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18 avril 2020 6 18 /04 /avril /2020 08:00

   Des courants marxistes trouvent leur expression dans les sciences sociales, favorisée par la création, après la Seconde Guerre Mondiale, des "red brick universities" destinées aux étudiants et enseignants des milieux populaires.

   L'analyse sociale d'inspiration marxienne se distingue, en Grande Bretagne, par les débats théoriques qu'elle engendre, souvent associés à la discussion des données empiriques. Les travaux des historiens marxistes sont toujours remarquables et essentiels pour les études sociologiques. Notamment ceux de Maurice DOBB (1900-1976), Eric HOBSBAWN (né en 1917), Eric WILLIAMS (1911-1983), Edward THOMPSON (1920-1993) et Perry ANDERSON, les plus connus. L'appartenance (ou le rapprochement) de beaucoup de ces historiens au parti communiste anglais est important, mais plus encore est l'évolution du syndicalisme et de la société qu'il fallait expliquer aux militants sur un plan empirique.

 

 L'orientation pratique influence la sociologie marxienne britannique.

     Tom BOTTOMORE (né en 1920), professeur à la London School of Economics, chef du département de sociologie à l'Université Simon Fraser de Vancouver (Colombie britannique), secrétaire de l'International Sociological Association, et enfin rédacteur de la revueCurrent Sociology et de european Journal of Sociology, consacre toute sa carrière à étudier les classes sociales et les élites d'un point de vue marxiste. Sans pour autant mettre en péril sa carrière universitaire, chose qui n'aurait pas été possible aux États-Unis.

Avec une grande acuité, BOTTOMORE dissèque les concepts de classe et d'élite en faisant référence à l'oeuvre de MARX. Ainsi, pour la question du statut social, il explique : "la stratification par le prestige influence les classes sociales de deux manières : d'abord en interposant entre les deux principales classes une série de groupes sociaux qui forment un pont entre les positions extrêmes de la structure de classe ; ensuite en suggérant une conception entièrement différente de la hiérarchie sociale, selon laquelle il apparaît comme une échelle des positions de statut plus ou moins démarqué. (...) Cette perspective de la hiérarchie sociale comme une continuité de rangs de prestige a acquis une grande influence sur la pensée sociale, sans différences qualitatives entre elles, et sa diffusion a freiné le développement d'une conscience de classe" (1973). BOTTOMORE commente brillamment (cette appréciation est aussi celle de pairs qui ne partagent pas forcément ses idées) l'évolution des concepts sociologiques et idéologiques d'outre-Manche. Il publie Karl Marx : Selectid Writings in Sociology and Social Philosophy (1956) en compagnie du "marxologue" antistalinien Maximilien RUBEL (1906-1996). (THIRY, FARRO, PORTIS)

 

Dans l'étude des groupes ethniques et du racisme.

   John REX (né en 1925) fait partie des sociologues marxiens qui font école dans les recherches sur le racisme. Très critique de la tendance de nombreuses recherches ethnologiques à écarter les notions de pouvoir et de classe sociale, il dénonce la spécialisation en matière de sociologie académique dont le risque est de faire abstraction de l'essentiel, à savoir le rôle primordial de l'économie dans la création des relations entre les ethnies et les "races" (mot qu'il récuse pour son manque de légitimité scientifique, mais qu'il utilise pour être compris d'un public habitué à son usage). "Il y a, dit-il, une absence de référence à l'économie ou à ce que les marxistes appellent le "mode de production". Les processus politiques sont considérés comme historiquement et théoriquement prédominants sur les processus économiques" (1987). Erreur sans doute due à l'expérience coloniales ayant favorisé la violence et les préjugés culturels dans l'évolution des rapports interethniques et culturels. REX suggère en revanche que la notion de "relations interaciales" soit remplacée par celle de "situation des relations interaciales". Celle-ce se distinguant pas 3 éléments :

- une situation de compétition extrême, de conflit, d'exploitation ou d'oppression, sans comparaison avec les conditions normales du marché du travail ;

- la compétition, les conflits, l'exploitation ou l'oppression dans la relation entre groupes, plutôt qu'entre individus, ce qui aboutit à l'impossibilité, pour un individu dans une position subordonnée, de quitter son groupe pour un autre ;

- une justification de la situation par le groupe dominant en termes de théorie déterminée, souvent à consonance génétique ou biologique (1983).

   Malgré les limites de ce schème, REX souligne le fait que les relations entre les races sont presque toujours marquées par les inégalités et un système d'oppression s'appuyant sur les éléments où se mêlent classe et race. Si John REX, à partir de prémisses marxiennes, domine l'étude de la question raciale en Grande-Bretagne, Ralph MILIBAND est le spécialiste de l'État. professeur à la London School of Economics et à l'Université de Leeds, rédacteur de la célèbre revue marxiste Socialist Register, il favorise une approche plus nuancée de la conception marxiste de l'État dans de nombreux articles et ouvrages. C'est avant tout "le contexte capitaliste d'inégalité généralisée dans lequel l'État fonctionne qui détermine fondamentalement ses politiques et ses actions (1973).  (THIRY, FARRO, PORTIS)

 

Le développement de la sociologie marxienne dans un certain syncrétisme

     Loin de restreindre son influence pendant les vingt dernières années (1975-1995), marquées par le thatcherisme, avec à la clef en fin de compte plus d'audience que son homologue états-unien,  la sociologie marxienne continue à se développer en Grande-Bretagne. La considération accordée aux travaux d'Anthony GIDDENS (né en 1938) en témoigne.

Initiant sa recherche sur l'étude des travaux de DURKHEIM, GIDDENS critique sa sociologie pour son contenu politique, non avoué, et pour l'absence de théorisation du pouvoir. Ainsi, les fondements de la sociologie, toujours inspirés par les écrits de DURKHEIM, doivent être débattus et critiqués. Le concept de structure, par exemple, tend à dissimuler des a priori et à fausser l'analyse sociologique. La notion de "structure" est trop générale : il faut distinguer :

- les "principes structurels" (ou principes organisationnels de totalités sociales) ;

- les "structures" en tant que systèmes de règles ;

- les "caractéristiques structurelles", c'est-à-dire les aspects institutionnels de système sociaux à travers le temps et l'espace.

Pour illustrer son exemple, GIDDENS reprend l'analyse de MARX sur le processus de valorisation du capital qui sous-tend les rapports de production et les relations sociales dans une société capitaliste (1987). Par là, il démontre combien la sociologie durkheimienne est inadéquate à cerner le fonctionnement de la société, inchangé dans son essence depuis l'époque de MARX ou de DURKHEIM. Pour lui (The perils of punditry : Gorz and the end of the working class, 1987), la notion de "société post-industrielle" ne se vérifie pas à la lumière des faits. Il critique également la sociologie durkheimienne sur le plan de la méthode : il y intègre le concept de "contradiction" en arguant que "les principes structurels" fonctionnent "en termes de réciprocité, mais peuvent également se contredire". Les sociétés industrielles sont particulièrement productrices de telles contradictions, à tel point que celles-ci se multiplient et s'intensifient au fur et à mesure du développement de ces sociétés. Là encore, il s'attache à rendre un concept de base plus méthodologiquement applicable en distinguant deux types de contradiction : les contradictions primaires qui "participent à la constitution des totalités sociales" et les contradictions secondaires, "dépendantes ou générées par des contradictions primaires' (1987). En résumé, GIDDENS valorise la méthode dialectique des contradictions internes pour rapprocher l'unité des contraires de la négation du philosophe HEGEL. Idées reprises par MARX dans la formulation du matérialisme historique.

L'intérêt des travaux de GIDDENS réside dans sa réflexion et dans sa discussion des traditions sociologiques en utilisant les concepts marxiens. Sa démarche se défend à aucun moment d'un rapprochement ou d'une identification à MARX, démarche à rapprocher de celle de G. W. DOMHOFF aux États-Unis ou de Pierre BOURDIEU en France. Ses textes sont toutefois dépourvus d'une certaine orthodoxie marxiste, perceptible dans les écrits de T. BOTTOMORE et de R. MILIBAND. Il est vrai que GIDDENS s'adresse aux universitaires, à une élite intellectuelle, et non pas aux militants politiques, ce qui peut être jugé comme une faiblesse par rapport à la portée de ses analyses. Il n'en reste pas moins que le constat demeure : une tradition sociologique marxienne est reconnue en Grande-Bretagne sans la distorsion observée aux États-Unis ou en France pour des raisons dissemblables.  (THIRY, FARRO, PORTIS)

 

Où va le marxisme anglais?

   Pour Alex CALLINICOS, en Grande-Bretagne, l'impact des réflexions pendant les années 1930 marquent le marxisme pour longtemps. Les écrits brillants de John STRACHEY diffusèrent une version du marxisme proche de celle défendue par le Parti communiste et, dans le domaine de la théorie économique une analyse plus originale qui n'hésitait pas à se mesurer aux oeuvres de HAYEK et de KEYNES. Quant aux trotskystes, ils écrivirent de remarquables ouvrages d'analyse historico-politique, comme par exemple Black Jacobins de C. L. R. JAMES et The tragedy of the Chineses Revolution de Harold ISAACS.

De plus, les années 1930 exercèrent une influence à plus long terme. Le front populaire et la lutte contre le fascisme formèrent à la politique une génération de jeunes intellectuels dont certains, refusant d'abandonner le marxisme dans le contexte moins favorable de la guerre froide, choisirent au contraire de contribuer à son développement. Les plus importants furent un ensemble brillant d'historiens communistes qui émergèrent après la seconde guerre mondiale, parmi lesquels on peut citer Edward THOMPSON, Christopher HILL, HOBSBAWM, Rodney HILTON et George RUDÉ. A tel point que nombre d'historiens, anglais ou continentaux, voire américains, s'inspirent directement de leurs travaux... souvent sans mentionner qu'ils étaient marxistes!

A la fin des années 1940 et au début des années 1950, ce fut au sein du Parti communiste qu'eurent lieu une série de débats importants à partir de l'ouvrage de l'économiste marxiste de Cambridge Maurice DOBB, Studies in the Development of Capitalism (1946). A l'exception d'HOBSBAWM, tous les représentants principaux de ces groupe quittèrent le PCGB après la répression soviétique de la révolution hongroise de 1956. Devenus historiens socialistes indépendants, ils continuèrent cependant à élaborer un marxisme qui s'efforçait d'étudier l'histoire "d'en bas" - du point de vue des opprimés et des exploités - et d'accorder à l'étude de la culture et des représentations une plus grande place que ne l'avaient fait les approches plus orthodoxes.

     Dans les années 1960, le marxisme restait en marge de la culture intellectuelle anglo-saxonne. Une des préoccupations de la New Left Review (NLR) sous la direction de Perry ANDERSON (1962-1983) était le décalage humiliant qui existait entre le marxisme occidental de LUKACS et de GRAMSCI, d'ADORNO et de HORKHEIMER, de SARTRE et d'ALTHUSSER, de Della VOLPE et de COLLETTI et le sous-développement du marxisme britannique. Pour comprendre cette situation, ANDERSON publia deux articles célèbres, "Origins of the Present Crisis" (1964) et "Components of the National Culture (1968) dans lesquels, à partir d'une lecture personnelle de SARTRE et de GRAMSCI (mais alors, diraient des intellectuels français, très personnelle...), il affirma que dans le cas de l'Angleterre, le capitalisme s'était développé de manière anormale dans la mesure où une aristocratie partiellement modernisée était parvenue à maintenir son hégémonie sur chacune des deux classes principales de la société industrielle : la bourgeoisie ainsi que le prolétariat restaient à l'état de classes subalternes qui n'étaient pas parvenues à articuler leur propre idéologie hégémonique. Cette structure spécifique de classe expliquait l'arriération qui, selon ANDERSON, caractérisait la culture intellectuelle anglaise quand on la comparait à celle de ses voisins européens : ni sociologie bourgeoise, ni critique marxiste révolutionnaire. Cette interprétation fut brutalement contestée par THOMPSON ("The Peculiarities of the English", repris en 1978), mais la qualité des arguments déployés par ces deux auteurs... indique que le marxisme britannique est en définitive loin d'être miséreux!  Car à partir de la crise du mouvement communiste déclenchée en 1956 par le rapport "secret" de KHROUTCHEV et la révolution hongroise créa un espace politique pour une gauche indépendante du travaillisme - qui restait largement majoritaire - ainsi que du communisme officiel. La New Left Review fut l'une des productions intellectuelles de cette nouvelle gauche, qui s'élargit d'ailleurs considérablement à la faveur de toute une série de mouvements - pour le désarmement nucléaire, contre l'apartheid en Afrique du Sud, pour la lutte du peuple vietnamien - qui à la fin des années 1960 s'inscrivaient dans une atmosphère générale de contestation dont l'ampleur était toutefois moins politique et plus culturelle qu'aux États-Unis et dans le reste de l'Europe.

