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2 janvier 2020 4 02 /01 /janvier /2020 14:54

       Sociologue et politologue américain, Morris JANOWITZ fait tout au long de sa carrière d'importantes contributions à la théorie sociologique et aux études sur les préjugés, les questions urbaines et le patriotisme. Considéré comme l'un des fondateurs de la sociologie militaire, il a, avec Samuel P. HUTTINGTON, une influence majeure sur l'institutionnalisation des relations entre civils et militaires. Professeur à l'université de Michigan, à l'université de Chicago, il préside durant cinq ans le département de sociologie de cette dernière avant d'y être nommé professeur émérite. Vice-président de l'American Sociological Association, il fonde le Inter-University Seminar on Armed Forces and Society, de même que la revue Armed Forces & Society.

   

   Après avoir obtenu sa licence d'écologie (sous la direction de Sidney HOOK, ancien étudiant de John DEWEY, et de Bruce Lannes SMITH) à New York University en 1941 et son doctorat en 1948, il débute sa carrière comme assistant auprès du groupe de recherche sur la guerre de la Bibliothèque du Congrès (1941), puis est chercheur auprès de la section d'organisation et de propagande du ministère de la justice (1941-1945) avant d'accepter un poste d'enseignant en sociologie à l'université de Chicago (1947)1948) puis à celle du Michigan. En 1961, il est nommé à la tête du département de sociologie de l'université de Chicago, poste qu'il occupe jusqu'en 1972. C'est essentiellement par Brice Lannes SMITH, ancien élève de Harold LASSWELL, qu'il est initié aux méthodes de l'École de Chicago en matière de sciences humaines et de psychanalyse.

Avec Bruno BETTELHEIM, il publie Dynamics of Prejudice (1950), une étude psychologique et sociologique sur les préjugés raciaux et ethniques. Son Professional Soldier (1960) suscite un intérêt accru pour les relations entre l'armée et la société civile. Il est également l'auteur de Sociology and the Military Establishment (1959, réédition 1965) et de Social Change and Prejudice (en collaboration toujours avec BETTELHEIM) en 1964.

Il enseigne ensuite à l'université de Cambridge (1972-1973, puis au sein du département de sociologie de l'université de Chicago. Son Last Century : Societal Change and Politics, publié en 1978, dresse une synthèse magistrale des différentes approches théoriques en matière de contrôle social.

    

L'essor de la sociologie militaire aux États-Unis

    Après avoir participé, en qualité de chercheurs sur le moral de l'armée allemande durant la seconde guerre mondiale, assez près du front en Europe, ce qui, après cette expérience de la guerre vue d'en haut, dans les bureaux de l'état-major d'EISENHOWER et vue d'en bas sur le terrain, le marque pour toute sa carrière, il soutient sa thèse de doctorat à l'Université de Chicago (1948). Durant l'exercice de son poste de Maître de conférences à l'université du Michigan, il obtient d'une fondation un important financement en vue d'un programme de recherches sur les relations entre civils et militaires. Le sujet est alors d'actualité. Les États-Unis d'après-guerre prennent conscience d'un bouleversement durable de leur équilibre constitutionnel, que les pères fondateurs n'avaient guère envisagé : les armées pèsent désormais, en termes d'effectifs et de budget, dix fois plus lourds qu'entre 1920 et 1940, et plus encore par rapport au XIXe siècle. Leur présence dans les institutions et leur influence sont sans commune mesure avec ce qu'elles avaient été jusque-là en temps de paix.

   En 1961, après la publication du Professional Soldier, il revient comme professeur titulaire à l'Université de Chicago, où il donne toute la mesure de son talent jusqu'à sa mort. Il s'y fait le porte-parole de la tradition pragmatique, alors fort minoritaire, héritée des deux premières générations de la prestigieuse école locale de sciences sociales, qu'il concilie (suivant en cela Harold LASSWEL) avec l'influence webérienne. Il bataille pour faire sortir la sociologie militaire du registre de l'ingénierie sociale héritée de la période 1942-1945, qu'il estime justifiée en temps de guerre totale, mais inadaptée aux besoins d'une démocratie de temps de paix, ou même en temps de guerre limitée : si la recherche doit influer sur l'action politique et militaire, il lui préfère l'éducation du jugement des décideurs, fondée sur une science autonome. Il bataille aussi contre les facilités de la polémique dénonciatrice des dangers du militarisme, au nom du rôle sociopolitique d'intégration et de renforcement des nromes citoyennes que peuvent jouer les armées, sans mettre en péril ni la paix (une nouvelle grande guerre est bloquée par les armes nucléaires tant que les dirigeants sont attentifs à la stabilité internationale), ni la démocratie (dès lors que les grands équilibres institutionnels sont préservés, et que les armées sont harmonieusement intégrée à la société). Le souvenir laissé par cette longue période est celle d'une grande productivité intellectuelle - la sienne propre et celle de nombreux disciples de la réflexion sur les questions de sécurité, rival des universités de la côte Est (Harvard, MIT, Yale, Princeton, Columbia, Georgetown), dominées par la science politique, une forte tradition positiviste et, à l'époque, l'influence du structuro-fonctionnalisme parsonien.

  Son oeuvre intellectuelle et institutionnelle lui survit jusqu'à aujourd'hui, aux États-Unis, mais encore en Europe. L'Inter-University Seminar on Armed Forces & Society est toujours debout, et continue à drainer plusieurs centaines de spécialistes, venus des quatre coins  de l'Amérique mais aussi de l'étranger, lors de ses grand-messes biennales. Souvent prémonitoirs, les thèses centrales de JANOWITZ n'ont pas pris de rides. (Bernard BOËNE)

 

Morris JANOWITZ, The professional soldier, a social and political portrait, The Free Press, 1960 (rééditions 1971, 1974). Nombre de ses ouvrages sont disponibles (en anglais) sur le site iusafs.org.

On Social organization and Social Control, Chicago, University of Chicago, 1991. C. SIMPSON, Science et coercicion, 1996.

Bernard BOËNE, The professional soldier, Les classiques des sciences sociales dans le champ militaire, dans Res Militaris, volume 1, n°1, Automn/Automne 2010.

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2 janvier 2020 4 02 /01 /janvier /2020 10:00

       Livre événement, l'Histoire mondiale de la France tente de renouveler l'historiographie de la France dans un double mouvement, très éloigné d'ailleurs de ce que le titre pourrait faire penser à certains. Loin d'une vision "impérialiste" qui ferait de la France un centre du monde, pensable seulement à partir d'elle, cet ouvrage collectif veut à la fois déconstruire un roman national, qui fait remonter la France à "nos ancêtres les Gaulois" et resituer des évolutions en tenant compte des multiples facettes de la réalité : démographique, géographique, religieuse, économique et sociale.

    Le projet des auteurs, comme ils le rappellent en quatrième de couverture, est d'actualité brûlante : "face aux crispations identitaires qui dominent le débat public, comment défendre une conception ouverte et pluraliste de l'histoire? Et faut-il pour cela abandonner l'objet "Histoire de France" aux récits simplificateurs? A ces questions, les historiennes et historiens engagés dans cette aventure éditoriale ont tenté d'apporter des réponses accessibles et concrètes. Elles tiennent dans la forme même du livre : une histoire de France de toute la France, en très longue durée, qui mène de la grotte Chauvet aux événements de 2015. Une histoire qui ne s'embarrasse pas plus de la question des origines que de celle de l'identité, mais prend au large le destin d'un pays qui n'existe pas séparément du monde qu'il prétend même parfois incarner tout entier. Une histoire qui n'abandonne pas pour autant la chronologie ni le plaisir du récit, puisque c'est pas dates qu'elle s'organise et que chaque date est traitée comme une petite intrigue."

     Patrick BOUCHERON, professeur au collège de France emmène dans cette aventure éditoriale, sous la coordination de Nicolas DELALANDE, Florian MAZEL, Yann POTIN et Pierre SINGARAVÉLOU, une bonne quantité (132!) de spécialistes de diverses époques, suivant une présentation qui rappelle certes les méthodes scolaires, mais qui précisément met en oeuvre une volonté iconoclaste de voir l'Histoire. Même si ils ne font absolument pas l'impasse sur cette formation progressive de la France telle qu'elle nous est familière, ni sur les stratégies d'Empire des branches dynastiques qui mènent jusqu'à la révolution de 1789 et au-delà, par le choix même de ces dates ils nous montrent combien les différents protagonistes des champs de bataille surfent sur des phénomènes religieux et économiques notamment pour étendre leur pouvoir. Ils nous montrent notamment qu'il faut aller au-delà de certaines catégories (la Gaule, les Francs...) pour comprendre ce qui s'est passé. A des époques qui ne connaissent même pas la notion de "frontières", qui dépassent les limites géographiques - des Normands aux coloniaux - se déroulent des faits majeurs qui construisent bien plus la France telle qu'elle est que des constructions intellectuelles tardives.

  Organisé en une douzaine de chapitres - D'Aux prémisses d'un bout du monde qui commence en 34 000 av. J.C. À Aujourd'hui en France - le livre, illustré et augmenté en novembre 2018, nous fait découvrir, date après date, nous montrant par ailleurs combien des connaissances sont fragiles tant les sources d'information sont minces et ce jusqu'à des époques historiques rapprochées (comment bâtir l'histoire quand il n'y a que très peu de traces écrites?), des tenants et aboutissants souvent ignorés du grand public. Même les termes ou les noms peuvent être trompeurs, lorsqu'ils sont rapportés à notre réalité contemporaine!  Francs n'a rien avoir avec la France, et même français ne préjuge rien d'un destin des Français d'aujourd'hui!   Et que dire de certaines légendes... Gallo-romains et Indiens (pour ce qu'ils sont des Indiens!) d'Amérique, au compte de la réalité historique, sont renvoyés au même chaudron des fantasmes...

   Pour les férus et les curieux en histoire, et pas seulement par goût intellectuel, tant de notions sont à réviser!  Tant de perspectives historiques sont à revoir!   L'ouvrage fait une part belle et bienvenue aux Révolutions venues ou vues de France, et indique combien la France en elle-même doit au monde entier, de ces intellectuels qui, parti des bancs de la Sorbonne par exemple, ont conduit tant de peuples au combat anti-colonial! 

    Dans l'Ouverture de ce livre, Patrick BOUCHERON situe bien la trajectoire sur laquelle ses collaborateurs travaillent - et c'est souvent un travail de fourmi que de remonter toujours aux sources de l'Histoire!  Clairement, l'ambition est "politique, dans la mesure où elle entend mobiliser une conception pluraliste de l'histoire contre l'étrécissement identitaire qui domine aujourd'hui le débat public. Par principe, elle refuse de céder aux crispations réactionnaires l'objet "histoire de France" et de leur concéder le monopole des narrations entraînantes. En l'abordant par le large, renouant avec l'élan d'une historiographie de grand vent, elle cherche à ressaisir sa diversité." Dans ce livre "joyeusement polyphonique" dont le caractère ludique est d'ailleurs renforcé dans la nouvelle édition par une iconographie bienvenue, on peut mesurer à quel point la France ne peut pas se résumer au célèbre Hexagone.

