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27 février 2021 6 27 /02 /février /2021 09:10

   L'interprétation freudienne de la tragédie de SOPHOCLE a entre autres suscité de très nombreuses discussions chez tous les spécialistes de la mythologie grecque, notamment en France.

Dans un article de 1967, Oedipe sans complexe, Jean-Pierre VERNANT (1914-2007), à l'occasion d'une controverse avec Didier ANZIEU (1923-1999), s'est insurgé contre les interprétations sauvages et psychologisantes qu'il décelait à cette époque dans les textes psychanalytiques consacrés à Oedipe. Ces interprétations tendaient à transformer le personnage de SOPHOCLE en un névrosé moderne, habité par un complexe freudien. Si FREUD s'était appuyé sur SOPHOCLE, pour élaborer son complexe, les psychanalystes, et surtout les journalistes "spécialistes" de la psychanalyse, avaient fini par projeter leurs fantasmes oedipiens sur le mythe et la tragédie.

En cela, il dérogeait à la méthode de travail de FREUD lui-même, qui procède non pas à une interprétation psychanalytique du mythe, mais à une analogie et un rapprochement entre un mythe "universel" et un complexe tout aussi "universel", l'ancrage de ce mythe dans la psychologie humaine...

Contre cette psychologisation, VERNANT propose une nouvelle interprétation d'Oedipe plus conforme aux représentations de la mythologie grecque : "Son destin exceptionnel, écrit-il en 1980, l'exploit qui lui a donné la victoire sur le Sphinge l'ont placé au-dessus des autres citoyens, au-delà de la condition humaine : pareil et égal à un dieu ; ils l'ont aussi, à travers le parricide et l'inceste, qui ont consacré son accès au pouvoir, rejeté en deçà de la vie civilisée, exclu de la communauté des hommes, réduit à rien, égal au néant. Les deux crimes qu'il a commis sans le savoir ni le vouloir l'ont rendu, lui, l'adulte ferme sur ses deux pieds, semblable à son père, s'aidant de son bâton, vieillard à trois pied, dont il a pris la place aux côtés de Jocaste, semblable du même coup à ses petits enfants marchant à quatre pattes, et dont il est aussi bien le frère que le père. Sa faute inexpiable est de mêler en lui trois générations d'âge qui doivent se suivre sans jamais se confondre ni se chevaucher au sein d'une lignée familiale." (Oedipe, dans Dictionnaire des mythologies, Volume II, Flammarion)

Ce portrait du véritable Oedipe grec n'était pas éloigné en réalité de l'Oedipe freudien, puisque chez FREUD, le complexe est lié, dès le début, à la double question du désir d'inceste et de son nécessaire interdit afin que ne soit jamais transgressé l'enchaînement des générations.

En 1972, dans un livre d'inspiration reichienne, L'Anti-Oedipe, Gilles DELEUZE (1925-1995) et Félix GUATTARI ont critiqué l'oedipianisme freudien qui à leurs yeux réduisait la libido plurielle de la folie (et de la schizophréinie) à un enfermement familialiste de type bourgeois et patriarcal. (ROUDINESCO et PLON).

 

  Jean-Pierre VERNANT critique surtout l'anachronisme et les contre-sens de la lecture psychanalytique du mythe d'Oedipe, en particulier tel qu'il est retravaillé dans la tragédie grecque. Cette fiction exploratoire sonde les fondements sociaux, religieux et politiques de la société grecque (mais surtout de Thèbes) au moment de sa démocratisation à partir du VIe siècle av. J-C. Ce mythe ne constitue en aucun cas une illustration d'un drame psychologique individuel et familial, outre le fait que l'universalité du complexe d'Oedipe semble pour lui invalidée par des recherches (notamment ethnographiques). Il faut dire que les dérives que combat VERNANT proviennent aussi d'une assimilation un peu rapide des certains effets de ce complexe à des maladies. FREUD lui-même et ses continuateurs directs ont toujours mis l'accent sur la dynamique psychologique du complexe d'Oedipe, qui traverse tout être humain (occidental). C'est à partir de son vécu dans la trinité mère-enfant-père, difficile toujours, que l'homme (ou la femme) construit sa personnalité, influencé par les cultures de la mère et du père, lesquelles peuvent être très différentes d'une civilisation à une autre. (voir surtout l'ouvrage Oedipe sans complexe, dans Mythe et tragédie en Grèce ancienne, Paris, Maspéro, 1972, sous la direction de jean-Pierre VERNANT et Pierre VIDAL-NAQUET. Et aussi de manière générale : Avec ou sans complexe? Vernant, la psychanalyse et la psychologie, Collège de France, de Frédéric Fruteau de LACLOS dans le site internet books.openedition.org).

  Didier ANZIEU, notamment dans Moi-peau (Nouvelle revue de psychanalyse, 1974) et L'auto-analyse de Freud - et la découverte de la psychanalyse, (PUF, 1959, 1975, 1988), restitue le contenu des grandes découvertes freudiennes, notamment du complexe d'Oedipe. Ses travaux constituent une référence pour les chercheurs et les étudiants. Une certaine orthodoxie lui vaut un certain nombre de critiques, même s'il met bien en évidence l'inséparabilité de la théorie psychanalytique, constamment en évolution, avec l'histoire de la production de ses concepts et donc de ses auteurs. (Sophie de MIJOLLA-MELLOR, Dictionnaire international de la psychanalyse).

 

Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON, Dictionnaire de la psychanalyse, Le livre de poche, 2011.

 

PSYCHUS

  

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26 février 2021 5 26 /02 /février /2021 09:10

  Jean-Pierre DURAND oppose l'attitude de l'économie libérale classique à celle de MARX. Selon les économistes libéraux, les progrès techniques ou, tout  simplement, la mécanisation ou l'automation sont les résultats de la concurrence entre producteurs qui cherchent à abaisser leurs coûts de production (et aujourd'hui à accroitre leur réactivité au marché). MARX pense que la mécanisation est une méthode particulière pour produire de la plus-value extra et au-delà, de la plus-value relative, c'est-à-dire que, en réduisant les coûts des marchandises, grâce à la mécanisation, les capitalistes réduisent le coût de la force de travail et augmentent par là la part de travail non payé qui leur revient.

Dans tous les cas, l'objectif de la mécanisation est bien la réduction des coûts de fabrication des marchandises et la question théorique posée est celle du passage de la manufacture à la grande industrie. Traditionnellement, c'est à l'avènement de la machine à vapeur que l'on attribue cette première révolution industrielle. MARX rejette cette interprétation et démontre que la révolution industrielle repose sur la naissance de la machine-outil, c'est-à-dire sur le maniement d'un outil (hier manipulé par l'homme) par un mécanisme : que ce dernier soit mû par une énergie humaine, animale, naturelle (le vent ou l'eau comme pour les moulins) ou artificielle (la vapeur) importe peu. Le fait déterminant est que l'instrument (l'outil) est sorti de la main de l'homme et qu'il soit manié par un mécanisme. Ainsi, la machine-outil est constituée de trois parties : le moteur, qui donne l'impulsion à tout le mécanisme à partir d'énergies domptées, la transmission, faite de courroies, de poulies, d'engrenages, etc, qui transmet le mouvement du moteur à l'outil, lequel attaque l'objet de travail pour en modifier la forme.

 

La révolution de l'intelligence...

     Le fait de situer le fondement de la révolution industrielle  (le passage de la manufacture à la grande industrie) dans la machine-outil et non dans la machine à vapeur possède une importance fondamentale pour comprendre aujourd'hui la nature de la "révolution de l'intelligence", ou "révolution informationnelle". En effet, pour de nombreux observateurs, il s'agirait d'une troisième révolution industrielle, après celle de la vapeur, puis celle de l'électricité (et du moteur à explosion). En fait, si l'on suit MARX, la révolution informationnelle constitue plutôt l'achèvement de la révolution industrielle née de la machine-outil. La séparation de l'outil de la main de l'homme signifie la médiatisation du rapport homme/outil par la machine, comme l'ont bien saisis avec lui d'ailleurs bien des analystes et des ouvriers (de tendance anarchiste souvent) en même temps que MARX, qui est prolongé lui-même par de nombreuses sociologies du travail, et même de philosophies en général.

Toute l'histoire industrielle des XIXe et XXe siècles, jusque dans les années 1970, est celle des tentatives vaines pour que les progrès énergétiques appliqués aux machines s'accompagnent de progrès semblables dans la conduite autonome ("intelligente" des machines-outils. C'est désormais chose faite, les machines pouvant, grâce à l'informatique et à la micro-électronique s'autoréguler (dans les limites des technologies de l'information elles-mêmes).

Ainsi, si le dépassement de la manufacture - la révolution industrielle - prend son origine dans la machine-outil, la révolution de l'intelligence actuelle n'est que l'aboutissement ou le parachèvement de la révolution industrielle. Si MARX n'a pas pu traiter de la révolution de l'intelligence, mais seulement de l'automatisation, la substitution de l'énergie humaine puis de l'intelligence humaine à des énergies et par des intelligences "artificielles" participe du même mouvement  : le remplacement des hommes par des machines, c'est-à-dire le remplacement du travail vivant par du travail mort (LOJKINE, 1992).

Il existe une dynamique intrinsèque au développement des techniques dans le capitalisme. La machine-outil, née de la manufacture, bouscule toute l'organisation productive de celle-ci et pose de nouveaux problèmes techniques. En en fait éclater le carcan à la fois social (une certaine division du travail reposant sur la dextérité de l'ouvrier parcellaire) et technique : les dimensions croissantes du moteur et de la transmission, jointes à la variété des machines-outils, contraignent  au changement de de la production et à sa régularité mécanique. Puis le bouleversement technique s'étend de branche en branche, soit par imitation, soit par fourniture de biens d'une branche  à l'autre. La fabrication de machines par des machines exige que ces dernières atteignent des tailles "cyclopéennes", écrit MARX : le tout, la machine à raboter deviennent des monstres de fer et d'acier qui doivent travailler avec une précision croissance. Enfin, les moyens de communication et de transport sont révolutionnés à leur tour avec les bateaux à vapeur, le chemin de fer, le télégraphe, etc.

 

La neutralité des techniques?

   Dans Le capital notamment, on sent une sorte d'ébahissement de MARX face à la rapidité des transformations, jusqu'à en oublier, sur des pages et des pages, le rapport de ces techniques à leur usage par le capitaliste, même s'il existe en arrière-fond. Il existe un certain engouement pour les techniques chez MARX qui pourrait faire penser à une totale indépendance  de ce développement, à l'instar de ses contemporains :

- d'une part MARX a pensé le développement de la technique dans ses rapports à la valorisation du capital ;

- d'autre part, il voit dans le développement des techniques un signe du progrès, sans anticiper les risques qui peuvent l'accompagner.

Le remplacement des hommes par les machines, pour MARX, n'est ni bon ni mauvais en soi ; tout dépend de l'usage qu'on en fait. Et on voit bien la sorte de brèche dans l'analyse globale dans laquelle vont s'engouffrer ensuite des générations de théoriciens marxistes.

L'histoire du capitalisme n'est que celle de cette substitution jusqu'à l'automatisation actuelle qui écarte cette "population excédentaire" dont parlait MARX. Pour lui, les effets naturels découverts par la science ne sont pas payés par le capitaliste. Seules les installations qui en permettent l'usage sont construites et payées. Mais elles sont devenues tellement géantes d§s l'ère de la fabrique qu'elles ne transmettent  qu'une faible valeur à chaque produit pris individuellement : on pourrait dire, pour Jean-Pierre DURAND toujours, que leur service est quasi gratuit, ce qui justifie d'autant leur utilisation de plus en plus intensive. Ailleurs, MARX critique l'illusion de gratuité chez ses prédécesseurs (RICARDO, SAY) qui évacuent la question de la transmission de l'usure des biens d'équipement aux produits. Il montre aussi que la mobilisation, toujours croissante de capital constant, tend à faire baisser le taux de profit et donc nuit aux intérêts capitalistes à long terme.

Ainsi le machinisme, puis l'automatisation apparaissent comme un mode de subordination technique du travailleur au capital. Si l'ouvrier de la manufacture se servait de ses instruments, l'avènement de la grande industrie fait que c'est l'ouvrier qui sert la machine. Laquelle accumule ou cristallise de plus en plus de savoir, hier possession de l'ouvrier lui-même, et l'écarte chaque jour un peu plus de la production.

