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13 septembre 2018 4 13 /09 /septembre /2018 13:44

    Sociologue américain, professeur de droit et de sociologie à l'université de Californie à Los Angeles, Philip SELZNICK est essentiellement connu pour ses travaux en théorie des organisations, sociologie du droit et des administrations publiques. Il est l'auteur en 1948 d'un article à l'American Sociological Review, "fondations of the theory of organisation, promis à un grand avenir et premier jalon de nombreuses autres études réalisées par lui, ses disciples et ses continuateurs. Il est considéré comme précurseur de l'entrepreneur institutionnel. 

     Il indique que l'attention accordée dans l'entre-deux-guerres à l'action sociale se déplace vers le cadre dans lequel s'exerce cette action : "L'organisation formelle est l'expression structurelle de l'action rationnelle". En outre, il considère que l'objectif des sociologues est de proposer une théorie de l'organisation. Le même article fondateur souligne : "Les syndicats, les gouvernements, les entreprises, les entreprises, les partis politiques et bien d'autres institutions sont des structures formelles car elles sont conçues rationnellement." Il est communément admis que les organisations modernes sont formelles, rationnelles et complexes. La similitude entre la théorie de la bureaucratie telle qu'elle a été formulée après la guerre et la théorie des organisations élaboré ultérieurement est frappante. Les sociologues de l'organisation ont cherché à définir un modèle général des organisations en s'inspirant de l'analyse weberienne.

     De manière simplifiée, SELZNICK part du principe que les individus au sein des organisations peuvent avoir différents objectifs, ce qui rend difficile pour les organisations et les employés d'avoir un objectif rationnel commun. Il met en avant une théorie de la cooptation comme mécanisme qui facilite la survie des organisations. Ce mécanisme de cooptation, en dehors des formes d'autres recrutements auquel il est mêlé, permet de réduire les risques. 

   Avec Robert K. MERTON, il est le brillant représentant de l'école structure-fonctionnaliste. Il insiste sur le fait que l'organisation doit toujours chercher à légitimer son action auprès de ses membres et de son environnement. Il développe en permanence des procédures d'ajustement mutuel - comme le mécanisme de cooptation - qui contraignent ses membres à se motiver par rapport à ses propres besoins, besoins que ses membres sont supposés percevoir. Certains auteurs (comme Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL) pointent le danger d'une approche anthropomorphique de l'organisation, conçue comme ayant en propre une volonté et une action autorégulatrice. 

   Son ouvrage TVA and Gress-roots porte sur la relance du New Deal, et plus particulièrement sur l'agence publique de développement de la "Tennessee Valley Authority). Il y analyse les effet du "processus d'institutionnalisation" et de la légitimation d'une organisation. Ce processus engage non seulement les fondateurs et les donneurs d'ordre de la création de l'agence mais également l'ensemble des acteurs en interaction et en négociation implicite. 

   Ses contributions portent tout au long des années sur la théorie du leadership par l'adaptation dynamique, et sur la critique des théories de la société de masse.

Il s'attaque autant aux critiques de l'égalitarisme qui insistent sur le rôle des élites créatives et porteuses de culture (de José ORTEGA Y CRASSET et Karl MANNHEIM) qu'aux critiques qui mettent l'accent sur la désintégration et la qualité de la participation sociale dans la société et les organisations de masse (Emil LEDERER, Erich FROMM et Sigmund NEUMANN)...

Pour lui, malgré certaine formulation qui peuvent apparaitre comme anthropomorphiques,  la masse n'est jamais un agrégat informe et diffus, il est constitué par des groupes spécialisés à objectifs divergents ou/et complémentaires... Il propose des moyens pour développer l'influence de ces groupes en même temps que leur volonté d'agir dans l'organisation... tout en réfutant toute organisation d'inspiration socialiste. Sa vision s'oppose à la vision qu'il estime commune d'assujettissement des groupes dans une masse, et dans des études (sur la stratégie et la tactique soviétique par exemple), il s'attache à montrer que cette vision d'une masse qui serait contrôlable et manipulable ne repose pas sur la réalité du fonctionnement des organisations.

Il signale un certain nombre de stratégies impliquant une grande adaptabilité et une grande rapidité pour leur succès (inspirées de son étude des méthodes "communistes") : la formation de cades de direction discrets dans les groupes cibles ; leurs efforts d'entraide mutuelle pour gagner des positions officielles, le discrédit des fonctionnaires et des groupes internes pour les tenir à l'écart, la propension à épouser vigoureusement les objectifs des organisations cibles comme un moyen de passer au pouvoir, rentrer en conflit frontalement de manière à rendre impossible les demandes d'entrées indésirables, lancer sur d'autres groupes le fardeau de la rupture, poursuivre une activité de conspiration... 

 

Philip SELZNICK, Foundations of the Theory of Organization, American Sociological Review, volume 13 n°1, 1948 ; traduction française : L'organisation comme institution, par Alain DESREUMAUX, juillet 2015, ePub (livre numérique) (très utile pour s'y retrouver dans les analyses contradictoires de son oeuvre...) ; TVA and the Grass Roots : A study in the Sociology of formal organization, Berkeley, University of California Press, 1949. 

Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, Que sais-je?, 2010.

 

 

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13 septembre 2018 4 13 /09 /septembre /2018 12:13

    Au sortir de la première guerre mondiale, la distance entre différents pacifismes, encore jusque là aux frontières poreuses, tant au niveau idéologique qu'au niveau des pratiques de leurs acteurs et militants (voir leurs rencontres au fil des événements), s'accroit et devient suffisamment forte pour que l'on puisse parler de conflictualités ouvertes. Ainsi entre les différents acteurs de la paix par le droit, mis à l'écart aux débuts des années 1910, et les tenants de la révolution sociale, surtout après la révolution bolchévique de 1917, qu'ils soient anarchistes et/ou marxistes, se creusent des écarts tant au niveau de la parole que des actes. 

    Une fois la guerre gagnée, ce qui domine, sous la pression d'ailleurs des initiatives du président américain WILSON, et parce que la France sort très affaiblie, sur les plans démographiques et financiers, ce sont les initiatives pacifistes émanant des gouvernements qui se multiplient durant les années 1920. Ce climat, si différent de celui des années 1930 suivantes, et avant la grande crise du capitalisme de 1929, aboutit à une série d'accords et à la formation de la SDN, consacrant ainsi les arguments des partisans de la paix par le droit. Dans ces pays occidentaux, des mouvements souvent marginaux mais remuants, ébauchent d'autres projets pacifistes à l'antimilitarisme exacerbé.

Sur le plan des idées et des états des opinions publiques, la première guerre mondiale marque sans doute une étape fondamentale dans l'évolution des sociétés occidentales quand à leur perception de la guerre. Les thèmes guerriers sont dévalorisés, de même que la fonction militaire d'ailleurs, et il n'est plus question de lier l'esprit guerrier au progrès politique, moral et social, et même les propagandes colonialistes (l'Empire français est tout de même au sortir de la Grande Guerre des plus grands...) préfèrent mettent l'accent sur la "pacification" que sur la conquête et la gloire nationale. 

Yves SANTAMARIA et Nadine-Josette CHALINE mettent bien en exergue cette différence de climat entre les années 1920 et les années 1930. Ils soulignent tous deux la coupure entre ces deux périodes ; entre 1929 et 1933 se met en place d'autres préoccupations, liées à la montée du fascisme et du nazisme ainsi qu'aux impasses de la SDN. Ces années 1920 et 1930 peuvent constituer des périodes où pourtant jamais le thème du pacifisme n'a le plus traversé tous les courants politiques et sociaux.

Tant en ce qui concerne les partisans de la paix juridiquement fondée et les partisans antimilitaristes de la révolution socialiste ou anarchiste, ces périodes sont bien celles d'une diffusion de tous les thèmes chers au pacifisme en général. les plaies béantes de la première guerre mondiale agissent comme des révélateurs d'une nécessaire organisation du monde, autour de la paix et de la prospérité, même si les uns et les autres ne mettent derrière ces mots des conceptions très différentes.

On pourrait même écrire bien plus qu'au sortir de la deuxième guerre mondiale, frappé lui par la naissance de la guerre froide. L'émergence d'un régime socialiste qui se dit communiste en Russie, en pleine guerre civile dans les années 1920, ne suscite l'espoir que d'une fraction minoritaire des courants pacifistes lesquelles ne se divisent pas transversalement sur la question sociale, tant encore une fois les horreurs de la première guerre mondiale dominent l'esprit des opinions publiques. 

 

La paix par le droit

      Les efforts de construction d'un système juridique de paix, bien qu'ils soient d'avance obérés par les conditions économiques imposées aux vaincus chez qui on fait reposer l'entière responsabilité du conflit, entrepris par de nombreuses forces laïques et religieuses, aboutissent dans les premiers temps dans un certain enthousiasme. Mais très vite, tant chez les catholiques français (et le Vatican) que chez de nombreux auteurs et organisations qui se définissent comme laïcs et en tout cas hors des religions, se manifestent des inquiétudes, surtout après l'établissement de la République de Weimar en Allemagne, sur ces conditions. Dès le départ, avec les dispositions du Traité de Versailles, les pacifistes, partout en Europe se divisent et le pessimisme ne cessera depuis de s'accroitre. 

Autour de Marc SANGNIER, se retrouvent ceux qui souhaitent la paix par la réconciliation et l'effacement des haines. "Certains, écrit Nadine-Josette CHALINE, en effet, veulent faire confiance à la "Nouvelle Allemagne" qui nait à Weimar et ne pas gêner les débuts de la République déjà si semés d'embûche, car, pour eux, la paix signifie aussi la victoire de la démocratie. Défense de la démocratie et défense de la paix sont inséparables. Catholiques soucieux d'appliquer les recommandations du pape, protestants, agnostiques ou athées venant surtout de la Ligue des Droits de l'Homme, humanistes, se retrouvent pour appeler à une réconciliation franco-allemande sans laquelle la consolidation de la paix et de la démocratie leur semble impossible. Dès la signature de l'armistice la Jeune République, regroupée autour de Marc SANGLIER, et la Ligue des Droits de l'Homme souhaitent renouer avec l'ennemi vaincu, et plus particulièrement avec ceux qui, avant 1914 ou même pendant le conflit, avaient maintenu une volonté de protéger la paix par une entente sur de grands principes." Des congrès sont organisés en Europe, rassemblant de nombreux pacifistes de nombreux pays, des organisations de jeunesse naissent et prospèrent.

Parmi les intellectuels, c'est surtout ceux appartenant à la gauche, souvent anti-cléricaux, libre penseurs, membres de la Ligue des Droits de l'Homme qui discutent des questions liées à la paix. Quelques noms émergent parmi la cohorte d'écrivains et de journalistes, notamment ceux qui s'étaient retrouvés dès 1916 dans la "Société d'études documentaires et critiques sur la guerre." : l'économiste Charles GIDE, les professeurs RICHET, ALEXANDRE et SEIGNOBOS, Le député SIXTE-QUENIN, le général PERCIN, auxquelles se joignent par exemple ALAIN, qui affiche alors un pacifisme radical (Mars ou la guerre jugée, 1921)... Les appels et pétitions se multiplient dans les années 1920. ROLLAND, EINSTEIN, GANDHI, HUXLEY, Bertrand RUSSEL fondent en 1921 l'Internationale des Résistants à la Guerre (IRG)... 

 

Une fascination de la "grande lueur à l'Est", un antimilitarisme de classe

Nadine-Josette CHALINE décrit ainsi la croissance de l'antimilitarisme en France : "L'annonce de la révolution bolchévique suscita (...) bien des espoirs. Le pacifisme était depuis le XIXe siècle un élément majeur de la réflexion socialiste, même si le mouvement avait été incapable de définir une ligne de conduite en cas de guerre et si (...) les sentiments nationaux l'avaient emporté en 1914. Le triomphe de Lénine en octobre 1917 et son mot d'ordre de paix attirent les sympathies des plus ébranlés par la durée du conflit, surtout lorsque les espoirs suscités par Wilson se sont transformés en cruelle déception." C'est comme l'écrit dans un article de 1918 d'Henri BARBUSSE pour la revue Clarté, la "lueur dans l'Abîme". "Bien des pacifistes adhéreront au Parti communiste (constitué en France au congrès de Tours en décembre 1920), ou seront "compagnons de route", parce qu'ils voient en lui le meilleur moyen d'instaurer puis de garantir la paix". C'est le cas des hommes installés à Genève autour de Romain ROLLAND, comme Henri GUIDEAUX ou Jean-Richard BLOCH. 

Nicolas FAUCIER décrit le climat de mécontentement, tant en France qu'en Allemagne ou en Italie et en Russie qui s'amplifie en 1918, de la révolte des marins russes de la mer Noire, de la révolution spartiate allemande, aux occupations d'usines en Italie et qui crée en Europe une situation pré-révolutionnaire. Si la révolution ne se trouve pas au bout du processus, cet état de l'opinion et des forces socialistes débouche sur une recomposition du paysage politique. Dans ce nouveau paysage politique se situe une coupure entre deux internationales, l'Internationale socialiste et l'Internationale communiste, et elle se traduit surtout par une polarisation de plus en plus nette entre partisans et adversaires du communisme tel qu'il s'inspire de l'URSS, sur le plan politique et le plan syndical. Autour de crises politiques causées par l'occupation de la Ruhr en 1923, la guerre au Maroc en 1924, renait un antimilitarisme vigoureux, celui d'une génération de jeunes, plus dynamique et plus réceptive aux idées révolutionnaires. Lequel suscite des campagnes contre la remilitarisation de la Rhur ou encore pour l'objection de conscience. Dans ces campagnes se mêlent souvent anarchistes et socialistes m^me si par ailleurs, ceux-ci développent de plus en plus des thématiques antagonistes. 

 

Commémorations, lamentations, abattements...

   Toute cette agitation ne doit pas faire oublier que la célébration des victimes, des soldats de la première guerre mondiale - on allait instituer le 11 novembre comme date récurrente dans la vie du pays - va de pair avec un concert de lamentations, lui-même s'inscrivant dans un certain abattement moral de l'ensemble de la population. C'est ce que rappelle Yves SANTAMARIA : "Hormis la période de l'Occupation (...) la France allait pleurer ses victimes plus qu'elle ne chanterait ses héros. Dès 1919, les manifestations commémoratives souligneraient davantage la paix retrouvée que la défaite infligée : l'accent était davantage porté sur le coût humain que sur le résultat obtenu. (...)". "(L'amputation) nourrit, dès que les armes se sont tues, une peur du lendemain dont témoignent les professions de foi des élections de 1919. Davantage sans doute que dans "l'homme aux couteaux entre les dents", le bolchévik, la menace alors communément ressentie demeure incarnée par le vaincu au sol inviolé jusqu'à l'armistice." C'est pourquoi, hormis une minorité non négligeable, l'ensemble de la classe politique accueille  bien le Traité de Versailles, sorte de garde-fou pour que le sceptre d'une grande Allemagne s'éloigne définitivement. Les associations d'Anciens Combattants, qui pèsent ensuite sur tous les choix politiques, sont traversées de courants, dont certains sont pacifistes et/ou antimilitaristes. Leurs campagnes sont empreintes de dénonciation contre les excès du nationalisme, mais même les dirigeants socialistes soutiennent l'existence d'une armée forte, farouches défenseurs de la "nation armée", notion jaurésienne. Même s'il existe réellement une désaffection pour les armes, dénoncée entre autres par DE GAULLE, même s'il existe une véritable réception pour l'objection de conscience, l'opinion publique et encore plus la classe politique en reste à ces lamentations inquiètes... L'idéologie de l'arbitrage qui traverse la SDN est soutenue par la majeure partie des hommes politiques et la plupart de ses actions et réactions influence ou est influencée par l'évolution de l'organisation internationale et ses capacités de garantir effectivement la paix, et ceci d'autant plus que les Français pèsent du poids le plus lourd dans les organisations pacifistes internationales. Mais l'absence des Etats-Unis dans la SDN, les difficultés de faire avancer effectivement l'idée d'Europe, les divisions - même au sein du courant pacifiste, causées par les différentes crises coloniales (sans compte la question coloniale elle-même), la grande coupure entre communistes et non (voire anti) communistes, attisent de plus en plus les craintes d'une possible autre guerre (voire les peurs sur la guerre chimique), lesquelles vont se muer en véritable objet principal des débats sous les coups conjoints de la crise économique et de la montée des fascismes. 

 

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, Le pacifisme du début du XIXe siècle à la veille de la Seconde Guerre mondiale, encrage, 2015. Nicolas FAUCIER, Pacifisme et Antimilitarisme dans l'entre-deux-guerre, Spartacus, 1983.

 

PAXUS

         

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10 septembre 2018 1 10 /09 /septembre /2018 08:00

    D'une tonalité bien plus pessimiste et d'un sentiment d'urgence bien plus absolu que le film Demain (écrit et co-réalisé avec Mélanie LAURENT en 2015), le livre de Cyril DION décrit les éléments du bouleversement climatique qui risque (et avec les années avec de plus en plus de certitudes...) de changer les destinées de l'espèce humaine. Il propose ensuite des moyens de sortir de cette crise (qui pourrait être ultime pour l'humanité), ensemble de moyens qui incluent démarches personnelles et activités collectives. 

Reflétant sans le mentionner divers sentiments rencontrés dans les coulisses des conférences sur le climat (les fameuses COP...), maints passages de ce livre sont proprement terrifiants. Et personnellement, j'y ai retrouvé les mêmes appréhensions et les mêmes terreurs qu'à la lecture des décennies plus tôt du livre de Gordon Rattray TAYLOR, Le Jugement dernier... 

     Bien loin des considérations teintées de technicité de ceux qui ne pensent qu'à l'évolution du capitalisme sous les coups de butoirs de ces bouleversements planétaires, l'auteur se place dans la perspective d'un changement radical des conditions de l'existence humaine. A moins de continuer comme actuellement, tout droit au minimum vers des guerres causées par des mouvements migratoires colossaux, il nous faut changer radicalement de mode de vie, à la fois au niveau personnel et au niveau de l'économie en général. 

En 7 grands chapitres, de C'est pire que vous ne le croyez à L'heure du choix, l'auteur développe les appréhensions et les actions vitales nécessaires, suite aux réactions à son film Demain, jugé par certains comme bien trop optimiste (!). Revenant précisément sur un échange avec des personnes suite au film, il écrit :

"Pourtant, notre contradictoire d'un soir n'avait pas entièrement tort. Globalement, nous, écologistes, ne parvenons pas à faire passer notre message. Du moins pas suffisamment. Malgré tous nos efforts la situation ne cesse de se dégrader, à une vitesse étourdissante. A ce titre, l'été 2017 (et que dire, pouvons-nous écrire de l'été 2018!) a battu tous les records : iceberg géant se détachant de la banquise, ouragans à intensité inédite, température la plus chaude jamais enregistrée sur Terre, inondations meurtrières en Inde, incendies catastrophiques au Portugal et en Californie, études plus alarmantes les unes que les autres. (...) Même animé par une inébranlable foi en l'humanité, en ses capacités à faire face au pire pour y opposer le meilleur, ne pas être terrifié par ce que les prochaines décennies nous réservent relève de l'optimisme béat ou de l'acte de bravoure". 

Après avoir décrit certains éléments (qui ne se limitent pas à la montée des eaux...), du danger d'une "ampleur comparable à celui d'une guerre mondiale", l'auteur s'attache à explorer les meilleures stratégies pour engager une résistance aux calamités qui nous attendent. Il ne s'agit plus de ces stratégies opportunistes des grandes puissances qui veulent profiter (s'adapter) des changements de frontières géographiques provoquées par les bouleversements climatiques mais bien plus important, de stratégies de survie de l'humanité.

Si chaque geste compte, comme l'écrit Cyril DION, dans l'exposé des deux grandes conceptions stratégies qui ont cours aujourd'hui (politiques de changements radicaux ou politiques des "petits pas", il faut bien se rendre compte que devant la paralysie politique qui semble gangrener tous les États, il faut réellement construire (par la société civile...) un autre monde. Pour expliquer l'apathie dont font preuve des opinions publiques pourtant de plus en plus consciente de ce fait, il fait appel à la fiction qui fait tenir le système économique actuel. Cette fiction, entretenue par la nécessité pour des millions de personnes de gagner leur vie (d'où les idéologies du progrès indéfini de la croissance), de profiter des divertissements offerts par les nouvelles technologies (des smartphones aux jeux videos...), par des législations éminemment favorables aux puissants intérêts particuliers, exige un véritable plan pour libérer les corps et les esprits d'un monde qui mène à notre propre perte. Stopper la destruction et le réchauffement, construire une résilience, régénérer la planète et nos modèles économiques et sociaux, sont quelques étapes pour l'élaboration de nouvelles architectures.

Il faut lire ce petit livre dans le détail pour comprendre comment y parvenir, celui-ci n'ayant pour tâche modeste que d'alimenter la prise de conscience - à la fois du danger et de moyens pour le contrer. Maintes actions décrites sont en cours (à de multiples échelles) et l'on sent bien qu'il s'agit d'une course dans un contexte de combats entre des conceptions politico-sociales, et d'une évolution contradictoire entre reféodalisation du monde et réveil de forces politiques centripètes. C'est en tirant des progrès technologiques le meilleur pour l'environnement, en même temps qu'en faisant une véritable révolution mentale, sociale et politique... que l'on pourrait parvenir à inverser les tendances destructrices actuelles. On peut lire dans le dernier chapitre de ce livre ici chaleureusement recommandé : "Au départ, nous n'avons de pouvoir que sur nous-mêmes. Nous sommes notre propre empire, celui que nous pouvons gouverner, réformer, transformer. Agir sur nous-mêmes, sur notre environnement proche n'est pas une finalité, mais l'amorce de réalisations plus vastes. En transformant notre fiction individuelle, nous proposons à ceux qui nous entourent le ferment d'un récit collectif. Et lorsque ce récit sera suffisamment partagé, il sera temps d'unir nos forces, par millions, pour modifier les architectures qui régissent nos vie. D'engager la bascule. Quand? je n'en ai pas la moindre idée. Comment exactement? Je n'en sais rien non plus. Est-ce que l'effondrement écologique n'aura pas lieu? C'est possible. Mais quel autre projet adopter? Chaque jour est une petite bataille à mener. Une opportunité de créer une autre réalité. Et cela commence aujourd'hui."

Cyril DION, Petit Manuel de résistance contemporaine, Récits et stratégies pour transformer le monde, Domaines du possible, Actes Sud/Colibris, 2018, 150 pages. 

 

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4 septembre 2018 2 04 /09 /septembre /2018 08:40

   Sociologue américain, un des plus influents depuis la fin de la seconde guerre mondiale, Talcott PARSONS développe une théorie de l'action et contribue fortement au courant du structuro-fonctionnalisme, désignation qu'il n'accepte pas. Avec sa sociologie empirique, il s'impose en fondement du courant théorique des systèmes sociaux, et il influence maints auteurs, que ce soit en sociologie des organisations ou en sociopsychologie (socialisation). Qualifiée parfois de conservatrice, sa sociologie connait, malgré qu'elle soit moins enseignée que pendant les années 1940 à 1970;, un regain d'intérêt dans le monde anglo-saxon.

    Professeur à l'université Harvard, il est l'un des plus grands théoriciens de la sociologie contemporaine et est cité dans maints ouvrages de sociologie. Sa démarche scientifique est initialement influencée par les travaux de l'économiste anglais Alfred MARSHALL, à qui il doit l'idée fondamentale selon laquelle l'action sociale ne peut être analysée sans référence aux valeurs. Ainsi, il élabore un système de pensée reposant sur deux valeurs essentielles : celle d'action, objet principal de l'analyse sociologique, et celle de valeur, corrélât nécessaire de la première. Il retrouve la notion de valeur dans l'oeuvre de WEBER, dans la théorie de DURKHEIM sur la religion et dans celle de PARETO. Sa réflexion sur la sociologie classique fait la matière de son premier ouvrage, The Structure of Social Action (1937). Puis il procède à diverses analyses particulières qui lui permettent de préciser les concepts fondamentaux de sa théorie de l'action. La plupart de ses articles ayant trait à ces concepts sont réunis par la suite dans un volume intitulé Essays in Sociologie Theory (1949).

C'est en 1951, dans le Social System, puis dans l'ouvrage collectif publié avec SHILS, Toward a General Theory of Action, que Talcott PARSONS présente de façon globale sa théorie de l'action. Il précise, remanie, modifie sa théorie dans les Working papiers in the Theory of Action (1953), puis dans un grand nombre d'articles et d'ouvrages, notamment dans le volume, publié de nouveau avec SIHLS, sous le titre de Theories of Society (1961), qui est une collection de textes classiques commentés.

      Son système théorique constitue un vaste système conceptuel pour l'étude de l'action sociale. Il repose avant tout sur l'idée que tout système social doit, pour exister et se maintenir, répondre à quatre impératifs fonctionnels :

- la poursuite de buts ;

- l'adaptation au milieu environnant ;

- l'intégration des membres dans le système social ;

- la stabilité normative ou latente.

Par ailleurs, toute action résulte, selon lui, d'un choix entre cinq alternatives fondamentales auxquelles il donne le nom de patterns variables :

- affectivité ou neutralité affective (contrôle des impulsions) ;

- universalisme (critères généraux de jugement) ou particularisme ;

- qualité ou performance ;

- orientation vers le moi ou orientation vers la collectivité ;

- spécificité ou diffusion.

Ce schéma, qui permet non seulement de caractériser les actions et les rôles des individus, mais aussi d'analyser les valeurs spécifiques des sociétés globales, est appliqué par PARSONS à l'analyse de réalités diverses (famille, strates sociales, professions).

     Certains auteurs reprochent au structuro-fonctionnalisme de PARSONS de ne pas rendre compte du changement social, ou de l'éclairer sous un jour conservateur. Il ne s'est pas désintéressé du changement social, vu son étude comparative des sociétés et de leur évolution (Societies : Evolutionary and Comparative Perspectives, 1966). Il définit un critère objectif : une société est plus avancée dans la mesure où son organisation sociale manifeste une capacité d'adaptation plus grande. Cette notion d'adaptation ne désigne pas un ajustement passif aux conditions données, mais la recherche d'un état plus satisfaisant, donc une capacité d'innovation. Sur ce point, il rejoint les théories évolutionnistes de SPENCER et de Durkheim. L'un des critères de cette capacité d'adaptation est la différenciation : une unité remplissant plusieurs fonctions se divise en sous-unités remplissant chacun l'une de ces fonctions. Cette différenciation n'est, cependant, un indice de progrès que si les unités différenciées remplissent la fonction mieux que l'unité multifonctionnelle antérieure. Une telle spécialisation, la réintégration des nouvelles unités entraîne une transformation du système des valeurs. Quand un système social se complique, le système de valeurs doit au contraire se simplifier, les valeurs les mieux appropriées étant les plus générales et les plus universelles. Parmi ses derniers ouvrages, on peut citer Sociological Theory and Modern Society (1967) , Politics and Social Structure (1969) et, en collaboration, The American University (1973). 

      Dans l'ouvrage Structure and Process in Modern Societies (1960), Talcott PARSONS donne la définition suivante de l'organisation : "Le terme d'"organisation" sera utilisé pour se référer à un type particulier de collectivité étendue qui assume une place particulièrement importante dans les sociétés industrielles (...). L'étude de l'organisation, dans ce sens, est donc une partie seulement de l'analyse des structures sociales". Une organisation se caractérise "d'un point de vue analytique et formel" par un ensemble de dimensions. Elle est conçue pour réaliser des buts spécifiques, possède une structure qui est l'expression institutionnalisée des valeurs dans un système social donné et se traduit par un ensemble de rôles institutionnels que remplissent les individus. Elle a la capacité de réunir des ressources - travail, capital et organisation -, de les canaliser et de les combiner pour atteindre le plus efficacement possible les objectifs fixés. La "mobilisation" de ces ressources donne plus de pouvoir à l'organisation qu'aux autres acteurs sociaux. Dans les sociétés actuelles, les organisations sont le moyen privilégié pour "faire quelque chose, atteindre des buts au-delà de ce que peut faire un individu dans des conditions qui garantissent une relative maximisation de l'efficacité..." Les organisations modernes sont réparties dans la structure sociale plus large selon leur fonction et sont principalement des organisations formelles.

    Talcott PARSONS est connu par ailleurs pour ses prises de position, dans les années 1940 et 1950, en faveur de l'exceptionnalisme américain, entrant en conflit avec son collègue d'Harward, Pitrim SOROKIN, qui parlait à ce sujet d'une attitude "américano-centrique". 

   Bien que beaucoup cité dans les différentes synthèses de sociologie, il ne semble pas y avoir beaucoup de traduction française de ses oeuvres...

 

Talcott PARSONS, The Social System, Free Press, Glencoe, 1951. Le système des sociétés modernes, traduction de Guy MILLERAY, Bordas Éditions, 1993. Le système social, ebook, 2015. Éléments pour une sociologie de l'action, Plon, 1955

François BOURRICAUD, L'individualisme institutionnel - Essai sur la sociologie de Talcott Parsons, PUF, 1992. François CHAZEL et Pierre DEMEULENAERE, La sociologie analytique de Talcott Parsons, Presses universitaires de Paris Sorbonne, 2011. 

Daniel DERIVRY, Parsons Talcott, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, collection Que sais-je?, 2010. 

 

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1 septembre 2018 6 01 /09 /septembre /2018 08:03

     Alors que les théories managériales découvrent dans les années 1990, le raisonnement des organisations en tant qu'éléments de réseaux d'entreprises ou celles des frontières floues, les sociologues les ont précédés dans cette voie. La reconnaissance de l'imprévibilité, le fait que les frontières des organisations soient floues, poreuses et qu'il n'y a pas dans la réalité un intérieur et un extérieur.

Lusin BAGLA  indique que "privilégiant l'analyse des interdépendances ou des activités coordonnées, ils avaient également incité à dépasser les limites d'une structure donnée. Enfin, en relevant le dynamisme des acteurs et les résultats imprévisibles de leurs confrontations, les analyses sociologiques de l'innovation technologique sont venues confirmer la difficulté de tracer des frontières, pour proposer la métaphore d'une toile extensible, sans bordures ni coutures. Lorsque les chemins d'acteurs relevant de divers "mondes sociaux" se croisent autour d'un projet donné, celui-ci ne peut se préciser que dans la confrontation des protagonistes ayant des logiques, des visions et des attentes différentes de leur rencontre (provisoire). Dès lors, les événements sont guettés plus dans les interfaces et les croisements qu'à l'intérieur d'ensembles finis. Plutôt qu'en termes de "forme" ou de "structures", l'organisation est désormais analysée en tant que "processus".".

On doit sans doute faire deux remarques à ce qui précède :

- par organisation on dépasse (même si on inclut) les organisations de productions de biens et de services, les entreprises, qui, malgré les multiples changements de direction, et leur plus ou moins grande soumission à des impératifs qui dépassent leur objet même. On s'attache à l'ensemble des organisations, bureaucraties diverses, entreprises, associations, administrations...

- cette démarche globale de raisonner en terme de "réseaux" va de pair avec une certaine déliquescence sociale et sociale, à savoir un délitement des relations sociales entre individus, où la permanence (et la sécurité qui va avec) des situations n'est plus l'horizon global. La mobilité physique (et mentale) des individus et des organisations va jusqu'à brouiller les rapports de domination et les hiérarchies, qui, bien que momentanées et ne concernant pas toujours les mêmes personnes, demeurent, notamment dans les structures productives et/ou étatiques. 

On ne saurait dire du coup qu'il s'agit là d'un progrès social, et même d'une évolution favorable aux individus eux-mêmes, malgré l'individualisme qui sous-tend nombre de politiques de nos jours. La destruction des solidarités verticales et horizontales dans la société (en temps et en espace) semble bien mener à ce que certains auteurs appellent la marche vers une dissociété...

  En tout cas, les sociologues qui s'attachent à l'étude des organisations, loin des démarches managériales, ne font que restituer l'évolution de la réalité.

     Les logiques des acteurs, comme l'analyse Lusia BAGLA débordent depuis longtemps les contours d'une organisation, et c'est de plus en plus vrai.

Dans la foulée en France des analyses actionnistes de Michel CROZIER, nombre d'analystes mettent en relief les divers mouvements de décentralisation voulue mais parfois avortée (voir GRÉMION, Le Pouvoir périphérique, Seuil, 1976).

Les études de l'organisation sociale de l'activité scientifique et les analyses des facteurs "sociaux" dans les innovations (technologiques et organisationnelles) prolifèrent depuis les années 1970. Des approches en termes de "construction de systèmes techniques à grande échelle" (concept proposé par Thomas HUGHES dans les années 1980)  s'intéressent aux processus de mobilisation des acteurs dont les relations "se stabilisent" autour d'une solution particulière qui "clôt les controverses". La connaissance personnelle et la confiance ainsi que l'utilisation de techniques et d'instruments communs peuvent contribuer au rapprochement de ces mondes et de leurs acteurs et faciliter leur collaboration.

Toute une sociologie de l'innovation se développe depuis, avec ses concepts propres, qui vu l'importance de leur diffusion large dans différents publics peuvent camoufler d'autres évolutions dans d'autres secteurs. L'attention se focalise sur les secteurs soumis à des courses d'innovation technologique, sujet surtout des très grandes entreprises, alors que peu d'études s'attachent à montrer l'évolution d'autres secteurs, et leur lenteur, précisément, à s'adapter ou à assimiler ces innovations technologiques... Il est vrai, par ailleurs, que dans ces secteurs "à forte valeur ajoutée technologique" qui en fait les acteurs-clé d'une certaine mondialisation et d'une certaine financiarisation de l'économie, jouent des logiques bien décrites d'acteurs aux projets concordants ou disjoints, qui se jouent des frontières entre organisations (public/privé, firmes d'accueil de leurs compétences/firmes concurrentes) et entre États...

    C'est aux Etats-Unis d'abord que se diffusent les études de sociologie de l'organisation, bien avant de se développer en Europe. Et de même que le taylorisme et le toyotisme se développent en Europe, de même se multiplient ensuite les études sur les logiques des acteurs qui traversent et dépassent les organisations auxquels ils appartiennent, avec d'abord des variations propres aux situations nationales, puis des caractéristiques globales communes dans le cadre de la mondialisation. Et toujours, l'attention se focalise sur des phénomènes qui apparaissent nouveaux mais qui ne touchent pas forcément la majeure partie des activités sociales, économiques et politiques... Naissance de sociologie nouvelle des organisations ne signifie pas nouvelle dominance dans les pratiques sociales, tant l'attention se focalise par trop sur les grosses entreprises et les grandes administrations... On a plutôt affaire à un millefeuille de pratiques différentes suivant le secteur, l'importance et la grandeur de l'entreprise, le choix de répartition entre automation et travail humain, le niveau d'intégration de l'organisation dans le réseau des nouvelles technologies (internet) dont la principale caractéristique d'ailleurs est de fonctionner... en réseau... 

     C'est ainsi que les sociologies successives, dont la quantité et la qualité (sans doute) des études bondissent entre 1940 et 1960, avec une traduction institutionnelle forte, autour des travaux de Robert MERTON, de Paul LAZARSFELD, de Talcott PARSONS, de Philip SELZNICK, d'Alvin GOULDNER, (en France de) Michel CROZIER, les modèles d'organisation décrits par Herbert A. SIMON, James MARCH, Peter BLAU, Amitai ETZIONI, constituent autant de variations dans la structure et le fonctionnement des organisations, lesquelles changent plus ou moins rapidement. Chacun de ces auteurs et de leurs collaborateurs divers et variés apportent des éclairages sur cette structure et cette organisation dont aucunes, sans doute, ne dominent le paysage économique, associatif, administratif... Les sociologues en ont parfaitement conscience et la multiplication des études comparatives dans le temps et dans l'espace indique qu'à travers les dimensions de l'organisation, formalisée par exemple au travers des ouvrages d'Amati ETZIONI, de Peter BLAU et Richard SCHOENHERR et de Wolf HEYDEBRAND, se dessinent diverses formes d'organisation dont l'évolution est soumise à celle de l'environnement où évoluent entreprises, associations, administrations... C'est bien une diversité qui s'affiche ainsi, diversité dont l'ampleur s'accentue dans les approches critiques et marxistes.

Mary ZEY-FERREL et Michael AIKEN, de leur côté justifient un point de vue radical, par la reproduction trop souvent d'analyses "historiques" qui reproduisent une image il faut l'écrire conservatrice, quitte à qualifier de modernes ou de sur-modernes des évolutions qui parfois n'existent qu'à la surface et dans les organigrammes. On a trop souvent affaire à des présentations, ce qui est un comble pour des ouvrages qui par ailleurs exaltent l'individualisme et l'esprit d'initiative, trop rationnelles, qui traite les individus comme s'ils n'avaient pas de volonté, et ce malgré toutes ces nouvelles sociologies qui prônent les fonctionnement en réseau... et qui font l'impasse sur les relations de pouvoir... (voir Complex Organizations, Critical Perspectives, Glenview, Scott, Forsman, 1981)

Par ailleurs, certains universitaires américains se sont tournés vers l'étude des mécanismes globaux de domination dans les sociétés capitalistes et, adoptant les concepts de l'analyse marxiste, abordent les organisations à la lumière des rapports de classe. François CHAZEL (Karl Marx et la sociologie américaine contemporaine, L'année sociologique, volume 36, 1986) rend compte de l'importance accordée progressivement à la pensée de Karl MARX dans la sociologie américaine, importance dont on a encore faible idée en Europe. Il s'opère jusqu'à une américanisation du marxisme dans les années 1970, dont les effets se multiplient de nos jours. Des recherches empiriques se multiplient dans cette perspective. Dans le domaine de l'organisation, tel est le cas des analyses de W HEYDEBRAND (Organizational contradictions in public bureaucratiques : Toward a Marxian theory of organizations, The Sociological Quaterly, volume 18, printemps 1977) sur le système judiciaire et, plus généralement, sur l'administration.  En Grande Bretagne et en Amérique du Nord, les réflexions d'un ensemble d'auteurs constituent un courant critique, très souvent marxiste : David SILVERMAN, David DUNKERLEY, Stewart CLEGG, Gilbson BURREL et Gareth MORGAN. 

 

Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, collection Que sais-je?, 2010. Lusin BAGLA, Sociologie des organisations, La Découverte, collection Repères, 2003.

 

SOCIUS

 

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24 août 2018 5 24 /08 /août /2018 11:48

     Le roman de guerre, fiction inspirée du vécu de son auteur, Henri BARBUSSE (1873-1935), paru sous forme de feuilleton dans le quotidien L'Oeuvre à partir du 3 août 1916, puis intégralement à la fin de novembre 1916 aux éditions Flammarion, est un exemple type de littérature contre la guerre paru en pleine première guerre mondiale. Traduit en anglais dès 1917 (Under fire), il connait un succès chez un large public. Ce livre, pourtant critique par rapport à la guerre et autorisé par la censure malgré sa rupture avec la propagande, s'inscrit dans un contexte de lassitude (de l'arrière notamment car à l'avant c'est plutôt l'horreur) par rapport à la guerre qui s'exprime par ailleurs dans un rapport de forces mouvant où la classe politique apparait de plus en plus divisée, sans rompre avec l'union sacrée. 

     Henri BARBUSSE, écrivain reconnu très jeune dans le milieu littéraire en France, qui exerce professionnellement dans la presse, s'engage (en dépit de son engagement de pacifiste avant-guerre) malgré des problèmes pulmonaires en 1914, dans l'infanterie. Il participe aux combats en première ligne jusqu'en 1916. Il tire de son expérience son roman Le Feu, qui se présente comme un récit sur la Première Guerre Mondiale, dont le réalisme soulève les protestations du public de l'arrière autant que l'enthousiasme de ses camarades de combat. C'est que l'opinion publique ne perçoit la guerre qu'à travers ce que les autorités veulent bien lui en dire et jusque-là se posait surtout la question de savoir ce que faisais ces bidasses (qui aurait déjà dû gagner cette guerre qui traine) qu'elle ne voit qu'à l'occasion de ses permissions à l'arrière, notamment dans les villes. Cette opacité de la guerre, les bipasses en question la perçoivent eux aussi, dans un mélange d'agacement et de frustrations. 

   Le roman parait intégralement, après sa diffusion en feuilletons, à la fin de novembre 1916 aux éditions Flammarion, alors qu'Henri BARBUSSE est cofondateur et président de l'Association républicaine des anciens combattants (ARAC). Ce n'est qu'en 1918, alors appelé par Jean LONGUET pour assurer la direction littéraire du journal Le Populaire, qu'il renoue avec son engagement pacifique, étant alors l'un des porte-parole de la minorité pacifiste du Parti socialiste. Adhérent au Parti Communiste français en 1923, il se lie d'amitié avec LÉNINE et GORKI au cours de voyages en URSS. Il est appelé par Marcel CACHIN et Paul VAILLANT-COUTURIER pour lancer le journal L'Humanité. Admirateur de la Révolution russe, pris dans les conflits au sein de l'Internationale communiste, il est l'instigateur du mouvement pacifiste Amsterdam-Pleyel, dont il devient le président avec Romain ROLLAND, dès la prise du pouvoir par les nazis en Allemagne. Figure du Front Populaire, ses funérailles en 1935 sont l'occasion d'un hommage important de la population parisienne. Auteur prolifique, il doit à son roman Le Feu, prix Goncourt 1916, une notoriété qui ne le quitte pas, ce qui fait de ses écrits politiques de redoutables outils de combat pour la cause communiste.

    Ce livre est longuement mûri et pensé durant les 22 mois dans les tranchées de décembre 1914 à 1916. Il tient un carnet de guerre où il note ses expériences diverses, les expressions des poilus, et dresse des listes diverses et variées. Ce carnet sert de base à la composition de son roman dont l'essentiel de l'écriture l'occupe pendant le premier semestre 1916 alors qu'il est convalescent à l'hôpital de Chartres puis à celui de Plombières.

Le roman, sous-titré Journal d'une escouade, est découpé en 24 chapitres dans lesquels Henri BARBUSSE est le narrateur et le personnage principal. Il se situe la plupart du temps en focalisation interne. A la fin de la guerre, il est accompagné par de nombreux camarades. Les dialogues campent des personnages très divers dans leurs origines et leur fonctionnement, qui se retrouvent rassemblés autour d'un désir de survie et partagent les mêmes préoccupations basiques, bien loin des stratégies des états-majors. 

Dès sa publication, le public réagit fortement, et comme pour les romans tirés d'expériences personnelles, des controverses s'en emparent vite, sur le thème de la véracité et de la crédibilité des témoignages.  Et ceci d'autant qu'il porte sur la guerre en cours. Une première controverse porte sur la véracité historique du roman, principalement en raison de la rupture profonde que marque le texte où la propagande est dénoncée. Les enjeux politiques du texte, en particulier l'engagement pacifiste, sont un autre sujet de contentieux au sujet du livre. Il est vraisemblable que les attaques sur la forme de l'écriture camouflent en partie des attaques sur le fond, soit l'opportunité de montrer ce qu'est réellement la guerre du moment. 

Une autre controverse porte sur la réalité du vécu dans les tranchées telle qu'elle est rapportée, beaucoup de critiques regrettant l'absence d'un témoignage neutre, circonstancié et complet ne s'appuyant que sur des faits. Les témoignages cinématographiques, comme les enquêtes scientifiques, notamment ceux montrés aujourd'hui, indiquent qu'Henri BARBUSSE, se voulait bien réaliste...

Pour Marie-Aude BONNIEL, dans un article publié dans plus.lefigaro.fr en septembre 2014, le Feu fait partie de cette littérature du front qui triomphe auprès du public et surtout des jurys populaires. "De valeur documentaire, ils sont des témoignages précieux". Elle rapporte un article paru dans Le Figaro du 3 janvier 1917 où l'auteur situe le roman par rapport à Gaspard, de René BENJAMIN (1916) et de L'Appel du sol de Ardrien BERTRAND (1914), qui, tous les deux, comme STENDHAL pour la retraite de Russie, s'efforcent de se détacher - moralement et physiquement - du groupe de combat que forment ses compagnons de bataille. "Henri Barbusse met une sombre ardeur et une sorte de volupté farouche à s'y confondre et s'y abîmer. (...) et les hommes parmi lesquels il vit et qu'il observe sont, en effet, les plus simples, les plus modestes, et aussi les plus émouvants des guerriers. (...) Ils restent égaux et sur le même plan, à peine distincts, sous le casque uniforme, à quelques traits de physionomie qui semblent presque négligeables quand on voit en eux des effigies de ce type sublime, de cet être superbement  représentatif sculpté dans un bloc de boue et qu'aime un idéal : le soldat de France."

Henri BARBUSSE dresse un tableau terrifiant de la misère quotidienne avec un réalisme minutieux et violent. A la lecture de son livre, on ressent d'abord l'attachement de ces hommes à la Patrie, au devoir, même si on voit bien l'expression à plusieurs reprises du pacifisme, chose bien perçue des lecteurs, qui découvrent le plus souvent l'horreur de la guerre décrite tout en ne contestant pas la nécessité de celle-ci, défensive et légitime... Ce roman est donc bien représentatif de l'état d'une opinion bien consciente de la censure militaire.

 

Henri BARBUSSE, Le Feu, Journal d'une escouade, 1916. On peut lire le texte sur Internet dans la série Les classiques du matérialisme dialectique, sur le site du Parti Communiste Marxiste-Léniniste-Maoïste de France, octobre 2013 ou sur Wikisource. Rééditions (entre autres) dans Le Livre de Poche, 1988 ou aux Éditions Payot, collection Petite Bibliothèque Payot, 2012 ou encore Éditions Gallimard, 2013. 

Marie-Aude BONNIEL, Le feu d'Henri Barbuse (1916), plus.lefigaro.fr, 16/9/2014. 

 

 

       

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14 août 2018 2 14 /08 /août /2018 12:41

  Homme politique français, Jules BAZILE dit Jules GUESDE, chef du parti collectiviste, artisan de l'unification des socialistes en France, oeuvre ensuite dans la perspective de la guerre pour la révolution. Il s'inscrit au coeur de l'histoire de la Gauche avant la première guerre mondiale. 

Son nom est associé à un courant historique du socialisme français, le guesdisme, qui apparaît dans les années 1880 et qui a joué un rôle important dans la fondation de la Section française de l'internationale ouvrière (SFIO) en 1905. Presque toujours malade, souvent proche de la misère, il a de l'apôtre le désintéressement et l'optimisme abstrait, l'enthousiasme contagieux, le courage personnel, la véhémence. Mais, dès 1893, sa pensée s'éloigne du réel et se fige. Toutefois, le guesdisme lui survit et on se demande même aujourd'hui quelle influence possède-t-il. 

Il ne découvre le socialisme marxiste, lentement et difficilement, et sa pense ne se fixe durablement qu'entre 1877 et 1880. A la fin de l'Empire, il se fait journaliste et à Toulouse puis à Montpellier, devient secrétaire de rédaction du journal Les Droits de l'homme. Au commencement de la guerre franco-prussienne, il est condamné à 6 mois de prison pour avoir situé l'ennemi non sur le Rhin mais aux Tuileries. 

Après avoir soutenu le gouvernement de la Défense nationale, GUESDE s'indigne des conditions de l'armistice et prend parti pour la Commune de Paris sans nullement la considérer comme une tentative socialiste, et sans y participer directement. En juin 1871, il s'exile à l'étranger où il reste jusqu'en 1876. Il rencontre en Suisse de nombreux communards proscrits et des membres connus de l'Internationale, notamment James GUILLAUME. L'horreur de la répression inspire son célèbre Livre rouge de la justice rurale ; la fréquentation de militants anti-autoritaires fait de lui jusqu'en 1873 un anarchiste convaincu qui rompt définitivement avec l'idéologie radicale et qui lutte, aux côtés des bakounistes, contre l'"autoritarisme" de MARX.

A Milan, à partir de 1874, des lectures nouvelles et la connaissance directe du mouvement socialiste local commencent à infléchir sa pensée vers le socialisme, comme le montent son Essai de catéchisme socialiste (1875) et son livre De la propriété (1876). De retour en France, il découvre le marxisme grâce au cercle de jeunes gens du café Soufflet (à une époque où les cafés était encore des lieux de discussions politiques, parfois bruyants, et ne sont pas encore de simples boutiques de consommation d'alcool) et à un journaliste allemand, Karl HIRSCH. Il fonde alors le premier journal marxiste français, un hebdomadaire, L'Égalité, qui parait ensuite, non sans interruption, de 1877 à 1883. Il va à Londres en mai 1880 demander à MARX et à ENGELS de cautionner le programme du Parti ouvrier dont le principe est décidé au Congrès de Marseille de 1879. Le guesdisme est en train de naître...

 

Le guesdisme, nouveauté dans la politique française, à la fois parti et mouvement intellectuel.

     Même si le Parti ouvrier n'utilise pas cette appellation, il s'impose de bonne heure, et ce Parti se distingue des membres des autres organisations socialistes. Il faut mentionner pour bien comprendre cette nouveauté, qu'à part une insertion dans un syndicalisme déjà important et divers, la classe ouvrière est conçue comme première dans ce Parti, bien loin des rencontres (assez festives au demeurant) habituelles lors des joutes électorales ou des manifestations propres aux radicaux et socialistes de l'époque. Le Parti ouvrier français naît officiellement au Congrès du Havre (novembre 1880), et on peut le dire guesdiste, après de rapides et successives scissions, qu'à partir du congrès de Roanne (octobre 1882). Il conserve ses traits essentiels jusqu'à ce qu'il se fonde dans la SFIO. De secte minuscule (moins de 2 000 membres en 1889), il se transforme en parti capable de conquérir, en 1892, plusieurs grandes municipalité. Son objectif : être l'instructeur et le recruteur du socialisme révolutionnaire. Ses moyens : journaux, brochures, meeting. Et surtout sa méthode, systématisant l'expérience de centaines de militants en matière d'action et d'organisation : organisation des différentes activités du parti, pédagogie simple, cohésion idéologique et politique, tant en interne que dans la vie politique générale, choses inhabituelles encore dans les milieux socialistes français, où généralement les alliances se formaient principalement par allégeance personnelle et affinités intellectuelles. Mais si les guérisse sont convaincus de leur supériorité et de la supériorité du parti sur le syndicat, au point de faire de la Fédération nationale des syndicats entre 1886 et 1894, une courroie de transmissions de leurs mots d'ordre, il déclenche de multiples hostilités, nourries d'une capacité douteuse des guérisse de conduire de grandes batailles sociales. Outre qu'ils ne participent que tardivement à l'affaire Dreyfus, véritable matrice de la formation d'une opinion publique en France, ils gardent une grande méfiance par rapport à l'unité des socialistes. Mais les guesdistes font preuve d'une capacité de sursaut à des périodes décisives : dans les années 1890, leur parti est l'organisateur des premières journées du 1er mai ; de 1889 à 1904, devant la montée du millérandisme et de l'idéologie du Bloc des Gauches, à l'appel de GUESDE er de Paul LAFARGUE, il crée avec les banquistes le Parti socialiste de France et exige, finalement avec succès, que l'unit socialiste se fasse sur la base de la condamnation de toute tactique de participation à un gouvernement "bourgeois". 

La fondation en 1905 de la SFIO marque apparemment la victoire des guesdistes au sein de la mouvance socialiste, mais à l'intérieur de celle-ci sur la politique internationale et sur les rapports avec les syndicats, ils ne peuvent infléchir ses orientations de manière décisive. Ils se trouvent bloqué face à l'animosité de la CGT. Si les envolées verbales persistent, si les efforts d'éducation socialiste paient souvent, leurs leaders, Jules GUESDE en tête, s'avèrent incapables d'analyser les changements survenus à la fin du XIXe siècle et au début du XXe dans l'économie, la société, la vie politique : pas de vues claires sur le nouveau syndicalisme en émergence, sur l'expansion coloniale, sur la gravité de la menace de guerre... Alors que nombre de leurs idées sont d'inspiration marxiste (surtout au départ), la création du Parti Communiste Français (qui les débordent sur la gauche), la guerre et la révolution en Russie les révèlent plus réformistes que révolutionnaires. Totalement rallié à l'Union sacré, avec l'arrière pensée de profiter des résultats de la guerre pour s'installer au pouvoir, Jules GUESDE participe de 1914 à 1917 au gouvernement. Et en octobre 1917, il s'inquiète des conséquences de la révolution bolchévique sur la défense nationale. Il laisse après sa mort en 1922 une impression difficile à formuler, tant chez les guesdistes eux-mêmes et plus tard chez les historiens.

      Trois problèmes particulièrement agitent les historiens du socialisme français, davantage sur le guesdisme que sur Jules GUESDE lui-même :

- Dans quelle mesure apparaît, à la veille de 1914, un néo-guesdisme capable de rajeunir une pensée et une pratique en train de se scléroser? Pour les uns, GUESDE exerce sur ses disciples une papauté si rigide que les possibilités de renouvellement sont presque nulles. D'autres soulignent que de jeunes guesdistes s'engagent alors dans l'étude sérieuse des structures économiques et sociales : Pierre BRIZON à propos du statut du métayage, Marcel CACHIN à propos des trusts... Ils voient là l'embryon d'un rajeunissement du guédisme qui se prolonge pendant la guerre : CACHIN apporte son rayonnement à la défense de la révolution bolchévique et à la fondation du PCF, BRIZON devient pacifiste.

- Quelle est la place du guesdisme dans l'introduction du marxisme en France? Claude WILLARD (Le mouvement socialiste en France (1893-1905), Les Guesdistes, Éditions sociales, 1966) estime que l'originalité du Parti ouvrier réside dans son idéologie marxiste. D'autres soulignent que GUESDE en particulier et les guesdistes en général réduisent la pensée de MARX  à quelques schémas politiques. Mais tous sont d'accord pour admettre que ni la philosophie ni l'économie politique ne furent renouvelés par l'apport guhsdiste et que les oeuvres de MARX et d'ENGELS furent diffusées par eux essentiellement sous la forme de brefs résumés. Les gesdistes ont été des pédagogues du marxisme plus que des intellectuels marxistes. GUESDE est rendu en partie responsable de la relative indifférence du mouvement ouvrier français pour la recherche théorique. En tout cas, ENGELS lui-même signalait qu'au vu des articles de GUESDE et de Paul LAFARGE, il n'était alors pas marxiste... (Lettre à BERNSTEIN du 2 novembre 1882). Au moins, pensons-nous, peut-on faire crédit aux guesdistes d'avoir induit chez un certain nombre de socialistes français la nécessité d'aller plus loin sur le marxisme que la propagande du Parti ouvrier... Souvent d'ailleurs, dans la vie intellectuelle, les grands penseurs sont introduits par des vulgarisateurs qui infléchissent plus ou moins leurs intentions... 

- Dans quelle mesure le guesdisme survit aujourd'hui à l'intérieur du mouvement socialiste français? On en recueille encore les échos dans les controverses du Parti socialiste du maintien de la "doctrine" et dans la difficultés qu'éprouve la SFIO à admettre, pendant les guerres coloniales livrées par la IVe République, la primauté des aspirations politiques sur qu'elle appelait le réalisme économique. (Madeleine REBÉRIOUX)

 

Jules GUESDE, Textes choisis (1867-1882) et notes C. WILLARD, Éditions sociales, 1959 ; Pages choisies, O U R S, 1970 ; Essai de catéchisme socialiste, Paris, 1875 ; De la propriété, Paris, 1976. Voir de nombreux texte sur le site www.marxists.org. Voir aussi sur gallica.bnf.fr.

 

Madeleine  REBÉRIOUX, Jules Guesde, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

 

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12 août 2018 7 12 /08 /août /2018 07:44

     Le cas de la situation des différents pacifisme européens - mais également aux États-Unis - pendant la première guerre mondiale constitue un cas-type que l'on retrouve sous différentes formes chez les "pacifistes" lorsque pour une raison ou pour une autre leur pays s'installe dans une guerre. Même si après la guerre froide, les attitudes (et motivations) sont différentes lorsqu'il s'agit de faire face à des guerres internes à l'Europe ou extérieures au continent, on rencontre les mêmes justifications de "guerre nécessaire", de "guerre défensive" de droits ou de valeurs, qui teintent quelque peu un pacifisme qui se relativise selon les situations. Cette teinte est très nationaliste au moins jusqu'à la seconde guerre mondiale, puis devient bien plus variable et subtile par la suite. 

A un point tel, et cela se rencontre déjà pendant la guerre froide, notamment dans les années 1980, que les partisans de la paix répugnent à être qualifiés de "pacifistes" - l'expérience précédant la seconde guerre mondiale y étant pour beaucoup mais pas seulement - et désirent que l'on prenne en compte une dialectique bien plus complexe dans la recherche d'une paix qui devient inséparable dans leur esprit d'une justice nécessaire.

Pour ce cas précis qui nous intéresse ici, il s'agit d'un pacifisme dont la caractère nationaliste se justifie par la défense même de valeurs que beaucoup pensent menées par l'adversaire du moment. Profondément, dans beaucoup d'esprit en France d'alors, il s'agit de défendre une République encore pas suffisamment établie contre des autoritarismes sociaux et moraux, qui doivent encore beaucoup à l'Ancien Régime. Même si dans les faits, d'Allemagne en France, il y a beaucoup plus dans les pratiques gouvernementales, bien ancrées dans la défense du capitalisme, de nuances que de différences de principe... ceci bien que les rapports de forces politiques soient complètement différents... Il ne faut jamais oublier, qu'influençant à terme les rapports de forces militaires entre pays, l'existence d'une vie parlementaire tant en France qu'en Allemagne pèse toujours sur les rapports de force politique internes. On a tendance à oublier avec le temps, que les forces politiques socialistes dans ces deux pays déterminent alors en grande partie les orientations globales des gouvernements. Et qu'on est dans une période proche du pré-révolutionnaire dans maintes régions de l'Europe, travaillées par les approches anarchistes et marxistes de la société, elles-mêmes alimentées par des situations sociales dramatiques.

On peut observer en fin de compte cette situation bien mieux en regardant la presse et la production littéraire générale de l'époque qu'en se focalisant sur l'activisme des groupes pacifistes qui ne sont en définitive qu'une poignée (influente!)...

 

Durant la première guerre mondiale, des pacifistes éclatés mais au tropisme nationaliste semblable...

    Après le choc de l'entrée en guerre des deux principales puissances continentales, tant en France qu'en Allemagne, on pouvait se demander, écrit Yves SANTAMARIA, où se trouvaient les pacifistes... Le XXIème congrès universel de la  paix n'a pas lieu (il devait se tenir à Vienne au milieu de septembre), et le pacifisme "bourgeois" européen se partage alors entre "pacifistes belliqueux", qui espèrent que l'horreur même de la guerre qui commence permettra l'apparition d'une véritable paix (tels Théodore RUYSSEN) à l'image de nombreux italiens, ralliés à la guerre (justifiée, selon eux) et fort critiques envers ceux (notamment les neutres scandinaves) qui ne prennent pas partis (Romain ROLLAND, Paul-Hyacinthe LOYSON, ce dernier éditeur de la Paix par le Droit et résignés soucieux de partager les souffrances du peuple (Émile Chartier, dit ALAIN). La majorité des pacifistes proche de la minorité de la SFIO et encore plus les "internationalistes" souvent marxistes, estiment que cette guerre peut en fin de compte être favorable aux idéaux socialistes. La minorité de la SFIO montre d'ailleurs une hostilité de plus en plus marquée envers l'Union Sacrée, influencée en cela par un livre "best-seller" Le Feu, d'Henri BARBUSSE. Des écrivains comme Gabrielle DUCHÊNE, Madeleine ROLLAND et Jeanne HALBWACHS, Michel ALEXANDRE, restent actifs dans un "mouvement" anti-guerre, vite réprimé en 1915. Pas plus qu'avant-guerre, d'autres comme Louise SAUMONEAU, du mouvement féministe, estiment n'avoir pas le goût de côtoyer leurs ennemies de classe. 

     Pacifiques mais défensistes sont une grande partie de ceux qui proclamaient la nécessité d'établir la paix par le droit, dont nombre restent virulents après la déclaration de guerre, allant jusqu'à manifester pour saboter la mobilisation et qui une fois leur mouvement réprimé, vont rejoindre la rhétorique, avec de fortes nuances, de l'Union Sacrée. L'adhésion socialiste quant à elle est massive, jusqu'à accepter de faire partie du gouvernement (tel Marcel CACHIN). Encouragés au sein du mouvement ouvrier d'alors, dominé en Allemagne par les amis de MARX et d'ENGELS (notamment lors de la  forte avancée allemande en été 1914), dans leur démarche, avec souvent un schéma guesdiste dans la tête, ces socialistes plus ou moins sympathisants de la démarche marxiste de classe entendent "prendre la main" au sein du pouvoir d'État, pour le temps où ils pourront de retourner vers leur gouvernement et lui demander le prix de leur ralliement.

"Le défensisme se nourrit parfois donc d'un scénario recoupant de façon paradoxale, écrit notre auteur, le défaitisme léniniste : la guerre peut être à l'origine d'un changement de régime, mais pour la SFIO, l'ennemi n'est pas, pour l'heure, dans son propre pays." Et le ralliement national ne fait pas disparaitre, même parmi les plus virulents dans le combat contre l'Allemand, l'internationalisme. Il est simplement mis en arrière-plan. Cette attitude leur attire les sarcasmes de TROTSKY (sur ce socialisme "stratégique") et LÉNINE contrecarre Boris SOUVARINE lorsqu'il veut défendre cette position, ceci dans un contexte d'ignorance des milieux parisiens des thèses de LÉNINE. Les polémiques, alimentées par des conflits internes entre leaders du mouvement internationaliste provoquent souvent des prises de position tranchée, parfois au-delà de la pensée de leurs auteurs. "Si, à la veille de l'Année terrible, Souvarine campe encore sur une position "centriste", les salves scissionnistes de Lénine contribuent bientôt chez lui à l'enclenchement d'un processus tendant à identifier plus étroitement Union sacrée et collaboration de classe."

 

Le cas de la nébuleuse internationaliste

    Dans la nébuleuse internationaliste, on s'éloigne de plus en plus de ce "pacifisme bourgeois" prompt à toutes les compromissions de classe, et sans nul doute la guerre de 1914-1918 contribue à l'éloigner de plus en plus d'une approche parfois trop juridique. Progressivement s'y installe une rhétorique "anti-impérialiste", ceci encore une fois dans une certaine méconnaissance mutuelle des thèses des uns et des autres... La dynamique intellectuelle chez les uns et chez les autres ne tient guère compte dans chaque pays de ce qui se passe de l'autre côté des frontières, d'autant plus que les informations sur les événements sont censurées par les différentes institutions militaires. LÉNINE prône la formation d'une IIIème internationale à l'idéologie plus rigoureuse et aux positions de classe plus claires, tandis que ce qui reste de la plupart des groupes anti-guerre en Europe tente de rétablir une position et une action commune. La Conférence de Zimmerwald du 9-15 septembre 1915 constitue la plus importante de ces tentatives. La plate-forme adoptée, et relayée par le Bulletin des "zimmerwaldiens" par la suite, élaborée surtout par des syndicalistes allemands, les Français étant même dans les débuts absents et hostiles, sur le moment n'a guère d'écho. Elle va pourtant à l'encontre d'une condamnation des socialistes français réclamée par les marxistes de LÉNINE, et être à l'origine de la reformation, courant 1916, d'un réseau de relations - en France- , entre syndicalistes et membres de la minorité de la SFIO. La répression qui s'abat sur les internationalistes marxistes au long de cette année-là, favorise un activisme aux résultats non négligeables au coeur même du socialisme français, activisme qui portera ses fruits dans l'entre-deux-guerres. Il se développe, malgré les tentatives de zimmerwaldiens, des dynamiques très différentes chez les pacifistes de manière générale, en France, en Allemagne et encore plus, en Russie. Il faut dire qu'à cause de la censure militaire et de la répression de tout ce qui s'oppose à l'effort de guerre, les informations circulent de plus en plus mal en Europe, même en considérant les différents canaux (par la Suisse notamment) créés depuis le début des années 1900. 

 

Le cas des catholiques

    L'ultramontanisme ou plus précisément les positions des hiérarchies catholiques, suivent eux aussi des directions différentes, dans le sillage d'une réconciliation entre l'Eglise et l'État. L'Église de France, par ses instances officielles et même par les intellectuels catholiques, elle apporte un soutien moral important à l'effort de mobilisation et de guerre. Elle renoue ainsi avec un gallicanisme ancien, doublé d'un antagonisme avec des protestantismes dominants en Allemagne. Quant à l'ultramontanisme proprement dit, soit une position universaliste sur laquelle veille le Vatican, il se trouve parfois en porte-à-faux avec les "ralliés catholiques" français, lesquels, et avec eux les intellectuels non catholiques, considère la ligne d'équidistance entre les belligérants constitue en fait un soutien aux empires centraux... Dans ce contexte, les appels réitérés de Benoît XV à interrompre l'"horrible boucherie" ne sont guère entendus, d'autant que même les Jésuites, présents en force pourtant en Europe, ne voyaient pas comment traduire ces exhortations sur le plan politique et diplomatique. 

 

La formation de clivages qui perdureront...

    Malgré les censures, malgré les répressions, il est difficile de ne pas relever, écrit Yves SANTAMARIA, "la simultanéité des courbatus populaires au moment où, dans la plupart des pays en guerre, l'agitation ouvrière trouve un souffle nouveau au début de l'année 1917. Surtout Revendications salariales en France, agitations politiques en Allemagne, où les socialistes ont pris depuis des années des positions très importantes, lesquelles sont d'ailleurs traversées de mouvements de plus en plus violents, multiplication des mutineries en France, érosion, qui annonce son effondrement de l'armée en Russe, avec la perspective qui change tout de l'engagement des États-Unis dans la guerre... Ce n'est pas seulement le matériel de guerre et les soldats américains qui débarquent en Europe, mais c'est aussi l'idéologie wilsonienne qui va prendre une place de plus en plus grande - dans les pays alliés - dans la perception, que ce soit chez les pacifistes ou chez les bellicistes, de ce que doit être l'après-guerre. 

On peut noter aussi le décalage croissant entre la radicalisation russe, la situation allemande, et le redéploiement progressif du mouvement ouvrier français dans un "centrisme" affichant sa compatibilité avec l'effort de guerre national... Alors que l'issue de la guerre se précipite avec l'arrivée des États-Unis malgré la fin du front russe, maints observateurs notent à l'époque un "frémissement pacifiste" qui parcourt les masses européennes épuisées. En France, la SFIO renoue avec les "zimmerwaldiens" (malgré le soutien du gouvernement allemand à la tenue de la conférence socialiste internationale de septembre 1917) et sa majorité romp avec l'Union Sacrée en refusant les crédits de guerre. Mais il s'agit d'un "frémissement", surtout en France car le mouvement ouvrier est encore traversé par un authentique "pacifisme patriotique". Et la paix signée par les Bolcheviks en mars 1917 le renforce, les points de vue s'écartant de plus en plus au sein des opinions publiques et encore plus entre pacifistes européens. Le fait est que, libéré de l'obligation de combattre sur deux fronts, l'armée allemande reprend ses offensives à l'Ouest... Le thème du refus du coup de poignard dans le dos, alors que la menace redevient aïgue, l'emporte de loin chez les socialistes français sur les rapprochements minoritaires entre révolutionnaires français, allemands et russes, dans le cadre d'une stratégie - qui reste tout-à-fait de l'ordre rhétorique, même au vu des événements en Russie et de ce qui se prépare en Allemagne  - de transformation de la guerre impérialiste en guerre civile européenne...

 

La mythique réunion internationale de Zimmerwald (5-8 septembre 1915)

  Beaucoup de rencontres entre pacifistes tentent de maintenir l'esprit d'un pacifisme universel, tout en faisant l'objet de tentatives instrumentalisation des gouvernements. En favorisant ou en atténuant tel ou tel aspect de la répression et de la censure, ils veulent influencer par là une partie - dans leur propre pays et dans les pays ennemis - qui reste importante de l'opinion publique. Ainsi le gouvernement allemand n'a de cesse de favoriser tout ce qui peut diviser les camps adverses, que ce soit contre les forces tsaristes en Russie ou contre l'union sacrée en France. Les réunions après Zimmerwald seront l'objet de toutes ses attentions... 

Mythique, cette rencontre l'est bien après la première guerre mondiale chez de nombreux pacifistes, car sur le moment, elle n'a que peu d'écho ou pas du tout. Elle l'est parce que, bien seule dans le grand conflit mondial, elle réunit 38 militants de onze nationalités différentes qui contestent la guerre et les positions prises par leurs dirigeants. Elle constitue une tentative, après la désagrégation de la Deuxième Internationale dès le début de la guerre, de reconstituer les liens entre socialistes de différents pays. En France, l'assassinat de Jean JAURÈS, un des seuls leaders socialistes à garder une position anti-guerre, et en Allemagne la mise à l'écart des rares opposants à la guerre au sein du SPD, lesquels se retrouvent en août 1914 au sein du Gruppe Internationale, duquel nait ensuite la Ligue spartakiste en 1915, sont les manifestations politiques d'un climat guerrier et chauvinisme qui emporte tout. 

Préparée en secret par le socialiste suisse Robert GRIMM et le russe MARTOV, elle n'est pas proposée aux instances officielles du SPD et de la SFIO, car ralliées à l'union sacrée de leurs pays. Parmi ces 38 militants, deux Français : Alphonse MERRHEIM (1871-1925), secrétaire de la Fédération des Métaux, un des artisans de la Charte d'Amiens en 1906, et Albert BOURDERON (1858-1930), secrétaire du syndicat du Tonneau, qui retrouvent LÉNINE et TROTSKY. Bien que peu nombreux, les participants peinent à se mettre d'accord : certains veulent lancer un appel à la révolution, d'autres souhaitent simplement appeler à une paix immédiate sans annexions, et au respect du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.  La seconde solution prévaut dans le communiqué final : "Dans cette situation intolérable, nous, représentants de partis socialistes, de syndicats et de minorités de ces organisations, Allemands, Français, Italiens, Russes, Polonais, Lettons, Roumains, Bulgares, Suédois, Norvégiens, Hollandais et Suisses, nous qui ne nous plaçons pas sur le terrain de la solidarité nationale avec nos exploiteurs, mais qui sommes restés fidèles à la solidarité internationale du prolétariat et à la lutte des classes, nous nous sommes réunis pour renouer les liens brisés des relations internationales, pour appeler la classe ouvrière à reprendre conscience d'elle-même et d'entrainer dans la lutte pour la paix..."

Même si le texte de l'appel et l'information même de la tenue de la réunion est inconnu des opinions publiques, en France se constitue un Comité pour la reprise des Relations internationales, autour de quelques syndicalistes et surtout d'instituteurs et d'institutrices. Une seconde réunion a lieu à nouveau en Suisse, à Kienthal, fin avril 1916. L'assistance y est toujours modeste, 44 participants, mais cette fois-ci 3 députés français sont présents : Pierre BRIZON, Alexandre BLANC et Jean-Pierre RAFFIN-DUGENS, vite surnommés "les pèlerins de Kienthal". le manifeste final, rédigé par BRIZON, est un appel à exercer le maximum de pressions sur les gouvernements... Les socialistes "zimmerwaldiens" se rencontrent encore en septembre 1917 à Stockholm. (voir notamment Zimmerwald : l'internationalisme contre la Première Guerre Mondiale, Éditions demopolis, 27 août 2015). 

Si ces conférences ont pu d'écho dans l'opinion publique, en revanche elles inquiètent les partis socialistes eux-mêmes. Les partis socialistes de l'Entente partisans de l'Union sacrée tiennent en effet une série de conférences interalliées, de février 1915 à septembre 1918, pour s'opposer au programme de Zimmerwald. 

    

      Comme l'écrit Nadine-Josette CHALINE, "la répétition des mêmes arguments, tous suivis d'un refus quel que soit l'auteur des propositions de paix, témoigne bien de la difficulté des différents pacifismes à se faire entendre. Devant le déferlement de la violence des combats, la seule trace des sentiments pacifistes manifestés avant la tourmente est peut-être à rechercher, non dans les efforts pour trouver une conciliation impossible avant la victoire des armes, mais dans le refus de la haine de l'ennemi pour favoriser, après sa défaite, une réconciliation, seule susceptible d'assurer enfin la paix et faire véritablement de cette guerre, comme le souhaitent les soldats, "la der des der". Tel est l'état d'esprit de l'abbé Julien, archi-prêtre du Havre, dont les sermons très patriotes prononcés durant le conflit sont publiés sous le titre Haut les coeurs! Toutefois, l'un d'entre eux est consacré à La Haine, qu'il faut chasser de son esprit. (...). Une fois la guerre terminée, reste à faire la paix. Certains, très tôt, s'en préoccupent, angoissés par les conséquences dramatiques de ce conflit (qui, on le rappelle est suivi immédiatement d'une épidémie catastrophique dans toute l'Europe). Dès novembre 1914, Lange écrit à d'Estournelles de Constant : "Nous avons été surpris par la guerre.. Il ne fait pas que nous soyons surpris par la paix, et qu'ainsi par imprévoyance, peut-être par méchanceté, en tout cas par ignorance, les diplomates nous fassent un traité de paix aussi mensonger, aussi dangereux pour nos enfants que le traité de Francfort, ou celui de Bucarest". Souci pleinement justifié!".

 

Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015. Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

PAXUS

    

 

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9 août 2018 4 09 /08 /août /2018 08:44

      Les analyses des années 1980, émanant des milieux managériaux eux-mêmes, qui accusent le taylorisme de bureaucratise, de "rigidité", interviennent dans une période particulière de l'évolution du capitalisme. Dans ces années-là, le capitalisme financier supplante le capitalisme industriel et fonctionne sur lui-même, sans égards pour les impératifs de production, ne s'en servant plus que comme points de repères, et encore ce sont plus les seuls ni les plus importants. Sans doute ces critiques proviennent-elles de dynamiques propres aux grandes entreprises où les experts constatent les impasses de certaines méthodes de management, poussés tout de même pour une évolution technologique et du niveau culturel de masse, mais ces experts ne sont pas insensibles à un sentiment diffus qui traversent l'ensemble des professions et des travailleurs, d'une non-correspondance entre les efforts fournis et les effets matériels ou psychologiques qu'ils en tirent, sans compter que même dans le cas de fidélité, d'assiduité et d'intéressement à l'entreprise, iles ouvriers et les employés peuvent être "remerciés" dans les plus mauvais sens du terme...

 

Une évolution générale... et diversifiée

   Lusin BAGLA explique que "si depuis les années 1980, les analyses émanant des milieux managériaux accusent l'organisation taylorisme et bureaucratique de "rigidité" pour encourager des formes de gestion plus souples, des études réalisées par des chercheurs à partir des années 1950 et 1960 avaient montré que taylorisme et bureaucratie n'avaient jamais connu une application universelle. Dans certains secteurs d'activité, il avait été impossible de définir des tâches et des responsabilités à travers des règles et procédures détaillées destinées à guider les comportements humains. Ces secteurs n'avaient donc pas attendu les nouveaux discours sur le "management" pour élaborer des formes d'organisation et de coopération, la communication, la capacité de résoudre des problèmes imprévus étaient valorisées. On en avait conclu que les critères d'efficacité doivent être définis en tenant compte de la nature de l'activité considérée et des caractéristiques de l'environnement où elle s'accomplit.

De même, poursuit-elle, si depuis les années 1980 les managers ont fait de l'incertitude et de l'imprévisibilité des notions clés de leurs stratégies de gestion, les sociologues peuvent leur rappeler qu'en réalité ils ont toujours eu affaire à l'incertitude et à l'imprévisibilité. Enfin, si les théories managériales qui visent à encourager l'initiative dénoncent l'attachement bureaucratique au règlement et aux procédures, les sociologues n'ont jamais cessé d'affirmer que les salariés ne se contentent guère d'une obéissance passive aux règles. Présentant un "surplus de sens" pour les individus qui les appliquent, ou impliquant des rapports de force entre eux, les règles laissent une marge de liberté aux actions individuelles et collectives, toujours imprévisibles. Elles n'empêchent pas les salariés de définir des stratégies, qui peuvent entrer en conflit avec les décisions et les objectifs officiels. Les sociologues s'interrogent également sur la pertinence de l'adjectif "rationnel" appliqué à l'analyse des objectifs et des décisions."

  Des nuances ont depuis les années 1950 été apportées aux principes tayloriens par l'approche comparative d'analystes comme Alvin GOULDNER, TRIST et BAMFORTH, Arthur SIMTHCOMBE, à partir d'expériences faites dans des milieux professionnels différents. Suivant les branches industrielles, les hiérarchies, les habitudes, les règlements, varient grandement. De plus, la réalité organisationnelle observée par les sociologues est bien plus compliquée que les modèles des organisateurs modernes tels qu'ils sont exposés dans nombre de manuels de gestion... C'est qu'ils ne veulent pas trop entrés dans l'analyse de situations où les directions opérationnelles et plus encore la direction générale, perd une grande partie de la maîtrise de ce qui ses passe dans les entreprises... S'ils le feraient, ils seraient bien obligés de prendre en compte nombre de conflits, lesquels sont parfois inextricables entre pratiques professionnelles et interventions syndicales... Ils donneraient à voir non seulement les coopérations à établir pour la meilleur des productivités, mais également les conflits qui les battent souvent en brèche...Règles contournées, stratégies compliquées des directions et des salariés, parfois antagoniques, parfois s'utilisant les unes des autres, règles à interprétation variable permettant parfois d'organiser la résistance individuelle ou collective, crispations bureaucratiques à versants parfois disciplinaires, interprétations diverses et réinterprétations des règles pour le déploiement de discours managérial ou syndical comme pour le déploiement de pratiques de direction ou des subordonnés.... entrainent souvent des tentatives de négociation, à des échelles diverses, suivant les traditions centralisatrices ou décentralisées des régions concernées... 

   Quelle que soit l'issue de la mise en place des coopérations par les managers et des tentatives de résolution des conflits sociaux intervenant autour ou dans le monde de l'entreprise, et sans doute, nonobstant les effets d'une évolution du capitalisme, les managers et les sociologues en général parviennent aux mêmes doutes - même s'ils sont diversement exprimés, il va sans le dire - sur la rationalité et la prévisibilité des décisions.

  "Dans leur critique de l'hypothèse de la rationalité parfaite appliquée à l'étude du processus de prise des décisions, James G. MARCH (Bounded Rationality, Ambiguity, and the Engineering of Choice, Bell Journal of Economics, n°9, 1978) et Herbert A. SIMON (Administrative Behavior : : A study of Decision-making Processes in Administrative Organisations, The Free Press, 1997, première édition 1945) soulignent les limites  cognitives qui empêchent les individus d'envisager toutes les possibilités. Dans le processus de décision, certaines solutions n'apparaissent qu'au fur et à mesure, redéfinissant ainsi les "préférences". Filtrée par ceux qui la détiennent, de manière à influencer les décisions, et transmise en fonction de leurs intérêts, l'information est rarement neutre : elle n'est jamais complète : autrement dit, elle est souvent partielle et partiale. De même la manière dont elles est reçue et interprétée dépend, en partie, des routines et des habitudes de ceux à qui elle s'adresse. Enfin, pour des raisons pratiques, et notamment par manque de temps, on ne va jamais jusqu'au bout de la recherche des solutions envisageables. La décision optimale ou le choix le plus rationnel n'existent pas : ils sont fortement influencés par le contexte.

Au niveau de l'organisation, les procédures officielles, qui servent de cadre de référence, influencent la perception des "membres" et limitent leur choix. Les décisions destinées à trouver une solution à un problème varient selon l'endroit précis de l'organisation où ce problème est perçu et selon la nature de l'information obtenue. Enfin, comme les décisions prises dans une unité peuvent constituer une contrainte pour une autre unité, on ne saurait chercher la solution optimale : on s'arrête à la première solution qui puisse "satisfaire" le plus grand nombre d'intéressés. La rationalité est donc limitée et locale. Dans certains types d'organisation, notamment les universités (qualifiées d'"anarchies organisées"), l'étude des processus de décisions a inspiré une curieuse métaphore, celle de la "boîte à ordures".

Tous ces exemples et leurs analyses sociologiques convergent pour affirmer que ce sont les acteurs qui donnent vie à un ensemble de règles et procédures (communes) par leur mise en scène et leurs accomplissements collectifs. L'ensemble du jeu dépend donc autant des interprétations individuelles que des relations entre acteurs et des enchaînements des rôles et des répliques. Les règles semblent fragiles lorsqu'on observe les négociations dont elles font l'objet ou lorsqu'on passe de l'organisation à l'action. Objectifs et décisions ne suivent pas forcément l'impératif d'efficacité et de rationalité mais peuvent résulter des stratégies de pouvoir. D'une perception d'ordre, de cohésion, d'homogénéité et de prévisibilité, exprimée par la métaphore du "système", on passe à celle de contextes où règne, côté structure, la contingence et où s'expriment, côté acteurs, conflits, luttes d'intérêt, alliances et compromis provisoires. Lorsqu'on ajoute à ces analyses l'image de l'"organisation aux frontières perméables" et l'intervention d'une multiplicité d'acteurs et de mondes sociaux, on comprend mieux les difficultés à prévoir la manière dont un objectif va évoluer, dont une décision sera appliquée et dont une innovations projetée verra le jour."

   Les théories de l'organisation du travail deviennent donc multiples, suivant les motivations des acteurs qui les produisent, du taylorisme persistant (notamment dans les industries de production de masse de matériels identiques, et ce dans les régions anciennement décrites comme sous-développées), du fayolisme plus ou moins rigoureusement appliqué, au mouvement des relations humaines, à la socioanalyse des organisations ou à la théorie actionniste des organisations (inspirée des études de Michel CROZIER)... La nature de l'activité industrielle et commerciale influe énormément sur la part d'importance accordée à une méthode de management à une autre. Par ailleurs, le développement de l'informatisation des processus de fabrication, voire d'aide à la conception et d'aide à la décision, font évoluer l'application de règles à des personnels moins nombreux, plus spécialisés et souvent pour ce qui concerne la conception de nouveaux matériels, bien plus instruits et individualistes. Pour une même entreprise, des méthodes de gestion du personnel très différentes peuvent être appliquées selon le secteur considéré... Le discours managériale n'est pas le même à un secteur de production de masse et à un section de conception et d'innovation techniques, même si les tentations hiérarchiques semblent toujours se manifester à un moment ou à un autre aux hauts niveaux de direction. 

 

Nouvelles tendances... souvent virtuelles

    Yvon PESQUEUX, étudiant le sens du passage du taylorisme au post-taylorisme, pose la question de la mise en avant (souvent proclamée, mais est-elle réelle...) de la thématique du client et du service qui serait celle de la fin du modèle taylorien-fordien. Assistons-nous, se demande-t-il, à l'émergence d'un nouveau modèle d'organisation ou à la prolongation de l'esprit du taylorisme dans une société en évolution? "La réponse, écrit-il, se limite d'ailleurs le plus souvent, au travers du thème de la transversalité, à l'évidence que nous serions dans un monde posé-taylorien. A y regarder de plus près, à la trilogie taylorisme - régulation fordienne-État providence pourrait correspondre une autre trilogie dont les contours s'exprimerait comme suit : post-taylorisme-régulation libérale-gouvernementalité polymorphe. Ce troisième terme recouvre cette situation qui voir l'émergence d'acteurs socio-politiques nouveaux au pouvoir non réellement codifié - des organisations non gouvernementales telles Greenpeace, Médecins sans frontières, WWF; capables de mener une véritable politique aux contours y compris diplomatiques et pouvant aller à l'encontre (car suscitées) par les stratégies des entreprises et les actes de gouvernements - ou encore des personnages emblématiques tel José Bové dont la symbolique est tout aussi en mesure de contrer les actes diplomatiques des États que les stratégies d'entreprise. Mais au milieu de tout cela se rencontrerait le client, hypothétique roi du post-taylorisme. La question du post-taylorisme, c'est aussi de demander ce qui fonde la valeur du travail aujourd'hui."

Cet auteur a raison de souligner qu'une façon de trouver des pistes de réponses à cette question - sans doute passablement brouillée par les différentes stratégies de communication et par l'activisme de médias peu regardants sur les évolutions à moyen et long terme - est de se demander ce qu'est devenue la séparation entre les tâches de conception et d'exécution, dualité qui se trouve au coeur du taylorisme, et ceci tant au niveau des entreprises, des administrations et de la société civile. Il place la question d'une prédominance du client au coeur d'une évolution bien complexe. Le "renouvellement des modes de conception et d'exécution marque l'affaiblissement du thème de la production de masse, puisque la soumission au client passe à présent par l'élaboration de plus petites séries adaptées à des besoins particuliers", comme l'indique l'influence majeure du toyotisme. Mais "il est tout aussi possible d'affirmer, qu'en d'autres termes, le projet taylorisé est achevé. Le "post-taylorisme" se traduit alors par une soumission qui ne concerne plus ce qui vient lier la masse des exécutants aux concepteurs mais pour ce qui relie les acteurs de la transversalité aux clients. Le thème d'une production poussée par la vente en est l'illustration. Ce n'est pas un système de production au service du client qui est mis en place ici mais en fait une soumission généralisée et réciproque du client au système de production." L'importance ici du système d'information entre entreprises et clients est ici évidente, et la publicité commerciale "officielle" n'est souvent qu'une partie de leur stratégie commerciale, qui repose sur un certain nombre de définitions de ce qu'est le client, pris dans tout un réseau complexe de relations. L'hétérogénéité des conditions de travail, des horaires de travail et des rémunérations se joint à une instabilité qui devient la marque d'un certain capitalisme, pour faire accepter à tous une certaine précarisation de la vie sociale dans son ensemble. "Dans ce contexte, la société post-taylorienne qui se dessine serait celle d'un salarié autonomisé dans sa pratique quotidienne au sein de l'entreprise, devenu l'esclave d'un client qui n'est plus tout à fait lui, ni tout à fait un autre. Cette situation là vient marquer le triomphe de la disparition de la classe ouvrière pour un prolétariat qui comprend aussi aujourd'hui les ingénieurs et les cadres."

On fait reposer, en définitive (on, c'est-à-dire ceux chargés d'interpréter massivement les exigences du temps présent) sur le "collaborateur, quelle que soit son mode de rémunération, la responsabilité de la prise en compte des désirs du client, lesquels sont déjà surinterprétés. On lui en "confie" la responsabilité, au travers de multiples dispositifs (des intéressements aux cercles de qualité) où le collaborateur peut avoir l'impression d'un certain pouvoir sur la production. Alors même que les tâches d'exécution et de conception sont elles-mêmes encore soumises à des principes tout tayloriens.... L'autonomie, en tant que discours, peut alors se superposer, jusqu'à en brouiller les perceptions, à la relation très traditionnelle, du haut en bas de la chaîne hiérarchique, qui elle est toujours là, que ce soit dans l'industrie, le commerce ou dans l'industrie, et cela d'autant plus que cette structure est alimentée par des collaborateurs au turnover plus ou moins intense...

 

Post-talylorisme... dans un débat tronqué et dans les dédales du changement...ou si l'on préfère, des théories managériales aux réalités...

    Danièle LINHART, à propos du post-taylorisme, met encore plus les points sur les i, en reprenant quantité d'analyses d'acteurs postulant un changement actuel de modèle socio-productif. "Ils constatent l'émergence et le renforcement de contraintes d'un type nouveau (exigences de qualité, diversité, innovations, délais raccourcis) censées mettre à mal le modèle organisationnel taylorise-fordien (...). Ils décrivent les traits saillants d'ores et déjà perceptibles du nouveaux modèle à venir : travail de moins en moins prescription, de la plus en plus abstrait et collectif, de plus en plus autonome et responsable, enraciné dans un fonctionnement de plus en plus intégré et coopératif des différentes fonctions et activités de l'entreprises". Elle critique très précisément les auteurs de telles analyses qui tiennent plus sans doute du discours que des réalités. Citant surtout Pierre VELTZ et Philippe ZARIFIAN ainsi que Jean-Louis LAVILLE, qui soutiennent ce genre d'analyses. Ils font partie du mouvement le plus progressiste en fait du post-taylorisme et ne peuvent donc être soupçonnés de vouloir restaurer d'une manière ou d'une autre les logiques verticales et horizontales du taylorisme et de ses successeurs. 

     Pierre VELTZ (né en 1945) est un ingénieur, sociologue et économiste français, spécialiste de l'organisation des entreprises et des dynamiques territoriales, président-directeur-général en autres de 2010 à 2015 de l'Établissement public Paris-Saclay. Ses recherches couvrent deux champs principaux : les transformations des stratégies et des organisations des firmes, engagées dans les mouvements d'internationalisation, et les dynamiques des territoires, à différentes échelles. Il s'intéresse également aux processus de globalisation de l'enseignement supérieur et aux formes territoriales de l'économie de la connaissance, en insistant sur leur structuration en réseaux (Mondialisation, villes et territoires, 1996 ; La société hyper-industrielle,Le nouveau capitalisme productif, Seuil, 2017).  Philippe ZARIFIAN (né en 1947) est un sociologue français qui a créé et dirigé le département de sociologie de l'Université de Paris-Est Marne-la-Vallée. Ses travaux portent sur la sociologie générale (sociologie de la modernité), sur la mondialisé, la sociologie du travail et la sociologie des modèles d'organisation en développant de nouveaux concepts tels que "événement", "communauté d'action", "sociologie du devenir", "modèle de la compétence", "communication intercompréhensive", "mondialité. Il tente, par l'exploration de divers champs d'études, de créer un nouveau type de sociologie, dans le prolongement de Georg SIMMEL en sociologie et de Henri BERGSON en philosophie (Inflation et crise monétaire, éditions sociales, 1975 ; Sociologie du devenir, L'Harmattan, 2012). Jean-Louis LAVILLE est un sociologue, professeur, titulaire de la chaire économie solidaire du CNAM. Son blog (dans Alternatives économiques) aborde de nombreux sujets, notamment la transition écologique et solidaire et la reconnaissance de l'économie sociale et solidaire.

    Daniel LINHART estime que le modèle organisationnel qu'ils recherchent, part d'analyses théoriques de ce qu'était le taylorisme-fordisme, qu'ils laissent entendre adapté à leur époque. Il faut recherche de nouveaux modèles d'organisation à cause des changements des contraintes générales. Le nouveau modèle ne peut qu'être imparfaitement adapté à ces dernières et conduit donc à plus de coopération, d'horizontalité, de transversalité... Plutôt que cette démarche, il préfère partir des résultats de multiples enquêtes sur le terrain, croiser deux plans, les champs de l'entreprise et les niveaux d'inscription dans la réalité, pour cerner ce qui relève du discours et ce qui a trait aux pratiques et aux résultats. 

     Il commence par le fonctionnement interne de l'entreprise, champ qui recouvre les logiques d'articulation et de mise en cohérence des différentes fonctions de l'entreprise.

"Sur le plan du discours, écrit-il, le thème omniprésent est sans conteste celui de la coordination, coopération, intégration, interaction, solidarisait des différentes activités de l'entreprise ; on entend tourner le dos délibérément à l'entreprise bureaucratisée, cloisonnée, pyramidale (...), où coexistent (lorsqu'ils ne s'affrontent pas ouvertement) des clans professionnels liés à des corporatismes, et où s'opposent travailleurs manuels et travailleurs intellectuels. Désormais, les objectifs consistent à englober dans une perspective plus harmonieuse et systémique, les diverses logiques productives à l'oeuvre dans l'entreprise. A uniformiser, homogénéiser les différents références, les multiples codifications, critères, en un mot les diverses rationalités qui prospèrent au sein des nombreux services. L'inspiration explicite, mais souvent implicite de ce discours réside dans le modèle japonais. (...)".

"Sur le plan des pratiques, on peut avancer, à la lumière des enquêtes disponibles (voir notamment les travaux des spécialistes en gestion des CRG ET DU CGS, dans la Revue française de gestion industrielle), que de nombreux efforts sont déployés pour aller dans le sens préconisé. Nombreuses sont les initiatives qui visent à introduire une coopération horizontale entre différents services (Fabrication, Entretien, Qualité, Méthodes, par exemple) qui utilisent des nouvelles technologies reposant sur l'informatique (...)."

"Du côté des résultats, il semble bien qu'on soit assez loin des objectifs visés. Il y aurait en effet un réel décalage entre l'ampleur des efforts consentis sur ce terrain et la faible envergure du changement, les féodalités professionnelles ne se laissant pas si aisément déraciner du terreau de l'entreprise, la hiérarchie intermédiaire ne témoignant pas d'un grand enthousiasme à l'idée de s'effacer pour faciliter la communication et la décentralisation. L'entreprise cloisonnée, pyramidale, terrain de manoeuvre de stratégies professionnelles classiques est loin d'être dépassé. Un des effets, probablement non escompté, est l'intérêt dont témoignent certains syndicats ouvriers et de cadres (notamment la CGT et l'UGICT) pour ce champ de l'entreprise. (...)."

     Concernant l'espace des relations sociales qui correspond aux modalités idéologiques et culturelles de mobilisation des salariés. Force est de constater sur terrain l'ampleur du changement.

"Sur le plan des discours, l'omniprésence du thème "la grande richesse de l'entreprise ce sont ses hommes" est telle que l'on a tendance à oublier l'ampleur du visage pris. "O mépris" (titre du dernier livre de SEIRIEXY) devient le must affiché  par de nombreuses directions. Et pourtant, il n"y a pas si longtemps encore, dans les années 1950, 1960 et même 1970, c'était une autre langue de bois qui était maniée des deux côtés. Une langue guerrière, de défiance réciproque, correspondant à la guerre idéologique de tranchée inscrite au sein de l'entreprise entre ouvriers et dirigeants. Il faut dire que la législation socialiste a largement contribué à alimenter ce discours humaniste de l'entreprise. Les rapports Auroux et les lois du même nom ont introduit l'idée que les entreprises étaient en mesure de devenir des lieux où la démocratie avait sa place, et où les individus restent des citoyens ; l'idée d'une réconciliation entre efficacité et valorisation du "potentiel humain". La référence explicite ou implicite du discours est probablement moins à rechercher ici du côté du modèle japonais, mais plutôt de celui d'un contre modèle fayoliste qui a tant marqué les mentalités françaises."

"Les pratiques sont-elles en rapport avec (ce discours (...)? (L'auteure) est tentée de répondre que oui.Les changements organisationnels visant à alléger les lignes hiérarchiques, et surtout l'importance du dispositif participatif en France témoigne de ce que les directions ne se contentent pas de manier le verbe. Des milliers de cercles de qualité, de groupes d'expression, la mode des projets d'entreprise, les efforts réalisés en matière de communication, la multiplicité de groupes de diverses natures, tout cela place la France largement en tête des pays européens en matière de participation."

"Mais les résultats, eux, ne sont pas à la hauteur ni des discours ni des politiques mises en place." Si les distances hiérarchiques et les mentalités de type militariste disparaissent peu à peu, "la disposition de la hiérarchie intermédiaire à l'égard des groupes d'expression n'est pas toujours la plus bienveillante. Trop d'enjeux de pouvoir sont encore présent pour que le participatif s'enracine réellement dans le corps de l'entreprise et y imprime sa marque (voir Sous la direction de D. MARTIN, Participation et changement social dans l'entreprise, L'Harmattan, 1989). Ces freins à la concrétisation de l'effort participatif ont pour effet de décourager les bonnes volontés. Après l'essoufflement des groupes d'expression, on assiste à une retombée d'intérêts pour les cercles de qualité. La persistance avec laquelle les directions d'entreprise impulsent les unes après les autres, comme en rafales successives, des formules participatives, ne parvient par à masquer le doute grandissant que développent des couches de plus en plus importantes de salariés."

     Côté organisation du travail stricto sensu, on se trouve aussi face à un discours très novateur, quoique moins appuyé. "A l'entendre, on en serait déjà à l'ère du post-taylorisme." Une profusion de nouveaux mots et de nouvelles expressions semblent malgré tout camoufler des traditions bien ancrées, Et il ne faut pas oublier, même si l'étude de notre auteure se veut circonscrite à la France, que l'organisation du travail taylorienne se transpose, à force de délocalisations d'entreprises vers des pays à main-d'oeuvre supposée plus malléable. Les diverses industries (automobile, textile, informatique même) ont tendance à reproduire les pires organisations à la chaîne qu'on ait connu... 

"Sur le plan des politiques mises en place, (...) on peut distinguer trois types de pratiques : celles qui conduisent à des formes d'organisation rompant avec certains principes tayloriens en matière d'organisation du travail ; celles qui aboutissent à un renforcement du taylorisme et celles qui, malgré d'importants changements technologiques reproduisent purement et simplement l'organisation antérieure." Même si l'auteure se limite au cas français, on pourrait sans doute, avec d'importants déplacements de "frontières" entre ces trois types de pratiques, faire la même analyse pour d'autres pays, y compris dans les pays anciennement dits sous-développés. 

- La première tendance est surtout observable dans les industries de process (voir M. SUEUR, agents de maitrise et techniciens face à l'automatisation", Cahiers CEREQ, volume 6), soit par exemple dans la cimenterie, la pétrochimie et la sidérurgie : s'y trouvent les exemples d'organisation qualifiante où s'activent des groupes polyvalents sur la base d'un élargissement du champ et du niveau de compétences et englobant des tâches réellement techniques. Ces groupes d'opérateurs travaillent en interaction étroite avec les techniciens de bureau avec lesquels ils partagent ainsi une partie de leur professionnalisé. Il semble pour Danièle LINHART que les travaux de VELTZ, ZARIFIAN et de LAVILLE s'inspirent largement de cette forme d'évolution. Il faut rappeler les spécificités de ces industries : forte intensité capitalistique, ce qui veut dire moindre importance de la main d'oeuvre, impératifs de sécurité et de fiabilité des installations drastiques, passé de crise très profond pour certains de ces secteurs comme la sidérurgie et tradition de forte segmentation du marché du travail. 

- La deuxième tendance, non la première en importance en nombre, correspond à un durcissement taylorisé des situations de travail et se rencontre dans l'habillement, dans le textile, dans le bâtiment. On y retrouve un contrôle accentué des cadences de travail et une plus forte pression avec l'introduction de convoyeurs automatiques programmables. On y assiste à des mises en place de polyvalences appauvrissantes articulées à des politiques de gestion précarisant de la main-d'oeuvre.

- La troisième tendance, qui se caractérise par la reproduction des pratiques tayloriennes antérieures, semble largement dominante et caractérise assez massivement les entreprises françaises. Dans ce cas, l'atelier n'est pas véritablement revalorisé dans son rôle, la coupure entre conception, organisation du travail/exécution est largement maintenue. Et ceci malgré, dans certaines industries, la mise en place de technologies qui autorisent et facilitent la décentralisation vers l'atelier de certaines tâches de conception-préparation.

Dans les trois cas de figures, on assiste à une prolifération de formules participatives, telles que cercles de qualité, groupes d'échanges et de progrès..."Dans le cas de mise en place d'organisations qualifiantes, précise-t-elle, le dispositif participatif vise à accompagner les innovations introduites, à les mettre en phase avec les savoirs, les suggestions des ouvriers. Dans les deux autre ças, il s'agit au contraire de pallier les dysfonctions générées par le décalage entre une organisation de travail rigide, entravée par des préceptes taylorisés maniés sans souplesse, et un environnement économique, technologique de plus en plus turbulent et exigeant."

    Les études sur le terrain montrent des situations contrastées, y compris à l'intérieur des industries et des entreprises, malgré un discours homogénéisant qui relève bien plus d'une stratégie de communication des entreprises que de la réalité du travail. Le discours sur la modernité des entreprises cachent mal de nombreuses dysharmonies, malgré une réelle réussite sur le plan de l'intériorisation des nationalités par les travailleurs. Entre participation exigée des travailleurs à une organisation du travail plus centralisée et contrôlée que jamais (grâce aux nouvelles technologies) qui rappelle un certain fétichisme mis en relief par le marxisme et évolution réelle des conditions de travail (au plan quantitatif et qualitatif) lesquelles sont souvent plus le fruit de conflits entre exécutants et concepteurs que de l'initiative propre d'un patronat qui serait plus à l'écoute d'autres impératifs (que la rentabilité) exprimés par les travailleurs, on peut voir là un paysage du travail véritablement contrasté. Il semble bien, d'après Danièle LINDHART que la tendance majoritaire est à l'affaiblissement des collectifs de travail existant ou même mis en place par les directions et à la transformation de ces collectifs producteurs et contestataires en groupes subjectivement acquis aux intérêts des entreprises, en accord avec ses règles, son mode de fonctionnement, convaincus de sa légitimité. Ce qui sonne le glas, même en ne considérant pas l'environnement économique global fait de changements fréquents et profonds des relations entre branches d'activité et des différents décideurs (favorables aux impératifs purement financiers) de l'implication réelle des travailleurs dans la vie des entreprises.

 

Danièle LINHART, A propos du post-taylorisme, dans Sociologie du travail, 35ème année, n°1, Janvier-Mars 1993, www.pesée.fr. Yvon PESQUEUX, Du taylorisme au post-taylorisme, pour une décontraction de la transversalité, Entreprises sans frontière, quelles mutations pour la comptabilité et le contrôle organisationnel?, Mai 2001, HAL (archives-ouvertes.fr). Lusin BAGLA, Sociologie des organisations, La Découverte, collection Repères, 2009. 

 

SOCIUS

 

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22 juillet 2018 7 22 /07 /juillet /2018 15:42

   Chester BARNARD, manager américain célèbre pour son livre The functions of the Exécutives, développe tout au long de sa carrière des idées sur le management reprises dans le monde entier. Ses idées portent principalement sur les organisations "formelles", la coopération, élément clé du management et la volonté de coopération, l'efficacité et l'efficience  et le rôle des dirigeants.

    Il est un temps directeur de l'American Telephone and Telegraph (ATT), le plus grand opérateur téléphonique du monde, ayant employé jusqu'à un million de personnes dans les années 1950. Après avoir oeuvrer dans ce qui est devenu aujourd'hui AT&T Corporation, il est nommé en 1927 président de la New Jersey Bell Telephone Company, aujourd'hui Verizion New Jersey.

  Chester BARNARD est avant tout un homme d'entreprise. Après avoir effectué ses études à Harvard, université avec laquelle il maintient ensuite des liens étroits (pratique courante aux Etats-Unis); sa carrière se déroule dans le cadre de l'ATT. Il appartient, tout d'abord, à un service de statistiques, puis acquiert des responsabilités managériales dans le secteur commercial et, en fin, devient le président de la New Jersy Belle Telephone. Par ailleurs, tout au long de sa carrière, il remplit diverses fonctions honorifiques, par exemple au sein de la Rockefeller Foundation et de la National Science Foundation. La réflexion qu'il mène s'appuie ainsi sur une expérience personnelle du management. orientées vers l'action, ses analyses ont modifié les idées sur le management et l'administration des entreprises.

  Chester BARNARD critique la conception taylorisme de l'entreprise et retient les leçons de l'expérience menée à Hawthorne, à savoir l'importance des opinions, de attitudes et des relations humaines. Il s'inspire également des travaux de WEBER, PARETO et PARSONS. Influencé par ces différents courants de pensée, il présente pour la première fois une "théorie globale" de l'organisation. Dans l'introduction à la seconde édition de son livre en 1968 (la première est intervenue en 1938), il expose les raisons pour lesquelles cette théorie est nécessaire : "Toute l'attention intellectuelle de la littérature consacrée à la réforme sociale est tournée vers les tensions sociales. Il n'y a presque pas de référence aux organisations formelles comme processus concret qui détermine l'accomplissement de toute action sociale". 

   Cette théorie de l'organisation comporte les éléments suivants, mettant en évidence le caractère abstrait de l'organisation :

- Les actions observables des êtres humains dans notre société - mouvements, langage, pensées, émotions - monte que la majorité d'entre elles sont déterminées ou orientées par rapport aux organisations formelles.

- Une organisation naît lorsqu'il y a des personnes capables de communiquer entre elles et décidées à participer à des actions destinées à accomplir un même but. Les éléments d'une organisation sont : la communication, la volonté de servir un but commun.

- Un système coopératif est un ensemble de composantes physiques, biologiques, personnelles et sociales qui sont placées dans une relation spécifique et systématique en fonction de la coopération de deux ou d'un plus grand nombre de personnes en vue d'atteindre au moins un but.

- Par définition, il ne peut y avoir d'organisation sans individus. Cependant, ce ne sont pas les personnes mais les comportements, les actions ou l'influence des personnes qui doivent être pris en considération comme les éléments de base des organisations.

- L'organisation, simple ou complexe, est toujours un système impersonnel qui coordonne les efforts humains ; il y a toujours un but comme principe unificateur et coordination ; il y a toujours une capacité de communiquer ; il y a toujours la nécessité d'une volonté personnelle de participer et de maintenir l'efficacité par rapport à l'objectif défini et à la continuité des contributions. C'est ce qu'on appelle une organisation formelle.

- Des organisations informelles sont présentes dans les organisations formelles, ces dernières sont essentielles pour maintenir l'ordre et la cohérence, les premières sont indispensables pour assurer le dynamisme et la vitalité. Ce sont des phases mutuellement réactives de la coopération qui sont également mutuellement dépendantes.

- Toutes les organisations complexes sont constituées à partir d'unités qui sont des unités de travail ou des organisations de base. Les caractéristiques structurelles essentielles des organisations complexes sont déterminées par les effets de la nécessité de communiquer sur la taille des unités de base.

- L'efficacité de l'organisation est le maintien de l'équilibre des activités de l'organisation en donnant suffisamment satisfaction aux individus qui réalisent ces activités?

- Les difficultés rencontrées par les systèmes de coopération ont pour origine les idéologies fausses, particulièrement des leaders et des responsables des organisations formelles. Ces notions erronées pervertissent le jugement acquis par une expérience de résolution des problèmes qui respecte les principes de la théorie de l'organisation.

- L'autorité est un autre nom pour caractériser la volonté et la capacité des individus à se soumettre aux exigences des systèmes coopératifs.

- Les actes des individus peuvent être distingués entre ceux qui résultent de la détermination, du calcul et de la réflexion, et ceux qui sont inconscients, automatiques et de réaction, le résultat de conditions internes ou externes, actuelles ou passées. En général, quel que soit le processus qui précède la première catégorie d'action, celui-ci débouche sur ce qui peut être qualifié de "décision".

- La coordination des efforts d'un système de coopération requiert l'organisation d'un système de communication. Un tel système suppose des centres ou des points d'interconnexion et ne peut opérer que si ces centres sont occupés par des personnes appelées "responsables". C'est la fonction managériale.

- Le facteur le plus stratégique de la coopération humaine est la capacité managériale. L'accumulation du capital, l'invention de processus, l'innovation en matière de relations humaines qu'une coopération effective et efficace requiert,  repose avant tout sur une aptitude particulière en matière de technologies des matériaux, des forces physiques, des systèmes économiques et de l'art de l'organisation. 

- La caractéristique essentielle de toute société qui dépasse une certaine dimension est la présence d'un réseau complexe d'organisations formelles plutôt que ses institutions, coutumes, etc.

- L'élément stratégique de l'intégration sociale est la promotion et la sélection des responsables. Ce processus est généralement déséquilibré par une attention excessive prêtée à la compétence technique et au statut moral. A une certaine époque, l'aspect moral a été cultivé au détriment de la capacité technique. Actuellement, l'accent mis sur la technique n'est pas assez guidé par les nécessités d'un système coopératif, considéré comme un tout.

      La contribution de Chester BARNARD à l'analyse des organisations est centrale, selon la plupart des observateurs travaillant sur la sociologie des organisations. La synthèse des travaux antérieurs effectuée par cet auteur est à l'origine d'une redéfinition de la réflexion managériale. Il établit l'importance d'une analyse des organisations, distincte de la doctrine taylorisme et de la science administrative exposée par FAYOL (Administration industrielle et générale, Junod, 1928) en France et par GULICK et URWICK (Papers on the Science of Administration, New York, Institute of Public Administration, Columbia University, 1933) aux États-Unis. 

A partir des observations de MAYO, de ROETHLISBERGER et de leurs collègues, BARNARD conçoit l'organisation comme un système social d'interaction complexe. Cependant, sa conceptions diffère de celle de l'"école des relations humaines", car, pour lui, l'organisation se caractérise par sa structure formelle. Le management est avant tout, la capacité d'intégrer les composantes "formelles" et "informelles" des organisations. L'étude des dimensions "humaines" de l'organisation est un objet légitime de recherche pour les spécialistes de l'entreprise et de l'administration. Enfin, BARNARD a la conviction profonde que le consensus dans les entreprises favorise le consensus au sein de la société. 

Chester BARNARD, The Functions of the Executive, Cambridge, Harvard University Press, 1938.

Herbert SIMON, Administration et processus de décision, Économica, 1983. Michel BARABAL, Chester Barnard, L'organisation formelle ou l'art de la coopération" dans Les grands auteurs en management, Sous la direction de Sandra Cherreire PETIT et Isabelle HUAULT, Édictions Ems, 2009. Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, collection Que sais-je?, 2010.

 

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