  Prenant au mot Henri MICHELET qui indiquait bien que son Histoire de France n'était qu'une introduction et une invitation à la découverte, se situant dans le prolongement des recherches de Lucien FEBVRE, au Collège de France de 1943 à 1944 et dans celles de Fernand BRAUDEL, mais aussi de Thomas BENDER, qui dans un ouvrage retentissant paru en 2006 proposait une histoire globale des États-Unis envisagée comme "une nation parmi d'autres", et aussi de nombreux historiens de par le monde, qui prenant l'histoire de leur propre pays comme objet, l'entende dans une perspective globale et... mondiale.   En insistant sur le caractère arbitraire du choix des dates, parfois guidé bien entendu par une tradition littéraire, les auteurs, qui souvent partent d'elles plutôt qu'ils n'y aboutissent, ils montrent qu'elles ne valent pas périodisation, mais seulement guide de lecture... Pour l'an 1 066 par exemple, bien entendu la date de la dernière invasion de l'Angleterre (par les Normands qui établissent du coup la réunion  d'un ensemble de territoires faisant fi de l'obstacle marin), il s'agit de bien montrer les complexités dynastiques (revendication du trône de l'Angleterre par pas moins de cinq prétendants princiers) et surtout les mouvements économiques et religieux, présence des Normands en Angleterre depuis au moins l'an 1 020, ainsi que le remplacement de toute la noblesse anglo-saxonne... processus long, qui aboutit, par réaction, à la montée des Capétiens vers le Nord...

 

Sous la direction de Patrick BOUCHERON, Histoire mondiale de la France, Édition illustrée et augmentée, Seuil, novembre 2018 (première édition 2017), 730 pages.

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1 janvier 2020 3 01 /01 /janvier /2020 09:01

    Les Quakers, ou Société religieuse des Amis, mouvement religieux fondé en Angleterre au XVIIe siècle, font partie de cette grande dissidence de l'Église anglicane. Les historiens s'accordent à désigner George FOX comme le principal fondateur ou le plus grand meneur des débuts du mouvement. Mouvement qui s'est répandu dans les pays de colonisation anglaise. Avant au XXe siècle de se développer, avec un fort prosélytisme, en Amérique Latine et en Afrique. 350 000 fidèles quakers se déclarent dans le monde d'aujourd'hui, mais les chiffres varient (de manière certaine, 220 000 de par le monde, dont 120 000 en Amérique du Nord et moins de 25 000 en Europe)

  Durant les toutes premières années, les quakers se voient, à l'instar d'autres groupes religieux, comme un mouvement de rénovation de la vraie Église chrétienne, se débarrassant de tout credo propre et de toute organisation hiérarchique. C'est la "lumière intérieure" qui guide le quaker dans ses pensées et dans ses actions, et nombre d'entre les quakers se disent non-théistes.

   Même animés d'un esprit pacifique et de fraternité, les quakers ne sont pas exempts de nombreux conflits, à commencer, dans les débuts du mouvement, avec les autorités religieuses officielles, et entre différentes sensibilités. Le mouvement doit faire face très tôt aux persécutions, tant en Angleterre que dans les colonies. Robert BARCLAY pose en 1666 dans son Apologie de la véritable théologie chrétienne ainsi qu'elle est soutenue par le Peuple, les bases théoriques du mouvement.

Dans le grande mouvement d'émigration forcée vers les colonies, les Quakers fondent notamment la Pennsylvanie (William PENN, 1682), avec une constitution qui sert ensuite de base à celle des États-Unis. Cet État est un refuge pour tout monothéiste persécuté, même non quaker, caractérisé par le refus de l'esclavage et une attitude particulière envers les autochtones et les européens non anglais, avant d'être au courant du XVIIIe siècle, un État comme un autre, avec toutes ses caractéristiques régaliennes.

    La Société Religieuse des Amis connait au XVIIIe siècle de nombreux schismes. James et Jane WARDLEY fondent en Angleterre une bande dissidente, les shakers ou "shaking quakers", mouvement qui prospère ensuite aux États-Unis après le départ de plusieurs de ses membres, emmenés par la charismatique Ann LEE, en partie en réaction d'ailleurs de l'évolution générale des quakers par rapport aux autorités politiques et militaires. Au XIXe siècle, les quakers en Irlande et aux États-Unis vivent aussi plusieurs schismes.

   Si égalitarisme, pacifisme, simplicité de vie et de croyances, souci de l'éducation et intégrité, comme engagement extérieur, caractérisent l'ensemble des quakers, des différences notables existent entre hicksites-orthodoxes (rassemblés en 1827, autour du discours de Elias HICKS, unitarien), gurneyites-wiburites (autour de Joseph John GUERNEY et John WILBUR, issus de débats houleux autour d'un rapprochement avec les autres Églises chrétiennes, en 1842), beanites (opposés au développement du courant évangélique, autour de Joel BEAN, dans l'Ouest des États-Unis) et d'autres quakers qui se considèrent beaucoup plus comme universalistes, agnostiques, et même parfois athées ou non-théistes, devenus nombreux dans la seconde moitié du XXe siècle.    

   La Société des Amis est traditionnellement structurée en "Assemblée" dites locales, mensuelles, trimestrielles et annuelles, qui correspondent à des zones géographiques de tailles croissantes, avec une forte autorité décisionnelle dans les Assemblées mensuelles et annuelles.

 

Des principes communs

   Les Quakers croient à la présence en chque homme d'une "semence ou d'une lumière divine" qu'il doit retrouver dans la méditation silencieuse. Le culte est donc, chez eux, en principe, car il y des variantes, entièrement spontané. Les exhortations que chacun des participants est libre de faire doivent être le fruit de la communion réussie avec la lumière d'en-haut, dans le silence. Le même Esprit qui a inspiré la Bible peut inspirer tous les croyants. Les quakers ne connaissent pas d'autre canal à la grâce divine que celui de cette inspiration directe. Aussi rejettent-ils tous les sacrements, même le baptême et la Cène. Chaque acte du chrétien doit être un signe de la grâce de Dieu pour lui-même et pour les autres hommes. A ces conceptions il faut relier la pratique de la conduite des affaires de la Société dans les réunions (meetings) mensuelles, trimestrielles ou annuelles, dans lesquels réside l'autorité en matière de foi et d'administration. Tous les quakers, hommes ou femmes, y participent à égalité. Les "Anciens" n'y jouissent d'aucun pouvoir particulier, à partit l'autorité morale qu'ils peuvent s'être acquise. Les décisions ne sont pas prises à la majorité des voix, mais à l'unanimité. Il s'agit d'arriver à dégager the sense of the meeting (le sentiment de l'assemblée), ce qui se fait soit naturellement, soit par recours à des moments de méditation silencieuse.

     

Premiers quakers et évolution du quakerisme

   La référence commune à tous les quakers est la vie et l'action de George FOX (1624-1691), dont la biographie est abondamment diffusée et commentée au sein des groupes, sans excès particulier, avec un grand sens de la perspective historique et du contexte sociologique. Anglican par sa famille, George FOX est choqué dès la fin du règne de Charles 1er et encore plus pendant le Commonwealth cromwellien, par l'abondance des groupements, sectes et Églises qui prétendent alors tous à la vérité et dont le formalisme et l'exclusivisme lui inspirent de l'aversion. Il devient alors un "chercheur", un homme détaché de toute appartenance ecclésiastique, en quête d'une vérité à découvrir personnellement. La mystique de Jacob BOEHME, dont les écrits viennent d'être traduits en anglais, semble l'avoir beaucoup influencé. A cela, il faut ajouter une introversion quasi maladive qui joue, chez lui, dans le sens de l'individualisme mystique. Comme beaucoup de chercheurs (seekers) de son temps, le père de la Société des Amis, participe à la fermentation antinomienne caractéristique des sectes du Commonwealth. Il n'hésite pas à interrompre les cultes de l'Église officielle pour proclamer son message, à bravers les autorités ou à les apostropher durement. Ainsi le sobriquet de quakers (c'est-à-dire de trembleurs) attribués à ses disciples vient, selon certains, du conseil qu'il aurait donné à un juge qui l'interrogeait : "Fais ton salut avec crainte et tremblement". A moins que les "Amis" n'aient été dénommés trembleurs à cause des manifestations d'émotion frénétique qui se produisaient habituellement dans leur culte et leurs prédications.

Parmi les premiers Amis, certains donnent le spectacle de véritables déviances, tel James NAYLER, qui se prend pour Jésus lui-même. Quoiqu'il en soit des liens possibles entre les quakers - pacifistes absolus et se refusant à tout serment - et certains mouvements révolutionnaires du Commonwealth, tels les diggers, les levellers et les ranters, le quakérisme se caractérise par une attitude de protestation radicale, sociale et religieuse. En rejetant le voussoiement, les formules et les gestes de politesse, les appellations traditionnelles des jours de la semaine, en refusant même de donner aux églises d'autre nom que celui de "maisons à clocher", les premiers quakers mettent en cause toutes les relations sociales et religieuses de l'époque et du lieu, de même qu'ils dénoncent, avec toutes les branches de la Réforme radicale, le lien entre la culture de la société globale et le christianisme.

      Cette attitude de contestation radicale vaut au quakérisme d'être persécuté, et parfois, amalgamé à d'autres mouvances, plus violentes d'ailleurs. De 1650 à 1689, plus de 3 000 de ses disciples connaissent l'emprisonnement, la torture, les vexations ; 300 à 400 d'entre eux sont morts en prison. L'Amérique du Nord est leur secours, où se déploie l'extraordinaire fortune de l'État quaker, la Pennsylvanie, le "pays sans armée", qui demeure, de 1682 à 1756, sous la responsabilité des Amis.

Après l'époque exubérante des commencements, les quakers passent par une longue période de repli, caractérisée par la sclérose de la pensée. De ce phénomène témoigne déjà, au sein de la première génération, Robert BARCLAY, dont l'Apologie de la véritable religion chrétienne (Londres, 1713) est un exposé en forme scolastique d'une doctrine mystique. La non-mondanité quaker devient vite aussi une simple affaire de conformisme à des modèles vestimentaires et autres. Les infractions en ce domaine sont alors sévèrement punies, en particulier par l'excommunication. Ce fait et le manque de prosélytisme - mais aussi les divisions introduites au sein du "monde" quaker - expliquent qu'aujourd'hui le nombre des quakers soit si minime.

Le regain postérieur d'activité ne suffit pas à rendre attractive la vie quaker et à faire de la Société religieuse des Amis une force politique, religieuse ou sociale. Si les Amis ont joué un rôle de pionniers dans l'utopie sociale et politiques, ils se sont distingués dans l'éducation, mais aussi par leur aptitude à bâtir d'énorme fortunes charitables et sociales et par leurs convictions pacifistes. Aujourd'hui, les quakers jouent encore un certain rôle sur le plan diplomatique.  Ils collaborent aujourd'hui avec le Conseil Oecuménique des Églises et sont partisans d'une coopération à la base des chrétiens plus que de l'unité (bureaucratique) visible des Églises. (Jean SÉGUY)

 

Une notoriété qui perdure

    Loin de certaines manifestations exaltées de la foi de l'époque des fondations, les activités des quakers sont parfois importantes comme lors de l'aide alimentaire apportée en Allemagne après les deux guerres mondiales (secours quaker) ou de portée à long terme comme les activités diplomatiques. Les diplomates en général connaissent le plus souvent le mouvement quaker grâce à des organisations créées dans le but de faciliter les contacts informels, non officiels et par les actions de médiation entreprises sur le terrain. Entre 1952 et 1974, plus de 2 000 diplomates ont participé à des rencontres organisées à leur intention. La première conférence a eu lieu à Clarens dans le canton de Vaud en Suisse (voir afsc.org).

L'activité des quakers (qui n'ont toutefois pas de liens avec la marque de céréales Quaker Oats) est connue notamment par voie littéraire et cinématographique : VOLTAIRE déjà les fait connaître dans ses Lettres philosophiques en 1734. Les quakers sont bien connus aux États-Unis par leur "sainte expérience" dans l'État fondé par eux de Pennsylvanie et par leur implication dans les conclusions constitutionnelles de la révolte contre l'Angleterre. Si les quakers se sont ouverts au monde moderne et ont abandonné pour la plupart les comportements qui les rendaient très visibles par rapport à leurs contemporains (habillements, manière de parler, alimentation...), leur implication dans les mouvements anti-esclavagistes, contre la peine de mort, dans le monde pénitentiaire et dans l'éducation, pour la paix dans le monde et la place des femmes dans la société demeure une constance : ils alimentent - souvent discrètement - de multiples réseaux de contestation et de réforme sociales. Moins religieux (ne se disant même pas plus protestants que d'autres, vu l'évolution il est vrai des protestantismes officiels...), plus impliqués que jamais dans la société globale, les quakers exercent une véritable influence, d'autant qu'ils ne montrent généralement aucune préférence politique et qu'ils se réclament souvent d'une laïcité tolérante.

 

 

Henry VAN ETTEN, Le quakérisme, Paris, 1953 ; George Fox et les quakers, 1956. William J. WHALEN, Les Quakers : nos voisins, les Amis, Paris, 1976. Jeanne HENRIETTE-LOUIS, La Société religieuse des Amis (Quakers), Brepols, collection Les Fils d'Abraham, 2005.

Jean Séguy, Quakers, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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18 décembre 2019 3 18 /12 /décembre /2019 13:34

   Examiner directement les engagements militaires de la Seconde Guerre Mondiale, c'est se condamner par avance de n'y rien comprendre. En effet, on ne le répétera pas assez, les guerres s'enchaînent depuis des millénaires tout simplement parce que, victoire ou défaite, elles ne règlent presque rien tant que certaines conditions (qu'on pourrait, à la rigueur, qualifier d'exploitation des victoires, mais cela est encore limité...) diplomatiques, économiques et même sociales ne sont pas réunies. Le cas fragrant de la relation directe entre la Première et la Seconde guerre mondiale, au point que certains historiens estiment devoir considéré une périodisation incluant ces deux guerres (1914-1945), ne doit pas dissimuler qu'il en est ainsi de la longue litanie sanglante des guerres de manière générale.

Si nombre de fictions et même de documentaires (moins pour les plus récents) font porter sur l'Allemagne et ses alliés la responsabilité de la guerre, il ne faut pas oublier - même si, paradoxe - nombre des images proviennent... d'actualités allemandes! - que l'essentiel se situe souvent, dans une perspective d'histoire longue - dans des circonstances économiques tragiques (développement du capitalisme oblige), ici la grande crise de 1929.

Aussi, nombre de documentaires ou de séries (très peu de films de fiction, car ce n'est pas suffisamment spectaculaire...), insistent ou portent exclusivement sur les causes (plus ou moins immédiates) du second conflit armé mondial. Nous ne les évoquons pas tous, encore une fois, car cela déborderait le cadre d'un simple article.

On peut citer dans cet ordre d'idées, les documentaires qui abordent l'ensemble de la guerre, 39-45, Le Monde en guerre (Une nouvelle Allemagne) ; Pourquoi nous combattons? (même s'il s'agit d'une oeuvre de propagande), dans sa première partie, Prelude to War ; Apocalypse : deuxième guerre mondiale (1/6) ; De Nuremberg à Nuremberg (Partie 1). D'autres portent uniquement sur le prologue de la 2ème guerre mondiale : Jeunesses hitlériennes (KORN-BRZOZA) et 1918-1939, Les rêves brisés de l'entre deux-guerres ( ) . Enfin, une série de fiction l'aborde de manière détaillée (et romanesque)  : Le Souffle de la guerre, dans sa Partie 1.

 

Pourquoi nous combattons? (Why we Fight?)

   Cette série de documentaires montés et montrés aux États-Unis alors que la guerre n'est pas terminée, outre qu'il s'agit d'une oeuvre de propagande dans le cadre de la mobilisation de l'opinion et de la mobilisation tout court de soldats américains pour aller combattre l'ennemi en Europe et en Asie, constitue une sorte de proto-type de la manière dont nombre de cinéastes considèrent le partage des responsabilités dans la Seconde Guerre Mondiale. Clairement (et c'est vrai!) l'agresseur est désigné : ce sont les forces regroupées autour des impérialismes allemands, italiens et japonais, les forces de l'Axe, dont chacun polarise en quelque sorte la tradition agressive, en remontant parfois loin, à la première guerre franco-allemand de 1870-1871. A ces puissances qui visent (carrément) la domination du monde, les démocraties occidentales doivent s'opposer. Très pédagogique, la première partie, comme d'ailleurs les suivantes, mêlent documents filmés par... les puissances de l'Axe, agencées pour étayer le propos, et graphiques (souvent cartes animées) qui ne manquent pas de faire comprendre les motivations économiques et politiques de ces puissances. Bien entendu, par la suite, ce propos est nuancé dans les oeuvres qui suivent la seconde guerre mondiale, tant dans les films de fiction, les séries que dans les documentaires, mais n'empêche, sa large diffusion et rediffusion, ses extraits très diffusés ici ou là, et même des reprises de pans entiers d'images laissent une trace indélébile dans les mémoires. Loin d'exonérer ces puissances de leurs responsabilités historiques, ces films et documentaires nuanceront fortement le propos, mais ce n'est que rarement, et très tardivement (en ce qui concerne surtout le Japon d'ailleurs) que s'exprime le point de vue des vaincus.

     Premier d'une série de sept films de propagande commandée par le gouvernement des États-Unis durant la seconde guerre mondiale entre 1942 et 1945, il fut présenté, comme les suivants, au public américain (longtemps majoritairement isolationniste) pour les persuader de soutenir l'intervention américaine et de s'allier avec l'Union Soviétique. La plupart des films sont réalisés par Frank CAPRA (avec Anatole LITVAK), qui fut dérangé et épouvanté par le film de propagande de Léni LIEFENSTAHL, Le Triomphe de la volonté et travailla directement en réaction à ce dernier. Le premier épisode, en 1942, Prelude to War obtint un Oscar dans la catégorie "documentaire". Il est considéré comme un chef d'oeuvre et... c'est vrai : pédagogique, rythmé, très informatif (très peu d'inexactitudes historiques), manichéen aussi, avec une légère tendance à considérer les cultures japonaises, italiennes et allemandes comme foncièrement militaristes et agressives. Il montre, cartes et discours des dictateurs à l'appui, les projets d'invasion du monde entier.

 

 

 

Le monde en guerre, 39-45, Partie un, Une nouvelle Allemagne.

    Version francophone de la série documentaire britannique The World at War réalisée entre 1973 et 1974 par Peter BATTY, Jeremy ISAACS et Hugh RAGETT, la première partie est constituée de montage de films d'archives sur la montée des totalitarismes en Allemagne et au Japon dans les années 1930. Ces documents sont entrecoupés de temps à autres d'interviews des acteurs politiques et militaires de l'époque. Premier des 26 épisodes (remontés de manière différente pour le public francophone, pour en former 34) de 32 minutes chacun, Une nouvelle Allemagne décrit bien cette montée progressive.

Pour le DVD, édité par TF1, dont on connait les tendance racoleuses et une certaine paresse pour les titrages, le coffret se présente de la manière la plus anti-informative possible, et il faut prendre DVD par DVD pour prendre connaissance du contenu...

 

Apocalypse : Deuxième guerre mondiale (1/6) 

     Avec le parti pris de la colorisation des images, de l'étalonnage unifié également des différents plans (en dimension et en grain de définition) et dans la volonté d'intégrer nombre d'images provenant de sources non utilisées auparavant, les auteurs veulent rendre cette guerre présente, bien plus proche des spectateurs que si l'on avait gardé le noir et blanc de nombreuses images d'origine. Même si on retrouve par ailleurs, nombre de plans déjà sur-utilisés dans les documentaires qui le précèdent, et notamment des documentaires français. D'ailleurs la vision à la chaîne de ces documentaires peut donner un certain tournis répétitif, surtout si l'on regarde d'abord la série française réalisée dans les années 1960 pour la télévision. Il vaut mieux l'éviter. Le tour de force peut-être de cette série est de renouveler le regard, notamment par le commentaire des images, porté sur cette guerre.

   Cette première partie des 6 de 52 minutes chacune, regroupe comme les autres des documents d'époque connus ou inédits (de 46 provenances différentes), basés sur des images restaurées et colorisées (pour 70% d'entre elles). Titrée L'Agression (1933-1939), elle décrit la montée du nazisme et la campagne de Pologne. A noter, qu'à l'instar de nombreux documentaires montrés en Europe, elle ne montre sans doute pas assez le conflit armé dans le Pacifiques, pourtant plus long et aussi sanglant.

Diffusée à l'origine en 2009 à la télévision par France 2, et réalisée par Isabelle CLARKE et Daniel COSTELLE, vieux routier du documentaire sur la Seconde Guerre Mondiale, elle est sortie la même années en DVD. La série possède plusieurs suites : Apocalypse, Hitler ; Apocalypse, la Première Guerre mondiale ; Apocalypse, Staline et Apocalypse, Verdun, qui, toutes les quatre montrent également des causes de la Seconde guerre mondiale.

Quelques personnages servent de fil conducteur tout au long de la série, ainsi Rose GOWLLAND, une enfant britannique âgée d'un an au début de la guerre, filmée durant toute la durée du conflit et que l'on voit dans le dernier plan écrivant THE END sur une bombe.

Dominique WOLTON, auteur très critique habituellement sur les documentaires, parle (entretien télévisé en 2009) d'une "force pédagogique" qui "permet de retrouver la violence de l'histoire", la "banalité de l'horreur" et déclare que la télévision reste le média essentiel pour réaliser "le lien social", notamment dans les moments graves. Toujours est-il que la colorisation des images suscitent débat, notamment parce qu'il existe un risque que le déroulement du récit de la guerre soit influence par l'existence de ces documents en couleur (critique plus forte encore pour des séries comme Ils ont filmé la guerre en couleur, Ils ont filmé la libération en couleurs... documentaires que nous ne recommandons pas dans un premier temps). De toute façon, la diffusion de cette série est l'occasion de rappeler que l'historiographie de la Seconde guerre mondiale est bien plus riche que le montre les images tournées durant le conflit : témoignages écrits et audios, documents d'état-major, investigations sur les dessous des opérations militaires... Encore, une fois, si l'on veut comprendre cette guerre, avoir en main des écrits est indispensable. L'historien Lionel RICHARD estime, alors qu'aucun historien ne figure au générique (ce qui ne veut pas dire qu'ils n'ont pas été consultés...), "les recherches universitaires sont à la fois plus sûres et plus avancées que les données apportées par l'ensemble des épisodes (du documentaire". Il y existe "trop d'entorses aux faits (...) d'insinuations non justifiées, d'omissions, pour qu'on puisse admirer sans réserve la somme d'informations qu'elle véhicule". Les historiens suisses Gianni HAVER et Charles HEIMBERG ajoutent de leurs côtés que "si la colorisation des images n'est pas un problème en soi, elle n'en traduit pas moins de manière plus évidente un processus d'aplatissement des sources." Des images en provenance de films amateurs, de fictions, de propagande ou d'une ciné-mitrailleuse sont mélangées et broyées par la machinerie d'Apocalypse, donnant aux images un air supérieur de réalité. Ce processus élimine dans l'esprit du spectateur le problème constant qui se pose à l'historien sur la crédibilité, la véracité différente... des différents éléments écrits et audio-visuels à notre disposition.

 

De Nuremberg à Nuremberg, Partie 1.

   Documentaire de Frédéric ROSSIF produit en 1988 sur le régime nazi, écrit et lu par Philippe MEYER, produit par Paul FRYDMAN, son titre fait référence aux rassemblements de masse nazis à partir de 1933 à Nuremberg, au début du règne d'HITLER, et au procès de Nuremberg (1945-1946) après sa chute. Diffusé en deux ou quatre parties, sa première partie s'ouvre sur le rassemblement du parti nazi, le 13 septembre 1935, à Nuremberg.

Ce segment (de deux parties, pour la durée de 180 minutes) se ferme sur la mort de Stefan ZWEIG le 13 février 1942. Il s'agit de la montée du nazisme, puis de l'apogée de la guerre de conquête du Troisième Reich et de ses alliés. La version de 238 minutes comporte une première partie intitulée La Fête et le Triomphe. Un des intérêts de cette première partie est de montrer comment ce triomphe et cette fête ont pu être réalisés sous les yeux et même avec la participation économique des Soviétiques et, mais c'est moins net, des Américains, finançant, avec entreprises présentes sur le sol allemand en prime, à la fois l'essor économique (déjà largement entamé sous la République de Weimar) et l'effort de guerre allemand... finalement orienté contre eux. En cela, ce n'est pas original, le commerce mondial des armements favorisant depuis le début de l'ère industrielle l'usage d'armes contre les compatriotes des fabricants... Avec là aussi des images tirées des films de propagande allemande, les auteurs ont fait le pari de rester d'un commentaire neutre, estimant que les images parlent d'elles-mêmes... Pari un peu risqué pour ceux qui n'ont pas enregistré plusieurs décennies de tromperies par l'image.

Le documentaire montre bien également un des ressorts de l'adhésion des Allemands au régime. Outre le bénéfice d'une relance économique que les nazis s'attribuent (abusivement), le climat de violence cesse peu à peu, étant donné que les nazis... sortent - provisioirement et de manière sanglante - le reste étant camouflé par la guerre - vainqueurs de cette presque guerre civile qui dure depuis la fin de la première guerre mondiale (malgré quelques années, éparses, d'accalmie) et qui se termine pour les opposants dans les camps de concentration...

 

Jeunesses hitlériennes

   Le documentaire réalisé par David KORN-BRZOZA en 2017, souvent qualifié d'exceptionnel, sous-titré l'endoctrinement d'une nation, décrit à partir d'images d'archives colorisées et de témoignages, comment, des années 1930 à 1945, des millions de jeunes Allemands, à partir de l'enfance, ont été endoctrinés, aveuglés par la folie hitlérienne. Ces nombreux témoignages d'anciens "Hitlerjugend" indiquent bien des dynamismes psychologiques et sociaux à l'oeuvre, combinant les ressources pédagogiques et idéologiques de milliers de cadres, souvent recrutés de longue date, eux-mêmes convaincus des valeurs qu'ils transmettent. Générosité, don de soi, courage, entraide, camaraderie sont particulièrement activés dans des organisations de jeunesses de tout ordre, empruntant souvent les valeurs du scoutisme pour innervé les structures du pouvoir totalitaire. Ces valeurs, jointes aux mensonges d'État et à la propagande active sur les plans économiques et politiques, expliquent le fanatisme jusqu'au-boutiste de ces jeunes qui se sacrifient ensuite sur la seule foi des discours d'un leader charismatique.

 

 

1918-1939, Les rêves brisés de l'entre-deux-guerres

    Ce documentaire de Jan PETER et de Frédéric GOUPIL, qui succède à 14 - Des armes et des mots, paru en Allemagne en 2017 et l'année suivante en France, est une série de huit épisodes de 52 minutes chacun. Les différents épisodes racontent les destins de 13 hommes et femmes français, vietnamiens, allemands, polonais, autrichiens, anglais, suédois, italiens et soviétiques, mis en scène à partir de lettres, journaux intimes et documents d'archives. Leurs destins singuliers permet de revivre les moments-clés de leur vie durant l'entre-deux-guerres. Fondés sur les citations originales issues de carnets intimes et de lettres écrites par les personnages principaux, ainsi que d'autres personnes plus ou moins anonymes, les scénarios permettent d'aborder ces moments où l'histoire bascule souvent, de l'espoir à la désespérance, et pour beaucoup à la lutte active. Rompant avec un découpage de l'histoire qui centre trop sur l'une ou l'autre guerre, et recomposant les vies de ces personnes et personnages suivant la trame même de leur parcours familial, professionnel, émotionnel, intellectuel, le documentaire, bien entendu avec les risques de se tromper un peu dans le détail du vécu réel tel qu'il a été, restitue une logique des événements où les individus subissent l'histoire qu'ils font plutôt qu'ils ne la maitrisent. Il indique aussi, comment dans les différentes contrées ont pu se construire certaines représentations de leur propre histoire et comment les événements ont pu aboutir si tragiquement.

 

Le Souffle de la guerre, partie 1

   Mini-série américaine en sept épisodes de 90 à 150 minutes réalisée par Dan CURTIS et écrit par Herman WOUK d'après son roman éponyme, diffusée sur ABC en 1983, elle raconte les aventures de deux familles, surtout celle Victor "PUG" HENRY, incarné par Robert MITCHUM et celle d'une famille juive polonaise, celle des JASTROW. La série suit leurs aventures de mars 1939 jusqu'à l'entré en guerre des États-Unis en décembre 1941 et au-delà, dans une seconde époque. La première partie, The Winds Rise, montre surtout les pérégrinations d'un attaché naval des États-Unis à des missions diplomatiques en Allemagne, en Russie et en Angleterre. Même si l'histoire en elle-même est imaginaire, l'auteur s'appuie sur des faits qui éclairent les conditions dans lesquelles les États-Unis vont entrer en guerre contre le Japon, puis contre l'Allemagne. L'attaché naval, vu ses compétences techniques est à même de comprendre les préparatifs de guerre, l'état de préparation des troupes et pas seulement des armées navales. A ce titre, ses avis sont très prisés par les hautes autorités militaires, et par le président des Etats-Unis, ce dernier étant submergé par des rapports qui émanent de sources pas toujours très lucides ni indépendantes de nombreux intérêts économiques et financiers. L'attaché naval navigue dans des milieux qui lui font approcher les grandes figures de l'époque, entre autres HITLER et STALINE. On sent mieux, parfois, dans les fictions, mieux que dans les documentaires, l'atmosphère de l'époque. Des hommes et des femmes, pris dans leurs aventures sentimentales, sont témoin de l'histoire en mouvement. Pas un espion, puisqu'il officie au grand jour sans rechercher des documents secrets, pas un complice des milieux déjà évoqués, appartenant à ces familles militaires dont les seuls objectifs sont de servir leur patrie (cela existe...), l'attaché naval est au confluent d'une connaissance technique très fine des matériels militaires et d'une perception des états d'esprit des décideurs politiques. Et c'est en cela que cette mini-série est intéressante, bien que certaines scènes sentimentales soient assez longues (sans excès, on le remarquera...). Les accroches de chaque partie sont bien des événements-clés de la seconde guerre mondiale et la mini-série reflète bien également le destin des familles juives polonaises, au coeur, surtout au début, de la seconde guerre mondiale (question de la Pologne, pacte germano-soviétique, partage du pays entre Allemands et Soviétiques). Également, la mini-série met bien en balance la problématique des deux conflits armés qui, au départ, apparaissent distincts, en Europe et dans le Pacifique, jusqu'à devenir (par le jeu des coopérations militaires et la question du "second front" en Europe) liés de manière sanglantes. Vu du côté des États-Unis, avec la question ou non de participation de la guerre en Europe et de la priorité des fronts, la mini-série offre un tableau réaliste des situations et des positions en présence.

 

- Même si ces quatre DVD d'une cinquantaine de minutes environ chacun renferment des images redondantes  et des redites importantes, ils sont utiles pour plonger dans les "racines du IIIe Reich". Successivement, Hitler, le génie du mal, La folie aryenne, Svastika et Himmler l'âme damnée, comme sont titrés les DVD, même si les documentaires eux-mêmes ne comportent pas de titre (il faut aller à la fin pour y trouver un générique...), retracent un parcours individuel et collectif, depuis la fin du XIXe siècle, qui mène tragiquement à la politique raciale de l'Allemagne nazie. En noir et blanc, avec un commentaire en français, ces quatre films américains auraient pu faire l'objet d'un remaniement d'ensemble par l'éditeur (militaris.fr), évitant, c'est le comble, un effet soporifique...

 

Dan CURTIS, Barabara STEELE, Branko LUSTIG, Le Souffle de la guerre, États-Unis, chaine ABC, 1983. David KORN-BRZOZA, Jeunesses hitlériennes, l'endoctrinement d'une nation, ZED, 2017. Frank CAPRA et Anatole LIVTAK, Why We Fight ? (Pourquoi nous combattons?), 1942-1945. Frédéric ROSSIF, De Nuremberg à Nuremberg, production Jean FRYDMAN, 1989. Isabelle CLARKE et Daniel COSTELLE, Apocalpyse, la Seconde guerre mondiale, France 2, 2009. Jan PETER et Frédéric GOUPIL, 1918-1939 : Les Rêves brisés de l'entre-deux-guerres, LOOKSfilm, Les Films d'ici, Iris Production, Allemagne-France-Luxembourg-Belgique, 2018. Peter BATTY, Jeremy ISAACS et Hugh RAGETT, The World at War (Le Monde en guerre), Thames Television (ITV), 1973-1974.

