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21 mars 2020 6 21 /03 /mars /2020 14:41

Des analyses d'ALTHUSSER....

  Parmi les travaux de Louis ALTHUSSER, ceux publiés dans La Pensée en 1970, repris en 1976 dans Positions, sous le titre "idéologie et appareils idéologiques d'État eurent un retentissement durable au-delà du milieu universitaire marxiste. Ils sont le plus intéressant exemple d'une sociologie critique de toute sociologie (fut-elle marxiste) qui entendait produire dans le champ du "matérialisme historique" la connaissance scientifique de nouveaux objets réglés par la justesse des thèses philosophiques composant le "matérialisme dialectique". De plus, étudier la question de l'appareil idéologique d'État au moment où en Union Soviétique, il exerce une emprise certaine sur les populations, revient à porter l'éclairage sur des éléments soigneusement caché par les autorités politiques qui se targuaient toujours d'avoir instaurer une société communiste. Même si l'étude est orientée contre la sociologie dite "bourgeoise", s'attirant les critiques de Pierre BOURDIEU, qui se voit là concurrencé dans ses recherches...

   A la différence de l'enquête de BOURDIEU et de PASSERON, exclusivement consacrée au système éducatif, et même s'il reconnait en ce système un rôle déterminant dans la pérennisation des inégalités sociale, l'article d'ALTHUSSER s'efforce de penser, sous un concept unitaire (appareil idéologique d'État, AIE), le fonctionnement et l'efficacité historique communs à l'ensemble des institutions généralement nommées culturelles et supposer constituer autant de "bastions" de la "société civile". Aux côtés du système scolaire, il distingue entre autres, en une énumération qui bouleverse les tranquilles certitudes du marxisme orthodoxe, l'Église certes, mais aussi la famille, le système judiciaire, le système politique et syndical, ces deux derniers étant composé en particulier des organisations de "la classe ouvrière". ALTHUSSER regrette plus tard de ne pas y avoir inclus les institutions psychiatriques et la psychanalyse.

   Une thèse générale, empruntée à MARX, gouverne l'approche de ces institutions et vise à justifier la triple qualification, au premier abord surprenante, d'appareil, de réalité fondamentalement idéologique et d'instance étatique : à l'instar de toute organisation sociale, la société capitaliste se produit elle-même, en produisant, et cette autoproduction est en réalité déterminée par la nécessité de sa propre reproduction. Se reproduire comme structure sociale, c'est, en raison de la centralité que leur accorde ici la théorie, reproduire les rapports sociaux de production. Ceux-ci étant appréhendés dans la figure d'un antagonisme de classe, c'est fondamentalement le rapport d'exploiteurs à exploités qui est reproduit (éternisé disait MARX) et c'est sous les modalité de se reproduction qu'il peut seul et doit être saisi dans son essence. La domination de classe,qui est aussi, intrinsèquement, "idéologique", produisant quant à sa propre nature des effets de méconnaissance, les formes réelles de sa reproduction ne peuvent être portées au concept que si l'on adopte dans la théorie le point de vue des dominés, c'est-à-dire celui des "individus" sur lesquels elles s'exercent et qui leur opposent une résistance suceptible de les transformer radicalement. C'est en ce sens qu'ALTHUSSER soutient à la fin de son étude que le point de vue de la reproduction coïncide "en dernière instance" avec celui de la "lutte des classes".

  L'analyse des AIE ne prétend traiter qu'un aspect seulement du "procès d'ensemble de la réalisation de la reproduction des rapports de production" selon l'expression risquée pae ALTHUSSER. Cet aspect est déterminant même si MARX, pour des raisons historiques, n'avait pu en mesurer l'importance (et donnait aux facteurs économiques stricto sensu l'explication de ces rapports de production). La contribution propre des AIE à ce processus, identifiée dans le mécanisme par lequel  est reproduite indéfiniment la soumission des exploités à l'ordre de classe existant, apparait comme le fondement de l'assujettissement continu des dominés et des dominants eux-mêmes à "l'idéologie dominante". Dans la conceptualisation codée de l'époque, fixée par ALTHUSSER lui-même à un degré de précision quasi maximale, il est postulé, conformément à la thèse du primat des "rapports de production" sur les "forces productives" que la reproduction de la "force de travail" s'effectue "pour l'essentiel" en dehors de l'entreprise. Outre sa reproduction proprement matérielle (reconstitution physique) assurée par l'octroi du salaire, la réinscription indéfinie de la force de travail dans la structure des rapports de production implique la reproduction de sa compétence ou de sa qualification selon un mécanisme qui, loin de répondre aux seules exigences de la division technique du travail, se produit intégralement selon ALTHUSSER dans les formes de l'"assujettissement idéologique". Il s'agit ici, selon ALTHUSSER de l'apprentissage des savoir-faire et de la "culture" qui s'accomplit dans l'institution scolaire au premier chef sous la contrainte invisible d'une "inculcation massive" de valeurs, exercée à travers des discours de nature principalement "juridico-morale", éternisant les rôles, légitimant les fonctions et "naturalisant" l'ordre productif. Adressé à des "individus", tout discours institutionnel les transforme par ce seul mécanisme interpellatoire en "sujets", les arrimant à une identité, une fonction, un poste, une position également fixes : répondant à l'adresse et reconnaissant dans ce qu'elle dit d'eux ils sont pas là déterminés à méconnaitre leur position, leur réalité, leur intérêt propres et à rejoindre quotidiennement la même place, qui n'est pas la leur et qu'ils occupent "librement" en la faisant leur (ALTHUSSER, 1976).

Faisant fond sur la théorie explicative des conditions et des mécanismes de la reproduction construite par MARX, en particulier dans le Livre II du Capital, la recherche d'ALTHUSSER est simultanément adossée aix concepts et aux dispositifs théoriques dans lequel de L'idéologie allemande à la Critique du programme de Gotha, MARX a réfléchi, de manière embryonnaire, le politique et l'idéologique : on y retrouve la distinction entre pouvoir d'État et appareil d'État (qui ne prenaient en compte que les "appareils répressifs d'État" tels que l'armée, la police et les tribunaux) ainsi que la "topique" établie en 1859, représentant le tout social dans la métaphore d'un édifice composé d'une base et d'une super-structure, dont ALTHUSSER  a l'ambition de dépasser l'allure descriptive. C'est en particulier à L'idéologie allemande, ouvrage seulement publié en 1932 et qu'Antonio GRAMSCI (1891-1937) ne put utiliser dans l'élaboration de son concept d'hégémonie, qu'ALTHUSSER emprunte pour les "rectifier" et les refonder conceptuellement, ses grandes thèses relatives à l'idéologie, qui énoncent notamment qu'à l'instar de l'inconscient elle n'a pas d'histoire, et que, sous sa modalité de "télécommunication" pratique, elle exerce une double fonction de reconnaissance et de méconnaissance, à quoi s'oppose, comme au dedans le dehors, le processus de connaissance scientifique. C'est ici particulièrement la théorie de MARX elle-même qui délivre aux "sujets" le savoir de leur assujettissement et leur indique le chemin de leur émancipation. Définie non pas comme la représentation imaginaires des conditions réelles d'existence; mais comme la représentation de rapport imaginaire que les individus entretiennent avec les rapports réels sous lesquels ils vivent. L'idéologie est ainsi affectée d'un indice de secondarité et localisée précisément dans la structure sociale. Mis au jour dans son fonctionnement et son efficacité, l'idéologie pourrait concourir autrement, en faveur cette fois des exploités, "à cette forme de la lutte des classes, vitale pour la classe dominante, qu'est la reproduction des rapports de production" (Idem).

L'alternative à la reproduction est ainsi précisément formulée : en même temps, la théorie de MARX interpelle à son tour, comme toute idéologie, en "sujets" les individus qu'elle oriente vers la déprise de leur assujettissement. Si elle est probablement le seul des essais consacrés au XXe siècle, à l'idéologie qui ait quelque consistance théorique, l'analyse d'ALTHUSSER achoppe sur une impasse qui en révèle aussi l'impuissance. La thèse même selon laquelle les individus sont "toujours-déjà" assujettis rend proprement impensable le principe d'une libération collective qu'il s'agissait précisément d'élucider : paradoxalement elle éclaire en revanche les raisons de l'échec de toutes les révolutions "prolétariennes" de même que MARX éclaire celles du succès du capitalisme historique par une analyse des lois de la reproduction. (Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS).

 

... aux conséquences tirées par ses continuateurs ou détracteurs

     On se rend alors bien compte à quel point la réflexion théorique est en quelque sorte tiraillée - notamment pour les penseurs marxiste - entre la volonté d'affiner le concept d'appareil idéologique, pour continuer malgré tout à combattre le système capitaliste dans ses fondements et celle de contester cette analyse qui rend caduque le combat au final des prolétaires... Si elle rend compte d'un échec global, si elle pose elle-même la question de l'idéologie "soviétique" comme par ricochet et effet-miroir, cette analyse peut rendre compte d'une certaine fragilité de tout l'édifice d'État - et partant, dans la logique marxiste, de tout le système capitaliste - qui repose non plus tant sur des mécanismes matériels que sur des mécanismes psychologiques de représentation...

    Étienne BALIBAR, après avoir resitué la notion d'appareil (Dictionnaire critique du marxisme) que l'on retrouve dans maintes parties des écrits marxistes, pose la question de la pertinence de "l'articulation de la métaphore conceptuelle de l'appareil et du concept de l'idéologie". "Schématiquement, explique t-il, ou bien on emprunte la "voie" de Gramsci,ou bien on emprunte la "voie" d'Althusser." Ce dernier a construit sa théorie en réaction à celle de Gramsci dans cette vaste influence-confrontation des marxismes français et italiens.

La voie de Gramsci conduit finalement à restreindre et à éliminer tendanciellement la notion de l'"appareil", pour l'État comme pour le parti, non sans que Gramsci ait d'abord tenté de l'incorporer à son étude en parlant d'appareil hégémonique ou d'appareil d'hégémonie. Mais, pour lui, l'hégémonie idéologique est essentiellement un phénomène "organique", un phénomène de "consensus" obtenu à travers l'action des "intellectuels organiques" d'une classe. D'où également le rétablissement du primat de la "société civile", même s'il en modifie le concept.

La voie d'Althusser, au contraire précise le sens de la notion d'appareil et en étend systématiquement l'usage, en définissant comme un tout inséparable le concept d'"appareil idéologique d'État". Ce qui veut dire :

1- il n'y a pas d'appareils idéologiques qui ne soient en même temps des appareils d'État, réalisant dans leurs pratiques quotidiennes les contraintes de l'idéologie dominante, et en même temps

2 - il n'y a pas des appareils d'État soit répressifs, soit idéologiques, mais tout appareil d'État fonctionne toujours à la fois à la répression et à l'idéologie.

Les AIE sont fonctionnellement insérées dans le procès de reproduction des rapports d'exploitation. Ils développent autant de modalités (religieuses, scolaires-culturelles, professionnelles, politiques, juridiques, morales-familiales...), d'assujettissement ou d'interpellation des individus en sujets. Ils sont à la fois le lieu et l'enjeu des luttes de classes, auxquelles ils confèrent leurs formes historiques concrètes. Dès lors la position d'Althusser représente probablement la tentative la plus radicale pour fonder la thèse marxiste classique selon laquelle le noyau de l'idéologie bourgeoise dominante est l'idéologie juridique (distincte du droit, bien que l'une n'existe pas sans l'autre) et par conséquent, pour penser l'histoire et la politique en dehors des catégories de cette idéologie. Mais, en même temps, tout en maintenant que seule l'idéologie de la classe dominante peut être organisée en système complexe, il tend à poser que, dans la lutte des classes idéologique et permanente, l'élément déterminant en dernière instance est paradoxalement la position occupée dans l'idéologie par les classes dominées et exploitées.

Ce qui veut dire qu'aucune idéologie d'État ne peut exister sans "base populaire", enracinée dans les conditions de travail et d'existence et donc sans "exploiter" à sa façon l'élément progressiste et matérialiste que comporte l'idéologie des classes dominées. On peut dès lors s'expliquer pourquoi, alors que Gramsci désigne dans le parti révolutionnaire un "prince nouveau" que son action au sein des masses conduite à faire État lui-même, Althusser, lui, insiste contradictoirement et sur l'impossibilité pour le parti révolutionnaire de s'arracher entièrement à la détermination de l'AIE politique §dont il constitue aussi un élément), et sur la nécessité de constituer un "parti hors État" dans la perspective du communisme, qu'ébauchent déjà les luttes ouvrières. (Étienne BALIBAR).

 

Penser l'appareil d'État et l'idéologie autrement?

