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9 août 2019 5 09 /08 /août /2019 08:38

    Henry LLOYD est un stratégiste britannique (gallois), un des plus brillant du XVIIIe siècle, et un des premiers grands théoriciens de langue anglaise de la guerre. Il influence notamment Antoine Henri de JOMINI et même s'il est méconnu, y compris dans son propre pays, il figure parmi les auteurs modernes de la stratégie militaire.

 

Une vie aventureuse

     Les détails de sa vie sont très mal connus. Éclectique dans ses goûts aussi bien que dans ses activités, il sert dans nombre d'armées européennes, comme d'ailleurs beaucoup de soldats - intermittents ou de métier - à son époque. Efficace sur les champs de bataille (il faut l'être pour y survivre...), il ne l'est pas moins dans les opérations clandestines.

Après des études à Oxford, il entre dans le clergé avant d'être envoyé en France où il enseigne la géographie aux officiers français. En 1745, il quitte l'Église et s'engage dans l'armée française où il participe à la bataille de Fontenoy comme officier de génie. Sa carrière parallèle d'espion commence pratiquement au même moment. En 1748, il rejoint l'armée prussienne puis revient servir les intérêts de la France 6 ans plus tard. Peu après, il quitte à nouveau la France et combat au service de l'Autriche dans la guerre de Sept Ans.

C'est à partir de cette expérience qu'il élabore ses théories sur la guerre, qui apparaissent dans The History of the Late War with Germany (1766) puis dans ses Mémoires (1781), publiés en France sous le titre  Réflexions sur les principes généraux de la guerre (1784).

Après la guerre de Sept Ans, il tente de rejoindre les Anglais qui appuient le Portugal face aux Espagnols alliés avec les Français, puis revient en Angleterre où il se met à écrire tout en restant actif comme militaire et espion. En 1768, il part en mission clandestine pour le compte de l'Angleterre afin d'aider les Corses à repousser une invasion française et, en 1773-74, combat au service de la Russie contre les Turcs.

Vers la fin des années 1760, il écrit un ouvrage politique ambitieux "Essai philosophique sur les gouvernements" (non publié), puis un essai sur la Constitution britannique et un autre sur la finance. Au moment de la Révolution américaine, il rédige un texte sur les moyens de vaincre la France en Amérique, Rhapsody of the Present System of French Politics, of the Porjected Invasion and the Means to Defeat It.

 

Une élaboration théorique sur la guerre

   Comme GUIBERT, LLOYD subit l'influence de MONTESQUIEU dont il veut appliquer la méthode philosophique à la réflexion stratégique. Grand admirateur également de Maurice de SAXE, mais critique vis-à-vis de FRÉDÉRIC LE GRAND, il est persuadé que la science de la guerre suit un certain nombre de principes et lois invariables. Comme ses contemporains, il s'intéresse à l'organisation des armées, mais sa contribution majeure à la stratégie se situe au niveau opérationnel. Henry LLOYD est l'inventeur du concept des "lignes d'opérations" qui est repris ensuite par TEMPELHOFF, BÜLOW et, surtout, par JOMINI qui en fait la base de sa doctrine et dont la pensée stratégique domine le XIXe siècle. Indirectement, l'influence de LLOYD est donc considérable.

Le stratégiste britannique fait la distinction entre la guerre telle qu'elle fut pratiquée par les Anciens et celle conçue par les Modernes. La guerre moderne est infiniment plus complexe. Les armées du XVIIIe siècle sont de plus en plus importantes, avec un armement plus sophistiqué, et nécessitent une organisation supérieure. C'est ce constat qui l'amène à l'élaboration du concept des lignes d'opérations qui assurent aux troupes une liaison constante avec les dépôts de munitions et d'approvisionnement. L'époque où les troupes vivaient sur le terrain est révolue selon lui - constat que démentira plus tard NAPOLÉON -, et le rôle grandissant de l'arme à feu nécessite un approvisionnement constant en munitions.

La géographie physique et les considérations d'ordre climatique occupent une part importante dans son oeuvre. LLOYD, qui s'inspire de L'Esprit des lois de MONTESQUIEU, perçoit l'élément géographique comme vital dans la conduite de la guerre. Le concept des lignes d'opérations ne peut être appliqué efficacement que grâce à une excellente connaissance de la topographie. La stratégie de LLOYD s'appuie sur une approche de la guerre essentiellement défensive. La victoire est accomplie à travers le mouvement destiné à déséquilibrer l'adversaire et à diviser son armée afin de la rendre vulnérable. Les lignes d'opérations confèrent à une armée une cohésion supérieure dans le mouvement et une force de frappe vigoureuse au moment de l'offensive. En marge de sa propre doctrine stratégique, l'oeuvre de Henry LLOYD constitue la meilleure description qui est faite sur la façon dont était pratiquée la guerre au XVIIIe siècle.

 

Une postérité limitée dans son pays, plus importante en dehors

    La production britannique en matière de stratégie en tant que science est modeste et la méfiance envers la théorie persistante dans la grande île où l'on estime que les tâches de l'officier sont essentiellement pratiques. L'oeuvre de Henry LLOYD fait donc figure d'exception. Son A Political and Military Rhapsody on the defence of Great Britain and Ireland de 1790 comporte six éditions, traductions française en 1801, allemande en 1803, italienne en 1804. Son Histoire de la guerre de Sept Ans a une immense influence jusqu'au milieu du XIXe siècle. L'adaptation allemande par TEMPELHOFF de 1783 à 1787 sert de point de départ à JOMINI. Si NAPOLÉON en fait son profit (notamment de sa théorie des lignes d'opérations), il est oublié assez vite ensuite, victime de la critique trop radicale de CLAUSEWITZ. Pour Hervé COUTEAU-BÉGARIE, il mériterait d'être redécouvert.

 

Henry LLOYD, Mémoires militaires et politiques, 1801 ; De la composition des différentes armées, Liskenne et Sauvan, Bibliothèque historique et militaire, 1844 (Des extraits sont disponibles - plusieurs chapitres - dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, Bouquins, 1990) ; Histoire des guerres d'Allemagne (campagnes de 1756 à 1759), Economica, 2001.

NAPOLÉON 1er, Notes inédites de l'empereur Napoléon 1er sur les Mémoires militaires du général Lloy, Bordeaux, 1901. Franco VENTURI, Le aventure del general Henry Lloyd, Rivista Storia Italiana n°91, 1979.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

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7 août 2019 3 07 /08 /août /2019 07:15

   Basil Henry LIDDELL HART est un officier d'infanterie britannique, historien et stratège militaire. Il est considéré, avec J.F.C. FULLER, comme l'un des théoriciens militaires britanniques les plus influents. Doté d'une capacité d'analyse hors du commun, ses théories sont influencées par son expérience personnelle, mais ses opinions tranchées sont la cause d'une carrière qui connait beaucoup d'avatars. Ainsi, après avoir connu des succès littéraires et le respect des militaires dans les années 1920 et 1930, LIDDLET HART est banni du cercle politico-militaire britannique lors de la Deuxième Guerre Mondiale et ne revient au premier plan que dans les années 1950 et 1960.

 

Une carrière militaire puis littéraire contrastée

  Étudiant au Corpus Christi College de l'Université de Cambridge en 1913, il est durant la Première Guerre Mondiale officier d'infanterie et participe aux batailles d'Ypres et de la Somme. Cette expérience le marque profondément, et devient toute sa vie un critique virulent des théories de CLAUSEWITZ qu'il juge indirectement responsable des horreurs de la guerre. Si cette opinion est jugée contestable, elle démontre cependant l'importance qu'il attribue aux stratèges (alors même que CLAUSEWITZ est très peu lu en Angleterre) et à leur capacité à façonner le cours de la guerre et de l'Histoire.

Il quitte l'armée en 1927 et travaille comme spécialiste des questions militaires pour le Daily Telegraph et le Times. S'il choisit le Daily Telegraph, c'est qu'il veut faire de cette position une rampe de lancement pour la modernisation de l'armée. Il développe alors sa théorie de l'approche indirecte, qui privilégie le harcèlement des lignes de ravitaillement et le contournement plutôt qu'une attaque frontale des positions ennemies. Il écrit également des biographies de militaire dont celles du général William Tecumseh SHERMAN ou de Thomas Edward LAWRENCE, deux adeptes de l'approche indirecte.

Sa carrière dans les milieux militaires connait une éclipse, pour une part par la sympathie active qu'il éprouve envers le génie militaire allemand. Il a d'ailleurs une relation épistolaire et éditoriale suivie avec le général ROMMEL, dont il publie après la Seconde Guerre Mondiale les carnets. Sa pensée stratégique suit et même souvent précède l'évolution technologique des armées. Au sortir de la guerre, LIDDEL HART s'intéresse tout naturellement au rôle du fantassin, puis délaisse rapidement ce sujet pour celui de la motorisation des armées. Il devient un apôtre de la guerre mécanisée en même temps qu'il développe sa fameuse stratégie indirecte. Ses théories ont souvent un aspect doctrinaire, mais il se montre capable de changer d'opinion, ce qu'il fait à plusieurs reprises.

L'argumentation passionnée de LIDDELL HART en faveur de la mécanisation de l'armée de terre doit être restituée dans le contexte de son désir de limiter le potentiel destructeur de la guerre et de modérer sa conduite. Dans l'avenir, le maniement d'armées plus mobiles, plus légères et plus mécanisées nécessiterait de plus grandes compétences et un jugement avisé, d'où la nécessité de remettre à l'honneur les qualités de stratège. A terme, les armées devraient être commandées par des hommes plus jeunes et plus agiles, au plan physique et intellectuel, que ceux de la génération qui avait commandé en 1914-1918.

Vers la fin des années 1930, il s'intéresse de plus en plus à la politique étrangère de la Grande Bretagne, devenant l'apôtre d'une approche défensive, qui peut, selon lui, tirer plus de bénéfices des innovations technologiques qu'une stratégie offensive (The Defense of Britain, 1939). Comme il encourage le rapprochement avec l'Allemagne, méfiant envers la France contre laquelle il fait preuve d'un grand chauvinisme, et qu'il se trompe et sur les intentions d'HITLER et sur la question stratégique défensive/offensive - beaucoup estiment à l'état-major qu'il les a induit en erreur - il devient isolé tant auprès de l'opinion publique que des instances militaires.

Après la Seconde Guerre Mondiale, tout en développant une activité éditoriale (Les généraux allemands parlent, 1948), il écrit sur les deux conflits armés mondiaux. Ses textes influencent alors largement l'historiographie du conflit mais sont aujourd'hui controversés.

LIDDELL HART parvient à se réhabiliter auprès des connaisseurs de la chose stratégique, en s'intéressant de près au développement de la bombe atomique et en devenant l'un des premières stratégistes du nucléaire, avant même que naisse la nouvelle discipline dans les milieux universitaires et militaires.  Il prévoit les changements fondamentaux dans l'ordre stratégique et politique qui vont s'opérer dans les années à venir. Il comprend tout d'abord la nature de la dissuasion nucléaire ainsi que ses conséquences sur la guerre classique, la guerre limitée et la guerre froide. Il évite le piège - dans lequel tombent alors de nombreux théoriciens - d'oublier la nature de la guerre au profit de théories coupées de la réalité. Il prône  une stratégie de dissuasion et de défense, avec la conviction que le risque encouru par une attaque nucléaire, de quelque type que ce soit - est trop grave pour être hasardé. Si son point de vue est repris par d'autres, il est l'un des premiers à comprendre la nature du problème et à prévoir son développement au cours des décennies ultérieures, à commencer par la guerre de Corée.

Comme auparavant, il s'appuie sur une combinaison d'études historiques et d'analyses contemporaines. Certains concepts de stratégie qu'il avait étudiés avant 1939 - la réassurance, l'endiguement, la dissuasion et la sécurité collective - acquièrent une nouvelle pertinence à l'heure du nucléaire. Dans The Revolution in Warfare (1946), il tire les conclusions de l'existence de la bombe atomique et dans The Defence of the West (1950), il traite de certains problèmes auxquels l'OTAN tout juste créée doit faire face.

Par la suite, il développe ses théories sur l'approche indirecte, bien adaptée pour la défense de certains pays, notamment d'Israël pour les conflits de 1948 et 1956. Il rassemble autour de lui un groupe d'"élèves" originaires d'Amérique du Nord, d'Europe (dont le général André BEAUFRE) et d'Israël. Sa réputation restaurée s'accroit encore. Dans Deterrence or Defence (1960), il défend l'idée d'une réponse plus graduelle à l'agressivité des Soviétiques.

     La prescience dont LIDDELL HART aurait fait preuve en 1939-1945 a été remise en cause sur un certain nombre de points et son interprétation de la Seconde Guerre Mondiale a fait l'objet de vifs débats. Cependant, en dépit de ces faiblesses, il a contribué de façon très importante à la vie intellectuelle britannique et a fait de l'étude des conflits un domaine à part entière de la recherche universitaire. (Brian Holden REID)

 

Une théorie de l'approche indirecte en matière de stratégie militaire

    Dans son maitre-ouvrage, The Decisive Wars of History (1929, refondu en 1954 sous le titre Strategy), LIDDELL HART formule sa doctrine de l'approche indirecte, qu'il crédite de toutes les grandes victoires du passé. La perfection de la stratégie consiste alors à entraîner une décision sans combat sérieux, d'où son intérêt pour le théoricien chinois SUN ZI. Ce but doit être atteint par des actions limitées : imposer à l'adversaire un changement perturbant l'économie de ses forces, le forcer à se diviser, menacer ses lignes d'approvisionnement et de retraite. le cumul de telles manoeuvres effectuées par surprise fait naître chez l'adversaire l'impression d'être pris au piège et entraine sa dislocation psychologique. L'approche indirecte est l'antithèse de la stratégie d'anéantissement de 1914-1918.

Le stratégiste britannique définit la grande stratégie, notion anglo-saxonne, tout simplement comme la "politique de guerre" ; elle a pour but de "coordonner et diriger toutes les ressources de la nation ou d'une coalition, afin d'atteindre l'objet politique de la guerre". Elle s'apparente à la politique, au point que LIDDELL HART reconnaît que "si la grande stratégie domine la stratégie, ses principes vont fréquemment à l'encontre de ceux qui prévalent dans le domaine de cette dernière". L'illustration la plus importante est "qu'il est essentiel de conduire la guerre en ne perdant jamais de vue quelle paix vous souhaitez obtenir". C'est la simple reformulation par un anglo-saxon, selon Hervé COUTEAU-BÉGARIE, de l'axiome clausewitzien de la guerre comme continuation de la politique par d'autres moyens, sans que l'intérêt théorique du remplacement de la politique par la notion nouvelle de grande stratégie soit explicité. Les Américains préfèrent parler de stratégie nationale, qu'ils ont récemment divisée en stratégie nationale de sécurité et stratégie nationale militaire, la première correspondant à la grande stratégie.

Dans ce cadre de réflexion, la stratégie indirecte est théorisée en tant que modèle supérieur par Basil LIDDELL HART, en faisant appel à une interprétation de l'expérience historique qui ne fait guère consensus. Il estime par exemple dans son Histoire mondiale de la stratégie, qu'une étude portant sur 30 guerres et 280 campagnes, de l'Antiquité jusqu'à 1914, fait conclure que dans 6 campagnes seulement "un résultat décisif fut obtenu à la suite d'un plan stratégique basé sur l'approche directe de la principale armée adverse (...)". Pour Hervé COUTEAU-BÉGARIE, le bilan est éloquant, mais pour y arriver, LIDDELL HART est obligé de donner une définition de l'approche indirecte d'une pauvreté théorique insigne : "cette approche indirecte (assure l'attaquant) de le mener sur un adversaire surpris et non préparé à lui faire face." A ce compte-là, tout plan comportant ne serait-ce qu'un embryon de manoeuvre relève de la stratégie indirecte.

A vouloir systématiser ainsi les mérites de la stratégie indirecte, et ne pas voir qu'elle est surtout adaptée à celui qui opère en situation de faiblesse (mais pas forcément seulement), on obtient l'inverse du résultat recherché. L'expérience historique est si diverse qu'il serait vain de la ramener à un principe exclusif.

 

Une postérité certaine mais contestée

    D'une manière générale, la richesse des matériaux de son oeuvre est admirée, mais elle prête à contestation par ses conclusions trop tranchées et par parfois des parti-pris idéologiques. Dans son premier ouvrage par exemple, peu connu, de 1925, Paris, or The Future of War, il présente sa vision novatrice du rôle des chars mais expose aussi les risques du Royaume Uni de la suprématie française en matière d'aviation et de sous-marins, participant à alimenter le thème d'une menace française contre l'Angleterre. Il en reste ainsi sur la grande rivalité multi-séculaire entre la France et la Grande Bretagne, alors que les évolutions du monde est traversée par la grande dichotomie politique démocraties parlementaires/dictatures fascistes.

De plus, il est rendu indirectement responsable - de par son activisme vers l'état-major et le ministère de la guerre, de la faiblesse du corps expéditionnaire britannique en 1940 (recherche facile de boucs émissaires?), alors même que la manoeuvre de revers allemande constitue l'apothéose de l'approche indirecte sur le plan opérationnel. Le général Hienz GUDERIAN ne cache pas d'ailleurs sa dette envers le théoricien britannique.

Il refait surface après la Seconde Guerre Mondiale, LIDDELL HART, notamment parce que sa critique des bombardements massifs alliés est confirmée par leurs résultats décevants. Il devient l'un des premiers spécialistes de la stratégie nucléaire, dont l'effet dissuasif accroit le primat de l'approche indirecte : celle-ci se déploie à présent dans les conflits armés de basse intensité, à propos desquels il souligne l'intérêt des opérations aéroportées et amphibies.

Par ailleurs, et cela peut paraitre paradoxal, il connait un regain de succès dans les années 1980-1990, dans les milieux politiques et sociaux en recherche d'alternatives à la défense nucléaire, notamment lors de la crise des euromissiles. Ses apports alimentent des recherches sur une défense populaire à l'opposition des logiques centralisatrices des États, notamment ceux possesseurs de l'arme nucléaire.

 

Basil LIDDELL HART, Histoire de la Seconde Guerre Mondiale, Fayard, 1973 ; Stratégie, éditions Perrin, collection tempus, 1998 ; L'Alternative militaire : déterrent ou défense, La Table ronde, 1961 ; Les Généraux allemands parlent, Stock, 1948, réédition chez Perrin, 2011.

Extrait de Stratégie, Traduction par Catherine Ter SARKISSIAN, à partir de l'édition anglaise de 1960, La stratégie d'approche indirecte, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Brian BOND, Liddell Hart : A study in his Military Thought, New Brunswick, N.Y., 1977. L.M. CHASSIN, Un grand penseur militaire britannique : B.H. Liddell Hart, dans Revue de défense nationale, octobre 1950. Ernest LEDERREY, Le capitaine B.H. Liddell Gart, dans Revue militaire suisse, mai 1956.

Brian Holden REID, Sir Basil Liddell Hart, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, PUF, 2017. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

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5 août 2019 1 05 /08 /août /2019 14:01

   D'une famille d'officiers de robe parisiens, fils de Michel LE TELLIER qui le prépara à exercer les fonctions de secrétaire d'État à la Guerre, membre du Conseil du roi de France (1671), François Michel LE TELLIER, marquis de LOUVOIS, dévoué à Louis XIV, grand travailleur parcourant sans cesse camps et armées, mit sur pied l'armée la plus nombreuse (jusqu'à 380 000 hommes-, la mieux entretenue et l'une des plus mobiles et mieux armées de son temps.

Il n'est plein détenteur de sa charge de secrétaire d'État à la guerre qu'en 1677, mais dès 1662, il est autorisé à exercer la charge en l'absence de son père et assiste celui-ci dans l'administration de la Guerre, et on estime que vers 1670 il joue le premier rôle. Il découvre le complot de Latréamont en 1674, en pleine guerre de Hollande.

     Avec l'institution notamment de milices provinciales, il parvient à créer l'armée la plus nombreuse d'Europe et l'une des mieux organisée. Cette transformation modifie les données géopolitiques : l'armée française à elle seule est désormais supérieure à l'armée ottomane. Les mesures prises par LOUVOIS touchent des domaines au divers que l'armement (baïonnette à douille montée sur fusil permettant un ordre plus mince pour l'infanterie), la réorganisation des unités de combat (formation d'unités d'artillerie autonomes) et du génie (création d'un corps d'ingénieurs), l'administration (ordonnances sur le paiement de la solde et établissement du tableau réglant l'avancement) et la logistique (reprise du système des magasins). La nouvelle administration permet notamment un meilleur recrutement des cadres : l'Ordre du tableau ouvre le commandement aux roturiers alors que la création d'écoles militaires assure la formation continue des officiers.

Hiérarchie et discipline sont les soucis constants de LOUVOIS. S'il ne parvient pas à supprimer la vénalité des grades de colonel et de capitaine, il réprime certains abus, sévissant contre l'absentéisme des officiers, limite le pillage, généralement excusé par l'arriéré de la solde et le retard du ravitaillement. C'est un principe majeur qu'il tente de mettre en musique : ne plus faire dépendre le ravitaillement de l'armée du pays qu'elle travers ou occupe, mais mettre en place des circuits d'intendance suffisamment solides et durables.

Anti huguenot comme son père, il organise des dragonnades, avant de tenter d'en limiter les menées, pour obtenir des conversions forcées, et imposer la terreur. Cette méthode brutale obtient des résultats mais, notamment vers la fin de sa vie, s'attire nombre d'inimités.

     Rival de COLBERT, LOUVOIS s'octroie un pouvoir politique grandissant jusqu'à ce que les échecs militaires face à la Ligue d'Augsbourg lui fassent perdre, peu avant sa mort, la confiance du roi. Personnage autoritaire et même brutal, il est en grande partie responsable du bombardement de Gênes (1684) et, surtout, de la dévastation du Palatinat (1688) qui provoque la guerre de la Ligue d'Augsbourg (1688-87) où la France doit faire face à une coalition européenne. Son fils, le marquis de Barbezieux, lui succède en 1691.

   Même s'il n'est pas un grand politique, ses efforts d'administration permettent à l'armée d'être en pointe de l'art militaire de son temps.

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988 ; Louvois, 1983.

Camille ROUSSET, Histoire de Louvois, 1961-1963, en quatre volumes. Louis ANDRÉ, Michel Le Tellier et Louvois, 1943.

 

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3 août 2019 6 03 /08 /août /2019 17:21

     Une des premières figures de la famille LE TELLIER à parvenir au sommet de l'État en France, Michel LE TELLIER est le véritable fondateur de l'armée monarchique. Secrétaire au ministère de la Guerre à partir de 1643, il prend en charge une armée que RICHELIEU avait déjà dotée d'une solide administration.

Dans divers domaines, LE TELLIER entreprend une vaste réorganisation de l'armée : il assure l'entretien et la construction de fortifications, supprime le cumul des fonctions, améliore l'ordinaire et le logement des soldats, et, de manière générale, instaure une plus grande discipline parmi les officiers. Cet ensemble de réformes est réalisé dans un contexte de conflits avec les commandants de compagnie, véritables propriétaires de celles-ci, leur charge étant vénale et leur objectif étant bien souvent d'accroître le bénéfice de leur charge, si nécessaire par la corruption des commissaires de guerre préposé aux revues. Ils n'hésitent pas souvent à falsifier les effectifs des armées, favorisant le paiement de faux soldats de remplacement lorsque le recrutement se fait défaillant.

     C'est l'aboutissement d'une longue carrière, elle-même le bout du cheminement d'une famille commerçante parisienne. Il occupe auparavant successivement les postes de conseiller d'État au Grand Conseil en 1624, de procureur du roi au Châtelet de Paris en 1631, maître des requêtes en 1639, puis intendant de justice dans l'armée de Piémont en 1640 et intendant de justice en Dauphiné. Il est nommé secrétaire d'État à la guerre par Louis XIV en 1643 sur les conseils de MAZARIN.

Pendant la Fronde, il est chargé des négociations avec les princes et participe à la signature du traité de Rueil en 1649. Il est dans le secret de toutes les grandes affaires de l'État et on ne peut comprendre réellement cette époque charnière de la Fronde sans connaitre son rôle. Par sa modestie, sa force de travail et sa prudence, il garde la confiance du Roi. Par la suite, pendant les exils forcés de MAZARIN, il est le principal conseiller de la Reine.

Au moment où Louis XIV devient chef des armées (1661), LE TELLIER prépare le terrain à son fils dont il avait assuré dès 1655 la succession au secrétariat de la Guerre. A partir de 1662, ce dernier, appelé simplement souvent LOUVOIS travaille officiellement au côté de son père auquel il succède en 1677.

Son oeuvre reste indissociable de celle de Louis XIV. Elle se retrouve essentiellement dans les documents administratifs, souvent signé du roi, concernant les multiples dispositions visant à faire de l'armée la première d'Europe. Il s'agit d'une véritable pluie d'ordonnances signées Louis et plus bas Le Tellier qui rationalisent l'armée au début des années 1660.

Adversaire résolu des huguenots, LE TELLIER est un de ceux qui poussent LOUIS XIV à révoquer l'édit de Nantes. Il est un des rédacteurs principaux du texte de cette révocation.

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

Louis ANDRÉ, Michel Le Tellier et l'organisation de l'armée monarchique, 1906 ; Michel Le Tellier et Louvois, 1943.

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3 août 2019 6 03 /08 /août /2019 12:44

       Ouvrage collectif à de nombreuses voix, de témoignages sur les situations de misère, recueillis par une équipe de chercheurs durant trois ans au début des années 1990, La Misère du monde connut un succès éditorial important.

Sous la direction de Pierre BOURDIEU qui fait exception (grosse exception) à sa règle d'objectivation dans le champ social dans l'analyse de la violence symbolique, l'ouvrage donne la parole à tous ceux qui - sans voix et sans dents, comme dirait un président de la République - composent une grande partie du paysage social français.

Dans un Avertissement au lecteur, Pierre BOURDIEU présente ces "études de cas" multiples, ces "sortes de petites nouvelles", avec une certaine inquiétude quant à l'état de la France qu'ils révèlent, mais aussi quant au respect de la parole recueillie et confiée. "Ne pas déplorer, ne pas rire ; ne pas détester, mais comprendre", il reprend ce précepte de SPINOZA : "Il ne servirait à rien que le sociologue fasse sien le précepte spinoziste s'il n'était pas capable de donner aussi les moyens de le respecter. Or, comment donner les moyens de comprendre, c'est-à-dire de prendre les gens comme ils sont, sinon en offrant les instruments nécessaires pour les appréhender comme nécessaires, pour les nécessiter, en les rapportant méthodiquement aux causes et aux raisons qu'ils ont d'être ce qu'ils sont.? Mais comment expliquer sans "épingler"? Comment éviter par exemple, de donner à la transcription de l'entretien, avec son préambule analytique, les allures d'un protocole de cas clinique d'un diagnostic classificatoire? L'intervention de l'analyste est aussi difficile que nécessaire - elle doit à la fois se déclarer sans la moindre dissimulation, et travailler sans cesse à se faire oublier. Ainsi l'ordre selon lequel sont distribués les cas analysés vise à rapprocher dans le temps de la lecture des personnes dont les points de vue, tout à fait différents, ont des chances de se trouver confrontés, voire affrontés dans l'existence ; il permet aussi de mettre en lumière la représentativité du cas directement analysé, un professeur ou un petit commerçant, en groupant autour de lui des "cas" qui en sont comme des variantes. Dans la transcription de l'entretien elle-même, qui fait subir au discours oral une transformation décisive, le titre et les sous-titres (toujours empruntés aux propos de l'enquêté), et surtout le texte dont nous faisons précéder le dialogue, sont là pour diriger le regard du lecteur vers les traits pertinents que la perception distraite et désarmée laisserait échapper. Ils ont pour fonction de rappeler les conditions sociales et les conditionnements dont l'auteur du discours est le produit, sa trajectoire, sa formation, ses expériences professionnelles, tout ce qui se dissimule et se livre à la fois dans le discours transcrit, mais aussi dans la prononciation et l'intonation, effacées par la transcription, comme tout le langage du corps, gestes, maintien, mimiques, regards, et aussi dans les silences, les sous-entendus et les lapsus.

Mais l'analyste ne peut espérer rendre acceptables ses interventions les plus inévitables qu'au prix du travail d'écriture qui est indispensable pour concilier des objectifs doublement contradictoires : livrer tous les éléments nécessaires à l'analyse objective de la position de la personne interrogée et à la compréhension de ses prises de position, sans instaurer avec elle la distance objectivante qui la réduirait à l'état de curiosité entomologique : adopter un point de vue aussi proche que possible du sien sans pour autant se projeter indûment dans cet alter ego qui reste toujours, qu'on le veuille ou non, un objet, pour se faire abusivement le sujet de sa vision du monde. Et il n'aura jamais aussi bien réussi dans son entreprise d'objectivation participante que s'il parvient à donner les apparences de l'évidence et du naturel, voire de la soumission naïve au donné, à des constructions tout entières habitées par sa réflexion critique."

   Organisés en plusieurs rubriques - L'espace des points de vue ; Effets de lieu, De l'Amérique comme utopie à l'envers, La démission de l'État, La vision d'État, Désordres chez les agents de l'ordre ; Déclins ; Les exclus de l'intérieur ; Les contradictions de l'héritage ; Comprendre - ces témoignages gardent encore aujourd'hui leur pertinence. Ils montrent des situations où des gens de milieux très différents, mais situés "en bas" de l'échelle sociale, sont plongés dans des difficultés tant matérielles que morales.

    Pour autant, s'agit-il là d'un ouvrage de sociologie? On peut en douter doublement, car il va finalement à rebours des méthodes habituelles de Pierre BOURDIEU et de son équipe, et car l'accumulation de témoignages ne fait pas une analyse d'ensemble. Malgré les précautions prises, La misère du monde donne à voir des situations diverses, certes partagées par une population nombreuse, mais ne donne pas le tableau de la société dans son ensemble et encore moins une analyse de la complexité sociale. Là, il s'agit, et cela peut être séduisant car l'ouvrage est réellement facile à lire, plutôt de problématiques réelles de gens pris dans leurs problèmes, et dans leurs représentations également, sans que s'en dégage une analyse de cette violence symbolique, mêlée à de multiples violences (matérielles et morales) souvent institutionnalisées, ni surtout des moyens d'en sortir...

       Dans son analyse critique de La Misère du monde, Nonna MAYER (CEVIPOF-CNRS) estime que dans cet ouvrage collectif, Pierre BOURDIEU semble revendiquer une nouvelle manière de faire des entretiens, transgressant d'ailleurs systématiquement les règles de méthode habituellement admises en sciences sociales telles que la construction préalable de l'objet et des hypothèses, la neutralité de l'enquêteur ou la nécessité d'une analyse de contenu. Il introduit selon elle des biais tout aussi problématiques que ceux qu'il dénonce à propos de l'entretien non directif ou des sondages. La confusion qu'il préconise entre les genres littéraire, politique et sociologique semble jouer au détriment du dernier, accréditant à tort l'idée que la sociologie consiste à recueillir, sur le monde de la "conversation ordinaire", le témoignage de n'importe qui sur n'importe quoi et à le livrer tel quel au public.

Sans doute ne faut-il pas comprendre une telle ambition chez Pierre BOURDIEU (nouvelle manière de faire des entretiens... car là-dessus, il n'est pas le premier à faire des tentatives...)  et faut-il simplement rapprocher tout son travail sociologique - bien plus rigoureux il est vrai - de l'objectif toujours politique de son oeuvre : donner des moyens aux démunis et aux exploités de dépasser cette violence symbolique qu'ils subissent tant.

 

Sous la direction de Pierre BOURDIEU, La Misère du monde, Éditions du Seuil, collection Points, 1993, 1480 pages. 

Nonna MAYER, L'entretien selon Pierre Bourdieu. Analyse critique de la misère du monde, dans Revue de sociologie, 1995, n°36-2, www.persee.fr.

 

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2 août 2019 5 02 /08 /août /2019 12:43

    Dans les récits et les analyses sur les collaborations et résistances, beaucoup discutent des contextes de la seconde guerre mondiale, sans faire de références historiques antérieures. Or dans les dix départements français occupés pendant la première guerre mondiale, des résistances furent entreprises aux menées de l'occupant allemand, et de multiples expériences étaient encore dans les esprits et la mémoire moins de trente ans plus tard. Sans vouloir remonter également aux résistances à l'occupation française napoléonienne dans les pays occupés dans toute l'Europe, ni même sans évoquer les multiples résistances ouvrières et paysannes à certaines entreprises du capitalisme, il est difficile de faire l'impasse sur une certaine capitalisation de cette expérience de résistances. De même, occupations et résistances sont vues très souvent sous l'angle des combats durant la seconde guerre mondiale, alors que déjà, de manière relativement franche, existent déjà dans ces départements occupés, toute la palette des collaborations et des résistance face à l'ennemi.

  Les concepts d'occupation et de résistance sont attachées, dans la mémoire collective, au vécu de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, comme le rappelle François COCHET, agrégé et docteur en histoire, professeur émérite à l'université de Lorraine-Metz, "la Grande Guerre les connait déjà, selon des modalités assez proches."

"le premier conflit mondial étend les occupations à dix départements du Nord et de l'Est français, mais également à la quasi-totalité du territoire belge, hormis une parcelle autour d'Ypres. Pour la France, trois millions quatre cent mille hectares sont contrôlés par l'ennemi, soit 6% du territoire national. Sans trop flirté avec l'anachronisme, il est possible d'emprunter à Philippe Burrin, spécialiste des occupations durant la seconde guerre mondiale, une définition de ces phénomènes." Dans La France à l'heure allemande, 1940-1944 (Seuil, 1995), ce dernier écrit : "l'occupation étrangère est une intrusion, brutale, massive, dans les cadres familiers d'une société. Elle impose une autorité et exige une obéissance qui ne se fondent plus sur la tradition ou le consentement. Elle dérange les réseaux et les routines de la vie collective, elle place groupes et individus devant des choix auxquels les circonstances donnent la gravité."

François COCHET indique que, longtemps, l'historiographie des occupations a été réduite. Relancée dans les années 1990 par des études et la publication de témoignages, elle est désormais bien connue pour le Nord, la Belgique, les Ardennes et la Meuse. Bien qu'il soit difficile de dresser un bilan global des comportements d'occupation, tant varient les attitudes des responsables de Kommandantur (qui n'obéissent pas aux règles et contraintes établies plus tard par le régime nazi). De grandes tendances se dégagent toutefois, au rythme de quatre années d'occupation. Face aux maillages de ces Kommandantur, les populations occupées ont bien du mal à échapper aux contrôle de l'occupant. L'analyse de ces attitudes doit prendre en compte non seulement les comportements des occupés eux-mêmes, mais également ceux des occupants, ce que font bien à propos divers auteurs qui se sont penchés sur cette question. Il reste beaucoup à faire pour démêler la complexité des situations, suivant les lieux (ruraux ou urbains, de plaine ou de montagne...) et la période (immédiate post-invasion, prise de commandement, évolution des combats...)

A partir d'octobre 1914, l'invasion se fait occupation. Les communautés villageoises ou urbaines doivent cohabiter dans la durée avec l'ennemi. Et les soldats comme le commandant de la force occupante doivent également composer dans un environnement qui leur est souvent étranger ou inconnu.

Les Allemands ont de toute façon besoin d'interlocuteurs-relais dans les communautés occupées. Les multiples actes d'autorité multiple, notamment directement politiques (intervention dans l'organigramme des mairies par exemple) placent les administrateurs et les administrations dans des situations inconfortables. En butte aux exigences des Allemands et des récriminations de leurs concitoyens, le fait même qu'ils officient sous les ordres de l'ennemi, ce qui saborde une partie ou la totalité de leur légitimité, les responsables des communes occupées doivent organiser souvent l'approvisionnement des populations, prendre en charge les familles nécessiteuses (dont le poids a augmenté du fait des destructions de la guerre), poursuivre la vie courante scolaire et... gérer les conséquences des exactions commises ici et là. Souvent, les personnes en charge multiplient les protestation contre des conditions d'occupation qui peuvent varier du tout au tout suivant l'évolution des opérations militaires. Notamment, les instituteurs des régions occupées affrontent des situations délicates, entre envie de servir la communauté locale et l'attachement patriotique, souvent plus vif à proximité des frontières qu'à l'intérieur profond du territoire.

        François COCHET explique que les occupations concernent au premier chef les relations de travail, lesquelles peuvent être déjà conflictuelles au départ avant la guerre. "Dès la fin de l'année 1914, le marché du travail est contrôlé par l'occupant. A Warmeriville, un contrôle des corvées est imposé dès le 8 février 1915 et tous les hommes du village (150 disponibles) sont quotidiennement répartis, après l'appel de 7 heures, en 23 équipes de travail.

Une véritable économie de prédation s'installe, poursuit notre auteur,. Au début de l'Occupation, chaque inspection d'étapes possède son comité économique indépendant. En septembre 1916, une centralisation s'opère avec la création, à Charleville, d'un (...) comité général économique auprès de l'intendant général. Des délégués sont alors envoyés dans chaque armée pour diriger l'exploitation des régions occupées. Les taxations en tout genre fleurissent. Une taxe sur les chiens avait déjà existé en France au XIXe siècle. Les Allemands la ressuscitent dans les Ardennes occupées ainsi que dans le Nord. (...) Signe d'une administration tatillonne, l'animal doit porter au cou une plaque attestant du paiement de cet impôt. Dans la foulée, bien des chiens sont abattus, bien sûr. Les Allemands restaurent également des prélèvements sur l'utilisation de certains biens collectifs comme les ponts, notamment ceux qu'ils ont reconstruits après l'invasion.

Les impositions relèvent d'un genre encore différent. Les conventions internationales de La Haye de 1899 et 1907 ont, il est vrai, admis la possibilité de demander des participations financières aux occupés, afin de subvenir en partie aux besoins de l'armée occupante. Dans les Ardennes, la première imposition est attestée en janvier 1915. Puis elles se multiplient, augmentant singulièrement pour une même commune. (...) le numéraire se faisant rare, il faut tenter de faire appel à l'épargne des habitants, en les attirant par des taux, rémunérateurs pour l'époque, de l'ordre de 3 ou 4%. Mais l'épargne se cache dans l'attente des jours meilleurs. Les communes occupées recourent alors à de la quasi-monnaie, sous forme de bons au porteur, et se regroupent en syndicats d'émission de bons à partir de 1916, comme celui de Charleville qui rassemble 51 communes.

Les occupants multiplient également les réquisitions de toutes sortes (métaux ferreux et non ferreux, laine). Mais ce sont les prélèvements de denrées alimentaires qui sont le plus durement ressenties." Les rations quotidiennes diminuent régulièrement.

Les déplacements de populations constituent en fait une des formes les plus visibles de l'occupation, qui émeut particulièrement les opinions publiques. "Dès 1915, les Allemands cherchent à se débarrasser des "bouches inutiles", notamment les femmes de Lille. Ils reproduisent ici des comportements très anciens, puisqu'ils remontent aux phénomènes guerriers du Moyen Age. Pendant les sièges des villes, il était fréquent d'expulser manu militari les femmes et les enfants qui ne pouvaient pas participer directement à la défense et coûtaient de la nourriture. En janvier 1917, dans le Nord, certains enfants sont envoyés en Hollande. Les Allemands vont cependant plus loin, se livrant à des pratiques qui s'apparentent à des rafles de main-d'oeuvre. Dès le 20 septembre 1914, des hommes de Valenciennes sont envoyés en Allemagne, comme prisonniers civils." Cela se pratique un peu partout dans les régions occupées. "Jusqu'alors, la dimension pénible de l'occupation était compensée par des repères stables : les habitants vivaient encore dans leur maison, leur lit, leur environnement. Avec l'évacuation forcée, c'est une population clochardisée, soumise à la perte irrémédiable de ses biens et de ses repères, qui se déplace vers les Ardennes. (...) Les mesures vexatoires fleurissent également. L'occupant interdit ainsi aux Français d'arborer les couleurs nationales, y compris sur des médailles. A Charleville, des habitants sont arrêtés pour avoir porté leur médaille de travail. Viennent ensuite les manifestations de toute-puissance. A L'Echelle, dans les Ardennes, le premier chef de poste allemand réquisitionne, l'arme au poing, toutes les bouteilles de vin du lieu, vin de messe y compris." Visites sanitaires forcées dans les maisons pour les femmes, Obligation de nettoyage des trottoir et de sortie des poubelles... sont des mesures, mais pas prises de manière uniforme dans les territoires occupés, souvent au bon vouloir des officiers localement chargés du commandement, qui visent à montrer que les Français sont sales et répugnants au vu des critères allemands, et qu'en définitive les Allemands viennent apporter la propreté et l'ordre... Obligation de saluer les soldats allemands au passage, réglementation du ramassage des bois morts pour chauffage, mise en place d'un affichage des occupations des habitations à l'entrée, croisent la volonté d'humilier et celle de contrôler. Très variables en intensité et en fréquence d'une ville ou d'un village à l'autre, toutes ces mesures suscitent des mécontentements et des résistances très diverses.

   Toutes ces attitudes de l'occupant recomposent les attitudes des populations occupées. Toute la palette des comportements humains se déploie, de l'accommodement au rapprochement vers ceux qui semblent en position de force, en passant par la résistance.

L'occupé développe souvent des formes de résistance passive qui emprunte le visage de l'inertie. Aux interdictions d'arborer les couleurs nationales répondent des répliques imaginatives, jouant sur les couleurs des vêtements utilisés dans les lieux publics. De même à l'interdiction de chanter la Marseillaise, des institutrices bravent l'interdit, au risque de condamnations... Les autorités allemandes ripostent souvent sans faiblesse, ce qui ne fait que renforcer l'esprit de désobéissance. A ces manifestations symboliques, s'ajoutent des formes plus fortes de résistance.

Des filières d'espionnage et de renseignements se constituent. Le terme de réseau n'est pas utilisé, mais dans le vocabulaire de l'époque, on appelle cela des services. L'exfiltration des soldats de l'Entente, pris au piège des mouvements de troupes, demeurés à l'arrière vu l'avancée d'abord rapide des forces allemandes dans ces départements, ou de prisonniers de guerre évadés, constituent une part notable de la résistance à l'occupation. L'activité de véritables professionnels de l'espionnage ne peut dans ce cas être efficace sans le soutien, même bref, d'une partie de la population. La collecte des renseignements emprunte des formes variées (dépôts d'agents par l'aviation, réception par des civils...), et c'est en Belgique que la Résistance organisée est la plus développée, avec l'aide des Services Secrets britanniques (300 "services"). De véritables réseaux existent dès fin 1914, pour réaliser ces actes. Le réseau "Dame Blanche" demeure le plus connu (904 agents assermentés, avec 180 auxiliaires), qui a fourni jusqu'à la fin de la guerre, près des trois quarts des renseignements collectés en pays occupés. Comme durant la Seconde guerre mondiale, la fourniture de faux papiers constitue une activité essentielle de la Résistance.

      Au total, comme l'écrit encore François COCHET, "certains paradigme qui allaient être identifiés dans la Seconde Guerre mondiale, sont déjà présents dans la Grande Guerre. La résistance conscientisée ne doit pas être confondue avec des formes plus ou moins épidermiques et individuelles de manifestations contre l'occupant."

Être avec la résistance de tout coeur, ne signifie pas être dans la résistance active à laquelle participe une minorité d'occupés. Mais aux yeux de l'occupant, tous ces signes manifestent des formes intolérables d'insoumission à son autorité et des contestations inacceptables des projets qu'il envisage, pour les régions occupées, annexions incluses. Il déploie donc une intense activité pour les éradiquer. A cette fin, il mobilise des personnels variés. A l'inspection d'étape, un officier de gendarmerie commande une centaine d'hommes dont le champ d'action est constitué par le territoire de l'Inspection. La gendarmerie allemande n'est pas simplement chargée de la police ordinaire de maintien de l'ordre et de la circulation. Elle participe aussi aux réquisitions et surveille la main-d'oeuvre mobilisable. Mais les Allemands installent aussi, dans les Ardennes, une Geheime Feldpolizei, une police secrète, qui dépend directement de Charleville. Chaque armée dispose d'un officier et d'agents de la GFP, qui parcourent le pays en civil. La répression allemande est efficace et dans la deuxième moitié de la guerre, les formes de résistance semblent faiblir. Si les formes de résistance visibles (symboliques) ou économiques sont réprimées avec sévérité, certains signes montrent que les Allemands tentent de nouer des compromis, mesurant que, dans l'urgence de la guerre - qui requiert tout de même toute l'attention et toutes les énergies plus que le reste, l'acheminement des troupes, des munitions et des subsistances restant toujours prioritaires dans la répartition des tâches au sein d'une armée qui doit, de plus se renouveler sans cesse, vu l'ampleur des pertes subie - ils ne peuvent faire tabula rasa de la culture et des pratiques en vigueur (ce qui prendrait énormément de temps et de ressources...). Ainsi, le système éducatif dans les départements se maintient-il, même s'il souffre de réquisitions des locaux, les programmes n'étant pas refondus pour une quelconque germanisation.

Comme par ailleurs, ce ne sont pas les meilleures troupes qui sont consacrées à l'occupation, ni les forces les plus aguerries ou les plus agressives, ces compromis se cherchent tout le long de la guerre, entre acceptations de certaines traditions et collaborations recherchées et souvent, surtout du côté des chefs d'entreprises, trouvées. La cohabitation se mesure dans la vie quotidienne, en services rendus (lavage et repassage du linge, fournitures de nourriture et de boissons en échange de modestes rétributions... et facilités de circulation) comme dans l'économie. Les compagnies houllières adoptent, à l'instar des entreprise françaises de la zone Nord entre 1940 et 1942, une posture plus qu'ambigüe. Principales pourvoyeuses d'emploi, elles cherchent à produire plus, malgré les aléas de la guerre, et à préserver l'outil de production.

"Des lectures parfois trop théoriques amènent à penser en mode binaire. Les occupés auraient été soit des victimes, soit des résistants. Or, la cohabitation entre les dominants et les dominés ne se définit pas sur les seuls registres de l'ignorance, de l'exclusion ou de la haine. Ce serait oublier la durée de la guerre et la capacité de l'homme à s'adapter, même à l'insupportable." Même si la guerre apporte son lot d'exactions, par exemple la recrudescence des cas de prostitutions féminines ou les massacres de civils commises par des troupes rêvant de se venger ou avec planification comme en Turquie, bien plus sporadiques en Europe, les années 1915 et 1916 sont également des moments de tentatives de paix proposées ici et là. Que ce soit à l'initiative des occupants ou des occupés, des initiatives tentent d'apaiser les rigueurs de l'occupation, même si très souvent elles n'ont guère de suite... à cause de l'évolution tout simplement de la situation militaire. De plus, s'exprime de plus en plus ouvertement, dans le cours de la guerre, une opposition globale à la grande boucherie, visible çà et là bien plus qu'au vu de l'arrière. Que cette opposition soit politique ou sur le registre de l'humanisme, elle transpire également dans les troupes, qu'elles soient françaises ou allemandes. Et en Allemagne surtout, cette opposition, dans un climat de privations et de pénuries, détient sur l'armée. Des mutineries de soldats finissent par peser sur l'attitude même des hiérarchies militaires, sans pour autant remettre en cause l'ensemble des opérations décidées par les états-majors. Les populations occupées sont aussi témoins de cette rapide dégradation du moral des troupes, qui influe sur la vitalité même de l'occupation, surtout au niveau local.

Vu l'état de l'historiographie, il n'est pas possible de donner le tableau d'une Résistance sapant l'effort de guerre, comme cela a été le cas lors de la Seconde guerre mondiale, mais ce qui est certain, c'est que la mémoire du vécu des résistants dans la Grande Guerre, se retrouve, sous forme de réflexes militants ou opérationnels, chez les résistants dans la dernière guerre mondiale. Que ce soit dans l'attitude des soldats et des officiers cachant matériels et armements lors de l'invasion, dans leur aptitude à monter des opérations de renseignements, d'exfiltrations, voire de sabotages, il existe certainement une continuité dans les mentalités et les activités, à moins de trente ans de distance. De même, toute la palette des collaborations et des résistances montre des continuités de comportements entre les deux guerres mondiales. Et souvent, l'orientation politique, pacifiste ou socialiste, pèse lourd dans les décisions d'accepter ou de refuser l'occupation.     

 

François COCHET, La Grande Guerre, Fin d'un monde, début d'un siècle, 1914-1918, Perrin, collection tempus, 2018.

 

STRATEGUS

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1 août 2019 4 01 /08 /août /2019 13:22

    S'il est un domaine de la sociologie où individualisme méthodologique et conceptions de l'école de Pierre BOURDIEU s'affrontent ouvertement, c'est bien celui de l'école. Non seulement parce que, de manière générale, s'opposent des conceptions sur l'éducation, grosso modo celles qui mettent en avant l'acquisition collective des savoirs par la coopération dans les classes et celles qui mettent en oeuvre la compétition entre individus, soutenue par un système de notations encourageant avant tout l'effort individuel, clé de l'élitisme social que le système éducatif ne fait que reproduire. Car il s'agit de luttes sociales ancrées dans la durée puisqu'à une pédagogie collective s'oppose depuis les débuts de la scolarisation, loin dans la Renaissance, une pédagogie individualiste, reflet très lointain d'une certaine conception ésotérique de la transmission de la connaissance.

      Si ces luttes sont anciennes, elles ne se formalisent et ne se théorisent qu'au début du XXe siècle, avec la naissance de la sociologie, comme nouvelle branche du savoir. Les premiers jalons d'une sociologie de l'école sont posés par Émile DURKHEIM dans L'Évolution pédagogique en France (1904-1905, PUF, 1938). Ce dernier envisage l'école comme une instance de socialisation qui a pour fonction de permettre l'intégration sociale en inculquant à chacun les valeurs morales qui fondent la société. Ce faisant, elle libère les individus de leur particularismes locaux et familiaux tout en assurant le maintien de l'ordre social.

   Après Émile DURKHEIM, et jusqu'aux travaux de Pierre BOURDIEU et Jean-Claude PASSERON dans les années 1960, peu nombreux sont les sociologues qui se sont emparés de la question scolaire précisément.

En plus de cela, la sociologie de l'éducation de manière générale dans le monde est éparpillée en pratiquement autant de tendances qu'il y a d'auteurs. En France, durant la première moitié du XXe siècle, l'éducation n'est pas un domaine d'étude actif de la sociologie. Dans les années 1950-1960, les objets d'études légitimes des sociologues en France sont plutôt le monde du travail, le monde ouvrier, la bureaucratie, la religion, la paysannerie, les loisirs, la psychologie sociale... Ce n'est qu'à partir des années 1960 que la question scolaire connait un regain d'intérêt sociologique, alors qu'auparavant il semble y avoir un consensus, supporté par une bureaucratie d'État ramifiée (l'Éducation Nationale), sur l'école facteur d'ascension et de promotion sociales. La croissance des effectifs, dans le secondaire et à l'université, l'allongement de la scolarité, s'effectuent alors que ni la pédagogie (sauf aux marges de l'institution) ni le contenu des programmes ne semblent sujet à grandes modifications.

 

L'école comme instance de reproduction sociale

    Les recherches d'abord conjointes de BOURDIEU/PASSERON modifient profondément la sociologie de l'éducation. Elles constituent pour Pierre BOURDIEU l'occasion de forger et de tester certains de ses concepts majeurs qui définissent aujourd'hui sa sociologie : habitus, capital culturel, violence symbolique... Trois ouvrages majeurs composent la problématique de Pierre BOURDIEU sur la sociologie de l'école : Les Héritiers. Les Étudiants et la culture (1964), La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d'enseignement (1970) (les deux premiers avec Jean-Claude PASSERON) et La Noblesse d'État. Grand corps et esprit de corps (1980 (ce dernier avec Monique de SAINT-MARTIN). La sociologie de Pierre BOURDIEU traite essentiellement des études supérieures, mais certains des numéros d'Actes de recherche en sciences sociales abordent aussi la question des études primaires et secondaires, ainsi que celle de l'enseignement technique. Pour résumer - mais nombre de nuances s'attachent à différents aspects dans ses livres - la thèse défendue peut s'énoncer ainsi : loin de favoriser l'égalité des chances, l'école participe à la reproduction des inégalités sociales et légitime ces inégalités par un discours méritocratique. Pierre BOURDIEU rompt ainsi avec la vision positive de l'école comme pourvoyeuse de normes morales et adopte au contraire une posture critique.

Il existe, par nombre de biais d'ordre institutionnel et/ou culturel, une certaine circularité entre inégalités sociales et inégalités scolaires, mis à jour par nombre d'enquêtes statistiques et de terrain. En réalité, tout se passe comme si l'école s'appuyait sur le postulat d'une égalité formelle entre les élèves tout en restant inattentive aux inégalités sociales réelles (d'accès aux divers enseignements comme de possibilités de suivre réellement une scolarité conçue comme circuit. En souhaitant évaluer tous ses étudiants sur un pied d'égalité, l'école appréhende les différences sociales comme des différences purement scolaires et transforme donc une hiérarchie sociale en classement scolaire.

Pour justifier les inégalités scolaires obtenues, l'école les rapporte à des inégalités de compétences naturelles. Elle entretient une idéologie du don, une idéologie que Pierre BOURDIEU qualifie d'idéologie charismatique, qui fait passer les aptitudes à la réussite scolaire pour des dispositions innées, alors qu'elles sont avant tout culturelles; acquises au sein d'un milieu social et familial.

On peut considérer, in fine, que l'explication individualiste alternative de l'inégalité des chances de Raymond BOUDON, qui ne dénie pas par ailleurs la réalité de cette reproduction sociale, conforte l'attitude du système scolaire. Considérant qu'il n'existe pas de structures objectives qui transcenderaient les actions individuelles, ce dernier sociologue propose de restituer les motivations et les "bonnes raisons" de acteurs pris dans leur individualité pour expliquer les phénomènes macrosociologiques. Selon lui, les "régularités sociales constatées ne sont que la trace laissée au niveau statistique par la juxtaposition d'une myriade de comportements individuels" (L'idéologie ou l'origine des idées reçues, Fayard, 1986). Dans L'inégalité des chances. La mobilité sociale dans les sociétés industrielles (Armand Colin 1973, réédition 1979), Raymond BOUDON considère que l'inégalité des chances scolaires résulte d'une rencontre entre des positions sociales et des "points de bifurcation", des paliers d'orientation, qui jalonnent l'institution scolaire. A chaque palier, la décision d'orientation est prise en fonction de la perception qu'ont l'élève et sa famille des chances de réussite. Le potentiel de l'élève pour les études est primordial dans l'évaluation des chances de réussite. Cependant, la position sociale détermine aussi en partie les choix d'orientation : la probabilité de renoncer à poursuivre des études est d'autant plus élevée que l'on descend dans la hiérarchie sociale. Il existe donc un phénomène d'auto-séelction, lequel est déjà mis en évidence par Pierre BOURDIEU et Jean-Claude PASSERON qui parlent dans La Reproduction d'"auto-élimination" des catégories les plus défavorisés. Mais alors que pour ces derniers, l'habitus des classes populaires, éloigné de la culture scolaire explique leur anticipation d'échec, Raymond BOUDON se réfère à un calcul coût-avantage pour rendre compte des choix d'orientation.

L'école apparait comme une "boite noire" qui transforme une hiérarchie sociale non légitime car reposant sur l'héritage familial en une hiérarchie sociale relativement identique mais légitimée par les titres scolaires qui sont censés être attribués en fonction de mérites personnels. La reproduction opérée par l'école ne reflète néanmoins pas exactement l'état antérieur de la distribution des positions sociales. En effet, le système scolaire dispose d'une autonomie relative mais réelle par rapport à l'élite et sa culture qui lui permet notamment de définir ses propres critères de classement. La distance, petite mais réelle, entre la culture scolaire et la culture de l'élite autorise alors un relatif brouillage entre hiérarchie sociale e hiérarchie scolaire. Ce brouillage permet à l'école d'affirmer son autonomie totale vis-à-vis de la structure sociale, alors qu'il n'est en réalité par propre à remettre en cause les écarts culturels entre catégories sociales.

L'espace social, polarisé entre des dominants, auxquels correspondent les classes supérieures, et les dominés, représentés par les catégories sociales les moins favorables, constitue une structure reproduite et même renforcée par l'école. Ce phénomène de domination (au sens de Max WEBER) a fait l'objet de nombreux travaux de la part de Pierre BOURDIEU et se son école. La violence symbolique est mise en oeuvre dans les institutions scolaires, à travers son action pédagogique (et son système de punitions-récompenses) pour légitimer  la culture de l'élite et l'état des rapports de force entre classes sociales. L'imposition par l'école d'un arbitraire culturel conduit ainsi à une élimination (légitimée) de la plupart des dominés qui ne peuvent parvenir au sommet de la hiérarchie scolaire ni donc s'élever dans la hiérarchie sociale.

Bien entendu, ces mécanismes de domination et de violence symbolique ne sont pas seulement à l'oeuvre dans le domaine scolaire. Ils se retrouvent dans toutes les sphères du monde social. La tâche du sociologue est de dévoiler les structures de domination, "produit d'un travail incessant de reproduction auquel contribuent des agents singuliers et des institutions, familles, Église, École, État" (Startégies de reproduction et modes de domination, Actes de la recherche en sciences sociales, vol 105, 1994). Mais dans le monde contemporain, l'école est l'instance de reproduction centrale, la massification étant une de ses caractéristiques. Si dans les sociétés précapitalistes, les stratégies matrimoniales, l'Église... avaient le rôle majeur dans cette reproduction, le système scolaire, depuis que l'école est obligatoire (gratuite, bien accessoirement...), et que chaque individu de toute façon doit y passer, a pris leur place. Les stratégies de reproduction scolaire prennent bien une place centrale et dans les faits et dans les représentations.

 

Controverse académique et débat public autour des thèses de l'école centre de reproduction des inégalités sociales.

    La massification scolaire, dès qu'elle est effective (pas seulement inscrite dans les lois...), et qu'elle existe à tous les échelons du système éducatif (primaire, secondaire, supérieur, technique) conduit à la mise en place de nouveaux mécanismes assurant la reproduction sociale. Dans son article Classement, déclassement, reclassement (Actes de la recherche en sciences sociale, volume 24, 1978), Pierre BOURDIEU s'attaque à l'opinion selon laquelle la généralisation de la scolarisation favorise la démocratisation. Avant cette massification (qui n'est effective en France pour tous les échelons scolaires que dans les années 1960...), seules certaines catégories sociales comme les professions intellectuelles, les ingénieurs... avaient besoin d'un diplôme pour occuper leur position sociale. La nécessité d'avoir un titre scolaire pour occuper des places, qui, autrefois, n'exigeaient pas d'être passé par l'école (patron d'industrie et du commerce, artisan, commerçant...) et la scolarisation des filles ont conduit à une hausse de la demande scolaire (massification). Cette dernière s'est traduite par une intensification de la concurrence pour les titres scolaires. Dans la mesure où le nombre de positions auxquelles les titres permettaient d'accéder a augmenté moins vite que la demande de diplômes, il en a résulté une inflation de titres. Ce phénomène a deux conséquences : d'une part, la diffusion des titres scolaires a entrainé leur dévaluation et, d'autre part, les non-diplômés sont devenus des marginaux dans une société où les diplômes se sont généralisés. De ce fait, contrairement à l'idée reçue, la massification scolaire n'a pas permis une amélioration de la situation des plus démunis. Elle a induit le déclassement aussi bien des non-diplômés que des diplômés dont le titre a perdu de la valeur.

Du coup, loin de permettre une démocratisation, la massification scolaire contribue donc à la reproduction de l'ordre social. Elle se traduit par une translation globale de la structure de la distribution entre les classes ou les fractions de classe, une simple translation vers le haut et non une véritable déformation de la structure sociale. 

        Cette sociologie, somme toute pessimiste, soulève des débats au sein du milieu enseignant et ailleurs. On a pu accuser Pierre BOURDIEU de promouvoir un déterminisme social, qui remplace le déterminisme biologique (Alain PROST, 1970, Une sociologie stérile, la reproduction de Bourdieu et Passeron, dans la revue Esprit). Les réactions sont d'autant plus vives que la théorie de l'école ainsi présentée a des échos bien au-delà du monde académique et du monde scolaire. Le milieu enseignant apparait très divisé sur cette théorie et ses implications. Plus que le mécanisme de reproduction, c'est la dénonciation des pratiques pédagogiques traditionnelles et de leurs conséquences sur les inégalités sociales qui sont reprises par les organisations syndicales étudiantes et par les partis politiques de gauche : critique des "lycées-casernes", de l'arbitraire de la culture académique, des cours magistraux, du pouvoir discrétionnaire des enseignants...

L'essentiel, sans doute, pour Pierre BOURDIEU et son équipe, est que les enseignants eux-mêmes puisse participer à la démystification du système scolaire pour rendre opérationnelle leur vocation même dans la société, qui est de tendre vers la démocratisation et un réel partage des compétences et des connaissances. La capacité des sociologues à proposer des outils critiques sur leur propre système et leurs propres pratiques constitue bien un objectif essentiel... pour le changement social lui-même. Même si dans le mouvement général de contestation des années 1970-1980, l'accent n'est pas toujours mis sur la reproduction et ses modalités, le succès de ses ouvrages participe d'un mouvement général qui aboutit à une contestation du système éducatif dans presque tous ses aspects (y compris celui-ci...), opérante sous la forme de nombreuses réformes de l'Éducation Nationale. Toutefois, du côté du monde enseignant, la réception n'est pas sans une certaine ambiguïté : si la plupart des enseignants adhèrent à la dénonciation du rôle de l'héritage culturel et à la critique de la pédagogie traditionnelles, ils sont cependant réticents à admettre leur rôle dans l'imposition de l'idéologie du don et l'irréductibilité des inégalités.

   En tout cas, les ouvrages des deux sociologues deviennent ensuite la matrice des réflexions ultérieures sur l'école, et si la vulgarisation de leurs thèses leur fait perdre en complexité, elle permet d'élargir la portée des débats autour de l'éducation.

 

Après les trois ouvrages-clés de la sociologie "bourdieusienne", le développement d'une sociologie de l'école...

       De nombreuses études, souvent quantitatives, ont par exemple cherché à mesurer la démocratisation scolaire. Si Antoine PROST (L'enseignement est-il démocratique?, PUF, 1986) conclut qu'une véritable démocratisation de l'enseignement secondaire a eu lieu entre 1945 et 1960, d'autres auteurs comme Dominique GOUX et Éric MAURIN ont en revanche mis en évidence l'absence d'évolution, dans un sens ou dans l'autres, des inégalités scolaires entre 1970 et 1993 malgré l'allongement des cursus et de la hause du taux de scolarisation. Une étude sur l'ensemble du XXe siècle (La réduction des inégalités sociales devant l'école depuis le début du siècle, Économie et Statistique, 2000), réalisée par Claude THÉLOT et Louis-André VALLET montre qu'en dépit d'un niveau qui reste fort, les inégalités sociales devant l'école ont diminué.

   Du côté de ces travaux cherchant à mesurer la reproduction sociale, de nouveaux champs de recherche sont sont ouverts. Des approches plus microsociologiques, qualitatives et ethnographiques sont apparues pour tenter de mieux comprendre les marges de manoeuvre dont disposent les acteurs dans et autour de l'école. Des sociologues s'intéressent par exemple aux "réussites paradoxales" d'enfants issus de milieux sociaux qui ne les prédisposaient pas à l'excellence scolaire (LAHIRE), aux stratégies scolaires mises en place par les familles, à l'expérience scolaire des élèves (DUBET, MARTUCCELLI)...

De nouvelles variables de cette reproduction sociale sont étudiées : effets-classe, effets-maître, effets-établissement, rôle du genre, type de filière scolaire (que ce soit dans l'école privée ou dans l'école publique), relation avec l'immigration... (voir notamment l'ouvrage de M. DURU-BELLAT et de A. VAN ZANTEN, Sociologie de l'école, Armand Colin, 2006). Stephane BEAUD, dans 80% au bac... et après? Les enfants de la démocratisation scolaire, La Découverte, 2002), étude de la démocratisation scolaire, enquête de terrain surtout, rejoint les conclusions de Pierre BOURDIEU et de Jean-Claude PASSERON sur les limites de la massification scolaire, en mettant en jeu de nombreuses de ces variables.

 

Anne JOURDAIN et Sidonie NAULIN, La théorie de Pierre Bourdieu et ses usages sociologiques, Armand Colin, 2011.

 

SOCIUS

 

 

    

 

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22 juillet 2019 1 22 /07 /juillet /2019 12:15

   Ouvrage important dans la littérature qui risque de devenir presque dominante en ce qui concerne les changements climatiques, Perdre la Terre alerte, sur le ton désespéré, sur l'histoire des scientifiques, politiques, militants écologiques qui ont tenté depuis la fin des années 1970, de mettre en place une stratégie environnementale planétaire pour inverser le cours de l'évolution climatique en cours. Le journaliste américain au long court pour le New York Times, fasciné par l'attraction paradoxales qu'exercent les catastrophes sur la société contemporaine, écrit là ce qui est déjà la possible histoire de la fin de l'humanité.

Alors que, selon l'auteur, depuis la moitié du XIXe siècle, l'effet de serre est connu dans ses mécanismes sinon dans son ampleur, alors que depuis 1979, toute une série de responsables au plus haut niveau, disséminé dans toute l'administration, ont tenté de mettre en place des traités contraignants pour changer le mode de production énergétique de l'ensemble des pays de la planète, il semble, à la lecture cet ouvrage, que les États-Unis n'aient plus continué sur cette lancée et aient abandonné en cours de route cet effort, pour céder aux sirènes du lobbying des sociétés multinationales à la pointe du capitalisme financier. Le savoir scientifique sur la question est acquis depuis ces années 1970, et il n'est plus question que de savoir à quel rythme ce réchauffement climatique va entrainer ses conséquences catastrophes sur tous les plans, à commencer par l'alimentation de l'humanité.

Au moment où aux États-Unis, dominent les forces politiques les moins au fait des données scientifiques du problème jusqu'à le nier, au moment où ils sont en perte de vitesse dans le concert des États, la Chine prenant de plus en plus le relais stratégique global, ce livre a un certain retentissement dans la société américaine, et se place déjà en bonne position dans la littérature publiée en France. C'est qu'il s'agit avant tout d'un livre destiné au grand public, écrit comme un roman, que l'auteur a l'habitude d'écrire, et qui, pour aborder un sujet plus que triste, se lit très facilement.

Au bout d'un récit en trois partie (1979-1982, Des cris dans la rue ; 1983-1988, De la mauvaise science-fiction ; 1988-1989, "Vous verrez des choses auxquelles vous croirez"), notre auteur conclue dans un Épilogue, que "la survie de notre civilisation est un enjeu qui nous concerne tous. Mais nous se sommes pas tous concernés de la même manière - du moins, pas encore. La relations entre ceux qui ont brûlé la plus grande quantité de combustibles fossiles et ceux qui souffriront le plus du réchauffement climatique est cruellement inversée. Il s'agit là d'une inversion à la fous chronologique ( les jeunes générations paieront pour les émissions de leurs aînés) et socio-économique (les pauvres subiront le châtiment que méritent les riches). Cela, aussi, est bien compris depuis les années 1970. Les principales victimes seront les gens les plus démunis de la planète, en particulier ceux dont les nations n'ont pas encore profité des avantages d'une consommation d'énergie industrielle, et surtout ceux qui n'ont pas la peau blanche - tous souffriront de manière disproportionnées des cataclysmes naturels, du déclin des terres arables, des pénuries d'eau et de nourriture et du chaos migratoire. Le changement climatique amplifie les inégalités sociales. Il désavantage les désavantagés, opprime les opprimés, discrimine les discriminés."  Si l'auteur estime qu'il existe encore des solutions, il ne pense pas que l'on puisse inverser le changement climatique en cours, et que la vie que nous menons - dans une certaine opulence en tout cas pour les pays riches - soit poursuivie longtemps encore.

     Même si nous partageons en grande partie ce sentiment, on peut regretter que l'auteur présente une vision particulière de l'histoire de ces occasions manquées ; bien entendu la prise de conscience des dangers climatiques provient de bien des milieux très différents, et certains ont même pris la mesure du danger bien avant, dans les années 1950.

On peut regretter aussi certaines approximations sur le plan scientifique. Les connaissances que nous avions en 1979 - même si elles pouvaient orienter bien des expéditions (notamment aux pôles) qui mesurent réellement depuis la fin des années 1990 l'ampleur du désastre - n'étaient pas suffisantes pour convaincre ni l'opinion publique, ni les décideurs politiques et économiques ; les différents rapports du GIEC, plus précis d'année en année, le montrent bien. Et on ne trouve pas dans ce livre les rudiments de la climatologie, il faut pour cela consulter des ouvrages de sciences naturelles, et on peut regretter là aussi certaines formulations, bien que jolies littérairement, qui peuvent induire en erreur. Approximations aussi dans les rôles entre les différents acteurs, le GIEC en particulier, qui ne négocie rien, ce sont les États qui négocient... Plus qu'approximatives, certaines appréciations de l'activité politique en matière d'environnement des différents présidents des États-Unis, confinent à la naÏveté. mais il est vrai, ce texte étant paru d'abord en plusieurs fois dans le N.Y.T. que ce journal ne se caractérise pas par des analyses politiques très fines... qui relèvent souvent plus de la morale que de la politique d'ailleurs... Malgré cela et pour cela, ce livre constitue un bon départ pour prendre conscience des tenants et des aboutissants de la crise climatique... pour ceux qui prennent réellement un train en route... Il faut au lecteur prendre connaissance de données scientifiques, économiques et politiques plus fines, et la lecture des rapports du GIEC est là alors d'un apport incontournable.

  Nathaniel RICH (né en 1980), ancien rédacteur en chef de la "New York Review of Bookes" et de la "Paris Review", est l'auteur également du roman de science-fiction Paris sur l'avenir (Éditions du sous-sol, 2015). Non traduits en français, il a écrit également aux États-Unis, de nombreuses nouvelles.

Nathaniel RICH, Perdre la Terre, Une histoire de notre temps, Seuil, 2019, 285 pages.

 

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20 juillet 2019 6 20 /07 /juillet /2019 14:13

    Dans tous les temps historiques et dans tous les espace géographiques, les relations entre autorités politiques et chefs militaires sont délicates, sources de tensions et de tragédies, toujours étroitement liées au succès ou à la défaite des armées, quoique jamais de façon simple.

En Occident, les guerres de la Grèce antique et de Rome qui pèsent sur le sort des régimes, des Cités ou de la ville impériale, n'ont cessé de nourrir la pensée politique. Les révolutions atlantiques, en provoquant la disparition progressive de l'ordre monarchique dans cette partie du monde, nous rappellent Benoît DURIEUX et Philippe VIAL, y ont renouvelé en profondeur les conditions du fonctionnement des relations politico-militaires. "Ce n'est donc pas un hasard, écrivent-ils, si les fondements de la réflexion moderne sur ce sujet sont à rechercher dans les dernières décennies de l'Ancien Régime, puis dans les guerres de la Révolution et de l'Empire. Les travaux qu'elles ont inspiré ont constitué jusqu'à nos jours le socle de la réflexion sur ces questions. Par la suite, l'expérience des deux conflits mondiaux puis celle de la guerre froide et des conflits qui l'ont suivie ont continuer de renouveler les termes du débat en Occident. L'apparition de la guerre totale, celle de l'arme nucléaire, l'accélération continue des progrès technologiques jusqu'à nos jours ont constitué autant de défis vertigineux pour les démocraties libérales. D'où de nouveaux efforts conceptuels, en particulier aux États-Unis, pour penser le rapport toujours compliqué qu'entretiennent les armées et la toge.

"Car le politico-militaires, poursuivent-ils, ne se limite pas aux grands hommes, qui ne sont rien sans leurs entourages et les administrations qu'ils actionnent, sans les armées et leur diversité, sans enfin les sociétés dont ils sont l'émanation. C'est la raison pour laquelle les mutations de ces dernières comme l'évolution de la guerre conduisent la relation politico-militaire à revêtir de nouveaux atours pour relever des définis eux-mêmes renouvelés." 

Il faut remarquer que, comme la plupart des études lisibles dans notre pays, ils se focalisent sur l'Occident, n'expliquent pas les complexités bien spécifiques de la Russie et, plus encore, de la Chine, sans compter bien entendus les situations propres aux pays d'Afrique et d'Amérique Latine. Sans doute, les études concernant la Chine vont-elles se multiplier d'ici la fin de ce siècle, d'autant que ce pays pourrait bien devenir la première puissance mondiale, au détriment des États-Unis. Il n'est bien sûr pas indifférents que la Russie possède un héritage marqué par une forme bien particulière de marxisme et que la Chine se proclame toujours communiste.

 

Pouvoir militaire et pouvoir politique en Occident

      La dimension politico-militaire du gouvernement n'est que rarement abordée - effet certain d'une tradition de confusion des rôles du chef - dans les écrits de l'Antiquité grecque et romaine. D'abord tournés vers l'obtention de résultats concrets et à court terme sur le terrain (VITRUVE, VÉGÈCE), les écrits militaires font facilement l'impasse sur les conséquences de cette confusion des rôles. Les relations entre les armes et la toge, pour reprendre leurs expressions mêmes, si elles constituent l'une des trames essentielles de l'oeuvre des grands historiens (Hérodote, TITE-LIVE, TACITE, SUÉTONE...), ne font pas l'objet d'une réflexion théorique en tant que telle. Les distinctions entre le civil et le militaire ne sont pas aussi nettes que pour nous, même si ce qui concerne la présence des armes dans les villes (dans Rome et les principales villes de l'Empire) fait l'objet de règlements issus d'une conscience aigüe du danger des guerres civiles souvent issues directement de querelles familiales. La seule séparation nette se situe en fait entre temps de guerre et temps de paix : dans la Rome romaine, les sénateurs ayant accédé aux plus hautes fonctions de l'État commandent pour un temps limité à la fois les armées et les principaux organes du gouvernement. Le proconsul, dans la littérature, notamment du droit, constitue un objet d'études très important (et de polémiques) et crucial. La tradition à cet égard nous lègue la figure du proconsul comme le symbole d'une confusion inadmissible du pouvoir politique et de l'autorité militaire.

    Ces relations entre armes et toge ne sont pas davantage conceptualisées dans l'Europe de l'époque moderne, quand la pensée occidentale renoue avec l'héritage antique. Les pages du Discours sur la première décade de Tite-Live, de MACHIAVEL, sont l'exception et ce dernier est bien plus concentré sur la nature des troupes commandées (mercenariat). C'est que le système monarchique dominant justifie la concentration aux mains du Roi de tous les pouvoirs, la guerre étant ce qui fortifie et magnifie son pouvoir, notamment en France. Jusqu'à la fin de l'époque des monarchies triomphantes, la question de l'articulation de la politique et de la stratégie n'est guère pensée, à l'exception de quelques auteurs. Elle n'est même pas une préoccupation des Lumières, ni chez les écrivains militaires, ni chez les philosophes. Ces derniers stigmatisent la figure du soldat (VOLTAIRE, d'HOLBACH), se penchent sur la question de la placer de l'armée dans la société et la cité (MONTESQUIEU, HOLBACH), s'interrogent sur le recrutement des soldats, mais ne vont pas au-delà. Quelques auteurs, isolés, consacrent une partie de leur oeuvre, toutefois, à cette articulation entre civil et militaire :

- Antoine de PAS, marquis de FEUQUIÈRE (1648-1711), dans ses Mémoires sur la guerre, aborde brièvement la question des rapports entre politique et stratégie ;

- Paul-Gédéon Joly de MAIZEROY (1719-1780) fait émerger le concept de stratégie en 1771, dans sa traduction des Institutions militaires de l'empereur byzantin Léon le Philosophe. On parlait alors, pour qualifier les parties hautes de la guerre, l'art du général de "tactique des armées" ou de "grande tactique". Pour MAIZEROY, la "stratégie" s'en distingue en ce qu'elle relève de l'art du général et de l'homme d'État. Il souligne ainsi que "la science de la guerre est une partie de celle du gouvernement, qu'elle en est même la clef". Définie comme la traduction militaire d'un objectif politique, la stratégie prend ici son sens contemporain.

      C'est surtout la redécouverte de l'oeuvre de POLYBE (Thierry WIDEMANN, La guerre des Lumières. Stratégie et imaginaire de la guerre au XVIIIe siècle, CNRS, 2016), entamée depuis la fin du moyen Âge, qui provoque des réflexions sur l'articulation entre le militaire et le politique.

Avec ses contemporains, le chevalier de FOLARD (1669-1752) se tourne vers les Anciens pour fonder théoriquement ses propositions de réforme de l'armée. Il remet à l'honneur le volet militaire de l'oeuvre de POLYBE. L'objectif du général et penseur grec est en effet de comprendre "comment et grâce à quel gouvernement l'État romain a pu, chose sans précédent, étendre sa domination à presque toute la terre habitée et cela en moins de 53 ans?" La réponse apportée est double. L'aspect militaire réside dans la supériorité de la légion (qui est en même temps, rappelons-le outil de conquête et de construction), l'aspect politique dans la nature du gouvernement républicain et ces deux composantes sont décrites comme étroitement liées. POLYBE insiste sur cet "amont de la guerre" qu'incarne la dimension politique, l'idée selon laquelle c'est l'organisation politique qui décide des succès militaires. Or la Rome qu'a connue l'exilé grec est celle de la République, une forme de gouvernement que les révolutions atlantiques vont remettre à l'ordre du jour. Aux États-Unis, puis en France, les conditions dans lesquelles s'inscrit la problématique des relations politico-militaires changent du tout au tout. Le Royaume-Uni et les Provinces Unies vont cesser d'être les seuls champs d'expérimentation de la démocratie parlementaire. Dans l'immédiat, le Consulat et l'Empire prolongent l'aventure militaire initiée en 1792. Ce cycle de guerres ouvre l'époque des conflits de masse et sert ensuite de terreau à la réflexion moderne sur le politico-militaire. Il entraine lui-même un cycle de ruptures qui conduit à renouveler la question de la place du soldat dans la cité, en même temps que les temps accordent de moins en moins de valeurs positives au fait guerrier et à la mentalité guerrière...C'est que l'ampleur des destructions ne sont pas pour rien dans cette évolution, l'ampleur non plus des bouleversements sociaux, économiques et moraux qu'elles entrainent de manière inédite. Et d'abord, tout cela va dans le sens d'une méfiance envers le fait militaire.

 

L'articulation entre politique et militaire, ce problème que les démocraties doivent résoudre...

   Alors que la confusion des rôles ne posaient pas problème dans les monarchies, notamment à la tête des États, la force armée devient un problème structurel pour toute démocratie. Envisagée dès l'Antiquité, soulignée par les Lumières, cette difficulté prend une dimension nouvelle à partir du moment où les révolutions atlantiques produisent leurs effets.

Historiquement, on peut dater la formalisation de ce problème, avec effets pratiques immédiats, en juin 1787, lors de la convention de Philadelphie lors de laquelle est discutée la future Constitution des États-Unis.  Pour James MADISON, "une force militaire permanente et un exécutif trop puissant ne seront jamais les compagnons sûrs pour la liberté. Les moyens de se défendre contre un danger extérieur ont toujours été les instruments de la tyrannie à l'intérieur. (...) Partout en Europe, les armées levées sous le prétexte de défendre les peuples les ont en réalité asservis". Trente ans plus tard, en 1815, tirant les leçons de la Révolution et de l'Empire français, Benjamin CONSTANT résume le problème  : "Il existe  dans tous les pays, et surtout dans les grands États modernes, une force qui n'est pas un pouvoir constitutionnel, mais qui en est un terrible par le fait, c'est la force armée". Dans la longue durée, ce constat constitue une pierre angulaire de l'organisation des systèmes démocratiques modernes partout dans le monde.

Maurice HAURIOU, l'un des pères du droit constitutionnel en France, à la veille de la Première Guerre Mondiale, énonce que "s'il existe une force armée organisée pour protéger et défendre la société civile, il s'agit de la maintenir dans son rôle et de l'empêcher de devenir un instrument d'oppression." (Principe de droit public, Larose et Tennin, 1916) Nécessaire, l'armée est une menace permanente. Pour éviter que la force armée n'impose ses conceptions des choses, il faut dès le départ en définir les contours et les attributions. Alexis de TOCQUEVILLE, GUIBERT (Traité de la force publique, 1790) prônent des mesures de cantonnement territorial (inspiré de l'exemple même de l'Empire Romain)  qui se retrouve dans maints traités sur la force armée, qui sépare les fonctions de défense extérieure et de maintien de l'ordre intérieur (force "démilitarisée" distincte). A ce cantonnement territorial s'ajoute un cantonnement juridique, plus élaboré, qui assure à la fois la suprématie du pouvoir civil et le respect du principe hiérarchique. Ce cantonnement privent les militaires d'un certain nombre de leurs libertés publiques : droit de vote, droit d'association, droit d'expression, souvent indistinctement du grade et du rang des soldats et du commandement. A la veille de la Première Guerre Mondiale, suite à différentes crises qui ont marqué l'affirmation de la République (boulangisme, affaire Dreyfus), l'accent est mis sur la "chosification" de l'armée, qui apparait à certains égards comme le stade ultime du cantonnement. L'idéal est que l'armée soit une machine inconsciente que le gouvernement met en action, à la manière d'activation d'un automate, pour reprendre la conception émise par Léon DUGUIT (Traité du droit constitutionnel, Ancienne Librairie Fontemoing, 1924), un autre des pères du droit constitutionnel en France.

Au XXe siècle, le suicide de la IIIe République, la menace de coup d'État qui accompagne la naissance de la Ve, elle-même menacée en avril 1961 par une sédition militaire, nourrissent à leur tour cette exigence d'une subordination totale de la force armée.

Le contrôle politique de la force armée constitue un enjeu capital permanent pour toute démocratie, et c'est probablement pendant une guerre ou une crise grave qu'arrive un redoutable moment de vérité. Pendant la Première Guerre Mondiale, la dénonciation d'une forme de "dictature du grand quartier général" conduisit à la mise à l'écart de JOFFRE et à des évolutions vers un autre équilibre, symbolisé par les personnalités de CLEMENCEAU et de FOCH. Plus récemment, les limogeages des généraux MAC ARTHUR en 1951 et MCCHRYSTAL en 2010 ont constitué des manifestations emblématiques de la pression spécifique de la guerre sur les relations politico-militaires. S'ils n'ont pas eu de conséquences aussi spectaculaires, les conflits armés en Irak et en Afghanistan ont également tendu les relations politico-militaires au sein le la plus ancienne des démocraties occidentales, le Royaume-Uni. Les équilibres entre pouvoir militaire et pouvoir civil sont d'ailleurs dans ces périodes toujours changeants et sont loin d'être simples : entre politiques qui se mêlent d'affaires militaires avec de grandes compétences et militaires qui tendent à discuter de stratégie d'ensemble, les variantes de ces équilibres sont nombreuses. Une question, au-delà de conflits de compétences qui pèsent sur le cours des guerres, semble avoir focalisé toutefois l'attention, celle de la composition des armées, entre composantes de conscription ou professionnelles, de caractère ou non permanents des troupes et de présence de mercenariats divers. Déjà MACHIAVEL posait là un problème majeur et malgré les leçons de l'histoire, des tendances persistantes se font jour, portées par la nature même des systèmes socio-économiques en question.

 

Trois grandes question...

     Même si d'autres questions sont certainement posées, Benoît DURIEUX et Philippe VIAL ramènent la problématique politico-militaire à 3 grandes questions théoriques :

- de gouvernement : des liens entre guerre et politique ;

- de l'articulation des responsabilités entre chefs militaires et dirigeants politiques ;

- du mécanisme de prise de décision.

       Les liens entre guerre et politique peuvent être analysés à partir du débat entre CLAUSEWITZ et JOMINI. L'interprétation de ce dernier, souvent caricaturée, privilégie une vision mathématique d'une guerre maitrisable. Obéissant à des principes déterministes, elle est structurée de façon rigide  en plusieurs niveaux : politique, politique militaire, stratégique, grande tactique, logistique, tactique. Cette interprétation est très influente aux États-Unis et l'interprétation jominienne a donné naissance à des théories dans lesquelles les pahses politiques alternent de façon nette avec des phases militaires. Durant ces dernières, certains aspects de la politique doivent être abandonnés ou subordonnés pour laisser le primat au règlement de la question militaire. Si la suprématie du pouvoir politique est clairement admise, à l'inverse celui-ci doit avoir l'intelligence de ne pas interférer dans la conduite des opérations. JOMINI consacre de longues lignes à préciser les attributs et le fonctionnement d'un conseil de guerre. Par contraste, dans la logique de CLAUSEWITZ, la guerre a sa vie propre, liée aux interactions permanentes entre réalités politiques et réalités militaires, d'une part et entre les adversaires d'autre part. L'affrontement militaire n'est pas seulement supposé servir un objectif politique, mais il représente lui-même une modalité des relations politiques. Si les déterminants de l'affrontement doivent être guidés par la politique, celle-ci peut être elle-même influencée  par la nature et les résultats de l'interaction militaire, soumise au hasard et à l'incertitude. Il n'y a ainsi pas de réelle séparation entre domaine politique et domaine militaire, ni dans l'échelle des niveaux de responsabilité, ni dans le temps qui voit les deux réalités interagir en permanence.

      La question de l'articulation des responsabilités entre chefs militaires et dirigeants politiques a été modélisée, non sans analogies avec les analyses respectives de JOMINI et CLAUSEWITZ.

Le premier modèle est posé par le politiste américain Samuel HUNTINGTON (The Soldier and the State, 1957). Il décrit d'abord, dans la continuité des penseurs libéraux, la tension fondamentale qui existe entre la nécessité de disposer d'une armée puissante, à même d'assurer la sécurité de la nation, et la capacité du gouvernement légitime à contrôler cette institution. Il distingue alors deux types de contrôle : "subjectif" qui consiste à introduire dans l'institution militaire une élite civile issue d'un groupe social spécifique, qui va pouvoir diriger l'institution de l'intérieur et "objectif", caractérisé par la séparation des sphères militaire et politique ainsi que par la subordination de la première à la seconde. La complexité de l'outil militaire, l'existence d'un complexe militaro-industriel également, fait que l'accent est mis sur la nécessité de tenir compte de la compétence nécessaire à l'exercice du métier des armes. C'est ce qui explique qu'aux États-Unis, pratiquement tous les responsables politiques possèdent une solide expérience militaire, et pas uniquement théorique, cette compétence seule est nécessaire pour pouvoir contrôler effectivement la machine militaire. Ce modèle se rapproche des théories de JOMINI.

A la lumière des enseignements de la Deuxième Guerre mondiale, d'autres modèles se sont construits, ainsi celui de Morris JANOWITZ (The professional Soldier, a Social and Political Portrait, 1962) et celui de Samuel FINER (The Man on Horseback : The Role of the Military in Politics, 1962). mais même critique, c'est celui proposé par HUNTINGTON, plus englobant des réalités militaires et politiques, qui s'impose aux États-Unis. Ce qui n'est pas sans effets délétères.

L'application de ce modèle peut aboutir à une divergence entre la société et l'armée, mais aussi à une conduite de la guerre déconnectée des réalités politiques. Le politiste américain Élie COHEN souligne (Supreme Command : Soldiers, Statesmen and Leadership in Wartime, 2002) que le but poursuivi par un chef militaire est, au plus haut niveau, politique et donc flou, mouvant, mais aussi parfois marqué par des contradictions internes. Il constate aussi que, historiquement, les armées efficaces ont été portées par une idéologie de nature politique, antinomique du professionnalisme neutre préconisé par HUNTINGTON.

Par ailleurs, sans même évoquer le nihilisme de TOLSTOÏ en matière de stratégie militaire, plusieurs auteurs, dont John KEEGAN (A History of Warfare, 1993), mettant l'accent sur la dimension culturelle des conflits, la guerre est conduite souvent sans réels objectifs politiques, plutôt poussée par des impératifs peu partagés par les opinions publiques, "vendue" à celles-ci sous des prétextes fabriqués de toutes pièces.

Côté français, on ne peut pas ne pas évoquer les conceptions du général de GAULLE, chef militaire pour lequel la décision ultime appartient toujours au dirigeant politique. C'est d'ailleurs au nom de représentant du gouvernement - civil - de la France qu'il entend mener la Résistance et la Libération, et même si dans les heures graves, il revêt l'uniforme (comme lors du putsch des généraux d'Algérie) à la télévision pour s'adresser aux Français (et aux mutins), c'est la qualité de chef des armées du président de la République qui est là mise en oeuvre. Dans Le Fil de l'épée (1932), il décrit bien un paradigme mû par le soldat, qui juge peu sûr les civils de manière générale, et par l'homme public qui occupe la scène face à l'opinion publique et qui, dans la cohue des guerres et des crises, sont condamnés à s'opposer (par nature) et à s'entendre (par nécessité) tout-à la fois. Le dirigeant politique doit accepter les conseils du chef militaire et celui-ci doit également accepter de voir le responsable politique s'intéresser à certains détails de l'action militaire, lorsque ceux-ci ont un impact politique direct.

      L'analyse des mécanismes de décision, très étudiés dans la seconde moitié du XXe siècle, est essentielle dans la compréhension des relations politico-militaires.

Une analyse classique est fournie par l'Américain Graham T. ALLISON dans son étude de la crise de Cuba. Il distingue trois modèles explicatifs de la prise de décision, même si ces modèles peuvent revêtir une portée plus large :

- le plus intuitif est celui de l'acteur rationnel, dans lequel chaque pays est comparé à un individu qui prendrait la meilleure décision, compte tenu des informations dont il dispose ;

- le modèle organisationnel met en évidence l'importance des processus, des habitudes et des rouages des organisations, qui ont toujours tendance à proposer ce qu'ils savent faire. Les organisations complexes ont toujours tendance à fragmenter les problèmes à résoudre en plusieurs parties confiées à des subdivisions ou agences subordonnées. Elles préviligient les solutions envisagées par des plans préexistants et qui permettent d'espérer des gains  de court terme.

- le modèle bureaucratique met l'accent sur le fait que les décisions sont aussi le fruit de négociations, de rapports de force internes, des personnalités et des stratégies individuelles. Dans le champ politico-militaire, les rivalités entre les chefs, les différentes armées ou les services de renseignement entrent dans ce cadre.

   Tout cet effort de théorisation, produit depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale jusqu'à la fin de la guerre froide est aujourd'hui très critiqué, tant de nouveaux défis interviennent.

 

A nouveaux défis, nouvelles approches...

    Plusieurs défis, dans les sociétés modernes, sont identifiables, quoiqu'ils ne le sont pas tous par les mêmes acteurs.

     Les évolutions technologiques (de l'information) ont sans doute pour résultat une modification substantielle des données de la relation politico-militaire. La responsabilité des acteurs militaires de terrain prend une importance accrue en raison du retentissement que les médias peuvent donner à la plus locale des actions de combat, phénomène désigné parfois sous le nom  de "caporal stratégique", pour mettre en valeur le retentissement médiatique que peut prendre l'action d'un soldat isolé sur le théâtre d'opérations, quel que soit l'importance réelle de cette action sur le plan du déroulement du conflit armé.

D'autres facteurs tendent à limiter l'autonomie de ces acteurs de terrain. L'impatience des opinions publiques a ainsi trouvé dans la technologie le moyen de tendre vers une forme d'instantanéité des opérations en phase avec celles des chaînes d'information en continu, qui renforce le rôle des dirigeants du plus haut niveau dans les décisions tactiques, contribuant à rendre caduque la théorie normale de HUNTINGTON. Ce phénomène est encore accru par la tendance des organisations militaires modernes à se structurer de manière croissante suivant des logiques fonctionnelles. Dans une organisation où l'effet produit sur le terrain est la résultante d'une multitude d'analyses et de mécanismes partiels, articulée suivant des chaines fonctionnelles dont la mise en cohérence ne peut se faire qu'au sommet de l'organisation, l'efficacité militaire dépend de façon croissante du décideur sommital. Mais celui-ci est plus que par le passé contraint par les procédures et savoir-faire des structures existantes, donnant ainsi une plus grande importance au modèle "organisationnel" décrit par Graham T. ALLISON.

       L'effet de l'économie a des conséquences du même ordre. On a pu soutenir, à la suite du jeune politiste américain Jonathan D. CAVERLEY (Democratic Militarisme, 2014), que, si l'on admet que c'est l'électeur moyen qui détermine le choix des gouvernements, l'organisation social a un impact fort sur la décision politico-militaire. Le fort niveau de redistribution atteint grâce à un impôt dégressif rend l'électeur moyen peu sensible au niveau des dépenses publiques, en particulier celui des dépenses militaires. Par ailleurs, la professionnalisation des armées le dispense de payer le prix du sang. Dès lors, l'électeur moyen est tenté de favoriser la constitutions d'armées qui privilégient le facteur capital - des systèmes d'armes performants et coûteux - au détriment des effectifs. Cette physionomie des armées modernes peut alors se traduire par une tendance plus grande à utiliser la force armée, puisque les dépenses consenties seront d'autant plus aisément acceptées par le citoyen que celui-ci sera peu concerné par les pertes et n'en financera qu'une part moins que proportionnelle. La concertation politico-militaire doit ainsi s'exercer dans un contexte différent, où rationalité politique et considérations militaires se voient contraintes par de nouveaux facteurs structurels.

     L'évolution de la conflictualité voit apparaitre une interpénétration croissante des domaines civil et militaire. Sur les théâtres d'opérations extérieurs, le champ militaire est étroitement lié aux question de gouvernance et de développement, ce qui accroit le rôle politique du chef militaire opérationnel, comme le rôle militaire du décideur politique. L'implication des organismes militaires dans la lutte contre le terrorisme sur le territoire national a un effet du même ordre. Cette modification de la conflictualité conduit Hew STRACHAN (The Direction of War : Contemporary Strategy In Historical Perspective, 2013), historien britannique, à souligner que la décision d'entrer en guerre est binaire, mais que sa conduite est un continuum qui implique nécessairement la collaboration des deux personnages (le militaire et le politique). Il suggère que la théorie "normale" est mieux adaptée à des guerres interétatiques classiques qu'à des conflits mettant les États aux prises avec des acteurs non étatiques, dans un environnement médiatique dense (et brouilleur de cartes) et lorsque sont conduites plusieurs opérations simultanées, durables et évolutives.

     Par ailleurs, l'internationalisation croissante des opérations modifie substantiellement l'économie de la décision. celle-ci est à la fois le fruit des relations entre politiques et militaires dans chaque pays, des relations entre militaires et diplomates des différents pays coalisés, des négociations entre autorités politiques nationales variées, et finalement de l'action des responsables des organisations internationales, notamment l'ONU, l'OTAN ou l'UE. Si de très nombreuses études portent sur le fonctionnement de ces institutions, peu adoptent pourtant l'angle de la relation entre hommes politiques, chefs militaires et diplomates, ne serait-ce que parce que ces relations-là sont aussi du domaine de la stratégie sous-jacente et non publique de nombreuses acteurs, publics ou privés.

      Enfin, longtemps après les premières réflexions des Lumières, le maintien d'une relation harmonieuse entre l'armée et la société continue de susciter la vigilance des responsables civils comme militaire. D'autant que les différences de valeurs entre la société civile dans sa diversité et les institutions et communautés militaires sont devenues plus importantes que par le passé. Les défis contemporains ne doivent pas être sous-estimés, notamment parce que le contexte est à l'affaiblissement des États face à des entités organisées sur le plan mondial. Ils ne font que développer eux-mêmes la constance de la dialectique propre aux relations politico-militaires. 

 

Benoît DURIEUX et Philippe VIAL, Relations politico-militaires, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, Sous la direction de Benoît DURIEUX, Jean-Baptiste Jeangène VILMER et Frédéric RAMEL, PUF, 2017.

 

STRATEGUS 

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8 juillet 2019 1 08 /07 /juillet /2019 13:56

  Si la désobéissance civile n'est plus cantonnée depuis longtemps aux questions de défense ou de pouvoir politique, dans le fil droit des réflexions de THOREAU, et s'est étendue aux questions les plus diverses (l'objection de conscience morale - contre l'avortement par exemple ou les vaccinations, menant directement à la désobéissance à la loi), elle s'étend considérablement depuis que de nombreux citoyens découvrent l'urgence climatique. Il ne s'agit plus là de s'opposer à des actions gouvernementales ou à l'application de certaines lois, mais de tenter de retourner une conjoncture climatique très défavorable au développement de la vie telle que nous la connaissons. Concrètement, au-delà de la désobéissance à des lois - nécessaire à partir du moment où des actions sont entreprises en direction de tout de qui provoque ces changements - il s'agit de changer des orientations fondamentales en matière économique et partant, sociale.

C'est tout un mode de vie que cette désobéissance civile - souvent orientée vers les facteurs et les acteurs des diverses pollutions et augmentation des gaz à effet de serre - met en cause. Et aussi, les nouveaux acteurs de cette désobéissance civile prennent acte qu'il n'est plus possible d'attendre un changement venant du système lui-même : ils invitent ainsi à réaliser une révolution dans nos manières d'être et d'agir, dans notre rapport à l'environnement et à la nature. Non seulement au niveau individuel (si l'on reste à ce niveau, l'effet est très limité voir nul), mais surtout au niveau collectif.

Pour de plus en plus nombreux, l'urgence de la situation - l'enjeu n'est ni plus ni moins que la survie de l'espèce humaine - exige une désobéissance civile massive et sans compromis. Si les acteurs de cette désobéissance civile dans le monde présentent un ensemble assez disparate de revendications et d'exigences (de la défense du droit des animaux, du végétalisme anti-viande à l'interdiction des essais nucléaires ou/et de l'énergie nucléaire...), celles-ci convergent bien vers une contestation radicale de la forme de civilisation mise sur les rails avec les vagues d'industrialisation du XIXe siècle. Il faut d'ailleurs souligner que les acteurs principaux du système en cause - médias dominants, financiers internationaux, gouvernants soucieux de compter leurs sous alors que la maison brûle - le comprennent bien. Ils réagissent avec tout le poids de leur système judiciaire et policier, avec une disproportion de moyens révélatrice d'une certaine panique...

   Sans doute deux types de désobéissance civile sont-elles en train d'émerger en force dans de nombreux pays, à propos de l'urgence climatique.

    L'une, spectaculaire et largement commentée dans la presse, en cette année 2019 - par exemple cette action dans plus de 1600 villes de 120 pays où des milliers de personnes sont descendues dans la rue, en même temps, le 25 mai - et l'autre plus rampante et diffuse à l'ensemble des secteurs économiques et présente dans maints secteurs (scolaire, administratif, voire financier), qui entraine l'échec de nombreuses activités du capitalisme parfois sauvage qui sévit actuellement dans le monde.

      La nécessité pour beaucoup de se montrer, afin de peser directement sur les choix politiques publics ou privés en matière économique notamment, afin d'entraver maintes pollutions et atteintes à l'environnement, va probablement devenir une variable sur laquelle seront obligés de compter gouvernants de toute sorte (publics et privés), les différents blocage de l'information au niveau des médias ne parvenant plus à étouffer les voix de plus en plus nombreuses et influentes qui s'élèvent contre le massacre de la nature, support de vie et de toutes les activités.

Au nombre d'initiatives - qui restent souvent légales - se développent des recours juridiques contre les États qui ne respectent ni les lois nationales protectrices  en vigueur ni les règlements internationaux, et à l'intérieur des États, des initiatives citoyennes juridiques comme L'Affaire du siècle en France. Mais, d'ores et déjà, devant la lenteur et les limites de ces recours, les mêmes citoyens ont tendance à mener parallèlement moyens légaux et illégaux afin de faire plier tout un système fondé notamment sur la production et la distribution de carburants porteurs d'effet de serre... Nés juste avant la COP 21, des mouvements citoyens Alternatiba et Action Non-Violente COP21, Greenpeace, Les Amis de la Terre, tentent de créer un mouvement de masse populaires, non-violent et déterminé pour le climat. Il est encore difficile de trouver les leviers de ce mouvement de masse, à l'heure où les élections (nationales ou européennes) ne capitalisent rien de décisif de ces combats écologiques, et les actions sont encore celles de "coups", plus ou moins médiatiquement répercutés. C'est qu'au-delà des rhétoriques sur les nécessaires changements sociaux et le remplacement du capitalisme par un autre système (mais on n'ose plus parler de révolution socialiste...), il s'agit de changer radicalement de mode de vie, avec l'obligation de renoncer à certains conforts et certaines habitudes consuméristes (consommation d'énergie - ne serait-ce que par abus d'Internet! - et de circulation des biens et des personnes par exemple), d'opérer ce que d'aucuns pourraient percevoir comme une régression des conditions de vie. Et cela, les migrations automobiles estivales le montrent encore amplement dans tout l'Occident et même de plus en plus en Chine et dans d'autres pays, les populations en général, ne sont pas près à l'assumer, la préférence allant nettement de comportements passifs type après-moi-le-déluge, au sentiment d'impuissance non seulement collective mais également individuelle...

      Par ailleurs, nombre de responsables à tous les échelons de la société, commencent à réaliser des "grèves du zèle" en série qui pèse de plus en plus lourdement sur la réalité des politiques politiques et privées - nonobstant une publi-information persistante qui clame des progrès toujours renouvelés. De l'agent administratif, qui, face à sa pile de dossiers qui s'accumulent du fait même des compressions de personnels, choisit les moins nocifs ou les plus anodins au responsable local qui ignore délibérément directives et décisions nocives, se multiplient les actes - avec de sérieux retards d'information des actions de ceux-ci par les responsables - qui bon an mal an, oriente la société vers le recul du moment où les équilibres écologiques seront si perturbés qu'ils ne pourront supporter la vie telle que nous la connaissons. Aux États-Unis, par exemple, nombre d'États ou de comtés, parfois illégalement, prennent le contre-pied des politiques énergétiques de l'administration fédérale. Mais il reste que les habitudes d'obéissance à la loi, même parmi les responsables les plus motivés, freinent nombre d'initiatives, d'autant que le système économique s'attache - encore, mais une crise pourrait changer radicalement cette donne - toutes les classes moyennes de tous les continents, idéologiquement et économiquement.

   Le sentiment montant de l'opinion publique, grâce aux multiples efforts d'information sur la réalité des changements climatiques et surtout la multiplication des désastres écologiques, est que même les politiques très progressives (et très lentes, vu les réticences des consommateurs et des industries) de transition énergétique ne suffiront pas à inverser la tendance. Il faudra bien, à un moment ou à un autre, sous peine d'extinction, qu'un changement radical (et malheureusement de plus en plus brutal au fur et à mesure qu'on éloigne les mesures nécessaires aujourd'hui) intervienne, probablement par l'émergence d'une nouvelle civilisation où valeurs et activités diffèreront autant qu'elles ont différés entre période pré-industrielle et période industrielle/post-industrielle... Il est vrai qu'une toute petite minorité (mais diffuse dans les organisations internationales...) estime qu'il est déjà trop tard (en fait les changements économiques auraient déjà dû se produire dans les années 1950, à l'époque des premières sévères avertissements), et s'entraine déjà, comme Yves COCHET, à l'après ère industrielle... Ce dernier, ex-député européen et ministre de l'environnement de Lionel JOSPIN, se réclame de la collapsologie ; il estime que l'humanité n'existera plus en tant qu'espèce en 2050, et parmi les personnalités qui tirent régulièrement la sonnette d'alarme, tels ces 200 pour sauver la planète, certains estiment qu'il est temps de se préparer à une grande contraction de l'espèce humaine. sans pour autant adopter le comportement - violent- de survivalistes américains - lesquels se sont habitués à se préparer à la survie  à toutes sortes de fin du monde.

   C'est sans doute dans les jeunes générations que se préparent des bouleversements sociaux - lesquels demandent de plus en plus de comptes aux adultes, qui les obligent à étudier (pourquoi faire?) sans remettre en cause les comportements destructeurs de la nature. Elles sont sans doute plus sensibles que les autres à l'extinction massives d'espèces à laquelle nous assistons, dans cette sorte d'atmosphère générale - entre déni de la réalité et attitudes d'impuissance.

 

Pablo SERVIGNE et Raphaël STEVENS, Comment tout peut s'effondrer, Seuil, 2015. Yves COCHET, Devant l'effondrement, Les liens qui libèrent, à paraitre en septembre 2019.Blogs.mediapart.fr/alternatiba, Changeons le système, pas le climat, 2019.

GIL

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