Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
3 avril 2020 5 03 /04 /avril /2020 11:31

   La revue mensuelle française catholique de culture contemporaine Études, fondée à Paris par la Compagnie de Jésus en 1856, n'a pas seulement pour nous comme intérêt de présenter nombres d'études de théologie, de philosophie et d'histoire, mais pas seulement, ayant considérablement élargit ses centres d'intérêts, qui occupent toujours une place importante dans la vie intellectuelle, mais également de mesurer et d'observer les évolutions profondes, à beaucoup de points de vue, du monde catholique.

     Dirigée depuis ses origines par des jésuites, avec comme projet initial, aujourd'hui largement dépassé, d'éclairer les catholiques français sur les question orientales, la revue Études a l"ambition d'analyser des problématiques d'actualités concernant l'ensemble du monde, et pas uniquement en direction des catholiques. Ses positionnement politiques, moraux et religieux face aux changements reflètent une liberté d'expression "plus d'aventure que d'affirmation" (on est loin d'un propagateur de doctrines!) qinsi qu'une "morale de l'équilibriste" (M. LAUTERWEIN, Études, peut-on être libre et catholique? dans le dossier L'expérience des revues, sous la direction de M. GIRARD, dans Drôle d'époque, revue publiée grâce au concours de l'Université de Nancy2, automne 2007).

    Avec 418 tomes publiés en janvier 2013, la revue choisi un mode parution mensuel qui étale sa publication sur onze numéros de 144 pages. Composée d'un éditorial suivi de huit articles de fond, la revue comporte également de nombreuses chroniques artistiques ainsi qu'une recension d'une quarantaine d'ouvrages regroupées dans la rubrique Carnets. Alors que les Carnets sont mis à disposition gratuitement sur le site Internet de la revue, les articles de fonds sont réservés aux abonnés. Études publie également un hors-série thématique annuel regroupant différents articles publiés au cours de l'année dans les différents numéros.

Dans le numéro 4268 de février 2020, la revue propose une intéressante chronique de l'évolution du commerce mondial de la mer, une réflexion sur les solutions alternatives aux abattoirs industriels et une analyse des métiers de soin dans la tourmente.

     Fondée par le père Xavier GAGARIN, jésuite spécialisé dans la théologie orientale, aidé par deux jésuites russes convertis, comme lui, Jean MARTINOV et Eugène BABABINE, et le père Charles DANIEL, la revue est dirigée actuellement par le père François EUVÉ depuis janvier 2013 (physicien et théologien), à la tête d'un comité de rédaction d'une dizaine de personnes. La revue s'attache surtout des collaborateurs occasionnel, suivant les thèmes abordés.

   Sa parution a été ininterrompue depuis les origines (mensuelle ou bimensuelle suivant les périodes), à l'exception des années 1880-1888 (expulsion des Jésuites) et 1940-1944 (occupation allemande). Au départ d'inspiration plutôt "libérale", la ligne rédactionnelle s'est durcie dans le contexte anticlérical de la fin du XIXe siècle et du débat du XXe, puis détendue à partir de années 1920. Dans les querelles qui agitèrent l'Église, comme ce fut le cas pour la "crise moderne" (1900-1920 environ), la rédaction a tenu à garder une position modérée, s'efforçant d'analyser les positions en présence sans les juger.

Depuis 2000, la revue est intégrée à la Société d'Édition de Revues (SER), co-entreprise de la Compagnie de Jésus et du groupe Bayard Presse, propriété des Assomptionnistes. Le rédacteur en chef est toujours un Jésuite, par principe.

     La revue a environ 11 000 abonnés et plus de 30 000 lecteurs, sans compter les visites sur son site Internet, qui a révolutionné sa présence médiatique.

    Notons, et c'est utile pour voir l'évolution de la revue, qu'à la suite d'un partenariat avec la bibliothèque en ligne Gallica, les numéros des années 1857 à 2000 sont en cours de numérisation et seront accessibles dans leur intégralité sur le portail internet de la BNF. Environ 300 000 pages auraient été numérisées à ce jour. On peut consulter les publications ultérieurs de la revue sur le site Cairn.

 

Études, Revue de culture contemporaine, SER, 14, rue d'Assas, 75006 Paris. Site Internet : revue-etudes.com

Partager cet article
Repost0
2 avril 2020 4 02 /04 /avril /2020 09:22

     Le philosophe et sociologue français Michel VERRET, de tendance marxiste, renommé pour sa trilogie sur l'ouvrier français, 1954-1975, publiée entre 1979 et 1988, mène constamment une réflexion théorique en avance sur le Parti Communiste français, sur les dérives bureaucratiques du communisme.

 

Militant et sociologue...

    Adhérant, dans l'enthousiasme de la Libération (son père était fortement engagé dans la Résistance), aux Jeunesses communistes en septembre 1944 et ay Parti communiste l'année suivante, il est reçu à l'École normal supérieure en 1948, où Louis ALTHUSSER le prépare à l'agrégation de philosophie (1953). il collabore à Clarté, la revue des étudiants communistes parisiens (il en est rédacteur en chef en 1949-1950, prenant la succession d'Annie BESSE), puis à Nouvelle Critique. Nommé professeur de philosophie à Nantes, au lycée Clemenceau, il y exerce jusqu'en 1967 avant de s'orienter vers la sociologie à partir de cette même année, sous l'influence de Jean-Claude PASSERON.

    Membre du comité de rédaction de La Nouvelle Critique de 1958 à 1967, il y publie de nombreux article, notamment sous le pseudonyme "Jean Néry", pour échapper à la vigilance du PCF ou du moins de pas avoir l'air de le provoquer directement... Un de ces article, en décembre 1963, "Réflexion sur le culte de la personnalité. Quelques remarques" pointe les aspects particuliers de l'Union Soviétique, mais aussi les aspects universels (y compris au PCF) des dérives bureaucratiques du communisme. En cela, il est en avance sur les réflexions menées à l'intérieur de son parti. Il apparaît alors proche de son "mentor" ALTHUSSER, sans appartenir au premier cercle, ne serait-ce de par son éloignement provincial.

    Au cours de sa carrière d'enseignant-chercheur, il publie sa thèse d'État sur les étudiants (Le temps des études, 1976). Il fonde un laboratoire universitaire de sociologie, le Laboratoire d'études et de recherches de sociologie sur la classe ouvrière (LERSCO) dont il assure la direction à l'Université de Nantes. Il publie notamment une "trilogie sur l'ouvrier français, 1954-1975" : L'espace ouvrier, le travail ouvrier, La culture ouvrière, emblématique de son oeuvre de sociologie et des questionnements qu'elle suscite : le dernier volume, contrairement aux deux autres, est refusé par son éditeur universitaire, et il ne doit d'être publié qu'à une petite structure de la Région nantaise, ACL édition, aidé par le CNRS.

   Membre du PCF jusqu'en 1978, il s'en détache sans délai, considérant que celui-ci est déjà mort politiquement, et sans renier ses propres aspirations émancipatrices.

Une oeuvre sociologique de premier plan sur la classe ouvrière

   Comme de nombreux intellectuels à la Libération, il adhère au PCF, juste après sa découverte du marxisme, pensant ouvertes de nouvelles possibilités de démocratie et d'émancipation, de construction d'une société juste et égalitaire, avec des rapports de force favorables, et comme beaucoup d'intellectuels, il quitte ce parti, conscient qu'à beaucoup d'égard il est devenu une coquille vide. Cette prise de conscience, plus ou moins tardive chez eux, conduit à cette décision déchirante à bien des égards (il ne s'agit pas seulement de politique, mais aussi de vie collective...), car longtemps, on a pensé qu'il s'agissait du parti des masses populaires...

   Philosophe engagé, il ne verse jamais dans le sectarisme et souvent, lors de ses interventions orales ou dans ses écrits, il s'insurge devant maintes manifestations du stalinisme. Bravant les tabous et les interdits implicites, il n'hésite pas à aborder les sujets qui fâchent et à prendre des positions "risquées" : Dialogues pédagogiques (1972), Les marxiste et la religion. Essai sur l'athéisme moderne (1965), où déjà il appelle communistes et croyants à mener "une action commune" au nom d'une "fraternité pratique", tout en soulignant les parentés profondes entre les partis et les Églises. On le sait, ce thème est repris ensuite à droite pour dénoncer un caractère religieux des partis communistes.

   Surtout, lorsqu'il enseigne la philosophie et lorsqu'il contribue à fonder une université à Nantes, terre conservatrice aux notables religieux et laïcs peu favorables, il exerce ses dons de pédagogue efficace envers ses élèves, même aux racines peu ouvertes au socialisme. Sa capacité de dialogue lui permet de tisser des relations fructueuses dans ce sens, même avec des membres de l'establishment sociologique dont certains se situent aux antipodes de ses orientations politiques : Jean-Claude PASSERON, déjà cité, Madeleine GUILBERT, Alain GIRARD, Henri MENDRAS...