    A la suite de ces réflexions et à l'heure précisément où l'État perd de son influence sans que le système capitaliste s'affaiblisse par ailleurs, ne peut-on pas penser l'appareil d'État et l'idéologie autrement? Si il est difficile de penser l'État sans l'idéologie, l'idéologie (dominante) sans l'État ne se développe-t-elle pas, par de multiples canaux, d'entreprises ou d'Églises? Il est vrai que de manière générale les appareils idéologiques se déploient et sont analysés par des penseurs marxistes en tant que tels, de même qu'il existe toujours des appareils idéologiques d'État en bonne et due forme (singulièrement dans la Chine "communiste" d'aujourd'hui, où vit une très grande part de l'humanité).

C'est que le débat ouvert par Louis ALTHUSSER apparait comme une étape de la pensée marxiste aujourd'hui, de manière plus ouverte et avec une pointe d'agacement sans doute vis-à-vis d'une recherche de l'impure pureté du concept comme l'écrirait François MATHERON. Par ailleurs, la réflexion sur l'Appareil Idéologique d'État n'est pas la seule voie ouverte par ALTHUSSER. Le champ abordé est en effet vaste (et pas encore délimité...) et touche presque tous les aspects théoriques de l'approche marxiste ; chaque penseur qui se réclame plus ou moins de l'approche ouverte par MARX et ENGELS, y développe sa propre réflexion, sans obligatoirement passer par l'étape proposée par le philosophe français. 

 

François MATHERON, Louis Althusser ou l'impure pureté du concept, dans Dictionnaire Marx contemporain, Actuel Marx Confrontation/PUF, 2001. Étienne BALIBAR, Appareil, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF collection Quadrige, 1999. Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

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19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 16:55

    Revue politique britannique au premier numéro datant de janvier-février 1960, New Left Review, engagée à gauche, participe activement aux débats marxistes en portant à la connaissance du public anglophone une grande partie de la littérature continentale.

    Dirigée à ses débuts par Stuart HALL, sociologue, une des figures centrales des Cultural Studies britanniques, puis par Perry ANDERSON, auteur de travaux sur le post-modernisme, intellectuel et historien britannique, qui propose un format proche du livre avec des articles plus longs, des notes de bas de page et une pagination d'au moins 96 pages par numéro. Robin BLACKBURN, auteur de nombreux ouvrages sur le marxisme et l'histoire de l'esclavage en Amérique, prend sa succession de 1982 à 2000.

   La NLR couvre l'actualité des mouvements anti-impérialistes du tiers-monde et se fait l'écho des mouvements étudiants des années 1960 et 1970. Elle rend compte également des crises politiques traversées par les régimes communistes en Russie et en Europe de l'Est. Dans les années 1990, elle publie d'importants textes de Robert BRENNER, Giovanni ARRIGHI, Favid HARVEY, Peter GOWAN et Andrew GLYN sur la crise capitaliste. La revue se trouve à la pointe de la littérature anglo-saxonne en matière d'informations sur les divers mouvements contestataires, marxistes ou non, dans le monde.

  Maintenant bimensuelle, NLR couvre depuis 2008 la crise économique et ses répercussions économiques globales et continue de publier des textes de référence des plus importants auteurs de gauche du monde anglo-saxon. Elle propose pour chaque numéro papier environ 160 pages d'analyses variées sur de très nombreux domaine, ainsi que sur son site Internet.

   Son comité éditorial étoffé est mené actuellement par Susan WATKINS, Rob LUCAS pour l'édition digitale. Dans le numéro 121 de Janvier-Février 2020, New Left Review, propose les contributions entre autres de R. Taggart MURPHY (Learning from Japan), Franco MORETTI (Jameson's way), Michael BURAWOY (Class and Utopia), Susan WATKINS (Beyond Brexit), Dylan RYLEY Reply to Burawoy).... Dans le numéro précédent, de novembre-décembre 2019, Michael HARDT et Antonio NEGRI se proposent de repenser l'empire à l'ère de Donald TRUMP ; s'y trouvent également des analyses sur les révoltes de la jeunesse en Indonésie, des réflexions sur la carrière de Jean-Claude JUNCKER, ancien président de la Commission européenne, et sur la culture politique de l'Union.

   La revue Agone consacre un de ses numéros chaque année à une retranscription en Français d'articles de la NLR.

 

New Left Review, 6 Mead Street, London, W1F OEG, Site : newleftreview.org

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19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 14:21

  On commence par une excuse, à cause d'un tropisme européen.

   Le Pacifique, s'il a bien fait l'objet de batailles pendant la seconde guerre mondiale en constitue à beaucoup d'égards, le théâtre souvent principal de cette guerre. En effet, si les batailles dont il est le lieu de la seconde guerre mondiale commencent en 1942 de manière formelle après l'attaque "surprise" de Pearl Harbor, ces opérations se déroulent dans des logiques antagonistes qui remontent bien plus loin en arrière, dans la dernière phase de la colonisation occidentale de l'Asie, de la Chine aux Indes, du Japon à l'Australie. Les guerres chinoises se déroulent de 1927 à 1945 et constituent une trame qui influe et qui est influencée par le déroulement du conflit armé américano-japonais. Plus, les conquêtes nippones en Asie constituent un élément d'un vaste échiquier mondial de l'Atlantique au Pacifique, où les plans des adversaires tiennent compte de la possibilité d'une véritable jonction opérationnelle forte entre forces alliées, que ce soit entre Allemagne, Italie et Japon qu'entre Grande-Bretagne et États-Unis et Union Soviétique, la France étant souvent moins acteur (colonial) qu'objet (enjeu, possessions de ses territoires et de ses armées).

   Aussi s'attend à voir dans les films et documentaires, une grande partie consacrée à ce "front" bien plus large que le front européen et même européo-africain-moyen-oriental, surtout si l'on considère que la guerre se situe très à l'Ouest pour l'Empire soviétique. Dans des conditions parfois bien plus éprouvantes qu'en Europe, dans des climats et des territoires souvent hostiles à l'homme, les armées se livrent à de gigantesques parties, dont malheureusement les document filmés rendent insuffisamment compte.

 

Avant l'entrée en guerre des États-Unis...

   Deux métrages, un documentaire et une série de trois films rendent compte largement de cette période. D'une part le documentaire Le Monde en guerre 39-45, dans  le Volume 1 du DVD 2, intitulé Conquêtes nippones et d'autre part Chinese WARS, la trilogie de films officiels sur la guerre civile chinoise (1927-1949).

Concernant ces trois films, The first August (2007), My long March (2006) et Night Attack (2007), d'à peu près 90 minutes chacun et aux trois réalisateurs différents, respectivement de Song Mainland, Zhai Junjie et de Lan An, il s'agit essentiellement d'une oeuvre de propagande très nationaliste à la gloire du Parti Communiste, basée sur des faits réels, avec un vrai souci historique. Même s'il magnifie des soldats héros communistes de cette guerre civile, ces trois films permettent de se faire une idée précise de ce qu'elle fut, ce qui est utile étant donné le vide existant de production pour cette période ailleurs. le premier film particulièrement est plus axé sur la stratégie que sur la peinture de héros campés d'ailleurs par des acteurs jouant sobrement. La Longue marche est moins subtil dans son discours et renferme une vision quelque peu glorifiée de cette grande retraite où l'armée populaire perdit l'essentiel de ses moyens. Avec Night Attack, on entre fièrement dans le film de propagande et l'ensemble est plutôt gonflé de morale facile, de métaphores hallucinantes et de bons sentiments sirupeux. (Laurent, 28 septembre 2010, site darksidereviews.com). Lors de sa sortie en DVD (Pretty Pictures), seul moyen d'ailleurs qui le rend visible au public français, les métrages sont accompagnés d'un commentaire critique de Jean Louis MARGOLIN, agrégé d'histoire et maitre de conférences à l'université d'Aix en Provence et directeur adjoint de l'institut de recherche sur le Sud-Est asiatique, qui thématise un discours bien construit sur ce que les films montrent, sur ce qu'ils déforment et sur ce qu'ils ne montrent pas.

Autrement, une partie de documentaire et une partie de série montrent plutôt les conditions dans lesquelles les États-Unis entrent en guerre :

- dans le documentaire 39-45 Le monde en guerre, les USA en route (1939-1942) dans la partie concentrée sur les DVD volumes 1 et 3

 

- dans la série Les Orages de la guerre, Parties 1 et 3, à travers notamment des missions d'un officier supérieur attaché naval, qui a l'oreille du président des États-Unis.

 

Des documentaires qui "ramassent" les batailles du Pacifique en une seule partie...

    On peut citer dans cette catégorie La bataille du pacifique (décembre 1941-août 1945) dans la série française Les grandes batailles des années 1960 et 1970 d'Henri de TURENNE et de Jean-Louis GUILLAUD, d'une durée tout de même de presque trois heures, partagée en deux partie, Banzaï! et La Reconquête), parmi les 11 "batailles" présentées dans cette série. Images d'archives et interviews, plus des commentaires des auteurs dressent un tableau vivant et serré des stratégies employées par les deux camps.

 

   Une présentation dérivée (avec images colorisées) de ces batailles est présentée dans la série Apocalypse : La deuxième guerre mondiale, dans la quatrième des six parties L'embrasement (1941-1942 et un peu au-delà), la dernière partie L'enfer (1944-1945) évoquant les bombardements nucléaires du Japon et sa capitulation.

     Enfin, encore plus ramassé, Ils ont filmé la guerre en couleurs, L'enfer du pacifique de BOUYER.

  

  

   Le documentaire La bataille de Midway, dans le coffret Grandes batailles de la seconde guerre mondiale, se concentre pour la guerre dans le Pacifique sur cette bataille de juin 1942, décisive et spectaculaire, succession de coups de théâtre dans lesquels le hasard et la chance jouèrent un rôle déterminant. Le Japon y laisse ses 4 plus gros porte-avions, la totalité de son aviation (laissant la maitrise des airs aux États-Unis) et ses meilleurs pilotes.

 

 

 

"La" série incontournable sur la guerre dans le Pacifique.

   Dans la série The Pacific (L'enfer du pacifique en France), américano-australienne, en dix épisodes d'environ 1 heure chacun, produite par Tom HANKS et Steven SPIELBERG, diffusée pour la première sur le réseau HBO en mars 2010, on peut suivre, au coeur de plusieurs batailles importantes de la guerre du Pacifique, plusieurs membres d'un corps de Marine. Analogue à une autre série sur le front européen, Band of Brothers (Frères d'armes), elle est basée sur deux livres de vétérans du Corps des Marines, et raconte d'ailleurs les histoires des deux auteurs Eugene SLEDGE et Robert LECKIE.

    Chaque épisode montre à la fois le combat des Marines et les enjeux stratégiques des batailles dans lesquels nous les voyons :

- Guadalcanal/Meckie. On découvre le groupe de soldats, leur enrôlement dans les marines, leur débarquement sur l'île de Guadalcanal, les premiers affrontements (Bataille d'Alligator Creek). La bataille de l'île de Savo est brièvement dépeinte.

- Basilone : Bloqués sur l'île, sans soutien, ils résistent à l'armée japonaise jusqu'à la victoire.

- Melbourne : Envoyés en Australie pour se reposer, ils boivent et séduisent des Australiennes. La pensée de la mort n'est cependant jamais loin.

- Gloucester/Pavuvu/Banika : les marines débarquent en Nouvelle-Bretagne et doivent résister face aux attaques japonaises. Cet épisode se concentre sur Robert LECKIE, ses problèmes de santé et ceux avec son son officier supérieur.

- Peliliu Landing : SLEDGE arrive au front, retrouve son ami d'enfance, ainsi que LECKIE, puis débarque avec les Marines à Peleilu (l'enfer...).

- Peleilu Airfield : SLEDGE, LECKIE, SHELTON, RUNNER et les marines continuent leur progression sur Peleilu, et doivent pour cela traverser l'aéodrome à découvert.

- Iwo Jima : Johne BASILONE demande sa réintégration, et est transféré à la 5ème division de Marines, qui débarque à Iwo Jima.

- Okinawa : SLEDGE et la 1ere division de Marines participent à la bataille d'Okinawa, dernier bastion avant la mère patrie japonaise.

- Home : Le Japon se rend. SLEDGE, LECKIE et les autres rentrent chez eux.

  C'est bien entendu un point de vue américaine qui s'exprime dans la série, mais on est loin d'une présentation officielle glorifiante. C'est le vécu des soldats qui est mis en avant et à de nombreuses reprises les critiques sur le commandement s'expriment, entre artillerie qui décime les frères d'armes et ordres à l'évidence inadapté au terrain, sans compter les informations plus qu'approximatives sur l'évolution de la situation. La férocité des combats est bien rendue et on voit que le moral des soldats, qui souvent attendent la relève plus qu'autres choses, ne tient souvent qu'à un fil. La réalité de la guerre, loin des cartes d'état-major et des calculs stratégiques, à laquelle pourtant elle est intimement liée. Le vécu des "héros" de la série, sans jamais tomber dans la romance (notamment lors du séjour en Australie), est bien rendue, et la série semble bien suivre le récit des auteurs. Dans un DVD 6 est précisée la vie des vrais marines présentés dans The Pacific, les éléments de la réalisation et dans un petit documentaire de dix minutes, une analyse de la guerre du Pacifique. Retenons simplement une réflexion émise par un ancien Marine : Comment les dirigeants japonais ont-ils pu croire pour tenir tête aux États-Unis, plus peuplé, plus industrialisé, plus conscients des enjeux? C'est un de perplexes interrogations.

 

 

Des films qui éclairent (mais il faut parfois prendre garde aux propagandes qui y sont distillées plus ou moins intelligemment) quelques grandes batailles-clés.

   Plusieurs films éclairent, parfois de manière infidèle quant aux faits, cette guerre du Pacifique. A éviter bien entendu, pour comprendre la seconde guerre mondiale, les films tournés alors que les combats ne sont pas terminés...

- Tora, tora, tora!, de Richard FLEISCHER, de 1970, reprenant le code japonais de l'attaque de Pearl Harbour de 1941. Durant 144 minutes, nous voyons se déployer l'histoire depuis 1939, année de l'embargo imposé par les États-Unis au Japon, pour freiner son expansion en Asie, jusqu'aux conséquences, dont l'entrée en guerre des États-Unis dans la seconde guerre mondiale. Les aspects stratégiques et tactiques sont bien détaillés, ainsi que le résultat de cette attaque aérienne sur l'un des plus importantes bases américaines dans le Pacifique, soit en réalité un demi-échec, puisque les éléments principaux de la flotte n'ont pas été touchés, soient les porte-avions, même si par ailleurs, l'US Navy doit reconstituer une partie de sa force. Ce dont l'amiral YAMAMOTO, commandant de la flotte japonaise est parfaitement conscient. Succès public, le film n'est jamais caricatural et ne comporte que peu d'erreurs factuelles.

 

- Pearl Harbor, film américain de Michael BAY, sorti en 2001, évoque surtout l'attaque japonaise, mais aussi la bataille d'Angleterre qui la précède et le raid de Doolittle sur le Japon qui la suit. C'est à travers la romance de deux amis d'enfance féru d'aviation que l'action se déroule. Il me semble que la version DVD inclut beaucoup plus de scènes de bataille que la version cinéma. Grand succès public et critique mitigée. Si les maitres d'oeuvre du film disent avoir voulu retranscrire aussi le point de vue japonais, cela n'apparait pas trop à l'écran, surtout en regard de Tora, tora, tora!, qu'on lui, somme toute, préférera (d'ailleurs le film reprend certaines scènes à l'identique du film de Richard FLEISCHER...

- Les diables de Guadalcanal, de Nicholas RAY, de 1951, détaille des aspects de cette bataille, avec des personnages fortement typés mais justement dépeints (John WAYNE dans le rôle principal). De 97 minutes, de son vrai bon titre (le tire français est très souvent non représentatif de l'intention du film et est choisit pour des raisons strictement commerciales) Flying Leathemecks, ne déroule pas l'action uniquement sur Guadalcanal, se passe sur deux années et se centre sur des pilotes américains appartenant à la même escadrille.

 

- Le pont de la rivière Kwai, de David LEAN, de 1957, est une adaptation du roman de Pierre BOULLE, avec notamment William HOLDEN et Alec GUINNESS. Des groupes de soldats britanniques, prisonniers en Birmanie des Japonais, sont contraints de participer - et même prennent en quelque sorte la direction des opérations, sous les ordres d'un officier - à la construction d'un point de chemin de fer d'importance stratégique. Un des prisonniers évadés est envoyé avec une équipe saboter l'ouvrage... Succès critique malgré un scénario où s'affrontent des caractères complexes, grâce notamment à des décors en réel et extérieurs et un montage bien rythmé, le film toutefois ne correspond que très globalement à la vérité historique, surtout sur le rôle joué par les acteurs (l'officier britannique qui inspire le personnage du colonel qui prend carrément en main la construction de l'ouvrage, n'a jamais collaboré avec les Japonais... et l'évadé n'a jamais existé, le sabotage étant l'oeuvre d'une unité de commandos). Par contre, la construction du pont par des prisonniers et son sabotage - mais ce n'est pas le seul point de ce genre... - a bien existé. Un film reflète bien plus la réalité et insiste mieux sur la condition très dure des prisonniers de guerre : Chungkai, le camp de survivant de David L. CUMMINGHAM, réalisé en 2001, tiré des mémoires du capitaine Ernest GORDON (1916-2002).

 

- Iwo Jima, d'Allan DWAN, de 1950 (avec John WAYNE) partage avec Les diables de Guadalcanal, une même peinture de la guerre, et décrit la vie quotidienne d'un commando de Marines en janvier-février 1945, stationné dans un camp en Nouvelle-Zélande. Outre l'entrainement et les permissions, ces soldats participent à deux combats meurtriers : celui sur l'île de Tarawa et surtout la prise du mont Suribachi sur l'île Iwo Jima, position stratégique devant servir de base avancée à l'aviation américaine chargée de pilonner le Japon au bord de la capitulation. D'une durée de 105 minutes, le film décrit bien l'aspect sanglant des combats. C'est lors de cette prise d'Iwo Jima que la célèbre photo du drapeau américain plantée au sommet fut prise - la mini-série The Pacific restitue bien les circonstances de cette mise en scène de propagande...

 

- La bataille de Midway, de Jack SMIGHT en 1976, de 132 minutes est l'un des rares à avoir exploité les effets spéciaux Sensurround (à l'instar du film Tremblement de terre). Le film décrit le raid de Doolittle sur Tokyo, mentionne la bataille de la mer du Corail, puis raconte cette bataille qui décide du sort de la guerre dans le Pacifique. Jusque là, la marine japonaise était invaincue et surclassait l'US Navy. Chrlston HESTON incarne le héros du film, avec une intrigue amoureuse secondaire, qui est l'occasion de montrer l'internement des familles d'origine japonaise à Hawaï, même de nationalité américaine. Malgré quelques anachronismes historiques qui sautent aux yeux des spécialistes - le visionnage du documentaire de John FORD sur La bataille de Midway, corrige un peu ces erreurs -  le film montre bien et l'atmosphère de la guerre et les enjeux stratégiques de la bataille. Sans doute parce qu'il est produit bien plus tard que d'autres sur la guerre du Pacifique, le film est bien moins glorificateur de l'armée américaine. A remarquer que l'utilisation d'images d'archives, pas très adroite, donnent des séquences un peu incohérentes, et le réalisateur, pour les intégrer, a dû baisser la qualité de l'image du film... Il existe une version télévision plus longue de 33 minutes.

 

- Kamikaze, assaut dans le Pacifique, de Taku SHINJO, de 2007, montre un point de vue japonais sur la guerre du pacifique à la fin, lorsque l'état-major aux abois demande aux pilotes de mourir en kamikazes, en jetant leur avion rempli de bombes sur les navires ennemis. Ce métrage de 135 minutes, avec des acteurs renommé comme Hiroshi KATSUNO, fait partie d'un ensemble de films récents japonais voulant donner un éclairage autre sur la guerre du Pacifique. Voisin est le film de Takashi YAMAZAKI, Kamikaze, le dernier assaut (The Eternal Zero), de 2013, assez long lui aussi, de 144 minutes.  Ce dernier film accentue encore plus l'aspect redécouverte de l'univers culturel et mental de ces pilotes de la seconde guerre mondiale. Notons que le roman (Eien no zero, 2006) de Naoki HYAKUTA qui inspire ce film a également été adaptée en une série manga en cinq volumes dessinée par Soïchi SUMOTO, publiée au Japon entre 2010 et 2013. Un drama est sorti également sur TV Tokyo en 2015 sous le titre Kamikaze. Cela participe d'une certaine "réhabilitation" aux accents parfois nationalistes, de l'armée japonaise sous la seconde guerre mondiale.

 

- Battleship Island, film coréen réalisé par Ryoo SEUNG-WAN, sorti en 2018, est une vision cette fois coréenne de la seconde guerre mondiale, telle que l'ont vécue des centaines de Coréens faits prisonniers sur l'île d'Hashima par les forces coloniales japonaises. Un résistant infiltré sur l'île élabore un plan d'évasion, afin de sauver le plus grand nombre possible de prisonniers. Très bon film qui fait voir la condition de ces prisonniers mis en esclavage au service de la production de charbon dans les mines. En fait, aucun prisonnier ne s'est réchappé de cette île au large du Japon, du côté de Nagasaki (le film s'achève au moment de l'explosion atomique, tuant d'ailleurs beaucoup de Coréens demeurant au Japon à ce moment-là...).

(liste qui peut se poursuivre...)

   Contrairement aux sirènes de la propagande, l'attaque japonaise contre Pearl Harbor ne fut pas une victoire japonaise, l'objectif de détruire l'essentiel de la flotte américaine (surtout d'ailleurs les porte-avions) n'étant pas atteint, ne fut pas non plus une grande défaire américaine, le jour d'infamie clamé alors n'en étant pas un pour tout le monde aux États-Unis, bon prétexte plutôt pour l'exécutif américain d'entrer en guerre ouverte contre les forces de l'Axe, et ne fut pas non plus célébré de façon unanime au Japon : pour l'amiral YAMAMOTO, l'opération ne mit pas hors jeu un temps la flotte américaine comme prévu. Et pour plus d'un centre de recherches (dont le célèbre Institut de la guerre totale fondé en octobre 1940) au Japon, ignorés superbement par toute la gens militaire, l'aventure de Pearl Harbor scelle tout simplement le destin de l'Empire du Japon, la défaite en moins de quatre ans... (Pierre GRUMBERG, dans Les mythes de la seconde guerre mondiale)

FILMUS

 

Complété le 1 décembre 2020

 

 

 

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16 mars 2020 1 16 /03 /mars /2020 17:19

   Harper's Magazine est un mensuel généraliste des États-Unis fondé en 1850 et publié depuis sans interruption. Tant par ses thèmes de discussion sur la vie politique, les finances, la littérature, la culture et les arts que par la qualité de ses contributeurs, le deuxième plus vieux magazine américain (après Scienfic Americain fondé en 1845), constitue une référence très lue et très visitée (Internet).

   Créé par la société d'éditions de New York Harper & Brother, et d'abord réimpression (pirate) de morceaux d'oeuvres de DICKENS, THACKERAY, des soeurs BRONTË, le magazine publie ensuite des écrits d'artistes et d'hommes politiques américains. Puis assez vite, notamment au début des années 1900, il s'ouvre à d'importants reportages sur de nombreux sujets. Aujourd'hui, elle se situe relativement vers la gauche américaine, critique envers les politiques intérieures et extérieures des États-Unis. Notamment, Harper's propose de longs articles sur la situation en Irak pendant les guerres du Golfe. Le magazine se signale aussi pour des récents articles sur les Conventions républicaines. C'est que l'on compte parmi ses illustres contributeurs, dans le désordre, Noam CHOMSKY, Alexander COCKBURN, Theodore DRESER, Jack LONDON, Stanley MILGRAM, John Stuart MILL, George SAUNDERS, John STEINBECK, et bien d'autres....

    Dans son numéro 2037 de février 2020, la revue propose un reportage sur une convention de jeunes conservateurs américains qui débattent de ce que devrait être la droite après M. Donald TRUMP, et qui, ont au moins en commun de détester Google et Facebook.

    Avec un tirage de 200 000 exemplaires, mené actuellement pour son président John R. MacARTHUR, doté d'un site Internet des plus fournis à faire vraiment pâlir d'envie de nombreux journaux nationaux européens... (un blog conséquent...), Harper's se veut le reflet des idées qui agitent l'élite culturelle et politique des États-Unis.

 

Harper's Magazine, 666 Broadway, 11the floor, New York, NY 10012, Site harpers.org

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16 mars 2020 1 16 /03 /mars /2020 10:05

      Si dans ce blog, nous ne traitons pas volontairement de l'actualité, les moments historiques ne peuvent que faire exception.

       Nous vivons en effet un événement planétaire historique qui en train de rebattre les cartes de perception des différents conflits, et des choix de politiques économiques, sociaux, culturels... liés à ces conflits.

