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6 avril 2020 1 06 /04 /avril /2020 14:02

     Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS tentent de discerner différents courants d'intellectuels, qui, en Italie, réfléchissent en termes marxistes aux faits sociologiques.

     Le premier courant se définit comme historiciste. Il trouve ses racines dans la lecture que le philosophe marxiste Antonio LABRIOLA (1843-1904) fait du matérialisme historique et dans la pensée d'Antonio GRAMSCI (1891-1937). Ce courant s'appuie sur une interprétation de l'oeuvre de MARX qui passe aussi bien par la dialectique de HEGEL que par un critique de la philosophie de Benedetto CROCE, telle que l'avait menée GRAMSCI lui-même. il vise à expliquer la société et l'évolution historique par les contradictions objectives  de la structure économique du capitalisme, celles entre rapports de production et forces productives qui sont à l'origine de la lutte des classes, par la centralité de l'homme et de son intervention dans l'histoire (voir Nicola BADALONI, Marxismo come storicismo, Festrinelli, Milano, 1962).

Deux notions d'origine gramscienne qui ont de l'importance pour les sciences sociales, sont aussi au centre de l'analyse de ce marxisme. Il s'agit de la notion d'hégémonie et de celle d'esprit populaire critique. L'hégémonie consiste en la capacité qu'a une classe sociale de diriger un système d'alliances sociales et politiques, afin de parvenir à la construction d'une nouvelle société à l'échelle de l'évolution historique. Il ne s'agit pas de la capacité qu'une classe a de dominer les autres, mais de sa capacité à suivre l'évolution historique, sinon à l'accélérer en entrainant d'autres classes sociales tant au plan matériel que moral. Au moment de la construction de la société capitaliste et du dépassement de l'ancien régime, par exemple, la bourgeoisie de certains pays, comme la France, a exercé son hégémonie sur d'autres classes sociales, tandis que dans la société moderne le prolétariat peut exercer son hégémonie sur d'autres classes, en vue de parvenir à la construction d'une société socialiste et d'accélérer, par cette voie, l'évolution historique. L'esprit populaire critique désigne la culture des classes populaires que la bourgeoisie n'arrive pas à dominer et assujettir. La convergence entre cet esprit et la théorie de la philosophie de la praxis, que GRAMSCI dénomme le matérialisme historique, devait permettre l'avènement d'une culture hégémonique du prolétariat. Cela devait conduire à la construction d'un bloc historique de classes sociales et de superstructures morales, bloc susceptible d'opérer le dépassement du capitalisme en créant une société nouvelle. Les intellectuels qui animent ce courant considèrent la théorie marxiste comme auto-suffisante, dans le sens où elle n'a pas besoin ou ressent très peu la nécessité de recourir à d'autres théories, ni pour enrichir ses développements philosophiques, ni pour expliquer la société contemporaine. Dans ce contexte théorique, le problème  des intellectuels de ce courant qui visent à analyser les phénomènes sociaux et culturels de leur temps, consiste non dans la tentative de se rapprocher de la sociologie, mais dans celle de parvenir à construire des sciences sociales marxistes. En effet, il s'agit de construire des sciences dans la base épistémologique est marxiste, même si elles recourent à des outils techniques tels que les questionnaires et les interviews, adoptés par la sociologie. Les analyses les plus importantes issues de ce courant, sont consacrées au travail industriel, à la ville et à la culture, cette dernière étant abordée par une élaboration marxiste qui se situe à la frontière de l'anthropologie culturelle et de la sociologie de la culture.

Les études consacrées au travail se proposent de comprendre d'une part de quelle manière la contradiction de classes se définit dans le capitalisme industriel d'alors, soit des années 1960-1970 et, d'autre part, de trouver le moyen de dépasser le taylorisme par la lutte des travailleurs et par la capacité de la classe ouvrière à exercer son hégémonie dans le domaine de la production. Ces analyses qui s'inspirent des travaux que GRAMSCI, a consacré, dans les années 1930, à l'américanisme et au fordisme, relient, par ailleurs, le changement de l'organisation du travail à celui de la société. C'est dans ce contexte que ces analyses essaient de comprendre comment la classe ouvrière peut exercer son hégémonie sur d'autres classes afin de changer l'ensemble de la société (TRENTIN, 1977). Cette question se pose de façon aigüe quand, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, la vie sociale est traversée par d'importants mouvements populaires dans les usines, dans les quartiers et dans les universités.

Bruno TRENTIN (1926-2007), syndicaliste et homme politique, secrétaire général de la Confédération générale italienne du travail de 1988 à 1994, après avoir suivi des études de droit en France puis aux États-Unis (université Harvard), réalise divers travaux en Italie. Il est l'auteur de La Cité du travail, le fordisme et la gauche (Fayard, 1997, réédité en 2012). Sa thèse principale dans cet ouvrage ets qu'historiquement la gauche (syndicale et politique) a accepté un "dédommagement" ou des compensations salariales - autrement dit une politique redistributive, y compris étatique - en échange de son silence et de la liberté patronale d'organiser le travail. Bruno TRENTIN est considéré, pour les années 1960 et 1970 comme le plus rénovateur, moderniste et radical du syndicalisme italien (notamment dans la métallurgie). Convaincu de la centralité du travail, il oeuvre longtemps pour une autonomie du syndicat vis-à-vis du parti.

C'est aussi pour expliquer et, en même temps, pour renforcer ces mouvements, en leur fournissant des outils analytiques, que les intellectuels de ce courant marxiste mènent des recherches empiriques et des réflexions théoriques sur la ville. Ces recherches dénoncent la spéculation et la rente capitalistes, parce qu'elles sont les fondements principaux du pouvoir politique dans les villes, lequel d'un côté fait partie du bloc historique conservateur et de l'autre côté, empêche la rationalisation urbaine et cause la pénurie de logement pour les classes populaires (G. BERLINGUER, P. DELLA SETA, 1976).

Giovanni BERLINGUER (1924-2015), homme politique et professeur de médecine sociale, fut en charge du premier Plan national de la santé dans le contexte du Programme de Développement Économique adopté par le Parlement en 1968. Il représente de 2004 à 2009 le DS au Parlement européen et siège au sein du groupe du Parti socialiste européen. Comme son frère Enrico, il fut une figure majeure du Parti communiste italien. Figure de proue également de la culture italienne, il contribue avec son travail de conférencier et ses nombreux livres (très peu traduits en Français) à diffuser la culture scientifique dans des domaines décisifs de la société nationale, et à l'analyse critique du système de santé italien (La médecine est malade, avec Severino DELOG), 1959).

Les études consacrées à la culture portent surtout sur l'analyse culturelle des classes subalternes. Elles essaient de montrer par des recherches empiriques que non seulement il y a une autonomie culture des classes populaires, mais aussi que cette autonomie contient des éléments d'opposition à l'hégémonie culturelle de la bourgeoisie. Ces études tentent, par exemple, de montrer que la culture paysanne du sud du pays est porteuse d'une esprit populaire critique, qui peut se combiner non seulement à la culture des ouvriers des grandes entreprises du nord et du sud, mais aussi aux élaborations intellectuelles démocratiques et révolutionnaires, pour arriver à construire un nouveau bloc historique qui conduirait la société à dépasser la crise capitaliste (L. LOMBARDI-SATRIANI, 1977).

Luigi L. LOMBARDI-SATRIANI, anthropologue et homme politique (sénateur en 1996, dans l'Olive), est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont De Sanguine (Meltemi, 2005). principalement destiné à l'étude du folklore, de la religiosité populaire et de la culture paysanne, souvent contextualisés d'un point de vue marxiste (liens entre les données culturelles et la condition économique sociale), il reprend de manière critique, d'une manière originale et innovante, certaines positions de GRAMSCI et d'Ernesto De MARTINO. Notons sa participation à une Histoire sociale de l'Italie moderne et contemporaine, avec Gérard DELILE, Daniel FABRE, Brigitte MARIN et Mareilla PANDOLFI (EHESS, 2002)

    Un second courant est bien plus disposé à se confronter au sociologues non marxistes et à en emprunter des réflexions qui vont dans son sens. Les intellectuels de ce courant sortent alors de la logique de l'historicisme pour aborder d'autres considérations quant aux évolutions possibles de la société. C'est ce glissement que l'on peut situer vers le milieu des années 1970, de nombre d'intellectuels qui longtemps travaillent parallèlement au premier courant et entrainent d'ailleurs l'ensemble des sociologues "marxisants", vers ce que André TOSEL désigne comme la fin d'un "marxo-gramsciano-togliattisme.

