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25 octobre 2018 4 25 /10 /octobre /2018 09:29

   Les années 1930 font contraste par rapport à la décennie précédente. Nadine-Josette CHALINE constate que les années 1920 ont semblé connaître, même si cela n'est pas unanime chez tous les courants de pensée, surtout à partir de 1925, une certaine euphorie pacifique malgré l'irruption de nouveaux problèmes comme la "grande lueur à l'Est", qui enthousiasme nombre de pacifistes, avant la découverte de la réalité du bolchevisme ; mais à partir de 1933, la confrontation au nazisme impose de nouvelles interrogations. "Peut-on continuer à prôner le désarmement face à Hitler? Peut-on être pacifiste et antifasciste?" L'attitude fluctuante du Parti communiste, travaillé par des courants dont certains sont très partagés par rapport au directives du PCUS, perturbe également les esprits. Ces années sont donc difficiles pour ceux qui souhaitent maintenir la paix, certains sont prêt à accepter tous les compromis, tandis que d'autres perçoivent de nouveaux dangers. Même constat pour Yves SANTAMARIA, une période de paix inquiète (1918-1933) fait place à une période de dépression et de rémission.

   Durant cette période, le fossé se creuse d'ailleurs entre ceux qui se disent d'abord pacifistes et ceux qui se proclament antimilitaristes. Devant tous les bouleversements de la scène internationale, les dissensions déjà si nombreuses dans les années 1920, ne s'effacent pas face aux dangers des régimes fascistes. Outre le fait qu'une partie importante de la classe politique préfère encore le régime fasciste italien ou le régime nazi allemand au régime soviétique, la recrudescence de crises internationales à partir de 1935-1936 suscite un changement brutal de position de Moscou et de la IIIe Internationale, ainsi que des divisions, voire des scissions au sein de certains partis politiques. Tandis que quelques groupes continuent de militer pour un "pacifisme intégral" même face à Hitler. Le soulagement provoqué dans l'opinion publique après les accords de Munich de 1938, précède de peu une nouvelle guerre survenant alors que les esprits sont très divisés.

    Si l'Eglise catholique, mais plus encore le Vatican (car le "peuple catholique" est loin d'être entièrement convaincu), mutiplient les mises en garde, le "pacifisme intégral" se développe, même dans la montée des périls. Les difficultés à analyser la nature réelle du nazisme (que l'on confond parfois avec le fascisme mussolinien), les divisions entre anarchistes, socialiste et communistes qui se ravivent sur la question même de sa nature, font que beancoup se rassemble, parfois "faute de mieux", sur le slogan "le fascisme c'est la guerre". Les débats sur la responsabilité des dirigeants ayant concocté le Traité de Versailles reviennent sur le devant de la scène, et sans doute la propagande nazie en Europe n'y est pas pour rien. Singulièrement les ouvrages de Victor MARGUERITE et de Félicien CHALAYE entretiennent ces débats au début des années 1930.

Il faut que les pacifistes allemands soient menacés dans leur pays après l'arrivée d'Hitler au pouvoir pour que les esprits évoluent, et encore beaucoup ne croient pas à la volonté allemande (ils n'ont pas lu ou tiennent le livre Mein Kampf pour seulement un instrument pour arriver au pouvoir), malgré un réarmement de plus en plus visible, de mener une guerre offensive de conquête. Surtout les pacifistes inconditionnels tiennent pour vrai les propos diplomatiques ou de presse des dirigeants du nazisme, qui jurent ne faire que "réunifier l'Allemagne". D'ailleurs un des effets du réarmement allemand et de l'installation d'une dictature dans le pays voisin, provoque une séparation de plus en plus nette entre ces pacifistes et les antifascistes, la guerre civile d'Espagne de 1936 étant un des éléments majeurs (et pour longtemps) qui marquent les distances.

 

 A chaque nouvelle crise, de plus grandes divisions

Dès le début des années 1930, alors même qu'au sein de la mouvance pacifiste et dans l'opinion publique en général, se développe ce sentiment qu'il faut préserver la paix à tout pris, plusieurs questions focalisent les divisions qui vont la caractériser de plus en plus :  - l'objection de conscience, notamment dans les milieux protestants, avec les interventions du pasteur Henri ROSER, - les relations avec les pacifistes allemands, partenaires indispensables de plus en plus menacés, - le réarmement de l'Allemagne, sujet qui divise le plus entre tous, - l'attaque de l'Éthiopie par l'Italie, - le pacte franco-soviétique de 1935... Tout cela agite les pacifistes, tant à droite qu'à gauche de l'échiquier politique français. Les différents congrès des pacifistes rencontrent un certain écho dans les milieux intellectuels, qui relient très souvent leurs actions-réactions par rapport à l'activité défaillante de la SDN.

Ainsi, les congrès d'Amsterdam, en 1932, puis de la salle Pleyel à Paris l'année suivante, mobilisant contre la guerre et le fascisme, avec une forte participation communiste, connaissent un certain écho avec la fondation du Comité de lutte contre la guerre impérialiste. Lorsque, au lendemain du 6 février 1934, se crée le Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes (CVIA), ce dernier se veut également sous la houlette des universitaires ALAIN, LANGEVIN et RIVET, pacifiste et antifasciste. Mais le changement de cap du Parti communiste en 1935 laisse le CVIA entre les mains des pacifistes intégraux, avant son échec final.

De nouveaux affrontement surviennent à propos de la guerre d'Éthiopie et de la guerre d'Espagne. Si les camps semblent nettement tranchés, les situations sont souvent plus complexes. On s'invective par manifeste interposé, notamment à propos des sanctions contre l'Italie. Le 4 octobre 1935 parait dans le journal Le Temps un Manifeste des intellectuels français. Pour la défense de l'Occident et de la paix en Europe, contre les sanctions décidées à l'encontre de l'Italie. Ce texte rédigé par Henri MASSIS recueille en une semaine plusieurs centaines de signatures par peur de voir ces sanctions jeter l'Italie dans les bras de l'Allemagne nazie. Ces adhésions reposent aussi largement sur le souvenir de la Grande Guerre et de la cause commune que l'on fit alors avec l'Italie et, surtout, sur la peur du communisme susceptible de se développeer en Europe occidentale, si un nouveau conflit éclatait.

Chez les intellectuels de droite comme Mgr BAUDRILLART, Charles MAURRAS, Robert BRASILLACH, Pierre GAXOTTE, cette peur du communisme - le temps des interventions armées des puissances occidentales contre la Russie rouge n'est pas encore très loin - constitue une sorte de fil rouge dans leurs réactions face aux événements. A l'inverse, chez les intellectuels de gauche, où compagnonage avec le Parti Communiste voisine souvent avec un oeil sympathisant, même s'il se révèle de plus en plus critique par rapport à "l'expérience communiste" à l'Est, ils se regroupent le 5 octobre de la même année autour d'un autre texte paru dans L'Oeuvre, rédigé par Jules ROMAINS et signé par André GIDE, Louis ARAGON, André MALRAUX, Romain ROLLAND, Louis TERRENOIRE, ALAIN... Et les "8 500 membres du CVIA"... Puis, le 19 octobre paraît dans La Vie catholique un Manifeste pour la Justice et la Paix, regroupant les démocrate-chrétiens avec Étienne BORNE, Jean LACROIX, Jacques MARITAIN, Henri MARROU et d'autres comme Emmanuel MOUNIER ou Jacques MADAULE, qui avaient déjà signé le manifeste de gauche.

 

Dernières tentatives pour un pacifisme partagé par tous...

Au-delà de leurs profondes divergences, tous soulignent, sans toutefois briller par une grande lucidité, combien une nouvelle guerre serait une catastrophe. Alors que s'ébauche le Front Populaire, se forme un "Front unique pacifiste" pour soutenir la SDN, dont l'image est bien ternie après plusieurs échecs : le Rassemblement universel pour la paix (RUP), né en réaction à l'agression italienne contre l'Éthiopie autour du Britannique Lord Robert CECIL et du français François COT. Un grand rassemblement à Bruxelles en septembre 1936 consacre sa naissance officielle. Très rapidement le RUP annonce des chiffres d'hédésions extraordinairement élevés (400 millions dans le monde!) car il se veut, à l'unisson des opinions publiques européennes "organisation de masse", acceptant des "adhésions collectives" (Associations pour la SDN, syndicats, associations d'Anciens combattants, mouvements de jeunesse...). Quelques uns de ses membres les plus influents, tels Louis DOLIVET (En fait Ludwig BRECHER) sont directement en relation avec les autorités sociétiques (Komintern). Beaucoup finissent d'ailleurs par s'interroger sur la place des communistes dans le RUP.

Lorsqu'une guerre civile éclate en Europe, deux positions s'affrontent : ceux qui soutiennent les républicains (socialistes, communistes) et ceux qui, sans pour autant approuver les entreprises de FRANCO, ne supportent pas le sort réservé à l'Église avec les exécutions de prêtres. Le débat est très vif, par exemple à la SFIO et beaucoup choisissent alors la lutte prioritaire, antifasciste, par rapport au pacifisme à tout prix. Alors que pour les pacifistes intégraux, le maintien de la paix passe avant l'antifascisme, comme pour ceux qui militent dans la Ligue des objecteurs de consciences qui fait campagne pour le renvoi des fascicules de mobilisation, Félicien CHALLAYE prônant même dans des opuscules (1932 et 1934) la non-résistance, rejoint par d'autres personnalités comme Jean GIONO, beaucoup rejoignent les Brigades internationales, malgré leur désir de paix. Mais même parmi les pacifistes "intégraux", d'autres comme Romain ROLLAND se désolidarisent de ces positions, comme celles qui militent à la Ligue Internationale des femmes pour la paix et la liberté, présidée alors par Gabrielle DUCHÈNE. La coupure est alors nette, et passe également au sein de la SFIO, et s'affirme lors des accords de Munich.

Lorsque survient la guerre en 1939, le décalage entre les rêves pacifistes et la réalité dramatique se révèle très profond. Et le monde intellectuel est déchiré entre les pacifistes extrêmes, qui réclament encore le 10 septembre la "Paix immédiate", les communistes décontenancés par le pacte germano-soviétique, et une frange gagnée au fascisme, au sein même de la mouvance pacifiste... Car souvent pacifisme et anticommunisme se rejoignent pour protéger la paix, en dépit de toute analyse sérieuse, et l'on assiste à des revirements assez spectaculaires de certaines personnalités pourtant apparemment bien ancrée à gauche dans l'échiquier politique. Les clivages politiques eux-mêmes, bien au-delà de la mouvance pacifiste, sont bouleversés et déjà se dessinent les affrontements entre collaborateurs et résistants.