 

Mécanisation, automatisation et exclusion de la force du travail

   Les travaux de MARX, et plus encore ceux d'ENGELS, procèdent d'une observation aiguë des relations de travail et de leur évolution avec l'avènement du machinisme ou le développement des luttes sociales. Fondés sur l'observation directe chez ENGELS ou sur des rapports des inspecteurs des fabriques anglaises pour ENGELS et MARX (qualifiés par beaucoup d'industriels du moment de "subversifs" en attendant qu'on puisse les qualifier de "marxistes" par la suite!), ces travaux d'ordre sociologique prennent sens en s'intégrant à leur interprétation générale de la société qui oppose les ouvriers aux capitalistes ou les prolétaires aux bourgeois. Le débat qu'ils introduisent autour de la tendance paradoxale à l'accroissement de la durée du travail avec l'avènement du machinisme est tout à fait actuel. Ils constatent que, contre toute attente, le machinisme multiplie le nombre des ouvriers et augmentent la longueur de la journée de travail. On trouve des analyses proprement fordiennes, des arguments que des industriels ne contredisent pas : il s'agit d'utiliser pleinement, dans une course contre leur usure, ces machines, rendre élastique la force de travail, organiser des utilisations des machiines jour et nuit mettre au travail femmes et enfants (un nombre maximum de membres des familles que l'on installe à proximité...), Tout cela pousse à l'élasticité humaine et à broyer toutes les résistances. C'est une réponse à la baisse tendancielle du taux de profit(voir ailleurs dans ce blog) : pour compenser l'élévation du capital constant liée au machinisme, le capitaliste tente d'accroître le surtravail relatif (baisse du coût de la force de travail par réduction du coût des marchandises nécessaires à sa reproduction) et le surtravail absolu par l'allongement de la durée du travail.

Le résultat global est la production - à travers le machinisme et l'automatisation - d'une population ouvrière surabondante qui est contrainte de se laisser dicter la loi, c'est-à-dire qui permet au capitaliste d'imposer à ses ouvriers ou à ses salariés un allongement de la durée du travail ou une réduction de salaire, voire les deux en même temps, ou bien encore comme aujourd'hui une réduction du temps de travail avec une réduction du salaire. Le paradoxe des crises face au machinisme et à l'automatisation est le suivant : tandis que ceux-ci accroissent la productivité du travail 'et excluent des travailleurs de l'entreprise), les salariés qui restent en poste voient la durée et l'intensité de leur travail croître ; moins il fait d'affaires, plus le bénéfice doit être grand sur les affaires réalisées (chantage à l'intensification du travail conte promesses (souvent non tenues) de maintien des emplois). Ou bien les temps de pause des ouvriers sont réduits ou supprimés au mépris de la loi, comme dans les entreprises britanniques du XIXe siècle, ou bien les dépassements horaires croissants des cadres ne sont pas rémunérés, comme aujourd'hui dans les pays industrialisés (autant de transformation introduites en France à l'occasion de la mise en place des 35 heures durant les années 1980-1990). (Jean-Pierre DURAND)

 

Le machinisme, point de départ de l'oeuvre de MARX

   Le machinisme est un système technique, rappelons-le, qui repose sur l'emploi d'un système complet de machines et s'accompagne, au plan des rapports de production, de l'avènement de la fabrique. Cette organisation de la production à laquelle MARX consacre la majeure partie de la 4e section du livre 1 du Capital comporte deux traits essentiels qu'il faut examiner successivement.

   Le système de machines peut prendre deux formes. On peut avoir tout d'abord un ensemble de machines-outils identiques, accomplissant simultanément les mêmes opérations au cours du procès de travail. On peut  aussi avoir une ensemble de machines-outils spécialisées, se complétant pour permettre à l'objet de travail de parcourir le cycle entier de sa transformation en produit nouveau. Les conséquences du machinisme en tant que système complexe de machines sont considérable. On observe en effet, que les machines peuvent à leur tour être produites par les machines. On observe également une croissance importante de la production dont l'effet est l'abaissement de la valeur des marchandises. On observe enfin des effets de propagation en chaîne : ceci est dû non seulement aux "innovations en grappe" (SCHUMPETER) caractéristiques de toute révolution industrielle mais surtout au fait que la transformation du mode de production dans une sphère entraine des changements analogues  ailleurs : de l'industrie dont il est originaire, le machinisme s'étend à l'agriculture, aux services, bouleversant ainsi l'ensemble des activités productives et permettant au capitalisme de se généraliser. En effet, tant que la production avait pour base le travail manuel, ainsi que c'était le cas dans l'industrie manufacturière, le capitalisme ne pouvait réaliser cette révolution radicale de toute la vie économique de la société dont les différents aspects ont bien été mis en lumière par LÉNINE dans Le développement du capitalisme en Russie.

   La fabrique qui, dans le machinisme, est indissolublement liée à l'emploi d'un système de machines est une grande entreprise industrielle fondée sur l'exploitation des ouvriers salariés et faisant usage de machines pour produire des marchandises. Elle prend le relais de la manufacture : alors que le principe manufacturier est l'isolement des procès particuliers par la division du travail, la fabrique implique continuité non interrompue de ce même processus. La fabrique est la forme supérieure de la coopération capitaliste. La fabrique rend nécessaires des fonctions particulières d'administration, surveillance, coordination des différents travaux. Avec elle s'accentue et s'aggrave  l'opposition du travail manuel et du travail intellectuel. L'instauration d'une discipline capitaliste du travail y devient une nécessité. Les luttes de classes entre salariés  et capitalistes se développent, prenant la forme tout d'abord du luddisme ou bris des machines. Ainsi extension du système des machines et essor du mouvement ouvrier sont-ils intimement liés ainsi qu'ENGELS l'avait établi dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre.

  MARX et LÉNINE ne pouvaient observer que l'essor des deux premières formes du machinisme ; les machines automatiques qui devaient pour partie donner naissance à l'automation ne se sont développées que plus tard. La révolution scientifique et technique qui en est résultée ne pouvait qu'accentuer les tendances évoquées en leur conférant une portée radicalement nouvelles :

- les moyens de travail dépassent, dorénavant, par leur développement, les limites des machines mécaniques et assument des fonctions qui en font en principe des systèmes autonomes  de production ;

- "le progrès se manifeste aussi avec force dans les objets de travail ;

- l'aspect subjectif de la production, immuable pendant des siècles, se modifie ; toutes les fonctions de la production directe, remplies par la force de travail simple, disparaissent progressivement ;

- de nouvelles forces productives sociales, notamment la science et ses applications techniques... pénètrent de plain-pied dans le processus de production... Son originalité est de faire la synthèse du processus naturel, technicisé, imposé, assimilé - et de fait réglable - par l'homme, d'assurer le triomphe du principe automatique" (R. RICHTA, La civilisation du carrefoUR, Anthropos, 1969). (Guy CLAIRE)

 

Guy CLAIRE, Machinisme, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1982. Jean-Pierre DURAND, La sociologie de Marx, La Découverte, 1995.

 

SOCIUS

 

 

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23 février 2021 2 23 /02 /février /2021 13:51

     Revue, sans périodicité, consacrée à la recherche pour la paix, les Cahiers du GIPRI, sont publiés par la fondation du même nom, le Geneva International Peace Research Institute, fondée en 1980, notamment par Roy Adrien PREISWERK (décédé en 1982), directeur alors de l'Institut universitaire d'étude du développement (IUED) de Genève.

Dans une texte publié en 1980, il explique le sens de la démarche du GIPRI. il cherche alors, sans constituer la recherche pour la paix en "discipline" scientifique au même titre que la physique ou la sociologie, à étudier les conditions et les possibilités de la paix, constituant un corpus de connaissances : la paix positive n'est pas seulement l'absence de guerre ou de violence directe et physique entre groupes, c'est aussi un refus de la violence structurelle, à savoir les conditions économiques et sociales qui y mènent. Elle doit, cette paix positive, être également comprise comme dynamique. Il n'est pas possible, à l'image de la polémologie ou de l'irénologie, d'étudier les dynamiques qui mènent à elle, de se limiter à l'étude de la guerre ou des dictatures militaires ou policières ; il faut étudier bien des aspects politique, économique ou religieux. "Étudier à la fois toutes les dimensions de la paix dépasse les moyens de n'importe quelle institution de recherche. L'option de départ du GIPRI est claire à cet égard : c'est l'étude de certains aspects particulièrement importants d'une future forme de guerre possible qui est au centre de ses intérêts. Toutefois, le GIPRI n'ignore pas dans quel cadre général de l'ensemble des recherches sur la guerre et sur la paix doit se situer également au niveau d'une paix positive et dynamique."

    Dans une perspective international et multidisciplinaire, les Cahiers du GIPRI abordent les sujets traités sous l'angle des sciences naturelles (physique, biologie, etc.) et des sciences sociales (droit, économie, sociologie, anthropologie, science politique, histoire, etc. Ils s'attachent à questionner l'actualité et ses arrières-plans conceptuels et factuels. C'est  ce que tentent les animateurs de la revue, qui font largement appel à des contributions extérieures, à savoir entre autres Gabriel GALICE (président de la Fondation, études urbaines, Grenoble), Angelo BARAMPAMA (géographie, Genève), Yvonne JÄNCHEN (sociologie, Genève), Jean-Pierre STROOT (physicien au CERN), Céline WANG (Chine moderne et et contemporaine, Paris), Alfred de ZAYAS (histoire, ancien expert à l'ONU)...

    Ainsi, les Cahiers du GIPRI ont déjà abordés les thèmes Droit, éthique et politique (n°1, 2004), Frontières entre police et armée (n°2, 2004), Guerre en Irak, crise internationale - les dimensions historiques, politiques et juridiques d'un conflit (n°3, 2005), Capitalisme, système national/mondial hiérarchisé et devenir du monde (n°4, 2006), Scénarios d'avenir pour le Burundi et l'Afrique des Grands Lacs (n°5, 2007), La guerre est-elle une bonne affaire? (n°6, 2007), Les causes des guerres à venir (n°7, 2009), Quel avenir pour l'Irak? (n°8, 2010), Regards croisés sur la guerre et la paix (°9, 2013), regards croisés sur Alain Joxe (n°10, 2020) Les numéros sont publiés par l'Harmattan. Auparavant, l'essentiel des contributions étaient publiées dans une Lettre du GIPRI. Son site offre également informations et réflexions.

 

 

GIPRI, Avenue de France, 23, 1202 Genève, Suisse, Site Internet : gipri.ch

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23 février 2021 2 23 /02 /février /2021 09:13

    Professeur d'université en histoire contemporaine à la retraite, spécialiste du monde ouvrier, de la deuxième guerre mondiale, de Vichy et de la Résistance, notamment de la Provence, Robert MECHERINI, président de l'Association Promeno (Provence Mémoire Monde ouvrier), est l'auteur notamment de La Libération et les entreprises sous gestion ouvrière, Marseille, 1944-1948 (L'Harmattan, 1994), de Guerre froide, grèves rouges, Parti communiste, stalinisme et mouvements sociaux en France, 1947-1948 (Syllepse, 1998), et de Midi rouge, ombres et lumières. Histoire politique et sociale de Marseille et des Bouches-de-Rhône, en quatre tomes (Syllepse, 2004-2014).

Après avoir participé en 1978, au Centre d'études de la pensée politique et sociale contemporaine (Université de Provence), dirigé par Émile TERMINE, puis au Centre d'Études historique de la Méditerranée contemporaine, dirigé par Gérard CHASTAGNARET, il est correspondant pour les Bouches-du-Rhône de l'Institut d'Histoire du Temps présent de 1981 à 1988. Sa thèse de 3e cycle en 1984 porte sur L'Union départementale CGT des Bouches-du-Rhône, de la Libération à la scission syndicale, 1944-1948. Maître de conférences en Histoire contemporaine à l'Université d'Avignon, de 1993 à 2000, membre de l'UMR TELEMME (CNRS- Université de Provence en 1994, il participe, de 1993 à 1995, aux colloques internationaux "La Résistance et les Français". Il organise ensuite plusieurs colloques (1997, La Résistance et les Européens du Sud ; 1999, Dockers, de la Méditerranée à la Mer du Nord, des quais et des hommes dans l'Histoire), il devient en 2000-2006, professeur des Universités en histoire contemporaine à l'IUFM d'Aix-Marseille. Depuis 1999, il est président de l'association PROMENO et directeur de publication du Bulletin de Promeno.

     Spécialiste reconnu en matière d'histoire du monde ouvrier et de la seconde guerre mondiale, sa quadrilogie Midi rouge constitue une référence solide dans les milieux universitaires et militants. Il se situe dans un courant d'intellectuels qui revisite à la fois l'histoire des luttes ouvrières et l'histoire de la seconde guerre mondiale, et est sollicité pour le conseil de quelques documentaires et fictions sur la seconde guerre mondiale dans le sud de la France. Il poursuit ses recherches sur l'histoire du monde et du mouvement ouvrier, sur les années 1940 en France, de l'Occupation à la Libération au sens large.

   Son travail une investigation longue sur les réalités des comportements des entreprises et du monde ouvrier pendant la seconde guerre mondiale intégrant l'économie, la politique (au sens de conflits politiques hexagonaux) et l'évolution des opérations militaires. Ainsi son texte sur l'enjeu de pouvoir que constituent les entreprises réquisitionnées sous "gestion ouvrière" à Marseille (1944-1948). Il considère la continuité historique entre les luttes sociales des années 1930 et l'évolution politique au sens large jusqu'à l'orée des années 1950, c'est-à-dire avant la période de la guerre froide, de glaciation des relations Est-Ouest. Il s'agit aussi de voir concrètement dans plusieurs de ses ouvrages, comment avant que les institutions de la IVe République soient réellement opérationnelles comment s'articulent les différentes luttes sociales et politiques. Il s'agit, à travers la quadrilogie Midi rouge, d'un travail dense et très documenté, qui mériterait d'être entrepris également dans d'autres régions de la France.