 

Bruno THIRY, Antimo FARRO, Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

SOCIUS

 

 

 

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5 avril 2020 7 05 /04 /avril /2020 13:31

   Sans doute bien plus qu'en France, la sociologie directement d'inspiration marxiste, et de plus ne reniant pas l'usage d'une phraséologie plus combative, continue de produire des études marquantes alors que dans ce dernier pays, les philosophes, historiens et économistes tiennent le haut du pavé, s'attachant largement à l'étude de la structure et des rapports de production.

 

Une influence réciproque entre sociologie et marxisme

   Comme l'écrivent THIRY, FARRO et PORTIS, les rapports entre le marxisme et la sociologie est marqué en Italie par une influence réciproque.

A partir de la fin des années 1950, certaines tendances du marxisme se rapprochent de la sociologie. Plusieurs intellectuels marxistes mènent des recherches à l'aide d'outils théoriques et de techniques issues de la tradition sociologique (voir Robert A. NISBET, La tradition sociologique, PUF, 1984). Il s'agit de recherches théoriques et d'enquêtes empiriques portant sur les changements dans le travail industriel et dans la société italienne. A partir de la fin des années 1960, par ailleurs, certains courants de la sociologie tournent le regard vers le marxisme. Ils ont pour objectif de trouver des issues à la crise du structuro-fonctionnalisme et des autres théories sociologiques. Il s'agit de formuler à la fois une critique de ces théories et un projet alternatif à la société bourgeoise industrielle, telle qu'elle s'est constituée en Italie et dans le monde occidental. Nous avons, de cette façon, une fertilisation croisée du marxisme et de la sociologie.

La chute du fascisme (1945), la reconstruction de l'après-guerre, la forte expansion économique et les changements culturels des années 1950 et 1960 constituent le contexte historique où la pensée marxiste s'impose au sein des débats intellectuels qui ont lieu en Italie à propos de la nature de la société capitaliste et de sa transformation socialiste. Il s'agit d'une pensée philosophique qui se divise en deux courants principaux d'où surgissent d'une part une sociologie marxiste et d'autre part une combinaison originale entre le marxisme et la sociologie.

    Ainsi entre historicisme et sociologie, des intellectuels marxistes comme Antonio LABRIOLA (1843-1904) et Antonio GRAMSCI (1891-1937) amorcent tout un courant qui se décline de multiples façons. D'autres, prenant les oeuvres de Karl MARX en tant que théorie scientifique de la société capitaliste moderne, recherchent les contradictions et les conflits sociaux issus des pratiques humaines exprimées dans des analyses et dans des actes tels que l'insubordination ouvrière qui s'oppose à la domination de classe. Ils ont une influence certaine parmi les intellectuels et chercheurs qui cherchent à construire des analyse de changements de leur société. Certains se regroupent autour de revues marxistes, théoriques et militantes, dont la plus importante est Quaderni Rossi (1961-1966). Le thème du développement a, en Italie, une importance particulière, vu le contraste entre le Nord et le Sud du pays, à de multiples points de vue. L'évolution du marché du travail, surtout à partir des années 1970, occupe une grande part des travaux. Durant les années 1980, en revanche, l'intérêt de la sociologie pour le marxisme diminue, situation encore présente aujourd'hui, quoiqu'il reste la théorie privilégiée pour ceux qui étudient les changements dans la société, en particulier ceux liés au mouvement syndical (A. ACCORNERO)

   Carlo Giuseppe ROSSETTI rappelle opportunément que tous les membres de la première génération des sociologues italiens, les pères de la sociologie italienne d'après-guerre, ont été formés aux États-Unis dans les années cinquante et que la seconde génération elle-même, Alberto MARTINELLI, Alessandro CAVALLI, Guido MARTINOTTI et bien d'autres, a reçu une formation professionnelle en Amérique, bien que très peu d'entre eux aient obtenu un doctorat dans les universités américaines. cette "génération américaine" n'a fait nul effort pour faire sérieusement la liaison avec la tradition sociologique nationale représentée par PARETO, MOSCA, GRAMSCI et par une très intéressante école de jurisprudence historique qui a de fortes affinités avec la sociologie et qui s'est intéressée à d'importants problèmes généraux.

Dans les années 1950 et 1960, les entreprises, qui financent la plupart des études en sociologie autour de l'organisation de l'usine notamment, exercent un fort contrôle sur le type de production de ces sociologues formés aux États-Unis. L'influence du marxisme s'est fait sentir en sociologie par le biais de Wright MILLS, maitre de la sociologie critique. Les oeuvres de MARX et d'ENGELS ont toujours été un monopole idéologique du parti communiste et de ses intellectuels officiels et longtemps, le marxisme italien passait de la politique à l'économie en dénigrant la sociologie. Ce n'est que vers la fin des années 1960 que sérieusement les sociologues italiens, aidés en cela des efforts d'intellectuels marxistes de faire évoluer encore plus le PCI vers des analyses non orthodoxes, que réellement marxisme et sociologie se sont rencontrés et se sont influencés les uns les autres. Sans doute, l'essoufflement des luttes ouvrières, la perte d'influence progressive du PCI, dans une analyse de la crise de l'État-Providence, ont poussé cette influence réciproque plus avant, notamment dans le développement d'études sociologiques sur la transformation des classes sociales et le changement de nature des luttes populaires. Singulièrement, pourtant, comme le rappelle également ROSSETTI, les sociologues marxistes n'ont pas poussé très loin l'analyse de liens entre cette transformation des relations, des structures et actions de classe, et se sont souvent bornés à décrire la structure professionnelle. La faiblesse des analyses, globalement, de la sociologie italienne provient de l'absence de liaison forte de ces sociologues avec la grande tradition nationale préfasciste de MOSCA, PARETO, MICHELS et n'a pas réellement pris au sérieux l'oeuvre de GRAMSCI, qui a finalement bien plus d'importance hors d'italie, notamment en Angleterre ou même en France...

 

La sociologie marxiste vit dans un contexte de décomposition de la philosophie de la praxis...

     André TOSEL partage cette appréciation dans sa description de la situation du marxisme en Italie. "L'Italie, écrit-il, présente un cas singulier : pays du plus grand et du plus libéral parti communiste européen, riche d'une tradition marxiste propre et forte, celle du gramscisme togliatien ou philosophie de la praxis, elle connait une dissolution rapide de sa tradition. la stratégie proclamée de conquête de l'hégémonie se transforme de plus en plus nettement en simple politique démocratique d'alliances électorales. L'historicisme, plus togliatien que gramscien entre dans une crise irréversible : il avait jusque là réussi à articuler dans une tension la perspective générale, abstraite, d'une transformation du mode de production capitaliste et la détermination  d'une politique de réformes supposée actualiser la fin du processus et trouvait sa confirmation dans le mouvement réel, c'est-à-dire dans la force du parti et sa réalité de masses. Si cet historicisme a évité au marxisme italien de connaitre le diamat stalinien, et s'il a longtemps permis d'éviter la révérence à des lois historique générales, la prévision des conditions de possibilité de déplacement révolutionnaire hégémonique finissait par se diluer dans une tactique sans perspectives alors que le maintien d'un lien avec le camp socialiste accréditait l'idée d'une duplicité de la stratégie elle-même. On oubliait de toute manière que Gramsci avait tenté de penser une relance de la révolution en Occident en une situation de révolution passive qui supposait l'activation des masses populaires et la construction de situations démocratiques excédant le seul cadre parlementaire." Il est frappant de constater que les références au philosophe écrivain et théoricien Antonio GRAMSCI (1891-1937) et au dirigeant du Parti communiste Palimro TOGLIATTI (1893-1964), tous deux intellectuels dans un contexte de tentative de conquête communiste du pouvoir, persistent dans la pensée philosophique politique marxiste, alors que le contexte a beaucoup changé. Il n'y a apparemment pas de relève du même calibre dans le marxisme italien, même si l'on constate le déclin de leur influence.

    Bien que le professeur de philosophie à l'Université de Nice discute de l'ensemble de la situation générale du marxisme dans ce pays, vue surtout sous l'angle philosophique, on peut comprendre l'impact de cette évolution sur la situation de la sociologie marxiste. Il y avait toujours en arrière-plan de l'effort d'analyse sociologique de la part des intellectuels qui se réclamaient du marxisme, l'espoir ou la certitude, c'est selon, d'une victoire du communisme sur la démocratie chrétien, que ce soit sur le plan parlementaire ou dans l'explosion des luttes sociales. Une fois que cette perspective s'éloigne avec l'affaiblissement (concomitante d'ailleurs de la Démocratie chrétienne) du PCI et des PC en général dans le monde, leur travail perd peu à peu de leur consistance idéologique pour devenir surtout descriptif. Alors que par ailleurs, préoccupations sociales réelles à l'appui, de nombreux sociologues en viennent à adopter des postures et émettent parfois des propositions nettement plus progressistes qu'auparavant. Dans le même, c'est surtout des analyses historiques (LOSURDO par exemple) sur le libéralisme et des sociologies politiques, avec également des travaux sur l'évolution du travail qui dominent chez les marxisants, empêchant peut-être par là cette fameuse interpénétration dont discutent THIRY, FARRO et PORTIS. Ces  derniers signalent d'ailleurs le désintérêt progressif des sociologues pour le marxisme, durant les années 1980 tendant à se faire aussi important que le désintérêt des marxistes pour les analyses purement sociologiques...

