu'il tente d'avoir une vue d'ensemble, que précisément l'étroitesse des recherches entreprises ne lui permet pas. Du coup, on peut retomber facilement dans l'opinion ambiante concernant l'instinct.

       Revenir aux oeuvres de Charles DARWIN, en tenant compte des récentes découvertes en éthologie  comme dans les sciences naturelles en général et surtout en lisant ce qu'il a réellement écrit, constitue une bonne voie pour clarifier les débats.
     Francesco STUDO, dans le Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, définit l'instinct, en prenant le latin instinctus comme point de départ, comme désignant "des aspects apparemment immuables dans l'activité des animaux et de l'homme, c'est-à-dire des aspects propres à leur "nature", et pouvant être clairement distingués des aspects variables, issus des conditions externes, de l'expérience individuelle ou collective, de l'intuition ou du caractère "raisonnable", qui peuvent être également propres aux êtres en question."
    Signalant que Charles DARWIN n'a pas laissé de traitement systématique du problème des instincts et de leur évolution, Francesco STUDO résume les études sur l'instinct :
"Ces théories tournent toutes autour de la division des instincts en composantes motrices et en stimuli déclenchant - qu'elles regardent comme leurs principaux traits qualitatifs -, et de la caractérisation quantitative de l'appétence, ou de la propension, ou de la promptitude momentanée aux activités instinctives (que l'on peut traduire dans certains cas, d'une manière anthropomorphique, par des termes proches de "besoin", "urgence", "compulsion"). Par "instincts" donc, on entend des modalités de contrôle des comportements non purement passifs et mécaniques, lesquelles par ailleurs sont très différentes entre elles, même si l'on passe ordinairement par degré de l'une à l'autre."
Distinguant nettement la caractérisation des instincts chez les Insectes ou les Invertébrés en général et chez les Vertébrés supérieurs, il note que "pour la très grande majorité des comportements animaux, il n'est pas conceptiellement difficile (...) de vérifier s'il s'agit d'instincts plutôt que de réflexes, ou d'habitudes individuelles, ou de traditions sociales qui prennent naissance dans des "inventions intelligentes". Les mêmes distinctions (...) pourront être difficiles à établir pour certains Mammifères, en particulier pour les Primates supérieurs. (...) Une notable flexibilité dans la structure et, souvent, une encore plus notable a-spécificité dans l'usage des coordinations motrices chez les Mammifères supérieurs adultes, sont liées au fait de ne jamais présenter la structure simple d'une "chaîne de réflexes" caractéristiques de la plus grande partie des instincts chez les autres animaux."
    Il est difficile dans le cadre de ce petit article d'entrer dans les argumentations des différentes écoles (on y reviendra par ailleurs), mais signalons toutefois qu'on peut distinguer les théories motrices (qui donnent le primat avec de grandes nuances aux régulations physiologiques complexes face à la faim par exemple) des théories cognitives (qui donnent la priorité aux objets des instincts, considérant le plaisir et la douleur comme des entités dérivées de l'action).   
    Dans ses conclusions, le même auteur écrit : "Pour être concret, nous admettons que les circuits fonctionnels dans les comportements des Vertébrés supérieurs, Primates supérieurs inclus, ont des origines évolutives lointaines dans des instincts singuliers du type "chaîne de réflexes" des Invertébrés et des Vertébrés inférieurs. Nous admettrons, en outre, qu'aussi bien une interprétation instinctuelle strictement motrice qu'une interprétation sur des bases principalement non instinctuelles sont globalement inadéquates pour rendre compte des comportements des Primates Supérieurs.".

