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2 janvier 2019 3 02 /01 /janvier /2019 08:12

   La "paix belliqueuse", formule due à Raymond ARON,  du titre fait reférence à une période (bien délimitée pour Yves SANTAMARIA, pour ce qui est de l'Europe, car aux États-Unis par exemple, on a affaire à une toute autre périodisation) entre 1947 et 1962, entre une guerre "chaude", la seconde guerre mondiale et une guerre "froide" entre les deux blocs, les pays d'Europe s'ancrant chacun progressivement alors dans un camp ou dans un autre, celui des États-Unis ou celui de l'Union Soviétique. Bien entendu, tous les auteurs ne partagent pas cette périodisation (et encore moins cette caractérisation de la période...), la guerre froide commençant pour les uns dès la fin des hostilités avec l'Allemagne nazie, ou n'ayant jamais cessé depuis la révolution d'Octobre 1917 pour les autres, ou encore, pour d'autres encore, lorsqu'ils considèrent plus les faits que les mouvements d'opinion ou les propagandes idéologiques, pour qui l'évolution historique est constituée de phases d'aggravation et de répit... En tout cas, pour les opinions publiques et de certaines parties des états-majors militaires, la guerre ne semble marquer qu'une petite période de répit pour devoir reprendre - comme l'espéraient d'ailleurs une partie du Reich - entre les États-Unis et l'Union Soviétique... Il semble pourtant que la période qui commence vers 1962, à l'inverse de la période précédente, soit marquée par l'instauration solide des deux blocs, au point que cela fasse partie d'une configuration qui perdurera dans le temps, coupant le monde entier entre Est et Ouest, avec l'acquiescement tacite des deux Grands pour laisser le champ libre au concurrent-partenaire-adversaire, pour ce qui est des moyens de garantir leur respectif ordre intérieur (non intervention dans les affaires de pays tentant de se dégager de l'emprise d'un des Grands...). Belliqueuse, cette paix l'est, sans doute dans la rhétorique que dans les périodes qui suivent, chaque camp stigmatisant et menaçant l'autre, soit directement comme les États-Unis brandissant leur supériorité atomique éphémère, soit indirectement comme l'Union Soviétique, par l'intermédiaire des multiples syndicats et associations communistes, clamant la nécessaire fin du système capitaliste...

    Le Paysage Pacifiste Européen est alors, au sortir du seconde conflit armé mondial, tout autre que celui de l'avant-guerre, bien que bien des traits le rattachent aux périodes précédentes (caractère social ou non du pacifisme, antagonisme entre sensibilités religieuses et sensibilités laïques...). Ce qui domine alors de manière incontestable dans ce nouveau PPE, et singulièrement en France, c'est l'hégémonie du mouvement communiste en général sur l'imagerie de la paix. Alors que le Mouvement de la paix, créé et dominé par les courants socialistes ou communistes, mais aux orientations encore débattues face aux diktats de l'URSS (à travers le Kominform créé en 1947), dicte l'agenda des initiatives et des campagnes pacifistes (Indochine, Algérie, Bombe atomique...), des mouvances très diverses contestent cette hégémonie (sans réellement l'entamer), autonomes le plus souvent des institutions, des syndicats et des partis, chaque mouvance "représentant" une famille intellectuelle, plus souvent à gauche qu'à droite. Marqués par les divisions entre résistances et collaborations, ces différents courants du PPF, suivent, dans leur démarche intellectuelle comme dans leurs initiatives pratiques, les évolutions des opinions publiques, de manière assez différentes d'ailleurs d'un pays à l'autre dans les "priorités de combat".

Ces opinions publiques "prennent alors conscience de la difficulté d'échapper à la division du monde en deux camps. Une petite majorité admet également que le risque majeur d'agression vient d'Union Soviétique (la fraternisation des vainqueurs n'a pas duré longtemps). Leur armée (pour ce qui concerne surtout la France, mais c'est en partie vrai aussi pour la Grande Bretagne en difficulté dans son Empire), elle, est déjà en guerre sur des théâtres coloniaux dont certains se transforment en terrains d'affrontement Est-Ouest. Instruits dans le souvenir des conflits précédents, les combattants évolueront sous le regard  d'une opinion mobilisée par des préoccupations différentes de celle des années 1930 et 1940 ; à la crise et à la pénurie succède une aisance relative qui est en passe de modifier le rapport à l'impôt du sang. Cette évolution est d'autant plus perceptible que les secteurs de la planète dans lesquels la troupe est engagée sont excentrés et que l'absence d'agresseur potentiel aux frontières crée une situation sans précédent. Quant à la menace atomique, le développement des arsenaux - et plus particulièrement du parc nucléaire soviétique - ne parvient pas (en France) avant les années 1960, à susciter les émotions populaires que connait, par exemple, la Grande Bretagne, il est vrai plus précocement dotée. (...)."

 

L'hégémonie du Parti Communiste

   Profitant du tour de force idéologique de faire oublier ses hésitations pendant la guerre au profit de l'image des fusillés, surfant sur le prestige que lui procure une participation très forte, à l'égale de la tendance gaulliste, à la Résistance, le Parti Communiste, comme son émanation plus ou moins directe, le Mouvement de la Paix, traversés tous deux de manière égale par des luttes entre fidélité au grande "Parti frère" de l'URSS et combats centrés sur les objectifs bien concrets de défense de la classe ouvrière française, choses parfois dures à concilier, vus les différents contextes dans lesquels évoluent alors la politique intérieure et extérieure de la France... C'est que, en outre, l'ambiance de l'opinion en général et de la classe politique dans sa majeure partie ne lui ait pas forcément favorable. Passée la période triomphante des mois qui suivent la Libération, viennent les temps de conflits - cela dans un contexte matériel qui exige une vigoureuse Reconstruction après les destructions de la guerre, suivies des problèmes d'approvisionnement au milieu de populations migrantes de retour chez elles - le parti Communiste est confronté à des rumeurs de guerre contre l'URSS, tandis que le Général de GAULLE leur apparait comme le fourrier des États-Unis.  Précisément, Charles TILLON est chargé par le Parti de mobiliser, au nom des idéaux de la Résistance, contre la menace américaine (les troupes de G.I. sont parsemées dans toute l'Europe, bien visibles malgré leur cantonnement dans leurs bases). Alors qu'à Prague et en Yougoslave, sans compter la guerre civile grecque, s'agitent partisans et adversaires de ce qui ne sont pas encore les blocs, tout en affichant leur condamnation du "pacifisme béant" dont se réclame il faut bien le constater une certaine mouvance pacifiste (par exemple Lucie AUBRAC), les Combattants infléchissent progressivement leur rhétorique dans le sens d'une mise en garde contre les conséquences d'un conflit. Le contrôle du mouvement échappe alors progressivement à TILLON, au profit de Laurent CASANOVA qui a la confiance de l'Union Soviétique. Laquelle sait gré au PCF d'impluser des campagnes annonçant que "le Peuple de France ne fera pas la guerre à l'URSS".

Cela parait loin et un peu étrange pour nous, rétrospectivement, mais il ne faut pas oublier que des opinions publiques dans les territoires occupés à des franges (dans l'armée notamment), ne s'est jamais éteint l'espoir d'un retournement, comme il y en avait eu un avec le Pacte germano-soviétique, mais en sens inverse, les Occidentaux défendant les pays libérés contre la main-mise soviétique et même, alors que bien des faits plaidaient en sens contraire - y compris dans les relations entre les USA et l'URSS pendant la guerre - entrant en guerre contre les Soviétiques dans la conquête de l'Allemagne... L'anticommunisme d'une grande partie de l'intelligentsia française, qui remonte loin, à 1917, rendait alors crédible toutes sortes de scénarios pourtant non corroborés par les plans des états-majors de puissance engagées dans la construction de l'ONU.

L'orchestration, pensée comme nécessaire, d'un "patriotisme soviétique extraterritorialisé", dans des campagnes plus ou bien bien relayées par la presse non communiste, si elle agite bon nombre d'intellectuels, le père Riquet, Pierre DAIX, David ROUSSET - et qui perturbe d'ailleurs la prise de conscience de la politique d'extermination des opposants et des Juifs (pour ne parler que d'eux, car d'autres groupes en furent victimes), l'enjeu "camp de concentration" étant prise de guerre idéologique contre ou pour la préparation de la guerre - laisse assez indifférente l'opinion en général, bien plus préoccupées par sa vie quotidienne encore difficile. C'est surtout dans les grandes conférences internationales que communistes français et soviétiques collaborent le mieux, avec la mobilisation de bon nombre de compagnons de route du PCF. 

Dès 1948, lorsque s'éloignent ces rumeurs de guerre et de prolongation de guerre (avec changement de camps...), et que la crise de Berlin s'est dénouée, le PCF, comme, d'ailleurs surtout par la suite, le Mouvement de la Paix, lancent diverses campagnes aux thèmes plus mobilisateurs sans doute, pour "l'interdiction absolue de la guerre nucléaire" (Appel de Stockholm), puis pour la "paix en Indochine" (Comité d'études et d'action pour le règlement pacifique de la guerre au VietNam, né à la fin de 1952), contre la guerre de Corée (Appel contre la guerre bactériologique en avril 1952). L'ensemble des intellectuels qui débattent au sein ou à la marge des organisations pilotées par le PCF, de manière d'ailleurs de plus en plus sûre, se retrouvent dans les débats lors de la guerre d'Algérie, pendant ou après d'ailleurs l'affaire de la Communauté Européenne de Défense (qui devait, c'est selon, faire pièce ou être complémentaire en Europe à l'OTAN). Et au fur et à mesure de ces débats dans le temps, où les thèmes peuvent varier mais où des engagements personnels perdurent campagne après campagne, de manière d'ailleurs concomitante avec des débats internes au PCF, à l'issue desquels se font des sorties plus ou moins retentissantes de dissidents. Malgré ces débats internes qui suintent de plus en plus souvent à l'extérieur du Parti, la mouvance communiste reste hégémonique dans le Paysage Pacifiste Français.

Ce n'est que progressivement, avec notamment sur le plan international le rattrapage nucléaire et la percée spatiale de l'URSS, mettant peu à peu en équivalence Etats-Unis et URSS comme... fauteurs de guerre, que s'effrite cette hégémonie, à la fin des années 1950 et qu'oeuvrent alors jusqu'au milieu des années 1960, des mouvances non-communistes, parfois très critiques par rapport au PCF. Mouvements ou groupes anti-nucléaires, groupes de soutien au FLN et porteurs de valise, groupes contestataires divers et variés partagent alors avec le PCF la scène du pacifisme. Dans des débats d'ailleurs - il faut attendre la période suivante pour que l'opinion publique et les forces politiques en fasse des points d'ordre du jour majeurs - qui font la une de la presse à cause de l'implication de personnalités en dehors de la sphère communiste (Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER avec L'Express, le général de Bollardière, les groupes d'actions civiques non-violentes). C'est à la suite de ces débats que prennent fin cette hégémonie persistante, mais seulement dans les années 1962-1974, et que beaucoup trouvent l'inféodation à la politique extérieure de l'Union Soviétique (avec la victoire notamment de la thèse du socialisme dans un seul pays), bien pesante, voire contre-productive...

   On n'insistera jamais assez sur l'inadéquation entre les réelles évolutions des armements et même des guerres coloniales et les réactions des organisations pacifistes. C'est que l'agenda de ces organisations, qui se calque sur celui, dans cette période, du Parti Communiste et du Mouvement de la Paix, correspond plus à celui des gesticulations diplomatiques de la part des deux Grands. Alors même que c'est certainement la menace des armements nucléaires la plus importante pour l'humanité, pour les peuples européens en particuliers, l'attention se focalise en France - moins en Grande Bretagne qui suit une évolution sensiblement différente - sur les guerres coloniales, à des moments où elles sont déjà fortement entamées, et que les réactions aux essais nucléaires par exemple, ne se sont pas réellement en fonction de la véritable évolution de ces armements. Il faut attendre les années 1980, sous la conjonction de plusieurs facteurs, pour que cette adéquation se réalise, partiellement.

    Même si l'agenda des activités du Mouvement de la paix et, finalement, de ses détracteurs, qui existe, même s'ils ont de la peine à se faire entendre des grands médias, est fixé souvent au Komintern, les débats internes sont marqués par des questionnements qui n'ont font pas pour autant une marionnette docile. Ce n'est d'ailleurs que fin 1948 que la direction du Mouvement de la paix est complètement soumise aux orientations tactiques du Parti Communiste. C'est à partir du moment où les éléments non-communistes de la Résistance à l'origine de la fondation du Mouvement de la paix sont évincés, que ceux-ci s'organisent réellement. Mais même au plus fort des campagnes orchestrées par Moscou, avec leur apparence trompeuse de neutralisme, les débats auront lieu de manière interne, même s'ils ne transpirent guère à l'extérieur dans les médias. Il faut tous les efforts de la direction pour rendre étanche le Mouvement de la paix, chose faite dans les années 1960.

Créée début 1948, à la suite d'un Appel fin 1947 à la fondation d'une organisation destinée à "soutenir le régime républicain et interdire le retour du fascisme et de la dictature",  le Mouvement de la paix rassemble une soixantaine de personnalités (compagnons de route du PCF, chrétiens de gauche...) issues de la Résistance (d'abord sous la forme des "Combattants de la liberté", sous la direction d'Yves FARGE). Lors des Assises des 27 et 28 novembre 1948, les thèmes du réarmement allemand, de l'usage de l'arme atomique et du désarmement général reflètent l'adéquation avec les positions communistes. Les membres communistes du Mouvement évincent alors à la direction, ceux issus de la Résistance ne faisant pas partie du PCF. L'activité du Mouvement de la paix est alors directement reliée à celle du Congrès des peuples pour la paix (août 1948) et en 1951, les "Combattants de la paix et de la liberté" deviennent "le conseil national français du Mouvement de la paix".

