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28 mai 2009 4 28 /05 /mai /2009 12:29
                    Instinct, une notion controversée

         Dans Vie et mort en psychanalyse comme dans Vocabulaire de la psychanalyse, Jean LAPLANCHE met en garde contre une confusion fréquente entre Instinct et Pulsion.
     "Les problèmes de traduction (qui d'ailleurs pullulent sans doute dans les transcriptions en français  des oeuvres des philosophes et des psychanalystes allemands) ont introduit, (...), une confusion qui n'est pas près de s'éteindre. (...). Trieb a souvent été traduit en français par instinct, transposé également par les psychanalystes de langue anglaise en "instinct". Or nous rencontrons chez Freud, et en général dans la langue allemande, non pas un, mais deux termes, deux "signifiants" (...). (...) dans la langue commune ils ont à peu près le même sens, de même que leurs étymologies sont parallèles : Tried vient de treiben, pousser ; Instinkt trouve son origine dans la langue latine, de instingere qui signifie également aiguillonner, pousser. (Ces deux termes sont utilisés différemment), "parfois à peine perceptible, mais parfois accentuée jusqu'à se constituer en une véritable opposition. (...) "L'instinkt, dans la langue de Freud, c'est un comportement préformé, dont le schème est héréditairement fixé et qui se répète selon des modalités relativement adaptées à un certain type d'objet. " Freud fait dériver la pulsion de l'instinct, et dans les textes de Freud, "on s'aperçoit  que sans cesse le but de la pulsion renvoie aux deux facteurs suivants : tantôt à l'élément de l'objet, tantôt à celui de la source". (Vie et mort dans la psychanalyse)
     "On voit que Freud emploie deux termes qu'on peut opposer nettement, même s'il n'a pas fait jouer un rôle explicite à cette opposition dans sa théorie. Dans la littérature psychanalytique, (...) Le choix du terme instinct comme équivalent anglais et français de Trieb n'est pas seulement une inexactitude de traduction ; il risque d'introduire une confusion entre la théorie freudienne des pulsions et les conceptions psychologiques de l'instinct animal, et d'estomper l'originalité de la conception freudienne, notamment la thèse du caractère relativement indéterminé de la poussée motivante, les notions de contingence de l'objet et de la variabilité des buts." (Vocabulaire de la psychanalyse).

     Pour en venir à une définition, Instinct est "classiquement un schème de comportement hérité, propre à une espèce animale, variant peu d'un individu à un autre, se déroulant selon une séquence temporelle peu susceptible de bouleversements et paraissant répondre à une finalité." (Vocabulaire de la psychanalyse)

     Notons enfin que dans Essais de psychanalyse, Sigmund FREUD traite de l'instinct grégaire en réfléchissant aux phénomènes de foule, puisant aux sources éthologiques du terme. D'ailleurs pour comprendre l'utilisation de la notion en psychanalyse, il convient toujours d'avoir en tête les débats sur celle-ci en éthologie.

     De son côté, Eric FROMM (1900-1980) déplore le succès populaire des idées de Konrad LORENZ (1903-1989), un des fondateurs de l'éthologie moderne.
A propos de l'agressivité et de la guerre, "tous ces ouvrages (Eric FROMM parle de ceux de Robert ARDREY, Desmond MORRIS et d'Irenäus EIBL-EIBESFELDT, dans la logique de ceux de Konrad LORENZ) reposent fondamentalement sur la même thèse : le comportement agressif de l'homme, tel qu'il se manifeste dans la guerre, le crime, les querelles personnelles et toutes sortes de comportements destructifs et sadiques, est dû à un instinct inné et phylogénétiquement programmé qui cherche à se décharger et qui attend le moment opportun de se manifester."
   "Le néo-instinctivisme de Lorenz doit peut-être son succès non pas à la rigueur de ses arguments, mais au fait que les esprits étaient disposés à les accepter. (...). Cette théorie de l'agressivité innée devient facilement une idéologie qui aide à calmer la peur de l'avenir et à rationaliser le sentiment d'impuissance."
    Pour le psychanalyste et philosophe, les théories instinctivistes remontent, pour la pensée moderne, à l'oeuvre de Charles DARWIN (1809-1882). "Toutes les recherches post-darwiniennes sur l'instinct ont été fondées sur la théorie darwinienne de l'évolution", écrit-il. On pourrait ajouter sur une compréhension biaisée de cette théorie de l'évolution.
Il critique l'analogie souvent utilisée avec le comportement d'un gaz dans un mécanisme hydraulique. Il reprend la remarque de Robert Aubray HINDE (né en 1923) que ces modèles de l'instinct "ont en commun l'idée d'une substance capable de déterminer des comportements énergétiques et qui est retenue dans un récipient avant d'être relâchée et mise en action".
  Il regroupe sous le nom de théories instinctivistes les approches de William JAMES, William MCDOUGALL et d'autres auteurs qui établissent de "longues listes dans lesquelles chaque instinct particulier était supposé motiver des types de comportement correspondants (...) : instincts d'imitation, de rivalité, de combativité, de sympathie, de chasse, de peur, de possessivité, de kleptomanie, de constructivité, de jeu, de curiosité, de secrétivité, de propreté, de modestie, d'amour, et de jalousie...". On retrouve effectivement cette tendance chez Konrad LORENZ qui discute du fonctionnement du Parlement des instincts. L'auteur d'une grande étude sur l'instinct, Nicolaas TINBERGER, collègue d'ailleurs de Konrad LORENZ, partage d'ailleurs la conscience des dangers "inhérents au procédé qui consiste à utiliser des preuves physiologiques à partir d'un bas niveau d'évolution, de bas niveaux d'organisation neurale, et des formes les plus élémentaires de comportement, comme autant d'analogies destinées à appuyer des théories physiologiques des mécanismes de comportement à des niveaux plus élevés et plus complexes" (cité par Eric FROMM).
Il conclue son parcours des théories instinctivistes par une sentence sans appel : "Le darwinisme social et moral prêché par Lorenz est un paganisme romantique et nationaliste qui tend à obscurcir la compréhension véritable des facteurs biologiques, psychologiques et sociaux responsables de l'agressivité humaine." (La passion de détruire)
   il faut retenir surtout de ceci que la migration de notions venues de l'éthologie vers la psychanalyse, et même vers la psychologie comporte de réels dangers scientifiques.

      Claude SMADJA est particulièrement clair : "L'instinct s'inscrit dans l'ordre de ce qui est hérité, c'est-à-dire de l'histoire de l'espèce. Au contraire, la pulsion s'inscrit dans l'ordre de l'histoire individuelle du sujet, dont elle est le vecteur fondamental. Elle se révèle dans la vie psychique au travers de représentants qui, au cours du processus psychique, se différencient en représentants-représentations d'objets et de mots et en représentants d'affects. Ancré dans le somatique, la pulsion devient psychique dans son trajet, de sa source à son but. Parmi ses caractères, son aptitude à suivre une direction progédiente, vers la satisfaction réelle, ou régrédiente, vers la satisfaction hallucinatoire, offre au sujet une souplesse de fonctionnement qui s'oppose à la relative rigidité de l'instinct." (Dictionnaire international de la psychanalyse).

       Pourtant, Daniel SIBONY, dans son étude sur la violence, laisse une impression d'ambiguïté.
  Il écrit dans un chapitre sur Violence originelle, l'entre-deux-corps :
     "Nous nions l'existence d'un instinct violent originaire, non pas au nom des pulsions ou d'une théorie sexuelle, mais parce que la violence, originaire ou pas, est l'effet d'un rapport à l'autre, plutôt que fondatrice d'un tel rapport. La violence n'est non pas dans l'origine mais dans le rapport récurrent à l'origine, qui concerne son partage, et le fait que c'est mal partagé de toutes façons."
   "Mais s'il n'y a pas d'instinct violent originel, la violence passe toujours par l'origine : par un rapport à l'origine en tant que source et relance du processus identitaire."
  "A la naissance, il y a bien deux narcissismes qui re-commencent, celui de l'enfant et celui de la mère ; et l'on peut voir la mise au monde, image forte de l'origine, comme une image de la violence ; sans aucune agressivité. Mais c'est clairement une violence où un corps, pris dans l'autre, subit la pression de cet autre, lui signale qu'il est temps que cela finisse - le foetus donne le signal des contractions et enclenche un effort d'entre-deux-corps avec pression, travail, effort, poussée, accidents... et ce trait essentiel de la violence, la décharge. Le nouveau-né est déchargé, débarqué. La mère l'est autrement, déchargée ; l'effet de charge et de "décharge" se répartit sur l'entourage."
   "La processus de violence accumule l'énergie vive jusqu'à l'instant de la décharge. Dans l'accouchement, cette énergie s'accumule dans un corps. Ailleurs, dans l'orgasme par exemple, la violence est une décharge de l'excitation répétée, accumulée ; à sa suite, les "acteurs" sont déchargés... Il se peut que la violence soit l'acte qui s'impose après une accumulation quand une limite invoquée, recherchée, doit être franchie, sans qu'on sache où cela mène."
     On reviendra bien entendu sur cette conception kleinienne de la violence. On peut regretter, sans préjuger de l'oeuvre du psychanalyste dans son ensemble, l'utilisation, quasiment proche du langage hélas encore courant, de la notion d'instinct.
 