Les oeuvres de maturité des historiens marxistes et leur lectorat appartiennent à cette décennie-là : The Making of the English Working Class et Whigs and Hunters, de THOMPSON, The World Turned Upside Down, de HILL, la trilogie de HOBSBAWM sur le long XIXe siècle (1962, 1975, 1987).... Ces travaux jouent le rôle de modèle pour les jeunes intellectuels radicaux qui commençaient alors à entrer dans l'institution universitaire, celle-ci offrant beaucoup plus de postes d'enseignants grâce au développement de l'enseignement supérieur jusqu'aux années 1970.

Dans le bouillonnement intellectuel qui s'ensuivit, qui participe alors à l'ensemble de l'évolution des mentalités dans toute la Grande-Bretagne, une des questions principales avait  trait au type de marxisme qui serait le mieux adapté aux besoins des militants politiques ainsi que des intellectuels socialistes. Autour notamment de la relecture althussérienne du marxisme. La New Left Review et son éditeur New Left Books (puis Verso) s'empressèrent de publier les traductions des écrits d'ALTHUSSER et de ses collaborateurs, même s'il n'était aux yeux de la revue qu'un auteur parmi toute une série de marxistes français et italiens dont elle cherchait à présenter les oeuvres à un public de langue anglaise. L'engouement pour ALTHUSSER doit être replacé dans le contexte plus général de la réception du structuralisme et du post-structuralisme français. En Grande-Bretagne, les cultural studies avaient été lancés à la fin des années 1950 par des intellectuels de la nouvelle gauche comme Raymond WILLIAMS ou Stuart HALL. On voit donc que par rapport à la réception généralement dépolitisée de LACAN ou de DERRIDA aux USA (laquelle peut constituer un comble logique...), où se furent d'abord les critiques littéraires de Yale qui les introduisirent, les divers courants intellectuels issus de la théorie du langage de SAUSSURE furent perçus en GB comme des contributions à une analyse matérialiste de la culture et des représentations.

Bien entendu, cette réception du marxisme ne fit pas l'unanimité, et THOMPSON s'oppose à ANDERSON, au premier chef responsable de l'importation du marxisme continental, au nom d'une tradition radicale anglaise qui remonte loin, aux révolutions démocratiques des XVIIe et XVIIIe siècles (Poverty of Theory, 1978). Pourtant dès le départ, ANDERSON tient à se distancier de tous ces auteurs français et italiens, en valorisant ce qu'il appelle le marxisme classique (Considerations on Wastern Marxism, 1976), pour reprendre les idées de LÉNINE, LUXEMBOURG et TROTSKY, dont les analyses historiques, pour lui, sont organiquement liées à leur engagement concret dans le mouvement ouvrier. La réponse d'ANDERSON à The Poverty of Theory contient à la fois une défense raisonnée de la contribution d'ALTHUSSER au marxisme et l'adhésion à une approche plus matérialiste représentée sur le plan philosophique par Karl Marx's Theory of History de G. A. COHEN et sur le plan politique par le mouvement trotkyste (Perry ANDERSON, 1980).

Ce dernier a alors dans la grande île une influence importante. Alors que les groupuscule maoïstes qui dominèrent le mouvement étudiant américain à son apogée à la fin des années 1960 et au début des années 1970 eurent plutôt un impact intellectuel négatif, les divers courants du trotkysme furent un point de référence notable. Les écrits qu'Isaac DEUTSCHER publia pendant la seconde partie de sa vie lors de son exil en Angleterre participèrent de façon importante à la formation de la nouvelle gauche britannique et sa grande biographie de TROTSKY contribua à augmenter le prestige intellectuel du trotskysme. Ernest MANDEL participa de manière active aux débats qui traversaient la gauche dans le monde anglophone et ses écrits économiques - surtout Late Capitalism - furent rapidement traduits en anglais. Ce sont principalement DEUTSCHER et MANDEL qui influencèrent ANDERSON et le reste de l'équipe de la NLR, mais il y eut également d'autres signes de la vitalité du trotkysme anglo-saxon, notamment l'analyse novatrice de Tony CLIFF de la Russie stalinienne comme exemple de capitalisme d'État bureaucratique ainsi que les études de ses collaborateurs Michael KIDRON et Chris HARMAN du capitalisme après 1945.

Emporté par l'enthousiasme provoqué par une certaine effervescence intellectuelle qui n'est d'ailleurs pas seulement marxiste, loin de là, ANDERSON croyait un moment, au début des années 1980, qu'une vague réformiste ou mieux révolutionnaire va faire émerger enfin les idées radicales sur le devant de la scène politique. Mais , en fait, le marxisme commençait alors à refluer drastiquement, sous le coup d'un changement décisif de la conjoncture politique dans tout le monde anglo-saxon, qui mettait aux pouvoirs (économique et culturel) à la fois un autoritarisme et un libéralisme qui déclencha de grandes offensives contre le mouvement ouvrier (THATCHER/REAGAN). De grands revers créèrent un climat de pessimisme et de doute au sein de la gauche intellectuelle en même temps que des problèmes plus directement théoriques contribuèrent à l'effondrement du marxisme anglo-saxon.

En Grande-Bretagne, le marxisme althussérien s'autodétruisit dans la seconde moitié des années 1970. Après avoir exploré en détail les problèmes internes du système althussérien, certains de ses défenseurs en vinrent à renoncer d'abord à la notion d'une théorie générale de l'histoire, puis au concept de mode de production, et enfin au marxisme tout court : voir Barry HINDESS et Paul HIRAT (1974), Barry HINDESS et Paul HIRST (1971) et Anthony CUTLER et ses collaborateurs. Ces débats théoriques quelques peu obscurs reflétaient d'ailleurs une tendance plus générale où l'on considère maintenant que structuralisme français s'oppose au marxisme... La diffusion des idées de Michel FOUCAULT, ou plutôt une certaine interprétation de "Surveiller et punir" par exemple, détachée du contexte continental (notamment sur la signification du Goulag), contribue à voir des limites fortes aux différentes variantes du marxisme. La question sexuelle (de la place des femmes) ou d'autres formes d'oppression sociale revêtirent un caractère d'urgence, mettant la question sociale sous le boisseau. En fait, l'effort théorique des penseurs qui se disaient marxiens s'affaiblit considérablement, au point que, plutôt qu'à une critique du marxisme, on assista plutôt à son abandon silencieux, au profit d'un marxiste dit analytique, comme aux États-Unis. On ne critique plus le matérialisme historique et on ne cherche même plus à le réfuter, et l'ensemble des auteurs, qu'ils soient philosophes ou sociologues, préfèrent approfondir leur analyse politique ou sociale de la réalité britannique. Et quitte à abandonner la phraséologie marxiste et à ne même plus aborder la question sociale en terme de luttes de classes, à poursuivre une critique non moins pertinente d'aspects sectoriels de la société. Moins qu'aux États-Unis, le marxisme constitue encore une référence et aujourd'hui les deux marxistes les plus connus dans un monde anglo-saxon où les idées circulent bien plus qu'auparavant entre les deux rives de l'Atlantique, sont probablement Eric HOBSBAWM et Frederic JAMESON. Le premier fut un membre loyal du Parti communiste britannique jusqu'à son effondrement en 1989 et le second, maintenant connu pour ses travaux sur le postmodernisme a longtemps tenter de concilier ALTHUSSER et LUKACS. (Alex CALLINICOS)

 

Alex CALLINICOS, Où va le marxisme anglo-saxon?, dans Dictionnaire Marx contemporain, ActuelMarxConfrontation/PUF, 2001. Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

SOCIUS

 

 

 

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17 avril 2020 5 17 /04 /avril /2020 09:16

  La revue Sept, non pas l'hebdomadaire catholique qui parut de mars 1934 à août 1937 et fondée à l'instigation du Pape Pie XI par Marie-Vincent BERNADOT, père dominicain de la province de Toulouse, mais le trimestriel ou bimensuel suivant les périodes, le web et la plate-forme participative, né de la rencontre en 2013 de Damien PILLER, avocat d'affaires et de Patrick VALLÉLIAN, grand reporter, fondé en 2014 à Fribourg (Suisse), entend couvrir l'actualité, traitée avec "originalité, qualité du regard, de l'intérêt public, de la différence, du courage."

Se considérant comme le premier slow journalisme, forme de récit - littérature non fictionnelle - reportage littéraire, journalisme narratif - Sept, se veut 100% indépendant, 100% sans publicité invasive (mais c'est plus ambigu...), 100% narratif, voulant offrir le meilleur du journalisme suisse à ses lecteurs et visiteurs du site. C'est qu'il y a deux sites - sept.info, où se place en ligne chaque semaine 2 histoires inédites et originales, et sept.club, ouvert à tous, plate-forme participative, exempts de pub, et une revue sur papier, Sept mook, où il y en a, mais très ciblée. Avec ses reportages très engagés aux longs textes, aux images abondantes, où les auteurs vont sur le terrain, se mettant en scène, en danger, en situation d'enquête, Sept entend considérer la crise actuelle du journalisme comme une chance, pour l'équipe de journalistes, de photographes, de dessinateurs (avec à sa tête Damien PILLER, Delphine PILLER, Markus BAUMER...) ... de réinventer le reportage de fond. Leur ligne rédactionnelle est celle d'Albert LONDRES ou de Nicolas BOUVIER, "loin des agendas des entreprises, des politiques ou des terroristes"... La justification du titre - Sept - est d'ordre "de quantité de coïncidences historiques, physiques et ésotériques et mathématiques, chiffre magique, symbole d'esprit, d'absolu, de connaissance, chiffre de l'humain, pour porter un journalisme humaniste... qui vaut ce qu'il vaut à notre avis...

   Les thèmes abordés vont des Bons, des Brutes et du pipeline, d'Auschwitz en héritage, de Joseph Kessel inédit à Serial lover et aux mémoires inventées d'Howard Hughes... Le numéro 29 de l'hiver 2019-2020 présente des reportages sur les cadeaux empoisonnés issus de l'extraction de ressources de la terre : uranium de Saint-Priest-la-Prugne en France, or du Ghana, Calcaire d'Égypte, charbon d'Inde, lithium d'Argentine, pétrole d'Azerbaïdjan, nickel de l'Arctique russe.

 

Sept.ch SA, Case postale 128, 1752 Vilars-sur-Glâne 2, Suisse - Avenue des Bergières, 10, 1004 Lausanne I, Suisse ; Site Internet Sept.info.

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16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 17:38

    L'économiste de formation, militant pacifiste et socialiste américain Scott NEARING, promoteur de la "simplicité volontaire", est une des principales figures du mouvement de "retour à la terre" qui touche les États-Unis dans les années 1960 et 1970. Il publie de 1908 à 1979 des dizaines de livres et pamphlets sur des sujets économiques, politiques ou historique. En 1972, il publie une autobiographie remarquée intitulée The making of a Radical.

 

Une figure pacifiste et socialiste (tendance marxiste) de premier plan

    Doté d'un doctorat d'économie à l'Université de Pennsylvannie, Scott NEARIN enseigne de 1908 à 1915 l'économie et la sociologie à la Wharton School. Radical sur le plan politique, "socialiste tolstoïen", il devient suspect aux yeux du conseil d'administration de l'université l'informe en juin 1915 que son contrat de professeur ne sera pas renouvelé, décision qui fait grand bruit dans la presse à l'époque.

De 1915 à 1917, il enseigne les sciences sociales à l'Université de Toledo, puis à la Rand School of Social Science, établissement fondé en 1906 par le Parti socialiste d'Amérique. Parti prenante du mouvement pacifiste contre l'intervention américaine en Europe, il publie en 1917 son pamphlet The Great Madness : A victory for the American Plutocracy qui lui vaut une inculpation pour "obstruction to the recruiting ans enlistment service of the United States". Son éditeur, l'American Socialist Society, est également poursuivi. Le procès se tient en février 1919, plusieurs mois après la fin de la guerre. Scott NEARING est déclaré non coupable en mars mais l'American Socialist Society est reconnue coupable et doit s'acquitter d'une amende. Logique quand on considère d'une part que la guerre est terminée (l'activisme pacifiste proprement dit gêne beaucoup moins) et qu'un corps expéditionnaire formé entre autres d'éléments américains plus ou moins officiels combattent le nouveau pouvoir russe (la Russie a énormément déçu, les milieux militaires notamment...)