Il intervient dans le monde académique de la sociologie avec la même arderu qu'il déploie pour imposer sa figure d'intellectuel au sein des instances du Parti communiste 15 ans plus tôt : membre de la section sociologie du Comité consultatif des universités au moment des réformes d'après mai-juin 1968, il fait partie de plusieurs comités de rédaction de revues de sciences sociales, notamment Ethnologie française, et est aussi président de la Société française de sociologie. Enseignement et recherche, en autres par la fondation du LERSCO ou dans son travail d'enseignant, constituent les deux axes d'activités. Tout en accompagnant ses étudiants (une cinquantaine de thèses sous sa direction), il réalise des investigations sur le monde ouvrier, avec l'assistance efficace de Joseph CREUSEN et Paul NUGUES. Toujours animé par le souci du peuple, démontrant l'existence d'une véritable culture populaire - à l'encontre de la culture des élites bourgeoises, il rédige une trilogie qui fait encore aujourd'hui référence, ouvrant la voie à nombre d'autres travaux... dont certains permettront de mettre en évidence le recul sociologique de la classe ouvrière... Il sait mettre en oeuvre toute une culture érudite pour analyser cette classe ouvrière, sans tomber dans des travers intellectuels induits par des fortes convictions politiques.

Il met autant d'énergie à réaliser cette analyse qu'il en met pour dénoncer le dévoiement des idées de MARX : "l'idée de Marx, dit-il dans une interview, c'était l'Association internationale des travailleurs comme matrice de l'association sociale mondiale à venir. Le pari de Lénine fut : où le Parti a pu prendre le pouvoir, il le garde. Sorti victorieux, mais au prix d'une guerre mondiale atroce. Ce fut, pour finir, l'effondrement en abîme du "socialisme réel". Je m'étonne encore de la vitesse avec laquelle la Nomenklatura a pu se transformer presque toute entière en Hyper-capitalistura". Il estime également que les partis qui se réclament de Marx ou du socialisme en général sont toujours en retard d'un cran sur la classe bourgeoise qui s'internationalise à toute vitesse : ils en restent au niveau national, incapable de former, même au niveau syndical, une véritable internationale des travailleurs... (Interview de Michel Verret par Laure Silvi, dans Travail, genre et sociétés, n° 26, 2011/2)

 

Michel VERRET, Les marxistes et la religion : essai sur l'athéisme moderne, Éditions sociales, 1961 ; Théorie et politique, Éditions sociales, 1967 ; Dialogues pédagogiques, Éditions sociales, 1972 ; Le temps des études, Champion, 1976 ; L'Espace ouvrier (avec J. CREUSEN), Armand Colin, 1979 ; Le travail ouvrier (avec P. NUGUES), Armand Colin, 1982 ; La culture ouvrière 'avec J. CREUSEN), ACL édition, 1988 ; Éclats sidéraux, Nantes, Éditions du Petit Véhicule, 1982 ; Chevilles ouvrières, Éditions de l'Atelier, 1995 ; Métamorphoses ouvrières (collectif), L'Harmattan, 1995 ; Dialogues avec la vie, L'Harmattan, 1999 ; Sur une Europe intérieure..., L'Harmattan, 2001 ; Lectures sociologiques : Bourdieu, Passeron, Hoggard, Halbwachs, Janet, Le Play, Girard, Naville, L'Harmattan, 2009 ; Mémoires de vie ) itinéraire d'un intellectuel. prologue de Thierry GUICHET, L'Harmattan, janvier 2019.

Christian BAUDELOT, Michel Verret, poète et homme de convictions, dans Revue Française de Sociologie, n° 2018/2, volume 59, Presses de Sciences Po.

 

 

Partager cet article
Repost0
1 avril 2020 3 01 /04 /avril /2020 11:04

  Revue trimestrielle de l'association France Amérique Latine, Falmag participe à l'activité de d'un réseau national d'une trentaine de comités locaux et des commissions thématiques, "qui s'attache à faire connaître l'histoire, les cultures originaires métisses, les mobilisations et les revendications des peuples d'Amérique Latine et de la Caraïbe dans toute leur diversité." Depuis 1970, cette association manifeste sa solidarité en diffusant des informations sur leurs expériences collectives, "en apprenant de leurs combats, et en soutenant leurs lutte contre l'impunité, pour le respect des droits humains, pour la démocratie politique, pour le progrès social et le bien-vivre ainsi que pour la protection de l'environnement et de la mère-terre."

    Depuis 1980, France Amérique Latine s'en doté d'une revue "qui puise dans la richesse et la diversité de son réseau de militants, d'experts et d'universitaires, afin de garantir une analyse actualisée des problématiques de cette région, avec le souci de présenter des points de vue diversifié. A raison de 5 numéros par an, Falmag est entièrement conçu bénévolement par le comité de rédaction. Chaque numéro comporte un dossier central traitant d'une thématique ou d'un pays en particulier, et des rubriques régulières : actualité, analyse, en images, culture, vie associative. La revue représente une importante source d'informations sur des sujets aussi divers que la violation des droits humains, les mouvements sociaux environnementaux, la lutte contre l'impunité ou encore la défense des communautés indigènes. "A l'heure où l'Amérique latine donne de la voix sur la scène internationale, il est essentiel de connaître et de faire connaître les enjeux propres à cette région".

Le numéro de mars 2020, par exemple, propose un numéro double (n¨ 142-143) qui détaille les résistances et les rébellions en cours en Amérique Latine. De la Patagonie à Haïti, c'est un dossier extrêmement riche, agrémenté de magnifiques photographies.

    Avec la présidente déléguée Sophie THONON-WESFREID, les présidents Franck GAUDICHAUD et Jean HÉRICHER, à la tête du Comité Directeur, l'association France Amérique Latine assure, par la revue, une présence au Festival d'Avignon et à des théâtres, et se fait l'écho, avec un tirage de 600 esemplaire, des initiatives de ses comités locaux (une trentaine dans toute la France), avec l'apport consistant de chercheurs et d'associations de pays d'Amérique Latine. Beaucoup de ses militants viennent de la mouvance chrétienne, mais pas seulement, à l'image de l'implication importante des Églises locales dans les mouvements syndicaux, de la théologie de la libération, des mouvements associatifs de ces pays. Commencée par des activités de solidarité avec les peuples du Chili dans les années 1970, l'association les a étendues avec le temps aux réalités de l'ensemble de l'Amérique Latine.

    

France Amérique Latine, 37 boulevard Saint-Jacques, 75014 Paris, site Internet : franceameriquelatine.org

Partager cet article
Repost0
31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 11:33

    D'un point de vue marxiste, dissocier sociologie et philosophie politique constitue une hérésie... En fait, sans entrer dans un jeu quasiment "religieux", Karl MARX et ses continuateurs n'ont jamais dissocié les deux aspects d'un même ensemble de pensée et pensent dialectiquement l'action politique, l'État, et pour autant qu'ils ont fait le pas de quitter un certain dogmatisme, la société civile, l'économie, l'idéologie... Si "professionnellement", nombre de sociologues d'inspiration marxistes affiche cette dialectique, il" étudient et publient souvent "dialectiquement", c'est-à-dire, en fin de compte, tentent de donner un sens à leur analyse, pour un objectif qui, même s'il n'est pas affiché non plus, s'oriente presque toujours vers l'émancipation "des masses". La lutte contre l'injustice, qu'elle soit mue par humanisme ou par marxisme, n'a plus cette connotation "idéologique" si fortement reprochée par... les tenants de l'ordre établi! Le débat si fort entre sociologues marxistes entre humanisme et anti-humanisme a longtemps hanté les groupes et groupuscules. il semble bien qu'aujourd'hui, qu'une l'orthodoxie d'État - soviétique en fin de compte, ou maoïste encore aujourd'hui, -n'ait plus les moyens de contraindre leur esprit à des réfutations ou à des justifications de ce type...

   Pour autant, les auteurs marxistes, qui n'entendent pas renier la philosophie politique marxiste, gardent à l'esprit cette dialectique, fortement liée d'ailleurs à leur esprit à une sociologie scientifique. Sociologique scientifique et action politique que défendait, dans un mouvement d'idées de "retour à MARX", en son temps, Henri LEFEBVRE. Dans sa présentation à la fois rigoureuse et pédagogique de la pensée de Karl MARX, il écrivait ce chapitre Dialectique et sociologique scientifique, L'action politique - l'État, dans ces termes, rappelant des analyses fondamentales qui guident encore bien des sociologues aujourd'hui.