Si pendant longtemps l'humanité, face aux épidémies, lorsque les connaissances scientifiques faisaient défauts, où les autorités avaient tendance à les remplacer par des foi-croyances hasardeuses, tentait de trouver des coupables bouc-émissaires parmi elle-même, aujourd'hui, alors que la circulation des idées et des personnes est globale, elle choisit de plus en plus de combattre celles-ci là où elles se trouvent. Les virus, globalement, pour se développer pouvaient compter (pardon pour l'anthropomorphisme évident!), sur leurs hôtes pour faciliter leur prolifération. Les processions religieuses censées demander l'aide du Ciel pour s'épargner les résultats des épidémies, rassemblements propices à leur propagation, étaient la règle.  Maintenant que l'humanité peut connaître ses véritables ennemis, il s'agit d"éviter au maximum les relations entre individus pour freiner, précisément, cette propagation...

   Si longtemps, dans les sociétés humaines, le réflexe a été de chercher les propagateurs des malheurs parmi ses membres, prolongeant-là à la fois ses conflits picrocholines (ah, que j'aime ce mot!) et ses grands comme ses petits conflits sociaux et idéologiques, et même religieux, maintenant l'heure de vérité a en quelque sorte sonné : l'humanité est un tout indivisible et chacun comme tous doivent combattre le réel ennemi. Le pire sans doute qu'elle doit affronter, ennemi invisible et énormément petit, car il utilise les principes mêmes de l'existence (duplication et absorption de matériel génétique) des organismes qu'il phagocyte (détruisant d'ailleurs par là à terme les bases mêmes de son existence biologique, mais entre-temps, ils auront détruits bien des vies...). Enfin... les hommes et les femmes choisissent de combattre ensemble (enfin pas partout...) ce fléau commun, reléguant leurs conflits là où ils n'auraient jamais dû quitter, une sphère secondaire, même si elle existera toujours, d'un coup relativisant ces conflits et s'attaquant enfin à leurs causes. De multiples comportements vont enfin en ce sens, même si encore des nostalgiques de qui pourrait être demain le véritable vieux monde, s'accrochent à des intérêts qui contredisent celui de leurs frères et soeurs.

   Mais, et là nous mettons un sérieux bémols à cet "optimisme", car pour l'instant l'heure est dramatique. En parcourant l'expérience de nombreuses crises de l'humanité, encore vécues en particularismes géographiques, non planétaire comme aujourd'hui. Car souvent, on revient, les crises passées, aux très mauvaises habitudes. La crise financière de 2008, pourtant déjà planétaire, avait été l'occasion de grandes résolutions de changements politiques, économiques, sociaux. Mais, les classes dominantes, notamment financières, ont tout oublié, et ont maintenu leurs jeux des marchés, où les acteurs sont autant de joueurs inconscients, uniquement soucieux de leurs personnels (et éphémères) gains et pertes. Et on pourrait dire même qu'à cette occasion, la mondialisation, les conditions mêmes de diffusion dans le monde du virus aujourd'hui, s'est accélérée. Comme ces fêtards, épuisés d'un coup de bambou au cours de leur fête, qui se remettent à danser de plus belle, jusqu'à épuisement...

     Last but not least, les conditions mêmes de diffusion - de même que son arrêt apparent dans la région de Chine où il est apparu - du coronavirus baptisé, avec la bénédiction de l'OMS covid-19, laissent soupçonner le rôle du changement-rechauffement climatique en cours, facteur d'éclosions de nouvelles maladies (ne serait-ce que par la remontée vers le Nord, d'agents infectieux qui auparavant, ne s'y plaisaient pas...). Le développement de la pollution très forte en Chine, liée à la mondialisation qui y concentre une grande part de la production industrielle, plus ou moins incontrôlée d'ailleurs, en même temps qu'une grande négligence envers les systèmes de santé qui pourtant pouvaient y être mis en place (scientifiquement s'entend), a sans doute eu un effet fort sur les capacités immunitaires des populations qui y vivent. Sans doute va-t-on le vérifier pour les États-Unis dans les semaines qui viennent, probable futur épicentre de la pandémie, où des populations entières sont laissées carrément sans système de santé, donc absolument invisible aux différentes vigies épidémiologiques...

      Après tant d'alertes successives, après les incendies massifs catastrophiques d'Australie et de Californie, cette pandémie va peut-être, il faut l'espérer, sonner le moment de changer de mode de vie et dans la même dynamique de changer aussi les perceptions sur l'importance des conflits les uns en comparaison des autres...

 

MODICUS

 

 

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14 mars 2020 6 14 /03 /mars /2020 13:11

       SUBOTAÏ, chef de "peuple des Rennes", tribu de Mongolie centrale, est considéré comme l'un des meilleurs généraux de GENGIS KHAN, et selon certains (mais on le dit d'autres figures...), comme l'un des plus grands stratèges de tous les temps. C'est l'un, ou l'architecte principal de sa stratégie militaire. C'est l'un des quatre chiens féroces, avec QUBILAI, DJÉBÉ le Flèche et DJELMÉ.

    Lors du conflit entre DJAMUQA et le futur GENGIS KHAN, il prend parti pour ce dernier. Il élabore notamment le plan d'invasion du Khwarezm lors de la campagne de 1220-1223. Il y effectue, en compagnie de DJÉBÉ, avec une armée de 20 000 hommes un raid de reconnaissance de plus de 20 000 km les amenant notamment jusqu'en Russie où ils défont les princes russes venus à leur rencontre avec  80 000 hommes, SUBOTAÏ et DJÉBÉ font alors demi-tour après avoir pillé Kiev. Il est également à la tête de l'armée de 200 000 hommes lors de la campagne de 1237 qui envahit les steppes russes pour fonder la Horde d'or.

SUBOTAÏ participe à une soixantaine de batailles, la plupart victorieuses, pour GENGIS KHAN et pour son successeur OGÖDAÏ.

     Il n'est pas lié par le sang au clan gendishkhanide, les voies du pouvoir politique lui sont donc fermées, mais il trouve dans la guerre un moyen d'exploiter tous ses talents et d'assouvir ses ambitions. C'est lui qui insiste après la mort de GENGIS KHAN pour s'engager dans la conquête de l'Europe, les Mongols étant jusque là exclusivement préoccupés par l'Asie et le Moyen-Orient.

SUBOTAÏ est non seulement un remarquable stratège et tacticien, mais aussi un excellent organisateur et logisticien, capable d'orchestrer des campagnes compliquées où il doit rassembler des armées éparpillées sur des espaces gigantesques. Surtout, il permet aux armées mongoles de toujours progresser avec le temps, s'appropriant les techniques de ses adversaires tout en s'arrogeant les services de leurs meilleurs stratèges et ingénieurs.

   En ce sens, les armées turco-mongoles sont de tout temps beaucoup plus ouvertes aux techniques étrangères que ne sont à leur époque les armées occidentales. Ainsi, lors de la fantastique campagne qu'il orchestre en Europe en 1241 contre la Pologne-Lituanie et la Hongrie, SUBOTAÏ se sert des techniques apprises lors de ses campagnes de Chine pour surprendre et vaincre l'armée hongroise à Mohi. On retrouve cette approche chez TARMERLAN notamment, puis chez BABOUR (BLIN et CHALIAND)

   Les capacités de SUBOTAÏ suppose une bonne connaissance de la cartographie, chose facilitée par le caractère de nomades qui parcourent de manière traditionnelle de vastes distances et traversent d'immenses territoires. Et sans doute, une capacité de transmission d'ordres, ce qui suppose une "véritable armée de lettrés" et de relais "postaux" (une suite de services de chevaux) à son service.  L'Empire mongol ne compte pas cependant de grandes lignées de chefs militaires, mais plutôt de véritables génies de temps en temps. C'est, pour maints historiens, une unique anomalie : les capacités stratégiques et tactiques de SUBOTAÏ sont perdues à sa disparition, ce qui forcent d'autres à les redécouvrir.

D'ailleurs, c'est très longtemps après la disparition-dislocation de l'Empire mongol que l'Occident découvre les capacités stratégiques de SUBOTAÏ, notamment par Basil Liddell HART qui relate dans son livre Great Captains Unverlead after World War I, les tactiques et stratégies de l'Empire mongol. En faisant la comparaison avec les les initiatives initiales en 1940-1941, les invasions de la France et de la Russie. Erwin ROMMEL et George PATTON sont d'avides étudiants des campagnes mongoles.

 

Jean-Paul ROUX, Histoire de l'Empire mongol, Fayard, 1993. Jack WEATHERFORD, The Secret History of the Mongol Queens ; How the Daugthers of Gengis Khan Rescued His Empire, 2010. Ce livre, ou ce qu'il en reste, commenté par Jack WESTHERFORD, fut écrit pour la famille royale mongole après la mort de Gengis Kahn en 1227. Il est le plus ancien texte écrit en mongolien, et fut traduit en chinois (vers la fin du XIVe siècle) dans une complitation de textes par la dynastie Ming (The Secret History of the Yuan Dynasty). Richard A. GABRIEL, Subotaï the Valiant : Gengis Khan Greatest General, Praeger Publishers, 2004.

Gérard BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

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14 mars 2020 6 14 /03 /mars /2020 08:46

     Magazine bimensuel américain fondé en 1970 par Samuel P. HUNTINGTON et Warren Demian MANSHEL, Foreign Policy constitue une référence dans le domaine de la politique étrangère et l'économie des États-Unis. Revue prestigieuse dans le monde entier, publiée jusqu'à fin 2009 par la Fondation Carnegie à Washington D.C; (racheté depuis par The Washington Post Company), elle recueille les articles des éditorialistes les plus prestigieux en langue anglaise. La revue se produit sur Internet quotidiennement et existe en plusieurs versions étrangères (mais pas en Français...)

    Depuis 2008, Susan GLASSER assure les fonctions de rédactrice en chef de la revue. Le contenu de la revue est équilibrée entre articles spécialisés de spécialistes chercheurs et contributions générales. Elle n'hésite pas à prendre parti (elle n'est pas favorite des habitudes non partisanes d'une grande partie de la presse anglo-saxonne, ni républicaine ni démocrate) pour un candidat à la présidence des États-Unis. Elle a soutenu la candidature par exemple d'Hillary CLINTON en 2016.

Dans son numéro 235 de l'hiver 2019, Foreign Policy aborde les questions de la politique internationale de la Russie : Contrairement aux idées reçues et aux affirmations de la propagande occidentale, la Russie n'accumule pas les succès stratégiques. Elle discute également de la social-démocratie : une social-démocratie qui ne voudrait pas réorienter le capitalisme mais plutôt le transcender est-elle possible, en particulier aux États-Unis?

  Pour qui veut suivre l'évolution des idées politiques et des politiques étrangères officielles (ainsi que les débats institutionnels), Foreign Poicy, malgré un patronage et des origines  parfois très orientées (vers la droite) sur le plan idéologique (voir les thèses de Samuel HUNTINGTON sur le choc des civilisations...) et grâce à l'apport d'un spectre large (notamment sur Internet dans ses différentes rubriques et sa newletter) de rédacteurs souvent occasionnels, est indispensable.

 

Foreign Policy, Site Internet : foreignpolicy.com

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13 mars 2020 5 13 /03 /mars /2020 14:23

   L'Empire russe, quel qu'ait été sa dénomination, ses limites géographiques et même son centre, a mis longtemps à se constituer réellement et il faut pratiquement attendre l'avènement des Romanov pour que se construise une entité aux dimensions internes et externes de plus en plus développées.

   Officiellement, l'Empire russe est l'entité politique de la Russie de 1721, sous le règne de Pierre 1er, à 1917, année de la déposition de Nicolas II. Il constitue à la fin du XIXe siècle le plus grand Empire connu, plus peuplé que l'Empire allemand et que les États-Unis,  presque 1/6 des terres émergées du globe. En plus des territoires de l'actuelle fédération de Russie, la Russie compte les provinces baltes, la majeure parties de l'Ukraine, la Béliorussie, une partie de la Pologne, la moldavie orientale (actuelle République de Moldavie), le Caucase, le grand-duché de Finlande et une partie importante de l'Asie centrale, sans compter les colonies russes des Amériques, essentiellement l'Alaska vendue aux États-Unis en 1867), et la ville fortifiée de Port-Arthur, louée à bail à la Chine en 1894. En 1914, l'Empire russe se subdivise en 81 gouvernements et 20 régions, survivances d'anciens fiefs de boyards, qui entretiennent avec le centre des relations très diverses et... très compliquées...

   L'Histoire de la Russie est celle de la formation d'un vaste empire qui, du Xe au XXe siècle, s'est peu à peu étendu, à partir des plaines de l'Europe orientale aux rives du Pacifique et aux montagnes d'Asie centrale. Le mot "Russie" désigne un domaine où se sont rassemblés - avec peine et avec des phases d'expansion et de retours en arrière - des peuples divers, en grosse majorité slaves orientaux (Russes, Ukrainiens, Béliorusses), qui, dans leur progression vers l'Est, occupant une Sibérie presque vide d'hommes et promise désormais de nos jours à cause du réchauffement climatique à une autre histoire, ont européanisé la partie nord du continent asiatique et englobé, en Europe même ainsi qu'aux marges des pays conquis, quelque deux cents nationalités allogènes, d'importance relative très variée, où domine l'élément turc.