Dans les années 1920, Scott NEARING devient conférencier itinérant et demeure une figure majeure de la gauche américaine. Il rejoint le Parti communiste américain en 1927 mais en est exclu 3 ans plus tard.

En 1932, alors que la Grande Dépression frappe les États-Unis et n'ayant plus d'espoir de retrouver un poste de professeur, il part avec sa compagne s'installer dans le Vermont rural. Où il se lance dans les travaux de ferme et de retour à la nature, s'efforçant d'être le plus auto-suffisant possible.

En pacifiste convaincu, NEARING s'oppose à la participation américaine à la Deuxième Guerre mondiale, et logiquement il est renvoyé de Federal Press à cause de son positionnement anti-guerre, qualifié de "puéril" par le directeur de l'agence?

En 1954, après s'être installé deux ans plus tôt dans le Maine, il publie, avec sa femme Helen KNOTHE, Living The good Life : How to Live Simply and Sanely in a Troubled World. Le livre, qui traite de la guerre, de la famine et de la pauvreté, décrit leur expérience de 19 ans dans leur ferme du Vermont et promeut une agriculture domestique autosuffisante moderne ainsi que le régime végétarien. En janvier 1956, Allen GINSBERG, poète de la Beat generation, le cite en référence.

Alors que la guerre du Vietnam commence occuper le devant de la scène au milieu des années 1960, un vaste "mouvement de retour à la terre" se développe aux États-Unis et génère un nouvel intérêt pour ses idées. Son livre Living the Good Life connait un succès considérable (trente réimpression, 300 000 exemplaires).

En 1973, l'Université de Pennsylvanie revient officiellement sur sa révocation en lui remettant le titre de professeur émérite honoraire d'économie.

 

Des idées tirées autant de son expérience personnelle que des enseignements de professeurs.

   Né dans une famille d'affaires mobilières, où il développe une conscience sociale, témoins des dures politiques antisyndicales de son grand père. Un certain idéalisme (et une grand culture livresque) hérité de sa mère s'est heurté aux pratiques de l'entreprise. Avant d'obtenir son  doctorat, il est secrétaire de 1905 à 1907 du Pennsylvania Child Labor Commitee, une société bénévole qui travaille à résoudre le problème des enfants dans l'État.

Tout comme Karl MARX a tiré des implications radicales des idées du conservateur HEGEL, NEARING a pris la logique économique de son chef de département, Simon PATTEN, et a fait des inférences radicales sur la richesse et la répartition des revenus que son mentor avait hésité à tirer. Il croyait que la richesse sans entraves étouffait l'initiative et empêchait l'avancement économique, et espérait que les penseurs progressistes de la catégorie de propriété viendraient à réaliser l'impact négatif du parasitisme économique et à accepter leur devoir civique de leadership éclairé. De son côté, NEARING décrit un républicanisme économique fondé sur 4 concepts démocratiques fondamentaux : l'égalité des chances, l'obligation civique, le gouvernement populaire et les droits de l'homme. Au fur et à mesure qu'il avance dans son parcours intellectuel, il devient de plus en plus radical, surtout dans l'adversité, tout en restant un pédagogue hors pair auprès de ses collègues comme de ses élèves, s'attirant des sympathies même chez les plus conservateurs.

La première guerre mondiale approfondit ses convictions, dans le sens d'un pacifisme très proche de celui de THOREAU, également séduit par les aspects écologiques de sa pensée. Participant au Parti socialiste d'Amérique, il ne semble pas avoir pris parti pour l'une ou l'autre des factions qui s'y agitent, mais sympathise plus avec les anciens socialistes qui construisent alors les différents parti communistes. Il reste au Parti socialiste jusqu'à la fin de 1923, constatant son déclin spectaculaire et la chute du nombre d'adhérents (le parti des travailleurs d'Amérique - WPA - dépasse alors le Parti socialiste en taille et en force). 

La Grande dépression puis la Seconde guerre mondiale sont l'occasion d'approfondir encore ses convictions, multipliant les écrits sur les aspects intérieurs et extérieurs des États-Unis. En fait, son développement intellectuel suit de près la voie de la prise de conscience croissante de l'intransigeance des classes dominantes de la culture capitaliste refusant d'adopter des réformes qui, au vu des richesses accumulées, permettraient de faire accéder à l'ensemble du peuple le bénéfice de progrès dans tous les domaines... Jusqu'à ce qu'il pense que cette domination capitaliste est trop forte pour orienter les politiques intérieures et extérieures à des fins libérales. Ce qui le conduit à faire sécession de l'american way of life, à abandonner la vie politique pour prôner une sorte de mouvement par le bas, à partir d'une vie agraire. Il réalise alors ce qui pourrait être une synthèse des pensées de TOLSTOÏ, d'ÉMERSON et de THOREAU. mais il n'a pas écrit de théorie d'ensemble, son oeuvre étant éparses sur une quantité d'écrits, y compris dans des journaux les plus divers, notamment militants (Parti socialiste, parti communiste...).

 

Scott NEARING (avec John A. SALTMARSH, An intellectual Biography, Philadelphia : Temple University Press, 1981. Living the Good Life, 1954. On peut consulter sur le site goodlife.org, un grand nombre de ses idées, souvent élaborées avec son épouse Helen. Malheureusement, aucun de ses grands écrits n'a été traduit en Français.

David E. SHI, The simple life : Plain Living and High Thinking in American Culture, University of Georgia Press, 2007. Margaret O. KILLINGER, The goof life of Helen K. NEARING, UPNE, 2007.

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15 avril 2020 3 15 /04 /avril /2020 11:09

     La filmographie, comme d'ailleurs l'historiographie, n'est pas tendre envers les armées italiennes. Passé l'épisode éthiopien, elles se sont illustrées sur nombre de champs de bataille, par de nombreuses défaites... Que ce soit en Afrique ou dans les Balkans, la réputation des officiers et des soldats italiens, est faite de mollesse, d'hésitations et de... retraites... Heureusement, des documentaires font justice de cette réputation et dans la série française Les grandes batailles, Italie - 1943, l'un des intervenants, dans la partie finale, où ils interviennent toujours pour commenter, et souvent corriger les impressions du téléspectateurs à la vision du film proprement dit, indique avec justesse que si les Italiens se font battre ainsi tout au long de la guerre, sur de nombreux fronts, c'est que, tant chez les soldats que chez les officiers, hormis les dirigeants fascistes, souvent aiguillonnés par des "conseilleurs allemands", l'envie de se battre n'existe pas réellement... Surtout contre des Français - hormis l'épisode où les Alliés commencent à prendre pied sur leur sol (prenant par surprise des états-majors, qui croyaient que cela allait être facile...), qui rappelons-le avait contribué à la libération de l'Italie, en 1870, des austro-hongrois, et surtout avec pour alliés des Allemands dans lesquels ils n'ont pas alors de sympathie particulière.... Sans remonter aux temps du Saint-Empire-Romain germanique dont principautés italiennes et principautés germaniques se disputent (Église romaine en tête) l'hégémonie et direction... Bref, dans l'imaginaire italien, les fascistes - même au moment de leur grande popularité - se trompent d'ennemi! L'homologie, souvent montrée entre nazisme allemand et fascisme italien, n'existe souvent que dans l'esprit des dictateurs et de leurs entourages et fait oublier l'antériorité forte des italiens sur les Allemands dans la marche vers la dictature...

   Dernière remarque liminaire : pourquoi s'obstiner à parler de bataille d'Italie, alors que nous avons affaire là à tout un pan de la seconde guerre mondiale, de plusieurs batailles d'envergures et parfois très sauvages : campagne de Sicile, bataille de Monte Cassino (elle-même série de quatre batailles...), Opération Avalanche, Conquête du Nord de l'Italie, Offensive de printemps 1945

     Les deux documentaires Les grandes batailles cité et 39-45, Le monde en guerre - Plus dur qu'on ne le pense 42-44, montrent bien ces facettes des armées italiennes, lorsqu'elles sont confrontées aux forces alliées.

La Bataille d'Italie, dans la série d'émissions télévisées historiques de Daniel COSTELLE, Jean-Louis GUILLAUD et Henri de TURENNE, en un peu plus d'heure et demie, a le grand mérite d'apporter un éclairage sur les événements de 1943, alors que relativement peu de films traitent de cette période.

 

L'autre documentaire 39-45, Le monde en guerre, créé par Peter BATTY j Jeremy Isaacs et Hugh RAGETT Plus dur qu'on ne le pense, traite d'une période plus étendue (1942-1944), et montre l'ensemble de la progression alliée dans la Péninsule (volume 2 sur le DVD2), même s'il le fait dans une durée un peu plus courte. le sous-titre indique que les combats furent plus durs que prévus par les Anglo-saxons et les Français, tant en Sicile que vers le Nord de l'Italie.

   

   Nous retenons principalement quatre films pour cette "bataille d'Italie" : Anzio, B-17, Bienvenue en Sicile et Païsa.

La bataille pour Anzio, film italo-américain coréalisé par Duilio COLETTI et Edward DMYTRYK, sorti en 1968, mêle la grande bataille, l'une des plus dure de la guerre, en 1944, aux aventures d'un correspondant de guerre (campé par Robert MITCHUM). Si l'un des enjeux de l'histoire est la compréhension des raisons profondes qui poussent les hommes à se faire la guerre (et là le propos est plutôt pessimiste, c'est parce que... ils aiment ça!), les 118 minutes du métrage permettent de bien voir le déroulé des opérations, depuis la pénible tête de pont de Salerne en Sicile en été 1943. Même si la responsabilité de la stagnation des forces alliées dans le film est porté sur le commandement (le général LESLEY étant démis pour être remplacé par "un chef plus énergique", le problème principal est bien la répartition des forces à consacrer aux opérations en Italie concurremment à celles en France, via les débarquements en Normandie et en Provence.

 

B-17, la forteresse volante, film réalisé par Michel R. PHILLIPS, sorti en 2011, de 97 minutes, conte l'histoire de l'équipage du bombardier américain B-17 Flying Fortress Lucky Lass, pendant la campagne de bombardement de l'Italie à partir de l'Afrique du Nord. Il s'agit de plusieurs opérations en juillet 1943, d'abord au-dessus de Gerbini en Sicile puis à la fin sur Rome, qui  ont eu réellement lieu. Le film est un mélange d'images réelles et d'images de synthèse, notamment pour les vols en escadrille. Le film montre ce qui fut une des grandes stratégies du commandement allié, bombardement pour écraser le potentiel militaire de l'adversaire - objectif peu atteint on le sait par ce moyen, d'autant plus que ces raids furent d'une intensité bien moindre que ceux réalisés en Allemagne. Même si sur le plan technique, les prouesses de l'avion et de l'équipage semble peu réalistes, l'effort de l'équipe des effets spéciaux est méritoire, car de toute façon entre le spectaculaire nécessaire de la mise en scène et la réalité des opérations elles-mêmes dans le bombardier, elle n'a guère le choix...

 

Bienvenue en Sicile, film italien de Pierfrancesco DILIBERTO, sorti en 2016, se situe en 1943, et démarre quand l'armée américaine prépare son débarquement. Le film de 99 minutes tourne autour d'une sicilien à la famille appartenant à la mafia et qui découvre la guerre, alors qu'il est tout à ses tentatives de mariage. Il lie une étrange relation avec un lieutenant américain échoué lors d'un parachutage, en pleine autre guerre, celle de deux branches de la mafia tandis que celles-ci aident les Américains à envahir l'île. Outre les aventures romantiques contrariées du sicilien, le film montre bien l'implication américaine dans la restauration de la mafia en Sicile en échange de son aide, celui-ci tenant à dénoncer toute cette entreprise au Président des États-Unis. Fictive, l'histoire se base en revanche sur la vérité historique de cette implication. Loin d'être donc un film "de guerre", Bienvenue en Italie montre bien les conséquences de certains moyens employés dans la "libération" de l'Italie.

 

Païsa, film italien réalisé par Roberto ROSSELLINI, sorti en 1946, de 126 minutes, présente six récits successifs, liés par le thème à la libération de l'Italie par les Alliés durant la compagne d'Italie. Chaque court métrage suit une grande étape de leur progression géographique. Ces récits non titrés sont introduits par une voix off, et simplement séparés par une zone noire. Ainsi la Sicile, Naples, Rome, Florence et la Romagne, puis enfin le delta du Pô sont conquis de haute lutte. A chaque fois est représenté le vécu d'Italiens et de soldats, sans fioriture ni lyrisme. L'ensemble constitue un tableau très représentatif d'aspects de la guerre, surtout vue hors des combats proprement dit, le récit intervenant souvent au début ou à la fin d'une "bataille". Païsa constitue le deuxième chapitre de la trilogie de la guerre mondiale de ROSSELLINI, qui commence par Rome, ville ouverte (1945) et se conclut avec Allemagne année zéro (1948). Chef d'oeuvre réalisé principalement avec des acteurs non professionnels choisis sur les lieux de tournage, il est exemplaire du style du réalisateur, humaniste et témoin lucide de son temps. Film désespérant aussi, car il n'y a que des hommes et des femmes qui tentent de survivre plutôt que de vivre et même que de se battre (même s'ils le font effectivement), excepté quelques uns, d'ailleurs écrasés dans la tragédie de toutes ces destructions.

 

    Parmi les idées reçues ou mythes bien ancrés figure celle que le corps expéditionnaire français en Italie fut un sacrifice inutile. Même si les victoires obtenues pour la libération de la péninsule sont, dans l'ensemble des théâtres d'opérations, secondaires, ces opérations constituent pour les armées françaises engagées une mise à l'épreuve utile, notamment sur la perception aux yeux des alliés des capacités françaises. Ce n'est que progressivement que l'image d'une France vaincue et passée à l'ennemi  s'efface dans leur esprit, et après les campagnes d'Afrique, la campagne d'Italie, notamment de janvier à mars 1944, ouvre définitivement la voie d'une prise par ce pays d'une place entière dans la guerre. C'est sur la scène diplomatique que le crédit des alliés est le plus important, le Comité français de libération nationale étant progressivement associé à la politique italienne des Alliés. Ces opérations constituent aussi une étape capitale dans la reconstruction de l'armée française. Tout ceci joue en faveur d'une nouvelle France, même si les victoires d'Italie sont vite rejetées dans l'ombre par le débarquement de Normandie de juin de la même année. (Julie LE GAC, auteure de Vaincre sans gloire. Le corps expéditionnaire français en Italie, Paris, Les belles lettres, 2013. Les mythes de la seconde guerre mondiale, Perrin 2020).

FILMUS

 

Complété le 21 janvier 2021.

 

 

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14 avril 2020 2 14 /04 /avril /2020 09:35

     Si on écrit "états-uniennes", c'est bien qu'il existe une histoire du marxisme dans certains pays d'Amérique Latine, mais aussi au Canada, bien différente de celle des États-Unis ; ce n'est pas pour céder à une certaine mode intellectuelle, qui, soit dit en passant, constitue là - l'exception n'est pas la règle - un progrès dans la compréhension des choses.

    Les idées d'inspiration marxienne ont eu quelques difficultés à s'implanter en milieu universitaire aux États-Unis, les premiers centres de recherche sociologiques universitaires étant installés dans des universités financées et contrôlées et même créées par des industriels et autres capitalistes soucieux de comprendre les multiples difficultés dans le monde du travail et dans la ville. Par ailleurs, on ne peut pas dissocier la bataille des idées d'une lutte sociale tout court, la répression des multiples mouvements ouvriers ou/et sociaux frappant également plusieurs intellectuels cherchant à cerner les réalités des luttes de classes. Aux États-Unis, la répression des mouvements de grèves et de désobéissance civile (contre l'impôt, les loyens...) a été particulièrement brutale et souvent sanglante.

Parce que les universités concentrent à la fois des moyens de contrôle des idées émises et... un certain conformisme social, les penseurs radicaux ne peuvent s'y établir véritablement. Des iconoclastes donnant dans l'analyse critique sociale, comme les économistes Thorstein VEBLEN (1857-1929) ou Scott NEARING (1883-1982)... ont rapidement été marginalisés ou éliminés du monde scientifique.

Si les universités s'avéraient un terrain quasi interdit pour les marxiste, le champ politique se montrait tout aussi difficile pour les idées d'inspiration marxiste ou marxienne. Les conditions de vie, les attitudes de la population, comme celles des gouvernants ont participé au phénomène de résistance aux notions de clivages dans la société capitaliste, malgré l'immigration de très nombreux militants socialistes européens (tous ne sont pas marxistes, d'ailleurs), dont certains ont pu contribué tout de même à la vie d'un courant socialiste américain réel, en lien notamment avec les forces syndicales. Mais, même là, l'évolution d'idées s'inspirant de MARX est difficile, car le mouvement syndical dans son ensemble est dominé par des organisations réformistes et fermement attaché aux institutions et aux pratiques du système capitaliste. A cette résistance culturelle, il faut toujours avoir à l'esprit les périodes durement répressives qui ont jalonné l'histoire des États-Unis. L'écrasement des partis et des groupes jugés "subversifs", souvent sous des prétextes moraux, s'est répété depuis le XIXe siècle, et à chaque fois, brutalement, en particulier pendant et après la Grande Guerre et après la Seconde Guerre Mondiale, jusque dans les années 1950.

 

L'oeuvre de C. Wright MILLS (1916-1962)

    Aussi retracer l'histoire d'une sociologie marxiste aux États-Unis ne peut se faire qu'en examiner un certains nombre de courants immergés dans une gauche qui agit souvent en dehors ou à la marge des deux Partis démocrate et républicain dominants. Dans ce courant radical, des idées circulent, véhiculées par les écrits de VEBLEN, de Robert (1892-1970) et Helen LYND, dans les années 1940 et 1950, notamment celles de C. Wright MILLS. Si ce dernier ne se réclame pas du marxisme, il introduit cependant la connaissance non idéologique du marxisme au sein de l'université et de la société. Son oeuvre est imprégnée de la vision marxienne d'une société structurée selon les besoins d'un système de production contrôlé par ce que MILLS appelle l'"élite au pouvoir".

Selon MILLS, le pouvoir aux États-Unis se caractérise par un mélange complexe d'intérêts corporatifs qui selon, dans le temps et dans l'espace de ce vaste territoire, selon les besoins du système production. Le pouvoir politique se constitue et se défend comme une bureaucratie administrative composée d'initiés. "Les changements de structure de pouvoir son générés par les modifications des prises de position découlant de décisions politiques, économiques et militaires" (1966). L'élite du pouvoir fait partie de la classe dirigeante, décrite en termes de ses composantes diverses et de ses divisions internes. On peut ajouter sans trahir sa pensée que ces composantes organisent, entre eux, la démocratie tant vantée et également cette fameuse séparation des pouvoirs (locaux/centraux, judiciaires (une part énorme)/législatifs/exécutifs) qui ne profite par forcément à toutes les classes sociales. Sans faire référence aux penseurs sociaux fondateurs, MILLS décrit les élites sociales  comme représentant un monde social différent, à la fois autonome, et pourtant nourri par un recrutement dans les classes sociales exclues du pouvoir. Il conçoit cette classe dirigeante ou régnante comme des "cercles supérieurs", cercles qui, en se chevauchant (nombreux conflits de compétences), ont des rapports complexes. Pour évoquer la complexité de ces rapports sociaux au sein de l'élite au pouvoir, MILLS cite l'ex-communiste Whittaker CHAMBERS disant d'Alger HISS, brillant homme d'État ayant bénéficié des privilèges d'un milieu social fortuné et accusé d'espionnage pendant la chasse aux sorcières, que sa carrière lui avait permis d'établir "des racines faisant corps avec le sol forestier de la classe supérieure américaine" (1966). Pour MILLS, la cohésion de classe est indissociable, aux États-Unis, des contacts familiaux et sociaux, formant un tissu d'interconnexions et une conscience sociale spécifique.

       Deux aspects sont très liés dans la sociologie de MILLS : la fonctionnalité des corps et des "ordres" qu'il appelle parfois "cercles", et la conscience, structurée par leurs positions relatives. Le "statut social" résulte de l'analyse de ces deux aspects des sociétés modernes comme deux éléments d'un même phénomène. Concept élaboré à la fin du XIXe siècle par Thorstein VEBLEN, et préconisé par MARX dans son analyse du "fétichisme de la marchandise" dans le premier volume du Capital : le statut social est la valeur honorifique accordée à un certain rang de l'échelle sociale. Autrement dit, il s'agit du prestige ou de la "distinction" attribués aux individus issus de différentes catégories sociales.

    Pendant les années 1950, période de recherche pour MILLS, la sociologie nord-américaine se tourne tout particulièrement vers l'étude du statut social au détriment du concept de classe sociale, parfois totalement occulté. La contribution de MILLS au débat reconstitue en quelque sorte la notion selon laquelle l'intérêt socio-économique prévaut sur les formations idéologiques et dont les conceptions du statut social sont des éléments. Déjà, à la fin des années 1940, il consacre son premier ouvrage aux "cols blancs", travailleurs non manuels, employés dans les bureaux et dans les services. Les besoins économiques réclament alors de nouvelles professions dont découleront d'autres comportements et d'autres perspectives.

Dans un contexte politique très difficile pour les analyses critiques marxistes, MILLS débat de concepts clés qui remettent en cause les fondements de la sociologie. Ainsi L'imagination sociologique (1971) est un plaidoyer pour des méthodes historiques et philosophiques plus ouvertes à l'étude des phénomènes sociaux. En se montrant critique des orthodoxies de cette discipline scientifique - le fonctionnalisme, le behaviorisme, la dérive empiriste et positiviste, etc.  - il prône un retour à une méthode qui prendrait en compte les conjonctures historiques et les spécificités qualitatives de chaque situation. La sociologie se doit d'incorporer plus de subtilité dans ses orientations, non seulement afin d'enrichir ses analyses, mais aussi pour communiquer plus largement une compréhension des événements. La sociologie doit permettre en effet au public d'accéder à une forme de prise de conscience historique. Dans sa démarche, l'idéalisme politique est indéniable : ce qui distingue la sociologie de MILLS de la sociologie dominante de son époque et le rapproche de l'orientation d'une sociologie marxiste engagée. (THIRY, FARRO et PORTIS)

 

L'influence d'Herbert MARCUSE (1898-1979)

   L'absence aux États-Unis d'une sociologie proclamée marxiste avant les années 1970 expliquent les subterfuges entourant les présentations de la sociologie critique. Les analyses sociologiques critiques subissent l'influence d'une conjoncture socio-politique peu encline aux thèses marxistes : répression politique, expansion du capitalisme industriel d'après-guerre; hausse des niveaux de vie avec pour conséquence directe l'occultation des conflits sociaux.

Pour toutes ces raisons, les écrits d'Herbert MARCUSE représentent l'avant garde, dans la sociologie nord-américaine, d'un courant plus proche du marxisme. Philosophe, réfugié allemand, ancien membre de l'École de Francfort et professeur universitaire à Bandeis, San Diego, Columbia et Harvard, il contribue au développement d'une sociologie critique et engagée par ses analyses couvrant au moins quatre champs d'enquêtes :

- Le réexamen des bases philosophiques du marxisme, exposant la philosophie historique d'HEGEL en rapport avec les origines des sciences sociales. MARCUSE démontre que la sociologie naissante est imprégnée de positivisime, ce qui la fige dans un cadre d'analyse anhistorique. D§s son origine, la sociologie se révèle être partie prenante de l'armature idéologique de la société bourgeoise, manquant de la profondeur et de la flexibilité épistémologiques propres à la pensée hegelienne. La dernière partie de son ouvrage Reason and Revolution (1941) se consacre à une critique décapante de la sociologie en tant que discipline universitaire et formatrice de l'idéologie capitaliste.

- Un regard sur la psychanalyse freudienne qui montre comment la vie émotionnelle affective occidentale est transformée par les mutations sociales découlant de l'évolution du système de production capitaliste. L'aspect de libération sociale, et plus particulièrement de libération sexuelle, s'apparente dans les sociétés capitalistes avancées à de nouvelles formes de répression, dissimulées par la liberté de consommer. C'est là toute la démonstration d'Éros et Civilisation (1963). L'avènement d'une société de consommation exige, en effet, une nouvelle moralité qui valorise l'acquis des biens matériels et facilite des échanges émotionnels sans profondeur, échanges qui confondent plaisir sensuel et amour. Il résulte de cette "libération répressive" la mystification des rapports sociaux. cette confusion mystificatrice est entretenue par la réinterprétation des analyses de FREUD : c'est dans les écrits des néo-behavioristes que l'analyse freudienne perd sa capacité dialectique en devenant un positivisme primaire et un renforcement supplémentaire de l'idéologie capitaliste.

