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29 avril 2020 3 29 /04 /avril /2020 08:06

   Fondée fin octobre 1935 par Jacques DUBOIN (1878-1976) et depuis parue sous différentes formes, le mensuel français de réflexion socio-économique La Grande Relève, autour de l'économie redistributive, se propose d'apporter analyses et informations sur un véritable progrès technique et social.

    Jusqu'en juillet 1939, la Grande Relève est publiée mensuellement sous forme de journal. Sa parution est interrompue sous l'Occupation allemande et reprend mensuellement en 1945, puis devient hebdomadaire en 1957 jusqu'en fin 1961, puis bimensuelle jusqu'en mai 1963 où elle redevient mensuelle. A la mort de Jacques DUBOIN EN 1976, sa fille Marie-Louise DUBOIN prend la suite à la direction et continue aujourd'hui d'en assurer la parution.

   Ses principes n'ont pas varié depuis l'origine : Parce que, depuis quelques décennies, dans les pays industrialisés, on assiste au remplacement du travail humain dans la plupart des processus de production de biens et de services, par des machines, des automates, par des commandes, par des informations, l'humanité, consciemment ou non, vit une véritable mutation. mais le progrès sur le plan technologique ne se transforme pas en progrès social. Inégalités et écarts entre riches et pauvres s'accroissent.

A l'opposé, l'économie distributive propose d'associer progrès technique et progrès social. Pour cela, la revue ne présente pas un projet de société "tout ficelé", rigide, "parachuté d'en haut, mais propose de discuter les contours que pourrait prendre une société, adaptée à l'après-salariat, qu'entraine cette grande relève : une société où la convivialité remplacerait la compétitivité, où la recherche du mieux être remplacerait celle de l'avoir plus, où la culture et l'expérience seraient plus appréciées que l'art de manipuler les gens ; bref une civilisation où la rentabilité ne serait plus le critère sur lequel se fonde toute entreprise. La revue préconise que le capitalisme fasse place à une économie distributive permettant à chacun de s'épanouir en choisissant lui-même ses activités, en fonction des besoins de tous, de ses propres aspirations et de ses capacités, et convenues par le contrat civique.

   Les rédacteurs du journal, tous bénévoles, en sont les lecteurs. Certains soulignent des faits d'actualité, pour les commenter. d'autres envoient des articles de fond à partir des thèses de l'économie distributive présentées dès le début des années 1930 par le fondateur du journal. D'autres enfin préfèrent participer plus brièvement, au débat, en l'alimentant de leur point de vue, sur un point précis les rubriques Tribune libre ou Courrier. Ce ne sont donc pas, a priori, des journalistes, des économistes ou des sociologues, ce sont des citoyens qui ont des réflexions à partager. Dans le numéro 1213 de décembre 2019, La Grande Relève propose une comparaison des thèses communalistes de Murray BOOKCHIN, mises en pratique dans le Rojava, en Calabre ou en France-Comté et celles de Jacques BUBOIN en faveur d'une économie de partage.

 

 

La Grande Relève, 88, Boulevard Carnot, 78110 Le Vésinet.  Archives en ligne sur le site officiel economiedistributive.fr, de 1936 à nos jours.

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28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 13:20

  Le philosophe et sociologue marxiste américain d'origine allemande Herbert MARCUSE, membre de l'École de Francfort avec Theodor ADORNO et Max HORKHEIMER, est l'auteur de plusieurs oeuvres de référence et est aussi connu aux États-Unis qu'en Europe.

 

Une carrière intellectuelle fournie

    Lors de la guerre de 14-18, où il est enrôlé dans des unités de l'arrière, il adhère en 1917 au Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD) et participe à un conseil de soldats. Cependant il quitte le SPD après l'assassinat de Karl LIEBKNECHT et de Rosa LUXEMBOURG en 1919, écoeuré de voir que le Parti "travaillait en collaboration avec des forces réactionnaires, destructrices et répressives" lors de l'écrasement de la révolution communiste des spartakistes. Il milite alors au sein de ce mouvement.

Il étudie à Berlin et à Fribourg-en-Brisgau la Germanistik comme discipline principale, la philosophie et l'économie politique comme matières secondaires. A Fribourg, il devient l'assistant de Martin HEIDEGGER et rédige une thèse sur HEGEL intitulée L'Ontologie de Hegel et la théorie de l'historicité (1932). Mais il entre vite en désaccord avec le grand philosophe allemand du moment, qui refuse par ailleurs sa thèse, et part pour Francfort-sur-le-Main.

En 1932, Herbert MARCUSE entre pour la première fois en contatc avec l'Institut de Recherche sociale de Francfort (École de Francfort) où il côtoie Max HORKHEIMER et Theodor ADORNO. Dès la prise de pouvoir par les nazis en 1933, il émigre en Suisse, puis aux États-Unis avec sa famille, après un bref séjour à Paris. Il est engagé par l'Institut de recherche sociale, qui s'est déjà installé à New York. En raison de la mauvaise situation financière de l'Institut, il doit accepter un poste à l'Office of Strategic Services (OSS), où il travaille sur un programme de dénazification.

Dès 1951, il enseigne dans diverses universités américaines. A cette époque, il dénonce tant le bloc occidental que l'URSS.

En 1955, il adopte, dans Éros et civilisation, une lecture marxienne de FREUD, et critique le révisionnisme néo-freudien (lequel se détourne peu à peu de la théorie sexuelle...). Il forge le concept de "désublimation répressive" et dénonce le caractère déshumanisant et irrationnel du principe de rendement. Le principe de rendement est le principe de réalité d'une société capitaliste fondée sur la résignation, la falsification des instincts et la répression des potentialités humaines. L'espoir d'une libération se trouve dans la transformation de la sexualité en Éros et l'abolition du travail aliéné. Sa pensée est fortement inspirée de la lecture de MARX et de FREUD (et également de HEGEL, HUSSERL et LUKACS) ; elle est, par bien des aspects, beaucoup plus profonde et plus radicale que celle d'Erich FROMM, dont elle relève certaines insuffisances. C'est que les deux auteurs ne se placent pas sur la même perspective (FROMM a plutôt une orientation sur l'homme, les groupes d'hommes et l'espèce humaine, tandis que MARCUSE se situe dans une lutte contre la société capitaliste, de classe contre classe...)

En 1964, il écrit l'Homme unidimensionnel qui parait en France en 1968 et devient un peu l'incarnation théorique de la nouvelle révolte étudiante. il y affirme le caractère inégalitaire et totalitaire du capitalisme des "Trente Glorieuses". Il dénonce une certaine "tolérance répressive" envers des idées qui servent le système de domination et d'oppression et une dénaturation du concept même de tolérance. C'est, pour lui, cette tolérance répressive qui permit l'avènement du nazisme en Allemagne.

En 1968, il voyage en Europe, et tient de multiples conférences et discussions avec les étudiants. IL devient alors une sorte d'interprète théorique de la formation des mouvements étudiants en Europe et aux États-Unis. Son engagement au sein des mouvements politiques des années 1960-1970 en fait l'un des plus célèbres intellectuels de l'époque.

Il poursuit son enseignement et en 1979, il garde la même vivacité d'esprit et la même veille intellectuelle. Il est à son poste presque chaque jour, dans sa cabine de philosophe, bourrée de bouquins empilés, devant le décor de cette université aux blanches structures ajourées où circulent étudiants et militants. Il mène jusqu'au bout le combat d'une "pensée radicale", c'est-à-dire celle qui "témoigne d'une conscience radicale des conditions de vie régnantes et se dresse contre toutes les dormes de répression.

 

D'une philosophie de l'exil : la révolution, à l'esthétique

   Obsédé, comme ses amis, par la question de savoir quelle force porte donc les groupes et les individus humains à s'aliéner dans la dictature politique ou technocrate, et quel principe historique de mort les détourne de leur libération, MARCUSE donne au refus une forme qui lui est propre. Chez lui, le "grand refus" anime sans cesse un repérage de ce qui fomente, dans les failles du système, un mouvement révolutionnaire. A cet égard, sa visée est plus politique que celle de HORKHEIMER, et sans doute de celle des autres membres de l'École de Francfort. L'éthique du refus n'a pour lui se sens qua dans l'alliance, théorique et pratique, avec les forces de transgression et de libération. Sa pensée 'critique" ne consent pas à l'observation. Elle a pour connotation personnelle l'endurance d'un espoir. Elle cherche, infatigable et lucide, les points de l'horizon social d'où attendre ce qui vient d'autre. E chaque attente trompée par les événements porte plus loin l'analyse. La force de MARCUSE est dans cette ténacité à repérer des indices révolutionnaires. Elle est indocile à l'ordre de l'histoire. Entre la structure de la réalité (l'inégalité sociale et raciale, l'extension de la répression, etc.) et le mouvement de la pensée, il y a donc une guerre interminable. Le "fait établi", loi de la raison, n'est pas la loi de la théorie. Aussi le nom même de théorie est-il "révolution". Même les échecs qui ont successivement anéanti et couvert de cendres les espoirs placés tour à tour dans la social-démocratie, puis dans la révolution soviétique, puis dans les mouvements ouvriers allemands, puis dans les radicalisme américains, ne lassent pas cette attention révolutionnaire. Pourtant ces irruptions suivies de chutes répètent l'événement resté pour MARCUSE la figure majeure de l'histoire trompant la révolution : l'effondrement de la classe ouvrière la plus politisée d'Europe devant le fascisme nazi. Mais cette répétition aiguise au contraire l'acribie du vigile et la mobilité de son analyse. Au moment où, souvent, ses divers "compagnons de route" se lassent et prennent de plus en plus de chemins de traverses, soit en sortant directement du champ du politique, soit en tentant d'approfondir une recherche plus sociologique.

Si, du nazisme, MARCUSE tire la leçon, choquante pour bien des marxistes orthodoxes, que les classes ouvrières, manipulées par la technocratie, ne constituent plus le ressort de la révolution, il ne renonce pas à en chercher d'autres points d'émergence. Cependant, par là, il bouleverse une stratégie de la révolution. L'étude de FREUD, aux États-Unis, lui fournit à la fois une autre possibilité d'analyser le processus civilisateur comme processus répressif et, par un renversement de l'optique freudienne, comme toute conservatrice par bien des aspects, la possibilité de trouver dans l'Éros, principe du plaisir, une force subversive capable de l'emporter sur le principe de réalité. Thanatos, loi de l'ordre établi, relatif à une pulsion de mort. Le freudisme devient ainsi, entre les mains de MARCUSE (et sans doute à la suite des transformations que l'américanisation de FREUD lui a fait subir), le moyen d'élaborer les critères de mouvements révolutionnaires et de développer également des éléments qui étaient restés relativement inertes dans l'oeuvre du jeune MARX et qui renvoyaient à l'"émancipation des sens". Saisis dans leur implication mutuelle, le collectif et l'individuel apparaissent ainsi comme le champ d'opposition entre l'éthique du travail, origine du système technocratique, et la libération de l'existence, principe d'une autre vie sociale. Éros et civilisation (1954) en établissant un freudo-marxisme, rejette une partie de l'appareil psychanalytique (américanisé il est vrai) du côté des forces contre-révolutionnaires. Et d'ailleurs, sur la scène intellectuelle, même en Europe, cet assemblage théorique révolutionnaire fait regarder autrement toute la psychanalyse...   

L'ouvrage Éros et civilisation organise une nouvelle topographie freudo-marxiste, de la théorie et de la pratique révolutionnaires. Mais l'essentiel reste le geste d'une pensée qui juge et "condamne" la réalité. La "vérité" - ou le discours - s'introduit dans ce qui est comme une contestation au nom de ce qui devrait ou pourrait être, et comme l'ouverture d'un possible dans l'ordre des faits établis. Cette philosophie est, par là, une théorie du rôle même de la philosophie. Elle ne produit pas un lieu défini par la raison, qui serait celui de l'ordre ou de l'être. Elle reste relative aux situations socio-politiques à l'intérieur desquelles s'exerce l'analyse décelant des espaces de jeu dans le totalitarisme politique ou technocrate et diagnostiquant dans le système ce qui y travaille d'autre. Elle est révolutionnaire, et non métaphysique. Elle a forme poïétique, et non utopique.

Acharnée à découvrir les mouvements qui se font jour et les solidarités sociales qui peuvent donner figure historique à la lutte contre l'aliénation unidimensionnelle (L'Homme unidimensionnel, 1964), cette pratique philosophique de l'analyse a pu passer pour un "romantisme révolutionnaire". En fait, elle s'enracine sans doute dans la tradition juive, à laquelle MARCUSE appartient. Avant même d'entrer en relation avec l'École de Francfort, MARCUSE insinuait le soupçon dans la philosophie de HEIDEGGER, qui articule en discours le "sol" et la "maison" de l'être et qui devient ainsi, comme le dit Emmanuel LEVINAS, une philosophie "agricole". Pour MARCUSE, il n'y a pas de sol. Le réel n'est jamais un droit. La théorie ne cesse d'interroger la raison et de la suspecter. Elle met en procès l'ordre. Aussi n'est-elle que "critique""- exil. Elle refuse de "formuler les lois de la pensée en protégeant les lois d'une société".

    Dans la production intellectuelle de MARCUSE, on pourrait penser que cette recherche constante de possibles révolutions s'affaiblit à mesure de l'accumulation des déconvenues. Et pourtant, même avec la sorte de détour par l'esthétique, il effectue toujours la même recherche.