       Comme pour établir une position solidement implantée maintenant dans la profession des psychanalystes comme chez les grands auteurs, le dictionnaire de la psychanalyse de ROUDINESCO-PLON, renvoie l'entrée Instinct à Pulsion comme pour tourner le dos définitivement à l'emploi du terme instinct. Ce terme de pulsion, apparu en France en 1625, et dérivé du latin pulsio pour désigner l'action de pousser, et employé par Sigmund Freud à partir de 1905, est devenu un concept majeur bien défini de la doctrine psychanalytique. La pulsion est définie comme "la charge énergétique qui est à la source de l'activité motrice de l'organisme et du fonctionnement psychique inconscient de l'homme.
"Le choix du mot pulsion pour traduire l'allemand Trieb répondait au souci d'éviter toute confusion avec instinct et tendance. Cette option correspondait à celle de Sigmund Freud qui, voulant marquer la spécificité du psychisme humain, avait retenu le terme Trieb, réservant Instinkt pour qualifier les comportements animaux. En allemand comme en français, les termes Trieb et pulsion renvoient, par leur étymologie, à l'idée d'une poussée, indépendante de son orientation et de son but. Pour la traduction anglaise, il semble que ce soit la fidélité à l'idée freudienne d'une articulation de la psychanalyse avec la biologie qui a guidé le choix de James Strachey, du mot Instinct plutôt que drive.
La notion de pulsion (Trieb) est déjà présente dans les conceptions de la maladie mentale et de son traitement développées par les médecins de la psychiatrie allemande du XIXe siècle, préoccupés, comme leurs collègues anglais et français, par la question de la sexualité. Ainsi, des auteurs comme Karl Wilhelm Ideler (1795-1860) ou Heinrich Wilhelm Neumann (1814-1884) insistent sur le rôle central des pulsions sexuelles, le second considérant l'angoisse comme le produit de l'insatisfaction des pulsions.
On sait par ailleurs que Friedrich Nietzsche (1844-1900) concevait l'esprit humain comme un système de pulsions susceptibles d'entrer en collision ou de se fondre les unes dans les autres, et qu'il attribuait lui aussi un rôle essentiel aux instincts sexuels, qu'il distinguait des instincts d'agressivité et d'autodestruction.
Freud n'a jamais fait mystère de ces antécédents. Dans son autobiographie de 1925, il se réfère à Nietzsche et avoue ne l'avoir lu que très tard de peur de subir son influence.
Qu'il s'agisse de son apparition, de son importance et des remaniements dont il sera l'objet, le concept de pulsion est étroitement lié à ceux de libido et de narcissisme ainsi qu'à leurs transformations, ces concepts constituant trois axes de la théorie freudienne de la sexualité.
A l'époque prépsychanalytique, de la correspondance avec Wilhelm Fliess et de l'Esquisse d'une psychologie scientifique, Freud développe l'idée d'une libido psychique, forme d'énergie qu'il situe à la source de l'activité humaine. Il fait déjà une distinction entre cette "poussée", que son origine interne rend imparable par l'individu, et les excitations externes que le sujet peut fuir ou éviter. A cette époque, il attribue l'hystérie à une cause sexuelle traumatique, l'effet d'une séduction subie dans l'enfance.
A partir de 1897, date à laquelle il abandonne cette théorie, Freud entreprend de remanier sa conception de la sexualité mais maintient que le refoulement des motions sexuelles demeure la cause d'un conflit psychique qui conduit à la névrose.
En 1898, l'idée d'une sexualité infantile devient explicite (...). Après avoir noté que ces expériences sexuelles infantiles ne développent l'essentiel de leur action qu'en des périodes ultérieures de la maturation, Freud précise : "Dans l'intervalle entre l'expérience de ces impressions et leur reproduction (...), non seulement l'appareil sexuel somatique mais également l'appareil psychique ont connu un développement considérable, et c'est pourquoi de l'influence de ces expériences sexuelles précoces résulte maintenant une réaction psychique anormale, et des formations psychopathologiques apparaissent."
Par la suite, le matériau clinique accumulé dans ses cures conduit Freud à constater que la sexualité n'apparait pas toujours explicitement dans les rêves et les fantasmes, mais fréquemment sous des travestissements qu'il faut savoir décrypter. Aussi est-il conduit à étudier les aberrations, les perversions sexuelles et les origines de la sexualité, c'est-à-dire la sexualité infantile.
Tel est le propos des Trois Essais sur la théorie sexuelle publiés en 1905. C'est dans la version initiale de ce livre que Freud recourt pour la première fois au mot pulsion. Dans un passage ajouté en 1915, il en donne une définition générale qui, pour l'essentiel, ne subira aucune modification : "Par pulsion, nous ne pouvons de prime abord rien désigner d'autre que la représentation psychique d'une source endosomatique de stimulations, s'écoulant de façon continue, par opposition à la stimulation, produite par des excitations sporadiques et externes. La pulsion est donc l'un des concepts de démarcation entre le psychique et le somatique." Dès la première édition des Trois Essais, il est essentiellement question de la pulsion sexuelle dont la définition donne à elle seule la mesure de la révolution que Freud fait subir à la conception dominante de la sexualité, qu'elle soit celle du sens commun ou celle de la sexologie. Pour Freud, la pulsion sexuelle, différente de l'instinct sexuel, ne se réduit pas aux seules activités sexuelles habituellement répertoriées avec leurs buts et leurs objets, elle est une poussée dont la libido consume l'énergie."
"Dans son séminaire de 1964, Jacques Lacan considère la pulsion comme l'un des quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Guidé par une lecture exigeante du texte freudien de 1915, qu'il réintitule "Les pulsions et leurs vissicitudes", Lacan dégage la démarche freudienne de ses assises biologiques et insiste sur le caractère constant du mouvement de la pulsion, mouvement arythmique qui la distingue de toutes les conceptions fonctionnelles. L'approche lacanienne de la pulsion s'inscrit dans une approche de l'inconscient en termes de manifestations du manque et du non-accompli. A ce tire, la pulsion est envisagée sous la catégorie du réel. Rappelant ce que dit Freud de l'indépendance de l'objet vis-à-vis de la pulsion et du fait que n'importe que objet peut être amené à remplir la fonction d'un autre pour la pulsion, Lacan souligne que l'objet de la pulsion ne peut être assimilé à aucun objet concret. Pour saisir l'essence du fonctionnement pulsionnel, il faut concevoir l'objet comme étant de l'ordre d'uncreux, d'un vide, désigné de façon abstraite et non représentable : l'objet (petit) a. Pour Lacan, la pulsion est donc un montage caractérisé par une discontinuité et une absence de logique rationnelle au moyen duquel la sexualité participe à la vie psychique en se conformant à la "béance" de l'inconscient. Lacan développe en fait l'idée que la pulsion est toujours partielle. Le terme est à entendre en un sens plus général que celui retenu par Freud. En adoptant le terme d'objet partiel, issu de Karl Abraham et des kleiniens, il introduit deux nouveaux objets pulsionnels en plus des fèces et du sein : la voix et le regard. Il les nomme : objets du désir."
 
    Bien entendu l'école lacanienne est contestée jusqu'à cette conception de la pulsion par d'autres, qui, tout en ne s'écartant pas fondamentalement de l'idée freudienne, introduisent d'autres implications dans la vie psychique de l'individu.
 
   

Daniel SIBONY, Violence, traversées, Editions du Seuil, collection La couleur des idées, 1998. Claude SMADJA, Article instinct du Dictionnaire international de la psychanalyse, sous la direction de Alain de MIJOLLA, Hachette littératures, collection Grand Pluriel, 2002. Erich FROMM, La passion de détruire, Anatomie de la destructivité humaine, Robert Laffont, collection Réponses, 1975. Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Article Instinct du Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1967. Jean LAPLANCHE, Vie et mort en psychanalyse, Flammarion, collection Champs, 1970. Sigmund FREUD, Essais de psychanalyse, Petite Bibliothèque Payot, 1986. Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON, Dictionnaire de la psychanalyse, Librairie Arthènes Fayard, Le livre de poche, 2011.

                                                                      PSYCHUS
 
Complété le 7 mars 2019

  
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27 mai 2009 3 27 /05 /mai /2009 14:30

           Jurgen HABERMAS, La paix perpétuelle
 

             A l'occasion du "bicentenaire d'une idée kantienne", le philosophe Jurgens HABERMAS (né en 1929), fait le point sur le projet de paix perpétuelle d'Emmanuel KANT, ou plutôt sur son actualité dans le monde d'aujourd'hui.
             "Appelée de ses voeux par l'abbé Saint-Pierre, la paix perpétuelle est pour Kant un idéal par lequel on peut rendre l'idée d'un état cosmopolitique à la fois attractive et concrète. Kant apporte ainsi à la théorie du droit une troisième dimension : au droit étatique et au droit des gens va s'ajouter - telle est son innovation qui aura de multiples conséquences - le droit des citoyens du monde." C'est ainsi qu'il commence son étude critique (dans le vrai sens du terme) de cette idée qui, "nous le savons aujourd'hui (pose) des problèmes conceptuels" et qui "en outre n'est plus guère conciliable avec les connaissances historiques qui sont les nôtres".
     Jurgens HABERMAS rappelle le contexte historique dans lequel écrit le philosophe idéaliste allemand, celui d'un monde aux conflits limités, inter-étatiques et même inter-princiers. Le problème conceptuel d'Emmanuel KANT est de préciser la "différence qui existe entre le droit cosmopolitique et le droit international classique". Voulant conserver la souveraineté des partenaires, ne songeant qu'à un contrat entre puissances, il "ne peut pas penser à une obligation juridique". Bien conscient de la difficulté d'amener vers la paix perpétuelle ces puissances, il fait appel à la raison. Et il évoque trois tendances naturelles qui, pour lui, sont favorables à la raison. Ce sont ces trois tendances que le philosophe allemand moderne examine dans les détails :
- Le caractère pacifique des républiques ;
- La force socialisante du commerce international ;
- La fonction de l'espace public politique.
      La supposition optimiste que chaque citoyen d'une république hésite à donner son assentiment à une guerre a été réfutée par la violence des confrontations militaires du XXème siècle. Mais, toutefois, l'idée "que la démocratie à l'intérieur induit un comportement pacifique de l'État vis-à-vis de l'extérieur n'est pas tout à fait fausse. (...) les États démocratiques (...) ont dans leurs relations réciproques un comportement moins belliqueux." "L'emploi de la force militaire n'est plus exclusivement déterminé par une raison d'État essentiellement particulariste, mais également par le désir de favoriser l'expansion internationale de formes d'État et de gouvernement de type non autoritaire."
      Dans l'immédiat, sur l'effet apaisant du développement du commerce international, "Kant" n'a pas prévu que les tensions sociales, d'abord renforcées à la suite d'une industrialisation capitaliste accélérée, pèseraient sur la politique intérieure en déclenchant des guerres civiles, et orienteraient la politique extérieure vers un impérialisme belliqueux". Il a fallu deux guerres mondiales avant que le développement de l'État-providence "réussisse à pacifier l'antagonisme de classe et change la situation intérieure des sociétés développées, à tel point que (...) l'enchevêtrement économique réciproque des économies nationales puisse réaliser le type d'"économisation de la politique internationale" dont Kant attendait un effet pacificateur".
      Sur l'existence d'un espace public international, qui détiendrait une fonction de contrôle, "Kant comptait évidemment encore sur la transparence d'un espace public circonscrit, à caractère littéraire et sensible à argumentation, porté par le public d'une couche relativement réduite de citoyens cultivés. Il n'a pas pu prévoir le changement de structure de l'espace public des citoyens, qui a transformé celui-ci en un espace public dominé par les mass-media électroniques, dégénéré au niveau sémantique, occupé par des images et des réalités virtuelles ; il n'a pas pu pressentir le détournement que subirait la "parole" comme moyen des Lumières, à la fois dans le sens de l'endoctrinement muet et dans le sens de l'usage trompeur du langage.". Toutefois, après la guerre du Viet-Nam et les guerres du Golfe, les conférences sur la pauvreté, la démographie, et surtout le climat - on pourrait ajouter les grandes manifestations contre la course aux armements - ressemblent à des tentatives de constitution d'un espace public, d'une opinion publique mondiale, qui connait un début d'institutionnalisation (dans le cadre de l'ONU, ou par l'instauration de tribunaux pénaux internationaux).
     Compte tenu de cela, Jurgens HABERMAS propose la révision de concepts fondamentaux, qui concernent :
- la souveraineté extérieure des États et la transformation des relations entre Etats ;
- la souveraineté intérieure des États et les limitations normatives de la politique de puissance classique ;
- la stratification de la société mondiale ainsi que la globalisation des risques qui appelle un nouveau concept de paix.
         Il s'agit ni plus ni moins de poursuivre cette idée de société cosmopolitique et cet objectif de paix perpétuelle, en donnant à la planète de nouvelles structures juridiques où les individus prennent toute leur place, en lieu et place des États. Dans son livre, Jurgens HABERMAS défend l'idée des droits de l'homme, comme catégorie juridique et non pas comme catégorie morale, contre l'argumentation de Carl SCHMITT (1888-1985).
 
Jurgens HABERMAS, La paix perpétuelle, Le bicentenaire d'une idée kantienne, Editions du Cerf, collection Humanités, 1996.
 
Relu le 8 mars 2019
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27 mai 2009 3 27 /05 /mai /2009 13:27
          L'hypothèse de Sigmund FREUD (1859-1939) d'une topique psychique prend naissance dans un contexte scientifique de recherche des localisations cérébrales des fonctions intellectuelles et motrices. Aujourd'hui encore, en plein essor de la neurologie, certains auteurs (Gérard POMMIER par exemple) rapprochent les zones du cerveau et  ces fonctions. Et même tentent de localiser l'inconscient, la conscience et le préconscient, voulant ajouter un contenu de biologie moderne à une théorie psychanalytique qui n'en a guère besoin.

          Dans Le Vocabulaire de la psychanalyse, Jean LAPLANCHE et J-B. PONTALIS définissent la topique (théorie des lieux, notion venant du grec), comme une "théorie ou point de vue qui suppose une différenciation de l'appareil psychique en un certain nombre de systèmes doués de caractères ou de fonctions différentes et disposés dans un certain ordre les uns par rapport aux autres, ce qui permet de les considérer métaphoriquement comme des lieux psychiques dont on peut donner une représentation figurée spatialement." Topique est d'ailleurs un terme, dérivé du grec topos, désignant en philosophie, de manière très ancienne, la théorie des lieux, c'est-à-dire des classes générales dans lesquelles peuvent être rangés tous les arguments ou développements. Sigmund FREUD utilise ce terme comme adjectif et comme substantif, pour définir l'appareil psychique à deux étapes essentielles de son élaboration théorique.