- Sur le plan idéologique, MARCUSE, par L'homme unidimensionnel, Essai sur l'idéologie de la société insdustrielle avancée (1968), décrit l'étouffement de la pensée critique par le processus de "désublimation répressive". La société capitaliste développe une capacité d'absorption des oppositions en favorisant le marketing et la publicité. Ces pratiques ne sont plus ds dépenses improductives, mais le principal apanage du mode de production capitaliste. Il prend néanmoins ses distances plus tard vis-à-vis du marxisme classique en soulignant la transformation de la classe ouvrière dans ces pratiques, d'où sa perte de puissance revendicative pour s'opposer à l'organisation capitaliste.

- Sur les marges de manoeuvre restantes pour l'expression de la révolte et de la subversion de l'ordre établi, MARCUSE s'exprime dans Négation, Essais de théorie critique (1969) et Vers la libération (1969). Il tente d'en indiquer l'existence dans une société de plus en plus "intégrée". Mystifiés par des salaires relativement élevés, les travailleurs ne représentent plus une force de changement jusqu'à un nouvelle crise socio-économique. Dans l'attente d'une telle conjoncture, l'opposition dynamique se trouve dans les ghettos ethniques, en milieu étudiant et chez certains privilégiés des classes moyennes.

    L'influence de MARCUSE tient à la démonstration qu'il fait de l'apport du marxisme à l'explication des phénomènes les plus complexes. Il ajoute une dimension philosophique au discours sociologique américain qui relance les études d'une nouvelle génération de sociologues. Le marxisme pénétre alos durablement dans les facultés nord-américaines, fait sans précédent historique. Dans toutes les disciplines des sciences humaines, de nombreux chercheurs inspirés par le marxisme occupent des fonctions universitaires. Au moment où le marxisme ne représente plus le même pôle d'attraction chez les universitaires français, paradoxalement, il prend son essor aux États-Unis. Évolution qui, depuis les années 1980, contribue certainement au controverses autour du "politiquement correct". La présence d'enseignants-chercheurs marxistes intensifie les débats politiques sur les campus. Le bruit médiatique autour de ces débuts est amplement favorisé par la droite réactionnaire, nécessairement opposée à ce processus de politisation. (THIRY, FARRO, PORTIS)

 

Sociologie radicale et sociologie marxiste

     Même s'il n'y a pas identité entre les deux sociologies, elles ont en commun à la fois une critique de la société, nommée capitaliste ou non, et une volonté de changements souvent révolutionnaires.

    G. William DOMHOFF est sans doute aux États-Unis l'un des plus importants sociologues "radicaux". Comme C. Wright MILLS, il part de l'analyse du pouvoir : sur quelles bases t selon quelles distinctions se fondent l'autorité et les privilèges au sein de la population nord-américaine? poursuivant son analyse sur la lancée de MILLS, il se focalise sur les perceptions du statut social. Selon lui, les caractéristiques des classes sociales dites "supérieures" (langage, consommation...) montrent comment le pouvoir et les privilèges restent l'apanage des élites minoritaires. Bien que DOMHOFF se garde de toute association explicite ave le marxisme, ses travaux s'insèrent dans une optique marxienne. Dans son premier ouvrage, Who Rules America? (1967), il décrit en détail les individus, les groupes et les organisations qui constituent une classe à la fois "gouvernante" et "régnante" aux États-Unis. Sa conclusion fait référence aux analyses de Paul SWEEZY, fondateur de la revue marxiste Monthly Review et à celles de C. Wright MILLS. Il établit ainsi le lien entre sociologie universitaire de tendance critique et marxisme. Dans toutes ses oeuvres, notamment dans The Higher Circles : The Governing Class in America (1970) et The Powers That Be : Process of Ruling Class Domination in America (1978), DOMHOFF dépeint la structure du pouvoir et la domination de classe existant aux États-Unis.

DOMHOFF inspire les membres de la revue Insurgent Sociologist, dont la fonction critique est déjà annoncée dans le titre. D'autres exemples importants existent, dans les travaux anthropologiques de Marvin HARRIS et de Martin SAHLINS, ou ceux du critique littéraire Fredric JAMESON (Marxisme and Form, 1971), ou encore dans les revues, Radical Economics et Radical History Review. Cependant, le courant reste minoritaire, et rares sont les penseurs qui recourent au marxisme dans les sciences humaines en milieu universitaire. La plupart brillent plutôt par leur manque d'engagement politique. (THIRY, FARRO, PORTIS)

 

Un marxisme en plusieurs temps

   Paul BUHLE, auteur américain prolifique sur le radicalisme et le marxisme, indique bien différentes strates des réflexions marxistes aux États-Unis. Avant même la révolution de 1917 en Russie, des immigrants, souvent exilés de leur pays, introduisent des éléments de critique marxiste de la société, plus ou moins greffés sur l'ambiance idéologique maintenant bien ancrée, assemblage d'utopisme, de messianisme et de volontés révolutionnaires. Le succès du léninisme en Russie provoque une onde de choc chez les intellectuels qui vont se diviser un temps et induire des changements dans les réseaux d'influences marxistes. Une fois une certaine vague de désenchantement passée, nombre d'intellectuels, même parmi ceux qui avaient été séduits par la possibilité de vague révolutionnaire mondiale, très tôt en fait, vers la fin des années 1920 et encore plus dans les années 1930, voit s'opérer ce pourrait s'apparenter à un repli intellectuel sur les réalités de la société américaine, mais qui constitue en fait le point de départ de réflexions qui mènent jusqu'à l'orée des années 1950, là où le marxisme se voit confronter à des répressions fortes, le monde entrant dans la guerre froide. Il faut attendre alors les années 1970 et 1980 pour que dans les universités (le lien entre capitalisme intérieur et impérialisme extérieur est souvent établi avec finesse, à la fureur d'intellectuels de droite et d'extrême droite), une quantité inimaginable de recherches et de discussions précises dans une multitude de champs disciplinaires... avant qu'à nouveau cet élan intellectuel se voit contraint d'entrer dans une certaine obscurité avec le développement d'un capitalisme ultra-libéral joint à un moralisme individualiste peu propice aux actions collectives.

Terre d'immigration par excellence, notamment à travers le véritable carrefour qu'est New York, les États-Unis recueille l'influence de plusieurs vagues successives d'intellectuels marxistes, lesquels bénéficient des mêmes conditions que d'autres, différemment orientés idéologiquement. A chaque fois, ce sont des formes originales de réflexions qui tentent en quelque sorte leur chance, favorisées ou réprimées par les autorités d'accueil...

En dehors de l'université, l'un des phénomènes les plus importants a été l'essor de la théologie de la libération, qui combine tradition religieuse anti-capitaliste et idées marxistes. Partant notamment des travaux pionniers de Harry BRAVERMAN et Immanuel WALLERSTEIN, une série de chercheurs radicaux, influencés par le marxisme, vont développer des études dans le domaine de l'économie politique, de la sociologie, de l'histoire. Particulièrement importantes ont été alors les recherches sur l'histoire des Noirs (GENOVESE, HARDING, MARABLE) et des femmes (Joan KELLY).

   Ce qui frappe dans les études de la période qui s'ouvre dans les années 1970, et qui, malgré tout, n'est pas encore close, tellement de crises ont pu faire rebondir les recherches sur tel ou tel aspect, c'est la fidélité de nombreux auteurs par rapport aux intuitions, réflexions fondamentales de MARX (et de tous ses principes sociologiques), plutôt que par rapport à tel ou tel écrit, évitant de tomber ainsi sans le piège très vif en Europe de l'exégèse et du combat littéraire, sans cesse ressassé au fur et à mesure des redécouvertes éditoriales de tel ou tel auteur prestigieux.

 

Où va le marxisme anglo-saxon, versant états-unis?

    Malgré l'influence restreinte du marxisme sur la scène intellectuelle, le virage à gauche des années 1930 donna lieu à d'importantes contributions. Aux USA, les premiers ouvrages de Sidney HOOK, notamment Towards an Understanding of Karl Marx (1933), confrontaient de manière inattendue le marxisme hégélien de LUKACS et de KORSCH et le pragamatisme libéral de gauche de John DEWEY. A plus long terme, comme en Angleterre, le Front Populaire et la lutte contre le fascisme formèrent à la politique une génération de jeunes intellectuels, dont certains, refusant d'abandonner le marxisme dans le contexte moins favorable de la guerre froide, s'exprime dans un certain nombre de revues, à faible diffusion la plupart du temps. La revue marxiste Monthly Review incarne la tendance de personnalités comme Paul SWEEZY, Paul BARAN et Harry MAGDOFF. Cette revue pratique un marxisme qui sympathise dans une large mesure avec les régimes communistes (surtout ceux du Tiers-Monde comme la Chine et Cuba), mais conserve son indépendance intellectuelle, par exemple en élaborant une conception du capitalisme contemporain qui prend ses distances avec la théorie de la valeur-travail. A la fin des années 1940, les deux groupes pro-soviétique et pro-"hérétique" s'opposent lors d'un débat célèbre sur la transition du féodalisme au capitalisme que déclenche l'attaque de SWEEZY contre le Studies de DOBB. 

Après les développements déjà évoqués plus haut du marxisme aux États-Unis dans les années 1960-1970, jusqu'à la moitié des années 1980, avec l'avènement de REAGAN:THATCHER, le marxisme anglo-saxon subit une sorte de décrue. cette décrue s'exprime dans la grandeur et la décadence du marxisme analytique, forme spécifiquement anglo-saxonne de marxisme, dont l'oeuvre fondatrice est Karl Marx's Theory of History, de COHEN.

Étant donné l'hétérogénéité du marxisme analytique, il n'y a guère lieu de s'étonner qu'il n'ait pu continuer bien longtemps à prétendre proposer une interprétation spécifiquement marxiste du monde. Il n'y a pas que la théorie de la valeur-travail et la baisse tendancielle du taux de profit qui ne sont pas compatibles avec les principes de la théorie du choix rationnel. le vide intellectuel qui s'ensuit encourage certaines figures de premier plan - à commencer par COHEN lui-même (avec ROENNER également) - à infléchir leur réflexion pour l'orienter vers la philosophie politique normative et à contribuer aux débats initiés par les théoriciens libéraux de l'égalité John RAWLS, Ronald DWORKIN et Amartya SEN, qui s'efforcent  d'élaborer une théorie de la justice.

L'impact des révolutions de 1989 et 1991 en Europe de l'Est et de l'effondrement de l'Union Soviétique est considérable sur nombre d'intellectuels, même pour les marxistes critiques du stalinisme et plus généralement de la forme du prétendu "socialisme réel". Nombre d'intellectuels, comme Ronald ARONSON, estiment alors sur le projet marxiste est mort, même si aucune théorisation n'est entreprise de celle-ci. C'est que leurs énergies se tournent bien plus vers autre chose, quitte à approfondir des éléments d'analyses marxistes sans les déclarer telles. A part quelques uns comme Ernest GELLNER (1989), Anthony GIDDENS (1981), Michael MANN (1986, 1993) et W.G. RUNCIMAN (1989), qui, dans des analyses sociologies historiques, veulent montrer que l'exploitation de classes n'est qu'un cas particulier, nombre d'entre eux, véritable partie émergée d'un iceberg assez immense, compte tenu de la diversité des centres de recherche et des départements d'université, et dont des oeuvres apparaissent vers le grand public de temps en temps (Peter LINEBAUGH, Robert BRENNER, John HALDON), ignorant les reniements spectaculaires de quelques auteurs-phares de la période précédente, attrapant au passage des réflexions en provenant d'outre-atlantique, d'Angleterre, continuent de travailler dans les divers domaines de la philosophie, de l'économie politique, de la sociologie et de l'histoire. Ils fournissent d'ailleurs des éléments théoriques solides à la réflexion des divers leaders politiques locaux ou nationaux qui percent de temps à autres dans l'histoire électorale des États. Bien entendu, certains travaux manifestent un certain syncrétisme - alliant parfois comme Fredric JAMESON (1991), ALTHUSSER et LUKACS - , en passant par-dessus toutes les frontières conceptuelles, visant dans leur critique sur le postmodernisme, en fin de compte, le même objectif que tous les marxistes affirmés des générations précédentes : la réforme ou la révolution vers un système qui remplace le capitalisme... (Alex CALLINICOS)

 

Alex CALLINICOS, Où va le marxisme anglo-saxon? dans Dictionnaire Marx Contamporain, ActuelMarxConfrontationPUF, 2001. Bruno THIRY, Antimo FARRO, Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

 

SOCIUS

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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 16:26

  Fondée en 2015, la revue quadrimestrielle publiée par l'Union syndicale Solidaires, Les Cahiers de réflexion Les Utopiques, sur papier et sur Internet (depuis 2017), réalisée pour l'essentiel par des syndicalistes se veut "une expression de plus de (son) projet syndical de transformation sociale".

   Il s'agit non seulement de publier des articles théoriques, mais aussi mêler à ceux-ci des contributions qui se réfèrent plus directement à des expériences concrètes : "l'ensemble construisant justement une réflexion autonome et indépendante destinée à nourrir l'action militante des syndiqués et syndiquées comme les débats de leurs structures, mais aussi, au-delà, les échanges de celles et ceux qui ne se résignent pas à la glaciation capitaliste et aux haines réactionnaires".

   Les Utopiques Solidaires se conçoit comme un espace de réflexion, couvrant l'ensemble du champ syndical, ouvert aux mouvements sociales, à des camarades d'autres organisations syndicales, à des militants et militantes d'autre pays. Les sommaires des 4 premiers numéros montraient déjà la diversité des thèmes : unité/unification syndicale, écologie, féminisme, retour sur des luttes, construction interprofessionnelle, syndicalisme de branche, autogestion, antifascisme, démocratie, droit de grève, internationalisme, football, protection sociale, violence, droit au logement, colonialisme... Tant de thème que nous avons déjà l'habitude de voir aborder par les Éditions Syllepse, entre autres. Dans le numéro 12, de l'hiver 2019-2020, la revue consacre un dossier à la "protection sociale du XXIe siècle", avec un décryptage de ce qui existe et une seconde partie sur la prospective.

   A noter dans les publications ou articles mis à disposition sur le site Internet, un texte de Patrick SILBERSTEIN, COVID-19, un virus très politique, texte appelé à être actualisé plusieurs fois, qui veut trancher avec ce faux consensus social que le gouvernement entend imposer à la population (en échouant d'ailleurs...).

 

Les Utopiques, Union Syndicale Solidaires, 144 boulevard de la Villette, 75019 Paris, Site Internet : lesutopiques. org

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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 09:05

      Dans les pays anglo-saxons, nous disent THIRY, FARRO et PORTIS, et en cela les historiens et sociologues sont d'accord, le marxisme a une histoire différente des autres pays à bien des égards. En effet, qu'ils s'agisse de la Grande Bretagne ou des États-Unis, le marxisme ne se rattache pas, à l'instar de l'expérience française, à la ligne quasi exclusive d'un seul parti politique. Un parti communiste faisant obédience à l'Union Soviétique n'y a jamais joué de rôle déterminant dans la définition des prémisses marxistes. L'importance du parti travailliste en Angleterre et la faiblesse de la gauche aux États-Unis ont eu pour conséquence d'épargner à ces deux pays une orthodoxie rigide identifiée au marxisme. Ces deux facteurs ont favorisé un développement particulier du marxisme (ou des marxismes) dans ces pays. Et malgré la communauté linguistique de ces deux pays, le marxisme et partant la sociologie marxiste, a une histoire également très différente.

C'est pourquoi, on peut regretter que malgré la connaissance de cette dernière réalité, Alex CALLINICOS fasse une présentation (chronologique en grande partie) du marxisme anglo-saxon sans faire de séparation franche entre celui-ci en Angleterre et aux États-Unis, malgré toute la richesse des informations qu'il y apporte. Il écrit pourtant que la réception du marxisme, dans les années 1960, dans ces deux pays est inséparable de celle de la réception de formes de pensée européennes auxquelles les traditions intellectuelles de ces deux pays avaient jusqu'alors été hostiles. Alors, comme il l'écrit lui-même, que les liens historiques entre l'école de Francfort et les milieux universitaires américains - influence personnelle d'Herbert MARCUSE et de Leo LOWENTHAL - favorisent cette version du marxisme chez les intellectuels radicaux, en Grande Bretagne, c'est autour de la relecture althussérienne du marxisme que se focalise le débat. En tout cas, il note bien tout comme nos trois premiers auteurs, que même avec les diverses influences dans les années 1920 venues de l'émergence du pouvoir soviétique (espoir d'une révolution mondiale et divisions violentes entre marxistes russes) ce marxisme anglo-saxon fut épargné par ces débats orthodoxie/hérésie de combats à coup de citations des Pères fondateurs.

 

Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Alex CALLINICOS, Où va le marxisme anglo-saxon?, dans Dictionnaire Marx Contemporain, Actuel Marx/PUF, 2001.

SOCIUS

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11 avril 2020 6 11 /04 /avril /2020 13:54

     Mensuel français édité par l'Institut National de la Recherche et de la Sécurité - INRS, Travail et sécurité, Prévention des risques professionnels, diffuse des études, recherches et informations dans les domaines de la sécurité (prévention, EPI, Hygiène, sécurité et environnement au travail, etc.). Vendu uniquement sur abonnement et à destination des professionnels, il contient dans tous les numéros un encart cartonné présentant "l'état de l'art" dans un domaine particulier. Il est destiné aux membres des Comités d'Hygiène, de Sécurité et des conditions de travail des entreprises de plus de 50 salariés, aux spécialistes de la prévention et aux responsables de la sécurité. En cela, Travail et sécurité constitue une précieuse source d'information pour tous ceux qui s'intéressent à la vie des entreprises, y compris dans la presse, spécialisée ou non. Fondée en 1949, la revue peut facilement s'inscrire dans le mouvement général social né des prolongement de la Libération. Elle est née de la volonté de l'INRS de sensibiliser les salarié et les dirigeants d'entreprises aux questions de prévention des accidents de travail et des maladies professionnelles.

    Avec de nombreux retours d'expériences et des reportages réalisés en entreprise, elle traite des aspects pratiques, techniques et réglementaires de la prvention des risques professionnels.

      Avec le directeur de publication Stéphane PIMBERT (directeur général de l'INRS), la rédactrice en chef Delphine VAUDOUX, et une équipe d'une dizaine de personnes, le revue s'appuie sur le réseau en région de l'Assurance maladie Risques professionnels. Chaque numéro comporte un grand dossier, comme celui d'avril 2020 sur le risque routier au travail. Celui de janvier traitait des accidents technologiques en France, qui ne cessent d'augmenter. De 1 112 en 2018 contre 978 en 2017 et 827 en 2016. La revue faisait également le point sur la santé au travail dans l'industrie du verre. A côté de ce grand dossier, la revue traite de plusieurs aspects, non seulement sous l'angle technique ou réglementaire, mais aussi sous l'angle sociologique et historique. Elle donne souvent la parole aux praticiens du terrain, comme, pour ce numéro de janvier à un sauveteur secouriste d travail, sur le souhait largement partagé du renforcement de la formation à la prévention des risques professionnels.

   La revue permet, sur le long court, d'avoir une vision précise et documentée de l'évolution du monde du travail en France.

 

Travail et sécurité, INRS, 65 boulevard Richard Lenoir, 75011 Paris, Site Internet : travail-et-securite.fr

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9 avril 2020 4 09 /04 /avril /2020 11:57

    Du marxisme à la sociologie

 Le second courant évoqué à l'article précédent, si nous suivons toujours THIRY, FARRO et PORTIS, considère le marxisme comme une science positive (G. Della VOLPE). Il affirme, en effet, que la théorie adoptée par MARX pour l'analyse sociale est la même méthode scientifique expérimentale que GALILÉE avait inventée pour les sciences de la nature (U. CÉRONI). Cette analogie, osée en fait et percluse d'ambiguïté, qui veut donner aux sciences issues des analyses de MARX, un statut de véracité et de prestige égal à celui des sciences naturelles, veut en fait surtout placer le marxisme en opposition avec la méthode idéaliste de la dialectique hegelienne. Ce courant considère ainsi que tout le travail de MARX ne consiste pas en une spéculation sur l'ensemble de l'évolution humaine et historique, mais en une théorie scientifique de la société capitaliste moderne.

   Le philosophe et théoricien marxiste italien Galvano Della VOLPE (1895-1968), après des études à l'université de Bologne, enseigne l'histoire et la philosophie dans un liceo à Ravenne et à la même université de 1925 à 1938. Il devient alors président de l'histoire et de la philosophie à l'Université de Messine, un poste qu'il occupe jusqu'à sa retraite en 1965. D'abord philosophe idéaliste dans la tradition de Giovanni GENTILE, au début des années 1940 et après un engagement avec la philosophie empiriste, il se retourne fortement contre l'idéalisme. En Italie, son travail est considéré par beaucoup comme une alternative scientifique au marxisme gramscien que le PCI revendique comme son guide. Il critique GRAMSCI en partie parce que l'oeuvre de ce dernier est enracinée philosophiquement dans la pensée de GENTILE et de Benedetto CROCE. Athée, Della VOLPE est noté pour ses travaux sur l'esthétique, y compris des écrits sur la théorie du film. Sur ce dernier point, un aspect clé de sa pensée est sa tentative de développer une théorie strictement matérialiste de l'esthétique comme il souligne le rôle des caractéristiques structurelles et le processus social de production d'oeuvres d'art dans la formation du jugement esthétique (il développe le concept de goût comme sa source principale).

Du côté des sociologues et philosophes, il est surtout connu pour ses écrits sur les questions de philosophie politique, en particulier les relations entre la pensée de Jean-Jacques ROUSSEAU et celle de Karl MARX. Dans plusieurs de ses ouvrages (Critique of Taste, 1991 ; Logic as a Positive Science, 1980 ; Rousseau et Marx : And Other Writingsq, chez Lawrence et Wishart, 1987. Il s'agit bien entendu des dernières éditions), il explore les relations entre ce qu'il appelle les deux libertés de la pensée des Lumières. A savoir les libertés civiques de John LOCKE et d'Emmanuel KANT qui s'incarnent dans la démocratie bourgeoise et les libertés égalitaires décrites dans Le contrat social de ROUSSEAU et le Discours sur l'inégalité. Ce qui l'intéresse particulièrement, c'est le contraste entre l'égalité formelle des libertés juridiques kantiennes, indifférentes à l'inégalité sociale substantielle entre les personnes, avec l'inégalité proportionnelle du contrat social de ROUSSEAU en tant que médiation égalitaire entre les personnes. Il voit la pensée de ROUSSEAU sur ces questions comme étant le précurseur des célèbres attaques de MARX sur le droit bourgeois dans la Critique du Programme de Gotha et d'autres écrits. Par son enseignement et ses écrits, il influence Ignazio AMBROGLIO, Umberto CERRONI, Lucio COLLETI, Alessandro MAZZONE, Nicolao MERKER, Franzo MORETTI, Armando PLEBE, Mario ROSSI, Carlo VIOLI....

 

      La société capitaliste poursuit sa rationalisation et son développement. La théorie marxiste, pour sa part, ne cherche pas des contradictions objectives dans cette société ou dans l'évolution historique. Elle ne cherche que les contradictions et les conflits sociaux issus des pratiques humaines exprimées dans les analyses et par des actes tels que l'insubordination ouvrière qui s'oppose à la domination de classe. Ce courant affirme que ces contradictions peuvent être étudiées par une analyse de la société actuelle, une analyse qui peut être menée par le marxisme, lequel améliore ses outils de recherche par certains apports scientifiques provenant d'autres théories de la société.

Ce courant philosophique a une influence certaine parmi les intellectuels qui cherchent à construire des analyses des changement de leur société. Ces intellectuels ne pensent pas trouver toutes les solutions à leurs exigences analytiques dans la théorie marxiste qu'ils considèrent comme non complètement adaptée à la compréhension de la société italienne et du capitalisme avancé en général. Ils essaient seulement de combiner le marxisme avec les "sciences sociales bourgeoises", dont les outils sont choisis sur la base de l'utilité qu'ils ont pour activer les mouvements sociaux (R. PANZIERI). Ces intellectuels se regroupent dans certaines revues marxistes, théoriques et militantes, dont la plus importante est Quaderni Rossi (1961/1966). A partir du début des années 1960, ces intellectuels sont à l'origine d'une pratique de recherche qui part de l'idée qu'une nouvelle phase des luttes sociales doit voir le jour, afin que la classe ouvrière puisse s'opposer à une nouvelle domination capitaliste, domination qui se renforce à travers la rationalisation et la planification du travail industriel et de la vie sociale. Ces recherches sont surtout consacrées au développement  (socio-économique), au marché du travail et au travail industriel.