 

Le pacifisme redéfinit

Le grand retournement s'opère d'ailleurs dès 1938, avec la reculade de Munich, et est déjà amorcé par la perspective du gouvernement de "Front populaire". On ne perçoit plus guère l'atmosphère de l'époque où la droite refuse catégoriquement les avancées sociales qu'il promeut à son arrivée au pouvoir, refus qui va de pair avec celui de voir accroitre les crédits militaires, et qui fait penser que en définitive, la droite c'est la paix. La propagande allemande se déchaîne d'ailleurs, relayée par une partie de l'intelligentsia, elle-même marquée, il faut le dire par un antisémitisme violent. Cette atmosphère se prolonge même pendant la "drôle de guerre" jusqu'à l'invasion de la France en 1940, où Résistance et Collaboration, une fois l'armée française vaincue, rebattent les cartes politiques, y compris dans ce qui était alors la mouvance politiques, selon des modalités parfois très complexes, où se redéfinit la notion même de patriotisme... Comme lors d'invasions et d'occupations dans de nombreux pays, pendant la seconde guerre mondiale, mais également avant et après, pacifiste et antimilitarisme sont redéfinis et ne signifient plus la même chose qu'auparavant. Singulièrement, le "pacifisme intégral" fait place, dans la mouvance pacifiste comme dans l'opinion publique, à des nuances bien tranchées en fonction des parcours sociaux et politiques. Plus jamais d'ailleurs, après cette guerre, en France comme dans la plupart des pays d'Europe, le pacifisme n'a d'image générale positive, le refus de la guerre à tout prix ayant conduit à des situations bien pires encore. L'esprit munichois est associé, même encore aujourd'hui, à un pacifisme "aveugle".

  Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, Le pacifisme du début du XIXe siècle à la veille de la Seconde Guerre mondiale, encrage, 2015.

 

PAXUS

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20 octobre 2018 6 20 /10 /octobre /2018 08:20

      L'écrivain français Romain ROLLAND, Prix Noble de littérature de 1915, occupe une place importante dans la diffusion des idées de pacifisme et de non-violence. 

     Son exigence de justice le pousse à souhaiter la paix "au-dessus de la mêlée" pendant et après la Première Guerre mondiale. Animé d'un idéal humaniste et en quête d'un monde non-violent, il admire Léon TOLSTOÏ, est très intéressé par les philosophies de l'Inde (conversations avec Rabidranath TAGORE et GANDHI), par l'enseignement de Râmakrishna et Vevekananda, puis par le "monde nouveau" qu'il espère voir se construire en Union Soviétique.  

     Très versé dans les arts et dans la musique (il enseigne brièvement sur cette dernière matière à l'Institut Français de Florence), il doit sa notoriété d'écrivain à son roman-fleuve Jean-Christophe, publié de 1904 à 1912. Il veut consacrer alors toute sa vie à la littérature, quand la Grande Guerre est déclarée.

     D'abord en faveur de la guerre contre l'Allemagne, il comprend très vite qu'elle est un "suicide" de l'Europe. Du coup, il ne quitte pas la Suisse, n'étant de toute façon pas mobilisable (il a 48 ans) et tout en s'engager dans la Croix Rouge, il utilise la relative liberté qui règne dans ce pays pour diffuser ses oeuvres. Comme son appel pacifiste de 1914, Au-dessus de la mêlée, paru dans le Journal de Genève. Ses idées pourrait le faire apparaitre comme traître à son pays, cependant lorsque ses écrits sont publiés à Paris, ils rencontrent un large écho. Critiqué par les deux camps, il devient une figure du mouvement pacifiste international, mais aussi de la Troisième Internationale, aux côtés entre autres de Henri GUILBAUX.

Romain ROLLAND fait partie de ces rares intellectuels qui s'obstinent dans le refus de la guerre, de manière semblable à la mouvance anarchiste la plus radicale, mais mû par une fidélité à un humanisme à défendre. Alors qu'auparavant il n'avait jamais participé au moindre combat idéologique, se tenant même à l'écart de l'Affaire Dreyfus, dans laquelle les intellectuels s'étaient pourtant engagés massivement, il se trouve incarner le pacifisme, quasiment malgré lui, à la suite de ces huit articles parus dans Le Journal de Genève d'août à décembre 1914 et repris en novembre 1915 en un recueil intitulé Au-dessus de la mêlée. 

Pourtant les textes eux-mêmes ne contiennent aucune phrase antipatriotique ou antimilitariste et sont même marqués par une "modération qui étonne au regard de ce qu'ils allaient bientôt incarner" (Christophe PROCHASSON, Au nom de la Patrie. Les intellectuels et la Première guerre mondiale, 1910-1919, Paris, 1999). Il attire à lui des jeunes désemparés, tel André DANET, qui lui demandent conseil, et surtout les pacifistes d'extrême gauche, jusque-là dispersés, qui voient en Romain ROLLAND, le fédérateur qu'ils recherchaient et lui font jouer un rôle qu'il ne voulait pas au départ. Plusieurs d'entre eux font partie de l'entourage immédiat de l'écrivain (notamment Henri GUILBAUX, avec sa grande expérience de la presse, très antimilitariste, collaboration de l'Assiette au beurre, de La Guerre sociale, du Libertaire et de La Bataille syndicale avant la guerre). Même si Romain ROLLAND collabore avec le journal Demain (première parution en janvier 1916), il est fréquemment en désaccord avec le ton du mensuel. Mais il se tient un peu à l'écart de certains débats virulents, notamment ceux qui portent sur la révolution russe, et de toute façon l'influence de ces "feuilles de choux" est bien moindre que ses propres ouvrages...

       En 1919, il rédige un manifeste et invite tous les travailleurs de l'esprit à le signer, Déclaration de l'indépendance de l'esprit, dans laquelle il cherche à tirer les leçons de la guerre en définissant une voie libre au-delà des nations et des classes. 

      Il s'installe en France en 1922, et malgré une santé fragile, continue à travailler à son oeuvre littéraire. Il entretient un très vaste réseau de correspondance avec des intellectuels du monde entier, même avec ceux avec lesquels il reste en désaccord, comme Alphonse de CHATEAUBRIANT. Sa correspondance avec Louis ARAGON, Hermann HESSE, Richard STRAUSS, André SUARÈS, Stefan ZWEIG (qu'il voit très souvent de 1922 à 1927), ALAIN, René ARCOS et Jean GUÉHENNO donne un aperçu éclairant sur l'atmosphère intellectuelle de l'époque de l'après-guerre. Romain ROLLAND continue d'être une référence dans les milieux pacifistes et il écrit très vite en faveur du rapprochement franco-allemand, comme dans la revue Europe fondée en 1923.

Durant toutes ces années 1920, se multiplient pétitions, appels et proclamations d'intellectuels. Il signe par exemple avec Victor MARGUERITE et beaucoup d'autres, en 1925, un Appel aux consciences, où les signataires réclament la suppression des articles 227 à 230 du Traité de Versailles. En 1921, Romain ROLLAND, EINSTEIN, HUXLEY et Bertrand RUSSEL... fondent l'Internationale des Résistants à la Guerre (IRG).

     Il entretient une discussion avec Sigmund FREUD sur le concept de sentiment océanique qu'il puise dans la tradition indienne qu'il étudie alors avec ferveur, à compter de 1923, année où il préside à la fondation de la revue Europe, avec des membres du groupe de l'Abbaye, notamment René ARCOS.

    Son livre de 1924 sur GANDHI contribue beaucoup à faire connaitre ce dernier en Europe et pendant un temps se fait militant de la non-violence. Mais surtout à partir de 1930, il s'en détourne, car il estime qu'elle n'apporte pas de remède à la montée des fascismes en Europe. Dès cette année, il s'engage en faveur de l'URSS, cela d'autant plus qu'HITLER arrive au pouvoir en Allemagne en 1933. Au cours d'un périple en Union Soviétique, il rencontre STALINE et est l'un des fondateurs du mouvement pacifiste Amsterdam-Pleyel. Sa participation aux meetings et campagnes de presse devient alors très active, enthousiaste envers la cause communiste, compagnon de route du Front Populaire jusqu'à ce que les procès de Moscou (août 1936-mars 1938) refroidissent ses ardeurs. Il ne ménage pas sa peine jusqu'à ce moment-là, militant aux côtés de pacifistes inconditionnels (Victor MÉRIC) qui lance un journal en 1931, La Patrie humaine, dont il fait partie du comité d'honneur.

La signature du Pacte germano-soviétique, qui en déboussole plus d'un dans l'échiquier politique français, surtout à gauche, achève de le convaincre d'abandonner peu à peu toute activité politique. Cela ne l'empêche pas de participer au Comité mondial contre la guerre et le fascisme aux côtés de Paul LANGEVIN. Encore en 1935, il fait partie les signataires, comme beaucoup d'intellectuels de gauche, d'un texte paru dans L'Oeuvre qui renouvelle les appels à la paix en direction des gouvernements français et italiens. Mais en 1936, Romain ROLLAND se désolidarise de ces positions pacifistes et opte pour la fermeté face à Hitler., suggérant alliances et pactes militaires si nécessaire. 

Romain ROLLAND, Journal des années de guerre, 1914-1919, Albin Michel, 1952 ; Mémoires, Albin Michel, 1956 ; Gandhi, 1924.

Stefan ZWEIG, Romain Rolland : sa vie, son oeuvre, 1921, 1929. 

Nadine-Josette CHALINE, empêcher la guerre, encrage, 2015.

 

 

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19 octobre 2018 5 19 /10 /octobre /2018 11:43

    La littérature sur la stratégie est parcourue par l'évocation des hauts faits de nombreux chefs militaires, mettant en relief bien plus leur gloire d'un moment que les conséquences des activités des mêmes chefs dans leur société. Si à propos de la Première guerre mondiale, l'incompétence de nombreux dirigeants militaires, en regard de leurs erreurs stratégiques très coûteuses, est bien détaillé dans de nombreux ouvrages, la question du pouvoir militaire est beaucoup moins documentée. Même si récemment, notamment aux États-Unis et notamment à propos des guerres du Golfe, les conséquences du contournement par les responsables des règles démocratiques sont abondamment dénoncées, dans l'ensemble de l'historiographie, on est plutôt plein de mansuétude envers des chefs militaires, qui, ayant pris le pouvoir politique, ont mené leur peuple dans des conquêtes aventureuses. Que ce soit en temps de guerre ou en temps de paix, il existe bien un lien entre rhétorique sur de possibles génies militaires, compétences et incompétences militaires suivant les promotions dans la hiérarchie, qui ont tendance à promouvoir des carriéristes rompus à toutes les manoeuvres; et le jeu constant, que ce soit en démocratie ou en dictature, entre pouvoir militaire et pouvoir politique. Ce lien était évident à certaines périodes de l'Histoire et même institutionnalisé comme dans la Rome antique ; il l'est moins aujourd'hui, de manière plus feutrée, dans le cadre d'institutions qui donnent la primauté au pouvoir civil. Subsiste en tout cas chez les militaires, une certaine fascination autour de l'idée qu'il a existé et qu'il existera encore des génies de la stratégie.