Diaspora faite de déplacements relatifs à l'apparition et à la dégradation des figures historiques successives de la libération, la pensée marcusienne s'est donc liée, comme à la condition d'une possibilité, à tous les mouvements de transgression - à tout ce qui constitue une force autre dans l'unidimensionnalité technocrate. Et d'abord, aux catégories exploitées "qui ne veulent plus jouer le jeu", classes dominées, chômeurs, "victimes de la loi et de l'ordre". Mais aussi aux étudiants et aux intellectuels que la marginalisation radicalise. Mais encore aux mouvements des femmes refusant que le corps féminin soit exploité comme plus-value pour la reproduction de l'espèce, la prostitution ou la consommation d'images. Aux artistes enfin, poètes, écrivains ouvrant d'autres possibles avec un discours sans pouvoir. Telle est la position ultime de MARCUSE, dans La Dimension esthétique (1977) : "L'art brise la réification et la pétrification sociales. Il crée une dimension inaccessible à toute autre expérience - une dimension dans laquelle les êtres humains, la nature et les choses ne se tiennent plus sous la loi du principe de la réalité établie. Il ouvre à l'histoire un autre horizon." Mais, conformément à son sens premier, l'esthétique, chez MARCUSE, se rapporte aux sens, et pas seulement à l'art. Elle renvoie à une transformation progressive du corps, devenu instrument de plaisir, et à des modes de perception "entièrement nouveaux". Une révolution est en puissance, cachée dans le corps profond. Elle doit, par le plaisir, inaugurer socialement et individuellement une libération de l'être, sans laquelle toute révolution politique se retourne en un nouveau totalitarisme. certes, la jouissance ne va pas sans la douleur. Mais elles échappent ensemble à l'ordre social. L'esthétique est ce champ dialectique, "affirmation et négation, consolateur et douleur". Quelque chose comme un cri l'habite. Tantôt de plaisir, tantôt de douleur (c'est souvent le même), le cri peut ne pas vouloir être une rébellion, mais par nature il l'est. il ouvre sur autre dimension. Il la crée. Sans doute a-t-il un rapport essentiel avec l'art?

Cette théorie de l'espoir a donc pris rendez-vous avec les sans-espoir et avec ce qui n'a pas de pouvoir sur les choses. Comme ses alliés, elle est incertaine de son avenir (il n'y a plus d'utopie philosophique) et certaine de ce qui la rend irréductible. Elle s'est avancée, tenace et solitaire, sans concessions et sans protections. Aussi a-t-elle été reconnue par beaucoup. MARCUSE concluait L'homme unidimensionnel en écrivant : "La théorie critique de la société ne possède pas de concepts qui permettent de franchir l'écart entre le présent et le futur ; elle ne fait pas de promesses ; elle n'a pas réussi ; elle est restée négative. Elle peut ainsi rester loyale envers ceux qui, sans espoir, ont donné et donnent leur vie au grand refus. Au début de l'ère fasciste, Walter Benjamin écrivait : "C'est seulement à cause de ceux qui sont sans espoir que l'espoir nous est donné."

Michel de CERTEAU, à qui nous empruntons tout ce chapitre, conclue là sur une note - malgré la dernière phrase ou à cause d'elle - un peu désespérante, à l'image de ce grand renoncement qui parcourt alors tout le monde intellectuel - y compris parmi les proches de MARCUSE - à changer de manière globale réellement la société.

 

Herbert MARCUSE, L'Ontologie de Hegel et la théorie de l'historicité, éditions de Minuit, 1972 ; Raison et révolution, Hegel et la naissance de la théorie sociale, éditions de Minuit, 1969 ; Éros et civilisation. Contribution à Freud, éditions de Minuit, 1963 ; Le Marxisme soviétique. Analyse critique, Gallimard, 1963 ; L'Homme unidimensionnel, éditions de Minuit, 1968 ; Culture et Société, éditions de Minuit, 1970 ; La Fin de l'Utopie, Seuil, 1968 ; Vers la libération, Gonthier, 1969 ; La Dimension esthétique; pour une critique de l'esthétique marxiste, Seuil, 1979 ; Contre-révolution et révolte, Seuil, 1973 ; Tolérance répressive, Homnisphère, 2008 ; Le problème du changement social dans la société technologique, Homnisphère, 2007.

M. AMBACHER, Marcuse et la critique de la civilisation américaine, Aubier-Montaigne, 1969. Pierre MASSET, La Pensée de Herbert Marcuse, Privat, 1969. J.M. PALMIER, Herbert Marcuse et la nouvelle gauche, Belfond, 1973. Gérard RAULET, Herbert Marcuse, Philosophe de l'émancipation, PUF, collection philosophie, 1992. Francis FARRUGIA, Connaissance et libération. la socio-anthropologie de Marx, Freud et Marcuse, L'Harmattan, 2016. Voir le site marcuse.org pour d'abondantes analyses (en allemand et en anglais).

Michel de CERTEAU, Marcuse, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

 

 

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27 avril 2020 1 27 /04 /avril /2020 06:54

   Ouvrage unique (mais sans doute plutôt seul ouvrage à nous être parvenu...), de l'historien grec THUCYDIDE (vers 460-400 av. J-C.), considéré souvent comme le plus grand historien, avec POLYBE, de l'Antiquité, Histoire de la guerre du Péloponnèse relate les événements qui précèdent cette guerre et en furent la cause, puis la guerre elle-même, à laquelle il a personnellement participé.

 

La guerre du Péloponnèse

  Rappelons ici l'historique de cette guerre, car les souvenirs scolaires ne sont pas forcément le fort de tous nos lecteurs.

  La guerre du Péloponnèse met en opposition Athènes et Sparte (ou Lacédémonie) pendant près de trente ans (431-404 av. J-C.). Le jeu des alliances détermine pour beaucoup la direction des combats. Au départ, le conflit oppose Athènes à Corinthe, alliée principale de Sparte. L'alliance d'Athènes avec Corcyre (Corfou), colonie rebelle de Corinthe, le secours apporté par ls Corinthiens à Poridée, en révolte contre Athènes, et le blocus exercé par Athènes précipite les événements. Rapidement, Sparte déclare la guerre à Athènes dont l'agressivité (en tant qu'empire maritime) commence à inquiéter. L'armée de terre de Sparte est supérieure à celle d'Athènes qui possède surtout une formidable marine militaire. Les Athéniens refluent sur la cité, laissant l'Attique ouverte à l'invasion pendant que leur flotte attaque les côtes de Péloponnèse. Malheureusement pour les Athéniens, la peste envahit la cité qui perd plus d'un quart de sa population en deux ans (430-429). Périclès est également atteint par la maladie et meurt en 429. Les forces politiques s'affrontent à Athènes où les démagogues s'opposent aux modérés, partisans de la paix. Néanmoins, les combats continuent. En 427, Athènes réprime la rébellion de Mytilène et remporte une grande victoire sur l'ile de Sphactérie deux ans plus tard (425), refusant à cette occasion la paix offerte par Sparte. Mais Sparte, conduite pas le général Brasidas, s'empare d'Amphipolis que défend Thucydide et rétablit l'équilibre (424). Thucydide, accusé de trahison au terme de la bataille, s'exile en Thrace où il rédige son récit de la guerre.

La mort des deux généraux en chef adverses, Brasidas et Cléon, au cours d'un affrontement près d'Amphipolis (422) où les Lacédémoniens repoussent les Athéniens, amène les deux puissances à négocier la paix de Nicias qui se conclut par un statu quo (421). Cependant, la paix prévue pour cinquante ans, ne verra jamais véritablement le jour, les alliés des deux superpuissances continuant à s'affronter. Peu à peu, les hostilités reprennent ouvertement. Sparte combat victorieusement à Mantinée (418) alors qu'Athènes massacre la population de Mélos (416). Alcibiade, stratège de l'armée athénienne, parvient à convaincre Athènes d'organiser une expédition ambitieuse vers la Sicile pour capturer Syracuse. L'expédition, qui commence en 415, se termine par un désastre stratégique qui va s'avérer fatal pour Athènes (413). La débâcle d'Athènes encourage la révolte de plusieurs de ses alliés et permet à Sparte de s'approprier la maîtrise des mers. Bien qu'Alcibiade remporte encore quelques victoires, la flotte de Sparte, financée en partie par la Perse, est désormais la plus forte. Lysandre, qui commande les forces de Sparte, est victorieux à Colophon (407) et surtout à Aigos Potamos (405), alors qu'Alcibiade, limogé, ne participe pas à la bataille. Au mois d'Avril 404, Athènes capitule. Elle est contrainte d'abandonner sa flotte, de détruire ses fortifications et de laisser le pouvoir à l'autorité des Trente Tyrans. Ces Trente magistrats forment un gouvernement oligarchique succédant à la démocratie à Athènes et ne restent au pouvoir que moins d'un ans (404 av.J-C.), chassés par THRASYBULE, au grand soulagement de la population. (A ne pas confondre, comme le fait le dictionnaire de stratégie de BLIN et CHALIAND, avec les généraux romains des II et IIIe siècles.)

 

Le récit de la guerre par THUCYDIDE

   Le récit de l'historien s'arrête brusquement en 411, probablement du fait que son auteur fut empêché, par la maladie ou par la mort, d'achever son oeuvre. Les épisodes stratégiques s'y succèdent, de même que des considérations politiques d'une poignante pérennité, à défaut d'être tout-à-fait objectives.

A travers ce récit pénétrant se dégage une vision de la politique et de la stratégie qui force encore aujourd'hui l'admiration des théoriciens et des adeptes de la realipolitik. Bien avant MACHIAVEL et CLAUSEWITIZ, THUCYDIDE démontre le rapport étroit qui lie la stratégie militaire à la stratégie politique, la première étant l'instrument de la seconde. D'ailleurs, si THUCYDIDE s'intéresse davantage aux problèmes politico-stratégiques qu'aux considérations tactiques et opérationnelles, c'est bien pour démontrer la primauté de l'action politique par rapport à l'engagement militaire. Il manifeste les mêmes scrupules à mettre en relief les facteurs historiques, sociaux et politiques qu'à souligner les actions individuelles. Il se préoccupe tout autent des causes de la guerre que des rapports entre forces, des rapports entre l'individu et l'État que des rapports entre les peuples. Il illustre son récit par des discours et des dialogues de très grande qualité. Tout y est fondé sur l'opposition politique, idéologique et stratégique entre les deux acteurs principaux, opposition qui n'est pas sans rappeler celle qui mit face à face États-Unis et Union Soviétique pendant la guerre froide.

Tout oppose Athènes et Sparte. Athènes est un État démocratique, et une puissance maritime. Sparte est gouverné par un régime autoritaire. Sa force militaire est fondée sur son armée de terre. La cause fondamentale de la guerre, selon THUCYDIDE, est la montée en puissance d'Athènes, qui fait naître sa volonté de domination, et qui menace l'ordre politique établi et l'équilibre des forces en place. Cette menace met en jeu les alliances entre les nombreux États qui constituent l'ensemble géopolitique de la Grèce. Avec sa puissance, et en pratiquant l'intimidation et la terreur, Athènes oblige certains États à se rallier à sa cause. En revanche, et pour les mêmes raisons, elle pousse d'autres États dans les bras de son adversaire.

Encore aujourd'hui, l'analyse de THUCYDIDE est pleine d'enseignement et les conclusions de l'historien vont souvent à l'encontre d'idées reçues qui ont valeur de dogmes politiques, notamment en ce qui concerne le degré de stabilité des systèmes bipolaires et multi-polaires, ou encore sur la nature belliqueuse de tel ou tel régime politique. THUCYDIDE perçoit la bipolarité de l'univers politique grec, que dominent deux super-puissances, comme fondamentalement instable. Son analyse illustre aussi le fait qu'un État démocratique peut être davantage animé d'un esprit impérialiste qu'un État autoritaire, la soif de conquête étant plutôt tributaire des rapports de forces que de la nature des régimes politiques des États qui s'affrontent. L'Histoire de la guerre du Péloponnèse relate la guerre dans sa forme la plus pure et la plus complète, ce qui confère à ce texte une pérennité exceptionnelle. (BLIN et CHALIAND)

 

Un texte de référence

   L'oeuvre relate en 8 livres les vingt premières années de la guerre du Péloponnèse et reste inachevée, probablement à cause de la mort de l'auteur vers 399. Trois continuations sont composées au IVe siècle av. J-C., pour poursuivre le récit de cette guerre jusqu'à la défaire d'Athènes : celle de THÉOPOMPE et de CRATIPPE ne nous sont pas parvenue, à l'inverse des deux premiers livres des Helléniques de XÉNOPHON.

Livre I : les causes de la guerre

   L'une des grandes nouveautés de l'analyse historique de THUCYDIDE est qu'il recherche la cause des événements. Nul doute que, sans doute dans le monde de l'Antiquité, ont circulé de nombreux textes sur cette guerre, mais son récit tranche parce qu'il n'est pas une hagiographie, ni une oeuvre de propagande, à la gloire d'une des parties aux prises, comme il y a pu en exister, notamment dans le monde perse, très à l'affût d'occasions de dominer les cités grecques. Son premier livre essaye d'exposer les causes directes et les causes profondes à l'origine du conflit.