C'est dans les années de guerre froide, surtout avant la déstalinisation de 1956, que le Mouvement est le plus riches en actions et influent de par ses effectifs. Appel de Stokholm, manifestations contre la guerre de Corée (1950), campagne contre le réarmement de l'Allemagne au sein du CED (Communauté Européenne de Défense) (qui échoue d'ailleurs à se réaliser) à partir de 1952. le Mouvement se radicalise de plus en plus, développe un argumentaire de plus en plus politisé (au sens de la politique politicienne d'alors), situé dans la mouvance du PCF et le Mouvement perd de sa vitalité durant la compagne contre la guerre d'Algérie, et ne cesse alors, trop marqué PCF, de perdre des militants et de l'influence, même si sa flamme se ravive au moment de la guerre du Viet-Nam dans les années 1960, et plus loin, lors de la crise des euromissiles des années 1980. Il reste encore la plus importante Organisation Non Gouvernementale pacifiste, après près de 150 comités locaux, même après la fin de l'URSS, même si finances et militance ne sont plus ce qu'ils étaient. Il a encore une activité importante dans la jeunesse, même s'il ne bénéficie plus d'une caisse de résonnance tonitruante, vu la perte d'influence de la presse communiste et l'affaiblissement politique du PCF.

 

Une mouvance hors de la sphère communiste toujours active

   Dans la mouvance d'intellectuels se réclamant d'un neutralisme bien plus assumé, autour de la revue Esprit et du journal Le Monde et qui rompent avec le Mouvement de la paix au début de 1950, se forment plusieurs groupes pacifistes, qui peinent d'ailleurs d'abord à se faire entendre. Ils débordent peu les mouvements de de la presse ou du milieu universitaire contre les guerres ou à la fois anti-américains et non communistes. C'est surtout sur la thématique anticolonialiste en général, pendant la guerre d'Algérie, à partir de la fin des années 1950, d'abord très minoritaires puis se montrant capables de provoquer un débat dans une opinion publique plutôt apathique jusqu'à la montée en puissance des activités du contigent militaire, et de la transformation de révoltes ou d'insurrections en véritable guerre civile dans des départements alors français. Des partisans français de l'indépendance algérienne (dont beaucoup refusent d'entrer dans les conflits entre FLN et MNA), se font réellement entendre lorsqu'ils adoptent la posture, largement inspirée des écrits de Jean-Paul SARTRE et Franz FANON, selon laquelle la violence du colonisé porte en elle-même une promesse d'émancipation universelle. Parfois dans des acrobaties intellectuelles, notamment dans les milieux musulmans, qui sont reliées parfois de manière très lâches avec les clivages sur le terrains, des intellectuels, des universitaires et des militants pacifistes, dans un moment d'hésitation de presque tous les partis, même s'ils sont parfois très éloignés idéologiquement, parviennent à mobiliser l'opinion publique autour d'éléments-clés : la question de la torture, la revendication d'un statut d'objecteur de conscience, l'abolition des camps d'internement... Entre le général De Gaulle à la politique peu visible à ses débuts de reconquête du pouvoir et un PCF toujours sur ses positions tranchées, mais avec la présence virulente du Mouvement de la paix bien qu'en perte de vitesse, les forces et courants pacifistes dont l'influence croit avec l'allongement de la guerre, peinent d'abord à s'organiser et gardent pâle figure encore jusqu'au bout... C'est que l'esprit munichois est confondu encore avec le pacifisme et que nombreux sont les groupes ou personnalités qui n'ont pas réussi le tour de force de la mouvance communiste de faire oublier ses réelles positions du début des années 1940.

C'est surtout dans les milieux enseignants ou les mouvements d'éducation populaire que se manifestent à plusieurs reprises des convictions pacifistes, déjà à propos de la tentative de CED, et alors sur la guerre d'Algérie. Il faut dire qu'avec l'attitude d'autonomie relative  officielle, les campagnes pacifiste hors PCF ne "mordent" que difficilement. Il faut que la jeunesse soit intéressée au premier chef (avec l'engagement d'appelés en Algérie) pour que se développe un mouvement d'opposition, qui fait parfois la une de la presse, par des actions spectaculaires. Il faut également que la "couleur" socialiste des gouvernements de la IVe République soit bien entamée pour qu'une partie du personnel politique s'interroge sur le bien-fondé (d'autant que le cartierisme, de Raymond CARTIER sur ses inconvénients, gagne du terrain) de garder des colonies. Parfois d'ailleurs sans une once de pacifisme dans leur argumentation...

Les milieux catholiques, dans un contexte de perte radicale d'influence du catholicisme politique après le régime de Vichy que nombre d'autorités ecclésiatiques avaient un peu trop soutenus..., alors que la Papauté ne se sent plus liée par aucune rhétorique d'État sur la guerre et l'armement, sollicités souvent par le Mouvement de la paix... se révèlent, malgré la méfiance exprimée par exemple dans le journal La Croix par rapport à l'Appel de Stokholm, réceptifs par rapport aux campagnes pacifistes alors menées, même s'ils le sont moins que la mouvance protestante, notamment à travers le journal Témoignage Chrétien. C'est que les divers courants protestants sont moins encadrés que les catholiques ne le sont à travers des structures dédiées aux questions de la guerre et de la paix. Dans le cadre de l'écclésiologie traditionnelle, la hierarchie encadre les couches mes plus sensibles à la question de la violence guerrière, avec Pax Christi, fondée suite à une initiative française juste après le seconde guerre mondiale (initiative privée reprise en main par Mgr FELTIN, par ailleurs aumônnier général des armées...). S'encrant dans les milieux d'éducation (enseignement, scoutisme...), les autorités religieuses catholiques prônent, souvent sans se référer à l'actualité immédiate et se gardant de le faire, les progrès vers la paix universelle, restant strictement sur le plan moral, souvent sans incidences politiques ou institutionnelles directes. Les militants communistes du Mouvement de la paix cherchent d'ailleurs à puiser soutiens multiformes dans cette mouvance chrétienne peuplée à leurs yeux "d'idiots utiles"...

Les campagnes sur l'objection de conscience et l'opposition à la guerre d'Algérie semblent toutefois plus efficaces à mobiliser les énergies dans ces milieux, en tout cas bien plus que les divers groupes d'extrême-gauche qui se réclament de l'héritage trotskyste. Ceux-ci, en effet, refusent de mettre sur le même plan les impérialismes américain et soviétique, et leur anti-impérialisme se tournent bien plus contre les États-Unis et leurs alliés, que contre les activités de l'Union Soviétique et encore plus de la Chine. Le thème de l'émancipation contre les puissances colonialistes, dans un tiers-mondisme (bien orienté) leur importe bien plus. Si, notamment les groupes libertaires, certains critiquent la position "opportuniste" du PCF et du Mouvement de la paix, ils peinent à faire entendre des opinions qui restent dans le milieu militant, et qui sont imprégnées des conflits entre groupuscules se voulant parfois plus (ou vraiment) révolutionnaires que les autres...

 

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005 ; le parti de l'ennemi? ; Le Parti Communiste Français dans la lutte pour la paix (1947-1958), Armand Colin, 2006. Sabine ROUSSEAU, La colombe et le napalm. Des chrétiens français contre les guerres d'Indochine et du VietNam, 1945-1975, CNRS, 2002. Pierre MILZA, les mouvements pacifistes et les guerres froides depuis 1947, dans Les internationales et le problème de la guerre au XXe siècle, École française de Rome/Universita di Milano, De Boccard, 1987, Disponible sur internet à www.persee.fr

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15 décembre 2018 6 15 /12 /décembre /2018 11:00

      Péret BENJAMIN est un écrivain surréaliste français, également connu sous les pseudonyme de Satyremont, Peralda et Peralta. Il est généralement principalement représenté pour sa poésie des plus singulières : virtuosité de l'écriture automatique, luxuriance baroque des images (relancées indéfiniment par un emploi unique de la proposition relative), humour burlesque désacralisateur, audace transgressive. Sa poésie s'inscrit dans le surréalisme du plus haut vol, sous le signe ascendant de l'abondance, de la liberté...

      Mais cette présentation ne rend pas justice à son engagement militant pacifiste et communiste, de tendance trotkyste, participant aux nombreux soubresauts des courants critiques au stalinisme, notamment au sein de la IVe Internationale. Toute sa vie en fait est tendue dans ce combat pour un réel socialisme, révolutionnaire permanent et intransigeant. Comme pour de nombreux surréalistes qui le cotoient (dans la conflictualité le plus souvent), les présentations officielles mettent peu en avant le contexte de leurs activités, souvent très à gauche sur l'échiquier politique, collant pour les critiquer et les combattre, dans la mesure de leurs voyages fréquents, aux évolutions de l'Union Soviétique. il faut d'ailleurs le plus souvent plonger dans leurs contributions aux multiples feuilles plus ou moins révolutionnaires et dans les mémoires des survivants pour reconstituer leur véritable itinéraire.

   Benjamin PERET situe lui-même le début de son propre itinéraire à la guerre de 1914, "ce qui a tout facilité!", formule qui pour un biographe comme Guy PRÉVAN, "fournit la double-clé de l'état d'esprit qui conduit l'auteur de Mort aux vaches et au champ d'honneur à assumer, parallèlement (et non conjointement)  son aventure de poète, une activité révolutionnaire qui jamais ne se démentit." Il faut ajouter que, perpétuellement, il se trouve dans ses difficultés pécuniaires constantes qui l'oblige à travailler, dans n'importe quel journal, comme correcteur.

   Alors que sa mère le fait engager, devançant l'appel, comme infirmier au cours de la Première Guerre mondiale, il participe à la guerre en 1917 au 1er régiment de cuirassiers à Salonique puis en Lorraine. Il en sort son antimilitarisme virulent, qu'il exhibe volontiers dans les cercles littéraires où les surréalistes se produisent. Dès 1920, il rencontre, par l'entremise de sa mère, André BRETON et de fil en aiguille fréquente Robert DESNOS, heureux de participer à l'effervescence parisienne, alors qu'il a le sentiment d'être bloqué à Nantes. L'écriture d'un ouvrage basé sur une contrepèterie, Les Rouilles enragées, diffusé en 1928 et saisi presque tout de suite, n'est qu'un résultat d'une vie assez mouvementée, marquée à distance et parfois avec un certain décalage dans le temps, par les luttes internes du Parti communiste de l'URSS, où toutes les oppositions à STALINE, tour à tour, sont pratiquement laminées, politiquement et physiquement. TROTSKY notamment, suite à son éviction définitive en 1927, devient le point de référence (de ses critiques du bureaucratisme soviétique à ses doutes sur le marxisme lui-même vers la fin de sa vie) de nombreux communistes, français notamment, notoires surréalistes compris, dans des débats au sein d'une Opposition de gauche qui s'active autant en Europe qu'en Amérique Latine (mais dont les échos ne parviennent pas à l'opinion publique en général) (TROTSKY se réfugie au Mexique), dont Benjamin PERET suit la destinée de minorités en minorités... Au Brésil, en Espagne, au Mexique, dans les années trente et quarante, il est en butte à la répression et à des difficultés matérielles. Jusqu'à sa mort, Benjamin PERET est le seul surréaliste resté fidèle à André BRETON (décédé plus tard, en 1966).

Dans sa démarche, depuis la fin de la seconde guerre mondiale et des persécutions nazies et collaborationnistes (en France tout au moins, car la répression subsiste en URSS et en Amérique Latine), il reste dans les eaux politiques et littéraires de l'utopie révolutionnaire, explorant aussi bien la numérologie, les mythes précolombiens que l'érotisme ou l'inconscient... et les perspectives politiques communistes, vues d'une (extrême) minorité d'extrême gauche.

    L'essentiel de son travail d'écrivain, beaucoup plus disponible aujourd'hui qu'à l'époque de leur publication, est partagé entre une partie politique et une partie purement littéraire, cette dernière étant bien plus connue que la première. Ses oeuvres poétiques et ses oeuvres politiques sont publiés dans les années 1980 par l'Association des Amis de Benjamin Péret (14, rue d'Orchampt, Paris, 18ème) fondée en 1963 pour défendre la mémoire du poète et militant révolutionnaire, dans ses Oeuvres Complètes en 7 tomes (Librairie José Corti). Il faut signaler que malgré cette oeuvre prolifique, la majeure partie de son énergie d'écrivain est orientée vers son travail de correcteur, dans divers journaux. Les textes politiques sont rassemblés dans le tome 5 de cette publication d'ensemble, ainsi que dans le tome 7.

 

Benjamin PERET, (partie politique) La parole est à Péret, Éditions surréalistes, 1943 ; Le Déshonneur des poètes, Mexico, Poésie et Révolution, Paris, K. éditeur, 1945 ; Le Manifeste des exégètes, Mexico, Editorial Revolucion, septembre 1946, brochure publiée sous le pseudonyme de Peralta ; Lettre ouverte au Parti Communiste Internationaliste, secteur française de la IVème Internationale, Paris, 10 juin 1947 ; Les Tâches du prolétariat face aux deux blocs, Imprimerie Union, décembre 1949, signé "Union Ouvrière Internationale ; Le Déshonneur des poètes, Jean-Jacques Pauvert, collection Liberté, 1965 ; Le Syndicat contre la révolution, réédition de "La révolution et les syndicats" (série d'articles publiés dans Le Libertaire, juin-septembre 1952) ; Pour un second Manifeste communiste (avec Grandizo MUNIS), Edition Losfeld, 1965 ; (partie plus poétique), Le passager du trasatlantique, Sans pareil, 1921 ; Les Couilles enragées, 1926, réédité après saisie policière, sous le titres Les Rouilles encagées, Éric Losfeld, 1954 ; Le Grand Jeu, Gallimard, 1928 ; Je ne mange pas de ce pain là, 1936, réédition par Syllpese en 2010 ; Anthologie de l'amour sublime, 1956, Réédité chez Gallimard en 1988 ; La Commune des Palmarès, 1956, réédition Syllepse, 1999 ; Anthologie des mythes et contes populaires d'Amérique, 1960, Réédition par Albin Michel en 1989. André BRETON et Benjamin PÉRET, Correspondance 1920-1956, présentée et éditée par Gérard ROCHE, Gallimard, 2017.

