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8 décembre 2018 6 08 /12 /décembre /2018 08:59

   Thomas Jonathan JACKSON, dit Stonewall (mur de pierre) JACKSON est un général de l'armée américaine rangé du côté de la Confédération lors de la guerre de Sécession.

Considéré comme le meilleur stratège sudiste après Robert E. LEE, il connait un itinéraire semblable à celui des principaux acteurs nordistes et sudistes de la guerre civile américaine.

 

Une carrière interrompue pendant la guerre

   Après un passage à l'académie militaire de West Point en 1846, JACKSON sert dans l'artillerie et participe à la guerre du Mexique, puis démissionne ensuite de l'armée pour enseigner dans une école militaire privée (1852). Il reprend du service dès le début de la guerre de Sécession, en 1861, comme colonel dans l'armée de Virginie, et accède au rang de général peu après la bataille de Bull Run du 21 juillet 1861 (où il acquis son surnom). Il se distingue l'année suivante lors de la campagne de la Shenandoah (Virginie) au cours de laquelle il remporte une série de victoires à Kernstown, Winchester, Cross Keys et Port Republic. Avec sa petite armée (environ 15 000 hommes), il pratique avec succès une tactique fondée sur la mobilité et la rapidité du mouvement. Il marque le pas lors des batailles des Sept Jours avant de se reprendre pour la seconde bataille de Bull Run (30 août 1862). Après avoir participé à la bataille de Fredericksburg (13 décembre), il réussit sa meilleure campagne à Chancellorsville (début mai 1863), aux côtés de LEE. Étant parvenu à envelopper l'ennemi grâce à une manoeuvre de débordement ambitieuse, il est accidentellement touché par un de ses hommes (comme tant d'autres soldats...) alors qu'il effectue des reconnaissances après la bataille. Il meurt des suites de ses blessures une semaine plus tard. Sa perte constitue un sérieux handicap pour les armées confédérées. (BLIN et CHALIAND)

    JACKSON est une des figures les plus connues de la guerre de Sécession. Très pointilleux sur la discipline militaire, il fait preuve de son côté d'une autonomie dans le combat, allant jusqu'à refuser d'obéir à certains ordres qu'il juge mauvais (lors de la guerre du Mexique). Le général LEE lui fait entièrement confiance dans les opérations militaires, lui donnant des ordres volontairement peu détaillés (surtout sous forme d'objectifs), pour lui permettre d'agir au mieux. C'est cette capacité d'initiative qui fait défaut sur le champ de bataille après sa mort.

 

Un esprit indépendant et une vocation d'enseignant.

   Alors que tout concourt à faire de lui un militaire de carrière, il manifeste un esprit d'indépendance qui cadre mal avec l'esprit de discipline. Même s'il est félicité pour avoir désobéit à un ordre (devant le chateau de Xhatulpetec) qu'il juge mauvais et que cela lui vaut un promotion au rang de major, il préfère quitter l'armée pour se consacrer à l'enseignement... de philosophie et d'artillerie à l'académie militaire de Viriginie à Lexington. A des moments de libre, il se consacre à l'animation de classes pour des élèves noirs, ce qui, entre autres, car il est hostile vraisemblablement à l'esclavage, même si prédomine chez lui l'esprit aristocratique d'ordonancement d'un ordre "voulu par Dieu", lui vaut une certaine popularité chez les Afro-Américains. Même s'il est contraint par les autorités à afficher un soutien à l'anti-abolitionnisme, et s'il obéit à l'appel de défendre le Sud contre le Nord, il n'en demeure pas, et d'ailleurs ce n'est pas le seul officier de sa génération dans ce cas, hostile à l'esclavagisme. Sa mort prématurée empêche bien évidemment d'avoir une idée précise de ce qu'il aurait pu faire après la guerre de Sécession.

   Sa veuve, connue sous le nom de "veuve de la Confédération" publie deux livres sur la vie de son mari, livres qui fournissent la matière principale des nombreuses biographies qui lui ont été consacré, avec bien entendu, toutes les notes d'état-major inhérente à la bureaucratie militaire.

 

 

John BOWERS, Stonewald Jackson, Portrait of a soldier, New York, 1989. George HENDERSEN, Stonewald Jackson and the American Civil War, Londres, 1898. Frank VANDIVER, Mighly Stonewald, New York, 1957. James ROBERTSON, Stonewald Jackson, Macmillan Pub, 1997. McPherson, La guerre de Sécession, Robert Laffont, collection Bouquins, 1991 (traduction du livre en anglais Battle City of Freedom, Oxford University Press, 1988).

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

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5 décembre 2018 3 05 /12 /décembre /2018 10:10

    La guerre civile américaine de 1861 à 1865, point culminant d'un conflit entre États esclavagistes et États anti-esclavagistes n'est pas souvent vue comme le heurt sanglant entre deux stratégies d'Empire, celle de l'Union, autour de la puissance industrielle et le marché, et celle d'États agricoles basant leur richesse sur l'exploitation de l'énergie humaine. Si l'échec, consommé dans les batailles de Gettysburg et de Vicksburg (1863) des États confédérés est patent sur le plan militaire, ils constituent une tentative de création d'Empire autour de la puissance agricole, de l'esclavage et de valeurs aristocratiques, qui mérite d'être vue selon les modalités d'analyse réservée souvent aux Empires (même s'il en porte pas le nom) qui se sont constitués et ont perduré dans le temps. Si les États-Unis d'Amérique peuvent être considéré comme l'Empire qui a réussi à étendre son hégémonie sur le monde entier (notamment culturelle, les Chinois par exemple ayant adopté le mode de vie occidental, pour le meilleur et sans doute plus pour le pire...), la stratégie d'Empire des États confédérés a bel et bien existé, avec bien des caractéristiques de ceux qui ont persisté dans le temps. Ces derniers avaient de plus bien des atouts pour y parvenir et longtemps la guerre fut indécise.

   Indépendamment des jugements de valeur que nous pouvons fort légitimement formuler envers l'idéologie et l'activité des hommes et des groupes sociaux engagés dans le processus de la séparation d'avec les États-Unis d'Amérique, alors requalifié dans la guerre de Sécession d'Union face à la Confédération en construction, il est possible de pointer un certain nombre d'atouts que possédaient ces acteurs, atouts idéologiques, culturels, économiques et politiques. En ayant toujours en vue que le conflit se joue surtout entre groupes sociaux résidents dans une frange relativement étroite du territoire des USA, sur une partie de la côte Est, et que les familles ont souvent des liens imbriqués dans ce qu'on appela alors le Sud et le Nord, l'enjeu est de réunir avec soi le plus possible de territoires vers l'Ouest, à la fois en termes de soutien politique, de support économique et d'espace stratégique. La question de l'esclavage, de sa légitimité et de sa légalité, est portée au premier plan dans ce conflit, mais il existe des oppositions d'intérêts économiques majeurs, souvent camouflés dans le récit de la guerre de Sécession, que ce soit dans la littérature ou dans les oeuvres audiovisuelles. Sont aussi souvent occultés dans ce conflit et encore plus dans la guerre, les relations internationales que s'efforcent de tisser concurremment le Nord et le Sud. Même si, comme souvent, une vision téléologique amène à avoir une idée de formation continue des États-Unis d'Amérique, il ne faut pas oublier qu'avant cette "guerre de Sécession", nonobstant une construction juridiquement cohérente et continue, tant sur le plan intérieur qu'extérieur, menées par des forces qui domineront par la suite, les politiques des différents acteurs sont loin de toutes converger vers une unification idéologique, économique et institutionnelle de ce vaste territoire...

 

Atouts et faiblesses du projet de Confédération

    Il faut toujours avoir en vue, lorsqu'on est en présence d'un ou plusieurs groupes sociaux étendant leur sphère d'influence au détriment de leurs voisins, que cela suppose une concentration de moyens et de richesses à l'intérieur du territoire d'origine de l'Empire en tentative de constitution, et généralement on peut traduire cela par un accroissement de la concentration en divers groupes sociaux de ces moyens et richesses, et d'autre part, que cette volonté d'élargissement de la sphère d'influence exige pour s'exprimer dans les faits, une ou plusieurs stratégies complémentaires (ou non contradictoires...) : des forces à sa disposition, des ressources contrôlées, des populations sinon consentantes du moins passives, ou au moins adhérents à ce projet d'Empire, quelle que soit d'ailleurs les intérêts objectifs (qui peuvent être camouflés par une habile propagande) de celles-ci. Par ailleurs, et même si cela tombe sous le sens, mais n'est jamais vraiment déclaré, tout accroissement de la richesse d'un Empire se fait souvent au prix d'un appauvrissement des populations de celui-ci, soit parce qu'elles sont mises à contribution plus qu'en temps de paix, et aussi parce qu'elles subissent souvent en "première ligne" les destructions causées par les guerres entreprises.

    Pour ce qui est le cas de la Confédération, sa structure sociale, hiérarchisée et dominée par une aristocratie terrienne, ne suppose que l'adhésion des grandes propriétaires, le reste de la population ne comptant pratiquement pas. Non que les structures démocratiques y soient absentes - notamment au niveau local - mais elles émoussent et leurs effets et leur portée lorsque le territoire s'accroit et que les populations s'éloignent psychologiquement des préoccupations des décideurs politiques et économiques. Plus la Confédération, dans l'élan de faire adhérer le maximum d'État à sa position de "liberté" de l'esclavage, plus les pouvoirs se concentrent en des mains et en des hommes de moins en moins reconnaissables par l'ensemble de la population, ici les moyens propriétaires, qui par allégeance, quelle que soient leurs pratiques et leurs réflexions envers l'esclavage (et il y a eu à foison, presque autant qu'au Nord), accepteront l'idée et le soutien d'une séparation. Le fossé qui sépare les pratiques politiques et économiques centralisatrices des sociétés des États du Nord de plus en plus industrialisés, surtout sur la côté Atlantique et celle, plutôt décentralisatrices des sociétés des États du Sud, restés en grande majorité agricoles et vivant souvent de la monoculture (de coton en particulier). On peut opposer si l'on veut une mentalité aristocratique du Sud à un esprit démocratique du Nord, mais la réalité est bien plus complexe, à rechercher dans les relations internes des États, notamment en matière d'impôts et de solidarités matérielles et spirituelles. Le Sud, s'il vit sur l'agriculture et le commerce est ouvert depuis longtemps au commerce international, tout autant que le Nord, et les entreprises familiales réunissent bien des intérêts partout dans les Etats-Unis, indistinctement de leur sensibilité intellectuelle ou politique. Il est vrai que la question de l'esclavage est centrale dans le conflit qui oppose gens du Sud et gens du Nord, que l'agitation politique et de la presse se focalise souvent sur cette question, que les organisations anti-esclavagistes prolifèrent et pas seulement sur le plan de la pensée, mais également par l'action concrète en assistance aux esclaves évadés des plantations, mais sur le fond, est en jeu toute l'évolution ultérieure des États-Unis, en terme de puissance et de concentration de pouvoirs... Notons enfin que la balance démographique penche plutôt favorablement vers le Nord, là où le prolétariat et les usines prolifèrent, où les immigrés de toutes qualifications affluent du monde entier, alors qu'au Sud, les politiques se font plus sourcilleuses, et se concentrent sur la protection et l'approvisionnement des marchandises les plus précieuses, entendre les populations noires réduites en esclavage dès leur arrivée sur le continent. Le contraste frappe d'autant plus que la partie se joue surtout sur une bande étroite du territoire des États-Unis, les grandes villes principales étant vraiment très proches les unes des autres. De Washington à Richmond, les deux capitales pendant la guerre de Sécession, il n'y a vraiment pas beaucoup d'espace...

 

Atouts militaires...

   Dans une société souvent qualifiée de féodale (avec toute sa chaîne hiérarchique dans tous les domaines d'activités, jusqu'aux esclaves eux-mêmes, lesquels rivalisent pour les postes qui leur sont offerts...), ces États, notamment en Virigine, sont traversés de groupes à expérience militaire forte, d'hommes maniant fréquemment les armes, ne serait qu'à la chasse. Chaque grande famille de grands propriétaires terriens a ses officiers formés à West Point, sans compter que les États-Unis de l'époque avaient déjà une grande histoire militaire (Guerre texane, guerre américano-mexicaine, guerre de 1812-1815). Les Sudistes avaient plus de tradition militaire que les Nordistes. De ce fait, beaucoup d'officiers ou de familles d'officier étaient orginaires du Sud, ce qui explique que dans la première partie de la guerre de Sécession, les Sudistes ont un net avantage en termes de compétence. De plus, les Sudistes, à cause d'une relative pauvreté plus grande - la richesse d'un propriétaire terrien ne peut se mesurer à celle d'un industriel - connaissaient la rudesse de la vie de campagne, et supportaient mieux les privations, le manque d'hygiène, le manque de sommeil, qui étaient très durs à supporter pour les jeunes recrues nordistes souvent citadines.

Les Sudistes peuvent compter en grande partie sur de l'équipement britannique et disposent d'une bonne artillerie française (canons de type Napoléon). Ils possèdent également une bonne cavalerie commandée par le général Jeb STUART, dont notamment des unités spciales (Rangers) commandées par de brillants officiers. Doté d'une infanterie tenace, motivée de soldats qui défendent leurs terres.

De plus, les meilleurs officiers se sont joints aux États du Sud, ce qui leur permet de nombreuses victoires.

Si le Nord l'emporte en fin de compte, c'est notamment par usure. Les États de l'Union disposent d'un réservoir d'hommes supérieur, bien que moins entrainés qu'au Sud. Il met longtemps avant de se retrouver avec une armée professionnelle composée de volontaires bien entrainés et bien équipés. Les ingénieurs du Nord développent un armement (par exemple premières mitrailleuses et canon rayé) plus performant. Il possède une marine conséquente qui surclasse celle des Confédérés, conçue presque uniquement pour le ravitaillement et pour tromper le blocus.

 

Atouts stratégiques

Outre le fait que l'Union et la Confédération mènent une course à l'adhésion bien avant qu'elles ne soient constituées en entités ennemies, vers l'Ouest, enjeux de ravitaillement, chacun cherchant à surprendre l'adversaire d'ailleurs en marchant après contournement vers l'Est, le Sud mène un combat stratégique essentiellement défensif, même s'il s'agit souvent d'offensives défensives (LEE) menées avec des troupes nombreuses, avant d'en venir à des tactiques de guérilla. Il s'agit de se battre pour épuiser le Nord ou surtout jusqu'à ce qu'une intervention européenne mette fin à la guerre.

Le président de la Confédération Jefferson DAVIS a le choix entre défendre les frontières, surtout celles du noyau d'États du Sud près de la côte, ou autoriser Robert LEE à envahir le Nord, comme il le fait d'ailleurs en deux occasions, dans l'espoir que quelques victoires sur le sol ennemi démoralise les Nordistes. Mais, avec moins de moyens que le Nord, il est difficile de maintenir à la fois cette défense dans un espace finalement réduit près des côtes et de défendre en même temps les territoires de la Confédération situées plus à l'Ouest, plus vaste, mais aussi tout aussi vital, car ses voies ferrées transversales traversent la région de Chattanooga-Atlanta. Finalement, DAVIS préfère la défense frontalière à l'offensive-défensive de LEE, mais adopte une politique de compromis en divisant la Confédération en départements dont les commandements assureraient la défense et le transfert des réserves par chemin de fer, solution plus adaptée au tempérament indépendant des officiers. Il est certain que, hormis les problèmes techniques de télécommunications pour la coordination des troupes, des dissensions ont lieu dans le corps des officiers (les rivalités de temps de paix entre grands propriétaires sont toujours là).

   Dans l'ensemble, cette stratégie pour gagner du temps pouvait payer, étant donner l'hostilité potentielle des plusieurs puissances européennes envers la montée des jeunes Etats-Unis qui leur taillent des croupières sur le plan commercial, sans compter des haines solides, issues de guerres précédentes, dans lesquelles elles étaient impliquées auparavant sur le sol américain. L'état-major de la Confédération et ses dirigeants politiques comptent presque jusqu'au bout sur une intervention de la France et du Royaume-Uni, en s'efforçant de démontrer que le Sud ne peut être vaincu et que les destructions causées par la guerre pourraient être irréversibles pour les intérêts européens présents de façon importante sur le territoire des États-Unis.

    A l'inverse, l'Union doit conquérir le territoire de la Confédération, dans la posture habituelle de l'avantage à la défense sur l'invasion (connaissance du terrain, motivations de la guerre), avec la perspective toujours menaçante précisément d'une intervention européenne. Il lui fait du temps pour faire sentir sa puissance, ses chefs "comprenant" qu'il leur faut mener une guerre très destructive, et ayant quelques difficultés à encadrer par des sous-officiers et officiers une masse toujours plus grande de volontaires, chauffés à blanc par une propagande anti-esclavagiste. Dans le haut commandement, GRANT ne prend ses fonctions qu'en mars 1864 et mène une guerre moderne avec tous les moyens humains et matériels dont il dispose.

  Durant les quatre années de cette guerre, plus de 3 millions d'hommes ont été requis et 624 000 ont été tués (soit 2% de la population de l'époque) et près de 500 000 blessés. Elle a fait plus de victimes que l'ensemble de toutes les autres guerres auxquels les États-Unis ont participé depuis.

Les combats sont d'autant plus acharnés et sauvages (les boucheries napoléoniennes se répètent en quelque sorte sur le Nouveau Continent, y compris avec leurs conséquences sanitaires, plus d'hommes mourant d'épidémies et de maladies que sur le champ de bataille) que maints officiers et sous-officiers, voire hommes du rang des deux camps adverses se connaissent et parfois très bien.

  Les conséquences, qui sont d'ailleurs bien plus mises en avant au Sud qu'au Nord par l'élite intellectuelle, sont une accélération de la centralisation des États-Unis, de la concentration des richesses (les pillages aidant...), et surtout, avec l'afflux des esclaves libérés au Nord, une sorte de généralisation à l'ensemble des États-Unis de la "question noire". Les destructions opérées durant la guerre par l'Union victorieuse, suivies par des politiques d'exploitation économique, notamment par des immigrants venant du Nord et des natifs du Sud collaborant avec le nouveau pouvoir, causent une amertume tenace parmi les anciens confédérés et leur descendance envers le gouvernement fédéral. Cette amertume constitue souvent un fond psychologique de nombreux conflits dans les États du Sud.

Si la Confédération avait gagné la guerre, beaucoup arguent que le gouvernement central aurait beaucoup moins de pouvoirs qu'il n'en a aujourd'hui. Des historiens estiment que la guerre de Sécession opère d'ailleurs un tournant dans l'histoire des États-Unis avec leurs concurrents et partenaires européens. La militarisation, l'ampleur de l'armée, la centralisation administrative introduite dans maints domaines, mise sur pied d'abord pour obtenir des approvisionnements des armées de qualité (le commerce d'armes défectueuses fut fructueux au début de la guerre) et en quantité, parfois envahissante, même si par la suite, les États récupèrent maints pouvoirs et développent partout des législations qui leur sont propres dans tous les domaines, hors la défense des États-Unis et la diplomatie générale, le Congrès faisant face à la Présidence, dans ce qu'on appelle encore l'équilibre des pouvoirs en Amérique.

Elle pouvait sans doute gagner, mais l'ampleur du débat idéologique autour de l'esclavage, alimenté d'ailleurs par des pratiques scandaleuses et inhumaines au Sud, débat présent autant aux États-Unis  qu'en Europe, signe en quelque sorte une annonciation de la défaite. Au Nord, les intérêts objectifs des industriels (dont dans l'agriculture...) qui veulent briser des monopoles de marché au Sud, dans bien des domaines, rejoignent les sentiments de nombreux esprits et de nombreux coeurs partout dans la société. La défense de l'esclavage par la Confédération, même présenté comme garante de la liberté d'entreprise des propriétaires terriens, n'est rien contre la mise en valeur de principes moraux partagés par de plus en plus d'hommes et de femmes dans le monde.

Même si dans l'immédiat, le résultat de la guerre a un impact négatif pour la condition des Noirs, désormais soumis à d'autres règles, tout aussi dures que le paternalisme du Sud, celle du marché, d'autant plus que, déracinés, ils sont une proie facile pour tant d'entrepreneurs voraces. Encore aujourd'hui, l'application de principes généraux (car dans le détail, les motivations exprimées ne sont pas aussi généreuses que cela, les libertés à accorder aux Noirs étant au moins sélectives...) officiellement à l'origine de la guerre de Sécession, s'appliquent difficilement et doivent faire l'objet d'une lutte continuelle. D'une certaine manière, le racisme reproché à tant de propriétaires du Sud a déteint au Nord, bien plus qu'il n'existait auparavant dans les bonnes sociétés. Il a simplement, souvent, changé de nature...

 

Ces "autres guerres civiles" dont l'historiographie parle peu...

  On a trop l'image de l'Empire comme d'une entité territoriale extensive et agressive. Or ce qui caractérise bien plus un Empire, au sens premier du terme, c'est l'emprise (souvent absolue, en tout cas elle est recherchée), culturelle, psychologique, sociale, économique, politique... de groupes (souvent restreints) sur une grande majorité de la population. Ce sont ces groupes qui, par leur stratégie, parfois réduite à un ensemble (parfois non raisonné et à courte vue) de tactiques, détermine l'orientation générale de la société. Ils ont tendance à accumuler richesses et honneurs pour leur propre compte sur des populations et des territoires de plus en plus vaste. Or la domination ou l'hégémonie de ces groupes rencontrent toujours des oppositions, de plus en plus grandes au fur et à mesure de leur progression, ne serait-ce que par les jeux d'alliances nécessaires pour maintenir leur emprise. Et singulièrement au niveau socio-économique, plus qu'au niveau psychologique, puisque l'hégémonie sur les esprits passe sur le Nouveau Continent par la religion (notamment protestante), les dirigeants des grandes propriétés et des grandes entreprises, au Nord comme au Sud, avant, pendant et après la guerre de Sécession, rencontrent des oppositions de tous ces travailleurs de statuts très divers, ouvriers, artisans, intellectuels, esclaves qui, "normalement" doivent contribuer à alimenter et à développer l'Empire. En ce sens, les deux groupes d'États qui forment pendant la guerre de Sécession, la Confédération et l'Union, poursuivent une sorte de course à l'impérialisme à l'intérieur, à qui permettra le mieux et la concentration des pouvoirs, et l'exploitation de la masse de la population et l'organisation des ressources. C'est que depuis le début de la création des États-Unis d'Amérique, sourd des conflits sociaux jamais résolus, sinon par la répression et à cause de cela rendus de plus en plus pressants. A partir grosso modo des années 1830, des conflits qui ne sont plus principalement des conflits entre populations autochtones (ceux qu'on appelle les Indiens) et populations arrivantes, c'est à l'intérieur de la population "blanche" que se manifestent les plus durs... Plus, les multiples immigrations dans le temps transformant les unes (les arrivantes) en les autres (qui deviennent "autochtones") multipliant les hiérarchies de revenus et de pouvoirs.

Howard ZIN écrit à juste titre que par exemple le mouvement Anti-Loyers et la révolte de Dorr (réclamant un rééquilibre des pouvoirs, les zones rurales étant sur-représentées), "sont généralement ignorés par les manuels d'histoire américains (...). Les périodes qui précèdent et qui suivent la guerre de Sécession ne sont traitées que sous l'angle des questions politiques, électorales ou raciales". L'historiographie, de manière générale, se focalisent sur les conflits entre "riches", entre membres des classes propriétaires, au détriment des conflits qui impliquent artisans, ouvriers... les "pauvres" de manière générale. D'une certaine manière la formation des deux groupes d'État n'est que le prolongement de la course aux richesses et aux profits des capitalistes de la côte Est pour exploiter terres et travailleurs de plus en plus à l'Ouest du continent. Soit, suivent chacun des deux groupes, une exploitation surtout agricole, reposant sur le contrôle du commerce et de la mise au travail des esclaves noirs, dans une sorte d'auto-administration des grandes propriétaires fonciers, chacun restant autonome, ou une exploitation surtout industrielle, minière notamment, reposant sur l'activité de groupes financiers, s'appuyant sur un gouvernement central pour la protection des "biens et personnes" nécessaires à leurs entreprises. A l'aube de la guerre de Sécession, la priorité des priorités, sauf pour des groupes influents d'origine religieuse ou morale, aidés d'une presse relativement tapageuse, n'est certainement pas l'esclavage, mais l'argent et le profit que peuvent faire les classes dirigeants du pays. Les tentatives d'instaurer une certaine stabilité politique et un contrôle économiques performant n'aboutissent pas véritablement. L'essor de l'industrialisation, les villes surpeuplées (de surcroit souvent sans plans d'urbanisme), les heures interminables passées dans les usines, les crises économiques brutales entrainant hausses de prix et chômage, le manque d'eau potable et de nourriture, les hivers redoutables, les logements étouffants l'été, les épidémies permanentes et la mortalité infantile : tout cela provoque des troubles sporadiques chez les pauvres. Il y a parfois des soulèvements spontanés contre les riches. D'autres fois, cette colère est détournée en haine raciale contre les Noirs, en conflits religieux contre les catholiques ou en xénophobie contre les immigrants. Il arrive aussi que les soulèvements prennent la forme organisée de grèves et de manifestations. Bien qu'il soit impossible pour ces années-là de déterminer l'ampleur d'une conscience ouvrière; il reste des fragments qui conduisent à s'interroger sur l'ampleur du mécontentement que peut occulter le silence apparent des travailleurs. Les presses locales se font l'écho de soulèvements à portée restreinte et souvent réduite dans le temps et dans l'espace. Et cela d'autant plus qu'ils sont violents et réprimés par l'armée.

Juste avant la guerre de Sécession, une grande crise survient en 1857, portant un rude coup à de nombreuses industries, avec son cortège de chômage massif. Selon certains auteurs, notamment après la guerre de Sécession, le militantisme ouvrier qui s'organise de plus en plus n'aurait pas pu être réduit par l'activité judiciaires et policière des États ou des comtés, sans la survenue de cette guerre civile. L'unité militaire et politique exigée par la guerre de Sécession balaye, au Nord comme au Sud, la récente prise de conscience la classe ouvrière. Ce sentiment de communauté est abreuvé de rhétorique patriotique et imposé dans les faits par les armes. Cependant, ce consensus n'est pas général et (avec le sentiment qu'il ne s'agit pas de "leur" guerre), maints groupes d'ouvriers luttent et poursuivent leurs actions en faveur des baisses de loyers et d'augmentation de salaires (et singulièrement parfois, dans les usines d'armement...), malgré la répression qui frappe par exemple tous ceux, jusqu'aux pacifistes les moins ardents, refusent la politique de LINCOLN au Nord. Il y a quelque 30 000 prisonniers politiques pendant la guerre de Sécession. Dans le Nord comme dans le Sud, surtout que les lois sur la conscription permet aux plus riches d'échapper à l'enrôlement, s'affirment, parallèlement d'ailleurs à des taux importants de désertions (200 000 au Nord) dans l'armée, se lèvent des individus et des groupes qui brisent ce consensus, poussés par la hausse des loyers et des prix. Grèves et manifestations sont alors réprimées au Sud comme au Nord, par l'armée, qui doit détacher des unités et les détourner du front, pour s'en occuper, et avec toutes les difficultés de communications que cela suppose... Répression armée et répression judiciaire se combinent pour étouffer ces luttes (mais parfois, les travailleurs obtiennent gain de cause avant, la menace suffisant...), pendant que des lois permettent de faire appel à de la main d'oeuvre plus docile (notamment via l'immigration). Les crises économiques se poursuivent, et dans les années 1870, soit peu d'années après la fin de la guerre civile, l'indigence dans les villes s'accroit de manière spectaculaire et il existe même un mouvement inverse de travailleurs désespérés qui tentent de retourner en Europe... Tout cela se fait dans un désordre - lequel ne suscite guère d'entreprises réformatrices venant du Congrès ou de la Présidence, tant que les profits augmentent - accru par des épidémies récurrentes...

Au final, la défaite de la Confédération se traduit par la reprise en main sociale, politique et économique du Sud par les forces, notamment économiques, du Nord, et par une centralisation accrue des pouvoirs et un affaiblissement des échelons locaux (comtés et États). On pourrait écrire, mais on se garde ici de tirer une conclusion aussi directe, étant donné que dans les années 1880, s'ouvre une autre période de l'histoire sociale des États-Unis, que les méthodes qui prévalent au Nord pour contrôler, limiter et réprimer les mouvements ouvriers l'ont emporté sur celles qui régnaient au Sud. En tout cas, à travers les multiples réglements édictés par les gouverneurs et les lois votées par les congrès des États, se conformant souvent aux autorités fédérales, diffusent une manière de faire et un savoir-faire, d'autant que les nouvelles règles du marché (des marchandises comme du travail) doivent tenir compte des nouvelles conditions créées par la victoire du Nord (notamment accélération de la "conquête de l'Ouest") : changement du statut des Noirs, mouvement de populations (notamment d'esclaves), nouvelles règles électorales, règles de "sécurité" héritées des années de guerre, nouvelles configuration des dettes (en faveur des financiers du Nord), ruine de très nombreux propriétaires terriens (y compris de ceux qui n'ont pas d'esclaves, soit les 2/3 au Sud), nouvelles manières de faire du commerce, nouvelles façons de voir la citoyenneté... Il n'est d'ailleurs pas certains que les travailleurs du Sud soient en fin de compte gagnants dans la défaite de la Confédération

 

John KEEGAN, La guerre de Sécession, Perrin, 2011. James M. McPHERSON, La guerre de Sécession, 1861-1865, Robert Laffont, 1991. Vincent BERNARD, Le Sud pouvait-il gagner la guerre de Sécession?, Économica, 2017. Karl MARX et Frierdrich ENGELS, La Guerre civile aux États-Unis. Daniel BOORSTIN, Histoire des Américains, Robert Laffont, collection Bouquins. Howard ZIN, Une histoire populaire des États-Unis.

 

STRATEGUS

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27 novembre 2018 2 27 /11 /novembre /2018 09:39

   Le général américain Robert Edward LEE s'illustre d'abord comme commandant de l'armée de Viriginie du Nord, puis comme général en chef des armées des États Confédérés. Il est considéré par de nombreux historiens comme le meilleur soldat qu'aient produit les États-Unis.

 

Une carrière militaire brillante

   Sa carrière militaire est proche de celle de son grand rival, Ulysses GRANT. Diplomé comme lui de l'académie militaire de West Point, il participe à la guerre du Mexique comme chef d'état-major vant de prendre la direction de West Point, puis celle du 2ème régiment de cavalerie. En 1852, il quitte l'armée qu'il réintègre sept ans plus tard pour écraver l'insurrection anti-esclavagiste menée par John Brown à Harper's Ferry (Viriginie occidentale).

Bien qu'il soit contre la sécession des États du Sud et bien que le président LINCOLN lui offre de diriger l'armée de l'Union, il se rallie aux forces confédérées lorsque éclate la guerre. Tour à tour commandant de l'armée confédérée de Virginie (qu'il baptise armée de la Virginie du nord) et commandant en chef de l'armée confédérée il est le conseiller principal du président de la Confédération, Jefferson DAVIS. Il concentre ses efforts autour de la Viriginie, qui est à la fois son pays natal et un lieu stratégique où se trouvent réunies au sud et au nord, les deux capitales, Richmond et Washington.

En état d'infériorité numérique et géographiquement isolé, LEE semble être logiquement contraint à adopter une posture stratégique défensive. A la surprise de ses adversaires, il opte pour la stratégie inverse., étant persuadé qu'une défaire de l'Union sur son propre terrain serait psychologiquement dévastatrice et amènerait les autorités à négocier un traité de paix. A la suite d'une série de victoires près de sa capitale, il fait renforcer les fortications  autour de Richmond et envoie Tomas "Stonewald" JACKSON sur la vallée de la Shenandoah afin d'obliger l'Union à disperser ses forces. Une fois la Shenandoah investie, il fait revenir, par le train, une parties des forces de JACKSON et remporte la (deuxième) bataille de Bull Run, au sud de Washington (août 1862). La stratégie de LEE semble sur le point de réussir? LINCOLN retirerait ses troupes aux abords de Richmond. LEE allait affronter directement son adversaire pour cette bataille décisive qu'il recherche depuis le début des hostilités. Toutefois, face à MCLALLAN, à la bataille d'Antietam, dans le Maryland, il ne peut forcer la victoire lors d'un combat particulièrement meurtrier. Il se replie sur Fredericksburg où il remporte une première victoire, en décembre, et puis une seconde, magistrale, à Chancellorsville, au mois de mai 1863, qui lui permet de préparer une nouvelle campagne vers le nord. Mais à Gettysburg, le 3 juillet 1863, la guerre prend un tournant décisif en faveur de l'Union. LEE y perd plus d'un tiers de ses troupes. Au même moment, la Confédération perd la bataille de Vicksburg et le contrôle du Mississippi.

A partir de ce moment, LEE doit mener une guerre défensive face à GRANT. Il manifeste beaucoup de talent durant toute cette campagne où il sait anticiper chacun des mouvements de son adversaire. Cependant, il est en état d'infériorité numérique et, pris en tenaille, par GRANT et SHERMAN, il ne peut que retarder la défaire finale de la Confédération.

    Robert E. LEE est un maître tacticien doté d'une pugnacité hors du commun et d'un sens aigu du commandement. Sa technique des sièges et des fortifications est inégalable. Nénamoins, en terme de stratégie globale et de logistique, il est inférieur à GRANT. Doté d'une santé médiocre, il meurt peu après la guerre. (BLIN et CHALIAND)

 

Fidélité et allégeance

    Comme beaucoup d'élèves de West Point, LEE est aux prises du dilemme d'engagement envers les Etats-Unis et de fidélité envers la famille et son état natal de Virginie. Comme beaucoup également, maints officiers sortis de cette académie militaire sont hostiles à la Sécession mais choisiront en majorité à suivre les orientations de leur État d'origine. Pour LEE, ce choix est guidé notamment par le fait qu'il est, avant cette guerre qualifiée après coup de civile, commandant des armées de Virginie ; comme beaucoup de ses camarades, il choisit de rejoindre et de mener les forces confédérées. Ce dilemme reste toujours présent dans son esprit : aussitôt après la défaite des États du Sud, il demande le renouvellement de son serment d'allégeance aux Etats-Unis d'Amérique et même sa réintégration dans l'armée, chose qui ne se fait pas car (ce qu'on découvre en... 1970!) sa demande s'égare dans les méandres de la bureaucratie militaire...

Après la guerre, il apporte son soutien au programme de reconstruction du Sud proposé par le président Andrew JOHNSON, mais il s'oppose au droit de vote des anciens esclaves sous le motif qu'ils ne sont pas suffisamment éduqués pour voter intelligemment, étant ainsi la proie des candidats démagogiques. Il s'oppose néanmoins à toute violence contre ces anciens esclaves et contre les autorités fédérales, qui se manifestent longuement au Sud sous différentes formes. Il tente sans succès de faire construire des établissements publics scolaires pour les enfants noirs. Jusqu'à sa mort, il reste populaire au Sud, et le devient même au Nord.

Sa mort prématurée ne lui permet pas d'écrire ou de faire écrire ses Mémoires. C'est à partir de ces rapports nombreux familiers à l'institution militaire du haut en bas de l'échelle des officiers, ainsi que sur des témoignages directs, que de nombreux biographes s'essaient à établir son portrait et à expliquer sa carrière militaire et politique.

 

Vincent BERNARD, Robert E.Lee, la légende sudiste, Paris, 2014. Alfred BURNE, Lee, Grant and Sherman, a Study in Leadership in the 1864-1865 Campaign, New York, 1939. Douglas FREEMAN, Robert E. Lee, a biography, en quatre volumes, Éditions Scribner, New York, 1935. J.F.C. FULLER, Grant and Lee, a study in Personality and Generalship, Bloomington, 1957. Robert BLOUNT Jr, Robert Lee, Penguin Putman, 2003. Alain SANDERS, Robert Lee, Pardès, collection Qui suis-je?, 2015.

Arnand BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

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24 novembre 2018 6 24 /11 /novembre /2018 14:37

      Général américain, William Tecumseh SHERMAN est, après Ulysses GRANT, le plus illustre des commandants d'armée ayant combattu pour l'Union pendant la guerre de Sécession. Militaire, homme d'affaires, enseignant et écrivain, il se trouve après cette guerre au centre des guerres indiennes bien connues grâce à son témoignage direct dans ses Mémoires. Liddel HART estime qu'il est le "premier général moderne", utilisant les ressources nouvelles issues de l'industrialisation pour la guerre et connu pour la dureté de sa politique de terre brûlée et la guerre totale qu'il mène contre les États confédérés.

 

Une carrière militaire de premier plan

   Il est comme GRANT et beaucoup d'officiers qui le combattront plus tard, élève à l'Académie de West Point, promotion 1840. A la fin de ses études, il sert au 3ème régiment d'artillerie, et passe une quinzaine d'années dans l'armée américaine avant de donner sa démission pour se lancer dans les affaires. Il réintègre l'armée peu après le début de la guerre de Sécession, mais il connait des débuts difficiles jusqu'à ce qu'il soit distingué par GRANT, lors de la bataille de Siloh, en avril 1862. Durant l'été de la même année, commandant le district du Tennessee Ouest, il doit lutter contre les tactiques de guérilla de ses adversaires, et il n'hésite pas à s'attaquer aux populations civiles pour punir le harcèlement subi par ses troupes. Ensuite, il prend part, aux côtés de GRANT, à la campagne de Vicksburg, qui marque une tournant décisif dans la guerre, au profit de l'Union.

SHERMAN est alors chargé par GRANT de prendre la direction des opérations sur le front occidental. C'est là qu'il mène la campagne, marquée par sa fameuse "marche vers la mer", qui établit sa réputation de tacticien à la fois audacieuse et impitoyable. Après s'être assuré le contrôle du Tennessee par la prise de Chattanooga, en novembre 1863, il entreprend d'investir la ville d'Atlanta, en Georgie. Véritable centre de gravité économique, industriel et militaire, Atlanta possède d'importants dépôts de munitions en constitue un point de ralliement pour toutes les lignes de chemin de fer de la région qui sont devenues les principales lignes de communication des Confédérés. SHERMAN comprend l'impact psychologique qu'une telle perte pourrait exercer sur l'ensemble de la population de la Confédération. Alors qu'il a pratiqué jusque-là une tactique de guerre reposant sur le mouvement et l'esquive, il tente un assaut frontal à Kenesaw Mountain (27 juin 1864) au cours duquel il subit un revers important. Malgré cet échec, il reprend sa marche vers Atlanta. Il commence par s'attaquer aux lignes de chemin de fer ennemis, puis, par une manoeuvre audacieuse au sud de la ville, il parvient à forcer la décision et à investir Atlanta, le 2 septembre. C'est ensuite la traversée de la Georgie jusqu'à Savannah, sur la côte atlantique, au cours de laquelle il emploie son armée à détruire tout ce qui se trouve sur son passage, afin d'anéantir la volonté populaire de son adversaire. Coupé de ses lignes de communication et se ravitaillant sur le terrain, il parvient à atteindre la côte en l'espace de quelques semaines, concentrant ses efforts sur la destruction des lignes de chemin de fer et veillant à laisser l'armée adverse dans le doute permanent quant à sa destination finale. Comme il l'a prévu, cette action a un effet démoralisateur plus puissant qu'aucune de ses victoires préalables. Ayant rétabli ses lignes de communication - par voie maritime - en arrivant à Savannah, il peut ensuite effectuer sa remontée vers le nord, passant Columbia et Goldsboro, avant de se diriger vers Petersburg, où l'attend GRANT. Pris en tenaille par GRANT, SHERMAN et SHERIDAN, Robert E. LEE est contraint de se rendre, le 9 avril 1865 à Appomattox. Après la guerre, SHERMAN accède aux plus hautes fonctions au sein de l'armée américaine dont il est le commandant en chef pendant 14 ans. (BLIN et CHALIAND)

Le bilan de son action militaire ne peut se mesurer uniquement en termes d'acquisition de la victoire. Cette guerre totale comporte bien des escès et accroit inutilement les souffrances des populations civiles ; elle attise des haines qui sont à peine éteintes, et contribue à faire du conflit entre Nord et Sud une guerre moderne (André KASPI). Le fait même, dans le déroulement des opérations, qu'il ravitaille son armée sur le terrain, occasionne des pillages "légaux", SHERMAN contribue à faire de la guerre de Sécession un point de départ de nouveaux conflits, plutôt que le point d'orgue de la lutte officielle contre l'esclavagisme. On peut comparer l'effet de ces spoliations-destructions aux effets des guerres napoléoniennes en Europe, réalisées une génération plus tôt en Europe (sur maints plans, économiques, sociaux, idéologiques...).

Sa carrière est essentiellement militaire ; il refuse de s'engager en politique.

 

Des Mémoires-références.

   A l'image des Mémoires de GRANT, ses Mémoires, publiés en 1875 constituent un des témoignages directs les plus connus à la fois sur la guerre de Sécession et sur les guerres indiennes. Par ailleurs, c'est le premier général à publier ainsi ses Mémoires, très connues bien plus que son Autobiographie, 1828-1861, connue surtout des spécialistes, non publiée, conservée par l'Ohio Historical Society. A noter que ses Mémoires, éditées plusieurs fois, et avec des modifications à chaque fois, de son fait ou, parfois contre sa volonté, comportent des variations parfois importantes.

La plus propice de ces éditions à des fins d'étude est celle de la Library of America de 1990, éditée par Charles ROYSTER. Cette version contient le texte complet de l'édition de SHERMAN de 1886, ainsi que des annotations, un commentaire sur le texte, et une chronologie détaillée de sa vie? Il y manque cependant l'important matériel biographique des éditions de Johnson et Blaine de 1891.

Comme nombre de ses "collègues", bien qu'il finisse par désapprouver l'esclavage, SHERMAN n'est pas un abolitionniste avant la guerre? Il ne croit pas à "l'égalité du nègre". Ses campagnes militaires de 1864 et 1865 permettent de libérer de nombreux esclaves qui l'accueillent comme un "Moïse" qui se joignent à sa marche à travers la Géorgie et les Caroline par dizaine de milliers. Considérant plus leur présence comme un "problème" que comme un "apport", SHERMAN s'occupe du sort de ces réfugiés, leur accordant des terres. Il décrit dans ses mémoires les pressions politiques afin d'encourager la fuite des esclaves, en partie pour éviter que les esclaves ne soient appelés à servir dans l'armée adverse. Dans ces mêmes Mémoires, il exprime ses idées sur la guerre en général, cruelle en elle-même et qu'on ne peut adoucir, et le primat du réalisme passe avant toutes considérations humanitaires, même si dans certaines conditions, qui n'entravent pas les opérations militaires, il puisse s'organiser envers les populations civiles les éléments de la reconstruction future, qui de toute façon passe par le rétablissement de la légalité des États-Unis et la répression impitoyable de toute "rebellion".

 

 

William Tecumseh SHERMAN, Memoirs of general W.T. Sherman, Paperbach, 2013 ; Library of America, 1990. Une recension de l'édition de 1875, publiée à l'origine dans la Revue des deux monde, tome 14, 1876, est disponible sur wikisource.

Alfred BORN, Lee, Grant and Sherman : A study in Leadership in the 1864-1865 Campaign, New York, 1939. LIDDEL HART, Sherman, Realist, American, New York, 1958.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016

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24 novembre 2018 6 24 /11 /novembre /2018 09:33

  Le journaliste résistant et homme politique français Yves FARGE est une figure de la mouvance pacifiste française. Ministre du ravitaillement en 1946 après avoir participer à la Résistance, progressiste sans appartenance politique précise bien qu'approché par les Communistes, il participe en 1947 à la fondation du Mouvement de la paix. Il en est le président jusqu'à son décès.

 

Une carrière de journaliste jointe à son engagement pacifiste

   Après avoir quitté l'école à quinze ans pour devenir dessinateur industriel tout en adhérant aux Jeunesses socialistes, il est mobilisé pendant la Grande Guerre comme aide-infirmier.

Après la guerre, il devient journaliste et travaille au Maroc jusqu'en 1931. Ensuite, il participe à la rédaction successivement de plusieurs journaux, Le Monde d'Henri BARBUSSE et LA LUMIÈRE à Paris, La Dépêche dauphinoise à Grenoble (rédacteur en chef). Après les accords de Munich, devenu pacifiste, il quitte la SFIO et entre au Progès de Lyon pour y diriger les services de politique étrangère.

 

Une des têtes de la Résistance

  Tout en gardant ses convictions pacifistes, il s'engage dans la Résistance à travers des contacts avec Emmanuel d'ASTIER DE LA VIGERIE, Georges BIDAULT, Eugène CLAUDIUS-PETIT puis Jean MOULIN et le général DELESTRAINT, (dont il fait partie de l'état-major). En 1942, après le sabordage de la flotte il se rend à Toulon et en tire un reportage publié en 1943.

Tout en poursuivant ces activités de journailste, il est mis en contact avec le réseau de résistance Franc-tireur dès 1941, et exerce ses talents dans des journaux clandestins. Il rédige avec Georges ALTMAN la plupart des éditoriaux du Père Duchesne, journal satirique de Franc-Tireur. Parallèlement, à la même époque, le dirigeant communiste Georges MARRANE le fait entrer au comité directeur du Front national. Il est alors impliqué dans l'histoire du Maquis du Vercors où il participe à l'organisation de la "République libre du Vercorsé en juillet 1944. Membre de l'armée secrète, recherché par la Gestapo, il travaille à l'organisation de sabotages des usines du Creusot. Il participe à la Libération de Lyon, n'hésitant pas à négocier durement avec le général allemand qui commande la garnison de la ville, prisonniers  contre prisonniers, usant de sa réputation, ayant fait par exemple exécuter 80 Allemands, détenus en Haute Savoie, en réponse au massacre de 120 internés au fort de Côte-Lorette en août 1944.

En septembre 1944, il sort de la clandestinité, nantis de pouvoirs par le général de GAULLE, dans la région de Rhône-Alpes, où, par 25 décrets, il amorce le rétablissement de la République. Pendant 15 mois, comme commissaire de la République, il participe au mouvement général dans l'ensemble de la France, pour la mise en application du Programme des mouvements de résistance. Très mobilisé par les questions du ravitaillement, question centrale du moment pour des millions de personnes, sans compter les problèmes de déplacement de populations, il est nommé en janvier 1946 ministre du Ravitaillement, poste qu'il occupe jusqu'en décembre, dans ce ministère qui n'existe plus ensuite... Il s'y illustre dans le combat contre le marché noir, provoquant un des plus grands scandales du début de la IVe République, dit "scandale du vin" ans lequel est impliqué alors Félix GOUIN, alors membre de la SFIO et vice-président du Conseil du fouvernement.

   Yves FARGES reste jusqu'au bout attaché au combat pour la paix et participe en 1947 à la fondation du Mouvement de la paix, avec le même esprit d'indépendance que pendant la Résistance. Il est président du Mouvement jusqu'à sa mort dans un accident qui serait un assassinat déguisé ordonné par les Soviétiques (selon l'essayiste et historien russe Arkadi VAKSBERG).

    Yves FARGE fait partie de ces "compagnons de route" du Parti Communiste, dans ce Mouvement de la Paix, où la lutte contre la guerre d'Indochine réunit bien des personnalités différentes. Il y côtoie ainsi l'antitotalitaire David ROUSSET, Emmanuel MOUNIER et Jean-Paul SARTRE. La méfiance de certains par rapport aux entreprises ouvertes ou sous le couvert du Mouvement de la Paix, encore à cette époque du début de la guerre froide, traversé de courants contradictoires et parfois revêches au directives du "grand frère" soviétique, est mieux contournée par la mise du pied d'un "Comité d'études et d'action pour le réglement pacifique de la guerre du VietNam fin 1952 que par l'Appel de "contre la guerre d'Indochine". C'est que le débat, pas encore définitivement clos de nos jours, sur l'histoire policière, politique et sociale du sabotage de l'effort de guerre français par le PCF reste à l'époque à faire...

 

Yves FARGE, Toulon, Éditions de Minuit, 1943 ; Souvons nos gosses. A Megève, premier village d'enfants, Lyon, 1945 ; Rebelles, soldats et citoyens. Souvenirs d'un commissaire de la République, Paris, 1946, réédité à Genève en 1971, sous une autre forme ; La guerre d'Hitler continue, Paris, 1950 ; Témoignage sur la Chine et la Corée, Paris, 1952 ; Gagner la paix, Éditions Raison d'être, 1949.

  Raphaël SPINA, Yves Farge, Entre Résistance et pacifismes, Département de l'Isère, Musée de la Résistance et de la déportation de l'Isère, novembre 2017, disponible à La Boutique de la paix.com.

  Yves SANTAMARIA, La pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

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22 novembre 2018 4 22 /11 /novembre /2018 13:09

   Ulysses Simpson GRANT né Hiram Ulysses GRANT est un homme d'État des États-Unis d'Amérique, (18ème président de ce pays, 1869-1877). Il commande les armées nordistes durant la guerre de Sécession, Commandement en chef de l'Armée de terre des États-Unis de 1864 à 1869. Comme d'autres généraux, il écrit ses Mémoires (qui paraissent dans le Century Magazine), qui constituent une des sources de compréhension de la guerre de Sécession.

 

Une carrière militaire de premier plan

    Général, Ulysses GRANT est le grand stratège nordiste de la guerre de Sécession. Diplômé de l'académie militaire de West Point dont la majeure partie des officiers qui en sortent luttèrent dans les armées du Sud, il est incorporé au 4ème régiment d'infanterie de Saint Louis en 1843. Il prend part aux batailles de Palo Alto, Resaca de la Palma et Monterey contre le Mexique (1846) et participe à la campagne de Vera Cruz et Mexico (1847). Il démissionne de l'armée américaine en 1854 avec le rang de capitaine et devient agriculteur puis homme d'affaires. Il réintègre l'armée au début de la guerre de Sécession. D'abord assigné à des tâches administratives, il est placé à la tête d'un régiment d'infanterie régional, dans l'État de l'Illinois, avant de prendre part à ses premiers combats au sein de l'armée de l'Union, comme commandant d'une région, le sud-ouest du Missouri.

Alors que la guerre a lieu principalement sur le théâtre oriental, en Virginie, autour de Washington et de Richmond, GRANT est le premier à considérer que l'issue de la guerre peut se décider sur le théâtre occidental. C'est ainsi qu'il modifie les rapports de forces en concentrant ses efforts sur ce nouveau théâtre de guerre. Après une première bataille indécise à Belmont, il s'éloigne de ses bases de l'Illinois. En s'avançant sur les rivières Tennessee et Cumberland, il s'empare de Fort Henry, puis de Fort Donelson, ses premières victoires (février 1862) qui lui valent le surnom de unconditional surrender (reddition inconditionnelle). Il prend ensuite le commandement de l'armée du Tennessee avec laquelle il obtient une victoire magistrale à Vicksburg, le 4 juillet 1863. Elle lui permet de prendre le contrôle du Mississippi et de diviser la Confédération en deux. Après les batailles de Chattanooga et de Missionary Ridge, il est appelé à Washington où LINCOLN le fait nommer général en chef des Forces fédérales (Union) en mars 1864. A partir de ce moment, il orchestre la victoire finale de l'Union. Utilisant les nouveaux moyens de communication, télégraphe et chemin de fer, il dirige la campagne de SHERMAN dans le sud et mène un combat difficile contre Robert E. LEE en Virginie avant que celui-ci ne soit obligé  de se rendre, le 9 avril 1865, à Appomattox. Après la guerre, il connait des fortunes diverses. Élu deux fois président des États-Unis, il est aussi victime d'une faillite retentissante qui l'oblige à écrire ses Mémoires, devenus depuis un ouvrage classique de la littérature américaine.

Ulysses GRANT comprend très tôt la signification géostratégique du conflit dans lequel il s'engage. En concentrant ses efforts pour séparer son adversaire en deux zones géographiques, il sait qu'il lui porte un coup fatal, autant psychologique que physique. D'autre part, il garde toujours en perspective les contraintes politiques en fonction desquelles il doit définir sa stratégie militaire - comme la réélection de LINCOLN. Acteur principal dans un conflit d'un type nouveau, il sait exploiter à son avantage les nouvelles données technologiques de la guerre, aussi bien au niveau de la logistique et des communications que de l'armement. Soldat médiocre à ses débuts, GRANT tire les leçons de ses propres erreurs, et sait constamment s'améliorer, de manière spectaculaire, pendant toute la durée de la guerre de Sécession, dont il devient le général le plus brillant (BLIN et CHALIAND)

 

Des mémoires qui... marquent la mémoire américaine

   C'est d'abord pour restaurer les finances de sa famille que vers 1885, alors qu'il est versé dans la réserve de l'armée américaine, qu'il rédige plusieurs articles sur ses campagnes de la guerre de Sécession dans le Century Magazine. Après des critiques favorables, son éditeur Robert U. JOHNSON, lui propose d'écrire ses Mémoires, comme d'autres anciens généraux l'avaient fait. Avec l'aide de son ancien aide de camp et celle de son fils Frederif, il rédige, mais au bénéfice d'un autre éditeur, celui de Mark TWAIN, avant de décéder, frénétiquement, son livre Personnal Memoirs of Ulysses S. Grant qui connait tout de suite un grand succès. Les deux volumes se vendent déjà à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires. Habile, GRANT se représente comme un honorable héros de l'Ouest dont les forces étaient l'honnêteté et la franchise. L'autobiographie a une structure inhabituelle car sa jeunes et sa présidence ne sont que survolées, à l'inverse de sa carrière militaire. Le style, concis et clair, à l'oppose de la tendance victorienne pour les tournures élaborées fait de son livre un ouvrage très lisible pour un lectorat large qui dépasse, à l'inverse de maints mémoires de généraux, le cercle des spécialistes. Le public, les critiques littéraires et les historiens militaires saluent cet ouvrage que TWAIN (qui a le sens de la formule et le goût pour la publicité), qualifie de "chef d'oeuvre littéraire et le compare aux Commentaires sur la guerre des gaules de Jules CÉSAR. Après avoir étudié les critiques favorables dont celles de Matthew ARNOLD et d'Edmund WILSON, l'écrivain Mark PERRY qualifie ces Mémoires de "plus importante oeuvre" américaine de non-fiction.

En fait, mais en dehors il est vrai de la période militaire, sujet de loin principal de ses Mémoires, peu de président ont vu leur réputation évoluer aussi radicalement que GRANT. Après sa mort, il était considéré comme un symbole de l'identité nationale américaine. C'est l'analyse de sa présidence qui attire surtout l'attention de la majeure partie des historiens et ils renvoient une imagé peu flatteuse, qui n'entâche d'ailleurs pas exclusivement GRANT : corruption envahissante dans l'administration, aidée en cela il est vrai de l'émergence d'un complexe militaro-industriel et les désordres socio-économiques dans certains États au Sud,  échec de la politique économique tant au Nord qu'au Sud.... Son activité pour la protection des Afro-Américains ainsi que celle des Amérindiens lui ont il est vrai attiré beaucoup d'animosités.

Après une période assez longue où ses carrières civile et militaire furent dévalorisées (McFEELY), on assiste de nos jours (depuis les années 1990) à un mouvement plutôt inverse (John Y. SIMON, Bruce CATTON). On reconsidère les qualités de son commandement militaire et au vu des crises "raciales" qui parcourent les États-Unis dans leur ensemble après sa présidence et jusque dans les années 1960, beaucoup estiment que sa politique présidentielle aurait sans doute, s'il elle avait réussi, tracé un autre destin à la nation américaine.

 

Bruce CATTON, Grant Takes Command, Boston, 1960. J.F.C. FULLER, The Generalship of US Grant, New York, 1929. John KEEGAN, The Mask of Command, New York, 1987.

Arnand BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de la stratégie, tempus, 2016.

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20 novembre 2018 2 20 /11 /novembre /2018 09:12

   L'écrivain et médecin français Louis Ferdinand DESTOUCHES, dit Louis Ferdinand CÉLINE, signant de sa plume généralement CÉLINE, est célèbre non seulement pour ses oeuvres littéraires mais également pour un engagement politique très controversé. Pacifiste, antisémite, collaborationniste, à la fois populaire parmi les amoureux des belles lettres et haï pour sa pensée et ses actions par de nombreux détracteurs, il est peut-être l'exemple d'un auteur littéraire, blessé pendant la guerre et l'abhorant ensuite, perdu dans sa recherche des responsables de ce qui lui semble une décadence occidentale, et pris dans une spirale de participation au régime nazi.

    CÉLINE est considéré comme l'un des grands novateurs de la littérature française du XXe siècle, introduisant un style elliptique personnel et très travaillé, qui emprunte à l'argot et tend à s'approcher de l'émotion immédiate du langage parlé.

Il est également déconsidéré pour son antisémitisme et son collaborationnisme, lequel est récemment précisé à partir des archives allemandes ouvertes en 2015. Jusque là, on condamnait seulement un antisémitisme littéraire extrême et son influence dans l'imprégnation de l'antisémitisme d'une partie du mouvement pacifiste français  et de l'ensemble de l'intelligentsia. Mais il participe aussi, selon quelques auteurs (Annick DURAFFOUR et Pierre-André RAGUIEFF), durant les années d'occupation, au service de sécurité allemand, à la répression de la résistance et à l'organisation de l'extermination des Juifs.

 

Participation à la guerre, puis pacifisme

    Après des études sommaires, malgré deux séjours linguistiques en Allemagne, puis en Angleterre, il devance l'appel et s'engage pour trois dans l'armée française en 1912. Juste avant la première guerre mondiale, il rejoint un régiment de cuirassiers à Rambouillet. Il est promu brigadier en 1913, puis maréchal des logis en mai 1914. Sous-officier, il participe aux premiers combats en Flandre-Occidentale. Pour avoir accompli une liaison risquée dans le secteur de Poelkapelle au cours de laquelle il est grièvement blessé au bras - et non à la tête comme la légende qu'il répand lors de sa carrière littéraire - et est décoré de la médaille militaire, puis rétroactivement de la Croix de guerre avec étoile d'argent (L'illustré national). Réopéré en janvier 1915, il est déclaré inapte au combat, et est affecté comme auxilliaire au service des visas du consulat français à Londres, puis réformé en raison des séquelles de sa blessure.

Cette expérience de la guerre le conduit au pacifisme (et son pessimisme), mais auparavant il contracte un engagement avec une compagnie de traire qui l'envoie au Cameroun pour surveiller des plantations (1916). Il travaille, rentré en France en avril 1917, en 1917-1918, aux côtés de l'écrivain polygraphe Henry de Graffigny, qui inspire à l'écricain le personnage de Courtial de Pereires dans Mort à crédit? Embauchés ensemble par la Fondation Rockefeller, ils parcourent la Bretagne rn 1918 pour une campagne de prévention de la tuberculose.

Après la guerre, il prépare le baccalauréat (1919) puis poursuit des études de médecine de 1920 à 1924 en bénéficiant des programmes allégés destinés aux anciens combattants. Sa thèse de doctorat de médecine, La Vie et l'Oeuvre de Philippe Ignace Semmelweis (1924), est plus tard considérée comme sa première oeuvre littéraire. Il poursuit ensuite une carrière médicale jusqu'au début des années 1930.

        C'est pendant qu'il effectue une carrière médicale d'ailleurs ponctuée de publications dans ce domaine que CÉLINE influe sur le pacifisme français. Le Voyage au bout de la nuit fait "l'unique conversation des salons de thé pendant plus d'un mois" (Lettre à Benjamin CRÉMIEUX) après sa parution, ceci étant favorisé par un entregent particulier et habituel chez l'auteur qui sait réellement faire sa propre notoriété. Oeuvre d'un médaillé militaire, le livre est particulièrement remarqué en raison d'une évocation de la guerre vue u côté de ceux qui ne veulent pas y mourir. Derrière dithyrambes et condamnations pointe la perplexité des commentateurs. Elle introduit à un pacifisme peu répandu sans cette forme extrême puisque biologique, la guerre industrielle signant non seulement le suicide d'une civilisation mais bel et bien l'autodestruction d'une race (voir Marc CREPEZ, La Gauche réactionnaire).

Il met sa puissance d'évocation en 1937 (Bagatelle pour un massacre) au service de la paix anti-juive. Fournissant alors une clé à la haine de la guerre exprimée dans le Voyage, il demande que le "youtre" remplace désormais le "bourgeois", lorsqu'il s'agira de demander des comptes aux fauteurs de guerre. S'appuyant sur une vision de l'Histoire, dans laquelle les conflits impliquant la France étaient - depuis des temps immémoriaux - orchestrés par les Juifs, il y adapte le mythe du sacrifice rituel à l'ère de l'industrialisation. Peu confiant dans la capacité des goys - largement abrutis par l'alcool - à secouer le joug, il se prend pourtant à rêver d'un dictateur qui, dès le déclenchement du prochain conflit, établirait un destin pour tous les Juifs (affectés aux unités combattantes de première ligne,, ce qui permet de les éliminer)...

Pendant l'Occupation, CÉLINE fait partie de la pointe avancée de cet esprit anti-juif, surtout sous forme de contributions aux journaux, dans lesquelles il fait preuve d'une certaine rage jubilatoire contre les responsables dans l'armée de la défaite. A un point tel que Vichy se voit contraint de combattre cette forme d'antimilitarisme qui n'avait pas vraiment fait bonne figure depuis 1914, voulant dédouaner l'armée (et charger la République) après la défaite.

Une carrière littéraire perçue de manière contrastée

   Il fait publier, en 1932, Voyage au bout de la nuit qui apparait aux yeux d'écrivains de droite tels BERNANOS et Léon DAUDET comme une profession de foi humaniste et par sa forte critique du militarisme, du colonialisme et du capItalisme, il impressionne favorable également des hommes de gauche, d'ARAGON à TROTSKI. Mais Mort à crédit (1936) déconcerte - à droite comme à gauche - tout engagement idéologue a disparu.

Au retour d'un voyage en URSS EN 1936, il écrit son premier pamphlet, Mea culpa, charge impitoyable contre une Russie soviétique bureaucratique et barbare, la même année que Retour de l'URSS d'André GIDE. CÉLINE publie ensuite une série de pamphlets violemment antisémites, en commençant par Bagatelles pour un massacre (1937), puis L'École des cadavres (1938). Il révèle dans ses ouvrages non seulement un antisémiste et un anticommunisme virulents mais également un racisme envers les populations tziganes.

Le style d'écriture de CÉLINE séduit et est souvent qualifié de révolution littéraire. Il renouvelle en son temps le récit romanesque traditionnel, jouant avec les rythmes et les sonorités. Cela éclate dans Voyage au bout de la nuit, où ce style est mis au service d'une terrible lucidité, oscillant entre désespoir et humour, violence et tendresse, révolution styllistique et réelle révolte. On a pu écrire que ce livre ne traduit pas réellement les convictions profondes de l'auteur, qui transparaissent plutôt dans Mort à crédit, où le style même change fortement, qui devient plus radical, notamment par l'utilisation de phrases courtes et souvent très exclamative. Ce récit, nourri des souvenirs de son adolescence, présente une vision chaotique et antihéroïque, à la fois tragique et burlesque, de la condition humaine. Se révèle également une certaine misanthropie  Il déroute la critique qui s'en détourne, le livre lui-même ayant beaucoup moins de succès que Voyage au bout de la nuit.

C'est son style d'abord qui attire l'attention, ce n'est que plus tard, avec ses pamphlets antisémites que le public peut découvrir ses convictions fascistes. Avec Bagatelles pour un massacre, L'École des cadavres, Les beaux Draps, une haine des Juifs et même, après la défaite, de la majorité des Français, se déploie, soupçonnés de métissage et d'être stupides. Sa charge est si forte dans Les Beaux Draps, qu'il déplait même au régime de Vichy qui le met à l'index (sans interdire la publication). On pourrait voir en lui un anarchiste de droite tenté de haine raciale et de mépris pour l'humanité. Mais cet anarchisme de droite, qui pourrait être sympathique pour certains (à condition de mettre entre parenthèses  les pamphlets, lesquels ne sont pas réédité après la Libération, puisque interdits de publication) s'il ne camouflait un activisme intéressé envers les idées nazies. Cet activisme qui lui vaut bien des faveurs n'est pas mis en avant par CÉLINE après la Libération, mais il ne renie jamais ses convictions, même si elles ne sont pas visibles réellement dans sa Trilogie allemande, au succès certain, les romans D'un château l'autre (1957), Nord (1960) et Rigodon (1969).

 

  Pour l'historien Michel WINOCK, l'antisémistisme de CÉLINE s'explique en partie par son expérience traumatisante de la Première guerre mondiale. Se définissant comme antimlitariste et pacifiste viscéral, il entend dénoncer ce qu'il considère comme un pouvoir occulte des Juifs, tout comme HITLER prétendant que les Juifs fomentaient la guerre, motif d'ailleurs repris par CÉLINE.

 

   De nombreux travaux sont encore consacrés à l'oeuvre de CÉLINE; surtout d'ailleurs au niveau de la littérature générale plutôt qu'au fond de ses prises de position idéologiques. Deux numéros des Cahiers de l'Herne (3 et 5) lui sont consacrés. Il existe même une bibliographie en 3 tomes de François GIBAULT. L'association Société d'études céliniennes organise échanges et colloques à son sujet, publiant également la revue Études céliniennes. Une autre publication, La Révue célinienne a existé de 1979 à 1981, pour devenir ensuite une revue mensuelle, Le Bulletin célinien.

 

CÉLINE, Voyage au bout de la nuit, éditions Denoel & Steele, Paris, 1932 ; Mort à crédit, Denoel & Steele, Paris, 1936 ; D'un chateau l'autre, Gallimard, Paris, 1957 ; Rigodon, Gallimard, Paris, 1969 ; Mea culpa, Denoel & Steele, 1936 ; Bagatelles pour un massacre, Denoël & Steele, 1937 ; L'École des cadavres, Denoël, 1938 ; Les Beaux Draps, Nouvelles Éditions françaises, 1941.

  Sous la direction de Dominique De ROUX, Michel THÉLIA et M. BEAUJOUR, Cahier Céline, L'Herne, tome 1, 1963, tome 2, 1965; réédition en un volume 1972 et 2006. Annick DURAFFOUR et André-Pierre TAGUIEFF, Céline, la race, le juif. Légende littéraire et vérité historique, Paris, Fayard, 2017.

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

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14 novembre 2018 3 14 /11 /novembre /2018 15:27

   Le Manuel de la paix présenté ici fait partie de ces petits livres diffusés en abondance dans les années 1930 en France. Présent un peu partout dans la mouvance pacifiste (plus de 130 000 exemplaires), ce Manuel de la paix renferme en un peu plus de 60 pages, les réflexions partagées par une large part des pacifistes.

Formé d'une relativement longue Dédicace de deux grandes parties de taille analogue, sur la Guerre, puis sur la Paix, il est suivi ensuite de plusieurs annexes, une liste des "grandes associations internationales dont l'activité intéresse particulièrement les jeunes", Aux instituteurs, Paroles à méditer. Parmi celles-ci, deux citation de l'auteure elle-même : "S'il a été trop souvent possible de mobiliser toutes les forces matérielles d'un peuple pour la guerre, pourquoi ne serait-il pas possible d'en mobiliser toutes les énergies spirituelles pour la Paix." "La guerre sur les champs de bataille était affaire d'hommes ; les femmes ne pouvaient que la maudire et en souffrir. La guerre sur les foyers est affaire de femmes ; leur droit est de l'abolir."

    Dans la Dédicace, on peut lire :

"C'est à la jeunesse que je dédie ce Manuel de la Paix.

Riche de ses forces grandissantes, douée d'ardeur dans l'action et de foi dans l'avenir, elle est certainement qualifiée pour vouer à la cause la plus sublime, celle qui prime toutes les autres par sa valeur et son impérieuse nécessité, celle enfin de laquelle le monde entier attend son saint : l'Établissement du "Règne de la Paix".

Pour que cette jeunesse puisse prendre conscience de sa mission, il est nécessaire de bien lui faire comprendre ce que sont les deux grandes puissance qui se disputent le gouvernement du monde : la Guerre et la Paix. - Ce sont deux forces contraires qui ne peuvent pas plus s'accorder que la haine et l'amour, le vice et la vertu ; et d'où procèdent deux organisations opposées : Régime guerrier et Régime pacifique.

Les hommes, sous l'impulsion de leurs passions mauvaises, se sont laissés aller à employer la force pour le règlement des différends entre eux, et, par un enchainement aussi coupable que stupide, ont fini par donner à la Guerre les moyens les plus perfectionnés pour qu'elle s'établisse en Régime organisé. De telle sorte qu'aujourd'hui la Guerre est devenu le pire des fléaux, la force maîtresse, criminelle et destructive qui les domine et les submerge. Par contre, la Paix qui s'offre à eux pour les délivrer de ce dur esclavage, leur enseigne que c'est par une union solidement établie qu'ils pourront arriver à se créer une existence de fraternité indispensable à leur repos, leur sécurité et leur bien-être.

Lorsqu'on remonte le cours de l'histoire, jusqu'aux temps où la guerre était en honneur, on constate qu'il s'est toujours trouvé des hommes supérieurs, compréhensifs et sages qui n'ont cessé de prêcher la paix en démontrant la culpabilité des combats, et le néant des victoires.

Malheureusement, ils se heurtaient aux habitudes ancestrales et aux conceptions erronées ancrées dans les esprits au point de les aveugler et de les inciter non seulement à maintenir, mais à amplifier leur puissance militaires. Lorsque survint la Conquête de l'air, découverte géniale qui devrait être utilitaire et concourir à l'union des peuples, on vit aussitôt la guerre insatiable s'emparer de l'aviation pour s'en faire l'arme la plus terrible. les hommes alors, commencèrent à s'émouvoir. En présence des engins nouveaux, capables d'aller inopinément déverser sur des agglomérations d'êtres une pluie mortelle de gaz délétères, de microbes pathogènes et de bombes incendiaires, sans que les attaqués puissent recourir à aucune protection efficace, un tollé général s'est élevé contre un tel paroxysme de criminalité. La réaction fut si forte, qu'une vague d'espérance pénétra les esprits. On se disait : non, cette chose monstrueuse ne sera pas réalisée. Quel peuple oserait employer de pareils moyens? On allait jusqu'à penser que l'opprobre qu'ils soulèvent donnerait le dégoût de la guerre et démontrerait la nécessité de se tourner vers la Paix. Et pourtant, malgré l'expérience qu'on en fit au cours des derniers conflits, les peuples continuent à développer leur aviation militaire. Il est temps que les pacifistes avertis, qui savent ce que serait la guerre de demain, comprennent leur devoir de travailler sans répit au grand oeuvre de la Paix, problème capital de l'heure présente."

Le texte se poursuit sur la descriptions de ces nouvelles armes chimiques et bactériologiques, qui est un thème majeur du pacifisme de l'entre-deux-guerres, et qui sème l'effroi tant parmi les populations civiles que dans les états-majors. L'équivalent à l'époque contemporaine de déploiement de puissance et de craintes ne se trouve que dans les développements de l'arme atomique.

  Les deux grandes parties du manuel exposent les grandes question sur la guerre, puis sur la paix, questionnement qui sont autant d'angles d'approche du pacifisme d'alors, beaucoup pénétrée de l'ampleur des destructions de la première guerre mondiale et de l'espoir envers la Société Des Nations. Suzanne BOUILLET expose dans cette deuxième partie les espoirs que fondent nombre de pacifistes sur un développement de l'importance de la SDN dans les relations internationales. Beaucoup imaginent alors, dans la perspective d'une Union européenne large et dans l'espoir que les États-Unis reviennent pour jouer un rôle dans la construction de la Paix, une sorte de haut Parlement, "gouverneur des peuples unis" qui devrait alors : "Choisir et adopter une langue moderne, auxiliaire, universelle (en partie écho des débats sur l'espéranto) ; Substituer aux armées particulières des peuples, une gendarmerie internationale, garante de leur sécurité ; Créer des tribunaux internationaux, répartis dans tous les pays, munis d'un code de justice unique applicable à tous, peuples et individus". Elle voit ici plus loin que ce qui se passe alors avec la SDN (qui décline en fait dans la réalité), imaginant une craie organisation mondiale, qui inclue, avec l'Europe, Amérique et Asie, l'Afrique n'étant pas dans les esprits alors considérée comme acteur possible.  Le texte se conclue par un appel au soutien à la SDN qui en en a d'ailleurs bien besoin au moment de la 3ème édition du livre, en 1937.

 

Suzanne BOUILLET, Manuel de la Paix, Imprimerie Louis Klezner, Paris, 1937, 65 pages.

NB : nous sommes en possession de versions de ce Manuel de la paix, surtout celle de 1937. Nous n'avons pas beaucoup d'informations sûres sur l'auteur, étant donné que cet ouvrage était en 1949 la propriété de Mme H JEANSON, fille de l'auteur. Ceci est bien entendu un appel à informations... (H pour Henri JEANSON? ; BOUILLET est-il un pseudonyme?)...

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13 novembre 2018 2 13 /11 /novembre /2018 16:03

   Yves SANTAMARIA décrit cette sorte de pacifisme en France de 1939 à 1947, sous le nom de pacifisme de drôle de guerre prolongée. D'abord sous l'espoir des accords en 1938 des accords de Munich, éloignant le spectre de la guerre, nombreux sont ceux qui, en pensée et/ou en action, tentent de mettre le pays à l'écart des destructions de la guerre, même si cela se fait au prix d'une soumission à l'Allemagne et au régime nazi (parfois pensés séparément...). Bien entendu, son étude se restreint à la France, on conçoit que la situation soit totalement différente en Allemagne et aux États-Unis, les configurations sont encore différentes.

   L'analyse, pas facile à faire, de la situation du pacifisme en France durant cette période doit distinguer au moins trois période, au climat intellectuel et à l'état de l'opinion publique différents, celle de la "drôle de guerre" proprement dite qui s'arrête à l'invasion de 1940, d'un pacifisme qui suit de près l'évolution des périodes précédentes, celle de l'occupation, où la polarisation entre les différentes collaborations et les différentes résistances se fait de plus en plus forte et celle de l'immédiat après-guerre, faite d'une redistribution forte des cartes politiques et idéologiques.

 

Pendant la "drôle de guerre" proprement dite (1939-1940)

   Il faut se resituer dans les perceptions des rapports de force entre France et Allemagne, les armées françaises figurant - en hommes et en matériels - en force en Europe, même du point de vue allemand. Un climat d'optimisme règne sur la capacité française de se défendre, étant donné que même l'état-major se refuse à une posture offensive. Comme l'écrit SANTAMARIA, "ce climat d'optimisme ne va pas faciliter la tâche des pacifistes, dont on a bu qu'ils étaient sur la défensive depuis qu'Hitler ne se donnait plus la peine de camoufler son expansionnisme sous les oripeaux du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes (et à choisir la Grande Allemagne). Mais s'il laisse ainsi les coudées franches aux responsables de la conduite de la guerre, le relatif sentiment de puissance n'est pas sans effets émollients. Il alimente en particulier l'espoir d'une incapacité de l'Allemagne à conclure à l'Ouest avant d'être asphyxiée par la supériorité économique des alliés. Paradoxalement, cette croyance dans la possibilité de laisser de facto le pays en dehors du conflit survivra à la défaite, y compris lorsque la guerre embrasera les cinq continents. Il est difficile de les dénombrer, mais ils devaient se compter par millions ceux  qui "ont vécu une drôle de guerre prolongée de 1939 à 1944, en espérant que leur pays soit le plus possible épargné" (selon la formule de Pierre LABORIE dans L'opinion française sous vichy, Seuil, 1990). Le sentiment de la faiblesse nationale est venu, après juin 1940, justifier leur attitude aux yeux de ceux qui se contentaient d'attendre la paix. Derrière les postures et les silences, ce sentiment est déjà présent, à la fin de l'été 1939, chez ceux qui entrent à reculons dans la guerre."

   Dans l'effort de maintenir une relative quiétude, de nombreuses associations, officielles ou non, comme le Comité de liaison contre la guerre rassemblant des parlementaires toutes tendances confondues, sauf du radicalisme et du communisme. Marginalisés institutionnellement, ces parlementaires tiennent compte du climat général et les soldats mobilisés participent de cette ambiance, où même l'état-major effectue une sorte de service minimum, réduisant les exercices et les occasions d'alerte. Côté gouvernemental s'affrontent des partisans d'un néo-pacifisme (PÉTAIN, WEYGAND, BAUDOIN) et des partisans, en minorité et vite neutralisés, d'une préparation ferme à la défense  (REYNAUD, de GAULLE, alors très instrumentalisé comme alibi). Perce au parti communiste, une ligne ni Berlin ni Londres, en attendant que la Grande Bretagne contre toute attente résiste et résiste fortement. Isolationnisme, antiaméricanisme et pacifiste constituent, comme l'écrit SANTAMARIA, "le lot commun des opposants du retour de la France dans la guerre, du bout à l'autre de l'échiquier politique", et se prolongent tout au long de la guerre.

 

Pendant l'occupation, un certain pacifisme révèle son vrai visage...

   Travaillée par la propagande allemande, brouillée par la censure militaire qui interdit de se faire une idée de la réalité des rapports de force en Europe, s'accrochant à l'illusion d'une certaine forme de paix, une grande partie du pacifisme est emmené par des leaders qui n'en savent pas plus que la plupart de leurs compatriotes, mais qui moitié par opportunisme, moitié par illusion d'une grande Europe germano-française, situé dans à droite (Marcel DÉAT, du Rassemblement National Populaire) ou même à gauche (Part Populaire Français de DORIOT), ou à l'extrême droite (Marcel BOCARD, du Parti franciste). Cette frange du pacifisme, qui verse dans la collaboration, est également influencée par tout un courant littéraire dominant, où officie par exemple des intellectuels comme CÉLINE. Comme l'écrit encore SANTAMARIA, "le pacifisme peut ainsi être une vois d'accès au fascisme, dans la mesure où il se traduit par l'abandon de la référence française au profit d'une identité européenne englobante, portée par l'Allemagne, ce qui pourrait, dès lors, mériter qu'on lui concède l'impôt du sang. La guerre contre l'URSS éveille d'ailleurs des prurits inattendus chez le pacifiste Céline, qui suit avec intérêt les succès de l'opération Barbarossa, au point de songer - un temps - à s'engager dans le corps sanitaire de la LVF, qui rassemblent de l'initiative de Français, les nationaux qui veulent combattre le bolchévisme sous l'uniforme (ils seront forcés de la faire sous l'uniforme... allemand). Jusqu'à la défaite des troupes soviétiques à Stalingrad, la résistance sera perçue, même de ses chefs comme Jean MOULIN, comme une histoire violente et de mort. La répartition des Français et notamment des pacifistes entre Collaboration et Résistance se fait selon des paramètres nombreux, ce qui réduit parfois les deux à une multitude de parcours individuels, où comptent beaucoup l'aisance matérielle de départ, la simple possibilité d'agir, sans avoir toujours à se préoccuper, comme l'immense majorité de leurs compatriotes, à se soucier exclusivement du ravitaillement. La haine des Allemands, ou des Anglais, ou des Communistes, l'évolution de la situation militaire, surtout au fil des années où l'information circule de plus en plus parmi la population, la volonté d'engagement, la perception du devoir moral, notamment face aux répressions et aux déportations,

Moitié parce qu'elle est favorisée parfois par l'occupant, moitié parce de nombreux réseaux solidaires perdurent, gardant intacte l'audience et la portée des idées diffusées dans l'entre-deux-guerres, une activité pacifiste se déploie, jusqu'à influencer de façon notable le RNP et le PPF, du moins au niveau des adhérents (pas du sommet, très surveillé). On trouve d'ailleurs autour de ces deux gros partis (mais surtout du RNP) des personnalités qui s'agitent et qui évoluent parfois fortement, suivant la situation militaire et les informations sur les exactions nazies : Georges DUMOULIN, Pierre VIGNE (qui fondent en décembre 1940 l'hebdomadaire L'Atelier), André DELMAS, Paul FAURE, René CHATEAU, Marcel GITTON, Marcel CACHIN).... Il faut dire que nombre de personnalités plus ou moins pacifistes, en plus des informations sur les échecs allemands et l'horreur nazie, ont d'abord été auparavant rebuté par l'attitude des Allemands qui réfutent toute cette illusion d'une Europe germano-française et qui se méfient même des initiatives de participation directe à la lutte contre le bolchévisme (les nazis ont commencé à les accepter lorsque... ils commençaient à accumuler les échecs...). SANTAMARIA met en garde de généraliser à propos des itinéraires des acteurs cités plus hait, car leurs groupes mêmes ne les suivaient pas toujours dans les méandres de leurs initivatives... Et de plus, celles-ci ont énormément fluctué de 1940 à 1945. Le collabo-pacifisme manifeste d'ailleurs une cécité persistante et parfaite par rapport à la nature réelle du régime nazi. Si le régime de Vichy puise parfois dans le vivier pacifiste (Robert JOSPIN, Marcelle CAPY, Louise SAUMONEAU, pris dans la propagande (du bouclier contre des excès de l'occupant comme de la Restauration Nationale...) pour soutenir administrativement ou idéologiquement sa politique de collaboration, le mirage d'un néo-socialisme étant persistant (comme il l'avait fait en Allemagne même par le parti de HITLER), il peine à les retenir d'une attitude de plus en plus réservée, voire sympathisante dans les derniers mois envers la Résistance même. On ne dira jamais assez que jusqu'au bout de l'existence de l'État français, cette fiction d'un socialisme dans le nationalisme, est opérationnelle jusque dans les sphères du pouvoir.

    Tout change (comme par miracle les millions de collaborationnistes deviennent résistants de la dernière heure à la Libération) lors des soulèvements insurrectionnels et de l'arrivée des Anglo-Saxons. Il faudra toute l'habileté de de GAULLE et de ses collaborateurs pour place l'État Français entre parenthèses dans l'histoire de France.

 

A la Libération et dans l'immédiat après-guerre, la ferveur nationaliste ressort bien plus que la tendance pacifiste...

  Des personnalités comme Albert CAMUS, qui s'étaient couchées devant le fascisme pendant près de 5 ans, se retrouvent dans le camp des vainqueurs, et d'ailleurs même des collaborationnistes (eux pas pacifistes pour un sou...) de premier plan (Paul TOUVIER et René PAPON par exemple) se retrouvent dans les cadres de la France issue de la Libération... Dans le mouvement de l'épuration, le pacifisme, objet difficilement cernable par l'institution militaire comme par une partie de la population désireuse de régler quelques comptes, ne relève donc pas ni de la répression légale ni d'un procès populaire... A part ceux qui, dans les 3 partis collaborationnistes surtout, avaient exercé au grand jour des responsabilités dans la lutte contre la Résistance. Pourtant, à contrario des responsables de la grande collaboration économique ou administrative, la collaboration pacifiste est sévèrement sanctionnée. "Bien représenté chez les intellectuels et les journalistes, écrit SANTAMARIA, les pacifistes étaient d'autant plus exposés que les engagements de ces derniers occupaient dans l'imaginaire national une place surdimensionnée (...). Le cas de Robert BRASILLAH défraie la chronique, mais à l'inverse, la justice est plutôt clémente envers Félicien CHALLAYE et Michel ALEXANDRE, des figures du pacifisme de l'entre-deux-guerre qui se sont fourvoyés dans un soutien idéologique à l'Allemagne nazie. Mais dans les mouvance à gauche, à la SFIO, et singulièrement au Parti communiste français, la pression est plus grande contre l'esprit munichois, d'autant qu'une polémique éclate (et perdure ensuite d'ailleurs) sur son attitude entre 1939-1940. Alors que des intellectuels comme Daniel MAYER et Auguste LAURENT ont freiné jusqu'au bout l'ardeur de la Résistance, la SFIO, comme le PCF, épure dans leurs propres rangs, bien plus que dans le territoire, on épure dans les administrations et à la tête des entreprises. Nombreux sont marginalisés, même lorsqu'ils étaient parlementaires, et ils se retrouvent dans l'opposition au "système", ce qui les conduit à côtoyer d'autres vaincus de 1945 situés plus à droite et à délaisser la thématique pacifiste face à la "menace soviétique". Ce qui tend ensuite à brouiller les cartes de l'échiquier politique français et ce qui permet également à de nombreux collaborateurs bien placés dans l'administration française d'échapper à des poursuites tant judiciaires que politiques.

   Ceci d'autant plus que les explosions atomiques au Japon rebattent les perceptions des menaces contre la paix. L'existence de la Bombe, comme on l'appelle alors, ne pas vécue consciemment en 1945, tant l'opinion est préoccupée de survie et de reconstruction dans les ruines. Mais tout de même, ici et là, Le journal la Croix et Albert CAMUS par exemple, on souligne le saut quantitatif dans les potentiels de destruction. Mettre la Bombe hors-la-loi, et ce dans un contexte où l'opinion reste favorable à sa construction pour la France, semble être, assez tardivement d'ailleurs, plutôt vers 1947, un point de ralliement pour une partie des pacifistes, qui mettent en avant également, suite logique de la défense de la SDN d'avant-guerre, la possibilité (la chance disent certains) d'élaborer, via l'ONU, "une véritable société internationale". Mais ce point de ralliement rassemble surtout le voisinage de la SFIO, par rapport aux PCF, qui n'entre pour l'heure, pas du tout dans cette problématique. Très vite, le pacifisme entre dans une nouvelle période, au diapason de la nouvelle frontière Est-Ouest.

    Dans une grande mesure, ce pacifisme dans la guerre, de la deuxième guerre mondiale, qui ne ressemble pas du coup à celui de la première, trouve vite, dès 1939, des lignes de fracture nouvelle : entre les pacifistes qui ne pensent "qu'à la paix et la tranquillité", ceux qui se soucient de la nature du régime nazi, ceux qui malgré leur conviction s'engagent malgré tout dans la Résistance contre ceux qui s'efforcent jusqu'au bout de croire à l'alliance du nationalisme et du socialisme, entre in fine ceux qui possèdent une conception morale, sociale ou politique de la société et ceux qui placent encore malgré tout, et souvent en dépit d'une analyse sérieuse des actes et des pensées des pouvoirs en place, la paix en priorité absolue, qui constitue pour eux la condition sinon qua non de la vie, voire de la survie de l'espèce humaine.

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

PAXUS

 

  

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12 novembre 2018 1 12 /11 /novembre /2018 13:00

      Fruit d'un colloque tenu aux archives départementales de Marseille le 14 nombre 2014, ce livre présente les apports d'enseignants et militants associatifs rassemblés par l'association "Provence, mémoire et monde ouvrier" et le Centre international de recherches sur l'anarchisme. Après de stimulantes synthèses au plan national, l'ouvrage fait revivre les acteurs politiques, syndicaux et pacifistes de cette histoire de l'arrière et propose au lecteur un éclairage régional saisissant.

    Composé de quatre parties, l'ouvrage à plusieurs voix fait le tour de la problématique de l'attitude du mouvement ouvrier : pacifisme, luttes sociales, mouvements ouvriers, d'abord au plan national, puis dans la région marseillaise, avant d'abord plusieurs aspects de la vie du mouvement ouvrier par rapport à la Grande Guerre après le conflit armé, avant de faire le constat global de l'échec des pacifismes en France.

  Dans la première partie, entre autres questions, Guillaume ROBERT se demande si le mouvement ouvrier pouvait empêcher la guerre et Loïc LEBARS se penche sur l'attitude des instituteurs et des institutrices syndicales contre la guerre et l'union sacrée. Dans la seconde, se dessine les contours précis des actions, des revendications ouvrières dans les Bouches-du-Rhône à l'ombre de l'union sacrée (Bernard RÉGAUDIAT), le pacifisme et l'antimilitarisme à la bourse du travail de Marseille avant la Grande Guerre (Nicolas VIANT), de la réflexion et de l'action des militants socialistes marseillais, de l'union sacré au refus de la guerre (Frédéric GROSSETTI)... sans oublier un éclairage sur l'anarchisme dans cette région de France (contributions de François MOREL-FONTANELLI et de Thierry BERTRAND). Dans la troisième partie sont examinés certains aspects du mouvement ouvrier : monuments aux morts (Colette DROGOZ) ou encore A propos de l'affaire du 15e corps (Charles JACQUIER). La quatrième regroupe des annexes qui constituent encore autant d'éléments de réflexion (comme la réflexion de Rémi FABRE sur l'échec du pacifisme sonné par 1914).

   Colette DROGOZ , dans une conclusion, constate que le mouvement ouvrier provençal se démarque un peu du mouvement national en ce sens que les grèves revendicatives n'y cessent jamais. "Ouvriers et ouvrières, même si ces dernières sont toujours tenues dans l'ombre, souffrent et le montrent. Comment parler des difficultés de l'arrière et penser que les travailleurs acceptent un dur labeur pour des salaires de misère sans se manifester? Les industries de guerre sont en pointe du mouvement revendicatif car ce sont des unités de production importante en nombre et fort surveillés. Oui, les ouvriers et les ouvrières marseillais ont revendiqué pour des salaires plus élevés pendant la guerre. (...) Cela semble une spécificité par rapport aux autres, rares cependant, étudiées du point de vue du mouvement ouvrier revendicatif" (...) Après la fin des combats, reprend une vie ouvrière et sociale fortement marquée par le conflit mais qui ne va pas dans un mouvement d'union, bien au contraire. Les luttes ouvrières de l'entre-deux-guerres laissent apparaitre une division durable des forces de progrès jusqu'au milieu des années 1930. Il faudra attendre le "moment Front populaire" pour voir les dynamiques unitaires se faire jour (...). Or la marche vers le deuxième conflit mondial ne sera pas, une fois de plus, entravée par le monde ouvrier organisé. Les questions qui se posent au monde ouvrier en 1938-1939 sont bien différentes de celles d'août 1914 ; il est confronté de nouveau à ses divisions et le pacifisme a changé dans beaucoup de ses aspects, il résonne différemment en 1939-1940."

 

Sous la coordination de Gérard LEIDET, Le mouvement ouvrier provençal à l'épreuve de la Grande Guerre (1909-1919), Union sacrée, pacifisme et luttes sociales, Éditions Syllepse et Promeno (Marseille), collection histoire : enjeux et débats, 2015, 345 pages.

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