 

Robeert MENCHERINI, Un enjeu de pouvoir à la Libération : les entreprises réquisitionnées sous "gestion ouvrière" à Marseille (1944-1948), dans Annales du Midi, revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, tome 104, n°199-200, 1992, voir persee.fr ; aux éditions Syllepse : Guerre froide, grèves rouge. Les grèves "insurrectionnelles" de 1947 : Parti communiste, stalinisme et luttes sociales en France, 2017 ; Midi rouge, ombres et lumières, tome 1 Les années de crises, 1930-1940, 2004 ; Tome 2 Vichy en Provence, 1940-1942, 2009 ; Tome 3 Résistance et Occupation (1940-1944), 2011 ; Tome 4 La Libération et les années tricolores (1944-1947), 2014 ; Les Bouches-du-Rhône dans la guerre, 1939-1945, De Borée, 2016 ; Oui, les mauvais jours finiront! Des récits de vie politiques pour réinventer la gauche (PCF, PS et Raymond Aubrac), préface du livre de Gérard PERRIER, L'Harmattan, 2018 ; Avec J.M. GUILLON, la résistance et les européens du Sud, L'Harmattan, 2000.

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17 février 2021 3 17 /02 /février /2021 12:54

     Si GANDHI a sauvé de l'oubli l'expression "désobéissance civile", comme le dit Christian MELLON, c'est le mouvement de Martin Luther KING qui lui a donné son retentissement mondial et assuré un durable succès. S'inspirant de THOREAU et de GANDHI, qu'il lit au cours de ses études de théologie, il soutient le boycottage des bus de Montgomery en décembre 1955. Il reste, en bon pasteur, paralysé un moment par des doutes quant à la moralité d'une telle action, mais le souvenir de ses lectures l'aide à les surmonter.

pour faire reconnaitre les droits civiques des Noirs dans les États ségrégationnistes du Sud, le Civil Rights Movement organise des actions directes non-violentes de diverses sortes, les unes légales, les autres illégales. Ces dernières, qui constituent des actes de désobéissance civile, consistent à enfreindre délibérément et collectivement les lois de ségrégation raciale : lors des freedom rides et autres sit-in, Noirs et Blancs refusent de ses séparer dans les gares routières et aux comptoirs des bars, violant ainsi les lois en vigueur dans les États du Sud. Ces infractions, souvent réprimées avec brutalité sous l'oeil des caméras, font l'objet de procès, couverts par la presse. Elles suscitent de nombreux débats - éthiques, politiques, juridiques - dont on trouve un premier écho dans la fameuse "lettre de la prison de Birmingham" que KING rédige pour répondre aux objections de ceux qui, jusque parmi les sympathisants de la cause, jugent qu'il va trop loin en appelant à désobéir à des lois en vigueur. Il y écrit notamment : " je soutiens que quiconque enfreint une loi parce que sa conscience la tient pour injuste, puis accepte une peine de prison afin de soulever la conscience sociale contre cette injustice, affiche en réalité un respect supérieur pour le droit".

 

Une popularisation au-delà du débat théorique

      La popularisation de la notion de désobéissance civile va au-delà du débat politique et juridique stricto sensu sur la résistance à l'oppression et aux lois injustes.

Les campagnes de désobéissance civile aux États-Unis se multiplient lors de la guerre du Vietnam en 1967 et 1968. La destruction de documents administratifs - des livrets militaires aux dossiers des centres de recrutement, de même que le renvoi des décorations, devient un mode spectaculaire et non-violent d'expression de l'opposition à la guerre, malgré les condamnations de leurs auteurs (leur procès connait une grande attention, comme celui des frères BERRIGAN). L'opuscule de THOREAU devient alors un best-seller. En 1971, une pièce de théâtre, The night Thoreau spent in jail, connait un grand succès : elle est représentée plus de 2 000 fois par diverses troupes dans les trois années suivantes.

En Grande Bretagne, l'intérêt pour la désobéissance civile est lié à l'effervescence militante suscitée, entre 1958 et 1964, par la puissante Campaign for Nuclear Disarmament (CND). Celle-ci n'appelle pas elle-même à la désobéissance civile, entendant rester un mouvement de masse, vu la forte cohésion idéologique légitimiste de la population en général (beaucoup en sont encore à la Royauté!...), qui vise à faire pression sur le Parti travailliste pour qu'il adopte son objectif, le désarmement nucléaire unilatéral. Mais en son sein, un groupe plus restreint et plus radical, d'inspiration gandhienne, le "Comité des 100" organise de telles actions, qui trouvent un avocat de poids en la personne du philosophe Bertrand RUSSELL, l'un des principaux inspirateurs du mouvement qui sera lui-même arrêté, à l'âge de 89 ans, pour une de ces actions.

C'est presque naturellement que, au début des années 1980, les mouvements de paix - surtout en Allemagne et en Grande Bretagne - mettent à nouveau en oeuvre diverses actions de désobéissance civile contre l'implantation des "euromissiles", en essayant notamment de bloquer physiquement les accès aux sites de déploiement de ces missiles. On peut dire que la désobéissance civile, au-delà des argumentations de type juridique ou de philosophie politique, fait partie de la culture politique de la plupart des mouvements sociaux "contestataires", du moins de ceux qui s'inscrivent plus ou moins, car les frontières idéologiques sont en la matière très poreuses, dans une perspective non-violente. A ce point qu'existe une inflation de l'usage de l'expression désobéissance civile. On peut lire souvent une confusion entre non-violence et désobéissance civile, qu'on le regrette ou pas.

    Si la production théorique à son sujet reste essentiellement américaine, et un peu britannique, la pratique de cette forme spécifique de contestation se répand largement à travers le monde. Un peu partout; des mouvements sociaux mettent en oeuvre diverses formes de désobéissance civile, mais sans nécessairement utiliser cette expression pour les désigner. Par exemple, pour s'en tenir à la France, on peut évoquer l'incitation à l'insoumission lors de la guerre d'Algérie (Manifeste des 121), les déclarations publiques de femmes disant avoir recouru à l'avortement avant qu'il ne soit légalisé par la loi Veil, les campagnes de refus d'impôt et de renvois de papiers militaires organisées pour soutenir les agriculteurs du Larzac dans leur résistance non-violente au projet d'extension du camp militaire (1971-1981), plus récemment les "squatts" organisés ou soutenus par l'association Droit au logement, les fauchages de maïs transgénique par les mouvements anti-OGM, les actions du réseau "Éducation sans frontières" pour cacher des enfants d'étrangers "sans papiers" menacés d'expulsion... Parfois, la simple menace de désobéissance civile peut obtenir des effets, comme on l'a vu en février 1997, au moment où se discutait la loi Debré, dont une disposition prévoyait que tout citoyen devrait signaler aux autorités un étranger vivant irrégulièrement sous son toit : une centaine de cinéastes ayant annoncé qu'ils désobéiraient à cette injonction, et des dizaines de milliers de citoyens s'étant joints à eux dans une déclaration publique, cette disposition fut finalement écartée... (Christian MELLON)

 

La justification de la désobéissance par l'existence de lois injustes

     Se référant à Martin Luther KING, Falcon y TELLA (Un droit à la désobéissance civile, aidh.org), écrit que, sur le plan de la légitimité, "la désobéissance civile trouve dans l'injustice de la norme sa justification principale". KING, conscient des difficultés induites par la subjectivation de la notion de justice, en élabore une définition profane et positiviste. Il ne renonce pas pour autant à l'argumentation jusnaturaliste hérités de Saint Thomas.

la désobéissance civile, par définition, ne s'attaque qu'aux lois jugées injustes et non à la loi en général. Il ne s'agit aucunement de nihilisme ou d'anarchisme (au sens, surtout émis par ses adversaires, de déni de tout droit). En promouvant la désobéissance, le pasteur ne s'oppose pas à la législation mais au légalisme. Il ne réfute pas le principe de la loi - il est absurde de penser qu'une vie sociale serait possible sans règles - mais le culte de la loi, l'obéissance aveugle à toutes les lois, sans discernement. Et ce sentiment est encore plus défendable que l'écriture des lois est critiquable, tant que de larges carences du pouvoir législatif existent). Pour KING, il faut distinguer les lois injustes et les lois justes. Comme pour saint AUGUSTIN, il estime qu'une loi injuste n'est pas une loi. La démocratie , pour le pasteur, est donc indissociable de la responsabilité des citoyens. Il faut obéir aux lois en connaissance de cause et non inconditionnellement, comme l'indique HABERMAS dans ses Écrits politiques. Au fondement de la citoyenneté, il n'y a ni la vertu d'obéissance ni la discipline, mais la responsabilité des individus. Le citoyen qui obéit à une loi injuste est complice de l'injustice qui en découle, car une loi injuste ne fait en soi aucun mal : elle ne peut engendrer l'injustice que si elle obtient que les sujets s'y conforment. En conséquence, le droit de désobéir à une loi injuste est au fondement d'une véritable démocratie, pour autant que l'on veuille bien se rappeler que le but de la démocratie est la justice et que la loi n'est qu'un moyen pour atteindre ce but. Chaque fois qu'une loi se met à nuire à l'objectif de la justice, le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir et d'en établir une nouvelle. Mais il faut désobéir aux lois injustes et obéir aux justes, la question qui se pose alors est de savoir comment les différencier. Quel est le critère de distinction?

  Pour GANDHI et THOREAU, est juste ce que me dicte ma conscience. KING ne critique pas ouvertement cette subjectivation de la notion de justice, il lui reconnait même une certaine valeur. Mais il refuse cependant d'utiliser cet argumentaire, conscient de ses défauts théoriques et de ses risques pratiques (le chaos social). Ce n'est que très rarement qu'il définit la justice comme la voix de la conscience. A sa place, il élabore une définition positiviste de la loi juste. L'injustice ainsi définie de façon profane devient directement observable. Et l'argumentaire qu'il déploie, notamment dans ses sermons, découle directement de la situation injuste dans laquelle se trouvent placés légalement les Noirs des États-Unis.

Dans sa fameuse Lettre de la prison de Birmingham, KING décrit trois types d'injustices :

- Il y a injustice lorsqu'une majorité soumet une minorité au joug d'une loi qu'elle-même ne respecte pas ; car alors, la loi n'étant pas la même pour tous, le principe d'égalité devant la loi est violé.

- Les injustices surviennent aussi quand les lois sont faites sans la participation de la minorité, privée du droit de vote.

L'avantage de cette double définition est que l'injustice devient alors observable. Contrairement à des arguments métaphysiques, dont nul ne peut vérifier la validité. Si les désobéisseurs convoquent une notion de justice s'appuyant sur le droit naturel ou la volonté divine, ils risquent de ne jamais convaincre leurs adversaires ou les indécis, qui pourront facilement leur opposer une autre interprétation de la volonté divine et du droit naturel.

En fonction de ces deux critères, les lois ségrégationnistes sont injustes.

- Un troisième type d'injustice existe lorsque une loi juste peut être appliquée de façon injuste, exemple lorsqu'un militant désobéisseur se voit opposer, non une disposition (interdiction de manifester) réelle au service d'une loi injuste : la discrimination raciale. Devant cette insuffisance du droit positif, KING argumente selon le droit naturel.

   Le pasteur afro-américain en revient au final à une argumentation chrétienne. En jusnaturaliste classique, il définit une loi injuste comme norme contraire au droit naturel. Une loi juste est une règle créée par l'homme qui est "en accord avec le sens moral ou avec la loi de Dieu". Une loi injuste est une règle qui ne concorde pas avec le sens moral. "Pour reprendre les termes de saint THOMAS D'AQUIN : une loin injuste est celle qui ne prend pas racine dans la loi éternelle et naturelle" (Révolution non-violente). En conséquence, la raison ultime pour laquelle KING exhorte les Noirs à enfreindre les ordonnances ségrégationnistes est qu'elle sont "moralement fausses". La ségrégation est en désaccord avec l'autorité de Dieu, qui se fait connaître à l'humanité dans les lois de la nature.

Mais KING fait subir une révision démocratique à la pensée thomiste (on ne saurait affirmer qu'il l'aurait approuvée...). Pour THOMAS, les chrétiens devaient désobéir à des lois injustes pour assurer le salut, non pour racheter la société ; leur martyre ne visait donc pas à modifier la loi vers une évolution égalitaire. Par ailleurs, l'idée de démocratie est totalement étrangère à sa conception hiérarchique de la cité. Chez KING, au contraire, on trouve une convergence entre "l'idéal chrétien" et "l'idéal démocratique". C'est en promouvant l'amour fraternel que l'Amérique achèvera son processus de démocratisation. Aussi, la désobéissance civile est une exigence religieuse autant que politique. A l'instar de GANDHI, le Dieu de KING est un Dieu démocrate. (Manuel CERVERA-MARZAL)

 

Manuel CERVERA-MARZAL, Désobéir en démocratie, La pensée désobéissante de Thoreau à Martin Luther King, Aux forges de Vulcain, 2013. Christian MELLON, Émergence de la question de la désobéissance civile, dans La désobéissance civile, Approches politique et juridique, Septentrion, 2008.