    Raniero PANZIERI (1921-1964), homme politique et écrivain, considéré comme le fondateur de l'opéraïsme, installé en Sicile, milite dans les rangs du Parti socialiste italien, dont il devient en 1953 membre du comité central, avant de devenir codirecteur en 1957, de la revue théorique Mondo operaio (Monde ouvrier), dont il fait un forum de discussion pour la gauche du parti. Pendant cette période, il traduit Le Capital de MARX. Comme il s'oppose au congrès de 1959 à une alliance avec la Démocratie Chrétienne, il est exclu du parti socialiste.

Il s'installe alors à Turin, où il travaille pour la maison d'édition Einaudi, et il se lie à plusieurs groupes de syndicalistes, de socialistes et de communistes dissidents. Sous l'inspiration du groupe français Socialisme ou Barbarie, il fonde avec Mario TRONTI, Romano ALQUATI, Daniel MONTALDI, la revue Quaderni Rossi (Cahiers rouges).

Dans la révolte de la piazza Statuto en 1962 à Turin, Raniero PANZIERI pressent l'emergence de la notion centrale de l'usine et de l'ouvrier. Les premiers numéros de la revue s'attachent à explorer la vie réelle des usines et du rapport de l'ouvrier à la production, ont un impact qui détonnent avec la prose habituelle des partis socialistes et communistes. Mario TRONTI s'en sépare en 1963 pour fonder la revue Classe Operaia. la revue est plus tard le creuset de l'operaïsmo (ouvriérisme), très influente dans les milieux italiens d'extrême-gauche dans les années 1960 et 1970. Raniero PANZIERI est l'auteur de un uomo du frontiero, paru aux Editions Punto Rosso.

       Le thème du développement a, en Italie, une importance particulière, parce que la partie méridionale du pays est moins développée que le nord. Depuis l'unification nationale (1861), les analyses classiques considèrent le sud comme plus "arriéré" que le nord du pays. Mais à partir de la fin des années 1960, nombre de recherches qui critiquent le néo-capitalisme avancent une autre lecture de cette réalité. Elles proposent une analyse non plus en terme d'évolution et de développement économique mais de rapports de classes. Elles visent de cette manière à démontrer que la question de fond ne réside pas dans un décalage entre le niveau avancé de développement d'une partie et celui arriéré d'une autre aire du pays. Ce genre de nouvelle analyse est aussi effectuée pour d'autres pays, comme l'Allemagne ou la France, dernière dans une critique du centralisme parisien vu d'un angle nouveau. Cette question est, en effet, d'abord celle d'une domination de classe, qui fait que les aires sous-développées sont fonctionnelles dans le néo-capitalisme, tant par le fait qu'elles lui fournissent la force de travail nécessaire à son expansion, que parce qu'elles sont des zones de marché pour ses produits. Pour cette raison, le dépassement du sous-développement peut être envisagé seulement par des luttes menées par le prolétariat du sud et du nord contre la domination du capitalisme, qui est à la base de la question méridionale (G. MOTTURA, E. PUGLIESE).

      Au début des années 1970, l'analyse faite par une partie des sociologues marxistes se réfère au marché du travail pour expliquer les changements de la composition sociale du prolétariat et des rapports entre les classes. Ces sociologues poursuivent leurs objectifs en définissant leurs outils d'analyse qui combinent des catégories économiques, comme celle de la demande et de l'offre, ou sociologiques, telle que la stratification sociale, avec des concepts marxistes, telles que l'armée industrielle de réserve, la sur-population stagnante et la force de travail. Ces recherches empiriques utilisent ces outils, à partir desquels elles arrivent à saisir deux composantes de la classe laborieuse, qui correspondent à autant de différenciations du système de production : il y a, en effet, une classe ouvrière centrale, employée dans les grandes entreprises du cycle productif central, laquelle est syndiquée et capable de se protéger politiquement ; mais il y a aussi une classe ouvrière marginale ou périphérique, qui est formée par les salariés des petites entreprises du cycle productif périphérique, laquelle n'arrive pas à se protéger syndicalement, et se trouve exposée aux risques du chômage et de la précarisation. De cette manière, ces recherches arrivent à la conclusion que la composition de la classe ouvrière est liée au dualisme de l'industrie italienne, où le cycle productif périphérique est fonctionnel à celui du centre (M. PACI).

     Les recherches consacrées au travail industriel sont celles où se pose le plus directement la question du lien entre le marxisme et les sciences sociales. Déjà au début des années 1960 cette question est posée par des marxiste militants qui veulent mener des enquêtes ouvrières, dont le but est celui de relancer le mouvement social. Ces marxistes partent de l'idée originale selon laquelle la rationalisation industrielle peut résoudre les contradictions capitalistes. Par conséquent, la lutte ne peut pas surgir de ces contradictions, mais de la subjectivité ouvrière qui se révolte contre la rationalisation capitaliste. Or, il fait connaître la situation des travailleurs pour organiser cette lutte et pour trouver de nouvelles voies pour le mouvement ouvrier. Le marxisme, en tant que théorie consacrée à l'analyse du capitalisme conventionnel, ne peut pas à la fois élaborer les données théoriques et fournir les outils techniques indispensables à la compréhension de la situation ouvrière dans la phase néo-capitaliste (V. REISER).

Nombre de travaux de terrain ont été menés dans cet esprit, dans une multiplicité d'entreprises. Au tournant des années 1960, ils ont accompagné la phase montante du syndicalisme et du mouvement revendicatif jusqu'à son relatif déclin ultérieur (Aris ACCORNERO).

 

    De la sociologie vers le marxisme

  Non seulement le marxisme va vers la sociologie, mais cette dernière va vers le marxisme. Entre la fin des années 1960 et le début des années 1970, plus qu'auparavant, certains sociologues se rapprochent du marxisme. Leur choix intellectuel s'inscrit dans le contexte de la montée des conflits sociaux et politiques de cette période. Ils ne veulent pas construire une sociologie marxiste ou enrichir le marxisme avec les sciences sociales. Leur but est de trouver des outils qui permettent à la sociologie d'améliorer les voies de la réflexion théorique et les moyens de la recherche empirique.

Ce but est suivi, en particulier, par l'école sociologique de Rome, animée par Franco FERRAROTTI, qui considère la sociologie comme une science empirique, mais qui se sert d'outils théoriques pour analyser la réalité sociale. Ces outils théoriques proviennent d'abord de la théorie de Max WEBER, avec en particulier, l'utilisation du concept de rationalisation pour expliquer le désenchantement du monde et le processus de construction de la société moderne (F. FERRAROTTI, La sociologica. Storia, concetti, metodi, Eri Edizioni Rai, Torino, 1961).

Mais ces références s'avèrent être insuffisantes lorsqu'il s'agit de construire une science qui veut expliquer d'une part la nature des rapports de domination entre des individus et des groupes et, d'autre part, chercher des voies pour combattre cette domination. Pour dépasser ces difficultés, la sociologie de FERRAROTTI se réfère à l'oeuvre de MARX et en particulier à ses conceptions de classes sociales et de l'interconnexion dialectique des phénomènes sociaux. Le but de ce travail est de parvenir à une combinaison entre certains aspects de l'oeuvre de MARX et la pensée dominante que pour la société elle-même.

    Franco FERRAROTTI (né en 1926), après des études de philosophie à Turin, où il en sort avec un doctorat en 1950 (thèse sur la sociologie de Thorstein VEBLEN), fonde avec Nicola ABBAGNANO l'année suivante "I Quaderni di Sociologia" (cahiers de sociologie) qu'il suivi jusqu'en 1967. Il crée ensuite la revue dont il est encore le directeur, "La Critica Sociologica" (la critique sociologique).

     Dans les années 1970 le rapprochement de la sociologie et du marxisme est aussi dû à d'autres sociologues qui reprennent les thèmes des classes et des conflits sociaux dans l'industrie ou de la vie sociale en général (A. PIZZORNO). Cependant, la société n'étant plus marquée par des conflits de classes durant les années 1980, l'intérêt de la sociologie pour le marxisme a diminué, quoique celui-ci reste la théorie privilégiée pour étudier les changements dans la société et en particulier ceux liés au mouvement syndical.

 

 Mille marxismes en mouvement?

    André TOSEL présente ce qu'il appelle un échantillonnage topique d'un renouvellement en Italie du marxisme en général, qui ne manque pas de se manifester en sociologie.

  "En Italie, où l'effondrement du marxisme a été si profond, un renouvellement semble se profiler. Soutenu par l'oeuvre d'historiographique critique de D. LOSURDO et d'une école marxiste d'histoire de la pensée (Guido OLDRINI, Alberto BURGIO) se développent des tentatives de reconstruction systématique."

Notre auteur cite deux en particulier :

"la première est celle de Giuseppe PRESTIPINO (1928) qui parti d'un historicisme mêlé de dellavolponisme reformule depuis de longues années une reconstruction de la théorie des modes de productions pensée en termes de bloc logico-historique : en toute société humaine est présupposée l'existence d'un patrimoine anthropo-historique constitué par des systèmes distincts, productif, social, culturel, institutionnel. ces systèmes peuvent se combiner dans le cours de l'histoire en des structures différentes, ou en fonction du système dominant dans le modèle théorique d'une formation sociale donnée. La thèse d'une dominance invariante de la base productive et/ou sociale sur la superstructure culturelle et institutionnelle est propre au bloc de la première modernité. Aujourd'hui sont en concurrence le bloc moderne développé et un bloc post-moderne inchoatif : le premier est dominé par l'élément culturel sous la forme d'une rationalisation omnicompréhensive, pénétrant tous les autres domaines, par la discipline productiviste du travail, en suivant les règles (sociales) du marché et en s'organisant selon l'ordre (politique) de la démocratie bureaucratique. Le second, encore hypothétique, serait dominé par l'institution publique, à son stade le plus élevé de système éthico-juridique supra-étatique et supra-national. Il aurait pour tâche de guider de manière hégémonique (au sens gramscien) les autres éléments, c'est-à-dire une libre recherche culturelle et scientifique, une mobilité sociale planétaire instituée en un régime d'égalité effective des chances et des fortunes, et une production technologique traitée enfin comme un propriété commune de l'intelligence et de la "descendance" humaine (De Gramsci a Marx, Il Blocco logico-storico, 1979 ; Per una antropologia filosofica, 1993 ; Modelli di structure storiche. Il primato etico nel postmoderno, 1993)."

"La seconde est celle de Costanzo PREVE (1943) : parti d'un programme d'une reformulation systématique de la philosophie marxiste, sur la base lukacsienne de l'utopie éthique, et centrée sur la thématique d'une science althussérienne du monde de production (Il filo di Arianna, 1990), il se confronte aux difficultés d'un certain éclectisme.Tenant compte de la dominance effective du nihilisme inscrit dans le néocapitalisme et réfléchi par les penseurs organiques du siècle que sont M. HEIGEGGER et M. WEBER, il examine les grands problèmes de l'universalisme et de l'individualisme en tentant d'éliminer de MARX certains aspects des Lumières compromis par le nihilisme (Il convitato di pietra. Saggio su marxismo e nihilismo, 1991 ; Il planeta rosso. Saggio su marxismo e universalismo, 1992 ; L'assolto al cielo. Saggio su Marxismo e individualismo, 1992). Ses ultimes recherches le voient renoncer au programme d'ontologie de l'être social et redéfinir une philosophie communiste critiquant les notions de classe-sujet, de paradigme du travail et de besoins dans une confrontation avec les philosophes de la post-modernité (Il empo della ricerca. Saggio sul moderno, il post-moderno e la fine della stria, 1993). Resserrant enfin l'héritage de MARX sur la critique du capitalisme comme destructeur des potentialités d'individuation humaine d'abord libérées par lui, il tente une réflexion anthropologique pour identifier la conception de la nature humaine bourgeoise-capitaliste, celle vétéro-communiste (le camarade) pour esquisser un néo-communisme comme communauté d'individualités dotées d'égalite-liberté (L'eguale libertà. Saggio sulloa natura umana, 1997)."