Après une introduction présentant l'objet de l'ouvrage, s'ouvre une partie traditionnellement appelée l'"Archéologie" qui résume l'histoire grecque depuis les origines jusqu'au début des guerres médiques. Après quelques considérations méthodologiques puis générales, l'auteur détaille les deux causes directes qui ont déclenché la guerre : l'affaire de Corcyre et l'affaire de Potidée. S'ensuit le débat à l'issue duquel les Spartiates décident la guerre. THUCYDIDE ouvre alors une longue parenthèse, appelée "Pentékontaétie", sur la période de 50 ans qui, depuis la fin des guerres médiques, a permis à Athènes de se constituer un empire. L'historien ici décrit l'expansion impériale de la cité grecque et la peur qu'elle suscite chez les Lacédémoniens, selon ce que la polémologie a depuis lors nommé "piège de Thucycide" en référence à ce passage. les alliés des Spartiates votent à leur tour la guerre, et les revendications des uns et des autres conduisent à la rupture des négociations. Le livre se finit sur le discours de Périclès qui convainc les Athéniens d'entrer en guerre.

 

Livre II : peste d'Athènes ; période de 431-429

  Le récit des trois premières années de guerre commence avec l'affaire de Platée (431), alliée d'Athènes attaquée par les Thébains. Après quelques remarques sur les préparatifs de la guerre, THUCYDIDE raconte la première invasion de l'Attique par les Spartiates, qui se fera désormais chaque année, puis divers événements mineurs. Face à cela, la stratégie de Périclès, dite des Longs Murs (abandonnant la campagne au pillage, les habitants se réfugient à l'intérieur de la ville), est difficilement acceptée par les Athéniens, ce qui n'empêche pas sa réélection comme stratège. Il prononce ensuite une oraison funèbre en l'honneur des premiers morts de la guerre, dans laquelle il rappelle les valeurs athéniennes. La deuxième année de la guerre (430) voit une nouvelle invasion lacédémonienne de l'Attique ; la population athénienne, entassée dans la ville et derrière les Longs Murs, connaît alors une épidémie dévastatrice appelée peste d'Athènes (peut-être le typhus), qui tue Périclès et contamine Thucydide, qui en réchappe. Diverses opérations occupent l'année suivante (429) à Platée, en Thrace, en Arcananie et en Macédoine, jusqu'aux victoires navales athéniennes à Patras et Naupacte qui montrent la supériorité intacte d'Athènes sur mer. Il faut noter que la description de la peste d'Athènes au milieu de la guerre aurait pu inciter à une grande réflexion sur les liaisons historiques entre guerres et épidémies, mais finalement, cela constitue une grande occasion ratée : il n'y aura aucun enseignement stratégique de cela, sauf à considérer les inconvénients à s'entasser derrière des remparts.

 

Livre III : sac de Mytilène ;  période de 428-426

   La domination athénienne est mal supportée par des alliés aux ordres. En 428, Mytilène et toutes les cités de Lesbos à l'exception de Méthymme quittent la ligue de Délos et demandent de l'aide à Sparte, mais les Athéniens assiègent et reprennent la ville l'année suivante, et y installent des clérouques. Après 3 ans de siège et malgré une résistance héroïque, Platée est conquise par les Pélolonnésiens en 427. Les désordres dans différentes villes (guerre civile à Corcyre, intégration de la Sicile dans la guerre, mouvements en Étolie et en Locride) montrent une direction de plus en plus affirmée de guerre totale, fratricide et idéologique.

 

Livre IV : bataille de Sphactérie ; période de 425-422

    L'installation des Athéniens à Pylos et leur victoire sur les Spartiates lors de la bataille de Sphactérie auraient pu conclure cette guerre par une paix des braves, mais la volonté d'Athènes fait échouer tout traité. On voit poindre ses ambitions sur la Sicile. La guerre se poursuit sur différents théâtres : en Corinthie, à Corcyre, où les atrocités continuent, en Sicile, où une trève est conclue, après le discours d'Hermocrate contre le développement de l'empire athénien, à Mégare, en Aise Mineure et en Boétie, et à Délion, où les Athéniens sont battus par les Boétiens. Thucydide s'attarde plus longuement sur la Thrace où se battent deux partisans de la guerre, Cléon pour Athènes et Brasidas pour Sparte. Thucydide lui-même est vaincu à Amphipolis et exilé. Les modérés de Sparte, qui veulent récupérer leurs otages de Sphactérie, et d'Athènes, qui craignent de nouvelles défaites en Thrace, entrent en négociations et signe un armistice d'un an.

 

Livre V : paix de Nicias ; période de 422-416

 Un an plus tard, en 422, alors que Cléon et Brasidas meurent en Thrace, Athéniens et Spartiates négocient un traité de paix. Mais Thucydide insiste sur la continuité qui lie les dix années de guerre qui s'achèvent aux 8 années qui attendent encore les deux cités entre 412 et 404 : la paix de Nicias n'est qu'une pause dans le conflit. Pour contrer le pouvoir de Sparte dans le Péloponnèse, Argos tente de fédérer une alliance, que les Athéniens acceptent de rejoindre, mais de manière uniquement défensive. Mais après avoir envahi le terrtoire d'Épidaure, Argos est à son tour envahie par Sparte : les deux armées s'affrontent à la bataille de Mantinée, la plus importante de la guerre ; Argos est vaincue, se dote d'une oligarchie et signe une alliance avec Sparte. En 416, Athènes veut soumettre Mélos, cité neutre mais d'origine spartiate, qui se conclut par une victoire athénienne ; mais avant l'affrontement, Thucydide en scène le seul dialogue du texte, dit dialogue mélien, où la loi du plus fort des Athéniens s'oppose à l'appel à la justice des Méliens.

 

Livre VI : début de l'expédition de Sicile ; période de 415-413

Après un court développement sur l'histoire et le peuplement de la Sicile, Thucydide met en scène le débat devant l'assemblée athénienne concernant une expédition en Sicile, combattue par Nicias et soutenue par Alcibiade ; l'expédition, sous le commandement de Nicias, Alcibiade et Lamacho, est votée ; mais à la suite du scandale de la mutilation des Hermès, Alcibiade est mouillé dans des révélations sur des parodies de mystères. Pendant que les Syracusiens discutent de l'attitude à adopter, les Athéniens arrivent en Sicile, font le tour des cités de l'île et d'Italie du Sud pour compter leurs soutiens et lever des troupes. pendant ce temps, Alcibiade est rappelé à Athènes pur s'expliquer sur les parodies de mystères, mais s'enfuit à Sparte ; Thucycide donne à cette occasion sa version de la fin de la tyrannie des Pisistrates, Athéniens et Syracusiens continuent de rassembler leurs forces, et peu de combats ont lieu en dehors de la bataille de l'Olympieion : préparatifs divers, négociations avec Camarine, conseils d'Alcibiade aux Spartiates pour qu'ils envoient des renforts en Sicile et occupent Décélie en Attique. Quelques opérations occupent le printemps 44 avant que les Athéniens ne se décident à occuper une partie de Syracuse.

 

Livre VII : fin de l'expédition ; 413

  L'arrivée de Gylippe à Syracuse sauve la ville du siège athénien. Un rapport alarmant de Nicias provoque l'envoi par l'assemblée de renforts conduits par Démosthène et Eurymédon. L'année suivante, les spartiates envahissent l'Attique et, comme l'avait suggéré Alcibiade, fortifient Décélie. Sur le chemin de la Sicile, Démosthène est occupé par diverses opérations autour du Péloponnèse ; en arrivant à Syracuse, il redonne espoir aux Athéniens, mais les discussions avec Nicias sur la stratégie à adopter trainent en longueur. Quatre batailles très rapprochées ont lieu sur terre et sur mer : le résultat des trois premières est indécis, la quatrième est une sévère défaite athénienne. Les stratèges ordonnent alors la retraite vers l'intérieur des terres, espérant se réfugier chez les Sikèles alliés, mais les fuyards sont harcelés par les troupes spartiates et syracusaines. Les Athéniens, forcés de se séparer en deux groupes conduits l'un par Nicias, l'autre par Démosthène, se rendent ; de nombreux soldats son massacrés, et environ sept mille sont emprisonnés dans des conditions épouvantables dans les latomies ; Nicias et Démosthène sont exécutés.

 

Livre VIII : retour d'Alcibiade ; période de 412-411

   Après la nouvelle du désastre athénien en Sicile, Sparte est contacté par de nombreuses cités qui souhaitent quitter la ligue de Délos, mais aussi par les Perses Tissapherne, satrape de Carle, et Pharnabaze, satrape dans l'Héllespont, qui souhaitent réintégrer les cités de la côte d'Asie mineure à la Perse. En 412, Sparte s'associe d'abord à Tissapherne : Chios, Milet et Lesbos font défection ; Athènes envoie une flotte qui prend pour base Samos. Pendant ce temps, Alcibiade quitte Qparte, passe dans le camp de Tissapherne et tente de le rallier à Athènes ; il convainc aussi certains officiers basés à Samos de renverser la démocratie pour complaire aux Perses. En 411, la démocratie est remplacée à Athènes par le régime oligarchique des Quatre-Cent, qui ne survit que quelques mois ; la démocratie est rétablie avec l'aide de l'armée de Samos et à la suite d'une révolte d'hoplites. Les flottes athénienne et spartiate se déplacent ensuite vers l'Héllespont, où une bataille a lieu.

 

Crédibilité et intentions du texte de THUCYDIDE

   A la fois acteur et écrivain en partie de sa propre histoire, THUCYDIDE est avant tout un homme politique athénien, stratège en 424. Il évoque ses droits d'exploitation des mines d'or en Thrace et se situe parmi ceux, qui, comme Antiphon le Sophiste dont il fait l'éloge au huitième, de même que celui du régime des Cinq-Mille qui veulent combiner démocratie et oligarchie. C'est sur sa propre expérience qu'il fonde sa vision de la guerre du Péloponnèse. Il serait revenu d'exil à Athènes qu'à la fin de la guerre et son effort ne tourne sans doute pour comprendre la défaite de sa cité. C'est pourquoi son récit apparait parfois critique par rapport à la politique sur le long terme d'Athènes, sur son impérialisme sans concession, ce qui lui attire le mécontentement de toutes les cités qui ont été forcées plus ou moins à entrer dans cette Ligue de Délos. C'est donc un historien politique qui nous livre cette Histoire de la guerre du Péloponnèse.  Son récit qui ne se réduit pas aux faits ni n'est un éloge glorificateur (même si ici et là certaines passages constituent un hommage aux guerriers de telle ou telle bataille). De plus, il ordonne son récit de manière chronologique, ce qui en fait un témoignage dont on peut vérifier la crédibilité à l'aide d'autres sources, même si en l'occurrence, elles ne sont pas nombreuses.  Cette oeuvre fait figure de récit stratégique car il mêle considérations militaires et considérations politiques, analyse le comportement des chefs militaires (Alcibiade surtout) et des cités, dans un enchainement dialectique avant la lettre. D'ailleurs, comme l'écrit Olivier BATTISTINI, on ne lit pas Histoire de la guerre du Péloponnèse, on s'y instruit, on l'analyse, et c'est ce qui en fait toute sa valeur. Rarement par exemple ont été exposé la dynamique impérialiste terre-mer et l'imbrication des motivations stratégiques et commerciales des différents acteurs. Ceci étant THUCYDIDE ne cherche pas à être complètement fidèle au déroulement des faits. Maints discours et maints débats, placés à un moment ou à un autre, sont constitués de morceaux venant de périodes différentes, son objectif étant avant tout de comprendre comment les choses se passent plutôt que de se noyer dans des détails historiques. Enfin THUCYDIDE montre bien la dimension tragique de ces combats dans une guerre qui n'en finit pas, destructions (parfois de la même ville), va-et-vient des armées, pertes de vie humaine;.. toutes choses propice à une perception fortement critique de la guerre.

  Les analystes de l'oeuvre se sont longtemps séparés en deux camps. D'un côté, on trouvait ceux qui considéraient cette oeuvre comme objective et scientifique du point de vue historique. Cette opinion traditionnelle se retrouvait par exemple chez J.B. BURY (History of Greece, 4ème édition, 1975) qui considérait que l'ouvrage est "sévère dans son détachement, écrit à partir d'un point de vue purement intellectuel, débarrassé des platitudes et des jugements moraux, froid et critique". De l'autre, des auteurs défendent plus récemment l'idée selon laquelle La guerre du Péloponnèse est mieux comprise si on voit en elle une oeuvre littéraire plutôt qu'une restranscription objective du passé. Cette hypothèse est mise en avant notamment par W. R. CONNOR (Thucydides, Princeton, 1984) qui décrit THUCYDIDE comme "un auteur qui entre en réaction avec son matériaux, le sélectionne et l'arrange habilement, qui développe son potentiel symbolique et émotionnel". Ces deux types d'analyse se rejoignent pour saisir les tensions internes d'un ouvrage qui, comme le remarque Pierre VIDAL-NAQUET, par son attachement à la raison.

 

Un matériau important pour une sociologie de défense

   Le texte de THUCYDIDE apporte des éléments essentiels pour la construction d'une sociologie de défense, comme l'indique, assez discrètement, Alain JOXE, dans le chapitre IV de son livre (le miracle grec et la guerre) sur les sources de la guerre : "En somme, les Grecs reconnaissent dans les royautés tribales la matière première des Empires, un matériau brut qui n'a d'ailleurs pas besoin d'être élaboré davantage pour être agrégé dans l'Empire. Les Empires ne sont, jusqu'à Rome, que conglomérats de dominations, assemblages de corvées, communautaires ou tribales, administrées sous menace de mort et non point assemblées de citoyens libres et armés. On reconnaît, au contraire, une cité à son nombre limité de recensé d'habitants : il existe une échelle de la cité qui est l'échelle humaine. Les empires, du point de vue grec, n'ont pas d'échelle et leur principe de croissance indéfinie s'appuie sur la démesure (hubris) de la violence des combattants barbares ou la démesure des effectifs paysans enrôlés comme des moutons ; elle débouche sur la démesure de l'entreprise impériale, statistique ou aléatoire, et sur la mort. Xerxès, raconte Hérodote, compta ses troupes au moment de leur faire franchir l'Hellespont en les mesurant au boisseau dans des sortes d'enclos à moutons qui contenaient à peu près 1 000 hommes. C'est tout dire.

La violence de la cité, la guerre elle-même, et même la guerre civile, se trouvent transfigurées par un "stratégie critique" consciente et organisée qui est l'essence de la pratique civique. La violence et la guerre d'Empire, au contraire, c'est une simple colle qui "fait se tenir ensemble" l'assiette des tributs de sang imposés aux peuples. La violence des cités est un discours. La guerre grecque, comme le souligne Jean-Pierre Venant, "n'est pas seulement soumise à la cité, au service de la politique : elle est la politique elle-même". (Introduction, PGGA)."

 

 

THUCYDIDE, Histoire de la guerre du Péloponnèse, Introduction, traduction des livres I, II et IV à VII par Jacqueline de ROMILLY ; traduction des livres III et VIII par Raymond WEIL ; traduction des livres VI et VII par Louis BODIN, Paris, Robert Laffont, 1990. Extraits : bataille navale de Bybota, discours de Périclès aux Athéniens (édition de 1981, éditions Les Belles lettres), dans  Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990. Traduction de tous les livres disponible sur le site Internet remacle.org. Fac-similé de l'édition de 1559, Paris par le libraire Michel de VASCOSAN (Les bibliothèques virtuelles humanistes, sur le site bvh.univ-tours.fr

Pierre-Vidal NAQUET, Denis ROUSSEL, in Thucydide, La guerre du Péloponnèse, Folio, Classique, Paris, 2000. L. CANFORA, Le mystère Thucydide, Enquête à partir d'Aristote, Paris, Desjonquères, 1997. Raymond ARON, Thucydide et le récit historique, Dimensions de la conscience historique, Paris, 1964. Jacqueline de ROMILLY, Histoire et raison chez Thucydide, 1956 ; La construction de la vérité chez Thucydide, 1990. Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, Pratiques Théoriques, 1991.

Olivier BATTISTINI, Thucydide, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, PUF, 2014. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Thucydide/Guerre du Péloponnèse, dans Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

 

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24 avril 2020 5 24 /04 /avril /2020 08:11

     Bimestriel suisse créé en 2012 sous l'impulsion de militants et militantes du Réseau Objection de croissance, Moins entend "animer les débats politiques romands et nationaux".

    "Confronté(e)s à la banalisation des questions écologiques et à une cruelle absence de voix critiques vis-à--vis du productivisme et du progrès, Moins aspire à promouvoir et diffuser les idées de la décroissance. Ce mot-obus, qui s'attaque à la religion de la croissance économique, ne trouve guère de visibilité dans les médias dominants. Quand il y figure, il l'est souvent à mauvais escient (en synonyme de récession) ou de façon caricaturale (cavernes, bougies et calèches!). Il s'agit pourtant d'un courant de pensée qui connait un succès grandissant, en Europe aussi bien qu'en Amérique Latine, au moment même où convergent des crises diverses et profondes - écologique, sociale, économique et morale."

    C'est pour pallier à ce manque que Moins se "propose d'être un cri de contestation et de résistance, mais aussi un espace ouvert à des voix dissidentes, à des sujets et des questions tabous, afin de révéler l'existence de pistes alternatives et devenir un lieu de réflexion (et d'action) pour construire une une façon de vivre ensemble plus égalitaire et solidaire".

   Chaque numéro allie articles d'actualité, témoignages locaux et textes de fond, l'équipe de rédacteurs et de rédactrices, de dessinateurs et de dessinatrices, tous bénévoles. Avec notamment à chaque fois un dossier sur un thème : Semer la gratuité, La puissance des femmes, Partout le numerhic, La fin d'un monde, Repolitiser l'éconologie, médiacratie, L'homme qui se consomme. Sans oublier le numéro 1 Manifeste de septembre-octobre 2012, Sur les chemins de la décroissance. Le numéro de février-mars 2020, n°45, comporte un dossier sur les technologies souces, réparables, résistantes et produites dans des conditions socialement et écologiquement acceptables.

Sans publicité et libre de toute attache politicienne, le journal de 32 pages de qualité et vendu à prix libre, lie son activité à la librairie autogérée située au sous-sol de la librairie Bastal (Chauderon), rue du Petit-Rocher à Lausanne.

 

Moins, journal romand d'écologie politique, rue des Deux-Marchés, 23, 1800 Vevey, Suisse. Site : achetezmoins.ch

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22 avril 2020 3 22 /04 /avril /2020 09:19

     Le sociologue et professeur américain Robert Staughton LYND est surtout connu pour avoir mener les premières études de Middleton de Muncie, Indiana, avec sa femme Helen LYND. Il est d'ailleurs difficile de dissocier leur contribution au livre phare Middeltown : A Study in Contemporain Culture (1929) et au suivan, Middletown in Transition : A Study in Cultural Conflicts (1937). Seule une certaine tradition sexiste empêche sans doute de mettre en avant d'abord l'oeuvre d'Helen LYND, mais cette histoire bibliographique reste à faire...

Robert LYND est ainsi un pionnier dans l'utilisation des enquêtes sociales. Également auteur de Knowledge for What? La place des sciences sociales dans la culture américaine (1939), il enseigne à l'Université Columbia de 1931 à 1960, et est un des piliers intellectuels à New York. Il influe nombre des universitaires en siégeant à des comités gouvernementaux et à des conseils consultatifs des États-Unis, dont le Comité de recherche sur les tendances sociales du Président Herbert HOOVER, le conseil consultatif des consommateurs du Président Franklin D. ROOSEVELT, de la National Recovery Administration. Il est membre également de plusieurs sociétés scientifiques.

      Après avoir servi dans l'artillerie de campagne pendant la Grande Guerre et travailler dans la publicité, étudiant au Seminary Theological Union, il travaille comme missionnaire de l'église dans le bassin d'Elan, dans le Wyoming, sur le site de plusieurs camps pétroliers. Dans Done in Oil, il critique en 1921 les conditions de travail dans ces camps, attirant l'attention de la famille Rockefeller (qui tente de bloquer la publication de l'essai). En 1923, Rockefeller accepte de laisser l'Institute of Social and Religious Research employer LYND comme directeur de son Small City Study (1923-1926). Son épouse Helen se joint à lui pour réaliser ce qui est devenu connu sous le nom d'étude de Middletown. Il peut paraitre incroyable que des grands capitalistes accepte de tels sociologues quasiment en leur sein, mais d'une part le nombre de fondations et de centres d'études Rockfeller est si important que le contrôle sur les études peut parfois être difficile et d'autre part il s'agit parfois d'une stratégie de séduction pour les amalgamer à l'entreprise capitaliste (comprise au sens large).

    En tout cas, Robert et Helen LYND déménagent en 1924 à Muncie, dans l'Indiana, pour commencer une étude de 18 mois sur la vie quotidienne de cette communauté du Midwest. L'étude compare la vie à Muncie en 1890 à celle de 1924, dans le but de mesurer les effets de la révolution industrielle sur la vie américaine. Middletown : A study in Contemporary American Culture (1929) décrit en détail cette recherche. C'est la première étude sociologique d'une communauté américaine et une oeuvre classique dans ce domaine. Succès immédiat, critiques positives dans la presse à New York, elle lance la carrière universitaire du couple. Pourtant, les critiques scientifiques ne manquent pas : le livre se centre sur la communauté blanche et protestante, mettant de côté une variété d'expériences raciales et ethniques.

  En 1926, LYND devient directeur adjoint de la Division de la recherche éducative au Fonds Commonwealth, puis se joint au Conseil de recherches en sciences sociales en 1927 au titre de superviseur de recherche et d'assistant du Président. IL passe quatre ans comme secrétaire du Conseil avant de prendre un poste de professeur de sociologie à l'Université Columbia en 1931, poste qu'il occupe jusqu'en 1960. Alors qu'il enseigne à Columbia, il commence,mais sans les terminé des recherches sociologiques concernant l'impact de la Grande Dépression sur des segments de population à Manhattan, New York, et à Montclair, dans le New Jersey. LYND retourne  à Muncie, Indiana, au cours de l'été 1935, pour mettre à jour ses recherches antérieures et de retour à New York publie, toujours avec sa femme, Middletown in Transition (1937). Mais cette étude, plus théorique, n'est pas aussi populaire que le premier ouvrage, également parce que... les conclusions sur les valeurs et les attitudes de la communauté n'ont pas beaucoup changé et surtout parce que ce deuxième opus est plus critique que le premier... C'est insuccès condamne le projet d'un troisième ouvrage. Après la publication des deux livres sur les études de Middletown, LYND se concentre sur sa carrière universitaire, mais écrit tout de même Knowledge for What? (Connaitre pour quoi faire? la place des sciences sociales dans la culture américaine (1939), titre qui rappelle le fameux Quoi faire? de LÉNINE... mais qui fait encore plus écho à cette interrogation, pourquoi connaitre le monde si on ne peut pas le changer...). Dans cet ouvrage, LYND soutient que la culture américaine contient des promesses et des contradictions, telles que la place et les potentialités des femmes...

Bien entendu, parallèlement à l'activité d'enseignant et de chercheur, LYND assume ce qui lui permet d'exercer une influence certaine : sièger dans nombre de comités très divers, notamment dans le domaine de l'anthropologie et de l'économie sociologiques (AAAS, American Social Society, American Statistics Society, American Economics Association...).

  Pendant l'ère McCARTHY, de la fin des années 1940 et au début des années 1950, Helen et Robert sont l'objet d'enquêtes gouvernementales pour leur implication présumée dans le parti communiste, à l'instar de tout intellectuel manifestant des idées libérales ou radicales...

 

Helen et Robert LYND, Middletown : A Study in Contemporary American Culture, New York, Harcourt, Brace, 1929 ; Middletown in Transition, New York, Harcourt, Brace, 1937 (plus plusieurs rééditions...). Knowledge for what? The place of the social sciences in American Culture, Princeton, New Jersey, Princeton University Press, 1939. A noter (même si pas de traduction en Français) également dans The Nation, May 12, 1956 : Power in the United States.

 

Nota : Staughton LYND, fils de Helen Merryl LYND et de Robert Staughton LYND, est un objecteur de conscience américain, quaker, dont la contribution à la cause de la justice sociale et du mouvement pour la paix est relatée dans la biographie de Carl MIRRA, The Admirable Radical : Staughton Lynd and Cold War Dissent, 1945-1970, 2010.

    

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21 avril 2020 2 21 /04 /avril /2020 14:05

   Il est parfois difficile de qualifier ce courant, parfois plus philosophique politique que sociologique de marxiste, quand on a lu certaines oeuvres des auteurs qui s'en réclament...

   Toujours est-il que de nombreux intellectuels ayant contribué à la pensée marxiste dans le monde anglo-saxon ont évolué de manière significative depuis les dernières décennies des années 1900. Dans les années 1960, une "nouvelle gauche" s'affirmant d'ailleurs sans guillemets comme telle, émerge en Amérique du Nord et en Grande-Bretagne. Les écrits "redécouverts" du "jeune" MARX (Manuscrits de 1844 ; L'idéologie allemande), l'influence de la philosophie "existentialiste" de l'après-guerre, les turbulences politiques de la décolonisation et les bouleversements socioculturels des pays capitalistes industrialisés, marquent une nouvelle génération de penseurs marxistes et de militants de gauche en Occident.

Ce renouveau du marxisme est accentué par l'intérêt porté aux écrits de Louis Althusser, D'Antonio GRAMSCI et, vers le début des années 1970, à l'École de Francfort (ADORNO, HORKHEIMER, MARCUSE...). A la fin de cette même décennie, la remise en question des thèses marxistes s'accompagne d'une réaction conservatrice jusque dans les rangs des marxistes. Après le structuralisme marxisant inspiré de Michel FOUCAULT, l'attention se tourne vers les comportements politiques et le discours idéologique : la structure du discours devient un sujet primordial d'analyse. La mode intellectuelle évolue dans la même direction que la politique : le repli sur soi s'accompagne de la critique des systèmes théoriques jusqu'alors considérés comme révolutionnaires. D'où l'émergence d'anti-systèmes portant un préfixe significatif : post-marxisme, post-structuralisme, post-modernisme.

Parmi les intellectuels qui se réclamaient encore du marxisme, certains parlèrent d'une nouvelle tendance, le marxisme analytique. Il n'est plus question d'approche "totalisante", selon l'expression de Jean-Paul SARTRE. Les marxiste analytiques remettent en question les propositions fondamentales de MARX : la lutte des classes, le déclin du taux de profit, la théorie de la plus-value et jusqu'au matérialisme historique. Se référant aux économistes néo-classiques (MARSHALL, Von HAYEK), ils choisissent de baser leurs analyses sur des hypothèses de comportement d'acteurs individuels plutôt que sur les rapports de production ou sur les rapports entre classes sociales. Leur méthode est une application des techniques économétriques et des principes de la logique philosophique, c'est-à-dire des mathématiques, à l'étude de l'économie. Une procédure qui tend à enfermer l'analyse dans une logique rigide et sans grande perspective? Les principales figures du marxisme analytique sont Erik Olin WRIGHT, John ROHMER, Jon ELSTER et Gerald A. COHEN. Il faut mentionner également Adam PRZEWORSKI, Philippe Van PARIJS et Robert-Jan van der VEEN.

Même en dehors des cercles marxistes en Europe qui ne sont pas tendres envers cette forme de marxisme, le marxisme analytique est bien souvent critiqué parce qu'il ne prend pas en compte les collectivités comme moyen d'appréhender l'exploitation et la domination économique dans les sociétés capitalistes. (THIRY, FARRO et PORTIS)

  Dans l'ensemble, le projet de marxisme analytique est en fin de compte un échec et aujourd'hui, il semble que cette source intellectuelle se soit bien tarie, pour des raisons très diverses et il existe bien des avis contradictoires sur cette question.

 

Grandeur et décadence du marxisme analytique

    L'oeuvre fondatrice du marxisme analytique est Karl Marx's Theory, de Gerald COHEN, qui représente l'un des trois courants ayant contribué à sa formation. Lié à l'origine au Parti Communiste du Québec mais formé à Oxford aux techniques de la philosophie du langage ordinaire de l'après-guerre, COHEN s'efforce d'utiliser rigoureusement ces compétences afin d'exposer la structure conceptuelle d'un matérialisme historique qui fait du développement des forces productives le moteur de la transformation sociale. Sa thèse principale consiste à élaborer un type d'explication fonctionnelle qui lui permet d'affirmer que les rapports de production existent à cause de leur tendance à développer les forces productives et que la superstructure tend à stabiliser ces rapports.

L'élégance et l'originalité avec lesquelles COHEN interprète le matérialisme historique modifie durablement les termes du débat portant sur l'oeuvre de MARX. Plus encore peut-être que le contenu de l'interprétation de COHEN, c'est le style de son approche intellectuelle qui importe - il contribue à une connaissance fine de l'oeuvre de MARX et une attention méticuleuse à la précision des formulations et à la qualité du raisonnement. Bientôt pourtant, aussi bizarre que cela puisse paraître, ce n'est pas principalement autour du développement du matérialisme historique que travaille le groupe de philosophes et de spécialistes des sciences sociales dont les réunions annuelles sont le fondement intellectuel du marxisme analytique. Profitant du fait que COHEN  postule que les homme sont "partiellement rationnels", certains s'empressent pour critiquer ses positions, d'en déduire que les forces productives ont tendance à se développer au cours de l'histoire. La tentative de reconstruction systématique du marxisme sur la base de ce postulat est menée à bien par le second courant de pensée - sans doute majoritaire au sein du marxisme analytique.

    Jon ELSTER expose de la façon la plus systématique les principes du marxisme du choix rationnel (MCR) dans Making Sense of Marx (1985). Les deux thèses qui le fondent sont l'individualisme méthodologique (les structures sociales sont la conséquence involontaire d'actions individuelles) et la rationalité instrumentale qui possède les agents humains, au sens où ils choisissent le moyen le plus efficace pour atteindre leurs fins. La première thèse est liée à l'offensive idéologique menée contre le marxisme, mais plus loin contre tout "holisme" - en fait la plus grande partie de l'oeuvre de DURKHEIM et de ses continuateurs de tout courant - par POPPER et HAYEK  en pleine guerre froide ; la seconde généralise l'un des postulats les plus important de l'économie néo-classique. Beaucoup d'auteurs (et nous avec d'ailleurs) se demandent comment une approche si étroitement liée à des théories anti-marxistes a t-elle pu se trouver associée à une tentative de reconstruction du marxisme?

Un tel résultat découle partiellement de l'évolution de la théorie économique marxiste dans le monde anglophone. La progression considérable des idées radicales à la fin des années 1960 encourage à la fois l'étude critique approfondie du Capital de MARX, en particulier par ceux qui sont influencés par ALTHUSSER ou par l'école allemande de la logique du capital, et la tentative de développer la tradition marxiste de l'économie politique en expliquant les raisons de la fin de l'âge d'or du capitalisme de l'après-guerre. Pourtant, dans les années 1970, ces tentatives sont mêlées à d'interminables débats à propos de la cohérence interne et de l'intérêt explicatif de la théorie de la valeur de MARX. En généralisant à partir de vieilles controverses sur la transformation des valeurs en prix de production et sur la baisse tendancielle du taux de profit, des économistes de gauche influencés par Piero SRAFFA affirment que la théorie de la valeur-travail ne permet pas de déterminer l'évolution des prix et constitue un obstacle à la compréhension des économies capitalistes réellement existantes. La théorie des crises des disciples de SRAFFA rappelle celle de RICARDO, selon laquelle les salaires sont inversement proportionnels aux profits - on leur donne donc le nom de néo-ricardiens. Cela parait bizarre à bien des spécialistes de MARX, sachant que MARX avait repris à son compte et largement dépassé cette conception...

    Certains marxiste analytiques - notamment John ROEMER et Philippe Van PARIJS - prennent part à ces débats du côté des néo-ricardiens. Mais en ce qui concerne ROEMER, il est allé beaucoup plus loin : il adhère à l'orthodoxie néo-classique que SRAFFA avait pourtant critiquée de manière subversive. Dans A General Theory of Exploitation and Class (1982), il s'est efforcé de détacher la théorie marxienne de l'exploitation de la valeur-travail et de la reformuler en utilisant la théorie de l'équilibre général et la théorie des jeux. Ces deux derniers paradigmes réduisant les rapports sociaux aux activités d'individus rationnels, la rigueur et l'imagination dont ROEMER fait preuve en les utilisant afin de construire divers modèles d'exploitation semble alors démontrer la fécondité d'une approche fondée sur la théorie du choix rationnel.

    Le troisième courant de pensée au sein du marxisme analytique - incarné principalement par WRIGHT et BRENNER - entretient des rapports quelque peu ambigus avec le marxisme du choix rationnel. WRIGHT se sert de la théorie de ROEMER dans Classes (1985). Mais ce qui inspire sa propre recherche depuis beaucoup plus longtemps, c'est la volonté systématique de tester empiriquement une théorie marxiste des classes soigneusement élaborée qui reste fidèle à ses origines althussériennes jusque dans ses dernières versions. WRIGHT et BRENNER sont tous deux opposés à l'individualisme méthodologique. Même si l'interprétation de BRENNER de l'origine du capitalisme européen faisait la part belle au rôle des agents, en insistant sur les luttes de classes entre seigneurs et paysans dans les campagnes à la fin du Moyen-Age, elle fait dépendre l'action des individus des "règles de reproduction" s'imposant aux acteurs sociaux du fait de leur place dans la structure des "rapports de propriété" (ainsi que préfère nommer BRENNER les rapports de production).

   Étant donné l'hétérogénéité du marxisme analytique, il n'y a guère lieu de s'étonner qu'il ait pu continuer bien longtemps à prétendre proposer une interprétation spécifiquement marxiste du monde. Ce qui est une manière très polie d'écrire que des raisonnements très spécieux ont été formulés à partir de lectures "légèrement" biaisées de certains textes, avec un zeste de mauvaise foi idéologique. Dans un certaine mesure, ceci découle aussi des contradictions internes du MCR. Il s'avère que la théorie de la valeur-travail et la baisse tendancielle du taux de profit ne sont pas les seuls éléments de la pensée marxiste incompatibles avec les principes de la théorie du choix rationnel. Le vide intellectuel qui s'ensuit après la publication des premiers textes (notamment au milieu des années 1980) encourage certaines figures de premier plan - notamment COHEN et ROEMER - à infléchir leur réflexion pour l'orienter vers la philosophie politique normative et à contribuer aux débats initiés par les théoriciens libéraux de l'égalité John RAWLS, Ronald DWORKIN et Amartya SEN, qui s'efforcent d'élaborer une théorie de la justice ménageant une place de choix à l'égalité (COHEN, 1989 et ROEMER, 1995).

  Des raisons internes à la théorie expliquent cet infléchissement. Les philosophes marxistes de langue anglaise avaient conduit une large débat qui avait attiré l'attention sur le fait que, pour condamner le capitalisme, MARX s'appuyait tacitement sur des principes de justice alors même qu'il niait s'en inspirer (Norman GERAS, 1985). Au terme de sa tentative de reconstruction de la théorie marxienne de l'exploitation, ROEMER finit par conclure que l'injustice et l'exploitation ne provenait pas de l'appropriation du surtravail mais de l'inégale distribution initiale des moyens de production, qui explique l'origine de ce surplus. Mais l'adoption de cette position impose l'énonciation de principes égalitaires de justice avec lesquels on puisse évaluer les différents types de distribution. COHEN, quant à lui, a tenté de relier ces mêmes principes dans une démarche qui s'inspire moins de la rigueur théorique que du sentiment plus général de l'urgence absolue que revêt pour la théorie socialiste l'identification des présupposés normatifs d'une société égalitaire. Il finit par considérer que le matérialisme historique "n'a pas beaucoup d'importance", au contraire des questions d'injustice, position qui revient selon nous à ne pas entreprendre d'efforts théoriques (qui gênent de toute façon beaucoup d'autorités...) pour savoir d'où viennent ces injustices... (Alex CALLINICOS)

 

Des auteurs dispersés pour une théorie marxiste analytique introuvable

- Gerald Allen "Jerry" COHEN (1941-2009), l'un des principaux représentants du marxisme analytique, philosophe politique anglais d'origine canadienne, a une réflexion qui évolue au fil du temps, d'une défense traditionnelle du matérialisme historique à l'opposé, à une position proche du christianisme social. Se confrontant successivement aux travaux de MARX, de NÖZICK, de DWORKIN et de RAWLS, il enseigne à University College à Londres entre 1963 et 1984 avant d'obtenir la Chaire de théorie sociale et politique à l'Université d'Oxford. Après avoir, dans le fil droit de ses confrontations intellectuelles, publié en 1978 Karl Marx's Theory of History : a defence, à l'origine du "marxisme analytique" il publie successivement History, Labour and Freedom : Themes from Marx (1988), Self-Ownership, Freedom and Equality (1995), If you're an Egalitarian, How Come You're So Rich? (1999), Rescuing Justice and Equality (2008). Dans Why not Socialism?, publié à titre posthume, COHEN propose une série d'arguments, sur le mode de la philosophie analytique, à propos de la désirabilité et de la faisabilité du socialisme. Cet ouvrage constitue en fait une défense très faiblarde du socialisme, l'obligeant à rappeler que si le socialisme de marché est certainement un modèle aux nombreux avantages, incontestablement supérieur au statu quo, il ne faudrait pas oublier que tout marché mobilise des motivations mesquines, entrainant des effets indésirables (!) Il conclut tout de même : "Tout marché, même socialiste, est un système prédateur"... Ce dernier ouvrage est publié en français en 2010 sous le titre Pourquoi pas le socialisme, par L'Herne (avec une préface de François Hollande!).

- Erik Olin WRIGHT (1947-2019), sociologue américain, professeur de sociologie émérite de l'Université du Wisconsin à Madison, également président de l'American Sociological Association en 2011-2012, oriente ses travaux principalement vers l'étude des classes sociales, avec comme objectif de "moderniser" le concept marxiste de classe. Il tente notamment de prendre en compte le cas des salariés qualifiés, s'inspirant du modèle weberien d'autorité. Selon lui, les salariés avec des capacités recherchées sont dans une contradictory class location, parce que bien que n'étant pas capitalistes, ils sont plus précieux au propriétaire des moyens de production que les travailleurs moins compétents ou qualifiés. Plus proche des intérêts des "patrons" que ceux des autres salariés. Son ouvrage le plus important, publié en 1997, Class, est un travail théorique, mais aussi empirique, utilisant des données collectées dans plusieurs pays industrialisés. Un résumé des acquis théoriques de Erik Olin WRIGHT a été publié en français dans l'article "Comprendre la classe" (Contretemps, avril 2014). Il s'efforce d'identifier, dans Utopies réelles (en français) des modalités d'action opératoires pour fonder une plus grande justice sociale et politique (voir Cairn.info, EcoRev n°46, été 2018 dans Quels espaces libérés pour sortir du capitalisme? par Jérôme BASCHET).

- John ROEMER (né en 1945), économiste, politologue et philosophe américain, actuellement professeur d'économie et de sciences politiques à l'Université Yale, a contribué, avec Jon ELSTER, Gerald COHEN ou encore Philippe Van PARIJS, dans les années 1980, au marxisme analytique, relisant l'oeuvre de MARX avec les outils de la philosophie analytique et de la théorie du choix rationnel. D'Analytical Maxisme (1986) à Political Competition : Theory and Application (2001), il suit plutôt une carrière qui va de l'analyse théorique à la politique institutionnelle ou non. A noter, comme ses collègues, sa recherche de l'équité et de la justice, plutôt du côté de l'individualisme méthodologique (Theories of Distributive Justice et Equality of Opportunity, 1998). on peut lire en anglais, What's Left to Marx? de Michael WALZER, paru dans The New York Review of Book, du 21 novembre 1985 (nybooks.com).

- Jon ELSTER (né en 1940), philosophe et sociologue norvégien, porte ses travaux sur le marxisme analytique et sur la théorie du choix rationnel. Après des études secondaires à la prestigieuse école de la cathédrale d'Oslo, il effectue une partie de ses études à l'École normale supérieure de Paris et obtient un doctorat de philosophie à la Sorbonne. Enseignant un temps à l'université d'Oslo ainsi qu'à l'université de Chicago, il est actuellement titulaire de la chaire Robert King Merton et professeur en sciences sociales à l'Université Columbia. Élu en 2005 au Collège de France, où il a dispensé 5 ans son cours dans la chaire de Rationalité et sciences sociales, maints de ses ouvrages sont disponibles en Français. Notons ainsi notamment le désintéressement : Traité de l'homme économique suivi d'un tome 2 sur l'irrationalité du même traité (2009-2010) parus aux Éditions Seuil. Non seulement ses travaux sont disponibles en plusieurs langues (français, anglais, norvégien...), mais ils portent sur des objets assez divers, tous dans la veine d'une théorie générale de l'action humaine (Nuts and Bolts for the Social Sciences, 1989), qui consiste à considérer celle-ci comme le résultat d'un double filtrage : ensemble de contraintes structurelles, puis sélection de l'ensemble des actions faisables. Sont ainsi abordés la psychologie politique, la faiblesse de la volonté, l'histoire de la formation de l'esprit capitaliste (Leibniz)... On conseillera son ouvrage Karl Marx, une interprétation analytique, édité en 1989 chez PUF.

- Philippe Van PARIJS (né en 1951), philosophe et économiste belge, docteur en philosophie à l'université d'Oxford et docteur en sociologie de l'université catholique de Louvain, entame son parcours philosophique dans le domaine de l'épistémologie (sous la direction du philosophe Jean LADRIÈRE), puis après sa rencontre à Oxford avec Gerald COHEN, s'adonne au marxisme analytique. Auprès des membres du September Group ("No-Bullshit Marxisme Group), il mène des recherches qui débouchent sur son ouvrage Marxisme Recycled (1993). Il y prend acte d'une révolution dans la théorie des classes, avec un déplacement de l'opposition capitalistes-prolétaires vers une opposition travailleurs-chomeurs, et défend une transition du capitalisme à l'idéal communiste par l'instauration d'une allocation universelle versée à chaque individu de manière inconditionnelle tout au long de sa vie. Cette dernière idée constitue le coeur de son ouvrage majeur, Real Freedom for All (1995), qui, sous l'inspiration de John RAWLS et Ronald DWORKIN, notamment, apporte une contribution originale aux théories de la justice? Partant du double présupposé que la liberté est une valeur fondamentale et que nos sociétés capitalistes sont pleines d'inégalités injustifiables, il y déploie sa conception de la justice sociale : la défense d'une liberté réelle égale pour toutes et tous via l'instauration, à l'échelle politique la plus large possible, d'un revenu de base individuel et inconditionnel. Dans son dernier ouvrage, Linguistic Justice (2011), Philippe Van PARIJS examine l'évolution contemporaine des langues dans le monde, proposant de développer l'anglais comme nouvelle lingua franca, en même temps que de protéger les autres langues. Il constitue un exemple de ces intellectuels qui ont délaissé complètement l'étude ds principes marxistes (ne se donnant même plus la peine de les réfuter), prenant acte de l'idée diffuse (mais que loin d'être partagée par tout le monde) de la "fin du marxisme", pour se concentrer sur la pensée et l'action sur les moyens d'une transition du capitalisme. On lira notamment Le modèle économique et ses rivaux. introduction à la pratique de l'épistémologie des sciences sociales, Droz, 1990 ; Qu'est-ce qu'une société juste? Introduction à la pratique de la philosophie politique, Le Seuil, 1991 et Refonder la solidarité, Éditions du Cerf, 1996.

- Robert BRENNER (né en 1943), historien marxiste américain de l'économie, professeur d'histoire et directeur du Centre de théorie sociale et d'histoire comparative à l'ULCA, membre du comité de rédaction de la New Left Review et éditeur de Aganinst the Current, bimensuel lié l'organisation anticapitaliste Solidarity. Ses recherches portent principalement sur le début de l'histoire moderne de l'Europe et sur l'histoire économique depuis 1945. Ses travaux sont à l'origine du marxisme politique, auquel se rattachent aussi Ellen Meiksins WOOD, Georg COMNINEL, Benno TESCHKE, Charlie POST, courant marxiste qui insiste sur l'aspect déterminant des conflits de classes dans l'histoire. Avec ces collègues, il ne suit plus les différentes variantes du marxisme "analytique", se détachant ainsi de l'ensemble des autres auteurs cités auparavant. Robert BRENNER est surtout connu pour sa contribution au débat sur la transition du féodalisme au capitalisme. Dans un article de 1977, il a l'occasion de critiquer une sorte de "marxisme néo-smithnien", une forme de marxisme qui accorde trop d'importance, selon lui, aux facteurs objectifs (essor du commerce ou développement des forces productives) en négligeant les rapports de classe. Des auteurs, selon lui toujours, comme Paul SWEEZY, Immanuel WALLERSTEIN et André Gunder FRANK, assimile commerce et capitalisme, ce qui les amènent notamment à négliger les questions de propriété dans l'avènement du capitalisme. Depuis les années 1990, il étudie également l'histoire récente du capitalisme. Dans The Boom and the Bubble (2002) et The Economics of Global Turbulence (2006), il propose sa propre interprétation du long déclin qui touche les économies capitalistes depuis les années 1970. On lira avec profit L'économie mondiale et la crise économique, dans Agone, n°49, de 2012, en attendant la traduction en Français de ses livres, surtout The economics of global turbulence : the advanced capitalist economies from Long Boom to Long Downturn, 1945-2005, paru chez Verso à New York en 2006.

 

SOCIUS

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19 avril 2020 7 19 /04 /avril /2020 17:05

   Revue semestrielle publiée depuis l'automne 2019 par les éditions de l'Attribut, maison d'édition (toulousaine) indépendante de 15 ans d'existence, qui éditait déjà Nectar, revue traitant des mutations culturelle et numériques (en partenariat avec l'association nationale Les localos), Dard/Dard veut faire comprendre la transition écologique et globale et "saisir cette époque stimulante". Il s'agit "de se repérer parmi les initiatives de résilience, d'entraide et d'éthique écologiques chaque jour plus nombreuse, dans la société civile et les collectivités locales. Avec ses 164 pages en papier certifié PEFC, qui prend le temps de se poser - articles longes, aussi bien des récits sensibles racontant les actions de la transition sur les territoires que des analyses critiques sur la transition - la revue s'adresse aux citoyens et citoyennes, militants et militantes dans les associations, actrices et acteurs de la trans. tion et aux décideurs et agents des pouvoirs publics, directement concernés par la transition.

   Parmi les porteurs du projet se trouvent Éric FOURREAU, des métiers de la presse, Jean-Yves PINEAU, "moine-soldat" du développement local, Julie GUÉRINEAU, journaliste indépendante, Alex PUIG, géographe de formation, Sarah GULLY, dessinatrice-illustratrice, Guillaume FONTAINE, journaliste en presse magazine, Fred SANCÈRE, spécialiste de l'éducation populaire... Dans le n°1, on pouvait lire dans l'article d'ouverture, Pourquoi Dard/Dard? : "Dard/Dard n'est pas un énième manifeste de sensibilisation à la nécessaire transition écologique. Même s'il n'est jamais inutile de remettre le couvert, les alertes ne manquent pas : depuis les appels lancés par 1 700 chercheurs en 1992 au sommet de la Terre à Rio puis par 15 000 scientifiques le 13 novembre 2017, jusqu'à "l'Affaire du siècle", action en justice portées par quatre ONG qui a recueilli plus de 2 millions de signatures, la sonnette d'alarme ne cesse d'être tirée depuis plusieurs années à l'échelle internationale, de façon massive et récurrente, scientifique et militante. Sauf à s'appeler Claude Allègre ou Donald Trump, ou à nier la réalité, chacun.e peut aujourd'hui constater dans sa propre vie l'impact du dérèglement climatique et présupposer ses conséquences dans un avenir proche : destruction de l'environnement et de la biodiversité, accroissement des inégalités sociales et des migrations humaines... Dard/Dard n'a d'autre ambition que d'essayer de comprendre cette mutation géologique et civilisationnelle en cours, celle de l'Anthropocène et du Capitalocène, appelés à se transformer en une ère nouvelle encore inconnue. Comprendre la transition, selon nous, c'est surtout l'envisager dans sa globalité et sa complexité en connectant l'ensemble des activités humaines nées de l'ère industrielle et capitaliste qui, en un peu plus  d'un siècle, ont contribué à souiller la planète et à détruire les équilibres naturels, humains et sociétaux. L'analyse des conséquences néfastes de l'exploitation des énergies fossiles, par exemple, n'a de sens que si elle est corrélée aux autres causes identifiées : la destruction des habitats, l'évolution alarmante de la démographie et de l'urbanisation, la croissance exponentielle des industries et des transports, l'hyper-consommation, l'agriculture intensive, la pollution de l'air, des eaux et de la terre...(...)".

    Chaque numéro se structure autour d'un dossier. Le n°1 d'automne 2019 (il est sans doute encore trop tôt pour constater le rythme de parution...) était consacré à la mobilité, "creuset de la discrimination", avec des réflexions sur la place du vélo et de l'avion, ou les inégalités territoriales.

 

Dard/dard, Site Internet : editions-attribut.com/darddard

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18 avril 2020 6 18 /04 /avril /2020 08:00

   Des courants marxistes trouvent leur expression dans les sciences sociales, favorisée par la création, après la Seconde Guerre Mondiale, des "red brick universities" destinées aux étudiants et enseignants des milieux populaires.

   L'analyse sociale d'inspiration marxienne se distingue, en Grande Bretagne, par les débats théoriques qu'elle engendre, souvent associés à la discussion des données empiriques. Les travaux des historiens marxistes sont toujours remarquables et essentiels pour les études sociologiques. Notamment ceux de Maurice DOBB (1900-1976), Eric HOBSBAWN (né en 1917), Eric WILLIAMS (1911-1983), Edward THOMPSON (1920-1993) et Perry ANDERSON, les plus connus. L'appartenance (ou le rapprochement) de beaucoup de ces historiens au parti communiste anglais est important, mais plus encore est l'évolution du syndicalisme et de la société qu'il fallait expliquer aux militants sur un plan empirique.

 

 L'orientation pratique influence la sociologie marxienne britannique.

     Tom BOTTOMORE (né en 1920), professeur à la London School of Economics, chef du département de sociologie à l'Université Simon Fraser de Vancouver (Colombie britannique), secrétaire de l'International Sociological Association, et enfin rédacteur de la revueCurrent Sociology et de european Journal of Sociology, consacre toute sa carrière à étudier les classes sociales et les élites d'un point de vue marxiste. Sans pour autant mettre en péril sa carrière universitaire, chose qui n'aurait pas été possible aux États-Unis.

Avec une grande acuité, BOTTOMORE dissèque les concepts de classe et d'élite en faisant référence à l'oeuvre de MARX. Ainsi, pour la question du statut social, il explique : "la stratification par le prestige influence les classes sociales de deux manières : d'abord en interposant entre les deux principales classes une série de groupes sociaux qui forment un pont entre les positions extrêmes de la structure de classe ; ensuite en suggérant une conception entièrement différente de la hiérarchie sociale, selon laquelle il apparaît comme une échelle des positions de statut plus ou moins démarqué. (...) Cette perspective de la hiérarchie sociale comme une continuité de rangs de prestige a acquis une grande influence sur la pensée sociale, sans différences qualitatives entre elles, et sa diffusion a freiné le développement d'une conscience de classe" (1973). BOTTOMORE commente brillamment (cette appréciation est aussi celle de pairs qui ne partagent pas forcément ses idées) l'évolution des concepts sociologiques et idéologiques d'outre-Manche. Il publie Karl Marx : Selectid Writings in Sociology and Social Philosophy (1956) en compagnie du "marxologue" antistalinien Maximilien RUBEL (1906-1996). (THIRY, FARRO, PORTIS)

 

Dans l'étude des groupes ethniques et du racisme.

   John REX (né en 1925) fait partie des sociologues marxiens qui font école dans les recherches sur le racisme. Très critique de la tendance de nombreuses recherches ethnologiques à écarter les notions de pouvoir et de classe sociale, il dénonce la spécialisation en matière de sociologie académique dont le risque est de faire abstraction de l'essentiel, à savoir le rôle primordial de l'économie dans la création des relations entre les ethnies et les "races" (mot qu'il récuse pour son manque de légitimité scientifique, mais qu'il utilise pour être compris d'un public habitué à son usage). "Il y a, dit-il, une absence de référence à l'économie ou à ce que les marxistes appellent le "mode de production". Les processus politiques sont considérés comme historiquement et théoriquement prédominants sur les processus économiques" (1987). Erreur sans doute due à l'expérience coloniales ayant favorisé la violence et les préjugés culturels dans l'évolution des rapports interethniques et culturels. REX suggère en revanche que la notion de "relations interaciales" soit remplacée par celle de "situation des relations interaciales". Celle-ce se distinguant pas 3 éléments :

- une situation de compétition extrême, de conflit, d'exploitation ou d'oppression, sans comparaison avec les conditions normales du marché du travail ;

- la compétition, les conflits, l'exploitation ou l'oppression dans la relation entre groupes, plutôt qu'entre individus, ce qui aboutit à l'impossibilité, pour un individu dans une position subordonnée, de quitter son groupe pour un autre ;

- une justification de la situation par le groupe dominant en termes de théorie déterminée, souvent à consonance génétique ou biologique (1983).

   Malgré les limites de ce schème, REX souligne le fait que les relations entre les races sont presque toujours marquées par les inégalités et un système d'oppression s'appuyant sur les éléments où se mêlent classe et race. Si John REX, à partir de prémisses marxiennes, domine l'étude de la question raciale en Grande-Bretagne, Ralph MILIBAND est le spécialiste de l'État. professeur à la London School of Economics et à l'Université de Leeds, rédacteur de la célèbre revue marxiste Socialist Register, il favorise une approche plus nuancée de la conception marxiste de l'État dans de nombreux articles et ouvrages. C'est avant tout "le contexte capitaliste d'inégalité généralisée dans lequel l'État fonctionne qui détermine fondamentalement ses politiques et ses actions (1973).  (THIRY, FARRO, PORTIS)

 

Le développement de la sociologie marxienne dans un certain syncrétisme

     Loin de restreindre son influence pendant les vingt dernières années (1975-1995), marquées par le thatcherisme, avec à la clef en fin de compte plus d'audience que son homologue états-unien,  la sociologie marxienne continue à se développer en Grande-Bretagne. La considération accordée aux travaux d'Anthony GIDDENS (né en 1938) en témoigne.

Initiant sa recherche sur l'étude des travaux de DURKHEIM, GIDDENS critique sa sociologie pour son contenu politique, non avoué, et pour l'absence de théorisation du pouvoir. Ainsi, les fondements de la sociologie, toujours inspirés par les écrits de DURKHEIM, doivent être débattus et critiqués. Le concept de structure, par exemple, tend à dissimuler des a priori et à fausser l'analyse sociologique. La notion de "structure" est trop générale : il faut distinguer :

- les "principes structurels" (ou principes organisationnels de totalités sociales) ;

- les "structures" en tant que systèmes de règles ;

- les "caractéristiques structurelles", c'est-à-dire les aspects institutionnels de système sociaux à travers le temps et l'espace.

Pour illustrer son exemple, GIDDENS reprend l'analyse de MARX sur le processus de valorisation du capital qui sous-tend les rapports de production et les relations sociales dans une société capitaliste (1987). Par là, il démontre combien la sociologie durkheimienne est inadéquate à cerner le fonctionnement de la société, inchangé dans son essence depuis l'époque de MARX ou de DURKHEIM. Pour lui (The perils of punditry : Gorz and the end of the working class, 1987), la notion de "société post-industrielle" ne se vérifie pas à la lumière des faits. Il critique également la sociologie durkheimienne sur le plan de la méthode : il y intègre le concept de "contradiction" en arguant que "les principes structurels" fonctionnent "en termes de réciprocité, mais peuvent également se contredire". Les sociétés industrielles sont particulièrement productrices de telles contradictions, à tel point que celles-ci se multiplient et s'intensifient au fur et à mesure du développement de ces sociétés. Là encore, il s'attache à rendre un concept de base plus méthodologiquement applicable en distinguant deux types de contradiction : les contradictions primaires qui "participent à la constitution des totalités sociales" et les contradictions secondaires, "dépendantes ou générées par des contradictions primaires' (1987). En résumé, GIDDENS valorise la méthode dialectique des contradictions internes pour rapprocher l'unité des contraires de la négation du philosophe HEGEL. Idées reprises par MARX dans la formulation du matérialisme historique.

L'intérêt des travaux de GIDDENS réside dans sa réflexion et dans sa discussion des traditions sociologiques en utilisant les concepts marxiens. Sa démarche se défend à aucun moment d'un rapprochement ou d'une identification à MARX, démarche à rapprocher de celle de G. W. DOMHOFF aux États-Unis ou de Pierre BOURDIEU en France. Ses textes sont toutefois dépourvus d'une certaine orthodoxie marxiste, perceptible dans les écrits de T. BOTTOMORE et de R. MILIBAND. Il est vrai que GIDDENS s'adresse aux universitaires, à une élite intellectuelle, et non pas aux militants politiques, ce qui peut être jugé comme une faiblesse par rapport à la portée de ses analyses. Il n'en reste pas moins que le constat demeure : une tradition sociologique marxienne est reconnue en Grande-Bretagne sans la distorsion observée aux États-Unis ou en France pour des raisons dissemblables.  (THIRY, FARRO, PORTIS)

 

Où va le marxisme anglais?

   Pour Alex CALLINICOS, en Grande-Bretagne, l'impact des réflexions pendant les années 1930 marquent le marxisme pour longtemps. Les écrits brillants de John STRACHEY diffusèrent une version du marxisme proche de celle défendue par le Parti communiste et, dans le domaine de la théorie économique une analyse plus originale qui n'hésitait pas à se mesurer aux oeuvres de HAYEK et de KEYNES. Quant aux trotskystes, ils écrivirent de remarquables ouvrages d'analyse historico-politique, comme par exemple Black Jacobins de C. L. R. JAMES et The tragedy of the Chineses Revolution de Harold ISAACS.

De plus, les années 1930 exercèrent une influence à plus long terme. Le front populaire et la lutte contre le fascisme formèrent à la politique une génération de jeunes intellectuels dont certains, refusant d'abandonner le marxisme dans le contexte moins favorable de la guerre froide, choisirent au contraire de contribuer à son développement. Les plus importants furent un ensemble brillant d'historiens communistes qui émergèrent après la seconde guerre mondiale, parmi lesquels on peut citer Edward THOMPSON, Christopher HILL, HOBSBAWM, Rodney HILTON et George RUDÉ. A tel point que nombre d'historiens, anglais ou continentaux, voire américains, s'inspirent directement de leurs travaux... souvent sans mentionner qu'ils étaient marxistes!

A la fin des années 1940 et au début des années 1950, ce fut au sein du Parti communiste qu'eurent lieu une série de débats importants à partir de l'ouvrage de l'économiste marxiste de Cambridge Maurice DOBB, Studies in the Development of Capitalism (1946). A l'exception d'HOBSBAWM, tous les représentants principaux de ces groupe quittèrent le PCGB après la répression soviétique de la révolution hongroise de 1956. Devenus historiens socialistes indépendants, ils continuèrent cependant à élaborer un marxisme qui s'efforçait d'étudier l'histoire "d'en bas" - du point de vue des opprimés et des exploités - et d'accorder à l'étude de la culture et des représentations une plus grande place que ne l'avaient fait les approches plus orthodoxes.

     Dans les années 1960, le marxisme restait en marge de la culture intellectuelle anglo-saxonne. Une des préoccupations de la New Left Review (NLR) sous la direction de Perry ANDERSON (1962-1983) était le décalage humiliant qui existait entre le marxisme occidental de LUKACS et de GRAMSCI, d'ADORNO et de HORKHEIMER, de SARTRE et d'ALTHUSSER, de Della VOLPE et de COLLETTI et le sous-développement du marxisme britannique. Pour comprendre cette situation, ANDERSON publia deux articles célèbres, "Origins of the Present Crisis" (1964) et "Components of the National Culture (1968) dans lesquels, à partir d'une lecture personnelle de SARTRE et de GRAMSCI (mais alors, diraient des intellectuels français, très personnelle...), il affirma que dans le cas de l'Angleterre, le capitalisme s'était développé de manière anormale dans la mesure où une aristocratie partiellement modernisée était parvenue à maintenir son hégémonie sur chacune des deux classes principales de la société industrielle : la bourgeoisie ainsi que le prolétariat restaient à l'état de classes subalternes qui n'étaient pas parvenues à articuler leur propre idéologie hégémonique. Cette structure spécifique de classe expliquait l'arriération qui, selon ANDERSON, caractérisait la culture intellectuelle anglaise quand on la comparait à celle de ses voisins européens : ni sociologie bourgeoise, ni critique marxiste révolutionnaire. Cette interprétation fut brutalement contestée par THOMPSON ("The Peculiarities of the English", repris en 1978), mais la qualité des arguments déployés par ces deux auteurs... indique que le marxisme britannique est en définitive loin d'être miséreux!  Car à partir de la crise du mouvement communiste déclenchée en 1956 par le rapport "secret" de KHROUTCHEV et la révolution hongroise créa un espace politique pour une gauche indépendante du travaillisme - qui restait largement majoritaire - ainsi que du communisme officiel. La New Left Review fut l'une des productions intellectuelles de cette nouvelle gauche, qui s'élargit d'ailleurs considérablement à la faveur de toute une série de mouvements - pour le désarmement nucléaire, contre l'apartheid en Afrique du Sud, pour la lutte du peuple vietnamien - qui à la fin des années 1960 s'inscrivaient dans une atmosphère générale de contestation dont l'ampleur était toutefois moins politique et plus culturelle qu'aux États-Unis et dans le reste de l'Europe.

Les oeuvres de maturité des historiens marxistes et leur lectorat appartiennent à cette décennie-là : The Making of the English Working Class et Whigs and Hunters, de THOMPSON, The World Turned Upside Down, de HILL, la trilogie de HOBSBAWM sur le long XIXe siècle (1962, 1975, 1987).... Ces travaux jouent le rôle de modèle pour les jeunes intellectuels radicaux qui commençaient alors à entrer dans l'institution universitaire, celle-ci offrant beaucoup plus de postes d'enseignants grâce au développement de l'enseignement supérieur jusqu'aux années 1970.

Dans le bouillonnement intellectuel qui s'ensuivit, qui participe alors à l'ensemble de l'évolution des mentalités dans toute la Grande-Bretagne, une des questions principales avait  trait au type de marxisme qui serait le mieux adapté aux besoins des militants politiques ainsi que des intellectuels socialistes. Autour notamment de la relecture althussérienne du marxisme. La New Left Review et son éditeur New Left Books (puis Verso) s'empressèrent de publier les traductions des écrits d'ALTHUSSER et de ses collaborateurs, même s'il n'était aux yeux de la revue qu'un auteur parmi toute une série de marxistes français et italiens dont elle cherchait à présenter les oeuvres à un public de langue anglaise. L'engouement pour ALTHUSSER doit être replacé dans le contexte plus général de la réception du structuralisme et du post-structuralisme français. En Grande-Bretagne, les cultural studies avaient été lancés à la fin des années 1950 par des intellectuels de la nouvelle gauche comme Raymond WILLIAMS ou Stuart HALL. On voit donc que par rapport à la réception généralement dépolitisée de LACAN ou de DERRIDA aux USA (laquelle peut constituer un comble logique...), où se furent d'abord les critiques littéraires de Yale qui les introduisirent, les divers courants intellectuels issus de la théorie du langage de SAUSSURE furent perçus en GB comme des contributions à une analyse matérialiste de la culture et des représentations.

Bien entendu, cette réception du marxisme ne fit pas l'unanimité, et THOMPSON s'oppose à ANDERSON, au premier chef responsable de l'importation du marxisme continental, au nom d'une tradition radicale anglaise qui remonte loin, aux révolutions démocratiques des XVIIe et XVIIIe siècles (Poverty of Theory, 1978). Pourtant dès le départ, ANDERSON tient à se distancier de tous ces auteurs français et italiens, en valorisant ce qu'il appelle le marxisme classique (Considerations on Wastern Marxism, 1976), pour reprendre les idées de LÉNINE, LUXEMBOURG et TROTSKY, dont les analyses historiques, pour lui, sont organiquement liées à leur engagement concret dans le mouvement ouvrier. La réponse d'ANDERSON à The Poverty of Theory contient à la fois une défense raisonnée de la contribution d'ALTHUSSER au marxisme et l'adhésion à une approche plus matérialiste représentée sur le plan philosophique par Karl Marx's Theory of History de G. A. COHEN et sur le plan politique par le mouvement trotkyste (Perry ANDERSON, 1980).

Ce dernier a alors dans la grande île une influence importante. Alors que les groupuscule maoïstes qui dominèrent le mouvement étudiant américain à son apogée à la fin des années 1960 et au début des années 1970 eurent plutôt un impact intellectuel négatif, les divers courants du trotkysme furent un point de référence notable. Les écrits qu'Isaac DEUTSCHER publia pendant la seconde partie de sa vie lors de son exil en Angleterre participèrent de façon importante à la formation de la nouvelle gauche britannique et sa grande biographie de TROTSKY contribua à augmenter le prestige intellectuel du trotskysme. Ernest MANDEL participa de manière active aux débats qui traversaient la gauche dans le monde anglophone et ses écrits économiques - surtout Late Capitalism - furent rapidement traduits en anglais. Ce sont principalement DEUTSCHER et MANDEL qui influencèrent ANDERSON et le reste de l'équipe de la NLR, mais il y eut également d'autres signes de la vitalité du trotkysme anglo-saxon, notamment l'analyse novatrice de Tony CLIFF de la Russie stalinienne comme exemple de capitalisme d'État bureaucratique ainsi que les études de ses collaborateurs Michael KIDRON et Chris HARMAN du capitalisme après 1945.

Emporté par l'enthousiasme provoqué par une certaine effervescence intellectuelle qui n'est d'ailleurs pas seulement marxiste, loin de là, ANDERSON croyait un moment, au début des années 1980, qu'une vague réformiste ou mieux révolutionnaire va faire émerger enfin les idées radicales sur le devant de la scène politique. Mais , en fait, le marxisme commençait alors à refluer drastiquement, sous le coup d'un changement décisif de la conjoncture politique dans tout le monde anglo-saxon, qui mettait aux pouvoirs (économique et culturel) à la fois un autoritarisme et un libéralisme qui déclencha de grandes offensives contre le mouvement ouvrier (THATCHER/REAGAN). De grands revers créèrent un climat de pessimisme et de doute au sein de la gauche intellectuelle en même temps que des problèmes plus directement théoriques contribuèrent à l'effondrement du marxisme anglo-saxon.

En Grande-Bretagne, le marxisme althussérien s'autodétruisit dans la seconde moitié des années 1970. Après avoir exploré en détail les problèmes internes du système althussérien, certains de ses défenseurs en vinrent à renoncer d'abord à la notion d'une théorie générale de l'histoire, puis au concept de mode de production, et enfin au marxisme tout court : voir Barry HINDESS et Paul HIRAT (1974), Barry HINDESS et Paul HIRST (1971) et Anthony CUTLER et ses collaborateurs. Ces débats théoriques quelques peu obscurs reflétaient d'ailleurs une tendance plus générale où l'on considère maintenant que structuralisme français s'oppose au marxisme... La diffusion des idées de Michel FOUCAULT, ou plutôt une certaine interprétation de "Surveiller et punir" par exemple, détachée du contexte continental (notamment sur la signification du Goulag), contribue à voir des limites fortes aux différentes variantes du marxisme. La question sexuelle (de la place des femmes) ou d'autres formes d'oppression sociale revêtirent un caractère d'urgence, mettant la question sociale sous le boisseau. En fait, l'effort théorique des penseurs qui se disaient marxiens s'affaiblit considérablement, au point que, plutôt qu'à une critique du marxisme, on assista plutôt à son abandon silencieux, au profit d'un marxiste dit analytique, comme aux États-Unis. On ne critique plus le matérialisme historique et on ne cherche même plus à le réfuter, et l'ensemble des auteurs, qu'ils soient philosophes ou sociologues, préfèrent approfondir leur analyse politique ou sociale de la réalité britannique. Et quitte à abandonner la phraséologie marxiste et à ne même plus aborder la question sociale en terme de luttes de classes, à poursuivre une critique non moins pertinente d'aspects sectoriels de la société. Moins qu'aux États-Unis, le marxisme constitue encore une référence et aujourd'hui les deux marxistes les plus connus dans un monde anglo-saxon où les idées circulent bien plus qu'auparavant entre les deux rives de l'Atlantique, sont probablement Eric HOBSBAWM et Frederic JAMESON. Le premier fut un membre loyal du Parti communiste britannique jusqu'à son effondrement en 1989 et le second, maintenant connu pour ses travaux sur le postmodernisme a longtemps tenter de concilier ALTHUSSER et LUKACS. (Alex CALLINICOS)

 

Alex CALLINICOS, Où va le marxisme anglo-saxon?, dans Dictionnaire Marx contemporain, ActuelMarxConfrontation/PUF, 2001. Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

SOCIUS

 

 

 

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17 avril 2020 5 17 /04 /avril /2020 09:16

  La revue Sept, non pas l'hebdomadaire catholique qui parut de mars 1934 à août 1937 et fondée à l'instigation du Pape Pie XI par Marie-Vincent BERNADOT, père dominicain de la province de Toulouse, mais le trimestriel ou bimensuel suivant les périodes, le web et la plate-forme participative, né de la rencontre en 2013 de Damien PILLER, avocat d'affaires et de Patrick VALLÉLIAN, grand reporter, fondé en 2014 à Fribourg (Suisse), entend couvrir l'actualité, traitée avec "originalité, qualité du regard, de l'intérêt public, de la différence, du courage."

Se considérant comme le premier slow journalisme, forme de récit - littérature non fictionnelle - reportage littéraire, journalisme narratif - Sept, se veut 100% indépendant, 100% sans publicité invasive (mais c'est plus ambigu...), 100% narratif, voulant offrir le meilleur du journalisme suisse à ses lecteurs et visiteurs du site. C'est qu'il y a deux sites - sept.info, où se place en ligne chaque semaine 2 histoires inédites et originales, et sept.club, ouvert à tous, plate-forme participative, exempts de pub, et une revue sur papier, Sept mook, où il y en a, mais très ciblée. Avec ses reportages très engagés aux longs textes, aux images abondantes, où les auteurs vont sur le terrain, se mettant en scène, en danger, en situation d'enquête, Sept entend considérer la crise actuelle du journalisme comme une chance, pour l'équipe de journalistes, de photographes, de dessinateurs (avec à sa tête Damien PILLER, Delphine PILLER, Markus BAUMER...) ... de réinventer le reportage de fond. Leur ligne rédactionnelle est celle d'Albert LONDRES ou de Nicolas BOUVIER, "loin des agendas des entreprises, des politiques ou des terroristes"... La justification du titre - Sept - est d'ordre "de quantité de coïncidences historiques, physiques et ésotériques et mathématiques, chiffre magique, symbole d'esprit, d'absolu, de connaissance, chiffre de l'humain, pour porter un journalisme humaniste... qui vaut ce qu'il vaut à notre avis...

   Les thèmes abordés vont des Bons, des Brutes et du pipeline, d'Auschwitz en héritage, de Joseph Kessel inédit à Serial lover et aux mémoires inventées d'Howard Hughes... Le numéro 29 de l'hiver 2019-2020 présente des reportages sur les cadeaux empoisonnés issus de l'extraction de ressources de la terre : uranium de Saint-Priest-la-Prugne en France, or du Ghana, Calcaire d'Égypte, charbon d'Inde, lithium d'Argentine, pétrole d'Azerbaïdjan, nickel de l'Arctique russe.

 

Sept.ch SA, Case postale 128, 1752 Vilars-sur-Glâne 2, Suisse - Avenue des Bergières, 10, 1004 Lausanne I, Suisse ; Site Internet Sept.info.

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16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 17:38

    L'économiste de formation, militant pacifiste et socialiste américain Scott NEARING, promoteur de la "simplicité volontaire", est une des principales figures du mouvement de "retour à la terre" qui touche les États-Unis dans les années 1960 et 1970. Il publie de 1908 à 1979 des dizaines de livres et pamphlets sur des sujets économiques, politiques ou historique. En 1972, il publie une autobiographie remarquée intitulée The making of a Radical.

 

Une figure pacifiste et socialiste (tendance marxiste) de premier plan

    Doté d'un doctorat d'économie à l'Université de Pennsylvannie, Scott NEARIN enseigne de 1908 à 1915 l'économie et la sociologie à la Wharton School. Radical sur le plan politique, "socialiste tolstoïen", il devient suspect aux yeux du conseil d'administration de l'université l'informe en juin 1915 que son contrat de professeur ne sera pas renouvelé, décision qui fait grand bruit dans la presse à l'époque.

De 1915 à 1917, il enseigne les sciences sociales à l'Université de Toledo, puis à la Rand School of Social Science, établissement fondé en 1906 par le Parti socialiste d'Amérique. Parti prenante du mouvement pacifiste contre l'intervention américaine en Europe, il publie en 1917 son pamphlet The Great Madness : A victory for the American Plutocracy qui lui vaut une inculpation pour "obstruction to the recruiting ans enlistment service of the United States". Son éditeur, l'American Socialist Society, est également poursuivi. Le procès se tient en février 1919, plusieurs mois après la fin de la guerre. Scott NEARING est déclaré non coupable en mars mais l'American Socialist Society est reconnue coupable et doit s'acquitter d'une amende. Logique quand on considère d'une part que la guerre est terminée (l'activisme pacifiste proprement dit gêne beaucoup moins) et qu'un corps expéditionnaire formé entre autres d'éléments américains plus ou moins officiels combattent le nouveau pouvoir russe (la Russie a énormément déçu, les milieux militaires notamment...)

Dans les années 1920, Scott NEARING devient conférencier itinérant et demeure une figure majeure de la gauche américaine. Il rejoint le Parti communiste américain en 1927 mais en est exclu 3 ans plus tard.

En 1932, alors que la Grande Dépression frappe les États-Unis et n'ayant plus d'espoir de retrouver un poste de professeur, il part avec sa compagne s'installer dans le Vermont rural. Où il se lance dans les travaux de ferme et de retour à la nature, s'efforçant d'être le plus auto-suffisant possible.

En pacifiste convaincu, NEARING s'oppose à la participation américaine à la Deuxième Guerre mondiale, et logiquement il est renvoyé de Federal Press à cause de son positionnement anti-guerre, qualifié de "puéril" par le directeur de l'agence?

En 1954, après s'être installé deux ans plus tôt dans le Maine, il publie, avec sa femme Helen KNOTHE, Living The good Life : How to Live Simply and Sanely in a Troubled World. Le livre, qui traite de la guerre, de la famine et de la pauvreté, décrit leur expérience de 19 ans dans leur ferme du Vermont et promeut une agriculture domestique autosuffisante moderne ainsi que le régime végétarien. En janvier 1956, Allen GINSBERG, poète de la Beat generation, le cite en référence.

Alors que la guerre du Vietnam commence occuper le devant de la scène au milieu des années 1960, un vaste "mouvement de retour à la terre" se développe aux États-Unis et génère un nouvel intérêt pour ses idées. Son livre Living the Good Life connait un succès considérable (trente réimpression, 300 000 exemplaires).

En 1973, l'Université de Pennsylvanie revient officiellement sur sa révocation en lui remettant le titre de professeur émérite honoraire d'économie.

 

Des idées tirées autant de son expérience personnelle que des enseignements de professeurs.

   Né dans une famille d'affaires mobilières, où il développe une conscience sociale, témoins des dures politiques antisyndicales de son grand père. Un certain idéalisme (et une grand culture livresque) hérité de sa mère s'est heurté aux pratiques de l'entreprise. Avant d'obtenir son  doctorat, il est secrétaire de 1905 à 1907 du Pennsylvania Child Labor Commitee, une société bénévole qui travaille à résoudre le problème des enfants dans l'État.

Tout comme Karl MARX a tiré des implications radicales des idées du conservateur HEGEL, NEARING a pris la logique économique de son chef de département, Simon PATTEN, et a fait des inférences radicales sur la richesse et la répartition des revenus que son mentor avait hésité à tirer. Il croyait que la richesse sans entraves étouffait l'initiative et empêchait l'avancement économique, et espérait que les penseurs progressistes de la catégorie de propriété viendraient à réaliser l'impact négatif du parasitisme économique et à accepter leur devoir civique de leadership éclairé. De son côté, NEARING décrit un républicanisme économique fondé sur 4 concepts démocratiques fondamentaux : l'égalité des chances, l'obligation civique, le gouvernement populaire et les droits de l'homme. Au fur et à mesure qu'il avance dans son parcours intellectuel, il devient de plus en plus radical, surtout dans l'adversité, tout en restant un pédagogue hors pair auprès de ses collègues comme de ses élèves, s'attirant des sympathies même chez les plus conservateurs.

La première guerre mondiale approfondit ses convictions, dans le sens d'un pacifisme très proche de celui de THOREAU, également séduit par les aspects écologiques de sa pensée. Participant au Parti socialiste d'Amérique, il ne semble pas avoir pris parti pour l'une ou l'autre des factions qui s'y agitent, mais sympathise plus avec les anciens socialistes qui construisent alors les différents parti communistes. Il reste au Parti socialiste jusqu'à la fin de 1923, constatant son déclin spectaculaire et la chute du nombre d'adhérents (le parti des travailleurs d'Amérique - WPA - dépasse alors le Parti socialiste en taille et en force). 

La Grande dépression puis la Seconde guerre mondiale sont l'occasion d'approfondir encore ses convictions, multipliant les écrits sur les aspects intérieurs et extérieurs des États-Unis. En fait, son développement intellectuel suit de près la voie de la prise de conscience croissante de l'intransigeance des classes dominantes de la culture capitaliste refusant d'adopter des réformes qui, au vu des richesses accumulées, permettraient de faire accéder à l'ensemble du peuple le bénéfice de progrès dans tous les domaines... Jusqu'à ce qu'il pense que cette domination capitaliste est trop forte pour orienter les politiques intérieures et extérieures à des fins libérales. Ce qui le conduit à faire sécession de l'american way of life, à abandonner la vie politique pour prôner une sorte de mouvement par le bas, à partir d'une vie agraire. Il réalise alors ce qui pourrait être une synthèse des pensées de TOLSTOÏ, d'ÉMERSON et de THOREAU. mais il n'a pas écrit de théorie d'ensemble, son oeuvre étant éparses sur une quantité d'écrits, y compris dans des journaux les plus divers, notamment militants (Parti socialiste, parti communiste...).

 

Scott NEARING (avec John A. SALTMARSH, An intellectual Biography, Philadelphia : Temple University Press, 1981. Living the Good Life, 1954. On peut consulter sur le site goodlife.org, un grand nombre de ses idées, souvent élaborées avec son épouse Helen. Malheureusement, aucun de ses grands écrits n'a été traduit en Français.

David E. SHI, The simple life : Plain Living and High Thinking in American Culture, University of Georgia Press, 2007. Margaret O. KILLINGER, The goof life of Helen K. NEARING, UPNE, 2007.

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