   Ce fut d'abord, expliquent Michel LESAGE et Roger PORTAL, le Grand Empire qui s'étendait sur tout le bassin du Dniepr avec Kiev pour capitale. Les princes de Kiev nouèrent des relations avec Byzance et adoptèrent la religion orthodoxe et l'alphabet grec. Au XIIe siècle, la prépondérance passa de Kiev aux cités russes du bassin de la Volga. Au XIIIe siècle, l'invasion des Mongols mit un terme à cette expansion vers l'Est. L'asservissement des principautés russes à l'empire de la Horde d'Or dura jusqu'au XVe siècle. La Russie fut détachée de l'Europe pour être incorporée à l'Asie. Cet écartèlement ne cessa de peser sur son destin. Parmi les vassaux de la Horde figuraient les princes de de Moscou, ville située au carrefour de routes fluviales, d'autant plus importantes qu'elles étaient les seules praticables dans une région de vastes forêts. Comment la petite principauté de Moscou parvint-elle à fonder une nouvelle Russie? Probablement grâce à la politique prudente de ses princes, qui se firent les agents zélés de la domination mongole jusqu'au moment où ils se sentirent assez forts pour se retourner contre elle. Une première insurrection échoua au XIVe siècle. C'est sous le règne d'Ivan III, contemporain du roi de France Louis XI, que fut libérée et unifiée la Russie, à la fin du XVe siècle, tandis qu'étaient renoués les liens avec l'Europe. Mais un long temps s'écoula avant qua l'influence européenne ne devint prépondérante. C'est Pierre le Grand, qui, au XVIIIe siècle, a fait de la Russie un État moderne, favorisant l'évolution de la société, développant l'économie et une fiscalité, encourageant la naissance d'une nouvelle culture, amorçant la constitution d'une administration permanente, tant civile que militaire. Avec Catherine II, la Russie prend place parmi les monarchies dites éclairées de l'Europe. Non sans une brutalité qui est de temps temps la marque d'un régime autocratique et autoritaire, d'autant plus importante qu'il s'agit de populations turbulentes à velléités d'indépendance (Pologne, États baltes...). Cette brutalité s'exprime lors des différents partages de la Pologne, jusqu'aux conditions de la victoire des alliances européennes contre la France de Révolution et de Napoléon.

La Russie ne renonce jamais à regarder vers l'Orient où s'effondre la domination turque et n'échappe pas, bien qu'elle ait été l'un des inspiratrices de la Sainte-Alliance, à la contagion révolutionnaire. Libéral, Alexandre II doit revenir sur ses réformes après l'insurrection polonaise de 1863 et les progrès de l'opposition. La répression est encore aggravée par Alexandre III ENTRE 1881 et 1894. Elle ne fait que retarder une échéance qui paraît inévitable. La révolution de 1904-1905 annonce l'effondrement de la dynastie des Romanov en 1917. La république socialiste fédérative soviétique sera pour plus de 70 ans la plus puissante des républiques de l'Union Soviétique. La Fédération de Russie, qui fait partie depuis décembre 1991 de la Communauté des États indépendants, se pose en successeur de l'URSS. (Michel LESAGE et Roger PORTAL).

       La géopolitique russe, au temps moderne, est d'abord celle d'un État multi-ethnique et multi-confessionnel, enclavé, et qui cherche à accéder à des façades maritimes : Baltique, mer Noire, mer Caspienne.

Au XVIIIe siècle, l'affaiblissement de ses voisins ottomans, perses, chinois, suédois, polonais, permet à la Russie de s'agrandir; tout en devenant une puissance européenne à part entière, surtout après qu'elle eût repoussé les armées françaises de NAPOLÉON. Durant le XIXe siècle, la Russie se servit du panslavisme et de la panorthodoxie pour s'étendre. Elle est aussi devenue une puissance américaine, présente en Alaska et en Californie. Mais surtout, elle est une puissance incontournable du concert européen, notamment à la suite du partage de la Pologne. Dès lors, ses objectifs se tournent vers le Sud, vers la conquête du Caucase, de la mer Noire, de la mer Caspienne et des steppes transcaspiennes de l'Asie centrale. La Russie déploie aussi des ambitions encore plus lointaines vers le golfe Persique, le Proche Orient arabe, la périphérie de la Chine - Tibet, Turkestan chinois - vers l'Inde et la Corée. Dans cette voracité territoriale, que rien ne semble arrêter, la Russie s'oppose à la Grande-Bretagne qui poursuit , en partie, les mêmes objectifs et qui s'alarme de l'avance russe, vers l'Inde, à travers la Perse et l'Afghanistan. L'essor de la rivalité austro-russe dans les Balkans où Saint-Petersbourg souhaite prendre pied par le truchement des peuples slaves et orthodoxes aboutit, au XXe siècle, à une refonte du dispositif géopolitique russe. L'Autriche, appuyée par Berlin, voit progressivement la Russie se rapprocher de la France et de la Grande-Bretagne pour contenir la poussée germano-autrichienne dans les Balkans. Dans ses calculs stratégiques, la Russie, lorsqu'elle entre en guerre en 1914, veut démembrer l'Empire ottoman et l'Empire perse, s'installer à Constantinople, au Moyen-Orient et dans les Balkans, et si possible sur l'océan Indien. (Aymeric CHAUPRADE, François THUAL). Le déroulement de la première guerre mondiale met en échec toute cette stratégie, d'autant que les dissensions internes reviennent au premier plan, malgré toutes les répressions effectuées tout au long du règne des Romanov. L'incapacité du régime de faire face à ses divisions tant politiques que sociales et économiques, joint à la perte de prestige liée aux échecs militaires, précipite le pays dans la guerre civile.

 

Une longue maturation historique grevée par des rivalités entre nobles.

    Alors qu'en Occident, et cela est d'autant plus vrai qu'on se tourne vers l'Ouest, un mouvement centrifuge favorisé par un maillage religieux (nommé catholique), entraine la formation d'États au détriment de toute une chaîne de seigneuries féodales, les rivalités tenaces entre boyards à puissances plus ou moins équivalentes, alors même que les pouvoirs établis à Kiev et à Moscou tentent des entreprises hégémoniques contrariées (notamment par de nombreuses invasions...), figent des situations centripètes fortes, et cela même en dépit d'un autre maillage chrétien, celui de la religion orthodoxe. La situation géographique des contrées observées ici a bien entendu une importance majeure, de même que les conditions d'exploitation des sols et des voies navigables, mais le poids de certaines traditions (familiales notamment) détermine souvent l'issue des possibles.

 

L'Empire Rus' de Kiev

    Le premier pôle où se manifeste une stratégie d'Empire se situe dans uns partie des actuelles Ukraine, Biélorussie et Russie. Fondée à l'origine par les Varègues et centré sur Novgorod, la Rus' établit son pôle à la fin du IXe siècle à Kiev, cité slave prise par les Varègues en 864, auparavant occupée surtout par un peuple turc semi-nomade. Au XIe siècle, la Rus' de Kiev est l'État d'Europe le plus étendu, atteignant la mer Nore, la Volga, ainsi que le royaume de Pologne, culturellement et ethniquement diverse, comprenant des populations slave, germaniques, finno-ougriennes et baltes. La Rus" st d'abord dirigée par une dynastie d'origine scandinave, les Riourikides, rapidement slavisés. Pendant les règnes de Vladimir le Grand (980-1015) et se son fils Iaroslav le Sage (1019-1054), les conversions à l'orthodoxie se multiplient, et émerge la langue slave écrite, notamment dans des codes juridiques. Cet essor, dû aux voies commerciales alors existantes entre la Scandinavie (bois, peaux, esclaves contre cire d'abeille, soie et or) et Constantinople, voies contrôlées par la Rus'. Les conditions de l'accumulation des richesses aux mains de Kiev sont celles du résultat de luttes sanglantes au sein de la même famille de Riourik, et sont en fin de compte mal connues, les historiens se contestant les uns les autres... Essentiellement, c'est sous forme de tributs imposés aux vaincus, par une série de rois relativement chanceux en terme de victoires de leurs armées (Oleg le Sage (fondateur du royaume en 880, Sviatoslav 1er (945-972)), et poussant jusqu'à tenter de piller Constantinople, que cette accumulation permet de payer les armées, de recruter des chefs militaires, et dans une deuxième période de son histoire de tenter d'instaurer un ordre successoral cohérent, condition importante pour la pérennité des conquêtes. La religion orthodoxe constitue alors un moyen de cimenter les fidélités pour Vladimir Le Grand. Des guerres civiles (notamment de 1015 à 1019) et des invasions (notamment venant de Pologne en 1018) constituent de grandes épreuves pour la dynastie régnante, prise également dans la difficulté de faire reconnaitre une lignée légitime, difficulté qui n'est surmontée qu'en cédant aux nombreux prétendants des territoires, jusqu'à transformer la Rus" en principautés dynastiques (1097) au congrès de Lioubetch - accalmie avant reprise de guerre civile - qui fait du pouvoir à Kiev un pouvoir plus nominal qu'effectif, un peu à l'image, mais sans doute en plus dégradé, du Saint Empire Romain Germanique... C'est précisément cette guerre civile aux multiples acteurs, tous enclins chacun à prendre le plus de rapines possibles, qui entraine le déclin de Kiev et l'essor de centres régionaux au XIIe siècle. Point de volonté d'Empire chez ces prétendants (jusqu'à 64 principautés), seulement la même manie kleptomane que l'on retrouve aussi ailleurs... et cela avant même l'invasion mongole. Parmi ces principautés, celle de Vladimir-Souzdal donne "naissance", par scission, à la principauté de Moscou en 1276, à la suite de la succession d'Alexandre NEVSKI.

Quels sont donc les ressorts insuffisants de cette puissance balbutiante qu'est la Rus' de Kiev? Ce n'est pas seulement une question d'histoire, c'est aussi encore un enjeu culturel pour l'Ukraine dont les historiens - contre les historiens russes jusqu'alors hégémoniques - veulent se réapproprier la réalité, les logiques... et le prestige!  Disons tout de suite que cette querelle est très contemporaine, puis que la notion même d'identité russe, biélorusse et ukrainienne est étrangère aux populations du moment...

- une société sans institutions fortes. Malgré une culture assez avancée par rapport à l'Europe occidentale (alphabétisation, urbanisation avec système d'égout et pavage en bois des rues, droits accordés aux femmes, système pénal surtout avec système d'amendes)n la société ne dispose pas d'institutions fortes basées sur les classes sociales ni de mouvement communal (pouvoir venant des villes) comme plus à l'Ouest. Si les artisans et les commerçants exercent une certaine influence politique via l'assemble municipale, le vetché, qui opère d'ailleurs sur les dirigeants une pression constante, génératrice d'une instabilité permanente (expulsion, remplacement...). A la base de la société se trouve un nombre importants d'esclave et la classe de paysan tributaire de leur seigneur, proche des serfs, fait qu'il n'existe pas dans la Rus' à la différence de l'Europe occidentale ou dans l'Empire russe ultérieur, de système généralisé de servage. La plus grand classe sociale est composé de paysans libres qui ne rend que peu de compte à des seigneurs...

- un système de succession qui disperse de richesses. Les prétendants au trône changent de fief à chaque fois que leur place dans la hiérarchie féodale change. Ils s'occupent, au fur et à mesure de leur ascension d'un territoire plus lucratif en abandonnant l'autre, laissant ainsi aux classes inférieures - surtout les artisans et les marchands - une grand latitude dans les décisions, quitte à attendre qu'un "mauvais" prince dégage de la scène. Les boyards - seigneurs - n'ont aucune pouvoir légal pour s'opposer à la volonté du prince, mais il semble que dans la Rus' de Kiev, ils soient devenus consultants et conseillers du prince, avec tous les conflits entre eux que cela comporte. D'importantes frictions opposent le vetché, assemblée d'hommes libres, aux princes, facteur de fragmentation de l'ensemble du Rus'.

- un commerce, notamment agricole, qui rend la classe des marchands très riches, soumis aux aléas de conflits armés... Il existe une certain circularité entre richesse en produits agricoles, transit de marchandises de plus en important, augmentation des convoitises, attaques des convois et entreprises de contrôles des routes de plus en plus fréquentes...

