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13 mai 2009 3 13 /05 /mai /2009 12:52
         Tout d'abord, il faut se garder d'une tendance à considérer qu'une fois l'équilibre des pouvoirs politiques - entre les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire par exemple - dans une société est raisonnablement établi (notamment quant à la séparation des pouvoirs), la démocratie (dont se targue la plupart des Etats aujourd'hui) en soit garantie pour autant. Dans les sociétés - surtout les sociétés complexes - d'autres pouvoirs, économiques, idéologiques... agissent pour renforcer ou perturber les résultats de cet équilibre des pouvoirs. Dans les analyses "courantes", en matière institutionnelle, on a un peu trop tendance à confondre démocratie formelle et démocratie réelle.

      La démocratie est une forme constitutionnelle bien précise (la seule dans laquelle d'ailleurs la question de l'équilibre des pouvoirs a un sens) qui correspond à un idéal politique, un état d'esprit : celui où l'égalité permet la liberté du plus grand nombre mais également celui qui garanti la justice pour tous (Thierry MENISSIER). Raymond ARON, dans son livre Démocratie et totalitarisme, précise que les régimes démocratiques sont des régimes "dans lesquels existe une organisation constitutionnelle de la concurrence pacifique pour l'exercice du pouvoir". On pourrait ajouter qu'il faut que cette compétition soit accessible à tous, ce qui n'était pas le cas dans la Grèce antique (exclusion des femmes, des enfants et des esclaves) et ce qui n'est pas toujours le cas même dans les pays dits développés.

    Dans l'introduction à une édition de l'Esprit des lois de MONTESQUIEU, J.P. MAYER cite quatre livres de la science politique qui ont changé radicalement la conception du monde politique, autrefois axée autour de la légitimité ou des capacités du Prince : La République de Jean BODIN (1529-1596), l'Esprit des Lois de MONTESQUIEU (1689-1755), le Contrat social de Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778) et De la démocratie en Amérique de TOCQUEVILLE (1805-1859). On peut y ajouter pour notre part les contributions de Raymond ARON (1905-1983) et de Jurgens HABERMAS (né en 1929). Pour rester dans le cadre de ce modeste article, limitons-nous à quatre auteurs pour l'instant : MONTESQUIEU, TOCQUEVILLE, ARON et HABERMAS.

      L'auteur de l'Esprit des Lois distingue 3 régimes qui reposent chacun sur un principe bien délimité : celle du gouvernement monarchique est le fait que le prince ait la souveraine puissance, mais qu'il l'exerce selon des lois établies ; celle du gouvernement despotique, qu'un seul gouverne selon ses volontés et ses caprices ; et celle du gouvernement républicain est que le peuple en corps ou certaines familles aient cette souveraine puissance. Sur le principe de la démocratie, MONTESQUIEU explique qu'"il ne faut pas beaucoup de probité pour qu'un gouvernement monarchique ou un gouvernement despotique se maintienne ou se soutienne. La force des lois dans l'un, le bras du prince toujours levé dans l'autre, règlent ou contiennent tout. Mais, dans un état populaire, il faut un ressort de plus, qui est la vertu."
"Les politiques grecs, qui vivaient dans le gouvernement populaire, ne reconnaissaient d'autres force qui pût les soutenir que celle de la vertu. Ceux d'aujourd'hui ne nous parlent que de manufactures, de commerce, de finances, de richesses et de luxe même. Lorsque cette vertu cesse, l'ambition entre dans les coeurs qui peuvent la recevoir, et l'avarice dans tous. Les désirs changent d'objets : ce qu'on aimait, on ne l'aime plus ; on était libre avec les lois, on veut être libre contre elles ; chaque citoyen est comme un esclave échappé de la maison de son maître ; ce qui était maxime, on l'appelle rigueur ; ce qui était règle, on l'appelle gêne ; ce qui était attention, on l'appelle crainte. C'est la frugalité qui y est l'avarice, et non pas le désir d'avoir. Autrefois le bien des particuliers faisait le trésor public ; mais pour lors le trésor public devient le patrimoine des particuliers. La république est une dépouille ; et sa force n'est plus que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous." C'est encore a contrario que MONTESQUIEU discute de la démocratie plus loin, lorsqu'il écrit sur la corruption des principes des trois gouvernements. "Le principe de la démocratie se corrompt, non seulement lorsqu'on perd l'esprit d'égalité, mais encore quand on prend l'esprit d'égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu'il choisit pour lui commander (...)".
  MONTESQUIEU s'efforce d'avoir une approche sociologique avant la lettre et n'exprime pas sa préférence pour tel ou tel régime. Ce qu'il veut établir, c'est le "rapport que les lois doivent avoir avec la Constitution de chaque gouvernement, les moeurs, le climat, la religion, le commerce, etc."
  Au succès immédiat lors de sa parution en 1748 après une rédaction étalée sur 20 ans, succède une notoriété et une influence persistantes : presque tous les écrivains politiques, y compris Karl MARX s'en inspirent, ne serait-ce que parce qu'il apporte les aliments nécessaires à la définition de chaque type de gouvernement.

        Alexis de TOCQUEVILLE publie en 1835 et en 1840 successivement les deux volumes de De la démocratie en Amérique. Considéré comme un bréviaire de la démocratie par certains, cette oeuvre dégage les traits du nouveau régime qu'il découvre lors de ses voyages dans le Nouveau Monde, qui est aussi le prétexte de développer des observations faites bien auparavant. La question centrale de ses études "n'est pas celle des rapports entre la noblesse et la monarchie (question qui polarise des esprits de l'élite intellectuelle encore à cette époque) : elle est celle de la compatibilité entre noblesse et démocratie. Des trois éléments disparates dont son milieu fabriquait le malheur de l'histoire, monarchie, noblesse, esprit du temps, TOCQUEVILLE a fait un système tout simple à deux dimensions. il conserve le pôle de la noblesse, point de départ obligé, expérience sociale première, enracinement vital de sa théorie : type de gouvernement, ou de société, ou de culture, l'"aristocratie" sera les devoir-être de la noblesse. A l'autre bout, cet héritier d'un principe vaincu fait figurer le principe vainqueur : le démocratie, qui est inséparablement gouvernement du peuple, société égalitaire, et, pour reprendre le vocabulaire paternel, "esprit du temps". (François FURET).
    On peut lire au Chapitre V du premier volume intitulé "Du gouvernement de la démocratie en Amérique" : "En Amérique, la démocratie est donc livrée à ses propres pentes. Ses allures sont naturelles et tous les mouvements sont libres. C'est là qu'il faut la juger. Et, pour qui cette étude serait-elle intéressante et profitable, si ce n'était pour nous, qu'un mouvement irrésistible, entraine chaque jour, et qui marchons en aveugle, peut-être vers le despotisme, peut-être vers la république, mais à coup sûr vers un état social démocratique?". La lecture des premières têtes des paragraphes de ce chapitre montre son intention d'enquête approfondie :
- Du vote universel ;
- Des choix du peuple et des instincts de la démocratie américaine dans ses choix - Aux Etats-Unis, les hommes les plus remarquables sont rarement appelés à la direction des affaires publiques - Causes de ce phénomène - L'envie qui anime les classes inférieures de la France contre les supérieures n'est pas un sentiment français, mais démocratique - Pourquoi, en Amérique, les hommes distingués s'écartent souvent d'eux-mêmes de la carrière politique ;
- Des causes qui peuvent corriger en partie ces instincts de la démocratie - Effets contraires sur les peuples comme sur les hommes par les grands périls - pourquoi l'Amérique a vu tant d'hommes remarquables à la tête de ses affaires il y a cinquante ans (...) ;
 - Influence qu'à exercée la démocratie américaine sur les lois électorales. La rareté des élections expose l'Etat à de grandes crises - Leur fréquence l'entretien dans une agitation fébrile - Les Américains ont choisi le second de ces deux maux (...) ;
- Des fonctionnaires publics sous l'empire de la démocratie américaine - Simplicité des fonctionnaires américains - Tous les fonctionnaires sont payé (...) ;
- De l'arbitraire des magistrats sous l'empire de la démocratie américaine - pourquoi l'arbitraire des magistrats est plus grand sous les monarchies absolues et dans les républiques démocratiques que dans les monarchies tempérées (...).
        Dans la deuxième partie du second volume, l'auteur détaille "l'influence de la démocratie sur le sentiment des Américains et un des éléments qu'il y trouve est le développement de l'individualisme ainsi que les moyens qu'ils déploient pour le contrecarrer : par des institutions libres.
    Les commentateurs d'aujourd'hui n'analysent que peu le chapitre VI qui porte sur l'espèce de despotisme que les nations démocratiques ont à craindre : "Nos contemporains sont incessamment travaillés par deux passions ennemies : ils sentent le besoin d'être conduits et l'envie de rester libres. Ne pouvant détruire ni l'un ni l'autre de ces instincts contraires, ils s'efforcent de les satisfaire tous les deux. Ils imaginent un pouvoir unique, tutélaire, tout-puissant, mais élu par les citoyens. Ils combinent la centralisation et la souveraineté du peuple. Cela leur donne quelque relâche. Ils se consolent d'être en tutelle, en songeant qu'ils ont eux-mêmes choisi leurs tuteurs. Chaque individu souffre qu'on l'attache, parce qu'il voit que ce n'est pas un homme ni une classe, mais le peuple lui-même, qui tient le bout de la chaîne."
    L'admiration des Européens pour la stabilité politique des Etats-Unis, sur le consensus politique qui semble y régner, est bien décrite par Claire LE STRAT et Willy PELLETIER. Une véritable canonisation libérale de TOCQUEVILLE permet de passer sous silence d'autres éléments que politiques qui fondent réellement une société juste (relative égalité économique, participation effective des citoyens aux institutions...).

       Raymond ARON rédige souvent tout au long de sa vie de professeur de sociologie des ouvrages de combat contre certains aspects du marxisme, comme Essais sur les libertés (1965), mais c'est surtout ses analyses sur les régimes constitutionnels pluralistes qui marquent les esprits. Ainsi dans son livre Démocratie et Totalitarisme (1965) : "De manière générale, la description des régimes pluralistes-constitutionnels comporte quatre aspects principaux :
- On doit considérer le système politique en tant que système social particulier, depuis l'élection jusqu'aux décisions prises par le gouvernement, en passant par la structure des partis, le fonctionnement des assemblées et le choix des ministres ;
- On met en relation le système politique avec ce qu'on pourrait appeler l'infrastructure sociale. L'exercice du pouvoir ou la prise des décisions dépendent des groupes sociaux, de leurs intérêts, de leurs rivalités, de leurs ambitions, de leur accord possible et de leur compétition permanente ;
- Il convient d'analyser l'administration ou la bureaucratie, celle-ci étant à la fois l'agent d'exécution des décisions prises par les gouvernants, le conseiller technique des gouvernants et une instance indispensable au fonctionnement des activités privées ;
- Il faut enfin étudier ce que j'appellerai (...) l'environnement historique du système politique. En effet, chaque système politique est influencé, sinon déterminé, par un conglomérat de traditions, de valeurs, de manières de penser et d'agir, caractéristiques de chaque pays."
     Il examine le système politique en tant que tel, sans jamais oublier ces quatre éléments, oubli que font certains politologues aujourd'hui. A ce propos, il passe en revue les principales variables des systèmes politiques : "on fait couramment la distinction entre constitutions de type présidentiel et constitutions de type parlementaire. On trouve ces deux types, presque à l'état pur, d'une part aux Etats-Unis, d'autre part en Grande-Bretagne.
Le système américain se définit par l'élection séparée du pouvoir exécutif, incarné dans le président des Etats-Unis, et du pouvoir législatif, représenté par deux assemblées, la Chambre des représentants et le Sénat. (...). En Grande-Bretagne, le gouvernement (...) est le représentant de la majorité de la Chambre des Communes." Aux Etats-Unis, un système complexe régit la séparation des pouvoirs, chacun, le Congrès comme le Président, ayant des pouvoirs qui contrebalancent ceux des autres, dans une subtile organisation dans le temps des débats, mais selon le type de décisions à prendre ; il existe toutefois une prédominance présidentielle ou une prédominance législative. En Grande-Bretagne, un bon Gouvernement est obligé d'établir des relations de coopération étroite avec le Parlement. Le régime français, caractérisé par une instabilité constitutionnelle importante, est de type plutôt présidentiel, avec un Parlement qui n'a pratiquement jamais le dernier mot. Et Raymond ARON explique cette instabilité par la deuxième variable du système politique, les partis, qui tendent à reporter sur l'ensemble de la société leur compétition et leurs points de vue parfois radicalement différents de l'intérêt collectif. N'oublions pas qu'à l'époque le Parti Communiste possède un poids considérable.

         Jurgens HABERMAS, en héritier de l'Ecole de Francfort, se livre dans Droit et démocratie, Entre faits et normes, à une critique de l'Etat totalitaire, mais aussi creuse la notion de légitimité en incluant fortement dans la problématique de la démocratie la composante de la lutte des classes. Sur la base de cette critique, il théorise les conditions de la vie démocratique, par le rôle fondamental de la discussion publique des citoyens. Il insiste sur le fait que l'opposition au système du "mouvement ouvrier" a été en partie désamorcée par une concurrence réglée entre partis politiques.
Notamment, écrit-il dans Après Marx, par :
- l'institutionnalisation des rôles de l'opposition ;
- la formalisation du processus de légitimation sur le long terme ;
- l'institutionnalisation d'un cycle d'alternances ;
- la participation de tous les citoyens au processus de légitimation.
  Or, l'Etat "ne peut garantir ce renfort de légitimation que s'il réussit dans les tâches dont il a choisi de faire son programme - et ses succès ou ses échecs sont très aisément vérifiables". Les médiocres performances de l'Etat sur la protection sociale et sur le développement économique, comme les défaillances constatées dans les domaines régaliens de la justice et de la sécurité, mettent en cause jusqu'à la démocratie elle-même. Dans un environnement économique mondialisé, dans un espace de circulation libre des biens et des personnes, l'Etat perd ses principaux vecteurs d'action économique et sociale. Jurgens HABERMAS estime que si l'on veut que la légitimité du régime démocratique perdure, il faut étendre les mécanismes de la démocratie au-delà des frontières de chaque Etat-nation.
  Puisque que les Etats sont dépassés, les pouvoirs politiques formalisés à l'intérieur de chaque Etat, aussi équilibrés soient-ils de manière interne, ne suffisent plus pour que les principes démocratiques continuent de s'exercer.