 

- La série allemande de fiction récente Babylon Berlin, à l'instar d'autres films et documentaires, restituent une perception des Allemands de la second guerre mondiale. Sans compter une réalisation artistique novatrice, les concepteurs de cette série veulent montrer, à travers les enquêtes d'un commissaire de police le climat de dépravation d'une haute société et de misère désespérante des classes du "bas" de la société, dans l'année 1929 précisément, où se combattent gangsters, nazis, conservateurs et communistes (et entre trotskistes et staliniens), les uns et les autres usant du crime pour parvenir à une main-mise économique et politique. Il représente bien les nazis comme l'un de ces nombreux groupes qui se combattent les armes à la main, les armes semblant disponibles de façon abondante (via des stocks de la première guerre mondiale). Elle montre également la lente reconstitution de l'armée (l'aviation) allemande, avec l'aide de l'URSS...

 

 

FILMUS

 

Complété le 5 octobre 2020

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10 décembre 2019 2 10 /12 /décembre /2019 07:22

     Théodore Agrippa d'AUBIGNÉ (de son vrai nom d'AUBIGNY, retranscrit par erreur), homme de guerre, écrivain controversé et poète baroque français, connu surtout pour Les tragiques, poème héroïque racontant les persécutions subies par les protestants, dont l'oeuvre a été ignorée de ses contemporains, n'a été redécouvert qu'à l'époque romantique, notamment Victor HUGO.

   Il fait pourtant partie des chefs de guerre, stratèges et écrivains militaires - comme Gaspard de COLIGNY, François de la NOUE, et aussi le maréchal  de Saulx-Tavannes qui compose des Mémoires dont son neveu Charles de Neufchaises tire un abrégé (Instructions et devoirs d'un vrai chef de guerre, 1574) et Blaise de MONTLUC - qui s'inscrivent dans la grande tradition, par seulement protestante d'ailleurs, des guerres de religion. Calviniste intransigeant, Théodore Agrippa d'AUBIGNÉ soutient sans relâche le parti protestant, souvent en froid avec le roi Henri de Navarre, dont il est au début le campagnon d'armes. Après la conversion de celui-ci, il rédige des textes qui ont pour but d'accuser Henri IV de trahison envers l'Église. Chef de guerre, il s'illustre par ses exploits militaires et son caractère emporté et belliqueux. Ennemi acharné de l'Église romaine, ennemi de la Cour de France et souvent indisposé à l'égards des princes, il s'illustre également par sa violence, ses excès et ses provocations verbales.

    Dès le début de sa carrière, à l'exemple de son père Jean, converti au calvinisme, et qui participe au soulèvement protestant, Théodore Agrippa d'AUBIGNÉ, marqué par les massacres de la Saint-Barthélémy, tout en feignant à la Cour d'être un courtisan catholique, et même en combattant par exemple en Normandie puis à la bataille de Dormans contre les protestants, oeuvre pour que le futur Henri IV ne suive pas une politique conciliatrice envers les catholiques. Sur cet aspect, les historiens ne se déterminent pas encore sur sa bonne foi ou une certaine duplicité. En tout cas, lors de ses nombreuses missions confiés par le futur Henri IV, il se brouille avec lui à cause de son caractère emporté et intransigeant.

Après la signature de la paix de Poitiers (1577) qu'il condamne, il quitte une première fois son maître. Blessé lors d'une bataille, c'est pendant sa convalescence de deux ans, selon lui-même, qu'il aurait commencé la rédaction de son grand poème épique sur les guerres de religions, Les Tragiques.

Il retourne à la Cour de Navarre en 1579, mais perd ses illusions, pendant les guerres de la Ligue, alors qu'il s'illustre de nouveau au combat, étant nommé par Henri de Navarre maréchal de camp en 1586, puis gouverneur d'Oléron et de Maillezais, puis vice-amiral de Guyenne et de Bretagne. Après l'assassinat du duc de guise en 1588, AUBIGNÉ reprend part aux combats politiques, et représente la tendance dure du parti protestant ("Les fermes"). Comme de nombreux protestants, il ressent l'abjuration d'Henri IV, en 1593, comme une trahison. Les divergences politiques et religieuses finissent par le séparer complètement du roi. Il est écarté de la Cour, dont il se retire définitivement après l'assassinat d'Henri IV en 1610.

   C'est désormais sur le plan littéraire qu'il continue son combat : il ridiculise à l'Assemblée des églises protestantes de Saumur, en 1611, le parti des "Prudents" dans Le Caducée ou l'Ange de la paix, achève les Tragiques, et est contraint de quitter la France en 1620, après la condamnation de son Histoire universelle depuis 1550 jusqu'en 1601 par le Parlement. il se retire à Genève pour publier l'essentiel de ses oeuvres. L'essentiel de cette oeuvre est polémique, en dehors de ses sonnets, stances et odes (Le Printemps, L'Hécatombe à Diane et les Petites oeuvres mesless, Méditations sur les psaumes, poésies religieuses...). Ainsi, il cherche à discréditer les vanités de la Cour royale et la religion catholique dans la Confession du Sieur de Sancy et Les Aventures du baron de Faeneste. Il écrit ses mémoires sous le titre Sa vie et ses enfants.

 

     Même lorsqu'il aborde sa carrière littéraire, Théodore Agrippa d'AUBIGNÉ continue de s'intéresser aux affaires militaires. Comme LA NOUE, il porte un intérêt particulier à la préparation de la guerre. Mais il considère la personne du maréchal de camp, équivalent du chef d'état-major et chef suprême sur le terrain, comme facteur clé de la victoire. Sa vision du chef omnipotent annonce l'ère des "grands capitaines", qui voit son apogée lors de la guerre de Trente Ans - encore unconflit de caractère passionnel - au cours de laquelle s'affrontent des figures légendaires comme GUSTAVE-ADOLPHE, MONTECUCCOLI et WALLENSTEIN. Ces généraux lèvent, organisent et entrainent leurs armées, mais ils sont également capables de mener la charge à la tête de leurs troupes au cours d'une bataille. (BLIN et CHALIAND)

 

Théodore Agrippa d'AUBIGNÉ, Les tragiques, Gallimard, 1995 ; Histoire universelle, en 11 volumes, Éditions André Thierry, Genève, Droz, 1981-2000 ; Les Aventures du baron de Faeneste, Édition Prosper Mérimée, disponible sur le site gallica.bnf.fr. ; Oeuvres, sous la direction de Henri Weber et Jacques Balibé, Gallimard, La Pléiade, 1969 ; Écrits politiques, édition jean-Raymond Fanio, Paris, Champion, 2007.

Jacques BALIBÉ, Agrippa d'Aubigné, poète des Tragiques, Presses Universitaires de Caen, 1968. Marie-Madeleine FRAGONARD, La pensée religieuse d'Agrippa d'Aubigné et son expression, Paris, Didier, 1986. Madeleine LAZARD; Agrippa d'Aubigné, Fayard, 1998.

Eugène CARRIAS, La Pensée militaire française, Paris, 1960. LA BARRE DUPARCQ, L'Art militaire pendant les guerres de religion, Paris, 1864.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

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9 décembre 2019 1 09 /12 /décembre /2019 08:12

    François de LA NOUE, surnommé Bras de fer, seigneur de La Noue-Briard entre autres, capitaine français huguenot durant les guerres de religion, fait partie de ces chefs de guerres, écrivains militaires qui s'inscrivent dans la grande tradition protestante de la guerre qui débute au XVIe siècle, se poursuit en Europe (principalement du Nird) au XVIIe siècle, et dont les figures les plus connues sont Maurice de NASSAU et GUSTAVE ADOLPHE.

    Descendant d'une famille illustre et dévouée aux ducs de Bretagne, appelé à la cour  par François 1er en qualité de page du futur Henri II, il fait ses premières armes en Picardie. Il est envoyé en Piémont et participe aux dernières guerres d'Italie, où il se distingue par son habilité et son courage. Sa conversion à la Réforme remonte sans doute à 1558, lorsque François de Coligny d'Andelot, au cours d'une tournée en Bretagne, fait prêcher le pasteur qu'il a emmené avec lui. Bien qu'entré dans la clientèle des Châtillon, il reste un protégé des Guise.

Sa foi l'engage dans les guerres civiles, au cours desquelles il se forge une réputation de grand capitaine. Il prend part aux batailles de Dreux en 1562 et de Saint-Denis en 1567. La même année, il s'illustre en prenant Orléans et Saumur à la tête de seulement cinquante cavaliers. Après une carrière plutôt victorieuse, même si elle est émaillée de rebondissement où il est fait plusieurs fois prisonniers (puis échangés, comme c'est la coutume à l'époque), après la paix de Saint-Germain, signée en août 1570, LA NOUE se rapproche du roi, et se trouve dans une grande politique internationale de rapprochement entre la France et les puissances protestantes. Pendant la quatrième guerre civile, Charles IX lui confie une délicate mission de conciliation entre les habitants de La Rochelle et le pouvoir royal, mais se sentant trahi, démissionne de ses engagements royaux et organise la défense de la ville. Puis ensuite, passe au camp du roi sans prendre part à la bataille... Puis après le massacre de la Saint-Barthélémy auquel il réchappe, incite les Rochelais à la résistance... Les historiens s'interrogent encore sur les raisons de son comportement : idéalisme? réalisme politique? Amitié "très proche" avec Sir Francis WALSINGHAM, ministre protestant anglais, "maître-espion" de la reine Élisabeth 1er d'Angleterre qui fait soupçonner des activités d'agent double au haut sommet?  En tout cas, pendant la cinquième guerre civile, il se range du côté des Malcontents et organise en Poitou la prise d'armes du mardi gras. Il se trouve à la pointe du combat des publicains (des défenseurs du bien public), qui recrutent parmi les modérés des deux bords. De nouveau gouverneur de La Rochelle en janvier 1577 pour le prince de CONDÉ, il signe en septembre au non de ce dernier et du roi de Navarre la paix de Bergerac.

Fatigué, comme beaucoup d'ailleurs, des rivalités à la Cour notamment, aux visées essentiellement politiques, alors que lui-même adopte plutôt des lignes de conduites en faveur du protestantisme, il quitte la France pour apporter son soutien aux protestants révoltés des Pays-Bas. Après quelques victoires, il est battu au village de Pecq par le marquis de Roubaix (1580), puis fait prisonnier par ce dernier.

Pendant sa captivité de 5 ans au château de Limbourg, LA NOUE écrit un commentaire sur l'histoire de Guichardin et compose les Discours politiques et militaires, publiés en 1587 à Bâle, en 1590 à La Rochelle, en 1592 et 1612 à Francfort. Libéré en 1585 par échange de prisonniers et rançon, en échange également de son engagement de ne plus prendre les armes contre l'Espagne ou ses allés, et de ne plus jamais revenir aux Pays-Bas, il s'exile entre 1586 et 1588 à Genève, où il rencontre Théodore de BÈZE. Il fait publier alors ses Discours politiques et militaires et laisse une abondante correspondance (publiée en 1854).

Il revient sur la scène militaire en mai 1589, où il remporte la bataille de Senlis pour le compte d'Henri III. Après l'assassinat de ce dernier, il rejoint Henri IV et participe aux batailles d'Arquès et d'Ivry (1590). Lors d'une bataille au siège de Lamballe, il est mortellement blessé. Sans doute, dans ses activités à la frontière entre le militaire et le diplomatique n'est-il pas pour rien dans la politique de conciliation d'Henri entre catholiques et protestants...

   

      François de LA NOUE préfigure le chef de guerre protestant du XVIIe siècle qu'incarnent ensuite les NASSAU en Hollande. Nourri de philosophie stoïcienne, lecteur assidu de l'Évangile et connaissant parfaitement les ouvrages historiques de l'Antiquité et les classiques de la Renaissance italienne, il est autant moraliste que stratège. Il déclare ne pas aimer la guerre et s'insurge contre certaines pratiques comme le pillage. Il fait partie de ces "intellectuels" militaires qui marque un tournant dans les mentalités collectives par rapport à la guerre, qui n'est plus synonyme d'expression de la force virile et de gloire conquérante, mais plutôt porteuse de malheurs de toutes sortes. Le spectacle des violences religieuses, les horreurs - même pour l'époque - des massacres collectifs, les désordres et les destructions (de nombreux édifices religieux par exemple), lui inspirent les réflexions nouvelles, notamment dans ses Discours politiques et militaires; ouvrage qui a un grand succès, surtout parmi les protestants (traduit en anglais, en allemand et en hollandais). LA NOUE encourage une meilleure préparation à la guerre, aussi bien au niveau de l'instruction des officiers que du renseignement et des reconnaissances. la guerre étant par définition imprévisible, il faut la préparer le mieux possible pour avoir une chance de sortir victorieux des combats. Son expérience de la guerre civile lui fait souligner le rôle des passions dans les guerres, et s'en méfier. Il attache une grande importance particulière aux fortifications, qui deviennent au cours du siècle suivant le sujet principal des débats stratégiques, mais il semble peu enclin à établir une doctrine de la guerre fondée sur des principes scientifiques, bien que ce soit dans l'air du temps, la guerre étant selon lui surtout une succession  d'événements imprévisibles et incertains. (BLIN et CHALIAND)

 

François de la NOUE, Déclaration de Monsieur de la Nouë, sur sa prise d'armes pour la juste défense des villes de Sedan et Jamets, 1588 ; Discours politiques et militaires, 1587, disponible sur gallica.bnf.fr. Ces derniers font l'objet d'une édition commentée par Myriam BAKARAT, dans sa thèse de doctorat, à l'université de Montpellier 3 en 2011.

On trouvera des informations sur François de la NOUE notamment sur le site huguenots-france.org.

Eugène CARRIAS, La Pensée militaire française, 1960. Henri HAUSER, François de la Noue, Hachette, 1892. La Barre DUPARCQ, L'art militaire pendant les guerres de religion, 1864.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

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8 décembre 2019 7 08 /12 /décembre /2019 08:12

    Gaspard II de COLIGNY, noble et amiral français, est l'un des membres les plus connus de la maison de COLIGNY, elle-même éteinte en 1694, pour sa participation importante dans les guerres de religion du XVIe siècle. Fils de Gaspard 1er de COLIGNY, maréchal de France sous François 1er, il est un des chefs de guerre protestants les plus importants, en même temps qu'écrivain militaire, comme ses contemporains François de LA NOUE et Agrippa d'AUBIGNÉ. Il appartient comme eux à la grande tradition protestante de la guerre qui débute au XVIe siècle, se poursuit en Europe (principalement du Nord) au XVIIe siècle, et dont les figures de proue les plus connues sont Maurice de NASSAU et GUSTAVE ADOLPHE.

   Élevé dans la foi catholique, tout comme LA NOUE, il participe aux guerres contre CHARLES QUINT et l'Espagne puis devient un des principaux chefs huguenots lorsqu'il passe du côté de la Réforme, en 1560. Après avoir vainement tenter d'infléchir la politique de Catherine de MÉDICIS à la conciliation, d'abord très modéré dans son adhésion à la Réforme protestante et avoir refusé, par fidélité au roi, la conjuration d'Amboise, il est pris dans les intrigues de la Cour et écarté du pouvoir par les GUISE. C'est dans sa retraite, où la lecture des novateurs change ses opinions religieuses, qu'il adhère pleinement au protestantisme. En 1562, lorsque la guerre éclate entre le parti protestant et le parti catholique, COLIGNY s'engage auprès du prince de CONDÉ. Il participe à la bataille de Dreux qui marque la défaite de l'armée protestante face à l'armée royale. Puis dans la période de la trêve entre les deux partis, il participe à l'établissement d'une colonie en Floride avec 150 de ses co-religionnaires, avec l'autorisation du roi Charles IX. A la reprise des combats, en 1567, il quitte la cour avec CONDÉ pour se réfugier en bourgogne, puis à la Rochelle. Les armées protestantes subissent alors défaites sur défaites lors de la troisième guerre de religion et COLIGNY est contraint de fuir vers le sud avec ses troupes et rejoint l'armée des "vicomtes" en Languedoc, laquelle se livrent d'ailleurs au pillage de villages catholiques... avant d'être victorieuse à Arnay-le-Duc et de remonter en 1570 jusqu'à La Charité-sur-Loire, et de menacer Paris. Après la paix (le roi y étant contraint) de Saint-Germain-en-Laye, COLIGNY tente de rentrer dans les bonnes grâces de Charles IX, mais se trouve en butte à l'hostilité de la Cour. Malgré cette paix, les massacres de protestants continuent et il meurt lors de celui de la Saint-Barthélémy à Paris.

    C'est après une défaite subie lors du siège de Saint-Quentin (1557) que COLIGNY rédige ses Discours dans lesquels il relate son expérience d'assiégé. C'est sous sa tutelle que, plus tard, le futur roi Henri IV apprend l'art de la guerre.

 

Gaspard de COLIGNY, Mémoires de messire Gaspar de Coligny, seigneur de Chastillon, admiral de France, Paris, François Mauger, 1665. Disponible sur gallica.bnf.fr.

Eugène CARRIAS, La pensée militaire française, 1960. La Barre DUPARCQ, L'art militaire pendant les guerres de religion, 1864. Actes du colloque "L'amiral de Coligny et son temps, Paris, 24-28 octobre 1972, Société de l'histoire du protestantisme français, 1974. Jules DELABORDE, Gaspard de Coligny, 3 tomes, Librairie G. Fischbacher, 1879-1882.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, 2016.

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7 décembre 2019 6 07 /12 /décembre /2019 13:27

   Louis WIRTH, sociologue américain, élu par ses pairs président de l'Association internationale de sociologie de 1947 à sa mort, après en avoir été secrétaire (1932-1947) est l'un des plus important représentant de l'École de Chicago.

   Né en Allemagne, et immigré aux États-Unis en 1911, il mène ses études suivant un cursus constant (licence en 1919, master en 1925 et doctorat en 1926). Il effectue sa thèse sous la direction de Robert PARK et Ernest BURGESS et enseigne de 1926 à sa mort à l'Université de Chicago. Il s'intéresse notamment à la vie urbaine, au comportement des minorités, aux mass média et est aujourd'hui reconnu comme une figure de la sociologie urbaine. Un de ses articles les plus célèbres est "le phénomène urbain comme mode de vie, publié dans le Journal Américain de Sociologie (1938). Il y synthétise des idées de l'école de Chicago. Il doit sa renommée également à son ouvrage Le Ghetto (1928), publié en 1980 en français.

  

   Sa thèse était consacrée à l'étude de la communauté juive du West Side de Chicago. Elle mettait en oeuvre les outils de l'analyse écologique pour saisir, sur cet exemple particulier, les interdépendances entre les processus sociaux et leur traduction dans l'espace urbain. Lieu de la première installation des nouveaux venus, le ghetto apparaît comme une étape nécessaire sur la voie de l'assimilation. Par l'équilibre qu'il permet entre la tradition et l'adaptation, entre la tolérance et le conflit, il assure une fonction positive de relais. En préservant les modèles culturels, les institutions et les formes de sociabilité typiques de la communauté d'origine, il limite les effets désorganisateurs du "choc des cultures" au prix d'une ségrégation spatiale qui règle le jeu des proximités et des distances avec le groupe dominant. La sortie du ghetto et les parcours résidentiels ultérieurs sont les indices de changements de statuts, de comportements et d'attitudes au travers desquels s'opère l'intégration progressive des immigrés les plus anciens au sein de la société d'accueil.

"Si ces deux groupes, à savoir le plus grand et le plus petit, celui qui est dominant et celui qui est dominé, sont capables de vivre (...) dans une telle proximité, c'est précisément parce qu'ils se limitent à de simples relations extérieures", écrit WIRTH à propos du ghetto. D'une certaine manière, le jugement ne vaut pas seulement pour cette forme particulière et transitoire de l'histoire urbaine, car la distance dans l'interaction est finalement constitutive de l'expérience de tout citadin. Telle est du moins la thèse qu'il développe, à la suite de SIMMEL et de PARK, dans l'un des articles les plus célèbres de la sociologie américaine. A partir d'une définition minimale de la ville par la taille, la densité et l'hétérogénéité de son peuplement, WIRTH identifie les invariants du "phénomène urbain comme mode de vie" : anonymat et superficialité des relations sociales : multiplicité et segmentation des liens communautaires traditionnels par l'association à base rationnelle, par les mécanismes de délégation et de représentation ; développement conjoint de l'individualisme et des phénomènes de masse. Vision synthétique de ce qui fait l'essence de la vie citadine, ou généralisation contestable des particularités d'une époque et d'un pays?  Toujours est-il que le modèle (repris maintes et maintes fois des deux côtés de l'Atlantique...) proposé par WIRTH représente encore aujourd'hui l'une des références majeures de la sociologie et de l'anthropologie urbaines. (Yves GRAFMEYER)

 

Louis WURTH, Le Ghetto, Presses Universitaires de Grenoble, 2006 ; Ideological Aspects of Social Disorganisation, dans American Sociological Review, n°4, 1940 ; The signifiance of Sociology, dans International Social Science Bulletin (UNESCO), volume 3, n°2, 1951.

Yves GRAFMEYER, Louis Wirth, dans Encyclopedia Universalis.

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4 décembre 2019 3 04 /12 /décembre /2019 08:50

   Ernest Watson BURGESS, canadien d'origine, est un sociologue américain dont l'oeuvre a contribué à fonder l'École de Chicago.

