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2 mai 2009 6 02 /05 /mai /2009 13:21
   On peut dire de certains essais qu'on les attend depuis un certain temps et le livre de Saskia SASSEN, professeur de sociologie à l'université Columbia aux Etats-Unis, membre du Comité pour la pensée globale et par le passé codirectrice du département du Global Chicago Project, est un de ceux-là. En effet, pour quelqu'un qui veut penser les conflits  et le conflit globalement à l'échelle planétaire, il manque encore beaucoup d'outils conceptuels et opérationnels.
   C'est précisément le constat que la globalisation, certains disent mondialisation, économique, politique et culturelle, s'est accélérée ces deux dernières décennies qui amène cette chercheuse à réfléchir sur la nature de celle-ci.
Deux postulats fondamentaux dans les sciences sociales, mais il faut reconnaître que beaucoup d'autres remettent en cause également ces postulats, sont remis en cause actuellement : "le premier est le postulat explicite ou implicite que l'Etat-nation est le contenant du processus social. Le second est la correspondance sous-entendue du territoire national et du national - la supposition selon laquelle une condition ou un processus situés au coeur d'une institution ou sur un territoire national est nécessairement national."
     Contre un nationalisme méthodologique, de la même manière que certains mettent en cause l'individualisme méthodologique, la globalisation oblige à repenser les termes de la sociologie. Le résultat le plus clair de maints événements intervenus ces dernières vingt années, et sans doute depuis l'effondrement du système pseudo-communiste à l'Est, est le développement d'une globalisation dont il reste, selon l'auteure, à définir les contours.
  La destruction de la notion traditionnelle de frontière, par le développement du marché financier, des outils informatiques et télématiques et de la circulation des compétences au niveau planétaire, oblige à se doter d'autres instruments d'analyse statistiques pour comprendre le fonctionnement des sociétés actuelles. Il ne s'agit pas seulement d'économie, mais aussi d'environnement, de droits de l'homme... domaines où se forgent déjà un droit global, qui n'est pas un droit international, qui n'est pas un droit inter-étatique non plus. Cette évolution, favorisée par nombre d'acteurs étatiques et privés, tisse de nouveaux liens sociaux qu'il importe d'analyser. D'autant plus qu'il s'agit souvent d'institutions d'ordre privé qui se mettent en place, avec des pouvoirs de plus en plus étendus en matière de réglementation commerciale, financière, mais aussi en matière migratoire et environnementale. Il s'agit aussi ni plus ni moins de nouvelles classes sociales émergentes.
  Insistant sur le fait que "le global se forme en grande partie à l'intérieur du national", à partir de villes globales, à vocations nouvelles dans l'histoire, Saskia SASSEN propose que l'on prenne comme sujet d'études dotés d'instruments d'évaluation qualitative et quantitative adéquats, cette nouvelle dimension sociale.
      L'éditeur présente l'ouvrage de cette manière : "Dans le grand dictionnaire des idées reçues, la globalisation a pour acception une interdépendance croissante dans le monde en général et la formation d'institutions globales. Or, montre Saskia Sassen, la globalisation implique deux dynamiques particulières. La première induit la formation d'institutions et de processus explicitement globaux, comme l'Organisation Mondiale du Commerce, les marchés financiers, le nouveau cosmopolitisme et les tribunaux internationaux pour les crimes contre l'humanité. Autant de formations nouvelles qui s'inscrivent néanmoins en partie à l'échelle nationale. La seconde dynamique, bien qu'elle soit elle aussi constitutive, oeuvre à une échelle autre. Des réseaux inter-frontaliers d'activistes s'engagent dans des luttes spécifiquement locales mais avec un objectif global, comme les organisations humanitaires et de protection de l'environnement. Dans un nombre croissant de pays, les États et leurs gouvernements, non pas victimes mais acteurs conscients de la globalisation, s'emploient à mettre en place les politiques monétaires et fiscales indispensables à la constitution de marchés financiers globaux, souvent sous le pression irrésistible du Fonds Monétaire International, voire des Etats-Unis. Ou bien encore, les tribunaux nationaux font usage désormais d'instruments juridiques internationaux - droits de l'homme, critères internationaux de protection de l'environnement et règlements de l'OMC - pour traiter de problèmes qu'ils auraient autrefois résolus avec les instruments juridiques de leur cru. Le global se forme en grande partie à l'intérieur du national. Vue sous cet angle, conclut Saskia Sassen, la globalisation remet en question deux postulats fondamentaux des sciences sociales : le premier veut que l'Etat-nation soit le seul contenant du processus social ; le second pose la correspondance du territoire national et du national. Aujourd'hui, ces conditions sont partiellement, mais activement, démembrée. le comprendre, c'est faire un pas décisif dans l'intelligence de notre monde immédiat et futur".
   
    Martin ALBROW, critique ce livre en 2009 dans www.laviedesidéees.fr (traduction d'Emilie FRENKiEL) : " (...) Sassen montre donc surtout l'importance de la contribution de la sociologie à la compréhension à l'évolution du monde qui nous entoure. Mais en fin de compte, c'est la grande rigueur intellectuelle de son engagement disciplinaire qui limite sa compréhension de la montée et du déclin de la mondialisation. Pour comprendre comment l'idéologie néolibérale a pu si bien s'imposer, il nous faut aussi comprendre les processus et les méthodes qui ont permis aux multinationales de reprendre les thèmes du "global village" des années 1960 à des fins commerciales, et comment les jeunes dirigeants issus du baby-boom ont pensé qu'il était dans leur intérêt d'utiliser le même langage. Les structures sociales ne sont pas déterminantes en termes culturels car les idées circulent librement. L'une des façons dont Sassen exclut les considérations culturelles est de nier l'importance du cosmopolitisme dans la détermination des évolutions contemporaines. On peut lui opposer les travaux récents d'Ulrich Beck qui offrent un bon exemple d'analyse de la mondialisation et qui voient les valeurs cosmopolites comme le moteur qui motive la création d'un ordre politique mondial. En fin de compte, s'il nous incombe d'évoquer les menaces qui pèsent sur l'espèce humaine à travers le discours de la globalisation, il est nécessaire de trouver un moyen d'exprimer un objectif commun et collectif et d'éviter la distorsion idéologique qui a irrémédiablement porté atteinte à l'idée de mondialisation. L'idéologie de la mondialisation considérait jusqu'à présent les questions d'égalité, de justice et de liberté comme des questions subsidiaires et extérieures à l'activité centrale qui consiste à diriger le monde. Nous devons comprendre à quel point cette idéologie est parvenue à s'imposer, pas seulement grâce à ses bases sociales et matérielles, mais aussi à travers l'analyse du sens et des imaginaires qui écartent des possibles avenirs alternatifs. C'est la raison pour laquelle nous avons aussi besoin d'analyses de l'imagination littéraire du type de celle qui fut si efficacement adoptée par Martha Nussbaum dans ses cours sur la justice poétique. La mondialisation est à la fois un ensemble d'écrits, un exercice de relations publiques, une mode, voire un engouement, et une stratégie commerciale. Ce domaine de recherche a besoin de la remarquable sociologie de Sassen, mais également de beaucoup d'autres disciplines."
   
      Saskia SASSEN (née en 1949), économiste et sociologue néerlando-américaine se spécialise dans l'étude de la mondialisation et la sociologie des très grandes villes du monde. A l'origine du concept de ville-mondiale (global cities) (The Global City, 1991), elle est l'auteure également de plusieurs autres ouvrages, dont peu ont été traduits en français, par exemple : New York City's informal economy, Los Angeles, University of California, 1988 ; Denationalization : Territory, Authority and Rights in a Global Digital Age, Princeton University Press, 2005 ; Critique de l'État, Territoire, Autorité et Droits de l'époque médiévale à nos jours, Editions Demopolis pour Le Monde diplomatique, 2006 ; La globalisation centrifuge, Démopolis, 2009.


Saskia SASSEN, La globalisation. Une sociologie, Éditions Gallimard, collection nrf Essais, 2009, 341 pages. Traduction de l'ouvrage américain A sociology of globalization, WW Norton & Company, New York, 2007.
 
Complété le 21 Août 2012, Relu le 25 mars 2019
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2 mai 2009 6 02 /05 /mai /2009 08:51
          Considéré tour à tour comme démocrate et totalitariste, Jean-Jacques ROUSSEAU met en lumière nombre de débats qui agitent les sociétés politiques modernes. En cela, dans les réflexions sur le conflit, qu'il soit abordé sous l'angle politique, économique ou social, l'oeuvre du philosophe genevois est aujourd'hui encore incontournable.

        Longtemps, on a considéré que ses écrits étaient épars et inachevés et aujourd'hui, plusieurs auteurs reconsidèrent la question et, à l'aide de nouveaux manuscrits, reconstituent une pensée très structurée et très méditée. Si cette oeuvre touche également à la musique (Projet concernant la musique, 1742 ; articles sur la musique de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, 1755 ; Dictionnaire de musique, 1767) et au langage (Essai sur l'origine des langues, posthume), ce sont surtout les arguments politiques, économiques et sociaux qui nous intéresse ici.

        Son Discours sur les sciences et les arts (1750), rédigé sur concours d'Académie comme il en existait beaucoup à son époque, tranche avec l'opinion courante de la philosophie des Lumières. Pour lui, la société dominée par les arts et les sciences est une société pleine d'inégalités. Cela en premier lieu parce que les talents dont on a besoin pour les poursuivre deviennent des marques de distinctions (n'oublions pas que nous sommes alors dans une société qui multiplient les privilèges de toutes sortes) entre les hommes, et ensuite parce que de grandes sommes d'argent sont nécessaires pour en supporter les frais. La société est transformée en vue de soutenir ces arts et sciences, et cette transformation elle-même engendre une vie pleine de vaines préoccupations de soi et d'injustice.

       Le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755) poursuit cette réflexion. A la question posée par l'Académie de Lyon qui demande si cette inégalité est autorisée par la loi naturelle, Jean-Jacques ROUSSEAU répond contre les attentes des autorités intellectuelle et religieuses (Il refuse notamment toute référence au péché originel). Sa conception de l'état de nature s'éloigne de celle de HOBBES, à qui il reproche de confondre l'homme primitif, très proche de la nature, et l'homme social, déjà construit par la société. Sa réflexion l'amène à rechercher très en arrière dans le temps la nature de l'homme. Dans un temps, où, isolés, éparpillés, peu nombreux, sans grandes attaches les uns aux autres, les hommes étaient égaux par nature. C'est à la suite de catastrophes naturelles qu'est née une société constituée, par les hommes mus par leur liberté de la volonté et leur perfectibilité. Résumant l'argumentation du philosophe, Léo STRAUSS écrit : "En plus de la première conscience de l'obligation morale, l'homme dans sa nouvelle situation communautaire commence à pratiquer la vengeance. Parce que les hommes sont en contact quotidien, il y a davantage d'occasions de frictions : et, parce qu'il n'y a pas de loi, chaque homme est juge de son propre cas. La pitié naturelle, racine de l'humanité dans l'état de nature, s'affaiblit dans le conflit entre l'amour de soi et la pitié et en de tels cas, c'est toujours l'amour de soi qui l'emporte. Mais ce ne sont pas ces conflits qui firent que les hommes établirent une société civile, mais l'institution de la propriété privée. (...) Avec l'établissement de la propriété privée, apparut également la prévoyance. Lorsque champs et rivières fournissaient la nourriture, le vêtement et l'habitat, l'homme ne pensait pas au futur. Mais l'agriculteur doit le faire et le désir de protéger et d'augmenter sa récolte multiplie à la fois ses désirs et le pousse à rechercher le pouvoir.".

        Ce que l'on nomme aujourd'hui son Discours sur l'économie politique (1755) est en fait un article (long) publié dans le tome V de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. Contre Adam SMITH, John LOCKE et bien d'autres, Jean-Jacques ROUSSEAU rejette l'idée que les inégalités sont tolérables si les plus pauvres en profitent. Il remet en cause la prétendue supériorité des sociétés développées fondées sur ces inégalités et argumente sur les bienfaits d'une confédération sociale. Par ailleurs, également dans d'autres manuscrits, on trouve cette affirmation du caractère individuel du droit de la propriété, "le plus sacré des droits individuels". Mais, en laissant entendre que ce n'est que dans les républiques que la sécurité des personnes et des biens est véritablement garantie, il indique que l'accord entre l'intérêt et la justice suppose la dimension politique du commun, non la simple réciprocité des échanges. (Catherine LARERE). Léo STRAUSS estime qu'en fin de compte, l'opinion de Jean-Jacques ROUSSEAU n'est pas entièrement différente de celle de Karl MARX.

        C'est dans son texte Du contrat social que se trouve concentré un grand nombre des conceptions politiques du philosophe, élaborées de manière aboutie. Au lieu de placer le modèle de contrat sur la condition que le souverain protège sa vie (HOBBES) et ses biens (LOCKE), Jean-Jacques ROUSSEAU place la préservation de la liberté au coeur de son système. Selon lui, les citoyens ne concluent pas le pacte entre eux, de particulier à particulier, mais avec le souverain dont ils sont en même temps les membres. Autrement dit, le peuple en train de constituer sa souveraineté est l'une des parties contractantes (André CHARRAK). Le philosophe écrit : "l'acte d'association renferme un engagement réciproque du public envers les particuliers, et sous un double rapport : à savoir, comme membre du souverain envers les particuliers, et comme membre de l'État envers le souverain". Chaque citoyen est soumis au souverain et membre de l'État envers le souverain : il ne peut donc y avoir oppression. "Ce que l'homme perd par le contrat social, c'est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre ; ce qu'il gagne, c'est la liberté civile et la propriété de tout ce qu'il possède". C'est ce qu'appelle Jean-Jacques ROUSSEAU l'expression de la volonté générale. La solution consiste donc en ce que chaque homme se donne entièrement à la communauté avec tous ses droits et tous ses biens (Léo STRAUSS). La loi est bien le produit de la volonté générale, lorsque tous les individus participent à son élaboration. La société civile est purement et simplement l'accord d'un groupe d'hommes pour que chacun devienne partie de la volonté générale et lui obéisse. Le droit de gouverner de tout gouvernement vient du peuple et ne s'exerce qu'aussi longtemps que cela convient au peuple. Cette souveraineté est inaliénable : les volontés particulières, les factions, les groupes d'intérêts, les partis n'ont pas leur place dans un tel système. Conscient de la tension existante entre la stabilité dont la loi a besoin et le réexamen constant impliqué par l'assemblée du peuple, et de l'idée que la loi étant le produit de sa propre volonté affaiblit la terreur presque sacrée qui est nécessaire au maintien du respect de la loi, Jean-Jacques ROUSSEAU propose que ces processus de changement soient difficiles et que l'éducation facilite le respect de ces institutions, et que le peuple soit finalement conscient des implications des changements qu'il voudrait introduire... Dans son système que le philosophe tente de rendre parfait, les moeurs et la religion entrent dans le champ du politique, la religion doit être donc une religion naturelle et les moeurs soumis au contrat social.
            Ce que le philosophe tente d'élaborer, c'est un contrat social dans lequel l'égalité puisse être rétablie, sans nuire à la liberté. Beaucoup se sont interrogés bien entendu sur la validité d'un tel système, et si pendant la révolution son nom est sanctifié littéralement, on le rend responsable par la suite d'une interprétation totalisante de ses écrits. Il ne faut jamais oublier que dans l'esprit de Jean-Jacques ROUSSEAU, ce contrat social s'applique à de petits États (Corse, Suisse) où les conditions de participation directe à la démocratie sont réunies.  Sa préférence d'ailleurs va à la Sparte antique. Car le contrat social peut se lire à double tranchant : comme proposition positive d'un système de relations entre individus, ou comme critique virulente d'une souveraineté qui ne reflète que des intérêts particuliers. En cela, ce système s'oppose à la conception de nombreux auteurs anglo-saxons qui font dériver la souveraineté de la convergence des intérêts particuliers.
          La conception de la loi de Jean-Jacques ROUSSEAU est finalement aussi rigoureuse que celle de HOBBES, sous la condition qu'elle soit l'expression de la volonté générale, et qu'elle ne soit pas seulement le fruit de l'impératif de la protection des biens et des personnes. La loi est au-dessus de toutes les parties. Reste à savoir comment une telle philosophie politique peut être opérationnelle dans les conditions d'aujourd'hui, dans des sociétés complexes, où la population est importante et concentrée. Cela confère, selon Alexis PHILONENKO par exemple, une tonalité pessimiste (il parle même de philosophie du malheur) à cette philosophie.

       Julie et La Nouvelle Héloïse (1761) est un roman beaucoup plus publié au XVIIIème siècle que Du contrat social. Il traite de l'opposition entre l'amour et le mariage. On comprend qu'une odeur de soufre entoure cet ouvrage pour certains milieux ecclésiastiques de l'époque. Il annonce pour certains les problématiques du conflit intérieur et dépasse les thèmes rebattus de l'amour courtois. Il prépare une partie du Romantisme.

      Émile ou De l'Education (1762) est à destination des maîtres et précepteurs. Il explique la nature de l'enfant et l'éducation qu'il peut recevoir, dans le respect de cette nature précisément, pour devenir un bon citoyen. La fonction éducative prend le relais de la forme juridique : il ne s'agit pas alors de rétablir l'égalité, mais d'instituer des citoyens, en les dépouillant de leur particularité qui les pousse à l'égoïsme et à l'injustice, en transportant leur moi naturel dans l'unité collective, dont il ne sont qu'une unité fractionnaire. Développer l'amour de l'ordre et développer l'esprit de participation à la vie citoyenne sont deux impératifs de cette éducation. Elle doit développer notamment l'amour de soi et l'amour propre dans le sens d'une solidarité avec les autres hommes. "Étendons l'amour-propre sur les autres êtres, nous le transformerons en vertu, et il n'y a point de coeur d'homme dans lequel cette vertu n'ait sa racine. Moins l'objet de nos soins tient immédiatement à nous-mêmes, moins l'illusion de l'intérêt particulier est à craindre ; plus on généralise cet intérêt, plus il devient équitable, et l'amour du genre humain n'est autre chose en nous que l'amour de la justice."

      Le Jugement du Projet de paix perpétuelle de Monsieur l'abbé DE SAINT PIERRE (1756) constitue seulement une des oeuvres du philosophe sur la guerre, la paix et les relations internationales. Par ailleurs, des Principes du droit de la guerre de des Fragments sur la guerre apparaissent dans les manuscrits. Selon Blaise BACHOFEN et Céline SPECTOR, qui se référent au projet initial de Jean-Jacques ROUSSEAU d'écrire une grande oeuvre intitulée Institutions politiques, dont Du contrat social ne serait qu'une partie, on peut reconstituer sa pensée dans ces domaines, plus élaborée qu'on aurait pu le croire.
     - Les Principes du droit de la guerre témoignent des lectures du philosophes de deux auteurs, GROTIUS et HOBBES. Il leur fait le reproche de n'avoir pas su comprendre la nature même de la guerre. La guerre, selon lui, apparait avec l'État, et n'est donc pas naturelle. Le droit inter-étatique doit être compris comme droit de la paix. Pour lui, il n'y a pas de sociabilité naturelle, au sens d'une inclination naturelle à respecter les droits d'autrui suffisamment puissante pour empêcher les conflits, tant pour les individus que pour les sociétés. Ce n'est que par de nouvelles associations à l'échelle des sociétés que nous pouvons corriger "le défaut de l'association générale". Jean-Jacques ROUSSEAU veut chercher à l'intérieur même des États, dans leur nature même, les principes qui relèvent à la fois de la légitimité et de la nécessité factuelle.
      - Le Jugement sur le projet... est relativement sévère envers celui-ci. "Il ne faut pas non plus croire avec l'Abbé DE SAINT-PIERRE que même avec la bonne volonté que les princes ni leurs ministres n'auront jamais, il fût aisé de trouver un moment favorable à l'exécution de ce système. Car il faudrait pour cela que la somme des intérêts particuliers ne l'emportât pas sur l'intérêt commun et que chacun crût voir dans le bien de tous le plus grand bien qu'il ne peut espérer pour lui-même."  Selon Hervé GUINERET, le philosophe genevois ne se contente pas de critiquer le projet, mais étend son analyse aux raisons pour lesquelles il le trouve inapplicable. Il indique que l'indépendance des souverains est une indépendance par rapport aux lois. Le souverain décide dans l'arbitraire le plus total et dans les rapports de force entre souverains, il n'existe pas de lois. Contre MACHIAVEL, Jean-Jacques ROUSSEAU pense que les souverains sont des pilotes insensés, n'ayant absolument pas les capacités de lutter réellement et durablement contre la fortune (l'infortune), esclaves de leur désir de puissance, désir autant tourné vers la domination de leurs sujets que vers l'écrasement de leurs concurrents. En cela, les propos de l'abbé DE SAINT-PIERRE viennent directement contredire les pratiques, les désirs et les opinions des puissants.

    Le modèle machiavélien est un modèle guerrier. C'est ce modèle que jean-Jacques ROUSSEAU refuse dans ses deux apports principaux à la théorie républicaine : l'adéquation de la république et de la loi, l'idée que les citoyens se lient par le droit. Il définit le projet politique, dans le rapport à soi, dans la conception de l'amour-propre, non comme exclusion de l'étranger, mais dans une conception universaliste. Au-delà des polémiques avec les autres intellectuels des Lumières, comme VOLTAIRE par exemple, Jean-Jacques ROUSSEAU livre une oeuvre à vocation universaliste.
 