Guy PRÉVAN, Péret Benjamin, révolutionnaire permanent, éditions Syllepse, 1999.

L'Association des Amis de Benjamin Péret publie depuis 2014 une feuille d'information, Trois cerises et une sardine (titre aussi d'un ensemble de textes publié par Syllepse en 1999). www.benjamin-peret.org

 

 

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14 décembre 2018 5 14 /12 /décembre /2018 13:05

   Edgar NAHOUM, dit Edgar MORIN est un sociologue et philosophe français plus connu pour ses travaux en ces matières que pour sa activité pacifiste. Il s'agit pour lui de penser la complexité pour entreprendre des changements politiques, économiques et sociaux.

 

Pacifisme et Résistance

   Se qualifiant d'incroyant radical, Edgar MORIN, d'origine séfarade effectue son premier acte politique pendant la guerre d'Espagne, en 1936, en intégrant une organisation libertaire, "Solidarité internationale antifasciste. En 1938, il rejoint les rangs du Parti frontiste, petite formation de la gauche pacifiste et antifasciste et y milite parallèlement à ses études en histoire, en géographie et en droit.

Il entre, après sa licence de droit en 1942, au sein des "forces unies de la jeunesse patriotique, élément de la Résistance communiste. Il intègre ensuite le mouvement de Michel CAILLIAU, le MRPGD (Mouvement de résistance des prisonniers de guerre et déportés). En 1943, il est commandant dans les Forces Françaises combattante, homologué comme lieutenant. Son mouvement fusionne avec celui de François MITTERRAND, qui devient le MNPGD (Mouvement Nationale des Prisonniers de Guerre et Déportés). Il adopte alors le pseudonyme de MORIN, qu'il garde par la suite. Il devient en 1945 attaché à l'état-major de la 1ere armée française en Allemagne, puis chef du bureau "Propagande" au Gouvernement militaire français (1946).

C'est que contrairement à beaucoup de pacifistes poreux par rapport à la propagande allemande et du coup attentiste sur la suite des événements tout au long de la guerre, Edgar MORIN, doté d'une solide culture historique, rejoint la résistance communiste. Il n'est alors pas représentatif de l'évolution de l'ensemble des pacifistes français.

A la Libération, il écrit L'An zéro de l'Allemagne où il dresse l'état des lieux de l'Allemagne, insistant sur l"état mental du peuple vaincu, en état de "sommanbulisme", en proie à la faim et aux rumeurs. Son livre arrive au moment du tournant communiste, où après la stigmatisation de la culpabilité allemande, STALINE déclare qu'HITLER passe et que le peuple allemand reste.

Membre du Parti Communiste Français depuis 1941, il s'en éloigne à partir de 1949 et en est exclu à son grand regret en 1951, pour avoir écrit un article dans le journal France Observateur.

   Edgar MORIN, même lorsqu'il entame sa "carrière" de sociologue en entrant au Centre d'études sociologiques (CNRS) dirigé par Georges FRIEDMAN en 1950 (avec l'appui de Maurice MERLEAU-PONTY, de Vladimir JANKÉLÉVITCH et de Pierre GEORGE), continue de militer, fidèle à ses convictions pacifiste et antifasciste, contre les guerres, notamment d'Algérie. En 1955, il est l'un des quatre animateurs du Comité contre la guerre d'Algérie. Mais contrairement à ses amis, SARTRE, DEBORD ou BRETON, il ne signe pas la "Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie", dit "Manifeste des 121", publié en septembre 1960 dans le journal Vérité-Liberté. L'urgence étant d'éviter l'installation d'une dictature en Algérie et en France, il lance, avec Claude LEFORT, Maurice MERLEAU-PONTY et Roland BARTHES, un appel pour l'urgence de négociations.

Edgar MORIN est membre dans les années 2000 du comité de parrainage de la Coordination française pour la décennie de la culture de paix et de non-violence. Intéressé par la non-violence, il apprécie le bouddhisme, religion sans dieu.

 

Une "carrière" de sociologue de premier plan

   Edgar MORIN conduit en 1965 une étude transdisciplinaire, au sein d'une vaste recherche de la DGRST, sur une commune de Bretagne, dont il publie les résultats dans La Métamorphose de Plodémat (1967), l'un des premiers essais d'etnologie dans la société française contemporaine. Il s'intéresse très vite aux pratiques culturelles, encore émergentes et mal considérées par les intellectuels d'alors : L'esprit du Temps (1960), La Rumeur d'Orléans (1969). Il cofonde la revue Arguments en 1956 et dirige le Centre d'études des communications de masse (CECMAS) de 1973 à 1989, qui publie des recherches sur la télévision, la chanson, dans la revue Communications.

Durant les années 1960, il part près de deux ans en Amérique Latine où il enseigne à la Faculté latino-américaine des Sciences sociales de Santiago au Chili. En 1969, il est invité à l'Institut Salk de San Diego où il retrouve Jacques MONOD et conçoit les fondements de la pensée complexe et de ce qui deviendra sa Méthode.

Aujourd'hui directeur de recherche émérite au CNRS, il est docteur honoris causa de plusieurs universités à travers le monde. Son travail exerce une forte influence sur la réflexion contemporaine, avec l'exigence de la démarche transdiciplinaire, notamment dans le monde  méditerranéen et en Amérique Latine, ainsi qu'en Chine, Corée et Japon. Il a fondé et préside l'Association pour la Pensée Complexe (APC).

 

Une pensée complexe qui relie

   Si la première formulation de la pensée complexe ne date que de 1982, dans le livre Science avec conscience, Edgar MORIN utilise le terme reliance pour indiquer le besoin de relier ce qui a été séparé, morcelé, détaillé, compartimenté, classé... en disciplines parfois antagonistes et écoles rivales de pensée.

Dans son livre La tête bien faite. Repenser la réforme. Réformer la pensée, publié en 1999 aux Éditions du Seuil, il expose les principes d'une pensée reliante, abondamment commentés et développés d'ailleurs, dans le site du Mouvement pour la Pensée complexe (mcxapc.org) :

- le principe systémique ou roganisationnel. l'idée systémique est à l'opposé de l'idée reductionniste car "le tout est plus que la somme des parties". Les émergences, qualités ou propriétés nouvelles apparaissent dans l'organisation d'un nouveau produit que les composantes ne possédaient pas. "le tout est moins que la somme des parties" également cas certaines qualités des composants sont inhibées par l'organisation de l'ensemble.

- le principe hologrammatique. Chaque cellule est une partie d'un tout - l'organisme global - mais le tout est lui-même dans la partie : la totalité du patrimoine génétique est présente dans chaque cellule individuelle ; la société est présente dans chaque individu-citoyen, en tant que tout, à travers son langage, sa culture, ses normes...

- le principe de boucle rétro-active. "L'effet agit sur la cause" referme le processus de causalité de linéarité ouverte "la cause agit sur l'effet". Comme dans un système autonome de chauffage où le thermostat régule le fonctionnement. Comme l'homéostasie des organismes vivants.

- le principe de boucle récursive. C'est une boucle génératrice dans laquelle les produits et les effets sont eux-mêmes producteurs et causateurs de ce qui les produit. Chaque être vivant est produit et producteur dans le système de reproduction. Les individus produisent la société dans et par leurs interactions, et la société, en tant que tout émergeant, produit l'humanité des individus en leur apportant le langage et la culture.

- le principe d'autonomie/dépendance (auto-éco-organisation). Les (choses) vivantes sont des (systèmes) auto-organisateurs qui sans cesse d'auto-produisent et par là-même dépensent de l'énergie pour entretenir leur autonomie et doivent donc puiser de l'énergie dans leur milieu dont elles dépendent pour être autonomes.

- le principe dialogique. Ce (principe) unit deux notions devant s'exclure l'une l'autre, mais qui sont indissociables en une même réalité. La dialogique "ordre/désordre/organisation" dès la naissance de l'Univers. Les particules physiques comme une dialogique (onde et corpuscule). La dialogique (individu/société/espèce) présente en chaque être humain.

- le principe de réintroduction du connaissant dans toute connaissance. (Tout objet-machine, tout objet-processus inventés contient du "sujet" qui les a conçus). De la perception à la théorie scientifique, toute connaissance est une reconstruction/traduction pour un esprit/cerveau dans une culture et un temps donnés.

   

Intégrer le social-historique et la vie quotidienne.

   Comme beaucoup d'autres auteurs contemporains, dont ceux, chacun à leur manière, issus de l'École de Francfort, dont Pierre BOURDIEU ou ALTHUSSER, Edgar MORIN tente de trouver une méthodologie pour pallier aux défauts de nombreuses théories, qui parlent de conflits en sous-estimant les coopérations, les sociabilités et les consensus ou inversement comme de celles qui discutent du système social ou des structures sociales en omettant les pratiques quotidiennes ou encore comme celles qui traitent de l'imaginaire et des réalités...

Pour Edgar MORIN, "les théories sociologiques n'arrivent pas à concevoir l'unité des antagonismes ni l'antagonisme dans l'unité. Les unes ne voient que l'unité du système social, les autres ne voient que les antagonismes ; pour les premières les antagonismes sont secondaires, pour les secondes l'unité n'est que de façade ou masque. Or ce qu'il nous faut, c'est une pensée capable de concevoir la société, non seulement comme unitas multiplex - unité/multiplicité -, mais aussi comme union de l'unité et de la désunité." Il propose, pour ne pas retomber sous l'emprise du principe de disjonction/simplification et échapper à la relation linéaire mutilante, de recourir à la circularité.

C'est d'ailleurs parce que les uns font l'impasse sur les antagonismes et les autres sur les coopérations, que beaucoup ne "voient" les conflits que lorsqu'ils s'expriment de manière ouverte et surtout de manière violentes. Or, le conflit préexiste toujours à son expression, et il existe au sein même de la société, qui, si elle existe, est faite de coopérations multiples plus ou moins bien vécues.

 

Un nouvel encyclopédisme

     Jean-Louis Le MOIGNE décrit bien cette entreprise, qui a notre sympathie, notre propre projet rejoignant à bien des égards notre démarche à propos du conflit. "Pour qui lit cette oeuvre, écrit-il, sans chercher d'abord à vérifier si elle appartient ou non à son propre pré carré disciplinaire, la réponse est" qu'elle relève spontanément en même temps à la science, à la philosophie, à l'épistémologie et à l'essai politique. "En témoignent les nombreux scientifiques (sciences douces - les sciences humaines - et sciences dures, faisant appel aux mathématiques), philosophes, épistémologues, politologues et essayistes, qui par le monde, se tiennent concernés par la pensée d'Edgar Morin. Cette audience, dans son envergure, est relativement récente." Outre les prévenances rattachées à ses activités pacifistes et ses sympathies communistes, "pendant longtemps, en effet, les spécialistes "disciplinés" (...) ont assuré qu'il existe un "site favorable d'où l'on puisse préjuger a priori de la justesse d'une pensée (...) un tribunal suprême pour juger de la clairvoyance ou de l'intelligence". Ceux-là entendent difficilement l'appel d'Edgar Morin "à manifester dans les domaines de la vie intellectuelle, sociale et politique l'attention aux données, la critique des sources, la pertinence du diagnostic, l'adéquation de la théorisation, la prudence là où l'information fait défaut, la hardiesse là où il faut se dresser contre le courant...", bref, " de vivre pleinement ce que signifie le mot recherche dans le jeu incertain de la vérité et de l'erreur".

"Ce que signifie le mort recherche?" La question et la réponse complexe, qui est de "vivre pleinement la question", révèle peut-être dans sa vocation fondatrice l'entreprise d'Edgar Morin. "En 1951, à trente ans, écrit-il dans ses "Papiers d'identité", j'ai la chance d'entrer au CNRS, où je deviens institutionnellement ce que j'étais psychologiquement : "chercheur"... Un chercheur qui veut prendre conscience de l'irréductible complexité de toute réalité, physique, biologique, humaine, sociale, politique. Un chercheur qui sait qu'une science privée de réflexion et qu'une philosophie purement spéculative sont insuffisantes. (...) mutilées et mutilantes".

Entreprise de recherche, et donc de production de connaissance : reconnaître les brèches et construire des arches, qui, transformant le paysage, inciteront sans cesse à reconnaître d'autres failles qui appelleront d'autres jonctions. Entreprise de recherche, pionnière plus que singulière, celle du chercheur explorateur qui sait que la "science avec conscience est aventure infinie". En relisant vingt après, en 1984, une réédition de la collection des 28 numéros de la revue Argument (...) André Burguière disait de ce dernier qu'il lui apparaissait à la fois comme un homme de la Renaissance et un homme des Lumières (...)."

   Ses ouvrages sont beaucoup lus de par le monde, il en existe des traductions en 28 langues, dans 42 pays.

 

Edgar MORIN, L'An zéro de l'Alemagne, éditions de la Cité Universelle, 1946 ; L'Homme et la mort, Éditions Corrêa, 1951, Nouvelle édition Le Seuil en 1976 ; Le Cinéma ou l'homme imaginaire, Éditions de Minuit, 1956 ; Mai 68, La Brèche, avec Claude LEFORT et Cornelius CASTORIADIS, Fayard, 1968, Réédition en 1988 aux Éditions Complexe ; La Rumeur d'Orléans, Le Seuil, 1969, Réédition en 1999, chez Points ; Le Paradigme perdu : la nature humaine, Le Seuil, 1973, Réédition en 1979 chez Points ; La Méthode, en 6 tomes, de 1977 à 2004, chez Le Seuil à chaque fois, Réédition de chaque tome ensuite chez Points ; Pour sortir du XXe siècle, Nathan, 1981, Nouvelle édition augmentée en 2004 dans la collection Points ; Science avec conscience, Fayard, 1982 (réédition en 1990 chez Points) ; De la nature de l'URSS, Fayard, 1983 ; Sociologie, Fayard 1984 (réédition en 1994 Le Seuil collection Points ; Penser l'Europe, Gallimard, 1987 ; Introduction à la pensée complexe, Le Seuil, 1990 ; Une politique de civilisation (avec Sami NAÏR), Arléa, 1995 ; L'intelligence de la complexité (avec Jean-Louis LE MOIGNE), Édition L'Harmattan, 1999 ; Culture et Barbarie européennes, Bayard, 2005 ; Pour et contre Marx, Temps Présent, 2010 ; Penser global - L'Humain et son univers, Robert Laffont, 2015 ; Écologiser l'Homme, Lemieux Editeur, 2016 ; Où est passé le peuple de gauche?,  Éditions de l'Aube, 2017.

Jean-Louis Le MOIGNE, Edgar Morin, Encyclopedia Universalis, 2014. Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

 

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8 décembre 2018 6 08 /12 /décembre /2018 08:59

   Thomas Jonathan JACKSON, dit Stonewall (mur de pierre) JACKSON est un général de l'armée américaine rangé du côté de la Confédération lors de la guerre de Sécession.

Considéré comme le meilleur stratège sudiste après Robert E. LEE, il connait un itinéraire semblable à celui des principaux acteurs nordistes et sudistes de la guerre civile américaine.

 

Une carrière interrompue pendant la guerre

   Après un passage à l'académie militaire de West Point en 1846, JACKSON sert dans l'artillerie et participe à la guerre du Mexique, puis démissionne ensuite de l'armée pour enseigner dans une école militaire privée (1852). Il reprend du service dès le début de la guerre de Sécession, en 1861, comme colonel dans l'armée de Virginie, et accède au rang de général peu après la bataille de Bull Run du 21 juillet 1861 (où il acquis son surnom). Il se distingue l'année suivante lors de la campagne de la Shenandoah (Virginie) au cours de laquelle il remporte une série de victoires à Kernstown, Winchester, Cross Keys et Port Republic. Avec sa petite armée (environ 15 000 hommes), il pratique avec succès une tactique fondée sur la mobilité et la rapidité du mouvement. Il marque le pas lors des batailles des Sept Jours avant de se reprendre pour la seconde bataille de Bull Run (30 août 1862). Après avoir participé à la bataille de Fredericksburg (13 décembre), il réussit sa meilleure campagne à Chancellorsville (début mai 1863), aux côtés de LEE. Étant parvenu à envelopper l'ennemi grâce à une manoeuvre de débordement ambitieuse, il est accidentellement touché par un de ses hommes (comme tant d'autres soldats...) alors qu'il effectue des reconnaissances après la bataille. Il meurt des suites de ses blessures une semaine plus tard. Sa perte constitue un sérieux handicap pour les armées confédérées. (BLIN et CHALIAND)

    JACKSON est une des figures les plus connues de la guerre de Sécession. Très pointilleux sur la discipline militaire, il fait preuve de son côté d'une autonomie dans le combat, allant jusqu'à refuser d'obéir à certains ordres qu'il juge mauvais (lors de la guerre du Mexique). Le général LEE lui fait entièrement confiance dans les opérations militaires, lui donnant des ordres volontairement peu détaillés (surtout sous forme d'objectifs), pour lui permettre d'agir au mieux. C'est cette capacité d'initiative qui fait défaut sur le champ de bataille après sa mort.

 

Un esprit indépendant et une vocation d'enseignant.

   Alors que tout concourt à faire de lui un militaire de carrière, il manifeste un esprit d'indépendance qui cadre mal avec l'esprit de discipline. Même s'il est félicité pour avoir désobéit à un ordre (devant le chateau de Xhatulpetec) qu'il juge mauvais et que cela lui vaut un promotion au rang de major, il préfère quitter l'armée pour se consacrer à l'enseignement... de philosophie et d'artillerie à l'académie militaire de Viriginie à Lexington. A des moments de libre, il se consacre à l'animation de classes pour des élèves noirs, ce qui, entre autres, car il est hostile vraisemblablement à l'esclavage, même si prédomine chez lui l'esprit aristocratique d'ordonancement d'un ordre "voulu par Dieu", lui vaut une certaine popularité chez les Afro-Américains. Même s'il est contraint par les autorités à afficher un soutien à l'anti-abolitionnisme, et s'il obéit à l'appel de défendre le Sud contre le Nord, il n'en demeure pas, et d'ailleurs ce n'est pas le seul officier de sa génération dans ce cas, hostile à l'esclavagisme. Sa mort prématurée empêche bien évidemment d'avoir une idée précise de ce qu'il aurait pu faire après la guerre de Sécession.

   Sa veuve, connue sous le nom de "veuve de la Confédération" publie deux livres sur la vie de son mari, livres qui fournissent la matière principale des nombreuses biographies qui lui ont été consacré, avec bien entendu, toutes les notes d'état-major inhérente à la bureaucratie militaire.

 

 

John BOWERS, Stonewald Jackson, Portrait of a soldier, New York, 1989. George HENDERSEN, Stonewald Jackson and the American Civil War, Londres, 1898. Frank VANDIVER, Mighly Stonewald, New York, 1957. James ROBERTSON, Stonewald Jackson, Macmillan Pub, 1997. McPherson, La guerre de Sécession, Robert Laffont, collection Bouquins, 1991 (traduction du livre en anglais Battle City of Freedom, Oxford University Press, 1988).

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

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5 décembre 2018 3 05 /12 /décembre /2018 10:10

    La guerre civile américaine de 1861 à 1865, point culminant d'un conflit entre États esclavagistes et États anti-esclavagistes n'est pas souvent vue comme le heurt sanglant entre deux stratégies d'Empire, celle de l'Union, autour de la puissance industrielle et le marché, et celle d'États agricoles basant leur richesse sur l'exploitation de l'énergie humaine. Si l'échec, consommé dans les batailles de Gettysburg et de Vicksburg (1863) des États confédérés est patent sur le plan militaire, ils constituent une tentative de création d'Empire autour de la puissance agricole, de l'esclavage et de valeurs aristocratiques, qui mérite d'être vue selon les modalités d'analyse réservée souvent aux Empires (même s'il en porte pas le nom) qui se sont constitués et ont perduré dans le temps. Si les États-Unis d'Amérique peuvent être considéré comme l'Empire qui a réussi à étendre son hégémonie sur le monde entier (notamment culturelle, les Chinois par exemple ayant adopté le mode de vie occidental, pour le meilleur et sans doute plus pour le pire...), la stratégie d'Empire des États confédérés a bel et bien existé, avec bien des caractéristiques de ceux qui ont persisté dans le temps. Ces derniers avaient de plus bien des atouts pour y parvenir et longtemps la guerre fut indécise.

   Indépendamment des jugements de valeur que nous pouvons fort légitimement formuler envers l'idéologie et l'activité des hommes et des groupes sociaux engagés dans le processus de la séparation d'avec les États-Unis d'Amérique, alors requalifié dans la guerre de Sécession d'Union face à la Confédération en construction, il est possible de pointer un certain nombre d'atouts que possédaient ces acteurs, atouts idéologiques, culturels, économiques et politiques. En ayant toujours en vue que le conflit se joue surtout entre groupes sociaux résidents dans une frange relativement étroite du territoire des USA, sur une partie de la côte Est, et que les familles ont souvent des liens imbriqués dans ce qu'on appela alors le Sud et le Nord, l'enjeu est de réunir avec soi le plus possible de territoires vers l'Ouest, à la fois en termes de soutien politique, de support économique et d'espace stratégique. La question de l'esclavage, de sa légitimité et de sa légalité, est portée au premier plan dans ce conflit, mais il existe des oppositions d'intérêts économiques majeurs, souvent camouflés dans le récit de la guerre de Sécession, que ce soit dans la littérature ou dans les oeuvres audiovisuelles. Sont aussi souvent occultés dans ce conflit et encore plus dans la guerre, les relations internationales que s'efforcent de tisser concurremment le Nord et le Sud. Même si, comme souvent, une vision téléologique amène à avoir une idée de formation continue des États-Unis d'Amérique, il ne faut pas oublier qu'avant cette "guerre de Sécession", nonobstant une construction juridiquement cohérente et continue, tant sur le plan intérieur qu'extérieur, menées par des forces qui domineront par la suite, les politiques des différents acteurs sont loin de toutes converger vers une unification idéologique, économique et institutionnelle de ce vaste territoire...

 

Atouts et faiblesses du projet de Confédération

    Il faut toujours avoir en vue, lorsqu'on est en présence d'un ou plusieurs groupes sociaux étendant leur sphère d'influence au détriment de leurs voisins, que cela suppose une concentration de moyens et de richesses à l'intérieur du territoire d'origine de l'Empire en tentative de constitution, et généralement on peut traduire cela par un accroissement de la concentration en divers groupes sociaux de ces moyens et richesses, et d'autre part, que cette volonté d'élargissement de la sphère d'influence exige pour s'exprimer dans les faits, une ou plusieurs stratégies complémentaires (ou non contradictoires...) : des forces à sa disposition, des ressources contrôlées, des populations sinon consentantes du moins passives, ou au moins adhérents à ce projet d'Empire, quelle que soit d'ailleurs les intérêts objectifs (qui peuvent être camouflés par une habile propagande) de celles-ci. Par ailleurs, et même si cela tombe sous le sens, mais n'est jamais vraiment déclaré, tout accroissement de la richesse d'un Empire se fait souvent au prix d'un appauvrissement des populations de celui-ci, soit parce qu'elles sont mises à contribution plus qu'en temps de paix, et aussi parce qu'elles subissent souvent en "première ligne" les destructions causées par les guerres entreprises.

    Pour ce qui est le cas de la Confédération, sa structure sociale, hiérarchisée et dominée par une aristocratie terrienne, ne suppose que l'adhésion des grandes propriétaires, le reste de la population ne comptant pratiquement pas. Non que les structures démocratiques y soient absentes - notamment au niveau local - mais elles émoussent et leurs effets et leur portée lorsque le territoire s'accroit et que les populations s'éloignent psychologiquement des préoccupations des décideurs politiques et économiques. Plus la Confédération, dans l'élan de faire adhérer le maximum d'État à sa position de "liberté" de l'esclavage, plus les pouvoirs se concentrent en des mains et en des hommes de moins en moins reconnaissables par l'ensemble de la population, ici les moyens propriétaires, qui par allégeance, quelle que soient leurs pratiques et leurs réflexions envers l'esclavage (et il y a eu à foison, presque autant qu'au Nord), accepteront l'idée et le soutien d'une séparation. Le fossé qui sépare les pratiques politiques et économiques centralisatrices des sociétés des États du Nord de plus en plus industrialisés, surtout sur la côté Atlantique et celle, plutôt décentralisatrices des sociétés des États du Sud, restés en grande majorité agricoles et vivant souvent de la monoculture (de coton en particulier). On peut opposer si l'on veut une mentalité aristocratique du Sud à un esprit démocratique du Nord, mais la réalité est bien plus complexe, à rechercher dans les relations internes des États, notamment en matière d'impôts et de solidarités matérielles et spirituelles. Le Sud, s'il vit sur l'agriculture et le commerce est ouvert depuis longtemps au commerce international, tout autant que le Nord, et les entreprises familiales réunissent bien des intérêts partout dans les Etats-Unis, indistinctement de leur sensibilité intellectuelle ou politique. Il est vrai que la question de l'esclavage est centrale dans le conflit qui oppose gens du Sud et gens du Nord, que l'agitation politique et de la presse se focalise souvent sur cette question, que les organisations anti-esclavagistes prolifèrent et pas seulement sur le plan de la pensée, mais également par l'action concrète en assistance aux esclaves évadés des plantations, mais sur le fond, est en jeu toute l'évolution ultérieure des États-Unis, en terme de puissance et de concentration de pouvoirs... Notons enfin que la balance démographique penche plutôt favorablement vers le Nord, là où le prolétariat et les usines prolifèrent, où les immigrés de toutes qualifications affluent du monde entier, alors qu'au Sud, les politiques se font plus sourcilleuses, et se concentrent sur la protection et l'approvisionnement des marchandises les plus précieuses, entendre les populations noires réduites en esclavage dès leur arrivée sur le continent. Le contraste frappe d'autant plus que la partie se joue surtout sur une bande étroite du territoire des États-Unis, les grandes villes principales étant vraiment très proches les unes des autres. De Washington à Richmond, les deux capitales pendant la guerre de Sécession, il n'y a vraiment pas beaucoup d'espace...

 

Atouts militaires...

   Dans une société souvent qualifiée de féodale (avec toute sa chaîne hiérarchique dans tous les domaines d'activités, jusqu'aux esclaves eux-mêmes, lesquels rivalisent pour les postes qui leur sont offerts...), ces États, notamment en Virigine, sont traversés de groupes à expérience militaire forte, d'hommes maniant fréquemment les armes, ne serait qu'à la chasse. Chaque grande famille de grands propriétaires terriens a ses officiers formés à West Point, sans compter que les États-Unis de l'époque avaient déjà une grande histoire militaire (Guerre texane, guerre américano-mexicaine, guerre de 1812-1815). Les Sudistes avaient plus de tradition militaire que les Nordistes. De ce fait, beaucoup d'officiers ou de familles d'officier étaient orginaires du Sud, ce qui explique que dans la première partie de la guerre de Sécession, les Sudistes ont un net avantage en termes de compétence. De plus, les Sudistes, à cause d'une relative pauvreté plus grande - la richesse d'un propriétaire terrien ne peut se mesurer à celle d'un industriel - connaissaient la rudesse de la vie de campagne, et supportaient mieux les privations, le manque d'hygiène, le manque de sommeil, qui étaient très durs à supporter pour les jeunes recrues nordistes souvent citadines.

Les Sudistes peuvent compter en grande partie sur de l'équipement britannique et disposent d'une bonne artillerie française (canons de type Napoléon). Ils possèdent également une bonne cavalerie commandée par le général Jeb STUART, dont notamment des unités spciales (Rangers) commandées par de brillants officiers. Doté d'une infanterie tenace, motivée de soldats qui défendent leurs terres.

De plus, les meilleurs officiers se sont joints aux États du Sud, ce qui leur permet de nombreuses victoires.

Si le Nord l'emporte en fin de compte, c'est notamment par usure. Les États de l'Union disposent d'un réservoir d'hommes supérieur, bien que moins entrainés qu'au Sud. Il met longtemps avant de se retrouver avec une armée professionnelle composée de volontaires bien entrainés et bien équipés. Les ingénieurs du Nord développent un armement (par exemple premières mitrailleuses et canon rayé) plus performant. Il possède une marine conséquente qui surclasse celle des Confédérés, conçue presque uniquement pour le ravitaillement et pour tromper le blocus.

 

Atouts stratégiques

Outre le fait que l'Union et la Confédération mènent une course à l'adhésion bien avant qu'elles ne soient constituées en entités ennemies, vers l'Ouest, enjeux de ravitaillement, chacun cherchant à surprendre l'adversaire d'ailleurs en marchant après contournement vers l'Est, le Sud mène un combat stratégique essentiellement défensif, même s'il s'agit souvent d'offensives défensives (LEE) menées avec des troupes nombreuses, avant d'en venir à des tactiques de guérilla. Il s'agit de se battre pour épuiser le Nord ou surtout jusqu'à ce qu'une intervention européenne mette fin à la guerre.

Le président de la Confédération Jefferson DAVIS a le choix entre défendre les frontières, surtout celles du noyau d'États du Sud près de la côte, ou autoriser Robert LEE à envahir le Nord, comme il le fait d'ailleurs en deux occasions, dans l'espoir que quelques victoires sur le sol ennemi démoralise les Nordistes. Mais, avec moins de moyens que le Nord, il est difficile de maintenir à la fois cette défense dans un espace finalement réduit près des côtes et de défendre en même temps les territoires de la Confédération situées plus à l'Ouest, plus vaste, mais aussi tout aussi vital, car ses voies ferrées transversales traversent la région de Chattanooga-Atlanta. Finalement, DAVIS préfère la défense frontalière à l'offensive-défensive de LEE, mais adopte une politique de compromis en divisant la Confédération en départements dont les commandements assureraient la défense et le transfert des réserves par chemin de fer, solution plus adaptée au tempérament indépendant des officiers. Il est certain que, hormis les problèmes techniques de télécommunications pour la coordination des troupes, des dissensions ont lieu dans le corps des officiers (les rivalités de temps de paix entre grands propriétaires sont toujours là).

   Dans l'ensemble, cette stratégie pour gagner du temps pouvait payer, étant donner l'hostilité potentielle des plusieurs puissances européennes envers la montée des jeunes Etats-Unis qui leur taillent des croupières sur le plan commercial, sans compter des haines solides, issues de guerres précédentes, dans lesquelles elles étaient impliquées auparavant sur le sol américain. L'état-major de la Confédération et ses dirigeants politiques comptent presque jusqu'au bout sur une intervention de la France et du Royaume-Uni, en s'efforçant de démontrer que le Sud ne peut être vaincu et que les destructions causées par la guerre pourraient être irréversibles pour les intérêts européens présents de façon importante sur le territoire des États-Unis.

    A l'inverse, l'Union doit conquérir le territoire de la Confédération, dans la posture habituelle de l'avantage à la défense sur l'invasion (connaissance du terrain, motivations de la guerre), avec la perspective toujours menaçante précisément d'une intervention européenne. Il lui fait du temps pour faire sentir sa puissance, ses chefs "comprenant" qu'il leur faut mener une guerre très destructive, et ayant quelques difficultés à encadrer par des sous-officiers et officiers une masse toujours plus grande de volontaires, chauffés à blanc par une propagande anti-esclavagiste. Dans le haut commandement, GRANT ne prend ses fonctions qu'en mars 1864 et mène une guerre moderne avec tous les moyens humains et matériels dont il dispose.

  Durant les quatre années de cette guerre, plus de 3 millions d'hommes ont été requis et 624 000 ont été tués (soit 2% de la population de l'époque) et près de 500 000 blessés. Elle a fait plus de victimes que l'ensemble de toutes les autres guerres auxquels les États-Unis ont participé depuis.

Les combats sont d'autant plus acharnés et sauvages (les boucheries napoléoniennes se répètent en quelque sorte sur le Nouveau Continent, y compris avec leurs conséquences sanitaires, plus d'hommes mourant d'épidémies et de maladies que sur le champ de bataille) que maints officiers et sous-officiers, voire hommes du rang des deux camps adverses se connaissent et parfois très bien.

  Les conséquences, qui sont d'ailleurs bien plus mises en avant au Sud qu'au Nord par l'élite intellectuelle, sont une accélération de la centralisation des États-Unis, de la concentration des richesses (les pillages aidant...), et surtout, avec l'afflux des esclaves libérés au Nord, une sorte de généralisation à l'ensemble des États-Unis de la "question noire". Les destructions opérées durant la guerre par l'Union victorieuse, suivies par des politiques d'exploitation économique, notamment par des immigrants venant du Nord et des natifs du Sud collaborant avec le nouveau pouvoir, causent une amertume tenace parmi les anciens confédérés et leur descendance envers le gouvernement fédéral. Cette amertume constitue souvent un fond psychologique de nombreux conflits dans les États du Sud.

Si la Confédération avait gagné la guerre, beaucoup arguent que le gouvernement central aurait beaucoup moins de pouvoirs qu'il n'en a aujourd'hui. Des historiens estiment que la guerre de Sécession opère d'ailleurs un tournant dans l'histoire des États-Unis avec leurs concurrents et partenaires européens. La militarisation, l'ampleur de l'armée, la centralisation administrative introduite dans maints domaines, mise sur pied d'abord pour obtenir des approvisionnements des armées de qualité (le commerce d'armes défectueuses fut fructueux au début de la guerre) et en quantité, parfois envahissante, même si par la suite, les États récupèrent maints pouvoirs et développent partout des législations qui leur sont propres dans tous les domaines, hors la défense des États-Unis et la diplomatie générale, le Congrès faisant face à la Présidence, dans ce qu'on appelle encore l'équilibre des pouvoirs en Amérique.

Elle pouvait sans doute gagner, mais l'ampleur du débat idéologique autour de l'esclavage, alimenté d'ailleurs par des pratiques scandaleuses et inhumaines au Sud, débat présent autant aux États-Unis  qu'en Europe, signe en quelque sorte une annonciation de la défaite. Au Nord, les intérêts objectifs des industriels (dont dans l'agriculture...) qui veulent briser des monopoles de marché au Sud, dans bien des domaines, rejoignent les sentiments de nombreux esprits et de nombreux coeurs partout dans la société. La défense de l'esclavage par la Confédération, même présenté comme garante de la liberté d'entreprise des propriétaires terriens, n'est rien contre la mise en valeur de principes moraux partagés par de plus en plus d'hommes et de femmes dans le monde.

Même si dans l'immédiat, le résultat de la guerre a un impact négatif pour la condition des Noirs, désormais soumis à d'autres règles, tout aussi dures que le paternalisme du Sud, celle du marché, d'autant plus que, déracinés, ils sont une proie facile pour tant d'entrepreneurs voraces. Encore aujourd'hui, l'application de principes généraux (car dans le détail, les motivations exprimées ne sont pas aussi généreuses que cela, les libertés à accorder aux Noirs étant au moins sélectives...) officiellement à l'origine de la guerre de Sécession, s'appliquent difficilement et doivent faire l'objet d'une lutte continuelle. D'une certaine manière, le racisme reproché à tant de propriétaires du Sud a déteint au Nord, bien plus qu'il n'existait auparavant dans les bonnes sociétés. Il a simplement, souvent, changé de nature...

 

Ces "autres guerres civiles" dont l'historiographie parle peu...

  On a trop l'image de l'Empire comme d'une entité territoriale extensive et agressive. Or ce qui caractérise bien plus un Empire, au sens premier du terme, c'est l'emprise (souvent absolue, en tout cas elle est recherchée), culturelle, psychologique, sociale, économique, politique... de groupes (souvent restreints) sur une grande majorité de la population. Ce sont ces groupes qui, par leur stratégie, parfois réduite à un ensemble (parfois non raisonné et à courte vue) de tactiques, détermine l'orientation générale de la société. Ils ont tendance à accumuler richesses et honneurs pour leur propre compte sur des populations et des territoires de plus en plus vaste. Or la domination ou l'hégémonie de ces groupes rencontrent toujours des oppositions, de plus en plus grandes au fur et à mesure de leur progression, ne serait-ce que par les jeux d'alliances nécessaires pour maintenir leur emprise. Et singulièrement au niveau socio-économique, plus qu'au niveau psychologique, puisque l'hégémonie sur les esprits passe sur le Nouveau Continent par la religion (notamment protestante), les dirigeants des grandes propriétés et des grandes entreprises, au Nord comme au Sud, avant, pendant et après la guerre de Sécession, rencontrent des oppositions de tous ces travailleurs de statuts très divers, ouvriers, artisans, intellectuels, esclaves qui, "normalement" doivent contribuer à alimenter et à développer l'Empire. En ce sens, les deux groupes d'États qui forment pendant la guerre de Sécession, la Confédération et l'Union, poursuivent une sorte de course à l'impérialisme à l'intérieur, à qui permettra le mieux et la concentration des pouvoirs, et l'exploitation de la masse de la population et l'organisation des ressources. C'est que depuis le début de la création des États-Unis d'Amérique, sourd des conflits sociaux jamais résolus, sinon par la répression et à cause de cela rendus de plus en plus pressants. A partir grosso modo des années 1830, des conflits qui ne sont plus principalement des conflits entre populations autochtones (ceux qu'on appelle les Indiens) et populations arrivantes, c'est à l'intérieur de la population "blanche" que se manifestent les plus durs... Plus, les multiples immigrations dans le temps transformant les unes (les arrivantes) en les autres (qui deviennent "autochtones") multipliant les hiérarchies de revenus et de pouvoirs.

Howard ZIN écrit à juste titre que par exemple le mouvement Anti-Loyers et la révolte de Dorr (réclamant un rééquilibre des pouvoirs, les zones rurales étant sur-représentées), "sont généralement ignorés par les manuels d'histoire américains (...). Les périodes qui précèdent et qui suivent la guerre de Sécession ne sont traitées que sous l'angle des questions politiques, électorales ou raciales". L'historiographie, de manière générale, se focalisent sur les conflits entre "riches", entre membres des classes propriétaires, au détriment des conflits qui impliquent artisans, ouvriers... les "pauvres" de manière générale. D'une certaine manière la formation des deux groupes d'État n'est que le prolongement de la course aux richesses et aux profits des capitalistes de la côte Est pour exploiter terres et travailleurs de plus en plus à l'Ouest du continent. Soit, suivent chacun des deux groupes, une exploitation surtout agricole, reposant sur le contrôle du commerce et de la mise au travail des esclaves noirs, dans une sorte d'auto-administration des grandes propriétaires fonciers, chacun restant autonome, ou une exploitation surtout industrielle, minière notamment, reposant sur l'activité de groupes financiers, s'appuyant sur un gouvernement central pour la protection des "biens et personnes" nécessaires à leurs entreprises. A l'aube de la guerre de Sécession, la priorité des priorités, sauf pour des groupes influents d'origine religieuse ou morale, aidés d'une presse relativement tapageuse, n'est certainement pas l'esclavage, mais l'argent et le profit que peuvent faire les classes dirigeants du pays. Les tentatives d'instaurer une certaine stabilité politique et un contrôle économiques performant n'aboutissent pas véritablement. L'essor de l'industrialisation, les villes surpeuplées (de surcroit souvent sans plans d'urbanisme), les heures interminables passées dans les usines, les crises économiques brutales entrainant hausses de prix et chômage, le manque d'eau potable et de nourriture, les hivers redoutables, les logements étouffants l'été, les épidémies permanentes et la mortalité infantile : tout cela provoque des troubles sporadiques chez les pauvres. Il y a parfois des soulèvements spontanés contre les riches. D'autres fois, cette colère est détournée en haine raciale contre les Noirs, en conflits religieux contre les catholiques ou en xénophobie contre les immigrants. Il arrive aussi que les soulèvements prennent la forme organisée de grèves et de manifestations. Bien qu'il soit impossible pour ces années-là de déterminer l'ampleur d'une conscience ouvrière; il reste des fragments qui conduisent à s'interroger sur l'ampleur du mécontentement que peut occulter le silence apparent des travailleurs. Les presses locales se font l'écho de soulèvements à portée restreinte et souvent réduite dans le temps et dans l'espace. Et cela d'autant plus qu'ils sont violents et réprimés par l'armée.

Juste avant la guerre de Sécession, une grande crise survient en 1857, portant un rude coup à de nombreuses industries, avec son cortège de chômage massif. Selon certains auteurs, notamment après la guerre de Sécession, le militantisme ouvrier qui s'organise de plus en plus n'aurait pas pu être réduit par l'activité judiciaires et policière des États ou des comtés, sans la survenue de cette guerre civile. L'unité militaire et politique exigée par la guerre de Sécession balaye, au Nord comme au Sud, la récente prise de conscience la classe ouvrière. Ce sentiment de communauté est abreuvé de rhétorique patriotique et imposé dans les faits par les armes. Cependant, ce consensus n'est pas général et (avec le sentiment qu'il ne s'agit pas de "leur" guerre), maints groupes d'ouvriers luttent et poursuivent leurs actions en faveur des baisses de loyers et d'augmentation de salaires (et singulièrement parfois, dans les usines d'armement...), malgré la répression qui frappe par exemple tous ceux, jusqu'aux pacifistes les moins ardents, refusent la politique de LINCOLN au Nord. Il y a quelque 30 000 prisonniers politiques pendant la guerre de Sécession. Dans le Nord comme dans le Sud, surtout que les lois sur la conscription permet aux plus riches d'échapper à l'enrôlement, s'affirment, parallèlement d'ailleurs à des taux importants de désertions (200 000 au Nord) dans l'armée, se lèvent des individus et des groupes qui brisent ce consensus, poussés par la hausse des loyers et des prix. Grèves et manifestations sont alors réprimées au Sud comme au Nord, par l'armée, qui doit détacher des unités et les détourner du front, pour s'en occuper, et avec toutes les difficultés de communications que cela suppose... Répression armée et répression judiciaire se combinent pour étouffer ces luttes (mais parfois, les travailleurs obtiennent gain de cause avant, la menace suffisant...), pendant que des lois permettent de faire appel à de la main d'oeuvre plus docile (notamment via l'immigration). Les crises économiques se poursuivent, et dans les années 1870, soit peu d'années après la fin de la guerre civile, l'indigence dans les villes s'accroit de manière spectaculaire et il existe même un mouvement inverse de travailleurs désespérés qui tentent de retourner en Europe... Tout cela se fait dans un désordre - lequel ne suscite guère d'entreprises réformatrices venant du Congrès ou de la Présidence, tant que les profits augmentent - accru par des épidémies récurrentes...

Au final, la défaite de la Confédération se traduit par la reprise en main sociale, politique et économique du Sud par les forces, notamment économiques, du Nord, et par une centralisation accrue des pouvoirs et un affaiblissement des échelons locaux (comtés et États). On pourrait écrire, mais on se garde ici de tirer une conclusion aussi directe, étant donné que dans les années 1880, s'ouvre une autre période de l'histoire sociale des États-Unis, que les méthodes qui prévalent au Nord pour contrôler, limiter et réprimer les mouvements ouvriers l'ont emporté sur celles qui régnaient au Sud. En tout cas, à travers les multiples réglements édictés par les gouverneurs et les lois votées par les congrès des États, se conformant souvent aux autorités fédérales, diffusent une manière de faire et un savoir-faire, d'autant que les nouvelles règles du marché (des marchandises comme du travail) doivent tenir compte des nouvelles conditions créées par la victoire du Nord (notamment accélération de la "conquête de l'Ouest") : changement du statut des Noirs, mouvement de populations (notamment d'esclaves), nouvelles règles électorales, règles de "sécurité" héritées des années de guerre, nouvelles configuration des dettes (en faveur des financiers du Nord), ruine de très nombreux propriétaires terriens (y compris de ceux qui n'ont pas d'esclaves, soit les 2/3 au Sud), nouvelles manières de faire du commerce, nouvelles façons de voir la citoyenneté... Il n'est d'ailleurs pas certains que les travailleurs du Sud soient en fin de compte gagnants dans la défaite de la Confédération

 

John KEEGAN, La guerre de Sécession, Perrin, 2011. James M. McPHERSON, La guerre de Sécession, 1861-1865, Robert Laffont, 1991. Vincent BERNARD, Le Sud pouvait-il gagner la guerre de Sécession?, Économica, 2017. Karl MARX et Frierdrich ENGELS, La Guerre civile aux États-Unis. Daniel BOORSTIN, Histoire des Américains, Robert Laffont, collection Bouquins. Howard ZIN, Une histoire populaire des États-Unis.

 

STRATEGUS

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27 novembre 2018 2 27 /11 /novembre /2018 09:39

   Le général américain Robert Edward LEE s'illustre d'abord comme commandant de l'armée de Viriginie du Nord, puis comme général en chef des armées des États Confédérés. Il est considéré par de nombreux historiens comme le meilleur soldat qu'aient produit les États-Unis.

 

Une carrière militaire brillante

   Sa carrière militaire est proche de celle de son grand rival, Ulysses GRANT. Diplomé comme lui de l'académie militaire de West Point, il participe à la guerre du Mexique comme chef d'état-major vant de prendre la direction de West Point, puis celle du 2ème régiment de cavalerie. En 1852, il quitte l'armée qu'il réintègre sept ans plus tard pour écraver l'insurrection anti-esclavagiste menée par John Brown à Harper's Ferry (Viriginie occidentale).

Bien qu'il soit contre la sécession des États du Sud et bien que le président LINCOLN lui offre de diriger l'armée de l'Union, il se rallie aux forces confédérées lorsque éclate la guerre. Tour à tour commandant de l'armée confédérée de Virginie (qu'il baptise armée de la Virginie du nord) et commandant en chef de l'armée confédérée il est le conseiller principal du président de la Confédération, Jefferson DAVIS. Il concentre ses efforts autour de la Viriginie, qui est à la fois son pays natal et un lieu stratégique où se trouvent réunies au sud et au nord, les deux capitales, Richmond et Washington.

En état d'infériorité numérique et géographiquement isolé, LEE semble être logiquement contraint à adopter une posture stratégique défensive. A la surprise de ses adversaires, il opte pour la stratégie inverse., étant persuadé qu'une défaire de l'Union sur son propre terrain serait psychologiquement dévastatrice et amènerait les autorités à négocier un traité de paix. A la suite d'une série de victoires près de sa capitale, il fait renforcer les fortications  autour de Richmond et envoie Tomas "Stonewald" JACKSON sur la vallée de la Shenandoah afin d'obliger l'Union à disperser ses forces. Une fois la Shenandoah investie, il fait revenir, par le train, une parties des forces de JACKSON et remporte la (deuxième) bataille de Bull Run, au sud de Washington (août 1862). La stratégie de LEE semble sur le point de réussir? LINCOLN retirerait ses troupes aux abords de Richmond. LEE allait affronter directement son adversaire pour cette bataille décisive qu'il recherche depuis le début des hostilités. Toutefois, face à MCLALLAN, à la bataille d'Antietam, dans le Maryland, il ne peut forcer la victoire lors d'un combat particulièrement meurtrier. Il se replie sur Fredericksburg où il remporte une première victoire, en décembre, et puis une seconde, magistrale, à Chancellorsville, au mois de mai 1863, qui lui permet de préparer une nouvelle campagne vers le nord. Mais à Gettysburg, le 3 juillet 1863, la guerre prend un tournant décisif en faveur de l'Union. LEE y perd plus d'un tiers de ses troupes. Au même moment, la Confédération perd la bataille de Vicksburg et le contrôle du Mississippi.

A partir de ce moment, LEE doit mener une guerre défensive face à GRANT. Il manifeste beaucoup de talent durant toute cette campagne où il sait anticiper chacun des mouvements de son adversaire. Cependant, il est en état d'infériorité numérique et, pris en tenaille, par GRANT et SHERMAN, il ne peut que retarder la défaire finale de la Confédération.

    Robert E. LEE est un maître tacticien doté d'une pugnacité hors du commun et d'un sens aigu du commandement. Sa technique des sièges et des fortifications est inégalable. Nénamoins, en terme de stratégie globale et de logistique, il est inférieur à GRANT. Doté d'une santé médiocre, il meurt peu après la guerre. (BLIN et CHALIAND)

 

Fidélité et allégeance

    Comme beaucoup d'élèves de West Point, LEE est aux prises du dilemme d'engagement envers les Etats-Unis et de fidélité envers la famille et son état natal de Virginie. Comme beaucoup également, maints officiers sortis de cette académie militaire sont hostiles à la Sécession mais choisiront en majorité à suivre les orientations de leur État d'origine. Pour LEE, ce choix est guidé notamment par le fait qu'il est, avant cette guerre qualifiée après coup de civile, commandant des armées de Virginie ; comme beaucoup de ses camarades, il choisit de rejoindre et de mener les forces confédérées. Ce dilemme reste toujours présent dans son esprit : aussitôt après la défaite des États du Sud, il demande le renouvellement de son serment d'allégeance aux Etats-Unis d'Amérique et même sa réintégration dans l'armée, chose qui ne se fait pas car (ce qu'on découvre en... 1970!) sa demande s'égare dans les méandres de la bureaucratie militaire...

Après la guerre, il apporte son soutien au programme de reconstruction du Sud proposé par le président Andrew JOHNSON, mais il s'oppose au droit de vote des anciens esclaves sous le motif qu'ils ne sont pas suffisamment éduqués pour voter intelligemment, étant ainsi la proie des candidats démagogiques. Il s'oppose néanmoins à toute violence contre ces anciens esclaves et contre les autorités fédérales, qui se manifestent longuement au Sud sous différentes formes. Il tente sans succès de faire construire des établissements publics scolaires pour les enfants noirs. Jusqu'à sa mort, il reste populaire au Sud, et le devient même au Nord.

Sa mort prématurée ne lui permet pas d'écrire ou de faire écrire ses Mémoires. C'est à partir de ces rapports nombreux familiers à l'institution militaire du haut en bas de l'échelle des officiers, ainsi que sur des témoignages directs, que de nombreux biographes s'essaient à établir son portrait et à expliquer sa carrière militaire et politique.

 

Vincent BERNARD, Robert E.Lee, la légende sudiste, Paris, 2014. Alfred BURNE, Lee, Grant and Sherman, a Study in Leadership in the 1864-1865 Campaign, New York, 1939. Douglas FREEMAN, Robert E. Lee, a biography, en quatre volumes, Éditions Scribner, New York, 1935. J.F.C. FULLER, Grant and Lee, a study in Personality and Generalship, Bloomington, 1957. Robert BLOUNT Jr, Robert Lee, Penguin Putman, 2003. Alain SANDERS, Robert Lee, Pardès, collection Qui suis-je?, 2015.

Arnand BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

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24 novembre 2018 6 24 /11 /novembre /2018 14:37

      Général américain, William Tecumseh SHERMAN est, après Ulysses GRANT, le plus illustre des commandants d'armée ayant combattu pour l'Union pendant la guerre de Sécession. Militaire, homme d'affaires, enseignant et écrivain, il se trouve après cette guerre au centre des guerres indiennes bien connues grâce à son témoignage direct dans ses Mémoires. Liddel HART estime qu'il est le "premier général moderne", utilisant les ressources nouvelles issues de l'industrialisation pour la guerre et connu pour la dureté de sa politique de terre brûlée et la guerre totale qu'il mène contre les États confédérés.

 

Une carrière militaire de premier plan

   Il est comme GRANT et beaucoup d'officiers qui le combattront plus tard, élève à l'Académie de West Point, promotion 1840. A la fin de ses études, il sert au 3ème régiment d'artillerie, et passe une quinzaine d'années dans l'armée américaine avant de donner sa démission pour se lancer dans les affaires. Il réintègre l'armée peu après le début de la guerre de Sécession, mais il connait des débuts difficiles jusqu'à ce qu'il soit distingué par GRANT, lors de la bataille de Siloh, en avril 1862. Durant l'été de la même année, commandant le district du Tennessee Ouest, il doit lutter contre les tactiques de guérilla de ses adversaires, et il n'hésite pas à s'attaquer aux populations civiles pour punir le harcèlement subi par ses troupes. Ensuite, il prend part, aux côtés de GRANT, à la campagne de Vicksburg, qui marque une tournant décisif dans la guerre, au profit de l'Union.

SHERMAN est alors chargé par GRANT de prendre la direction des opérations sur le front occidental. C'est là qu'il mène la campagne, marquée par sa fameuse "marche vers la mer", qui établit sa réputation de tacticien à la fois audacieuse et impitoyable. Après s'être assuré le contrôle du Tennessee par la prise de Chattanooga, en novembre 1863, il entreprend d'investir la ville d'Atlanta, en Georgie. Véritable centre de gravité économique, industriel et militaire, Atlanta possède d'importants dépôts de munitions en constitue un point de ralliement pour toutes les lignes de chemin de fer de la région qui sont devenues les principales lignes de communication des Confédérés. SHERMAN comprend l'impact psychologique qu'une telle perte pourrait exercer sur l'ensemble de la population de la Confédération. Alors qu'il a pratiqué jusque-là une tactique de guerre reposant sur le mouvement et l'esquive, il tente un assaut frontal à Kenesaw Mountain (27 juin 1864) au cours duquel il subit un revers important. Malgré cet échec, il reprend sa marche vers Atlanta. Il commence par s'attaquer aux lignes de chemin de fer ennemis, puis, par une manoeuvre audacieuse au sud de la ville, il parvient à forcer la décision et à investir Atlanta, le 2 septembre. C'est ensuite la traversée de la Georgie jusqu'à Savannah, sur la côte atlantique, au cours de laquelle il emploie son armée à détruire tout ce qui se trouve sur son passage, afin d'anéantir la volonté populaire de son adversaire. Coupé de ses lignes de communication et se ravitaillant sur le terrain, il parvient à atteindre la côte en l'espace de quelques semaines, concentrant ses efforts sur la destruction des lignes de chemin de fer et veillant à laisser l'armée adverse dans le doute permanent quant à sa destination finale. Comme il l'a prévu, cette action a un effet démoralisateur plus puissant qu'aucune de ses victoires préalables. Ayant rétabli ses lignes de communication - par voie maritime - en arrivant à Savannah, il peut ensuite effectuer sa remontée vers le nord, passant Columbia et Goldsboro, avant de se diriger vers Petersburg, où l'attend GRANT. Pris en tenaille par GRANT, SHERMAN et SHERIDAN, Robert E. LEE est contraint de se rendre, le 9 avril 1865 à Appomattox. Après la guerre, SHERMAN accède aux plus hautes fonctions au sein de l'armée américaine dont il est le commandant en chef pendant 14 ans. (BLIN et CHALIAND)

Le bilan de son action militaire ne peut se mesurer uniquement en termes d'acquisition de la victoire. Cette guerre totale comporte bien des escès et accroit inutilement les souffrances des populations civiles ; elle attise des haines qui sont à peine éteintes, et contribue à faire du conflit entre Nord et Sud une guerre moderne (André KASPI). Le fait même, dans le déroulement des opérations, qu'il ravitaille son armée sur le terrain, occasionne des pillages "légaux", SHERMAN contribue à faire de la guerre de Sécession un point de départ de nouveaux conflits, plutôt que le point d'orgue de la lutte officielle contre l'esclavagisme. On peut comparer l'effet de ces spoliations-destructions aux effets des guerres napoléoniennes en Europe, réalisées une génération plus tôt en Europe (sur maints plans, économiques, sociaux, idéologiques...).

Sa carrière est essentiellement militaire ; il refuse de s'engager en politique.

 

Des Mémoires-références.

   A l'image des Mémoires de GRANT, ses Mémoires, publiés en 1875 constituent un des témoignages directs les plus connus à la fois sur la guerre de Sécession et sur les guerres indiennes. Par ailleurs, c'est le premier général à publier ainsi ses Mémoires, très connues bien plus que son Autobiographie, 1828-1861, connue surtout des spécialistes, non publiée, conservée par l'Ohio Historical Society. A noter que ses Mémoires, éditées plusieurs fois, et avec des modifications à chaque fois, de son fait ou, parfois contre sa volonté, comportent des variations parfois importantes.

La plus propice de ces éditions à des fins d'étude est celle de la Library of America de 1990, éditée par Charles ROYSTER. Cette version contient le texte complet de l'édition de SHERMAN de 1886, ainsi que des annotations, un commentaire sur le texte, et une chronologie détaillée de sa vie? Il y manque cependant l'important matériel biographique des éditions de Johnson et Blaine de 1891.

Comme nombre de ses "collègues", bien qu'il finisse par désapprouver l'esclavage, SHERMAN n'est pas un abolitionniste avant la guerre? Il ne croit pas à "l'égalité du nègre". Ses campagnes militaires de 1864 et 1865 permettent de libérer de nombreux esclaves qui l'accueillent comme un "Moïse" qui se joignent à sa marche à travers la Géorgie et les Caroline par dizaine de milliers. Considérant plus leur présence comme un "problème" que comme un "apport", SHERMAN s'occupe du sort de ces réfugiés, leur accordant des terres. Il décrit dans ses mémoires les pressions politiques afin d'encourager la fuite des esclaves, en partie pour éviter que les esclaves ne soient appelés à servir dans l'armée adverse. Dans ces mêmes Mémoires, il exprime ses idées sur la guerre en général, cruelle en elle-même et qu'on ne peut adoucir, et le primat du réalisme passe avant toutes considérations humanitaires, même si dans certaines conditions, qui n'entravent pas les opérations militaires, il puisse s'organiser envers les populations civiles les éléments de la reconstruction future, qui de toute façon passe par le rétablissement de la légalité des États-Unis et la répression impitoyable de toute "rebellion".

 

 

William Tecumseh SHERMAN, Memoirs of general W.T. Sherman, Paperbach, 2013 ; Library of America, 1990. Une recension de l'édition de 1875, publiée à l'origine dans la Revue des deux monde, tome 14, 1876, est disponible sur wikisource.

Alfred BORN, Lee, Grant and Sherman : A study in Leadership in the 1864-1865 Campaign, New York, 1939. LIDDEL HART, Sherman, Realist, American, New York, 1958.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016

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24 novembre 2018 6 24 /11 /novembre /2018 09:33

  Le journaliste résistant et homme politique français Yves FARGE est une figure de la mouvance pacifiste française. Ministre du ravitaillement en 1946 après avoir participer à la Résistance, progressiste sans appartenance politique précise bien qu'approché par les Communistes, il participe en 1947 à la fondation du Mouvement de la paix. Il en est le président jusqu'à son décès.

 

Une carrière de journaliste jointe à son engagement pacifiste

   Après avoir quitté l'école à quinze ans pour devenir dessinateur industriel tout en adhérant aux Jeunesses socialistes, il est mobilisé pendant la Grande Guerre comme aide-infirmier.

Après la guerre, il devient journaliste et travaille au Maroc jusqu'en 1931. Ensuite, il participe à la rédaction successivement de plusieurs journaux, Le Monde d'Henri BARBUSSE et LA LUMIÈRE à Paris, La Dépêche dauphinoise à Grenoble (rédacteur en chef). Après les accords de Munich, devenu pacifiste, il quitte la SFIO et entre au Progès de Lyon pour y diriger les services de politique étrangère.

 

Une des têtes de la Résistance

  Tout en gardant ses convictions pacifistes, il s'engage dans la Résistance à travers des contacts avec Emmanuel d'ASTIER DE LA VIGERIE, Georges BIDAULT, Eugène CLAUDIUS-PETIT puis Jean MOULIN et le général DELESTRAINT, (dont il fait partie de l'état-major). En 1942, après le sabordage de la flotte il se rend à Toulon et en tire un reportage publié en 1943.

Tout en poursuivant ces activités de journailste, il est mis en contact avec le réseau de résistance Franc-tireur dès 1941, et exerce ses talents dans des journaux clandestins. Il rédige avec Georges ALTMAN la plupart des éditoriaux du Père Duchesne, journal satirique de Franc-Tireur. Parallèlement, à la même époque, le dirigeant communiste Georges MARRANE le fait entrer au comité directeur du Front national. Il est alors impliqué dans l'histoire du Maquis du Vercors où il participe à l'organisation de la "République libre du Vercorsé en juillet 1944. Membre de l'armée secrète, recherché par la Gestapo, il travaille à l'organisation de sabotages des usines du Creusot. Il participe à la Libération de Lyon, n'hésitant pas à négocier durement avec le général allemand qui commande la garnison de la ville, prisonniers  contre prisonniers, usant de sa réputation, ayant fait par exemple exécuter 80 Allemands, détenus en Haute Savoie, en réponse au massacre de 120 internés au fort de Côte-Lorette en août 1944.

En septembre 1944, il sort de la clandestinité, nantis de pouvoirs par le général de GAULLE, dans la région de Rhône-Alpes, où, par 25 décrets, il amorce le rétablissement de la République. Pendant 15 mois, comme commissaire de la République, il participe au mouvement général dans l'ensemble de la France, pour la mise en application du Programme des mouvements de résistance. Très mobilisé par les questions du ravitaillement, question centrale du moment pour des millions de personnes, sans compter les problèmes de déplacement de populations, il est nommé en janvier 1946 ministre du Ravitaillement, poste qu'il occupe jusqu'en décembre, dans ce ministère qui n'existe plus ensuite... Il s'y illustre dans le combat contre le marché noir, provoquant un des plus grands scandales du début de la IVe République, dit "scandale du vin" ans lequel est impliqué alors Félix GOUIN, alors membre de la SFIO et vice-président du Conseil du fouvernement.

   Yves FARGES reste jusqu'au bout attaché au combat pour la paix et participe en 1947 à la fondation du Mouvement de la paix, avec le même esprit d'indépendance que pendant la Résistance. Il est président du Mouvement jusqu'à sa mort dans un accident qui serait un assassinat déguisé ordonné par les Soviétiques (selon l'essayiste et historien russe Arkadi VAKSBERG).

    Yves FARGE fait partie de ces "compagnons de route" du Parti Communiste, dans ce Mouvement de la Paix, où la lutte contre la guerre d'Indochine réunit bien des personnalités différentes. Il y côtoie ainsi l'antitotalitaire David ROUSSET, Emmanuel MOUNIER et Jean-Paul SARTRE. La méfiance de certains par rapport aux entreprises ouvertes ou sous le couvert du Mouvement de la Paix, encore à cette époque du début de la guerre froide, traversé de courants contradictoires et parfois revêches au directives du "grand frère" soviétique, est mieux contournée par la mise du pied d'un "Comité d'études et d'action pour le réglement pacifique de la guerre du VietNam fin 1952 que par l'Appel de "contre la guerre d'Indochine". C'est que le débat, pas encore définitivement clos de nos jours, sur l'histoire policière, politique et sociale du sabotage de l'effort de guerre français par le PCF reste à l'époque à faire...

 

Yves FARGE, Toulon, Éditions de Minuit, 1943 ; Souvons nos gosses. A Megève, premier village d'enfants, Lyon, 1945 ; Rebelles, soldats et citoyens. Souvenirs d'un commissaire de la République, Paris, 1946, réédité à Genève en 1971, sous une autre forme ; La guerre d'Hitler continue, Paris, 1950 ; Témoignage sur la Chine et la Corée, Paris, 1952 ; Gagner la paix, Éditions Raison d'être, 1949.

  Raphaël SPINA, Yves Farge, Entre Résistance et pacifismes, Département de l'Isère, Musée de la Résistance et de la déportation de l'Isère, novembre 2017, disponible à La Boutique de la paix.com.

  Yves SANTAMARIA, La pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

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22 novembre 2018 4 22 /11 /novembre /2018 13:09

   Ulysses Simpson GRANT né Hiram Ulysses GRANT est un homme d'État des États-Unis d'Amérique, (18ème président de ce pays, 1869-1877). Il commande les armées nordistes durant la guerre de Sécession, Commandement en chef de l'Armée de terre des États-Unis de 1864 à 1869. Comme d'autres généraux, il écrit ses Mémoires (qui paraissent dans le Century Magazine), qui constituent une des sources de compréhension de la guerre de Sécession.

 

Une carrière militaire de premier plan

    Général, Ulysses GRANT est le grand stratège nordiste de la guerre de Sécession. Diplômé de l'académie militaire de West Point dont la majeure partie des officiers qui en sortent luttèrent dans les armées du Sud, il est incorporé au 4ème régiment d'infanterie de Saint Louis en 1843. Il prend part aux batailles de Palo Alto, Resaca de la Palma et Monterey contre le Mexique (1846) et participe à la campagne de Vera Cruz et Mexico (1847). Il démissionne de l'armée américaine en 1854 avec le rang de capitaine et devient agriculteur puis homme d'affaires. Il réintègre l'armée au début de la guerre de Sécession. D'abord assigné à des tâches administratives, il est placé à la tête d'un régiment d'infanterie régional, dans l'État de l'Illinois, avant de prendre part à ses premiers combats au sein de l'armée de l'Union, comme commandant d'une région, le sud-ouest du Missouri.

Alors que la guerre a lieu principalement sur le théâtre oriental, en Virginie, autour de Washington et de Richmond, GRANT est le premier à considérer que l'issue de la guerre peut se décider sur le théâtre occidental. C'est ainsi qu'il modifie les rapports de forces en concentrant ses efforts sur ce nouveau théâtre de guerre. Après une première bataille indécise à Belmont, il s'éloigne de ses bases de l'Illinois. En s'avançant sur les rivières Tennessee et Cumberland, il s'empare de Fort Henry, puis de Fort Donelson, ses premières victoires (février 1862) qui lui valent le surnom de unconditional surrender (reddition inconditionnelle). Il prend ensuite le commandement de l'armée du Tennessee avec laquelle il obtient une victoire magistrale à Vicksburg, le 4 juillet 1863. Elle lui permet de prendre le contrôle du Mississippi et de diviser la Confédération en deux. Après les batailles de Chattanooga et de Missionary Ridge, il est appelé à Washington où LINCOLN le fait nommer général en chef des Forces fédérales (Union) en mars 1864. A partir de ce moment, il orchestre la victoire finale de l'Union. Utilisant les nouveaux moyens de communication, télégraphe et chemin de fer, il dirige la campagne de SHERMAN dans le sud et mène un combat difficile contre Robert E. LEE en Virginie avant que celui-ci ne soit obligé  de se rendre, le 9 avril 1865, à Appomattox. Après la guerre, il connait des fortunes diverses. Élu deux fois président des États-Unis, il est aussi victime d'une faillite retentissante qui l'oblige à écrire ses Mémoires, devenus depuis un ouvrage classique de la littérature américaine.

Ulysses GRANT comprend très tôt la signification géostratégique du conflit dans lequel il s'engage. En concentrant ses efforts pour séparer son adversaire en deux zones géographiques, il sait qu'il lui porte un coup fatal, autant psychologique que physique. D'autre part, il garde toujours en perspective les contraintes politiques en fonction desquelles il doit définir sa stratégie militaire - comme la réélection de LINCOLN. Acteur principal dans un conflit d'un type nouveau, il sait exploiter à son avantage les nouvelles données technologiques de la guerre, aussi bien au niveau de la logistique et des communications que de l'armement. Soldat médiocre à ses débuts, GRANT tire les leçons de ses propres erreurs, et sait constamment s'améliorer, de manière spectaculaire, pendant toute la durée de la guerre de Sécession, dont il devient le général le plus brillant (BLIN et CHALIAND)

 

Des mémoires qui... marquent la mémoire américaine

   C'est d'abord pour restaurer les finances de sa famille que vers 1885, alors qu'il est versé dans la réserve de l'armée américaine, qu'il rédige plusieurs articles sur ses campagnes de la guerre de Sécession dans le Century Magazine. Après des critiques favorables, son éditeur Robert U. JOHNSON, lui propose d'écrire ses Mémoires, comme d'autres anciens généraux l'avaient fait. Avec l'aide de son ancien aide de camp et celle de son fils Frederif, il rédige, mais au bénéfice d'un autre éditeur, celui de Mark TWAIN, avant de décéder, frénétiquement, son livre Personnal Memoirs of Ulysses S. Grant qui connait tout de suite un grand succès. Les deux volumes se vendent déjà à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires. Habile, GRANT se représente comme un honorable héros de l'Ouest dont les forces étaient l'honnêteté et la franchise. L'autobiographie a une structure inhabituelle car sa jeunes et sa présidence ne sont que survolées, à l'inverse de sa carrière militaire. Le style, concis et clair, à l'oppose de la tendance victorienne pour les tournures élaborées fait de son livre un ouvrage très lisible pour un lectorat large qui dépasse, à l'inverse de maints mémoires de généraux, le cercle des spécialistes. Le public, les critiques littéraires et les historiens militaires saluent cet ouvrage que TWAIN (qui a le sens de la formule et le goût pour la publicité), qualifie de "chef d'oeuvre littéraire et le compare aux Commentaires sur la guerre des gaules de Jules CÉSAR. Après avoir étudié les critiques favorables dont celles de Matthew ARNOLD et d'Edmund WILSON, l'écrivain Mark PERRY qualifie ces Mémoires de "plus importante oeuvre" américaine de non-fiction.

En fait, mais en dehors il est vrai de la période militaire, sujet de loin principal de ses Mémoires, peu de président ont vu leur réputation évoluer aussi radicalement que GRANT. Après sa mort, il était considéré comme un symbole de l'identité nationale américaine. C'est l'analyse de sa présidence qui attire surtout l'attention de la majeure partie des historiens et ils renvoient une imagé peu flatteuse, qui n'entâche d'ailleurs pas exclusivement GRANT : corruption envahissante dans l'administration, aidée en cela il est vrai de l'émergence d'un complexe militaro-industriel et les désordres socio-économiques dans certains États au Sud,  échec de la politique économique tant au Nord qu'au Sud.... Son activité pour la protection des Afro-Américains ainsi que celle des Amérindiens lui ont il est vrai attiré beaucoup d'animosités.

Après une période assez longue où ses carrières civile et militaire furent dévalorisées (McFEELY), on assiste de nos jours (depuis les années 1990) à un mouvement plutôt inverse (John Y. SIMON, Bruce CATTON). On reconsidère les qualités de son commandement militaire et au vu des crises "raciales" qui parcourent les États-Unis dans leur ensemble après sa présidence et jusque dans les années 1960, beaucoup estiment que sa politique présidentielle aurait sans doute, s'il elle avait réussi, tracé un autre destin à la nation américaine.

 

Bruce CATTON, Grant Takes Command, Boston, 1960. J.F.C. FULLER, The Generalship of US Grant, New York, 1929. John KEEGAN, The Mask of Command, New York, 1987.

Arnand BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de la stratégie, tempus, 2016.

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20 novembre 2018 2 20 /11 /novembre /2018 09:12

   L'écrivain et médecin français Louis Ferdinand DESTOUCHES, dit Louis Ferdinand CÉLINE, signant de sa plume généralement CÉLINE, est célèbre non seulement pour ses oeuvres littéraires mais également pour un engagement politique très controversé. Pacifiste, antisémite, collaborationniste, à la fois populaire parmi les amoureux des belles lettres et haï pour sa pensée et ses actions par de nombreux détracteurs, il est peut-être l'exemple d'un auteur littéraire, blessé pendant la guerre et l'abhorant ensuite, perdu dans sa recherche des responsables de ce qui lui semble une décadence occidentale, et pris dans une spirale de participation au régime nazi.

    CÉLINE est considéré comme l'un des grands novateurs de la littérature française du XXe siècle, introduisant un style elliptique personnel et très travaillé, qui emprunte à l'argot et tend à s'approcher de l'émotion immédiate du langage parlé.

Il est également déconsidéré pour son antisémitisme et son collaborationnisme, lequel est récemment précisé à partir des archives allemandes ouvertes en 2015. Jusque là, on condamnait seulement un antisémitisme littéraire extrême et son influence dans l'imprégnation de l'antisémitisme d'une partie du mouvement pacifiste français  et de l'ensemble de l'intelligentsia. Mais il participe aussi, selon quelques auteurs (Annick DURAFFOUR et Pierre-André RAGUIEFF), durant les années d'occupation, au service de sécurité allemand, à la répression de la résistance et à l'organisation de l'extermination des Juifs.

 

Participation à la guerre, puis pacifisme

    Après des études sommaires, malgré deux séjours linguistiques en Allemagne, puis en Angleterre, il devance l'appel et s'engage pour trois dans l'armée française en 1912. Juste avant la première guerre mondiale, il rejoint un régiment de cuirassiers à Rambouillet. Il est promu brigadier en 1913, puis maréchal des logis en mai 1914. Sous-officier, il participe aux premiers combats en Flandre-Occidentale. Pour avoir accompli une liaison risquée dans le secteur de Poelkapelle au cours de laquelle il est grièvement blessé au bras - et non à la tête comme la légende qu'il répand lors de sa carrière littéraire - et est décoré de la médaille militaire, puis rétroactivement de la Croix de guerre avec étoile d'argent (L'illustré national). Réopéré en janvier 1915, il est déclaré inapte au combat, et est affecté comme auxilliaire au service des visas du consulat français à Londres, puis réformé en raison des séquelles de sa blessure.

Cette expérience de la guerre le conduit au pacifisme (et son pessimisme), mais auparavant il contracte un engagement avec une compagnie de traire qui l'envoie au Cameroun pour surveiller des plantations (1916). Il travaille, rentré en France en avril 1917, en 1917-1918, aux côtés de l'écrivain polygraphe Henry de Graffigny, qui inspire à l'écricain le personnage de Courtial de Pereires dans Mort à crédit? Embauchés ensemble par la Fondation Rockefeller, ils parcourent la Bretagne rn 1918 pour une campagne de prévention de la tuberculose.

Après la guerre, il prépare le baccalauréat (1919) puis poursuit des études de médecine de 1920 à 1924 en bénéficiant des programmes allégés destinés aux anciens combattants. Sa thèse de doctorat de médecine, La Vie et l'Oeuvre de Philippe Ignace Semmelweis (1924), est plus tard considérée comme sa première oeuvre littéraire. Il poursuit ensuite une carrière médicale jusqu'au début des années 1930.

        C'est pendant qu'il effectue une carrière médicale d'ailleurs ponctuée de publications dans ce domaine que CÉLINE influe sur le pacifisme français. Le Voyage au bout de la nuit fait "l'unique conversation des salons de thé pendant plus d'un mois" (Lettre à Benjamin CRÉMIEUX) après sa parution, ceci étant favorisé par un entregent particulier et habituel chez l'auteur qui sait réellement faire sa propre notoriété. Oeuvre d'un médaillé militaire, le livre est particulièrement remarqué en raison d'une évocation de la guerre vue u côté de ceux qui ne veulent pas y mourir. Derrière dithyrambes et condamnations pointe la perplexité des commentateurs. Elle introduit à un pacifisme peu répandu sans cette forme extrême puisque biologique, la guerre industrielle signant non seulement le suicide d'une civilisation mais bel et bien l'autodestruction d'une race (voir Marc CREPEZ, La Gauche réactionnaire).

Il met sa puissance d'évocation en 1937 (Bagatelle pour un massacre) au service de la paix anti-juive. Fournissant alors une clé à la haine de la guerre exprimée dans le Voyage, il demande que le "youtre" remplace désormais le "bourgeois", lorsqu'il s'agira de demander des comptes aux fauteurs de guerre. S'appuyant sur une vision de l'Histoire, dans laquelle les conflits impliquant la France étaient - depuis des temps immémoriaux - orchestrés par les Juifs, il y adapte le mythe du sacrifice rituel à l'ère de l'industrialisation. Peu confiant dans la capacité des goys - largement abrutis par l'alcool - à secouer le joug, il se prend pourtant à rêver d'un dictateur qui, dès le déclenchement du prochain conflit, établirait un destin pour tous les Juifs (affectés aux unités combattantes de première ligne,, ce qui permet de les éliminer)...

Pendant l'Occupation, CÉLINE fait partie de la pointe avancée de cet esprit anti-juif, surtout sous forme de contributions aux journaux, dans lesquelles il fait preuve d'une certaine rage jubilatoire contre les responsables dans l'armée de la défaite. A un point tel que Vichy se voit contraint de combattre cette forme d'antimilitarisme qui n'avait pas vraiment fait bonne figure depuis 1914, voulant dédouaner l'armée (et charger la République) après la défaite.

Une carrière littéraire perçue de manière contrastée

   Il fait publier, en 1932, Voyage au bout de la nuit qui apparait aux yeux d'écrivains de droite tels BERNANOS et Léon DAUDET comme une profession de foi humaniste et par sa forte critique du militarisme, du colonialisme et du capItalisme, il impressionne favorable également des hommes de gauche, d'ARAGON à TROTSKI. Mais Mort à crédit (1936) déconcerte - à droite comme à gauche - tout engagement idéologue a disparu.

Au retour d'un voyage en URSS EN 1936, il écrit son premier pamphlet, Mea culpa, charge impitoyable contre une Russie soviétique bureaucratique et barbare, la même année que Retour de l'URSS d'André GIDE. CÉLINE publie ensuite une série de pamphlets violemment antisémites, en commençant par Bagatelles pour un massacre (1937), puis L'École des cadavres (1938). Il révèle dans ses ouvrages non seulement un antisémiste et un anticommunisme virulents mais également un racisme envers les populations tziganes.

Le style d'écriture de CÉLINE séduit et est souvent qualifié de révolution littéraire. Il renouvelle en son temps le récit romanesque traditionnel, jouant avec les rythmes et les sonorités. Cela éclate dans Voyage au bout de la nuit, où ce style est mis au service d'une terrible lucidité, oscillant entre désespoir et humour, violence et tendresse, révolution styllistique et réelle révolte. On a pu écrire que ce livre ne traduit pas réellement les convictions profondes de l'auteur, qui transparaissent plutôt dans Mort à crédit, où le style même change fortement, qui devient plus radical, notamment par l'utilisation de phrases courtes et souvent très exclamative. Ce récit, nourri des souvenirs de son adolescence, présente une vision chaotique et antihéroïque, à la fois tragique et burlesque, de la condition humaine. Se révèle également une certaine misanthropie  Il déroute la critique qui s'en détourne, le livre lui-même ayant beaucoup moins de succès que Voyage au bout de la nuit.

C'est son style d'abord qui attire l'attention, ce n'est que plus tard, avec ses pamphlets antisémites que le public peut découvrir ses convictions fascistes. Avec Bagatelles pour un massacre, L'École des cadavres, Les beaux Draps, une haine des Juifs et même, après la défaite, de la majorité des Français, se déploie, soupçonnés de métissage et d'être stupides. Sa charge est si forte dans Les Beaux Draps, qu'il déplait même au régime de Vichy qui le met à l'index (sans interdire la publication). On pourrait voir en lui un anarchiste de droite tenté de haine raciale et de mépris pour l'humanité. Mais cet anarchisme de droite, qui pourrait être sympathique pour certains (à condition de mettre entre parenthèses  les pamphlets, lesquels ne sont pas réédité après la Libération, puisque interdits de publication) s'il ne camouflait un activisme intéressé envers les idées nazies. Cet activisme qui lui vaut bien des faveurs n'est pas mis en avant par CÉLINE après la Libération, mais il ne renie jamais ses convictions, même si elles ne sont pas visibles réellement dans sa Trilogie allemande, au succès certain, les romans D'un château l'autre (1957), Nord (1960) et Rigodon (1969).

 

  Pour l'historien Michel WINOCK, l'antisémistisme de CÉLINE s'explique en partie par son expérience traumatisante de la Première guerre mondiale. Se définissant comme antimlitariste et pacifiste viscéral, il entend dénoncer ce qu'il considère comme un pouvoir occulte des Juifs, tout comme HITLER prétendant que les Juifs fomentaient la guerre, motif d'ailleurs repris par CÉLINE.

 

   De nombreux travaux sont encore consacrés à l'oeuvre de CÉLINE; surtout d'ailleurs au niveau de la littérature générale plutôt qu'au fond de ses prises de position idéologiques. Deux numéros des Cahiers de l'Herne (3 et 5) lui sont consacrés. Il existe même une bibliographie en 3 tomes de François GIBAULT. L'association Société d'études céliniennes organise échanges et colloques à son sujet, publiant également la revue Études céliniennes. Une autre publication, La Révue célinienne a existé de 1979 à 1981, pour devenir ensuite une revue mensuelle, Le Bulletin célinien.

 

CÉLINE, Voyage au bout de la nuit, éditions Denoel & Steele, Paris, 1932 ; Mort à crédit, Denoel & Steele, Paris, 1936 ; D'un chateau l'autre, Gallimard, Paris, 1957 ; Rigodon, Gallimard, Paris, 1969 ; Mea culpa, Denoel & Steele, 1936 ; Bagatelles pour un massacre, Denoël & Steele, 1937 ; L'École des cadavres, Denoël, 1938 ; Les Beaux Draps, Nouvelles Éditions françaises, 1941.

  Sous la direction de Dominique De ROUX, Michel THÉLIA et M. BEAUJOUR, Cahier Céline, L'Herne, tome 1, 1963, tome 2, 1965; réédition en un volume 1972 et 2006. Annick DURAFFOUR et André-Pierre TAGUIEFF, Céline, la race, le juif. Légende littéraire et vérité historique, Paris, Fayard, 2017.

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

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