        Dans l'équilibre des pouvoirs dans une société complexe, à la population importante et sur des territoires qui peuvent paraître démesurés, avec les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire (qui doivent en plus être pensés au pluriel vu la multiplication des échelles de compétences) entre en jeu un quatrième pouvoir, celui de la presse.
Non parce qu'en soit, il constitue un élément dans une Constitution, mais parce qu'il possède entre ses mains le pouvoir de permettre aux trois premiers de fonctionner démocratiquement. Sans transparence, sans informations réelles qui permettent de rendre effectif l'exercice de la liberté, il ne peut y avoir de démocratie.
Et sans doute, l'illusion de la démocratie formelle, avec des équilibres institutionnels qui paraissent excellents, avec des joutes électorales qui paraissent fonctionner, pendant que la démocratie réelle se délite, pendant que la situation économique et sociale se dégrade, par le jeu d'une presse qui ne joue plus son rôle d'informer, ouvre les portes à une contestation de la légitimité même du régime démocratique. Autant il est nécessaire pour la liberté et l'égalité, comme pour la justice, de garder les éléments formels d'une démocratie, autant ces éléments formels tournent à vide, lorsque l'essentiel des décisions est pris en dehors du système officiel des pouvoirs politiques.
        Nombre de penseurs politiques (MONTESQUIEU comme TOCQUEVILLE par exemple)  considéraient, et cela perdure aujourd'hui, que finalement de nombreux régimes démocratiques ne sont que des oligarchies ; il se pourrait que même ces oligarchies politiques n'aient plus prise sur les événements, même dans leur domaine de compétence et soient remplacées par d'autres oligarchies sans aucune légitimité démocratiques (et n'en demandant même pas!)

Thierry MÉNISSIER, Eléments de philosophie politique, Ellipses, 2000. Stéphane HABER, Jurgen HABERMAS, une introduction, Pocket/La Découverte, collection Agora, 2001. Jurgens HABERMAS, Après Marx, Hachette Littératures, collection Pluriel, 1985. Raymond ARON, Démocratie et totalitarisme, Gallimard, collection idées nrf, 1965. Alexis de TOCQUEVILLE, De la Démocratie en Amérique, Garnier-Flammarion, 1981, avec une préface de François FURET. Claire LE STRAT et Willy PELLETIER, La canonisation libérale de TOCQUEVILLE, Editions Syllepse, collection La politique au scalpel, 2006. MONTESQUIEU, De l'esprit des lois, Gallimard, collection Idées nrf, 1970 avec une Introduction de J.P. MAYER.

                                                                      PHILIUS
 
Relu le 18 mars 2019
En le relisant, en pleine crise sociale, politique et économique en Europe et en maints endroits du monde, on se rend compte que bien des éléments de compréhension de la situation sont là, dans les oeuvres de ces quatre grands auteurs...
      
 
                                        
                  
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12 mai 2009 2 12 /05 /mai /2009 14:08
       Revue bien connue des constitutionnalistes - qui y écrivent souvent - moins bien connue du grand public, Pouvoirs, revue trimestrielle qui existe depuis 1977, décline chacun de ses numéros sur un thème unique vu sous l'angle politique et institutionnel. Elle traite aussi bien du Droit et de l'environnement, de l'armée française, de la Démocratie médique que du rugby, par une série d'articles extrêmement référencé et demandant une attention soutenue à la lecture. Non qu'ils soient difficiles à lire, mais qu'ils donnent, sur une dizaine de pages le plus souvent, une série d'informations et d'argumentations serrées. A ce titre, Pouvoirs constitue une revue de référence et à vrai dire indispensable pour tout étudiant voulant se spécialiser dans un domaine ou un autre.
      Faisant appel pour chaque thème à des spécialistes et parfois même à des acteurs institutionnels (pour le numéro 109 d'avril 2004 sur l'Organisation des Nations Unies par exemple, on trouve les signatures d'Hubert VEDRINE et de Boutros BOUTROS-GHALI), un comité de rédaction d'une dizaine de personnes, avec entre autres Olivier DUHAMEL, Marc GUILLAUME et Claire ZALC, parcourt systématiquement tous les thèmes pouvant se trouver en relation avec les réalités politiques. Dans chaque numéro, en outre, Pouvoirs offre des rubriques permanentes, notamment des Repères étrangers et une Chronique constitutionnelle française auxquels peuvent se référer dans leurs recherches tout étudiant ou même tout honnête citoyen. Même si bien entendu, les opinions exprimées sont souvent consensuelles et diplomatiquement écrites, et très proches des establishments, cela n'exclut pas de la part de certains auteurs des approches critiques. En tout cas, les problèmes très conflictuels sont honnêtement exposés. 
  Notons le numéro 140, de Janvier 2012 sur Les avocats : "Les avocats sont une profession en profond changement. D'une part, sous l'influence du marché, de l'internationalisation de leur métier, de la modification de leur rapport aux magistrats, de la revendication d'une profession unique du droit englobant les notaires. Mais d'autre part aussi, de fait d'une fragmentation de la profession, des oppositions entre les barreaux de Paris et de province, d'un écart croissant entre le barreau d'affaires et les avocats travaillant à l'aide juridictionnelle." Ce numéro, sur 155 pages, fait le point sur toutes ces évolutions en association avec, comme à l'habitude, des auteurs venant de la profession, de l'université, des mondes économique et judiciaire. 
      Depuis 1994, après avoir été publiée par les Presses Universitaires de France, Pouvoirs l'est par les Editions du Seuil, et depuis 2008, presque tous ses articles sont consultables en ligne, gratuitement en ce qui concerne les numéros plus anciens de 3 ans. Le site Internet contient également un index des auteurs et un moteur de recherche assez fluide.

Pouvoirs, Revue française d'études constitutionnelles et politiques, Anne SASTOURNE, Editions du Seuil, 27 boulevard Romain Rolland, 75014 PARIS.
Abonnements à Alternatives économiques, 12, rue du Cap-Vert, 21800 QUETIGNY.
Site : www.revue-pouvoirs.fr.
 
Actualisé le 29 janvier 2012. Relu le 19 mars 2019
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12 mai 2009 2 12 /05 /mai /2009 12:02
             Considéré parfois (Morton WHITE) comme le père de la philosophie américaine, John LOCKE, philosophe anglais de la connaissance et philosophe politique, place la notion de consentement plutôt que celle de contrat au centre de ses réflexions. Il fournit aux philosophes anglais et aux penseurs des Lumières "une nouvelle langue philosophique dont la syntaxe renouvelle la philosophie de la connaissance grâce à l'articulation fondamentale idées simples/idées complexes" (Marc PARMENTIER). Le thème de la liberté, caractéristique de tous ses ouvrages, est autant celui de la liberté politique que de la liberté religieuse et de la liberté économique. (Léo STRAUSS).
            
             John LOCKE inspire à la fois les "Pères pèlerins" de la colonie américaine dans leurs relations avec les Indiens, les premiers occupants, et les "Pères" de l'indépendance américaine quand ils proclament comme "évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu'une forme de gouvernement devient destructrice de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir et d'établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l'organisant en la forme qui lui paraîtront propres à lui donner la sécurité et le bonheur". (Gérard DELEDALLE). Cette partie de la Déclaration d'indépendance du 4 juillet 1776, rédigée et traduite par JEFFERSON montre à quel point l'influence de John LOCKE est grande aux Etats-Unis. Libéralisme et empirisme se développent indéfiniment à partir de cette Déclaration chez quasiment tous les philosophes américains.

        L'Essai sur l'entendement humain (1689) traite des fondements de la connaissance. Une des principales sources de l'empirisme philosophique encore de nos jours exprime, largement contre les idées de René DESCARTES, la conviction qu'aucun savoir pour l'homme n'est inné.
John LOCKE ne parle qu'en termes d'idées, qu'elles soient de sensation ou de réflexion. Chez lui, la connaissance est "la perception de la liaison et de la convenance ou de l'opposition et de la disconvenance qui se trouve entre nos idées. La définition stricte de la connaissance comme rapport entre deux idées passe sous silence le rapport idées/choses caractérisant les connaissances réelles. Une relation binaire dissimule ici une relation ternaire (connaissances/idées/choses). Le rapport connaissance/choses n'est pas de même nature que le rapport connaissance/idées. Ce dernier est un rapport "immédiat", au sens où les idées constituent les seuls objets immédiats de l'esprit ; le rapport connaissances/choses est au contraire indirect (les idées pouvant être considérées comme les "intermédiaires" entre les connaissances et les choses), oblique et partiel, parce que certaines connaissances réelles (les connaissances de mode) sont indépendantes de tout rapport aux choses et ne reposent que sur un agreement entre des idées. (Marc PARMENTIER).
Tout le dualisme cartésien est mis en question. John LOCKE, soucieux de rester au plus près de l'expérience vécue, remarque que, pour dire "je", ou parler d'une même personne, un même corps est tout aussi nécessaire qu'une même conscience. Lorsque René DESCARTES affirme que l'âme est plus aisée à connaître que le corps, John LOCKE s'insurge contre cette "pleine obscurité". Au lieu de déclarer  a priori qu'il y a le pur cogito d'une part, et l'animal machine d'autre part, il faut reconnaître qu'il est impossible par le seul examen de nos idées, de découvrir si Dieu n'a pas disposé certains systèmes matériels de telle sorte qu'ils puissent percevoir et penser. (Geneviève BRYKMAN)  Autant dire que devant le doute sur les choses, doute que René DESCARTES tente de lever méthodiquement, John LOCKE préfère lui, de manière pessimiste, considérer que toute l'expérience de l'homme ne peut devenir connaissance, tant l'homme apparait limité, fini.
 Mais l'essentiel de la pensée de John LOCKE n'est pas dans la philosophie, mais dans la philosophie politique.

            Le Traité du gouvernement civil (1690), consacré à la légitimité politique, se compose en réalité de deux textes distincts et publiés séparément, aux destins d'ailleurs très différents. Le premier, essentiellement polémique, réfute le Patriarcha de Robert FILMER (1588-1653) favorable à la monarchie absolue de droit divin. Le second, plus théorique, vise à établir positivement "l'origine, les limites et les fins véritables du pouvoir civil".
          Considérant que contrairement aux sciences de la nature, où les causes des choses naturelles ne sont pas du fait des hommes, les sciences morales qui traitent de choses dont les hommes sont les causes, les idées morales et politiques s'enchaînent dans des démonstrations rigoureuses. Ainsi par exemple "il ne saurait y avoir de l'injustice où il n'y a point de propriété, est aussi certaine qu'aucune démonstration qui soit dans EUCLIDE, car l'idée de propriété étant un droit à une certaine chose et l'idée qu'on désigne par le nom d'injustice étant l'invasion ou la violation d'un droit, il est évident que ces idées étant ainsi déterminées et ainsi nommées, je puis connaître aussi certainement que cette proposition est véritable que je connais qu'un triangle a trois angles à deux droits. Autre proposition d'une égale certitude : nul gouvernement n'accorde une absolue liberté, car, comme l'idée du gouvernement est un établissement de société selon certaines règles ou lois dont il exige l'exécution et que l'idée d'un absolue liberté est à chacun la puissance de faire tout ce qui lui plaît, je puis être aussi certain de la vérité de cette proposition que d'aucuns qu'on trouve dans les mathématiques." (cité par Philippe RAYNAUD).
    On a beaucoup opposé les idées de John LOCKE et celles de Thomas HOBBES.  Mais en fait, pour ce dernier, le sens original du contrat est au moins de préserver la sécurité, puisque c'est elle que les hommes ont recherchée en quittant l'état de nature, et pour le premier, dont la peinture de l'état de nature est moins noire que celle du Léviathan, les droits subjectifs que le gouvernement civil doit respecter et préserver sont d'autant plus étendus. John LOCKE rejoint Thomas HOBBES sur la même nécessité ; toutefois le philosophe empiriste ne pense pas que l'état de nature soit complètement un état de guerre de tous contre tous.
     Au centre de la conception de John LOCKE se trouve le consentement. Pour lui, seul un pouvoir reposant sur un consentement peut répondre à ce qui constitue sa raison d'être et sa finalité. Toutefois, même si la volonté collective tend à devenir la norme du droit, le consentement ne constitue pas à lui seul un fondement suffisant à l'autorité politique ; celle-ci reste soumise à la loi de nature, qui s'impose aussi bien aux gouvernants qu'aux sujets. Le recours aux intentions implicites permet d'éviter toute contradiction entre deux sources de légitimité : les hommes ne peuvent pas être supposés, à travers leur consentement, avoir renoncé à la préservation de leur propriété au sens large, c'est-à-dire à la loi de nature la plus fondamentale. (Marc PARMENTIER). C'est la propriété, en effet, qui joue un rôle déterminant dans sa philosophie.

        La conception de la propriété, complexe, est à la source d'interprétations divergentes (comme celles de Léo STRAUSS et de James TULLY). En effet :
- la loi naturelle repose sur le fait que les hommes sont la propriété de leur créateur, et ne dispose pas complètement de leur vie (interdiction du suicide) ;
- la préservation de la propriété au sens large  (leur vie, leur famille, leurs biens) constitue le motif poussant les hommes à entrer en société. Sans propriété, pas de société civile ;
- la propriété constitue la limite infranchissable pour tout pouvoir ;
- la propriété, dès qu'elle existe, dès que les hommes entendent en jouir, engendre l'abandon de leur pouvoir au magistrat civil ;
 - l'origine et le fondement de la propriété privée et sa légitimité résident dans le travail.
         Pour Léo STRAUSS (1899-1973), John LOCKE justifie en fait le déploiement sans limites de l'esprit du capitalisme ; les références constantes au christianisme lui paraissant hypocrites. Toutefois, l'essentiel qu'il trouve dans le Traité du gouvernement civil est qu'il cherche à "libérer l'humanité de toute forme de pouvoir arbitraire absolu. Il cherchait à fournir l'explication vraie et complète de la mise en oeuvre de la civilisation par l'homme à partir des matériaux presque sans valeur qui lui sont donnés. Dans cette explication, la forme principale qui aiguillonne l'homme dans la voie de sa propre libération est une passion, le désir de conservation. (Contrairement aux philosophes politiques de l'Antiquité qui considéraient les passions comme tyranniques), LOCKE reconnaissait la passion comme la puissance suprême dans la nature humaine et il prétendait que la raison ne peut faire plus que servir le désir le plus puissant et le plus universel et l'orienter vers la satisfaction. C'est seulement lorsque l'on comprend cette organisation des choses comme l'organisation vraie et naturelle qu'il peut y avoir une perspective de succès dans le combat de l'humanité pour la liberté, la paix et l'abondance."
           Pour James TULLY (né en 1946), au contraire, la référence à la loi naturelle d'entraide instituée par Dieu permet de comprendre que la jouissance de la propriété ne consiste pas dans la passion de l'acquisition, mais dans un devoir chrétien de libéralité et de charité. D'ailleurs, pour lui, la fonction lockienne de l'État civil est de rétablir un ordre conforme à la loi naturelle et divine que l'apparition de la monnaie perturbe.

       Contrairement à Thomas HOBBES, opposé à toute forme de gouvernement mixte, John LOCKE déduit le pouvoir exécutif du pouvoir législatif, conforme en cela à toute la tradition du Common Law anglais. Il écrit que "ce serait tenter la fragilité humaine, qui est prompte à l'ambition, que de confier le pouvoir de faire exécuter les lois à ceux-là mêmes qui détiennent le pouvoir de les faire". La séparation des pouvoirs doit remédier à une partie de la loi de nature. Tout repose sur la "mission de confiance", rendue nécessaire par les aléas des circonstances politiques, qui ne doit conférer aucune supériorité à l'exécutif sur le législatif tout en lui donnant les moyens de son action.
   Le prince qui use de sa prérogative de décréter l'urgence et le peuple qui en appelle au ciel devant les abus de pouvoir ont en commun de s'arroger le droit de décider que la loi ordinaire ne peut pas faire face aux circonstance (Philippe RAYNAUD). Comme décider de ce qui est exceptionnel est le propre du souverain, comme le rappelle Carl SCHMITT, on peut conclure que le libéralisme de John LOCKE se trouve, dans ces circonstances exceptionnelles, dans son acceptation simultanée de la souveraineté et du droit de résistance. La théorie du gouvernement limité, à l'inverse de la République de Thomas HOBBES, doit permettre de faire en sorte que la situation d'urgence précisément ne se déclare jamais. L'équilibre des pouvoirs doit permettre l'expression modérée des conflits qui en neutralise les effets. Mais, il ne faut pas oublier que John LOCKE écrit aussi pour justifier le plein exercice de la propriété, dans une période d'expansion du capitalisme, lui-même étant plein acteur politique.
     Si John LOCKE, en France, en tant que philosophe politique est assez connu, il n'en est peut-être pas de même de l'économiste. Fondateur du libéralisme politique, serait-il également le fondateur du libéralisme économique, malgré l'épithète de mercantiliste attaché à son nom.
Contributeur de la mise en place du système bancaire anglais et par là même d'un système bancaire tout court dans sa conception moderne, conseiller de Lord SHAFTESBURY, à l'influence importante dans la vie politique anglaise dans la période de restauration qui va de la mort de CROMWELL, en 1658, à la proclamation du Bill of Rights en 1689, il est le théoricien de la monarchie constitutionnelle incarnée par Guillaume III d'Orange. Pour Christian TUTIN, il est considéré pour  cela "comme le fondateur du libéralisme politique, (mais) (serait-il) aussi le véritable fondateur de l'économie politique?" En l'absence, dans ses écrits économiques, de théories du marché et du capital, cette thèse est difficilement soutenable. Mais, à ne considérer que ses écrits sur la monnaie et sur l'intérêt, elle serait acceptable. En affirmant que l'invention de la monnaie permet, sans enfreindre la loi morale, d'accumuler au-delà du besoin, Locke représente en effet une étape essentielle vers la légitimation de l'enrichissement monétaire illimité.
Les questions relatives à la moralité de la propriété privée, de l'accumulation indéfinie et du gain monétaire - profit ou intérêt - sont encore largement débattues à la fin du XVIIème siècle. Avec lui et quelques autres, la philosophie politique réalise ce dépassement de l'opposition entre la morale et les pratiques des marchands et des financiers, cette sécularisation de la réflexion monétaire sans laquelle tout développement autonome de la pensée économique était impossible."  "Pour les penseurs du XVIIIème siècle, LAW, CANTILLON, HUME, GALIANI et SMITH, LOCKE est l'auteur de référence sur les questions monétaires. Il est encore cité comme une autorité en la matière par THORNSTON, SAY et RICARDO. Après la formation de l'orthodoxie ricardienne, ce sont RICARDO et, en contrepoint, THORNSTON qui deviendront les auteurs de référence." Christian TUTIN, dans son anthologie des textes sur la monnaie présente des extraits de Le deuxième traité du gouvernement civil (1690) et des Réflexions sur l'intérêt et la monnaie (1691).
    Claude ROCHE, docteur en philosophie et professeur à l'ISEN de Lille, estime la pensée économique de John LOCKE mécomprise et  effectue un travail important de relecture et de réhabilitation de sa pensée.
"Locke est le fondateur du libéralisme ; et pourtant l'économiste Locke est toujours méconnu. dans ce paradoxe gît l'origine première des difficultés de la pensée moderne. Notre propos a été de comprendre en quoi et de réhabiliter cette pensée". Auteur de La connaissance et la loi dans la pensée économique libérale classique (L'Harmattan), il analyse l'historiographie de l'oeuvre de John LOCKE (notamment les travaux de Mark BLAUG, Joseph SCHUMPETER et Michel FOUCAULT) et diverses approches contextualistes (Il faut lire le long article très argumenté, sur le site de L'Harmattan, La mécompréhension moderne de Locke) . Le principal texte économique de LOCKE, "Considérations sur la base de l'intérêt", constitue bien une base de la connaissance du marché et d'une théorie de la valeur, à une époque "où le raisonnement objectif était très mal connu". Car si l'on connaissait bien la différence entre la valeur d'un bien (value), qui renvoie à un bien générique comme le blé et l'évaluation subjective et conjoncturelle de ce bien toujours particulier (cette quantité de blé), John LOCKE tente de penser la valeur d'une manière "révolutionnaire", exposée en trois points par Claude ROCHE :
- Tout d'abord l'hétérogénéité radicale de la valeur par rapport à la matière physique d'un bien ;
- Ensuite la distinction entre la valeur et le prix, notion conjoncturelle ;
- Et enfin définir "positivement" et objectivement la valeur par une notion très proche du taux de rotation des stocks commerciaux (globalisé à l'ensemble du marché).
 La valeur d'échange de la monnaie renvoie aux mêmes rapports que ceux gouvernant la valeur des marchandises "normales". John LOCKE formule la fameuse théorie quantitative de la monnaie, qui n'a de sens que par rapport à l'explicitation de la deuxième valeur de la monnaie, son taux d'intérêt. Tous les efforts du philosophe anglais sont tendus vers l'institutionnalisation du marché. Le Traité de Gouvernement civil a pour fonction de poser les fondements de cette démarche institutionnelle, et débouche sur la fondation de la Banque d'Angleterre. 
    La méconnaissance de ce moment de l'histoire économique, Adam SMITH étant plutôt considéré comme le fondateur du libéralisme économique (ce dernier étant le principal contradicteur toujours selon Claude ROCHE), proviendrait directement du projet même de la pensée libérale (à la radicalisation de son projet) : "Avec Locke, l'économie politique - ou ce qu'elle va devenir - s'est d'abord voulue rationnelle. Rationnel signifie ici que ses conclusions devaient être argumentées, car partageables en conscience par l'ensemble des acteurs de la société civile - du moins ceux, pour employer la langue de l'époque, réputés indépendants économiquement (Nous n'oublions jamais que ses écrits sont ceux de propriétaire s'adressant à d'autres propriétaires...). C'est ce qui fit sa grandeur et elle gardera cette référence pendant longtemps. Mais progressivement, à partir de la deuxième moitié du XIXème siècle, elle s'est voulue discipline scientifique. Le changement est imperceptible mais clair : une science économique est une discipline d'expert où l'efficacité pratique de la prévision prime sur l'universalité de l'argumentation. D'ailleurs la "main invisible" est-elle autre chose qu'une hypothèse logique nécessaire? Une proposition indémontrable mais légitimant la position du scientifique?". 

Philippe RAYNAUD, article John LOCKE dans Dictionnaire de philosophie politique, PUF, collection Quadrige, 1996. Marc PARMENTIER, article LOCKE dans le Vocabulaire des philosophes, Ellipses, 2002. Geneviève BRYKMAN, article John LOCKE de l'Encyclopedia Universalis, 2004. Philippe RAYNAUD, article Deux traités du gouvernement civil de John LOCKE dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986. Léo STRAUSS, Histoire de la philosophie politique, PUF, collection Quadrige, 1994. Gérard DELEDALLE, La philosophie américaine, De Boeck Université, collection Le point philosophique, 1998. Christian TUTIN, Une histoire des théories monétaires par les textes, Flammarion, collection Champs Classiques, 2009. Claude ROCHE, La connaissance et la loi dans la pensées économique libérale classique, L'Harmattan.1991.

                                                                      PHILIUS
 
Relu le 19 mars 2019

          

 
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12 mai 2009 2 12 /05 /mai /2009 07:03
       Paru déjà en 1983 en langue anglaise, le livre d'Alex CALLINICOS permet à ceux qui n'ont jamais entendu parler du fondateur du marxisme autrement que par des voies polémiques ou dénigrantes, de se faire une opinion solide non seulement sur ses idées, mais également sur son action et le contexte dans lesquelles elles ont été élaborées. Cette édition française survient à un moment de crise du système capitaliste au coeur de sa réflexion, bien que c'est dans son fonctionnement normal qu'il recèle ses méfaits et ses contradictions. Pour les militants marxistes, il peut être précieux comme outil de compréhension et première approche de ses idées.
   Dans son chapitre sur la vie révolutionnaire de Karl Marx (1818-1883), qui donne des informations rarement émises sur sa vie familiale et sur son parcours d'intellectuel avant qu'il ne devienne le théoricien que l'on connaît, l'auteur permet au lecteur de toucher du doigt les circonstances de l'éclosion du Capital. Que ce soit dans sa jeunesse hégélienne, dans ses activités dans la création de la Première Internationale, ou dans ses combats polémiques au coeur des événements de la Commune de 1871, on perçoit mieux comment sont venues les acuités politiques et les violences verbales du mouvement communiste.
Dans un développement sur Le socialisme avant Marx, Alex CALLINICOS nous rafraîchi la mémoire sur la filiation des idées révolutionnaires dans une périodisation qui va de la révolution française de 1789 à la révolution d'octobre 1917. On comprend bien l'insertion des idées communistes ou socialistes dans le mouvement des Lumières, en même temps qu'ils s'en dégagent radicalement. L'histoire et la lutte des classes, le capitalisme, le pouvoir des travailleurs, avec toute la réflexion autour de la dictature du prolétariat et les hésitations de tous les acteurs des internationales entre menées insurrectionnelles et démocratie parlementaire, sont autant de thèmes que l'auteur aborde dans une langue fluide, et une traduction très fluide d'un texte déjà très facile à lire dans son édition originale.
    Ce livre sulfureux montre l'actualité de la réflexion marxiste dans un monde où les masses ouvrières disparaissent, du moins dans le monde occidental (en Chine, ce serait plutôt l'explosion du prolétariat ouvrier...), où beaucoup de médias font croire que depuis la chute du totalitarisme pseudo-communiste en Russie, c'en est fini du socialisme.
Comme l'écrit bien Alex CALLINICOS, par exemple, "la classe ouvrière ne correspond donc pas pour Marx à l'image qu'on s'en fait, à savoir les travailleurs d'usine ; en réalité, elle se compose de tous ceux que leurs conditions d'existence forcent à vendre leur force de travail et qui se retrouvent soumis à la pression constante d'un employeur qui cherche à extorquer d'eux le maximum de travail non payé. Ce qui définit la classe de travailleurs, ce n'est pas le travail qu'ils effectuent, mais leur situation dans les rapports de production."
    Enfin, et ce n'est pas le moindre mérite de ce livre, l'auteur s'attache à comprendre le rôle - abordé par Karl MARX et Friedrich ENGELS dans le Livre III du Capital - des dépenses militaires dans le fonctionnement du capitalisme. Ayant mis en évidence l'importance de l'économie permanente d'armement, l'auteur y voit "les conséquences stabilisantes dans une chute de la composition organique du capital et dans des taux de profits stables ou en hausse."
 
    L'éditeur fait une présentation enthousiaste et combative de ce livre : "Karl Marx revient! Le spectre du philosophe allemand continue de hanter la planète des idées. A l'heure du capitalisme mondialisé, les références, hostiles ou bienveillantes, au vieux barbu, émaillent de nombreux ouvrages. Quel intérêt peut-il y avoir aujourd'hui à écrire sur la vie et la pensée d'un homme du 19e siècle, alors que depuis sa mort, tant de choses se sont produites : deux guerres mondiales, Auschwitz, l'électricité, la bombe atomique, la télévision, les puces électrioniques, l'automation? Sans oublier des révolutions qui se sont faites en son nom et des régimes criminels qui ont servi, toujours en son nom. Pourquoi? Tout simplement parce que l'homme a attaché son nom à l'élucidation des mécanismes du développement et du fonctionnement du capitalisme. Le travail de sa vie - la conception matérialiste de l'histoire et les gigantesques études économiques qui ont abouti au Capital - était dirigé vers un seul but : l'auto-émancipation de la classe ouvrière. Alex Callinicos nous propose ici de découvrir les idées et la vie de Karl Marx, dans un langage simple et clair. Il décline la vie d'un homme qui articule ses engagements à la construction d'une pensée. Il nous entraîne dans l'intimité politique d'une intelligence qui n'a pas perdu de son actualité plus d'un siècle plus tard, et discute les idées de Marx à la lumière des réalités contemporaines. Un titre sulfureux à mettre entre toutes les mains."
 
   Vanina GIUDICELLI, dans une présentation en 2008 dans le site htpp//quefaire.lautre.net, écrit : "(...) (Alex Callinicos) y expose les théories marxistes, remet chaque ouvrage de Marx dans son contexte historique et identifie les questions auxquelles ces ouvrages répondent. Il guide ainsi le lecteur dans la richesse de la production théorique de Marx. On trouve dans ce livre des éléments sur la vie de Marx, les idées socialistes avant lui, sur Ricardo, Hegel et Feuerbach dont Marx a su parachever, critiquer et continuer les théories, sur sa méthode, l'analyse du capitalisme, le pouvoir des travailleurs et l'actualité du marxisme. Marx est souvent assimilé dans la culture générale à la simple idée que la société est divisée en classes. Ce qu'en dit Marx lui-même, en mars 1852, dans une lettre à Joseph Weydemeyer, peut paraître du coup assez surprenant : "Maintenant, en ce qui me concerne, ce n'est pas à moi que revient le mérite d'avoir découvert l'existence des classes dans la société moderne, pas plus que la lutte qu'elles s'y livrent. Des historiens bourgeois avaient exposé bien avant moi l'évolution historique de cette lutte des classes et des économistes bourgeois en avaient décrit l'anatomie économique" Mais il poursuit en mettant l'accent sur le sens de son travail : "Ce que j'ai apporté de nouveau, c'est de démontrer : 1° que l'existence des classes n'est liée qu'à des phases historiques déterminées du développement de la production, 2° que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat, 3° que cette dictature elle-même ne représente qu'une transition vers l'abolition de toutes les classes et vers une société sans classe." Vanina GIUDICELLI veut développer la signification de cette citation, montrer l'enjeu d'une connaissance plus approfondie de Marx. Pour "tous ceux et toutes celles dont le projet est de transformer le monde. Marx disait lui-même que "s'adresser aux ouvriers sans avoir des idées rigoureusement scientifiques et une doctrine concrète... revenait à un jeu malhonnête et vain, à une propagande où l'on supposait, d'un côté, un prophète inspiré et, de l'autre, des imbéciles l'écoutant bouche bée". Ce qui rend précieuse la publique en français du livre de Callinicos au moment où la nécessité d'une transformation sociale est mise à l'ordre du jour à la fois par la situation du capitalisme et l'émergence de résistance de masse".
 
     Alex CALLINICOS (né en 1950 au Zimbabwe), intellectuel marxiste reconnu en Grande Bretagne, a écrit une trentaine d'ouvrages en Angleterre et aux Etats-Unis. Animateur et un des dirigeants du Socialist Workers Party en Angleterre, il vise à étayer les conceptions marxistes des changements de la société et s'oppose à des courants philosophiques plus populaires dans les Universités actuellement. Il défend dans ses livre politiques les thèses de son parti, à savoir que les sociétés russes, cubaines, chinoises... n'avaient en fait aucune trace de socialisme qui doit être compris surtout, voire uniquement comme un contrôle démocratique sur l'économie par les salariés. On peut trouver une liste et le contenu de ses articles (en anglais) les plus marquants sur le site www.marxists.org.


Alex CALLINICOS, Les idées révolutionnaires de Marx, Éditions Syllepse, 2008, 236 pages. Traduit de l'anglais par Jean MARIE-GUERLIN, de l'édition de 2004 de The Revolutionary ideas of Karl Marx, Bookmarks Publications, London. Introductions de l'auteur aux éditions de 1983, de 1995 et de 2003.
 
 
Complété le 27 Août 2012. Relu le 20 mars 2019
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8 mai 2009 5 08 /05 /mai /2009 13:25
       On peut distinguer trois grandes périodes, dans le jeu des typologies et des polémiques, dans la conception de la tyrannie et du despotisme. D'abord l'Antiquité, puis une période qui va de la Renaissance ou XVIIIème siècle, et enfin l'époque contemporaine des deux derniers siècles.
       
      Dans l'Antiquité, les Grecs, auxquels nous devons la typologie des constitutions qui reste une constante de la philosophie politique (Jean-louis LABARRIERE), ne prennent pas le despotisme en compte dans leurs classifications.
De la Renaissance au XVIIIème siècle, MACHIAVEL (qui voit au-delà de l'opposition entre roi et tyran), HOBBES (qui critique la conception grecque), MONTESQUIEU (qui la remanie) et ROUSSEAU poussent à faire émerger les notions de despotisme et de tyrannie autant par esprit polémique qu'à des fins d'analyse. Dans les Temps Modernes, on note le poids grandissant de la notion de despotisme par rapport à la tyrannie.
Quant à la notion de dictature, celle-ci peut aussi bien qualifier la situation militarisée en Amérique Latine jusque dans les années 1980 que celle voulue par une partie du mouvement communiste sous le nom de dictature du prolétariat.

       Ces trois termes - tyrannie, despotisme et dictature - renvoient à la notion d'autocratie, "a savoir un pouvoir de domination sans limite, concentré dans ses conditions, fortement personnalisé dans un chef, et violent dans ses modes d'expression." (Thierry MENISSIER).

       MONTESQUIEU (1689-1755), dans L'esprit des lois, dont l'idéologie peut être présentée tour à tour comme libérale, réformatrice, conservatrice et réactionnaire (Michel TROPER), remanie à partir des notions de l'Antiquité grecque toute la typologie des pouvoirs politiques. Dans cet écrit sans véritable plan d'ensemble, le philosophe décrit les gouvernements démocratique, aristocratique, monarchique et despotique, et il le fait en mettant en opposition le quatrième aux trois premiers, prenant comme illustration les empires de son époque au Proche-Orient et en Asie du Sud. Il le présente et les stigmatise comme le plus inhumain des régimes, qui dépend de l'absence de vertu, d'honneur et d'instruction chez les sujets. Son existence même dépend de l'utilisation permanente d'une violence cruelle et sanguinaire, qui en fait par excellence le gouvernement par la peur. A l'opposé, la distribution des trois grandes puissances de l'État (législative, exécutive et judiciaire) permet de préserver la liberté politique en évitant les abus de pouvoir auxquels les hommes sont naturellement portés (Céline SPECTOR). Alors que dans les États despotiques, la concentration des pouvoirs entre les mains d'un homme ou d'un corps menace le citoyen d'arbitraire, la distribution des pouvoirs qui peuvent s'empêcher et se contrebalancer permet de garantir institutionnellement ce que la politique individuelle ne permet pas d'assurer. Pour le philosophe français, les gouvernants doivent comprendre que l'autolimitation du pouvoir est conforme à leur intérêt. Il a fait du despotisme, véritablement, une catégorie, forme pervertie de la monarchie. L'ensemble des "sciences politiques" reprend d'ailleurs à son compte sa classification, que ce soit en Europe ou dans le Nouveau Monde. Après lui, le despotisme, la tyrannie, puis la dictature sont fortement connotés négativement.

      Il faut que la Révolution française survienne pour que cette perception évolue. A la tyrannie des rois et des princes s'oppose la tyrannie du peuple. Ensuite, une grande partie des marxistes, avec la notion de dictature du prolétariat qui doit garantir du retour du capitalisme, la fortune de la notion de dictature évolue fortement. Tandis que le despotisme et la tyrannie restent négatifs, la dictature prend un nouveau sens. Même si en fait, les expériences dites communistes montrent de nouveau que la domination ne suffit jamais en politique, que l'obéissance réclamée par ces types de régimes autoritaires se retourne souvent contre les objectifs affichés. L'actualité de L'esprit des lois (dans une lecture du minimum nécessaire, qui est encore loin du suffisant, surtout en démocratie), n'en ressort que plus aujourd'hui.

      Pour Etienne BALIBAR, la notion de dictature du prolétariat a subi un cycle qui s'achève aujourd'hui : "Un cycle en effet s'achève, dans lequel nous pouvons observer successivement sa formation, sa formalisation dans la doctrine "marxiste" des partis de la classe ouvrière, son institutionnalisation dans la révolution soviétique et dans le mouvement communiste issu de la IIIème Internationale, enfin sa décomposition dans la crise du "système socialiste" et des partis communistes". Le même auteur remarque la rareté et la dispersion de ce terme dans les oeuvres de Karl MARX et Friedrich ENGELS, notamment à propos de la transition révolutionnaire du capitalisme au communisme, excepté dans Les luttes de classes en France (1850). Successivement, Karl MARX et Friedrich ENGELS, BLANQUI, LENINE, STALINE, TROTSKI, GRAMSCI, MAO TSE TOUNG... ont donné des sens différents à la dictature du prolétariat en l'incluant dans une doctrine ou une philosophie politique.

   Comme pour l'oeuvre de MONTESQUIEU avec le despotisme, plusieurs textes aborderont par la suite, cette notion de dictature. Dans cet article, écrit comme une esquisse, il s'agit simplement de mentionner différents sens dans l'Histoire que l'on accorde à ces trois termes.

  Enfin, comme il est impossible de faire une coupure franche dans la réalité économico-politico-sociale, la notion de dictature, comme celle de tyrannie ou de despotisme, s'étend à d'autres domaines que la philosophie politique. Dictature de la marchandise dans le cadre d'un fétichisme généralisé, dictature des marchés qui entendent diriger à la place des États l'économie mondiale, dictature idéologique de la "pensée unique", despotisme de chefs d'entreprise ou même de chefs de famille (rejoignant là la philosophie antique), tyrannie des enfants dans la définition des prioritaires budgétaires familiales de parents débordés.... Comme au XVIIIème siècle, le politique et l'économique sont également présents dans l'esprit des philosophes. De nos jours, c'est tout au long d'une sorte de continuum de la vie quotidienne aux stratégies internationales que peuvent se penser le despotisme, la tyrannie et la dictature...

Étienne BALIBAR, article Dictature du prolétariat, Dictionnaire Critique du Marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999. Céline SPECTOR, article Montesquieu, Le Vocabulaire des philosophes, Philosophie classique et moderne, Ellipses, 2002. Michel TROPER, article L'esprit des lois de Montesquieu, Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986. Jean-Louis LABARRIERE, article Tyrannie et despotisme, Dictionnaire de philosophie politique, PUF, 1996. Thierry MENISSIER, Éléments de philosophie politique, Ellipses, 2005.

                                                                             PHILIUS
 
Relu le 21 mars 2019



      
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6 mai 2009 3 06 /05 /mai /2009 07:55
     La peur en Occident, Une cité assiégée, est une étude historique en même temps qu'un essai sur les peurs collectives à l'intérieur de la période 1348-1800, volontairement limitée à l'humanité occidentale. Il s'agit de comprendre le rôle de la peur dans les sociétés, en posant des questions simples mais essentielles : qui a peur et de quoi?
     Dans un texte très dense et très érudit (les notes et les repères bibliographiques abondent), le professeur au Collège de France nous promène dans le temps, de la Peste à l'Inquisition, dans un monde parcouru par des angoisses face à la mort et à l'enfer. Sans faire de la peur le moteur de l'histoire, ce dont l'auteur se met en garde plusieurs fois, il montre certains mécanismes psychologiques et sociaux à l'oeuvre dans des époques de désordres et d'incertitudes morales, lorsque se mêlent guerres et hérésies, épidémies et famines.
      A plusieurs reprises, l'auteur tente de cerner quelques moments charnières qui ne recoupent pas les catégories temporelles habituelles, Moyen-Age, Renaissance et Temps Modernes. "L'accumulation des agressions qui frappèrent les populations d'Occident de 1348 au début du XVIIIème siècle créa, de haut en bas du corps social, un ébranlement psychologique profond dont témoignent tous les langages du temps - mots et images. Un "pays de la peur" se constitue à l'intérieur duquel une civilisation se sentit "mal à l'aise" et qu'elle peuple de fantasmes morbides." Nombre de ces fantasmes sont étudiés, des peurs eschatologiques au satanisme, de la menace musulmane à l'antisémitisme, de la diabolisation de la femme (fin XVIème, début XVIIème siècle surtout) aux grandes répressions de la sorcellerie. Au fil de certaines passages affleurent les luttes des classes sociales, où la peur de l'hérétique se mêle à la peur du pauvre dans les classes dirigeantes, où les peurs des masses paysannes mêlent éléments irrationnels (l'enfer) et très matériels (les percepteurs d'impôts et les prêcheurs...).
       Dans sa conclusion, l'auteur décrit un univers d'hérésies, une civilisation du blasphème, qui perdure jusqu'aux conflits modernes, Selon lui, "jamais la "police chrétienne" ne s'est faite aussi lourde en Europe qu'une fois assises les deux Réformes - protestante et catholique - étant clair toutefois que le grand processus de "normalisation" (...) s'était déjà progressivement mis en marche au cours d'une longue "pré-réforme". L'auteur entend par là la destruction ou l'assimilation de toutes les traditions païennes antérieures.
       Si aujourd'hui, un tel travail d'historien est possible, c'est peut-être, dans une époque qui a inventé le néologisme "sécuriser" et où l'on cause souvent de sentiment d'insécurité, où on se livre à des introspections plus distanciées qu'autrefois.
En tout cas, un des grands mérites de ce livre, outre le fait de dépasser des conceptions étriquées à propos de la peur et du courage, est de contribuer à ouvrir la voie aux études sur les évolutions mentales des sociétés.
 
    L'éditeur présente l'ouvrage de la manière suivante : "Non seulement les individus pris isolément mais les collectivités et les civilisations elles-mêmes sont engagées dans un dialogue permanent avec le peur. Pourtant les historiens n'ont guère jusqu'à présent étudié le passé sous cet angle. Un vide restait à combler que cet ouvrage s'efforce de remplir. C'est peut-être parce que notre époque a inventé le néologisme "sécuriser" qu'elle est plus apte - et moins mal armée - qu'une autre pour porter sur le passé ce regard nouveau. Une telle recherche vise à découvrir des comportements vécus mais parfois inavoués et à saisir une civilisation dans son intimité et ses cauchemars."
 
   François LEBRUN, dans les Annales Economies Sociétés Civilisations, n°6, de 1979 (www.persee.fr), termine sa copieuse lecture critique en constatant qu'"on reste un peu étourdi et éberlué devant l'encyclopédie de l'auteur et la luxuriance de citations, toujours suggestives et intéressantes, mais parfois répétitives." Il est vrai que ce livre ne se lit pas comme dans un roman et qu'il vaut mieux avoir un crayon à la main pour repérer les passages clés, mais l'auteur se répète précisément parce qu'il est conscient de cet effet. "On en viendrait, continue François LEBRUN, presque à se plaindre d'une telle abondance et à regretter que le discours ne court pas, plus nerveux. En fait, je crois qu'il faut jouer le jeu d'un tel livre et apprendre à le lire à deux niveaux : d'abord le propos de l'auteur, ensuite une étonnante anthologie de textes rares, méconnus, voire totalement inconnus, qui sert de "preuves" au discours et dans laquelle on pourra désormais puiser à pleines mains. On imagine le parti que certains auraient pu naguère en tirer, car c'est un euphémisme de le dire que ces textes "ne renvoient guère à la charité, à la piété et à la beauté chrétiennes.", tant protestantes que catholiques : ils constituent, de fait, le plus bel arsenal anticlérical réuni depuis longtemps. Léo Taxil dépassé par Jean Delumeau."
Le critique regrette, comme nous d'ailleurs, l'absence totale d'illustrations alors que beaucoup de textes se réfèrent à l'iconographie des époques étudiées. "Quant au propos lui-même, comment ne pas noter d'abord ce qu'il y avait de téméraire et relevant du pari dans le fait d'aborder un sujet aussi neuf que la peur, sur un champ aussi vaste que l'Europe occidentale entre le XIVe et le XVIIIe siècle? Témérité justifiée, pari largement tenu. Certes, on peut se demander parfois si l'ouverture d'esprit de Jean Delumeau ne lui joue pas de mauvais tours. A rechercher hors des limites, soit de l'Occident, soit des XIX-XVIIIe siècles, les origines de telle ou telle peur, ou à suggérer maints rapprochements, proprement anachroniques, il en arrive presque à scier la branche sur laquelle il s'est assis et à souffler au lecteur une interrogatoire "suicidaire" : le phénomène de la peur n'est-il pas de tous les temps et de tous les pays, et, qui plus est, les formes mêmes que revêt celle-ci ne sont-elles pas très proches les unes des autres au-delà des siècles et des océans? C'est vrai (...) de la peur de la mer, de la nuit, de l'étranger, du voisin, mais ce l'est aussi, jusqu'à un certain point, de la peur de la faim, du fisc ou de l'épidémie : les réactions des Français du XIXe siècle devant le choléra rappellent celles de leurs ancêtres devant la peste. Quant au satanisme, à l'antiféminisme, à l'antijudaïsme, Jean Delumeau nous en rappelle les racines forts anciennes, en tout cas antérieures à ce milieu du XIVe siècle qui est son point de départ. (...). Ainsi, le cadre chronologique du livre semble parfois se dissoudre, ou du moins s'estomper. Mais ce n'est là qu'une réserve et il ne s'agit nullement pour moi de nier la valeur du postulat de départ, à savoir que le milieu du XIVe siècle a marqué dans l'histoire de l'Occident une coupure radicale dans tous les domaines et dans ce climat de fin du monde, les peurs collectives, peurs populaires, peurs de l'élite, se sont exacerbées. Dans Le catholicisme entre Luther et Voltaire, paru en 1971, Jean Delumeau récusait les schémas traditionnels de l'histoire religieuse des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, et proposait ce qu'il pouvait appeler lui-même avec outrecuidance, "une lecture neuve de toute l'histoire moderne de l'Occident", ajoutant que l'étude du mental collectif devrait ultérieurement confirmer la justesse de cette lecture neuve. Moins de dix ans après, prêchant l'exemple, il nous offre une confirmation éclatante sous la forme d'un livre passionnant, novateur et généreux dont on attend la suite avec impatience."
 
     Cette suite forme une liste assez importante d'ouvrages, publié par l'historien français (né en 1923) spécialiste du christianisme, notamment de la période de la Renaissance. Ainsi, par exemple, Histoire vécue du peuple chrétien (en deux volumes, 1979), Le péché et la peur : La culpabilisation en Occident (XIIIe-XVIIIe siècles) (1983), Une histoire du Paradis (en trois volumes, 1992, 1995 et 2000) ; A la recherche du paradis (2010). La Conférence terminale de Jean DELUMEAU au Collège de France 1994, Histoire des mentalités religieuses dans l'Occident moderne est disponible depuis 2005 sous forme de CD audio. 
 
Jean DELUMEAU, la peur en Occident, Editions Fayard, collection Pluriel, 1978, 599 pages.
 
Complété le 3 Août 2012. Relu le 21 mars 2019.
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5 mai 2009 2 05 /05 /mai /2009 13:36
       Ecrit en 1651, en pleine guerre civile anglaise, Léviathan, doit pour Thomas HOBBES (1588-1679) répondre au problème politique de l'obéissance légitime de l'individu comme à celui de la représentation politique. Si l'on suit Pierre MANENT, le Léviathan, faisant référence au monstre marin mentionné dans la Bible (Job) et dans les poémes mythologique d'Ougarit, contient toute la pensée de Thomas HOBBES.
  "Le Léviathan expose les articulations essentielles du problème humain. L'homme est triple : il est homme, il est citoyen, il est chrétien. Ou encore : il est un corps naturel, il est membre d'un corps politique, il est membre d'un corps mystique. Cette triplicité est source de tensions et de conflits : conflit entre l'homme et le citoyen, conflit entre le citoyen et le chrétien, contre entre l'homme et le chrétien. Le Leviathan expose donc la procédure destinée à résoudre ces conflits ; résoudre ces conflits ne signifie pas les abolir, mais faire en sorte qu'ils ne soient pas ruineux pour la vie humaine."

     Le Léviathan ou Traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la république ecclésiastique et civile, constitue un gros livre en quatre parties, De l'homme, De la République, De la République Chrétienne et Du Royaume des Ténèbres.

     Dans son Introduction, le philosophe politique indique qu'il entend présenter cet art "qui crée ce grand Léviathan qu'on appelle République ou Etat, "lequel n'est qu'un homme artificiel, quoique d'une stature et d'une force plus grandes que celles de l'homme naturel, pour la défense et protection duquel il a été conçu ; en lui la souveraineté est une âme artificielle, puisqu'elle donne la vie et le mouvement à l'ensemble du corps ; les magistrats et les autres fonctionnaires préposés aux tâches judiciaires et exécutives sont les articulations artificielles ; la récompense ou le châtiment qui, attachés au siège de la souveraineté, meuvent chaque articulation et chaque membre en vue de l'accomplissement de sa tâche, sont les nerfs, car ceux-ci jouent le même rôle dans le corps naturel ; la prospérité et la richesse de tous les membres particuliers sont la force ; la sauvegarde du peuple est son occupation ; les conseillers qui proposent à son attention toutes les choses qu'il lui faut connaître, sont sa mémoire ; l'équité et les lois lui sont une raison et une volonté artificielles ; la concorde est sa santé, les troubles civils sa maladie, et la guerre civile, sa mort. Enfin, les pactes et conventions par lesquels les parties du corps politique ont été à l'origine produites, assemblées et unifiées rassemblent au Fiat ou au Faisons l'homme que prononça Dieu lors de la création." Cette partie de l'introduction est très représentative de l'idée de correspondance entre le corps humain et le corps social, et cette phraséologie se retrouve dans tout l'ouvrage, comme pour signifier que la société ne peut être qu'un seul corps. Cette représentation du corps social est appelé à une grande fortune comme le sait.

            De l'homme, partie subdivisée en 16 chapitres, parcoure d'abord des notions abordées couramment en philosophie depuis l'antiquité, comme si l'auteur veut fixer son vocabulaire. ainsi concernant la science, "On voit (..) que la raison ne naît pas avec nous comme la sensation et le souvenir (...) mais qu'on l'atteint par l'industrie, d'abord en attribuant correctement les dénominations, et ensuite en procédant, grâce à l'acquisition d'une méthode correcte et ordonnée, (à des assertions) pour en arriver à la connaissance de toutes les consécutions de dénominations qui concernent le sujet dont on s'occupe (...)".  Au chapitre 9, Thomas HOBBES dresse un tableau des "différents objets de connaissance".
           C'est au chapitre 13 qu'il examine la "condition naturelle des hommes en ce qui concerne leur félicité et leur misère". Il commence celui-ci de façon quasiment définitive : "La nature a fait les hommes si égaux quant aux facultés du corps et de l'esprit, que, bien qu'on puisse parfois trouver un homme manifestement plus fort, corporellement, ou d'un esprit plus prompt qu'un autre, néanmoins, tout bien considéré, la différence d'un homme à un autre n'est pas si considérable qu'un homme puisse de ce chef réclamer pour lui-même un avantage auquel un autre ne puisse prétendre aussi bien que lui. En effet, pour ce qui est de la force corporelle, l'homme le plus faible en a assez pour tuer l'homme le plus fort, soit par une machination secrète, soit en s'alliant à d'autres qui courent le même danger que lui.". Les hommes sont égaux par nature, de cette égalité procède la défiance, et de la défiance, la guerre. Hors des États civils, il y a toujours une guerre de chacun contre chacun. Cette guerre de chacun contre chacun a plusieurs conséquences, dont l'une est "que rien ne peut être injuste. Les notions de légitimité et d'illégitimité, de justice et d'injustice, n'ont pas leur place. Là où il n'est pas de pouvoir commun, il n'est pas de loi ; là où il n'est pas de loi, il n'est pas d'injustice. La violence et la ruse sont en temps de guerre les deux vertus cardinales. Justice et injustice ne sont en rien des facultés du corps ou de l'esprit." Par ailleurs, "il n'existe pas de propriété, pas d'empire sur quoi que ce soit, pas de distinction du mien et du tien ; cela seul dont il peut se saisir appartient à chaque homme, et seulement pour aussi longtemps qu'il peut le garder". Il existe par contre la possibilité d'en sortir : les passions qui "inclinent à la paix sont la crainte de la mort, le désir des choses nécessaires à une vie agréable, l'espoir de les obtenir par leur industrie." Et la raison suggère des clauses appropriées d'accord pacifique, que Thomas HOBBES appellent lois naturelles.
       Dans le chapitre 14, il distingue le droit de nature de la loi de nature : "le droit de nature (...) est la liberté qu'à chacun d'user comme il le veut de son pouvoir propre, pour la préservation de sa propre nature" tandis que "la loi de nature est un précepte, une règle générale, découverte par la raison, par laquelle il est interdit aux gens de faire ce qui mène à la destruction de leur vie ou leur enlève le moyen de la préserver (...)".
 C'est un précepte que tout homme "doit s'efforcer à la paix, aussi longtemps qu'il a un espoir de l'obtenir ; et quand il ne peut pas l'obtenir, qu'il lui est loisible de rechercher et d'utiliser tous les secours et tous les avantages de la guerre." Thomas HOBBES veut préciser encore : "la première partie de cette règle contient la première et fondamentale loi de nature, qui est de rechercher et de poursuivre la paix. La seconde récapitule l'ensemble du droit de nature, qui est le droit de se défendre par tous les moyens dont on dispose." Il en fait dériver une seconde loi : "que l'on consente, quand les autres y consentent aussi, à se dessaisir, dans toute la mesure où l'on pensera que cela est nécessaire à la paix et à sa propre défense, du droit qu'on a sur toute chose ; et qu'on se contente d'autant de liberté à l'égard des autres qu'on en concéderait aux autres à l'égard de soi-même." Thomas HOBBES insiste dans plusieurs pages ensuite sur le caractère volontaire d'établissement d'un contrat, convention, accord, même si une convention extorquée par la crainte est valide. D'ailleurs, quand il énonce le but des serments, il insiste également sur le fait que la force des mots n'étant que trop faible, "il n'existe que deux auxiliaires imaginables qui puissent leur donner de la force". Et il s'agit de la crainte des conséquences d'une violation de cet accord et de l'orgueil de ne pas paraitre le violer. Mais en fait, Thomas HOBBES ne reconnaît qu'une passion sur laquelle compter : la crainte (des pouvoirs invisibles et des pouvoirs des hommes offensés).
        Le chapitre 15 aborde les autres lois de nature qui renforce cette disposition, celle de la justice (troisième loi) par exemple. "...puisque les conventions où l'on se fait mutuellement confiance sont invalides lorsqu'il existe la crainte que l'une ou l'autre partie ne s'exécute pas (...) tant que les hommes sont dans l'état naturel de guerre (...)", il faut "qu'il existe quelque pouvoir coercitif, pour contraindre également tous les hommes à l'exécution de leurs conventions, par la terreur de quelque châtiment plus grand que l'avantage qu'il attendent de leur infraction à la convention" Il n'existe pas de tel pouvoir avant l'érection d'une République. Thomas HOBBES écrit à la suite que dès l'instauration de celle-ci, la souveraineté établie ne saurait être atteinte par aucune rébellion que ce soit.
   Le philosophe énonce ensuite les autres lois :
- la gratitude (ne pas faire regretter la bienveillance) ;
- la complaisance (l'accommodement mutuel) ;
- la facilité à pardonner ;
- la vengeance (la formule est assez ambiguë : "dans les vengeances, on ne considère pas la grandeur du mal passé, mais la grandeur du bien qui doit s'ensuivre"...) ;
- l'absence d'outrage ;
- l'absence d'orgueil ;
- l'absence d'arrogance ;
- l'équité ;
- l'usage égal des choses communes (sans restriction, si l'abondance de la chose le permet ; dans le cas contraire, proportionnellement au nombre des ayants-droits) ;
- l'usage du tirage en sort (lorsque le partage ne peut se faire) ;
- le droit d'aînesse ou le droit du premier occupant ;
- la protection des médiateurs ;
- la soumission des différends à l'arbitrage ;
- l'impossibilité de juger pour soi-même ;
- l'impartialité de ceux qui jugent.
     Ces lois de nature "obligent la conscience de tout temps, mais pour ce qui est de leur mission pratique, elles n'obligent que là où l'on dispose des garanties".
   Ces garanties, précisément, Thomas HOBBES les trouvent dans la personnification, par des représentants, de la multitude des hommes. Ces représentants peuvent être au nom de un ou plusieurs ; ce qui importe, c'est le contenu de la République.

             De la République, divisé en 15 chapitres, expose la conception que l'on doit en avoir pour satisfaire aux lois de la nature. "La cause finale, le but, le dessein, que poursuivirent les hommes, eux qui par nature aiment la liberté et l'empire exercé sur autrui, lorsqu'ils se sont imposé ces restrictions au sein desquelles on les voit vivre dans les Républiques, c'est le souci de pourvoir à leur propre préservation, et de vivre plus heureusement par ce moyen : autrement dit, de s'arracher à ce misérable état de guerre qui est, je l'ai montré, la conséquence nécessaire des passions naturelles des hommes, quand il n'existe pas de pouvoir visible pour les tenir en respect, et de les lier, par la crainte des châtiments, tant à l'exécution de leurs conventions qu'à l'observation des lois de nature (...)".
  "La seule façon d'ériger un tel pouvoir commun, apte à défendre les gens de l'attaque des étrangers, et des torts qu'ils pourraient se faire les uns aux autres, et ainsi à les protéger de telle sorte  que par leur industrie et par la production de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, c'est de confier tout leur pouvoir et toute leur force à un seul homme, ou à une seule assemblée, qui puisse réduire toutes leurs volontés, par la règle de la majorité, en une seule volonté."
         Les chapitres qui suivent décrivent les Droits des Souverains d'institution, les Différentes espèces de République d'institution, et de la succession au pouvoir souverain, les Dénominations paternelle et despotique, la Liberté des Sujets, les Organisations sujettes, les Ministres publics du Pouvoir souverain, le Conseil, les Lois civiles, les Crimes, les Excuses et les Circonstances atténuantes, les Châtiments et les Récompenses, les Choses qui affaiblissent la République, ou qui tendent à sa Dissolution, la Fonction du Représentant souverain, et la Royauté naturelle de Dieu.
     Douze droits sont confiés aux souverains d'institution : 
- Les sujets ne sauraient changer la forme du gouvernement;
- On ne peut être déchu du pouvoir souverain ;
- Nul ne peut sans injustice protester contre l'institution du souverain reconnu par la majorité ;
- Les sujets ne sauraient incriminer justement les actions du souverain ;
- Rien de ce que fait le souverain ne saurait être puni par un sujet ;
- Le souverain est juge de ce qui est nécessaire pour la paix et pour la défense de ses sujets ; et juge des doctrines qu'il convient de leur enseigner ;
- Le droit d'édicter des règles que chaque sujet sache ce qui lui appartient en propre, de telle sorte que nul autre sujet ne puisse le lui enlever sans injustices ;
- Le droit de rendre la justice sous toutes ses formes et de décider de l'issue des litiges ;
- Le droit de décider la guerre ou la paix selon ce qui lui paraitra le meilleur ;
- Le droit de choisir tous conseillers et ministres tant en temps de paix que de guerre ;
- Le droit de rétribuer et de châtier et - cela lorsque aucune loi préalable n'en a déterminé la mesure - à son gré ;
- Le droit d'assigner l'honneur et le rang.
      Ces droit sont indivisibles, essentiels (au pouvoir suprême) et inséparables, et ne cessent que par la renonciation des bénéficiaires de la concession de la souveraineté. Le refus de toute rébellion est réitéré par Thomas HOBBES, dans des termes qui veulent être les plus durs : "On objectera peut-être ici que la conditions des citoyens est misérable, exposés qu'ils sont à la concupiscence et autres passions sans règle de celui ou de ceux qui ont en main un tel pouvoir illimité".  Certains mettent en cause la monarchie ou la démocratie sous laquelle ils vivent. "Or, le pouvoir sous toutes ses formes (si du moins il est d'une forme assez achevée pour que les citoyens soient protégés) est le même. (...)" "Les gens (qui protestent) "ne tiennent pas compte de ce que la condition de l'homme ne peut jamais être exempte de toute espèce d'incommodité (...)".
     C'est secondairement (dans le 3ème chapitre de cette partie) que sont examinés les "différentes espèces de républiques d'institution et de la succession au pouvoir souverain". Même s'il est évident qu'il ne peut exister que trois formes de Républiques, la Monarchie (le représentant est un seul homme), la Démocratie (Assemblée de tous ceux qui veulent prendre part à la réunion) et l'Aristocratie (Assemblée de seulement une partie d'entre eux), il ne peut exister qu'une sorte de souverain, celui qui possède les douze droits précédemment énoncés. Le philosophe examine les avantages et les inconvénients de ces "différentes espèces", en s'attachant surtout à la Monarchie (dont il détaille les difficultés de succession).
  Que les républiques soient d'acquisition (par la force) ou d'institution, peu importe (chapitre 4), et "les droits et les conséquences des dominations paternelle et despotique sont exactement les mêmes que dans le cas d'un souverain d'institution".  Pour Thomas HOBBES, la question des droits du souverain est de toute façon réglée : "La plus grave des objections est celle qu'on tire de la pratique, en demandant où et quand un tel pouvoir a été reconnu par des sujets. Mais on peut demander en retour où et quand un royaume est longtemps resté exempt de discordes et de guerres civiles.".
        Le chapitre De la liberté des sujets découle de ce qui précède : la crainte et la liberté sont compatibles. "Étant donné en effet qu'il n'existe pas au monde de République où l'on ait établi suffisamment de règles pour présider à toutes les actions et paroles des hommes (...), il s'ensuit nécessairement que dans tous les domaines d'activité que les lois ont passés sous silence, les gens ont la liberté de faire ce que leur propre raison leur indique comme leur étant le plus profitable". L'intérêt de la suite provient du fait qu'après avoir établi les règles d'une République qu'on pourrait qualifier d'absolue, Thomas HOBBES énumère une suite de libertés qui en révèlent les limites :
 - Les sujets ont la liberté de défendre leur propre corps, même contre ceux qui les attaquent légalement ;
 - Ils ne sont pas tenus de se faire mal à eux-mêmes ;
 - Ils ne sont pas tenus non plus à la guerre, à moins de s'être engagés volontairement ;
 - La grande liberté des sujets provient du silence de la loi.
  Dans quels cas les sujets sont-ils quittes de leur soumission due au souverain? La réponse est très claire : "L'obligation qu'ont les sujets envers le souverain est réputée durer aussi longtemps, et pas plus, que le pouvoir par lequel celui-ci est apte à les protéger."
         Des Organisations sujettes (politiques - au sens public - et privées), expose l'articulation entre le souverain (intouchable) et les assemblées diverses et variées qui permettent le fonctionnement politique, économiques, juridique d'un État. De même que le chapitre Des ministres publics du pouvoir souverain.
        Parmi les chapitres suivants de cette partie, il est intéressant de s'attarder sur Des chose qui affaiblissent la République ou qui tendent à sa dissolution. On y trouve : 
- L'absence d'un pouvoir absolu, bien entendu ;
- Le jugement privé touchant le bien ou le mal ;
- La conscience erronée ;
- L'allégation d'inspiration ;
- L'assujettissement du pouvoir souverain aux lois civiles ;
- L'attribution aux sujets d'une propriété absolue ;
- La division du pouvoir souverain ;
- L'imitation des  nations voisines ;
- L'imitation des Grecs et des Romains ;
- Le gouvernement mixte ;
- Le manque d'argent ;
- Les monopoles et les abus de ceux qui afferment les impôts ;
- Les hommes populaires ;
- L'importance excessive d'une ville, la multitude des corporations ;
- La liberté de mettre en discussion le pouvoir souverain.
    On voit à l'énumération de ces périls que Thomas HOBBES pointe les collecteurs d'impôts, souvent à l'origine de bien des révoltes et la liberté d'opinion (de la presse), ce qui n'en fait pas vraiment un démocrate... En fait, on retrouve tous ces éléments dans la suite de la littérature politique, notamment sur la question du partage des pouvoirs : comment distinguer entre les agents de la souveraineté et la souveraineté elle-même.
                  En balance de ces éléments, est exposée la fonction du représentant souverain. Thomas HOBBES veut répondre là aux objections nombreuses, mais surtout à la question soulevée justement par l'énumération précédente : Existe t-il réellement des principes rationnels qui fondent la souveraineté absolue ? Et là, le philosophe politique, comme acculé curieusement - ce qui montre sa probité intellectuelle - écrit : "Et même en admettant que les principes que j'expose ainsi ne soient pas effectivement des principes rationnels, je suis sûr, en tout cas, que ce sont des principes qui découlent de l'autorité de l'Écriture (...)". Et ce qui suit concerne... l'éducation du peuple pour le respect de la République !  On doit apprendre aux sujets à ne pas avoir de tendresse pour les changements de gouvernement, à ne pas suivre les hommes populaires agissant contre le souverain, à ne pas discuter du pouvoir souverain, à avoir des jours réservés pour s'instruire de leurs devoirs, à agir également chrétiennement. Et se mêle dans la suite du texte des prescriptions morales aux visées éducatives les plus claires... En fin de compte, "la confection de bonnes lois est également du ressort de la sollicitude du souverain" et cela correspond toujours "au bien du peuple".
      Le dernier chapitre porte sur la Royauté naturelle de Dieu et renforce la conception de l'auteur en donnant à la religion chrétienne valeur d'étalon de vérification des lois.

         Toute la troisième partie est consacrée à établir, en faisant l'exégèse de la Bible, les principes d'une République chrétienne. Mais loin de faire des religieux des participants actifs à la souveraineté, Thomas HOBBES, dans le chapitre Du pouvoir ecclésiastique, le définit comme le pouvoir d'enseigner. Clairement, c'est le souverain civil chrétien qui a le droit de nommer les pasteurs, et qui a même le droit de fixer la doctrine nécessaire à l'obéissance.

          La dernière partie, Du Royaume des Ténèbres, veut montrer les interprétations incorrectes des Écritures, l'Église elle-même n'en étant pas libérée. Thomas HOBBES qui fait allégeance un temps à la République de Cromwell, réfute "l'emploi abusif" des textes en faveur du pouvoir des papes. Vers la fin de cette partie, il réfute également l'enseignement des Grecs et des Juifs (inutilité des écoles)...

     Pour Pierre MANENT, l'originalité du Léviathan réside dans le fait que l'organisation politique y est pensée de bout en bout comme un artifice.
      Avec insistance, l'analogie entre corps humain et corps politique y est maniée, et on voit bien que Thomas HOBBES le fait dans un but précis : que cette analogie montre que les destinées des hommes sont liées et qu'ils doivent s'organiser de la même manière qu'est organisé un corps humain. Et que les conséquences d'une division de la souveraineté sont aussi funestes que la maladie dans un corps physique.
      Appartenant à une époque de guerre civile, le philosophe cherche les moyens de supprimer les conditions de cette forme de guerre. Il ne parle pas dans son livre des guerres entre souverains. ROUSSEAU et MONTESQUIEU contestent, jusqu'à sa conception de la nature humaine, tout le contenu du Léviathan.
   Ce qu'il faut comparer également, pourrait-on dire en deçà, c'est toute la philosophie machiavélienne et toute la philosophie hobbesienne : on voit un effort chez Thomas HOBBES pour refuser la justification des actions et des motivations du Prince de MACHIAVEL, mais en même temps, n'y-a-t-il pas une filiation, nonobstant le refus de Thomas HOBBES de faire semblant de discuter de l'histoire des Anciens ?  Une recherche historiographique est à mener. Nous y reviendrons.
     Léo STRAUSS estime qu'"en un mot, en essayant de trouver les raisons à une soumission complète à l'autorité, HOBBES rend cette soumission impossible ; en abandonnant l'autorité pour en appeler à la raison, comme le faisait SOCRATE, il est forcé d'aboutir à ce qu'il considérait chez SOCRATE comme une erreur fatale : à l'"anarchisme", HOBBES établit donc en fait une distinction entre l'État pur et simple et l'État raisonnable". Il est certain que le caractère "absolutiste" de l'État présenté par HOBBES suscite des réactions opposées chez les philosophes politiques, notamment au XVIIIème siècle.
     Pierre NAVILLE, de son côté, estime que le "XVIIIème siècle européen est la période où l'oeuvre de HOBBES trouva une résonance qui se perdit ensuite dans deux directions dont on peut reconnaitre la voie de nos jours : d'une part des progrès considérables s'accomplissent dans les sciences naturelles (...), d'autre part la religion chrétienne subit un assaut exceptionnel, suite à la rupture du protestantisme avec le catholicisme romain, qui favorisa l'implantation d'un athéisme intégral souvent assourdi dans un déisme qui oscille du scepticisme à la foi sentimentale. Les philosophies de ce temps expriment cette situation avec un verdeur inégalée jusque-là que la réputation de HOBBES vint nourrir même si ce fut souvent de façon clandestine."

Thomas HOBBES, Léviathan, 1651. Traduction de l'anglais et annotations de François TRICAUD, Editions Sirey,  collection Philosophie politique, 1990, 780 pages. Cette édition (réédition de celle de 1971), comporte, en plus du texte Léviathan, 3 autres textes dans une Appendice : Du Symbole de Nicée, De l'hérésie et De quelques objections élevées contre le Léviathan. Une traduction de 2003 est disponible sur le site de Les classiques en sciences sociales.
 
Pierre MANENT, Article HOBBES dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986. Pierre NAVILLE, Thomas HOBBES, Plon, 1988. Léo STRAUSS, La philosophie politique de Hobbes, Belin, collection Littérature et politique, 1991.

                                                                       PHILIUS
 
 
Relu le 23 mars 2019
   




                             
                                 

                                
      
                                                        
     
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2 mai 2009 6 02 /05 /mai /2009 13:21
   On peut dire de certains essais qu'on les attend depuis un certain temps et le livre de Saskia SASSEN, professeur de sociologie à l'université Columbia aux Etats-Unis, membre du Comité pour la pensée globale et par le passé codirectrice du département du Global Chicago Project, est un de ceux-là. En effet, pour quelqu'un qui veut penser les conflits  et le conflit globalement à l'échelle planétaire, il manque encore beaucoup d'outils conceptuels et opérationnels.
   C'est précisément le constat que la globalisation, certains disent mondialisation, économique, politique et culturelle, s'est accélérée ces deux dernières décennies qui amène cette chercheuse à réfléchir sur la nature de celle-ci.
Deux postulats fondamentaux dans les sciences sociales, mais il faut reconnaître que beaucoup d'autres remettent en cause également ces postulats, sont remis en cause actuellement : "le premier est le postulat explicite ou implicite que l'Etat-nation est le contenant du processus social. Le second est la correspondance sous-entendue du territoire national et du national - la supposition selon laquelle une condition ou un processus situés au coeur d'une institution ou sur un territoire national est nécessairement national."
     Contre un nationalisme méthodologique, de la même manière que certains mettent en cause l'individualisme méthodologique, la globalisation oblige à repenser les termes de la sociologie. Le résultat le plus clair de maints événements intervenus ces dernières vingt années, et sans doute depuis l'effondrement du système pseudo-communiste à l'Est, est le développement d'une globalisation dont il reste, selon l'auteure, à définir les contours.
  La destruction de la notion traditionnelle de frontière, par le développement du marché financier, des outils informatiques et télématiques et de la circulation des compétences au niveau planétaire, oblige à se doter d'autres instruments d'analyse statistiques pour comprendre le fonctionnement des sociétés actuelles. Il ne s'agit pas seulement d'économie, mais aussi d'environnement, de droits de l'homme... domaines où se forgent déjà un droit global, qui n'est pas un droit international, qui n'est pas un droit inter-étatique non plus. Cette évolution, favorisée par nombre d'acteurs étatiques et privés, tisse de nouveaux liens sociaux qu'il importe d'analyser. D'autant plus qu'il s'agit souvent d'institutions d'ordre privé qui se mettent en place, avec des pouvoirs de plus en plus étendus en matière de réglementation commerciale, financière, mais aussi en matière migratoire et environnementale. Il s'agit aussi ni plus ni moins de nouvelles classes sociales émergentes.
  Insistant sur le fait que "le global se forme en grande partie à l'intérieur du national", à partir de villes globales, à vocations nouvelles dans l'histoire, Saskia SASSEN propose que l'on prenne comme sujet d'études dotés d'instruments d'évaluation qualitative et quantitative adéquats, cette nouvelle dimension sociale.
      L'éditeur présente l'ouvrage de cette manière : "Dans le grand dictionnaire des idées reçues, la globalisation a pour acception une interdépendance croissante dans le monde en général et la formation d'institutions globales. Or, montre Saskia Sassen, la globalisation implique deux dynamiques particulières. La première induit la formation d'institutions et de processus explicitement globaux, comme l'Organisation Mondiale du Commerce, les marchés financiers, le nouveau cosmopolitisme et les tribunaux internationaux pour les crimes contre l'humanité. Autant de formations nouvelles qui s'inscrivent néanmoins en partie à l'échelle nationale. La seconde dynamique, bien qu'elle soit elle aussi constitutive, oeuvre à une échelle autre. Des réseaux inter-frontaliers d'activistes s'engagent dans des luttes spécifiquement locales mais avec un objectif global, comme les organisations humanitaires et de protection de l'environnement. Dans un nombre croissant de pays, les États et leurs gouvernements, non pas victimes mais acteurs conscients de la globalisation, s'emploient à mettre en place les politiques monétaires et fiscales indispensables à la constitution de marchés financiers globaux, souvent sous le pression irrésistible du Fonds Monétaire International, voire des Etats-Unis. Ou bien encore, les tribunaux nationaux font usage désormais d'instruments juridiques internationaux - droits de l'homme, critères internationaux de protection de l'environnement et règlements de l'OMC - pour traiter de problèmes qu'ils auraient autrefois résolus avec les instruments juridiques de leur cru. Le global se forme en grande partie à l'intérieur du national. Vue sous cet angle, conclut Saskia Sassen, la globalisation remet en question deux postulats fondamentaux des sciences sociales : le premier veut que l'Etat-nation soit le seul contenant du processus social ; le second pose la correspondance du territoire national et du national. Aujourd'hui, ces conditions sont partiellement, mais activement, démembrée. le comprendre, c'est faire un pas décisif dans l'intelligence de notre monde immédiat et futur".
   
    Martin ALBROW, critique ce livre en 2009 dans www.laviedesidéees.fr (traduction d'Emilie FRENKiEL) : " (...) Sassen montre donc surtout l'importance de la contribution de la sociologie à la compréhension à l'évolution du monde qui nous entoure. Mais en fin de compte, c'est la grande rigueur intellectuelle de son engagement disciplinaire qui limite sa compréhension de la montée et du déclin de la mondialisation. Pour comprendre comment l'idéologie néolibérale a pu si bien s'imposer, il nous faut aussi comprendre les processus et les méthodes qui ont permis aux multinationales de reprendre les thèmes du "global village" des années 1960 à des fins commerciales, et comment les jeunes dirigeants issus du baby-boom ont pensé qu'il était dans leur intérêt d'utiliser le même langage. Les structures sociales ne sont pas déterminantes en termes culturels car les idées circulent librement. L'une des façons dont Sassen exclut les considérations culturelles est de nier l'importance du cosmopolitisme dans la détermination des évolutions contemporaines. On peut lui opposer les travaux récents d'Ulrich Beck qui offrent un bon exemple d'analyse de la mondialisation et qui voient les valeurs cosmopolites comme le moteur qui motive la création d'un ordre politique mondial. En fin de compte, s'il nous incombe d'évoquer les menaces qui pèsent sur l'espèce humaine à travers le discours de la globalisation, il est nécessaire de trouver un moyen d'exprimer un objectif commun et collectif et d'éviter la distorsion idéologique qui a irrémédiablement porté atteinte à l'idée de mondialisation. L'idéologie de la mondialisation considérait jusqu'à présent les questions d'égalité, de justice et de liberté comme des questions subsidiaires et extérieures à l'activité centrale qui consiste à diriger le monde. Nous devons comprendre à quel point cette idéologie est parvenue à s'imposer, pas seulement grâce à ses bases sociales et matérielles, mais aussi à travers l'analyse du sens et des imaginaires qui écartent des possibles avenirs alternatifs. C'est la raison pour laquelle nous avons aussi besoin d'analyses de l'imagination littéraire du type de celle qui fut si efficacement adoptée par Martha Nussbaum dans ses cours sur la justice poétique. La mondialisation est à la fois un ensemble d'écrits, un exercice de relations publiques, une mode, voire un engouement, et une stratégie commerciale. Ce domaine de recherche a besoin de la remarquable sociologie de Sassen, mais également de beaucoup d'autres disciplines."
   
      Saskia SASSEN (née en 1949), économiste et sociologue néerlando-américaine se spécialise dans l'étude de la mondialisation et la sociologie des très grandes villes du monde. A l'origine du concept de ville-mondiale (global cities) (The Global City, 1991), elle est l'auteure également de plusieurs autres ouvrages, dont peu ont été traduits en français, par exemple : New York City's informal economy, Los Angeles, University of California, 1988 ; Denationalization : Territory, Authority and Rights in a Global Digital Age, Princeton University Press, 2005 ; Critique de l'État, Territoire, Autorité et Droits de l'époque médiévale à nos jours, Editions Demopolis pour Le Monde diplomatique, 2006 ; La globalisation centrifuge, Démopolis, 2009.


Saskia SASSEN, La globalisation. Une sociologie, Éditions Gallimard, collection nrf Essais, 2009, 341 pages. Traduction de l'ouvrage américain A sociology of globalization, WW Norton & Company, New York, 2007.
 
Complété le 21 Août 2012, Relu le 25 mars 2019
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2 mai 2009 6 02 /05 /mai /2009 08:51
          Considéré tour à tour comme démocrate et totalitariste, Jean-Jacques ROUSSEAU met en lumière nombre de débats qui agitent les sociétés politiques modernes. En cela, dans les réflexions sur le conflit, qu'il soit abordé sous l'angle politique, économique ou social, l'oeuvre du philosophe genevois est aujourd'hui encore incontournable.

        Longtemps, on a considéré que ses écrits étaient épars et inachevés et aujourd'hui, plusieurs auteurs reconsidèrent la question et, à l'aide de nouveaux manuscrits, reconstituent une pensée très structurée et très méditée. Si cette oeuvre touche également à la musique (Projet concernant la musique, 1742 ; articles sur la musique de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, 1755 ; Dictionnaire de musique, 1767) et au langage (Essai sur l'origine des langues, posthume), ce sont surtout les arguments politiques, économiques et sociaux qui nous intéresse ici.

        Son Discours sur les sciences et les arts (1750), rédigé sur concours d'Académie comme il en existait beaucoup à son époque, tranche avec l'opinion courante de la philosophie des Lumières. Pour lui, la société dominée par les arts et les sciences est une société pleine d'inégalités. Cela en premier lieu parce que les talents dont on a besoin pour les poursuivre deviennent des marques de distinctions (n'oublions pas que nous sommes alors dans une société qui multiplient les privilèges de toutes sortes) entre les hommes, et ensuite parce que de grandes sommes d'argent sont nécessaires pour en supporter les frais. La société est transformée en vue de soutenir ces arts et sciences, et cette transformation elle-même engendre une vie pleine de vaines préoccupations de soi et d'injustice.

       Le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755) poursuit cette réflexion. A la question posée par l'Académie de Lyon qui demande si cette inégalité est autorisée par la loi naturelle, Jean-Jacques ROUSSEAU répond contre les attentes des autorités intellectuelle et religieuses (Il refuse notamment toute référence au péché originel). Sa conception de l'état de nature s'éloigne de celle de HOBBES, à qui il reproche de confondre l'homme primitif, très proche de la nature, et l'homme social, déjà construit par la société. Sa réflexion l'amène à rechercher très en arrière dans le temps la nature de l'homme. Dans un temps, où, isolés, éparpillés, peu nombreux, sans grandes attaches les uns aux autres, les hommes étaient égaux par nature. C'est à la suite de catastrophes naturelles qu'est née une société constituée, par les hommes mus par leur liberté de la volonté et leur perfectibilité. Résumant l'argumentation du philosophe, Léo STRAUSS écrit : "En plus de la première conscience de l'obligation morale, l'homme dans sa nouvelle situation communautaire commence à pratiquer la vengeance. Parce que les hommes sont en contact quotidien, il y a davantage d'occasions de frictions : et, parce qu'il n'y a pas de loi, chaque homme est juge de son propre cas. La pitié naturelle, racine de l'humanité dans l'état de nature, s'affaiblit dans le conflit entre l'amour de soi et la pitié et en de tels cas, c'est toujours l'amour de soi qui l'emporte. Mais ce ne sont pas ces conflits qui firent que les hommes établirent une société civile, mais l'institution de la propriété privée. (...) Avec l'établissement de la propriété privée, apparut également la prévoyance. Lorsque champs et rivières fournissaient la nourriture, le vêtement et l'habitat, l'homme ne pensait pas au futur. Mais l'agriculteur doit le faire et le désir de protéger et d'augmenter sa récolte multiplie à la fois ses désirs et le pousse à rechercher le pouvoir.".

        Ce que l'on nomme aujourd'hui son Discours sur l'économie politique (1755) est en fait un article (long) publié dans le tome V de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. Contre Adam SMITH, John LOCKE et bien d'autres, Jean-Jacques ROUSSEAU rejette l'idée que les inégalités sont tolérables si les plus pauvres en profitent. Il remet en cause la prétendue supériorité des sociétés développées fondées sur ces inégalités et argumente sur les bienfaits d'une confédération sociale. Par ailleurs, également dans d'autres manuscrits, on trouve cette affirmation du caractère individuel du droit de la propriété, "le plus sacré des droits individuels". Mais, en laissant entendre que ce n'est que dans les républiques que la sécurité des personnes et des biens est véritablement garantie, il indique que l'accord entre l'intérêt et la justice suppose la dimension politique du commun, non la simple réciprocité des échanges. (Catherine LARERE). Léo STRAUSS estime qu'en fin de compte, l'opinion de Jean-Jacques ROUSSEAU n'est pas entièrement différente de celle de Karl MARX.

        C'est dans son texte Du contrat social que se trouve concentré un grand nombre des conceptions politiques du philosophe, élaborées de manière aboutie. Au lieu de placer le modèle de contrat sur la condition que le souverain protège sa vie (HOBBES) et ses biens (LOCKE), Jean-Jacques ROUSSEAU place la préservation de la liberté au coeur de son système. Selon lui, les citoyens ne concluent pas le pacte entre eux, de particulier à particulier, mais avec le souverain dont ils sont en même temps les membres. Autrement dit, le peuple en train de constituer sa souveraineté est l'une des parties contractantes (André CHARRAK). Le philosophe écrit : "l'acte d'association renferme un engagement réciproque du public envers les particuliers, et sous un double rapport : à savoir, comme membre du souverain envers les particuliers, et comme membre de l'État envers le souverain". Chaque citoyen est soumis au souverain et membre de l'État envers le souverain : il ne peut donc y avoir oppression. "Ce que l'homme perd par le contrat social, c'est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre ; ce qu'il gagne, c'est la liberté civile et la propriété de tout ce qu'il possède". C'est ce qu'appelle Jean-Jacques ROUSSEAU l'expression de la volonté générale. La solution consiste donc en ce que chaque homme se donne entièrement à la communauté avec tous ses droits et tous ses biens (Léo STRAUSS). La loi est bien le produit de la volonté générale, lorsque tous les individus participent à son élaboration. La société civile est purement et simplement l'accord d'un groupe d'hommes pour que chacun devienne partie de la volonté générale et lui obéisse. Le droit de gouverner de tout gouvernement vient du peuple et ne s'exerce qu'aussi longtemps que cela convient au peuple. Cette souveraineté est inaliénable : les volontés particulières, les factions, les groupes d'intérêts, les partis n'ont pas leur place dans un tel système. Conscient de la tension existante entre la stabilité dont la loi a besoin et le réexamen constant impliqué par l'assemblée du peuple, et de l'idée que la loi étant le produit de sa propre volonté affaiblit la terreur presque sacrée qui est nécessaire au maintien du respect de la loi, Jean-Jacques ROUSSEAU propose que ces processus de changement soient difficiles et que l'éducation facilite le respect de ces institutions, et que le peuple soit finalement conscient des implications des changements qu'il voudrait introduire... Dans son système que le philosophe tente de rendre parfait, les moeurs et la religion entrent dans le champ du politique, la religion doit être donc une religion naturelle et les moeurs soumis au contrat social.
            Ce que le philosophe tente d'élaborer, c'est un contrat social dans lequel l'égalité puisse être rétablie, sans nuire à la liberté. Beaucoup se sont interrogés bien entendu sur la validité d'un tel système, et si pendant la révolution son nom est sanctifié littéralement, on le rend responsable par la suite d'une interprétation totalisante de ses écrits. Il ne faut jamais oublier que dans l'esprit de Jean-Jacques ROUSSEAU, ce contrat social s'applique à de petits États (Corse, Suisse) où les conditions de participation directe à la démocratie sont réunies.  Sa préférence d'ailleurs va à la Sparte antique. Car le contrat social peut se lire à double tranchant : comme proposition positive d'un système de relations entre individus, ou comme critique virulente d'une souveraineté qui ne reflète que des intérêts particuliers. En cela, ce système s'oppose à la conception de nombreux auteurs anglo-saxons qui font dériver la souveraineté de la convergence des intérêts particuliers.
          La conception de la loi de Jean-Jacques ROUSSEAU est finalement aussi rigoureuse que celle de HOBBES, sous la condition qu'elle soit l'expression de la volonté générale, et qu'elle ne soit pas seulement le fruit de l'impératif de la protection des biens et des personnes. La loi est au-dessus de toutes les parties. Reste à savoir comment une telle philosophie politique peut être opérationnelle dans les conditions d'aujourd'hui, dans des sociétés complexes, où la population est importante et concentrée. Cela confère, selon Alexis PHILONENKO par exemple, une tonalité pessimiste (il parle même de philosophie du malheur) à cette philosophie.

       Julie et La Nouvelle Héloïse (1761) est un roman beaucoup plus publié au XVIIIème siècle que Du contrat social. Il traite de l'opposition entre l'amour et le mariage. On comprend qu'une odeur de soufre entoure cet ouvrage pour certains milieux ecclésiastiques de l'époque. Il annonce pour certains les problématiques du conflit intérieur et dépasse les thèmes rebattus de l'amour courtois. Il prépare une partie du Romantisme.

      Émile ou De l'Education (1762) est à destination des maîtres et précepteurs. Il explique la nature de l'enfant et l'éducation qu'il peut recevoir, dans le respect de cette nature précisément, pour devenir un bon citoyen. La fonction éducative prend le relais de la forme juridique : il ne s'agit pas alors de rétablir l'égalité, mais d'instituer des citoyens, en les dépouillant de leur particularité qui les pousse à l'égoïsme et à l'injustice, en transportant leur moi naturel dans l'unité collective, dont il ne sont qu'une unité fractionnaire. Développer l'amour de l'ordre et développer l'esprit de participation à la vie citoyenne sont deux impératifs de cette éducation. Elle doit développer notamment l'amour de soi et l'amour propre dans le sens d'une solidarité avec les autres hommes. "Étendons l'amour-propre sur les autres êtres, nous le transformerons en vertu, et il n'y a point de coeur d'homme dans lequel cette vertu n'ait sa racine. Moins l'objet de nos soins tient immédiatement à nous-mêmes, moins l'illusion de l'intérêt particulier est à craindre ; plus on généralise cet intérêt, plus il devient équitable, et l'amour du genre humain n'est autre chose en nous que l'amour de la justice."

      Le Jugement du Projet de paix perpétuelle de Monsieur l'abbé DE SAINT PIERRE (1756) constitue seulement une des oeuvres du philosophe sur la guerre, la paix et les relations internationales. Par ailleurs, des Principes du droit de la guerre de des Fragments sur la guerre apparaissent dans les manuscrits. Selon Blaise BACHOFEN et Céline SPECTOR, qui se référent au projet initial de Jean-Jacques ROUSSEAU d'écrire une grande oeuvre intitulée Institutions politiques, dont Du contrat social ne serait qu'une partie, on peut reconstituer sa pensée dans ces domaines, plus élaborée qu'on aurait pu le croire.
     - Les Principes du droit de la guerre témoignent des lectures du philosophes de deux auteurs, GROTIUS et HOBBES. Il leur fait le reproche de n'avoir pas su comprendre la nature même de la guerre. La guerre, selon lui, apparait avec l'État, et n'est donc pas naturelle. Le droit inter-étatique doit être compris comme droit de la paix. Pour lui, il n'y a pas de sociabilité naturelle, au sens d'une inclination naturelle à respecter les droits d'autrui suffisamment puissante pour empêcher les conflits, tant pour les individus que pour les sociétés. Ce n'est que par de nouvelles associations à l'échelle des sociétés que nous pouvons corriger "le défaut de l'association générale". Jean-Jacques ROUSSEAU veut chercher à l'intérieur même des États, dans leur nature même, les principes qui relèvent à la fois de la légitimité et de la nécessité factuelle.
      - Le Jugement sur le projet... est relativement sévère envers celui-ci. "Il ne faut pas non plus croire avec l'Abbé DE SAINT-PIERRE que même avec la bonne volonté que les princes ni leurs ministres n'auront jamais, il fût aisé de trouver un moment favorable à l'exécution de ce système. Car il faudrait pour cela que la somme des intérêts particuliers ne l'emportât pas sur l'intérêt commun et que chacun crût voir dans le bien de tous le plus grand bien qu'il ne peut espérer pour lui-même."  Selon Hervé GUINERET, le philosophe genevois ne se contente pas de critiquer le projet, mais étend son analyse aux raisons pour lesquelles il le trouve inapplicable. Il indique que l'indépendance des souverains est une indépendance par rapport aux lois. Le souverain décide dans l'arbitraire le plus total et dans les rapports de force entre souverains, il n'existe pas de lois. Contre MACHIAVEL, Jean-Jacques ROUSSEAU pense que les souverains sont des pilotes insensés, n'ayant absolument pas les capacités de lutter réellement et durablement contre la fortune (l'infortune), esclaves de leur désir de puissance, désir autant tourné vers la domination de leurs sujets que vers l'écrasement de leurs concurrents. En cela, les propos de l'abbé DE SAINT-PIERRE viennent directement contredire les pratiques, les désirs et les opinions des puissants.

    Le modèle machiavélien est un modèle guerrier. C'est ce modèle que jean-Jacques ROUSSEAU refuse dans ses deux apports principaux à la théorie républicaine : l'adéquation de la république et de la loi, l'idée que les citoyens se lient par le droit. Il définit le projet politique, dans le rapport à soi, dans la conception de l'amour-propre, non comme exclusion de l'étranger, mais dans une conception universaliste. Au-delà des polémiques avec les autres intellectuels des Lumières, comme VOLTAIRE par exemple, Jean-Jacques ROUSSEAU livre une oeuvre à vocation universaliste.
 
     Cette oeuvre trouve des échos grandissants à une époque où sont dénoncés le progrès des sciences et l'accumulation des richesses comme causes des déséquilibres de la nature. De manière plus longue, elle influence la manière depuis son époque de concevoir l'éducation, l'enfance et le développement humain, la fonction des institutions politiques et sociales, les moeurs, le droit et même la religion. Surtout d'ailleurs à travers le dialogue qu'il engage avec les intellectuels de son temps, bien plus que par son propre exemple de vie - sujet de polémiques pas toujours très claires. C'est en grande partie à travers ce dialogue contradictoire et parfois véhément qu'il élabore sa propre pensée. L'attention apportée à l'ensemble de son oeuvre, et pas seulement aux ouvrages édités (sa correspondance abondante par exemple) montre aujourd'hui combien le dialogue avec DIDEROT, lequel lui doit nombre de ses réflexions est important. Le chercheur américain en littérature Roger D MASTERS, cité d'ailleurs par Victor GOLDSCHMIDT (Anthropologie et politique, Les principes du système de Rousseau, Vrin, 1974), effectue en 1968 une lecture globale de son oeuvre et estime que le pivot de son oeuvre est constitué par l'Émile : "Sans nier l'importance du Contrat social, sur lequel Rousseau travailla pendant au moins dix ans, et qui devait constituer une partie du projet des Institutions politiques (dont il espérait qu'elle mettrait le "sceau" à sa réputation), il semblerait que la structure essentielle de la pensée de Rousseau puisse - et en vérité doive être étudiée d'abord en fonction de l'Émile (qui contient un résumé du Contrat social) et des deux Discours", le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (second discours) et le Discours sur les sciences et les arts (premier discours). Dans l'esprit même de Jean-Jacques ROUSSEAU, toujours selon cet auteur, l'effort accompli dans le Contrat social n'est pas à proprement parler une partie intégrante du grand principe (que la nature a fait l'homme heureux et bon mais que la société déprave et le rend misérable), mais plutôt une atténuation de l'inéluctable dépravation de l'homme. 
  "Le point de départ philosophique de Rousseau était la critique des effets d'un développement scientifique débridé. Sa pensée demeure donc extrêmement pertinente face aux problèmes contemporains. (...). Rousseau a essayé de découvrir un moyen de faire retour à la pratique classique de la vie sociale et politique, en présupposant qu'on pouvait définir le bien pour l'homme en se référant à sa nature. Pourtant, pour y parvenir, il fit fond sur une étude scientifique de l'évolution de l'espèce humaine (le second Discours) et sur une analyse du développement humain individuel en termes de sensations et d'expériences (l'Émile). Il s'ensuit que les faiblesses et les forces du système philosophique de Rousseau éclairent les questions toujours actuelles de la philosophie politique. Cela ne signifie pas que ce système soit satisfaisant pour la période contemporaine, comme le fait remarquer Bertrand de Jouvenel (Rousseau, évolutionniste pessimiste, Rousseau et la philosophie politique, Annales de la philosophie politique, volume 5, PUF, 1965)".
De fait, l'évolution de la civilisation européenne a été à l'inverse de ce qu'il souhaitait. Il semblerait toutefois que les conceptions de la volonté générale et de la souveraineté du peuple aient eu une influence persistante, malgré (en raison de?) le manque de pertinence généralement admis de ses propres conclusions pratiques. Il faut mettre de côté l'idéal rousseauiste de la petite société agraire privée des Lumières pour comprendre l'impact sur une longue période de ses conceptions sur la société politique. Même si les soupçons de "totalitarisme" sont assez infondés (il s'inscrit tout de même dans une longue tradition de défense de la liberté de pensée...), "ses principes s'exposent à une subversion de ce genre parce qu'il sépare les fins propres de l'homme et de la société de ses principes de droit politique. Après avoir défini une logique de l'obéissance civile purement formelle, Rousseau admit tacitement que la science prudentielle définissant la bonne société civile n'était pas une partie intrinsèque ou nécessaire de ses principes politiques, mais ne constituait qu'un guide pour leur mise en oeuvre. Rousseau fut ainsi forcé - de compagnie avec Machiavel et Hobbes - de traiter la différence entre les formes de gouvernement comme un problème technique dont la solution dépend de la connaissance des "tendances naturelles" des phénomènes politiquement pertinents. Mais dès que le triomphe de la technologie moderne permit à l'homme de maitriser des relations naturelles que Rousseau considérait comme "invincibles", sa définition de la supériorité nécessaire de cité agraire simple devint une préférence anachronique et purement personnelle (...) qu'on peut rejeter sans pour autant abandonner son principe de la souveraineté populaire."


Jean-Jacques ROUSSEAU, Du contrat social, 1762 (Flammarion, 1966) ; Jugement sur le projet de paix perpétuelle de l'abbé DE SAINT-PIERRE, 1756 (Ellipses, 2004).
Quasiment l'ensemble de ses oeuvres est disponible sur le site des classiques en sciences sociales : www.uqac.ca.
Catherine LARRERE, article ROUSSEAU dans Dictionnaire de philosophie politique, PUF, collection Quadrige, 1996. André CHARRAK, article ROUSSEAU dans Le Vocabulaire des philosophes, Philosophie classique et moderne, Ellipses, 2002. Leo STRAUSS, Histoire de la philosophie politique, PUF, collection Quadrige, 1994. Alexis PHILONENKO, article Du contrat social, ROUSSEAU dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986. Blaise BACHOFEN et Céline SPECTOR, Jean-Jacques ROUSSEAU, la guerre et la paix, Editions Vrin, collection Textes et Commentaires, 2008. Roger D MASTERS, La philosophie politique de Rousseau, ENS Editions, 2002.

                                                                               PHILIUS
 
Complété le 24 juin 2014. Relu le 24 mars 2019


        
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28 avril 2009 2 28 /04 /avril /2009 17:16
         Chroniques de la gouvernance fait partie de ces revues, souvent très jeunes - celle-ci date seulement de 2007 - que l'on trouve surtout sur Internet, et dont les articles sont très souvent disponibles gratuitement, qui témoignent sans doute que sur le web, on ne trouve pas seulement le pire... Au contraire, ce genre de revue est là pour prouver qu'Internet peut être un grand outil au service de l'humanité (pas moins pour s'élever au niveau des intentions de la revue)...
          Issue des projets de l'Institut de recherche et débat sur la gouvernance, cette revue annuelle, de 250 pages environ, complètement téléchargeable, se situe selon ses propres dire "contre les approches normatives de la bonne gouvernance".
Par les sujets traités (la participation entre idéal et réalités, l'avenir du mouvement alter-mondialiste, la justice internationale face aux situations locales, quel type de fiscalité pour quel type de démocratie, pour l'édition de 2008), les rédacteurs se situent clairement contre une certaine approche de la mondialisation, sur laquelle beaucoup reviennent aujourd'hui à la faveur de la crise financière mondiale, et réfléchissent à la manière dont cette mondialisation justement pourrait être facteur de paix et de développement.
 
     Dans la présentation de la revue, l'Institut, créé à l'initiative de la fondation Charles Léopold Mayer en 2006, se donne pour vocation "d'animer le débat sur la gouvernance en mettant en relation le monde de l'université et de la recherche celui de la fonction publique ou des organisations internationales, les entreprises, et les organisations de la société civile".
       Il est bien sûr trop tôt pour savoir si la revue va tenir ses promesses, ni si elle va trouver son public, mais toujours est-il que l'on trouve désormais sur son site de quoi alimenter de nombreuses réflexions.
   En tout cas, animé notamment par Henri Rouillé d'ORFEUIL, Jan Robert SUESSER et Nicolas MEUNIER (bureau) et dirigé (équipe exécutive) par Séverine BELLINA, l'IRG se développe dans des activités diversifiées "de recherche-action, capitalisation d'expériences, formations, en veillant toujours à ancrer ses analyses et ses propositions dans des expériences et des exercices concrets de Transition". En 2016, il s'implique "aux côtés et au service des acteurs de deux processus : "la transition agricole et alimentaire" et "la transition vers des solidarités toujours plus inclusives." L'IRG veut contribuer aux réflexions transversales sur la manière dont la gouvernance démocratique peut concrétiser et accélérer la marche vers un développement durable et inclusif."
   
     Notons en tout cas les 5 hypothèses retenues par les rédacteurs responsables de la revue, dont Pascal DELISLE, Hélène NIEUL, Vincent GUIMARD, Michel SAUQUET et Martin VIELAJUS, Wojtek KALINOWSKI étant le coordinateur pour 2008 :
- celle de la coexistence de différentes échelles de pouvoirs, supra et infra-étatiques, et non seulement étatiques ;
- celle d'une érosion de la légitimité de l'Etat, redistribuée entre une foultitude d'acteurs, publics et privés ;
- celle d'une perte de capacité des gouvernements à contrôler l'ordre social ;
- celle de nouvelles formes, horizontales, de participation au pouvoir, en dehors des canaux traditionnels ;
- celle de l'existence de nouveaux mécanismes collectifs de gestion des problèmes, remplaçant les modes autoritaires et que la revue veut évidemment favoriser.
 
      Vu l'évolution accélérée du monde, certains estimant que déjà la mondialisation marque le pas et que la tendance commencerait même à s'inverser.  Chroniques de la Gouvernance 2009/2010, publié en novembre 2009 présente, dans ses 287 pages, un grand intérêt. Rédigés par Pierre ROSANVALLON, Michel WIEVIORKA, Zhu XUEQIN, Alberto ACOSTA... voici une cinquantaine d'articles sur les deux années qui venaient de s'écouler, "qui restent celles d'une débâcle financière, économique et sociale unique". "Un tel échec est, dans une large mesure, celui des systèmes de gouvernance nationaux et internationaux, privés comme publics. Il révèle notamment la faiblesse des modes de régulation politiques et économiques, dans un contexte d'interdépendance croissante des acteurs et des échelles géographiques. Cette nouvelle livraison des Chroniques de la gouvernance donne à voir sur ces problèmes une série d'analyses et de propositions" répartis sur "quatre enjeux ou vecteurs de changement de la gouvernance : la légitimité des pouvoirs, la coproduction du bien public, l'évaluation de la gouvernance et la formation aux affaires publiques.
       
      Dans les deux centaines de page de son édition de 2015, Chronique de la gouvernance porte sur la question de la Responsabilité, toujours en décryptant des évolutions de la gouvernance pas toujours évidentes pour le grand public, vu la manière dont les médias parlent du pouvoir en général. "Face à la crise économique et financière, ou après une catastrophe naturelle ou sanitaire, une même question revient avec toujours plus d'acuité : qui est responsable? La réponse est rarement évidente. Sous l'effet de la mondialisation, de l'émergence de "nouveaux" acteurs dans l'action publique, et face à l'affaiblissement des États, les responsabilités sont moins identifiables que par le passé. L'implication d'une pluralité d'acteurs induit l'émergence d'une responsabilité plus collective autour de l'action publique. Cette évolution est-elle source d'une plus grande efficacité? Traduit-elle une évolution vers une gouvernance plus démocratique en rendant les différents intervenants plus redevables de leurs actions?. Dans ces Chroniques de la gouvernances, les différents auteurs s'attachent à mieux comprendre cette mutation de la responsabilité en contexte pluriacteurs et ses conséquences sur l'action publique à travers le monde.
 
Chroniques de la gouvernance, Éditions Charles Léopold Mayer.
Site : www.institut-gouvernance.org
 
Actualisé le 28 mars 2012, le 15 février 2019.

  
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