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20 janvier 2019 7 20 /01 /janvier /2019 08:36

   Vo Nguyen GIAP est un général et homme politique vietnamien communiste. Chef de l'Armée populaire vietnamienne pendant la guerre du Viet Nam, il est le seul chef militaire ayant vaincu à la fois l'armée française, l'armée américaine et l'armée khmer rouge. Il a combattu également l'armée japonaise (août 1944)

Il contribue à faire de son pays la première puissance militaire du Sud-Est asiatique.

Le général Vo Nguyen GIAP est entré dans l'histoire militaire et les études militaires et stratégiques de son vivant. Admiré par ses amis et ennemis, dont le général français Raoul SALAN et le général américain William WESTMORELAND. Autodidacte et militant sur le terrain, il n'a suivi les cours d'aucune académie militaire.

 

 

Communiste et stratège militaire

     Participant à des manifestations nationalistes en 1930, il est emprisonné à Poulo-Condor durant plus de deux ans. Puis, enseignant en histoire dans un lycée, il rejoint le Parti Communiste vietnamien (1934). Il collabore alors avec Pham Von DONG dans le cadre de publications de propagande et publie un livre sur la question paysanne (en collaboration avec Truon Chinh) saisit par les autorités coloniales. En 1939, il se rend en Chine où il rencontre Hô Chi Minh. Deux ans plus tard, le Viet-minh est créé. Durant la guerre, GIAP forme le noyau de ce qui deviendra l'armée populaire du Viet-nam.

Après la proclamation de l'indépendance à Hanoï par Hô Chi Minh en 1945, GIAP est brièvement ministre de l'Intérieur, mais les hostilités commencent bientôt avec la volonté française de reprendre pied en Indochine. Il devient ministre de la Défense en 1946.

Après l'échec du soulèvement de Hanoï (décembre 1946), il abandonne les villes et les voies de communication, sauf à entretenir la guérilla urbaine pour fixer des forces adverses, et concentre ses efforts sur les campagnes. Ce n'est qu'en mai 1949, considérant que le "guérillaisme" n'est pas une fin en soi, qu'il se sent assez fort pour combiner guérilla et guerre mobile, et remporte un succès important à Cao-Bang qui lui permet d'organiser dans le Nord du pays une base solide faite de positions éparpillées souvent souterraines et peu vulnérables à l'aviation. Il y organise une école de cadres. L'armée vietnamienne, efficacement soutenue par l'URSS et la Chine populaire, consiste en milice pratiquant cette guérilla, troupes provinciales assurant les liaisons et unités régulières.

De manière générale, après la réoccupation française du Viet-nam, GIAP se réfugie le long de la frontière chinoise, au Viet Bac, et entame une guerre de partisans fondée sur un patient travail de mobilisation politique. Jusqu'en 1949, les forces contre-insurrectionnelles accrochent rarement le Viet-minh, et GIAP parvient à détruire le réseau de postes fortifiés français le long de la frontière. Cependant, la bataille pour gagner la sympathie et le soutien de la population continue.

La guerre prend une nouvelle dimension avec l'arrivée du général de LATTRE DE TASSIGNY (1950) comme commandant en chef des forces françaises. Les troupes du Viet-minh sont battues lorsqu'elles tentent, en 1951, d'investir le delta du fleuve Rouge. Ce qu'il envisage alors comme la troisième phase de sa stratégie, la conquête du sol échoue donc.  GIAP se retire et revient à la tactique de guérilla, tout en créant les conditions militaires pour un éventuel choc frontal, améliorant progressivement le niveau des armements et la capacité logistique.

La bataille de Diên Biên Phû, destinée à entrainer les forces du Viet-minh dans le piège du choc frontal, est, après bien des hésitations, acceptée par les forces communistes. Compte tenu des capacités logistiques du Viet-minh, de son artillerie et du moral extrêmement élevé des troupes, Diên Biên Phû, rapidement privé d'un terrain d'aviation et encerclé, se termine en désastre pour les troupes commandées par le général de CASTRIES (1954). GIAP a pensé cette offensive dès octobre 1952 et cette bataille, au cours de laquelle il dissimule habilement à l'aviation adverse l'acheminement à travers la jungle de matériel lourd, en est l'aboutissement, après bien des tassements sur le terrain.

Après l'indépendance du Viêt-Nam, partagé en deux le long du 17ème parallèle, GIAP devient ministre de la Défense de la République du Viet-Nam du Nord. A partir de 1965, l'armée du VietNam du Nord sert de soutien au Front National de Libération (FNL) qui lutte pour chasser le gouvernement pro-occidental du VietNam du Sud et ses alliés américains. Les méthodes sont à peu près les mêmes que dans la guerre contre les Français. GIAP reste le stratège de cette nouvelle guerre, même s'il laisse un rôle de plus en plus important aux généraux qu'il avait formés, dont Van Tien Dung qui s'empare de SaÏgon.  Il paraît en effet en perte de vitesse en 1971 et en 1975 - le commandant en chef est Van Tien Dung qui dirige la campagne, provoquant la chute de la capitale du VietNam du Sud. GIAP cesse d'être ministre de la Défense en 1980 et se retire du Politburo en 1982, mais occupe une place très prestigieuse au Viet-Nam.

 

Une oeuvre axée sur la guérilla populaire

  Les écrits militaires du général GIAP paraissent moins originaux que ceux de Mao Zedong. Cependant, en tant qu'organisateur et logisticien, il peut être considéré à la fois comme un remarquable militaire et un symbole de ce qu'une nation, sous la direction d'un noyau organisé et convaincu, peut accomplir à condition d'être convenablement motivée. De surcroît, au delà- de la violence armée, il ne perd jamais de vue, comme tous les "marxistes-léninistes", le but ultime de la stratégie militaire.  (BLIN et CHALIAND).

En bon marxiste, il estime que la guerre est la continuation par les armes de la lutte politique, sociale, culturelle et économique contre les colonisateurs, au premier chef français, et prône toujours une stratégie du temps et de l'espace destinée à lasser l'adversaire.

 

Vo Nguyen GIAP, Guerre du peuple, armée du peuple, Paris, Librairie François Maspéro, collection Cahiers Libres, 1966 ; Guerre de libération, Éditions sociales, Paris, 1970 ; Guerre du peuple contre guerre aéro-navale, Éditions en langues étrangères, Hanoï, 1975 ; Mémoires 1946-1954, en trois tomes, Éditions Anako, 2003-2004.

Peter MACDONALD, Giap - The Victor in Vietnam, New-York, 1996.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988.

 

P.S. Comme d'habitude dans la transcription des noms asiatiques en français, les orthographes peuvent varier d'un ouvrage à l'autre.... et les claviers ne rendent pas justice de leurs subtilités.

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19 janvier 2019 6 19 /01 /janvier /2019 11:02

    Robert JOSPIN est un enseignant et un militant socialiste, pacifiste et libertaire français. Secrétaire général adjoint des Unions chrétiennes de jeunes gens dans les années 1930, son pacifisme intégral le place dans la mouvance de la Ligue de pensée française de René CHÂTEAU et du journal Germinal pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il rejoint après la guerre, après avoir été exclu de la SFIO à la Libération, les milieux pacifistes, pour, dans les années 1960 participer à la fondation de l'Union Pacifiste de France.

    Il fait partie de ces socialistes qui, traumatisés par la Grande Guerre, sont devenus des pacifistes inconditionnels, au point d'accepter pendant longtemps le régime de Vichy, ce qui ne l'empêche pas, ensuite, d'aider les résistants (Michel TAUBMANN, voir le vrai roman de Dominique Strauss-Khan, Éditions du Moment, 2011). Il se trouve constamment pris entre ce pacifisme intégral et une adhésion aux idéaux socialistes (tendance planiste). Sans compter l'ambiance générale dans une grande partie de l'intelligentsia française  qui fait préférer le fascisme au communisme, tombant souvent dans les pièges de la propagande nazie justificatrice du Grand Reich.

Son anticommunisme guide beaucoup ses choix politiques jusqu'à la fin de sa vie politique.

 

Première guerre mondiale, le traumatisme de la guerre

    Juste après avoir été mis au travail à treize ans, lors de la Première guerre mondiale, les Allemands entrent à Saint-Quentin où il réside. Sous occupation, l'activité industrielle est à l'arrêt et il doit trouver des petits boulots pour aider sa famille. Évacué par les Allemands vers la Belgique lorsque l'offensive du général NIVELLE est déclenchée en 1917, il est confronté aux soldats morts au bord du chemin, aux corps mutilés et sanglants, aux horreurs de la guerre. Ce souvenir ne le quittera jamais. En 1918, sous l'influence d'une foi renaissance et précisément d'un pasteur, il décide de devenir pasteur.

Protestantisme, socialisme, pacifisme libertaire

   Tenté un moment par le pastorat protestant, Robert JOSPIN se consacre aux Unions chrétiennes des jeunes gens, organisation de jeunesse protestante.

Les UCJG, apparus dans les années 1850 dans les régions protestantes, sont le produit du Réveil protestant et du Piétisme. Centrées d'abord sur les domaines intellectuels (bibliothèques, cours du soir, théâtre), elles investissent le domaine du plein air (camping, scoutisme, randonnée) à partir du début du XXe siècle. Elles s'insèrent au niveau mondial dans le mouvement des YMCA. En 1909, l'Alliance nationale accueille pour la première fois des réfugiés et apportent pendant la Grande Guerre confort et réconfort aux soldats alliés. En 1939, avec d'autres mouvements de jeunesse protestants, elles fondent la Cimade (Comité InterMouvement d'Aide aux Évacués).

Adhérant en 1924 à la SFIO (tendance planiste de Georges ALBERTINI), il se rapproche ensuite du courant pacifiste dont le leader est Paul FAURE. Anticommuniste, il est candidat (malheureux) aux élections législatives de 1936.

Avant même d'adhérer à la SFIO, il croise André GIDE et de sa rencontre avec Victor MÉRIC et Roger MONDIN dans ces années 1920 naît sa collaboration à la presse libertaire : La Patrie humaine, Le Réfractaire, Le Libertaire... Il côtoie Hans RYNER. Il rédige l'article Sécurité pour l'Encyclopédie anarchiste initiée par Sébastien FAURE, entre 1925 et 1934.

Dans les années 1930, il est actif aux côtés de Victor MÉRIC, Roger MONCLIN, Jeanne HUMBERT, René DUMONT, Claude JAMET, au sein de la Ligue Internationale des combattants de la paix (créée en 1931) dont le mot d'ordre est "Non à toutes les guerres". En 1939, il en devient secrétaire général. Orateur de talent, il multiplie les conférences (4 à 5 par semaine) et les articles dans La Patrie humaine, qui déclare "la guerre à la guerre". S'affirme clairement cette conviction qui ne le quitte jamais que la paix est un objectif absolu. Grâce à ses orateurs, la LICP sait se faire entendre, notamment par l'usage des moyens modernes, y compris radiophoniques. Elle sait aussi recourir à des formes de désobéissance civile, notamment lors des exercices de défense passive qu'elle juge empreint (comme le PCF d'ailleurs) de visées bellicistes. La LICP se prévaut du patronage prestigieux de personnalités comme Albert EINSTEIN, Stefan ZWEIG et Georges DUHAMEL, sans compter Romain ROLLAND, même si les événements mettent ensuite à mal la possibilité d'une pareille cohabitation.

 

Difficiles années de la Seconde Guerre mondiale...

   Son pacifisme intégral le place dans la mouvance de la Ligue de pensée française de René CHÂTEAU et du journal Germinal.

La Ligue de pensée française est un organisation néo-pacifiste qui fonctionne ouvertement avec l'autorisation des services allemands. Hostille à Marcel DÉAT, elle est proche de Pierre LAVAL. Elle attire ceux qui sont rebutés par l'alignement systématique du Rassemblement national populaire sur le parti national-socialiste allemand. Elle ne défend pas l'idéologie fasciste mais soutient la politique de Pierre LAVAL, qui trouve toujours le soin de se ménager quelques appuis parmi les anciens socialistes pacifistes dans ses combats contre l'amiral DARLAN et contre l'entourage maurrassien du maréchal PÉTAIN. C'est entre autres à travers le LICP que Pierre LAVAL entretien des liens avec la mouvance pacifiste. Le régime de Vichy ne répugne pas à puiser dans ce vivier des compétences pour conforter son pouvoir. 

En 1942, pour avoir aidé des résistants, Robert JOSPIN subit une perquisition suivie d'une courte arrestation, sans suite, mais comme beaucoup d'intellectuels français à cette époque, il est très surveillés par les services allemands.

En avril 1944, l'ambassade d'Allemagne lance une nouvelle publication, Germinal (qui porte le bandeau Hebdomadaire de la pensée socialiste française), destinée à fédérer certains "collaborateurs de gauche". Presque tous ses rédacteurs sont des enseignants et d'anciens membres de la SFIO passés par le pacifisme. Cette publication ne dure que quinze numéros et il ne semble pas que Robert JOSPIN ait donné d'articles à ce journal (mais l'information reste à vérifier...). Il s'en éloigne de toute façon assez vite.

 

Une difficile vie politique et la fondation de l'Union Pacifiste de France

    Exclu de la SFIO quelques semaines après la Libération, il rejoint le Parti socialiste démocratique de Paul FAURE, lui aussi exclu, qui s'efforce de rassembler les exclus socialistes. En 1948, il prend position contre le colonialisme dans la presse libertaire.

Il renoue franchement avec les milieux pacifistes et, en 1951, participe à la fondation de la revue du Comité national de résistance à la guerre et à l'oppression (CNRGO), La Voie de la Paix (avec Félicien CHALLAYE, Émile BAUCHET...), laquelle accueille et soutien, plusieurs années durant, l'ancien déporté Paul RASSINIER, futur "père" du négationnisme français. En 1961, il est parmi les fondateurs de l'Union Pacifiste de France, partisan du désarmement unilatéral et de l'objection de conscience.

Réintégré en 1955 à la SFIO, au moment de la guerre d'Algérie, il soutien une politique de maintien de la présence française (contrairement à son fils, Lionel JOSPIN, qui d'ailleurs n'adhère que peu à ses vues générales). Au Congrès fédéral de février 1956, il devient secrétaire-adjoint de la fédération de Seine-et-Marne (secrétaire en 1958 et 1959), et est candidat socialiste SFIO aux élections législatives dans l'Indre.

Sur le plan professionnel, en 1950, il est directeur d'une école spécialisée qui s'occupe de la jeunesse délinquante, poste qu'il occupe jusqu'à sa retraire en 1966.

 En 1965, toujours très anticommuniste, il quitte la SFIO lorsqu'elle celle-ci appelle à voter François MITTERRAND aux élections présidentielles. En 1978, il adhère au Parti socialiste démocrate, mais en démissionne en janvier 1985, lorsque ce dernier fusionne avec le Parti social-démocrate, l'un des composantes de l'UDF.

En définitive, il dépense plus ses énergies au combat pacifiste, malgré une certaine dispersion, qu'à une carrière politique.

Ses nombreux écrits sont surtout des articles des différents journaux auquel il a collaboré, sans compter les multiples pétitions et appels...

 

Robert JOSPIN, La Question coloniale, Défense de l'homme, n°1, octobre 1948 ; Article Sécurité, dans Encyclopédie anarchiste, texte intégral dans le site encyclopedie-anarchiste.org.

Jean-Pierre BIONDI, La mêlée des pacifistes : 1914-1945,  La Grande Dérive, Maisonneuve et Larose, 2000. Yves SANTAMARIA, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

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17 janvier 2019 4 17 /01 /janvier /2019 15:07

   Bien que ce livre récent ne soit pas le premier à dénoncer la propagande par le cinéma aux États-Unis, quoique sont nettement plus nombreux ceux qui s'en prennent à l'usage du cinéma par les pays et les régimes totalitaires - Allemagne nazie et Union soviétique en autres - il permet de faire le point sur l'actuel cinéma en matière idéologique dans le monde dans le soutien de l'hégémonie planétaire de la puissance mondiale. D'autres ouvrages, moins centrés sur les aspects militaires et guerriers pourraient être sans doute écrits et diffusés, comme sur les aspects culturels entretenus par ce qui reste l'autre grand pôle cinématographique du monde, Bollywood (pour les pays indiens)...

    L'auteur, britannique, se centre ici sur l'effet dans  les années 2010 d'une majeure partie de la cinématographie américaine. Cette décennie, à l'inverse d'autres, est de plus en plus dominée, dans ce secteur, par les grands financiers bien plus soucieux de royalties que d'art, sur la production d'Hollywood de films de guerre, de comédies, de films d'action et d'aventure, de science-fiction, des films politiques aussi, sans oublier de faire une place à la production (souvent indépendante) des films à petit budget.

Quand on regarde les films cités et commentés, on voit bien que la période de son analyse est plus étendue, puisqu'il part des années 1990. Il entend non seulement démontrer le soutien actif à l'establishment américain - notamment au complexe militaro-industriel - de la majeure partie de la production, mettant l'accent pour certains films sur l'implication directe des forces armées, mais aussi sur le soutien aux solutions violentes des conflits en général. Si le western, genre largement minoritaire maintenant, n'est pas abordé, on pourrait considérer, à la lecture de ce livre, que les autres genres contribuent largement à diffuser et à entretenir les mythes de la supériorité américaine et de la violence salvatrice et obligatoire...

Sans doute son analyse est-elle incomplète, car elle n'inclut pas de films catastrophes et n'aborde pas les séries télévisées, qui sont l'occasion pour les réalisateurs de se montrer plus critique envers la société américaine et son modèle de civilisation et, sans doute, ne prend pas suffisamment en compte le fait que ces films sont produits d'abord pour le public américain, et que toute tentative d'inclure dans les scénarios des perspectives critiques (même par rapport aux forces armées) exige de partir de très loin...

      Les commentateurs, comme l'écrit dans un avant-propos Michael PARENTI et éditorialistes conservateurs ne cessent de donner d'Hollywood l'image d'un repaire de gauchistes. "Divers propagandistes de droite nous disent que "les élites culturelles" d'Hollywood (et dans d'autres endroits tels que New York, San Francisco et Washington) véhiculent des valeurs qui visent à saper le patriotisme et d'autres "vertus américaines" du même ordre. L'impressionnante critique que propose Matthew ALFORD (...) terrasse ces incantations à propos d'un dessein gauchiste de nature élitiste. Implicitement, la dissection des films de guerre hollywoodiens proposées par l'auteur lève le voile sur les représentations déformées de la politique impérialiste américaine elle-même et les mythes politiques dominants qui la soutiennent."

   En tout cas, l'auteur analyse bien les tendances lourdes de l'industrie cinématographique (et télévisuelle) américaine, à savoir une concentration de plus en plus grande de la propriété (et de la gestion) des studios, l'emprise de la commercialisation sur la création même des films, où impératifs financiers l'emportent pratiquement toujours sur les ambitions artistiques, quitte à exploiter jusqu'à l'os des franchises (Star Trek, Expendables, Transformers...), le soutien de plus en plus ouvert apporté par l'État depuis le scénario jusqu'au tournage et au montage et une véritable infiltration de certaines administrations dans les plus grands studios, le châtiment réservé aux films qui "dérangent", les privant d'un réel circuit de distribution, et entravant même la carrière de réalisateurs et d'acteurs "perturbateurs"... Une des informations factuelles, et le livre n'en manquent pas, est l'implication de plus en plus forte des institutions et des firmes du complexe militaro-industriel (armée, entreprises, services de renseignement comme la CIA) sur les films grands publics. Nombreux sont les films et pas seulement de guerre où les studios, friands des moyens techniques apportés par les forces armées (il en est de même pour certains films de science-fiction et de "héros"), sollicitent eux-mêmes l'avis des autorités. Par l'examen des conditions de réalisation de plusieurs films, pour chaque genre abordé, l'auteur indique comment et pourquoi tous ces acteurs extérieurs au monde artistique effectuent leur intrusion, certains en véritables gardiens idéologiques.

Il est très convainquant en ce qui concerne la sauvegarde des "valeurs" qui soutiennent la politique extérieure des États-Unis ou la politique de défense, en ce qui concerne également la défense de l'intérêt de nombreuses firmes d'armement. Même des films tirés d'oeuvres écrites (nouvelles, romans) sont édulcorés (et ce malgré l'avis des écrivains..) pour leur permettre d'exister sous la pression de ces institutions-là. Même pour des oeuvres qui, au départ, se montraient critiques sur tel ou tel aspect de la politique extérieure, ou envers telle ou telle manière d'agir des forces armées, les metteurs en scènes comme les scénaristes doivent mettre sous le boisseau (notamment en jouant sur les dialogues et le montage final) bien des arguments pour avoir l'assurance d'être bien distribué... L'auteur prend des exemples dans les comédies musicales ou des films d'action, là parfois, où l'on n'attendrait pas cette censure... Tout un chapitre est consacré au "champ de bataille du film à petit budget" qui n'est pas exempt de toute pression, là non plus...

    Dans sa conclusion, Mathew ALFORD, après avoir pointé l'extrême "sensibilité" d'une partie de l'intelligentsia américaine à ce qui pourrait contester la nécessaire intervention des forces armées (même illégale) dans le monde, dresse en un paragraphe un palmarès des films les plus régressifs, de Stargate - La porte des étoiles, à Le pacificateur en passant par La Chute du Faucon Noir, Rambo et True Lies, pour pointer ce qui en fait leur caractéristique majeure : l'approbation des moyens les plus violents pour régler "des situations". il n'est pas naïf non plus : le public ne va pas rejoindre les forces armées ou agresser des étrangers à peine sortis des salles de cinéma (comme pendant la Seconde Guerre Mondiale...). Mais les effets cumulatifs des films eux-mêmes et des moyens de propagande pour les promouvoir, induisent un conformisme dans la population, pas forcément dans le sens d'une confiance aveugle envers les institutions américaines, mais plutôt dans l'acceptation et l'approbation de la violence la plus extrême, surtout depuis les attentats de 2001. Il faut parfois même oublier certaines valeurs américaines pour mettre fin aux agissements des terroristes... Pour autant, il n'oublie pas une poignée de films exceptionnellement critiques, non seulement parmi les grands films à l'affiche, tels que Avatar, Raisons d'État, Lord of War, Total Recall, Starship Troopers, Nixon et Syriana, malgré les ennuis que cela a valu par la suite à leur producteur et réalisateur, ni non plus beaucoup de films à petit budget dont même en Europe nous n'avons le moindre écho... Il constate que comparativement aux années 1960 et 1970, les années 1990-2010 ne sont guère favorables à l'épanouissement de comédies, de films de genre ou de films d'aventure qui abordent des sujets polémiques, et que domine, écrasante, la tendance aux gros films à très gros budget où s'activent tout un tas d'administrations.

      Mais notons pour notre part, plus optimiste que notre auteur, que même pour des franchises telles que Star Wars ou basées sur des héros des studios Marvel et DC Comics, le filon "violent" a tendance à s'épuiser et sans doute, l'effet conjugué d'un crescendo dans la brutalité et d'une tendance à placer la finance loin avant l'art va jusqu'à signer peut-être le début d'un désastre. Solo et même Les derniers Jedi n'ont pas été à la hauteur des espoirs des investisseurs sur la franchise Star Wars, objet de la récupération par l'empire Disney...

Tout en appuyant la conclusion de l'auteur en ce qui concerne la violence, il faut aussi souligner que la vraie cible des attaques portées par une partie de la droite et l'extrême droite américaine n'est pas tant l'atteinte prétendue des valeurs  par Hollywood, versant maintien ou défense de la puissance hégémonique des États-Unis, mais plutôt versant moeurs et relations entre les personnes. Ce qui choque surtout chez ces personnes sensibles, c'est plus de voir une relation homosexuelle au centre d'un long métrage à succès que de voir les effets répétés de bombardements par l'armée américaine sur des populations bien plus pauvres qu'elles... Et à ce propos, une analyse des séries américaines montreraient sans doute des aspects bien plus propices à des changements de fond dans la société américaine, y compris sur l'usage de la violence.

 

Matthews ALFORD, Hollywood Propaganda, Cinéma hollywoodien et hégémonie américaine, Éditions critiques, 2018, 300 pages.

 

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17 janvier 2019 4 17 /01 /janvier /2019 10:45

   Le sociologue français Alain TOURAINE centre ses recherches sur l'action sociale et les nouveaux mouvements sociaux. Directeur d'études à l'École des Hautes Études en Sciences sociales (EHESS), depuis 1958, il participe à la fondation de la revue Sociologie du travail.

    Après des études à l'École normale supérieure en 1945, il cherche à fuir le monde clos universitaire français, et part en voyages en Hongrie, en Yougoslavie avant de vivre l'expérience de la vie de mineur à Valenciennes (1947-1948). Cet engagement l'oriente vers une réflexion sur l'industrie, le travail et la conscience ouvrière. Influencé par les recherches de Georges FRIEDMANN (notamment Les problèmes du machinisme industriel), il retourne à l'École normale pour y passer son agrégation d'histoire (1950). Il intègre alors cette même année le Centre d'études sociologiques dirigé par les deux Georges FRIEDMANN et GURVITCH. Séjournant aux États-Unis (Harvard) et au Chili (son attachement à l'Amérique latine est l'occasion plus tard de projets de recherches), il approfondit ses connaissances en sociologie. Il quitte le CNRS pour l'École des Études en Sciences Sociales où il donne la mesure de son travail de recherche.

De sa thèse de doctorat "Sociologie de l'action" (1964) et de sa thèse complémentaire "La conscience ouvrière" (1966), à son oeuvre maitresse Production de la société (1973), il tire des éléments pour son étude des mouvements sociaux et met en place les cadres de sa méthode d'intervention sociologique. Il se livre également à une analyse complémentaire de la modernité.

Constamment, il se place dans la condition de baigner dans le monde qu'il étudie sans s'enfermer dans l'académisme universitaire. Notamment, en 1981, il se rend en Pologne pour étudier de près le mouvement Solidarnosc. Il reste engagé politiquement, par exemple en 1989, où il signe avec René DUMONT, Gilles PERRAULT et Harlem DÉSIR, un manifeste pour une laïcité (Politis, 9 novembre), en pleine affaire des élèves voilées et du foulard "islamique". Membre du comité de parrainage de la Coordination française pour la Décennie de la culture de paix et de non-violence, il est membre par ailleurs du comité d'orientation scientifique de l'association A gauche, en Europe, fondée par Michel ROCARD et Dominique STRAUSS-KAHN.

   Bien que proche de Talcott PARSONS à ses débits, il ne s'inscrit pas dans la perspective fonctionnaliste. Il s'oppose tout autant au structuro-marxisme de Louis ALTHUSSER. Les grands auteurs qui pensent le travail influencent grandement sa pensée : Karl MARX bien sûr, Georges FRIEDMANN directement (notamment par l'ouvrage les problèmes humains du machinisme industriel), mais aussi GURVITCH et PARSONS, sans compter l'influence de Max WEBER et d'Émile DURKHIEM qui lui permet de ne pas tomber dans l'économisme. Également, il s'inspire des travaux de Jean-Paul SARTRE et de Claude LÉVI-STRAUSS.

 

L'actionnalisme

    Produit des travaux d'Alain TOURAINE et de ses collaborateurs au fil des ans, l'actionnalisme n'est pas une théorie générale (au sens parsonien), qui serait opposable par exemple à la théorie marxiste, mais plutôt une démarche sociologique visant à mettre le sociologue en position d'entreprendre des analyses. Si la théorie générale reste un objectif, on assiste ouvrage après ouvrage à une lente maturation : il n'y a donc pas d'exposé systématique à y rechercher. Dans sa pensée évolutive, l'auteur et son équipe opèrent quelquefois des glissements de sens des concepts utilisés d'un ouvrage à l'autre. On a pu écrire que sa pensée était d'un abord difficile, surtout si l'on recherche une vision globale. La pensée d'Alain TOURAINE (certains aiment bien utilisé le mot tourainienne ; on a pu lire ce que nous pensons de l'abus des ismes...) repose sur six ou sept concepts fondamentaux étroitement reliés, et quelques autres d'importance secondaire aux liens plus distendus. Le lecteur retrouve au fil des ouvrages ces concepts : l'historicité, le système d'action historique, les rapports de classes, le système institutionnel, l'organisation sociale et les mouvements sociaux, auxquels s'ajoute ultérieurement le Sujet.

   Attaché donc au Centre d'Études Sociologiques, Alain TOURAINE fait ses premières armes en sociologie industrielle (sous la direction de Georges FRIEDMANN) et publie  L'évolution du du travail ouvrier aux usines Renault (1955). il établit les trois grandes phases A, B et C de l'évolution professionnelle; amplement décrites dans le chapitre 19 sur la Sociologie du travail. il crée en 1958 le Laboratoire de Sociologie Industrielle à l'École Pratique des Hautes Études, et co-fonde également la revue Sociologie du travail (1959). Le concept de travail est donc au coeur de ses premiers travaux théoriques tels que Sociologie de l'action et c'est celui-ci qui fonde la notion centrale de l'ouvrage, à savoir celle de sujet historique. Le sujet historique définit un rapport de la société (travailleur collectif) à elle-même, c'est-à-dire une capacité de cette société à se saisir de son propre travail et de ses résultats pour donner un sens à son action historique : certaines sociétés construisent des cathédrales, d'autres s'engagent dans le développement de la production, d'autres enfin misent sur le progrès technique. Il s'agit donc à chaque fois d'une orientation que se donne la société à partir de l'usage du surplus de travail.

Dans le même ouvrage, la notion de situation du travail occupe bonne place. Il en est de même pour celle de conscience ouvrière, avec des distinctions entre conscience fière, conscience soumise, conscience constituante (1965). La conscience ouvrière est le titre de l'ouvrage suivant Sociologie de l'action. Le travail, la conscience ouvrière et le mouvement ouvrier sont au centre de ces ouvrages : "Le travail est la condition historique de l'homme, c'est-à-dire l'expérience significative, ni naturelle, ni métasociale, à partir de laquelle peuvent se comprendre les oeuvres de civilisation et les formes d'organisation sociale" (1965). C'est le travail qui est le fondement des concepts de sujet historique et d'action historique et c'est lui qui conduit à la méthode dénommée actionnalisme.

   Des travaux fondés sur l'analyse du travail (au sens large, et non au sens de procès de travail) conduisent à l'analyse de la conscience ouvrière et débouchent sur celle du mouvement ouvrier, et plus généralement sur l'étude des mouvements sociaux. Cette trajectoire de sa pensée est consacrée par la transformation du Laboratoire de sociologie industrielle en Centre d'Étude des mouvements sociaux (CEMS) en 1970, l'analyse quittant nettement les murs de l'entreprise pour s'attaquer à la société en général. Les mouvements sociaux qui ont éclaté dès le printemps de 1968 dans nombre de pays européens ou dans les minorités nord-américaines induisent ce changement d'appellation. C'est l'époque de nombreuses publications d'application de la démarche actionnaliste, sur le Mai français (1968), la société post-industrielle (1969), les États-Unis (1972), le Chili (1973), les mouvements sociaux urbains... C'est aussi une période d'accouchement théorique avec Production de la Société (1973) et Pour la sociologie (1974).

 

L'intervention sociologique

    Pour la sociologie amorce un tournant dans la démarche actionnaliste et plus particulièrement dans le rapport du sociologue à son objet scientifique. Dans le souci de ne pas être asservi par les catégories dominantes de la pratique, Alain TOURAINE prône l'intervention sociologique. "Engagé dans le mouvement, ou dit-il, mais aussi dégagé de son organisation" (1974). Ainsi l'intervention sociologique est l'outil de distanciation du sociologue par rapport à son objet qui lui permet de dépasser l'adhésion à l'une ou à l'autre des représentations et idéologies des parties en présence. Par cette distanciation, le sociologue va se faire accoucheur du sens caché de l'action historique, voire plus encore, si l'on prend à la lettre cette affirmation : "Le but de la sociologie est d'activer la société, de faire voir ses mouvements, de contribuer à leur formation, de détruire tout ce qui impose une unité substantative : valeur ou pouvoir, à une collectivité". Et ailleurs : "On ne peut jamais dire qu'un sociologue observe un mouvement social ; car celui-ci, concept et non pratique, ne peut pas être constitué complètement sans l'intervention du sociologue" (1974).

A partir du milieu des années 1970, on assiste à une certain infléchissement de la pensée actionnaliste : l'intervention sociologique prend le pas sur l'action historique, elle-même fondée sur le travail (PORTIS, 1990). L'analyse des mouvements sociaux quitte la stricte observance du cadre théorique établi dans Production de la société. Alain TOURAINE et son équipe (F. DUBET, Z. HEGEDUS, M. WIEVORKA...) étudient les luttes étudiantes (1978), le mouvement anti-nucléaire (1980), les luttes occitanes (1981), "Solidarité" (1982), le mouvement ouvrier (1984), le mouvement des femmes... La nouvelle méthode sociologique employée justifie l'abandon du Centre d'études des mouvements sociaux et la création en 1981-1982 du Centre d'action et d'intervention sociologique (CADIS). La publique de l'ouvrage le plus théorique, Le retour de l'acteur (1984) consacre cet infléchissement de la pensée actionnaliste confirmée par Critique de la modernité (1992). (Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL)

 

Alain TOURAINE, L'évolution du travail ouvrier des usines Renault, 1955 ; Sociologie de l'action, 1965 ; La conscience ouvrière, 1966 ; La société post-industrielle, 1969 ; Production de la société, 1973 ; Pour la sociologie, 1974 ; Le mouvement ouvrier, 1984 ; Le retour de l'action, 1984 ; Critique de la modernité, 1992 ; Sociologia, 1998 ; Un nouveau paradigme : pour comprendre le monde d'aujourd'hui, 2005 ; La fin des sociétés, 2013. la grande majorité de son travail est publié aux Éditions du Seuil, puis chez Fayard à partir de 1984. Un certain nombre de ses ouvrages est disponible sur le site de l'université du Québec à Chicoutimi (classiques.uqac.ca)

Alain TOURAINE, Avec Michel WIEVIORKA et François DUBET, Le mouvement ouvrier, Fayard, 1984.

Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

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6 janvier 2019 7 06 /01 /janvier /2019 08:17

  Homme politique français, Marcel CACHIN est un parlementaire socialiste, puis communiste de 1914 à 1958, directeur du journal L'Humanité de 1918 à son décès. C'est à ces deux derniers titres qu'il a une influence certaine et longue, n'étant pas pacifiste lui-même, sur le paysage pacifiste français. Notamment du fait que le PCF a des positions souvent tranchées, mais également variables, sur la politique militaire, l'armement et la guerre, et qu'il a une emprise après la seconde guerre mondiale sur ce paysage, par l'intermédiaire du Mouvement de la paix. Il joue un rôle important dans le Mouvement breton.

Un dirigeant de premier plan de la mouvance communiste

   Député de 1914 à 1932, il se rallie à la politique nationale pendant la Première Guerre Mondiale et soutient donc la guerre. Il est envoyé en mission en Italie, puis une première fois en Russie en 1917. Durant l'été 1920, il effectue avec Ludovic-Oscar FROSSARD un voyage en Russie soviétique, l'un et l'autre en reviennent conquis par le nouveau régime.

Il est l'un des artisans de la scission de la SFIO lors du Congrès de Tours, durant lequel la majorité approuve la révolution d'Octobre et le soutien des bolchéviks. Il est l'un des fondateurs du Parti Communiste Français, qui adhère à la IIIeme Internationale.

En janvier 1923, il dénonce l'occupation de la Ruhr ordonnée par le gouvernement de Raymond POINCARÉ afin de contraindre l'Allemagne à accélérer les paiements des indemnités imposées par le Traité de Versailles. Il faut rappeler que, dès le début de la prise de connaissances des décisions de ce traité, L'Humanité les critique, pas tant en ce qui concerne d'abord la lourdeur des sanctions contre l'Allemagne que contre le fait qu'il "assume l'hégémonie complète du capitalisme anglo-saxon (...), élimine la concurrence la plus redoutable (...) (et) grâce à leur possession de toutes les matières premières, grâce à leur empire colonial devenu colossal, les citoyens de langue anglaise dominent à cette heure l'univers entier" (juin 1919). le Traité de Versailles n'est en fait dans ses colonnes que très peu mentionné...

Lui et d'autres communistes français organisent cette année 1923, d'importants meetings, notamment dans les villes de Francfort et Stuttgart. Inculpé pour "attentat contre la sûreté extérieure et intérieure de l'État", son immunité parlementaire est levée et il est emprisonné. Il reçoit en février une lettre de soutien de Grogori ZINOVIEV, le président de l'Internationale communiste, qui lui exprime ses "plus aimables salutations" et celle des "camarades Lénine, Trotsky et Boukharine". Il est finalement innocenté en mai par le Sénat et libéré. Élu délégué en 1928 au VIe Congrès de l'Internationale communiste, il est élu à son comité exécutif et prend part à la décision d'une journée internationale contre la guerre, le 1er août 1929. Le gouvernement saisit cette occasion pour frapper le PCF et pour s'attaquer aux finances de L'Humanité. CACHIN réplique en créant des comités de défense du journal, véritable réseau de diffuseurs militants.

Au tournant des années 1930, bien que député et membre du bureau politique, il n'est plus en odeur de sainteté pour les tenants de la politique soviétique. Trop unitaire pour ceux-ci, et réaliste envers la politique "classe contre classe", qui a contribué au désastre électoral de 1928. Mais contrairement au futur collaborateur Jacques DORIOT, à Henri SELLIER ou à Renaud JEAN, il continue de rester ficèle au Parti et à la ligne stalinienne.

En 1936, il est l'un des pilliers du Front Populaire. Refusant de désavouer le pacte germano-soviétique et suivant la ligne du Parti, il est déchu de ses mandats en 1940, dans la fournée des mesures de répression du gouvernement contre la mouvance communiste.

Pendant l'Occupation, confronté à la question des premiers otages à la suite des attentats perpétrés contre les soldats allemands, il rédige une lettre dans laquelle il condamne les attentats individuels contre l'armée allemande. Des extraits de cette lettre sont repris par le Parti ouvrier et paysans français, parti composé d'anciens élus du Parti communiste français dans un but de propagande pour la Collaboration. Mais il n'est pas inquiété à la Libération pour cet écrit.

Pendant la guerre, il se retire en Bretagne, y est arrêté en septembre 1941 et amené à la prison de la santé à Paris. Il y est libéré le mois suivant, à la suite probable de la lettre qu'il rédige condamnant les attentats. Surveillé, menacé après être retourné en Bretagne, il est "exfiltré" en août 1942 par une équipe spéciale du Parti communiste, amené en Région Parisienne où il mène une existence clandestine dans des pavillons. Après la Libération, il reprend ses activités jusqu'à sa mort.

Directeur de l'Humanité (1918-1958), membre du bureau politique du PCF (1923-1958) et sénateur (1935), puis député de la Seine (1946) et enfin député doyen de l'Assemblée nationale, participant à de nombreuses élections présidentielles,  il pèse sur l'évolution du paysage politique français, mais surtout dans le sens des revendications bretonnes (langue bretonne, entre autres). Il participe notamment à la refondation des "Bretons émancipés" qui deviennent l'Union des sociétés bretonnes d'Ile-de-France (USBIF). Il garde cette orientation même lorsque le PCF s'éloigne des aspirations régionalistes.

 

Une action qui pèse sur la mouvance pacifiste

    De ses positions, d'ailleurs à cette époque semblable à celle de la SFIO, pacifistes volet défensistes, dès le début de 1914, qui chargent l'Allemagne de la plus grande responsabilité dans le déclenchement de la guerre, qui la chargent également en 1918, et même après la signature du Traité de Versailles de 1919, de cette responsabilité, Marcel CACHIN ne figurent pas parmi les "vrais" pacifistes qui défendront la paix. C'est plutôt le wilsonisme qui constitue sa cible, surtout dès qu'en 1917, la nouvelle Russie soviétique conclu une paix séparée avec l'Allemagne. Dès la conclusion de cette paix séparée, il dénonce et ce jusqu'à la fin du conflit la collusion entre Berlin et Moscou.

Ce n'est que dans les années 1920 qu'il change de ton par rapport à Moscou, s'alignant de plus en plus sur les lignes soviétiques, et depuis cette période, il n'en dévie pas, malgré les nombreux débats. Au Congrès d'Amsterdam d'août 1932, par exemple, il valorise son ordre du jour : "Rassemblement anti-Genève" (anti-SDN), Rassemblement anti-socialiste", même s'il est conscient du caractère délétère pour les positions électorales du PCF de la politique soviétique classe contre classe. C'est qu'il défend de bout en bout la révolution bolchévique, dans un climat, rappelons-le, où les puissances occidentales, de la fin de la première guerre mondiale jusqu'à la fin des années 1920, cherchent à l'abattre, politiquement, militairement, idéologiquement... C'est le sens de presque toutes ses adresses au gouvernement français... Il demeure extrêmement vigilant sur cela, même s'il est obligé parfois de suivre les voies sinueuses de la diplomatie soviétique. A partir de l'été 1934, il milite dans le sens d'une approbation de STALINE de la politique française, à renfort d'affiches, tout en s'efforçant de ne pas couper les ponts avec tous les pacifistes (notamment par rapport à l'activité du CVIA), même ceux qui défendent l'action de la SDN.

Il est toutefois de plus en plus difficile de camoufler ce suivisme derrière le façade d'un pacifisme tonitruant. Les tiraillements entre les différentes tonalités des discours dans L'Humanité, pris dans des "débats" qui animent alors la direction soviétique elle-même. Marcel CACHIN, à cause d'un certain fidélisme, rend difficile la tâche de nombreux militants de la paix, surtout ceux qui sont membres du PCF et des organisations "frères". Au fur et à mesure qu'on approche de la Seconde guerre mondiale, notamment à partir de la guerre d'Espagne et du Front Populaire, les positions de Marcel CACHIN sont celles d'un leader qui doit concilier des positions pas très conciliables, gardien de l'unité d'un Parti et de son journal. Il ne peut empêcher d'ailleurs l'expression de ces militants, expression qui lui est reprochée en ricochet en quelque sorte par les tenants d'une ligne plus audacieuse sur la guerre et la paix, qu'elle soit détachée enfin de l'emprise de la diplomatie soviétique ou au contraire qu'elle suive bien plus la logique du "Grand frère"....

Cela se reflète dans les colonnes de L'Humanité avant la guerre, cela se reflète également après la guerre... Longtemps après les événements, l'étau idéologique du pacte germano-soviétique (1939) puis de sa dénonciation (1941) sur les esprits, le marque sans doute jusqu'à la fin, entre accusations de collabo-pacifisme puis d'attentisme devant les événements. Il se trouve en fait au coeur des contradictions de la mouvance politique sur les questions de la guerre et de la paix...

Marcel CACHIN, Carnets (qui couvrent de 1906 à jusqu'à sa mort), CNRS Éditions, 1993, Présentation de Denis PESCHANSKI et de René RÉMOND.

Yves SANTAMARIA, le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

 

  

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2 janvier 2019 3 02 /01 /janvier /2019 14:52

   Écrivain français, Jean GIONO dépeint la condition de l'homme dans le monde, face aux questions morales et métaphysiques et est connu pour son activité pacifiste. Ami de nombreux écrivains (Lucien JACQUES, André GIDE, Jean GUÉHENNO) et de peintres, il reste néanmoins en marge de tous les courants littéraires de son temps.

   Pour Laurent FOURCAUT, comme pour beaucoup d'écrivains contemporains, "le patient travail de la critique a fait justice des malentendus qui ont longtemps masqué la véritable portée de l'oeuvre de Giono : écrivain régionaliste, puis "collaborateur", il aurait ensuite totalement changé de manière en imitant Stendhal. On mesure mieux aussi, maintenant, la richesse, la complexité et la profondeur de cette oeuvre : poèmes, contes et nouvelles (Solitude de la pitié, L'eau vive), essais, théâtre (huit pièces), traductions (surtout celle de Moby Dick), cinéma, nombreuses préfaces, articles réguliers dans les journaux régionaux durant les années soixante, mais avant tout les quelques 25 romans qui en sont la meilleure part. L'édition critique de ses Oeuvres romanesques complètes ainsi que des essais, des poèmes, du journal, dans La Pléiade, la publication des récits inachevés et de la correspondance avec l'ami de toujours Jacques, ainsi qu'avec Gide, Guéhenno, Paulhau, ont jeté un éclairage nouveau sur une oeuvre qui s'affirme comme l'une des premières du XXe siècle."

"Giono, poursuit-il, a d'abord tenté de définir les conditions du "mélange de l'homme et du monde", mais il aboutit au constat de plus en plus amer de son impossibilité. A ce premier échec s'est ajouté celui de son engagement très actif dans le pacifisme, qui se solda par son emprisonnement d'octobre à novembre 1939. Un second séjour en prison pour "collaboration" en 1944 achève de le marquer : désormais, il n'essaiera plus d'infléchir le cours de l'histoire. Dans les Chroniques d'après guerre, l'accent se déplace sur les hommes, que leur séparation d'avec la nature condamne à un radical ennui, et dont les passions monstrueuses répondent à la démesure inhumaine du monde. Parallèlement, Giono abandonne de façon progressive le lyrisme rustique et parfois emphatique des romans "paniques", pour un ton nouveau et un style où la concision, l'ellipse et des combinaisons narratives très subtiles attestent sa virtuosité et doublent le prodigieux poète de la matière d'un fascinant conteur. C'est là sans doute - avec le recours de plus en plus délibéré aux ressources des intertexes dont les réseaux inépuisables tendent à se substituer, comme champs d'expansion du désir, au réel devenu hors d'atteinte - ce qui assure l'originalité d'une oeuvre si étrangère aux modes, et sa modernité : l'ivresse froide et souveraine, sensuelle et rythmique d'une parole tendue vers l'expression vitale des impulsions d'un matérialisme mystique, pour séduire le désir, le détourner du vertige de la mort en lui imposant cette préférence pour les formes."

 

D'abord et avant tout romancier

   Travaillant dans une banque pour subvenir aux besoins de sa famille, avant la fin de ses études, Jean GIONO s'instruit en autodidacte pour assouvir sa soif de savoir. Il commence à écrire en 1911 tout en se constituant une bibliothèque (notamment de l'Antiquité grecque et latine). Il commence par un roman médiéval, reprit plusieurs qu'il ne finit jamais (même si Gallimard en publie une ébauche bien avancée en 1980). Il ne dévie pas de sa vocation d'écrivain, celle-ci prenant toujours la priorité, même au plus fort de ses engagements.

 

Pacifisme d'expérience mais romancier encore

   Mobilisé fin 1914, il est envoyé comme élève aspirant à Montségur. Mais n'ayant pas le sens de l'armée ni goût de la chose militaire, il ne le sera pas. En janvier 1915, il participe aux batailles les plus terribles du conflit (Artois, Champagne, Verdun, Somme, Chemin-des-Dames) et en tire une révulsion profonde de la guerre. En 1916 et en 1918, il encore participe encore à des combats, dans les conditions qu'on sait (tranchées et hécatombes). Pacifiste convaincu, d'un pacifisme d'abord viscéral et spirituel, toutes ses prises de position et tous ses combats seront marqués par cette priorité absolue - qui prime sur toute analyse de la situation - d'empêcher la guerre.

  S'il reprend ses activités à la banque, il se consacre avant tout à une carrière littéraire, constituée surtout de romans, et dès que cette banque fait faillite, il se libère de toutes obligations professionnelles.

   Ce sont les événements du début des années 1930 qui le poussent à s'engager politiquement. Il adhère à l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires (mouvance communiste) mais, par méfiance, il s'en désengage très rapidement, pour se recentrer sur sa carrière littéraire. Il encourage d'ailleurs nombre de ses amis ou/et écrivains de s'en désengager eux aussi, notamment ceux qui claquent la porte en juillet 1937 : Michel ALEXANDRE, Gaston BERGERY ou René CHÂTEAU...

En 1935, il publie Que ma joie demeure qui connaît un grand succès, particulièrement auprès de la jeunesse. Il traduit Moby Dick en français et publie ensuite Pour saluer Melville. Cette oeuvre le fait ancrer à gauche, malgré ses réticences. le retentissement considérable de Que ma joie demeure a deux conséquences. L'essai Les Vraies Richesses (1936) réaffirme l'idéal d'une communauté rurale autarcique, mais contient un appel à la révolte contre la société industrielle capitaliste qui asservit le travail et "détruit les vraies richesses". D'autre part, en septembre 1935 a lieu, autour de lui, le premier rassemblement sur le plateau de Contadour (il y en aura neuf jusqu'à la guerre) qui va devenir un foyer d'antifascisme et de pacifisme. D'aucuns voient dans ces rassemblements, les ancêtres des grands rassemblements du Larzac ou, mieux, auparavant, des communautés non-violentes fondées autour de Lanza Del VASTO.

Lorsque les prémisses d'une nouvelle guerre apparaissent évidentes, il rédige ses suppliques Refus d'obéissance, Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix et Précisions et Recherche de la pureté qui constituent ses (presque) seuls écrits pacifistes. Ces textes accentuent l'opposition de Jean GIONO aux totalitarismes en même temps que son refus d'une solution révolutionnaire. Il abandonne en cours de route en octobre 1938, le projet d'un roman des Fêtes de la mort, centré sur une insurrection paysanne contre la société industrielle. Privé de débouché social, la force centrifuge individuelle a tendance à se dépenser dans le jeu des passions, colorant du même coup la vision politique d'un scepticisme machiavélien. Ses Chroniques, après ces "Messages" renforcent à la fois un pessimisme à propos de l'action collective pour renverser l'ordre des choses et le retrait vers l'individu des ressources pour se dégager de l'emprise de la société industrielle.

 

Attitude ambigüe pendant l'Occupation

   A la déclaration de guerre de 1939, il se rend au centre de mobilisation de Digne. Cependant, à cause de son pacifisme, il est arrêté en septembre, puis relâché et libéré de ses obligations militaires. Sa trajectoire d'écrivain reconnu et ses succès qui l'enrichissent considérablement constitue pour lui une priorité, qui le fait passer au-dessus de considérations politiques. Ainsi, sa proximité avec la collaboration ne le gêne pas, se prêtant à des reportages du journal nazi Signal et participant à Radio Paris ; il écrit même 3 ans dans le journal Aujourd'hui. L'utilisation de sa pensée par le régime de vichy, souvent très caricaturale (néoprimitivisme, tarzanisme, retour à la terre et à l'artisanat), ne semble guère le gêner non plus. Et d'ailleurs, envers de sa notoriété, il fait l'objet d'un attentat en janvier 1943 et après la guerre, il est accusé de collaborationniste et est emprisonné en septembre 1944, principalement pour ses faits d'écrivains.

D'ailleurs, il fait partie, au-delà de ceux qui reconnaissent au régime de Vichy le mérite d'avoir mis fin à la guerre, d'une grand pourcentage de personnalités pacifistes ayant opté pour la franche collaboration avec l'Allemagne, à l'instar d'ALAIN ou de Félicien CHALLAYE. Tout en se prêtant à l'usage de ses écrits par la propagande vichyssoise et allemande, il ne fait pas toutefois preuve de beaucoup d'activisme durant cette période...

Libéré sans avoir été inculpé en janvier 1945, même s'il est inscrit par le Comité National des écrivains sur sa liste noire. Sa mise à l'index (interdiction de presse) dure jusqu'à fin 1947 et par la suite ne fait plus l'objet d'une attention particulière pour ses activités pendant la guerre.

Constamment, il est défendu par nombre d'écrivains, le présentant comme un pacifiste trompé par le régime de Vichy, même si des études récentes indiquent qu'il avait pris lui-même contact avec les autorités allemandes, se prêtant à leur propagande. Par ailleurs, il est avéré que Jean GIONO a caché et entretenu à partir de 1940 des réfractaires, des Juifs, des communistes. Et son oeuvre porte des traces de cette "résistance" à l'hitlérisme (Le Voyage en calèche, interdit en décembre 1943, Le Bonheur fou, Mort d'un personnage). Faut-il alors le placer dans le registre d'un pacifisme naïf trompé par les nazis (comme le furent d'autres) ou au contraire le présenter comme particulièrement rusé dans sa protection de poursuivis?  Dans la période trouble de l'Occupation, se mêle souvent chez certains à la fois désir de sauvegarder une carrière et volonté de s'opposer aux injustices abominables... On ne peut conclure à un simple double jeu car même s'il ne croit pas (plus) au rôle social de l'écrivain, et s'évade volontiers de la vie et surtout des événements politiques, il garde les convictions qui l'ont conduit, avant la guerre, à tant d'activisme - même discret - autour du pacifisme et de l'anti-totalitarisme, et même ensuite à se dépenser pour le pacifisme toujours...

 

Encore des romans et un engagement pour l'objection de conscience

    Dans les années d'après-guerre, Jean GIONO publie quantité de romans qui sont autant d'oeuvres brillantes : Un roi sans divertissement (1947), Mort d'un personnage (1949), Les Âmes fortes (1950), Le Hussard sur le toit (1951), le Moulin de Pologne (1953). Sa réputation d'un des plus grands écrivains français du XXème siècle, en plus de l'intérêt que porte le monde du cinéma à son oeuvre l'emporte sur tout le reste.

     Mais il n'abandonne pas pour autant ses viscérales convictions pacifistes, qui le font s'engager pendant la guerre d'Algérie dans la défense de l'objection de conscience. Il parraine le comité créé par Louis LECOIN, aux côtés d'André BRETON, Albert CAMUS, Jean COCTEAU et de l'Abbé Pierre. Il est mis en première ligne dans le combat pour l'obtention d'un statut de l'objecteur de conscience, chose faite en 1963.

    Il publie son dernier roman, l'année de sa mort en 1970, L'Iris de Suse.

   Une association, créée en 1972, l'Association des amis de Jean Giono concourt à la mémoire de l'oeuvre et de la vie de l'écrivain. Son Bulletin de l'Association des amis de Jean Giono est remplacé en 2007 par le Revue Giono.

 

Jean GIONO, Ecrits pacifistes, Gallimard, 1978. Réédition de Refus d'obéissance (1937), Recherche de la pureté (1939) aux mêmes éditions et de Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix (1938) et Précisions (1939) publiées aux éditions Bernard Grasset.

Laurent FOURCAUT, Jean Giono, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. Jean CARRIÈRE, Jean Giono, Qui suis-je?, La Manufacture, 1985.

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2 janvier 2019 3 02 /01 /janvier /2019 12:15

      La professeure Limore YAGIL, directrice de recheches d'histoire contemporaine à l'Université de la Sorbonne, donne ici une étude qui comble une partie des manques actuels de l'historiographie de la Seconde Guerre Mondiale. Sur un aspect très précis et peu visité, la désobéissance aux ordres du gouvernement de Vichy de membres de deux des corps d'État les plus habitués à obéir. Policiers et gendarmes en France ont effectivement fait l'objet de très peu d'études et sont considérés, en bloc, par de nombreux historiens de la période de l'occupation nazie (dont Robert PAXTON), comme faisant partie des collaborateurs les plus actifs à la politique répressive et d'extermination.

Erudite en ce qui concerne le sauvetage des Juifs, notre auteure entend comprendre pourquoi, contrairement à la Belgique ou aux Pays-Bas, 75% des Juifs en France (soit 230 000 personnes, chiffres de 1940) ont échappé à la politique active de persécution du régime de PÉTAIN. Alors qu'une toute petite minorité de policiers et de gendarmes (67!) a été reconnue comme Juste, elle entend montrer que, sous une forme ou sous une autre, une grande partie de ces deux corps d'État ont entravé cette politique. Elle estime en effet que "le rôle des gendarmes et policiers français a souvent été injustement réduit aux agissements intolérables de certains d'entre eux". Par ce livre, elle veut faire découvrir les faits et gestes de nombreux hommes et femmes qui ont transgressé volontairement les lois et les ordres souvent ressentis comme inacceptables.

"En transgressant, écrit-elle dans son Introduction, volontairement la loi, ils assumaient le risque de la sanction et souvent mettaient leurs proches en danger. L'acte de désobéissance civile n'est pas synonyme d'une appartenance à la Résistance. C'est d'abord un acte individuel, indépendant d'une réseau ou d'un mouvement clandestin. On peut donc constater que la politique antisémite de Vichy et celle des autorités allemandes n'ont pas transformé des policiers et des gendarmes en tueurs en série, en un groupe d'"hommes ordinaires", comme ce fut le cas en Allemagne ou dans les pays occupés à l'Est. Cette désobéissance prend plusieurs facettes.

Les moments du choix de la désobéissance civile sont, par nature, multiples et complexes. Intervient en premier lieu une désobéissance "périphérique". Sans appartenir à un réseau, à un mouvement ni à des unités militarisées de la Résistance, des policiers et des gendarmes, officiers ou fonctionnaires rattachés aux forces de l'ordre, au cours de l'exercice de leur activité professionnelle, par une démarche individuelle, font preuve de bienveillance envers les personnes traquées par le régime. Leur action se déroule généralement dans l'ombre et le secret des consciences. Les uns se contentent de "trainer du pied", observant une neutralité qui favorise l'entreprise de la Résistance. Se laisser désarmer, fermer les yeux sur une évasion, faire prévenir les réprouvés - Juifs, communistes, étrangers -, renseigner les résistants, ignorer les parachutages, héberger les persécutés, ne pas faire usage des armes sont autant d'initiatives à porter à leur crédit. Par ailleurs, la résistance active les conduit à fournir des renseignements, organiser des filières d'évasion, protéger les parachutages, camoufler des armes, bref à aider les réseaux de résistants, voire à s'y engager ou à en créer. (...) L'engagement dans un réseau ou une mouvement de résistance, souvent plus tardif, correspond aux années 1942-1944. D'abord parce qu'il faut du temps aux premiers résistants pour s'organiser grâce à des mouvements et des réseaux, et pour trouver des contacts sur lesquels ils peuvent compter. Ensuite parce que les policiers et les gendarmes sont formés à respecter les lois, à défendre leur pays et à ne pas oeuvrer en dehors de leur institution. Enfin, parce que ceux qui l'ont fait ont été souvent trahis et dénoncés, arrêtés et déportés par les Allemands, ou contraints de se cacher et de fuir la France." 

C'est qu'au fil des mois, des facteurs circonstanciels, comme les persécutions raciales, l'instauration du STO (Service du Travail Obligatoire), le succès décisif des Alliés, suscitent des ralliements de plus en plus nombreux à la Résistance proprement dite, même si la très grande majorité des gendarmes notamment a obéi aux ordres injustes de l'État. En fait, en l'absence d'une étude sociologique globale sur cette période, il est encorre difficile de se prononcer sur l'ampleur des désobéissances. En tout cas, l'auteure ne partage pas l'appréciation (même par des auteurs spécialisés comme Olivier WIEVIORKA, dans son livre Histoire de la résistance, Perrin, 2013) du comportements des policiers et des gendarmes suivant une grille stricte Collaboration/Résistance. Comme d'autres études l'ont montré pour l'Europe (voir le livre de Werner RINGS, Vivre avec l'ennemi, recensé dans ce blog), il a existé toute une palette de comportements variables de quantités d'hommes et de femmes, placés dans des situations extrêmement diverses. Elle montre dans son livre, que la solidarité de la plupart des Français à l'égard des Juifs persécutés fut importante dès 1940, et qu'elle a touché toutes les classes sociales, même si officiellement Police et Gendarmerie sont en première ligne dans la politique de Vichy.

    Après l'examen du contexte historique, elle décortique ce qu'a été l'engagement résistant, prenant des exemples précis (Le Coq gaulois, le groupe Valmy-Armée des volontaires, le réseau d'évasion Pat O'Leary), ce qu'était l'aide des Juifs en 1940-1942, ce qu'ont été les conditions de passage de la frontière (Suisse, Espagne, ligne de démarcation), la situation des villages refuges; le tournant des rafles de l'été 1942, l'aide aux réfractaires et aux résistants (1942-1944). Un chapitre est également consacré aux conflits avec la milice et les autorités allemandes. Elle met constamment en valeur les dilemmes psychologiques de nombreux policiers et de gendarmes. Une liste de ceux qui ont été reconnus comme "Justes parmi les nations" figure en fin d'ouvrage.

    Limore YAGIL est également l'auteure, entre autres, de Chrétiens et Juifs sous Vichy, sauvetage et désobéissance civile, Le Cerf, 2005, de La France terre de refuge et de désobéissance civile, 1936-1945 : sauvetage des Juifs, Le Cerf, 3 volumes, 2010-2011 et de Sauvetage des Juifs dans l'Indre-et-Loire, Mayenne, Sarthe, Maine-et-Loire, Loire-Inférieure, 1940-1945, La Crèche, Geste éditions, 2014.

 

Limore YAGIL, Désobéir, Des policiers et des gendarmes sous l'Occupation, 1940-1944, nouveau monde éditions, septembre 2018, 380 pages.

  

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2 janvier 2019 3 02 /01 /janvier /2019 08:12

   La "paix belliqueuse", formule due à Raymond ARON,  du titre fait reférence à une période (bien délimitée pour Yves SANTAMARIA, pour ce qui est de l'Europe, car aux États-Unis par exemple, on a affaire à une toute autre périodisation) entre 1947 et 1962, entre une guerre "chaude", la seconde guerre mondiale et une guerre "froide" entre les deux blocs, les pays d'Europe s'ancrant chacun progressivement alors dans un camp ou dans un autre, celui des États-Unis ou celui de l'Union Soviétique. Bien entendu, tous les auteurs ne partagent pas cette périodisation (et encore moins cette caractérisation de la période...), la guerre froide commençant pour les uns dès la fin des hostilités avec l'Allemagne nazie, ou n'ayant jamais cessé depuis la révolution d'Octobre 1917 pour les autres, ou encore, pour d'autres encore, lorsqu'ils considèrent plus les faits que les mouvements d'opinion ou les propagandes idéologiques, pour qui l'évolution historique est constituée de phases d'aggravation et de répit... En tout cas, pour les opinions publiques et de certaines parties des états-majors militaires, la guerre ne semble marquer qu'une petite période de répit pour devoir reprendre - comme l'espéraient d'ailleurs une partie du Reich - entre les États-Unis et l'Union Soviétique... Il semble pourtant que la période qui commence vers 1962, à l'inverse de la période précédente, soit marquée par l'instauration solide des deux blocs, au point que cela fasse partie d'une configuration qui perdurera dans le temps, coupant le monde entier entre Est et Ouest, avec l'acquiescement tacite des deux Grands pour laisser le champ libre au concurrent-partenaire-adversaire, pour ce qui est des moyens de garantir leur respectif ordre intérieur (non intervention dans les affaires de pays tentant de se dégager de l'emprise d'un des Grands...). Belliqueuse, cette paix l'est, sans doute dans la rhétorique que dans les périodes qui suivent, chaque camp stigmatisant et menaçant l'autre, soit directement comme les États-Unis brandissant leur supériorité atomique éphémère, soit indirectement comme l'Union Soviétique, par l'intermédiaire des multiples syndicats et associations communistes, clamant la nécessaire fin du système capitaliste...

    Le Paysage Pacifiste Européen est alors, au sortir du seconde conflit armé mondial, tout autre que celui de l'avant-guerre, bien que bien des traits le rattachent aux périodes précédentes (caractère social ou non du pacifisme, antagonisme entre sensibilités religieuses et sensibilités laïques...). Ce qui domine alors de manière incontestable dans ce nouveau PPE, et singulièrement en France, c'est l'hégémonie du mouvement communiste en général sur l'imagerie de la paix. Alors que le Mouvement de la paix, créé et dominé par les courants socialistes ou communistes, mais aux orientations encore débattues face aux diktats de l'URSS (à travers le Kominform créé en 1947), dicte l'agenda des initiatives et des campagnes pacifistes (Indochine, Algérie, Bombe atomique...), des mouvances très diverses contestent cette hégémonie (sans réellement l'entamer), autonomes le plus souvent des institutions, des syndicats et des partis, chaque mouvance "représentant" une famille intellectuelle, plus souvent à gauche qu'à droite. Marqués par les divisions entre résistances et collaborations, ces différents courants du PPF, suivent, dans leur démarche intellectuelle comme dans leurs initiatives pratiques, les évolutions des opinions publiques, de manière assez différentes d'ailleurs d'un pays à l'autre dans les "priorités de combat".

Ces opinions publiques "prennent alors conscience de la difficulté d'échapper à la division du monde en deux camps. Une petite majorité admet également que le risque majeur d'agression vient d'Union Soviétique (la fraternisation des vainqueurs n'a pas duré longtemps). Leur armée (pour ce qui concerne surtout la France, mais c'est en partie vrai aussi pour la Grande Bretagne en difficulté dans son Empire), elle, est déjà en guerre sur des théâtres coloniaux dont certains se transforment en terrains d'affrontement Est-Ouest. Instruits dans le souvenir des conflits précédents, les combattants évolueront sous le regard  d'une opinion mobilisée par des préoccupations différentes de celle des années 1930 et 1940 ; à la crise et à la pénurie succède une aisance relative qui est en passe de modifier le rapport à l'impôt du sang. Cette évolution est d'autant plus perceptible que les secteurs de la planète dans lesquels la troupe est engagée sont excentrés et que l'absence d'agresseur potentiel aux frontières crée une situation sans précédent. Quant à la menace atomique, le développement des arsenaux - et plus particulièrement du parc nucléaire soviétique - ne parvient pas (en France) avant les années 1960, à susciter les émotions populaires que connait, par exemple, la Grande Bretagne, il est vrai plus précocement dotée. (...)."

 

L'hégémonie du Parti Communiste

   Profitant du tour de force idéologique de faire oublier ses hésitations pendant la guerre au profit de l'image des fusillés, surfant sur le prestige que lui procure une participation très forte, à l'égale de la tendance gaulliste, à la Résistance, le Parti Communiste, comme son émanation plus ou moins directe, le Mouvement de la Paix, traversés tous deux de manière égale par des luttes entre fidélité au grande "Parti frère" de l'URSS et combats centrés sur les objectifs bien concrets de défense de la classe ouvrière française, choses parfois dures à concilier, vus les différents contextes dans lesquels évoluent alors la politique intérieure et extérieure de la France... C'est que, en outre, l'ambiance de l'opinion en général et de la classe politique dans sa majeure partie ne lui ait pas forcément favorable. Passée la période triomphante des mois qui suivent la Libération, viennent les temps de conflits - cela dans un contexte matériel qui exige une vigoureuse Reconstruction après les destructions de la guerre, suivies des problèmes d'approvisionnement au milieu de populations migrantes de retour chez elles - le parti Communiste est confronté à des rumeurs de guerre contre l'URSS, tandis que le Général de GAULLE leur apparait comme le fourrier des États-Unis.  Précisément, Charles TILLON est chargé par le Parti de mobiliser, au nom des idéaux de la Résistance, contre la menace américaine (les troupes de G.I. sont parsemées dans toute l'Europe, bien visibles malgré leur cantonnement dans leurs bases). Alors qu'à Prague et en Yougoslave, sans compter la guerre civile grecque, s'agitent partisans et adversaires de ce qui ne sont pas encore les blocs, tout en affichant leur condamnation du "pacifisme béant" dont se réclame il faut bien le constater une certaine mouvance pacifiste (par exemple Lucie AUBRAC), les Combattants infléchissent progressivement leur rhétorique dans le sens d'une mise en garde contre les conséquences d'un conflit. Le contrôle du mouvement échappe alors progressivement à TILLON, au profit de Laurent CASANOVA qui a la confiance de l'Union Soviétique. Laquelle sait gré au PCF d'impluser des campagnes annonçant que "le Peuple de France ne fera pas la guerre à l'URSS".

Cela parait loin et un peu étrange pour nous, rétrospectivement, mais il ne faut pas oublier que des opinions publiques dans les territoires occupés à des franges (dans l'armée notamment), ne s'est jamais éteint l'espoir d'un retournement, comme il y en avait eu un avec le Pacte germano-soviétique, mais en sens inverse, les Occidentaux défendant les pays libérés contre la main-mise soviétique et même, alors que bien des faits plaidaient en sens contraire - y compris dans les relations entre les USA et l'URSS pendant la guerre - entrant en guerre contre les Soviétiques dans la conquête de l'Allemagne... L'anticommunisme d'une grande partie de l'intelligentsia française, qui remonte loin, à 1917, rendait alors crédible toutes sortes de scénarios pourtant non corroborés par les plans des états-majors de puissance engagées dans la construction de l'ONU.

L'orchestration, pensée comme nécessaire, d'un "patriotisme soviétique extraterritorialisé", dans des campagnes plus ou bien bien relayées par la presse non communiste, si elle agite bon nombre d'intellectuels, le père Riquet, Pierre DAIX, David ROUSSET - et qui perturbe d'ailleurs la prise de conscience de la politique d'extermination des opposants et des Juifs (pour ne parler que d'eux, car d'autres groupes en furent victimes), l'enjeu "camp de concentration" étant prise de guerre idéologique contre ou pour la préparation de la guerre - laisse assez indifférente l'opinion en général, bien plus préoccupées par sa vie quotidienne encore difficile. C'est surtout dans les grandes conférences internationales que communistes français et soviétiques collaborent le mieux, avec la mobilisation de bon nombre de compagnons de route du PCF. 

Dès 1948, lorsque s'éloignent ces rumeurs de guerre et de prolongation de guerre (avec changement de camps...), et que la crise de Berlin s'est dénouée, le PCF, comme, d'ailleurs surtout par la suite, le Mouvement de la Paix, lancent diverses campagnes aux thèmes plus mobilisateurs sans doute, pour "l'interdiction absolue de la guerre nucléaire" (Appel de Stockholm), puis pour la "paix en Indochine" (Comité d'études et d'action pour le règlement pacifique de la guerre au VietNam, né à la fin de 1952), contre la guerre de Corée (Appel contre la guerre bactériologique en avril 1952). L'ensemble des intellectuels qui débattent au sein ou à la marge des organisations pilotées par le PCF, de manière d'ailleurs de plus en plus sûre, se retrouvent dans les débats lors de la guerre d'Algérie, pendant ou après d'ailleurs l'affaire de la Communauté Européenne de Défense (qui devait, c'est selon, faire pièce ou être complémentaire en Europe à l'OTAN). Et au fur et à mesure de ces débats dans le temps, où les thèmes peuvent varier mais où des engagements personnels perdurent campagne après campagne, de manière d'ailleurs concomitante avec des débats internes au PCF, à l'issue desquels se font des sorties plus ou moins retentissantes de dissidents. Malgré ces débats internes qui suintent de plus en plus souvent à l'extérieur du Parti, la mouvance communiste reste hégémonique dans le Paysage Pacifiste Français.

Ce n'est que progressivement, avec notamment sur le plan international le rattrapage nucléaire et la percée spatiale de l'URSS, mettant peu à peu en équivalence Etats-Unis et URSS comme... fauteurs de guerre, que s'effrite cette hégémonie, à la fin des années 1950 et qu'oeuvrent alors jusqu'au milieu des années 1960, des mouvances non-communistes, parfois très critiques par rapport au PCF. Mouvements ou groupes anti-nucléaires, groupes de soutien au FLN et porteurs de valise, groupes contestataires divers et variés partagent alors avec le PCF la scène du pacifisme. Dans des débats d'ailleurs - il faut attendre la période suivante pour que l'opinion publique et les forces politiques en fasse des points d'ordre du jour majeurs - qui font la une de la presse à cause de l'implication de personnalités en dehors de la sphère communiste (Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER avec L'Express, le général de Bollardière, les groupes d'actions civiques non-violentes). C'est à la suite de ces débats que prennent fin cette hégémonie persistante, mais seulement dans les années 1962-1974, et que beaucoup trouvent l'inféodation à la politique extérieure de l'Union Soviétique (avec la victoire notamment de la thèse du socialisme dans un seul pays), bien pesante, voire contre-productive...

   On n'insistera jamais assez sur l'inadéquation entre les réelles évolutions des armements et même des guerres coloniales et les réactions des organisations pacifistes. C'est que l'agenda de ces organisations, qui se calque sur celui, dans cette période, du Parti Communiste et du Mouvement de la Paix, correspond plus à celui des gesticulations diplomatiques de la part des deux Grands. Alors même que c'est certainement la menace des armements nucléaires la plus importante pour l'humanité, pour les peuples européens en particuliers, l'attention se focalise en France - moins en Grande Bretagne qui suit une évolution sensiblement différente - sur les guerres coloniales, à des moments où elles sont déjà fortement entamées, et que les réactions aux essais nucléaires par exemple, ne se sont pas réellement en fonction de la véritable évolution de ces armements. Il faut attendre les années 1980, sous la conjonction de plusieurs facteurs, pour que cette adéquation se réalise, partiellement.

    Même si l'agenda des activités du Mouvement de la paix et, finalement, de ses détracteurs, qui existe, même s'ils ont de la peine à se faire entendre des grands médias, est fixé souvent au Komintern, les débats internes sont marqués par des questionnements qui n'ont font pas pour autant une marionnette docile. Ce n'est d'ailleurs que fin 1948 que la direction du Mouvement de la paix est complètement soumise aux orientations tactiques du Parti Communiste. C'est à partir du moment où les éléments non-communistes de la Résistance à l'origine de la fondation du Mouvement de la paix sont évincés, que ceux-ci s'organisent réellement. Mais même au plus fort des campagnes orchestrées par Moscou, avec leur apparence trompeuse de neutralisme, les débats auront lieu de manière interne, même s'ils ne transpirent guère à l'extérieur dans les médias. Il faut tous les efforts de la direction pour rendre étanche le Mouvement de la paix, chose faite dans les années 1960.

Créée début 1948, à la suite d'un Appel fin 1947 à la fondation d'une organisation destinée à "soutenir le régime républicain et interdire le retour du fascisme et de la dictature",  le Mouvement de la paix rassemble une soixantaine de personnalités (compagnons de route du PCF, chrétiens de gauche...) issues de la Résistance (d'abord sous la forme des "Combattants de la liberté", sous la direction d'Yves FARGE). Lors des Assises des 27 et 28 novembre 1948, les thèmes du réarmement allemand, de l'usage de l'arme atomique et du désarmement général reflètent l'adéquation avec les positions communistes. Les membres communistes du Mouvement évincent alors à la direction, ceux issus de la Résistance ne faisant pas partie du PCF. L'activité du Mouvement de la paix est alors directement reliée à celle du Congrès des peuples pour la paix (août 1948) et en 1951, les "Combattants de la paix et de la liberté" deviennent "le conseil national français du Mouvement de la paix".

C'est dans les années de guerre froide, surtout avant la déstalinisation de 1956, que le Mouvement est le plus riches en actions et influent de par ses effectifs. Appel de Stokholm, manifestations contre la guerre de Corée (1950), campagne contre le réarmement de l'Allemagne au sein du CED (Communauté Européenne de Défense) (qui échoue d'ailleurs à se réaliser) à partir de 1952. le Mouvement se radicalise de plus en plus, développe un argumentaire de plus en plus politisé (au sens de la politique politicienne d'alors), situé dans la mouvance du PCF et le Mouvement perd de sa vitalité durant la compagne contre la guerre d'Algérie, et ne cesse alors, trop marqué PCF, de perdre des militants et de l'influence, même si sa flamme se ravive au moment de la guerre du Viet-Nam dans les années 1960, et plus loin, lors de la crise des euromissiles des années 1980. Il reste encore la plus importante Organisation Non Gouvernementale pacifiste, après près de 150 comités locaux, même après la fin de l'URSS, même si finances et militance ne sont plus ce qu'ils étaient. Il a encore une activité importante dans la jeunesse, même s'il ne bénéficie plus d'une caisse de résonnance tonitruante, vu la perte d'influence de la presse communiste et l'affaiblissement politique du PCF.

 

Une mouvance hors de la sphère communiste toujours active

   Dans la mouvance d'intellectuels se réclamant d'un neutralisme bien plus assumé, autour de la revue Esprit et du journal Le Monde et qui rompent avec le Mouvement de la paix au début de 1950, se forment plusieurs groupes pacifistes, qui peinent d'ailleurs d'abord à se faire entendre. Ils débordent peu les mouvements de de la presse ou du milieu universitaire contre les guerres ou à la fois anti-américains et non communistes. C'est surtout sur la thématique anticolonialiste en général, pendant la guerre d'Algérie, à partir de la fin des années 1950, d'abord très minoritaires puis se montrant capables de provoquer un débat dans une opinion publique plutôt apathique jusqu'à la montée en puissance des activités du contigent militaire, et de la transformation de révoltes ou d'insurrections en véritable guerre civile dans des départements alors français. Des partisans français de l'indépendance algérienne (dont beaucoup refusent d'entrer dans les conflits entre FLN et MNA), se font réellement entendre lorsqu'ils adoptent la posture, largement inspirée des écrits de Jean-Paul SARTRE et Franz FANON, selon laquelle la violence du colonisé porte en elle-même une promesse d'émancipation universelle. Parfois dans des acrobaties intellectuelles, notamment dans les milieux musulmans, qui sont reliées parfois de manière très lâches avec les clivages sur le terrains, des intellectuels, des universitaires et des militants pacifistes, dans un moment d'hésitation de presque tous les partis, même s'ils sont parfois très éloignés idéologiquement, parviennent à mobiliser l'opinion publique autour d'éléments-clés : la question de la torture, la revendication d'un statut d'objecteur de conscience, l'abolition des camps d'internement... Entre le général De Gaulle à la politique peu visible à ses débuts de reconquête du pouvoir et un PCF toujours sur ses positions tranchées, mais avec la présence virulente du Mouvement de la paix bien qu'en perte de vitesse, les forces et courants pacifistes dont l'influence croit avec l'allongement de la guerre, peinent d'abord à s'organiser et gardent pâle figure encore jusqu'au bout... C'est que l'esprit munichois est confondu encore avec le pacifisme et que nombreux sont les groupes ou personnalités qui n'ont pas réussi le tour de force de la mouvance communiste de faire oublier ses réelles positions du début des années 1940.

C'est surtout dans les milieux enseignants ou les mouvements d'éducation populaire que se manifestent à plusieurs reprises des convictions pacifistes, déjà à propos de la tentative de CED, et alors sur la guerre d'Algérie. Il faut dire qu'avec l'attitude d'autonomie relative  officielle, les campagnes pacifiste hors PCF ne "mordent" que difficilement. Il faut que la jeunesse soit intéressée au premier chef (avec l'engagement d'appelés en Algérie) pour que se développe un mouvement d'opposition, qui fait parfois la une de la presse, par des actions spectaculaires. Il faut également que la "couleur" socialiste des gouvernements de la IVe République soit bien entamée pour qu'une partie du personnel politique s'interroge sur le bien-fondé (d'autant que le cartierisme, de Raymond CARTIER sur ses inconvénients, gagne du terrain) de garder des colonies. Parfois d'ailleurs sans une once de pacifisme dans leur argumentation...

Les milieux catholiques, dans un contexte de perte radicale d'influence du catholicisme politique après le régime de Vichy que nombre d'autorités ecclésiatiques avaient un peu trop soutenus..., alors que la Papauté ne se sent plus liée par aucune rhétorique d'État sur la guerre et l'armement, sollicités souvent par le Mouvement de la paix... se révèlent, malgré la méfiance exprimée par exemple dans le journal La Croix par rapport à l'Appel de Stokholm, réceptifs par rapport aux campagnes pacifistes alors menées, même s'ils le sont moins que la mouvance protestante, notamment à travers le journal Témoignage Chrétien. C'est que les divers courants protestants sont moins encadrés que les catholiques ne le sont à travers des structures dédiées aux questions de la guerre et de la paix. Dans le cadre de l'écclésiologie traditionnelle, la hierarchie encadre les couches mes plus sensibles à la question de la violence guerrière, avec Pax Christi, fondée suite à une initiative française juste après le seconde guerre mondiale (initiative privée reprise en main par Mgr FELTIN, par ailleurs aumônnier général des armées...). S'encrant dans les milieux d'éducation (enseignement, scoutisme...), les autorités religieuses catholiques prônent, souvent sans se référer à l'actualité immédiate et se gardant de le faire, les progrès vers la paix universelle, restant strictement sur le plan moral, souvent sans incidences politiques ou institutionnelles directes. Les militants communistes du Mouvement de la paix cherchent d'ailleurs à puiser soutiens multiformes dans cette mouvance chrétienne peuplée à leurs yeux "d'idiots utiles"...

Les campagnes sur l'objection de conscience et l'opposition à la guerre d'Algérie semblent toutefois plus efficaces à mobiliser les énergies dans ces milieux, en tout cas bien plus que les divers groupes d'extrême-gauche qui se réclament de l'héritage trotskyste. Ceux-ci, en effet, refusent de mettre sur le même plan les impérialismes américain et soviétique, et leur anti-impérialisme se tournent bien plus contre les États-Unis et leurs alliés, que contre les activités de l'Union Soviétique et encore plus de la Chine. Le thème de l'émancipation contre les puissances colonialistes, dans un tiers-mondisme (bien orienté) leur importe bien plus. Si, notamment les groupes libertaires, certains critiquent la position "opportuniste" du PCF et du Mouvement de la paix, ils peinent à faire entendre des opinions qui restent dans le milieu militant, et qui sont imprégnées des conflits entre groupuscules se voulant parfois plus (ou vraiment) révolutionnaires que les autres...

 

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005 ; le parti de l'ennemi? ; Le Parti Communiste Français dans la lutte pour la paix (1947-1958), Armand Colin, 2006. Sabine ROUSSEAU, La colombe et le napalm. Des chrétiens français contre les guerres d'Indochine et du VietNam, 1945-1975, CNRS, 2002. Pierre MILZA, les mouvements pacifistes et les guerres froides depuis 1947, dans Les internationales et le problème de la guerre au XXe siècle, École française de Rome/Universita di Milano, De Boccard, 1987, Disponible sur internet à www.persee.fr

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15 décembre 2018 6 15 /12 /décembre /2018 11:00

      Péret BENJAMIN est un écrivain surréaliste français, également connu sous les pseudonyme de Satyremont, Peralda et Peralta. Il est généralement principalement représenté pour sa poésie des plus singulières : virtuosité de l'écriture automatique, luxuriance baroque des images (relancées indéfiniment par un emploi unique de la proposition relative), humour burlesque désacralisateur, audace transgressive. Sa poésie s'inscrit dans le surréalisme du plus haut vol, sous le signe ascendant de l'abondance, de la liberté...

      Mais cette présentation ne rend pas justice à son engagement militant pacifiste et communiste, de tendance trotkyste, participant aux nombreux soubresauts des courants critiques au stalinisme, notamment au sein de la IVe Internationale. Toute sa vie en fait est tendue dans ce combat pour un réel socialisme, révolutionnaire permanent et intransigeant. Comme pour de nombreux surréalistes qui le cotoient (dans la conflictualité le plus souvent), les présentations officielles mettent peu en avant le contexte de leurs activités, souvent très à gauche sur l'échiquier politique, collant pour les critiquer et les combattre, dans la mesure de leurs voyages fréquents, aux évolutions de l'Union Soviétique. il faut d'ailleurs le plus souvent plonger dans leurs contributions aux multiples feuilles plus ou moins révolutionnaires et dans les mémoires des survivants pour reconstituer leur véritable itinéraire.

   Benjamin PERET situe lui-même le début de son propre itinéraire à la guerre de 1914, "ce qui a tout facilité!", formule qui pour un biographe comme Guy PRÉVAN, "fournit la double-clé de l'état d'esprit qui conduit l'auteur de Mort aux vaches et au champ d'honneur à assumer, parallèlement (et non conjointement)  son aventure de poète, une activité révolutionnaire qui jamais ne se démentit." Il faut ajouter que, perpétuellement, il se trouve dans ses difficultés pécuniaires constantes qui l'oblige à travailler, dans n'importe quel journal, comme correcteur.

   Alors que sa mère le fait engager, devançant l'appel, comme infirmier au cours de la Première Guerre mondiale, il participe à la guerre en 1917 au 1er régiment de cuirassiers à Salonique puis en Lorraine. Il en sort son antimilitarisme virulent, qu'il exhibe volontiers dans les cercles littéraires où les surréalistes se produisent. Dès 1920, il rencontre, par l'entremise de sa mère, André BRETON et de fil en aiguille fréquente Robert DESNOS, heureux de participer à l'effervescence parisienne, alors qu'il a le sentiment d'être bloqué à Nantes. L'écriture d'un ouvrage basé sur une contrepèterie, Les Rouilles enragées, diffusé en 1928 et saisi presque tout de suite, n'est qu'un résultat d'une vie assez mouvementée, marquée à distance et parfois avec un certain décalage dans le temps, par les luttes internes du Parti communiste de l'URSS, où toutes les oppositions à STALINE, tour à tour, sont pratiquement laminées, politiquement et physiquement. TROTSKY notamment, suite à son éviction définitive en 1927, devient le point de référence (de ses critiques du bureaucratisme soviétique à ses doutes sur le marxisme lui-même vers la fin de sa vie) de nombreux communistes, français notamment, notoires surréalistes compris, dans des débats au sein d'une Opposition de gauche qui s'active autant en Europe qu'en Amérique Latine (mais dont les échos ne parviennent pas à l'opinion publique en général) (TROTSKY se réfugie au Mexique), dont Benjamin PERET suit la destinée de minorités en minorités... Au Brésil, en Espagne, au Mexique, dans les années trente et quarante, il est en butte à la répression et à des difficultés matérielles. Jusqu'à sa mort, Benjamin PERET est le seul surréaliste resté fidèle à André BRETON (décédé plus tard, en 1966).

Dans sa démarche, depuis la fin de la seconde guerre mondiale et des persécutions nazies et collaborationnistes (en France tout au moins, car la répression subsiste en URSS et en Amérique Latine), il reste dans les eaux politiques et littéraires de l'utopie révolutionnaire, explorant aussi bien la numérologie, les mythes précolombiens que l'érotisme ou l'inconscient... et les perspectives politiques communistes, vues d'une (extrême) minorité d'extrême gauche.

    L'essentiel de son travail d'écrivain, beaucoup plus disponible aujourd'hui qu'à l'époque de leur publication, est partagé entre une partie politique et une partie purement littéraire, cette dernière étant bien plus connue que la première. Ses oeuvres poétiques et ses oeuvres politiques sont publiés dans les années 1980 par l'Association des Amis de Benjamin Péret (14, rue d'Orchampt, Paris, 18ème) fondée en 1963 pour défendre la mémoire du poète et militant révolutionnaire, dans ses Oeuvres Complètes en 7 tomes (Librairie José Corti). Il faut signaler que malgré cette oeuvre prolifique, la majeure partie de son énergie d'écrivain est orientée vers son travail de correcteur, dans divers journaux. Les textes politiques sont rassemblés dans le tome 5 de cette publication d'ensemble, ainsi que dans le tome 7.

 

Benjamin PERET, (partie politique) La parole est à Péret, Éditions surréalistes, 1943 ; Le Déshonneur des poètes, Mexico, Poésie et Révolution, Paris, K. éditeur, 1945 ; Le Manifeste des exégètes, Mexico, Editorial Revolucion, septembre 1946, brochure publiée sous le pseudonyme de Peralta ; Lettre ouverte au Parti Communiste Internationaliste, secteur française de la IVème Internationale, Paris, 10 juin 1947 ; Les Tâches du prolétariat face aux deux blocs, Imprimerie Union, décembre 1949, signé "Union Ouvrière Internationale ; Le Déshonneur des poètes, Jean-Jacques Pauvert, collection Liberté, 1965 ; Le Syndicat contre la révolution, réédition de "La révolution et les syndicats" (série d'articles publiés dans Le Libertaire, juin-septembre 1952) ; Pour un second Manifeste communiste (avec Grandizo MUNIS), Edition Losfeld, 1965 ; (partie plus poétique), Le passager du trasatlantique, Sans pareil, 1921 ; Les Couilles enragées, 1926, réédité après saisie policière, sous le titres Les Rouilles encagées, Éric Losfeld, 1954 ; Le Grand Jeu, Gallimard, 1928 ; Je ne mange pas de ce pain là, 1936, réédition par Syllpese en 2010 ; Anthologie de l'amour sublime, 1956, Réédité chez Gallimard en 1988 ; La Commune des Palmarès, 1956, réédition Syllepse, 1999 ; Anthologie des mythes et contes populaires d'Amérique, 1960, Réédition par Albin Michel en 1989. André BRETON et Benjamin PÉRET, Correspondance 1920-1956, présentée et éditée par Gérard ROCHE, Gallimard, 2017.

Guy PRÉVAN, Péret Benjamin, révolutionnaire permanent, éditions Syllepse, 1999.

L'Association des Amis de Benjamin Péret publie depuis 2014 une feuille d'information, Trois cerises et une sardine (titre aussi d'un ensemble de textes publié par Syllepse en 1999). www.benjamin-peret.org

 

 

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14 décembre 2018 5 14 /12 /décembre /2018 13:05

   Edgar NAHOUM, dit Edgar MORIN est un sociologue et philosophe français plus connu pour ses travaux en ces matières que pour sa activité pacifiste. Il s'agit pour lui de penser la complexité pour entreprendre des changements politiques, économiques et sociaux.

 

Pacifisme et Résistance

   Se qualifiant d'incroyant radical, Edgar MORIN, d'origine séfarade effectue son premier acte politique pendant la guerre d'Espagne, en 1936, en intégrant une organisation libertaire, "Solidarité internationale antifasciste. En 1938, il rejoint les rangs du Parti frontiste, petite formation de la gauche pacifiste et antifasciste et y milite parallèlement à ses études en histoire, en géographie et en droit.

Il entre, après sa licence de droit en 1942, au sein des "forces unies de la jeunesse patriotique, élément de la Résistance communiste. Il intègre ensuite le mouvement de Michel CAILLIAU, le MRPGD (Mouvement de résistance des prisonniers de guerre et déportés). En 1943, il est commandant dans les Forces Françaises combattante, homologué comme lieutenant. Son mouvement fusionne avec celui de François MITTERRAND, qui devient le MNPGD (Mouvement Nationale des Prisonniers de Guerre et Déportés). Il adopte alors le pseudonyme de MORIN, qu'il garde par la suite. Il devient en 1945 attaché à l'état-major de la 1ere armée française en Allemagne, puis chef du bureau "Propagande" au Gouvernement militaire français (1946).

C'est que contrairement à beaucoup de pacifistes poreux par rapport à la propagande allemande et du coup attentiste sur la suite des événements tout au long de la guerre, Edgar MORIN, doté d'une solide culture historique, rejoint la résistance communiste. Il n'est alors pas représentatif de l'évolution de l'ensemble des pacifistes français.

A la Libération, il écrit L'An zéro de l'Allemagne où il dresse l'état des lieux de l'Allemagne, insistant sur l"état mental du peuple vaincu, en état de "sommanbulisme", en proie à la faim et aux rumeurs. Son livre arrive au moment du tournant communiste, où après la stigmatisation de la culpabilité allemande, STALINE déclare qu'HITLER passe et que le peuple allemand reste.

Membre du Parti Communiste Français depuis 1941, il s'en éloigne à partir de 1949 et en est exclu à son grand regret en 1951, pour avoir écrit un article dans le journal France Observateur.

   Edgar MORIN, même lorsqu'il entame sa "carrière" de sociologue en entrant au Centre d'études sociologiques (CNRS) dirigé par Georges FRIEDMAN en 1950 (avec l'appui de Maurice MERLEAU-PONTY, de Vladimir JANKÉLÉVITCH et de Pierre GEORGE), continue de militer, fidèle à ses convictions pacifiste et antifasciste, contre les guerres, notamment d'Algérie. En 1955, il est l'un des quatre animateurs du Comité contre la guerre d'Algérie. Mais contrairement à ses amis, SARTRE, DEBORD ou BRETON, il ne signe pas la "Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie", dit "Manifeste des 121", publié en septembre 1960 dans le journal Vérité-Liberté. L'urgence étant d'éviter l'installation d'une dictature en Algérie et en France, il lance, avec Claude LEFORT, Maurice MERLEAU-PONTY et Roland BARTHES, un appel pour l'urgence de négociations.

Edgar MORIN est membre dans les années 2000 du comité de parrainage de la Coordination française pour la décennie de la culture de paix et de non-violence. Intéressé par la non-violence, il apprécie le bouddhisme, religion sans dieu.

 

Une "carrière" de sociologue de premier plan

   Edgar MORIN conduit en 1965 une étude transdisciplinaire, au sein d'une vaste recherche de la DGRST, sur une commune de Bretagne, dont il publie les résultats dans La Métamorphose de Plodémat (1967), l'un des premiers essais d'etnologie dans la société française contemporaine. Il s'intéresse très vite aux pratiques culturelles, encore émergentes et mal considérées par les intellectuels d'alors : L'esprit du Temps (1960), La Rumeur d'Orléans (1969). Il cofonde la revue Arguments en 1956 et dirige le Centre d'études des communications de masse (CECMAS) de 1973 à 1989, qui publie des recherches sur la télévision, la chanson, dans la revue Communications.

Durant les années 1960, il part près de deux ans en Amérique Latine où il enseigne à la Faculté latino-américaine des Sciences sociales de Santiago au Chili. En 1969, il est invité à l'Institut Salk de San Diego où il retrouve Jacques MONOD et conçoit les fondements de la pensée complexe et de ce qui deviendra sa Méthode.

Aujourd'hui directeur de recherche émérite au CNRS, il est docteur honoris causa de plusieurs universités à travers le monde. Son travail exerce une forte influence sur la réflexion contemporaine, avec l'exigence de la démarche transdiciplinaire, notamment dans le monde  méditerranéen et en Amérique Latine, ainsi qu'en Chine, Corée et Japon. Il a fondé et préside l'Association pour la Pensée Complexe (APC).

 

Une pensée complexe qui relie

   Si la première formulation de la pensée complexe ne date que de 1982, dans le livre Science avec conscience, Edgar MORIN utilise le terme reliance pour indiquer le besoin de relier ce qui a été séparé, morcelé, détaillé, compartimenté, classé... en disciplines parfois antagonistes et écoles rivales de pensée.

Dans son livre La tête bien faite. Repenser la réforme. Réformer la pensée, publié en 1999 aux Éditions du Seuil, il expose les principes d'une pensée reliante, abondamment commentés et développés d'ailleurs, dans le site du Mouvement pour la Pensée complexe (mcxapc.org) :

- le principe systémique ou roganisationnel. l'idée systémique est à l'opposé de l'idée reductionniste car "le tout est plus que la somme des parties". Les émergences, qualités ou propriétés nouvelles apparaissent dans l'organisation d'un nouveau produit que les composantes ne possédaient pas. "le tout est moins que la somme des parties" également cas certaines qualités des composants sont inhibées par l'organisation de l'ensemble.

- le principe hologrammatique. Chaque cellule est une partie d'un tout - l'organisme global - mais le tout est lui-même dans la partie : la totalité du patrimoine génétique est présente dans chaque cellule individuelle ; la société est présente dans chaque individu-citoyen, en tant que tout, à travers son langage, sa culture, ses normes...

- le principe de boucle rétro-active. "L'effet agit sur la cause" referme le processus de causalité de linéarité ouverte "la cause agit sur l'effet". Comme dans un système autonome de chauffage où le thermostat régule le fonctionnement. Comme l'homéostasie des organismes vivants.

- le principe de boucle récursive. C'est une boucle génératrice dans laquelle les produits et les effets sont eux-mêmes producteurs et causateurs de ce qui les produit. Chaque être vivant est produit et producteur dans le système de reproduction. Les individus produisent la société dans et par leurs interactions, et la société, en tant que tout émergeant, produit l'humanité des individus en leur apportant le langage et la culture.

- le principe d'autonomie/dépendance (auto-éco-organisation). Les (choses) vivantes sont des (systèmes) auto-organisateurs qui sans cesse d'auto-produisent et par là-même dépensent de l'énergie pour entretenir leur autonomie et doivent donc puiser de l'énergie dans leur milieu dont elles dépendent pour être autonomes.

- le principe dialogique. Ce (principe) unit deux notions devant s'exclure l'une l'autre, mais qui sont indissociables en une même réalité. La dialogique "ordre/désordre/organisation" dès la naissance de l'Univers. Les particules physiques comme une dialogique (onde et corpuscule). La dialogique (individu/société/espèce) présente en chaque être humain.

- le principe de réintroduction du connaissant dans toute connaissance. (Tout objet-machine, tout objet-processus inventés contient du "sujet" qui les a conçus). De la perception à la théorie scientifique, toute connaissance est une reconstruction/traduction pour un esprit/cerveau dans une culture et un temps donnés.

   

Intégrer le social-historique et la vie quotidienne.

   Comme beaucoup d'autres auteurs contemporains, dont ceux, chacun à leur manière, issus de l'École de Francfort, dont Pierre BOURDIEU ou ALTHUSSER, Edgar MORIN tente de trouver une méthodologie pour pallier aux défauts de nombreuses théories, qui parlent de conflits en sous-estimant les coopérations, les sociabilités et les consensus ou inversement comme de celles qui discutent du système social ou des structures sociales en omettant les pratiques quotidiennes ou encore comme celles qui traitent de l'imaginaire et des réalités...

Pour Edgar MORIN, "les théories sociologiques n'arrivent pas à concevoir l'unité des antagonismes ni l'antagonisme dans l'unité. Les unes ne voient que l'unité du système social, les autres ne voient que les antagonismes ; pour les premières les antagonismes sont secondaires, pour les secondes l'unité n'est que de façade ou masque. Or ce qu'il nous faut, c'est une pensée capable de concevoir la société, non seulement comme unitas multiplex - unité/multiplicité -, mais aussi comme union de l'unité et de la désunité." Il propose, pour ne pas retomber sous l'emprise du principe de disjonction/simplification et échapper à la relation linéaire mutilante, de recourir à la circularité.

C'est d'ailleurs parce que les uns font l'impasse sur les antagonismes et les autres sur les coopérations, que beaucoup ne "voient" les conflits que lorsqu'ils s'expriment de manière ouverte et surtout de manière violentes. Or, le conflit préexiste toujours à son expression, et il existe au sein même de la société, qui, si elle existe, est faite de coopérations multiples plus ou moins bien vécues.

 

Un nouvel encyclopédisme

     Jean-Louis Le MOIGNE décrit bien cette entreprise, qui a notre sympathie, notre propre projet rejoignant à bien des égards notre démarche à propos du conflit. "Pour qui lit cette oeuvre, écrit-il, sans chercher d'abord à vérifier si elle appartient ou non à son propre pré carré disciplinaire, la réponse est" qu'elle relève spontanément en même temps à la science, à la philosophie, à l'épistémologie et à l'essai politique. "En témoignent les nombreux scientifiques (sciences douces - les sciences humaines - et sciences dures, faisant appel aux mathématiques), philosophes, épistémologues, politologues et essayistes, qui par le monde, se tiennent concernés par la pensée d'Edgar Morin. Cette audience, dans son envergure, est relativement récente." Outre les prévenances rattachées à ses activités pacifistes et ses sympathies communistes, "pendant longtemps, en effet, les spécialistes "disciplinés" (...) ont assuré qu'il existe un "site favorable d'où l'on puisse préjuger a priori de la justesse d'une pensée (...) un tribunal suprême pour juger de la clairvoyance ou de l'intelligence". Ceux-là entendent difficilement l'appel d'Edgar Morin "à manifester dans les domaines de la vie intellectuelle, sociale et politique l'attention aux données, la critique des sources, la pertinence du diagnostic, l'adéquation de la théorisation, la prudence là où l'information fait défaut, la hardiesse là où il faut se dresser contre le courant...", bref, " de vivre pleinement ce que signifie le mot recherche dans le jeu incertain de la vérité et de l'erreur".

"Ce que signifie le mort recherche?" La question et la réponse complexe, qui est de "vivre pleinement la question", révèle peut-être dans sa vocation fondatrice l'entreprise d'Edgar Morin. "En 1951, à trente ans, écrit-il dans ses "Papiers d'identité", j'ai la chance d'entrer au CNRS, où je deviens institutionnellement ce que j'étais psychologiquement : "chercheur"... Un chercheur qui veut prendre conscience de l'irréductible complexité de toute réalité, physique, biologique, humaine, sociale, politique. Un chercheur qui sait qu'une science privée de réflexion et qu'une philosophie purement spéculative sont insuffisantes. (...) mutilées et mutilantes".

Entreprise de recherche, et donc de production de connaissance : reconnaître les brèches et construire des arches, qui, transformant le paysage, inciteront sans cesse à reconnaître d'autres failles qui appelleront d'autres jonctions. Entreprise de recherche, pionnière plus que singulière, celle du chercheur explorateur qui sait que la "science avec conscience est aventure infinie". En relisant vingt après, en 1984, une réédition de la collection des 28 numéros de la revue Argument (...) André Burguière disait de ce dernier qu'il lui apparaissait à la fois comme un homme de la Renaissance et un homme des Lumières (...)."

   Ses ouvrages sont beaucoup lus de par le monde, il en existe des traductions en 28 langues, dans 42 pays.

 

Edgar MORIN, L'An zéro de l'Alemagne, éditions de la Cité Universelle, 1946 ; L'Homme et la mort, Éditions Corrêa, 1951, Nouvelle édition Le Seuil en 1976 ; Le Cinéma ou l'homme imaginaire, Éditions de Minuit, 1956 ; Mai 68, La Brèche, avec Claude LEFORT et Cornelius CASTORIADIS, Fayard, 1968, Réédition en 1988 aux Éditions Complexe ; La Rumeur d'Orléans, Le Seuil, 1969, Réédition en 1999, chez Points ; Le Paradigme perdu : la nature humaine, Le Seuil, 1973, Réédition en 1979 chez Points ; La Méthode, en 6 tomes, de 1977 à 2004, chez Le Seuil à chaque fois, Réédition de chaque tome ensuite chez Points ; Pour sortir du XXe siècle, Nathan, 1981, Nouvelle édition augmentée en 2004 dans la collection Points ; Science avec conscience, Fayard, 1982 (réédition en 1990 chez Points) ; De la nature de l'URSS, Fayard, 1983 ; Sociologie, Fayard 1984 (réédition en 1994 Le Seuil collection Points ; Penser l'Europe, Gallimard, 1987 ; Introduction à la pensée complexe, Le Seuil, 1990 ; Une politique de civilisation (avec Sami NAÏR), Arléa, 1995 ; L'intelligence de la complexité (avec Jean-Louis LE MOIGNE), Édition L'Harmattan, 1999 ; Culture et Barbarie européennes, Bayard, 2005 ; Pour et contre Marx, Temps Présent, 2010 ; Penser global - L'Humain et son univers, Robert Laffont, 2015 ; Écologiser l'Homme, Lemieux Editeur, 2016 ; Où est passé le peuple de gauche?,  Éditions de l'Aube, 2017.

Jean-Louis Le MOIGNE, Edgar Morin, Encyclopedia Universalis, 2014. Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

 

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