       Patrick TORT, dans deux articles distincts du même Dictionnaire détaille ce que l'on peut savoir sur les Instincts domestiques et sur les Instincts sociaux.
      Il fait référence à de nombreuses études sur la domestication des animaux  (sélection artificielle) et de leur lien avec la sélection naturelle.
"Il importe d'abord de comprendre que les "instincts domestiques" ne sont essentiellement ni originairement distincts des instincts naturels, non plus que leur capacité de variation héréditaire n'est essentiellement ni originairement autre que celle qui existe à l'état sauvage." "Dans sa théorie de la variation instinctuelle sous l'influence de la domestication, Darwin est (...) exactement fidèle à ce qu'il a établi (...) à propos de la variation des organismes dans les conditions de la sélection artificielle : c'est la nature qui fournit les variations, l'homme ne fait que les retenir".  "Tout instinct domestique s'enracine donc dans un instinct naturel antérieur, ancestral, et qui se transmet par voie de descendance de la même manière qu'un caractère ou une variation organique."
       Sur les Instincts sociaux, "dont Darwin répète à plusieurs reprises dans La descendance de l'homme, qu'il n'est pas douteux qu'ils furent initialement développés par le propre jeu de la sélection naturelle", Patrick TORT indique qu'ils "s'opposent ultérieurement (...) à la poursuite du règne du triomphe exclusif des plus aptes dans la lutte pour la vie à l'intérieur des sociétés humaines : l'intrication évolutive des instincts sociaux et de la rationalité assure dans l'humanité "civilisée" l'hégémonie des comportements d'altruisme et de solidarité, contrariant ainsi les effets antérieurs de la sélection naturelle (disqualification et élimination des moins aptes). A travers les instincts sociaux, la sélection naturelle, se divisant elle-même, a donc sélectionné un ordre de comportements (anti-sélectifs) qui entre en contradiction avec sa tendance antérieurement dominante à la préservation exclusive des individus biologiquement avantagés. En même temps se développe, en accord avec cette évolution, une éthique anti-éliminatoire, favorisée et transmise par l'éducation, supportée par des individus et des institutions qui s'opposent à l'extinction ou à la disqualification des faibles et oeuvrent pour leur survie et leur réhabilitation".  Le coordinateur du Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution insiste sur le fait que "le concept d'instincts sociaux" est un élément important de la pensée éthologique et anthropologique de Charles DARWIN.
  "Le concept d'instincts sociaux sert à désigner ce qui, dans le cours continu du devenir, ouvre le biologique sur le social en assurant au sein de l'humanité l'émergence et la victoire tendancielle des conduites altruistes et solidaires face à la loi antérieure de la concurrence éliminatoire. Les instincts sociaux sont ainsi le vecteur de ce renversement interne à l'histoire même de la sélection naturelle que nous avons nommé l'effet réversif de l'évolution."
  
       On est très loin, dans cette perspective, de l'approche de Konrad LORENZ qui transpose simplement les explications du comportement animal pris dans son ensemble à l'homme, en faisant appel à des notions de "ratage de la nature". Il est inutile de faire appel à des notions de ce genre pour expliquer l'exception humaine, parce qu'à l'intérieur même du monde animal, avant l'homme, dans l'échelle des espèces, existent de nombreux instincts qui tournent à vide (comme d'ailleurs Konrad LORENZ et Niko TINBERGER l'ont constaté), de même qu'il existe - et les exemples abondent dans l'oeuvre de Charles DARWIN - des bribes de comportements ou des survivances d'organes qui ne servent visiblement plus à rien.  La sélection naturelle n'est pas un ensemble harmonieux menant à ce que nous connaissons, c'est un ensemble chaotique où alternent dans le plus grand désordre émergence de nouvelles espèces et disparition d'espèces qui auraient très bien pu survivre, avec tous leurs instincts correspondants.

Articles Instincts, Francesco SCUDO, Patrick TORT, dans Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, sous la direction de Patrick TORT, PUF, 1996 (disponible au site www.darwinisme.org). Georges THINES, Article Instinct, Encyclopedia Universalis, 2004.
Konrad LORENZ, L'agression, Editions Flammarion, collection Champs, 1983 ; Essais sur le comportement animal et humain, Editions du Seuil, 1970.
Nicos TINBERGEN, L'étude de l'instinct, Payot, 1953. Jean-Luc RENCK et Véronique SERVAIS, L'éthologie, Histoire naturelle du comportement, Editions du Seuil, collection Points Sciences, 2002. La recherche en éthologie, Les comportements animaux et humains, recueil de textes choisis et présentés par jean-Pierre DESPORTES et Assomption VLOEBERG, Editions du Seuil/La recherche, 1979.


                                                                ETHUS
 
Relu le 6 mars 2019




       

 
                   

      
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