 

PAXUS

 

 

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13 février 2021 6 13 /02 /février /2021 07:44

   Les écrits de THOREAU sur la désobéissance civile ne connurent pas de succès notables dans les décennies qui suivirent leur publication, alors même que es autres oeuvres, notamment Walden ou la Vie dans les bois, lui valaient une réelle notoriété. On peut penser, même si le transcendantalisme qu'il promut entre autres écrivains se diffuse dans la société, sans d'ailleurs toucher de près la question de l'attitude face aux questions politiques du moment, que la notion de désobéissance civile serait tombée dans l'oubli si elle n'avait pas été reprise par GANDHI, puis par Martin LUTHER KING. Et ce malgré une diffusion certaine à travers le monde, suscitant bien des vocations. Entre autres, Léon TOLSTOÏ évoque brièvement l'intérêt porté au texte de THOREAU. Il le découvre en 1894, grâce à un article du Labour Prophet, feuille d'inspiration socialiste chrétienne, publiée à Manchester. En 1898, il fait traduire dans une revue russe éditée en Angleterre, Free World, cet article. Mais TOLSTOÏ suit une autre voie pour ses idées, une relecture de l'évangile, plusieurs années avant d'avoir lu THOREAU, sa doctrine de "non résistance au mal", alors que les références religieuses sont presque absentes dans l'argumentaire de THOREAU. En outre, le russe TOLSTOÏ est un pacifiste radical, pas l'Américain THOREAU.

 

     C'est surtout à travers les réflexions et surtout actions de GANDHI, en Afrique du Sud comme en Inde, que la notion de désobéissance civile renait en quelque sorte, dans le monde intellectuel anglo-saxon. Selon une légende dont on ignore l'origine, il aurait découvert l'opuscule de THOREAU dans la bibliothèque de la prison sud-africaine où il fut enfermé, en janvier 1908, en raison précisément de sa première campagne de désobéissance civile. D'autres pensent qu'il aurait entendu parler de THOREAU - mais pas précisément de l'opuscule sur la désobéissance civile - dès l'époque où il était étudiant en Angleterre, dans les milieux végétariens qu'il fréquentait. C'est que les poèmes et les écrits sur la nature de THOREAU était largement diffusé et étudié. Quoi qu'il en soit, on sait que GANDHI avait l'habitude, pour occuper son temps lors de ses nombreux séjours en prison, de lire et relire, outre ses auteurs favoris, TOLSTOÏ et RUSKIN, l'opuscule de THOREAU. Il en avait publié des extraits, dès 1907, dans son journal Indian Opinion. Toute sa vie, il reconnut sa dette à l'égard de THOREAU. Mais cette dette porte plus sur le nom que sur le concept, car s'il utilise le terme de "civil desobedience" pour se faire comprend du public anglophone - essentiel dans la lutte idéologique contre l'Empire britannique - pour expliquer le sens du mot "satyagraha", mort sanscrit qui signifie littéralement "force de la vérité", il s'agit pour GANDHI de campagnes massives, pendant lesquelles plusieurs modes d'action peuvent être utilisés successivement ou simultanément (rassemblements, marches, boycott, blocages, refus d'impôt, programmes économiques alternatifs...). (Christian MELLON)

 

Une conception de la démocratie

    Par rapport à la conception libérale de la démocratie, GANDHI estime que toutes les réformes trouvent leur origine dans l'initiative de minorités opposées aux majorités (Révolution non-violente, Buchet-Chastel, 1997). Pour lui, la démocratie est sans conteste dans ce devenir-minorité, rejoignant alors la définition de la démocratie comme pouvoir du peuple. Il s'oppose par là à la définition classique qui veut que la démocratie soit le pouvoir de la majorité. Il y a comme une méfiance envers le système électoral et la démocratie délégative. Sa préférence va nettement vers la démocratie participative, vers des citoyens actifs, qui ne se contentent pas de déléguer leurs pouvoirs à des élus qui s'efforcent par ailleurs de le demeurer le plus longtemps possible...

   Pour Hourya BENTOUHAMI-MOLINO, il nous faut donc voir dans quelle mesure la notion de peuple, loin de n'être que l'antique sujet d'un droit de résistance à l'oppression, peut s'entendre comme un devenir-minorité qui met en avant beaucoup plus une politique des corps qu'une politique des sujets. Pour cela, il convient de s'arrêter :

- sur cette idée selon laquelle la résistance civile s'organise autour de groupes minoritaires ;

- sur cette idée selon laquelle les minorités seraient plus progressistes que les autres, porteuses d'une inclusion démocratique plus grande que la majorité.

Il semblerait que le rôle historique attribué par GANDHI aux minorités dans le changement politique et social soit le résultat d'un jugement normatif bien plus que le résultat d'un jugement descriptif : toute minorité, qu'elle quelle soit, pour mériter le nom de minorité, doit être privée par la majorité de pouvoir d'influence et contribuer à provoquer un changement, soit un renversement des positions de dominations.

Constamment, il y a l'idée bien plus de révolution dans les écrits de GANDHI, que de simple résistance. Il rejoint là, les idées de fond de THOREAU, par rapport à la civilisation même dans laquelle il vit. Ce dernier, dans sa vision naturaliste se défend contre une idéologie du progrès et de modernité qui camoufle les méfaits de l'industrialisation et du capitalisme, ce dernier comme système d'exploitation de l'homme contre l'homme. L'hostilité de GANDHI aux régimes se réclamant du communisme provient bien plus de leur athéisme revendiqué que de leur programme économico-social...et ses écrits abondent bien plus de critiques par rapport au libéralisme que contre le socialisme...

    A supposer, reprend Hourya BENTOUHAMI-MOLINO, que la démocratie soit effectivement comme le pense GANDHI le fait des minorités, il faut alors voir en quoi la règle de la majorité non seulement n'est pas la valeur essentielle de la démocratie mais peut aussi s'avérer en être la contradiction. Ceci, nous supposons, dans le cas théorique de l'existence de citoyens tous actifs et conscients, exprimant alors une réelle majorité. Notons tout d'abord que les concepts de démocratie et de majorité n'ont pas la même extension et ne sont donc pas interchangeables. La confusion entre ces deux concepts vient de la définition classique de la démocratie comme gouvernement de la majorité qui n'aurait pas dû avoir lieu puisque, dans la tripartition traditionnelle des formes de gouvernement, on entendait par là seulement que, contrairement à l'oligarchie et à la monarchie, le pouvoir politique est entre les mains du plus grand nombre. ARISTOTE par exemple parle de la démocratie comme du gouvernement de plusieurs (une grande quantité) sans indiquer la manière dont le pouvoir doit être exercé. La notion de majorité, si elle doit être comprise comme étant suggérée par la notion de "plusieurs" chez ARISTOTE, ne s'entend donc pas comme une règle procédurale déterminée de gouvernement dans l'exercice du pouvoir. Elle n'est que l'indice d'un sujet collectif du pouvoir politique en opposition à d'autres sujets (le monarque, les riches, les nobles, etc.). En somme, elle indique combien gouverne, et non comment ils gouvernent. Ainsi si démocratie et règle de la majorité sont distinctes, on comprend aisément comment cette règle a été pratiquée avant tout par les gouvernements de la minorité, aristocratiques (le Sénat romain, le Maggior consiglio de la République de Venise, etc.). Et si l'histoire du principe de la majorité ne coïncide pas avec l'histoire de la démocratie comme forme de gouvernement, c'est parce que la question de l'application de la règle de la majorité a tendance à porter exclusivement sur la nature, la fonction, les modalités de fonctionnement des corps collégiaux dont l'existence n''est pas essentiellement connexe à la forme du régime politique, et peut très bien être compatible avec un régime non démocratique. Si on prend au sérieux toutefois, cette idée selon laquelle au sein d'un régime démocratique la règle de la majorité est censée incarner une forme de volonté générale, ne doit-on pas essayer d'en déconstruire les attendus au profit d'une pensée de la démocratie par la minorité comme le fait GANDHI? 

On peut se servir de cette critique du principe de la majorité pour comprendre ce que GANDHI entend par la démocratie comme pouvoir de la minorité. Pour GANDHI, une minorité résistante constitue toujours une majorité, même s'il ne devait y avoir qu'une personne. Il semble s'inspirer sur ce point de la formule de THOREAU : "Tout homme qui a raison contre les autres, constitue déjà une majorité d'une voix." Il serait intéressant, toujours selon notre auteur, ici de voir comment la voix comme support acoustique de la parole est souvent considérée comme un substitut de la voix donnée lors d'un vote, lequel réduit en réalité au silence. La désobéissance civile telle qu'elle fut conçue par THOREAU propose un rapport à la société comme conversation. Dans ce cadre, passer de la minorité à la majorité, ce serait passer du silence à la parole (voir en ligne Sandra LAUGIER, Le modèle américain de la désobéissance civile, de Thoreau à nos jours, Multitudes, printemps 2006). On pourrait même la rapprocher de la définition de DELEUZE et GUATTARI qui considèrent, dans Kafka, Pour une littérature mineure (Minuit, 1975), la minorité à partir de l'accent, c'est-à-dire l'inflexion spécifique de la langue qui trahit les origine, rend étrange ce qui est pourtant familier. En ce sens, être mineur, ce n'est pas ne pas parler, ni rien dire, mais parler différemment à partir des mêmes ressources linguistique.

Il est possible d'étendre ce constat dressé à propos des minorités culturelles à l'ensemble des minorités : l'accent n'étant pas seulement un écart dans la performance d'une langue mais aussi une manière d'habiter la langue en se réappropriant par exemple son pouvoir de représentation. Il peut y avoir quelque chose de proprement non-violent à user de la parole, qu'elle soit orale ou écrite, comme arme politique, lorsque précisément cette parole se distingue du mot d'ordre ou de l'insulte : loin de différer le moment de l'action, elle renoue avec une capacité imaginative capable de lutter contre la violence du pouvoir de représentation de certains mots? Ce faisant, elle permet de renouveler, éliminer, corriger les noms du politique. Féministes, minorités culturelles et minorités sexuelles, comme minorités ethniques l'on compris, même si ce lien, à travers une manière d'approcher la linguistique, parait s'éloigner du propos initial de distinction de la démocratie et de la majorité.

   Notre auteur enfin souligne le fait que la réception de GANDHI en Occident est largement due à la description qu'en a faite Romain ROLLAND : un cliché de sainteté orientale, mystique. C'est en raison, toujours pour notre auteur, de ce cliché (mais ce n'est pas la seule, selon nous...) que des intellectuels comme FANON récuse la non-violence comme une forme de désincarnation des rapports sociaux, et une idéalisation des rapports de force, et donc comme une erreur coûteuse et dangereuse sur le plan politique. FANON d'ailleurs déplore que la non-violence soit le produit d'une élaboration bourgeoise à visée collaborationniste avec le colonialisme.

On voit qu'il y a loin de cette perception idéologique d'avec à la fois la réalité de la lutte pour le respect de la minorité indienne en Afrique du Sud ou pour l'indépendance de l'Inde, et les écrits même de GANDHI, dont la vivacité et le contenu interdisent une telle approche. La réflexion précédente, nourrie par une lecture de GANDHI, appuyée sur des traductions plusieurs générations après Romain ROLLAND, sur la nature de la démocratie, montre à quel point la richesse de la réflexion de GANDHI s'avère utile pour une approche renouvelée de la désobéissance civile. Mais plus directement, et avant sans doute cette réflexion sur la nature de la démocratie, des acteurs sociaux comme Martin Luther KING et César CHAVEZ, ont su s'en nourrir pour développer les actions de désobéissance civile.

Christian MELLON, Émergence de la question de la désobéissance civile, dans La désobéissance civile, Approches politique et juridique, Sous la direction de David HIEZ et Bruno VILLALBA, Presses universitaires du Septentrion, 2008. Hourya BENTOUHAMI-MOLINO, Le dépôt des armes, Non-violence et désobéissance civile, PUF, Pratiques théoriques, 2015.

 

PAXUS

 

 

 

 

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13 février 2021 6 13 /02 /février /2021 07:38

    Comme l'écrit Jean-Pierre DURAND, si la théorie de l'exploitation est au coeur des écrits de MARX, le travail, qui en est le support, se trouve nécessairement aux premiers rangs des préoccupations marxiennes. En même temps, MARX a souvent été présenté comme le "penseur de la technique". Travail et technique, tels qu'ils ont été abordés par MARX, ont été à l'origine de la sociologie du travail après la seconde guerre mondiale, en France et en Grande Bretagne, aux États-Unis, en Allemagne ou en Italie. Les représentations du travail chez MARX éclairent sa conception des rapports entre les hommes et la nature. Comme ses contemporains, il analyse les différentes formes de division du travail et leur rôle dans l'histoire. Il se fait aussi sociologue, après ENGELS, pour décrire la manufacture, les conditions de travail et d'existence de la classes ouvrière, en particulier britannique. Concurrence entre ouvriers, coopération et division du travail se combinent pour accroitre l'efficacité du système productif.

Les analyses marxiennes du changement technique, du machinisme à l'automatisation, restent d'actualité : paradoxalement, le développement de l'efficacité technique favorise l'intensification du travail, l'allongement de sa durée et l'exclusion de la force de travail de la sphère de production.