- la persistance d'un paganisme empêchant le christianisme d'avoir son rôle fédérateur puissant. La multiplicité des divinités empêche le système des princes d'acquérir la légitimité religieuse. L'évolution de l'art religieux, de la canonisation des saints et de l'influence de la société sur la religion permettent à l'orthodoxie de progresser, mais trop lentement pour conforter un pouvoir qui de toute façon n'attire les princes que temporairement, ceux-ci "circulant" d'une principauté à l'autre au fur et à mesure que les places se libèrent, et les places se libèrent vite dans un monde où l'espérance de vie est courte et les combats violents fréquents...

      On pourrait écrire que l'Empire Rus' ne subsiste que difficilement, à part dans certaines périodes, à cause d'un désintérêt des puissants, à la poursuite de situations plus attractives, poussés d'ailleurs vers la sortie par les vetchés... Les strates supérieures de la société semblent plutôt être attirées par le prestige des relations "au haut niveau" avec les classes princières ou royales situées plus à l'Ouest, pris dans des stratégies matrimoniales... et par une mobilité importante (toute la maison voyage), que par la gestion de leurs propres domaines, sans doute jugés d'appartenance temporaire...

    Les Slaves ont fait, à la fin de l'Antiquité, leur entrée dans l'Histoire, surtout via le groupe oriental - ancêtres des Biélorusses, des Russes et des Ukrainiens - série de tribus déjà groupées autour de centres proto-urbains, dont l'un fut à l'origine de la ville de Kiev. Cette mosaïque, encore unie - lâchement - par la langue écrite, la culture et la religion subit le choc des invasions mongoles de 1237-1240, dont on considère généralement qu'elles marquent la période "kiévienne" et le début de l'histoire différenciée des peuples slaves orientaux modernes.

 

L'Empire de la Moscovie

      Du XIII au XIVe siècle, l'une des principautés, la Moscovie, dirigée par des princes habiles - en tout cas plus que leurs homologues dans d'autres principauté - annexe progressivement tous les autres pour devenir la Russie. Ce mouvement centripète est toutefois très contrarié par la tradition de partage des territoires entre les différents fils de prince, engendrant des dissensions et même une guerre civile (c'est-à-dire une suite de combats plus longs et plus étendus que les autres) entre 1425 et 1453. Profitant de la division de l'Empire mongol (en plusieurs khanats), une succession de princes s'essaient à libérer la Moscovie de leur joug et notamment Ivan III (monté sur le trône en 1462) et à absorber les autres principautés russes. En 1458, Ivan III prend le titre de "souverain de toute la Rus'", donnant le coup d'envoi à l'expression de nouvelles ambitions. Ses successeurs Vassili III !1505-1533) et Ivan IV "Le Terrible" (1547-1584), sans doute pas plus (mais pas moins!) terrible en réalité que les autres précédents, mais probablement en but à plus d'oppositions qui s'expriment notamment en diffusant cette image, d'autant que ce dernier prend le titre contesté de "tsar", poursuivent cette oeuvre d'unification, sans parvenir à obtenir l'accès à la mer Baltique (se heurtant à une coalition entre l'Empire suédois, la Pologne et la Lituanie). Désormais, l'expansion de la Russie vers l'Est n'a plus d'obstacle sérieux. La colonisation par les paysans russes du vaste bassin de la Volga et de l'Oural prend son essor... Des paysans, des fugitifs et sans doute pas mal d'exilés (l'habitude d'éloigner les rivaux en leur confiant des terres à l'Est s'ancre bien...), parmi eux les cosaques s'installent sur les marges et s'organisent en "armée" tout en jouant les rôles de pionniers et de garde-frontières. Ivan IV peut se considérer comme l'unique héritier de Vladimir, bien qu'il ne possède pas la ville de Kiev aux mains de la dynastie lituanienne des Jagellons. Cette dernière avait alors conquis la plupart des territoires de la Rus' occidental.

 

Le tsarat de Russie

    Une nouvelle période s'ouvre, celle du tsarat de Russie, où des dirigeants ambitieux tentent, tant bien que mal, car leur puissance est basée surtout sur leur capacité à fédérer un moment des nobles très sourcilleux, de consolider leur territoire, pris par ailleurs vers 1600-1603 dans un changement climatique provoqué par des éruptions volcaniques en Islande.

   Il est parfois difficile pour les historiens de savoir si les titres que se donnent les souverains russes, qui les mettent sur un pied d'égalité avec les empereurs byzantins, le khan mongol ou les rois européens qui les reconnaissent en tant que tels, coïncident avec une réalité du pouvoir à l'intérieur de leurs propres territoires et une emprise réelle sur les puissances diverses nommément sous leur autorité. Toujours est-il que la cour de Moscou adopte le cérémonial byzantin, les rituels, les titres et les emblèmes. C'est surtout à partir du règne d'Ivan IV le Terrible que sans doute une réalité du pouvoir (fiscal, celui de lever les armées, juridique, soutien de l'Église orthodoxe, organisation administrative, contrôle des routes et des points de passage avec les pays voisins...) se manifeste.

Toujours est-il que l'expansion militaire de la Russie se poursuit, signe d'une capacité à lever des troupes et à les mener. Sur le plan interne, ce dernier souverain développe une hostilité à l'égard de ses conseillers, du gouvernement, et des boyard, jusqu'à constituer une gestion du pouvoir en deux parties : un domaine privé (sur les territoires les plus prospères) et les régions qui conservent leurs anciennes administrations. Les méthodes employées sont souvent brutales et confiscation rime avec exil, massacre et exécutions. Par cette politique, Ivan IV réussit à briser le pouvoir économique des principales familles de boyards, mais en contrepartie assoit sa légitimité non sur la fidélité mais sur la peur, la terreur. Cette "gouvernance" par la violence est la marque du tsarat, même après lui, et il suffit de mauvaises récoltes, d'une mauvaise conjoncture économique pour que le pouvoir central soit menacé, les ambitions de la Pologne ou de la Suède se manifestant sous la forme d'une ingérence non seulement territoriale mais aussi dynastique. La Pologne occupe d'ailleurs le Kremlin à Moscou en 1609 et des boyards acceptent un moment Ladislas IV Vass, fils du roi Sigismond III de Pologne, comme tsar de Russie. Guerre civile et guerre étrangère se mêlent, usurpateurs soutenus par des camps opposés s'aident d'armée de "volontaires" financées de manière obscure et pendant ce temps, aux environs des grandes villes, les terres changent parfois de mains, des fonctionnaires mettant mains basses sur elles pour accroitre leur domaine et transformer le domaine viager en fief héréditaire, s'efforçant de faire tomber les tenanciers en servage... C'est presque une tradition nationale : aux moments de faiblesses de l'État central (comme au moment de la chute de l'URSS), les fonctionnaires transforment des domaines publics en domaines "réservés" ou privés... Ce n'est, conjoncturellement, qu'au moment où se confondent "sursaut national" provoqué par les exactions mêmes des soldats "étrangers", désunion dans les pays voisins et regain de commerce et de récoltes, qu'une famille princière réussit à acquérir une légitimité pour asseoir une nouvelle dynastie aux membres préoccupés de rétablissement d'ordre et de sécurité militaire. C'est ce qui se passe avec les Romanov à la fin de la guerre polono-russe (1605-1618).

 

L'ère des Romanov et de l'Empire russe

     La maison Romanov règne sur la Russie depuis l'élection du 21 février 1613 de Michel Ier jusqu'à l'exécution le 16 juillet 1918 de Nicolas II. Pendant toute cette période vit réellement un Empire ; la maison des Holstein-Gottorp, une branche de la maison d'Oldenbourg, est originaire de Novgorod. C'est une des nombreuses familles des boyards qui font vivre et pillent en même temps des portions d'un vaste territoire, qui, grâce à l'action de Kouzma Minime, se hisse au trône impérial et bon an mal s'y maintient... Une succession d'hommes et de femmes consolident ce que le premier d'entre eux, nomme Empire de Russie (les précédents s'appelant encore Tsars) :  Pierre 1er (1682-1725), Catherine 1er (1725-1727), Pierre II (1727-1730), Anne 1er (1730-1740), Ivan VI (1740-1741), Elisabeth Petrovna (1740-1762), Pierre III (1762), Catherine II (1762-1796), Paul 1er (1796-1801), Alexandre 1er (1801-1825), Nicolas 1er (1825-1855), Alexandre II (1855-1881), Alexandre III (1881-1894), Nicolas II (1894-1918). Tous se succèdent les uns les autres possédant réellement le pouvoir ou étant possédé par lui. Loin d'être simplement une succession de père ou mère à fils ou fille, cette suite de monarques règne dangereusement (quelques assassinats, quelques tutelles), pris dans des intrigues qui mêlent ambitions rivales et velléités de prises d'autres trônes à l'extérieur de la Russie... Et n'ayant pas, et parfois pas du tout, les mêmes conceptions du pouvoir sur leurs sujets et n'ayant pas non plus les mêmes marges de manoeuvre pour régner, sans compter des alliances très changeantes parmi les nobles. Varient aussi l'orientation culturelle de beaucoup, et ce n'est qu'à partir du règne de Catherine II - qualifiée de "despote éclairée" - que réellement est choisie délibérément l'inscription de la Russie dans un ensemble européen, nonobstant la conservation de l'emprise sur tout l'Est, et sur une partie, anciennement byzantine ou turque au Sud de l'Empire.

Mais l'essentiel à propos de cette dynastie des Romanov n'est sans doute pas là. Car l'illusion de cette permanence du pouvoir - qui est une sorte de stratégie idéologique d'occupation du pouvoir, stratégie d'ailleurs soutenue par l'Église orthodoxe - qui fait ériger au titre de monarque des enfants (et même un bébé), est surtout entretenue par les plus proches de leurs conseillers directs, qui ne sont pas loin de posséder les leviers du pouvoir symbolique, mélanges de nobles et d'ecclésiastiques, dont aucun ne se dégage en compétence et en rigueur, à l'égal d'un Colbert ou d'un Vauban.

   Dans cette Maison des Romanov, qui se maintient d'ailleurs à force de consanguinité, seuls s'en dégagent Pierre 1er, qui fait de la Russie une nation européenne par des réformes profondes, Catherine II et Nicolas 1er.

 

Une structure sociale "traditionnelle" et pratiquement immuable... ou une sorte de fuite en avant vers la puissance extérieure au détriment d'un véritable renforcement intérieur des soutiens de la population envers le régime. Un empire à puissance extensive croissante mais à cohésion interne fragile.

     La structure des classes sociales n'est pas du tout, et ne le sera jamais, de type occidental, et seules certaines d'entre elles adhérent à l'idéal des Lumières au XVIIIe siècle. Ce qui frappe toutefois, c'est la netteté des frontières qui séparent les boyards (métier des armes, offices publics, propriétaires les plus importants), les bourgeois des villes (commerçants et artisans), religieux (prêtres et moines de l'Église orthodoxe, qui assure la cohésion de l'ensemble, et qui se plient pour une grande part aux réformes de Pierre 1er), et les paysans (la plus grande partie de la population, divisés entre hommes libres possesseurs des terres, liés au trône par le service militaire et serfs, captifs eux des boyards et des monastères, soumis aux corvées et assignés à résidence). Les hiérarchies sont très marquées, de même que le caractère patriarcal (du trône aux villages) de l'autorité exercée, souvent de manière brute, brutale et parfois violente. Les institutions administratives centrales restent longtemps rudimentaires, assurant tout juste la collecte des impôts et le contrôle des mouvements de population, l'essentiel des pouvoirs (de justice, d'administration...) restant locales, et cela d'autant plus que de véritables États provinciaux (autant de Russies) subsistent jusqu'à la veille de la Révolution. Malgré des tentatives d'occidentalisation dans l'organisation judiciaire (tant dans l'ordonnancement des attributions que dans le contenu des peines), le pouvoir s'exerce, dans d'immenses territoires pas toujours accessibles et parfois peu visités par les souverains - tout orientés en esprit par la diplomatie européenne. On remarque cette persistance, sauf chez certains empereurs réformateurs, d'un manque d'intérêt pour leurs propres territoires, même en pleine industrialisation...

   Le développement économique, auquel s'intéresse une partie de la noblesse, elle-même surtout occupée à faire fonctionner l'État, intervient donc surtout dans le courant du XVIIIe siècle. Un ensemble d'évolution la favorise en même temps qu'elle renforce l'État, dans des conditions que rendent celui-ci en fin de compte extrêmement fragile. On peut écrire que les entreprises napoléonienne ont joué un rôle accélérateur dans l'évolution de l'État et de la société vers un régime absolutiste, conservateur, expansionniste.

- Après une longue guerre avec la Suède, la Russie de Pierre le Grand obtient un accès à la mer Baltique. Construction de Saint-Petersbourg (à partir de 1712 la nouvelle capitali), constitution d'une industrie métallurgique, la première d'Occident à l'époque, qui soutient l'effort de guerre, extension des frontières vers l'Ouest (au détriment de la Pologne), conquête de l'Ukraine et de la Biélorussie, colonisation par les Cosaques de la Sibérie, exploration de l'Alaska, font de la Russie l'État le plus important d'Europe...

- Un code édicté en 1649 lie désormais le paysan et ses descendants à la terre et à son propriétaire, généralisant et officialisant le servage, à contre-sens de l'évolution du statut du paysan en Europe occidentale. Cette disposition permet au tsar de s'attacher personnellement les propriétaires terriens, qui ne sont pas, contrairement encore à l'Occident, reliés dans une cascade de droits féodaux, et ne sont dépendants que de lui. C'est sur cette masse de propriétaires que le souverain compte pour asseoir son pouvoir. Le mécontentement des paysans et d'une classe naissante d'ouvriers, exploités par ces propriétaires, lourdement taxés par la fiscalité ce l'État en pleine croissance déclenchent au XVIIe et XVIIIe siècles de nombreuses révoltes paysannes dont la plus importante, menée par le cosaque POUGATCHEV, parvient à menacer le trône avant d'être écrasée (1773). L'Église à l'époque joue un rôle idéologique essentiel dans la société russe, leurs monastères étant dotés par les tsars et par les grands boyards d'immenses domaines, tant pour assurer les Romanov de la fidélité de la plus grande partie des propriétaires  que pour assurer de la même loyauté les masses paysannes et les ouvriers par rapport à l'État, donc aux propriétaires...

- Si la période située entre 1725 et 1762 est caractérisée comme l'époque des révolutions de palais (en 87 ans, 6 souverains), et si sous le régime absolutiste, la personnalité du souverain a une très grande importante dans la mesure où le monarque détient la totalité du pouvoir, ces révolutions de palais et le caractère des personnes proclamées tsar ne peuvent pas être considérés comme les événements principaux de cette époque. Car la haute administration, chapeautée par les conseillers directs, conserve l'intégrité de l'État. Au premier rang de laquelle figure la garde, à la fois armée personnelle du souverain et corps de protection de sa personne. Organisation policière militaire, très homogène, aux membres annoblis et donnant naissance à des familles illustres, elle personnifie la noblesse russe "distinguée". Elle est très différente de celle du XVIIe siècle, à une époque où les strelzi - les soldats de la garde de Moscou - étaient encore étroitement liée aux habitants des faubourgs et pouvaient constituer un danger pour la noblesse. Ces révolutions du palais, risibles pour les observateurs étrangers, ne concernaient que des cercles retreints et ne mettaient en jeu que les intérêts des côteries de la haute noblesse. La bureaucratie de la garde, structurée grâce à un "Tableau des Rangs", constitue alors pleinement un corps de fonctionnaire fidèle à la Monarchie comprise globalement, fonctionnant en roue libre, son "chef" pouvant changer sans changer ni sa fonction, ni ses objectifs, ni son fonctionnement, tout entier orienter vers l'accomplissement des droits régaliens : levée de l'armée, rentrées fiscales, stabilité civile...

- Plus que les mouvements divers au sommet de l'État, qui n'influent guère alors sur les changements profonds dans l'appareil d'État, l'évolution de la situation dans la hiérarchie bureaucratique influe sur la réalité de l'Empire. La fonction, le mérite, l'ancienneté du service prend plus d'importance que le lignage, à contresens d'une représentation traditionnelle de la noblesse sur elle-même. Avec l'identification entre la vocina (le patrimoine nobiliaire) et la pomestié (le domaine octroyé par l'État), la mise en application du "Tableau des Rangs" et la suppression plus ou moins complète de l'obligation du Service, la noblesse russe "distinguée" perd les caractères qu'elle héritait du Moyen Age et les anciennes distinctions formelles qui la divise s'effacent. Désormais, ce ne sont plus les services rendus par ses ancêtres qui déterminent la situation d'un noble dans la société mais l'importance de ses possessions et le rang auquel il s'est personnellement élevé dans l'administration en raison de son ancienneté. Vers le milieu du XVIIIe siècle, après l'échec des tentatives oligarchiques des membres du conseil secret suprême (les verkhovniki), les intérêts de la minorité aristocratique se confondent déjà, pour l'essentiel, avec ceux de l'ensemble de la noblesse. Cependant, l'exploitation des paysans et des couches laborieuses des villes s'intensifie, provoquant un mécontentement qui parfois tourne à l'émeute. La politique extérieure plus active conduit en effet l'État à être plus exigeant et à renforcer les pouvoir des fonctionnaires et de l'armée. Ces transformations vont par la suite faire de l'appareil d'État une immense machine bureaucratique indépendante et aboutir à la toute puissance des fonctionnaires et de la police sur un peuple dépossédé de tous ses droits.

- Cette aggravation de la lutte des classes oblige les gouvernements que domine la noblesse à prendre des mesures législatives "sociales". Tandis que la condition des serfs s'aggrave au point de se confondre avec l'esclavage, les privilèges et les droits de la noblesse sont continuellement renforcés. Les restrictions qui limitaient la faculté de disposer des serfs sont en particulier abolies et les charges se son "service" allégées. Tout se passe comme si, au fur et à mesure des besoins de l'État, la noblesse se décharge de plus en plus sur les serfs pour assurer les besoins en matériels, en hommes, en ravitaillement... Et dans le même mouvement, cette même noblesse se trouve pourvue de plus en plus de droits et détachées de plus en plus d'obligations. Et cela s'aggrave notablement dans la foulée d'une première industrialisation vers 1750 où l'activité de la noblesse se transforme. Elle s'efforçait d'utiliser le système du servage dans des conditions nouvelles et surtout la haute noblesse entreprend de monopoliser toutes les branches d'activité économiques liées à l'exploitation de la terre et des serfs. Pris d'une fièvre industrielle, ses membres deviennent propriétaires de fabriques et de grosses exploitations, organisent des sociétés commerciales, réclament des droits de monopole sur certaines marchandises. Ce développement industriel et commercial enrichit la noblesse et dans une certaine mesure les couches les plus aisées des villes et des campagnes. Malgré les progrès de son importance économique, la bourgeoisie en train de se former n'a cependant que des droits politiques très inférieurs à ceux de la noblesse et les nouveaux riches n'aspirent qu'à entrer... dans la noblesse. Les anciens comme les nouveaux tendent à reproduire dans les usines les mêmes conditions de travail et de subsistances que pour les serfs, même si les ouvriers sont présents de manières beaucoup plus concentrées dans les fabriques.

- Devant l'aggravation des inégalités de tout ordre et surtout devant comme un rétrécissement et un allongement de la pyramide sociale vers le haut, laissant l'énorme base dans le besoin et bien plus exposée aux aléas des mauvaises années, que ce soit de récoltes ou de méventes de produits industriels, se multiplient des projets de réformes, surtout vers 1780, dont on discute beaucoup dans les salons - donnant l'impression d'un siècle des Lumières russes, mais qui n'aboutissent que rarement de manière concrète. Parmi eux, les projets  - aristocratiques, mais aussi tendant à réduire les privilèges de la noblesse - du comte Petr Ivanov SUVALOV furent particulièrement nombreux et importants. Dans l'ensemble, les "intellectuels" étaient bien plus préoccupés, ainsi que la Monarchie, par une réforme des douanes, des impôts indirects et de l'état de la monnaie, pour réduire les dépenses et augmenter les recettes de l'État que d'améliorer le sort de la paysannerie ou de la classe ouvrière, envers lesquels le sentiment le plus marquant dans les cours princières était le mépris.

- L'attention des tsars se porte bien plus sur les réformes nécessaires de l'armée, tant pour maintenir un ordre intérieur traversé de révoltes tant au long des XVIII et XIXe siècles que pour faire face à des revers cinglants dans la politique d'expansion, que sur les moyens économiques. Mais ici, les réformes militaires entreprises portent souvent leurs fruits, tant celles entreprises vers la fin du XVIIIe siècle (et qui allaient permettre de vaincre les armées françaises et faire de l'armée russe la première d'Europe) que celles du milieu du XIXe siècle (1861-1874).

Cependant, la disproportion entre la grandeur des desseins politiques et la faiblesse des moyens économiques et financiers du pays est sensible, et si par l'industrialisation , notamment par conquête des marchés asiatiques, la Monarchie tente d'y pallier, l'effort reste trop faible et tardif (postérieur à 1880).

- Malgré toutes les difficultés et les mécontentements à la ville et à la campagne,, la monarchie réussit à maintenir son pouvoir jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle. La constitution d'un prolétariat vers les années 1880, concentré dans des grandes villes et des régions déterminées, la montée d'oppositions dans un nouvelle intelligentsia recrutée parmi les éléments des classes moyennes, popes, fils de popes, cadets d'écoles militaires, nobles ruinés, médecins, instituteurs, ens instruits et véritables "émigrés de l'intérieur" qui refusent l'absolutisme, qui développe des actions alternativement ou parallèlement pacifiques et violentes, la floraison de propositions "révolutionnaires" populistes, pas seulement en provenance des milieux marxistes, une manière de gouverner inchangée, faites d'oukases (non tout-à fait officiels des mesures gouvernementales, malgré précisément une élévation considérable d'éducation niveau scolaire et universitaire, elle-même nourrie par une vie culturelle foisonnante dans de nombreux foyers, une perte d'autorité de la monarchie suite à des défaites militaires (côté asiatique notamment), alors que précisément celle-ci compte depuis des lustres sur le prestige de la force de sa police et de son armée, tout cela forme un cocktail auquel elle ne résiste pas. Les révoltes sporadiques vite réprimées font place à un climat de violences politiques continuelles dans certaines campagnes et dans certaines villes, là où précisément le pouvoir veut tirer l'essentiel de ses ressources. Malgré la mise sur pied - tardive - d'une réforme politique qui transforme le régime en une monarchie constitutionnelle, au début du XXe siècle, la vie politique participe à ce climat de violence, venant de nombreux partis politiques. Devant les désastres militaires de la première guerre mondiale, l'armée n'étant pas préparée à la nouvelle guerre moderne ni moralement (un état des relations entre soldats et officiers... conflictuel!) ni matériellement, et l'industrie ne pouvant faire face à l'alimenter d'armements nouveaux, les mouvements de révoltes et d'insurrections débouchent sur la révolution de 1917.

- Avec l'avènement de l'URSS s'achève l'ère des Romanov et c'est une toute autre époque historique qui s'ouvre, même si ce n'est pas celle dont rêvaient les révolutionnaires, notamment marxistes. C'est une autre forme de stratégie impériale qui se met en place, mais après une guerre civile, qui est aussi une guerre idéologique et politique entre puissances occidentales capitalistes et forces armées soutenant une nouvelle idée de l'organisation du pouvoir (économique notamment) qui dure jusqu'à l'orée des années 1930. A noter que bien des caractéristiques sont héritées par le régime soit-disant soviétique et communiste qui se met alors en place : une conception très rigide de l'autorité, un rapport de soumission au pouvoir plutôt que de participation au pouvoir, Staline étant vu comme un nouveau tsar, et le Parti remplaçant d'Église, un fonctionnement économique qui depuis des lustres - et ici pour des impératifs militaires - favorise les grandes villes au détriment des campagnes, une vie culturelle et institutionnelle surveillée par une police politique très active, cette manière de répondre aux soulèvements par la répression brutale et sanglante et par des déportations, servant également de méthode de colonisation de régions peu développées (goulag, non inventé par les marxistes...)...

 

Michel LESAGE et Roger PORTAL, Histoire de la Russie, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Tchoudinov Alexandre V. et Roi-Tanguy Hélène, Gilbert Romme à propos de l'armée russe au XVIIIe siècle, dans Cahiers du monde russe, volume 40, n°4, octobre-décembre 1999. www.perse.fr, 2018. Sigurd O. SCHMIDT; La politique intérieure du tsarisme au milieu du XVIIIe siècle, dans Annales, Économies, sociétés, civilisations, 21e année, n°1, 1966. www.persee.fr, 2019.

 

STRATEGUS

 

   

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11 mars 2020 3 11 /03 /mars /2020 16:15

   Le magazine Faim et Développement, fondé en 1965, est une publication du CFFD-Terre solidaire, anciennement Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement (CCFD). Cette organisation, créée en 1961 est soutenue par des dons privés, via notamment le réseau des paroisses de l'Église catholique, et utilise principalement trois leviers pour réaliser sa mission : soutenir des projets de développement humain dans les pays en développement du Sud et de l'Est ; en France, sensibiliser l'opinion publique à la situation des pays pauvres par l'éducation au développement ; obtenir des règles internationales plus justes en menant des actions de plaidoyer (ou travail d'influence) auprès des décideurs politiques et économiques. A noter que dans son Rapport 2008-2012, le CCFD-Terre solidaire déclare que la paix constitue une condition sine qua none du développement et vice-versa. Pour l'association, prévenir et résoudre les conflits c'est aussi travailler pour le développement. Cela exige, selon elle, d'agir sur les causes et les facteurs des conflits armés : la circulation irresponsable des armes et l'exploitation des ressources naturelles pour financer les conflits. Le CCFD-Terre solidaire a rejoint en 2003 la mobilisation mondiale pour un Traité international sur le commerce des armes (TCA). CCFD-Terre solidaire plaide pour la souveraineté alimentaire, le partage des richesses financières, la prévention et résolution des conflits, la responsabilité sociétale des entreprises et de bonne condition pour les  migrations internationales.

   A raison de huit numéros par an, la revue propose des reportages de terrain sur les enjeux du développement dans les pays pauvres, des témoignages d'organisations partenaires du CCFD-Terre solidaire, un dossier qui décrypte les enjeux du monde actuel et des rubriques culture et actualité. Il s'agit de l'un des rares magazines spécialisé sur les questions de solidarité internationale, disponible uniquement par abonnement. Le numéro 311 de décembre comporte un dossier sur les migrants. Malgré les restrictions politiques européennes et nationales, de nombreuses associées épaulées par des municipalités organisent l'accueil des migrants, leur apportant aide matériel et solidarité humaine.

 

Site internet : ccfd-terresolidaire.org

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11 mars 2020 3 11 /03 /mars /2020 13:09

   Ce titre abrupt ne doit pas faire illusion. Il est difficile d'isoler les sociologies marxistes en France du reste de l'Europe et même du continent euro-asiatique, tant la diffusion de celles-ci, avec différentes "déformations éditoriales", ou différentes réceptions, en cours de route dans le reste du monde s'accompagne aussi d'influences en retour d'autres sociologies marxistes vers la France, et cela d'autant plus que les différents courants marxistes de différents pays ou régions sont constamment en débat, depuis le début de leur émergence, après les premiers textes des deux fondateurs (et certains écrivent même d'avant...).

   Ceci dit, les recherches marxistes menées en France dans le camp de la sociologie au cours des années 1960 et 1970 conduit à deux constats, pour Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS :

-d'une part, ces travaux sont principalement consacrés à l'étude des institutions et pratiques sociales propres aux sociétés contemporaines avec une référence explicite à la théorie de l'État esquissée par Karl MARX ;

- D'autre part, leur méthodologie privilégie, dans un même geste de fidélité théorique, le point de vue de "la reproduction des rapports sociaux de production".

  Le recul d'environ trois décennies permet de distinguer comme les plus représentatives des contributions à ce projet commun, celles de Louis ALTHUSSER (1918-1990), de Nicos POULANTZAS (1936-1979) et de quelques théoriciens de la sociologie urbaine : Henri LEFEBVRE, Manuel CASTELLS et Michel VERRET.

 

La situation de la sociologie "marxiste" aujourd'hui...

   Pour ce qui concerne les recherches ultérieures des années 1980 à nos jours, d'une part le recul parait insuffisant, notamment pour savoir si les lignes d'orientations des recherches ont réellement bougé en France, pour tracer avec suffisamment de garanties scientifiques, les apports des pensées dominantes en matière de sociologie marxiste. Toutefois, on peut s'y essayer et surtout indiquer des directions de recherches.

   Car il faut bien constater un prolongement de l'influence des auteurs cités précédemment, boostée certainement par les événements de mai 1968, dont les effets n'ont pas fini de provoquer des changements dans la société française. Le fait marquant - tant il est difficile de dissocier les divers aspects du marxisme en général, sur la plan philosophique et politique - est l'éloignement de plus en plus grand de la mouvance marxiste des sphères du pouvoir politique, du fait de la chute des appareils communistes (Parti, influence syndicale, organisations de jeunesse...), bien avant d'ailleurs l'effondrement de l'URSS et du bloc communiste aux début des années 1990. C'est dans le prolongement de tout le mouvement communiste critique que de nombreuses recherches, surtout réalisées aux croisements des sociologies politique et du travail, sont portées par la réflexions théoriques des auteurs emblématique de la période précédente. D'autant que de nombreuses oeuvres ne sont découvertes éditorialement que vers la fin des années 1960 et dans les années 1970, portant leur écho loin avant. (d'Ernst BLOCH, de GRAMSCI, dont l'influence est réelle en France, d'ALTHUSSER...). De multiples recherches nées dans les mouvances des grandes "hérésies" marxistes dans le domaine des sciences historico-sociales se poursuivent, parfois de manière souterraines (du point de vue de leur exposition médiatique), parallèlement au développement de quantités d'approches non marxistes et mêmes libérales qui deviennent dominantes dans le mode universitaire.

La dynamique même du capitalisme mondial provoque, même chez les chercheurs non marxistes, de multiples recherches sur les inégalités sociales, sur les conditions de vie, comme sur les conditions d'exercice du pouvoir politique et du pouvoir économique. Parmi ces recherches en sociologie, éclosent mille marxismes, dont beaucoup n'ont pas abandonné toute perspective politique (au sens d'applications concrètes de perspectives marxistes). Ces mille marxismes, qu'analyse pour la France et l'Italie André TOSEL, "se présentent sous forme inédite qu'il faudra interroger, ne serait-ce que parce que la fin de l'unité coercitive (et toujours provisoire) d'une orthodoxie marxiste légitime laisse indéterminé le pluralisme des milles marxismes. Quel est en effet le consensus minimal sur ce qu'il convient de nommer une interprétation marxiste légitime, étant entendu que cette légitimité est "faible" en ce qu'elle a fait son deuil de son devenir orthodoxe ou même hérésie. cette question est celle-là même que pose l'historien Éric J. Hobsbawm, le maître d'oeuvre de la dernière histoire en date du marxisme (Storia del marxismo, 1982)." On peut mesurer par les termes mêmes de cette interrogation, l'écho encore fort d'une problématique orthodoxie/hérésie qui traversait, bien avant les années 1960, la mouvance marxiste. D'ailleurs, surtout parmi ceux qui travaillent dans le domaine des sciences sociales - et nombreux qui nient ou camouflent encore aujourd'hui la genèse marxiste de leurs approches - cette manière de penser le marxisme a peu d'importance par rapport à l'approfondissement de leurs analyses sociologiques sur le fonctionnement du monde telle qu'il est, avec toutes ses contradictions, dans de multiples domaines (santé, logement, manière de faire de la politique, ect...). Pour prolonger la réflexion d'André TOSEL, nous pourrions écrire que la période qui commence après 1991 est le commencement de mille sociologies marxistes éclatées qui s'installent dans maints endroits de la société française, portant la critique marxiste sans en dire le nom et surtout sans prétentions hégémoniques aucunes, tant les débats orthodoxie/hérésies leur paraissent lointains, comme parait lointain encore l'horizon de l'application de principes politiques, économiques, sociaux qu'ils peuvent tirer de leurs recherches. Et d'ailleurs, maints auteurs, d'abord d'inspiration libérale ou proche, devant l'ampleur des effets sociaux, politiques et économiques, et maintenant environnementaux du développement du capitalisme en viennent à adopter des attitudes et des manières de penser critiques qui les distinguent de moins en moins de leurs collègues de formation marxiste...

      Ce n'est pas pour autant que certains sociologues ne se revendiquent pas marxistes. Pleinement, même s'ils s'épanouissent parfois à l'ombre de penseurs qu'ils diraient socio-démocrates ou libéraux comme André GLUCKSMANN, Bernard HENRY LÉVY et plus encore de Karl POPPER et de HAYEK. André TOSEL pense pouvoir établir une sorte de typologie suivant les prises de position, ce qui laisse d'ailleurs dans l'ombre les sociologues qui travaillent peu la sociologie politique, mais qui exercent leurs recherches de manière très sectorielle : "sortie hors du marxisme, tentative d'un retour à MARX et à un MARX minimal avec l'espoir d'une reconstruction accomplie par greffes d'autres courants de pensée, maintien du marxisme comme réserve d'une utopie critique en attente de jours meilleurs pour une reprise devenue inassignable de la théorie".

Il décrit alors le panorama d'un post-althussérisme, d'une déconstruction et refondation marxistes en France, qui concerne bien au-delà du travail des sociologues qui se réclament encore du marxisme.

Ayant souligné le fait que la France est un des pays où la crise du marxisme a été très violente, il relève un certain nombre d'éléments, dont il n'est pas sûr qu'ils fassent complètement le tour de la question :

- Les "nouveaux philosophiques" présentèrent une "note à payer" condamnant le communisme pour le goulag de l'Union Soviétique, l'échec à satisfaire les besoins des populations et le régime totalitaire (bien avant la chute de 1991) : l'humanisme semblait se présenter comme une sorte d'alternative au communisme, ce qui donna lieu à des recherches intéressantes comme celles de Lucien SÈVE (Marxisme et théorie de la personnalité, 1968, 1974), ce denier auteur restant dans une lecture conventionnelle du matérialisme dialectique ;

- D'autres tendances, plus sensibles aux impasses du marxisme, tentèrent une philosophie de la praxis. Comme Jacques TEXIER, Christine BUCI-GLUCKSMANN, André TOSEL (Praxis, une refondation de la philosophie marxiste, 1984).

- D'autres encore, tentèrent une reconstruction, fortement théorique, avec bilan à la clef, comme Henri LEFEBVRE (Le droit à la ville, 1968, 1973 ; La production de l'espace, 1974 ; De l'État, en 4 volumes, 1975-1978 ; Une pensée devenue monde, 1980).

- Certains tentèrent de mener cette reconstruction d'une autre manière, ainsi Georges LABICA et G. BENSUSSAN) dans leur difficile entreprise d'un Dictionnaire critique du marxisme (1982)...

- En cette période de délégitimation virulente du marxisme, se maintint un marxisme post-althussérien (mais non anti-althussérien), d'auteurs qui poursuivent des recherches, même privé de "rapport organique à la pratique", en un double sens : découverte continue de la complexité d'une oeuvre inachevée (Jacques BIDET, Que faire du Capital? Matériaux pour une refondation, 1985 et Jacques ROBELIN, Marxisme et socialisation, 1989) et poursuite d'une certaine productivité théorique (Étienne BALIBAR, Lire le Capital et J. WALLERSTEIN, sur les questions nationale et "raciale" et encore Yves SCHWARTZ, Expérience et connaissance du travail, 1988, et encore Toni ANDRÉANI, De la société à l'histoire, 1986...).

   "Toutes ces recherches, écrit André TOSEL, proposent une sorte de relecture critique de Marx et il conviendrait de préciser sur quel minimum doctrinal elles s'accordent pour se qualifier de "marxistes". En tout cas (outre le fait que, nous l'avons dit nous-mêmes, que maints sociologues ne s'en soucient pas... même si leur sociologie est emprunte, parfois fortement, mais sans un vocabulaire trop "marqué" de marxisme...), même si la victoire à la Pyrrhus de la nouvelle gauche "socialiste" les a alors renvoyé à la confidentialité en imposant les théoriciens sociaux-libéraux résignés à l'éternité du capitalisme et si elle a pu faire croire un instant aux vertus d'une politique du jugement déconnectée de toute critique substantielle des rapports sociaux néo-capitalistes pilotant l'ainsi nommée "modernisation", elles ont fait mieux que tenir bon, elles ont exploré les limites et impasses de cette modernisation, elles ont actualisé à leur manière la période anticapitaliste dont parlait le vieux Lukas (l'auteur fait référence aux dernières de ses oeuvres...), et cela avec la conscience du caractère irrémédiablement daté, fini et improposable des formes d'organisation et des stratégies du communisme historique. Leur propre faiblesse a résidé précisément dans précisément dans leur séparation d'avec tout processus politique à même de traduire positivement leurs instances critiques."

En effet, dans un univers des avoirs aujourd'hui éclatés en autant de disciplines et de sous-disciplines, malgré des volontés d'interdisciplinarités, les sociologies marxistes françaises font figure plutôt d'outils de résistance face à un capitalisme médiatiquement encore triomphant mais aux failles de plus en plus évidentes aux yeux de plus en plus de sociologues, même non marxistes.

 

Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Sous la direction de Jean-Pierre DURAND et de Robert WEIL, Vigot, 2002. André TOSEL, Devenir du marxisme : de la fin du marxisme-léninisme aux mille marxismes, France-Italie, 1975-1995, dans Dictionnaire Marx contemporain, Sous la direction de Jacques BIDET et d'Austache KOUVÉLAKIS, PUF,  collection Actuel Marx Confrontation, 2001.

 

SOCIUS

 

 

 

 

 

 

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