  Il est bien entendu trop tôt pour savoir si des travaux sociologiques émis dans des domaines divers de la vie sociale, partiels dans leur objet, feront le lien avec ces réflexions d'ensemble sur la situation et sur le devenir de la société telle qu'elle est. En tout cas, nombre de sociologues, la plupart souvent critiques dans leur domaine (dont l'aspect critique d'ailleurs n'est pas étranger à un influence du marxisme), ne semblent tout simplement ne pas s'y intéresser pour l'instant.

Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, VIGOT, 2002. André TOSEL : de la fin du marxisme-léninste aux mille marxistes, France-Italie 1975-1985, dans Dictionnaire Marx contemporain, Actuel Marx/PUF, 2001.

 

SOCIUS

 

 

 

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8 avril 2020 3 08 /04 /avril /2020 11:47

   Dans la filmographie et l'éventail des documentaires sur la seconde guerre mondiale, on est frappé de voir combien les réalisateurs et producteurs se polarisent, pour le versant occidentale de la guerre, sur deux grandes "batailles", la bataille d'Angleterre d'une part, et la bataille de Stalingrad d'autre part. Ce qui n'est pas injustifié, tant ces deux batailles marquent le retournement de situation militaire et stratégique, un coup d'arrêt à l'expansion nazie et également à chaque fois, un regain d'espoir chez des millions d'Européens. Dans la contre offensive soviétique, et même dans le temps 1941-1943, la bataille de Stalingrad est bien plus évoquée qu'aucune autre partie de cette grande "bataille", sur le plus important front en terme de kilomètres de territoire. Bien plus que l'offensive qui conduit les armées allemandes aux portes de Moscou et de Léningrad. cette contre-offensive est filmée, représentée, analysée, dramatisée, dans de nombreux films et documentaires de bien des pays.

  

Côté documentaire, citons :

  la série américaine Pourquoi nous combattons, dans sa partie cinq qui évoque "l'offensive soviétique" ;

 

   la série française Les grands batailles, dans La bataille de Stalingrad, juillet 1942-février 1943 ;

  

 

  39-45, Le Monde en guerre, Stalingrad ;

  

Apocalypse la deuxième guerre mondiale, dans son Épisode 5 ;

  

la série Grandes batailles de la Deuxième Guerre Mondiale, La bataille de Stalingrad...

 

    La bataille de Stalingrad, de 1972, dans la série française de Daniel COSTELLE, Jean-Louis GUILLAUD et Henri de TURENNE, montre durant 1 heure 21 minutes, l'avant, pendant et l'après bataille, incluant bien à la fois les enjeux stratégiques et les souffrances humaines. Les autres documentaires cités sont tout aussi instructives à cet égard, une mention devant être faite pour, dans la série Grandes Batailles de la Seconde Guerre Mondiale de Cyril DION et Mélanie LAURENT, de 2014, de la bataille de Stalingrad.

    A noter aussi le 3e épisode de la série Les grandes batailles de la seconde guerre mondiale, sur National Geographic, sur la bataille de Koursk.

  

    Côté film, notons les trois Stalingrad, mais il y en a d'autres, de BONDARCHOUK, ANNAUD et VILSMAIER.

Le film allemand de 115 minutes sorti en 1993, de Joseph VILMASTER, Stalingrad vu du côté allemand, suit le parcours au front d'un lieutenant et de ses hommes - montée au front, enfer des combats, marche à travers les steppes glacées, tentatives de rébellion après encerclement par les forces soviétiques, puis anéantissement. Fort de moyens importants (trente acteurs, 25 000 figurants, 100 cascadeurs, de nombreux moyens motorisés militaires, le film est d'abord une reconstitution historique impressionnante. Sont bien montrées ces hommes perdus physiquement (froid, poux et faim) et moralement (doute sur la mission, doute sur la légitimité de cette guerre). Le film ne tombe jamais dans le manichéisme ou l'apitoiement et offre un regard nouveau et nuancé sur cette terrible bataille. Il s'inspire du roman du même nom; de Theodor PLIEVIER.

 

Le film international de Jean-Jacques ANNAUD sorti en 2001, raconte l'affrontement entre deux tireurs d'élite, instrumentalisé par la propagande de leurs camps respectifs, tout au long de la bataille de Stalingrad. De 131 minutes, le métrage, malgré quelques erreurs de détail, largement fictif (les personnages sont changé soit n'existent pas dans la réalité...), a le grand mérite de mettre les projecteurs sur une réalité souvent oubliée de la bataille, le va-et-vient de soviétique de part et d'autre du front, propice à tous les espionnages (pour les repérages de l'ennemi, essentiels dans cette fournaise de ruines et de fumées...) et l'existence de corps de tireurs d'élite chargés d'éliminer les officiers de l'armée ennemie.

Le film russe sorti en 2013 du réalisateur Fiodor BONDARTCHOUK - premier film de ce pays à sortir en 3D et en IMAX (film largement produit à Los Angeles...) début à partir du moment où en 1942, les troupes allemandes atteignent les rives de la Volga mais échouent dans leur tentative de franchir le fleuve. Les troupes allemandes doivent donc battre en retraite. Une partie du film se focalise sur le siège par les Allemands d'une maison où se sont retranchés des soldats russes. De 135 minutes, le film montre - sobrement il faut le constater - l'héroïsme de ces soldats encerclés, en contre-point de scènes de grande ampleur (ces longues colonnes de soldats qui se ruent sur la ville...).

 

D'autres films racontent cette bataille de Stalingrad :

- le film soviétique de Youri OZEROV, de 196 minutes, parfois montré comme une mini-série, sorti en 1990. En deux parties : la première montre l'attaque des Allemands en 1942 et la deuxième partie consacrée à la contre-offensive des Russes jusqu'à la victoire en février 1943.

- Stalingradskaja Bilva, film soviétique de 1949, restauré en 2008 par International Historique Films.

- Chiens, à vous de crever! de Frank WISBAR, film oust-allemand de 1958 et Stalingrad Snipers d'Alexandre EFREMOV, film béliorusse en deux partis de 2009, que l'on peut oublier sans dommages...

   D'autres films portent sur d'autres aspects de la contre-offensive soviétique :

- Attaque sur Léningrad, d'Alexandre BOURAVSKI, de 2009, inédit en salles en France

 

     Coté série, indiquons-là, en signalant que dans nombre d'entre elles, sont évoqués les espoirs qu'ont fait naitre l'arrêt de l'invasion soviétique, deux d'entre elles, Les orages de la guerre et La libération.

- Les orages de la guerre, suite du Souffle de la guerre, dans ses parties 4 et 6, évoquent cette contre-offensive soviétique, cette série qui raconte, en adaptation du roman War and Remembrance de Roman WOUK (1978), la suite de l'histoire des familles Henry et Jastrow. La mini-série états-unienne de 1988-1989, créée par Dan CURTIS, Herman WOUK et Ernst WALLACE, de douze épisodes en tout, rend bien compte notamment à travers les missions de Victor "Pug" Henry, la perception qu'on pu avoir les États-Unis de l'état du front à l'Est.

 

- La libération, série du cinq films, souvent appelé le "cycle de la guerre patriotique", de Youri OZEROV (le réalisateur de plus tard en 1990 de Stalingrad), tournés entre 1967 et 1971, propose une évocation épique de grands moments de la Seconde guerre mondiale, avec en point d'orgue la prise de Berlin par les russes. Après L'Arc de feu (sur notamment la bataille de Koursk) et la Percée (l'avancée sur le fleuve Dnierp), Opération Bagration raconte la grande attaque menée par l'Armée rouge à l'automne 1944. Oeuvre de glorification de l'armée soviétique, elle se veut aussi un contre-point de la vision occidentale de la seconde guerre mondiale, souvent axée autour du Débarquement de Normandie (voir Le Jour le plus long...). En noir et blanc et en couleur, en jouant habilement sur les contrastes, le réalisateur communique réellement à son oeuvre un souffle épique, même s'il déforme notablement les personnages d'HITLER et de STALINE (aimable fumeur de pipe...). Mais le commentaire pompeux - commande de propagande oblige - et la description des opérations (cartes animées à l'appui) parfois trop techniques, limite documentaire, passent mal aujourd'hui, même avec le remarquable travail de remastérisation de l'ensemble des films. Les commentaires éclairés d'Ada ACKERMAN dans les DVD qui permettent de redécouvrir ces films, aident toutefois à dépasser cette impression. On peut comparer ces films, très grandes différences d'époque mis à part, avec la trilogie Chinese Wars commandée par le Parti communiste chinois.

 

      Pour comparer avec les faits, rien ne valent les livres, et nous pouvons conseiller Le front germano-soviétique (1941-1945) : Une apocalypse européenne, de Masha CEROVIC, Gallimard, 2015 et les deux livres de Jean LOPEZ : Opération Bagration : La revanche de Staline (1944), Economica, 2014 et Les offensives géantes de l'Armée Rouge, de la même maison d'édition, 2010, pour ce qui est la fin de cette contre-offensive qui emmène les soldats soviétiques jusqu'à Berlin. Et aussi le livre malheureusement pas encore traduit en Français de Albert SEATON, The Russo-German WAR, 1941-1945, Reprint edition, Presidio Press, 1993.

  Un des mythes, ou plutôt strabisme, persistant quant à la guerre à l'Est est que les Allemand n'ont pas pris Moscou à cause de l'hiver. C'est d'ailleurs la ritournelle de la propagande nazie servie à la population allemande pour justifier la stagnation puis le recul sur le front Est. Mais, outre le fait que cet hiver 1941-1942 n'est pas le plus rigoureux alors déjà enduré, ce thème tend à occulter une grande faiblesse de la Wehrmacht, qui opère en outre avec d'autres armées, donnant à l'ensemble tourné contre l'Union Soviétique un caractère hétérogène. En effet on reste frappé par une certaine faiblesse numérique de l'armée allemande et de ses alliés, en regard des territoires à conquérir, faiblesse que ne parvient pas à camoufler la partie moderne (char/aviation) lancée à l'avant. Les milliers de véhicules, dont la moitié est déjà détruite ou hors service en octobre 1941, sont mal adaptés au terrain ; les chars (les fameux panzers) manquent à de nombreuses divisions soit disant blindées. Et surtout l'infanterie à pied, la partie importante des matériels tractés par chevaux, toute la logistique aussi, a peine à suivre les manoeuvres (que ce soit dans l'offensive ou dans le repli...) des trois grandes armées, lancées d'ailleurs dans trois directions différentes. (Lasha OTKHMEZURI et Jean LOPEZ, dans Les mythes de la seconde guerre mondiale) HITLER et son état-major, tout confiant dans les faiblesses estimées de l'armée soviétique, bénéficiant de l'effet de surprise initial, n'a même pas retenu les leçons des campagnes russes de NAPOLÉON, ne prenant même pas la peine de doter leurs troupes de vêtements adaptés aux rudes conditions climatiques... De plus si leurs troupes subissent les assaut du général Hiver, les Soviétiques ne sont pas non plus dans une partie de plaisir...

   Un autre mythe est que la bataille de Stalingrad marque un tournant dans la seconde guerre mondiale. Sans sous-estimer ni les éléments de la bataille ni l'impact sur les populations des territoires occupés de cette victoire soviétique, il faut mentionner que de part et d'autre, on a fait de la ville un symbole fort à forte charge propagandiste. En fait, ce sont surtout les Alliés de l'URSS qui attendaient une issue favorable de cette bataille, proclamant très vite ce tournant de la guerre. Les Soviétiques, eux, sont plus prudents, quitte à qualifier STALINE de "génial", car la situation sur le terrain est plus compliquée, Stalingrad n'étant pas la seule ville ou le seul lieu stratégique à reconquérir, et savent plus que tous sans doute qu'il n'y a pas de bataille décisive sur le front Est. Si les Alliés et les Allemands attendent un tournent, ces derniers minimisant vite les pertes endurées (camouflant même à la population la perte de toute une armée...), la bataille de Stalingrad est précédée et suivie de beaucoup d'autres, celle de Koursk en juillet 1943 par exemple, qui montre une Wehrmacht encore vigoureuse... Mais la défaite de Stalingrad aggrave le processus d'attrition qui ronge de façon continue les effectifs de l'armée de terre depuis le lancement du plan bleu - la marche vers le Caucase. (Lasha OTKMEZURI et Jean LOPEZ, Les mythes de la seconde guerre mondiale)

 

   FILMUS

 

Complété le 19 novembre 2020. Complété le 2 janvier 2021.

 

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