   Dès Les manuscrits de 1844, MARX défend une conception du travail qui dépasse l'humanisme et encore plus l'idéalisme, qui pour lui, et cela très tôt - même lorsqu'il fait plus ou moins partie des hégéliens de gauche en Allemagne. Il s'agit, dans un premier temps de se dégager des conceptions qu'ils trouvent mystificatrice et ensuite d'approfondir le rapport que l'homme a dialectiquement avec la nature. Dans leur recherche de la domination de la nature, les hommes s'organisent et entrent en des relations particulières de coopération et de conflit. Cette organisation du travail pour la domination de la nature repose fondamentalement sur la division du travail. Par le travail l'homme se libère de la nature, mais, MARX le souligne dans Le Manifeste du Parti Communiste, le temps libre possède des vertus d'épanouissement que le travail ne possède pas. Le travail, libérateur de l'humanité à l'échelle de l'histoire peut se penser aussi comme monotone et rebutant dans son exercice quotidien : la société à venir (le communisme) pourrait alors lui faire une place aussi réduite que possible (grâce au développement des techniques), au bénéfice d'autres activités individuelles ou sociales d'épanouissement. Cette double démarche est parfois occultée au profit d'une seule morale "marxiste" fondé sur le travail, morale qui n'existe pourtant pas dans les textes de MARX, mais qui se développe notamment dans des sociétés autoritaires et des États totalitaires. Pourtant, c'est bien de la libération de temps qui ne soit pas du temps de travail qui constitue une facette de la lutte des classes. Les classes qui s'approprient le travail d'autres classes, développent de multiples activités non productives. Il y a compétition non seulement pour s'approprier des outils de production mais également pour faire supporter le travail à des non propriétaires.

 

Division du travail et coopération, organisation des forces productives

    L'accroissement de l'efficacité du travail des hommes et l'amélioration de l'utilisation des techniques constituent deux voies complémentaires à travers lesquelles le capitaliste améliore sa position dans la concurrence et plus généralement augmente la plus-value extra (face à la concurrence) et de plus-value relative (réduction des coûts des biens entrant dans la reproduction de la force du travail. Toute la problématique de la division du travail, sociale d'une part et technique d'autre part, dans l'industrie, interroge les modalités de l'accroissement de l'exploitation capitaliste.

Dans sociologie du travail, MARX combine l'analyse macrosociologique (la division sociale du travail) à l'analyse microsociologique (la division de détail du travail, division technique que l'on dénommerait de nos jours parcellisation des tâches). Il adopte un point de vue diachronique, celui de l'évolution des sociétés, en montrant le rôle de la division du travail dans les transformations des formes de propriété et dans le passage d'un mode de production à l'autre. MARX propose, à travers de longues pages, un va-et-vient incessant entre les modifications du travail et les changements techniques ou entre la division de détail (technique) du travail et la coopération entre les ouvriers. C'est un exemple de la mise en oeuvre de sa méthode dialectique. Tous ces thèmes entrecroisés parcourent son oeuvre, à commencer par L'idéologie allemande, la Contribution à la critique de l'économie politique, les Grundrisse, et c'est dans Le Capital que l'on trouve l'expression achevée, en particulier dans le tome 2 du livre 1.

 

La division sociale du travail

    Historiquement, la division sociale du travail provient de l'échange entre sphère de production différentes et indépendantes les uns des autres : des communautés vivant dans des environnements naturels différents échangent leurs surplus. Toute l'histoire est faite de ces échanges entre artisanat et agriculture ou entre ville et campagne, qui accélèrent les processus de division du travail. Ces échanges peuvent avoir des règles qui les apparentes à des "ventes forcées" ou des extorsions pures et simples, mais les règles parfois violentes de ces échanges sont souvent présentées et présents aux yeux des acteurs sous l'angle de "droits". Mais quel que soit la "qualité" de ces échanges, d'une part, ils appellent eux-mêmes de nouvelles productions à échanger, ce qui accroit la spécialisation dans le travail pour le rendre plus efficace (et d'ailleurs, moins ils apparaissent injustes, plus ils sont efficaces...) et d'autre part, la séparation, puis l'opposition ville/campagne nécessitent une organisation plus complexe, qui multiplie les nouvelles fonctions sociales jusqu'à diviser la société en classes.

Dans les villes, la séparation des fonctions commerciales et des fonctions industrielles constitue un degré nouveau dans la division sociale du travail. L'apparition d'une classe de commerçants, puis l'extension de ses activités au-delà des abords immédiats de la ville accélère la demande de biens manufacturés. Les échanges entre villes accroissent la diffusion des techniques nouvelles et conduisent à la spécialisation productive des villes. Celle-ci a ensuite pour conséquence le développement des manufactures, branches de la production qui échappent aux corporations.

Le début des manufactures (XVe-XVIIe siècles selon les pays) correspond à une période de vagabondage née de la disparition des groupes armés de la féodalité et du renvoi des armées levées par les rois contre des vassaux infidèles (et par les seigneurs contre leurs propres vassaux ambitieux...et cela dans toute la chaîne de fidélité vassale). Par ailleurs, l'amélioration de l'agriculture et la transformation en pâturages de larges zones de terres de culture libèrent la main-d'oeuvre agricole.

Non seulement le féodalisme est définitivement détruit (dans des conditions que précise davantage d'ailleurs Alain BIHR), mais l'industrie utilise la main-d'oeuvre qu'il a libéré. La ville, hier dominée par la campagne (qui en faisant juste une place de marché...), prend sa "revanche" sur celle-ci tandis que l'industrie se transforme elle aussi radicalement. La concentration du commerce et de la manufacture dans un seul pays, l'Angleterre, créa peu à peu ce qui pourrait s'apparenter à un marché mondial. La manufacture ne pouvant plus répondre à la demande en raison des limites de ses forces productives industrielles, la grande industrie naquit, utilisant de façon plus poussée le machinisme et la division du travail.

La création de la grande industrie renforce la division technique du travail. De fait cette dernière n'existe que là où la division sociale elle-même est déjà parvenue à un certain degré de développement. Leurs liens intrinsèques et leur nécessaire contemporanéité les font souvent confondre l'une avec l'autre. Des études fines de la structure du capitalisme permettent de constater l'échec de plusieurs contrées dans le développement des forces productives, car division sociale et division technique ne coïncident ni dans le temps ni dans l'espace. Dans la division sociale du travail, les différents producteurs individuels créent des marchandises qu'ils échangent tandis que des travailleurs parcellaires de l'industrie (division technique) ne produisent pas de marchandises : ce n'est que leur produit collectif qui devient marchandise, à condition d'opérer dans le même espace et dans le même temps. Si l'analogie (entre des deux divisions du travail) réside dans  leur complémentarité (l'éleveur, le tanneur, le coupeur et l'assembleur de cuir dans la division technique) ou dans la concurrence qu'ils se livrent, les acteurs de l'une ou de l'autre participent à des constructions et des logiques sociales totalement étrangères.

La division manufacturière du travail associée un nombre croissant d'ouvriers à la fabrication d'un même objet en quantité toujours plus grande en vue d'en abaisser le prix. Ainsi, elle ne peut être pensée sans son contraire, la coopération, qui est aussi son corollaire. (Jean-Pierre DURAND)

 

La coopération

   MARX distingue la coopération simple, rencontrée dans la manufacture, et la coopération complexe qui caractérise la grande industrie avec ses machines-outils. Les principes essentiels de la seconde se trouvent dans la première, qu'il est plus facile d'analyser tant elle est clairement exposée à notre regard dans la manufacture.

En rassemblant les ouvriers sous un même toit, dans un seul atelier, le capitaliste réduit ses investissement : un bâtiment abritant vingt ouvriers coûte moins cher à la construction et en entretien que dix bâtiments où travaillent deux ouvriers (dans chaque bâtiment). Cette économie réalisée en matière de bâtiment (à laquelle on ajoutera, dans la grande industrie, des économies en machines et en énergie) signifie une réduction des coûts des marchandises produites, c'est-à-dire un abaissement du coût de la force de travail et donc une augmentation de la plus-value relative ; elle participe aussi à une augmentation des taux de profit puisque le capital constant y est plus réduit qu'avec la dispersion des ouvriers dans dix bâtiments.

La coopération augmente l'efficacité du travail individuel : si des ouvriers isolés ne peuvent réaliser un tâche, leur association le permet facilement : c'est à travers leur coopération que des ouvriers soulèvent un fardeau, tournent les manivelles ou déplacent des obstacles. Dans Le Capital, MARX multiplient à chaque développement de sa théorie les exemples, cela donnent d'impressionnants chapitres très denses... En effet, il s'agit, explique t-il, "non seulement d'augmenter les forces productives individuelles, mais de créer par le moyen de la coopération une force nouvelle ne fonctionnant que comme force collective". La coopération transforme les capacités individuelles de travail en un travailleur collectif dont l'efficacité est bien plus grande que la somme des efficacités individuelles.

Le travailleur collectif intervient en plusieurs points simultanément, ce qui réduit les délais de réalisation : l'agriculture, mais aussi les industries saisonnières recourent généralement à la coopération ouvrière pour réaliser dans un court laps de temps, les travaux spécifiques qui sont les leurs.

La coopération dans le travail n'est pas un fait nouveau dans l'histoire : on peut citer les corvées médiévales, la construction des cathédrales (et des églises...) et au-delà touts les réalisations des temples, des édifices religieux ou des nécropoles de l'Antiquité. Ce qui est nouveau, avec le capitalisme, réside dans le fait que le travail accompli n'a pas pour objet une oeuvre collective, mais que les ouvriers rassemblés, hommes libres, travaillent pour le bénéfice d'un seul (le ou les propriétaires des outils de production...). En même temps, pour que cette coopération de plusieurs centaines d'ouvriers libres soit possible, il est nécessaire que soit déjà concentré le capital pour que celui-ci puisse à la fois rémunérer ces ouvriers et leur distribuer des moyens de travail : c'est dire que cette situation n'est pas celle des corporations du Moyen-Age, mais celle de la classe émergente des commerçants. C'est cette concentration d'ouvriers qui, à travers l'efficacité de la coopération (et de la division du travail) révolutionnera ensuite la manufacture pour donner naissance à la grande industrie.

Pour le capitaliste, tout l'intérêt de ce que l'on pourrait appeler l'effet coopération réside dans le fait qu'il ne le paie pas. S'il paie à chacun de ses ouvriers sa force de travail indépendante, il ne paie pas leur force combinée : "Comme personnes indépendantes, les ouvriers sont des individus isolés qui entrent en rapport  avec le même capital mais non entre eux. Leur coopération ne commence que dans le procès du travail ; mais là ils ont déjà cessé de s'appartenir. Dès qu'ils y entrent, ils sont incorporés au capital. En tant qu'ils coopèrent, qu'ils forment les membres d'un organisme actif, ils ne sont même qu'un mode particulier d'existence du capital? La force productive que des salariés déploient en fonctionnant comme travailleurs collectifs est, par conséquent, force productive du capital" (Le Capital). Peu à peu, à mesure que le nombre d'ouvriers croît, que leur coopération et que le procès de travail se complexifient, la fonction d'organisation prend de l'importance et le capitaliste doit de plus en plus contrôler et vérifier que l'emploi de ces ouvriers a lieu de manière convenable. Convenable, c'est-à-dire orienté vers le travail demandé à l'ouvrier et pas à autre chose, convenable, car exempt de vol ou de détérioration de l'outil de travail. Le capitaliste doit avoir recours à un corps spécialisé d'employés qui assure cette surveillance et ce contrôle, ce que l'on appelle communément les cadres dont la fonction est à la fois d'organiser le travail, mais aussi de le contrôler. Le développement du coopération produit son contraire, car cette catégorie d'ouvriers n'est pas directement productive. Du point de vue sociologique, de plus, la question posée est celle du maintien de la loyauté de ces officiers de surveillance, question que ne pouvait se poser MARX tant ils étaient encore peu nombreux, mais qu'il aborde indirectement à travers la division technique du travail. (Jean-Pierre DURAND)

 

 Le concept de division du travail renouvelé

      Le concept de division du travail vient de l'économie politique classique, en particulier d'Adam SMITH qui en donne une exposition systématique et prétend en retracer l'origine, à partir de l'échange. Marx le rappelle dans ses manuscrits de 1844 qui font une large part à la division du travail. Laquelle, dans cet ouvrage, remplit une double fonction ; la dénonciation de l'économie politique : "Division du travail et échange sont les deux phénomènes qui font que l'économiste tire une vanité du caractère social de sa science et que, inconsciemment, il exprime d'une seule haleine la contradiction de sa science, la fondation de la société par l'intérêt privé asocial." C'est-à-dire la problématique du travail aliéné : "La division du travail est l'expression économique du caractère social du travail dans le cadre de l'aliénation. Ou bien, comme le travail n'est qu'un expression de l'activité de l'homme dans le cadre de l'aliénation, l'expression de la manifestation de la vie comme aliénation de la vie, la division du travail n'est elle-même pas autre chose que le fait de poser, d'une manière devenue étrangère, aliénée, l'activité humaine comme une activité générique réelle, ou comme l'activité de l'homme en tant qu'être générique."C'est toutefois dans L'idéologie allemande que la division du travail va jouer un rôle central. Elle est principe d'opposition : entre nations, au sein d'une même nation, entre "activité intellectuelle et matérielle, jouissance et travail, production et consommation". Elle est responsable du procès d'autonomisation des professions et du procès d'idéologisation. A l'origine elle surgit de l'acte sexuel, puis structure la famille et les rapports entre familles. Mais elle ne devient vraiment telle qu'avec la séparation entre activité matérielle et activité intellectuelle, se concrétisant sous la forme de l'opposition entre ville et campagne et inaugurant une histoire qui va de la séparation de la production et du commerce à l'existence des classes sociales, à l'apparition des manufactures et à la nature de la concurrence, qui substitue aux "rapports naturels" des "rapports d'argent. Les clivages homme/femme/enfants en sont issus ; de même que ceux qui surgissent entre intérêt singulier et intérêt collectif, ainsi que le détachement de l'État dans la société moderne. La compréhension enfin du concept de division du travail entraîne la nécessité de son abolition pratique, autrement dit le communisme, dont la première définition lui est de la sorte, intimement liée. Face à PROUDHON, qui, en matière de division du travail, ne fournit que "un résumé très superficiel de ce qu'avaient dit avant lui Adam SMITH et mille autres, ces idées vont se renforcer et devenir autant d'arguments. Qu'il s'agisse de "la première division du travail en grand, qui est la séparation de la ville et de la campagne, de l'idiotisme du métier, "de la concentration des instruments  de production et la division du travail qui sont aussi inséparables l'une de l'autre que le sont, dans le régime politique, la concentration des pouvoirs publics et les intérêts privés", ou du machinisme, qui assure le passage ç la division internationale du travail, etc. Travail salarié et capital souligne que la division du travail est source accrue entre les ouvriers eux-mêmes ; les Grundrisse reviennent longuement sur le rapport division du travail/échange et relèvent que "l'argent permet une division absolue du travail parce qu'il rend le travail indépendant de son produit spécifique qui n'a plus pour lui une valeur d'usage immédiate". (George LABICA)

    De telles considérations sont éclaircies par MARX dans Le Capital. "Nous avons vu, écrit-il, comment la manufacture est sortie de la coopération ; nous avons étudié ensuite ses éléments simples, l'ouvrier parcellaire et son outil, et, en dernier lieu, son mécanisme d'ensemble. Examinons maintenant le rapport entre la division manufacturière du travail et sa division sociale, laquelle forme la base générale de toute production marchande". Dégageant, dès ses premiers travaux, les enseignements du Capital, LÉNINE retrace les étapes séparant l'économie naturelle de l'économie capitaliste et caractérise cette dernière comme "l'achèvement de la spécialisation des professions, c'est-à-dire la division du travail social" dont la notion de "marché" est indissociable, et qui peut croître à l'infini (A propos de la question dite des marchés). En tête de son Développement du capitalisme en Russie, il pose cette définition : "La division sociale du travail est la base de l'économie marchande. L'industrie de transformation se sépare de l'industrie d'extraction, et chacune d'elles se subdivise en petits genres et sous-genres qui fabriquent sous forme de marchandises tels ou tels produits et les échangent contre toutes les autres fabrications. Le développement de l'économie marchande conduit donc à l'accroissement du nombre des industries distinctes et indépendantes ; la tendance de ce développement consiste à transformer en une branche distincte de l'industrie, la fabrication non seulement de chaque produit pris à part, mais même de chaque élément du produit ; et non seulement la fabrication du produit, mais mêmes les diverses opérations nécessaires pour préparer le produit à la consommation".

    On peut retenir les distinctions proposées par Marta HARNECKER (1937-2019), sociologue et intellectuelle chilienne, conseillère de Salvador ALLENDE et d'Hugo CHAVEZ, auteure d'écrits sur les concepts du matérialisme historique :

- Division de la production sociale, en différentes branches ou secteurs (par exemple agriculture/industrie ou, dans l'industrie, métallurgie/textile).

- Division technique du travail, à l'intérieur d'un même procès de production, et pas seulement à l'intérieur d'une même unité, comme l'usine, le développement des forces productives rendant les différentes unités de plus en plus dépendantes les unes des autres.

- Division sociale du travail, ou répartition des tâches dans la société (économiques, politiques, idéologiques...).

   Une place à part doit être faite aux rapports entre les nations. "Les rapports des différentes nations entre elles en ce qui concerne les forces productives dépendent du stade de développement des forces productives, la division du travail et les relations intérieures. Ce principe est universellement reconnu. Cependant, non seulement les rapports d'une nation avec les autres nations, mais aussi toute la structure interne de cette nation elle-même, dépendant du niveau de développement de la production et de ses relations intérieures et extérieures. L'on reconnaît de la façon la plus manifeste le degré de développement qu'on atteint les forces productives d'une nation au degré de développement qu'atteint la division du travail. Dans la mesure où elle n'est pas une simple extension quantitative des forces productives déjà connues jusqu'alors (défrichement de terres par exemple), toute force de production nouvelle a pour conséquence un nouveau perfectionnement de la division du travail. Ces différences s'inscrivent dans les formes prises par la division internationale du travail (par exemple aujourd'hui, entre pays développés et pays en voie de développement, ou au sein du Marché commun, au sein du Comecon).

      Le principal effet de la division du travail, dans le mode de production capitaliste, demeurant la mutilation de l'individu, singulièrement de l'ouvrier, il appartiendra à la transition au communisme de créer les conditions de son abolition. Les oeuvres de maturité confirment entièrement, sur ce point, les vues de L'idéologie allemande. Dans L'Anti-Dühring, ENGELS cite Le Capital : la division du travail dans la manufacture "estropie le travailleur, elle fait de lui quelque chose de monstrueux en activant le développement factice de sa dextérité de détail, en sacrifiant tout un monde de dispositions et d'instincts producteurs... L'individu lui-même est morcelé, métamorphosé en ressort automatique d'une opération exclusive". Les moyens de production, commente-t-il, dominent les producteurs ; "en divisant le travail, on divise aussi l'homme" et son "étiolement", qui "croît dans la mesure même où croît la division du travail, atteint son maximum dans la manufacture". Or, "il va de soi que la société ne peut pas se libérer sans libérer chaque individu. Le vieux mode de production doit donc forcément être bouleversé de fond en comble, et surtout, la vieille division du travail doit disparaître". La base technique, selon ENGELS, de la grande industrie permet elle-même une telle révolution ; il cite à nouveau MARX : "Oui, la grande industrie oblige la société, sous peine de mort, à remplacer l'individu en pièces , simple support d'une fonction sociale de détail, par l'individu totalement développé qui sache tenir tête aux exigences les plus diversifiées du travail et ne donne, dans des fonctions alternées, qu'un libre essor à la diversité de ses capacités naturelles ou acquises." Dans la société communiste, j'aurai "la possibilité de faire aujourd'hui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l'après-midi, de pratiquer l'élevage le soir, de faire de la critique après le repas, selon mon bon plaisir, sans jamais devenir chasseur, pêcheur ou critique". A quoi, près de 80 ans après, LÉNINE fait écho, en précisant que les choses ne se feront pas toutes seules et que les organisations de la classe ouvrière joueront un rôle déterminant : "Par l'intermédiaire de ces syndicats d'industrie, on supprimera plus tard la division du travail entre les hommes ; on passera à l'éducation, à l'instruction et à la formation d'hommes universellement développés; universellement préparés et sachant tout faire. C'est là que va, que doit aller et arrivera le communisme, mais seulement au bout de longues années". (George LABICA)

 

  La division technique du travail

     La manufacture des XVIIIe et XIXe siècles repose sur deux types de division du travail : soit elle rassemble sous un même toit des opérations accomplies auparavant par divers artisans ou diverses corporations (dans le travail du cuir, chez les papetiers, par exemple), soit elle divise et parcellise un travail auparavant unitaire (comme par exemple dans la fabrication d'épingles). C'est principalement dans cette parcellisation des opérations que s'engage la manufacture car elle accroit considérablement l'efficacité du travail ouvrier : plus les opérations sont simples, moins l'ouvrier met de temps pour les accomplir. La simplification des opérations à l'extrême conduit à un accroissement des rendements des ouvriers, c'est-à-dire de la productivité du travail. Dans Le capital, MARX décrit la parcellisation des tâches qui réduit les pores de la journées de travail en supprimant les temps morts. A travers cette parcellisation du travail, le capitaliste estropie les populations ouvrières en limitant leur champ d'intervention. Si la manufacture révolutionne le travail, elle fait de l'ouvrier "quelque chose de monstrueux en activant le développement factice de sa dextérité de détail, en sacrifiant tout un monde de dispositions et d'instincts producteurs". Ultérieurement, dans la grande industrie, on retrouve les mêmes phénomènes dans les secteurs dits de main-d'oeuvre (confection, activités de montage...), par opposition aux secteurs fortement capitalistiques comme la sidérurgie, la chimie, la verrerie, la cimenterie, etc.). Si les conditions techniques d'exercice du travail diffèrent d'une situation à l'autre, la volonté capitaliste d'occuper l'ouvrier à un travail effectif producteur de valeur, le plus longtemps possible dans la journée, est une constante : la voie de la parcellisation et de l'atomisation des tâches en est la voie royale.

Selon la nature des tâches à accomplir, le capitaliste sélectionne les facultés des ouvriers pour les développer en fonction des besoins de la production. Il crée ce travailleur collectif comme une sorte de "machine humaine" dans laquelle chaque ouvrier devient un organe infaillible agissant avec la régularité d'une pièce de machine. C'est toute aussi vrai dans la grande industrie où les ouvriers occupés sur les machines relèvent de catégories hiérarchisées et reçoivent des salaires différenciés.

La simplification toujours plus poussée des tâches, d'abord dans la manufacture, ensuite dans la grande industrie, réduit d'autant les besoins d'apprentissage. Les feeders qui alimentent les machines sont formés en quelques jours et atteignent le rendement moyen de l'atelier après une semaine d'embauche. La force de travail perd de sa valeur puisque se réduisent ou disparaissent les frais d'apprentissage entrant dans le temps nécessaire à la production : la plus-value s'en trouve d'autant augmentée.

En même temps, cette parcellisation du travail n'a de sens que si elle est organisée afin que la combinaison des tâches atomisées conduise à un produit complet : on retrouve ici la coopération, cette fois sous sa forme complexe. C'est l'arrangement ou la combinaison technique d'opérations différentes qui constituent la marchandise, à la différence de la coopération simple où il ne s'agissait que d'économie de moyens de production ou de l'effet d'association. Ainsi, la parcellisation des tâches, cette division du travail en détail, ne peut être pensée qu'avec son contraire et son complément, la coopération pour reconstituer le tout, objectif de la mise au travail des ouvriers. Et, comme l'effet de coopération, l'efficacité de la parcellisation du travail n'est pas payée aux ouvriers. En achetant la force de travail pour une durée déterminée, le capitaliste dispose de sa valeur d'usage et c'est dans celle-ci que s'inscrivent les avantages résidant dans la division technique du travail et dans la coopération. Plus l'usage que le capitaliste fait de la force de travail est efficace, plus il en retire une plus-value extra-supplémentaire, moins les coût des marchandises seront élevés et plus la plus-value relative sera élevée. (Jean-Pierre DURAND)

Actualité de MARX : critique du taylorisme

   Le travail parcellisé et la coopération qui lui est intrinsèquement liées, exigent une organisation préalable du travail assez précise pour éviter les gaspillages qui annuleraient les avantages dont ils sont porteurs : chaque ouvrier doit réaliser sa tâche parcellaire de telle sorte que les résultats de chacun soient cohérents avec l'ensemble du produit à fabriquer. L alogique de la parcellisation et de la lutte contre la porosité de la journée de travail conduit à ce que le travail d'organisation soit réalisé par d'autres travailleurs que les ouvriers occupés à ces tâches parcellisées, ils possèdent de moins en moins une vision globale du produit fini et un savoir général de plus en plus atrophié.

En analysant les logiques à l'oeuvre dans la manufacture, MARX découvre déjà les grands principes du taylorisme. Son analyse rejoint quasiment celle de Robert TAYLOR (1856-1915) lui-même. Que ce soient les "puissances intellectuelles de la production chez MARX ou le "corps de spécialistes" chez TAYLOR, tous ont pour objectif l'amélioration des outils des ouvriers pour accroître l'efficacité capitaliste du travail. Dans ce processus, MARX propose une analyse du double mouvement de qualification des uns et d'appauvrissement du travail des autres qui est maintes fois repris pour décrire le fordisme du XXe siècle. En même temps, il montre une autre contradiction dans laquelle se débat le capitalisme : le développement du machinisme, indispensable à l'élévation de la plus-value relative, exige une qualification accrue des ouvriers, qu'ils n'ont pas et qui est coûteuse du point de vue du capital (temps de formation et reconnaissance des qualifications à travers l'augmentation des salaires). Comme la concentration ouvrière - corollaire de la coopération simple dans la manufacture - créait les conditions de l'insubordination, la division technique du travail et la parcellisation des tâches ouvrent la voie à d'autres rebellions : celles des ouvriers de métier toujours présents dans la manufacture et qui refusent la dépossession de tout savoir professionnel ou qui la respectent au prix fort. Là où la manufacture adapte ses instruments au travail parcellaire des femmes et des enfants, "cette tendance se heurte généralement aux habitudes et à la résistance des travailleurs mâles (...). Les travaux de détail difficiles exigent toujours un temps assez considérable pour l'apprentissage ; et lors même que celui-ci devient superflu, les travailleurs savent le maintenir avec un zèle jaloux. L'habileté de métier restant la base de la manufacture, tandis que son mécanisme collectif ne possède point un squelette matériel indépendant des ouvriers eux-mêmes, le capital doit lutter sans cesse contre leur insubordination". (Le Capital).

On retrouve la même insubordination de certaines catégories ouvriers avec l'avènement du machinisme, puis de l'automatisation - et plus tard de l'informatisation - insubordination qui peut prendre la forme d'une destruction de machines et de sabotage des procédures comme des matériels, en tant que présence immédiate du capital. (Jean-Pierre DURAND)

On voit bien que, à l'image du contenu même du Capital, il ne s'agit pas, lorsque MARX et ses continuateurs traitent de la division du travail, d'une approche platement économiste de la question, mais d'une approche qui veut tenir deux aspects de celle-ci, économique et sociale, bref d'une sociologie du travail.

 

Jean-Pierre DURAND, La sociologie de Marx, La Découverte, collection Repères, 2018. George LABICA, Division du travail, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, Quadrige, 1999.

  

 

 

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11 février 2021 4 11 /02 /février /2021 10:24

   Une fois n'est pas coutume, nous faisons ici la recension d'un ouvrage d'un groupe (militant) pour la non-violence. Nous évitons de parler dans un article que d'un livre émanant d'une organisation dans ce blog, car notre préférence va aux ouvrages de fond. Mais ici, le MIR ne produit pas un ouvrage-manifeste comme il en existe bien d'autres, dans la mouvance non-violente et ailleurs. Il entend montrer l'action de mouvements ou de personnalités en faveur de la réconciliation, à un moment où précisément, réconciliation devient le maître-mot de tout plan de paix, que ce soit pour revenir à la paix civile dans un pays (comme en Afrique du Sud) ou pour pacifier réellement les relations entre peuples différents (comme au Moyen-Orient).

    Après une courte préface de Hildegard GOSS-MAYR (présidente d'honneur, prix Niwano de la Paix 1991) qui rappelle les origines du Mouvement religieux (qui compte chrétiens, juifs, musulmans en son sein), en pleine première guerre mondiale , en août 1914, rencontre de deux "ennemis" (à une époque où on ne badinait pas avec la nationalité...), un pasteur allemand et un quaker anglais. Le MIR, né officiellement en 1918, mettait en avant la nécessité de la réconciliation, à la fois non sans équivoque à la guerre, mais aussi oui créateur pour mettre en place les conditions d'un développement positif entre les peuples.

     Équilibrer mémoire et oubli et tenir compte des sources psychologiques et structurelles de la réconciliation (Jacques LECOMTE) fait partie de l'action des religions conçues comme moteurs de la réconciliation sociale et politique, comme le sous-titre du livre l'indique. C'est au travers d'expériences bien concrètes de la mise en application de cette volonté de réconciliation que cet ouvrage collectif dresse le tableau de ce qui est possible et réalisable : Travail de mémoire avec les vétérans de guerre en Bosnie (Adnan HASANBEGOVIC, résolution des conflits ethniques comme en Côte d'Ivoire (Maria BIEDRAWA), avancées pour une paix durable en Israël-Palestine (Jeremy MILGROM, Moshe YEHUDAI, Noah SALAMEH, Zoughbi ZOUGHBI), réconciliation aussi en France où le poids du colonialisme est toujours présent (Christian RENOUX)... Ces expériences concrètes s'appuient sur la foi dans des religions monothéistes où Christian RENOUX, Shamer SHALOM (pour le judaïsme), Alfred BOUR et Charles SERUSHYANA (pour le christianisme) et Saïd Ali KOUSSAY et Noah SALAMEH (pour l'islam) rappellent que s'ancre les éléments de la réconciliation. En fin d'ouvrage, rappelant que l'ONU avait déclaré l'année 2009 comme "Année de la Réconciliation, Frank OSTROWSKI et Larissa de KOCHKO (Des stratégies en vue de la réconciliation ; La justice transitionnelle en appui du processus de démocratisation) dessinent certains contours politiques et sociaux qui peuvent mener à la réconciliation. Ils soulignent les difficultés d'une telle entreprise, multipliant les exemples où une politique de réconciliation tente ou a tenté de se mettre en place.

  "Le mot paix vient d'un mot latin qui signifie pacte. La paix est donc un contrat. Si on la veut durable, la réconciliation, comme chemin vers la paix, doit être balisée par des éléments qui garantissent justice et vérité dans leur contenu et donnent une légitimité aux accord". Dans ce livre, en dernière partie, les auteurs présentent différents organismes et leur fonctionnement de façon théorique et pratique. C'est justement ce balancement entre théories religieuses et pratiques politiques et sociales que prônent les différents acteurs qui s'expriment dans ce livre.

 

 

Mouvement international de la Réconciliation (branche française), L'espérance insoumise, Les religions, moteur de la réconciliation sociale et politique, Nouvelle Cité, Vie des hommes, 2009

 

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10 février 2021 3 10 /02 /février /2021 09:59

    L'essayiste, philosophe et poète américain Ralph Waldo EMERSON est le chef de file du mouvement transcendantaliste américain du début du XIXe siècle.

     Peu connue en Europe, mais surtout très commentée dans le débat littéraire et philosophique aux États-Unis (mais peu dans le grand public), son oeuvre est à la jonction du platonisme et de la pensée chrétienne, mais elle doit son originalité à une admirable volonté de fraîcheur, à la vertu d'un regard qui se pose sur le monde avec un encore étonnante confiance (malgré toutes les déconvenues de toutes sortes, pointées surtout par THOREAU) et le transfigure au point de le rendre radicalement neuf. Le visionnaire se double d'un observateur aigu, À la manière de MONTAIGNE. C'est une curieuse synthèse qui en ressort. (Maurice GONNAUD)

 

Un grand voyageur, comme il en existe beaucoup dans la classe intellectuelle au XIXe siècle.

   Issu d'une vieille famille de Nouvelle-Angleterre (installée dans le Nouveau Monde depuis le XIIe siècle), Ralph Waldo EMERSON commence ses études très jeune (9 ans) à la Boston Latin School et est admis à l'Université Harvard en octobre 1817. Après l'obtention de son diplôme, il étudie la théologie - tout en aidant sa famille dans des conditions psychologiques difficiles - et devient pasteur unitarien en 1831 (comme son père). Mais il démissionne après un conflit avec les dirigeants de l'église. Il fait alors un grand voyage en Europe, au cours des années 1832-1833. Il traverse l'Italie et se rend à Paris, fortement impressionné par le Museum national de sciences naturelles. En Grande Bretagne, il rencontre WORSWORTH; COLERIDGE, John Stuart MILL et Thomas CARLYLE avec lequel il entretient ensuite une correspondance jusqu'au décès de ce dernier en 1881. Il se rend une deuxième fois en Angleterre au cours des années 1832-1833, voyage dont il tire son ouvrage English Traits qu'il fait paraitre en 1856.

 

Une carrière littéraire et un activisme important pour le transcendantalisme

    Il achète en 1835 une maison à Concord et devient rapidement une des personnalités de la ville où il fait connaissance de Henry David THOREAU. Il incite ce dernier à tenir un Journal intime. Il publie son premier livre Nature, en septembre 1836 et l'année suivante, fait un discours désormais célèbre devant le club Phi Bets Kappa : The American Scholar. Son discours tient lieu de déclaration intellectuelle d'indépendance des États-Unis et recommande vivement à ses compatriotes de créer leur propre style d'écriture, libéré de l'Europe. Il participe avec quelques autres intellectuels à la fondation du magazine The Dial dont le premier numéro sort en 1840 pour aider à la propagation des idées transcendantalistes.    

     Entre puritanisme et romantisme, il entretient une vie littéraire jusqu'à ce qu'il succombe à une pneumonie. Il enchaîne les ouvrages poétiques et politiques. On peut citer The transcendantalist (1841), Essays (première série, 1841 ; deuxième série, 1844), Representative Men (1850), English Traits (1856) déjà mentionné, The Conduct of Life (comprenant Fate et Power, 1860), Thoreau (1862), Society and Solitude (1870), Letters and Social Aims (1875)...

    EMERSON passe de l'utilitarisme au transcendantalisme, et sans cesse de la littérature à la politique. De même que THOREAU, il est scandalisé par l'adoption en 1850 de la sinistre loi sur les esclaves fugitifs. La guerre de Sécession venue, il embrasse la cause du Nord avec plus de passion que de discernement. Le retour de la paix le trouve prématurément "vieilli", son acuité intellectuelle diminue et ses écrits sont bien moins percutants. On voit pointer une sorte d'optimisme de substitution (Maurice GONNAUD), notamment dans La conduite de la vie (1860), au fur et à mesure que s'érode l'individualisme radical qui s'est exprimé de 1836 à 1841. Il semble chercher de nouvelles raisons de croire, fondées sur une foi croissante dans les forces collectives liées à la nation, à la culture et à la race (Société et solitude, 1870 et Lettres et intentions sociales, 1876) (Yves CARLET, xn-rpubliquedeslettres-bzb.fr). La critique contemporaine n'a sans doute pas encore fait le lien entre ces tendances chez EMERSON et le choc causé par les horreurs de Guerre de Sécession...

 

Une influence longue

    Parmi tous les penseurs, nombreux, qui peuvent se réclamer de lui, citons Jones VERY, Stanley CAVELL (perfectionnisme émersonien de la morale,qui influence une part majeure de la production cinématographique américaine), NIETZSCHE (notamment dans Zarathustra)... Considéré comme le père du romantisme américain, EMERSON ne fait pourtant pas preuve d'une grande composition soutenue dans ses poèmes. Dans la recherche d'une forme indépendante de la manière d'écrire, il y a quelque chose d'elliptique dans ses écrits, surtout politiques, mais en revanche la lecture de ses oeuvres peut inciter à la découverte et aux révélations.

    La critique contemporaine a pu faire de lui le prophète du symbolisme dans la littérature américaine. Son essai sur le poète, The Poet (Essays, seconde série), mérite d'être placé au nombre des grands manifestes du XIXe siècle, entre la Défense de la poésie de SHELLEY (1821) et la préface donnée par WHITMAN à la première édition des Feuille d'herbe (1855). Dans son célèbre discours de 1837, The American Scholar, EMERSON appelle de ses coeux une littérature qui soit authentiquement et audacieusement nationale. (Maurice GONNAUD)

 

Ralph Waldo EMERSON, Essais choisis, Félix Alcan, 1912 ; Trois volumes d'Essais (Nature, Confiance et autonomie ; Le transcendantaliste ; Histoire, Compensation, Expérience), Michel Houdiard Éditeur, de 1997 à 2005 ; La confiance en soi et autres essais, Rivages poche/Petite Bibliothèque, 2000 ; Société et Solitude, Rivages poche/Petite Bibliothèque, 2010 ; David Henry Thoreau, Ralph Emerson, Correspondance, édition bilingue, Édition du Sandre, 2010 ; Le scholar américain, Montréal, Triptyque, 2013 ; L'âme anglaise, Paris, 1934. Les oeuvres complètes ont été rassemblées en 12 volumes en anglais, Boston, 1903-1904. A noter que La nature, texte fondamental sur le transcendantalisme, est disponible en eBook.

Stanley CALVELL, A propos du prétendu pragmatisme de Witthenstein et Emerson, Association Diderot ; Qu'est-ce que la philosophie américaine? De Wittgenstein à Emerson, Gallimard, 2009. Pierre CÉRÉSOLE, Les Forces de l'esprit : Emerson, Imprimerie coopérative, La Chaux-de-Fonds, 1930 ; Raphael PICON, Emerson, Le sublime ordinaire, CNRS Editions, 2015. Maurice GONNAND, Emerson, dans Encyclopedia Universalis, 2014 ; Individu et société dans l'oeuvre de Ralph Waldo Emerson, Paris, 1964.

 

 

  

 

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9 février 2021 2 09 /02 /février /2021 16:55

     De son vrai nom David Henry THOREAU, le philosophe, naturaliste et poète américain est considéré comme le premier théoricien et praticien de la désobéissance civile. Son oeuvre majeure, Walden ou la Vie dans les bois est une réflexion sur l'économie, la nature et la vie simple menée à l'écart de la société, écrite dans une cabane qu'il s'était construite au bord de l'eau. Son essai La désobéissance civile, qui témoigne de son opposition personnelle face aux autorités esclavagistes de l'époque, a inspiré des actions collectives à travers le monde, menées entre autres par GANDHI et Martin Luther KING Jr. Il est par ailleurs considéré comme l'un des fondateurs du transcendantalisme américain, aux côtés notamment d'EMERSON.

   Écrivain américain excentrique, penseur anticonformiste, personne doté d'un "sale caractère", ne recherchant pas a priori la compagnie, THOREAU a produit une oeuvre d'une grande diversité composée de poèmes, de récits d'excursion, d'essais politiques, d'histoire naturelle, d'un Journal monumental et d'un chef d'oeuvre, Walden, livre inclassable qui transcende les genres littéraires. Homme de lettres, philosophe, naturaliste et écologiste, il a créé un personnage iconoclaste (et largement détesté d'ailleurs par la bonne société). Il choisit pour mieux critiquer la société de vivre dans les bois d'où il dénonce les erreurs de l'Amérique du milieu du XIXe siècle, et ses manquements aux idéaux proclamés. Sa voix discordante l'a longtemps fait rejeter de manière générale, ne comptant que peu d'amis. Mais, surtout lu et étudié de manière posthume, il a fini par représenter divers aspects de l'identité américaine : pionnier plein de ressources, fermier indépendant, rebelle aux institutions, amoureux de la nature sauvage, individualiste et moraliste (teigneux) et intransigeant, il est devenu un héros national. La complexité du personnage, la variété de sa pensée, la densité noueuse de sa prose expliquent les fluctuations de sa réputation, chaque époque attachant lus d'attention à telle partie de son oeuvre - les belles pages sur la nature, l'art de vivre simplement, la désobéissance civile, la philosophie de la vie ordinaire, ou les prémices de l'écologie. (Michel GRANGER).

   Nous connaissons son parcours intellectuel et personnel (il s'est refusé à faire une autobiographie) grâce à son Journal et aux témoignages de proches comme William Ellery CHANNING, qui publie sa première biographie en 1873 ou Harrison BLAKE (correspondance régulière de 1848 à 1861).Le journal intime de THOREAU n'est publié qu'en 1906.

 

Une carrière courte dans l'enseignement

      D'une famille issue de l'Angleterre, d'un père qui crée une fabrique de crayons à Concord, c'est à Boston qu'il passe une partie de son enfance, acquérant très tôt la fibre littéraire (il écrit son premier poème, Les Saisons, en 1827). Il apprend plusieurs langues et grâce à une bourse, entre à l'université Harvard en 1833 pour y étudier la rhétorique, le Nouveau Testament, la philosophie et les sciences. Il y rencontre Ralph Waldo EMERSON (1803-1882), qui devient son ami, puis son mentor, ce dernier étant le chef de file du transcendantalisme naissant. Il enseigne dès 1835, en dehors des trimestres d'études à Harvard, dans une école de Canton, dans le Massachusetts, avant d'obtenir son diplôme en 1837, lors de la cérémonie de remise duquel il prononce un discours (on imagine l'accueil...) intitulé L'esprit commercial des temps modernes et son influence sur le caractère politique, moral et littéraire d'une nation, qui contient déjà toute sa pensée future. Il devient le disciple d'EMERSON, qi s'installe en même temps que lui à Concord. Instituteur à l'école publique de Concord, il en démissionne après quelques mois de service car il refuse d'appliquer les châtiments corporels alors en vigueur. Après sa démission, il ne retrouve pas d'emploi, en raison de la crise économique de 1837. Il commence alors la rédaction de son journal. Puisqu'il ne trouve pas d'emploi comme professeur, il ouvre en 1838 une école privée chez lui, où, rejoint par son frère John, il intègre de nouveaux principes, ceux prônés  par Elizabeth PEABODY (enseignement très accentué sur le retour à la nature et les méthodes progressistes d'éducation). Ce jusqu'en 1841, où son école ferme, malgré son succès.

 

Une activité d'écrivain et de conférencier

   Dès 1840, lui et son frère donnent des conférences et réalisent des excursions, notamment dans le Maine, tout en rédigeant de nombreux textes. Se diffusent alors La Société, qui constitue une véritable charte du mouvement transcendantaliste, des poèmes : Aulus Persius Flaccus, Sympathy, tous deux publiés dans la revue The Dial (le Cadran) dirigé par Margaret FULLER. Pendant 4 ans, jusqu'à ce qu'elle disparaisse, THOREAU fournit plusieurs textes à cette revue. Durant cette période, il s'émancipe quelque peu du transcendantalisme et commence à suivre sa propre voie. En 1842, alors qu'il est très affecté par la mort de son frère, il publie L'Histoire naturelle du Massachusetts, critique et essai. En 1843, il quitte Concord pour Staten Island, dans l'État de New York, où il devient le tuteur des enfants de William EMERSON, le frère de Ralph. Appréciant la flore locale très différente de celle de son village, il découvre l'océan et la ville de New Yprk.

 

Ermitage et excursions

    Habiter chez William EMERSON, même si il ne trouve que peu d'affinité intellectuelle avec lui, permet à THOREAU d'accéder à la New York Society Library où il découvre des oeuvres de littérature orientale peu diffusées à l'époque aux États-Unis. Il rencontre aussi Horace GREELEY, fondateur du New York Tribune, qui l'aide à publier certains de ses travaux et qui devient son agent littéraire. A la demande d'EMERSON, il rédige un long article au sujet du livre de John Adolphus ETZLER, Le paradis à (re)conquérir (Paradise to be (re)gained), dans The United States Magazine, and Democratic Review, étude qui porte en germe la réflexion qui nourrit par la suite des livres engagés, mais aussi tout le reste de sa vie, partagée dès 1844 entre ermitage à Waden (où il s'installe sur un terrain autour de l'étang) et excursions. Brièvement, il retourne à Concord, à la fabrique de crayons, avant de vivre à Walden, mais, après avoir déclenché accidentellement un incendie, s'attirant la méfiance des habitants, il préfère partir.

   Il construit à Walden une cabane de pin dès mars 1845 et durant deux ans, il vit en autarcie, expérience qu'il raconte dans son livre Walden ou la Vie dans les bois. Il trouve fondamental de "gagner sa vie sans aliéner sa liberté ni exercer une activité incompatible avec son idéal". Décidant de dormir dans sa cabane dès la nuit du 4 juillet 1845, jour anniversaire de la Déclaration d'indépendance aux États Unis, il effectue (selon Michel GRANGER) un "acte fondateur de sa célébrité" (qui) tient à la décision de s'installer un peu à l'écart de Concord. THOREAU donne à ses contemporains l'exemple d'un rapport actif avec la nature, en dehors de toute contemplation romantique et s'élève contre la société à laquelle il oppose le concept de "simplicité volontaire", suivant en cela les pas de Jean-Jacques ROUSSEAU, qui s'était établi dans la forêt d'Ermenonville.  

    En juillet 1846, lorsqu'un agent de recouvrement des impôts locaux lui ordonne de payer six ans d'arriérés, il entreprend une réflexion qui donnera La Désobéissance civile. En septembre, il effectue une excursion dans le Maine (racontée dans le premier chapitre de The Maine Woods) puis, à son retour à Walden, entreprend des relations suivies avec les milieux anti-esclavagistes. Il quitte définitivement sa retraite à Walden en septembre 1847, pour retourner chez EMERSON où il y reste jusqu'en juillet 1848.

 

Contre l'exploitation des Indiens, contre la guerre : la désobéissance civile.

    THOREAU y produit près de 3 000 pages de citations et de notes entre 1847 et 1861. Faisant des va-et-vient entre la maison de ses parents pour travailler et pauser ses dettes et des voyages-conférences, il met de l'ordre dans ses nombreuses notes afin de construire ses ouvrages, Walden entre autres, publie le texte de La désobéissance civile en mai 1849. Chaque mois, il donne des conférences à Concord , à Boston et dans le Maine, alimentant le combat en faveur des abolitionnistes poursuivis combat celui contre la guerre.

 

Une oeuvre prolifique et inégalement reçue

   L'ensemble des articles, essais, journaux et poésies de THOREAU comprend vingt volumes. En excluant le Journal, qui couvre 24 ans et traite de l'ensemble de ses préoccupations, son oeuvre comprend deux grands groupes d'écrits ; essais politiques et moraux, et récits de voyage comprenant des éléments autobiographiques et empreint d'une tendance naturaliste, où l'on perçoit les différentes influences marquantes : Christianisme puritain et transcendantalisme en majeure partie, mais aussi bouddhisme et indouisme,  mythologies grecque, romaine ou nordique. Il partage d'ailleurs avec GANDHI une lecture attentive du Bhagavad-Gita. Autre tendance qu'il partage de façon certaine avec GANDHI, un certain syncrétisme. Ses contacts avec le courant abolitionniste et un courant progressiste en éducation lui procure également d'importantes réflexions, en prise avec les débats intellectuels, même s'il déteste la vie mondaine, aux États-Unis. 

   Sa conception de la non-violence, exprimée dans son Journal, est toute orientée dans la critique absolue de la guerre et l'idéal de justice. Face aux autorités esclavagistes, il fait preuve d'une constance tout au long de sa vie, et il prône la non-participation aux injustices des gouvernements, et la non-collaboration avec leurs institutions. Ces idées étaient soutenues pendant des années par le courant abolitionniste mené par GARRISON. Cependant, la résistance au gouvernement de THOREAU est basée sur la constatation de son caractère injuste et non sur des principes chrétiens de "non-résistance" (que nous traitons également dans ce blog), ni sur l'analyse de la violence faite par les pacifistes. Dans The Service, il critique les attitudes de passivité prêchée par ces doctrines de non-résistance, qui se limite parfois à la simple objection de conscience, et plaide pour tenter de construire la paix non par "la rouille sur nos épées ou notre incapacité à les tirer de leur fourreau", mais plutôt "en s'attelant sérieusement à la tâche qui nous attend". Dans la popularisation de ses idées là-dessus, on confond souvent sa conception de la non-violence avec celle de la non-coopération et on comprend un peu faussement son opposition à la guerre comme une dénonciation de celle spécifiquement menée contre le Mexique, plutôt que contre l'expansion de l'esclavage au Texas. Pourtant, à son époque, les divergences d'opinion entre THOREAU et les tenants de la non-violence, non-résistants, étaient bien connues.

 

Une large influence qui se ressent encore aujourd'hui

   Ses écrits ont eu un rayonnement important après sa mort (de son vivant, il est plutôt considéré comme arriéré et original, voire comme "grincheux provincial", hostile au progrès matériel...), à tel point que Gilles FARCET parle de la "dimension prophétique" de son oeuvre. Des leaders politiques tels que le Mahatma GANDHI (l'ascétisme pratiqué par Gandhi s'inspire beaucoup de la pensée du poète américain), le président John F. KENNEDY, le militant des droits civiques Martin Luther KING. William O. DOUGLAS, Thomas MERTON, les continuateurs de Lanza del VALTO en France ont évoqué l'influence de THOREAU sur leurs actions. Au sein de la pensée politique ou éthique, THOREAU a influencé nombre de personnalités : Murray ROTHBARD, Albert Jay NOCK ou John RAWLS, tant sur le refus de l'impôt en particulier que sur la désobéissance civile en général.

Ses écrits contre la guerre et pour la désobéissance civile lui valent cependant des périodes d'éclipse sur le plan de la diffusion de ses idées, dans les années 1940 (surtout pendant la seconde guerre mondiale) et dans les années 1960 où la critique, surtout universitaire lui reproche des propos "rétrogrades" et "misogynes" (de la part du mouvent féministe).

 

 

Henry David THORERAU, L'esprit commercial des temps modernes et son influence sur le caractère politique, moral et littéraire d'une nation, Le Grand Souffle Éditions, 2007 ; Le paradis à (re)découvrir, Mille et une nuits, collection La petite collection, 2005 ; La Désobéissance civile, Le passager clandestin, 2007 ; Walden ou la Vie dans les bois, Gallimard, 1990. Aux Éditions Mille et une nuits, on peut trouver de nombreux textes : Plaidoyer pour John Brown (2006), De la marche (2003), La vie sans principe (2004), Couleurs d'Automne (2007), Balade d'hiver (2007). D'autres textes ont été traduits en Français, dont Les Forêts du Maine (José Corti, 2002), Sept jours sur le fleuve (2012), Écrits de jeunesse, aux Éditions de Londres, en 2013. Son Journal, en quatre volumes, a été publié en Français par Finitude (Thierry GILLYBOEUF, traducteur de nombreux textes de THOREAU) entre 2012 et 2013. Des passages choisis sont également disponibles (traduction de Brice MATTHIEUSSENT) aux Éditions Le mot et le reste, en 2014 (réédition en 2018). D'autres textes peuvent paraître encore, car des maisons d'éditions regroupent de temps en temps ses articles parus dans des journaux ou des revues. On attend la traduction en Français de nombreux textes critiques de son oeuvre parus aux États-Unis, de son vivant ou après sa mort (notamment émanant de MYERSON J., de BUELL L. ou de BURBICK J. ou encore de Robert Louis STEVENSON, à propos de sa perception de la nature)

Thierry GILLYBOEUF, David Henry Thoreau, Le Célibataire de la Nature, Fayard, 2012. Michel GRANGER, Thoreau, dans Encyclopedia Universalis, 2014 ; Sous la direction de Michel GRANGER, Henry D. Thoreau, Cahier de l'Herne n°65, 1994 ; Henry David Thoreau : Paradoxes d'excentrique, Belin, 1999.

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