"Le capitalisme a donc des lois et relève d'une science. Si ces lois étaient des lois "économiques" d'équilibre, s'il disposait d'un automatisme régulateur, il tendrait vers la stabilité. Nous savons qu'il n'en est rien et que ces lois sont des lois dialectiques et historiques.

Dans l'hypothèse d'un appareil spontané et d'un automatisme interne de régulation, l'État n'aurait qu'un rôle négatif : il écarterait les initiatives perturbatrices de cet ordre "immanent" du capitalisme.  C'est bien ainsi que la bourgeoisie a conçu et construit, dans sa belle époque, son État démocratique et libéral. Alors, sans connaître les véritables lois internes du "régime" et de la "structure, qu'elle constituait à son profit, elle se représentait des lois harmonieuses, immuables, éternelles. Son État devait simplement "superviser" le fonctionnement de ces lois. Malheureusement, cet État fut tout de suite quelque chose de bien différent, et il l'est devenu de plus en plus, le libéralisme plus ou moins sincère ne fut alors que l'apparence idéologique d'un État de classe.

Cet État de classe était inévitable, selon l'analyse et les prévisions de Marx : il fallait, par des moyens répressifs et violents, sans cesse rétablir au profit des capitalistes un "ordre" que sans cesse des forces de perturbation et de "désordre" venait menacer. Il fallait par tous les moyens arrêter le mouvement qui tendait vers la transformation du capitalisme en une autre structure sociale - et arrêter ce mouvement au profit de la classe capitaliste. Les forces productives tendant (par la "surproduction" elle-même et à travers les crises) à déborder la structure capitaliste, il fallait arrêter le devenir.

Aux initiatives révolutionnaires, la classe dominante répond nécessairement par une activité politique, par une répression pour laquelle un appareil d'État lui est nécessaire. Les exigences administratives se mêlent aux nécessités politiques, dans la constitution de cet appareil qu'elle secrète littéralement, selon ses besoins. L'analyse de la base économique aboutit donc à une analyse scientifique de la superstructure politique. L'analyse de la formation économico-sociale, dans son histoire concrète, implique une étude de l'État, qui couronne l'édifice.

Karl Marx découvre ainsi que l'activité politique n'est pas une forme supérieure de la moralité, comme l'avait cru Hegel (apologiste, ici, de "l'ordre établi"). L'État ne représente pas une conscience de la société, mais une conscience de classe. Pas d'État sans gouvernement qui cherche, dans un sens défini par la classe dominante, la solution aux problèmes généraux qui se posent. L'intérêt général recèle et dissimule, sous l'apparence d'une communauté illusoire, des intérêts de classe.

Dans l'État démocratique façonné par la bourgeoisie, elle ne peut empêcher une certaine participation des masses et de la classe ouvrière à la vie politique : elle s'arrange pour que cette participation soit aussi illusoire et apparente que possible ; elle réduit au minimum le droit de choisir les maître, l'efficacité du suffrage universel ; et, dès qu'elle se sent menacée, elle supprime le suffrage universel. Non seulement l'État est secrété par une sorte de processus naturel, suivant les besoins de la classe dominante ; mais, dans la mesure où l'organisation politique laisse place à l'expression et aux revendications des opprimés, la puissance économique - l'argent - intervient ; et elle rétablit par tous les moyens, corruption ou violence stipendiée, la situation des oppresseurs. L'État démocratique présente donc une dialectique interne ; il contient une apparence et une réalité. Pour le pénétrer, une vigilance perpétuelle, une analyse théorique jointe à une expérience pratique s'avèrent indispensable. En même temps, il révèle et il dissimule une contradiction : la lutte des classes. En un sens, et d'un côté, il n'est que dictature de la bourgeoisie. En un autre sens, mais simultanément, il permet le déploiement de la lutte, donc certaines victoires des opprimés. Ceux-ci doivent donc défendre la république et la démocratie bourgeoise, non pour elles-mêmes, mais pour les possibilités d'actions qu'elles renferment.

La démocratie bourgeoise et les libertés qu'elle implique (liberté d'expression et de presse, liberté d'opinion et de vote) se retournent nécessairement contre elle : elles permettent la recherche scientifique et l'expression des découvertes qui prévoient la disparition du régime et en montrent les tares ; elles autorisent l'organisation des forces révolutionnaires (syndicats, partis). Vient donc un moment où la démocratie change de sens. Non qu'elle disparaisse : elle s'approfondit ; non qu'elle se supprime ; elle se dépasse. Elle devient démocratie prolétarienne, c'est-à-dire pouvoir du prolétariat (sur la bourgeoisie). Tout État comportant une dictature, c'est seulement le sens de la dictature qui change - dictature signifiant contrainte, action efficace sur les hommes et les choses pour les orienter dans un sens déterminé. Seulement la dictature bourgeoise était dissimulée sous le voile d'une communauté illusoire : l'intérêt général. La dictature du prolétariat analysée et prévue par Marx est une dictature ouverte, non dissimulée, sur la bourgeoisie. Son degré de contrainte se proportionne exactement aux privilèges. En cessant de défendre un prétendu "intérêt général" commun aux oppresseurs et aux opprimés, cette dictature rétablit la véritable communauté de ceux qui contribuent activement et effectivement à la vie sociale, qui créent, qui produisent, qui travaillent. C'est donc bien l'épanouissement de la démocratie, transition historique ) à travers le socialisme - vers le communisme. L'État devient un instrument pour la transformation du monde. Une fois son rôle accompli, il disparaîtra.

Nous avons montré comment l'analyse théorique et l'expérience politique montrèrent peu à peu à Marx la véritable structure de l'État et le processus de sa transformation. (...)".

    Cette présentation de la philosophie politique marxiste, qui est aussi une interprétation de la pensée de Marx, s'appuie sur une sociologie et Henri LEFEBVRE déploie cette sociologie entre autres dans le domaine de l'urbanisme, de la ville. Mais de façon globale il s'agit toujours de sociologie politique, à la fois analyse de ce qui est réellement et projection dans l'avenir du développement de l'État, de ce qu'il devrait être, devenir, toujours dans l'intérêt des classes dominées et oppressées. Sociologie de combat donc, qui ne doit pas selon lui, se départir de toute la rigueur scientifique. Il ne s'agit pas pour lui de biaiser en quelque sorte la réalité pour le bien des travailleurs, mais bien de restituer également la réalité de la société capitaliste, et notamment de l'État tel qu'il est, en mettant notamment en évidence comment, et c'est tout l'objet du Capital de Karl Marx, les crises du capitalisme proviennent de son fonctionnement même.

 

Henri LEFEBVRE, Pour connaitre la pensée de Karl Marx, Bordas, 1966.

 

SOCIUS

Partager cet article
Repost0
30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 11:21

    Sociologue espagnol, réalisant au départ nombre de ses études comme auteur marxiste en France, Manuel CASTELLS OLLIVAN, depuis janvier 2020 ministre espagnol des Universités dans le gouvernement espagnol, est un spécialiste de l'espace urbain, puis de la communication.

 

Militantisme et carrière universitaire

    Issu d'une famille très fortement conservatrice, selon ses propres dires, il doit lutter contre pratiquement tout l'environnement culturel pour "être soi-même" et se battre et se politiser dès l'âge de 15 ou 16 ans... .Il quitte l'Espagne à 20 ans pour cause de militantisme antif-franquiste, et étudie en France la sociologie et l'urbanisme. Titulaire d'un diplôme de droit en 1964 à Paris, il développe dans ses travaux une approche structuraliste des formes urbaines et des relations entre l'économie, le social et les structures spatiales. Il s'intéresse particulièrement au rôle de l'État en tant que régulateur des crises urbaines.

    Se succèdent de nombreux livres et articles sur la question urbaine, de La Question urbaine (1972) à The City and the Grassroots (1983).

    Entre 1967 et 1979, il enseigne dan plusieurs universités parisiennes (dont l'université Paris X de Nanterre, qui le congédie pour participation aux manifestations de mai 1968) puis à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris, avant de rejoindre l'Université de Californie à Berckeley. Il s'intéresse alors à la Silicon Valley et à la société de l'information. Il en devient un spécialiste reconnu avec sa trilogie consacrée à "l'Ère de l'information" (1998-1999), qui met particulièrement en évidence les transformations de la société au travers du développement des réseaux. Son livre La Galaxie Internet (2002) en fait une référence sur les nouveaux modes de communication. Il reste très attaché à l'étude du pouvoir, et pas seulement du pouvoir d'État, comme le montre un de ses derniers ouvrages, Communication et pouvoir, en 2013.