        Sigmund FREUD assigne à chaque lieu psychique distinct une nature et un mode distinct de fonctionnement.
Dans Étude sur l'hystérie (1895), l'Inconscient comporte une organisation en couches, "l'investigation psychanalytique se fait nécessairement par certaines voies qui supposent un certain ordre entre les groupes de représentations. L'organisation des souvenirs, rangés en véritables "archives" autour d'un "noyau pathogène", n'est pas seulement chronologique ; elle a aussi un sens logique, les associations entre les diverses représentations s'accomplissant selon divers modes. D'autre part, la prise de conscience, la réintégration des souvenirs inconscients dans le moi, est décrite sur un modèle spatialement figuré, la conscience étant définie comme un "défilé" qui ne laisse passer qu'un souvenir à la fois dans l'"espace du moi"." (LAPLANCHE et PONTALIS).

       Successivement, le fondateur de la psychanalyse élabore deux conceptions topiques de l'appareil psychique.
       Dans le Projet de psychologie scientifique (1895) et surtout dans le chapitre VII de L'interprétation des rêves (1900), la première topique se compose de trois systèmes : Inconscient, Préconscient, Conscient. "Entre chacun de ces systèmes, FREUD situe des censures qui inhibent et contrôlent le passage de l'un à l'autre" (des informations ou représentations).
Suivons toujours les auteurs du Vocabulaire de la psychanalyse : Sigmund FREUD "postule l'existence d'une succession de systèmes mnésiques constitués par des groupes de représentations que caractérisent des lois d'associations distinctes. D'autre part, la différence des systèmes est corrélative d'une certaine ordonnance, telle que le passage de l'énergie d'un point à un autre doive suivre un ordre de succession déterminé : les systèmes peuvent être parcourus dans une direction normale, "progrédiente", ou dans un sens régressif ; ce que FREUD désigne du terme de "régression topique" est illustré par le phénomène du rêve, où les pensées peuvent prendre un caractère visuel allant jusqu'à l'hallucination, régressant ainsi aux types d'images les plus proches de la perception, située à l'origine du parcours de l'excitation."
  Si la référence à des localisations anatomiques  est présente (à travers par exemple des comparaisons avec le système optique), Sigmund FREUD insiste surtout sur le fait que le fonctionnement psychique compliqué ne peut se comprendre qu'en assignant chaque fonction particulière aux diverses parties de l'appareil.
         A partir de 1920, Sigmund FREUD développe une seconde topique qui fait intervenir trois "instances psychiques", le ça, pôle des pulsions de la personnalité, le moi, instance qui se pose en représentant des intérêt de la totalité de la personne et investi d'une libido narcissique et le surmoi, instance juge et critique, constituée par l'intériorisation des exigences et des interdits venant de la société et notamment des parents les plus proches.
"Cette conception ne met pas seulement en jeu les relations entre ces trois instances ; d'une part, elle différencie en elles des formations plus spécifiques (moi idéal, idéal du moi par exemple) et fait intervenir par conséquent, en plus des relations "intersystémiques", des relations "intrasystémiques" ; d'autre part, elle conduit à attacher une importance particulière aux "relations de dépendance" existant entre les divers systèmes, et notamment à retrouver dans le moi, jusque dans ses activités dites adaptatives, la satisfaction de revendications pulsionnelles."

             L'idée de la localisation psychique semble disparaître dans cette seconde conception. Mais dans Abrégé de psychanalyse (publié en 1958), le "père" de la psychanalyse explique comment les "qualités psychiques" fonctionnent (chapitre VII) :
    "Ainsi nous admettons une division topographique de l'appareil psychique en moi et en ça, division à laquelle correspondent les qualités de conscient et d'inconscient. Nous pensons aussi que ces qualités ne sont qu'un indice et non l'essentiel de la différence. Quelle est donc alors la nature véritable de l'état qui se traduit dans le ça par la qualité d'inconscient et dans le moi par la qualité de préconscient et en quoi consiste la distinction entre ces deux états?
  Nous avouons n'en rien savoir et les profondes ténèbres de notre ignorance sont à peine éclairées par une faible lueur. C'est ici que nous approchons de l'énigme véritable, non encore résolue, que présentent les phénomènes psychiques. D'après les données d'autres sciences naturelles, nous admettons qu'une certaine énergie entre en jeu dans la vie psychique, mais toutes les indications qui nous permettraient de comparer cette énergie à d'autres font défaut. Il semble que l'énergie nerveuse ou psychique existe sous deux formes, l'une facilement mobile et l'autre, au contraire, liée. Nous parlons d'investissements et de surinvestissements des contenus psychiques et nous allons même jusqu'à supposer qu'un "surinvestissement" détermine une sorte de synthèse de divers processus au cours de laquelle l'énergie libre se transforme en énergie liée. Notre savoir s'arrête là, mais nous soutenons fermement que la différence entre l'état inconscient et l'état préconscient tient, lui aussi, à de semblables relations dynamiques, ce qui expliquerait pourquoi, spontanément ou grâce à nos efforts, un état peut se muer en l'autre.
  En dépit de toutes ces incertitudes la science analytique a établit un fait nouveau. Elle a montré que les processus qui se jouent dans l'inconscient ou le ça obéissent à d'autres lois que ceux qui se déroulent dans le moi préconscient. Nous appelons l'ensemble de ces lois processus primaire, par opposition au processus secondaire qui régit les phénomènes du préconscient, du moi. Ainsi l'étude des qualités psychiques n'aura finalement pas été tout à fait infructueuse."
  Le lecteur ne doit pas être surpris du ton de cet écrit ; il reflète constamment l'approche de Sigmund FREUD, qui s'exprime presque toujours par hypothèse et par tentatives partielles d'explications. On est très loin du ton parfois sèchement didactique de la plupart des manuels de psychanalyse!

       Ces topiques sont évoquées tout le long de l'oeuvre de nombreux psychanalystes après Sigmund FREUD, et lui-même s'explique abondamment sur l'Inconscient. Comme dans L'inconscient (1915) où il détaille sa vision de sa multivocité. Si l'on insiste ici dessus, c'est que la dynamique du refoulement, origine de nombreux conflits psychiques, ne peut se comprendre sans la conception de ces topiques.
 
    L'histoire du mouvement psychanalytique, précisent E. ROUDINESCO et M. PLON, a donné au moins deux lectures de la deuxième topique freudienne. L'une consiste à accentuer le moi au détriment du ça et donne naissance à l'Ego Psychology, tandis que l'autre prévilégie plutôt le ça pour repenser le statut du moi et lui ajouter un soi (self) ou un sujet, comme dans le kleinisme, la Self Psychology et le lacanisme. Du côté de LACAN, on désifne le nom de topique une trilogie du symbolique, de l'imaginaire et du réel. Cette topique a connu deux organisations successives : dans la première (1953-1970) la symbolique exerce un primat sur les deux autres instances (SIR), dans la seconde (1970-1978), c'est le réel qui est placé en position dominante (RSI).

Jean LAPLANCHE et J.-B.PONTALIS, sous la direction de Daniel LAGACHE, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1967. Élisabeth ROUDINESCO et Michel PION, Dictionnaire de psychanalyse, Fayard, Le livre de poche, 2011.
Sigmund FREUD, Abrégé de psychanalyse, 1958, PUF, collection Bibliothèque de psychanalyse ; L'inconscient, 1915, dans Oeuvres complètes, Psychanalyse, PUF, 1994.
Gérard POMMIER, Comment les neurosciences démontrent la psychanalyse, Flammarion, 2004.
 
PSYCHUS
 
Complété le 9 mars 2019.
 
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25 mai 2009 1 25 /05 /mai /2009 12:53
       Genevière GUILHAUME, enseignante à l'Université PARIS XIII, responsable du master en formation continue Communication et ressources humaines, en nous livrant ses réflexions sur le coaching, sait de quoi elle parle.
   Dans ce livre très aéré, l'auteure tente d'analyser cette forme de soutien psychologique et professionnel, née dans les années 1990 aux Etats-unis, d'abord pour les milieux sportifs, puis étendue à toutes les branches d'activités, d'entreprises et même de grandes associations, en Europe entière. Un chiffre d'affaires d'1,5 milliards d'Euros par an en 2007, un nombre de coaches compris entre 2 500 et 4 000, une grande partie d'un budget formation de grosses entreprises comme ORANGE ou IBM, l'importance économique du secteur est sans commune mesure avec l'influence idéologique de cette forme d'aide personnalisée au commandement et à la responsabilité dont l'entreprise attend des résultats concrets et chiffrés ni avec ce que cela suppose comme évolution dans le capitalisme contemporain. Tout cadre supérieur qui se respecte a été confronté un jour ou l'autre à la publicité pour cette forme d'assistance au jargon sur-développé et un peu indigeste.
     S'attachant d'abord à cerner les contours du coaching (ses définitions contradictoires), son histoire récente et même sa préhistoire, Geneviève GUILHAUME se livre à une analyse sans concession de cette contradiction de faire de l'individu une véritable machine à succès pour son entreprise en même temps que de le stabiliser émotionnellement, psychologiquement, affectivement... Elle suit de très près les tentatives de légitimation d'une nouvelle profession qui ne se prétend ni thérapeute ni experte dans les relations internes d'une entreprise. Le lecteur avec elle peut constater combien la croissance du recours au coaching dans les entreprises tiennent à l'évolution du statut du salariat et au développement de nouvelles formes du capitalisme (financier notamment). Elle tente de nous faire approcher combien le discours de violence euphémisée s'intègre dans un climat de compétitivité accrue, à l'aide d'un discours valorisant, et vise à faire intérioriser par ces cadres intermédiaires entre la direction et les cadres directement en contact avec l'activité de l'entreprise, ces managers, les valeurs d'abord profitables aux dirigeants et gestionnaires de celle-ci. Donner au cadre le phantasme de pouvoir se surpasser en même temps que de faire gagner son entreprise, voilà la fonction du coach, pris à la fois dans une relation contractuelle avec le commanditaire et dans une relation personnelle avec lui.
    C'est en tout cas ce qu'essaye de cerner Geneviève GUILHAUME qui nous propose là un livre entre la psychologie sociale et l'économie.
 
     L'éditeur présente (en quatrième de couverture) cet ouvrage de la manière suivante : "Place à l'ère du coaching! Promouvoir le développement professionnel et personnel, favoriser l'épanouissement au travail, accroître les potentialités individuelles pour obtenir des performances plus élevées dans le management ou dans la conduite de projets... Telles sont les captivantes promesses des consultants coaches. S'étendant aujourd'hui à tous les domaines de la vie privée et publique, le coaching, d'abord institué dans le sport, envahit peu à peu le monde des affaires. Pourquoi cette emprise? Le coaching offre à chacun de nous l'hypothétique fantasme de pouvoir se dépasser, d'aller au-delà de ses limites voire de réaliser ses rêves les plus intimes! C'est fort de ces aspirations individuelles que les consultants coaches oeuvrent à légitimer des dispositifs de management et de communication contribuant au développement de stratégies d'adaptation et de flexibilité. A charge pour les managers coachés de s'accommoder d'une violence euphémisée tant dans les finalités, les objectifs mis en oeuvre que dans les méthodes utilisées. Comment y sont-ils préparés? Quelle conscience ont-ils des paradoxes de leur situation? Développent-ils des pratiques de résistance face à ces nouvelles formes de domination? La plume acérée de l'auteur fournit au lecteur des réponses aussi sensées qu'engagées."
 
    Geneviève GUILHAUME, enseignante à l'Université PARIS 13, est membre associée du LABSIC (LABoratoire des Sciences de l'Information et de la Communication) de cette Université. 
 