   Ce n'est que récemment qu'un renouvellement du marxisme, l'éclosion de "mille marxismes" comme l'écrit André TOSEL, se fait jour en Italie. "Soutenu, écrit notre auteur, par l'oeuvre d'historiographie critique de D. Losurdo et d'une école marxiste d'histoire de la pensée (Guido Oldrini, Alberto Burgio) se développent des tentatives de reconstruction systématique."

Malgré les explications qu'il apporte, et sans doute parce que nous manquons de recul historique, il est difficile de distinguer les lignes de force et les oppositions nettes d'analyses qui combinent des approches historiques et sociologiques, lesquelles prennent en compte de nombreux aspects : évolution de la recherche culturelle et scientifiques (et orientation des théories de la connaissance), évolution (du marché) du capitalisme industriel et financier, évolution également des technologies (y compris de l'information), évolution des forces politiques, évolution parfois surtout des paradigmes philosophiques (individualisme et universalisme), vues à travers la crise globale d'un système libéral mondialisé qui commence à craquer en de nombreux lieux. En fait de "mille marxistes", nous avons affaire-là, et cela dans des disciplines scientifiques diverses, via l'éclatement d'ailleurs de la sociologie en sociologies sectorielles, à de multiples travaux dont les auteurs, malgré une certaine interdisciplinarité parfois plus criée que pratiquée, ne recherchent guère à relier les unes aux autres...

 

André TOSEL, Devenir du marxisme : de la fin du marxisme)léniniste aux mille marxismes, France-Italie, 1975-1995, dans Dictionnaire Marx contemporain, Sous la direction de Jacques BIDET et d'Eustache KOUVÉLAKIS, PUF/Actuel Marx Confrontation, 2001. Bruno THIRY, Antonio FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Sous la direction de Jean-Pierre DURAND et de Robert WEIL, Vigot, 2002. Carlo Giuseppe ROSSELLI, Sur la sociologie marxiste, Réponse à Diana PINTO, dans Revue française de sociologie, n°23/2, 1982, www.persee.fr (Diana PINTO est l'auteure d'un article dans la même revue, volume 21, n°2, 1980, La sociologie dans l'Italie de l'après-guerre, 1950-1980)

 

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3 avril 2020 5 03 /04 /avril /2020 11:31

   La revue mensuelle française catholique de culture contemporaine Études, fondée à Paris par la Compagnie de Jésus en 1856, n'a pas seulement pour nous comme intérêt de présenter nombres d'études de théologie, de philosophie et d'histoire, mais pas seulement, ayant considérablement élargit ses centres d'intérêts, qui occupent toujours une place importante dans la vie intellectuelle, mais également de mesurer et d'observer les évolutions profondes, à beaucoup de points de vue, du monde catholique.

     Dirigée depuis ses origines par des jésuites, avec comme projet initial, aujourd'hui largement dépassé, d'éclairer les catholiques français sur les question orientales, la revue Études a l"ambition d'analyser des problématiques d'actualités concernant l'ensemble du monde, et pas uniquement en direction des catholiques. Ses positionnement politiques, moraux et religieux face aux changements reflètent une liberté d'expression "plus d'aventure que d'affirmation" (on est loin d'un propagateur de doctrines!) qinsi qu'une "morale de l'équilibriste" (M. LAUTERWEIN, Études, peut-on être libre et catholique? dans le dossier L'expérience des revues, sous la direction de M. GIRARD, dans Drôle d'époque, revue publiée grâce au concours de l'Université de Nancy2, automne 2007).

    Avec 418 tomes publiés en janvier 2013, la revue choisi un mode parution mensuel qui étale sa publication sur onze numéros de 144 pages. Composée d'un éditorial suivi de huit articles de fond, la revue comporte également de nombreuses chroniques artistiques ainsi qu'une recension d'une quarantaine d'ouvrages regroupées dans la rubrique Carnets. Alors que les Carnets sont mis à disposition gratuitement sur le site Internet de la revue, les articles de fonds sont réservés aux abonnés. Études publie également un hors-série thématique annuel regroupant différents articles publiés au cours de l'année dans les différents numéros.

Dans le numéro 4268 de février 2020, la revue propose une intéressante chronique de l'évolution du commerce mondial de la mer, une réflexion sur les solutions alternatives aux abattoirs industriels et une analyse des métiers de soin dans la tourmente.

     Fondée par le père Xavier GAGARIN, jésuite spécialisé dans la théologie orientale, aidé par deux jésuites russes convertis, comme lui, Jean MARTINOV et Eugène BABABINE, et le père Charles DANIEL, la revue est dirigée actuellement par le père François EUVÉ depuis janvier 2013 (physicien et théologien), à la tête d'un comité de rédaction d'une dizaine de personnes. La revue s'attache surtout des collaborateurs occasionnel, suivant les thèmes abordés.

   Sa parution a été ininterrompue depuis les origines (mensuelle ou bimensuelle suivant les périodes), à l'exception des années 1880-1888 (expulsion des Jésuites) et 1940-1944 (occupation allemande). Au départ d'inspiration plutôt "libérale", la ligne rédactionnelle s'est durcie dans le contexte anticlérical de la fin du XIXe siècle et du débat du XXe, puis détendue à partir de années 1920. Dans les querelles qui agitèrent l'Église, comme ce fut le cas pour la "crise moderne" (1900-1920 environ), la rédaction a tenu à garder une position modérée, s'efforçant d'analyser les positions en présence sans les juger.

Depuis 2000, la revue est intégrée à la Société d'Édition de Revues (SER), co-entreprise de la Compagnie de Jésus et du groupe Bayard Presse, propriété des Assomptionnistes. Le rédacteur en chef est toujours un Jésuite, par principe.

     La revue a environ 11 000 abonnés et plus de 30 000 lecteurs, sans compter les visites sur son site Internet, qui a révolutionné sa présence médiatique.

    Notons, et c'est utile pour voir l'évolution de la revue, qu'à la suite d'un partenariat avec la bibliothèque en ligne Gallica, les numéros des années 1857 à 2000 sont en cours de numérisation et seront accessibles dans leur intégralité sur le portail internet de la BNF. Environ 300 000 pages auraient été numérisées à ce jour. On peut consulter les publications ultérieurs de la revue sur le site Cairn.

 

Études, Revue de culture contemporaine, SER, 14, rue d'Assas, 75006 Paris. Site Internet : revue-etudes.com

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2 avril 2020 4 02 /04 /avril /2020 09:22

     Le philosophe et sociologue français Michel VERRET, de tendance marxiste, renommé pour sa trilogie sur l'ouvrier français, 1954-1975, publiée entre 1979 et 1988, mène constamment une réflexion théorique en avance sur le Parti Communiste français, sur les dérives bureaucratiques du communisme.

 

Militant et sociologue...

    Adhérant, dans l'enthousiasme de la Libération (son père était fortement engagé dans la Résistance), aux Jeunesses communistes en septembre 1944 et ay Parti communiste l'année suivante, il est reçu à l'École normal supérieure en 1948, où Louis ALTHUSSER le prépare à l'agrégation de philosophie (1953). il collabore à Clarté, la revue des étudiants communistes parisiens (il en est rédacteur en chef en 1949-1950, prenant la succession d'Annie BESSE), puis à Nouvelle Critique. Nommé professeur de philosophie à Nantes, au lycée Clemenceau, il y exerce jusqu'en 1967 avant de s'orienter vers la sociologie à partir de cette même année, sous l'influence de Jean-Claude PASSERON.

    Membre du comité de rédaction de La Nouvelle Critique de 1958 à 1967, il y publie de nombreux article, notamment sous le pseudonyme "Jean Néry", pour échapper à la vigilance du PCF ou du moins de pas avoir l'air de le provoquer directement... Un de ces article, en décembre 1963, "Réflexion sur le culte de la personnalité. Quelques remarques" pointe les aspects particuliers de l'Union Soviétique, mais aussi les aspects universels (y compris au PCF) des dérives bureaucratiques du communisme. En cela, il est en avance sur les réflexions menées à l'intérieur de son parti. Il apparaît alors proche de son "mentor" ALTHUSSER, sans appartenir au premier cercle, ne serait-ce de par son éloignement provincial.