     Cette oeuvre trouve des échos grandissants à une époque où sont dénoncés le progrès des sciences et l'accumulation des richesses comme causes des déséquilibres de la nature. De manière plus longue, elle influence la manière depuis son époque de concevoir l'éducation, l'enfance et le développement humain, la fonction des institutions politiques et sociales, les moeurs, le droit et même la religion. Surtout d'ailleurs à travers le dialogue qu'il engage avec les intellectuels de son temps, bien plus que par son propre exemple de vie - sujet de polémiques pas toujours très claires. C'est en grande partie à travers ce dialogue contradictoire et parfois véhément qu'il élabore sa propre pensée. L'attention apportée à l'ensemble de son oeuvre, et pas seulement aux ouvrages édités (sa correspondance abondante par exemple) montre aujourd'hui combien le dialogue avec DIDEROT, lequel lui doit nombre de ses réflexions est important. Le chercheur américain en littérature Roger D MASTERS, cité d'ailleurs par Victor GOLDSCHMIDT (Anthropologie et politique, Les principes du système de Rousseau, Vrin, 1974), effectue en 1968 une lecture globale de son oeuvre et estime que le pivot de son oeuvre est constitué par l'Émile : "Sans nier l'importance du Contrat social, sur lequel Rousseau travailla pendant au moins dix ans, et qui devait constituer une partie du projet des Institutions politiques (dont il espérait qu'elle mettrait le "sceau" à sa réputation), il semblerait que la structure essentielle de la pensée de Rousseau puisse - et en vérité doive être étudiée d'abord en fonction de l'Émile (qui contient un résumé du Contrat social) et des deux Discours", le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (second discours) et le Discours sur les sciences et les arts (premier discours). Dans l'esprit même de Jean-Jacques ROUSSEAU, toujours selon cet auteur, l'effort accompli dans le Contrat social n'est pas à proprement parler une partie intégrante du grand principe (que la nature a fait l'homme heureux et bon mais que la société déprave et le rend misérable), mais plutôt une atténuation de l'inéluctable dépravation de l'homme. 
  "Le point de départ philosophique de Rousseau était la critique des effets d'un développement scientifique débridé. Sa pensée demeure donc extrêmement pertinente face aux problèmes contemporains. (...). Rousseau a essayé de découvrir un moyen de faire retour à la pratique classique de la vie sociale et politique, en présupposant qu'on pouvait définir le bien pour l'homme en se référant à sa nature. Pourtant, pour y parvenir, il fit fond sur une étude scientifique de l'évolution de l'espèce humaine (le second Discours) et sur une analyse du développement humain individuel en termes de sensations et d'expériences (l'Émile). Il s'ensuit que les faiblesses et les forces du système philosophique de Rousseau éclairent les questions toujours actuelles de la philosophie politique. Cela ne signifie pas que ce système soit satisfaisant pour la période contemporaine, comme le fait remarquer Bertrand de Jouvenel (Rousseau, évolutionniste pessimiste, Rousseau et la philosophie politique, Annales de la philosophie politique, volume 5, PUF, 1965)".
De fait, l'évolution de la civilisation européenne a été à l'inverse de ce qu'il souhaitait. Il semblerait toutefois que les conceptions de la volonté générale et de la souveraineté du peuple aient eu une influence persistante, malgré (en raison de?) le manque de pertinence généralement admis de ses propres conclusions pratiques. Il faut mettre de côté l'idéal rousseauiste de la petite société agraire privée des Lumières pour comprendre l'impact sur une longue période de ses conceptions sur la société politique. Même si les soupçons de "totalitarisme" sont assez infondés (il s'inscrit tout de même dans une longue tradition de défense de la liberté de pensée...), "ses principes s'exposent à une subversion de ce genre parce qu'il sépare les fins propres de l'homme et de la société de ses principes de droit politique. Après avoir défini une logique de l'obéissance civile purement formelle, Rousseau admit tacitement que la science prudentielle définissant la bonne société civile n'était pas une partie intrinsèque ou nécessaire de ses principes politiques, mais ne constituait qu'un guide pour leur mise en oeuvre. Rousseau fut ainsi forcé - de compagnie avec Machiavel et Hobbes - de traiter la différence entre les formes de gouvernement comme un problème technique dont la solution dépend de la connaissance des "tendances naturelles" des phénomènes politiquement pertinents. Mais dès que le triomphe de la technologie moderne permit à l'homme de maitriser des relations naturelles que Rousseau considérait comme "invincibles", sa définition de la supériorité nécessaire de cité agraire simple devint une préférence anachronique et purement personnelle (...) qu'on peut rejeter sans pour autant abandonner son principe de la souveraineté populaire."


Jean-Jacques ROUSSEAU, Du contrat social, 1762 (Flammarion, 1966) ; Jugement sur le projet de paix perpétuelle de l'abbé DE SAINT-PIERRE, 1756 (Ellipses, 2004).
Quasiment l'ensemble de ses oeuvres est disponible sur le site des classiques en sciences sociales : www.uqac.ca.
Catherine LARRERE, article ROUSSEAU dans Dictionnaire de philosophie politique, PUF, collection Quadrige, 1996. André CHARRAK, article ROUSSEAU dans Le Vocabulaire des philosophes, Philosophie classique et moderne, Ellipses, 2002. Leo STRAUSS, Histoire de la philosophie politique, PUF, collection Quadrige, 1994. Alexis PHILONENKO, article Du contrat social, ROUSSEAU dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986. Blaise BACHOFEN et Céline SPECTOR, Jean-Jacques ROUSSEAU, la guerre et la paix, Editions Vrin, collection Textes et Commentaires, 2008. Roger D MASTERS, La philosophie politique de Rousseau, ENS Editions, 2002.

                                                                               PHILIUS
 
Complété le 24 juin 2014. Relu le 24 mars 2019


        
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28 avril 2009 2 28 /04 /avril /2009 17:16
         Chroniques de la gouvernance fait partie de ces revues, souvent très jeunes - celle-ci date seulement de 2007 - que l'on trouve surtout sur Internet, et dont les articles sont très souvent disponibles gratuitement, qui témoignent sans doute que sur le web, on ne trouve pas seulement le pire... Au contraire, ce genre de revue est là pour prouver qu'Internet peut être un grand outil au service de l'humanité (pas moins pour s'élever au niveau des intentions de la revue)...
          Issue des projets de l'Institut de recherche et débat sur la gouvernance, cette revue annuelle, de 250 pages environ, complètement téléchargeable, se situe selon ses propres dire "contre les approches normatives de la bonne gouvernance".
Par les sujets traités (la participation entre idéal et réalités, l'avenir du mouvement alter-mondialiste, la justice internationale face aux situations locales, quel type de fiscalité pour quel type de démocratie, pour l'édition de 2008), les rédacteurs se situent clairement contre une certaine approche de la mondialisation, sur laquelle beaucoup reviennent aujourd'hui à la faveur de la crise financière mondiale, et réfléchissent à la manière dont cette mondialisation justement pourrait être facteur de paix et de développement.
 
     Dans la présentation de la revue, l'Institut, créé à l'initiative de la fondation Charles Léopold Mayer en 2006, se donne pour vocation "d'animer le débat sur la gouvernance en mettant en relation le monde de l'université et de la recherche celui de la fonction publique ou des organisations internationales, les entreprises, et les organisations de la société civile".
       Il est bien sûr trop tôt pour savoir si la revue va tenir ses promesses, ni si elle va trouver son public, mais toujours est-il que l'on trouve désormais sur son site de quoi alimenter de nombreuses réflexions.
   En tout cas, animé notamment par Henri Rouillé d'ORFEUIL, Jan Robert SUESSER et Nicolas MEUNIER (bureau) et dirigé (équipe exécutive) par Séverine BELLINA, l'IRG se développe dans des activités diversifiées "de recherche-action, capitalisation d'expériences, formations, en veillant toujours à ancrer ses analyses et ses propositions dans des expériences et des exercices concrets de Transition". En 2016, il s'implique "aux côtés et au service des acteurs de deux processus : "la transition agricole et alimentaire" et "la transition vers des solidarités toujours plus inclusives." L'IRG veut contribuer aux réflexions transversales sur la manière dont la gouvernance démocratique peut concrétiser et accélérer la marche vers un développement durable et inclusif."
   
     Notons en tout cas les 5 hypothèses retenues par les rédacteurs responsables de la revue, dont Pascal DELISLE, Hélène NIEUL, Vincent GUIMARD, Michel SAUQUET et Martin VIELAJUS, Wojtek KALINOWSKI étant le coordinateur pour 2008 :
- celle de la coexistence de différentes échelles de pouvoirs, supra et infra-étatiques, et non seulement étatiques ;
- celle d'une érosion de la légitimité de l'Etat, redistribuée entre une foultitude d'acteurs, publics et privés ;
- celle d'une perte de capacité des gouvernements à contrôler l'ordre social ;
- celle de nouvelles formes, horizontales, de participation au pouvoir, en dehors des canaux traditionnels ;
- celle de l'existence de nouveaux mécanismes collectifs de gestion des problèmes, remplaçant les modes autoritaires et que la revue veut évidemment favoriser.
 
      Vu l'évolution accélérée du monde, certains estimant que déjà la mondialisation marque le pas et que la tendance commencerait même à s'inverser.  Chroniques de la Gouvernance 2009/2010, publié en novembre 2009 présente, dans ses 287 pages, un grand intérêt. Rédigés par Pierre ROSANVALLON, Michel WIEVIORKA, Zhu XUEQIN, Alberto ACOSTA... voici une cinquantaine d'articles sur les deux années qui venaient de s'écouler, "qui restent celles d'une débâcle financière, économique et sociale unique". "Un tel échec est, dans une large mesure, celui des systèmes de gouvernance nationaux et internationaux, privés comme publics. Il révèle notamment la faiblesse des modes de régulation politiques et économiques, dans un contexte d'interdépendance croissante des acteurs et des échelles géographiques. Cette nouvelle livraison des Chroniques de la gouvernance donne à voir sur ces problèmes une série d'analyses et de propositions" répartis sur "quatre enjeux ou vecteurs de changement de la gouvernance : la légitimité des pouvoirs, la coproduction du bien public, l'évaluation de la gouvernance et la formation aux affaires publiques.
       
      Dans les deux centaines de page de son édition de 2015, Chronique de la gouvernance porte sur la question de la Responsabilité, toujours en décryptant des évolutions de la gouvernance pas toujours évidentes pour le grand public, vu la manière dont les médias parlent du pouvoir en général. "Face à la crise économique et financière, ou après une catastrophe naturelle ou sanitaire, une même question revient avec toujours plus d'acuité : qui est responsable? La réponse est rarement évidente. Sous l'effet de la mondialisation, de l'émergence de "nouveaux" acteurs dans l'action publique, et face à l'affaiblissement des États, les responsabilités sont moins identifiables que par le passé. L'implication d'une pluralité d'acteurs induit l'émergence d'une responsabilité plus collective autour de l'action publique. Cette évolution est-elle source d'une plus grande efficacité? Traduit-elle une évolution vers une gouvernance plus démocratique en rendant les différents intervenants plus redevables de leurs actions?. Dans ces Chroniques de la gouvernances, les différents auteurs s'attachent à mieux comprendre cette mutation de la responsabilité en contexte pluriacteurs et ses conséquences sur l'action publique à travers le monde.
 
Chroniques de la gouvernance, Éditions Charles Léopold Mayer.
Site : www.institut-gouvernance.org
 
Actualisé le 28 mars 2012, le 15 février 2019.

  
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27 avril 2009 1 27 /04 /avril /2009 08:20
                            Vers la paix perpétuelle, d'Emmanuel KANT

         Le philosophe a depuis très longtemps connaissance, vers 1752-1756, avant même la publication de la critique de Jean-Jacques ROUSSEAU, du Projet de l'abbé DE SAINT-PIERRE. Emmanuel KANT, loin de se gausser des utopies de l'abbé  le prit  dès le début très au sérieux, et ses textes Conjectures sur les débuts de l'histoire humaine, L'idée pour une histoire universelle du point de vue cosmopolitique (1784), Qu'est-ce que Les lumières?, et Vers la paix perpétuelle (1795) se situent bien dans la logique de ses trois Critiques.
        Selon Joël LEFEBVRE, "KANT fixe un but précis à l'évolution : il s'agit, comme toujours dans la tradition utopique, de la réalisation d'une société parfaite ; mais cette perfection est ici formulée en termes politiques modernes et comprise comme l'instauration d'une constitution civile rationnelle."
 
         Ce projet philosophique se compose de plusieurs sections, et reprennent grosso modo l'idée de présenter les articles d'un traité de paix perpétuelle. Ainsi, ses articles préliminaires (première section) proposent les dispositions suivantes :
- "Aucun traité de paix ne doit être considéré comme tel si on l'a conclu en s'y réservant secrètement quelque sujet de recommencer la guerre." Emmanuel KANT, contre l'exercice d'une diplomatie secrète, attaque un "procédé qu'il faut laisser à la casuistique des Jésuites et qui est au-dessous de la dignité des souverains (...)".
 - "Aucun État indépendant (petit ou grand, peu importe ici) ne pourra être acquis par un autre État par héritage, échange, achat ou donation." Certains y trouvent ici le principe de l'intangibilité des frontières, ce principe qui entrera beaucoup dans la pratique des organisations internationales fondées bien après.
- "Les armées permanentes doivent avec le temps, disparaitre complètement."
- "On ne doit point contracter de dettes publiques en relation avec les querelles extérieures de l'État". Cette "dangereuse force financière, à savoir un trésor de guerre pour faire la guerre" constitue un sérieux obstacle à l'établissement d'une paix perpétuelle.
- "Aucun État ne doit s'immiscer par la violence dans la constitution et le gouvernement d'un autre État". C'est le principe de l'autodétermination des peuples qui sera souvent mis en avant dans les mouvements ultérieurs de la décolonisation (notamment dans les années 1960).
- "Aucun État en guerre avec un autre ne doit se permettre des actes d'hostilité de nature à rendre impossible la confiance réciproque dans la paix future, par exemple : l'emploi d'assassins, d'empoisonneurs, la violation d'une capitulation, la provocation à la trahison dans l'État auquel on fait la guerre. On peut y voir là les idées, défendues bien entendu également beaucoup ailleurs, d'un droit de la guerre qui limite les moyens utilisés, dans la perspective de la fin d'un conflit armé.
    
       C'est dans une seconde section qu'Emmanuel KANT introduit les articles "définitifs" d'une paix perpétuelle entre les États :
- "Dans tout État, la constitution civile doit être républicaine". Il y a là l'idée d'une uniformisation des types de gouvernement, qui rend possible cette paix. Sur la question si "elle est également la seule capable de conduire à la paix perpétuelle", le philosophe allemand en discute assez longuement. Il estime que cette forme de constitution "est issue de la source pure qu'est le concept de Droit". "Si l'assentiment des citoyens est nécessaire pour décider s'il y aura ou non la guerre, il est bien naturel que, du moment qu'il leur faudrait appeler appeler sur eux-mêmes les maux de la guerre (...), il est bien naturel qu'ils réfléchissent mûrement avant d'entreprendre une partie si dangereuse (...).". Par la suite, Emmanuel KANT insiste sur la différence entre république et démocratie. Il ne croit pas que la foule puisse devenir peuple, et donne une préférence pour une forme républicaine de gouvernement dont les caractéristiques essentielles sont la séparation des pouvoirs exécutif et législatif, et sa représentativité.
- "Le droit international doit être fondé sur un fédéralisme d'États libres". Reprenant la discussion menée à la fois par GROTIUS et HOBBES sur l'état de nature, il compare la situation interne de l'État, parvenu à la paix civile, à la situation internationale. Il faut parvenir à cette même paix, avec une certaine prudence écrit-il, car il pense impossible l'établissement d'une république mondiale.
- "Le droit cosmopolitique doit être limité aux conditions de l'hospitalité universelle". Par cette formule que l'on peut trouver alambiquée, Emmanuel KANT veut signifier que l'établissement de la paix perpétuelle ne peut pas passer par l'emploi de la force armée. Seul le sentiment général qu'une violation du droit est ressentie de la même manière partout, peut la garantir, de même que règne à l'intérieur des États la paix civile, non pas par la menace permanente de l'emploi de la violence, mais par le sentiment général qu'une violation du droit met tout le monde en danger.
    
     A ces deux sections, le philosophe ajoute deux adjonctions, et termine son texte par deux appendices qui doivent l'éclairer.
    La première adjonction "De la garantie de la paix perpétuelle", la fait reposer "sur la grande artiste Nature, dont le mécanisme laisse visiblement transparaître une finalité qui, du sein même de la discorde entre les hommes, et contrairement à leur volonté, fait surgir la concorde".
    La deuxième adjonction porte sur un "Article secret en vue de la paix perpétuelle", qui semble contredire son tout premier article, mais "les maximes des philosophes sur les conditions de la possibilité de la paix publique doivent être consultées par les États armés pour la guerre", car les rois ne sont pas philosophes. On retrouve là une conception développée dans Le conflit des facultés. Il ne s'agit pas là de la diplomatie secrète, mais de la consultation discrète des philosophes en vue d'établir la paix, les philosophes n'étant pas soupçonnables de vouloir la publicité...
         Le premier appendice "Du désaccord entre la morale et la politique du point de vue de la paix perpétuelle" reprend en fait tout la conception que l'on peut retrouver dans MACHIAVEL sur la sagesse du Prince. A contrario, le deuxième appendice "De l'accord de la politique avec la morale selon le concept transcendantal du droit public", argumente - longuement - autour de la conception du droit public international.
  
     Emmanuel KANT termine son ouvrage avec ce qu'on doit considérer en définitive comme un acte de foi.
    "Si c'est un devoir et s'il existe en même temps une espérance fondée de rendre effectif un état de droit public, bien qu'en s'en rapprochant seulement par un progrès poursuivi à l'infini, la paix perpétuelle, qui succédera à ce que l'on a jusqu'ici appelé à tort des traités de paix (à proprement parler, des armistices) n'est pas une idée creuse, mais une tâche qui, résolue graduellement, se rapprochera constamment (car les époques où se produisent des progrès se feront, peut-on espérer, de plus en plus courtes) du but final qui est le sien."
   Pour Emmanuel KANT, l'homme est doté d'une insociable sociabilité (Olivier DEKENS)

          On sait bien que la suite de la situation en Europe n'est guère propice à cette idée de paix perpétuelle, notamment au début des années 1800. Si FICHTE et GORRES partagent encore l'optimisme de KANT, ensuite la critique de la Révolution, notamment en Allemagne, aboutit au fait que ce sont surtout HEGEL et CLAUSEWITZ qui dominent la pensée européenne. Ce n'est qu'à partir de la fin de la Première Guerre Mondiale et également de la fin de la Seconde Guerre Mondiale que les idées de KANT - voir par exemple l'étude de Karl JASPERS sur ces aspects - continuent leur chemin.

Emmanuel KANT, Vers la paix perpétuelle, 1795 (Presses Universitaires de Lyon, Le livre de poche, 1985).
Joël LEFEBVRE, introduction au Projet de paix perpétuelle d'Emmanuel KANT, op cit. Olivier DEKENS, Comprendre KANT, Armand Colin, collection Cursus, 2005.

                                                       PAXUS
 
Révisé le 16 février 2019

     
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24 avril 2009 5 24 /04 /avril /2009 12:29
        Connu d'abord comme un pamphlet diffusé sous le nom de Contr'Un, Le discours de la servitude volontaire, rédigé par Etienne de LA BOETIE (1530-1563) vers 1548 constitue une oeuvre de référence sur la question de la légitimité d'un pouvoir politique. 
D'abord connu de cercles d'érudits comme MONTAIGNE (1533-1592), puis de partisans calvinistes qui le publient en 1574 en édition pirate, il n'est publié officiellement par MONTAIGNE qu'en 1580, dans la première édition des Essais, dans le livre I, comme déclamation théorique. Il n'est pas indifférent que la circulation de ce texte se fasse plutôt par le canal des libelles factieux, plutôt que par les cercles académiques.
       Il semble l'exemple même du brûlot qui échappe à son auteur, tel il s'inscrit dans l'évolution des mentalités d'une époque.

       Le discours de la servitude volontaire se présente comme un long texte d'un seul tenant. Il est juste précédé dans ses différentes éditions, d'un avant-propos, rédigé par ses différents introducteurs ou traducteurs (du vieux français), qui s'expliquent de manière courte sur leurs intentions.

       Parti d'Homère, qui parle d'Ulysse, lequel dit en public, qu'"il n'est pas bon d'avoir plusieurs maîtres ; n'en n'ayons qu'un seul", Etienne de LA BOETIE excuse Ulysse.
"Mais en conscience, n'est-ce pas un extrême malheur que d'être assujetti à un maître de la bonté duquel on ne peut jamais être assuré et qui a toujours le pouvoir d'être méchant quand il le voudra?". L'auteur indique "que je désirerais seulement qu'on me fit comprendre comment il se peut que tant d'hommes, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois tout d'un Tyran seul, qui n'a de puissance que celle qu'on lui donne, qui n'a pouvoir de lui nuire qu'autant qu'ils veulent bien l'endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal, s'ils n'aimaient mieux tout souffrir de lui, que de le contredire. Chose vraiment surprenante (...) c'est de voir des millions d'hommes, misérablement asservis, et soumis tête baissée, à un joug déplorable, non qu'ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu'ils sont fascinés et, pour ainsi dire, ensorcelés par le seul nom d'un, qu'ils ne devraient redouter, puisqu'il est seul, ni chérir puisqu'il est, envers tous, inhumain et cruel. Telle est pourtant la faiblesse des hommes! Contraints à l'obéissance, obligés de temporiser, divisés entre eux, ils ne peuvent pas toujours être les plus forts."
     
      Loin de s'interroger comme beaucoup d'auteurs de l'Antiquité jusqu'à la Renaissance, sur le meilleur des régimes, des gouvernements ou des souverains (cela remplit des bibliothèques entières, que ces écrits soient déistes ou non) , le natif de Sarlat inverse le questionnement : Pourquoi les hommes obéissent-ils aux tyrans? "Ce sont (...) les peuples qui se laissent, ou plutôt se font garrotter, puisqu'en refusant seulement de servir, ils briseraient leurs liens. C'est le peuple qui s'assujettit et se coupe la gorge : qui, pouvant choisir d'être sujet ou d'être libre, repousse la liberté et prend le joug, qui consent à son mal ou plutôt le pourchasse."
     Il poursuit sur le même ton : "Il (...) est une seule (chose) que les hommes, je ne sais pourquoi, n'ont pas même la force de désirer. C'est la liberté : bien si grand et si doux! que dès qu'elle est perdue, tous les maux s'ensuivent, et que, sans elle, tous les autres biens, corrompus par la servitude, perdent entièrement leur goût et leur saveur."
              
       Loin d'adopter le ton doctoral des universitaires, Etienne de LA BOETIE invite le lecteur : "Cherchons (...) à découvrir, s'il est possible, comment s'est enraciné si profondément cette opiniâtre volonté de servir qui ferait croire qu'en effet l'amour même de la liberté n'est pas si naturel.". Il tente alors de trouver la différence entre trois sortes de tyrans, ces mauvais princes.
"Les uns possèdent le Royaume par l'élection du peuple, les autres par la force des armes, et les autres par succession de race.".  Finalement, "ainsi, pour dire vrai, je vois bien entre ces tyrans quelque différence, mais pas un choix à faire : car s'ils arrivent au trône par des routes diverses, leur manière de régner est toujours à peu près la même. Les élus du peuple le traitent comme un troupeau à dompter, les conquérants comme une proie sur laquelle ils ont tous les droits, les successeurs comme un troupeau d'esclaves qui leur appartient tout naturellement." Puisant ses exemples dans la littérature antique, il dégage la première raison de la servitude volontaire, celle de millions d'esclaves et de serfs : l'habitude. "Ils disent avoir toujours été sujets, que leurs pères ont ainsi vécus." . Mais toujours, il y en a, "ayant l'entendement net et l'esprit clairvoyant (qui) (...) (se) rappellent au contraire les choses passées pour juger plus sainement le présent et prévoir l'avenir". 
 
      Souvent dans le texte, Etienne de LA BOETIE revient sur les difficultés (s'appuyant sur Xénophon, entre autres) des tyrans, "qui sont obligés de craindre tout le monde" et sur la disproportion entre la masse à asservir et le tout seul maître. L'auteur, dans sa poursuite des causes de cette obéissance si commune et si générale, loin de stigmatiser une couardise ou un manque de courage, montre le déploiement d'ingéniosité dont ils font preuve.
      C'est la ruse des tyrans, à l'image de Hiéron, roi de Syracuse (puisée dans Hièron ou portrait de la condition des rois, de Xénophon), qui consiste à organiser les loisirs de leurs serviteurs les plus proches qui en font autant pour leurs propres serviteurs, et ainsi de suite : "Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, la compensation de leur liberté ravie, les instruments de la tyrannie."
     Les tyrans d'aujourd'hui, écrit le périgourdin, "ne font guère mieux ceux d'(hier), qui avant de commettre leurs crimes, même les plus révoltants les font toujours précéder de quelques jolis discours sur le bien général, l'ordre public et le soulagement des malheureux".
    Cette facilité de tromper le peuple, les tyrans eux-mêmes la trouve fort extraordinaire. "Ils se couvraient volontiers du manteau de la religion et s'affublaient quelquefois des attributs de la divinité pour donner plus d'autorité à leurs mauvaises actions."
   
     Vers la fin de ce texte écrit dans une langue vigoureuse (il faut lire les versions moins nouveau français pour s'en rendre compte...), Etienne de LA BOETIE parvient à ce qui est selon lui "le secret et le ressort de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie."
Ce n'est pas l'étalage de la force armée, mais bien toujours cinq ou six hommes qui le soutiennent et qui lui assujettissent tout le pays", ses complices, ses compagnons de plaisir, ses "co-partageants  de ses rapines". "Ces six hommes "en ont sous eux 600 qu'ils dressent, "qu'ils corrompent aussi comme ils ont corrompu le tyran". Ces 600 en tiennent 6000, et ainsi de suite... "C'est ainsi que le tyran asservit les sujets les uns par les autres". Plus le peuple est grand, plus les sujets sont nombreux, et plus le tyran se couvre de cette distance entre le plus humble et lui-même, devient sacré, se montre sacré."
     Etienne de LA BOETIE ne conclu pas son livre, il poursuit simplement sur l'amitié auquel un tyran n'a pas droit et dont il ne gratifie personne.

     Claude LEFORT, dans son texte Le nom d'un, analyse ce couple de mots "qui répugne à la langue", servitude volontaire. Cette énigme que le texte de LA BOETIE semble ne faire que parcourir, sans apporter la moindre prescription ; à la limite il dénonce seulement ; réside dans les liens entre la religion et la politique. Selon lui, c'est tout Le discours... qui dénonce la dimension religieuse du politique.
"Le pouvoir n'est pas la résultante d'un accord réfléchi des volontés, d'un pacte d'association et de sujétion. C'est à un emportement du désir que cèdent les hommes, un "malencontre" consistant en un retournement imprévisible du désir ainsi que le révèle l'exemple, emprunté au Livre sacré, de "ceux d'Israël qui sans contrainte ni aucun besoin se firent un tyran" (Alain GAROUX). La seule opposition que propose Etienne de LA BOETIE à la tyrannie, le développement de l'amitié, qui exclut le principe même de la domination.

     La postérité d'un tel texte, finalement très diffusé, même s'il est  sous estimé par de grands auteurs d'histoire de philosophie politique comme Léo STRAUSS, demeure très longue. Il est considéré par beaucoup comme un des textes fondateurs de l'anarchisme et inspirateur de la désobéissance civile. Mais, de façon beaucoup plus générale, son influence se fait sentir de façon profonde au siècle des Lumières. Il est frappant de constater que  Jean-Jacques ROUSSEAU, dans Du contrat social, part exactement de la même interrogation que lui : pourquoi les hommes obéissent-ils?  Jusque dans la problématique de la dialectique du maître et de l'esclave, qui influence tant le marxisme. Ce court texte ne cesse pas d'être réédité.
 

 

 
Etienne de LA BOETIE, Discours de la servitude volontaire, 1548. L'édition utilisée plus haut est la transcription en français moderne entreprise par Charles TESTE qui figure dans le livre paru aux Editions Payot, en 1978,  au double titre Le discours de la servitude volontaire, La Boétie et la question du politique par Pierre CLASTRES et Claude LEFORT.
Sans méjuger de la qualité des autres éditions (Flammarion, Mille et une nuits...), je conseille tout particulièrement ce livre. Il comporte en effet une présentation de Miguel ABENSOUR et de Marcel GAUCHET, la préface de l'édition de 1835, par Félicité de LA MENNAIS, un texte de Pierre LEROUX, la préface de l'édition de 1863 par Auguste VERMOREL, un extrait de De la Révolution (1907) de Gustav LAUDAUER, un texte de Simone WEIL, Méditation sur l'obéissance et la liberté (1937). Y figurent deux textes de l'oeuvre, une transcription de Pierre LEONARD et celle de Charles TESTE (il faut savoir que le manuscrit original a disparu, à force d'en différer longtemps la publication). Et enfin, les deux textes de référence à propos de cette oeuvre, celui de Pierre CLASTRES et de Claude LEFORT apportent des éclairages qui passent aujourd'hui chez nombre d'auteurs comme incontournables. L'ensemble fait 310 pages pour un texte de l'oeuvre stricto-sensu de 52 pages.
Alain GAROUX, article Discours de la servitude volontaire, dans le Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986.
    

  Relu et révisé le 20 février 2019
 
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22 avril 2009 3 22 /04 /avril /2009 09:15
         La légitimité est un concept qui appartient pour l'Occident, à la pensée politique moderne. Ce n'est seulement qu'à la fin du XIIIème siècle, bien après l'empire romain et même saint Thomas que l'adjectif legitimus fut employé pour désigner ce qui est conforme à la loi. La légitimité, son substantif, n'est en usage dans la langue française qu'à partir du XVIème siècle en s'appliquant au droit du roi. Et encore, en cette signification "s'entrecroisent des préoccupations diversifiées, lentement émergées, non d'ailleurs sans déviance, du droit romain, de la pensée chrétienne ou des coutumes germaniques". (Simone GUYARD-FABRE).
        Sobrement, Thierry MENISSIER définit la légitimité comme le caractère de l'autorité incontestable. "Ce terme a également une connotation morale importante : un pouvoir qui se prétend légitime ne pourrait l'être s'il ne satisfait à l'impératif de justice pour les membres de la société qui l'acceptent et subissent son influence. La légitimité est ainsi comme la pierre philosophale qui anime la quête de la philosophie politique : la plupart des théories ayant en effet pour finalité avouée ou implicite d'affirmer que l'ordre qu'elles veulent promouvoir est légitime, elles statuent par conséquent toutes sur la notion de légitimité."
   
      Concept imprécis, à la sémantique complexe, la légitimité évolue au cours du temps. La réflexion autour de la légitimité s'enracine en tout cas dans le mouvement de contestation de l'autorité politique de la monarchie absolue de droit divin. On ne parle de vérification de cette légitimité, précisément, seulement quand on remet en cause une autorité, notamment politique, mais aussi religieuse, voire scientifique tardivement. C'est en doutant du caractère sacré et éternel d'un pouvoir que l'on recherche les éléments d'une légitimité. C'est lorsque le conflit principal ne se situe plus entre un souverain et un usurpateur, mais entre gouvernants et gouvernés que la question de la légitimité se pose. On ne discute plus, les plumes ou les armes à la main, de la destination d'une allégeance ; on discute des fondements même de cette allégeance.

      On peut faire débuter précisément l'émergence d'un tel débat par la diffusion des écrits d'Etienne de LA BOETIE (1530-1563), qui met en cause, notamment dans son petit livre De la servitude volontaire, les fondements théologiques, mystificateurs même, de l'obéissance due aux souverains, aux tyrans, si on reprend sa terminologie. La diffusion de  ce dernier, due aux libellistes et aux monarchomaques protestants, influence toute la pensée occidentale, bien au-delà de cercles philosophiques d'où n'est pas partie cette réflexion d'ailleurs. C'est à partir des conflits religieux et politiques qui traversent tout le continent européen que s'affirment de nouveaux critères de légitimité du pouvoir.

   
              Deux grands courants s'affrontent, encore jusqu'à aujourd'hui, dans les mentalités comme dans les ouvrages de philosophie politique, même si les termes du débat se sont détachés de toute référence monarchique.
   Les théories de Thomas HOBBES, de John LOCKE et de Jean-Jacques ROUSSEAU rationalisent le débat, malgré leurs grandes différences, autour de la notion de contrat social, ouvrant la voie aux réflexions sur la légitimité démocratique du pouvoir.
    A l'inverse, les théories de David HUME, Edmund BURKE, REHBERG et GENTZ s'opposant aux idées de la Révolution française, réaffirment la place des traditions, des coutumes et des habitudes du peuple dans la  légitimité de la traditionnelle autorité de la religion et de la royauté. Ils ouvrent la voie à des philosophies traditionalistes de la légitimité, à des légitimismes.
            Mais, au-delà de théories qui mêlent philosophie politique et combats bien concrets, c'est du côté de réflexions qui veulent s'en détacher, s'en distancier en partie, que viennent de nouveaux développements. Tour à tour, Max WEBER, Guglieno FERRERO, Carl SCHMITT, Hans KELSEN déplacent, par leurs observations, le débat de la légitimité à la légitimation du pouvoir, finissant d'ailleurs de le désacraliser. Plus proche de nous, Paul RICOEUR et Jurgen HABERMAS, par le jeu croisé des systèmes de représentations politiques (voie électorale) et des mouvements de l'opinion publique, réfléchissent sur la perte de légitimation du pouvoir politique ou la crise de légitimation, et sur les modalités de revitalisation du système démocratique. De leur côté, Michel FOUCAULT et François LYOTARD pensent que de toute façon le dissensus et la dé-légitimation triomphent partout dans la sphère publique. De façon un peu définitive, d'ailleurs, dans beaucoup d'esprits, la légalité et la légitimité constituent deux notions très différentes.

       Un des derniers avatars de la réflexion sur la légitimité réside dans les débats autour de la gouvernance, qui a le mérite de faire tomber les frontières - à vrai dire déjà détruites par toute la réflexion marxiste - entre économie, politique et philosophie. Sans entrer pour l'instant dans ces débats, citons simplement un extrait du livre de Pierre CALAME, La démocratie en miettes.
"Dans les régimes démocratiques, on fait comme si la légalité de l'exercice du pouvoir, c'est-à-dire sa conformité à des lois, suffisait à en assurer la légitimité. Or la légitimité est une notion beaucoup plus subjective et exprime l'adhésion profonde de la population à la manière dont elle est gouvernée. Or on observe un peu partout dans le monde que le fossé se creuse entre légalité et légitimité du pouvoir.
 La gouvernance, pour être légitime, doit réunir cinq qualités :
- répondre à un besoin ressenti par la communauté ;
- reposer sur des valeurs et des principes communs et reconnus ;
- être équitable ;
- être exercée efficacement par des gouvernants responsables et dignes de confiance ;
- appliquer le principe de moindre contrainte."
   C'est là sans doute une des tentatives de redéfinir les modalités de l'action publique dans un monde où les inégalités économiques sapent les fondements même des démocraties. Une tentative de "reprendre la main" en quelque sorte pour des hommes politiques désemparés devant l'accumulation de problèmes qu'ils ont contribué à déclencher, via la dominance de la pensée libérale. Par ailleurs, on remarque, dans un foisonnement de débats pas toujours négatifs d'ailleurs, qu'intervient une certaine confusion : gouvernance politique, gouvernance économique, gouvernance d'entreprises...

Thierry MENISSIER, Éléments de la philosophie politique, Ellipses, 2005. Simone GOYARD-FABRE, article Légitimité dans le Dictionnaire de philosophie politique, sous la direction de Philippe RAYNAUD et de Stéphane RIALS, PUF, collection Quadrige, 1996. Pierre CALAME, La démocratie en miettes, Éditions Charles Léopold Mayer, 2003.

                                                       PHILIUS
 
Relu le 20 février 2019
   
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21 avril 2009 2 21 /04 /avril /2009 09:04

                    Entre l'Abbé DE SAINT-PIERRE et Emmanuel KANT
 

         Entre les Mémoires de l'Abbé DE SAINT-PIERRE et Vers la paix perpétuelle d'Emmanuel KANT, se bousculent de nombreux projets de paix, dans l'ébullition du siècle des Lumières. Sans doute, beaucoup d'entre eux ne sont pas parvenus jusqu'à nous, oeuvres d'anonymes dont le nom n'apparait jamais ou écrits d'anonymes, par ailleurs personnages très connus, désireux d'échapper aux foudres royales ou ecclésiastiques, ou tout simplement désireux de s'éviter le désagrément d'être qualifié d'utopiste.

       Le thème de l'Alliance contre les Turcs demeure dans certains écrits, comme ceux de Giulio ALBERONI (1664-1752), cardinal espagnol et premier ministre, auteur d'un Scheme for reducing the turkish empire to the obedience of christian princes ; and for a partition of the conquests ; together with a scheme for a perpetual Dyet for establishing the public tranquillity.
          Johann Michael von LOEN (1694-1776), conseiller du roi de Prusse et gouverneur d'une province, inclu dans son livre Outline of statecraft (1747), un chapitre Sur la paix perpétuelle en Europe, où il suggère une Cour de Paix.
          Ange GOUDAR (1708-1791), aventurier et écrivain français, rédige un livre sur La paix de l'Europe (1757), où il préconise un Congrès des Amabassadeurs devant résoudre les conflits européens. Ce Congrès aurait à sa disposition un pouvoir de sanction en cas de violation d'accords, allant de grosses amendes à l'exclusion de la League ainsi formée.
          Johann Franz von PALTHEN (1724-1804), conseiller allemand de justice et poète, propose un Project for maintening an everlasting peace in Europe (1758). Dans ce projet, il propose l'établissement d'un Parlement ou d'un Tribunal, dont le siège se trouve naturellement dans un pays germanique. Ses membres, au nombre de 88, se composent aussi de la Russie et de la Turquie. Lui aussi propose de sévères sanctions pour manquement aux règles définies en commun.
         Von LILIENFELD, noble officier lithuanien, propose en 1767 dans A new structure of States, lui aussi, d'établir une Cour de paix, ou un tribunal pour trancher les disputes entre princes chrétiens. Son plan, très détaillé comme la plupart à cette époque, prévoit par exemple 20 nations représentées et le français comme langue officielle (le français au XVIIIème siècle est la langue dominante). Si nécessaire, pour obtenir l'accord de membres récalcitrants, des troupes du Tribunal peuvent agir par la force. A noter que ce plan prévoit une limitation des forces militaires.
        Paul Henri Thiry D'HOLBACH (1723-1789), le philosophe matérialiste français co-rédacteur de l'Encyclopédie avec DIDEROT, d'ALEMBERT et bien d'autres, propose dans La politique naturelle (1773) que la loi de la grande société du monde se dote d'un Tribunal auquel les nations doivent s'adresser pour leurs litiges. A noter que dans leur ensemble, les encyclopédistes ne font pas bon accueil au projet de paix de l'Abbé DE SAINT-PIERRE.
         Richard PRICE (1723-1791), philosophe politique irlandais, livre en 1776 ses Observations on the nature of civil liberty, the principles of government, and the justice and the policy of the war with America. Devant la guerre d'indépendance américaine, il trouve urgent de former une confédération générale, pour arbitrer les disputes, conduire une force commune pour soutenir les décisions d'un Sénat composé de représentants des différents États.
         Pierre-André GARGAZ, écrivain français, injustement accusé de meurtre et condamné à 30 ans de galère, fait publié par Benjamin FRANKLIN en 1782, un projet de Conciliateur de toutes les nations d'Europe, ou Projet de paix perpétuelle entre tous les souverains de l'Europe et leurs voisins. Il propose à chaque souverain de nommer un médiateur dans un perpétuel Congrès basé à Lyon, pour régler leurs conflits. En 1796-1797, il publie en addition à son plan une proposition de constitution d'un Collège de 5 citoyens nommés pour 40 ans pour trancher les litiges individuels et inter-étatiques.
         Johann August SCHLETTWEIN (1731-1802), dans son The most important issue for Europe, or a system of firm peace among the european states, en 1780-1784, demande la formation d'un Congrès International, celui-ci étant ouvert également aux nations non-chrétiennes, comme la Turquie, et si elle refuse d'y participer, son territoire est partagé entre les États chrétiens (!). Ce Congrès garanti l'existence de la Confédération Germanique. Il propose également que les révolutions à l'intérieur des Etats soient du ressort de ce Congrès, la Révolution française de 1789 lui donnant raison selon les éditeurs...
        Marie Jean Antoine Nicolas CARITAT, plus connu sous le nom de marquis de CONDORCET (1743-1794), dans De l'influence de la révolution américaine en Europe (1786), propose l'établissement d'un Tribunal International pour trancher les disputes entre nations, qui lui octroient le soutien d'une armée et d'une marine. Dans son projet éducatif, le philosophe politique n'oublie pas les questions de guerre et de paix. Il propose ainsi l'adoption, entre autres, d'une langue commune.
         Palier de SAINT-GERMAIN, écrivain suisse, propose lui aussi, dans un Nouvel essai sur le projet de paix perpétuelle, un Tribunal Permanent (1788). En cas de dispute entre deux nations, chacune nomme deux médiateurs parmi les Éats non impliqués, qui remettent un rapport pour permettre au Tribunal de prendre une décision. Décision à laquelle ils doivent se soumettre sous peine de paiement d'amendes fortes.
        Johann Gottfried SCHINDLER, théologien allemand, sous le pseudonyme de SCHINLY, propose dans son What advice should be given to the more important rulers to promote the welfare and hapiness of the countriers (1788), que la Russie, l'Autriche, la Prusse, l'Angleterre et la France négocient un traité de paix perpétuelle.
        Jean-Baptiste du VAL-DE-GRACE, connu sous le nom de baron de GLOOTZ (1755-1794), révolutionnaire franco-prussien, lance en 1792 une Adresse aux tyrannicides, considéré comme le premier plan des Droits de l'homme. Il propose ce plan de paix à l'Assemblée Nationale qui le refuse. Chaque peuple, avec une garantie d'autonomie culturelle, est représenté dans une Assemblée Législative d'une République mondiale de l'homme. Ses ennemis considèrent cette proposition comme une tentative de diversion et le font guillotiné un an plus tard.
        Jeremy BENTHAM (1748-1832), l'économiste utilitariste anglais, émet en 1793 un Plan for an Universal and Perpetual Peace, and Emancipate your colonies. Il reprend cette idée qui revient souvent dans ces plans de paix d'une Cour Commune de Justice pour résoudre les différends entre nations, et d'un Congrès avec force de loi., avec en dernier ressort l'utilisation de la force armée. A noter son insistance sur le soutien et la vigilance de l'opinion publique, dotée d'une liberté de la presse, qui garantit l'orientation vers la paix des décisions de la Cour et du Congrès.
        BOISSY-D'ANGLAS, membre de l'Assemblée Nationale française, qui rédige notamment avec SEYES, la Constitution de 1795, diffuse cette même année un Epitre du vieux cosmopolite Syrach à la convention nationale de la France. Il plaide pour une République mondiale des nations de l'Europe unie, pour une Constitution européenne, réservant celle-ci aux nations vraiment européennes, excluant la Russie, la Turquie et les nations semi-asiatiques. Il se fait l'avocat en même temps d'une flotte européenne pour une éventuelle guerre avec l'Amérique et l'Afrique...
         Johann Gottlied FICHTE, le philosophe allemand, propose en 1795 la formation d'une League dotée d'un Tribunal.
      
       Sans doute nombre de plans de paix, notamment dans les périodes de guerres révolutionnaires,  à l'instar de ceux produit par l'Union Soviétique en pleine guerre froide bien plus tard, entrent-ils dans une stratégie de déstabilisation et font partie tout simplement d'une vaste bataille idéologique. Mais la postérité ne retient pas les circonstances dans lesquelles ils ont été écrits. Les commentateurs, très près des textes, préfèrent largement gloser sur les aspects concrets de ces plans. Et d'ailleurs, les idées qui y sont émises n'arrêtent jamais de faire leur chemin dans les consciences. Ils parviennent, notamment dans les milieux encyclopédistes et dans les milieux intellectuels européens, même dans les États opposés à la Révolution française ou aux idéaux républicains, à former une partie de leur culture. Quand on suit l'évolution de ces plans, on glisse d'une focalisation sur l'ennemi musulman (le Turc) de la Chrétienté à une laïcisation de la conception de la paix.
       
       PAXUS
 
Relu le 23 février 2019
        
         
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20 avril 2009 1 20 /04 /avril /2009 13:07
            Giordano BRUNO (1548-1600) fait figure d'oublié dans les manuels de philosophie et d'histoire et l'ouvrage de Jean ROCCHI, spécialiste de ce martyr de l'Inquisition, vient à point nommé pour nous rappeler son importance.
     Pour cette "fiction historique" sur la dernière année de la vie de Giordano BRUNO, sur cette année passée en prison et en procès, l'auteur s'appuie sur des sources historiques sérieuses, les minutes des procès, les différentes censures des livres sans compter les dépositions des co-détenus. Il fait revivre les thèmes de son oeuvre dans un genre risqué et critiqué (souvent à juste titre). Pour avoir soutenu la thèse de COPERNIC et en avoir tiré des conséquences philosophiques radicales, et sans doute plus encore pour avoir défini la divinité comme âme du monde et de la matière, l'italien fut brulé vif.

      Comme l'écrit Marc SILBERSTEIN dans un avant-propos, "voici un livre savant et un livre de conviction, un livre d'approche de la pensée dense et énigmatique de Giordano BRUNO, ainsi qu'un livre aux clameurs éthiques tellement bienvenues dans le cours de notre époque si pleine d'un spiritualisme dominant, d'un obscurantisme persistant et d'une lâcheté quotidienne face à la dangerosité des religions.".
     
     L'auteur, dans son introduction montre l'importance de la pensée de Giordano BRUNO dans la généalogie de la philosophie occidentale par sa conception de la matière, notamment dans ses livres De l'infini, l'univers et les mondes, et Cause, Principe et unité (1584). "Par sa théorie de la substance immanente, univoque et infinie, il préfigure l'essentiel de la pensée spinozienne et à sa définition de la nature - "Natura est deus in rebus" (La Nature, c'est Dieu dans les choses) - fera écho la célèbre formule de SPINOZA congédiant toute entente transcendante du divin : "Deus sive Natura" (Dieu, c'est-à-dire la Nature). Son "Non c'é Dio senza mondo" (pas de Dieu sans monde) est le renversement du dogme enseigné par toutes les religions, Sans Dieu, pas de monde, qui fait dépendre le moi de l'individu d'un Créateur originel. Le corollaire qu'"il n'est pas de pensée sans être" inspirera le "Je pense, donc je suis" de DESCARTES. Pour BRUNO, la puissance absolue n'est plus définie théologiquement comme le Père, mais comme la matière. L'être particulier, contraction éphémère de cette matière, ne doit sa consubstantialité qu'au sujet matériel. Le philosophe détruit le dédain séculaire que portent les hommes à la matière et déstabilise l'image configurée et bigote d'un Dieu caché dans un coin du ciel, derrière les nuages".
        Un survol de l'oeuvre de Giordano BRUNO (Philosophie de l'infini et projet intellectuel), qui cerne dans l'histoire l'influence qu'il a pu avoir (à travers les éditions successives de celle-ci) et qui montre le regain actuel d'intérêt pour sa pensée, un Tableau biographique et synoptique de l'époque brunienne et de solides références bibliographiques, terminent ce livre très agréable à lire.
 
    L'éditeur présente l'ouvrage (en quatrième de couverture) de la manière suivante : "A cette époque marquée par le retour des fanatismes religieux, Jean Rocchi a voulu faire resurgir les idées de Giordano Bruno, que ce dernier ne reniera jamais, irréductible face à l'Inquisition. Ce livre met notamment en scène les attaques acharnées d'un clergé sans pitié, qui condamna un homme au moins autant pour l'hétérodoxie de sa pensée que pour sa persévérance à vouloir la défendre. En 1600, l'Eglise catholique le fait brûler vif. En aucune manière, on ne saurait considérer Bruno comme un martyr, mais plutôt comme un résistant à cette Église qui, une fois de plus, montrait son intolérance dès lors qu'elle se trouvait en présence d'idées nouvelles. Afin de lui rendre hommage, mais également de remettre en cause les impostures et falsifications qui ont cours à son sujet, ce livre propose un ensemble de textes permettant d'appréhender les arcanes de la philosophie brunienne (univers infini, mondes habités, etc) et certains aspects de sa réception. Même si l'on peut difficilement dissocier dans l'oeuvre de Giordano Bruno son désir de rompre avec les croyances d'un monde assujetti à la dogmatique chrétienne, de sa recherche personnelle du divin, il n'en demeure pas moins que ce personnage tient une place éminente dans l'histoire de la pensée profane. En effet, on ne saurait réduire ses spéculations, comme trop souvent, à de simples manifestations d'un esprit "illuminé". Il croit en la pérennité de ses idées, persuadé que les générations à venir sauront reconnaître leur novation. Malheureusement, il en sera rarement ainsi. Le Vatican a "réhabilité" Galilée. Mais qu'en est-il de Giordano Bruno?"

 

   
    Jean ROCCHI (né en 1928), journaliste, romancier et dramaturge français, a travaillé successivement à l'Union française d'information et au journal L'Humanité. il est l'auteur de quatre essais sur la vie et l'oeuvre de Giordano BRUNO, et également d'une pièce de théâtre (Christian Chomant éditeur) et d'une émission de France-Culture, Giordano cosmonaute de la pensée. Il a écrit par ailleurs plusieurs livres sur la télévision dont La télévision malade du pouvoir (Éditions sociales, 1974).
   Les quatre livres sur Giodano BRUNO sont, outre celui publié par les Editions Syllepse, L'Errance et l'Hérésie (François Bourin, 1989), première biographie du personnage ; Giordano Bruno après le bûcher (Complexe, 2000), étude sur son influence scientifique, philosophique et littéraire et Giordano Bruno. La vie tragique du précurseur de Galilée (André Versaille, 2011).

Jean ROCCHI, L'irréductible, Giordano BRUNO face à l'Inquisition, Préface de Hélène VEDRINE, Avant-propos de Marc SILBERSTEIN, Editions Syllepse, Collection "Matériologiques", 2004, 126 pages. Commande possible sur www.syllepse.net.
 
Complété le 28 Août 2012
Relu le 27 février 2019
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20 avril 2009 1 20 /04 /avril /2009 08:30

          Le projet de paix perpétuelle de l'Abbé de Saint-Pierre.
 

    Au siècle des Lumières, les Mémoires pour rendre la paix perpétuelle en Europe de Charles-Irénée CASTEL DE SAINT-PIERRE (1658-1743) sont les plus représentatifs et les plus lus de quantité de projets rédigés à cette époque.
Aumônier de la duchesse d'Orléans, l'Abbé DE SAINT-PIERRE, négociateur du Traité d'Utrech en 1712-1713, rédige sur la base de son expérience diplomatique le texte d'un projet remanié ensuite plusieurs fois.
   
      Son but est d'organiser la paix, après les guerres désastreuses de LOUIS XIV, par le droit. Constatant que l'équilibre tel qu'il existe en Europe n'est pas un facteur de paix, mais de troubles, l'abbé propose aux princes de construire une alliance fédérative générale. Ils doivent renoncer à jamais à la voie des armes, et conviennent de prendre désormais la voie de la conciliation par la médiation "du reste des grands alliés". C'est leur intérêt bien compris qui doit les pousser à adhérer à cette grande alliance car elle leur garantit leur pouvoir. Un Abrégé paru en 1729 précise que les contractants se garantissent mutuellement leurs possessions contre les guerres étrangères et civiles, les révolutions, les usurpations dynastiques et territoriales, ce qui permettrait à tous les États de réduire leurs frais militaires, d'accroitre le profit économique, de réformer l'administration et de faire le bonheur des hommes. Cette alliance rendrait les conquêtes impossibles, car un État ne pourrait résister à une telle coalition et la Diète pourrait régler les disputes territoriales et dynastiques, ce qui supprimerait les sources de la guerre.
Cette disparition permettrait le développement économique européen. Les impôts, les taxes, seraient affectées à des entreprises utiles à tous. Selon Simone GOYARD-FABRE (sa présentation du projet en 1981), "sa conception d'un européanisme fédéraliste au service de la paix, du progrès et de la félicité publique (marque) un tournant dans l'histoire des idées.". C'est aussi l'avis de Paul-Laurent ASSOUN, pour qui "Le projet mérite (...) de figurer comme un repère dans l'histoire de l"'idée européenne" autant que pour l'évolution de la problématique "pacifiste" : le propre du projet, en effet, est de lier les deux aspects, en présentant l'édification d'une "société européenne" comme la seule garantie de la "perpétuité de la paix", dans les États des "princes chrétiens" comme en dehors d'eux.
    
      Très touffus, écrits dans un style déjà décourageant pour le lecteur du XVIIIème siècle et encore plus pour celui d'aujourd'hui, les Mémoires de l'abbé DE SAINT PIERRE, veulent conduire les dirigeants à rédiger les cinq articles qui selon lui peuvent donner les garanties de cette paix perpétuelle.
  "Il y aura désormais entre les souverains qui auront signé les cinq articles suivants une paix perpétuelle"
      Le premier article énonce la nécessité de l'alliance perpétuelle, "pour se procurer mutuellement durant les siècles à venir" neuf effets principaux :
-  sûreté entière contre les grands malheurs des guerres étrangères ;
-  sûreté entière contre les grands malheurs des guerres civiles ;
-  sûreté entière de la conservation en entier de leurs États ;
-  sûreté beaucoup plus grande de la conservation de leur propre personne et de leur famille dans la possession de la souveraineté, selon l'ordre établi dans la nation ;
- diminution considérable de leur dépense militaire, en augmentant cependant leur sureté ;
- augmentation très considérable du profit annuel que produiront la continuité et la sûreté du commerce ;
- beaucoup plus de facilité et en moins de temps, l'agrandissement intérieur ou l'amélioration de leurs États par le perfectionnement des lois, des règlements, et par la grande utilité de plusieurs excellents établissements ;
- terminer plus promptement, sans risques ni frais, leurs différends futurs ;
- sûreté entière de l'exécution prompte et exacte de leurs traités futurs et leurs promesses réciproques".
      Le second article traite du fonctionnement de ce "collectif" : chaque allié contribue, à proportions des revenus actuels et des charges de son État, à la sûreté et et aux dépenses communes. Une présidence alternée de chaque État est mise en place, par plénipotentiaires interposés, d'un organe commun gérant ces contributions.
     Le troisième article détaille la "médiation" et l'"arbitrage" comme voie de maintien de l'alliance, l'échec de ceux-ci devant être sanctionné par un "jugement".
     Le quatrième article traite précisément des sanctions en cas de manquement à cette règle d'arbitrage : "Si quelqu'un d'entre les grands alliés refuse d'exécuter les jugements et les règlements de la grande alliance, négocie des traités contraires, fait des préparatifs de guerre, la grande alliance armera et agira contre lui offensivement ; jusqu'à  ce qu'il ait exécuté lesdits jugements ou règlements (...)"
     Le cinquième article dispose que les parties énoncent une véritable Charte Constitutionnelle, pour régler le fonctionnement de cette alliance.
    
       L'abbé DE SAINT-PIERRE, qui fait partie du mouvement anti-absolutiste, opposé au Roi de France, s'est vu exclure de l'Académie Française. Il est vrai que ce projet veut mettre fin à toutes visées expansionnistes. Mais par ailleurs, le projet est foncièrement conservateur, orienté autant contre les guerres que contre les révolutions, notamment sociales. Rédigé du point de vue de souverains ayant bien compris, rationnellement, leur intérêt, ce projet de paix perpétuelle est aussi un projet de société à ordres perpétuellement maintenue.

          Si ce projet de paix perpétuelle est aussi connu en son siècle, c'est surtout parce Jean-Jacques ROUSSEAU, exécuteur testamentaire moral de l'abbé DE SAINT-PIERRE, lui donne une importance dans son "Jugement sur le projet..." (1782). Même si le philosophe pense que l'abbé a tort dans l'ensemble, avec tout le respect qu'il lui témoigne, il s'efforce d'en faire une véritable critique, c'est-à-dire d'en dégager les bons et les mauvais aspects.
      "Qu'on ne dise donc point que si son système n'a pas été adopté, c'est qu'il n'était pas bon ; qu'on dise au contraire qu'il était trop bon pour être adopté ; car le mal et les abus dont tant de gens profitent s'introduisent d'eux-mêmes ; mais ce qui est utile au public, ne s'introduit guère que par la force, attendu que les intérêts particuliers y sont presque toujours opposés. Sans doute qu'on nous rende un Henri IV et un Sully, la paix perpétuelle redeviendra un projet raisonnable ; ou plutôt, admirons un si beau plan, mais consolons-nous de ne pas le voir exécuter ; car cela ne peut se faire que par des moyens violents et redoutables à l'humanité. On ne voit point de Ligues fédératives s'établir autrement que par des révolutions, et sur ce principe qui de nous oserait dire si cette Ligue Européenne est à désirer ou à craindre. Elle ferait peut-être plus de mal tout d'un coup qu'elle n'en préviendrait pour des siècles."

      Jean-Jecques ROUSSEAU n'est pas évidemment le seul qui ait commenté ces Mémoires de l'abbé DE SAINT-PIERRE. Bien avant lui, Gottfried Wilhelm von LEIBNIZ, dès 1715, il noue une correspondance avec l'abbé. Tout à sa préoccupation de détourner l'attention de Louis XIV, des Pays-Bas vers l'Orient et l'Égypte, et dans l'espoir de donner à l'Europe cette unité spirituelle qui lui fait tant défaut d'après lui, le philosophe soutient l'entreprise de l'abbé. Très peu d'hommes d'action soutiennent comme lui ce projet que nombre de princes considèrent comme utopique.

Hervé GUINERET, Extrait et commentaires du Jugements sur le projet de paix perpétuelle de l'abbé DE SAINT-PIERRE, Ellipses, collection Texte et commentaire, 2004. Paul-Laurent ASSOUN, article ABBE DE SAINT PIERRE, Projet de paix perpétuelle, dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986.
On peut trouver le texte, sous différentes formes (scan simple du texte d'origine par exemple) sur Internet, notamment sur le site de Gallica. Par ailleurs, le texte revu par Simone GOYARD-FABRE (avec orthographe et ponctuation de l'époque) est disponible chez Fayard depuis 1986.
 
PAXUS
 
Relu le 27 février 2019
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16 avril 2009 4 16 /04 /avril /2009 14:14
               William PENN et sa postérité immédiate

    William PENN (1644-1718), né en Europe, fondateur et premier gouverneur de la Pennsylvanie, publie en 1693 son Essay towards the present and future peace in Europe by the establishment of an European Diet, Parliament of Estates (Essai sur la présente et future paix en Europe par la formation d'un Parlement des Etats européens).
    Cette Diète n'est pas une simple réunion d'ambassadeurs échangeant leurs points de vue sur les problèmes européens. C'est une véritable assemblée de représentant des États membres, selon leur importance démographique et économique. Ses principales décisions devraient concerner le désarmement progressif des États, avec au besoin intervention d'une armée européenne, la paix devant permettre le développement économique, scientifique et technique.   
     Cet Essai développe dix points appelés à être repris par de nombreux auteurs par la suite :
- La valeur de la paix est évidente devant l'ampleur des destructions et des souffrances causées par les guerres.
- Guerres et dissensions sont prévenues par des moyens de justice, prévus autant pour des individus que des groupes, résolvant leurs conflits de manière civilisée (fair way).
- La justice dépend de gouvernements aux lois impartiales, qui gagnent à tirer leur souveraineté du consentement des peuples.
- La paix en Europe peut être maintenue par la formation d'un Parlement des États européens qui discutent ainsi collectivement et prennent ensemble leurs décisions.
- Il y a trois cas où la paix est brisée : défendre son propre territoire seul ; essayer de retrouver par la force un territoire revendiqué ou tenter d'augmenter sa domination par l'invasion d'un autre pays.
- Les gouvernements déclarent leur souveraineté par succession, élection, mariage, achat ou conquête.
- Tous les États européens,y compris la Russie et la Turquie, devront être inclus dans la Diète-Parlement, avec droit de vote équivalent à la valeur de leur territoire.
- Parmi les règles de fonctionnement d'un tel parlement, le vote à bulletins secrets doit prévenir toute tentative de corruption, avec l'idée que celui qui ferait une telle tentative de corruption ne pourrait pas avoir la garantie de la valeur de sa monnaie.
- Dans la dernière section de son Essai, William PENN répond à certaines objections : même si une nation puissante refuse de s'y joindre, les autres ensemble doivent le contraindre à respecter leurs décisions communes. De petites forces présentes dans chaque pays pourraient prévenir l'activité d'une grande armée. La jeunesse sans entrainement à la guerre peut ne pas devenir effeminée (!) si elle est disciplinée à d'autres types de travaux. Les États maintiennent de toute façon leur souveraineté sur leurs propres affaires internes.
- Beaucoup de bénéfices sont à attendre d'un tel plan et l'auteur en dresse une liste : Les tueries peuvent être évitées et les villes ne pas être détruites. Les pays chrétiens pourraient plus vivre en harmonie avec les vrais enseignements du Christ. Chaque pays garderait sa monnaie et l'utliiserait à des fins constructives. Cela donnerait une sécurité pour les pays chrétiens vis-à-vis des Turcs (William PENN reprend là un élément présent dans tous les plans de paix depuis le début des temps modernes...). Les voyages entre pays seraient libres et aisés, et des relations d'amitié pourraient être développées entre peuples des différents pays. Les Princes ne seraient plus obligés de mobiliser une diplomatie et une politique de méfiance mais établiraient l'union basée sur un amour sincère.
     Dans le ton donné à travers certains arguments est reproduit évidemment la foi du quaker qu'est William PENN, considéré par beaucoup comme le premier grand américain de paix et de liberté., qui a toujours eu une d'égales préoccupations pacifiques pour le Nouveau et l'Ancien Continent. Il conclue en réitérant l'important principe d'une puissance souveraine pour combattre les disputes, qui doit être plus grande que celle des parties en conflit. Il cite comme exemple d'union possible, celui des Provinces Unies des Pays-Bas.
   L'impact de ce projet provient en grande partie de la notoriété de l'auteur qui a utilisé sa grande expérience au Nouveau Monde (dans les relations entre citoyens comme dans les relations avec ses premiers occupants) pour l'argumenter. De plus, il entre bien dans une certaine idée de libre commerce dans un vaste ensemble.

        Un ami quaker de William PENN, John BELLERS soumet un plan similaire au Parlement britannique en 1710 (Some reasons for an European State proposed to the Powers of Europe). Dans le détail de ce plan, le parlementaire propose de diviser l'Europe en 100 provinces d'égale importance, avec chacun un représentant au Parlement européen.
 
PAXUS
 
Relu le 27 février 2019


           
    
           
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