Geneviève GUILHAUME, L'ère du coaching, critique d'une violence euphémisée, Éditions Syllepse, collection Sens dessus-dessous, 2009, 145 pages
www.syllepse.net
 
Complété le 7 décembre 2012. Relu le 10 mars 2019
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22 mai 2009 5 22 /05 /mai /2009 15:03
            Editée depuis 1990, la revue Agone propose au rythme de quatre numéros en 2 ans en moyenne, des  dossiers d'analyses politiques, sociologiques, d'histoire sociale, de philosophie et de littérature engagée, à un public tout aussi engagé à gauche.
          Chaque numéro de 250 pages environ s'articule  autour d'un dossier de fond, avec notamment, se présente-t-elle, des traductions et une volonté de s'adresser à un large public. Ainsi le numéro du 1 septembre 1999, 22ème de la revue, propose une quinzaine de contributions autour du thème "Etat, démocratie et marché" avec des signatures de François-Xavier VERSCHAVE, Daniel BENSAID ou de Loic WACQUANT. Volontiers éclectique, les numéros d'AGONE révèlent des textes originaux (beaucoup de traduction) d'horizons qui dépassent régulièrement les frontières de la France et de l'Europe. Il en est ainsi autant lorsqu'elle aborde la question de l'Art, de la raison et de la subversion (n°20),  de la Domestication des masses (n°34, 2005) ou de La lutte des sexes et de la lutte des classes (n°28, 2003), ou encore des experts (Patronat, syndicats ou salariés : qui servent les experts (n°62, mai 2018)...... où des signatures connues comme celle de Noam CHOMSKY voisinent avec d'autres qui mériteraient de l'être...
 L'espacement entre les numéros, de la part d'une équipe qui se veut régie par des principes de fonctionnemment autogestionnaire, est tout-à-fait volontaire dans un désir d'offrir des contributions qui aillent au fond des choses, qui ne soient pas simplement liées à l'actualité médiatique et qui proposent de véritables pistes de réflexions dans la réforme ou la révolution sociale. Les articles de la revue sont disponibles en ligne (www.revues.org).
    Un des numéros d'Agone (n°47, janvier 2012) porte sur le complot, les théories de conspiration, sujet bien paranoïaque. Après un éditorial de Miguel CHUECA, des articles sur "Une superstition moderne : la fausseté en soi des théories de conspiration" (Charles PIGDEN), "A l'époque de l'irrationalité. Les conspirationnistes du 11 septembre et le déclin de la gauche américaine" (Alexander COCKBURN), "L'assassinat de JFK : la phobie de la conspiration à gauche" (Michael PARENTI), "Les attentats du 11 mars 2004 à Madrid et les "théories de la conspiration" (Miguel CHUECA), "Le Tea Party : un mouvement protestataire financé par des milliardaires (Pierre GUERLAIN), "Usages médiatiques d'une critique "savante" de la "théorie du complot (Henri MALER et Patrick CHAMPAGNE), nous indiquent qu'il vaut mieux raison garder dans tous les cas. Ces théories du complot semblent bien faire partie d'un imaginaire collectif, comme en témoigne leur succès éditorial (voir par exemple le délirant livre Théories conspirationnistes, de Jamie KING, Original Books, 2011).

         C'est le même principe qui prévaut pour les Éditions Agone, fondées en 1998 dans la foulée de la revue, où l'équipe "refuse un emballement productiviste qui pousse les éditeurs, pour imposer leurs marques, à publier davantage d'ouvrages de moins en moins maitrisés et dont la durée de vie est toujours plus courte...". Dans une dizaine de collections, la revue aborde de manière étendue de nombreux sujets de société et de politique.
      
AGONE, BP 70072 - 13192 MARSEILLE CEDEX 20 (rédaction et abonnements).
Site internet : www.atheles.org (portail d'éditeurs et producteurs indépendants). Et depuis plus récemment blog-agone.org.
 
Actualisé le 1 Avril 2012. Relu le 11 mars 2019
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22 mai 2009 5 22 /05 /mai /2009 13:01
      Jurisconsulte français, Jean BODIN est considéré comme quasiment le fondateur de la conception moderne de la souveraineté. En pleine guerre des religions, il conçoit l'Etat tel que nous le connaissons - sans toutefois les aspects fortement religieux, voire mystiques qu'il lui donne. Il est l'un des premiers défenseurs du mercantilisme et ses écrits sur la sorcellerie sont encore perçus comme parmi les meilleurs.
  Sa conception du droit de la République ne se détache jamais d'une métaphysique naturaliste où chaque être et chaque chose prend place dans un ensemble harmonieux. Dans un monde où les conflits sanglants sont la règle, il recherche les clés de l'harmonie universelle, en accord avec les commandements de Dieu. Il le fait très concrètement, s'appuyant sur la tradition et l'ensemble des connaissances historiques de son temps, dans un système juridique clair qui est aussi une défense de la monarchie royale (Simone GORYARD-FABRE). Son oeuvre embrasse donc non seulement des aspects juridiques ou politiques, mais aussi économiques, musicologiques, religieux...

     La Méthode pour étudier l'histoire (1566) et Les six livres de la République (1576) forment un ensemble cohérent. Le premier décrit et interprète, le second théorise, propose et prescrit.
    
    La Méthode pour étudier l'histoire a pour finalité la construction d'une vision d'ensemble de l'histoire, synthétique et ordonnée, qui doit permettre aux lecteurs son bon usage. L'histoire est elle-même conçue comme mémoire de l'humanité, conservatoire de toutes les connaissances sans exception. Jean BODIN entend faire preuve d'érudition, qui justifie ses Six livres de la république et de pédagogie.
Il s'interroge sur la notion de justice. Il distingue une justice corrective (égalité arithmétique entre personnes) et une justice distributive géométrique : "Tous deux (PLATON et ARISTOTE) ont pareillement oublié la proportion harmonique (...), pourtant la plus belle de toutes et qu'il convient (...) de considérer comme le principe du meilleur gouvernement". Or, pour Jean BODIN, ni la République de TITE-LIVE, qu'à l'instar de MACHIAVEL il cite beaucoup, ni les conceptions aristocratiques d'ARISTOTE (Politea), de XENOPHON ou de SENEQUE, ne sauraient constituer un bon gouvernement. Celui-ci requiert l'"entremêlement" du public et du privé, ce qui implique une troisième forme de justice qu'il appelle justice harmonique. Qui lit aujourd'hui le texte peut être un peu dérouté, car Jean BODIN mêle des considérations musicologiques aux impératifs politiques, suivant d'ailleurs en cela toute une tradition qui remonte à l'Antiquité. Rappelons aussi que dans les textes de PLATON et d'ARISTOTE se mêlent aussi à cela des considération tenant aux nombres, une numérologie.
"L'institution politique - dont il est assez remarquable que BODIN souligne le critère juridictionnel - est donc bonne ou "droite" lorsqu'elle réalise, comme l'harmonie musicale ou comme le rapport harmonique des nombres selon PYTHAGORE et PLATON, l'accord des différences : pas n'importe quel accord, mais l'accord merveilleux où les extrêmes (l'octave) sont unis par les intermédiaires qui les conjoignent : c'est le discord, dit BODIN qui donne grâce à l'harmonie. Il est dès lors facile à BODIN d'expliquer que le rôle du législateur en la Cité est d'équilibrer et d'accommoder les uns aux autres des forces antagonistes : princes et sujets, maîtres et serviteurs, justes et méchants, forts et faibles..., de sorte que l'État constitue un choeur au sein duquel se trouvent conciliés, en un harmonieux mélange, le juste selon la similitude géométrique et le juste selon l'identité arithmétique." (Simone GOYARD-FABRE).

      Les Six Livres de la République connaissent un succès immense jusqu'en 1641, c'est dire qu'il influence beaucoup d'élites intellectuelles proches des pouvoirs politiques qui émergent de la féodalité. Jean BODIN élabore ce que MACHIAVEL initie comme manière de penser la souveraineté.
   "République est un droit (de) gouvernement de plusieurs ménages, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine. Nous mettons cette définition en premier lieu, parce qu'il faut chercher en toutes choses la fin principale : et puis après les moyens d'y parvenir. Or, la définition n'est autre chose que la fin du sujet qui se présente : si elle n'est bien fondée, tout ce qui sera bâti sur elle ruinera bien tôt après." écrit Jean BODIN au début de son livre. En un millier de pages, le théoricien politique veut combattre deux préjugés :
- Il suffit d'un seul chef, un centre d'autorité ultime pour que ce chef soit souverain ;
- Il faut une forme politique telle que la division gouvernés-gouvernants soit établie, préservée et maintenue ;
   Or, non seulement, il faut un seul chef, mais encore il faut un transcendance du prince et des sujets, mais il faut que cette souveraineté soit perpétuelle, qu'il y ait unicité dans l'État. "La souveraineté est puissance absolue et perpétuelle d'une république.. Il est ici besoin de former la définition de la souveraineté, parce que ni jurisconsulte ni philosophe politique ne l'a définie : j'assure que c'est le point principal, et le plus nécessaire d'être entendu au traité de la République. Et d'autant que nous avons dit que la République est un droit (de) gouvernement de plusieurs familles, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine. J'ai dit que cette puissance est perpétuelle parce qu'il se peut faire qu'on donne puissance absolue à un ou plusieurs à certain temps, lequel expiré, ils ne sont plus rien que sujets : et tant qu'ils sont en puissance, ils ne se peuvent appelés Princes souverains, vu qu'ils ne sont que dépositaires, et gardes de cette puissance, jusqu'à ce qu'il plaise au peuple ou au Prince la révoquer : qui en demeure toujours saisi". En clair, l'État est inchangé, garde toutes ses prérogatives quels que soient les types de gouvernements mis en place successivement. (Gérard MAIRET).
Il s'agit d'établir la théorie de l'indivisibilité de la souveraineté, même si celle-ci est imitation de la souveraineté de Dieu sur le monde. Les lois divines sont justes, le Roi est à l'image de Dieu, donc les lois du Roi sont justes.
   Toute cette argumentation ne serait pas complète aux yeux de Jean BODIN si n'existait pas cette "justice harmonique", cette harmonie secrète des nombres qui gouverne les hommes. Encore une fois, ce conseiller de prince est bien l'homme de son siècle, perclus de superstitions et d'idées qui peuvent nous paraître étranges, non rationnelles. Si la postérité ne retient que la souveraineté, l'auteur des Six Livres de la République ne dissocie pas le monde des esprits, des démons et des anges du monde des hommes et leur donne une même réalité tangible.

     Avec Paradoxes de Monsieur de MALESTROIT touchant le fait des monnaies et l'enrichissement de toutes choses (1568) et Réponse aux paradoxes de Monsieur de MALESTROIT touchant l'enrichissement de toutes choses et le moyen d'y remédier (1578), Jean BODIN complète sa fondation de la souveraineté sous l'angle économique. Face à la montée des prix, en même temps que les métaux deviennent plus abondants, venant des Amériques, devant le grande désordre des monnaies et des prix surtout à partir de 1520 dans toute l'Europe, les monarques formulent de multiples édits.
"Parallèlement se développent la réflexion et la discussion sur les monnaies et les prix. (...) Un débat confus s'engage où sont accusés pèle-mêle de la cherté des prix les fermiers, les intermédiaires, les exportateurs, les étrangers (ou pourrait même dire beaucoup les étrangers), les marchands et les usuriers, mais aussi les "rehaussements monétaires" qui réduisent le contenu des monnaies en métal précieux. De ce débat, se dégage (...) l'analyse de Jean BODIN, juriste angevin, selon lequel "la cause principale et presque unique" de la montée des prix était "l'abondance d'or et d'argent qui est aujourd'hui plus grande qu'elle ne l'a jamais été pendant les quatre siècles précédents (...). La cause principale de l'élévation des prix est toujours l'abondance de ce avec quoi le prix des marchandises est mesuré".
Cette théorie, qui permettait d'éviter d'évoquer les dépenses somptuaires et militaires des princes, est progressivement admise, coexistant avec l'autre idée-force du XVIème siècle, pourtant peu compatible, selon laquelle l'abondance des métaux précieux fait la richesse du royaume. (Michel BEAUD). Elle permet aux Rois de justifier leur action mercantiliste. Le mercantilisme français cherche à perfectionner le système d'un contrôle sur les  entrées des métaux précieux en agissant indirectement sur le stock métallique par le canal de l'industrie. Sur les conseils de Jean BODIN, comme de ceux d'Antoine de MONTCHRETIEN, homme d'épée et manufacturier et de Barthélémy de LAFFEMAS, les initiatives royales ne vont pas cesser de se multiplier. (Joseph LAJUGIE).