    Au cours de sa carrière d'enseignant-chercheur, il publie sa thèse d'État sur les étudiants (Le temps des études, 1976). Il fonde un laboratoire universitaire de sociologie, le Laboratoire d'études et de recherches de sociologie sur la classe ouvrière (LERSCO) dont il assure la direction à l'Université de Nantes. Il publie notamment une "trilogie sur l'ouvrier français, 1954-1975" : L'espace ouvrier, le travail ouvrier, La culture ouvrière, emblématique de son oeuvre de sociologie et des questionnements qu'elle suscite : le dernier volume, contrairement aux deux autres, est refusé par son éditeur universitaire, et il ne doit d'être publié qu'à une petite structure de la Région nantaise, ACL édition, aidé par le CNRS.

   Membre du PCF jusqu'en 1978, il s'en détache sans délai, considérant que celui-ci est déjà mort politiquement, et sans renier ses propres aspirations émancipatrices.

Une oeuvre sociologique de premier plan sur la classe ouvrière

   Comme de nombreux intellectuels à la Libération, il adhère au PCF, juste après sa découverte du marxisme, pensant ouvertes de nouvelles possibilités de démocratie et d'émancipation, de construction d'une société juste et égalitaire, avec des rapports de force favorables, et comme beaucoup d'intellectuels, il quitte ce parti, conscient qu'à beaucoup d'égard il est devenu une coquille vide. Cette prise de conscience, plus ou moins tardive chez eux, conduit à cette décision déchirante à bien des égards (il ne s'agit pas seulement de politique, mais aussi de vie collective...), car longtemps, on a pensé qu'il s'agissait du parti des masses populaires...

   Philosophe engagé, il ne verse jamais dans le sectarisme et souvent, lors de ses interventions orales ou dans ses écrits, il s'insurge devant maintes manifestations du stalinisme. Bravant les tabous et les interdits implicites, il n'hésite pas à aborder les sujets qui fâchent et à prendre des positions "risquées" : Dialogues pédagogiques (1972), Les marxiste et la religion. Essai sur l'athéisme moderne (1965), où déjà il appelle communistes et croyants à mener "une action commune" au nom d'une "fraternité pratique", tout en soulignant les parentés profondes entre les partis et les Églises. On le sait, ce thème est repris ensuite à droite pour dénoncer un caractère religieux des partis communistes.

   Surtout, lorsqu'il enseigne la philosophie et lorsqu'il contribue à fonder une université à Nantes, terre conservatrice aux notables religieux et laïcs peu favorables, il exerce ses dons de pédagogue efficace envers ses élèves, même aux racines peu ouvertes au socialisme. Sa capacité de dialogue lui permet de tisser des relations fructueuses dans ce sens, même avec des membres de l'establishment sociologique dont certains se situent aux antipodes de ses orientations politiques : Jean-Claude PASSERON, déjà cité, Madeleine GUILBERT, Alain GIRARD, Henri MENDRAS...

Il intervient dans le monde académique de la sociologie avec la même arderu qu'il déploie pour imposer sa figure d'intellectuel au sein des instances du Parti communiste 15 ans plus tôt : membre de la section sociologie du Comité consultatif des universités au moment des réformes d'après mai-juin 1968, il fait partie de plusieurs comités de rédaction de revues de sciences sociales, notamment Ethnologie française, et est aussi président de la Société française de sociologie. Enseignement et recherche, en autres par la fondation du LERSCO ou dans son travail d'enseignant, constituent les deux axes d'activités. Tout en accompagnant ses étudiants (une cinquantaine de thèses sous sa direction), il réalise des investigations sur le monde ouvrier, avec l'assistance efficace de Joseph CREUSEN et Paul NUGUES. Toujours animé par le souci du peuple, démontrant l'existence d'une véritable culture populaire - à l'encontre de la culture des élites bourgeoises, il rédige une trilogie qui fait encore aujourd'hui référence, ouvrant la voie à nombre d'autres travaux... dont certains permettront de mettre en évidence le recul sociologique de la classe ouvrière... Il sait mettre en oeuvre toute une culture érudite pour analyser cette classe ouvrière, sans tomber dans des travers intellectuels induits par des fortes convictions politiques.

Il met autant d'énergie à réaliser cette analyse qu'il en met pour dénoncer le dévoiement des idées de MARX : "l'idée de Marx, dit-il dans une interview, c'était l'Association internationale des travailleurs comme matrice de l'association sociale mondiale à venir. Le pari de Lénine fut : où le Parti a pu prendre le pouvoir, il le garde. Sorti victorieux, mais au prix d'une guerre mondiale atroce. Ce fut, pour finir, l'effondrement en abîme du "socialisme réel". Je m'étonne encore de la vitesse avec laquelle la Nomenklatura a pu se transformer presque toute entière en Hyper-capitalistura". Il estime également que les partis qui se réclament de Marx ou du socialisme en général sont toujours en retard d'un cran sur la classe bourgeoise qui s'internationalise à toute vitesse : ils en restent au niveau national, incapable de former, même au niveau syndical, une véritable internationale des travailleurs... (Interview de Michel Verret par Laure Silvi, dans Travail, genre et sociétés, n° 26, 2011/2)

 

Michel VERRET, Les marxistes et la religion : essai sur l'athéisme moderne, Éditions sociales, 1961 ; Théorie et politique, Éditions sociales, 1967 ; Dialogues pédagogiques, Éditions sociales, 1972 ; Le temps des études, Champion, 1976 ; L'Espace ouvrier (avec J. CREUSEN), Armand Colin, 1979 ; Le travail ouvrier (avec P. NUGUES), Armand Colin, 1982 ; La culture ouvrière 'avec J. CREUSEN), ACL édition, 1988 ; Éclats sidéraux, Nantes, Éditions du Petit Véhicule, 1982 ; Chevilles ouvrières, Éditions de l'Atelier, 1995 ; Métamorphoses ouvrières (collectif), L'Harmattan, 1995 ; Dialogues avec la vie, L'Harmattan, 1999 ; Sur une Europe intérieure..., L'Harmattan, 2001 ; Lectures sociologiques : Bourdieu, Passeron, Hoggard, Halbwachs, Janet, Le Play, Girard, Naville, L'Harmattan, 2009 ; Mémoires de vie ) itinéraire d'un intellectuel. prologue de Thierry GUICHET, L'Harmattan, janvier 2019.

Christian BAUDELOT, Michel Verret, poète et homme de convictions, dans Revue Française de Sociologie, n° 2018/2, volume 59, Presses de Sciences Po.

 

 

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1 avril 2020 3 01 /04 /avril /2020 11:04

  Revue trimestrielle de l'association France Amérique Latine, Falmag participe à l'activité de d'un réseau national d'une trentaine de comités locaux et des commissions thématiques, "qui s'attache à faire connaître l'histoire, les cultures originaires métisses, les mobilisations et les revendications des peuples d'Amérique Latine et de la Caraïbe dans toute leur diversité." Depuis 1970, cette association manifeste sa solidarité en diffusant des informations sur leurs expériences collectives, "en apprenant de leurs combats, et en soutenant leurs lutte contre l'impunité, pour le respect des droits humains, pour la démocratie politique, pour le progrès social et le bien-vivre ainsi que pour la protection de l'environnement et de la mère-terre."

    Depuis 1980, France Amérique Latine s'en doté d'une revue "qui puise dans la richesse et la diversité de son réseau de militants, d'experts et d'universitaires, afin de garantir une analyse actualisée des problématiques de cette région, avec le souci de présenter des points de vue diversifié. A raison de 5 numéros par an, Falmag est entièrement conçu bénévolement par le comité de rédaction. Chaque numéro comporte un dossier central traitant d'une thématique ou d'un pays en particulier, et des rubriques régulières : actualité, analyse, en images, culture, vie associative. La revue représente une importante source d'informations sur des sujets aussi divers que la violation des droits humains, les mouvements sociaux environnementaux, la lutte contre l'impunité ou encore la défense des communautés indigènes. "A l'heure où l'Amérique latine donne de la voix sur la scène internationale, il est essentiel de connaître et de faire connaître les enjeux propres à cette région".

Le numéro de mars 2020, par exemple, propose un numéro double (n¨ 142-143) qui détaille les résistances et les rébellions en cours en Amérique Latine. De la Patagonie à Haïti, c'est un dossier extrêmement riche, agrémenté de magnifiques photographies.