     Considéré comme le premier "jeune sociologue" de formation puisque les autres membres du département de sociologie ont rejoint celui-ci à travers d'autres disciplines, il mène une carrière de professeur sur cinq décennies, de 1916 à 1957. Même après sa retraite, il reste actif, co-auteur d'un ouvrage sur la sociologie urbaine avec Donald BOGUE en 1963.

    Ce fondateur de la sociologie moderne, crée l'"écologie sociale" avec son collègue Robert E.PARK, à partir de Chicago. Il préfère les aspects pratiques de la sociologie, plutôt que les enjeux théoriques, explorant et étudiant les phénomènes sociaux tels que la croissance urbaine, la criminalité, la délinquance, la violation de libération conditionnelle et le divorce. Il cherche à concevoir des outils fiables capable de supporter la prédiction de ces phénomènes. Il affirme que "La prédiction est le but des sciences sociales comme des sciences physiques" ou encore que sa contribution à la sociologie consiste à faire émerger celle-ci, à partir d'une philosophie de la société, en tant que science de la société. Il met sur pied différentes méthodes statistiques et analytiques pour améliorer ces prédictions.

       Il s'intéresse surtout à la possibilité de prédire des comportements individuels en se fondant sur des variations statistiques. C'est pourquoi, dès 1929, il étudie le "taux de réussite" des décisions de libération conditionnelles dans l'Illinois, entendu comme absence de récidive. La "méthode Burgess" devient rapidement célèbre, et est mise en oeuvre dans le système carcéral de l'Illinois. De nombreux sociologues s'essaient à la raffiner, donc Albert J. REISS, Lloyd OHLIN, Daniel GLASER, George VOLD (un élèvre de SUTHERLAND, qui s'inspire également des travaux d'ELEANOR et de Sheldon GLUECK).

     Écrite avec Robert PARK en 1921, l'Introduction à la science de la sociologie, constitue une des oeuvres les plus importantes de BURGESS. Ce manuel est devenu un ouvrage classique de référence, la "bible de la sociologie" (américaine), et défini les voies nouvelles et le cadre conceptuel pour la sociologie en train de se constituer et de s'écrire.

      Dans un autre ouvrage collaboratif, publié en 1925, The City, BURGESS et PARK propose une conception de la ville qui correspond largement au modèle des zones concentriques observables dans l'agglomération de Chicago auquel ils prête,t un caractère général. Ce modèle, dit "The Burgess Urban Land Model" ou "théorie des zones concentriques" suggère une forme de compétition économique pour réguler l'espace.

La croissance urbaine procède par extension, succession et concentration. En se développant, le centre des affaires recouvre progressivement ses pourtours, que des habitants les plus aisés abandonnent au profit de quartiers résidentiels périphériques. Ces derniers se trouvent séparés du centre par une "zone de transition" instable et souvent dégradée, que les immigrants les plus anciens tendent eux-mêmes à délaisser au fur et à mesure de leur intégration à la société d'accueil. La mobilité sous toutes ses formes (déplacements quotidiens, changements de résidence, etc) est l'une des manifestations les plus aisément repérables du métabolisme urbain. Véritable "pouls de l'agglomération", elle traduit les tensions permanentes entre des processus contradictoires de désorganisation et d'adaptation qui affectent aussi bien les individus que les institutions et les espaces urbains. Les divers pathologies urbaines, auxquelles BURGESS a personnellement consacré une bonne part de ses recherches, sont autant de perturbations qui affectent ce métabolisme lorsqu'il se trouve déséquilibré par une croissance trop rapide et par la confrontation de modèles culturels hétérogènes. Les analyses de la déviance, de la criminalité organisée, de la délinquance juvénile passent par une étude statistique de leur inscription dans les espaces urbains, préalable obligé à l'observation directe des conduites individuelles.

      De même, il publie en 1939 une étude sur les facteurs impliqués dans la réussite du mariage. Coécrit avec Leonard COTTRELL, l'ouvrage s'intitule Predicting Success or Failure in Mariage. Ce livre choque alors un certain nombre de commentateurs, notamment parce qu'il s'abstient de toute prise en compte du sentiment amoureux dans ce calcul prédictif. certains bien entendu s'empressent, pour dévaloriser l'ouvrage, de souligner que BURGESS lui-même est célibataire.

     BURGESS se penche aussi sur les populations de personnes âgées. Les résultats de ces travaux sont communiqués dans Aging in Western Societies publié en 1960.

     Les méthodes de recherche qualitative, comme les entrevues et l'examen ds documents personnels comptent, selon lui, comme des outils de recherche utiles et pertinents. Avec leur concours, un scientifique est mieux équipé pour comprendre les humains et ce que recouvre les phénomènes sociaux.

Moins enclin que PARK aux spéculations théoriques, BURGESS exerce une influence considérable sur les orientations méthodologiques de l'école de Chicago en donnant une forme opérationnelle aux concepts généraux de l'écologie humaine. Très attentif à la distribution spatiale des phénomènes sociaux, il contribue au développement des usages scientifiques de la cartographie et à l'amélioration des séries statistiques intra-urbaines produites par les services de recensement. Si l'on peut en faire à ce titre le précurseur des travaux de l'écologie factorielle, il n'en défend pas moins une position médiane dans le débat qui s'installe dès la fin des années 1920 entre les défenseurs des méthodes qualitatives et les partisans des techniques quantitatives. C'est en effet dans l'observation directe et dans le recours aux histoires de vie qu'il voit "la meilleure manière de comprendre les aspects subjectifs de l'existence urbaine", conformément au parti méthodologique ont l'école de Chicago est le plus couramment créditée. (Yves GRAFMEYER)

C'est par ces biographies que l'on peut le mieux appréhender des frontières territoriales, limites "réelles", qui correspondent rarement à une définition administrative et légale. La répartition des professions dans l'espace urbain échappe en grande partie à cette définition légale et administrative.

 

Ernest W. BURGESS, La croissance de la ville ; Introduction à un projet de recherche, dans L'école de Chicago, Naissance de l'écologie urbaine, Sous la direction de GRAFMEYER, YVES et Joseph ISAAC, Aubier, 2005 ; Contributions to Urban Sociology, University of Chicago Press, 1963.

Yves GRAFMEYER, Burgess Ernest W., dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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4 décembre 2019 3 04 /12 /décembre /2019 08:41

      Avec le recul des années et l'établissement d'une historiographie qui dépasse les querelles entre écoles psychanalytiques peut s'éclairer bien des aspects de la notion de Refoulement.

 

Une histoire de l'idée du refoulement.

   Ainsi Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON reviennent sur l'histoire de cette notion.

"Freud n'est pas l'inventeur de l'idée de refoulement. Il le reconnaît lui-même très clairement dans ses considérations "Sur l'histoire du mouvement psychanalytique" publiées en 1914 : "Dans la théorie du refoulement, je fus à coup sûr indépendant ; je ne connais aucune influence qui aurait pu m'en rapprocher et tins moi-même, pendant longtemps, cette idée comme un idée originale, jusqu'au jour où Otto Rank nous montra le passage de Schopenhauer, dans Le Monde comme volonté et comme représentation, où le philosophe s'efforce de trouver une explication à la folie. Ce qui est dit dans ce passage sur notre répulsion à admettre un aspect pénible de la réalité recouvre si parfaitement le contenu de notre concept de refoulement qu'il se peit que j'aie une fois de plus la possibilité d'une découverte à l'insuffisance de mes lectures."

A la suite de cette mise au point, Freud évoque ses difficultés à lire les oeuvres de Friedrich Nietschze (1844-1900), auquel il emprunte, reconnait-il, le terme inhibition pour traiter d'un mécanisme qui coïncide avec sa conception du refoulement. Présente dans la philosophie allemande du XIXe siècle, l"idée de refoulement l'est également dans les travaux de psychologie de Johann Friedrich Herbart, puis ceux de Theodor Meynert, qui fut l'un des maitres de Freud. Après avoir reconnu sa dette, Freud ajoute : "la théorie du refoulement est à présent le pilier sur lequel repose l'édifice de la psychanalyse, autrement dit son élément le plus essentiel, qui n'est lui-même que l'expression théorique d'une expérience que l'on peut répéter aussi souvent qu'on veut lorsqu'on entreprend l'analyse d'un névrosé sans le secours de l'hypnose (...) je m'élèverais très violemment contre celui qui prétendrait ranger la théorie du refoulement et de la résistance parmi les présupposés de la psychanalyse et non parmi ses résultats (...) la théorie du refoulement est une acquisition du travail psychanalytique.""

Toujours pour Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON, qui inscrivent là l'opinion pratiquement unanime quand on discute psychanalyse, "l'idée du refoulement apparait très tôt dans l'élaboration de la théorie freudienne de l'appareil psychique, avant même la lettre à Wilhelm Fliess du 6 décembre 1896, dans laquelle il met en place la définition inaugurale de sa première topique : dans cette lettre, le refoulement en l'appellation clinique du "défaut de traduction" de certains matériaux qui n'accèdent pas à la conscience. La raison de cette carence "est toujours la production de déplaisir qui résulterait d'une traduction ; tout se passe comme si ce déplaisir perturbait la pensée en entravant le processus de traduction". Dans cette période, la notion de refoulement recoupe fréquemment celle de défense, même si elle ne lui est pas assimilée.

Dans les articles de 1894 et 1896 que Freud consacre aux psycho-névroses de défense, le refoulement est comme éclipsé par la notion de défense qui lui permet de pose une distinction étiologique entre l'hystérie, la névrose obsessionnelle et la paranoïa. Jean Laplanche et Jean-Bernard Pontalis se sont efforcés de clarifier ces relations complexes, et plusieurs fois modifiées, entre défense et refoulement. (...). Freud, en 1926, éprouvera encore le besoin de revenir sur ce points, dans son livre Inhibition, symptôme et angoisse, sans pour autant le clarifier de manière convaincante.

Constitutif de l'inconscient, le refoulement s'exerce sur des excitations internes, d'origine pulsionnelle, dont la persistance provoquerait un déplaisir excessif. Freud esquisse à ce propos un développement théorique déjà très élaboré dans une lettre à Fliess  du 14 novembre 1897. A cette époque, sa fascination pour la théorie "fliessienne" des périodes sous-tend son transfert et il pense être sur le point de commencer ce qu'il appelle son "auto-analyse". Il se surprend à prévoir des événements bien avant qu'ils se produisent (...). Freud expose alors à Fliess ses idées sur les zones érogènes infantiles qui ne sont plus, à l'âge adulte, source de décharge sexuelle : la région anale et, emprunt aux idées de Fliess, la région bucco-pharyngienne, régions qui ne doivent plus, normalement, être source d'excitation ou d'apport libidinal, sauf en cas de perversion. Mais ces zones sont susceptibles de produire une décharge sexuelle "par effet d'après-coup du souvenir". En fait, il s'agit, poursuit Freud, d'une décharge de déplaisir, "une sensation interne analogue au dégoût ressenti dans le cas d'un objet. Pour nous exprimer plus crûment, le souvenir dégage maintenant la même puanteur qu'un objet sexuel. De même que nous détournons avec dégoût notre organe sensoriel (tête et nez) devant les objets puants, de même le préconscient et notre compréhension consciente se détournent du souvenir. C'est là ce qu'on nomme refoulement."

Le refoulement ne traite pas les pulsions elles-mêmes mais leurs représentants, images ou idées, qui, pour être refoulés, demeurent cependant actifs dans l'inconscient sous forme de rejetons d'autant plus prompts à faire retour vers la conscience qu'ils sont localisés à la périphérie de l'inconscient. Le refoulement d'un représentant de pulsion n'est donc jamais définitif. Il demeure toujours actif, d'où une grande dépense énergétique.

Dans la 5e section du chapitre VII de L'interprétation du rêve, Freud décrit le refoulement comme un processus dynamique, lié au processus secondaire qui caractérise le préconscient (...). En 1915, dans le cadre de la métapsychologie, le refoulement fait l'objet d'un article où l'inconscient n'est plus totalement  assimilé au refoulement : "Tout ce qui est refoulé doit nécessairement rester inconscient, mais nous voulue d'entré de jeu poser comme tel que le refoulé ne recouvre pas tout ce qui est inconscient. L'inconscient a l'extension la plus large des deux : le refoulé est une partie de l'inconscient." Cette mise au point appelle une redéfinition du refoulement : elle se trouve au coeur de l'article consacré à ce processus. Freud commence par y redire que le refoulement constitue par la pulsion et ses représentants "un moyen terme entre la fuite (réponse appropriée aux excitations externes) et la condamnation (qui sera l'apanage du SurMoi)".  Puis il distingue trois temps constitutifs du refoulement : le refoulement proprement dit, ou refoulement après-coup ; le refoulement originaire ; le retour du refoulé dans les formations de l'inconscient. Si l'on veut saisir l'essence de cette construction freudienne, il faut l'aborder par la question du refoulement originaire.

Le refoulement en général porte sur les représentants des pulsions, eux-mêmes objet d'un retrait d'investissement, c'est-à-dire d'une cessation de prise en charge de la part du préconscient : dans ce cas, l'inconscient effectue immédiatement un investissement substitutif qui appelle en retour un "contre-investissement" de la part du préconscient, lequel se heurte alors à l'attraction constituée par des éléments de l'inconscient anciennement refoulés. Ce dernier point conduit Freud à postuler l'existence d'un refoulement antécédent, un refoulement originaire. ce refoulement est assimilé par Freud à une fixation résultant d'un refus de prise en charge d'un représentant d'une pulsion par le conscient. Le représentant ainsi refoulé subsiste de façon inaltérable et demeure lié à la pulsion. On notera que Freud n'est guère explicite quant à la véritable origine du processus ; d'où proviennent les éléments attractifs de l'inconscient responsables de cette première fixation? A défaut de réponse claire, il émet l'hypothèse, en 1926, d'une effraction primordiale résultant d'une force d'excitation particulièrement intense. Le retour du refoulé, troisième temps du refoulement, se manifeste sous la forme de symptômes - rêves, oublis et autres actes manqués - que Freud considère comme des formations de compromis.

Dans la seconde topique, le refoulement est rattaché à la partie inconsciente du Moi. En ce sens, Freud peut dire que le refoulé fusionne, comme cette partie du Moi, avec le Ça. "Le refoulé, écrit Freud dans Le Moi et le 9a, n'est nettement séparé du Moi que par les résistances du refoulement, tandis que par le Ça il peut communiquer avec lui."

     C'est surtout après Freud que la théorie psychanalytique peaufine cette présentation du refoulement, en tentant de répondre aux interrogations pendantes.

 

Le refoulement, pierre d'angle des mécanismes de défense

  Pivot historique et évolutif, le concept de refoulement a suscité et suscite encore de nombreuses propositions métapsychologiques confirmant ou distordant les perspectives freudiennes. Pour autant, Alain de MIJOLLA, Sophie de MIJOLLA MELLOR et leurs collaborateurs, dans leur somme Psychanalyse se limitent à suivre la démarche freudienne. Il est vrai que les multiples variations sur le refoulement appartiennent à des démarches propres à leurs auteurs et demeurent autant d'investigations sur le sens à lui donner.

   Le terme de refoulement, écrivent-ils, "est souvent pris dans une acceptation générale qui la rapproche (...) de celui de défense, tel que Freud l'envisageait au début de ses études sur les psychonévroses et particulièrement de ses études sur l'hystérie. Mais insistons sur le fait qu'avec le refoulement s'inaugure la découverte de l'Inconscient, qu'il est la condition et l'inspiration d'autres découvertes. (...)".

"Si le mécanisme, poursuivent-ils, de refoulement privilégie l'approche des hystériques, il joue aussi un rôle capital dans les autres affections mentales, ainsi d'ailleurs qu'en psychologie normale en tant que constituant majeur. Il se retrouve au moins comme un temps de nombreux processus défensifs complexes et prototype d'autres opérations défensives. On peut aussi avancer que son défaut d'accomplissement met en jeu d'autres défenses plus massives et que ce défaut est le signe de psychopathologies plus sévères que les psychonévroses classiques, entrant par exemple dans les modèles déficitaires de la perversion, des états-limites, des psychoses, des modèles psychosomatiques."

    La théorie du refoulement mise en avant par Freud et nombre de ses continuateurs se développe - étant donné que dans la grande majorité des études, c'est le Moi qui est l'instance refoulante, pour prendre la deuxième topique de Freud, la plus largement utilisée - dans la recherche du refoulement originaire, de la qualité du refoulé, des modalités des censures et des aspects qualitatifs et quantitatifs de la répression.

  

Le refoulement originaire

  Freud fait l'hypothèse d'un premier temps appelé refoulement originaire. C'est un processus hypothétique décrit comme premier temps de l'opération de refoulement, temps de formation d'un certain nombre de représentations inconscientes constitutives du "refoulé originaire". Ce premier temps ne porterait pas sur la pulsion en tant que telle mais sur les signes, ses représentants qui n'accèdent pas à la conscience et auxquels la pulsion reste fixée. Le mécanisme de ce refoulement originaire ne vient pas du Moi, il s'agit d'un contre-investissement primaire. C'est que la pulsion, très liée aux processus biologiques, reste et persiste dans son activité, quel que soit ses représentants.

Quant à savoir quelle est ce mécanisme primaire, Freud n'en dit pas grand chose, et reste prudent. Prudence que ne partage pas tous ses continuateurs, entre autres Mélanie KLEIN, qui recherche dès le plus jeune âge les dynamismes biologiques, mais aussi certains neurologues, notamment dans les débuts du développement de ce qu'on a appelé les neurosciences, dans leur tentative d'établir des ponts de plus en plus précis entre ces dynamismes biologiques et des manifestations psychanalytiques.

En tout cas, pour reprendre les cheminements de la pensée de Freud, les noyaux inconscients ainsi constitués collaborent ensuite au refoulement proprement dit par l'attraction qu'ils exercent sur les contenus à refouler, conjointement à la répulsion provenant des instances supérieures. Ce refoulement se distingue ainsi du refoulement proprement dit, appelé refoulement après coup.

Des relations étroites existent entre le refoulement originaire et la fixation, fixation de la pulsion à une représentation avec inscription de cette représentation dans l'Inconscient sans passage préalable dans le Conscient. C'est le contre-investissement primaire qui représente la défense permanente dans un refoulement originaire, mais, qui, aussi, garantit sa permanence. Le contre-investissement est le seul et unique mécanisme du refoulement originaire. Dans le refoulement proprement dit, s'y ajoute le retrait de l'investissement préconscient. Cette réflexion de Freud entraine des questionnements. peut-on parler d'une défense originaire? d'un mécanisme originaire de défense?

 

La quête du refoulé

   Cette recherche sur son contenu, sur ce que représentent les rejetons en quelque sorte du refoulé qui peuvent avoir subi des modifications des traces initiales, conduit Freud à ses grandes découvertes. La levée du refoulement serait la raison d'être de la psychanalyse.

Dans le cadre du processus analytique, l'analyse des résistances est bien le moyen de parvenir à une prise de conscience du refoulé et à une levée du refoulement. Anna Freud, en 1949, précise qu'il faut d'abord passer par la compréhension et l'analyse des défenses à l'origine des résistances à la psychanalyse, avant d'aborder l'analyse des contenus, d'en faire l'interprétation.

Le symptôme névrotique apparait comme un compromis entre le refoulement et le refoulé, un point de coïncidence entre le désir et l'interdit. Le refoulement s'avère ainsi défense contre et compromis du conflit névrotique, le refoulé entrant dans la constitution du symptôme.

 

Les censures

     La censure semble jouer un rôle important ; agissant à différents niveaux de l'appareil psychique, elle devient plurielle. Est-elle un mécanisme de défense? C'est une fonction qui tend à interdire aux désirs inconscients et aux formations qui en dérivent, l'accès au système préconscient/conscient. Selon Freud, la censure est une fonction permanente, elle constitue un barrage sélectif et se trouve donc aussi à l'origine du refoulement. Dans le cadre de la seconde topique, Freud est amené à englober la fonction de censure dans le champ plus large de la défense, d'une défense qui pourrait aussi être en rapport avec le SurMoi. La censure est ainsi "le censeur du Moi", une instance d'auto-observation. Mais la censure déformant, dénaturant la représentation refoulées, la falsifiant même, rend plus malaisé et plus complexe le processus de la cure, le retour du refoulé.

 

La répression

   Le terme répression est maintenant fréquemment employé en psychanalyse et par les psychosomaticiens, bien que son usage soit parfois mal codifié. Dans un sens large, il recouvre une opération psychique qui tend à faire disparaitre de la conscience un contenu déplaisant et inopportun : idées, affects, etc. Ce terme apparait chez Freud en 1905. Ce niveau élargi peut faire penser qu'il recouvre l'ensemble des mécanismes de défense, mais nombre de ceux-ci ne comportent pas l'exclusion d'un contenu hors du champ de la conscience. Par ailleurs, à l'inverse de la plupart des autres mécanismes de défense et notamment du refoulement, la répression semble être un mécanisme conscient, jouant au niveau de la seconde censure que Freud situe entre le conscient et le préconscient. Il s'agit donc d'une exclusion hors du champ de la conscience "actuel" et non du passage du système Préconscient/Conscient au système inconscient. Ces notions d'actuel et de non-passage par le Préconscient placent la répression en élément clé de l'approche théorique de certains psychosomaticiens (P. Marty, 1989). La répression signale le signe d'une insuffisance du fonctionnement préconscient, un raté de l'organisation névrotique, une sorte de "refoulement du pauvre". Ce mécanisme semble ici une des voies d'aboutissement possible de la "vie opératoire".

Ce terme, par ailleurs, est surtout employé lorsqu'il s'agit du "traitement" de l'affect.

 

Sous la direction de Alain de MIJOLA et Sophie de MIJOLLA-MELLOR, Psychanalyse, PUF, 1999. Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON, Dictionnaire de la psychanalyse, Le Livre de Poche, 2011.

 

PSYCHUS

    

 

 

 

 

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