 

Le génie militaire

    Ainsi, dans le Dictionnaire de stratégie de BLIN et CHALIAND, à la rubrique Génie guerrier, on peut voir mis en relief doublement l'importance ancienne de ce génie-là et son relatif déclin :

"La stratégie est, à l'origine, l'"art du général". Personnage central dans la conduite de la guerre, le chef militaire doit posséder un certain nombre de qualités, certaines innées (!!!), d'autres acquises et aiguisées par une bonne instruction et une longue expérience. Le genre guerrier suppose la combinaison de toutes ces qualités. Concept important de l'histoire de la pensée stratégique, le génie guerrier constitue néanmoins l'un des éléments de la stratégie les plus difficiles à cerner. Son importance au sein du discours stratégique a décliné au cours de ce siècle (le XXème) après avoir connu son apogée lors de la période qui suivit les guerres napoléoniennes. Pour le stratège grec Onosander (1er siècle), le général doit être "continent, sobre, tempérant, économe, laborieux, homme d'esprit, d'âge moyen, généreux, éloquent". Pour Clausewitz (voir le chapitre de son Traité de la guerre), le génie guerrier est un savant mélanges d'aptitudes guerrières et de qualités physiques, psychologiques et intellectuelles. Aux qualités physiques, comme le courage, et psychologiques, comme la détermination ou le sens de la responsabilité, doit s'ajouter l'intelligence. Nul besoin pour le général de connaître tous les détails de la guerre. Cependant, il doit savoir distinguer les éléments importants et prendre en compte tous les facteurs connus et inconnus. Il doit pouvoir se hisser mentalement au-dessus de l'action guerrière dans laquelle il est immergé. Cette activité mentale est d'autant plus difficile qu'elle se déploie dans une atmosphère de guerre où règne le danger, où dominent l'incertitude et la fatigue. C'est pourquoi le général doit savoir simplifier autant que possible les complexités entraînées par son savoir et les données, certaines et incertaines, qu'il a en sa possession. Toutefois, le génie guerrier dépasse la rationalité. L'intuition, le fameux coup d'oeil, déterminent les choix du général tout autant que son activité intellectuelle.

L'évolution de la guerre au cours des dernières décennies a-t-elle modifié l'importance ou la nature du génie guerrier? Les progrès accomplis dans les domaines de la technologie, de l'informatique, des communications, ont rendu la guerre à la fois plus complexe et plus simple pour le commandant en chef qu'elle ne l'était il y a seulement un siècle. Toutefois, si son aspect extérieur change, la nature fondamentale de la guerre reste la même, et celui qui conduit une armée doit posséder des qualités semblables à celles de ses aînés. Si les connaissances nécessaires à la compréhension et à la conduite de la guerre se sont transformées, il reste que le chef suprême doit toujours posséder une excellente vision d'ensemble et une capacité de synthèse supérieure à la moyenne lui permettant de décider et d'agir de manière rapide et intelligente. Le chef militaire aujourd'hui est rarement en même temps un chef politique, comme c'était souvent le cas autrefois. Mais dans un contexte où la stratégie politique est souvent aussi importante que la stratégie militaire, en particulier dans le cas des stratégies indirectes, le chef militaire doit également faire preuve d'un certain génie politique.

La guerre évolue désormais beaucoup plus vite que par le passé et dans des directions différentes, ce qui requiert une réflexion et une adaptation importantes de la part de celui qui est chargé de conduire les opérations. La complexité de la guerre contemporaine actualise cette formule de Clausewitz : "C'est aux esprits scrutateurs plutôt que créateurs, aux intelligences étendues plutôt que douées pour une seule spécialité, aux cerveaux pondérés plutôt qu'ardents, que l'on préfère confier le salut de nos frères et de nos enfants, ainsi que l'honneur et la sécurité de la patrie."

  Ces considérations valent également, toujours selon les mêmes auteurs, pour les grands capitaines.

 

Grands capitaines

   "L'étude de l'histoire des grandes batailles et celle des "grands capitaines" furent pendant longtemps les deux sources d'inspiration principales pour les apprentis de l'art de la guerre." On peut remarquer au passage que ce sont toujours - dans la masse des écrits et des sources audio-visuelles disponibles au grand public - ces mêmes sources qui perdurent aujourd'hui... "L'étude des grands capitaines privilégie la dimension politico-stratégique de la guerre par rapport à la bataille qui met en relief les aspects tactiques du combat. Ainsi se complètent-elles  parfaitement tous deux". Les auteurs proposent d'écouter à cet égard les propos très connus de NAPOLÉON BONAPARTE... "Ce regard en arrière sur les grands soldats de l'Histoire est partagé aussi bien par les théoriciens que par les praticiens de la guerre (...)", chaque général s'inspirant des figures qui les ont précédé. "La place importante réservée aux grands capitaines dans l'étude de la guerre se retrouve dans la plupart des cultures stratégiques, notamment celle de la Chine. dans la culture occidentale, la liste des grands capitaines est assez restreinte. Y figurent les grands généraux et les conquérants de l'Antiquité, puis les grands tacticiens  du XVIe au XVIIIe siècle. Le XIXe siècle est dominé par la figure de Napoléon. Il s'ajoute parfois à cette élite le nom de GENGIS KHAN, l'un des rares à émerger entre ces deux époques, et le seul parmi les non européens. Les irréguliers, même très talentueux, comme Du Guesclin,  Cortes ou Pizarro, font rarement partie du palmarès standard des très grands généraux, à tort d'ailleurs. Ce n'est qu'au XXe siècle que les stratèges de la guérilla et de la guerre révolutionnaire, Lawrence, Mao Zedong, Hô Chi Minh, Vo Nguyen Giap, sont cités en exemple. Les transformations de la guerre (et des sociétés) depuis un peu plus d'un siècle font qu'un individu est rarement dans une position où il peut décider à la fois de la stratégie politico-militaire, de la tactique et de la conduite des opérations. Adolf Hitler, qui s'y essaya, fut un remarquable stratège politique mais s'avéra souvent médiocre dans la conduite des opérations militaires. Il est d'ailleurs significatif que le général allemand de cette époque dont on retient le nom aujourd'hui, Erwin Rommel, évoluait sur un théâtre de guerre marginal. Si la transformation de la guerre et de la manière dont on l'étudie aujourd'hui a inévitablement réduit le rôle de l'individu, notre fascination pour les grands capitaines de l'Histoire demeure intacte."

 

Le rôle de la propagande 

   On ne dira jamais assez que pour qu'un homme apparaisse comme un génie guerrier ou un grand capitane, il faut toute une propagande qui en assure la postérité. On ne dira jamais assez également que très souvent, les instruments de propagation de la popularité de ces héros, tant parmi les soldats que - sans doute surtout - parmi les populations, sont souvent aux mains de leurs partisans, voire monopolisés par eux. Que ce soit par le biais des contes et des chants, des théâtres ambulants ou permanents, du cinéma ou de la télévision, les instruments de propagande opèrent souvent leur influence jusque dans les études des historiens pourtant les plus critiques, ne serait-ce que par l'objet de ces études ou tout simplement parce que, de leur temps, les propagateurs ont fait table rase de tout ce qui pourrait gêner l'image de leurs héros, par de nombreuses destructions et souvent holocaustes mêlant biens et personnes. Il est souvent difficile de contrer ces influences - qui agissent au niveau psychogique et affectif - et de "remonter le courant" afin d'établir la réalité des choses, mais avec les progrès de l'historiographie et la multiplication des approches critiques, on parvient de mieux en mieux à démêler réalité et représentation et surtout à contextualiser l'action de ces génies guerriers et de ces capitaines. On ne peut dissocier les oeuvres de NAPOLÉON de l'organisation de la société qu'il chercha à imposer, comme on ne peut faire abstraction du fait que l'enrichissement d'un État ou d'un Prince, enrichissement qui permet d'ailleurs à cette propagande de se déployer va souvent de pair avec un appauvrissement d'une grande partie de la population (sous forme des destructions subies directement du fait des guerres ou sous forme d'impôts de toutes natures)...  En passant, on peut qu'être étonné de la popularité de NAPOLÉON chez les Russes, alors même que son action a causé de nombreux malheurs sur leur territoire (même s'il y a des explications qui ressortent de la politique et de l'idéologie)... 

 

Compétence et incompétence militaires

La question de la compétence ou de l'incompétence militaires revêt une importance secondaire en résultat du résultat de la guerre. Au lendemain de la victoire française de la première guerre mondiale, l'institution militaire sort paradoxalement renforcée, alors que l'incompétence de certains de ses chefs est tout simplement crasse au long de nombreuses campagnes, coûteuses en biens et en personnes, responsable de stagnation même de la guerre, proprement enterrées dans des tranchées. D'ailleurs, l'absence d'examen critique de l'institution militaire, toute solidaire entre ses chefs officiers, jaillit à la guerre mondiale suivante, par une autre incompétence collective face aux nouvelles conditions de la guerre. L'occultation des erreurs militaires est effacée par la victoire finale, et il faut la grande défaite de Napoléon en 1815 pour que cet examen critique soit fait, l'empereur apparaissant aux yeux des historiens futurs (enfin pas tous) comme un très bon tacticien et un médiocre stratège. En fin de compte, qu'ils soient compétents ou incompétents, n'a pas beaucoup d'importance en regard du résultat militaire final à la fin d'une guerre, tant celle-ci est faite de contingence et de hasard.  Et même en cas de défaite, il est toujours loisible, tant les acteurs sont divers dans chaque pays, de reporter les fautes sur des civils, comme dans l'Allemagne des années 1930...

Mais ce qui compte en revanche, c'est le prestige de ces généraux à qui l'on attribue la victoire, que l'on qualifie de génie ou de grand capitaine, qui pèse sur l'évolution de la société, et singulièrement dans les relations entre pouvoir civil et pouvoir militaire. 

 

Pouvoir civil et pouvoir militaire

   Singulièrement, nombre de ces génies guerriers et de ces grands capitaines ne sont pas sans avoir causé de nombreux torts à leurs propres sociétés, en y imposant une dictature ou un régime autoritaire, interrogeant en celui les relations entre ces héros et leur culte et l'existence d'une militarisation de la société, voire de la domination sur la société civile d'un pouvoir militaire. Si la question ne s'impose évidemment pas pour les sociétés où la population est de toute façon plus ou moins entièrement guerrière, elle se pose pour celles qui sont traversées d'idées ou d'idéal démocratique, comme se targue de l'être une partie de l'Occident puis de plus en plus de pays... Singulièrement, on devrait sans doute moins célébrer les héros sanglants lorsqu'on entend élaborer une société pacifiée ou/et pacifique. Or l'attitude des appareils militaires dans les sociétés d'aujourd'hui est autant liée aux appétits de puissances de nombreux éléments des premiers qu'aux images positives et magnifiées présentes dans les populations des grands militaires passés ou présents. Sans doute, le cas des États-Unis par exemple est-il différent : voilà une démocratie, aux acteurs nombreux dont les pouvoirs s'équilibrent souvent, en tout cas dans le long terme, qui tient les génies et grands capitaines à distance, se méfiant par avance de tout imperium guerrier. Ce qui n'enlève rien au fait que, si forte et et si grande soit cette démocratie de quelques 50 États, elle est travaillée, à l'époque contemporaine, par des forces économiques (complet militaro-industriel puissant) qui la mettent  constamment en danger... Et les événements récents ont montré des tentatives inquiétudes de contournement du système démocratique par l'institution militaire...

 

STRATEGUS

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Élie BARANETS, Comment perdre une guerre, Une théorie du contournement démocratique, CNRS Éditions, 2017.

 

 

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18 octobre 2018 4 18 /10 /octobre /2018 12:06

     L'oeuvre d'ALAIN, pseudonyme d'Émile-Auguste CHARTIER (1868-1951), Mars ou la guerre jugée, est sans doute la mieux connue en France et ailleurs du philosophe, journaliste, essayiste et professeur de philosophie français. Antifasciste, pacifiste, il ne semble pas avoir mesuré toutefois la gravité de la situation d'avant la seconde guerre mondiale et la force du nazisme. Il a soutenu les accords de Munich, heurté par les appels des bellicistes appelant à l'union sacrée, mais juste avant la guerre et pendant l'occupation, il ne témoigne pas de la même énergie dont il avait fait preuve autour de la première guerre mondiale. Militant alors à l'approche de la grande guerre dans ses Propos pour la paix en Europe, il refuse la perspective d'un conflit armé avec l'Allemagne? Lorsque la guerre est déclarée sans renier ses idées, il devance l'appel et s'engage, fidèle à un serment prononcé en 1888 lorsque la loi à l'époque permettait aux enseignants d'être dispensé du service militaire? Acceptant le bénéfice de la dispense, il avait juré de s'engager si une guerre survenait, ne supportant pas l'idée - comme nombre d'autres intellectuels d'ailleurs - de rester à l'arrière quand les "meilleurs" sont envoyés au massacre. Brigadier au 3ème régiment d'infanterie, il refuse toutes les propositions de promotion à un grande supérieur. Le 23 mais 1916, il se broie le pied dans un rayon de roue de chariot lors d'un transport de munitions vers Verdun. Après quelques semaines d'hospitalisation et de retour infructueux au front, il est affecté quelques mois au service de météorologie, puis est démobilisé le 14 octobre 1917.

   Artilleur dans une tranchée et sous le feu, témoin du plus meurtrier engagement, il compose au frontale premier d'une suite d'ouvrages qui, de mars, ou la guerre jugée et du Système des Beaux-Arts jusqu'aux Dieux, développe en une ample peinture de l'homme (les Indées et les âges) et une sévère méditation de l'existence (Entretiens au bord de la mer) un projet philosophique original et constant. ALAIN ne cesse d'écrire des Propos sur la guerre, avant et après l'expérience qu'il en fit à l'âge de 46 ans comme engagé volontaire, d'août 1914 à octobre 1917. En témoignent des recueils tels que Le citoyen contre les pouvoirs ou les deux tomes de Suite à Mars.

C'est au coeur de la guerre, du 18 janvier au 17 avril 1916, sur le front de la Woëvre, qu'un jour il entreprend un travail de réflexion suivi et approfondi sur la guerre. premier essai, suivi de deux autres, entre mai et novembre 1919, puis en juillet 1920, d'où sort Mars ou la guerre jugée (1921). Plus tard, en 1936, ALAIN juge utile d'y insérer vingt Propos écrits de 1921 à 1931, mais intercalés aux quelques 93 (courtes) parties de son texte, ils en alourdissent le discours. Il vaut mieux donc lire ces 93 parties, puis ensuite ces 20 Propos, sans oublier de lire également De quelques unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées, rédigées dès le 14 janvier 1916 à Paris, en 81 parties ou plutôt paragraphes, bien plus précis et incisifs parfois que la tonalité humaniste de Mars ou la guerre jugée. 

   

    François FOULATIER, préfacier de ce livre, écrit que "Alain, simple canonnier, nommé brigadier en février 1915, est et demeure, au sens militaire du mot, au milieu des hommes. Et il n'estime pas que ce soit la plus mauvaise position pour percevoir la réalité de la guerre et su système militaire, la connaître et la juger ; bien au contraire. Armé de la lucidité stoïcienne d'un Épictète jugeant l'esclavage de sa position d'esclave, instruit aussi par la dialectique de Hegel et par celle de Marx, il sait qu'il ne peut avoir confiance, pour l'irrespect et l'incrédulité radicale qui fondent la liberté du jugement, qu'en ceux qui partagent sa condition d'homme. (...)". 

  Ces 93 parties du texte sont autant de thèmes abordés. Ainsi on pourrait lister, si ce n'était fastidieux, ces thèmes : L'amour de la patrie, La guerre nue, Du beau, Animaux de combat, La forge, De l'obligation, De l'irrésolution, Du commandement, Des sacrifices humains, Du duel, De la violence, Le pouvoir, L'esprit théologique, L'esprit de guerre, L'individualisme, Des méchants...

On lira ici les passages de la partie intitulée Dire non :

"Dire non, ce n'est pont facile. Il est plus facile de punir les pouvoirs par la violence ; mais c'est encore guerre ; chacun l'aperçoit aussitôt ; ainsi la gueule du monstre est ouverte partout, d'où vient cette résignation passive. Mais l'esprit mène une autre guerre.

Une grève est déjà puissante ; la grève de l'esprit est souveraine si tout le monde s'y met ; mais si vous attendez les autres, personne ne s'y mettra ; commencez donc. Guerre à vos passions guerrières, si enivrantes dans le spectacle et la parade, dans la victoire surtout. A toutes ces ivresses, dire non.

Chacun cherche sa liberté, mais mal, voulant violence contre violence, et tombant aussitôt dans un autre esclavage. Laissez le corps obéir, cela n'ira pas loin. ceux qui préparent la guerre le savent bien ; c'est votre esprit qu'ils veulent ; j'entends ces jugements confus que l'imitation soutient, que le spectacle et l'éloquence ravivent. Ne buvez point ce vin là. Ne ne peut vous forcer ; l'enthousiasme ne peut être obligatoire. En ces temps où j'écris, la fête de la victoire est proche ; je m'étonne d'avoir entendu beaucoup d'hommes et de femmes, qui, d'ordinaire, n'osent pas beaucoup, dire froidement : "Nous n'irons point là. " Un autre disait entendant les clairons : "Cela serre le coeur"." Il n'y a point de loi qui puisse ordonner que vous soyez hors de vous-même.

Ainsi, devant toute déclamation guerrière, le silence ; et si c'est un vieillard qui se réchauffe à imaginer le massacre des jeunes, un froid mépris. Devant la cérémonie guerrière, s'en aller. Si l'on est tenu de rester, penser aux morts, compter les morts. Penser aux aveugles de guerre, cela rafraîchit les passions. Et pour ceux qui portent un deuil, au lieu de s'enivrer et de s'étourdir de gloire, avoir le courage d'être malheureux.

Savoir, comprendre, affirmer que le sacrifice du pauvre homme est beau ; mais se dire aussi, selon une inflexible rigueur, que le sacrifice n'est point libre ; que l'arrière pique l'avant de ses baïonnettes, comme au temps de l'inhumain Frédéric ; et encore avec moins de risque ; et que ce métier de serre-file à vingt kilomètres est laid. Songez à celui qui ordonne l'attaque et qui n'y va point le premier ; mais retenez la colère, qui est guerre encore ; dite seulement que cela ne peut pas être admirer. Soyez mesureur d'héroïsme.

Et pour ceux qui se jettent en avant, ayant choisi d'être chefs, et payant de leur sang, soyez inflexible encore en votre jugement. Dites qu'être chef absolu à vingt ans, servi à vingt comme un roi n'est pas servi, qu'être dieu à vingt ans pour une cinquantaine d'hommes, cela vaut bien que l'ambitieux accepte le risque. Que ce pouvoir asiatique a ses profits et ses triomphes tout de suite, bien avant l'épreuve mortelle ; et que l'espérance croît avec le grade ; ce qui fait que ceux qui choisissent cela, et s'en vantent souvent sans pudeur, ne se sacrifient point en cela, mais au contraire, à leurs passions ambitieuses sacrifient la foule des modestes qui ne veulent que vivre. Ici vous êtes spectateur ; et ces acteurs emphatiques dépendent de vous. Il n'est même pas nécessaire de siffler ; il suffit de ne pas applaudir. Dire non."

     A de nombreuses reprises, ALAIN aborde la question des causes de la guerre, et écrit, justement que la partie qui suit immédiatement (Par les  causes), que tous ses discours tendent "à faire faire connaître la guerre par ses causes réelles, ce qui détournera du fatalisme religieux." Il se fait plus précis dans ses textes de 1916, ceux aux 81 parties. Ainsi sur le devoir d'obéissance, il milite pour la guerre contre la guerre et argumente en faveur d'une objection de conscience. "Obéir, cela donne le droit de ne pas croire", "Le mal des temps passés, ce n'est pas qu'on obéissait, mais c'est que l'esprit obéissait.". Mais jamais il ne quitte jamais la sphère morale et n'incite pas ouvertement à une action contre la guerre (qui est encore à ses yeux, une guerre). En cela on peut tout juste penser qu'il est en faveur de l'obéissance passive. Du moment que la conscience elle-même n'est pas gagnée à la guerre. Bien entendu, il signe en septembre 1939 le tract "Paix immédiate" du militant anarchiste Louis LECOIN, mais il ne semble pas s'associer à une active objection de conscience qui suppose une désobéissance bien concrète aux ordres de l'armée. Il considère en outre que la collaboration pétainiste est un monde mal...

 

ALAIN, Mars ou la guerre jugée, suivi De quelques unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées, Gallimard, 1935, réédition en 1995. Préface dans cette dernière édition de François FOULATIER. 550 pages.

 

 

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16 octobre 2018 2 16 /10 /octobre /2018 11:37

         L'économiste et enseignant français Charles GIDE, théoricien de l'économie sociale, est aussi une figure du pacifisme français. Président du mouvement du christianisme social, fondateur de l'École de Nîmes et membre de la Ligue des droits de l'homme ainsi que de la Ligue pour le relèvement de la moralité publique, il est un héritier du socialisme français associationnisme, dreyfusard et animateur des Universités populaires, théoricien du solidarise, propagandiste de l'association et de la coopération.

 

      Il écrit à partir de 1880 des textes économiques où il se montre critique envers les innovations théoriques de William JEVONS et Léon WALRAS et expose les premiers éléments d'une position qui l'oppose ensuite aux économistes libéraux français, et aborde des thèmes d'économie sociale. 

Il publie les Principes d'économie politique, manuel à travers lequel des générations d'étudiants français prennent contact avec l'économie politique et qui est en son temps un véritable phénomène éditorial avec 26 éditions publiées en France de 1884 à 1931, traductions en 19 langues étrangères. S'il n'est pas réédité en France après sa mort, la carrière de son livre se poursuit, notamment dans le monde anglo-saxon.

    En 1885, auprès d'Auguste FABRE (1839-1922), il fonde l'École de Nîmes. Dans cette ville, il découvre FOURIER et fréquente l'"Abeille" d'Edouard de BOYE, puissante coopérative qui absorbe diverses autres comme la "Solidarité" et la "Renaissance". Ainsi que d'autres associations dont celle du pasteur Charles BABUt : "l'Association des Jeunes amis de la paix" devenue "la Paix par le Droit". Il est convaincu de l'importance de la coopération. Membre dès les débuts de l'Association protestante pour l'étude pratique des questions sociales, il en est le vice-président et intervient fréquemment dans les congrès annuels. Il s'efforce ensuite de mettre en pratique ses théories tout en théorisant sa pratique.

   L'année suivante, il rejoint le mouvement coopératif qui se réorganise alors en France. Il lui donne une doctrine, celle de l'École de Nîmes, rapidement condamnée par des libéraux qui y voient une dangereuse dérive socialiste, et est pourtant considérée par les socialistes comme trop "bourgeoise". Il fonde cette même année 1886 la Revue d'économie politique?

Charles GIDE, qui considère Edouard de BOYVE (1840-1923) comme le principal fondateur de l'École de Nîmes, publie dans le journal l'Émancipation, considéré comme l'organe de cette école, quelques 840 articles de 1886, Ni révoltés, ni satisfaits, à 1931, Une visite à Gandhi. Il y manifeste avec constance, l'effort de tout un courant de pensée pour dégager, entre libéralisme  débridé et toute-puissance de l'État, une voie qui permette à la société de se développer dans un sens à la fois efficace économiquement, moral et respectueux de la liberté individuelles : la solidarité en est la principe, la coopération et l'association les moyens...

    Son domaine d'intérêt s'étend au phénomène associatif en France et à l'étranger, notamment au moment de l'exposition de l'économie sociale de 1889 et pour le pavillon de l'économie sociale dans l'Exposition universelle de 1900. Dans son rapport de 1889, il présente son programme de coopération économique : associer capital et travail, faire du travailleur le propriétaire du fruit de son travail. En trois étapes :

- grouper entre elles les sociétés, fonder de grands magasins de gros et opérer des achats sur une grande échelle :

- utiliser les capitaux rassembler pour produire tout ce qui est nécessaire aux besoins des sociétés ;

- acquérir des domaines agricoles, produite le vin, le blé, le bétail, les fruits et les légumes.

La coopérative de production est pour lui le type même de l'association qui entre dans le cadre de la solidarité. la solution coopérative, dans son esprit, est opposée à la solution socialiste, qu'il juge coercitive. Ses prises de position éloignent nombre de sympathisants de ses idées mais socialistes, et les coopérateurs socialiste quittent l'Union coopérative en 1895. Elle est unifiée en 1912, à l'initiative de Charles GIDE lui-même qui rédige un "pacte d'unité", sur la base d'une indépendant par rapport à la SFIO, mais devient en fin de compte minoritaire dans cette Union/

    Charles GIDE est le théoricien de la solidarité, concept repris ensuite par Léon BOURGEOIS et Émile DURKHEIM. il publie en 1909, l'Histoire des doctrines économique depuis les physiocrates à nos jours, en collaboration avec Charles RIAT, qui est souvent republié, dernièrement chez Dalloz en 2000. 

      Facette moins connue de nos jours de ses activités est son engagement pour la paix en Europe. Président de l'association de la Paix par le Droit, il contribue au rapprochement avec Frédéric PASSY (Société pour l'arbitrage entre les nations). Il agit de concert avec de nombreuses personnalités de la mouvance pacifiste, en faveur de la création d'un Tribunal international pour régler les différends entre les pays et, dès 1893, souhaite une "société des nations". La revue La Paix par le Droit tire à 3 000 exemplaires en 1899, puis double son tirage à la veille de 1914 après sa fusion avec la Revue de la Paix éditée par PASSY. La Paix par le Droit tisse des relations également avec la Ligue des Droit de l'Homme, fondée à l'occasion de l'Affaire Dreyfus, ainsi qu'avec la Ligue de l'enseignement et les loges maçonniques.

En pleine guerre, il fait partie de la cinquantaine de personnalités qui sont à l'origine le 23 janvier 1916, de la Société d'études documentaires et critiques sur la guerre, destinée au début à en rechercher  les origines, mais dont l'activité va être de plus en plus propagandiste. Charles GIDE s'en détache car il ne se reconnait plus dans des débats politiques et passionnels de plus en plus "défaitistes". La Société est interdite le 21 juillet 1917, et pourtant des réunions persistent, l'interdiction étant levée à la suite de l'intervention de Frédéric BUISSON auprès du président du Conseil. Parce que les divergences se creusent, ses réunions sont de plus en plus espacées.

Seulement deux ans après la guerre, Charles GIDE salue l'accueil d'Allemands par la mouvance de SANGNIER, Les soutenir est la meilleur moyen de garantie la paix, tout comme l'entrée de l'Allemagne dans la SDN. Il renoue dans les années 1920 avec la Société d'études documentaires et critiques sur la guerre, en compagnie de nombreuses autres personnalités. En 1925, il figure parmi celles qui, estimant que le Traité de Versailles ne garantit pas la paix, demandent la suppression des articles 227 à 230 de celui-ci. Pour elles, il n'y a pas de désarmement matériel possible sans désarmement moral.

Charles GIDE, Cours d'économie politique, 2 volumes, 1929-1930 ; Le Bilan de la guerre pour la France, avec William QUALID, 1932 ; Charles Gide et l'École de Nîmes, Actes du colloque des 19 et 20 novembre 1993 à Nîmes, Éditions de la Société d'histoire du protestantisme de Nîmes et du Gard, 1995. Henri DESROCHE, Charles Gide. Trois étapes d'une créativité, CIEM, 1982. A. LAVONDÈS, Charles Gide, Un précurseur de l'Europe unie et de l'ONU. Un apôtre de la coopération entre les hommes, Uzès, Éditions La Capitelle. Voir aussi le site Internet qui lui est dédié, par l'Association Charles Gide fondée en 1983, www.charlesgide.fr

Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015.

 

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14 octobre 2018 7 14 /10 /octobre /2018 07:43

   Dans la longue histoire des conflits interspécifiques, vulgairement dit parfois, avec une vision bien restreinte, du combat entre l'Homme et la Nature, le livre de Patrick BOUUSQUET (parolier, auteur de contes, de poésies et de romans) et Michel GIARD (écrivain éclectique surtout ouvrages consacrés à l'histoire maritime et à la Normandie) apporte un éclairage particulier et historique. S'agissant d'animaux domestiqués mis au service de la guerre entre hommes dont ils n'ont d'ailleurs que faire, cette histoire possède un côté particulièrement pervers. Se voulant encyclopédiques, les deux auteurs abordent la question des animaux dans la Grande Guerre sous bien des facettes, et notamment ce qu'ils appellent le "juste retour des choses", c'est-à-dire le martyr causé aux hommes par les poux, puces et rats qui prolifèrent de manière générale dans les guerres. On ne rappellera jamais assez que les épidémies firent plus de victimes que la guerre elle-même, notamment à la fin de celle-ci... En première ligne du martyr imposé aux animaux figurent ces chevaux, ces nobles chevaux, sans qui la cavalerie, une des armes majeures des armées, ne serait rien.

    C'est d'ailleurs autour de la cavalerie - et de son principal ennemi, l'artillerie, que s'organise les premiers chapitres de leur ouvrage. Puis ils parcourent le long calvaire des mulets, des ânes, des chiens, sans compter celui des pigeons (cibles dans la guerre de communication), des vaches, des chameaux, des dromadaires... Non seulement ces animaux sont montés, chargés, utilisés directement ou pour l'alimentation des soldats, mais ils sont souvent mascottes, emblèmes, révérés et entretenus, alors que la boucherie au milieu des explosions est le lot de la grande majorité d'entre eux... 

    On voit toute l'économie que suppose cette cavalerie, et les gigantesques circulations des animaux dans les mouvements de troupes durant cette guerre-là. On voit aussi tout le bouleversement de l'économie de temps de paix bouleversée par les préparatifs à la guerre impliquant la réquisition par exemple des chevaux.

On peut lire qu'une fois les chevaux installés laborieusement (les bêtes font de la résistance...) dans des wagons de chemins de fer, "les chevaux, embarqués à raison de huit bêtes par wagon, sont attachés par une simple corde et donc assez libres de leurs mouvements. outre les accidents liés aux a-coups du chemin de fer et aux chutes éventuelles, ils peuvent se blesser entre eux en se donnant des coups ou en se mordant.. Arrivés à destination, les animaux ne disposent d'aucun temps de récupération et ne reçoivent souvent qu'une ration alimentaire qui laisse à désirer. Ils sont aussitôt utilisés pour apporter vers les premières lignes le matériel nécessaire sans avoir bénéficié d'un temps d'adaptation ni de s'être habitué à l'avoine, aliment moins volumineux, et donc plus facilement transportable, qu'on leur sert à la place du foin. Les animaux qui présentaient des ferrures défectueuses au moment de la réquisition et qui ne sont pas ferrés par manque de personnel vont devoir travailler dans de mauvaises conditions, ce qui aura très rapidement un effet néfaste sur leur santé. Les wagons utilisés pour le transport des chevaux et des mulets ne bénéficient pas d'un entretien suivi. Aucun nettoyage, aucune désinfection ne sont effectués! Autant dire qu'ils se transforment rapidement en bouillon de culture dont seront victimes les animaux de santé médiocre.

Arrivés à destination, les chevaux sont dirigés vers leurs différentes unités. Les cavaliers doivent alors s'adapter aux montures qu'on leur fournit, souvent déjà fatiguées par ces longs déplacement qui ont commencé dans la cour de la ferme et se sont poursuivis dans des wagons surchargés. Bien entendu, compte tenu des réquisitions, les foires aux animaux dans l'ouest de la France connaissent une très faible activité. Il y a peu de bêtes présentées à la vente, très peu de transactions, et rares sont les paysans ou chefs d'exploitation susceptibles de les acheter, les épouses restées à la ferme n'ayant pas encore une grande autonomie de décision. La réquisition des chevaux ne se limite pas seulement à la province. Elle se déroule également en région parisienne où ces animaux sont utilisés en grand nombre dans les transports publics, mais aussi pour les livraisons de marchandises et la promenade des bourgeois. Les badauds peuvent souvent apercevoir l'un de ces curieux convois qui traversent la place de l'Opéra en plein Paris.

La mobilisation d'août 1914 double donc les besoins en chevaux. Dans un premier temps, les ressources nationales estimées à 3 millions de chevaux permettent de couvrir les besoins immédiats. La Bretagne et la Normandie, traditionnelles régions d'élevage de percherons et de cobs, sont mises à contribution. La réquisition des chevaux doit s'accompagner de la réquisition du fourrage, de la paille et du foin, de l'orge et de l'avoine pour leur nourriture.

Ces façons de procéder sont souvent mal vécues par les paysans qui considèrent à juste titre que le cheval règne sur l'ensemble des animaux de la ferme. Ils y sont attachés, surtout quand leur jument s'avère une bonne poulinière. Quand une même exploitation agricole voit partir à la guerre un fils, un père, un commis, ses chevaux, c'est souvent le désarroi le plus total. Les agriculteurs les plus âgés savent en effet quel sort malheureux l'armée va réserver aux animaux."

   On peut dire que cette Grande Guerre concentre en un peu plus de quatre ans toutes les horreurs endurées par les animaux et qu'en quelque sorte elle est le "couronnement" du sort que tout au long des siècles, on a pu leur faire subir. De même que la Grande Guerre devait être pour les hommes la dernière, "la der des der", c'est la dernière qui fait usage de ces bêtes de cette manière. Car avec l'avènement des troupes motorisées, avec les divers écrasements de cavalerie par le couple char-avion, net et spectaculaire par exemple en Pologne pendant la seconde guerre mondiale, l'usage des chevaux chute, de même que les pigeons avec les progrès de la télégraphie...   Pour les auteurs, à plus d'un titre, la Grande Guerre marque un tournant dans l'Histoire... Elle marque aussi un tournant dans l'histoire des conflits (et coopérations) interspécifiques de l'humanité contre le reste du monde animal. 

   Doté d'un bonne iconographie, très abondamment documenté, le livre constitue une véritable somme sur l'usage des animaux dans la guerre.

 

Patrick BOUSQUET et Michel GIARD, Bêtes de guerre, 1914-1918, De Borée, 2018, 310 pages.

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11 octobre 2018 4 11 /10 /octobre /2018 06:30

    L'écrivain et essayiste français Maurice VAUSSARD est un spécialiste de l'histoire de l'Italie et de la Démocratie Chrétienne; et dans les milieux catholiques oeuvre pour la prise en compte des problèmes de paix et de guerre. Bien connu de la mouvance pacifiste, il est rédacteur à la Revue universelle (de Jacques BAINVILLE et Henri MASSIS) et au journal Le Monde de 1945 à 1972. 

   Étudiant à l'Université de Pise, puis de 1916 à 1918, sous-directeur de l'Institut français de Milan, charge qu'il cumule avec celle de délégué général en Italie du Comité catholique de propagande française à l'étranger, son rayonnement intellectuel concernant l'Italie est important en France et dans d'autres pays. 

   C'est à la suite de son Enquête sur le nationalisme, réalisée en 1924 pour la revue Les Lettres qu'il fonde en juin 1925 le mensuel Bulletin Catholique International, qui se veut complémentaire de la Ligue des catholiques français pour la justice internationale et de l'UCEI. Dans un questionnaire adressé à 162 personnalités catholiques d'Europe, mais aussi d'Amérique du Nord et d'Amérique Latine, son interrogation porte sur la nationalisme : "Sera-t-il la prochaine hérésie condamnée?". Sur les 62 réponses obtenues, l'unanimité est loin de se faire quant aux méfaits du nationalisme et à la nécessité de la SDN. Le peu d'intérêt accordé à l'organisation internationale, quand il ne s'agit pas d'une franche hostilité à son égard, pousse Maurice VAUSSARD à créer cette revue d'esprit religieux et ouverte aux réalités internationales, afin de faire mieux connaître aux catholiques la situation du monde.

Dès son premier numéro, le Bulletin catholique international se situe d'emblée dans le sillage du pape Benoit XV et de Pie XI et de leur volonté d'instaurer dans le monde la paix chrétienne. La revue se situe non pas sur le plan politique, ne se désigne pas pacifiste non plus - distance tenue vis-à-vis de Marc SANGLIER par exemple - mais sur le plan moral et les divers rédacteurs ne cessent de rappeler la doctrine de l'Église, notamment sa volonté d'éliminer la guerre, qui est un moyen "immoral" et indigne "d'une société civilisée". Conscient des limites de la SDN, très inquiet de l'évolution de la situation dans les années 1930, la revue disparait en 1933, au moment au Hitler arrive au pouvoir à Berlin. La revue n'a jamais eu un tirage plus important que 1 500 exemplaires, confrontée à des problèmes financiers, et n'a touché qu'un public restreint quoiqu'elle accompne jusqu'à la fin la réflexion concernant les relations internationales.

    Par la suite, Maurice VAUSSARD est beaucoup plus connu comme spécialiste de l'Italie et ses ouvrages font référence. 

Maurice VAUSSARD, Histoire de l'Italie moderne, 2 volumes, Hachette, 1972 ; L'attitude des catholiques français, Estrato de Civitas, n°11-12, novembre-décembre 1961 ; Avènement d'une dictature, Hachette, 1971. 

Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015. 

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10 octobre 2018 3 10 /10 /octobre /2018 09:12

      L'évêque français Eugène-Louis-Ernest JULIEN est une figure de la mouvance pacifiste et catholique, connu sous le nom d'"évêque de la reconstruction" pour ses initiatives de bâtir ou de rebâtir de nombreuses églises dans les communautés minières du nord de la France pendant la période de l'entre-deux-guerre. Élu membre de l'Académie des sciences morales et politiques en 1925, il fait partie de ces ecclésiastiques qui veulent réconcilier la France laïque et la France catholique. Il se situe dans la vie internationale de l'Église, notamment dans l'effort du Vatican pour promouvoir les initiatives de paix en Europe. 

   Alors que, pendant la première guerre mondiale, les milieux catholiques s'organisent pour gagner à la cause de leur pays le soutien des pays neutres et que se multiplient les écrits et déclarations de toute sorte accusant le camp adverse des destructions causées aux édifices religieux, quelques évêques seulement en France et en Allemagne tentent, en donnant une interprétation favorable aux appels à la paix du pape, et tout en revendiquant pour leur part souvent le patriotisme requis de tous, d'apaiser les esprits et de chasser la Haine. Ainsi Mgr JULIEN, tout en prononçant des sermons très patriotes, publiés sous le titre Haut les coeurs!, demande que l'on chasse la haine des esprits... Ce qui est haïssable, dit-il, "ce n'est pas une nation, c'est une doctrine, c'est un système, ce n'est pas un peuple". 

   Lorsqu'il inaugure en août 1925 la vaste chapelle et une lanterne des morts sur la colline de Lorette, qu'il a contribué à faire construire, il tient à rappeler : "Ils sont morts pour la paix... Ils sont montés si haut dans leur sacrifice qu'ils ont qualité pour crier aux peuples encore trop égoïstes : assez de guerres". Agrégé de grammaire, il compose lui-même des quatrains dans ce sens.

En sa qualité d'évêque, il intervient en 1921, à l'invitation des Amitiés catholiques françaises à l'étranger (qui ont pris la suite du Comité catholique de propagande française à l'étranger créé en 1915), en faveur de la SDN et du Droit chrétien en présence de l'archevêque de Paris. Il participe, du côté catholique, aux efforts de réconciliation avec l'Allemagne (L'Évangile nécessaire à l'ordre international) et adhère de même au Comité franco-allemand d'information et de documentation, créé en 1926 par Vladimir d'ORMESSON. Il prend une place importante dans les efforts des catholiques en faveur de la paix, alors même que ses interventions ne sont pas partagées par l'ensemble des évêques français.

Dès 1920, il encourage plus qu'un "compagnonnage critique avec la SDN", en soutenant les efforts d'un petit groupe qui crée à Fribourg en Suisse cette année-là l'Union catholique d'Etudes internationales (UCEI), elle-même encore très méfiante envers les Autrichiens et les Allemands. Lorsqu'en 1922, en lien avec l'UCEI, ressuscite la Ligue des catholiques français pour la paix, disparue pendant la guerre, elle modifie son nom en Ligue des catholiques français pour la justice internationale, évitant de reprendre le mot paix, tant celui-ci semble avoir l'odeur de la gauche ou même de l'extrême gauche chez les catholiques. Le premier numéro de son organe Justice et Paix de décembre 1922, indique les réticences de certaines nations à cette conception qui mêle la justice et la paix. Ce n'est qu'en 1927 que se met en place une conférence annuelle des différents groupes nationaux de l'UCEI. C'est autour de cette année que les catholiques accordent une place importante aux questions internationales, par la multiplication de rencontres où l'atmosphère est tout de même encore méfiante par rapport aux initiatives de la SDN, qui déjà manifeste bien des défaillances.

Mgr JULIEN participe, dans le même esprit au Congrès de 1926 de l'International démocratique pour la paix, dont il vante, avec la présence bien plus nombreuses que dans les rencontres précédentes des Allemands, "l'esprit pacificateur". Il y serre même la main du libre penseur Ferdinand BUISSON... au grand scandale de nombreux paroissiens! A ce congrès de Bierville de 1926, il prononce un discours remarqué.

 

Eugène JULIEN, Le conflit : les mots, les idées, les faits, 1904 ; Civisme et catholicisme, 1911 ; Vers la victoire, discours, 1914-1919, 1920 ; L'Évangile nécessaire à l'ordre social, 1924 ; L'Évangile nécessaire à l'ordre international, 1927 ; Saint François de Sales, 1928. 

G. BELLART, Monseigneur Julien, 1856-1930, évêque d'Arras. Edward MONTIER, Monseigneur Julien, Éditions Beauchesne, 1971.

Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015.

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9 octobre 2018 2 09 /10 /octobre /2018 09:25

    Le baron de Constant de Rebecque, Paul Henri Balluet d'ESTOURNELLES DE CONSTANT est un diplomate et homme d'État français, à l'activité importante dans la mouvance pacifiste des années d'avant première guerre mondiale et dans les années 1920. Lauréat du Prix Nobel de la paix en 1909, il mène une carrière diplomatique de premier plan.

    Pendant ses études mêmes au Lycée Louis-le-grand puis en internat, il cherche à se faire engager dans l'armée française à l'aube de la guerre franco-allemande de 1870 (empêché). Après des études de droit et de grec, il intègre le ministère des Affaires étrangères en juillet 1876. Il effectue des missions à l'étranger (Russie, janvier 1879 ; commission de délimitation du Montenégro, juillet de la même année, secrétaire d'ambassade à Londres en janvier 1880, secrétaire d'ambassade à Tunis en 1882, puis à La Haye en juillet 1884, jusqu'en juillet 1887...), avant d'entreprendre la rédaction de son ouvrage La politique française en Tunisie, présenté en 1891 à l'Académie des sciences morales et politiques. Il connait une ascension rapide et est nommé en 1890 ministre plénipotentiaire  en 1895.

Il se lance dans la politique et est élu député de la circonscription de Mamers lors des élections législatives de 1895. Après plusieurs batailles électorales, il est élu sénateur de la Sarthe en 1904, sous les couleurs de l'Union Républicaine. 

En 1899 puis en 1907, il représente la France, avec Léon BOURGEOIS et Louis RENAULT, aux Conférences de La Haye. Avec l'objectif d'oeuvrer au règlement pacifique des conflits internationaux par la promotion de la médiation et de l'arbitrage international. Il participe  à la création en 1903 du groupe interparlementaire de l'arbitrage international. Son combat débouche sur la création d'une Cour permanante d'arbitrage, ce qui lui vaut le Prix Noble en 1909. A noter que la presse se fait peu l'écho de sa carrière, comme elle signale peu la création de cette Cour... 

Beaucoup de membres de l'Alliance Républicaine et de radicaux mettent alors tous leurs espoirs dans l'éducation des peuples. Dans leur esprit pacifisme et patriotisme mes ont pas antagonistes, comme le démontrent leurs articles dans le journal de l'Alliance Républicaines, l'ARD (qui dispose d'une rubrique "bulletin pacifiste" à partir de 1903). Par l'entremise d'un Comité de conciliation internationale créé en 1905, sous la double présidence de Léon BOURGEOIS et de BERTHELOT, il multiplie les contacts à l'intérieur de France et d'Allemagne pour promouvoir les échanges culturels. Il fait partie aussi de la dotation Carnegie (dont le siège est à Paris), du milliardaire américain Arnold CARNEGIE, qui, établissant un pont entre les États-Unis et l'Europe figure en première ligne pour l'engagement dans les processus de paix de la future première grande puissance mondiale. 

    Favorable au rapprochement franco-allemand comme hostile à la politique coloniale et à l'augmentation des budgets militaires, il possède une grande influence dans les milieux pacifistes de ces deux pays. Mais à partir de l'entrée en guerre en 1914, il se rallie à l'union sacré et développe des relations avec les États-Unis, les pressant comme beaucoup, à participer à cette guerre aux côtés des Alliés. Les écrits d'd'ESTOURNELLES DE CONSTANT sont alors virulents contre ceux qui ne participent pas à cette union sacrée, que ce soit en France ou ailleurs. Toutefois, une fois la guerre terminée, nombreux sont ceux qui le pressent de rentre avec le combat pacifiste. 

Il participe alors aux activités de l'Association Française pour la Société des Nations (ASFD) et milite de nouveau pour la paix par le droit. 

    Tout au long de sa carrière, il entretien des relations suivies avec Ernest RENAN, Paul BOURGET et Paul VALÉRY, ou avec Henri BERGSON.

    L'essentiel de ses écrits dans sa période pacifiste est constitué d'articles et d'archives diplomatiques. Nombreux sont consultables à la bibliothèque nationale de France et... à la Bibliothèque du Congrès des États-Unis. 

Laurent BARCELO, Paul d'Estournelles de Constant, prix Nobel de la Paix 1909. L'expression d'une idée européenne, Paris, L'Harmattan, 1995. 

Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015.  

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9 octobre 2018 2 09 /10 /octobre /2018 09:12

      La sociologie des organisations risquait, dans les années 1960 et 1970, et ce risque n'est pas actuellement, il faut le dire, complètement écarté - il suffit pour le voir de se plonger dans maints manuels de management - d'être submergée par la science administrative qui traite de sujets importants mais étroits tels que le modèle rationnel et l'efficacité technique. Stricto sensu, la sociologie qui traite des organisations s'est dégagée de telles préoccupations exclusives, mais une grosse partie des travaux de sociologie est encore accaparée par le management, tant il est vrai qu'une grosse partie du financement de la sociologie (via notamment le secteur privé, mais c'est aussi vrai pour le secteur public) est le fait d'administrations soucieuses de rationalité et d'efficacité. Si l'on considère la masse des études publiées, en mettant entre parenthèses tous ces travaux de management souvent inclus  effectivement dans la "sociologie des organisations", la distribution du pouvoir, les facteurs et les conséquences de l'inégalité, la création d'engagements et de sens sont abordés dans un ensemble de cadres théoriques nouveaux. (voir Richard SCOTT, Organizations, Rational, Natural and Open Systems, Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1987). Il s'agit d'ailleurs, en regard des travaux fondateurs, d'une véritable réorientation théorique pour l'ensemble de la discipline.

 

    Cette réorientation théorique touche à la fois la place et le statut de l'individu dans l'organisation, la conception des systèmes organisés eux-mêmes, le type d'approche des institutions... On note toutefois une permanence de traditions, induites par l'existence d'une communauté de sociologues, dont la discipline (sociologie des organisations) opère des rapprochement avec d'autres sociologies, notamment les sociologies du travail, qui élargit l'horizon des études publiées.

 

La place et le statut des individus dans l'organisation

    Sur la place et le statut des individus dans l'organisation, à la suite de WEBER, PARSONS et MERTON, les premiers sociologues de l'organisation ont privilégié l'étude des individus dans l'organisation.

Lorsqu'une approche formelle s'est généralisée, une représentation "désincarnée" de l'organisation (Alvin GOULDNER), s'est imposée. L'extension d'une approche structurelle a en effet marginalisé une approche plus qualitative. La dimension individuelle des phénomènes collectifs et le principe de l'individualisme méthodologique ont perdu leur prééminence. Selon J-F. CHANLAT (voir L'individu dans l'organisation, Quebec, Presses de l'Université de Laval, 1990), l'individu a été "oublié" par les spécialistes de l'organisation. Toutefois, les travaux réalisés sur l'action se sont poursuivis et, plus récemment, la prise en compte de l'individu et des individus a retrouvé sa légitimité. Dans cette orientation, différentes représentations de l'individu sont en présence : on parle alors d'individu rationnel, d'individu cognitif, d'irrationalité  des organisations et d'individu stratégique... A chaque angle de vision sur l'individu correspond une école aux contours souvent indéfinis, où se retrouve toutefois des noms bien précis.

- l'individu rationnel. Dans la filiation d'Herbert SIMON et de James MARCH, de nombreuses études portent sur les décisions au sein des organisations. De même, à la suite des travaux de James COLEMAN, un ensemble de recherches porte sur le fonctionnement des organisations à la lumière de la théorie du "choix rationnel".

- l'individu cognitif. Avec le développement des nouvelles technologies de l'information, les analyses portent sur les systèmes et les processus d'information. Elles tirent également parti des apports des sciences cognitives (Arthur STINEHCOMBE, Stratification and Organization, Cambridge University Press, 1986). Mary DOUGLAS introduit une conception cognitive des institutions dans une perspective anthropologique (How Institutions Think, Syracuse University Press, 1986, traduite en français en 2004 aux éditions La Découverte, sous le titre Comment pensent les institutions?). La réflexion sur les sociétés contemporaines en termes de knowledge ou de "savoir" influence les spécialistes de l'organisation. Ikujiro NOMAKA applique ce concept à l'analyse de l'entreprise. En France, Jacques GIRIN propose une analyse de la cognition distribuée (La communication dans une tour de bureaux, dans J-F. CHANLAT, L'individu dans l'organisation, Quebec, Presses de l'Université Laval, Paris, ESKA, 1990).

- l'irrationalité des organisations. Dans les études sur les décisions au sein des organisations, la notion de "rationalité limitée" est à l'origine d'une exploration de l'irrationalité des organisations "formelles" et "rationnelles". James G. MARCH et Johan OLSEN soulignent l'ambiguïté des choix organisationnels. Certains chercheurs mettent en évidence les contradictions et les incohérences qui en résultent. Comme dans les travaux par exemple de Karl WEICK de 1976 à 1995.

- l'individu stratégique. L'individu est au centre de l'analyse stratégique élaborée par Michel CROZIER dans Le phénomène bureaucratique et formalisée ensuite, avec Erhard FREIDBERG dans L'acteur et le système. En 1995 (Organizations and collective action : Ou contribution to organizational analysis, Research in the Sociologie of Organizations, volume 13), les auteurs explicitent leur point de vue : "Pour nous, comprendre les organisations, c'est avant tout comprendre l'action, ou, pour être plus précis, l'action collective. En conséquence, l'analyse organisationnelle ne peut pas s'effectuer sans porter attention aux acteurs qui font cette action, c'est-à-dire qu'elle ne peut pas se faire sans une théorie de l'intervention humaine. C'est ce que nous impliquons quand nous faisons repose notre approche sur l'observations des acteurs empiriques dont le comportement est à la dois stratégique et actif."

   Dans la foulée de cette dernière approche, Anna GRANDORI associe les analyses en terme d'"acteurs" aux travaux européens sur les organisations. Michel BAUER et Elie COHEN étudient les élites industrielles en tenant compte de ces études. Plusieurs auteurs mettent en évidence à la fois ou successivement l'absence de certains groupes professionnels dans les études d'organisations, l'influence des "experts", les phénomènes politiques dans les organisations, l'émergence du pouvoir financier au sein des groupes industriels (Michael USEEM), le contrôle exercé par les actionnaires sur les activités des grandes entreprises... En fait les études vont dans bien des directions, au gré des... stratégies des personnes, des groupes et des entreprises, dépassant souvent les thématiques strictement liées au travail par des considérations plus large (valeur de la gouvernance, discrimination managériale envers les femmes...).

 

Des systèmes organisés

    Dans le foisonnement d'études, une multiplicité d'organisations est étudiée, bien au-delà des sphères administratives ou productives : associations, fondations, structures politiques ou/et sociales... Au point d'avoir à faire face à des éléments d'analyse qui vont dans le sens de l'étude des systèmes ouverts, des réseaux ou même des populations. 

   L'analyse de système a encore une influence considérable sur les sciences humaines et sur la sociologie des organisations. Dans Organizations : Rational, Natural and Open Systems, Richard SCOTT examine les différents modèles élaborés successivement.

Les organisations ont d'abord étudiées comme des "systèmes fermés", puis comme des "systèmes naturels", alors qu'elles sont en fait des "systèmes ouverts". Organisation conçue comme système ouvert est définie de la manière suivante : "Les organisations sont des coalitions de groupes d'intérêts variables qui développent des buts par la négociation ; la structure de la coalition, ses activités et ses résultats sont largement influencés par des facteurs propres à leur environnement". Jeffrey PFEFFER et Gerald SALACICK (The External Control of Organizations) insistent sur la nécessité de prendre en compte cet environnement qui influe sur la fonctionnement et leur évolution.

   Les réseaux sont analysés par de nombreux chercheurs, dont Emmanuel LEGAZA qui constate dans un article de la Revue française de sociologie, "Analyse de réseaux et sociologie des organisations" (1994) : "Depuis une vingtaine d'année, les organisations ont été parmi les ensembles sociaux les plus observés par les analystes de réseaux (à côté des communautés urbaines, des systèmes de parenté ou des conseils d'administration dans divers secteurs industriels)..." Ces travaux portent sur les réseaux intra-organisationnels et "décrivent la manière dont les liens d'amitié, de conseil, d'influence traversent les barrières internes de type formel, comme les frontières entre départements ou entre statuts et spécialités différentes..." De telles études portent aussi sur les relations interorganisationnelles et les structures économiques. Elles ouvrent la voix à la compréhension de phénomènes de défense d'intérêts particuliers au sein même de structures collectives à intérêt général. 

     Les populations constituent un objet d'étude qui permet d'analyser le changement organisationnel, comme le font Howard ALDRICH, Michel HANNAN et John FREEMAN, sur le long terme notamment, de la fin des années 1980 et à celle des années 1990. C'est une véritable théorie écologique des organisations qu'ils tentent d'élaborer. Pour Howard ALDRICH, "l'évolution résulte de quatre processus généraux : la variation, la rétention et la diffusion ainsi que la lutte pour des ressources rares..." (Organizations Revolving, London, Sage, 1999). Leurs travaux se situent à l'intersection de différentes disciplines - sociologie, écologie, démographie, économie, histoire. Ils se caractérisent par l'ampleur des phénomènes étudiés. 

 

Des approches institutionnelles

      Dans une perspective qui s'éloigne parfois de l'analyse de systèmes organisés en "systèmes ouverts", des approches institutionnelles considèrent des traits qui assurent la permanence et la pérennité des organisations. Deux articles font référence : "Institutionalized organizations : Formal structure as mytho and ceremony" de John MEYER et Brian ROWAN (1977) et "The iron cage revisited : Institutionnel isomorphisme and collective rationalité in organizational fields", de Paul DIMAGGIO et Walter POWELL (1983). Dans ces études, les auteurs abordent ces questions d'organisation dans une perspective pluridisciplinaire où nombre de notions anthropologiques voire psychanalytiques sont rapprochées de thèmes sociologiques ou économiques. Ils insistent, à l'instar de Lynn ZUCKER (Institutionnel Patterns and Organizations) en 1988, sur les appétences des acteurs à l'organisation, à l'inverse des théories qui mettent l'accent sur les stratégie des acteurs, dont on a tendance sans doute à trop privilégier les tendances indépendantes. Les motivations individuelles vont sans doute dans une large mesure en faveur de la permanence des l'organisation, de sa cohérence et de sa pérennité. Ils permettent de comprendre, pourquoi, en dépit des tendances centrifuges de ces stratégies groupages ou/et individuelles, les organisations subsistent et continuent d'agir selon leurs principes fondateurs et suivant les mêmes objectifs. Ils se situent souvent à contre-courant de la tendance à privilégier l'individu, jusqu'à élaborer un "new institutionalism"

 

D'autres approches critique ou radicale

    Les points de vue critique ou radical qui apparaissent surtout dans les années 1970, ne cesse de s'intensifier par la suite, délimitant un champ intellectuel différent à la fois des approches "individualistes" et "institutionnelles"  Il s'agit pour beaucoup, en reprenant nombre d'éléments à des auteurs qui appartiennent aux autres tendances, de réviser l'importance accordée à la théorie dans le cadre universitaire anglo-saxon. Redécouvertes et découvertes se conjuguent en Europe et aussi aux États-Unis mêmes pour l'ébroïcien d'autres théories : théorie de la structuration de GIDDENS (1984), travaux de BOURDIEU centrés sur l'habitus (1977), ceux de FOUCAULT (archéologie du savoir et généalogie du pouvoir), ceux d'ELIAS (sociologie configurationnelle), ou travaux de "post-modernes" comme ceux de BAUDRILLARD et de LYOTARD.

Un courant critique, présent aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en Australie, se fait entendre dans des revues comme Organization en 2002 (apport de la réflexion de Michel FOUCAULT). Stewart CLEGG, Cynthia HARDY et Walter NORD soulignent la nécessité d'opérer une révision des études d'organisation, en marge d'une approche managériale même s'ils contribuent à travers l'élaboration de manuels à celle-ci. Leur objectif est de rejeter la notion même d'organisation, pour défendre une une conception ouverte qui prenne en compte des questions ignorées par les spécialistes, le sexe, la race, l'ethnicité, les techno-sciences, le développement mondial et le sous-développement. Ce courant se fait une place de plus en plus grande au fur et à mesure que les questions sexuelles et environnementales deviennent de plus en plus urgentes...

Certains travaux, d'inspiration marxiste ou non, en tenant compte du fait d'un renouvellement certain outre-atlantique du marxisme même, dénoncent les conséquences sociales du capitalisme contemporain, marqué par la prédominance du secteur financier. Ils mettent en évidence les phénomènes de pouvoir, de conflit et d'inégalité dans les sociétés dites postindustrielles. Ainsi, dans Landscapes of Power, From Detroit to Disney World (University of California, 1991), Sharon ZUKIN montre comment le capitalisme triomphant change l'environnement physique des villes et des cadres de vie : "L'idée que la prospérité industrielle était garantie par la domination des Etats-Unis dans l'économie mondiale est en train de disparaitre rapidement. Il en est de même de l'idée d'un mode de vie de la classe moyenne accessible par le travail et l'expertise. Cette représentation a été remplacée par l'image alternative de très grande richesse, d'insécurité et de fragmentation". D'autres études soulignent les effets de la nouvelle économie sur l'emploi et les conditions de travail.

 

L'éclatement des études actuelle

     Il n'y a peu d'éléments communs entre le contenu des manuels de management et les ouvrages de sociologues des organisations qui s'éloignent de plus en plus des préoccupations de rentabilité à court terme, quand ils ne les critiquent pas ouvertement.  Il est même assez difficile et compliqué de mettre sous le nom génération "sociologie des organisations" des études si différentes de par leur objet et de par leurs objectifs. Alors que la communauté scientifique des sociologues qui se préoccupent des organisations a augmenté et continue d'augmenter, en amalgamant parfois des pans entiers de la sociologie du travail, ou celle appelée depuis longtemps comme telle, elle est tiraillée entre des préoccupations académiques  et des tentations constantes d'élargir leur champ d'investigation avec des inquiétudes de plus en plus marquée quant à l'évolution sociale et économique. Toutefois dans la masse des études publiées ou même dans la littérature grise (polycopiés non publiés en direction du grand public), la prédominance de l'économie dans les sociétés contemporaines met souvent l'entreprise au centre des recherches.

On observe souvent l'importance des études consacrées aux actions de l'État, en grande majorité pour magnifier l'action privée, quoique la tendance la plus récente soit à nuancer les aspects négatifs de leurs interventions, au vu des ravages de la libéralisation de l'économie. Des programmes importants de recherche portent sur la transformation de l'État, la modernisation des service publics et la rationalisation de l'administration. Souvent la question du caractère de la mondialisation et de la globalisation revient dans les ouvrages proprement sociologiques, aboutissant à un changement d'échelle dans le regard porté sur les organisations.

Certains pensent déceler un changement de pratique de la part des chercheurs. L'observation est un élément  constitutif de la sociologie des organisations. La conception mertonienne, à savoir, une approche qualitative du social, des hypothèses a posteriori et une "théorie intermédiaire" - a servi à cette sociologie. Or, une telle pratique de la recherche empirique a été dans une large mesure abandonnée, voire oubliée.  Il est vrai que la tendance à la compilation d'études parfois anciennes, via les procédés informatiques, éloigne le chercheur du terrain. Le rapport entre théorie et empirisme s'est modifié. Dans un grand nombre de cas, l'observation est subordonnée à la théorie et le "terrain" est une illustration d'un argument qui le dépasse, notamment sous la pression académique (il faut aller vite pour produire des écrits) ou/et d'entreprises (qui assurent le financement des études). Dans d'autres, l'ampleur des problèmes étudiés et l'échelle des programmes d'enquête définissent non seulement le cadre d'analyse, mais déterminent aussi l'interprétation des données. Dans d'autres encore, les recherches répondent à des demandes de divers institutions publiques ou privées qui délimitent eux-même l'ampleur et l'intention des études. Dans ces programmes finalisés, même les spécialistes en sciences humaines collaborent à l'étude concrets, sommés de produire des recommandations précises aux demandeurs. La distinction même entre observation et intervention tend à disparaitre dans la mesure où l'intervention est considérée comme un mode d'observation et de recherche... Si la quantité d'études est impressionnante, à la mesure d'une certaine voracité de nombreuses bureaucraties, et sous la pression d'une logique de la vitesse de publication, on peut rester dubitatif devant la qualité de celles-ci....

 

Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, collection Que sais-je?, 2010

 

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