    Avec la présidente déléguée Sophie THONON-WESFREID, les présidents Franck GAUDICHAUD et Jean HÉRICHER, à la tête du Comité Directeur, l'association France Amérique Latine assure, par la revue, une présence au Festival d'Avignon et à des théâtres, et se fait l'écho, avec un tirage de 600 esemplaire, des initiatives de ses comités locaux (une trentaine dans toute la France), avec l'apport consistant de chercheurs et d'associations de pays d'Amérique Latine. Beaucoup de ses militants viennent de la mouvance chrétienne, mais pas seulement, à l'image de l'implication importante des Églises locales dans les mouvements syndicaux, de la théologie de la libération, des mouvements associatifs de ces pays. Commencée par des activités de solidarité avec les peuples du Chili dans les années 1970, l'association les a étendues avec le temps aux réalités de l'ensemble de l'Amérique Latine.

    

France Amérique Latine, 37 boulevard Saint-Jacques, 75014 Paris, site Internet : franceameriquelatine.org

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31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 11:33

    D'un point de vue marxiste, dissocier sociologie et philosophie politique constitue une hérésie... En fait, sans entrer dans un jeu quasiment "religieux", Karl MARX et ses continuateurs n'ont jamais dissocié les deux aspects d'un même ensemble de pensée et pensent dialectiquement l'action politique, l'État, et pour autant qu'ils ont fait le pas de quitter un certain dogmatisme, la société civile, l'économie, l'idéologie... Si "professionnellement", nombre de sociologues d'inspiration marxistes affiche cette dialectique, il" étudient et publient souvent "dialectiquement", c'est-à-dire, en fin de compte, tentent de donner un sens à leur analyse, pour un objectif qui, même s'il n'est pas affiché non plus, s'oriente presque toujours vers l'émancipation "des masses". La lutte contre l'injustice, qu'elle soit mue par humanisme ou par marxisme, n'a plus cette connotation "idéologique" si fortement reprochée par... les tenants de l'ordre établi! Le débat si fort entre sociologues marxistes entre humanisme et anti-humanisme a longtemps hanté les groupes et groupuscules. il semble bien qu'aujourd'hui, qu'une l'orthodoxie d'État - soviétique en fin de compte, ou maoïste encore aujourd'hui, -n'ait plus les moyens de contraindre leur esprit à des réfutations ou à des justifications de ce type...

   Pour autant, les auteurs marxistes, qui n'entendent pas renier la philosophie politique marxiste, gardent à l'esprit cette dialectique, fortement liée d'ailleurs à leur esprit à une sociologie scientifique. Sociologique scientifique et action politique que défendait, dans un mouvement d'idées de "retour à MARX", en son temps, Henri LEFEBVRE. Dans sa présentation à la fois rigoureuse et pédagogique de la pensée de Karl MARX, il écrivait ce chapitre Dialectique et sociologique scientifique, L'action politique - l'État, dans ces termes, rappelant des analyses fondamentales qui guident encore bien des sociologues aujourd'hui.

"Le capitalisme a donc des lois et relève d'une science. Si ces lois étaient des lois "économiques" d'équilibre, s'il disposait d'un automatisme régulateur, il tendrait vers la stabilité. Nous savons qu'il n'en est rien et que ces lois sont des lois dialectiques et historiques.

Dans l'hypothèse d'un appareil spontané et d'un automatisme interne de régulation, l'État n'aurait qu'un rôle négatif : il écarterait les initiatives perturbatrices de cet ordre "immanent" du capitalisme.  C'est bien ainsi que la bourgeoisie a conçu et construit, dans sa belle époque, son État démocratique et libéral. Alors, sans connaître les véritables lois internes du "régime" et de la "structure, qu'elle constituait à son profit, elle se représentait des lois harmonieuses, immuables, éternelles. Son État devait simplement "superviser" le fonctionnement de ces lois. Malheureusement, cet État fut tout de suite quelque chose de bien différent, et il l'est devenu de plus en plus, le libéralisme plus ou moins sincère ne fut alors que l'apparence idéologique d'un État de classe.

Cet État de classe était inévitable, selon l'analyse et les prévisions de Marx : il fallait, par des moyens répressifs et violents, sans cesse rétablir au profit des capitalistes un "ordre" que sans cesse des forces de perturbation et de "désordre" venait menacer. Il fallait par tous les moyens arrêter le mouvement qui tendait vers la transformation du capitalisme en une autre structure sociale - et arrêter ce mouvement au profit de la classe capitaliste. Les forces productives tendant (par la "surproduction" elle-même et à travers les crises) à déborder la structure capitaliste, il fallait arrêter le devenir.

Aux initiatives révolutionnaires, la classe dominante répond nécessairement par une activité politique, par une répression pour laquelle un appareil d'État lui est nécessaire. Les exigences administratives se mêlent aux nécessités politiques, dans la constitution de cet appareil qu'elle secrète littéralement, selon ses besoins. L'analyse de la base économique aboutit donc à une analyse scientifique de la superstructure politique. L'analyse de la formation économico-sociale, dans son histoire concrète, implique une étude de l'État, qui couronne l'édifice.

Karl Marx découvre ainsi que l'activité politique n'est pas une forme supérieure de la moralité, comme l'avait cru Hegel (apologiste, ici, de "l'ordre établi"). L'État ne représente pas une conscience de la société, mais une conscience de classe. Pas d'État sans gouvernement qui cherche, dans un sens défini par la classe dominante, la solution aux problèmes généraux qui se posent. L'intérêt général recèle et dissimule, sous l'apparence d'une communauté illusoire, des intérêts de classe.

Dans l'État démocratique façonné par la bourgeoisie, elle ne peut empêcher une certaine participation des masses et de la classe ouvrière à la vie politique : elle s'arrange pour que cette participation soit aussi illusoire et apparente que possible ; elle réduit au minimum le droit de choisir les maître, l'efficacité du suffrage universel ; et, dès qu'elle se sent menacée, elle supprime le suffrage universel. Non seulement l'État est secrété par une sorte de processus naturel, suivant les besoins de la classe dominante ; mais, dans la mesure où l'organisation politique laisse place à l'expression et aux revendications des opprimés, la puissance économique - l'argent - intervient ; et elle rétablit par tous les moyens, corruption ou violence stipendiée, la situation des oppresseurs. L'État démocratique présente donc une dialectique interne ; il contient une apparence et une réalité. Pour le pénétrer, une vigilance perpétuelle, une analyse théorique jointe à une expérience pratique s'avèrent indispensable. En même temps, il révèle et il dissimule une contradiction : la lutte des classes. En un sens, et d'un côté, il n'est que dictature de la bourgeoisie. En un autre sens, mais simultanément, il permet le déploiement de la lutte, donc certaines victoires des opprimés. Ceux-ci doivent donc défendre la république et la démocratie bourgeoise, non pour elles-mêmes, mais pour les possibilités d'actions qu'elles renferment.

La démocratie bourgeoise et les libertés qu'elle implique (liberté d'expression et de presse, liberté d'opinion et de vote) se retournent nécessairement contre elle : elles permettent la recherche scientifique et l'expression des découvertes qui prévoient la disparition du régime et en montrent les tares ; elles autorisent l'organisation des forces révolutionnaires (syndicats, partis). Vient donc un moment où la démocratie change de sens. Non qu'elle disparaisse : elle s'approfondit ; non qu'elle se supprime ; elle se dépasse. Elle devient démocratie prolétarienne, c'est-à-dire pouvoir du prolétariat (sur la bourgeoisie). Tout État comportant une dictature, c'est seulement le sens de la dictature qui change - dictature signifiant contrainte, action efficace sur les hommes et les choses pour les orienter dans un sens déterminé. Seulement la dictature bourgeoise était dissimulée sous le voile d'une communauté illusoire : l'intérêt général. La dictature du prolétariat analysée et prévue par Marx est une dictature ouverte, non dissimulée, sur la bourgeoisie. Son degré de contrainte se proportionne exactement aux privilèges. En cessant de défendre un prétendu "intérêt général" commun aux oppresseurs et aux opprimés, cette dictature rétablit la véritable communauté de ceux qui contribuent activement et effectivement à la vie sociale, qui créent, qui produisent, qui travaillent. C'est donc bien l'épanouissement de la démocratie, transition historique ) à travers le socialisme - vers le communisme. L'État devient un instrument pour la transformation du monde. Une fois son rôle accompli, il disparaîtra.

Nous avons montré comment l'analyse théorique et l'expérience politique montrèrent peu à peu à Marx la véritable structure de l'État et le processus de sa transformation. (...)".

    Cette présentation de la philosophie politique marxiste, qui est aussi une interprétation de la pensée de Marx, s'appuie sur une sociologie et Henri LEFEBVRE déploie cette sociologie entre autres dans le domaine de l'urbanisme, de la ville. Mais de façon globale il s'agit toujours de sociologie politique, à la fois analyse de ce qui est réellement et projection dans l'avenir du développement de l'État, de ce qu'il devrait être, devenir, toujours dans l'intérêt des classes dominées et oppressées. Sociologie de combat donc, qui ne doit pas selon lui, se départir de toute la rigueur scientifique. Il ne s'agit pas pour lui de biaiser en quelque sorte la réalité pour le bien des travailleurs, mais bien de restituer également la réalité de la société capitaliste, et notamment de l'État tel qu'il est, en mettant notamment en évidence comment, et c'est tout l'objet du Capital de Karl Marx, les crises du capitalisme proviennent de son fonctionnement même.

 

Henri LEFEBVRE, Pour connaitre la pensée de Karl Marx, Bordas, 1966.

 

SOCIUS

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30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 11:21

    Sociologue espagnol, réalisant au départ nombre de ses études comme auteur marxiste en France, Manuel CASTELLS OLLIVAN, depuis janvier 2020 ministre espagnol des Universités dans le gouvernement espagnol, est un spécialiste de l'espace urbain, puis de la communication.

 

Militantisme et carrière universitaire

    Issu d'une famille très fortement conservatrice, selon ses propres dires, il doit lutter contre pratiquement tout l'environnement culturel pour "être soi-même" et se battre et se politiser dès l'âge de 15 ou 16 ans... .Il quitte l'Espagne à 20 ans pour cause de militantisme antif-franquiste, et étudie en France la sociologie et l'urbanisme. Titulaire d'un diplôme de droit en 1964 à Paris, il développe dans ses travaux une approche structuraliste des formes urbaines et des relations entre l'économie, le social et les structures spatiales. Il s'intéresse particulièrement au rôle de l'État en tant que régulateur des crises urbaines.

    Se succèdent de nombreux livres et articles sur la question urbaine, de La Question urbaine (1972) à The City and the Grassroots (1983).

    Entre 1967 et 1979, il enseigne dan plusieurs universités parisiennes (dont l'université Paris X de Nanterre, qui le congédie pour participation aux manifestations de mai 1968) puis à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris, avant de rejoindre l'Université de Californie à Berckeley. Il s'intéresse alors à la Silicon Valley et à la société de l'information. Il en devient un spécialiste reconnu avec sa trilogie consacrée à "l'Ère de l'information" (1998-1999), qui met particulièrement en évidence les transformations de la société au travers du développement des réseaux. Son livre La Galaxie Internet (2002) en fait une référence sur les nouveaux modes de communication. Il reste très attaché à l'étude du pouvoir, et pas seulement du pouvoir d'État, comme le montre un de ses derniers ouvrages, Communication et pouvoir, en 2013.

Outre son poste à Berckeley, il est directeur de recherche à l'Université ouverte de Catalogne, université virtuellement mondiale qu'il rejoint en 2001.

 

Une oeuvre sociologique importante sur l'urbanisme et la communication

    Il participe à l'ensemble que constitue les études marxistes sur l'urbain dans les années 1970-1980 avant de tenter une synthèse entre sociologie urbaine, études d'organisations, études sur Internet, des mouvements sociaux dans les années 1990-2010.

   Optimiste, CASTELLS soutient que l'ère de l'information peut "libérer le pouvoir de l'esprit", ce qui augmenterait considérablement la productivité des individus et conduirait à une plus grande libération de temps pour les loisirs, permettant aux individus d'atteindre "une plus grande profondeur spirituelle et plus de conscience environnementale". Un tel changement serait positif en ce qu'il entrainerait une diminution de la consommation de ressources. L'ère de l'information, l'âge de la consommation et la Société des réseaux sont autant de perspectives qui définissent la vie moderne.

    Depuis les années 1970, suivant le chemin ouvert par les études d'Alain TOURAINE (qu'il considère comme son père intellectuel), il ouvre dans une perspective marxiste tout un pan de la sociologie urbaine, qui met l'accent sur le rôle des mouvements sociaux dans la transformation conflictuelle de la ville (ce qui est une des principales caractéristiques selon lui de la société post-industrielle). Il étudie tout un éventail de luttes sociales, déplacées de la strate purement économique à la strate politique par l'intervention de l'État.  

    Transcendant, mais sans en renier la pertinence, les structures marxistes au début des années 1980, en se concentrant sur le rôle des nouvelles technologies dans la restructuration de l'économie : il introduit le concept de "l'espace des flux", ensemble des composantes matérielles et immatérielles des réseaux d'information mondiaux utilisés pour la coordination en temps réel et à longue distance de l'économie. Dans les années 1990, il combine ses deux volets de recherche dans The Information Age : Economy, Society and Culture.

    Dans sa théorie des organisations, dans laquelle s'enracine sa réflexion sur l'ère de l'information, il se situe dans le sillage de Max WEBER, tant dans son utilisation de la sociologie historique que dans son style théorique. Pour lui, l'économie de l'information n'est pas le résultat direct de l'essor des nouvelles technologies de l'information et de la communication. Il s'agit plutôt de la convergence de ces technologies avec un processus d'organisation en réseaux plus ancien et autonome, axé sur le flexibilité et la capacité d'adaptation en tant que mode d'organisation clé.

Manuel CASTELLS s'inscrit dans tout un débat sur la nature et la portée de cette révolution de l'information, débat loin d'être clos. Il ne conçoit pas sa théorie à partir des réseaux comme une simple métaphore :

- Les réseaux constituent l'unité principale de l'organisation sociale. Il soutient qu'il existe une nouvelle géométrie variable qui relie l'activité économique, les États et la société. Cette géométrie variable est le réseau.

- Ils sont flexibles et reconfigurables à l'infini. L'hyper-concurrence sans relâche de la production mondiale des produits de base tout au long de la chaîne d'approvisionnement et des chaînes d'approvisionnement intégrées en un un exemple.

- Ils ont une logique fondamentale liée aux signification culturelles : pour chaque réseau, la culture est intégrée dans des états binaires exclusion/inclusion. Tous les noeuds n'améliorant pas la logique de ce réseau sont bientôt découplés. Dans le méta-réseau financier mondial, les centres de productions qui n'améliorent pas les rendements à court terme sont bientôt exclus, ce que les nombreuses crises financières (Mexique, 1994 ; Asie, 1997-98 ; Russie, 1998 ; États-Unis, 2008-??) ont amplement démontré.

- Les réseaux ont des limites poreuses et mobiles telles qu'ils pourraient tout aussi bien s'adapter à l'infini. (CASTELLS, 1996)

 

Manuel CASTELLS, La Question urbaine, Maspéro, 1972 ; Monopolville, Analyse des rapports entre l'entreprise, l'État et l'urbain à partir d'une enquête sur la croissance industrielle et urbaine de la région de Dunkerque, Paris, La Haye, Mouton, 1974 (avec Francis GODARD) ; Luttes urbaines et pouvoir politique, Maspéro, 1975 ; The Urban Question : A Marxist Approach, 1977 ; The city and the Grassroots, 1983 ; L'Ère de l'information, 3 volumes, Fayard, 1998, 1999 ; Dans quel monde vivons-bous?, le travail, la famille et le lien social à l'ère de l'information (avec Martin CARNOY et Paul CHEMLA), 2001 ; La Galaxie Internet, 2002 ; Communication et pouvoir, Maison des Sciences de l'Homme, 2013.

 

  

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29 mars 2020 7 29 /03 /mars /2020 10:20

  Revue bimestrielle latino-américaine de sciences sociales ouverte aux courants de pensée progressistes, Nueva Sociedad, prône le développement de la démocratie politique, économique et sociale dans la région. Basée en Argentine, fondée en 1972, diffusée dans de nombreuses institutions et bibliothèque de tout le sous-continent (plus de 300), cette revue hispanique est l'émanation de la Fondation Friedrich Ebert (du nom du premier président allemand démocratiquement élu) (FES), créée en 1925, de tendance social-démocrate.

    Sur papier et sur Internet, chaque numéro est composé d'un dossier, par exemple La démocratie recule-t-elle? (juillet-août 2019), L'avenir du travail, Mythes et réalités (janvier-février 2019), Venezuela : le crépuscule de la révolution (mars-avril 2018), Le fantasme du populisme (janvier-février 2017)...  Dans le numéro 285, de janvier-février 2020, le magazine s'interroge sur les classes moyennes, au-delà des mythes : L'Amérique Latine devient-elle un sous-continent des classes moyennes? L'augmentation des classes moyennes, à partir de simples indicateurs de revenu, semble profiter à tous : à une pour montrer le succès de leurs efforts, et d'autres pour améliorer leur perception de soi dans la société. Et la vérité est que le terme est souvent utilisé "hors de tout contrôle" et court le risque de rendre invisible autant ou plus, qu'il ne le rend visible... A noter dans le numéro de septembre-octobre 2018, la revue publiait un dossier consacré au bicentenaire de Karl MARX.

    Emmenée par Svanja BLANKE (directeur) et Pablo STEFANONI (rédacteur en chef), une équipe, répartie entre l'édition papier et l'édition numérique, à l'aide de nombreux correspondants, fournit des éclairages instructifs sur l'évolution des situations en Amérique Latine. En langue espagnole, le magazine est toutefois bien lisible sur Internet grâce à un traduction qui commence (seulement, la révolution numérique est une révolution au niveau qualitatif assez lente...) à être correcte.

 

Nueva sociedad, Humberto Primo 531, C1103ACK Cludad de Buenos Aires, Argentine. Site Internet : nuso.org

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28 mars 2020 6 28 /03 /mars /2020 10:46

     Pour une grande partie des sociologues en France, marxistes ou non, les politiques urbaines et pour les derniers directement en lien avec le développement des luttes urbaines, constituent un champ de recherche prioritaire.

      Avant de nombreux autres, Henri LEFEBVRE, qualifié parfois de théoricien franc tireur et touche à tout, cultivant une certaine hétérodoxie tout en étant très proche du Parti communiste, avait publié coup sur coup Du rural à l'urbain (1970), La Révolution urbaine (1970), La Pensée marxiste et la ville (1972) et La production de l'espace (1974). Soutenant dans ce dernier ouvrage que l'espace est un produit social et une réalité propre au même titre et dans le même processus global que la marchandise, l'argent, le capital, il définissait principalement l'espace comme "la projection au sol des rapports de production" ou comme "le support des rapports sociaux". Selon le philosophe et sociologue marxiste, la modalité d'existence des rapports sociaux était affectée par des déterminations qu'il s'agissait d'analyser selon les trois niveaux de "la reproduction biologique", de "la reproduction de la force de travail" et de "la reproduction des rapports sociaux de production". De telles indications étaient toutefois programmatiques et, malgré l'abandon des analyses et des matériaux, demeurait en suspens la requête qu'elles énonçaient avec une certaine pertinence au regard des préoccupations théoriques de l'époque.

    C'est à cette exigence que tentèrent de satisfaire les travaux de Jean LOIJKINE consacrés en particulier aux politiques urbaines dans la région parisienne (1973) et dans la région lyonnaise (1974) et ceux de Christian TOPALOV sur la rente foncière urbaine et Les promoteurs immobiliers (1974).

    Manuel CASTELLS proposa une globalisation de la problématique dans ses ouvrages tels que La question urbaine (1972) ou Luttes urbaines et pouvoir politique (1973), ou dans Mononopolville, avec Francis GODARD (1974), complétés en 1978 par une contribution à l'ouvrage précité que dirigea POULANTZAS, sous le titre de "Crise de l'État, consommation collective et contradictions urbaines. CASTELLS définissait le domaine de l'urbain dans sa généralité par l'ensemble des problèmes liés d'une part à l'organisation de l'espace ou à "la division sociale et technique du territoire" et d'autre part à "la pridcution, distribution et gestion des moyens collectifs de consommation". CASTELLS identifiait dans cet espace des contradictions d'un type nouveau, marqués certes comme toute contradiction "de classe" par le capital considéré en tant que "rapport social", mais ces contradictions relevaient aussi un caractère "pluriclassiste" qui les rendait "stratégiquement fondamentales pour une transformation des rapports sociaux". Il concluait son analyse par le constat d'une "crise de la politique urbaine" (spécialement de la planification), il diagnostiquait une incapacité croissante de l'État à "assurer dans ce domaine l'ensemble des fonctions nécessaires à la reproduction du système" et désignait dans cette impuissance une situation favorable au développement de "nouvelles luttes populaires".

Dans son opuscule de 1973 consacré aux luttes urbaines, CASTELLS avait souligné, à partir de l'exemple du logement, que la consommation collective, tout à la fois "élément fonctionnel indispensable, objet permanent de revendications et secteur déficitaire en économie capitaliste", répondait tendanciellement à "l'exigence sociale historiquement définie d'une série de droits à la vie".

     C'est ce mouvement historique, susceptible de contrecarrer les mécanismes de reproduction de la structure sociale qu'analyse pour sa part dans son livre consacré à l'espace ouvrier, paru à la fin de la décennie, Michel VERRET, le seul sociologue peut- être de cette période qui ait approché les ouvrier et pénétré leur espace; non seulement en analyste, mais également en ami. Avant d'aller plus loin, notons que, déjà, bien loin avant dans le temps, l'éclosion des villes avaient remis en cause toute une organisation sociale et tout un rapport de forces sociales, et que leur développement en avait fait un acteur à part entière, souvent, des luttes entre nouveaux dépositaires d'une société féodale qu'elles avaient contribué à proprement détruire.

Évoquant donc les théoriciens catastrophistes qui définissent "la reproduction de la classes ouvrière comme un pur mécanisme de répétition, dont la bourgeoisie, ou son État, réglerait l'agencement, et dont la classe ouvrière subirait le mouvement", VERRET montrait en 1979 grâce à des observations précises et dans des formulations assez justes, que ni la bourgeoisie n'est "cet ingénieur tout puissant", ni la classe ouvrière "ce rouage machinale", ni la reproduction "ce mécanisme monotone". Sans contester que "la matrice fondamentale du besoin et de la puissance de transformation des rapports sociaux" est l'usine plutôt que la maison, il établit que la force de travail renvoyée par celle-ci à celle-là "n'est pas seulement reconstituée pour l'usage et le profit de ceux qui en profitent" mais également "renouvelée" par des "besoins qui, transformés en revendications, en transforment l'image" et ménageront "d'autres usages en d'autres rapports" selon un mouvement au terme duquel l'ouvrier deviendrait "maître de l'usine comme de sa maison : maitre des machines, maître de son travail, maître de son produit, non pour l'accaparer, mais pour le distribuer à ceux qui en ont besoin, comme à la maison on partage le pain, et demain, dit-on, les roses". (VERRET, L'ouvrier français, L'espace ouvrier, Armand Colin, 1979).

L'orientation explicitement humaniste - et le vocabulaire en même temps - humaniste de la perspective que trace ainsi Michel VERRET paraît contredire à l'exigence méthodologique qu'ALTHUSSER avait quinze ans auparavant, inscrite au principe de son "retour à MARX" (qualifié par lui-même "d'anti-humanisme théorique"), principe interdisant de valoriser tout ce qui n'est pas strictement "économique". Ce principe visait surtout à interrompre le "bavardage" sur l'aliénation au sein du Parti communiste, comme à contrecarrer le développement d'un "personnalisme", identifié dans le travail par exemple de Lucien SÈVE. S'appuyant en partie sur le travail de POULANTZAS identifiant la complexité de la reproduction, Michel VERRET  peut indiquer d'autres voies que l'État et l'économie, pour la reproduction des rapports sociaux de production, et du coup, d'autres axes permettant de la combattre. Mais THIRY, FARRO et PORTIS, auxquels nous empruntons largement cette analyse de l'histoire de la sociologie urbaine marxiste, estiment que le primat de la reproduction des rapports sociaux dans la production brident cette tentative d'analyse sociologique chez les marxistes, pour des raisons théoriques certes mais également par le poids politique au sein du parti communiste de l'orthodoxie. Ainsi l'accusation d'humanisme est souvent brandie comme accusation de s'écarter fondamentalement du marxisme.

 

La sociologie urbaine marxiste aujourd'hui

     Alors que la phraséologie marxiste disparait peu à peu des études en sociologie, chez les auteurs marxistes s'opèrent dans les années 1970-1980, puis de manière de plus en plus accentuée dans les décennies suivantes plusieurs évolutions, compte-tenu du fait qu'il n'y a jamais eu réellement une école marxiste en sociologie (Edmond PRETECEILLE).

  Rappelons d'abord que dans la première partie des années 1970, les sociologues marxistes du Centre d'Études et de recherches marxistes (CERM) et du Centre de sociologie urbaine (CSU) publient de très nombreux ouvrages et articles. Le débat auquel participèrent, outre les auteurs déjà cités, Alain CHENU, Danièle BLEITRACH, Denis DUCLOS, Jean-Marie PONDARIÈS, Renaud DULONG, François ASHER, Edmond PRETECEILLE, Jean GIRARD, Henri COING, Jean-Pierre TERRAIL, etc, est très bien synthétisé par Élizabeth LEBAS dans "Somme Comments on a Decade of Marxists Urban and Regional Research in France, 1969-1970" publié dans Housing, Construction and the State, London, Conference of Socialist Economists, march 1980.

Dans la même période où les sociologues marxistes ou marxisants investissent le champ de la sociologie urbaine, des auteurs entament leurs travaux sur la sociologie du travail, de la classe ouvrière, de l'État, du développement et des religions.

Suite à l'inspiration et à la provocation d'Henri LEFEBVRE, plus philosophique que sociologique, de nouveaux sociologues marxistes s'attachent à l'étude de l'urbain, dans une démarche souvent plus empirique que théorique. Même si ALTHUSSER et POULANTZAC influent certains d'entre eux (comme Malnuel CASTELLS), d'autres sont inspirés par l'école du capitalisme monopoliste d'État, beaucoup critiquée, mais servant de point de départ pour nombre d'entre eux. Mais les itinéraires des sociologues marxistes sont très diversifiés, d'autres ont d'abord été des disciples d'Alain TOURAINE, de Michel CROIZIER, de BOURDIEU et PASSERON, et même de la sociologie américaine (comme l'équipe du CERAT à Grenoble. La plupart des sociologues dans ce domaine (urbain) se situent de toute façon dans le sillage d'une tradition de la sociologie urbaine française, celle de Chombart de LAUWE, comme ceux du Centre de Sociologie urbaine (CSU) (Edmond PRETECEILLE) . Un certain nombre de préoccupations perdure, au delà des parcours personnels : le logement, la consommation et les modes de vie des citadins, plus particulièrement de la classe ouvrière, le rapport des groupes sociaux à l'espace urbain...

Il y a eu un point de rupture essentiel dans le travail de tous ces sociologue, vers 1966-1967. Les questions dominaient alors les démarches des sociologues urbains, celles posées par les planificateurs technocrates, soucieux du contrôle de la croissance en matière de besoins d'équipements de toutes sortes, guidés par les nécessités du marché (du bâtiment notamment). Ont été réintroduit dans l'analyse l'État et les producteurs privés de la ville. Ceci dans un mouvement d'influences réciproques entre responsables de l'État (DATAR, Commissariat général au Plan) et sociologues dont c'étaient les principaux commanditaires (et financeurs) des études... qui étaient du reste jusqu'à cette période très peu lus par les responsables des instances supérieures. Ce mouvement se situait dans celui qui secoue en mai 1968 l'ensemble des structures de la société, étatiques ou non. Puis, dans les années 1970, vint une sorte de réactions où des hauts fonctionnaires veulent faire le tri entre les bons sociologues (qui aiment l'État) et les mauvais (qui détestent l'État), réduisant de manière importante les commandes d'études et les financements... Malgré cette sorte de "chasse aux sorcières", le mouvement général d'attention à l'objet local est lancé et ne s'arrête pas... Les acteurs locaux, de leur propre élan, de celui de nombreux hauts fonctionnaires d'État et aidé des analyses des sociologues, prennent une part de plus en plus active à la vie politique (et administrative) de l'État, dans un mouvement général où la décentralisation (pour aussi d'autres multiples raisons, liés aux difficultés de gestion administrative et aiguillonné également par plusieurs scandales-gaspillages d'État...), devient un paradigme obligatoire. Ceci se traduit très pratiquement par la multiplication d'études de politique urbaine locale, changeant d'ailleurs notablement certains circuits de financement de ces études, mais surtout la perception des acteurs sur l'urbain.

On comprend que pour des marxistes habitués à analyser l'État central, que cette évolution, dont ils sont d'ailleurs partie prenante, change aussi de manière générale leur analyses théoriques. Dans le sens où l'attention accrue portée au poids croissant de l'État central, du capital financier, engendre l'attention a contrario, du fait de leurs recherches sur le terrain, sur le jeu des situations locales, des rapports de force locaux... dont beaucoup se retrouvent au sommet de l'État, pas seulement dans un sens descendant comme le voudraient les analyses centrées sur la toute-puissance de l'État, mais également dans un sens ascendant, du local vers Paris. Les sociologues se rendent compte et rendent compte de la nécessité pour l'État des coopérations au niveau local, et même chez des théoriciens comme Jean LOJKINE, considéré comme des plus fidèles à l'orthodoxie, on retrouve cette obligation d'assumer la complexité du local, des rapports internes à l'appareil d'État et aussi de l'ambivalence des situations politiques locales.

Pour autant, même si nombre de sociologues marxistes sortent d'une certaine "naïveté" des années 1960, qui faisaient considérer l'État comme un bloc (ce fameux bloc social althussérien, concept d'ailleurs un peu caricaturé), ils n'ont pas produits pour autant une sociologie unifiée marxiste. Car d'une certaine façon, peu ont eu envie d'en élaborer une, plus intéressés de travailler avec d'autres sociologues d'autres sensibilités mais au champ scientifique commun, peu soucieux de rester dans une problématique orthodoxe (axée sur la toute-puissance d'un État concentrant toute la force de la bourgeoisie unie dans le même objectif de confiscation de la plus-value produite par une classe ouvrière elle-même unifiée...). Et d'un autre côté, et cela va dans le sens de la même évolution, les champs sociologiques se sont diversifiés et, largement, leurs analyses sur différents aspects des politiques urbaines, tout en abandonnant une phraséologie marxiste, pénètrent bien plus l'ensemble de la société et des... structures d'État. Toutes les analyses que l'ont peu trouver dans les années 1980-1990 sur la politique de la ville, sur la délinquance dans les "cités", sur le logement, sur la santé, sur les rapports entre services de l'État et citoyens, comme sur la gestion de l'eau, du gaz et de l'électricité, sur les pratiques de travail, sur la ségrégation et les restructurations sociales, sur les modes de vie, sur les rapports entre communautés ethniques... agitent les acteurs locaux comme nationaux sur la répartition des responsabilités, sur la nature des politiques à mettre en oeuvre, sur la répartition des ressources financières également...

    La doxa libérale des années 2000-2010 et la forme de la mondialisation, comme la financiarisation de l'économie porte un coup d'arrêt à cette évolution qui voit se freiner partout la décentralisation (se muant en simple déconcentration des services)... comme le développement des études sociologiques urbaines de manière générale. Un certain repli de la sociologie française s'opère, et cela concerne tous les domaines étudiés, frappant également les sciences sociales et les sciences naturelles. On ne compte plus alors, les appels des scientifiques, sociologues ou non, marxistants ou non, sur la raréfaction des crédits d'État, la dispersion des équipes de travail. Dans un pays qui dépend historiquement d'un État centralisé à bien des égards, y compris en matière de recherches scientifiques, le coup est plutôt rude et la capacité d'amortissement du monde universitaire est bien moindre que dans les pays anglo-saxons où le système des fondations est prédominant.

 

PRETECEILLE Edmond, Jean-Louis BRIQUET, Les marxiste et la question urbaine, dans Politis, volume 2, n°7-8, octobre-novembre 1989, L'espace du local, www.persee.fr. Bruno THIRY, Antimo FARRO, Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaines, Vigot, 2002.

 

  

 

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26 mars 2020 4 26 /03 /mars /2020 12:22

  Global Asia, magazine trimestriel publié par l'East Asia Foundation, d'une conception similaire à Foreign Affairs ou Foreign Policy, est axé sur l'Asie, dans nombre de ses aspects, économiques, sociaux, stratégiques, environnementaux. Récente revue, fondée en 2006, basée en Corée du Sud, elle se conçoit comme forum d'échanges dans un esprit de coopération régionale et d'intégration dans de nombreux domaines. Destinée et plate-forme d'expression de "thinkers, policymakers", de leaders politiques, et hommes (et femmes) d'affaires pour débattre des plus importants sujets pour l'Asie d'aujourd'hui. Son lectorat, avec tirage de 7 500 exemples environ, se monte à à peu près 40 000 personnes, la plupart dans des hauts postes des hiérarchies des sociétés et des États.

     Elle entend, aux côtés de revues internationales globales, éclairer tout particulièrement sur les questions de l'Asie, à la fois sur papier et sur Internet.

      Chaque numéro, composé de courts et de longs articles d'exposés sur les questions d'actualités, de débats divers, sous la direction du directeur de publication RO-MYUNG GONG, du rédacteur en chef CHUNG-IN MOON et d'un comité de rédaction d'une vingtaine de personnes, aborde un thème central, à côté d'une large couverture de l'actualité. Il n'y a pas de rubricages précis à proprement parler.

Nombre de membres de la rédaction exercent par ailleurs de son activité dans la revue des fonctions officielles gouvernementales. Ainsi CHUNG-IN MOON est-il un des conseillers en affaires étrangères et sécurité nationale du président coréen.

Cette revue est utile, car c'est une des seules, en langue anglaise, à apporter des éclairages précis sur les débats qui agitent les pays d'Asie de l'Est.

Le numéro 4 de décembre 2019, volume 14, aborde les problèmes de l'environnement. L'air n'a pas de frontières. Faut-il établir en Asie du Nord (Chine, Japon, Corée du Sud) une convention commune contre la pollution?

 

Global Asia, The East Asia Foundation, 4th Floor, 116 Pirundae-ro, Jongno-gu, Seoul, Korea 03035, Site Internet : globalasia.org

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