    Dans sa Démonomanie des sorciers (1580) et dans différents autres textes, Jean BODIN participe à la sinistre chasse aux sorcières qui perdure jusqu'au XVIIIème siècle. Il fait partie de tous ces juristes et conseillers de princes les plus divers qui contribuent à remodeler l'ordre social et les mentalités : l'effort de rationalisation va jusqu'à établir une hiérarchie entre les démons et dans la gravité des actes d'alliances entre les forces démoniaques et les hommes. Cela s'inscrit dans son schéma général de la justice harmonique qu'il définit dans son Amphithéâtre de la nature (1595).
      Le déisme qui sous-tend toute son oeuvre et l'opposition évidente de la souveraineté du principe à des  commentaires édictés par ceux qui s'estiment les dépositaires de la Parole de Dieu à Rome valent à celle-ci l'inscription à l'Index Librorum Prohibitorum.

        La postérité de l'oeuvre de Jean BODIN, toute entière baignée dans la mystique d'un ordre universel, est assez exemplaire : elle ne retient souvent qu'une petite partie de celle-ci (là la construction juridique) pour en oublier une très grande (ici la description d'un ordre naturaliste). Très justement, Bengt BROMS rappelle que "les princes trouvèrent cette théorie de la souveraineté qui leur permettait de réaliser leurs desseins et d'obtenir la suprématie à l'intérieur de leurs entités, en même temps de se considérer sur un pied d'égalité avec les autres princes. C'est ainsi qu'apparut la doctrine de l'égalité (des États), en liaison de la souveraineté.
 
     Pour Robert DESCIMON, directeur d'études à l'EHESS, "l'oeuvre de Bodin est singulière : on continue de discuter de son insertion dans la tradition médiévale ou de son originalité créatrice. Les intérêts cognitifs qui ont mobilisé sa passion d'écrire restent très difficiles à reconstituer. Peut-être est-il vain de rechercher dans une oeuvre aussi diverse une cohérence, par exemple dans les notions de "justice harmonique" ou de "religion naturelle". Dans une approche topique, Bodin variait les instruments intellectuels de ses investigations selon les sujets qui retenaient sa pensée. Seuls les esprits rationalistes voient une contradiction entre la République (1576) et la Démonomanie des sorciers (1580). Ce n'est pas dire que ces esprits aient tort. (...).  L'anachronisme des réflexions sur la cité ou sur l'Empire romain et l'écroulement de la communauté transféodale qu'était l'Église universelle menèrent Bodin, dans sa République, à penser la souveraineté comme monopolisation du droit positif. Il formula parmi les premiers le principe de l'unité de la puissance publique et l'idée d'indivisibilité du pouvoir. Une telle rupture permettait de donner au concept d'État un sens nouveau. La notion de souveraineté ("puissance absolue et perpétuelle d'une république") se rattache à celle de res publica. "Droit gouvernement", la république est l'instrument qui permet de gérer ce qui est commun dans une communauté politique. Bodin a sans doute réalisé cette révolution conceptuelle grâce à un bricolage incertain. Mais, depuis, épurée par un constant dialogue intertextuel auquel juristes et philolosophes ont contribué, la souveraineté a hanté la politique occidentale jusqu'à son congédiement partiel dans les toutes dernières années (l'auteur écrit en 2008).
La notion de souveraineté moderne est née de l'oeuvre de Bodin, n'en déplaise aux médiévistes. Mais plusieurs lectures de la République ont été en concurrence au XVIIe siècle. le savant juriste allemand Althusius en tira un des éléments de sa "démocratie corporative". Cependant, la pensée de Bodin se trouva finalement incluse dans le courant absolutiste. Bayle le récupéra au service de la tolérance. Bodin fut un auteur incontournable partout en Europe jusqu'au XVIIIe siècle. Par la suite, la fortune de sa philosophie politique tarda ; elle fut jusqu'aux années 1980 un terrain d'élection de l'histoire des idées en langue anglaise. Sa redécouverte en France s'affirma avec l'oeuvre de Pierre Mesnard (1935) et elle ne s'est confirmée que dans les vingt dernières années."

Jean BODIN, La Méthode pour étudier l'Histoire, 1566 (dans Oeuvres philosophiques, PUF, 1951) ; Paradoxes de M, de MALESTROIT touchant le fait des monnaies et l'enrichissement de toutes choses, 1568  (Armand Colin, 1932) ; Les Six Livres de la République, 1576 (Corpus, Editions Fayard) ; Réponse aux paradoxes de M de MALESTROIT touchant l'enrichissement de toutes choses et le moyen d'y remédier, 1578 ; Démonomanie des sorciers, 1580 (reprint, 1979) ; Amphithéâtre de la nature, 1596 ; Colloquium heptaplomeres, 1587, mais édité seulement en 1858 ; 

Bengt BROMS, article Les Etats dans Droit International, Bilan et Perspectives, tome 1, sous la direction de Mohammed BEDJAOUI, Editions A PEDONE, UNESCO, 1991. Simone GOYARD-FABRE, article Jean BODIN, dans Dictionnaire de philosophie politique, PUF, collection Quadrige, 1996. Michel BEAUD, Histoire du capitalisme de 1500 à 2000, Editions du Seuil, collection Points Economie, 2000. Joseph LAJUGIE, Les doctrines économiques, PUF, collection Que sais-je?, 1973. Gérard MAIRET, article Jean BODIN, Les six livres de la République, dans Dictionnaire des Oeuvres politiques, PUF, 1986. Robert DESCIMON, Jean Bodin, dans Dictionnaire des grandes oeuvres juridiques, Dalloz, 2008.
Pour une étude de Jean BODIN, il est conseillé de se référer à Oeuvres philosophiques, PUF, 1951.
A signaler l'ouvrage d'Yves ZARKA, Jean BODIN, Nature, histoire, droit et politique, PUF, 1996.
 
Complété le 20 août 2014. Relu le 12 mars 2019

                                         PHILIUS

     
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19 mai 2009 2 19 /05 /mai /2009 15:52
         Une oligarchie semble être une forme de gouvernement par une classe dominante peu nombreuse, cooptant certains de ces membres selon des critères mal définis. Le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, du CNRS, le définit comme un système politique dans lequel le pouvoir appartient à un petit nombre d'individus ou de familles, à une classe sociale restreinte et privilégiée.
 En fait, en philosophie politique, la réflexion s'est plus portée sur les types de gouvernement et leur statut juridique, que sur la réalité de l'exercice du pouvoir. Aussi, on est obligé de recourir à la sociologie politique pour en déterminer les contours. Mais là encore, les recherches sont peu avancées (on s'est surtout concentré sur la sociologie électorale et la sociologie des partis politiques) car précisément la force d'une oligarchie provient en partie de la discrétion de son activité.
       A plusieurs reprises dans l'histoire, les auteurs de philosophie politique ou les politologues évoquent l'oligarchie, souvent pour la dénoncer. Dans l'Antiquité, elle est retenue comme forme distincte de gouvernement.

        Ainsi PLATON (427-347 av J.C), dans La République, dénombre 5 genres de régime :
- la royauté ou l'aristocratie, le gouvernement de l'homme le meilleur ou des hommes les meilleurs, orienté vers le bien ou la vertu, le régime de la Cité juste ;
- la timocratie, le gouvernement des amoureux de l'honneur ou des ambitions, orienté vers la domination ou la victoire ;
- l'oligarchie ou le gouvernement des riches dans lequel la richesse est estimée au plus haut point ;
- la démocratie, le gouvernement des hommes libres dans lequel la liberté est estimée au plus haut point;
- la tyrannie, le gouvernement de l'homme totalement injuste dans lequel l'injustice totale et sans vergogne règne.
       Pour PLATON, la démocratie vient de l'oligarchie, qui à son tour vient de la timocratie. L'oligarchie est le premier où le désir occupe la première place. Dans l'oligarchie, le désir qui gouverne est celui de la richesse ou de l'argent ou de l'acquisition illimitée. L'homme oligarchique est économe et industrieux, il contrôle tous les désirs autres que celui de l'argent, il manque d'éducation et il a une honnêteté superficielle issue du souci le plus grossier pour son intérêt personnel. L'oligarchie doit donner à chacun le droit illimité de disposer de sa propriété comme il l'estime convenable. Il rend ainsi inévitable l'apparition de "parasites", de membres dispendieux ruinés et par suite privés de vote (En Grèce antique, le statut du citoyen est lié à sa capacité de rembourser ses dettes, qu'elles soient d'ailleurs morales ou financières) et qui espèrent retrouver leur fortune à la faveur d'un changement de régime. Ils deviennent mous (et gras) et transmettent cette mollesse d'esprit et de corps à leurs enfants. Les pauvres maigres et coriaces les méprisent. La démocratie apparaît lorsque les pauvres, devenus conscients de leur supériorité sur les riches et peut-être conduits par quelques "parasites" se comportant en traîtres de leur classe et possédant les compétences que seuls les membres d'une classe dirigeante peut posséder, se rendent maîtres de la Cité en renversant les riches et en en tuant et en spoliant un certain nombres... (Léo STRAUSS paraphrasant PLATON).
Dans le Politique, PLATON hiérarchise les types de gouvernement : la démocratie respectueuse des lois est inférieure au gouvernement de quelques uns qui respectent les lois (aristocratie) et au gouvernement d'un seul qui respecte les lois (monarchie), mais la démocratie sans lois est supérieure au gouvernement de quelques uns sans lois (oligarchie) et au gouvernement d'un seul sans lois (tyrannie). Léo STRAUSS précise que "sans lois" ne veut pas dire absence de loi ou de coutume ; cela signifie le mépris de ces lois par le gouvernement.
    
       ARISTOTE (384-322 av J.C), dans le Politique, introduit la question de la citoyenneté comme un moyen de comprendre la relation entre la Cité et le régime politique. L'identité de la Cité vient de la manière la plus évidente de ceux que l'on reconnaît pour ses citoyens. Ceux qui sont citoyens dans une démocratie ne le sont pas nécessairement dans une oligarchie.
Dans sa classification, d'abord schématique, mais en fait assez complexe, il distingue 6 types fondamentaux de régime, selon qu'ils ont comme élément gouvernant soit une personne, soit un petit nombre de personne, soit un grand nombre, selon aussi que le but de ces éléments gouvernants est le bien commun de la Cité dans son ensemble ou bien leur avantage personnel :
- la royauté est la forme correcte du gouvernement d'un seul (gouvernement monarchique) ;
- la tyrannie est la forme perverse du gouvernement d'un seul ;
- l'aristocratie est le gouvernement du petit nombre (les meilleurs hommes pour le meilleur gouvernement pour la Cité) ;
 - l'oligarchie ;
 - la démocratie est le gouvernement de la multitude sous sa forme perverse ;
 - la "politie" est la forme correcte, commune à tous les régimes...
      La différence essentielle entre la démocratie et l'oligarchie n'est pas la taille de l'élément qui gouverne, mais plutôt la richesse ou l'absence de richesse : l'oligarchie est le gouvernement des riches, qui se trouvent être généralement aussi un petit nombre, et la démocratie le règne des pauvres, qui sont généralement la majorité. Pour ARSTOTE, c'est la différence fondamentale : si les oligarques et les démocrates s'accordent sur le principe de la justice distributive, ils s'opposent sur ce qui fait l'égalité des personnes. Selon Léo STRAUSS toujours, "il faut comprendre la défense nuancée de la démocratie ou du gouvernement du peuple par ARISTOTE dans le cadre de l'approche du problème général de la justice politique. Les groupes qui luttent de manière typique pour le pouvoir dans la Cité prétendent toutes à la justice politique avec une certaine légitimité ; cependant parce que les hommes jugent mal pour eux-mêmes, ils sont constamment tentés d'absolutiser leurs prétentions aux dépens des prétentions des autres."
    Pour ARISTOTE, finalement, il n'y a que deux genres de régime, la démocratie et l'oligarchie. Cependant, dans certaines Cités, il y a en plus des pauvres et des riches, un "élément moyen", politiquement important.
Léo STRAUSS écrit de façon un peu anachronique classe moyenne, mais cela donne une idée de ce sur quoi le philosophe s'appuie pour avancer la notion du régime mixte. C'est cela finalement, son idée de la "politie", type de gouvernement qui favorise la stabilité de la Cité, comme sa prospérité. Même si ARSTOTE ne précise pas comment cela fonctionne, étant donné "que le meilleur régime n'est pas confronté aux conflits politiques normaux qui caractérisent les régimes composés de groupes hétérogènes de citoyens libres". (Léo STRAUSS).

         Marcus Tullius CICERON (106-43 av J.C) poursuit quelques siècles plus tard l'examen des vertus et des défauts des différents régimes. Le caractère de la République (dans le recueil que l'on nomme République précisément) est déterminé par "les dispositions concernant les magistrats", entendre la forme du gouvernement. Il en distingue trois :
- la royauté, gouvernement par un seul, caractérisé par l'affection paternelle ;
- l'aristocratie, le gouvernement des meilleurs, caractérisé par le conseil et la sagesse ;
- la démocratie, le gouvernement de tous, caractérise par la liberté.
  Bien qu'il pense que la royauté soit la meilleure forme, et la démocratie la pire, chacune des trois formes peut avoir un gouvernement convenable et même stable tant que l'injustice et l'envie ne détruisent pas le lien originel de l'association. Mais en face de chaque forme de gouvernement, il y a une forme pervertie : tyrannie, oligarchie ou ochlocratie (règne de la foule). La tendance générale est la dégradation de chaque forme en sa variante pervertie. Et c'est en cela que la constitution mixte est la meilleure : "les magistrats ont assez de puissance, les conseils des citoyens éminents assez d'influence et le peuple assez de liberté."

    Si l'on rappelle ici ces différentes conception de l'oligarchie, c'est parce que les constructions intellectuelles postérieures reposent en partie sur elles. Il ne faut pas oublier que jusqu'à la fin du XIXème siècle, la culture des élites dirigeantes se nourrit beaucoup de l'apprentissage des "auteurs classiques", en parallèle à l'enseignement religieux.

       En dehors du monde chrétien, ALFARABI (870-950), le premier philosophe à accorder l'islam et la philosophie politique classique, dénombre 6 formes de régime :
- le régime de la nécessité (ou le régime de l'indispensable) dans lequel le but des citoyens se limite aux simples nécessités de la vie ;
- le régime vil (l'oligarchie) dans lequel le but ultime des citoyens est la richesse et la prospérité en et pour elles-mêmes ;
- le régime vil dans lequel le but des citoyens est la jouissance des plaisirs des sens ou de plaisirs imaginaires;
- le régime de l'honneur (la timocratie) dont les citoyens cherchent à être honorés, loués et glorifiés par les autres ;
- le régime de la domination (la tyrannie) dont les citoyens visent à surpasser et à soumettre les autres ;
- le régime de l'association corporative (la démocratie) dans lequel le but principal des citoyens est d'être libre de faire ce qu'ils veulent.

        Pour Thomas HOBBES (1588-1679), dans le Léviathan, il y a trois genres de République :
- la monarchie, lorsque le pouvoir est remis à un seul homme ;
- la démocratie, lorsqu'il est remis à une assemblée d'hommes où chaque citoyen a le droit de vote ;
-  l'aristocratie, lorsque dans cette assemblée, seule une partie des citoyens a le droit de vote.
     Mais Thomas HOBBES récuse les distinctions fondées sur des distinctions morales (le bien de la Cité ou le bien d'une classe sociale), car pour lui ce qui importe, c'est le fait que tous les citoyens bénéficient de la paix et de la défense. Tous souffrent de l'anarchie et de la violence. Les arguments traditionnels en faveur du régime mixte sont fondés sur une compréhension insuffisante de ce qu'est une vraie union. Dans sa philosophie politique, on ne se pose pas la question de l'oligarchie ou de la richesse ou de la pauvreté des gouvernants, on se préoccupe essentiellement de la réalisation de son obligation : la sécurité de tous.

      L'encyclopédie de DIDEROT et d'ALEMBERT (1751-1780) garde une image négative de l'oligarchie, si on en juge au contenu de l'entrée qui lui est consacrée : "C"est ainsi qu'on nomme la puissance usurpée d'un petit nombre de citoyens qui se sont emparés du pouvoir, qui suivant la constitution d'un État devait résider soit dans le peuple, soit dans un conseil ou sénat. Il est bien difficile qu'on peuple soit bien gouverné, lorsque son sort est entre les mains d'un petit nombre d'hommes, dont les intérêts diffèrent, et dont la puissance est fondée sur l'usurpation. Chez les Romains, le gouvernement a plusieurs fois dégénéré en oligarchie ; il était tel sous les décemvirs, lorsqu'ils parvinrent à se rendre les seuls maitres de la république. Cet odieux gouvernement se fit encore sentir d'une façon plus cruelle aux Romains sous les triumvirs, qui après avoir tyrannisé leurs concitoyens, avoir abattu leur ouvrage et éteint leur amour pour la liberté, préparent la voie au gouvernement despotique et arbitraire des empereurs."

     Edmund BURKE (1729-1797) estime que la démocratie ne peut pas être un régime possible. Le peuple ne peut pas gouverner. Il est l'élément passif par opposition aux éléments actifs qui sont les hommes dans l'État. Bien que le peuple puisse être conduit par une certaine espèce d'oligarchie vicieuse, il devrait être conduit pas une "vraie aristocratie naturelle", par des ministres qui "ne sont pas seulement nos gouvernants naturels, mais nos guides naturels".  En fait, par delà la constatation que le philosophe politique n'entre pas dans la problématique de la justice à l'antique, il pense que, fondamentalement, le gouvernement ne règne pas : il modifie, il réforme, il équilibre ou il adapte. Le gouvernement n'est pas nourri, comme le pensait ARISTOTE, par les prétentions à l'hégémonie avancées par les démocrates et les oligarques pour défendre (et exagérer) leur égalité ou leur inégalité avec les autres. Le peuple ne prétend pas régner de son propre chef ; c'est seulement lorsqu'il est enflammé par un petit nombre qu'il croit qu'il veut régner...

      James MILL (1773-1836) estime que le gouvernement est tristement nécessaire, mais qu'aucune forme de gouvernement n'est acceptable. Les formes traditionnelles de gouvernement ne conviennent pas. L'unique tâche du gouvernement est le minimum : "augmenter au maximum les plaisirs et diminuer au maximum les douleurs, que les hommes retirent de leurs relations naturelles". Le remède aux défaillances des formes de gouvernement à assurer cela, du fait que les aristocrates sont les premiers à adopter une attitude de prédateurs envers le peuple, du fait que les citoyens dans une démocratie ne peuvent pas se réunir tous pour gouverner, est de créer un corps représentatif qui puisse gouverner pour le peuple sous des contrôles tels qu'ils préviennent la corruption des représentants. Cette réflexion mène tout droit aux éléments qui peuvent précisément corrompre ces représentants, mais James MILL s'arrête à la constatation de la difficulté d'organiser pleinement et sereinement cette représentation.

     En fin de compte, la tradition de la philosophie politique ne renseigne que peu sur les ressorts du fonctionnement d'une oligarchie. Plus, elle s'éloigne au fur et à mesure qu'on se rapproche de notre époque des définitions antiques, pour devenir quelque chose qui agit d'en dehors du régime politique.
        Maurice DUVERGER, faisant le point sur la sociologie des régimes politiques estime que les études faites sur les partis ces dernières années conduisent à réviser la classification des régimes politiques.
"Si certaines recherches spécialisées donnent l'impression de piétiner (...) c'est sans doute à cause du retard de la sociologie des régimes politiques, qui prive d'un cadre général d'étude. Rien n'est sans doute plus urgent pour le développement de la science politique que la rénovation de la typologie traditionnelle des régimes politiques, que la définition plus précise des rapports entre les régimes politiques et les autres éléments de la réalité sociale (économiques, culturels, idéologiques, etc.).
   Les études réalisées montrent qu'il est illusoire de penser que dans la monarchie ou le despotisme (une étude fine du nazisme en tant que système politique le montre bien par ailleurs), il n'y a qu'un seul homme au pouvoir ; "une équipe et une administration sont à ses côtés, avec lesquelles ses rapports sont plus ou moins complexes". Et certainement, plus la société est complexe, plus le nombre d'hommes à gouverner est grand, cela est encore plus vrai. "L'idée que tout le monde puisse gouverner est d'autre part une absurdité, ou un tour de passe-passe (par la théorie de la représentation) : même dans la plus démocratique des démocraties, le peuple ne gouverne pas lui-même ; les gouvernants réels forment une catégorie de gens peu nombreux, distincts de la masse. Tout gouvernement est oligarchique."
   Ce qui peut paraitre une formule un peu rapide pour laisser de côté l'activité d'oligarchies financières ou économiques, sur ou à l'intérieur d'un gouvernement,  mais cette réflexion a le mérite de poser le problème de l'articulation véritable des pouvoirs politiques par rapport à des statuts juridiques déterminés.

Maurice DUVERGER, chapitre premier de Problèmes de sociologie politique, dans Traité de sociologie, coordination de Georges GURVITCH, PUF, collection Quadrige, 2007. Leo STRAUSS et Joseph CROPSEY, Histoire de la philosophie politique, PUF, collection Quadrige, 1994. Centre National de ressources Textuelles et Lexicales, site Internet www.cntrl.fr.  Encyclopédie de DIDEROT et d'ALEMBERT, 1751-1780, disponible sous forme de CD-Rom, site internet www.emme.com.

                                                                          PHILIUS

    Relu le 13 mars 2019
 
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18 mai 2009 1 18 /05 /mai /2009 12:45
           Ce qui désigne un usage du pouvoir absolu, une situation où le pouvoir est concentré entre les mains de celui qui l'exerce (Thierry MENISSIER) fait l'objet de bien d'autres approches. Associé traditionnellement à la monarchie, il constitue historiquement un mode d'exercice du pouvoir plus répandu et qui s'inscrit dans un conflit politique intense entre des tendance centripètes et des tendances centrifuges. A noter qu'il faut bien distinguer l'absolutisme du despotisme, qui concerne n'importe quel régime politique et qui tient souvent au charisme écrasant du Roi, de l'Empereur ou du Président, lequel impose ses vues propres, parfois au fi des interprétations usuelles de la Constitution. Autant le despotisme dépend de la personnalité du dirigeant, autant l'absolutisme est inhérent à une forme de gouvernement ou même à un type d'État.

         Ainsi, dans l'histoire européenne, la notion d'absolutisme est liée à l'émergence des monarchies françaises et espagnoles du XVIème au XVIIIème siècle. Le régime absolutiste du roi français Louis XIV est l'aboutissement de luttes contre les adversaires de l'État, les bénéficiaires du système féodal persistant. Bertrand de JOUVENEL, dans Du pouvoir, montre bien cette ascension depuis le Moyen-Age où le pouvoir royal doit combattre l'ordre social dont il émerge. Dans son combat contre les féodaux (au début, ses concurrents), il s'appuie sur la "phèbe", sur le petit peuple contre la classe aristocratique. Le pouvoir d'État devient absolu non seulement dans les institutions, mais aussi dans les mentalités. Au nom du Roi s'établit un seul pouvoir, qui monopolise la violence, un seul référent suprême dans toute la société. Ce caractère absolu du pouvoir se transfère ensuite dans la République ou dans l'Empire et souvent dans les Constitutions. Cela se révèle à la place qu'occupe le Président.
Mais, comme l'influence qu'exercent les oligarchies le montre, ce pouvoir dit absolu n'en a souvent que le nom et l'apparence. Cette apparence assure l'obéissance à ces oligarchies comme si c'était au Président que cette autorité est dévolue. Autant la théorisation de la monarchie absolue, et plus tard de l'État absolu va loin, autant les réalités sociales parfois s'en éloignent.
Cela est même vrai dans la société où l'État met son empreinte partout, la société française, centralisatrice et autoritaire par excellence. D'ailleurs, l'ensemble des théorisations des juristes concernent surtout la monarchie française.

       Dans l'histoire des idées, l'absolutisme a donc une origine bien précise. Bertrand BADIE le rappelle, le XVIème siècle européen et marque une double rupture :
- Une démultiplication des pratiques absolutistes et des discours qui les accompagnent pour les justifier. Et encore, dans ces justifications, on doit aux juristes davantage le mérite "d'avoir sensiblement fait progresser la philosophie de l'État et d'avoir contribué à l'ériger en personne morale" plutôt que "d'avoir théorisé un pouvoir monarchique dépourvu de toute limite".
- Le grand mouvement lié à la Réforme remet en cause "l'image de la raison pour accéder à la connaissance du juste, et donc le droit naturel et la dualité des légitimités, temporelle et spirituelle". En contrepartie, il n'est de justice ou d'ordre légitime que dans la Révélation divine.
       Si on suit Henri MOREL, on mesure un grand chemin parcouru du début à la fin du XVIème siècle : "partant d'affirmations sans nuances qui tentent d'expliquer la puissance royale établie à la fin du Moyen-Age sur les ruines de la féodalité, les circonstances politiques d'une part, la construction de l'État de l'autre, amènent les juristes à échafauder une doctrine solidement charpentée en droit au point d'éliminer toute autre théorie contraire. La place est libre pour l'établissement au XVIIème siècle de l'absolutisme classique."

        Il y a plusieurs théoriciens de cet absolutisme, qui en propose des variantes bien différentes, et qui tracent des voies parfois opposées pour l'avenir, dans le cadre bien entendu de luttes souvent sanglantes.

      Jacques Bénigne BOSSUET (1627-1704) développe dans sa Politique tirée de paroles de l'Écriture sainte (1709) et ses Sermons une théologique politique de l'absolutisme fondée sur une lecture particulière de la doctrine chrétienne. Il faut partie d'une longue lignée de théologiens, mais pousse à son terme la thèse du fondement divin du pouvoir politique. Henri MOREL résume sa doctrine en quatre propositions :
- L'absolutisme a pour fondement les notions de souveraineté et d'autorité. Ici, on fait référence à l'oeuvre de Jean BODIN, dont nous aurons l'occasion de discuter pour ce qui est de la souveraineté (unicité du pouvoir, droits régaliens, suprême et permanente puissance), et aux motifs psychologiques et sociaux que le Roi Soleil Louis XIV tente d'imposer à ses sujets, notamment et d'abord aux différentes noblesses.
- L'absolutisme est légitimée par le droit divin (transmission par l'hérédité et devoir religieux d'obéir au Roi, sainteté du roi et des rois dont les reliques et gestes peuvent être miraculeux).
- L'absolutisme a pour fin le bien commun du royaume et pour moyen la raison d'État (tradition de bienfaiteur des gens du royaume, le Roi seul interprète du bien commun, qui passe de plus en plus comme un service dû à l'État).
- L'absolutisme est un pouvoir limité. Car le pouvoir absolu n'est pas un pouvoir arbitraire, "selon le bon plaisir", c'est un pouvoir confié par Dieu et le Roi doit en rendre des comptes. Jean BODIN fait du respect de la propriété des biens des sujets et de la liberté naturelle la contrepartie de l'obéissance qui lui est due.

          A la suite de Nicolas MACHIAVEL, et même sans doute avant lui, se propage dans les cours princières un machiavélisme théorisé par Giovanni BOTERO (1544-1617), dans son traité De la raison d'État (1589). Semblant se distinguer de l'amoralisme de l'oeuvre du florentin Le Prince, Giovanni BOTERO propose de radicaliser ses vues, puisque loin de distinguer comme lui le prince non républicain et de l'autre le chef républicain et le législateur, comme celui qui se donne les moyens de la dominance et ceux qui désirent le bien public, il ne connaît qu'un seul prince, celui qui se donne les moyens de la domination, et il nomme raison d'État la connaissance de ces moyens. (Stéphane BONNET). L'intention de l'écrivain politique italien est de montrer comment une raison d'État peut servir la loi de Dieu, mais n'en fait pas une nécessité (un prince non chrétien peut se retrouver dans ce qu'il propose). Il développe toute une théorie politique, où le prince doit lutter entre les préoccupations des riches, des pauvres et d'une classe intermédiaire dont il doit favoriser l'émergence, car c'est d'elle que le prince peut tirer une grande partie de sa force.
Gabriel NAUDE (1600-1653) s'appuie sur ces vues pour mettre en oeuvre une représentation du pouvoir fondé sur la puissance et la science civile. Contre l'Église et la fronde des nobles, il justifie tous les moyens de la ruse et du mensonge, de la manipulation de l'avidité des riches et des peurs des pauvres. Dans ses Considérations politiques sur les coups d'État (1639), le secrétaire du cardinal romain et conseiller du cardinal Mazarin veut assurer la pérennité de l'État. Notons par ailleurs que Gabriel NADAU initie l'idée d'une bibliothèque universelle au service du Roi, soucieux de préserver la mémoire des sciences physiques, morales et politiques.

         Thomas HOBBES (1588-1679,) considéré généralement comme un parangon de l'absolutisme, met en balance dans son Léviathan (1651) la légitimité de l'absolutisme de l'État et la sécurité des sujets, dans une sorte de contrat ou de pacte d'association. Mais les conséquences de ses idées sont clairement absolutistes, car tout le pouvoir est concentré, personnalisé, sans aucun contrôle. La postérité de son oeuvre va autant vers un individualisme qui ouvre sur le libéralisme de John LOCKE ou la démocratie de SPINOZA (Henri MOREL), que vers l'affermissement de la monarchie absolue (Thierry MENISSIER). Souvent le destin des oeuvres politiques se retourne contre les intentions de leurs auteurs.

       Frédéric II de Prusse (1712-1786), roi de Prusse à partir de 1772, dans son ouvrage L'antimachiavel publié par VOLTAIRE, prône le "despotisme éclairé". Cette notion représente une version rationalisée de l'absolutisme, inspirée par les idées des philosophes des Lumières qui se dit opposé à l'usage personnel du pouvoir (pour le bien du Prince). Mais souvent, les actions du roi, favorables par ailleurs à la liberté de pensée et de religion, déçoit les intellectuels de l'Encyclopédie, qui perçoivent bien parfois un peu tard, le machiavélisme du constructeur de la puissance prussienne, qui va jusqu'à la manipulation d'une élite progressiste.

       L'absolutisme monarchique se transforme en absolutisme étatique. Il s'opère un déplacement dans les bénéficiaires et dans les objectifs d'une forme de pouvoir politique : détachée des préoccupations morales tirées de l'enseignement des Églises, et même globalement du christianisme, elle devient une pratique théorisée et justifiée de la puissance publique, qui partage avec les anciens monarques le même désir de stabilité et de monopole de la violence. On n'en retient souvent que la théorie, et parfois par la suite dans l'histoire, elle est utilisée à des fins polémiques pour la combattre, en oubliant souvent que même les formes les moins centralisées et les moins étendues du pouvoir d'État en découlent.
    
Thierry MENISSIER, Eléments d'une philosophie politique, Ellipses, 2005. Henri MOREL, article Absolutisme du Dictionnaire de philosophie politique, PUF, 1996. Fernand BADIE, article sur La pensée politique vers la fin du XVIème siècle, dans Nouvelles histoire des idées politiques, Hachette, 1987. Bertrand de JOUVENEL, Du pouvoir, Hachette, 1972. Stéphane BONNET, Botero machiavélien ou l'invention de la raison d'Etat, PUF, Les études philosophiques, 2003 n°66, disponible sur Internet sur le site du CAIRN (www.cairn.info).

                                                                               PHILIUS
 
Relu le 15 mars 2019

      
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15 mai 2009 5 15 /05 /mai /2009 13:32
             L'auteur américain d'une monumentale étude sur la théorie de la Révolution de Karl MARX (malheureusement encore non traduite en français), Hal DRAPER (1914-1990), militant socialiste révolutionnaire et un des inspirateurs du Free Speach Movement de Berkeley, nous donne là un écrit relativement court, mais intéressant sur le socialisme, précisément sur deux conceptions du socialisme. Ceux qui ont connu l'époque des débats sur le socialisme autogestionnaire en France reconnaîtront là nombre de thèmes.
           Les deux âmes du socialisme, publié en 1966, pour reprendre les termes de Murray SMITH, est intéressant aussi bien par son contenu (même s'il est jugé lacunaire et incomplet, voire déséquilibré par les commentateurs qui s'expriment dans le livre en complément de ce texte) "qu'en raison de l'époque à laquelle il a été écrit. Que l'on s'accorde ou non aujourd'hui avec ce que dit DRAPER, le projet d'un socialisme par en bas séduit énormément de gens. Il faut y avoir une conséquence de la faillite du socialisme par en haut, dans ses variantes social-démocrate et stalinienne. L'expérience du 20ème siècle témoigne de l'impossibilité de réformer le capitalisme, graduellement, de l'intérieur. DRAPER était d'ailleurs loin d'être le seul à comprendre ce fait. Le 20ème siècle a également démenti l'idée que l'étatisation de l'économie suffisait à elle seule à l'émergence du socialisme ou d'un État ouvrier, argument que DRAPER fut l'un des premiers à défendre, et qui est aujourd'hui largement répandu."
      Écrivant dans son introduction que "la crise actuelle du socialisme est une crise de sens du socialisme", Hal DRAPER se livre à une description historique, à partir des ancêtres socialistes jusqu'aux courants, aux six courants du socialisme par en haut qu'il dénonce comme ne croyant pas à l'auto-émancipation des travailleurs. Le paradoxe est que tout en défendant l'idée de cette auto-émancipation, l'auteur oublie beaucoup de courants et de combats qui vont dans son sens, pour s'attacher à faire comprendre comment les partisans du socialisme d'en haut ont pu utiliser l'adhésion des masses et le fait majeur de la bureaucratisation de la société, d'où est issu selon lui toute une oligarchie qui se dit socialiste. Il s'agit d'une critique non seulement de ce que l'on a appelé "le socialisme réellement existant" à l'Est, mais aussi des pratiques et des théories en cours dans les sociétés d'Europe de l'Ouest et bien entendu aux Etats-Unis même.
   C'est cette critique qui ouvre "le débat nécessaire" où s'expriment différents auteurs et acteurs du socialisme : Murray SMITH qui nous fait découvrir cette figure du socialisme américain, Alain BIRH qui détaille les failles de l'écrit d'Hal DRAPER, Michael ALBERT dans une critique d'un certain économisme de l'ensemble du marxisme et qui pense qu'il faut le dépasser (via l'activité de multiples acteurs dans les mouvements populaires) dans sa vision de la coordination des activités politiques ou économiques (planification participative), Diane LAMOUREUX, qui met l'accent sur les leçons que le féminisme peut donner au socialisme et Catherine SAMARY qui réaffirme la nécessité du socialisme et de la recherche d'une voie que les luttes collectives pourraient ouvrir dans la construction d'une société dont le modèle n'existe pas (mise en avant des contre pouvoirs plutôt qu'établissement d'un nouveau système)... Le débat est en effet très ouvert après ces contributions...
     L'introduction générale de Jean BATOU permet d'entrer facilement dans ces débats-là. Découvrir Hal DRAPER, c'est aussi découvrir toutes les filiations utopistes, messianiques, anarchistes et libertaires de l'activité du socialisme américain, en plein dans les discussions qui ont fait rage aussi aux Etats-Unis sur le pouvoir révolutionnaire, la dictature du prolétariat et la bureaucratie.
 
    L'éditeur effectue une présentation qui restitue le contexte de telles réflexions : "En 1966, lorsque paraît ce livre, le monde est divisé en deux blocs, l'un capitaliste, l'autre du "socialisme" réellement inexistant. Mais, 1968 n'est pas loin. Le mouvement étudiant américain vient de connaitre sa première épreuve de force d'envergure, à Berkeley, en 1964, avec le Free Speech Movement. La première Conférence de solidarité des peuples d'Afrique, d'Asie et d'Amérique Latine, la Tricontinentale, se tient à La Havane en décembre 1966. En même temps, le combat des Noirs états-uniens s'est radicalisé : les ghettos se soulèvent. Enfin, le nouveau mouvement des femmes pointe le nez, pleinement en phase avec cette nouvelle radicalité. Le socialisme fait à nouveau l'objet de discussions passionnées, interpellé par les luttes de libération du tiers-monde qui s'en revendiquent explicitement. Pour Hal Draper, le moment est venu de faire connaitre largement sa conception du socialisme. Pour cela, il propose une généalogie du socialisme moderne à partir de deux filiations opposées : le socialisme par en haut et le socialisme par en bas. Il se situe sans ambiguïté dans la seconde tradition. L'essai de Draper vise en particulier à mettre en valeur l'héritage auto-émancipateur du socialisme, qu'il oppose à ses traditions autoritaires. Ce livre, inédit en français, intéressera celles et ceux pour qui le socialisme représente encore un espoir au 21e siècle, mais qui ressentent le besoin de débattre les échecs et les reniements qui jalonnent son histoire." 

 

 
    Hal DRAPER (1914-1990), militant et auteur qui joue un rôle important dans les années 1960 à l'Université de Berkeley, en Californie, est auteur de nombreuses contributions sur le socialisme. Citons la direction d'une oeuvre en trois volumes, Marx-Engels Cyclopedia, ouvrage de référence qui détaille au jour le jour les activités et les écrits des deux fondateurs du marxisme, et les cinq volumes de Karl Marx, théorie de la révolution (Monthly Review Press, 1977-1990). 


Hal DRAPER, Les deux âmes du socialisme, Édition présentée par Jean BATOU, Editions Syllepse, 2008, 201 pages. Le texte de Hal DRAPER fait environ une centaine de pages. Il est largement commenté par Michael ALBERT, Alain BIHR, Diane LAMOUREUX, Catherine SAMARY et Murray SMITH, dans la dernière partie de l'ouvrage (Un débat nécessaire).
 
Complété le 16 Août 2012. Relu le 16 mars 2019.
 
 
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14 mai 2009 4 14 /05 /mai /2009 15:03
      Avant d'entrer dans les débats autour de la notion de Dictature du prolétariat, levons une équivoque. On ne peut pas tout simplement déduire de la catégorie Dictature de la philosophique des Lumières par exemple (qui veut dire gouvernement d'un seul selon ses propres volontés), celle de Dictature du prolétariat qui appartient en propre au vocabulaire marxiste. L'exercice d'une dictature par une foule d'individus très nombreux, prolétaires puisqu'il s'agit d'eux, pourrait difficilement, à moins d'imaginer un cerveau collectif, s'effectuer à l'image d'une dictature d'une personne...

     Le découpage d'Etienne BALIBAR en quatre périodes, découpage contesté par de nombreux auteurs, distingue des conceptions de la Dictature du prolétariat :
1, qui serait celle de Karl MARX, celle de la stratégie révolutionnaire ;
2, celle d'une relation entre État et non-État (MARX, ENGELS) ;
3, celle d'une période de transition de LÉNINE et de MAO ;
4, de Parti-État (STALINE, GRAMSCI).
Sans se fixer sur les noms cités (il y a d'autres auteurs importants qui se sont exprimés sur la question...), on peut suivre cette indication pour simplement éclairer les débats qui ont eu historiquement lieu et qui donnent à la Dictature du prolétariat des définitions bien différentes.

      Le premier sens appartient à la brève période qui s'étend des révolutions de 1848-1849 à la dissolution de la Ligue communiste en 1852. Pour Karl MARX, dans une situation de crise de la société bourgeoise, où les conditions de la révolution prolétarienne ne sont pas les mêmes partout, et où la dialectique de la révolution et de la contre-révolution interdit pratiquement aussi bien les évolutions pacifiques que les arrêts dans une étape intermédiaire, la Dictature du Prolétariat est "l'ensemble des moyens politiques transitoires que le prolétariat doit mettre en oeuvre pour l'emporter dans la crise révolutionnaire, et ainsi la résoudre." Cette dictature, à laquelle mène la lutte des classes, "ne constitue que la transition à l'abolition de toute les classes et à une société sans classes." La brochure sur La lutte des classes en France date de 1850 est c'est le seul texte dans lequel l'expression Dictature du prolétariat est utilisé systématiquement et à plusieurs reprises.

    Après 1852, comme la révolution se révèle impossible, l'expression Dictature du prolétariat disparaît des textes et ce pour 20 ans, avant de resurgir en 1871-1872, juste après la Commune de Paris. La dictature du prolétariat n'est alors plus un modèle de stratégie révolutionnaire, mais une forme politique originale. Dans la Critique du Programme de Gotha (1875), Karl MARX et Friedrich ENGELS, se référent aux mesures prises pendant la Commune en articulant quatre aspects : le peuple en armes, ou l'armée populaire, un corps exécutif et législatif à la fois représentatif d'une démocratie directe, qui suppose l'existence d'organisations de masses de la classe ouvrière, le démantèlement de la machine d'État répressive (police et justice), et forme d'organisation de la production nationale (planification et centralisation). C'est essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière.

   Pendant la première révolution russe de 1905, LÉNINE (1870-1924) écarte l'idée de la Dictature du prolétariat, dans la nécessité de faire deux révolutions à la fois (bourgeoise et ouvrière), avec un système d'alliance compliqué. Dans la période qui va jusqu'à la révolution de 1917, par contre, déjà TROTSKI (1879-1940) réfléchit à la révolution permanente, qui est aussi le titre d'un livre qu'il ne rédige qu'en 1928-1931. LÉNINE reprend cette expression en lui donnant le sens d'une période historique de transition entre capitalisme et communisme. En 1920, il écrit : "La dictature du prolétariat est une lutte opiniâtre, sanglante et non sanglante, violente et pacifique, militaire et économique, pédagogique et administrative, contre les forces et les traditions de la vieille société. La force de l'habitude, chez des millions et les dizaines de millions d'hommes est la force la plus terrible." (La maladie infantile du communisme). Innovation par rapport à Karl MARX, la Dictature du prolétariat est une nouvelle période de lutte des classes.

    STALINE, qui s'engage en pratique dans la formation d'un État, conçoit la Dictature du prolétariat, contre les autres tendances de son Parti, comme un "système social et institutionnel où le Parti est la clé de voûte du pouvoir politique". Elle intègre, cette dictature, "toute les formes d'organisation de classe du prolétariat", syndicat compris, organe de défense des travailleurs et d'organisation de la production. La théorie de la Dictature du prolétariat fusionne avec le concept de l'unité du parti, et cette théorie est reprise dans toute l'Europe de l'Est après la Seconde Guerre Mondiale. Cette conception s'exprime dans d'innombrables textes où se mêlent polémiques et théorisations produits par STALINE (1878-1953) lui-même et l'appareil soviétique, sur quantité de sujets (organisation de la production, éducation, armée..).
  En Chine Populaire, pendant le "règne" de MAO TSE TOUNG (1893-1976), la révolution culturelle dans les années 1960, signifie que la lutte des classes se mène également à l'intérieur du Parti et sans doute, la notion de Dictature du prolétariat atteint ses limites.

    GRAMSCI (1891-1937), dans ses réflexions sur la société civile et la société politique pose le problème de la Dictature du prolétariat dans des termes tout-à-fait différents. Elle ne peut être la simple substitution d'une classe à une autre (ou des représentants d'une classe à ceux d'une autre) dans une fonction de domination en elle-même inchangée. La construction d'un parti prolétarien est un long processus, qui, avant et après la prise du pouvoir, unifie le prolétariat  et les masses sous une même "conception du monde", investie dans la pratique quotidienne et opposée à celle des classes exploiteuses. Il critique le stalinisme qui absorbe le parti dans des tâches étatiques, lequel devient un organe de dictature-coercition au détriment de son rôle de dictature-hégémonie.

   Pour Henri LEFEBVRE (1901-1991), la Dictature du prolétariat doit être l'épanouissement de la démocratie. "S'il y a dictature, c'est la dictature de la science économique et sociologique, substituée comme régulateur de l'ensemble social aux moyens aveuglément surgis des initiatives privées, sans contrôle et sans loi, qui caractérisent l'instable équilibre capitaliste." Cet auteur insiste beaucoup sur la différence entre socialisme et communisme, ce dernier étant une situation politique sans État. Par là, il critique la notion d'État communiste, désignant souvent les réalisations à l'Est, avant la chute des régimes pseudo-socialistes. Tout réside en fait dans l'objectif qui se trouve derrière la notion de communisme.

    Pour terminer provisoirement cet article de définition de la Dictature du prolétariat, mentionnons les travaux  d'Antoine ARTOUS, qui rappelle la liaison entre cette notion et celle de dépérissement de l'État. Dans un long texte rappelant les évolutions de la notion de Dictature du prolétariat, à travers les écrits de GRAMSCI et de Rosa LUXEMBOURG (1871-1919) et surtout de TROTSKI par exemple, qui a souvent servi d'occultation idéologique à une situation où précisément le pouvoir était confisqué au prolétariat en son nom (de la même manière que fut confisqué le pouvoir politique aux Soviets ouvriers des usines en même temps que l'on plaçait sur le fronton de tous les bâtiments publics le nom glorieux d'Union Soviétique), il propose de revenir au mouvement révolutionnaire lui-même d'où doit sortir un pouvoir du prolétariat. Comme pour d'autres auteurs, dont Raymond ARON, qui appartient bien entendu à une autre famille politique, l'analyse de la bureaucratie (telle qu'elle a existé et existe dans les pays qui se disent socialistes) fournit des éléments importants pour comprendre comment un pouvoir qui se dit Dictature du Prolétariat devient Dictature tout court.

     Historiquement, la conception d'une Dictature du peuple provient en partie de la Révolution Française, notamment avec les idées et l'action de François Noël (Gracchus) BABEUF (1760-1797). Plusieurs écrits, notamment Le manifeste des phébéiens (1795), prônent à la fois la communauté des biens et un gouvernement (l'administration commune) dirigeant l'économie. Filipo Michele BUONARROTI (1761-1837), son disciple italien, vise l'insurrection et la dictature d'une minorité révolutionnaire, le temps nécessaire à la transformation institutionnelle et sociale de la société.
Cette conception, relatée dans L'histoire de la Conspiration pour l'Égalité dite de Babeuf (1828), influence ensuite Louis Auguste BLANQUI (1805-1881), révolutionnaire républicain socialiste français. Dans La critique sociale (1886), comme dans les écrit publiés de son vivant, il décrit une évolution sociale et la nécessité d'une révolution. Cette révolution ne peut être que le fait d'un petit nombre de personne (il ne croit pas au génie messianique de la classe ouvrière, comme le faisait Karl MARX), établissant par la force une dictature temporaire.

Étienne BALIBAR, article Dictature du prolétariat dans Dictionnaire Critique du Marxisme, PUF collection Quadrige, 1982. Henri LEFEBVRE, Le marxisme, PUF, collection Que sais-je?, 1974. Antoine ARTOUS, Marx, l'État et la politique, Éditions Syllepse, 1999.

                                                                 PHILIUS
 
Relu et (un peu) corrigé le 16 mars 2019
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