Outre son poste à Berckeley, il est directeur de recherche à l'Université ouverte de Catalogne, université virtuellement mondiale qu'il rejoint en 2001.

 

Une oeuvre sociologique importante sur l'urbanisme et la communication

    Il participe à l'ensemble que constitue les études marxistes sur l'urbain dans les années 1970-1980 avant de tenter une synthèse entre sociologie urbaine, études d'organisations, études sur Internet, des mouvements sociaux dans les années 1990-2010.

   Optimiste, CASTELLS soutient que l'ère de l'information peut "libérer le pouvoir de l'esprit", ce qui augmenterait considérablement la productivité des individus et conduirait à une plus grande libération de temps pour les loisirs, permettant aux individus d'atteindre "une plus grande profondeur spirituelle et plus de conscience environnementale". Un tel changement serait positif en ce qu'il entrainerait une diminution de la consommation de ressources. L'ère de l'information, l'âge de la consommation et la Société des réseaux sont autant de perspectives qui définissent la vie moderne.

    Depuis les années 1970, suivant le chemin ouvert par les études d'Alain TOURAINE (qu'il considère comme son père intellectuel), il ouvre dans une perspective marxiste tout un pan de la sociologie urbaine, qui met l'accent sur le rôle des mouvements sociaux dans la transformation conflictuelle de la ville (ce qui est une des principales caractéristiques selon lui de la société post-industrielle). Il étudie tout un éventail de luttes sociales, déplacées de la strate purement économique à la strate politique par l'intervention de l'État.  

    Transcendant, mais sans en renier la pertinence, les structures marxistes au début des années 1980, en se concentrant sur le rôle des nouvelles technologies dans la restructuration de l'économie : il introduit le concept de "l'espace des flux", ensemble des composantes matérielles et immatérielles des réseaux d'information mondiaux utilisés pour la coordination en temps réel et à longue distance de l'économie. Dans les années 1990, il combine ses deux volets de recherche dans The Information Age : Economy, Society and Culture.

    Dans sa théorie des organisations, dans laquelle s'enracine sa réflexion sur l'ère de l'information, il se situe dans le sillage de Max WEBER, tant dans son utilisation de la sociologie historique que dans son style théorique. Pour lui, l'économie de l'information n'est pas le résultat direct de l'essor des nouvelles technologies de l'information et de la communication. Il s'agit plutôt de la convergence de ces technologies avec un processus d'organisation en réseaux plus ancien et autonome, axé sur le flexibilité et la capacité d'adaptation en tant que mode d'organisation clé.

Manuel CASTELLS s'inscrit dans tout un débat sur la nature et la portée de cette révolution de l'information, débat loin d'être clos. Il ne conçoit pas sa théorie à partir des réseaux comme une simple métaphore :

- Les réseaux constituent l'unité principale de l'organisation sociale. Il soutient qu'il existe une nouvelle géométrie variable qui relie l'activité économique, les États et la société. Cette géométrie variable est le réseau.

- Ils sont flexibles et reconfigurables à l'infini. L'hyper-concurrence sans relâche de la production mondiale des produits de base tout au long de la chaîne d'approvisionnement et des chaînes d'approvisionnement intégrées en un un exemple.

- Ils ont une logique fondamentale liée aux signification culturelles : pour chaque réseau, la culture est intégrée dans des états binaires exclusion/inclusion. Tous les noeuds n'améliorant pas la logique de ce réseau sont bientôt découplés. Dans le méta-réseau financier mondial, les centres de productions qui n'améliorent pas les rendements à court terme sont bientôt exclus, ce que les nombreuses crises financières (Mexique, 1994 ; Asie, 1997-98 ; Russie, 1998 ; États-Unis, 2008-??) ont amplement démontré.

- Les réseaux ont des limites poreuses et mobiles telles qu'ils pourraient tout aussi bien s'adapter à l'infini. (CASTELLS, 1996)

 

Manuel CASTELLS, La Question urbaine, Maspéro, 1972 ; Monopolville, Analyse des rapports entre l'entreprise, l'État et l'urbain à partir d'une enquête sur la croissance industrielle et urbaine de la région de Dunkerque, Paris, La Haye, Mouton, 1974 (avec Francis GODARD) ; Luttes urbaines et pouvoir politique, Maspéro, 1975 ; The Urban Question : A Marxist Approach, 1977 ; The city and the Grassroots, 1983 ; L'Ère de l'information, 3 volumes, Fayard, 1998, 1999 ; Dans quel monde vivons-bous?, le travail, la famille et le lien social à l'ère de l'information (avec Martin CARNOY et Paul CHEMLA), 2001 ; La Galaxie Internet, 2002 ; Communication et pouvoir, Maison des Sciences de l'Homme, 2013.

 

  

Partager cet article
Repost0
29 mars 2020 7 29 /03 /mars /2020 10:20

  Revue bimestrielle latino-américaine de sciences sociales ouverte aux courants de pensée progressistes, Nueva Sociedad, prône le développement de la démocratie politique, économique et sociale dans la région. Basée en Argentine, fondée en 1972, diffusée dans de nombreuses institutions et bibliothèque de tout le sous-continent (plus de 300), cette revue hispanique est l'émanation de la Fondation Friedrich Ebert (du nom du premier président allemand démocratiquement élu) (FES), créée en 1925, de tendance social-démocrate.

    Sur papier et sur Internet, chaque numéro est composé d'un dossier, par exemple La démocratie recule-t-elle? (juillet-août 2019), L'avenir du travail, Mythes et réalités (janvier-février 2019), Venezuela : le crépuscule de la révolution (mars-avril 2018), Le fantasme du populisme (janvier-février 2017)...  Dans le numéro 285, de janvier-février 2020, le magazine s'interroge sur les classes moyennes, au-delà des mythes : L'Amérique Latine devient-elle un sous-continent des classes moyennes? L'augmentation des classes moyennes, à partir de simples indicateurs de revenu, semble profiter à tous : à une pour montrer le succès de leurs efforts, et d'autres pour améliorer leur perception de soi dans la société. Et la vérité est que le terme est souvent utilisé "hors de tout contrôle" et court le risque de rendre invisible autant ou plus, qu'il ne le rend visible... A noter dans le numéro de septembre-octobre 2018, la revue publiait un dossier consacré au bicentenaire de Karl MARX.

    Emmenée par Svanja BLANKE (directeur) et Pablo STEFANONI (rédacteur en chef), une équipe, répartie entre l'édition papier et l'édition numérique, à l'aide de nombreux correspondants, fournit des éclairages instructifs sur l'évolution des situations en Amérique Latine. En langue espagnole, le magazine est toutefois bien lisible sur Internet grâce à un traduction qui commence (seulement, la révolution numérique est une révolution au niveau qualitatif assez lente...) à être correcte.

 

Nueva sociedad, Humberto Primo 531, C1103ACK Cludad de Buenos Aires, Argentine. Site Internet : nuso.org

Partager cet article
Repost0
28 mars 2020 6 28 /03 /mars /2020 10:46

     Pour une grande partie des sociologues en France, marxistes ou non, les politiques urbaines et pour les derniers directement en lien avec le développement des luttes urbaines, constituent un champ de recherche prioritaire.

      Avant de nombreux autres, Henri LEFEBVRE, qualifié parfois de théoricien franc tireur et touche à tout, cultivant une certaine hétérodoxie tout en étant très proche du Parti communiste, avait publié coup sur coup Du rural à l'urbain (1970), La Révolution urbaine (1970), La Pensée marxiste et la ville (1972) et La production de l'espace (1974). Soutenant dans ce dernier ouvrage que l'espace est un produit social et une réalité propre au même titre et dans le même processus global que la marchandise, l'argent, le capital, il définissait principalement l'espace comme "la projection au sol des rapports de production" ou comme "le support des rapports sociaux". Selon le philosophe et sociologue marxiste, la modalité d'existence des rapports sociaux était affectée par des déterminations qu'il s'agissait d'analyser selon les trois niveaux de "la reproduction biologique", de "la reproduction de la force de travail" et de "la reproduction des rapports sociaux de production". De telles indications étaient toutefois programmatiques et, malgré l'abandon des analyses et des matériaux, demeurait en suspens la requête qu'elles énonçaient avec une certaine pertinence au regard des préoccupations théoriques de l'époque.

    C'est à cette exigence que tentèrent de satisfaire les travaux de Jean LOIJKINE consacrés en particulier aux politiques urbaines dans la région parisienne (1973) et dans la région lyonnaise (1974) et ceux de Christian TOPALOV sur la rente foncière urbaine et Les promoteurs immobiliers (1974).

    Manuel CASTELLS proposa une globalisation de la problématique dans ses ouvrages tels que La question urbaine (1972) ou Luttes urbaines et pouvoir politique (1973), ou dans Mononopolville, avec Francis GODARD (1974), complétés en 1978 par une contribution à l'ouvrage précité que dirigea POULANTZAS, sous le titre de "Crise de l'État, consommation collective et contradictions urbaines. CASTELLS définissait le domaine de l'urbain dans sa généralité par l'ensemble des problèmes liés d'une part à l'organisation de l'espace ou à "la division sociale et technique du territoire" et d'autre part à "la pridcution, distribution et gestion des moyens collectifs de consommation". CASTELLS identifiait dans cet espace des contradictions d'un type nouveau, marqués certes comme toute contradiction "de classe" par le capital considéré en tant que "rapport social", mais ces contradictions relevaient aussi un caractère "pluriclassiste" qui les rendait "stratégiquement fondamentales pour une transformation des rapports sociaux". Il concluait son analyse par le constat d'une "crise de la politique urbaine" (spécialement de la planification), il diagnostiquait une incapacité croissante de l'État à "assurer dans ce domaine l'ensemble des fonctions nécessaires à la reproduction du système" et désignait dans cette impuissance une situation favorable au développement de "nouvelles luttes populaires".

Dans son opuscule de 1973 consacré aux luttes urbaines, CASTELLS avait souligné, à partir de l'exemple du logement, que la consommation collective, tout à la fois "élément fonctionnel indispensable, objet permanent de revendications et secteur déficitaire en économie capitaliste", répondait tendanciellement à "l'exigence sociale historiquement définie d'une série de droits à la vie".

     C'est ce mouvement historique, susceptible de contrecarrer les mécanismes de reproduction de la structure sociale qu'analyse pour sa part dans son livre consacré à l'espace ouvrier, paru à la fin de la décennie, Michel VERRET, le seul sociologue peut- être de cette période qui ait approché les ouvrier et pénétré leur espace; non seulement en analyste, mais également en ami. Avant d'aller plus loin, notons que, déjà, bien loin avant dans le temps, l'éclosion des villes avaient remis en cause toute une organisation sociale et tout un rapport de forces sociales, et que leur développement en avait fait un acteur à part entière, souvent, des luttes entre nouveaux dépositaires d'une société féodale qu'elles avaient contribué à proprement détruire.

Évoquant donc les théoriciens catastrophistes qui définissent "la reproduction de la classes ouvrière comme un pur mécanisme de répétition, dont la bourgeoisie, ou son État, réglerait l'agencement, et dont la classe ouvrière subirait le mouvement", VERRET montrait en 1979 grâce à des observations précises et dans des formulations assez justes, que ni la bourgeoisie n'est "cet ingénieur tout puissant", ni la classe ouvrière "ce rouage machinale", ni la reproduction "ce mécanisme monotone". Sans contester que "la matrice fondamentale du besoin et de la puissance de transformation des rapports sociaux" est l'usine plutôt que la maison, il établit que la force de travail renvoyée par celle-ci à celle-là "n'est pas seulement reconstituée pour l'usage et le profit de ceux qui en profitent" mais également "renouvelée" par des "besoins qui, transformés en revendications, en transforment l'image" et ménageront "d'autres usages en d'autres rapports" selon un mouvement au terme duquel l'ouvrier deviendrait "maître de l'usine comme de sa maison : maitre des machines, maître de son travail, maître de son produit, non pour l'accaparer, mais pour le distribuer à ceux qui en ont besoin, comme à la maison on partage le pain, et demain, dit-on, les roses". (VERRET, L'ouvrier français, L'espace ouvrier, Armand Colin, 1979).

L'orientation explicitement humaniste - et le vocabulaire en même temps - humaniste de la perspective que trace ainsi Michel VERRET paraît contredire à l'exigence méthodologique qu'ALTHUSSER avait quinze ans auparavant, inscrite au principe de son "retour à MARX" (qualifié par lui-même "d'anti-humanisme théorique"), principe interdisant de valoriser tout ce qui n'est pas strictement "économique". Ce principe visait surtout à interrompre le "bavardage" sur l'aliénation au sein du Parti communiste, comme à contrecarrer le développement d'un "personnalisme", identifié dans le travail par exemple de Lucien SÈVE. S'appuyant en partie sur le travail de POULANTZAS identifiant la complexité de la reproduction, Michel VERRET  peut indiquer d'autres voies que l'État et l'économie, pour la reproduction des rapports sociaux de production, et du coup, d'autres axes permettant de la combattre. Mais THIRY, FARRO et PORTIS, auxquels nous empruntons largement cette analyse de l'histoire de la sociologie urbaine marxiste, estiment que le primat de la reproduction des rapports sociaux dans la production brident cette tentative d'analyse sociologique chez les marxistes, pour des raisons théoriques certes mais également par le poids politique au sein du parti communiste de l'orthodoxie. Ainsi l'accusation d'humanisme est souvent brandie comme accusation de s'écarter fondamentalement du marxisme.

 

La sociologie urbaine marxiste aujourd'hui

     Alors que la phraséologie marxiste disparait peu à peu des études en sociologie, chez les auteurs marxistes s'opèrent dans les années 1970-1980, puis de manière de plus en plus accentuée dans les décennies suivantes plusieurs évolutions, compte-tenu du fait qu'il n'y a jamais eu réellement une école marxiste en sociologie (Edmond PRETECEILLE).

  Rappelons d'abord que dans la première partie des années 1970, les sociologues marxistes du Centre d'Études et de recherches marxistes (CERM) et du Centre de sociologie urbaine (CSU) publient de très nombreux ouvrages et articles. Le débat auquel participèrent, outre les auteurs déjà cités, Alain CHENU, Danièle BLEITRACH, Denis DUCLOS, Jean-Marie PONDARIÈS, Renaud DULONG, François ASHER, Edmond PRETECEILLE, Jean GIRARD, Henri COING, Jean-Pierre TERRAIL, etc, est très bien synthétisé par Élizabeth LEBAS dans "Somme Comments on a Decade of Marxists Urban and Regional Research in France, 1969-1970" publié dans Housing, Construction and the State, London, Conference of Socialist Economists, march 1980.

Dans la même période où les sociologues marxistes ou marxisants investissent le champ de la sociologie urbaine, des auteurs entament leurs travaux sur la sociologie du travail, de la classe ouvrière, de l'État, du développement et des religions.

Suite à l'inspiration et à la provocation d'Henri LEFEBVRE, plus philosophique que sociologique, de nouveaux sociologues marxistes s'attachent à l'étude de l'urbain, dans une démarche souvent plus empirique que théorique. Même si ALTHUSSER et POULANTZAC influent certains d'entre eux (comme Malnuel CASTELLS), d'autres sont inspirés par l'école du capitalisme monopoliste d'État, beaucoup critiquée, mais servant de point de départ pour nombre d'entre eux. Mais les itinéraires des sociologues marxistes sont très diversifiés, d'autres ont d'abord été des disciples d'Alain TOURAINE, de Michel CROIZIER, de BOURDIEU et PASSERON, et même de la sociologie américaine (comme l'équipe du CERAT à Grenoble. La plupart des sociologues dans ce domaine (urbain) se situent de toute façon dans le sillage d'une tradition de la sociologie urbaine française, celle de Chombart de LAUWE, comme ceux du Centre de Sociologie urbaine (CSU) (Edmond PRETECEILLE) . Un certain nombre de préoccupations perdure, au delà des parcours personnels : le logement, la consommation et les modes de vie des citadins, plus particulièrement de la classe ouvrière, le rapport des groupes sociaux à l'espace urbain...

Il y a eu un point de rupture essentiel dans le travail de tous ces sociologue, vers 1966-1967. Les questions dominaient alors les démarches des sociologues urbains, celles posées par les planificateurs technocrates, soucieux du contrôle de la croissance en matière de besoins d'équipements de toutes sortes, guidés par les nécessités du marché (du bâtiment notamment). Ont été réintroduit dans l'analyse l'État et les producteurs privés de la ville. Ceci dans un mouvement d'influences réciproques entre responsables de l'État (DATAR, Commissariat général au Plan) et sociologues dont c'étaient les principaux commanditaires (et financeurs) des études... qui étaient du reste jusqu'à cette période très peu lus par les responsables des instances supérieures. Ce mouvement se situait dans celui qui secoue en mai 1968 l'ensemble des structures de la société, étatiques ou non. Puis, dans les années 1970, vint une sorte de réactions où des hauts fonctionnaires veulent faire le tri entre les bons sociologues (qui aiment l'État) et les mauvais (qui détestent l'État), réduisant de manière importante les commandes d'études et les financements... Malgré cette sorte de "chasse aux sorcières", le mouvement général d'attention à l'objet local est lancé et ne s'arrête pas... Les acteurs locaux, de leur propre élan, de celui de nombreux hauts fonctionnaires d'État et aidé des analyses des sociologues, prennent une part de plus en plus active à la vie politique (et administrative) de l'État, dans un mouvement général où la décentralisation (pour aussi d'autres multiples raisons, liés aux difficultés de gestion administrative et aiguillonné également par plusieurs scandales-gaspillages d'État...), devient un paradigme obligatoire. Ceci se traduit très pratiquement par la multiplication d'études de politique urbaine locale, changeant d'ailleurs notablement certains circuits de financement de ces études, mais surtout la perception des acteurs sur l'urbain.

On comprend que pour des marxistes habitués à analyser l'État central, que cette évolution, dont ils sont d'ailleurs partie prenante, change aussi de manière générale leur analyses théoriques. Dans le sens où l'attention accrue portée au poids croissant de l'État central, du capital financier, engendre l'attention a contrario, du fait de leurs recherches sur le terrain, sur le jeu des situations locales, des rapports de force locaux... dont beaucoup se retrouvent au sommet de l'État, pas seulement dans un sens descendant comme le voudraient les analyses centrées sur la toute-puissance de l'État, mais également dans un sens ascendant, du local vers Paris. Les sociologues se rendent compte et rendent compte de la nécessité pour l'État des coopérations au niveau local, et même chez des théoriciens comme Jean LOJKINE, considéré comme des plus fidèles à l'orthodoxie, on retrouve cette obligation d'assumer la complexité du local, des rapports internes à l'appareil d'État et aussi de l'ambivalence des situations politiques locales.

Pour autant, même si nombre de sociologues marxistes sortent d'une certaine "naïveté" des années 1960, qui faisaient considérer l'État comme un bloc (ce fameux bloc social althussérien, concept d'ailleurs un peu caricaturé), ils n'ont pas produits pour autant une sociologie unifiée marxiste. Car d'une certaine façon, peu ont eu envie d'en élaborer une, plus intéressés de travailler avec d'autres sociologues d'autres sensibilités mais au champ scientifique commun, peu soucieux de rester dans une problématique orthodoxe (axée sur la toute-puissance d'un État concentrant toute la force de la bourgeoisie unie dans le même objectif de confiscation de la plus-value produite par une classe ouvrière elle-même unifiée...). Et d'un autre côté, et cela va dans le sens de la même évolution, les champs sociologiques se sont diversifiés et, largement, leurs analyses sur différents aspects des politiques urbaines, tout en abandonnant une phraséologie marxiste, pénètrent bien plus l'ensemble de la société et des... structures d'État. Toutes les analyses que l'ont peu trouver dans les années 1980-1990 sur la politique de la ville, sur la délinquance dans les "cités", sur le logement, sur la santé, sur les rapports entre services de l'État et citoyens, comme sur la gestion de l'eau, du gaz et de l'électricité, sur les pratiques de travail, sur la ségrégation et les restructurations sociales, sur les modes de vie, sur les rapports entre communautés ethniques... agitent les acteurs locaux comme nationaux sur la répartition des responsabilités, sur la nature des politiques à mettre en oeuvre, sur la répartition des ressources financières également...

    La doxa libérale des années 2000-2010 et la forme de la mondialisation, comme la financiarisation de l'économie porte un coup d'arrêt à cette évolution qui voit se freiner partout la décentralisation (se muant en simple déconcentration des services)... comme le développement des études sociologiques urbaines de manière générale. Un certain repli de la sociologie française s'opère, et cela concerne tous les domaines étudiés, frappant également les sciences sociales et les sciences naturelles. On ne compte plus alors, les appels des scientifiques, sociologues ou non, marxistants ou non, sur la raréfaction des crédits d'État, la dispersion des équipes de travail. Dans un pays qui dépend historiquement d'un État centralisé à bien des égards, y compris en matière de recherches scientifiques, le coup est plutôt rude et la capacité d'amortissement du monde universitaire est bien moindre que dans les pays anglo-saxons où le système des fondations est prédominant.

 

PRETECEILLE Edmond, Jean-Louis BRIQUET, Les marxiste et la question urbaine, dans Politis, volume 2, n°7-8, octobre-novembre 1989, L'espace du local, www.persee.fr. Bruno THIRY, Antimo FARRO, Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaines, Vigot, 2002.

 

  

 

Partager cet article
Repost0
26 mars 2020 4 26 /03 /mars /2020 12:22

  Global Asia, magazine trimestriel publié par l'East Asia Foundation, d'une conception similaire à Foreign Affairs ou Foreign Policy, est axé sur l'Asie, dans nombre de ses aspects, économiques, sociaux, stratégiques, environnementaux. Récente revue, fondée en 2006, basée en Corée du Sud, elle se conçoit comme forum d'échanges dans un esprit de coopération régionale et d'intégration dans de nombreux domaines. Destinée et plate-forme d'expression de "thinkers, policymakers", de leaders politiques, et hommes (et femmes) d'affaires pour débattre des plus importants sujets pour l'Asie d'aujourd'hui. Son lectorat, avec tirage de 7 500 exemples environ, se monte à à peu près 40 000 personnes, la plupart dans des hauts postes des hiérarchies des sociétés et des États.

     Elle entend, aux côtés de revues internationales globales, éclairer tout particulièrement sur les questions de l'Asie, à la fois sur papier et sur Internet.

      Chaque numéro, composé de courts et de longs articles d'exposés sur les questions d'actualités, de débats divers, sous la direction du directeur de publication RO-MYUNG GONG, du rédacteur en chef CHUNG-IN MOON et d'un comité de rédaction d'une vingtaine de personnes, aborde un thème central, à côté d'une large couverture de l'actualité. Il n'y a pas de rubricages précis à proprement parler.

Nombre de membres de la rédaction exercent par ailleurs de son activité dans la revue des fonctions officielles gouvernementales. Ainsi CHUNG-IN MOON est-il un des conseillers en affaires étrangères et sécurité nationale du président coréen.

Cette revue est utile, car c'est une des seules, en langue anglaise, à apporter des éclairages précis sur les débats qui agitent les pays d'Asie de l'Est.

Le numéro 4 de décembre 2019, volume 14, aborde les problèmes de l'environnement. L'air n'a pas de frontières. Faut-il établir en Asie du Nord (Chine, Japon, Corée du Sud) une convention commune contre la pollution?

 

Global Asia, The East Asia Foundation, 4th Floor, 116 Pirundae-ro, Jongno-gu, Seoul, Korea 03035, Site Internet : globalasia.org

Partager cet article
Repost0
26 mars 2020 4 26 /03 /mars /2020 09:54

A la suite et à contresens des réflexions de Louis ALTHUSSER

    Le même postulat consistant à identifier dans les formes de la subjectivité les rapports de production et à penser la structure de ces derniers dans une logique de reproduction sociale, trouvé dans l'oeuvre de Louis ALTHUSSER, se retrouve dans l'ensemble des travaux de Nicos POULANTZAS, estiment Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS. L'audience de ses travaux fut considérable, et même s'ils sont tombés aujourd'hui dans un oubli peut-être définitif. Ils furent conçus et publiés dans le sillage du "retour à MARX" opéré par ALTHUSSER, dont POULANTZAS demeura constamment proche, entretenant avec lui, dans ses analyses mêmes, un dialogue critique jusqu'à la fin. Et cela en dehors et souvent contre les dirigeants du Parti Communiste, qui entendaient conserver le plus longtemps possible à la fois une orthodoxie théorique et une fidélité politique et idéologique envers le grand frère soviétique.

    De la solidarité intellectuelle entre ALTHUSSER et POULANTZAS témoignage surtout son premier grand ouvrage, Pouvoir politique et classes sociales (en deux tomes, parus en 1968 et 1971) dans lequel ce dernier se refère à GRAMSCI et spécialement aux concepts de bloc historique et d'hégémonie qui lui donnaient les moyens de construire un dispositif et des moyens théoriques propres pour parachever le travail d'affinement conceptuel engagé par ALTHUSSER. Dès ce livre, il proposa notamment la notion de bloc au pouvoir, définie comme l'ensemble des classes et fractions de classes occupant le terrain de la domination politique. Puis il spécifia cette domination par une méticuleuse typologie des classes, établie essentiellement sur le critère et la double distinction entre hégémonie et domination et entre le politique et l'économique. Au-delà de ces distinctions conceptuelles, maintenues comme il se doit au prix de "rectifications" successives dans les ouvrages ultérieurs, le point de vue adopté dans son autre grand livre, les classes sociales dans le capitalisme aujourd'hui (1974) est le même que celui théorisé par ALTHUSSER dans son étude sur les appareils idéologiques d'État : "la reproduction du capital n'est pas simplement le cycle d'ensemble du capital social (le fameux espace "économique"), mais également la reproduction des conditions politiques et idéologiques sous lesquelles cette reproduction a lieu". Un différend toutefois, explicite dans Fascisme et dictature (1970), son deuxième livre, opposa durablement POULANTZAS à ALTHUSSER sur la question du statut des appareils idéologiques d'État, dont il reprit néanmoins nommément le concept, mais pour l'inscrire dans une théorisation de l'État, qui, malgré l'identité de la démarche générale, diverge sensiblement des thèses soutenues par ALTHUSSER.

  A l'instar de ce dernier, et comme presque tous les marxistes de cette époque, POULANTZAS fut inséparablement un théoricien de l'autonomie du politique (catégorie de la philosophie classique élaborée dans le marxisme) et un théoricien de l'État tendant à identifier le politique et l'étatique. Ceci d'ailleurs dans une problématique d'accès ou de conquête du pouvoir d'État, qui mêle les moyens électoraux et syndicaux,  indépassable objectif de l'action de tous les partis communistes. POULANTZAS ne réduisait pas l'ensemble des pratiques politiques aux modalités d'exercice du pouvoir de l'État, mais, pour lui, l'État demeurait la référence ultime, servant de critère d'évaluation à la fois du politique comme tel et des luttes "populaires" ou des mouvements "sociaux, la perspective d'une transformation révolutionnaire impliquant toujours comme condition nécessaire, et quelle qu'en soit la forme, la prise du pouvoir d'État. Et c'est sans doute une des raisons de l'oubli dans lequel est tombé son oeuvre (et celle d'ALTHUSSER dans une moindre mesure), à partir du moment où les partis communistes perdaient leur leadership politique (de gauche) dans la société et à partir du moment, et là les périodes se confondent souvent, où l'État lui-même perdait son statut de référant absolu dans l'ensemble des intelligentia, notamment européennes.

   POULANTZAS, comme ALTHUSSER suivent là LÉNINE et ses analyses de L'État et la révolution qu'ils pouvaient juger encore en 1979 comme le plus important, alors même qu'éclatait la crise du marxisme. Outre les difficultés innombrables, interminablement remises sur le tapis, écrivent encore nos trois auteurs, des séminaires et des colloques, que soulevait la nécessité de penser une autonomie de la "politique politicienne" et de comprendre ce que signifie au juste politique dans la "critique de l'économie politique", cette centralité de la référence à l'État impliquant aussi que fût élucidée la nature de l'État capitaliste. C'est à produire une définition appropriée de celle-ci que POULANTZAS consacré l'essentiel de ses efforts qui, dès Lex classes sociales dans le capitalisme aujourd'hui, aboutit à l'énoncé de la thèse, formulée  sans changement dans un entretien de 1979 (repris l'année suivante dans le recueil Repères), selon laquelle "l'État est la condensation matérielle d'un rapport de forces entre les classes et fractions de classe".

Décalque de celle, avancée par MARX, du capital comme rapport sociale, cette définition visait à soustraire l'explication de l'autre pôle de la domination bourgeoise aux conceptions instrumentales et essentialistes (déviations propres à la IIIe Internationale) dont procédait selon lui encore l'approche d'ALTHUSSER. L'attachement de ce dernier à la topique de 1859 de l'infrastructure et de la superstructure aurait supposé que l'État au sens étroit fût une machine ou une forteresse destiné à être conquise de l'extérieur et progressivement abolie par la classe ouvrière. Les contradictions de classe inhérentes à l'État ne se développant qu'au sein de ses appareils idéologiques. Récusant cette analyse, POULANTZAS entend souligneer par sa définition que l'État de part en part dans l'ensemble de ses appareils (armée, justice, administration, école, Église) est traversé par les contradictions de classes, lesquelles affectent non seulement les rapports entretenus par les classes et fractions de classes composant le bloc au pouvoir, mais également le rapport même de domination unissant et séparant les classes dominantes et les classes dominées. Par ailleurs, l'insistance sur la matérialité de l'État met en valeur sa spécificité institutionnelle, par quoi il se distingue des rapports de production, et partant, sa capacité ) absorber les contradictions qu'en même temps il condense et concentre. Il en résulte que la politique de l'État doit être conçue, non plus comme la manifestation de son pouvoir propre, mais comme la "résultante" des contradictions de classe dont sa structure est constituée, ce qui signifie aussi que l'État offre constamment prise à l'action des forces sociales visant à modifier son rapport de classe interne. Ces thèses sont développées par POULANTZAS dans sa contribution à l'ouvrage collectif, La crise de l'État, publié sous sa direction en 1976, et dans son dernier ouvrage important, L'État, le pouvoir, le socialisme (1978) qui analyse corrélativement les conditions dans lesquelles la fraction multinationale de la bourgeoisie accède à la position de classe régnante et les conditions dans lesquelles les classes ouvrières et leurs alliés peuvent agir sur les contradictions inédites affectant le bloc au pouvoir.

L'une des questions vives traitées par POULANTZAS concernait l'intégration progressive "dans l'espace même de reproduction et d'accumulation de capital", de domaines auparavant marginaux tels que la santé, les transports, l'environnement, l'urbanisme, dernier domaine qui fut à l'époque l'objet d'investigations théoriques spécialisées de la sociologie marxiste. La raison de ce privilège, pour nos trois auteurs, est aisément concevable : outre qu'il se posaient en termes nouveaux dans la phase du capitalisme où l'État se caractérise par l'hégémonie du capital monopoliste, les problèmes urbains, comme  ils furent fréquemment dénommés, composaient, aux yeux de ces chercheurs, un champ d'analyses théoriques au centre de la problématique générale et commune à la reproduction des rapports sociaux de production et de leurs transformation socialiste. Les politiques urbaine (du côté de l'État) et les luttes urbaines (du côté notamment de la classe ouvrière) devenaient alors un objet de recherche prioritaire. (THIRY, FARRO et PORTIS)

 

Critique de la conception instrumentaliste de l'État

   Jean-Pierre DURAND, dans sur survols des sociologies marxistes contemporaines, réhabilite en quelque sorte les apports de Nicos POULANTZAS, dont l'oeuvre, suivant une logique qu'on connait bien, influence bien plus les conceptions actuelles que ceux de Louis ALTHUSSER. La complexité du fonctionnement de l'État a conduit à un affinement de la théorie marxiste de l'État au XXe siècle, juste avant d'ailleurs son éviction du champ universitaire à partir des années 1980.

   Tout en maintenant la problématique de la reproduction des rapports de production capitalistes dans laquelle l'État joue un rôle complémentaire à celui de la séparation des ouvriers de leurs moyens de travail dans la sphère économique, les auteurs marxistes interrogent de plus en plus le comment de cette reproduction, ALTHUSSER sur le volet idéologique, POULANTZAS de manière plus globale sur le volet politique. L'État ne maintient pas la domination par la seule violence, il utilise d'autres voies comme l'intégration sociale et l'idéologie. Il se présente comme un État de droit - incarnant l'intérêt général de toute la société, comme substantialisant la volonté de ce corps politique que serait la nation" (POULANTZAS) tout en maintenant la domination de la bourgeoisie sur les autres classes.

Ce constat induit la critique, aujourd'hui largement partagée par nombre d'auteurs, marxistes ou non, de la conception instrumentaliste de l'État selon laquelle il ne serait que l'instrument de domination des capitalistes sur le prolétariat. D'une part, l'État ne possède pas que cette fonction politique à finalité économique, il remplit bien d'autres fonctions sociales (santé, éducation, logement, régulation du rapport salarial...) et idéologiques ou culturelles. D'autre part, il n'existe pas une bourgeoisie unique, mais plusieurs fractions de la bourgeoisie aux vues et aux intérêts divergents, sans compter le rôle que peuvent jouer certains fonctionnaires dans la défense de leurs intérêts propres.

Ainsi, POULANTZAS, mais il n'est pas le seul, donne des définitions plus riches de l'État : "condensation matérielle d'un rapport de forces entre classes sociales". "l'État doit être considéré comme la résultante des contradictions de classe inscrites dans la structure même de l'État". Les contradictions de classe, au sein de la classe dominante, au-delà du "bloc au pouvoir" cher à ALTHUSSER, constituent l'État : il est un rapport social - comme le capital d'ailleurs - et il est aussi un produit social (voir l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État. En même temps, on ne saurait perdre de vue l'existence et le rôle des classes dominées. C'est pourquoi, "l'État concentre non seulement le rapport de forces entre fractions du bloc au pouvoir, mais également le rapport de forces entre celui-ci et les classes dominées (POULANTZAS). Le "bloc au pouvoir" rassemble les fractions de classes de la bourgeoisie détenant le pouvoir d'État. Le concept de "bloc au pouvoir" est forgé à partir de celui de "bloc social et politique" élaboré par Antonio GRAMSCI dans les années 1930, pour définir un ensemble de classes et de fractions de classes sociales réunies par une idéologie qui cimente ce bloc social.

Au risque de compliquer un peu l'analyse de l'édifice État, on remarquera que certaines fractions de la bourgeoisie au pouvoir peuvent contracter des alliances avec les classes dominées (petite-bourgeoisie, classe ouvrière, paysannerie) contre d'autres fractions au pouvoir afin de renforcer leur marge de manoeuvre à travers l'élargissement de la "base de masse" de l'État ou au moins de certaines de ses composantes. Alors, si l'État est le lieu d'organisation stratégique de la classe dominante dans son rapport aux classes dominées, il s'agit d'un arrangement singulièrement complexe. C'est la raison pour laquelle on ne peut penser l'État capitaliste qu'en termes d'autonomie relative de celui-ci par rapport à la classe dominante d'une part (en raison des contradictions entre fractions de classes qui la traversent) et par rapport aux autres "instances" économiques et idéologiques d'autre part, si l'on se refère à la construction structuraliste de Louis ALTHUSSER ou de Nicos POULANTZAS. En même temps, l'État capitaliste possède une unité propre (POULANTZAS), c'est-à-dire une cohésion interne spécifique qui empêche la percellisation du pouvoir à partir des fractions de classes qui le composent. (Jean-Pierre DURAND)

 

Jean-Pierre DURAND, La sociologie de Marx, La découverte, collection Repères, 2018. Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Sous la direction de Jean-Pierre DURAND et de Robert WEIL, Vigot, 2002.

 

 

Partager cet article
Repost0
25 mars 2020 3 25 /03 /mars /2020 12:26

     Ces batailles sur l'Atlantique et sous l'Atlantique d'ailleurs, puisqu'elles s'inscrire dans une véritable guerre sous-marine, qui se déroulent tout au long de ces années 1939 à 1945, font l'objet de documentaires et, moindres en définitive, de métrages de fiction. Notons que cette appellation est parfois étendue aux combats ayant eu lieu dans l'océan Arctique, l'Océan Indien, voire la Méditerranée...

   Côté documentaires, on peut voir Bataille de l'Atlantique, dans la série Les grandes batailles, des années 1960, d'Henri de TURENNE et Jean-Louis GUILLAUD. En un heure 7 minutes, les réalisateurs de ce documentaire tiennent la gageure de raconter ces combats à importance stratégique, puis l'enjeu principal est de d'abord pour les États-Unis de soutenir l'Angleterre dans le combat contre l'Allemagne nazie, à des milliers de kilomètres de distance, puis de permettre à la flotte américaine d'avancer en Europe et à l'inverse pour l'Allemagne nazie d'abord d'établir sa domination afin d'étrangler l'Angleterre et de vaincre ainsi son dernier adversaire en Europe puis de freiner l'acheminement en Europe du corps expéditionnaire américain. On peut voir dans ce documentaire, très bien illustré, ce combat qui eut lieu principalement entre U-boots, sous-marins allemands et escorteurs et avions alliés.

 

La meute des loups, dans la série Le monde en guerre 39-45 a également pour objet cette bataille de l'Atlantique.

   

    Côté métrages plusieurs films de fiction éclairent plus ou moins bien cette succession de bataille, en se centrant sur un de ses aspects.

Coulez le Bismark !, film américano-britannique en noir et blanc sorti en 1960 de Lewis GILBERT, avec Kenneth MORE et Dana WYNTER, s'inspire de la mission d'un navire britannique ayant pour mission de couler le fameux cuirassé allemand. De 97 minutes, le film conte avec réalisme ce combat de mai 1941, restant très proche de la vérité historique. Il s'agit d'ailleurs du dernier combat naval mettant aux prises des cuirassés, le navire emblématique de l'Allemagne nazie et son équivalent britannique, le Hood, qui a subi de très grands dommages (seulement 11 survivants sur 2 200 hommes), n'ayant pas de successeurs. Les marines se tournent désormais vers les porte-avions et les sous-marins...

 

Torpilles sous l'Atlantique, de 1957, film américain réalisé par Dick POWELL, est surtout le combat de deux caractères, ceux des officiers campés par Robert MITCHUM et Curd JURGENS, et relate l'aventure du capitaine d'un cargo torpillé par un sous-marin allemand qui accepte le commandement d'un destroyer d'escorte, et qui poursuit précisément le capitaine du torpilleur... Spectaculaire et distrayant, ce métrage de 98 minutes, couronné d'un Oscar (effets spéciaux), recèle un certain nombre d'erreurs plus ou moins importantes, notamment du côté du sous-marin allemand? Et pour le réalisme, on préfère le film Das Boot.

 

Das Boot (le Bateau), film allemand sorti en 1981, réalisé par Wolfgang PETERSEN (un de mes réalisateurs préférés depuis L'Histoire sans fin... Tais-toi coco, ce n'est pas le bon endroit...), adapté du livre (Le Styx) de Lathar-Günther BUCHHELM, relate l'histoire du sous-marin allemand U-96 et de son équipage à l'automne 1941. D'une durée de 149 minutes pour la version cinéma de 1981, le film existe en plusieurs versions de durée variable, jusqu'à 300 minutes pour la version en mini-série. Si les attaques relatées lors de la sortie en mer, la rencontre avec un autre sous-marin, sont véridiques, elles sont bien entendu dramatisées, le scénario comporte quelques erreurs (de détail sur le rang du sous-marin, les bases d'attache, les qualités des bombardiers américains de la fin qui le détruisent, et le fait que le capitaine... en fait ne meurt pas à la guerre, contrairement au film, mais en 1986...). Succès au box office, Das Boot a le mérite de bien rendre compte de la vie à bord du sous-marin, de la mentalité des sous-mariniers et du contexte des batailles de l'Atlantique.

   La série Le Souffle de la guerre, dans sa partie 6, porte sur la lutte dans les mers, l'attaché naval apportant son éclairage pertinent pour la présidence des États-Unis. Cette avant-dernière partie, qui se situe en 1941, montre bien les implications des États-Unis bien avant l'entrée officielle en guerre, et bien des motivations de cette entrée en guerre. A noter que la qualité technique de la série (coûteuse...) le rapproche à bien des égards de celles d'un (très) bon métrage de fiction.

  Sur l'importance de la "bataille de l'Atlantique", conseillons l'ouvrage de Guy MALBOSC, La bataille de l'Atlantique (1939-1945) : la victoire logistique et celle du renseignement, clés de la victoire des armes, Économica, 2010 et sur la stratégie allemande, celui de François-Émmanuel BRÉZET, La guerre sous-marine allemande, 1914-1945, Perrin, 2017. Nous proposons ces deux ouvrages récents par rapport à d'autres - aussi estimables - parce que la vision et l'étude de la bataille de l'Atlantique ont été profondément renouvelés depuis les années 1980, à la suite des révélations de l'existence de la machine à décoder les messages secrets Ultra.

  Un des mythes persistants, véhiculé  entre autres notamment par CHURCHILL (déjà "l'inventeur de la bataille d'Angleterre", inventeur aussi de la "bataille de l'Atlantique", suivi par des cohortes d'historiens dans le découpage de la seconde guerre mondiale) et par les milieux de la marine allemande, surtout l'amiral RAEDER chargé sous la république de Weimer du programme des U-Bootes) est que les sous-marins U-bootes, s'ils avaient été produits en quantité suffisante auraient renverser le cours de la guerre. Il est vrai que jamais le pouvoir nazi ne voulut se doter d'une stratégie maritime adaptée, car fondamentalement HITLER n'a jamais compris l'obstination de l'Angleterre à poursuivre la guerre. Mais, dès 1942, la marine américaine se dote de moyens importants pour couler ces sous-marins, et l'Allemagne n'aurait jamais pu soutenir un programme de construction à la hauteur. Dans la guerre sous-marine reprise en septembre 1943, les U-bootes manoeuvrent au prix de pertes de plus en plus lourdes. La raison principale de l'impossibilité de ces sous-marins de renverser le cours de la guerre est que les matériels construits par les Américains les en ont empêchés! (François-Emmanuel BRÉZET, dans Les mythes de la seconde guerre mondiale)  Il est vrai que pour y parvenir, il aurait fallu ne pas détourner tant de ressources pour la guerre à l'Est!  Les documentaires montrent bien cet aspect..

FILMUS

Complété le 17 novembre 2020

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens