Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
19 mars 2019 2 19 /03 /mars /2019 09:28

    Du latin instinctus, ce terme instinct désigne, nous rappelle Francesco M. SCUDO, spécialiste en éthologie et en génétique, à l'Instito di Genetica biochima ed evolutionistica de Pavie, "des aspects apparemment immuables dans l'activité des animaux et de l'Homme, c'est-à-dire des aspects propres à leur "nature", et pouvant être clairement distingués des aspects variables, issus des conditions externes, de l'expérience individuelle ou collective, de l'intuition ou du caractère "raisonnable", qui peuvent être également propres aux êtres en question."

Après avoir rappelé la tradition  moderne de la théologie naturelle, tirée d'une intuition de DESCARTES sur la nature des réflexes, les travaux de George-Louis Leclerc de BUFFON 1707-1788), naturaliste français et de Thomas Henry HUXLEY (1825-1895), biologiste anglais, les véritables théories sur les réflexes de SPENCER et d'Ivan SECENOV (1829-1905), physiologiste russe, ceux de PAVLOV au tournant du siècle, l'auteur détaille surtout diverses théories "mécanistes" élaborées à partir des années 1920 qui forment un net contraste avec la tradition physicothéologique comme avec le sens commun. "Une distinction, explique-t-il, entre réflexes et instincts - même si les seconds ne peuvent être que des modifications affaiblies des premiers - est en effet cruciale dans la théorie de Darwin, et plus encore la notion de complexes d'activité utiles formées d'actes automatiques comprenant également les activités "non innées". Il s'agit là de distinctions analogues à celle des traditions réflexo-théologiques modernes - toutes fondées sur la spécification des réflexes comme réponses "mécaniques", "passives" et même "involontaires" - mais qui n'installent aucun "saut qualitatif" entre l'Homme et les autres animaux."   L'auteur rappelle aussi que, toutefois, même si nombre de conceptions découlent des travaux de Darwin, lui-même n'a laissé aucun traitement systématique du problème des instincts et de leur évolution, se bornant à des considérations semi-empiriques sur les "pouvoirs mentaux" et leur variabilité dans l'ontogenèse et la phylogenèse. Les différentes théories des instincts tournent toutes autour de la division des instincts en composantes motrices et en stimuli déclenchants - qu'elles regardent comme leurs principaux traits qualitatifs - et de la caractérisation quantitative de l'appétence, ou de la propension, ou de la promptitude momentanée aux activités instinctives (que l'on peut traduire dans certains cas, d'une manière anthropomorphique, par des termes proches de "besoin", "urgence", "compulsion").

      Par "instincts", donc, écrit toujours F. SCUDO, "on entend des modalités de contrôle des comportements non purement passifs et mécaniques, lesquelles par ailleurs sont très différentes entre elles, même si l'on passe ordinairement par degrés de l'une à l'autre." Notre auteur présente des activités instinctives très différentes chez les Invertébrés, les Mammifères en général, les Vertébrés supérieurs et les Primates...

 

Différentes théories des instincts

        De leurs différentes expérimentations, des auteurs tirent des théories des instincts qui sont difficilement comparables et évaluables les unes par rapport aux autres, tant leurs objets d'expériences sont différents, les uns travaillant plus vers les Invertébrés, les autres vers les Mammnifères, et d'autres encore considérant plutôt les Vertébrés supérieurs comme les Primates... Nombreux mettent en avant la différence entre Réflexes et Instincts, discutent plutôt d'Erbkoordinationen (coordinations motrices innées) à complexité et applications différentes suivant les espèces considérées.

C'est le cas de tout un courant de pensée - nommé "moteur" - de différents auteurs, tout au long de leur carrière, tels que Edward THORNDIKE (1874-1949), psychologue américain, Charles Otis WHITMAN (1842-1910), zoologiste américain, Konrad LORENZ (1903-1989) et Nikolas TINBERGEN (1907-1988), travaillent sur les caractérisations des instincts "supérieurs", comme d'ailleurs Paul LEYHAUSEN (1916-1998), éthologue allemand, indépendamment du fait qu'ils sont "fixes" plutôt que modifiables après leur maturation au cours de l'ontogenèse.

Un autre courant de pensée, représenté par William MC DOUGALL, Johan Burdon Sanderson HALDANE (1892-1964) ou Bernhard HASSENSTEIN (1922-2016), biologiste et comportementaliste allemand, caractérise au contraire les instincts sur la base de leurs objets et des opérations, en premier lieu cognitives, réalisées sur des objets ou des classes d'objets, tandis que les Erbkoornationen seraient simplement les "instruments" des instincts.

Une alternative aujourd'hui très commune à ces deux écoles de pensée qui considère qu'il n'y a pas de bases innées ou instinctives aux comportements des Mammifères Supérieurs n'est pas considérée dans son développement par notre auteur, parce qu'elle laisse entièrement  inexpliquées la cohérence relative et la prévisibilité de ces comportements ainsi que l'impossibilité de les modifier, ou de les réprimer systématiquement, excepté à travers des processus évidemment pathologiques ou une véritable domestication.

       Citons directement Francesco SCUDO : "Le courant de pensée que nous nommerons "moteur", et dont le meilleur représentant est sans doute P. LEYHAUSEN, a comme objet principal d'explorer les circuits fonctionnels complexes, caractérisés par un usage flexible d'Erbkoordinationen qui peuvent en partie être remplacés par des coordinations motrices apprises, avec des fonctions équivalentes. Il est souvent clair que ces circuits ne peuvent être interprétés seulement comme correspondant à une unique propension ou appétitivité, étant donné que chacune de leurs Erbkoordinationen peut être utilisée à des fins tout à fait impropres, en "débordement" ou "à vide" (...). Souvent, en outre, différents Erbkoordinationen du même circuit sont associés à des postures et à des expressions diverses qui indiquent clairement leur niveau d'appétitivité (...). Évidents cependant sont les avantages de cette régulation "multiple" d'un circuit fonctionnel, par rapport à celle qui est seulement ou d'une manière prévalente le fait d'une seule propension, comme pour la "chaîne des réflexes".

Certaines théories motrices, toutefois, impliquent également qu'il n'y ait aucune régulation à proprement instinctive du circuit tout entier, au sens où il s'agirait de régulations complexes banalement physiologiques telle que la faim, ou d'une origine cognitive non instinctuelle. Des coordinations motrices clairement assujetties à plusieurs circuits fonctionnels, comme la déambulation, seraient au contraire exclusivement réflexes, ou apprises. Toutes autres conditions étant identiques, le fait que l'animal exécute l'une plutôt que l'autre des Erbkoordinationen aux fonctions analogues (...) ou en réduise ou élimine une dans un circuit fonctionnel, ou encore remplace une Erbkoordinationen par une coordination apprise, dépendrait seulement des intensités relatives aux différentes Erbkoordinationen, et des propriétés des stimulations déchenchantes. A cette interprétation théorique des instincts supérieurs, que nous nommerons motrice extrême, il n'est guère facile d'adresser une quelconque objection sérieuse dans le cadre des exemples spécifiques à travers lesquels elle est proposée. (...) Cependant, il n'est pas facile d'exclure qu'il y ait aussi une véritable forme de régulation instinctuelle de circuits fonctionnels entiers.

Le courant (...) que nous désignons comme "cognitif", s'en différencie par la priorité donnée aux objets des instincts, et souvent même, au niveau épistémologique, dans le fait de considérer le "plaisir" et la "douleur" comme des entités dérivées, sur des bases cognitives, de l'action : quand ils ne sont pas banalement physiologiques, le plaisir et la douleur reflèteraient des estimations ou des prévisions du succès ou de l'insuccès d'activités dans lesquelles l'animal est engagé. Les théories motrices de l'instinct, au contraire, sont habituellement liées à une conception "utilitariste" ou "hédoniste" du comportement, c'est-à-dire qu'elles considèrent "plaisir" et "douleur" comme des entités premières, justifications ultimes de tous les comportements supérieurs."

           

Discussion sur la caractéristique "hormique" des instincts.

    Dans la suite de son exposition, F. SCUBLA se concentre sur une des approches cognitives, après avoir rappelé que "comme les approches motrices sophistiquées, les approches cognitives elles aussi donnent pour argent comptant l'utilité spécifique des réflexes et des tropismes et l'utilité non spécifique (...)  d'Erbkoordinationen dépourvues de tout but mécanique précis". L'approche "hormique" (du grec qui signifie impulsion vitale ou "poussée" interne à l'action, voir MC DOUGALL, 1923), "se préoccupe avant tout de justifier les activités ayant des fins utilitaires plus ou moins précises, ce qui implique une certaine forme de prévision du résultat "final" de ces activités. Celles-ce se distinguent des activités mécaniques par  les caractéristiques suivantes :

1. une certaine spontanéité, au sens où le type de comportement n'est déterminé qu'en partie par la nature de la stimulation qui l'initie ;

2. la persistance de l'activité indépendamment de la persistance de la stimulation interne ou externe qui l'a initiée ;

3. des variations dans la forme ou la direction des activités persistantes ;

4. l'interruption de cette activité dès qu'elle a réussi à produire un changement spécifique des conditions;

5. le fait que l'animal se prépare en quelque sorte aux nouvelles conditions que son comportement a contribuer à produire ;

6. une certaine amélioration de l'efficience d'une activité quand elle est répétée par le même individu dans des conditions semblables.

  Ayant, poursuit notre auteur, ainsi qualifié les comportements, innés ou non, qu'il entend expliquer, le théoricien hormiste caractérise ceux qui sont instinctuels en termes de reconnaissance innée de classes de stimulations, d'objets et de situations."

A propos des Vertébrés en général, MC DOUGALL écrit : "Nous pouvons donc définir un "instinct" comme une prédisposition innée qui détermine l'organisme à percevoir (à témoigner de l'attention à) n'importe quel objet d'une certaine classe, et à ressentir en sa présence une certaine excitation émotionnelle et une impulsion à l'action qui s'exprime dans une modalité spécifique de comportement en relation avec cet objet." L'objet, pour MC DOUGALL est entendu au sens large, incluant des caractéristiques dues aussi bien aux conditions externes qu'aux conditions internes à l'animal, et la manière dont, parmi les instincts ainsi définis, il est utile d'opérer des distinctions principalement selon leur différent degré de spécificité, ou de spécialisation.

Alors que dans les théoriciens motrices sophistiquées, les comportements sont déterminés par des formes rigides d'apprentissage spécifiés d'une manière innée au sein de classes particulières de stimulus, les états émotionnels étant des entités directement dérivées et composites, reliées aux différentes Erbkoordinationen, dans les théories hormistes, ces états émotionnels  reflèteraient plutôt l'activation d'un ou plusieurs instincts, les Erbkoordinationen n'étant que de simples instruments des instincts. C'est au niveau de la cause du comportement que la différence entre ces théories se situant, et cela a des implications, comme l'écrit F. SCUDO, "d'un point de vue systématique". "Pour les théoriciens "hormiques" et apparentés, les Mammifères supérieurs seraient caractérisés par une douzaine d'instincts majeurs non spécialisés - cette évaluation étant constituée par des approches indépendantes et techniquement différentes, comme celles de MC DOUGALL (1923) et de HASSENSTEIN (1987). (...). Pour le théoricien "moteur" en revanche, ces mêmes Mammifères seraient caractérisés par un nombre d'instincts d'un ordre de grandeur plus élevé - environ une centaine."

"Les données, reprend notre auteur, plus vastes et plus précises accumulées au cours des dernières décennies ne semblent pas permettre un choix précis entre ces deux alternatives extrêmes, mais plutôt de qualifier la faiblesse de l'une et de l'autre en tant que schémas interprétatifs généraux. Par exemple, chez les Chats, il n'y a aucune base empirique précise pour caractériser un instinct agressif particulier, comme le veut la théorie hormique. Si, malgré cela, l'agression, la prédation, etc, avaient chacune une base instinctuelle unitaire - et il n'y a aucun motif sérieux de l'exclure -, la théorie hormique interpréterait mieux les Erbkoordinationen telle que la "morsure à la nuque" (appliquée aussi aux bouteilles, devons nous rappeler, comme expliquée auparavant dans le texte de l'auteur...) comme simple instrument de différents instincts, c'est-à-dire l'instinct prédateur, l'instinct d'agression, l'instinct sexuel (...) et l'instinct des soins parentaux (...). En l'absence de données empiriques suffisantes, permettant d'évaluer directement la validité relative des formes extrêmes de la théorie hormique et de la théorie motrice dans les différents cas, des évaluations indirectes peuvent se fonder sur une étude précise des émotions, et sur des considérations évolutives générales (...)."

 

Considérations évolutives générales

    Même s'il déploie des efforts pour expliquer l'état de la recherche sur les instincts sans la réduire en une soupe journalistique un peu insipide, F. SCUDO sait que la matière est difficile, cette discipline scientifique devant tout à un réseau complexe de notions parfois historiquement datées. Nous savons avec lui pourtant que derrière toute cette recherche, il existe un enjeu qui nous concerne directement, qui n'est autre de déterminer comment nous nous voyons nous-même, à travers ce que nous pouvons connaître de nos cousins lointains, les animaux, et comment du coup nous pouvons voir les autres, dans les conflits comme dans les coopérations.

"Pour être concret, écrit-il en conclusion, nous admettons que les circuits fonctionnels dans les comportements des Vertébrés supérieurs, Primates supérieurs inclus, ont des origines évolutives lointaines dans des instincts singuliers du type "chaîne de réflexes" des Invertébrés et de Vertébrés inférieurs. Nous admettrons, en outre, qu'aussi bien une interprétation instinctuelle strictement motrice qu'une interprétation sur des bases principalement non instinctuelles sont globalement inadéquates pour rendre compte des comportements des Primates supérieurs. On se souviendra également que l'ontogenèse des comportements est un point de départ peu éclairant pour expliquer l'actogenèse, dont ne rend raison qu'en partie le contrôle instinctif.

Ces prémisses étant posées, une séquence évolutive plausible qui conduirait jusqu'aux instincts de ces mêmes Primates en partant des "chaînes de réflexes" (instincts type I), chacune correspondant à un circuit fonctionnel, pourrait être la suivante :

A une propension singulière régulatrice du circuit entier sont associées des propensions spécifiques qui contrôlent partiellement, mais plus directement, des Erbkoordinationen du circuit lui-même, comme il est couramment admis, par exemple par LEYHAUSEN (1965). Le résultat extrême d'un tel processus serait, précisément, celui décrit par LEYHAUSEN lui-même pour le circuit de prédation chez les Chats, c'est-à-dire (Instincts type II) une "démocratie" de propensions semi-autonomes aux Erbkoordinationen singulières du circuit qui, selon lui, remplacerait totalement la propension singulière originaire. Ce "morcellement" de l'instinct constituerait le pas évolutif le plus caractéristique et le plus important franchi par les Mammifères, attendu qu'il permettrait la combinaison de l'instinct et de l'expérience alors que, par exemple, chez les Insectes, l'expérience serait principalement, ou totalement, alternative aux instincts de type I.

On propose ici, plutôt, que le remplacement "complet" de la propension singulière originaire ne soit pas nécessairement le produit évolutif final du processus de "morcellement" de l'instinct de type I qui conduit à II, mais que souvent, un tel remplacement soit seulement partiel. A partir de là, on pourrait passer à un stade plus avancé, c'est-à-dire de moindre spécialisation ou spécificité du même circuit, dans lequel tout ou partie des Erbkoordinationen seraient ensuite remplacé par des coordinations apprises, par réduction et élimination de leurs propensions spécifiques, au moins chez l'adulte. Le résultat final de ce processus évolutif serait bien compatible avec la situation observée chez les adultes des Primates supérieurs - ou Instincts type III, c'est-à-dire celle d'un usage rare des Erbkoordinationen, dotées le plus souvent de plusieurs fonctions dont chacune est "faiblement" régulée par la propension caractéristique du circuit, dûment modifiée, tandis que l'objectif d'une "situation consommatoire" est obtenu principalement à travers des coordinations motrices-a-spécifiques ou apprises. Il est donc évident que le processus évolutif postulé ici est tout à fait compatible avec différents niveaux de validité relative à différents stades évolutifs, des théories cognitives et motrices, même extrêmes.

A partir des données disponibles aujourd'hui, il me semble possible d'affirmer rien de plus que la forte plausibilité qu'à partir de la modalité de contrôle I, l'évolution qui a conduit aux Primates supérieurs soit passées par des stades intermédiaires à quelque niveau avec II, pour atteindre ensuite une nette prévalence de III chez les Primates supérieurs adultes non pathologiques, tandis qu'une prévalence de II est évidente chez les Fétidés. Si l'on découvre un jour le niveau précis de dominance de II dans l'évolution des Primates - et le niveau précis de dominance du même stade chez les autres Mammifères, et éventuellement aussi chez les Céphalopodes supérieurs -, on pourra peut-être alors soutenir l'idée que les modalités de contrôle inné de l'actogenèse ont évolué essentiellement de la même manière chez tous les animaux. S'il en était ainsi, les niveaux de modalités de contrôle intermédiaire entre I et II, et entre II et III, constitueraient une échelle de progression quantitative absolue dans l'évolution animale - telle qu'elle a été vaguement postulée, entre autres, par LAMARK et par SCHAMALHAUSEN - avec de multiples et intéressantes implications théoriques."

 

Francesco M. SCUDO, instincts, dans Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, Sous la direction de Patrick TORT, PUF, 1996.

Partager cet article
Repost0
19 mars 2019 2 19 /03 /mars /2019 09:27

   Si la période de plus de dix ans (entre 1975-1989) qui selon Yves SANTAMARIA part de cette société de la moitié des années 1970 qui a intégré les bouleversements de mai 1968, et qui s'éloigne définitivement de perspectives de changements radicaux et encore plus révolutionnaires, et va jusqu'à la chute du mur de Berlin, la fin d'une certaine hégémonie communiste dans le paysage pacifiste français, peut comme toujours être sujet de discussion, elle constitue un point de vue commode pour constater l'éclatement du pacifisme, jusqu'à la contestation même du pacifisme au sein des mouvements de paix. Ensuite, c'est-à-dire jusqu'à maintenant, les cartes sont complètement rebattues en son sein, et son influence sur les politiques de défense et d'armement ramenée au minimum.

   Si lors de réelles menaces de guerre et pendant les guerres même, le mouvement pacifisme conserve, malgré toutes les répressions et toutes les censures, une influence de puissance variable mais réelle, que ce soit dans les mentalités et l'opinion publique ou en par des organisations structurées, motivées et combatives, il en est plus de même en temps de paix, de stabilisation des situations internationales, même si cette paix est toujours fragile. Et les peurs qui mobilisent ne sont plus les mêmes : il s'agit plus d'instabilité sociale interne, de montées de mouvements sociaux, d'obnubilation des esprits sur des terrorismes (qui semblent plus terroriser les autorités que les populations...)...

   Une opinion fortement répandue, et qui ne donne évidemment pas prise aux activités pacifistes massives, est que la France est désormais doublement en sécurité, sa suprématie étant garantie en Europe par la division de l'Allemagne et sa défense étant assurée au sein de l'OTAN face à l'URSS, qui par ailleurs donne des signes d'éloignement d'une rhétorique agressive par rapport aux pays capitalistes. Non que les débats sur l'arme nucléaire ait cessé, surtout à gauche, au sein du Parti Socialiste, non que la jeunesse soit moins sensible, bien au contraire, (surtout la jeunesse étudiante) qu'auparavant aux vicissitudes qui l'attend dans le service militaire, dont on se demande à quoi il peut servir, le temps des armées massives étant bel et bien révolus, non encore que des débats n'existent plus quant à plusieurs aspects de la présence de l'armée dans la société. Il y a bien constitution d'un bloc des anti-nucléaires regroupant la vieille garde SFIO et de nouveaux adhérents, qui freine d'ailleurs l'évolution du parti socialiste, qui veut se doter d'une philosophie de parti de gouvernement plus que parti du changement radical. Il y a bien un climat de fronde au sein de la jeunesse, qui de contestations des réformes universitaires au refus de la réforme des sursis au service militaire, s'exprime sous des formes multiples, dont la révolte violente, même si elle est mise en musique par la grande presse, n'est qu'une extrême minorité, malgré l'existence d'un terrorisme dit rouge qui sévit surtout en Italie et en Allemagne. Il y a bien dans les mouvements dits sociaux qui grandissent en considération au diapason du déclin d'une classe ouvrière cultivée par le Parti Communiste, des revendications touchant au domaine de la sécurité, de la guerre et de la paix : rassemblements du Larzac contre l'extension du camp militaire, manifs souvent petites mais fréquentes contre les ventes d'armement ou les essais nucléaires, contestation de ce que maints enseignants nomment militarisation de l'éducation nationale, appels au soutien aux objecteurs de conscience qui refusent le service civil tel qu'il est (deux ans au lieu d'un, et cantonnement à l'Office National des Forêts...) lequel provoquent parfois des soutiens massifs dans les milieux à gauche, les mouvements chrétiens et les syndicats, sans compter une large frange sympathisante du monde associatif.

 

Un paysage définitivement changé.

Bien avant le mouvement provoqué par la double décision de l'OTAN du 12 décembre 1979, d'installation des euromissiles, où la France n'est pas directement concernée (pas d'implantations sur son sol), en "réponse" à la modernisation des missiles SS 20 installés dans les pays de l'Est, un changement progressif mais tenace s'opère au sein du paysage pacifiste. Qui aboutit au déclin du Mouvement de la paix, malgré un "Appel des Cent" (1982) qui se veut plus large que la mouvance communiste, à l'activisme grandissant d'une partie du monde associatif mettant en oeuvre (dans beaucoup de sens...) les objecteurs de conscience toujours plus nombreux et au regroupement dès 1979 d'un certain nombre d'organisations (PSU, MDPL, Non-violents, mais aussi de groupes actifs quoique très petits - on pense notamment à La Forge, Centre de documentation et de formation sur la défense, qui en constitue avec le collectif Cedetim des intellectuels anti-impérialistes d'inspiration marxiste, la cheville ouvrière), au sein d'un Comité pour le Désarmement nucléaire en Europe créé en bonne et due forme en novembre 1981. Cette convergence dans ce CODENE, de nombreux éléments du pacifisme prend d'ailleurs de l'ampleur dans le temps jusqu'à l'effondrement du mur de Berlin en 1989, face à une Union Pacifiste de France à l'activité devenue un brin rachitique et à une Ligue Communiste Révolutionnaire, qui refuse à la fois de s'intégrer dans le Mouvement de la paix et  dans ce CODENE trop sensible à ses yeux aux problématiques de la défense, qui n'est finalement pour elle que la défense du système capitaliste... Pendant toute la durée de ce qu'on appelle alors le mouvement anti-missiles, bien plus important en République Fédérale Allemande, en Grande Bretagne ou même en Italie, la bipolarité Mouvement de la paix/CODENE s'exprime non seulement dans des divergences d'analyse importantes, dans des activités séparées et dans les différentes réunions internationales des mouvements de paix européens, et cela parfois de manière vive. Cette bipolarité n'empêche pas de s'exprimer d'ailleurs d'autres groupes qui agissent de manière autonome, que ce soit dans la mouvance non-violente (où un Appel du Larzac sera un temps diffusé...) ou dans les milieux d'extrême gauche, et qui formulent eux aussi des analyses différentes. L'appui de la CFDT au CODENE EN 1983, sous forme d'une adhésion d'ailleurs formelle à l'Appel du CODENE, donne à ce regroupement associatif un poids plus important face à la traditionnelle machine pacifiste du Mouvement de la paix, tant dans la presse qu'au plan des relations internationales des mouvements de paix. C'est que le CODENE développe une thématique sur la défense, à plusieurs volets, qui est aussi une analyse de la situation internationale, toutes deux n'étant pas sujettes à des accusations de duplicité ou de sympathie particulière envers l'Union Soviétique (soutien des mouvements de contestation à l'Est, envers Solidarnosc en Pologne par exemple), et offrant même un pluralisme au sein de ses moyens d'expression sur de nombreux sujets, au diapason de plus d'une grande partie des mouvements d'objecteurs de conscience. Même si au haut niveau, la hiérarchie catholique comme les grands médias chrétiens (protestants comme catholiques) ne se désolidarise que timidement de la politique de défense nucléaire (un peu plus des ventes d'armes...), de très nombreux groupes de base de deux confessions chrétiennes se montrent actifs au sein des comités locaux du CODENE... L'ampleur du mouvement de paix en Europe est tel que la position de l'OTAN de ne pas implanter finalement de nouveaux missiles à l'Ouest, comme d'ailleurs de manière générale l'effondrement des régimes totalitaires "communistes" à l'Est, pu être revendiquée comme sa victoire au début des années 1990. Il est vrai que malgré la grande défaite des pacifistes en général au sein du Parti socialiste qui se rallie à l'armée nucléaire, le mouvement général d'opinion contre les euromissiles figure de phénomène massif, le dernier observé à ce jour en Occident, concernant les questions de guerre et de paix. Le fait même que la problématique du CODENE, entre autres, est de se situer dans la défense d'un politique de paix et de ne pas se réclamer d'un pacifisme trop décrié dans la société française qui n'a pas perdu la mémoire de l'attitude des pays européens face à l'Allemagne cinquante ans plus tôt. Se baptisant Mouvement de paix et non mouvement pacifiste, le CODENE, dont les options sont relayées tant bien que mal de manière importante sinon dans la presse, du moins dans les relais d'opinion politiques et syndicaux livre une analyse, cela au gré notamment de la parution du Bulletin du CODENE, qui refuse de prendre parti par la défense d'une Europe capitaliste comme de soutenir la "politique de paix" de l'Union Soviétique. Pour faire place à une contestation plutôt radicale du militarisme et de la militarisation, comme de tous les impérialismes, y compris français.

 

Une nouvelle donne intellectuelle

   Avec l'effondrement des régimes "communistes" à l'Est, s'installe une nouvelle donne politique et stratégique en Europe. Et même si le Mouvement de la paix perd ensuite définitivement de son importance, à l'aune de celle du Parti Communiste, et même si les activités du CODENE périclitent fortement, les problématiques de paix ne peuvent plus relever simplement du refus de la guerre ou même de l'antimilitarisme. Même si également la réforme du service civil et plus encore la suspension du service militaire, éteint en quelque sorte la source d'une contestation de la jeunesse (tarissant d'ailleurs du même coup les forces vives d'une grande partie du tissu associatif), l'exposé des problématiques de paix, dans des cercles qui se spécialisent, prennent beaucoup plus en compte qu'auparavant, outre l'obligation formulée de recourir à la guerre, les questions de justice sociale et économique comme celles du fonctionnement politique des sociétés. Alors qu'auparavant, on pouvait sans sourciller, à propos d'un danger de guerre, mobiliser uniquement sur ce danger immédiat, et cela d'ailleurs avec une certaine efficacité, on ne peut plus, comme la crise des Balkans, la guerre au Kosovo... l'ont montré, formuler des propositions pacifistes sans leur adjoindre obligatoirement les conditions nécessaires à une véritable pacification et même au-delà, avec une réflexion à terme sur l'évolution des sociétés concernées par le conflit armé, de penser la paix et la guerre non plus en terme de tout ou rien mais selon des principe, présentés plus "absolus", la justice, le respect des droits de l'homme, la démocratie... Si nombre d'intellectuels continuent de soutenir l'Union Pacifiste comme journal ou des organisations qui clament la nécessité de la paix, qu'ils soient formés ad hoc ou faire partie d'une longue tradition pacifiste, l'exigence de l'opinion publique comme celle des instances qui mènent un combat contre la guerre est de réfléchir aux conditions mêmes de la paix, à court, moyen et long terme. Si auparavant, les analyses sur ces conditions existaient (notamment dans l'entre-deux-guerres mondiales), elles sont maintenant le support obligatoire d'une campagne pour la paix digne de ce nom.

 

Des menaces de crise et de guerre instrumentalisées

    Le climat général, alors que la guerre en Europe - à tort ou à raison - apparait à l'ensemble de la population comme une perspective très improbable, est aux clameurs de crise - réelle du capitalisme, supposée des sociétés face à des terrorismes et des crimes particulièrement bien mis en scène par des mass-médias. La montée du chômage de masse permanent, la mise en cause de nombreuses conquêtes sociales constituent des facteurs d'insécurité réelle, camouflée à bien des égards par des insécurités dues à des violences physiques (que ce soit dans les "banlieues" ou au gré de crimes spectaculaires). Dans ce climat d'insécurité, si les menaces proprement militaires sont réelles (décrochages de la défense de l'Europe par les États-Unis ou à l'inverse - c'est selon l'analyse -main-mise par l'intermédiaire de nouvelles installations militaires, d'où la crise des euromissiles), les mouvements de paix en Europe, moins en France, notamment parce que leurs acteurs sont souvent des contestataires de l'ordre établi ou du libéralisme qui s'installe, connaissent des montées en puissance inédites depuis les grandes manifestations d'après-guerre contre les armements nucléaires. Ces mêmes mouvements contestent également la montée d'instruments policiers tendant à contrôler non seulement les organisations d'extrême gauche ou d'extrême droite, mais aussi l'ensemble des populations. Ils contestent l'instrumentalisation par les États des menaces externes (mais également de leurs ramifications intérieures) afin, jouant notamment sur la peur, de renforcer leur arsenal policier de contrôle social.

 

Une nouvelle façon d'agir pour la paix

   Alors que beaucoup auparavant menaient un combat pour empêcher la guerre, dans maintes circonstances, surtout au nom des malheurs et des fausses solutions qu'elle apporte, avec la crise des euromissiles nait une prise de conscience de plus en plus de citoyens que permettre la pérennité de la paix passe par une implication sur les questions de défense, alors que s'éloigne de plus en plus les perspectives révolutionnaires un court instant ravivées (mais n'était-ce qu'une illusion...) pour faire place à des activités, multiformes qui ne concernent pas directement la problématique de la guerre, qui entendent peser sur les choix politiques de défense, non seulement du pays auquel on appartient, mais également à ceux qui mettent en cause les perspectives de paix et de prospérité dans le monde. La crise des euromissiles tend à fédérer nombre de ceux qui s'étaient déjà engagés dans d'autres combats, de manière séparés le plus souvent, que ce soit pour une autre agriculture, une autre approche du Tiers-Monde, une autre façon de vivre en société... Alors que des manifestations massives et des initiatives se multiplient en Europe, le cas de la France reste particulier, où la défense et les relations internationales paraissent d'un domaine réservé, inaccessible aux citoyens "ordinaires, et dont les spécialistes reconnus ne peuvent être qu'issus du milieu militaire ou ne doivent que s'adresser qu'à ce dernier. Alors que nombre d'associations sont reconnues partout en Europe, issues d'initiatives civiles, on ne reconnait pas en France la qualité d'intervention aux organismes, qui, dans les années 1980 se multiplient, réclament avoir droit d'influer sur les choix de défense. Ni le CODENE, ni le Mouvement de la paix, ni l'Appel des Cent d'ailleurs ne bénéficient de la même attention des médias et des responsables politiques que les organisations allemandes ou néerlandaises correspondantes... Leurs moyens sont d'ailleurs faibles en comparaison des organisations de masse britanniques ou même d'Espagne et d'Italie, ne bénéficiant - et cela s'arrête bientôt avec la suspension prochaine du service militaire - que d'un élan important d'une partie de la jeunesse directement concernée par celui-ci, dont une partie - qui reste minoritaire -  s'oriente directement vers l'objection de conscience. Ceux-ci "bénéficient" d'un statut qui permet à beaucoup, de manière légale ou illégale, de s'engager dans ces associations dont beaucoup se retrouvent solidaires ou directement engagées dans le nouveau mouvement de paix.

      Une enquête de 1984 parue dans Le Monde diplomatique, permet de cerner les contours et les moyens de ces mouvements de paix, alors en pleine activité. Les auteurs de l'enquête indiquent que, dans le grand mouvement de contestation de l'implantation des Pershing américains et des SS20 soviétiques qui traversent alors nombre de pays européens, "la France est moins touchée".

"La campagne menée par le Mouvement de la paix a certainement obtenu un résultat honorable, mais il semble que les gros bataillons des militants cégétistes et communistes aient été mobilisés. Il serait sans doute exagéré de dire que cette campagne a réellement diffusé, dans la population, le message du pacifisme. Plusieurs raisons ont été avancées pour expliquer cette réticence des Français : le mauvais souvenir laissé par la capitulation de Munich, la méfiance à l'égard de l'Union soviétique et du parti communiste, le large consensus existant entre les formations politiques sur la dissuasion nucléaire, le manque de crédibilité des solutions de rechange pour assurer la défense... Il faut aussi tenir compte des traits particuliers du "mouvement de paix" français, qui se caractérise d'abord par son hétérogénéité. (...). Une enquête récente, menée par le Centre d'étude de défense et de sécurité internationale de Grenoble (CEDSI), à laquelle ont volontiers participé 59 groupes représentant toutes les composantes du "mouvement de paix" - et notamment l'Union Pacifiste de France, Résistance internationale des femmes à la guerre, Pax Christi, le PSU, le MAN, le MDPL, le MIR (voir les articles à ces noms...), le Mouvement de la paix, le Mouvement des Objecteurs de Conscience (MOC), les Verts, Femmes pour la paix, le CODENE, le Cun du Larzac... a mis en évidence deux autres caractéristiques : le manque d'organisation et de moyens, une trop grande diversité des thèmes et l'absence d'un projet commun. La plupart des groupes étudiés relèvent naturellement de la loi 1901 sur les associations. certains se classent à la rubrique partis politiques, mais il est très révélateur qu'un nom appréciable de réponses fassent état d'association de fait et de collectifs. 8 groupes seulement disposent d'un permanent au moins (...). IL est particulièrement difficile d'obtenir le nombre des membres. (...) Au total, il ne semble pas que le nombre d'adhérents aux groupes qui appartiennent au "mouvement de paix" excède 25 à 30 000 personnes. A propos des ressources, on enregistre une forte réticence pour répondre (c'est-à-dire, selon nous que la plupart de ces associations... ne le savent pas eux-mêmes, faisant appel aux bonnes volontés ad hoc, lors des actions, et reposant sur énormément de bénévolat...) (...) Il s'agit pour l'essentiel des cotisations, de subventions et de ventes de publications. Le "mouvement de paix" français est pauvre et il est extérieur à l'univers marchand. Actuellement, un besoin d'organisation est ressenti. Mais s'il existe bien des fédérations ou des collectifs d'association - le CODENE, la plate-forme Objection, la Fédération artisanale et artisans de la paix, - les 59 groupes ont de grandes difficultés à avoir une action commune. (...) Contrairement à ce qui se passe notamment en République Fédérale d'Allemagne ou au Royaume Uni, les relations des pacifistes avec les syndicats sont limitées. (...). Inversement, sauf peut-être la CFDT, les syndicats ne semblent pas intéressés par ces groupes quand ils ne les contrôlent pas." (...). Les enquêteurs mentionnent également que "les pacifistes français paraissent internationalement bien isolés, peut-être parce que leur mouvement est trop faible pour dialoguer avec des puissantes organisations. A noter qu'après 1984, de nombreux liens se tissent entre membres du CODENE et acteurs majeurs de mouvements de paix en Europe, lors de diverses rencontres, manifestations, actions, qui tentent de faire pièce aux moyens somme toute plus important du Mouvement de la paix, en faisant valoir notamment les divers soutiens apportés aux mouvements dissidents à l'Est (Solidarnosc en Pologne notamment) : clairement il s'agit de bâtir un mouvement indépendant de paix... "Plusieurs organisations, mentionnent encore les enquêteurs, ont pour objectif la recherche, la formation et l'information (ARESPA, Cun du Larzac, Défense et Paix, La Forge notamment). Il n'existe pas moins de 16 centres de documentation et 35 revues et journaux, dont les plus importants sont Alternatives non violentes, Non-violence politique, Élan, L'Union pacifiste, le Bulletin du CODENE, Les Cahiers de la réconciliation, le Journal de la Paix, Alerte atomique. Les modalités d'action du "mouvement de paix" en France sont très diversifiées grève de l'impôt, pétitions, journées d'initiation, cycle de formation, campagnes nationales, jeûnes, heures de silence, défilés silencieux, théâtre, disques, conférences, débats, poésies, chantiers 'de service civil notamment, devons-nous préciser), stages, films, animations musicales, candidatures aux élections, actions auprès des médias, tracts, livres, etc. (...) Le désarmement est bien sûr au centre du discours du "mouvement de paix" français qui développe aussi, avec une particulière insistance, d'autres thèmes, notamment le changement de société et celui du statut des militaires (droit du soldat, objection, service civil)...."

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. Défense de l'Europe ou défense européenne? Actes du colloque des 20 & 21 janvier 1989, Damoclès (CDRPC), 1989. Daniel COLARD, Jacques FONTANEL et Jean-François GUILHAUDIS, Enquête sur le "mouvement de paix", Le Monde diplomatique, Février 1984.

 

Partager cet article
Repost0
5 mars 2019 2 05 /03 /mars /2019 13:34

      On pourrait écrire : enfin un livre qui traite de l'histoire d'un pays en dehors d'une historiographie officielle (et scolaire) qui fait la part un peu trop belle aux familles aristocratiques de tous poils. Ce serait injuste car il existe tout de même des Histoires économiques et sociales qui traitent des mouvements d'ensemble des société en mettant à leur vraie place ces querelles entre monarques, princes d'Églises et lettrés tapageurs. Toutefois, rares sont les tentatives - et celle de Howard ZINN pour les États-Unis est appelée à faire école - de décrire une histoire politique qui situent les acteurs réels de l'Histoire. Il est vrai qu'on se demandait parfois ce qui poussait tel ou tel souverain à se mettre dans les difficultés ou accumuler les succès, ou même comment tel ou tel régime politique évoluait, sans l'ombre d'un regard sur la grande masse de la population... Les stratégies comme les tactiques des uns et des autres ne suffisent pas à rendre compte des situations et de leurs évolutions.

L'irruption du peuple est souvent en France associée à la Révolution de 1789, et pourtant le peuple, dont la définition transparait bien à la lecture de l'ouvrage de Gérard NOIREL, existe, agit, pousse la société dans un sens ou dans un autre, construit et détruit depuis l'aube des temps. Commencer cette histoire populaire de la France à la guerre de Cent Ans, qu'il justifie amplement par un changement radical dans le domaine des représentations et de l'évolution des mentalités, par rapport à la pauvreté et à la misère par exemple, permet de remettre à sa place tous ces fantasmes nationalistes qui font par exemple de Jeanne d'Arc une figure centrale dans l'émergence de la France en tant que telle. Et qui n'hésitent pas à parler de nation pour des époques où elle ne signifie réellement rien. Jusqu'au mot François (français), on ne se représente pas encore une entité unie, et cela d'autant plus qu'on s'éloigne des centres du pouvoir. La guerre de Cent Ans, la Grande Peste sont des éléments fondateurs - plus par la voie de destruction que de construction d'ailleurs, de la constitution très progressive de cette entité qu'on appelle aujourd'hui la France, issue d'un parcours bien particulier qui n'a pas d'équivalent en Europe, chaque État étant par ailleurs l'aboutissement de processus bien différents d'une contrée à l'autre.

   Dans son avant-propos, l'historien du monde ouvrier, de l'immigration et de la question nationale de France, qui a mené un travail à long cours sur cette histoire populaire, écrit qui"il existe deux grandes manières d'écrire l'histoire de France. La première est collective. Elle consiste à rassembler un grand nombre de spécialistes sous l'égide d'un historien bien placé au carrefour des institutions académiques, de l'édition et du journalisme, pour présenter au public cultivé un état du savoir historique à partir d'un fil conducteur assez lâche, de façon à réunir les petits producteurs indépendants que nous sommes autour d'une oeuvre commune. Ernest Lavisse, Pierre Nora et aujourd'hui Patrick Boucheron s'inscrivent dans cette longue tradition. La seconde manière est in individuelle. Elle caractérise les historiennes et les historiens qui sont arrivés dans la dernière ligne droite de leur carrière et qui exposent leur vision de l'histoire de la France en s'appuyant, notamment, sur leurs propres travaux. Jules Michelet, Fernand Braudel ou, plus récemment, Michelle Zancarini-Fournel ont incarné cette démarche. C'est elle que j'ai adoptée moi aussi dans ce livre, qui est l'aboutissement des quarante années que j'ai consacrées à la recherche historique." Il s'inscrit dans le sillage d'Howard ZINN, quant à l'insertion dans sa vision de l'histoire des masses populaires, et se réclame également de l'oeuvre de Norbert ÉLIAS pour l'histoire des mentalités. Il avertit également qu'une histoire populaire n'est pas pour lui l'histoire des classes populaires, mais bien l'enchaînement dynamique de l'action d'individus et de groupes plus ou moins importants de la population, même de sa partie la plus pauvre. Il se justifie au tout premier chapitre sur son point de départ, l'épopée de Jeanne d'Arc constituant un des nombreux épisodes qui, entre la fin du XIVe siècle et le début du XVe, entraine un processus centripète qui mène de plus en plus de territoires dans une même histoire. L'épopée de Jeanne d'Arc est également emblématique de ce qui se répète souvent dans l'histoire, elle montre ce qui arrive au peuple ou une grande partie de celui-ci lorsqu'il se porte au secours de puissants, étant bien mal récompensé après le succès de son soutien. Les relations entre puissants et masses populaires sont bien le creuset de la constitution d'une nation, et d'abord d'un État avant que celui-ci soit intériorisé mentalement comme légitime...Et il fait pour cela plusieurs siècles, ces siècles que l'auteur déroule dans une écriture agréable, très loin des manuels scolaires ou même de certains ouvrages d'histoire.

 

      Ce n'est que très tardivement qu'on appelle le peuple par ce nom. En quatrième de couverture, l'éditeur le présente bien : En 1841, dans son discours de réception, à l'Académie française, Victor Hugo avait évoqué la "populace" pour désigner le peuple des quartiers pauvres de Paris. Vinçard ayant vigoureusement protesté dans un article de La Riche populaire, Hugo fut très embarrassé. Il prit conscience à ce moment-là qu'il avait des lecteurs dans les milieux populaires et que ceux-ci se sentaient humiliés par son vocabulaire dévalorisant. Progressivement, le mot "misérable", qu'il utilisait au début de ses romans pour décrire les criminels, changea de sens et désigna le petit peuple des malheureux. Le même glissement de sens se retrouve dans Les Mystères de Paris d'Eugène Sue. Grâce au courrier volumineux que lui adressèrent ses lecteurs des classes populaires, l'auteur découvrit les réalités du monde social qu'il évoquait dans ses romans. L'ancien légitimiste se transforma ainsi en porte-parole des milieux populaires. Le petit peuple de Paris cessa alors d'être décrit comme une race pour devenir une classe sociale." Pour que les habitants de ces contrées s'appellent eux-mêmes et se définissent comme Français et adhèrent à l'idée de faire partie de la France, il fallut non seulement le mouvement de reconnaissance des élites de certaines réalités qui ne bénéficiaient auparavant d'aucun écrit, sauf incidemment, mais également de l'adhésion de classes sociales populaires, généralement pauvres, via la scolarisation qui ne fut massive qu'au XIXe siècle. C'est dire que l'idée de France est très tardive dans l'Histoire.

"La France, explique l'éditeur, toujours en quatrième de couverture, c'est ici l'ensemble des territoires (colonies comprises) qui ont été placées à un moment ou un autre, sous la coupe de l'État français. Dans cette somme (qu'il faut lire attentivement, tant les chapitres sont denses d'informations), l'auteur a voulu éclairer la place et le rôle du peuple dans tous les grands événements et les grandes luttes qui ont scandé l'histoire depuis la fin du Moyen-Âge, : les guerres, l'affirmation de l'État, les révoltes et les révolutions, les mutations économiques et les crises (notamment dues aux aléas du climat dans un monde agricole aux techniques parfois sommaires), l'esclavage et la colonisations, les migrations, les questions sociale et nationale." 

    L'intérêt à la lecture de cet ouvrage ne faiblit jamais, que ce soit dans les temps d'avant la Révolution de 1789 que pour la période contemporaine. Il existe une dynamique, confluence de toutes sortes d'influences, dont rend bien compte Gérard NOIRIEL, qui mène, de façon ni téléologique ni obligatoire, à un destin commun des populations au départ très diversement attachées aux autorités politiques et religieuses, sans compter celles qui, au gré des mouvements migratoires dus aux famines, aux guerres, aux colonisations, participent pleinement, et souvent de manière décisive, à cette histoire.

 

Gérard NOIRIEL, Une histoire politique de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours, Éditions Agone, collection Mémoires sociales, 2018, 830 pages.

 

Partager cet article
Repost0
27 février 2019 3 27 /02 /février /2019 09:37

     L'écrivain, philosophe, romancier, dramaturge et homme de théâtre, journaliste, essayiste et nouvelliste français Albert CAMUS est une figure de la mouvance pacifiste. Journaliste militant engagé dans la Résistance et proche des milieux libertaires, il est de nombreux combats dans la vie intellectuelle de ce pays.

   Plus connu pour ses ouvrages de fictions, il est très actif sur le plan politique. Dans le journal Combat, ses prises de position, aussi bien sur la question de l'indépendance de l'Algérie que sur ses rapports avec le Parti Communiste Français (qu'il quitte après un court passage de deux ans) sont particulièrement remarquées. Se situant surtout sur le plan moral, il proteste successivement contre les inégalités qui frappent les musulmans d'Afrique du Nord puis conte la caricature du pied-noir exploiteur, ou prend la défense des Espagnols exilés antifascistes, des victimes du stalinisme et des objecteurs de conscience.

   En marge des courants philosophiques, Albert CAMUS se veut d'abord le témoin de son temps, intransigeant, refusant toute compromission. Il ne cesse de lutter contre toutes les idéologies et les abstractions qui détournent de l'humain. Il est ainsi amené à s'opposer à l'existentialisme et au marxisme, et à se brouiller avec SARTRE et d'anciens amis. En ce sens, il incarne une des plus hautes consciences morales du XXe siècle - l'humanisme de ses écrits ayant été forgé dans l'expérience des pires moments de l'histoire. Sa critique du totalitarisme soviétique lui vaut les anathèmes de communistes et sa rupture avec Jean-Paul SARTRE.

   Les commentateurs de son oeuvre ne tarissent pas d'éloge, sur cet écrivain engagé, ainsi peut-on lire : "Une pensée profonde est en continuel devenir, épouse l'expérience d'une vie et s'y façonne. De même, la création unique d'un homme se fortifie dans ses visages successifs et multiples que sont les oeuvres". A travers la diversité de leurs formes d'expression : roman, théâtre, essai, journalisme, la pensée et l'oeuvre de CAMUS illustrent parfaitement pour Jacqueline LÉVI-VALENSI cette cohérence fondamentale et ce dynamisme fécond que définit Le Mythe de Sisyphe. Leur enracinement charnel, tant dans la biographie de leur auteur que dans l'histoire contemporaine, leur refus de tout dogmatisme, de tout "système" qui emprisonne ou mutile l'être humain, dont la misère et la grandeur alimentent leurs doutes et leurs certitudes, la place qu'elles font à la splendeur et à l'indifférence du monde, enfin l'exigence morale, la passion et la lucidité qui les animent, sous le classicisme du langage, sont probablement les traits les plus caractéristiques de cette pensée et de cette oeuvre singulière, à la fois limpides et secrètes. Traduit dans le monde entier, Albert CAMUS continue par la richesse de sa réflexion, le rayonnement et les prestiges de sa création, à être présent dans la sensibilité et la conscience contemporaines.

 

Une horreur très tôt de la guerre et un engagement communiste

  Issu d'une famille commerçante peu instruite, Albert CAMUS est très tôt influencé par son oncle, Gustave ACAULT, chez qui il effectue de longs séjours. Ce dernier, anarchiste et voltairien, qui fréquente les loges des francs-maçons, est boucher de métier, et cultivé, met à sa disposition une bibliothèques riches et éclectique. Lors de ses études à Alger, il bénéficie de l'aide de Louis GERMAIN, qui lui fait découvrir, notamment à travers Croix de bois de Roland DORGELÈS, l'horreur de la guerre. Il découvre la philosophie alors qu'il pratique le football. Une tuberculose l'oblige à abandonner sa passion du football et doit réduire ses études. C'est fidèle au milieu ouvrier et pauvre qu'il entame une carrière littéraire.

En 1935, il adhère au Parti Communiste algérien, qui, alors anticolonialiste et tourné vers la défense des opprimés, incarne certaines de ses convictions. La même année, il commence à écrire L'Envers et l'Endroit, publié deux ans plus tard dans la librairie duquel se retrouvent souvent les jeunes écrivains algérois, tel Max-Pol FOUCHET. En 1936, il fonde et dirige, sous l'égide du Parti, le "Théâtre du Travail", mais, comme tant d'autres intellectuels, il subit les infléchissements de la direction du PCA qui donne la primauté à sa stratégie de l'assimilation et à la souveraineté française. Lassé, Albert CAMUS, se fait exclure en 1937 et crée, avec des amis, le "Théâtre de l'Équipe", avec l'ambition d'en faire un théâtre populaire. Dont la première pièce une adaptation de la nouvelle Le Temps du mépris (1935) d'André MALRAUX, avec lequel il entretient d'ailleurs une correspondance suivie.  Il quitte complètement le Parti Communiste et entre au journal créé par Pascal PIA, Alger Républicain,organe du Front Populaire, dont il devient le rédacteur en chef. Son enquête Misère de la Kabylie de juin 1939 a un écho retentissant, et alimente les tendances autonomistes en Algérie. Mais la guerre interrompt un temps le cours des événements allant dans ce sens.

 

Philosophie et Résistance

    En 1940, le Gouvernement général de l'Algérie interdit le journal et il s'installe, s'étant marié, à Paris où il travaille comme secrétaire de rédaction à Paris-Soir sous l'égide de Pascal PIA. Il fonde la revue Rivage, aidé par André MALRAUX qui recommande la publication de L'étranger. le livre parait en même temps que Le Mythe de Sisyphe (juin 1942), dans lequel Albert CAMUS expose sa philosophie. Selon sa propre classification, ces oeuvres appartiennent au cycle de l'absurde, cycle qu'il complète plus tard par les pièces de théâtre Le Malentendu et Caligula (1944). Albert CAMUS, venu soigner sa tuberculose dans le village du Chambon-sur-Lignon en 1942-1943, peut observer la résistance non violente à l'Holocauste mise en oeuvre par la population. Il y écrit Le Malentendu, y trouvant des éléments d'inspiration pour son roman La Peste auquel il travaille sur place.

En 1943, il devient lecteur chez Gallimard et prend la direction de Combat lorsque Pascal PIA est appelé à d'autres fonctions dans la Résistance. En 1944, il rencontre André GIDE et un peu plus tard Jean-Paul SARTRE, avec lequel il se lie d'amitié. Il garde une constante activité sur la scène du théâtre (pièce de PICASSO...).

le 8 Août 1945, il est le seul intellectuel à dénoncer l'usage de la bombe atomique, deux jours après le bombardement d'Hiroshima, dans un éditorial devenu célèbre publié par Combat. A la libération, il s'élève contre l'épuration dans le monde de la presse (demandant la grâce de Robert BRASILLAH, connu pour son activité collaborationniste, à l'initiative de François MAURIAC).

Politiquement, il se situe déjà dans la guerre froide qui s'annonce, contre l'expansionnisme soviétique. Après un voyage aux États-Unis en 1946, il publie une série d'articles contre elle. Cette série d'articles devient manifeste en 1948, avec le coup de Prague et l'anathème lancé contre TITO. D'une manière générale, Albert CAMUS se trouve pris, malgré sa prise de position contre la bombe atomique, dans l'ambiance de la victoire, relayant les thèses gaullo-communistes de la France debout, rompant sans espoir de retour avec lâcheté et capitulations. Il s'agit de toute façon d'appuyer le retour de la France sur la scène internationale, seule façon par ailleurs d'appuyer - cette pensée étant emplie d'illusions, - les recours contre la Bombe... De toute façon, il s'agit - surtout face à une certaine "occupation" américaine, de reconstruire une nation forte. Et cela, bien entendu contre l'expansionnisme soviétique...

Dès l'été 1945, une partie de la classe intellectuelle, dont Albert CAMUS ressent l'atmosphère en Europe comme pesante, tant l'ampleur des destructions est effarante et la perspective - mais cela est bien moins partagé et même si c'est loin d'être au coeur des préoccupations des Français - de destructions, vu le saut quantitatif de la Bombe atomique, encore plus grandes. Albert CAMUS écrit : "Déjà, on ne respirait pas facilement dans ce monde torturé. Voici qu'une angoisse nouvelle nous est proposée, qui a toutes les chances d'être définitive. On offre sans doute à l'humanité sa dernière chance". (Combat, 8 août 1945). Mais sa voix, encore une fois! - détonne dans la presse, bien plus préoccupée par la nécessité de donner à la France une nouvelle chance... C'est que Albert CAMUS a toujours en vue ce qu'il pense l'essentiel, par-delà les événements en cours.

 

Un engagement politique et littéraire constant

Il connait le succès littéraire en 1947 avec le roman La Peste, et deux plus tard, en 1949, avec la pièce de théâtre Les Justes. Méfiant à l'égard des idéologies, il écarte dès 1945 toute idée de révolution définitive et souligne les risques de déviation révolutionnaire. En octobre 1951, la publication de L'Homme révolté efface toute ambiguïté sur ses position à l'égard du régime soviétique. Ses positions provoquent de violentes polémiques et il rompt avec Jean-Paul SARTRE (1952) ainsi qu'avec nombre de ses amis. En 1956, il publie La Chute, livre pessimiste dans lequel il s'en prend à l'existentialisme non sans se livrer à une sorte d'autocritique.

Dans cette même année 1956, il lance à Alger l'Appel pour un Trêve Civile, mais son plaidoyer pacifique pour une solution équitable du conflit est alors très mal compris, ce qui lui vaudra de rester méconnu de son vivant par ses compatriotes pieds-noirs en Algérie, puis, après l'indépendance, par les Algériens qui lui ont reproché de ne pas avoir milité pour cette indépendance. Haï par les défenseurs du colonialisme français, il est forcé de partir d'Alger sous protection.

Il démissionne de l'UNESCO pour protester contre l'admission de l'Espagne franquiste. En 1957, alors que le Prix Nobel de littérature lui est décerné, il réitère sa position dans le conflit franco-algérien, opposé aux attentats du FLN qui frappe les civils. C'est qu'il rejette l'idée machiavélienne que tous les moyens sont bons pour parvenir à un juste objectif, sujet développé par exemple dans Les Justes. C'est cette position qui est bien accueillie dans la mouvance non-violente. Très incompris toutefois dans le milieu de la presse littéraire française, on lui reproche de rechercher un "juste milieu" qui sans doute n'existe pas dans le cadre de ce conflit.

Parallèlement, il s'engage dans la défense du droit à l'objection de conscience, entre autres en parrainant le comité créé par Louis LECOIN, aux côtés d'André BRETON, Jean COCTEAU, Jean GIONO et l'abbé PIERRE. Comité qui obtient en décembre 1963 un statut restreint pour les objecteurs.

Avant tout homme de théâtre, il consacre ses ressources (notamment le chèque du Prix Nobel) à son ambitieuse adaptation des Possédés de Fiodor DOSTOÏEVSKI, adaptation qui à partir de janvier 1959 remporte un vif succès critique et artistique.

Les essais sur son oeuvre ont abondé juste après sa mort et les premières biographies n'ont paru que très tard. C'est sa condamnation contre les attentats frappant les civils et sa critique du productivisme et du mythe du progrès qui retiennent l'attention de la postérité. Nombre de ses oeuvres sont rééditées plusieurs fois et nombreuses également sur les adaptations au cinéma, en musique et en bandes dessinées.

 

Une oeuvre cohérente qui justifie la révolte.

   Albert CAMUS lui-même a séparé son oeuvre, sans doute de manière trop rigide, en un "cycle de l'absurde" et un "cycle de la révolte" ; en fait, le sentiment de l'absurde, né d'une réflexion ontologique, accentué par la pesanteur de l'histoire devenue particulièrement angoissante, entraîne le mouvement de la révolte ; d'abord d'ordre individuel, elle devient collective, de son propre élan et sous la pression de l'histoire. Il ne refuse pas cette dernière comme on a pu le lui reprocher, mais refuse de la sacraliser et ne croit pas plus en sa valeur absolue qu'en celle d'un Dieu ou de la raison. L'histoire, selon lui, ne peut donner un sens à la vie, qui n'en a pas d'autres qu'elle-même. Caligula, dont une première version romantique et lyrique est achevée en 1941, mais qui ne sera joué qu'en 1945, dans un texte à la fois plus amer et plus politisé, L'Étranger et Le Mythe de Sisyphe, publiés en 1942, Le Malentendu créé en 1944 explorent les fondements, les manifestations et les conséquences de l'absurde ; les pièces de théâtre et le roman ne sont pas des illustrations de l'essai, mais l'exploitation, à travers personnages et situations, d'une même expérience et d'une même réflexion, nées du divorce entre l'homme mortel et l'homme éternel. La vie veut-elle ou non d'être vécue? C'est la question initiale que pose Le Mythe de Sisyphe, qui, loin d'être un bréviaire du désespoir, même si décidément sa lecture peut donner d'abord à le penser, affirme que "le bonheur et l'absurde sont fils d'une même terre". L'homme peut dépasser l'absurdité de son destin par sa lucidité, et "la révolte tenace" contre sa condition ; il y a une grandeur à vivre et à faire vivre l'absurde. Caligula le sait, lui qui a découvert que "les hommes meurent et ne sont pas heureux" ; ne pouvant l'accepter, il use de son pouvoir absolu pour faire vivre et mourir ses sujets dans la conscience de ce scandale ; son erreur est de nier les hommes et d'exercer à leurs dépens sa liberté et sa passion de l'impossible. Dans Le Malentendu, c'est la situation qui porte l'absurde au plus haut degré : il suffirait que le fils se nomme devant sa mère et sa soeur pour que l'accumulation tragique des morts soit évitée ; les mots les plus simples auraient pu tout sauver. Que l'absurde soit ainsi lié à une perversion du langage, c'est aussi ce que traduit l'aventure de Meursault ; dénonçant la surenchère d'absurde que les hommes imposent à l'homme par le conformisme social, les tribunaux et leur parodie de justice, enfin par la peine de mort, L'Étranger propose le mythe de l'homme fondamentalement innocent à travers l'une des figures les plus troublantes du roman contemporain ; essentiellement charnel, soucieux de ne dire que la vérité de ses sensations loin de toute introspection psychologique ou sentimentale, Meursault ne connaît que la vie immédiate, terrestre, dans son rythme quotidien et son ouverture aux forces naturelles ; en lui confiant la narration de sa propre histoire, Albert CAMUS accentue son étrangeté et, cependant le rend curieusement proche du lecteur.

Le "cycle de la révolte" ne peut être dissocié de l'engagement réel de CAMUS dans la Résistance. Les Lettres à un ami allemand (1945), dont les premières furent publiées dans la clandestinité, analysent les raisons morales du combat politique contre le nazisme ; elles trouvent leur prolongement à la Libération dans le journal Combat, dont il est il est rédacteur en chef de 1944 à 1947 ; ses éditoriaux et ses articles, recueillis en partie dans Actuelles I, atteignent, par leur valeur littéraire et la portée de leur contenu, une dimension exemplaire ; en liaison directe avec l'histoire en train de se faire, ils affirment le désir de liberté et de justice, le refus des utopies absolues comme du "réalisme politique", la nécessité du dialogue, même au coeur des conflits les plus durs. Albert CAMUS incarne alors ce que SARTRE devait saluer comme "l'admirable conjonction d'une personnes, d'une action et d'une oeuvre". Non sans équivoque, la constellation SARTRE-CAMUS, qui fait la "une" littéraire-politique dans un Paris foisonnant de la liberté retrouvée, règne sur la jeunesse et l'intelligentsia, non sans malentendus... car CAMUS récuse l'étiquette d'existentialiste, et se refuse à être un "maître à penser". La Peste, prix des critiques 1947, crée un autre malentendu, en lui accolant l'image d'un "saint laïque", tribut d'un certain moralisme qui parcourt son oeuvre. Représentation de la guerre, de l'occupation, du nazisme, mais aussi de toutes les formes d'oppression et de mal, le roman a une visée éthique ; mais on ne saurait l'y réduire, tant il y a dans le texte appel à l'action. Reprenant le mythe de la peste, L'État de siège (1948), spectacle baroque, fait éclater les structures traditionnelles du théâtre et incarne aussi une réalité historique et politique ; en situant la pièce à Cadix, il entend rappeler que sous FRANCO, l'Espagne - sa "seconde patrie" - n'est pas un pays libre, et, à travers cette localisation symbolique, rendre hommage à tous ceux qui s'élèvent contre la dictature. Pour dire leur combat, et s'opposer sans ambiguïté à toute légitimation du meurtre, et au terrorisme aveugle, Les Juste (1950) vont retrouver la rigueur de la tragédie classique. L'originalité de la réflexion et de l'enquête que CAMUS mène sur la révolte (dans L'homme révolté, de 1951) tient à ce qu'il ne sépare pas la révolte métaphysique de l'homme contre sa condition, et la révolte historique qui en est, selon lui, "la suite logique" ; or la révolution devient vite conquête de la totalité, et au non d'une justice abstraite supprime la liberté pour aboutir au nihilisme, à la terreur, à l'univers du procès (élément qui revient souvent, lui qui suit de près les divers procès politiques dans la sphère du Parti Communiste) ; ainsi du fascisme, qui proclame la règne de quelques individus et l'asservissement de tous les autres, et du marxisme, qui, pour libérer l'homme de l'avenir, asservit aujourd'hui. L'art, pour CAMUS, ne se réduit jamais à l'histoire et très souvent derrière l'homme de théâtre qu'il est d'abord, point un véritable philosophe. (Jacqueline LÉVI-VALENSI)

 

Albert CAMUS, L'Envers et l'Endroit, 1937 ; Le Mythe de Sisyphe, 1942 ; L'Étranger, 1942 ; La Peste, 1947 ; L'Homme révolté, 1951 ; La Chute, 1956 ; Réflexions sur la peine capitale (avec Arthur KOESTLER et Jean BLOCH-MICHEL), 1957 ; Actuelles en 3 tomes, 1950, 1953, 1958 (Chroniques 1944-1948, Chroniques 1948-1953, Chroniques algériennes, 1939-1958). Toute l'oeuvre d'Albert CAMUS est éditée chez Gallimard, notamment l'oeuvre complète éditée dans la collection La Pléiade.

Oliver TODD, Albert Camus, une vie, Gallimard, 1996. Jacqueline LÉVI-VALSENSI, Albert Camus, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Yves SANTAMARIA, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

 

 

Partager cet article
Repost0
14 février 2019 4 14 /02 /février /2019 10:11

    Dans sa périodisation de l'histoire du pacifisme en France, Yves SANTAMARIA fait des années 1962-1974 le moment où les forces socio-politiques se polarisent, en une sorte de guerre par procuration, dans les choix géopolitiques et surtout idéologiques. Il est vrai que ces années correspondent à une période de fortes tensions entre Etats-Unis et Union Soviétique, au sortir de la crise de Cuba qui ne laisse que peu de traces dans la mémoire collective française, à l'inverse des moments d'émotions pendant la crise elle-même. La guerre du VietNam étant le point focal de cet affrontement, et les événements de 1974, avec les campagnes antimilitaristes marquant un tournant en France dans le paysage pacifiste. Mais on peut se poser la question si une autre périodisation n'est pas possible, prenant en compte plus profondément l'évolution réelle des relations soviéto-américaines - quoique l'opinion publique française semblant prendre une décennie de retard dans l'appréciation de celles-ci, perception atypique en Europe tant la prose sur l'indépendance nationale prend le pas sur toutes les autres analyses.

Et surtout en France, les années 1958 et 1968 sont marquées par des changements profonds dans la société : les événements de 1958 ouvrant une période institutionnelle obligeant tous, y compris les pacifistes, à se positionner différemment et les événements de 1968, sur le plan des relations entre personne (rapport d'autorité, rôle des femmes, renouveau de la "question sociale") définissant bien un avant et un après dans les conceptions du pacifisme lui-même. On ne pouvait pas penser avant 1958 les questions de guerre et de paix sans poser la problématique coloniale  ; on ne peut plus penser après 1968 le pacifisme sans poser la question de l'évolution même de la civilisation et de la société dans son ensemble, et surtout de la place de l'armée dans la société.

Compte tenu justement de la spécificité française des rapports de force, avec un mouvement communiste encore très important, compte tenu du détachement de l'enchaînement des événements en France d'un contexte international perçu avec un certain décalage, on serait plus enclin à une périodisation 1958-1968, mais effectivement, ce n'est qu'en 1974, qui est aussi l'année de l'échec électoral de l'union de la gauche, que les problématiques françaises rejoignent les problématiques européennes et mondiales, avec l'arrivée notamment d'une politique libérale sur le plan économique. Une sorte de désenchantement sur la problématique d'un changement socio-politique d'ampleur fait alors place effectivement à d'autres perceptions des questions de guerre et de paix, dans un paysage pacifiste somme toute bien plus éclaté qu'auparavant...

 

Un paysage pacifiste éclaté, une opinion guère mobilisée...

   Chaque fraction de la mouvance qu'on devrait plutôt appeler alors, mouvance de la paix plutôt que mouvance pacifiste proprement dite, tant certaines composants émettent des conditions parfois restreintes, parfois plus large, à l'exercice du combat pour la paix. Pour beaucoup, la paix en soit ne suffit pas, elle ne peut exister qu'avec d'autres éléments à prendre en considération, l'indépendance ou la justice. Et cela pour des composantes parfois opposées idéologiquement, chrétiens et communistes, socialistes et "apolitiques" ou anarchistes... De la crise des fusées de Cuba à la guerre du Viet-Nam, l'éventail des réactions des pacifistes est large, même si par ailleurs, surtout avant 1968, années charnière s'il en est, ils demeurent toujours minoritaires ou même très minoritaires dans l'opinion publique. Même les catholiques dont le Pape produit son encyclique Pacem in Terris, ne sont guère mobilisés, même les adhérents au Parti Communiste ne font de la paix - même au plus fort de la propagande soviétique et du Mouvement de la paix, n'en font une cause majeure. Alors que la phraséologie de l'administration Kennedy - qui se prévaut d'une action pour la paix par "l'équilibre du monde" en Occident, que la phraséologie du Kremlin, surtout après Cuba, est en faveur de la "coexistence pacifique", même si les actions diplomatiques et militaires ne vont même pas dans ce sens, la seule préoccupation qui pourrait se rapprocher de celle des pacifistes réside dans l'attitude du gouvernement par rapport à une main-mise des États-Unis sur la politique étrangère et de défense de la France...  Et encore, lorsque De GAULE, dans une rhétorique de l'indépendance nationale, fort du succès de la mise en place de la force nucléaire, prend la décision de faire quitter en 1966 les forces américaines du sol français, il coupe en quelque sorte l'herbe sous le pied du seul mouvement de masse encore important dans le domaine des questions de guerre et de paix, le Mouvement de la paix, alors complètement inféodé à Moscou. C'est que l'heure est à la sérénité, et au consensus un peu vague exprimé dans l'encyclique Pacem in Terris, seul élément qui dans la presse et à travers les congrégations religieuses catholiques de l'Europe, est l'occasion de campagne de presse importante, cela dans la foulée de ce bouleversement annoncé et mis en oeuvre par Jean XXIII, consacré par Vatican II...

   Les seuls éléments de fixation semblent être alors la guerre des Six Jours (juin 1967) et celle de la guerre du Biafra (mai 1967-janvier 1970). L'une, mais l'attitude du gouvernement français critique à l'égard d'Israël élime vite les contestations "pacifistes", divise à l'intérieur même de la mouvance pacifiste et l'autre, la presse étant très présente pour la relater, focalise plus sur la "misère" des biafrais que sur des menées "impéralistes" en Afrique. C'est d'ailleurs surtout sur le volet humanitaire que l'opinion se mobilise, et en 1971, un certain nombre de médecins (dont Bernard KOUCHNER et Xavier EMMANUELLI) décident de créeer "Médecins sans frontières. L'un et l'autre conflit suscitent une problématique sur les Droits de l'Homme promise à un grand avenir.

 

Guerre du Viet-Nam et Armement nucléaire.

  En fait, seules deux questions suscitent une polarisation d'initiatives, de réactions, voire de manifestations en France. La Guerre du VietNam (dans sa phase américaine désormais), dans l'ensemble d'une mouvement planétaire et diffus de protestation et l'émergence de la force nucléaire stratégique en tant que réalité maintenant tangible (préparée au début de la décennie précédente), suscitent des oppositions, qui ne se limitent pas, loin s'en faut, aux différentes sphères pacifistes. Ensuite, dans la foulée des vagues contestataires de Mai 1968, les résistances à la conscription et à la militarisation de la société constituent des points forts de la vie politique du pays...

   L'accentuation de la logique présidentielle de la République, avec l'élection du Président de la République au suffrage universel, règle établie par le résultat du référendum d'octobre 1962, fait de la défense et des relations internationales une sorte de domaine réservé - d'ailleurs contesté dès son apparition. L'opposition aux programmes militaires ou d'armements se colore alors d'un sentiment qu'il ne peut y avoir de réel débat sur la défense. L'ensemble de la mouvance pacifiste joint sa critique traditionnelle d'une crainte de confiscation en quelque sorte de la démocratie.

 

Armement nucléaire...

    Le jeu solitaire de la France, à la suite notamment du refus opposé par la Grande Bretagne aux projets de coopération en matière de missile, soulève deux types d'inquiétudes qui s'alimentent l'une l'autre, comme l'écrit Yves SANTAMARIA. "Le premier se nourrit d'une sensibilité atlantiste, mais tendra à s'atténuer progressivement, lorsqu'il s'avèrera que la distension des liens avec Washington n'avait guère porté atteinte à la solidité de l'Alliance occidentale. Le second motif de préoccupation tenait au refus manifesté par de Gaulle d'être partie prenante d traité d'arrêt des tests nucléaires négocié entre Soviétiques et Américains en 1963. Les socialistes sont particulièrement sensibles aux deux aspects de la question : tout en agitant (avec une conviction sans cesse affaiblie) la perspective d'une force européenne autonome, la SFIO dénonce l'ensemble des initiatives du pouvoir au nom de la "solidarité occidentale". En même temps, elle impulse à partir de juillet 1963 - sous l'autorité de Jules MOCH - un Mouvement Contre l'Armement Atomique (MCAA), dont le dynamisme permet au socialisme français de renouer ouvertement avec une part importante de son bagage culturel. Les socialistes reprennent ainsi partiellement l'initiative sur un terrain jusque-là abandonné au PCF, établissant avec la nouvelle gauche française (et notamment les chrétiens) des liens distendus par la guerre d'Algérie. Les marches organisées par le MCAA dans de nombreuses régions s'inspirent des pratiques anglo-saxonnes et s'inscrivent dans la perspective de la Confédération internationale pour le désarmement et la paix, que son indépendance par rapport à Moscou rend plus fréquentable qu'un Mouvement de la paix toujours aligné sur la diplomatie soviétique."  Notons que ces "retrouvailles" avec le pacifisme ne sont pas seulement le fait de dirigeants socialistes, au sein d'une organisation aux structures assez diverses, et qu'il s'agit aussi d'une impulsion venue d'une fraction de l'opinion publique, déjà sensibilisée à ces problèmes lors de la guerre d'Algérie. On pense notamment à une partie de la presse, à des initiatives venues de gens d'Église que Vatican II a libéré en grande partie des soucis hiérarchiques, à également une partie de la jeunesse (notamment via les organismes d'éducation populaire...) directement concernée par les différents appels à l'enrôlement dans les armées. Par la suite, notamment lors des négociations pour une union de la gauche, les questions de défense (avec la problématique des nationalisations) pèsent de tout leur poids.

Les débats s'engagent d'ailleurs véritablement dans une phase aigüe après la défaire de la gauche aux législatives de mars 1973, alors qu'une partie de l'extrême gauche développe, conjointement avec d'autres forces politiques et culturelles, une campagne antimilitariste d'une ampleur sans précédent suite aux dispositions de la loi votée 3 ans plus tôt sur le régime du sursis du service militaire. Les prises de position marquantes émanent plus alors de l'ensemble de la société civile que d'un monde parlementaire axé sur d'autres agendas, et même d'un monde politique et d'une partie de la hiérarchie militaire directement visée. Nombre d'intervenants articulent d'ailleurs problématique de défense et question du changement social.

 

Guerre du VietNam...

    La contestation-protestation contre la guerre du VietNam est bien plus importante - anti-américanisme et anti-atlantisme faisant largement leur place - que lors de ce que les Français ont appelé la guerre d'Indochine, alors que les Américains n'ont fait que prendre le relais de la puissance coloniale française. C'est que l'ampleur des destructions sur le sol vietnamien et la disproportion des moyens militaires engagés horripilent plus que ne veut le faire le Mouvement de la Paix qui agit là dans le cadre d'une guerre froide où beaucoup savent quel camp il choisit. Comparé aux autres pays d'Europe occidentale, et au diapason du mouvement contre la guerre aux États-Unis même, les mouvements anti-guerre et pro-VietNam en France sont les plus puissants et les plus répandus. Une part de l'agitation étudiante, qui a ensuite un grand rôle dans les événements de Mai 68, provient de cette opposition. Même si la mémoire est faible aujourd'hui sur ce mouvement anti-guerre, sur le moment le monde politique bruit surtout de cette guerre, et il semble même que maintes réflexions partent de cette guerre pour une réflexion plus globale sur le monde, et que toute réflexion, dans la presse, les médias, la littérature, sur le monde ramène toujours aux faits brûlants de l'actualité en Asie. Alors que l'anticolonialisme est relégué par la suite au second plan, il jette ses derniers feux dans le paysage pacifiste français (on préférera même un temps parler du colonialisme intérieur ou franco-africain que du colonialisme-impérialisme des deux Grands).

  L'opposition à l'intervention américaine au VietNam revêt un caractère sans précédent, comme l'écrit encore Yves SANTAMARIA : "reconstituant un arc gaullo-communiste tel qu'on l'avait plus connu depuis la querelle de la CED (la défunte-née Communauté Européenne de Défense) et qu'il se ressoudera en 2003 lors de la deuxième guerre d'Irak. Par delà la spécificité de chacune des conjectures (et sans parler des arrière-pensées de chacun), une différence importante tient dans l'attitude de l'extrême droite qui, dans le cas du VietNam, affiche résolument son soutien au régime du Sud et à ses protecteurs américains. Mais à cette exception près, la rue française appartient aux soutiens de Hanoï, tandis que la presse et les médias d'État concourent à affaiblir la légitimité du Goliath yankee face aux fantassins en sandales de Giap". C'est notamment sur la scène médiatique, plus sans doute que dans des manifestations massives que s'exprime cette posture presque unanime. De plus, "les reportages sur la contestation interne aux États-Unis contribuent à donner aux adversaires français de la politique menée par Washington le sentiment qu'ils sont partie prenante d'un certain avant-gardisme culturel, tel qu'il s'exprime sur les campus et à travers des protest-songs où la tradition folk se colorie de plus en plus d'accents pop-rock d'une électrique modernité." Dans l'ensemble, dans l'opinion, c'est plus les images et les positions à gauche et à l'extrême gauche qui attirent l'attention, tirant d'ailleurs sa perception vers un versant pacifiste qui pourtant n'est pas la caractéristique principale de maints groupes et intellectuels sur le devant de la scène. Ainsi, on retient des interventions de jean-Paul SARTRE, à la pointe brièvement de la gauche intellectuelle, ces appels anti-guerres et anti-crimes de guerre. Cette gauche intellectuelle se retrouve autour de ce dernier, dans l'initiative prise en 1966 par Bertrand RUSSEL d'un "Tribunal international contre les crimes de guerre au VietNam" au cours duquel la seule partie américaine est convoquée sur le banc des accusés. Avec le temps, maints d'entre eux qui, tel Pierre VIDAL-NAQUET, regretteront les qualifications à sens unique de génocide...

C'est à une véritable bataille des slogans que l'on assiste, qui préfigure ce qui advient plus tard avec la contestation générale de la société, où les positions, toujours anti-américaines - se nuancent d'objectifs politiques bien différents. Dans cette bagarre, la violence verbale au sein de l'extrême gauche pour la prise de contrôle du mouvement anti-guerre, nombre d'intellectuels constituent autant de "prises de guerre", chacun des groupes - on devrait sans doute plus écrire goupuscules - voulant retrouver le chemin des masses, à qui concurrencera le mieux un Parti Communiste encore hégémonique dans la classe ouvrière et sur la plan de la propagande pacifiste. Les analyses de fond alors comptent mieux que le chocs des slogans, et ce serait sans doute une erreur d'étudier les positions réelles à partir d'eux... Dans cette phase de la contestation de la guerre du VietNam, les autres courants comptent peu, les socialistes (embourbés dans les crises ministérielles à répétition) comme les chrétiens (engagés dans l'aggiornameto du Vatican) étant pris par des logiques - qui, tout en n'"oubliant pas" le fait majeur international de la guerre en Asie - ont d'autres batailles à mener... Si au sommet des organisations socialistes et des Églises, peu de choses par rapport à la guerre du Viet-Nam se font - nonobstant une intense activité diplomatique discrète - à la base, il en est tout-à-fait autrement. Toute une génération de militants, quels que soient leurs affiliations - est marquée par celle-ci et réalise ses "premières armes" dans la rue contre l'intervention américaine. Que ce soit dans l'apprentissage de l'usage de la propagande ou dans les face-à-face avec les forces de l'ordre (dans une sorte de réflexe récurrent de répression-solidarité, notamment en milieu étudiant), ces militants garderont la mémoire de bien des tactiques pour se faire entendre du pouvoir...

 

Dans l'ambiance contestataire de mai 68... les luttes contre l'institution militaire...

   Ensuite, dans la foulée de ces événements et de leur conclusion provisoire sur le plan culturel et sur le plan politique, l'antimilitarisme révolutionnaire, qui n'est pas l'un des thèmes favoris des soixante-huitard, devient partie intégrante d'une critique générale de la société, critique qui déborde largement le cadre de groupes anti-capitalistes, et qui se propage dans une suite d'agitations sociales dans maints domaines. Dans un contexte où la culture anti-hiérarchique sature l'ambiance, les groupes d'extrême gauche tentent de mener le mouvement pacifiste, mais ce dernier le dépasse largement. Et les jeunes militants de ces divers groupuscules à l'influence plus que rachitique ou très localisée doivent composer avec des composantes politiques qui, sans être déconnecté d'une passion révolutionnaire - que d'aucuns d'ailleurs trouvent empreintes d'un certain romantisme simpliste - font de la lutte contre la militarisation de la société une fin en soi. L'hostilité contagieuse contre l'armée - nourrie des conditions mêmes des appels et des réalités militaires - se manifeste par de très nombreuses initiatives individuelles ou de petits groupes d'orientations diverses, qui cherchent d'ailleurs de temps en temps à se fédérer suivant leur sensibilité. Dès 1972, des structures telles que le Groupe d'Action et de Résistance à la Militarisation (GARM) et le Mouvement pour le Désarmement, la Paix et la Liberté (MDPL), issu directement du MCAA, deux structures d'orientation plus libertaire ou chrétienne, rivalisent d'initiative avec le Comité Antimilitariste de Révolution!) et, nettement plus étoffé, le Comité de Défense des appelés, émanation de la Ligue Communiste. Volontiers unitaires, ces organisations appellent au soutien des "victimes de la répression" aussi bien dans les casernes qu'à l'extérieur, où insoumis, déserteurs et objecteurs de conscience accèdent désormais à une visibilité médiatique. Ces derniers - fer de lance de contestation et cheville ouvrière de bien des groupes - bénéficient du parrainage de nombreuses personnalités (Daniel GUÉRIN, Margueritte DURAS, le père Jean CARDONNEL, le pasteur Jean CRUSE ou encore Pierre VIDAL-NAQUET).

Les années 1973-1974 peuvent être considérées, écrit Yves SANTAMARIA, comme l'apogée de manifestations diverses et variées, de démonstrations pacifiques de toute sorte (obstructions, appels, manifestations) : "Jamais d'ailleurs dans le passé, la contestation de l'armée n'avait revêtu un tel caractère de masse." La politique de la jeunesse, au diapason d'une politique sociale répressive, du gouvernement alimente régulièrement les oppositions, qui trouvent des relais dans certains partis (PSU, certaines sections du PS et même du PC...). Ainsi, le PSU, alors présidé par Michel ROCARD, impulse le groupe "Information pour les Droits du Soldat" (IDS), afin non seulement de ne pas laisser tout le champ contestataire aux seul CAM et CDA, mais également de produire des analyses pouvant déboucher sur des propositions concernant la politique de défense. IDS s'assigne en 1974 pour tâche essentielle de populariser l'"Appel des Cent", dans lequel les appelés sont invités à contresigner au grand jour un manifeste cumulant revendications matérielles et exigences en matière de démocratisation de l'institution militaire.

Durant ces deux années-là, mais également, de manière décroissante toutefois jusqu'à l'orée des années 1980, des groupes comme le "Front des soldats, marins et aviateurs révolutionnaire" (FSMAR) - au plan d'action très ambitieux de peser sur une crise majeure, à l'image de ce qui se passe au Chili et au Portugal - s'efforcent de recruter parmi une jeunesse réticente au service militaire, pour toute une série de tâches qui vont du service d'ordre à l'organisation de manifestations, du renseignement à la propagande... Les militants du SMAR animent également des "Comités de soldats" aux activités généralement indolores pour la hiérarchie - malgré certaines exagérations paranoïaques de certains de ses membres, qui de temps à autres organisent des "coups" spectaculaires (manifestation en uniforme à Draguignan en septembre 1974)... Mais ni les tentatives du PSU pour développer un syndicalisme des soldats, ni les appels à une révolte des conscrits, ne débouchent sur une structuration d'un quelconque mouvement de masse pacifiste ou de paix. La seule activité contestatrice de la militarisation de la société  qui ait un écho massif et qui pèse d'ailleurs sur l'image de l'armée en général dans l'opinion publique, est l'opposition à l'extension du camp militaire du Larzac, animée par des agriculteurs modernistes et pacifistes et des militants appartenant à l'extrême gauche ou à la mouvance non-violente. Le plateau du Larzac est appelé pour de nombreuses années à un un foyer majeur, un endroit de concentration, d'agitations et de propositions de changement dans maints domaines, de la défense, bien entendu, à l'agriculture, des relations avec les pays du Tiers-Monde à une autre politique de santé... sans compter cette vieille antienne, qui ne se réalise que dans peu d'endroits d'une alliance entre ouvriers et paysans... C'est tout un ensemble de théories et d'expérimentations qui fleurit, sans possibilité de récupération par un parti politique visant le pouvoir, une culture contestataire bien vivace et porteuse d'ailleurs de beaucoup de luttes qui ne sont à ce jour pas closes... Le pacifisme qui s'y exprime n'a que peu de choses à voir avec des approches anti-américaines, se déconnecte souvent des événements internationaux pour s'attacher bien plus à l'existence d'un système politico-social répressif dans un spectre large d'activités humaines, et s'enracine d'ailleurs, faisant passer précisément jusqu'au moment de la crise des euromissiles des années 1980, les urgences de mobilisation après un enracinement dans d'autres pratiques sociales... Jamais, le pacifisme n'a alors a paru si éclaté, et dans ces années 1980 justement, sourd une lutte entre le Mouvement de la paix et cette mouvance pacifiste qui tient le haut du pavé sur le Larzac et dans d'autres endroits forts de contestation (Lip, centrales nucléaires). Alors que le mouvement anti-nucléaire (civil et militaire) prend forme, les organisations de la mouvance communiste semblent ne pas comprendre l'évolution même de la société...

   

Yves SANTAMARIA, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

Partager cet article
Repost0
11 février 2019 1 11 /02 /février /2019 09:41

   Au-delà de son livre phare Sociologie de l'action, Alain TOURAINE développe toute une nouvelle sociologie, dès la fin des années 1960, qui, partie d'une analyse du monde du travail, aborde en profondeur la place grandissante des mouvements sociaux. Son livre, écrit entre 1960 et 1964, avec un sous-titre Essai sur la société industrielle dans les nouvelles éditions, amorce l'analyse de la fin de la société industrielle proprement dite, fin qu'il annonce dès 1968, dans Le Mouvement de Mai ou le communisme utopique, chose réaffirmée l'année suivante dans La Société post-industrielle. Alain TOURAINE ne varie pas dans tout son parcours de recherche et on retrouve les mêmes préoccupations dans Critique de la modernité (1992) et dans Pourrons-nous vivre ensemble (1997), de même que dans le plus récent ouvrage Défense de la modernité (2018).

Cette sociologie de l'action se distingue des autres différentes théories de l'action, comme l'explique Alain TOURAINE lui-même lorsqu'il préface la nouvelle édition de son livre Sociologie de l'action.

 

Une sociologie du Sujet historique

   "Revenons à l'essentiel, écrit-il, après avoir informé sur l'histoire de son livre. Ce livre analyse la société industrielle à partir de l'idée de Sujet. La notion centrale autour de laquelle il s'organise est celle de Sujet historique. (...) L'idée de Sujet est première. Dès le départ de ma réflexion, je refuse de parler en termes de système social, de formes d'autorité de rôle ou de division du travail. D'autant plus nettement que j'étais animé d'un fort sentiment antifonctionnaliste et que je m'opposais nettement à la pensée de Parsons, alors dominante. (...) Tout en moi se révoltait contre cette sociologie qui m'apparaissait comme une sociologie de l'ordre - d'ailleurs plus libérale que conservatrice -, alors que je voulais mettre en forme intellectuelle l'expérience du mouvement qui était celui des sociétés européennes et en particulier française, animé par l'esprit de la Libération, tendu à la fois vers la reconstruction industrielle, vers la transformation de la condition ouvrière et vers l'indépendance des peuples colonisés. Je voulais montrer que la vie sociale n'est pas gouvernée par les besoins d'intégration et d'efficacité de ce qu'on appelle la société mais par les exigences, affirmatives et revendicatives, de Sujets personnels et collectifs qui veulent à la fois créer et maîtriser leur création, comme des travailleurs qui se sentent participer à une création collective et qui luttent pour mettre l'industrialisation au service de leur bien-être et de leur liberté. Aucune idée n'est plus constamment présente dans mes livres, au point qu'ils contestent tous ce qui a été pendant longtemps la définition même de la sociologie. Celle-ci en effet s'est constituée, à partir de l'utilitarisme anglais et du positivisme français, comme une science morale affirmant que bien bien est ce qui est utile à la société et le mal ce qui est dysfonctionnel pour elle. Au moment où je préparais ce livre, je ne me sentais pas isolé. Friedmann, dont l'oeuvre me décidait à me tourner vers la sociologie, analysait les Problèmes humains du machinisme industriel (1946) et opposait des besoins humains aux contraintes du "milieu technique" ; et Gurvitch donnait une image effervescente de la vie sociale où les institutions et les normes n'étaient que les formes de refroidissement d'une énergie qui n'était pas définissable entièrement en termes sociaux. Mais le plus important pour moi, après les années d'enfermement dans la préparation des concours et dans une vie intellectuelle très introspective, l'explosion de la période qui avait suivi la Libération. Depuis lors, je n'ai jamais conçu l'action comme située dans la société, mais comme face à elle, la transformant et la produisant.

Vient ensuite la question : qui est ce Sujet ; au nom de quoi agit-il? C'est ici que Sociologie de l'action appartient le plus clairement à la société industrielle et que je sens la distance qui me sépare de mes idées d'alors. La réponse que donne ce livre, dès le début, est que l'action est travail, transformation du monde, volonté de création et de contrôle. Le Sujet est la volonté d'unir le modèle rationalisateur, c'est-à-dire l'esprit de la production industrielle, et la volonté des travailleurs à la fois de contrôler leurs conditions de travail et de transformer la production en progrès. (...)

Au milieu de notre siècle, dominé par l'industrialisation et la modernisation de beaucoup de régions du monde, de l'Europe occidentale et de l'Amérique du Nord, de l'Amérique latine et des "pays de l'Est", les trois régions que j'ai connues et étudiées, l'affirmation du Sujet se confondait presque naturellement avec une volonté d'industrialisation démocratique et, plus précisément, avec l'affirmation des droits d'une classe ouvrière et d'un mouvement ouvrier qui occupaient une place centrale dans la vie politique de tous ces pays. Aujourd'hui, au contraire, nous avons perdu notre confiance dans le progrès, moins à cause des échecs et des effets négatifs de l'industrialisation qu'en raison de son extension à la production de biens culturels et par conséquent sa capacité de mettre en cause et de transformer les orientations de notre culture et de notre personnalité et pas seulement l'organisation de la vie économique. Ce qui oblige à définir le Sujet hors de toute référence à des "forces supérieures", et par conséquent comme volonté d'individuation, opposée à la logique de tous les systèmes. Tel est le sens que j'ai donné à l'idée de subjectivation : le Sujet - personnels ou collectif - cherche à se construire en unissant sa participation dans le monde économique et technique et son identité culturelle, qui est faite à la fois d'héritage collectif et de formes personnelles de vie psychologique. Cette union ne peut se faire que dans l'affirmation d'une singularité et comme volonté d'individuation. Le Sujet n'oppose plus des valeurs transcendantes à l'ordre social, mais pose son désir de construire sa vie comme un ensemble portant en lui son propre sens. (...) Cette conception ne définit évidemment pas le Sujet hors de ses activités et de ses situations sociales, mais elle élimine toute référence à la logique interne d'un ordre social imposant ses valeurs et ses normes à ses membres et sanctionnant la déviance de ceux qui ne s'y conforment pas.

En un mot, la sociologie de l'action, qui était, au moment où j'écrivais ce livre, une sociologie du travail, est devenue une sociologie morale au centre de laquelle le Sujet apparaît comme un principe de résistance en partie grâce au travail plutôt que de participation à l'organisation sociale. Mais bien des passages du livre annoncent déjà cette évolution (...). Quand Parsons parlait d'action, c'est de fonctionnement du système social qu'il s'agissait ; quand les marxistes parlaient d'action, il s'agissait des contradictions du système capitaliste et de la libération ds forces productives. Toutes les philosophies sociales de la modernité ont cherché à éliminer la liberté responsable du Sujet, soit au profit de la recherche de l'utilité et du plaisir personnel, soit au profit de la rationalisation générale de la vie sociale, soit enfin au profit de la solidarité organique des sociétés modernes. C'est à travers la critique de ces trois écoles, libérale, marxiste et fonctionnaliste, que s'est constamment formée et affirmée ma propre pensée. Si j'ai trouvé en Sartre, au cours de mes années de formation, une inspiration intellectuelle, c'est parce que je trouvais en lui une conception de l'engagement-dégagement qui me convenait. (...)

Si je republie Sociologie de l'action, c'est aussi pour affirmer la nécessité d'une analyse socio-historique globale. Après une transition à peine terminée qui a fait triompher les marchés internationaux sur les volontés proprement nationales, nous entrons dans une société post-industrielle dans laquelle l'information et la communication sont les principaux enjeux des luttes pour la gestion de la société. Nous nous éloignons de la société industrielle et de sa conscience d'elle-même, mais nous avons déjà pénétré dans un type nouveau de société. Nous devons découvrir, au-delà de la confusion actuelle, des tentations opposées de retour au passé, de refus de l'avenir et d'abandon de toute analyse globale, les principes d'analyse de notre société qui est aussi définissable et particulière que l'a été la société industrielle."

   

Historicité, système d'action historique, rapports de classes, système institutionnel, organisation sociale et mouvements sociaux...

   On ne peut comprendre la spécificité de l'approche d'Alain TOURAINE sans partir de son premier livre, L'évolution du travail ouvrier aux usines Renault, analyse classique désormais en sociologie, qui combine déjà nombre d'éléments de ses analyses postérieures.

Les sociétés industrielles passent par principalement 3 phase, A, B et C :

- Phase A : Elle commence aux débuts de l'ère industrielle. La machine la plus primitive, par exemple le tour du poter, reste encore pour la conception des machines dans l'industrie un modèle. Il permet la rencontre de trois éléments : l'outil (la main de l'artisan), la matière à travailler (la terre), la machine elle-même (plateau souvent actionné par le pied de l'homme. Les premières machines sont des machines universelles sur lesquelles les outils sont démontés puis remontés différemment à chaque opération nouvelle. Ces machine, comme la célèbre fraiseuse universelle de Brown de 1861, sont des machines flexibles ou souples. Leur production est de type unitaire ou de très petite série. L'ouvrier acquiert savoir et savoir-faire et il y a un réel travail d'équipe, avec une hiérarchie dans l'équipe correspondant à une connaissance fondée sur l'expérience. Le rapport avec la hiérarchie est caractérisé comme celui du retranchement professionnel. L'ingénieur qui le commande ne peut lui dire le "comment faire". Le profil de l'agent de maîtrise-type chargé de commander plusieurs équipes d'ouvriers sera celui d'un bon technicien et d'un bon organisateur, la compétence technique est indispensable ici pour s'imposer.

- Phase B : C'est celle de la production en grande série. On y passe par un mouvement de décomposition du travail. Les différentes opérations que faisait l'unique machine universelle de la phase A sont décomposées et attribuées à différentes machines spécialisées donc dans une seule opération. L'ouvrier ou l'ouvrière travaillant à charger et décharger la pièce sur ces machines est appelé "spécialisé", nom dérisoire car il n'a en fait aucune spécialisation. C'est la machine qui est spécialisée dans une seule opération. Cet ouvrier a radicalement changé : un OS se forme en quelques heures et atteint un niveau de production moyen en quelques jours ou quelques semaines. Son rapport  à la hiérarchie est un rapport de soumission aux services fonctionnels des méthodes. C'est à un véritable transfert de pouvoir que l'on assiste : la part du pouvoir technique qui était aux mains des ouvriers de l'atelier de la phase A passe entièrement à celles des membres des bureaux des méthodes de la phase B. Ce moment est celui où intervient TAYLOR et l'organisation scientifique du travail.

- Phase C : Elle s'inscrit dans un mouvement de recomposition du travail sous la pression économique de production en très grande série et l'effet de la découverte de l'automation. Elle est caractérisée par le regroupement des opérations décomposées de la phase B. Les tâches élémentaires sont désormais exécutées successivement par une seule machine qui regroupe les opérations effectuées de façon séparée par des machines spécialisées. La nouvelle marche s'appelle la "machine-transfert". Elle effectue elle-même le transfert des pièces d'une machine à une autre machine, chacune de celles-ci se mettant automatiquement en marche lorsque la pièce est devant elle. Le nombre des ouvriers spécialisés décroît : ils gardent la tâche manuelle de charger-décharger la machine-transfert - tant que cela n'est pas aussi automatisé -, obtiennent une tâche de surveillance et de contrôle, mais toujours sans initiative. Il se crée par contre une catégorie plus nombreuses qu'en phase B d'ouvriers d'entretien très qualifiés, mais dont la qualification est étroite : réparateurs, travaux d'entretien et surtout de maintenance. Le principe central de la phase C est l'interdépendance, toutes les forces de l'entreprise convergeant vers le maintien en état de marche simultané de tous les ateliers ou de tous les services. Le profil de l'agent de maîtrise se modifie, car son rôle est d'assurer le fonctionnement harmonieux, de veiller à ce que l'équipe ne manque de rien mais peut être plus encore à ce que les tensions et les conflits n'éclatent pas dans les sous-groupes de travail. Plus que dans la phase B, le pouvoir technique semble s'éloigner de l'atelier et de l'entreprise. Il est entre les mains des services d'ingénierie qui conçoivent les procédés ou des sociétés de service créant les ateliers de toutes pièces.

    On est passé d'un système professionnel qui repose sur l'autonomie professionnelle de l'ouvrier qualifié de fabrication à un système technique de travail défini par la priorité accordée à un système technique d'organisation sur l'exécution individuelle du travail.

   Cette évolution du travail influe non seulement sur les rapports de pouvoir à l'intérieur du système productif mais également sur les relations sociales en général. La culture, la manière de se représenté soi-même et la société sont influencés par cette évolution. Si au fur et à mesure de la réflexion, on s'éloigne de cette évolution technique, elle continue d'influencer les manières de penser et de vivre.

   Toutefois, à partir de son livre sociologie de l'action, certaines notions trouvent un sens quelque peu différent, et notamment l'historicité.

    Cette notion d'historicité devient le point de départ de l'analyse actionnaliste dans production de la société. Il est fondé à partir de celui de sujet historique largement développé dans Sociologie de l'action. La première formulation signifie qu'il y a tension et distanciation entre l'activité concrète des hommes (le travail) et l'historicité (le sens donné à leur travail, le travail sur le travail,). Une deuxième formulation fait état des choix de société quant au sens donné à ses pratiques ) en particulier à son travail - par rapport à son fonctionnement réel. Ces choix sont ceux du modèle culturel qui va orienter les investissement du surplus dégagé du travail des hommes (consommation, investissement, science et développement...). L'historicité est cette capacité que possède la société de se produire elle-même en donnant un sens à ses pratiques. C'est pourquoi la société n'est pas ce qu'elle est, mais ce qu'elle se fait être. L'historicité repose sur le modèle culturel qui définit les orientations de l'accumulation. La société doit aussi établir un mode de connaissance définissant les rapports entre l'homme et  la matière. Cette historicité entraîne directement l'existence et le conflit de classes sociales opposées. C'est la classe dirigeante qui gère le mode de connaissance, l'accumulation et le modèle culturel, et là Alain TOURAINE rejoint le marxisme (sphère de l'idéologie, modèle culturel). Le modèle culturel et les orientations de l'action historique sont au coeur du conflit de classes : la classe dominée répond à cette domination à la fois par la défensive et par la contestation du pouvoir.

L'historicité, définie par l'état de l'activité sociale à un moment donné, génère des rapports de classes, qui induisent à leur tour l'historicité. La société est ce qu'elle se fait être (historicité) à partir de ce qu'elle est (rapport de classes). Cette circularité des deux dimensions s'accompagne d'une distanciation et d'une tension entre elles. Enfin, l'historicité se réalise dans un système d'action historique et dans des rapports de classes (qui constituent ensemble le champ d'historicité ou champ d'action historique), dans un système institutionnel et dans l'organisation sociale.

    Le système d'action historique (SAH) est le système d'emprise de l'historicité sur la pratique sociale. Il assure le lien entre l'historicité et le fonctionnement de la société. En raison des tensions existant entre l'historicité et l'activité sociale, le SAH lui-même est le lieu d'exercice de ces tensions qu'Alain TOURAINE articule autour de trois couples :

- mouvement-ordre, la tension entre dépassement du fonctionnement social (mouvement) et organisation sociale (ordre) ;

- orientation-ressources, les orientations de l'historicité (modèle culturel) s'opposent aux ressources (naturelles, techniques, biologiques, psychologiques) ;

- culture-société, le passage d'un modèle culturel, modèle de créativité à un modèle de consommation situé du coté de l'ordre et des ressources.

Ces éléments organisés en trois couples d'opposition caractérisent le système d'action historique en tant qu'emprise de l'historicité sur les pratiques sociales : le mouvement se transforme en ordre jamais complètement stabilisé : les orientations (du modèle culturel) dépendent des ressources disponibles tandis que celles-ci participent à la définition des orientations ; enfin, on ne peut penser la société sans sa culture (au sens large : relation au milieu et relations entre acteurs), les deux termes renvoyant nécessairement aux deux précédents couples d'opposition. Ces trois couples d'opposition permettent à travers leur combinaison de définir les quatre éléments composant le champ d'organisation socio-économique de l'édifice tourainien.

On pourra remarquer au passage que sa terminologie, bien qu'influencée par le marxisme, tente de s'en démarquer et que le niveau pratiquement méta-sociologique auquel il veut accéder pour la compréhension de la société rappelle les efforts de Karl MARX pour expliquer pourquoi et comment la société existe et tient malgré toutes ses contradictions.

Ces quatre éléments du champ d'organisation socio-économique, pour Alain TOURAINE et ses collaborateurs sont :

- le modèle culturel, mouvement et non ordre, orientation et non ressources, culture et non société ;

- la mobilisation, complément indispensable du modèle culturel afin que celui-ci se réalise, qui est du côté des ressources, du mouvement et de la société ;

- la hiérarchisation induite par le modèle culturel, laquelle est du côté de l'ordre (la société ne peut pas être que mouvement) qui correspond aux orientations (il ne s'agit pourtant ni de stratification, ni de rapports de classes) et à des effets dans la société ;

- l'historicité commande, en même temps que ce principe de hiérarchisation (et de répartition), une définition des besoins, liés aux ressources (donc à l'ordre)) et à la culture de la société en question.

Ces quatre éléments interagissent pour former quatre types de société :

- la société programmée (ou post-industrielle) où ce qui est accumulé est la capacité de produire la production, à savoir la connaissance (voir la place du mode de connaissance dans l'historicité) ;

- la société industrielle où l'accumulation porte sur l'organisation du travail (rôle de la mobilisation) ;

- la société marchande où l'accumulation porte sur la répartition :

- la société agraire, à faible accumulation où la majeure partie de la production est consommée pour satisfaire les besoins élémentaires.

L'analyse actionnaliste refuse avec force toute vision évolutionniste : ces quatre types de systèmes d'action historique (SAH) ne se situent pas sur une ligne de progrès mais constituent chacune une configuration particulière du même système.

Encore une fois, se réalise un effort de conceptualisation qui veut se démarquer du marxisme, mais pour autant les rapports de classes ne sont pas négligés. Si Alain TOURAINE refuse l'explication sociologique en termes de classes, il le fait au profit d'une analyse de rapports de classes? C'est-à-dire que le contenu et les caractéristiques des classes se définissent par leurs rapports : "Les rapports de classes ne sont ni des rapports de concurrence ou de superposition à l'intérieur de l'ordre social, ni des rapports de contradiction, mais des rapports de conflit, qui se manifestent le mieux par les mouvements sociaux qui mettent en oeuvre la double dialectique des classes sociales, lutte entre deux adversaires défendant des intérêts privés, mais prenant aussi en charge le système d'action historique" (Production de la société, 1973). C'est donc à la fois le refus d'une théorie de la stratification sociale à partir des valeurs (comme chez PARSONS ou dans la sociologie américaine) et le rejet d'une théorie des contradictions (comme chez Karl MARX et Friedrich ENGELS) au bénéfice d'une théorie des conflits de classes dont l'expression la plus visible est celle des mouvements sociaux.

La double dialectique des classes sociales oppose la classes supérieure à la classe populaire. La première, expression sociale du modèle culturel, exerce une contrainte sur l'ensemble de la société. C'est-à-dire qu'à la fois elle réalise le modèle culturel et se l'approprie. Voilà pourquoi elle est en même temps classe dirigeante et classe dominante. A l'opposé; la classe populaire est dirigée et dominée car elle participe à la mise en oeuvre du modèle culturel sans le gérer. Elle est donc sur la défensive tout en étant contestataire par rapport aux contraintes que lui fait subie la classe supérieure, dans le modèle de la société post-industrielle, bien entendu. Cette classe inférieure est dans un rapport d'aliénation car elle participe au modèle culturel sans emprise sur elle. Cependant, la classe populaire peut ne pas accepter passivement cette situation. Ses membres sont partagés entre une participation dépendante et une participation conflictuelle.

    Dans ses analyses, Alain TOURAINE, suivi en cela d'un certain nombre de sociologues, suit l'évolution du système institutionnel et de l'organisation sociale, concrètement, en se servant de sa grille théorique, qui sert surtout pour comprendre et ensuite agir sur) la société. Ce qu'il vise, et ses positionnement dans les débats concrets l'indiquent, c'est en fin de compte le changement social et sa maîtrise. L'intervention sociologique constitue l'aboutissement naturel en quelque sorte de toute cette réflexion.

 

Alain TOURAINE, Sociologie de l'action, Le Seuil, 1965. Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

SOCIUS

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
6 février 2019 3 06 /02 /février /2019 15:06

   La féministe, femme politique et militante socialiste française Louise SAUMONEAU est une figure importante du paysage pacifiste français pendant la première guerre mondiale et l'entre-deux-guerres.

Après plusieurs années d'engagement, elle renonce finalement au mouvement féministe, qu'elle juge trop éloignée de la lutte des classes, pour devenir une personnalité importante du mouvement socialiste. Lors de la première guerre mondiale, elle s'engage dans le combat pacifiste. A la suite du Congrès de Tours et de la division des militants socialistes de la Section Française de l'Internationale Ouvrière (SFIO), elle reste à la droite du parti, refusant ainsi d'adhérer au Parti communiste français.

 

Un engagement militant à partir de la base

    Après avoir assisté en 1898 à une assemblée féministe (elle-même étant alors couturière), dominée à cette époque par les préoccupations de femmes issues des classes aisées (le débat portait sur la moralité des dots...), elle s'associe l'année suivante à Elisabeth RENAUD (1846-1932) pour fonder le premier Groupe féministe socialiste (GFS). Le Manifeste de ce groupe témoigne de la "double oppression" subie par les femmes, exploitées par le capitalisme et assujetties aux hommes.

Lors du Congrès international de la condition et des droits des femmes de 1900 (dont la présidente est Marguerite DURAND), elle appartient à une minorité, le mouvement féministe étant dominé par des femmes issues de la bourgeoisie et de l'aristocratie dont une des principales revendications est la participation aux institutions démocratiques (à commencer par le droit de vote). Le projet des minoritaires, soutien d'un projet de loi pour la journée des huit heures par jour est soutenue mais à condition qu'il se limite aux ouvriers et ne s'étendent pas aux domestiques et bonnes (alors très nombreuses à Paris...). C'est pourquoi, elle recherche activement les moyens de créer d'autres structures plus proches des problèmes des ouvriers et des ouvrières. La même année, elle participe à la formation d'un syndicat de couturières qui s'associe avec d'autres organisations du même genre basées dans trois autres quartiers modestes à Paris. Elle organise une grève de tailleurs et de couturières, très populaire et très soutenue, y compris financièrement, qui dure pendant un mois. Elle se fait connaitre alors dans maints secteurs de la presse.

En avril 1901, elle intègre, avec Elisabeth RENAUD, le Conseil national des femmes françaises dès sa création (où se trouve entre autres Sarah MONOD). Mais comme ailleurs dans la mouvance pacifiste, elle fait partie d'une minorité socialiste, contrebalancée d'ailleurs par la droite catholique, menée par Marie MAUGERET.

Alors que le syndicat des couturières est dissous en septembre 1901, Louise SAUMONEAU est convaincue que les syndicats doivent représenter les intérêts des femmes comme des hommes. Sa tactique est désormais de faire entrer les femmes dans les syndicats en dépit des obstacles.

En réaction aux réticences des mouvements féministes à prendre en compte les aspirations ouvrières, elle développe une certaine hostilité envers le féminisme, en tout cas un féminisme cantonné aux questions strictement institutionnelles ou juridiques. Elle considère désormais qu'il y a plus d'intérêts communs entre ouvriers et ouvrières qu'entre femmes de classes différentes.

Mais également dans le monde du travail, les femmes ont peine à se faire entendre. Entre 1901 et 1902, Louise SAUMONEAU et Elisabeth RENAUD publient un journal mensuel, La femme socialiste, prenant pour modèle Die Gleichheit, journal allemand féministe marxiste et social-démocrate édité par Clara ZETKIN, dont SAUMONEAU est généralement considérée comme l'homologue français. En 1903, alors que le GFS compte une centaine de membre, elle entre en désaccord avec Élisabeth RENAUD et celle-ci quitte le groupe. Elle en devient alors la dirigeante. En 1905, alors que le GFS a doublé le nombre de ses membres, la SFIO, qui n'accepte que les membres féministes individuels, refuse de le reconnaitre, et faute de légitimité, il disparait.

Sept ans plus tard, en 1912, elle reprend la rédaction en chef de La femme socialiste et s'en sert d'organe de propagande et d'éducation. Ce journal parait jusqu'en 1940.

En 1913, avec l'aide d'autres militantes comme Marianne RAUZE et Elisabeth RENAUD, elle fonde le Groupe des Femmes socialistes (GDFS), une branche de la SFIO à destination des femmes socialiste. Elle en interdit l'accès aux féministes et entame un programme de recrutement. Ce groupe se révèle davantage un groupe auxiliaire du SPD et n'a pas de hiérarchie propre. Cette campagne de recrutement n'a pas beaucoup de succès, et au début de la Première Guerre Mondiale, la SFIO compte alors 90 000 membres, dont seulement 1 000 femmes, et encore la moitié est composée de femmes de membres masculins... Le 5 juillet 1914, 23 jours avant la première déclaration de guerre et 4 mois avant l'entrée de la France dans ce conflit armé international, Louise SAUMONEAU organise la première manifestation de la Journée Internationale des Femmes Travailleuses - renommée plus tard Journée Internationale des Femmes - pour réclamer le droit de vote et de meilleurs conditions de travail. Malgré sa défiance envers le mouvement féministe d'alors, elle se retrouve à défendre l'une de ses principales revendication, la participation entière à la vie politique du pays. Il existe une réelle difficulté (pratiquement, car théoriquement, l'élaboration est déjà bien avancée) à lier le féminisme et le socialisme dans les esprits, comme elle constate plus tard la même difficulté à lier pacifisme et féminisme.

 

Le pacifisme dans la Première Guerre Mondiale.

   Pendant cette guerre mondiale, Louise SAUMONEAU adopte une position pacifiste. Position qui l'oblige à quitter le GDFS, celui-ci étant favorable à l'Union sacrée. La poursuite de la guerre renforce les antagonismes au sein de cette organisation, qui finit par être dissoute.

Au début de 1915, elle diffuse clandestinement l'essai de Clara ZETKIN (L'appel aux femmes socialistes) : "Quand les hommes tuent, c'est à nous, femmes, de nous battre pour préserver la vie. Quand les bombes se taisent, c'est notre devoir d'élever la voix pour nos idéaux." En réponse à cet appel, elle fonde le Comité d'action féministe socialiste pour la paix contre le chauvinisme. En mars, soit six mois avant la conférence de Zimmerwald - Clara ZETKIN organise une conférence internationale des femmes socialistes à Berne (Suisse) visant à symboliser leur opposition à la guerre. Louise SAUMONEAU est la seule représentante française. Elle y dénonce le peu d'engagement des leaders socialistes, alors que selon elle, les masses sont opposées à la guerre. A son retour de Berne, elle est recherchée par la police, son attitude lui valant non seulement l'hostilité du gouvernement (bien entendu), mais aussi celle de la SFIO. En avril, alors qu'elle est empêchée de tenir une conférence, se tient la Conférence de la Haye, au cours de laquelle est fondée la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté (conférence organisée par Aletta JACOBS. Laquelle désire la présence de représentants français, mais n'invite pas Louise SAUMONEAU, qui à son tour déclare qu'elle ne coopèrera pas avec JACOBS, entre autres à cause de ses origines bourgeoises...

Arrêté finalement en octobre 1915 et emprisonnée, elle est relâchée en novembre après le prononcement d'un non-lieu, car les autorités souhaitent qu'elle ne devienne pas un symbole du pacifisme. Elle rejoint quasi-immédiatement le Comité d'action internationale fondé en décembre par des syndicalistes partisans des déclarations pacifistes de la Conférence de Zimmerwald. Mais ce comité se divise à son tour en février 1917, par le jeu des préférences de luttes syndicales ou des tactiques d'entrée dans la minorité pacifiste de la SFIO menée alors par Jean LONGUET. Si la direction du comité échoit alors à Louise SAUMONEAU, c'est au sein d'une organisation bien affaiblie.

 Dans l'entre-deux-guerres et après : pacifisme et Troisième Internationale (1919-1950)

Deux ans après la fin de la guerre, en décembre 1920, le Congrès de Tours qui mène à la division de la SFIO rebat de nouveau les cartes au sein du petit monde pacifiste et féministe. Elle choisit de rester dans la minorité socialiste plutôt que de rejoindre le Parti communiste français. Alors qu'elle avait régulièrement exprimé son soutien à la Troisième Internationale auparavant, cette décision constitue un changement significatif dans ses vues politiques. Ce qui ne favorise par les adhésions à ses vues, mais ce choix est guidé par la préférence donnée au pacifisme, dont s'éloigne bon nombre de membres du PCF.

En 1922, Louise SAUMONEAU refonde le Groupe des Femmes socialistes, qui continue son activité jusqu'en 1931, année à partir de laquelle il est remplacé par le Conseil National des Femmes socialistes. Elle poursuit en parallèle la publication de La Femme socialiste jusqu'en 1940. Malgré sa présence et son influence au sein du parti, la SFIO ne s'engage pas en faveur du vote des femmes avant la Seconde Guerre Mondiale (en 1945). Louise SAUMONEAU continue son militantisme jusqu'à la fin des années 1940, reprend une dernière fois la publication de La Femme socialiste en 1947 (qu'elle poursuit jusqu'en 1949, année de la dernière édition du journal).

 

    Constamment que ce soit dans le combat pour les femmes en milieu ouvrier ou leur combat en tant que femme pacifiste, Louise SIMONEAU fait partie de la très faible minorité des structures socialistes dans lesquelles elle lutte... avant d'en sortir tout à fait. Elle fait partie des rares réfractaires n'ayant aucun goût pour cotoyer ses ennemies de classe. Il existe une grande prégnance du chauvinisme des femmes françaises durant la guerre, celui-ci faisant en somme partie de leur longue tradition de soumission. Les femmes ont constitué - souvent obligées de le faire - l'un des plliers essentiels de l'effort de guerre français, à l'arrière, pendant que leurs maris ou leurs frères combattaient au front... Le combat prioritaire contre la guerre - en l'absence d'analyses politiques ) conduit des femmes comme Louise SAUMONEAU à être particulièrement vulnérable à la propagande de paix du IIIe Reich, sans compter que son activisme lui fait difficilement oublier un relatif isolement. Reste qu'elle demeure une pionnière dans le combat du féminisme-pacifisme, un exemple suivi ensuite par, plus tard, de plus nombreuses femmes.

   Ses écrits figurent principalement dans les journaux auxquels elle collabore tout au long de sa vie militante.

 

Louise SAUMONEAU, Conférence lors de la fondation du Groupe Féministe Socialiste en 1899, dans Principes et action socialistes (brochure), Paris, Publication de la Femme socialiste, 1923. disponibles dans Office Universitaire de Recherche Socialiste, www.marxists.org.

Maxwell ADERETH, The French Communist Party. A Critical History (1920-1984), from the Comintern to the"the Colours of France", Manchester University Press, 1984. Florence MONTRYNAUD, L'aventure des femmes : XXe-XXIe siècle, Paris, Nathan, 2011.

Yves SANTAMARIA, le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

 

Partager cet article
Repost0
30 janvier 2019 3 30 /01 /janvier /2019 10:08

   Le militant communiste et homme d'État vietnamien HÔ CHI MINH, pseudonyme de NGUYEN TAT THANH (grandes espérances), est le fondateur de l'actuel Parti Communiste vietnamien et de la République démocratique du Viet-Nam, dont il est le président de 1945 à 1969. Il est considéré comme l'un des stratèges (notamment en matière de diplomatie) de l'indépendance du VietNam, contre les Français, les Japonais puis les Américains.

     Dans l'histoire des révolutions du XXe siècle, HÔ CHI MINH occupe une place exceptionnelle. Cela vient avant tout de ce qu'il a soutenu un combat plus long qu'aucun autre leader de ce temps contre l'hégémonie occidentale et l'impérialisme colonial. Alors que MAO ZEDONG n'était qu'un jeune bibliothécaire à peine effleuré par les idées révolutionnaires, que Josip BROZ ne pensait guère à prendre le nom de TITO pour soulever son peuple, que Fidel CASTRO, Gamal Abdel NASSER et Ernesto "CHE" GUEVARA étaient à peine nés, il tentait déjà, en 1919, de poser le problème de l'émancipation coloniale. Mais ce qui fait l'originalité de HÔ CHI MINH, c'est plus encore sa situation à un carrefour historique, celui des révolutions européenne et asiatique, au point de jonction du mouvement ouvrier à partir de la concentration industrielle en Europe et du soulèvement, d'abord informe et progressivement rationalisé par le marxisme, des masses paysannes d'Asie. Il s'est réveillé au socialisme en France. Il a choisi le léninisme contre la tradition jauressienne, au congrès de Tous en 1920. Il a passé sept années de sa vie à Moscou et sa première grande intervention publique, au Ve Congrès de la IIIe Internationale, en 1924, fut pour dénoncer, en tant que militant coresponsable, le dédain où le Parti communiste français tenait les questions coloniales, et pour y mettre l'accent sur l'urgence d'une stratégie révolutionnaire appropriée aux sociétés paysannes du mon sous-développé. Cette dualité d'appartenance historique et de sources idéologiques lui valut, de 1945 à 1969, une place à part dans le camp socialiste, du fait de ses liens étroits avec les partis communistes soviétique et français d'une part, chinois de l'autre, mais aussi de son appartenance profonde au mouvement de libération nationale vietnamien, dont il est apparu, même aux yeux d'innombrables patriotes refusant le marxisme, comme le symbole et l'animateur. Homme charnière, à la fois médiateur et inspirateur, il fit couler beaucoup de sang, fut le révolutionnaire de ce temps dont la disparition affecta le plus grand de non-révolutionnaires. (Jean LACOUTURE)

 

Une vie complètement orientée dans la lutte pour le communisme.

    Très grand voyageur, luttant dès 1919 pour l'indépendance du VietNam, en envoyant aux dirigeants occidentaux une Pétition du peuple vietnamien pour plus de droits et de libertés en Indochine et pour l'autodétermination, se fiant alors à leurs intentions déclarées lors des Conférences qui aboutissent au Traité de Versailles, il est déçu par leur accueil. En 1920, il est l'un des fondateurs du Parti Communiste Français. Il publie Le Paria. En 1923, il se rend à Moscou. Envoyé comme agent du Komintern à Canton en 1925, il séjourne en Chine méridionale et cré la Ligue de la jeunesse révolutionnaire vietnamienne (1925), noyau de ce qui devient plus tard le Parti Communiste Indochinois (1930).

Emprisonné par les Britanniques (1930), il est relâché trois ans plus tard et voyage en Chine et en Thaïlande. En 1936, la montée au pouvoir du Front populaire en France adoucit considérablement les conditions dans lesquelles se trouvent les nationalistes vietnamiens. La plupart des emprisonnés sont relâchés et rejoignent la Chine.

A Moscou dès 1938, il prend position pour les Alliés contre le Japon lorsque la guerre survient. Il rentre au VietNam en 1941, sous le nom qui désormais est le sien, HÔ CHI MINH (celui qui éclaire), où il organise le VietMinh. En 1942, il se rend en Chine nationaliste pour y trouver de l'aide dans la lutte anti-japonaise, mais il est arrêté comme agent communiste et est emprisonné jusqu'en 1943, où il regagne le VietNam. Désormais, il coopère avec les Alliés, et tout particulièrement avec les agents américains de l'OSS (Services spéciaux)

En 1945, l'empereur BAO DAI, qui avait collaboré avec les Japonais, abdique en faveur d'HÔ CHI MINH. En septembre, il proclame unilatéralement l'indépendance du Viet-Nam à Hanoï. Mais l'année suivante, l'échec des pourparlers engagés avec la France pousse celle-ci à mener une reconquête coloniale.

Huit années de guerre commencent, qui trouvent une conclusion provisoire à Diên Bien Phû (1954). Une république démocratique du VietNam est créée au Nord du 17ème parallèle. Durant ces années-là, il est le symbole de la lutte pour l'indépendance. Cependant, il est aussi l'allié de l'URSS et reçoit, à partir de 1950, une aide chinoise. Aucun autre mouvement politique n'a pu ravie au Viet-Minh la place que celui-ci occupe comme champion du nationalisme vietnamien.

Il poursuit la lutte, lors de la guerre du Viet-Nam (1965-1973) à laquelle participent les troupes américaines. Avec son charisme, il cristallise les sentiments nationaux d'une importante partie des VietNamiens. (BLIN et CHALIAND)

 

Nationalisme de conviction, communisme par obligation stratégique

    Comme beaucoup de nationalistes du XXe siècle, sur tous les continents, HÔ CHI MINH ne trouve d'alliés qu'après des puissances communistes. Non qu'il n'ait pas de conviction communiste, ancienne depuis son adhésion en France à la SFIO en 1919, mais il n'a de cesse de trouver une solution diplomatique au conflit vietnamien. Vu l'intransigeance de la France colonisatrice et des États-Unis agissant suivant le prisme de la guerre froide, il montre une inflexibilité quant à l'unité du VietNam. Par exemple, dès 1960, il soutien avec les siens la création du Front national de libération du Sud VietNam (FNL), dit Viet-Cong par les Américains et les Sud-Vietnamiens durant la seconde guerre du VietNam.

Longtemps le culte de la personnalité dont il jouit de son vivant puis après sa mort, empêche de faire la juste part historique de son action. Des historiens s'attellent (par exemple Pierre BROCHEUX et Daniel HÉMERY), malgré encore des zones d'ombres bien protégées des autorités vietnamiennes d'aujourd'hui, à comprendre les tenants et aboutissants de ses activités.

 

Un héritage particulier

    Le testament que laisse HÔ CHI MINH à ses compagnons apparaît comme un auto-portrait. On y trouve d'abord l'un des traits permanents de ce révolutionnaire : la priorité absolue donnée à l'action sur la doctrine, aux exigences de l'immédiat sur les préoccupations d'une stratégie à long terme. Les premiers mots ne sont pas pour proclamer des principes, comme pour LÉNINE et MAO, mais pour affirmer que la lutte contre l'agression américaine était primordiales et se terminerait par la défaite des impérialistes. On y remarque aussi avec quelle insistance le leader disparu avant la fin de la guerre du VietNam parle de la "morale révolutionnaire", au dépens des idées et des théories qui n'occupaient déjà qu'une place infime dans son oeuvre. Apparaît ainsi l'homme d'action, le praticien, le pragmatique, l'homme du fait plutôt que l'homme du concept. C'est également la raison pour laquelle son nom figure peu dans les dictionnaires ou manuels de stratégie, qui s'occupe beaucoup de concepts et de théories.

    On a pu non sans raison qualifier l'originalité de son nationalisme, son "national-communisme" mis en pratique plus tard par TITO, qui est de ne l'avoir jamais conduit à entrer en conflit avec les exigences fondamentales de la doctrine et de la discipline internationalistes. Au moins à deux reprises, en 1930, lors de la création du parti communiste vietnamien et en 1954, après la victoire de Diên Biên Phu, il fait prévaloir les exigences de la stratégie mondiale de la révolution sur celles du nationalisme vietnamien. Au lieu d'aller jusqu'au bout d'une logique nationale (en rendant le PCV autonome comme il en avait les moyens alors ou en poussant l'avantage militaire jusqu'à investir tout le VietNam), il préfère les exigences des alliances soviétique et chinoise. En acceptant de se mouvoir dans le cadre de la révolution internationale et respectant les règles de celles-ci, vis-à-vis de l'adversaire impérialiste, il s'efforce constamment de faire en sorte que l'émancipation du VietNam soit aussi légitime et "vraie" à l'égard tant des alliés que des adversaires. Il le fait en s'efforçant de garder uni le front anti-impérialiste, même si dans les années 1960, il ne peut empêcher la rupture entre Pékin et Moscou. En tout cas, il refuse de se positionner en faveur de l'un ou l'autre des deux camps, pour éviter une crise qui aurait été ruineuse pour le VietNam. Sa stratégie du "juste milieu actif" se voit sanctionnée de manière positive, dans la reprise des relations sino-soviétiques en septembre 1969, à l'occasion même de ses funérailles. (Jean LACOUTURE)

 

HÔ CHI MINH, Revendication du peuple annamite, 1919 ; Le procès de la colonisation française, 1925, réédité chez Le Temps des cerises, 2012 ; Journal de prison : poèmes écrits de 1942 à 1943 lors de sa détention ; Textes 1914-1969, L'Harmattan, 1990.

D. HALBERSTAN, Hô, New York, 1971. Jean LACOUTURE, Hô Chi Minh, Paris, Éditions du Seuil, 1965. Christiane PASQUE-RAGEAU, Paris, 1969. Pierre BROCHEUX, Ho Chi Ming : A biography, Cambridge University Press, 2007.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jean LACOUTURE, Hô Chi Minh, article dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

Partager cet article
Repost0
27 janvier 2019 7 27 /01 /janvier /2019 08:58

   Marcelle CAPY, de son vrai nom Marcelle MARQUÈS, est une journaliste, écrivain, militant syndicaliste, pacifiste et féministe libertaire française. Directice de la Ligue des Droits de l'Homme et fondatrice de l'hebdomadaire La Vague, elle a une place importante dans le paysage pacifiste français pendant la Première guerre mondiale et dans l'entre-deux-guerre.

Dans ses livres, ses conférences et ses articles dans la presse, elle soutient un triple combat : pour la paix en dénonçant l'horreur et l'absurdité de la guerre, féministe en soulignant le rôle fondamentale des femmes dans la société moderne et socialiste libertaire de caractère surtout moral et philosophique en prônant le devoir de solidarité.

 

Une opposition farouche à la guerre

   Collaboratrice à La Voix des Femmes et à La Bataille syndicaliste, elle y démissionne avec Fernand DESPRÈS en août 1915, en raison de la ligne d'Union sacrée adoptée par le journal.

En 1916, elle publie sous le nom de Marcelle CAPY, son premier ouvrage, préface par Romain ROLLAND, Une voix de femme dans la mêlée, vibrant plaidoyer contre la guerre. Victime de la censure, son livre n'a que peu de lecteurs ; sa correspondance est alors surveillée par la police, au même titre que nombre de ses amis et amies.

Entre novembre 1917 et janvier 1918, elle travaille anonymement dans une usine d'armement et publie son témoignage dans le magazine La Voix des Femmes, sur les cadences infernales imposées aux femmes, alors employées en nombre dans l'industrie. En janvier 1918, elle figure parmi les fondateurs de l'hebdomadaire antimilitariste La Vague dont elle assure le secrétariat de rédaction.

 

Une activité pacifiste intense pendant l'entre-deux-guerres-mondiales

   En 1925, elle écrit L'amour roi et son ouvrage majeur Des hommes passèrent... couronné du prix Séverine de l'Association des femmes journalistes. Ce dernier roman raconte le passage, dans les familles de Pradines, de prisonniers allemands venus remplacer, aux travaux de la ferme, les hommes partis au front.

Elle rencontre au cours de ses conférences et dans les courants pacifistes d'alors, BARBUSSE, Romain ROLLAND, Joseph CAILLAUX, Anatole de MONZIE. Elle donne des conférences aussi bien en Europe qu'aux États-Unis et au Canada.

    Au début des années trente, Marcelle CAPY participe à la Ligue international des combattants de la paix (LICP), dont elle est "responsable de la propagande", et pour laquelle elle donne des conférences avec Robert JOSPIN. En 1934, elle publie "femmes seules", un roman découpé en trois saisons. En 1936, "voyant que tout cela recommence", elle-republie, à compte d'auteur, Une voix de femme dans la mêlée. Cette fois, le texte est complet, débarrassé de la censure de 1916.

 

Pendant la seconde guerre mondiale et après...

    Bien qu'elle ait été membre du bureau de la Ligue Internationale Contre l'antisémitisme, elle écrit pendant l'Occupation dans Germinal, journal proche de la collaboration, et y collabore avec Robert JOSPIN. Comme beaucoup de pacifistes, elle se laisse entraîner par les arguments de la propagande allemande.

Après la guerre, elle reprend son activité d'écrivain de romain (La vie ne tient qu'à un fil, L'Égypte au coeur du monde). Elle participe aussi en 1951 à la fondation du Comité national de résistance à la guerre et à l'oppression (CNRGO), de Félicien CHALLAYE et d'Émile BAUCHET.

 

   La trajectoire de Michel CAPY rejoint celle de Louise SAUMONEAU : le pacifisme (et l'anticommunisme) l'emportent sur les solidarités de genre, alors même que la nature émancipatrice du régime de Vichy est pour le moins sujette à caution. On peut ajouter, comme l'écrit Yves SANTAMARIA, que des prises de position expliquant que les femmes sont "plus proches des sources mêmes de la vie, moins déformées par les routines et les minuscules vanités politiques" (voir Nicolas OFFENSTADT, dans l'article Pacifistes de 1938-1948, Les années de tourmente, Dictionnaire critique, Sous la direction de Pierre AZÉMA et François BÉDARIDA, Flammarion, 1995), n'ont sans doute rien pour déplaire aux autorités du temps. Nombre de pacifistes, hommes ou femmes, dont l'activité est remarquable entre les deux guerres mondiales, sont, faute d'un minimum d'analyses politiques, tout simplement tombés dans les pièges de la propagande nazie...

 

Marcelle CAPY, Une voix de femme dans la mêlée, Édition Paul Oliendorf, 1916 ; La défense de la vie, Oliendorf, 1918 ; Des hommes passèrent, Éditions du Tambourin, 1930 ; A bas les armes!, LICP, 1933 ; Avec les travailleurs de France, autoédition, 1937 ; L'homme et son destin, conférence donnée à la salle de la Société de Géographie, âris, Éditions de l'école addéiste, 1951.

Évelyne DIEDOLT, Marcelle Capy - Aline Valette : femmes et travail au XIXe siècle, Syros, 1984.

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

Partager cet article
Repost0
24 janvier 2019 4 24 /01 /janvier /2019 15:58

   Le physicien et chimiste français, spécialiste de l'énergie atomique Jean Frédéric JOLIOT, dit Frédéric JOLIOT-CURIE, est également une figure du pacifisme.

   Ayant joué un rôle majeur comme Haut Commissaire dans les débuts de l'exploitation atomique en France dans l'immédiat après Seconde Guerre Mondiale, directeur du centre national de la recherche scientifique (CNRS) de 1944 à 1946, Prix Nobel de chimie 1935, il participe au mouvement pacifiste international en lançant notamment en 1950, l'Appel de Stockholm visant l'interdiction de la bombe atomique.

 

Scientifique de premier plan dans les années 1930

    Frédéric JOLIOT et Irène CURIE travaillent ensemble à partir de 1929 à l'Institut du radium. L'effet de projection de protons (un des constituants fondamentaux de la matière), qu'ils mettent en évidence au début de 1932 est une étape majeure vers la découverte du neutron (autre constituant fondamental) par James CHADWICK en février 1932. Au cours des années suivantes, les découvertes en laboratoire se succèdent, qui aiguillonnent vers la production de radioactivité artificielle. Leur Prix Nobel de 1935 consacre leurs travaux de synthèse de nouveaux éléments radioactifs. JOLIOT se consacre à la construction du premier cyclotron français et entreprend la construction du Laboratoire de synthèse atomique, spécialisé pour la production de nouveaux éléments radioactifs pour leurs applications biologiques et physico-chimiques. Les chercheurs français sont stimulés par la preuve de la fission de l'uranium apportée en janvier 1939 par Otto HAHN et Fritz STRASSMANN. Plusieurs équipes de chercheurs en Europe et aux États-unis se mettent en quête des conditions pour provoquer une réaction en chaîne. L'équipe de JOLIOT dépose le 30 octobre un pli cacheté à l'Académie des sciences sur la possibilité de produire des réactions nucléaires en chaîne illimitée.

Trois brevets déposés milieu 1939 attirent l'attention de DALADIER, Président du Conseil, alors que la France est en guerre avec l'Allemagne, qui décide de classer secret défense notamment le brevet intellectuel de la bombe atomique (brevet n°3). Il met l'équipe de JOLIOT au service du ministère de l'armement de Raoul DAUTRY en novembre 1939. JOLIOT fait jouer ses relations pour entrer en possession de l'ensemble du stock mondial d'eau lourde (185 kilos environ répartis en 26 bidons) et organise pour l'État français un contrat d'approvisionnement en uranium avec l'Union minière du Haut Katanga via les actionnaires majoritairement belges. En juin 1940, des membres de l'équipe, à parenté juive, étant menacé par l'invasion allemande, JOLIOT les envoie en Angleterre pour mettre les découvertes hors de portée, avec le stock d'eau lourde, étant donné que rares sont alors les personnes à comprendre la portée de ces recherches et de ces matériaux. JOLIOT lui-même reste en France.

 

Résistance et discrétion pendant l'Occupation allemande.

     JOLIOT refuse de signer l'ordre de reprise du travail début août 1940 des chercheurs restés en France, malgré la demande directe du général Enrich SCHUMANN et malgré les efforts pour l'en convaincre par l'entremise d'un physicien allemand francophone, Wolfgang GENTNER, qui avait auparavant, en 1933, obtenu une bourse de l'université de Francfort pour travailler à l'Institut du radium. Après que cette bourse ait été supprimée par... le régime nazi, Marie CURIE avait réussit à lui obtenir une nouvelle bourse pour qu'il puisse rester à Paris. Au terme des discussions, un accord se fait pour la remise en route du Laboratoire avec des chercheurs allemands, sous le contrôle de GENTNER, travaillant à la mise en fonctionnement du cyclotron et sur des recherches de physiques nucléaires générales sans visée militaire.

    Selon Pierre BIQUARD (Frédéric Joliot-Curie et l'énergie atomique, L'Harmattan, 2003, réédition du livre de 1961), scientifique et ami de JOLIOT et sympathisant communiste, le savant français figurait dans le comité du Front national universitaire fondé à l'appel du Parti Communiste clandestin en juin 1941 et il aurait remis à Pierre VILLON, responsable du Front national, son adhésion au PCF, adhésion qui ne fut rendue publique qu'à la fin août 1944. Mais selon Pierre VILLON, ce dernier n'aurait reçu l'adhésion de JOLIOT qu'en avril 1944, au moment où celui-ci passait dans la clandestinité. En novembre 1942 déjà, VILLON avait proposé à JOLIOT la présidence d'un comité directeur du Front national.

   il prend part en août 1944 à l'insurrection de Paris contre l'occupation allemande (inventeur d'une sorte de cocktail Molotov "Joliot-Curie", composé de trois éléments faciles à trouver à l'époque, cocktail facile à utiliser contre les chars allemands). Le Front national le délègue à l'Assemblée consultative provisoire, où il ne siège que jusqu'en février 1945, à cause de ses autres activités.

 

Directeur du CNRS, puis activiste pacifiste

    Directeur du CNRS d'août 1944 à février 1946, il participe en 1945 à la fondation du Commissariat à l'Énergie Atomique (CEA), dont il est nommé Haut  Commissaire par le général de GAULLE. En 1948, il supervise la construction du premier réacteur nucléaire français, la pile Zoé.

   En avril 1950, il est révoqué de son poste de Haut Commissaire du CEA par le président du Conseil Georges BIDAULT sans explications, mais probablement en raison de sa forte implication dans la diffusion de l'Appel de Stockholm et de ses sympathies envers le PCF (mal vu des Américains en pleine guerre froide). Entre autres, il déclare au cours d'un meeting d'avril 1950 : "Les savants communistes et progressistes ne donneront pas une miette de leur savoir pour la bombe atomique".

Membre du PCF depuis 1942, membre du Comité central en 1956, il apparait souvent lors des meetings publics. Président du Conseil mondial de la paix de 1949 à 1958, il lance en 1950 l'Appel de Stockholm visant l'interdiction de la bombe atomique. Il fait ensuite partie des signataires du manifeste Russel-Enstein.

   L'Appel de Stockholm, pétition contre l'armement nucléaire, lancée par le Mouvement mondial des partisans de la paix et par Frédéric JOLIOT-CURIE le 19 mars 1950, est le point de départ d'une vaste campagne, alors que débute en juin la guerre de Corée, point culminant de la guerre froide. Cette campagne rencontre un véritable succès populaire, recueillant officiellement 15 millions de signatures en France, et consolidant du coup la place hégémonique du PCF dans le paysage pacifiste de ce pays, mais ne se traduit pas en une organisation de masse durable. Son contenu est bref :

"Appel

Nous exigeons l'interdiction absolue de l'arme atomique, arme d'épouvante et d'extermination massive des populations.

Nous exigeons l'établissement d'un rigoureux contrôle international pour assurer l'application de cette mesure d'interdiction.

Nous considérons que le gouvernement qui, le premier, utiliserait, contre n'importe quel pays, l'arme atomique, commettrait un crime contre l'humanité et serait à traiter comme criminel de guerre.

Nous appelons tous les hommes de bonne volonté dans le monde à signer cet appel."

 

Une place importante à la fois dans la recherche nucléaire française et dans le pacifisme contre la Bombe...

   On peut penser qu'avec ce savant on atteint une pleine duplicité dans l'attitude de la mouvance communiste. Mettre la Bombe hors la loi est-il compatible avec la position même du Grand Frère (PCUS) qui fait participer la "patrie du communisme" à la course aux armements nucléaires?

En fait, dans le paysage pacifiste français, la mouvance communiste s'insurge d'abord contre le "pacifisme tarte-à-la-crème qui se déchaîne depuis Hiroshima". Là, le PCF peut s'appuyer sur une opinion publique chez qui ce déchaînement n'a pas atteint son but. Bientôt, en misant sur une divergence entre Paris, Londres et Washington, le PCF croit pouvoir obtenir du gouvernement français l'engagement de ne pas entreprendre la fabrication de l'arme atomique afin de faire de la France le héraut du refus des blocs, susceptible de prendre la tête d'une campagne pour l'interdiction de l'atome militaire. En septembre 1947, trois ans avant l'Appel de Stockholm, France d'abord formule l'exigence de l'heure : "La bombe atomique doit être mise hors-la-loi". Un Front commun avec les socialistes semblent un temps se dessiner, mais la dynamique de la guerre froide, jointe au climat social à l'intérieur de la France (grèves importantes, agitations en métropole et dans les colonies) l'emporte. Et dans l'appareil où Charles TILLON est évincé, alors qu'il avait été chargé de le former, de l'organisation de masse devant orchestrer les campagnes pacifistes au profit de Laurent CASANOVA qui a plus la confiance du Parti, la confiance entre socialistes et communistes se délite.

JOLIOT-CURIE, dans ce contexte, met les points sur les i, lors d'un déjeuner de la presse américaine le 5 janvier 1949 : un chercheur communiste ne saurait participer à un programme nucléaire militaire d'une puissance étrangère quelle qu'elle soit. Le bureau politique du PCF même, embarrassé par cette position, semble alors rappeler que l'URSS n'est pas une puissance étrangère comme une autre. Il existerait pour la classe ouvrière un patriotisme soviétique extraterritorialisé. On mesure la tension qui peut exister chez le savant entre sa fidélité au communisme et sa volonté de promouvoir avant tout les applications civiles de l'énergie atomique. Dans les rhétoriques déployées en France, bien plus qu'ailleurs, il y a bien un fossé de plus en plus large entre ceux qui estiment que toute attaque antisoviétique est un symptôme de l'agressivité militaire occidentale, donc américaine et ceux qui pensent pouvoir tenir bon, avec le mot d'ordre d'abolition complète de l'atome militaire... Il y a aussi un flottement dans les rangs communistes même (qui se lit dans les pages de L'Humanité) et beaucoup trouve à l'Appel de Stockholm le ton d'une trouvaille publicitaire, alors même que l'Union Soviétique cherche à faire reconnaitre son statut de puissance nucléaire... Si les signatures affluent, l'ambiguïté même des porteurs de l'Appel fait qu'il est pratiquement sans lendemain... L'illusion que par cet Appel, par ailleurs, toute la mouvance communiste pourrait rejoindre la défense d'un monde sans armes atomiques est vite balayée. Et nombre de sympathisants, de compagnons de route du PCF, sans compter que l'on entre dans une période d'exclusions des rangs du Parti, s'en détournent. La guerre d'Indochine achève d'ailleurs de diviser le mouvement pacifiste. L'offensive idéologique de la mouvance pacifiste communiste vers les chrétiens subit d'ailleurs le même sort. Et le journal Témoignage Chrétien porte un coup sensible au PCF, en partie précisément en mettant en relief cette grande duplicité (présente à la fois sur la Bombe et sur la Paix en Indochine).

Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que la figure de Frédéric JOLIOT-CURIE, une fois le feu d'artifice de l'Appel de Stockholm éteint, n'ait plus guère de place dans le paysage pacifiste français.

Et ce, d'autant plus que le mouvement Paix et Liberté, créé dès 1951, répond, avec de grands moyens lui aussi à la propagande diffusée par le PCF. Ce mouvement, en réponse même à l'Appel de Stockholm, fondé par Jean-Paul DAVID, député-maire radical de Mantes et secrétaire général du RGR, dispose d'un apport de fonds américain considérable. Paix et Liberté fait partie de ces organisations anticommunistes qui se propagent alors sur le continent. L'organisation obtient le soutien de René PLEVEN, président du Conseil ainsi que de nombreux hommes politiques de l'époque. L'existence de cette organisation s'arrête en 1956, en raison... du dégel alors des relations internationales.

 

Frédéric JOLIOT-CURIE, La Constitution de la matière et la radioactivité artificielle (après de nombreux ouvrages traitant des radio-éléments), 1937 ; Un plan USA de mainmise sur la science, 1953 ; Cinq années de lutte pour la paix, 1954 ; La Paix, le désarmement et la coopération internationale, 1959 ; Oeuvres scientifiques complètes de Frédéric et Irène Joliot-Curie, 1961.

Michel PINAULT, Frédéric Joliot-Curie, Odile Jacob, 2000.

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens