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19 octobre 2018 5 19 /10 /octobre /2018 11:43

    La littérature sur la stratégie est parcourue par l'évocation des hauts faits de nombreux chefs militaires, mettant en relief bien plus leur gloire d'un moment que les conséquences des activités des mêmes chefs dans leur société. Si à propos de la Première guerre mondiale, l'incompétence de nombreux dirigeants militaires, en regard de leurs erreurs stratégiques très coûteuses, est bien détaillé dans de nombreux ouvrages, la question du pouvoir militaire est beaucoup moins documentée. Même si récemment, notamment aux États-Unis et notamment à propos des guerres du Golfe, les conséquences du contournement par les responsables des règles démocratiques sont abondamment dénoncées, dans l'ensemble de l'historiographie, on est plutôt plein de mansuétude envers des chefs militaires, qui, ayant pris le pouvoir politique, ont mené leur peuple dans des conquêtes aventureuses. Que ce soit en temps de guerre ou en temps de paix, il existe bien un lien entre rhétorique sur de possibles génies militaires, compétences et incompétences militaires suivant les promotions dans la hiérarchie, qui ont tendance à promouvoir des carriéristes rompus à toutes les manoeuvres; et le jeu constant, que ce soit en démocratie ou en dictature, entre pouvoir militaire et pouvoir politique. Ce lien était évident à certaines périodes de l'Histoire et même institutionnalisé comme dans la Rome antique ; il l'est moins aujourd'hui, de manière plus feutrée, dans le cadre d'institutions qui donnent la primauté au pouvoir civil. Subsiste en tout cas chez les militaires, une certaine fascination autour de l'idée qu'il a existé et qu'il existera encore des génies de la stratégie.

 

Le génie militaire

    Ainsi, dans le Dictionnaire de stratégie de BLIN et CHALIAND, à la rubrique Génie guerrier, on peut voir mis en relief doublement l'importance ancienne de ce génie-là et son relatif déclin :

"La stratégie est, à l'origine, l'"art du général". Personnage central dans la conduite de la guerre, le chef militaire doit posséder un certain nombre de qualités, certaines innées (!!!), d'autres acquises et aiguisées par une bonne instruction et une longue expérience. Le genre guerrier suppose la combinaison de toutes ces qualités. Concept important de l'histoire de la pensée stratégique, le génie guerrier constitue néanmoins l'un des éléments de la stratégie les plus difficiles à cerner. Son importance au sein du discours stratégique a décliné au cours de ce siècle (le XXème) après avoir connu son apogée lors de la période qui suivit les guerres napoléoniennes. Pour le stratège grec Onosander (1er siècle), le général doit être "continent, sobre, tempérant, économe, laborieux, homme d'esprit, d'âge moyen, généreux, éloquent". Pour Clausewitz (voir le chapitre de son Traité de la guerre), le génie guerrier est un savant mélanges d'aptitudes guerrières et de qualités physiques, psychologiques et intellectuelles. Aux qualités physiques, comme le courage, et psychologiques, comme la détermination ou le sens de la responsabilité, doit s'ajouter l'intelligence. Nul besoin pour le général de connaître tous les détails de la guerre. Cependant, il doit savoir distinguer les éléments importants et prendre en compte tous les facteurs connus et inconnus. Il doit pouvoir se hisser mentalement au-dessus de l'action guerrière dans laquelle il est immergé. Cette activité mentale est d'autant plus difficile qu'elle se déploie dans une atmosphère de guerre où règne le danger, où dominent l'incertitude et la fatigue. C'est pourquoi le général doit savoir simplifier autant que possible les complexités entraînées par son savoir et les données, certaines et incertaines, qu'il a en sa possession. Toutefois, le génie guerrier dépasse la rationalité. L'intuition, le fameux coup d'oeil, déterminent les choix du général tout autant que son activité intellectuelle.

L'évolution de la guerre au cours des dernières décennies a-t-elle modifié l'importance ou la nature du génie guerrier? Les progrès accomplis dans les domaines de la technologie, de l'informatique, des communications, ont rendu la guerre à la fois plus complexe et plus simple pour le commandant en chef qu'elle ne l'était il y a seulement un siècle. Toutefois, si son aspect extérieur change, la nature fondamentale de la guerre reste la même, et celui qui conduit une armée doit posséder des qualités semblables à celles de ses aînés. Si les connaissances nécessaires à la compréhension et à la conduite de la guerre se sont transformées, il reste que le chef suprême doit toujours posséder une excellente vision d'ensemble et une capacité de synthèse supérieure à la moyenne lui permettant de décider et d'agir de manière rapide et intelligente. Le chef militaire aujourd'hui est rarement en même temps un chef politique, comme c'était souvent le cas autrefois. Mais dans un contexte où la stratégie politique est souvent aussi importante que la stratégie militaire, en particulier dans le cas des stratégies indirectes, le chef militaire doit également faire preuve d'un certain génie politique.

La guerre évolue désormais beaucoup plus vite que par le passé et dans des directions différentes, ce qui requiert une réflexion et une adaptation importantes de la part de celui qui est chargé de conduire les opérations. La complexité de la guerre contemporaine actualise cette formule de Clausewitz : "C'est aux esprits scrutateurs plutôt que créateurs, aux intelligences étendues plutôt que douées pour une seule spécialité, aux cerveaux pondérés plutôt qu'ardents, que l'on préfère confier le salut de nos frères et de nos enfants, ainsi que l'honneur et la sécurité de la patrie."

  Ces considérations valent également, toujours selon les mêmes auteurs, pour les grands capitaines.

 

Grands capitaines

   "L'étude de l'histoire des grandes batailles et celle des "grands capitaines" furent pendant longtemps les deux sources d'inspiration principales pour les apprentis de l'art de la guerre." On peut remarquer au passage que ce sont toujours - dans la masse des écrits et des sources audio-visuelles disponibles au grand public - ces mêmes sources qui perdurent aujourd'hui... "L'étude des grands capitaines privilégie la dimension politico-stratégique de la guerre par rapport à la bataille qui met en relief les aspects tactiques du combat. Ainsi se complètent-elles  parfaitement tous deux". Les auteurs proposent d'écouter à cet égard les propos très connus de NAPOLÉON BONAPARTE... "Ce regard en arrière sur les grands soldats de l'Histoire est partagé aussi bien par les théoriciens que par les praticiens de la guerre (...)", chaque général s'inspirant des figures qui les ont précédé. "La place importante réservée aux grands capitaines dans l'étude de la guerre se retrouve dans la plupart des cultures stratégiques, notamment celle de la Chine. dans la culture occidentale, la liste des grands capitaines est assez restreinte. Y figurent les grands généraux et les conquérants de l'Antiquité, puis les grands tacticiens  du XVIe au XVIIIe siècle. Le XIXe siècle est dominé par la figure de Napoléon. Il s'ajoute parfois à cette élite le nom de GENGIS KHAN, l'un des rares à émerger entre ces deux époques, et le seul parmi les non européens. Les irréguliers, même très talentueux, comme Du Guesclin,  Cortes ou Pizarro, font rarement partie du palmarès standard des très grands généraux, à tort d'ailleurs. Ce n'est qu'au XXe siècle que les stratèges de la guérilla et de la guerre révolutionnaire, Lawrence, Mao Zedong, Hô Chi Minh, Vo Nguyen Giap, sont cités en exemple. Les transformations de la guerre (et des sociétés) depuis un peu plus d'un siècle font qu'un individu est rarement dans une position où il peut décider à la fois de la stratégie politico-militaire, de la tactique et de la conduite des opérations. Adolf Hitler, qui s'y essaya, fut un remarquable stratège politique mais s'avéra souvent médiocre dans la conduite des opérations militaires. Il est d'ailleurs significatif que le général allemand de cette époque dont on retient le nom aujourd'hui, Erwin Rommel, évoluait sur un théâtre de guerre marginal. Si la transformation de la guerre et de la manière dont on l'étudie aujourd'hui a inévitablement réduit le rôle de l'individu, notre fascination pour les grands capitaines de l'Histoire demeure intacte."

 

Le rôle de la propagande 

   On ne dira jamais assez que pour qu'un homme apparaisse comme un génie guerrier ou un grand capitane, il faut toute une propagande qui en assure la postérité. On ne dira jamais assez également que très souvent, les instruments de propagation de la popularité de ces héros, tant parmi les soldats que - sans doute surtout - parmi les populations, sont souvent aux mains de leurs partisans, voire monopolisés par eux. Que ce soit par le biais des contes et des chants, des théâtres ambulants ou permanents, du cinéma ou de la télévision, les instruments de propagande opèrent souvent leur influence jusque dans les études des historiens pourtant les plus critiques, ne serait-ce que par l'objet de ces études ou tout simplement parce que, de leur temps, les propagateurs ont fait table rase de tout ce qui pourrait gêner l'image de leurs héros, par de nombreuses destructions et souvent holocaustes mêlant biens et personnes. Il est souvent difficile de contrer ces influences - qui agissent au niveau psychogique et affectif - et de "remonter le courant" afin d'établir la réalité des choses, mais avec les progrès de l'historiographie et la multiplication des approches critiques, on parvient de mieux en mieux à démêler réalité et représentation et surtout à contextualiser l'action de ces génies guerriers et de ces capitaines. On ne peut dissocier les oeuvres de NAPOLÉON de l'organisation de la société qu'il chercha à imposer, comme on ne peut faire abstraction du fait que l'enrichissement d'un État ou d'un Prince, enrichissement qui permet d'ailleurs à cette propagande de se déployer va souvent de pair avec un appauvrissement d'une grande partie de la population (sous forme des destructions subies directement du fait des guerres ou sous forme d'impôts de toutes natures)...  En passant, on peut qu'être étonné de la popularité de NAPOLÉON chez les Russes, alors même que son action a causé de nombreux malheurs sur leur territoire (même s'il y a des explications qui ressortent de la politique et de l'idéologie)... 

 

Compétence et incompétence militaires

La question de la compétence ou de l'incompétence militaires revêt une importance secondaire en résultat du résultat de la guerre. Au lendemain de la victoire française de la première guerre mondiale, l'institution militaire sort paradoxalement renforcée, alors que l'incompétence de certains de ses chefs est tout simplement crasse au long de nombreuses campagnes, coûteuses en biens et en personnes, responsable de stagnation même de la guerre, proprement enterrées dans des tranchées. D'ailleurs, l'absence d'examen critique de l'institution militaire, toute solidaire entre ses chefs officiers, jaillit à la guerre mondiale suivante, par une autre incompétence collective face aux nouvelles conditions de la guerre. L'occultation des erreurs militaires est effacée par la victoire finale, et il faut la grande défaite de Napoléon en 1815 pour que cet examen critique soit fait, l'empereur apparaissant aux yeux des historiens futurs (enfin pas tous) comme un très bon tacticien et un médiocre stratège. En fin de compte, qu'ils soient compétents ou incompétents, n'a pas beaucoup d'importance en regard du résultat militaire final à la fin d'une guerre, tant celle-ci est faite de contingence et de hasard.  Et même en cas de défaite, il est toujours loisible, tant les acteurs sont divers dans chaque pays, de reporter les fautes sur des civils, comme dans l'Allemagne des années 1930...

Mais ce qui compte en revanche, c'est le prestige de ces généraux à qui l'on attribue la victoire, que l'on qualifie de génie ou de grand capitaine, qui pèse sur l'évolution de la société, et singulièrement dans les relations entre pouvoir civil et pouvoir militaire. 

 

Pouvoir civil et pouvoir militaire

   Singulièrement, nombre de ces génies guerriers et de ces grands capitaines ne sont pas sans avoir causé de nombreux torts à leurs propres sociétés, en y imposant une dictature ou un régime autoritaire, interrogeant en celui les relations entre ces héros et leur culte et l'existence d'une militarisation de la société, voire de la domination sur la société civile d'un pouvoir militaire. Si la question ne s'impose évidemment pas pour les sociétés où la population est de toute façon plus ou moins entièrement guerrière, elle se pose pour celles qui sont traversées d'idées ou d'idéal démocratique, comme se targue de l'être une partie de l'Occident puis de plus en plus de pays... Singulièrement, on devrait sans doute moins célébrer les héros sanglants lorsqu'on entend élaborer une société pacifiée ou/et pacifique. Or l'attitude des appareils militaires dans les sociétés d'aujourd'hui est autant liée aux appétits de puissances de nombreux éléments des premiers qu'aux images positives et magnifiées présentes dans les populations des grands militaires passés ou présents. Sans doute, le cas des États-Unis par exemple est-il différent : voilà une démocratie, aux acteurs nombreux dont les pouvoirs s'équilibrent souvent, en tout cas dans le long terme, qui tient les génies et grands capitaines à distance, se méfiant par avance de tout imperium guerrier. Ce qui n'enlève rien au fait que, si forte et et si grande soit cette démocratie de quelques 50 États, elle est travaillée, à l'époque contemporaine, par des forces économiques (complet militaro-industriel puissant) qui la mettent  constamment en danger... Et les événements récents ont montré des tentatives inquiétudes de contournement du système démocratique par l'institution militaire...

 

STRATEGUS

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Élie BARANETS, Comment perdre une guerre, Une théorie du contournement démocratique, CNRS Éditions, 2017.

 

 

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18 octobre 2018 4 18 /10 /octobre /2018 12:06

     L'oeuvre d'ALAIN, pseudonyme d'Émile-Auguste CHARTIER (1868-1951), Mars ou la guerre jugée, est sans doute la mieux connue en France et ailleurs du philosophe, journaliste, essayiste et professeur de philosophie français. Antifasciste, pacifiste, il ne semble pas avoir mesuré toutefois la gravité de la situation d'avant la seconde guerre mondiale et la force du nazisme. Il a soutenu les accords de Munich, heurté par les appels des bellicistes appelant à l'union sacrée, mais juste avant la guerre et pendant l'occupation, il ne témoigne pas de la même énergie dont il avait fait preuve autour de la première guerre mondiale. Militant alors à l'approche de la grande guerre dans ses Propos pour la paix en Europe, il refuse la perspective d'un conflit armé avec l'Allemagne? Lorsque la guerre est déclarée sans renier ses idées, il devance l'appel et s'engage, fidèle à un serment prononcé en 1888 lorsque la loi à l'époque permettait aux enseignants d'être dispensé du service militaire? Acceptant le bénéfice de la dispense, il avait juré de s'engager si une guerre survenait, ne supportant pas l'idée - comme nombre d'autres intellectuels d'ailleurs - de rester à l'arrière quand les "meilleurs" sont envoyés au massacre. Brigadier au 3ème régiment d'infanterie, il refuse toutes les propositions de promotion à un grande supérieur. Le 23 mais 1916, il se broie le pied dans un rayon de roue de chariot lors d'un transport de munitions vers Verdun. Après quelques semaines d'hospitalisation et de retour infructueux au front, il est affecté quelques mois au service de météorologie, puis est démobilisé le 14 octobre 1917.

   Artilleur dans une tranchée et sous le feu, témoin du plus meurtrier engagement, il compose au frontale premier d'une suite d'ouvrages qui, de mars, ou la guerre jugée et du Système des Beaux-Arts jusqu'aux Dieux, développe en une ample peinture de l'homme (les Indées et les âges) et une sévère méditation de l'existence (Entretiens au bord de la mer) un projet philosophique original et constant. ALAIN ne cesse d'écrire des Propos sur la guerre, avant et après l'expérience qu'il en fit à l'âge de 46 ans comme engagé volontaire, d'août 1914 à octobre 1917. En témoignent des recueils tels que Le citoyen contre les pouvoirs ou les deux tomes de Suite à Mars.

C'est au coeur de la guerre, du 18 janvier au 17 avril 1916, sur le front de la Woëvre, qu'un jour il entreprend un travail de réflexion suivi et approfondi sur la guerre. premier essai, suivi de deux autres, entre mai et novembre 1919, puis en juillet 1920, d'où sort Mars ou la guerre jugée (1921). Plus tard, en 1936, ALAIN juge utile d'y insérer vingt Propos écrits de 1921 à 1931, mais intercalés aux quelques 93 (courtes) parties de son texte, ils en alourdissent le discours. Il vaut mieux donc lire ces 93 parties, puis ensuite ces 20 Propos, sans oublier de lire également De quelques unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées, rédigées dès le 14 janvier 1916 à Paris, en 81 parties ou plutôt paragraphes, bien plus précis et incisifs parfois que la tonalité humaniste de Mars ou la guerre jugée. 

   

    François FOULATIER, préfacier de ce livre, écrit que "Alain, simple canonnier, nommé brigadier en février 1915, est et demeure, au sens militaire du mot, au milieu des hommes. Et il n'estime pas que ce soit la plus mauvaise position pour percevoir la réalité de la guerre et su système militaire, la connaître et la juger ; bien au contraire. Armé de la lucidité stoïcienne d'un Épictète jugeant l'esclavage de sa position d'esclave, instruit aussi par la dialectique de Hegel et par celle de Marx, il sait qu'il ne peut avoir confiance, pour l'irrespect et l'incrédulité radicale qui fondent la liberté du jugement, qu'en ceux qui partagent sa condition d'homme. (...)". 

  Ces 93 parties du texte sont autant de thèmes abordés. Ainsi on pourrait lister, si ce n'était fastidieux, ces thèmes : L'amour de la patrie, La guerre nue, Du beau, Animaux de combat, La forge, De l'obligation, De l'irrésolution, Du commandement, Des sacrifices humains, Du duel, De la violence, Le pouvoir, L'esprit théologique, L'esprit de guerre, L'individualisme, Des méchants...

On lira ici les passages de la partie intitulée Dire non :

"Dire non, ce n'est pont facile. Il est plus facile de punir les pouvoirs par la violence ; mais c'est encore guerre ; chacun l'aperçoit aussitôt ; ainsi la gueule du monstre est ouverte partout, d'où vient cette résignation passive. Mais l'esprit mène une autre guerre.

Une grève est déjà puissante ; la grève de l'esprit est souveraine si tout le monde s'y met ; mais si vous attendez les autres, personne ne s'y mettra ; commencez donc. Guerre à vos passions guerrières, si enivrantes dans le spectacle et la parade, dans la victoire surtout. A toutes ces ivresses, dire non.

Chacun cherche sa liberté, mais mal, voulant violence contre violence, et tombant aussitôt dans un autre esclavage. Laissez le corps obéir, cela n'ira pas loin. ceux qui préparent la guerre le savent bien ; c'est votre esprit qu'ils veulent ; j'entends ces jugements confus que l'imitation soutient, que le spectacle et l'éloquence ravivent. Ne buvez point ce vin là. Ne ne peut vous forcer ; l'enthousiasme ne peut être obligatoire. En ces temps où j'écris, la fête de la victoire est proche ; je m'étonne d'avoir entendu beaucoup d'hommes et de femmes, qui, d'ordinaire, n'osent pas beaucoup, dire froidement : "Nous n'irons point là. " Un autre disait entendant les clairons : "Cela serre le coeur"." Il n'y a point de loi qui puisse ordonner que vous soyez hors de vous-même.

Ainsi, devant toute déclamation guerrière, le silence ; et si c'est un vieillard qui se réchauffe à imaginer le massacre des jeunes, un froid mépris. Devant la cérémonie guerrière, s'en aller. Si l'on est tenu de rester, penser aux morts, compter les morts. Penser aux aveugles de guerre, cela rafraîchit les passions. Et pour ceux qui portent un deuil, au lieu de s'enivrer et de s'étourdir de gloire, avoir le courage d'être malheureux.

Savoir, comprendre, affirmer que le sacrifice du pauvre homme est beau ; mais se dire aussi, selon une inflexible rigueur, que le sacrifice n'est point libre ; que l'arrière pique l'avant de ses baïonnettes, comme au temps de l'inhumain Frédéric ; et encore avec moins de risque ; et que ce métier de serre-file à vingt kilomètres est laid. Songez à celui qui ordonne l'attaque et qui n'y va point le premier ; mais retenez la colère, qui est guerre encore ; dite seulement que cela ne peut pas être admirer. Soyez mesureur d'héroïsme.

Et pour ceux qui se jettent en avant, ayant choisi d'être chefs, et payant de leur sang, soyez inflexible encore en votre jugement. Dites qu'être chef absolu à vingt ans, servi à vingt comme un roi n'est pas servi, qu'être dieu à vingt ans pour une cinquantaine d'hommes, cela vaut bien que l'ambitieux accepte le risque. Que ce pouvoir asiatique a ses profits et ses triomphes tout de suite, bien avant l'épreuve mortelle ; et que l'espérance croît avec le grade ; ce qui fait que ceux qui choisissent cela, et s'en vantent souvent sans pudeur, ne se sacrifient point en cela, mais au contraire, à leurs passions ambitieuses sacrifient la foule des modestes qui ne veulent que vivre. Ici vous êtes spectateur ; et ces acteurs emphatiques dépendent de vous. Il n'est même pas nécessaire de siffler ; il suffit de ne pas applaudir. Dire non."

     A de nombreuses reprises, ALAIN aborde la question des causes de la guerre, et écrit, justement que la partie qui suit immédiatement (Par les  causes), que tous ses discours tendent "à faire faire connaître la guerre par ses causes réelles, ce qui détournera du fatalisme religieux." Il se fait plus précis dans ses textes de 1916, ceux aux 81 parties. Ainsi sur le devoir d'obéissance, il milite pour la guerre contre la guerre et argumente en faveur d'une objection de conscience. "Obéir, cela donne le droit de ne pas croire", "Le mal des temps passés, ce n'est pas qu'on obéissait, mais c'est que l'esprit obéissait.". Mais jamais il ne quitte jamais la sphère morale et n'incite pas ouvertement à une action contre la guerre (qui est encore à ses yeux, une guerre). En cela on peut tout juste penser qu'il est en faveur de l'obéissance passive. Du moment que la conscience elle-même n'est pas gagnée à la guerre. Bien entendu, il signe en septembre 1939 le tract "Paix immédiate" du militant anarchiste Louis LECOIN, mais il ne semble pas s'associer à une active objection de conscience qui suppose une désobéissance bien concrète aux ordres de l'armée. Il considère en outre que la collaboration pétainiste est un monde mal...

 

ALAIN, Mars ou la guerre jugée, suivi De quelques unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées, Gallimard, 1935, réédition en 1995. Préface dans cette dernière édition de François FOULATIER. 550 pages.

 

 

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16 octobre 2018 2 16 /10 /octobre /2018 11:37

         L'économiste et enseignant français Charles GIDE, théoricien de l'économie sociale, est aussi une figure du pacifisme français. Président du mouvement du christianisme social, fondateur de l'École de Nîmes et membre de la Ligue des droits de l'homme ainsi que de la Ligue pour le relèvement de la moralité publique, il est un héritier du socialisme français associationnisme, dreyfusard et animateur des Universités populaires, théoricien du solidarise, propagandiste de l'association et de la coopération.

 

      Il écrit à partir de 1880 des textes économiques où il se montre critique envers les innovations théoriques de William JEVONS et Léon WALRAS et expose les premiers éléments d'une position qui l'oppose ensuite aux économistes libéraux français, et aborde des thèmes d'économie sociale. 

Il publie les Principes d'économie politique, manuel à travers lequel des générations d'étudiants français prennent contact avec l'économie politique et qui est en son temps un véritable phénomène éditorial avec 26 éditions publiées en France de 1884 à 1931, traductions en 19 langues étrangères. S'il n'est pas réédité en France après sa mort, la carrière de son livre se poursuit, notamment dans le monde anglo-saxon.

    En 1885, auprès d'Auguste FABRE (1839-1922), il fonde l'École de Nîmes. Dans cette ville, il découvre FOURIER et fréquente l'"Abeille" d'Edouard de BOYE, puissante coopérative qui absorbe diverses autres comme la "Solidarité" et la "Renaissance". Ainsi que d'autres associations dont celle du pasteur Charles BABUt : "l'Association des Jeunes amis de la paix" devenue "la Paix par le Droit". Il est convaincu de l'importance de la coopération. Membre dès les débuts de l'Association protestante pour l'étude pratique des questions sociales, il en est le vice-président et intervient fréquemment dans les congrès annuels. Il s'efforce ensuite de mettre en pratique ses théories tout en théorisant sa pratique.

   L'année suivante, il rejoint le mouvement coopératif qui se réorganise alors en France. Il lui donne une doctrine, celle de l'École de Nîmes, rapidement condamnée par des libéraux qui y voient une dangereuse dérive socialiste, et est pourtant considérée par les socialistes comme trop "bourgeoise". Il fonde cette même année 1886 la Revue d'économie politique?

Charles GIDE, qui considère Edouard de BOYVE (1840-1923) comme le principal fondateur de l'École de Nîmes, publie dans le journal l'Émancipation, considéré comme l'organe de cette école, quelques 840 articles de 1886, Ni révoltés, ni satisfaits, à 1931, Une visite à Gandhi. Il y manifeste avec constance, l'effort de tout un courant de pensée pour dégager, entre libéralisme  débridé et toute-puissance de l'État, une voie qui permette à la société de se développer dans un sens à la fois efficace économiquement, moral et respectueux de la liberté individuelles : la solidarité en est la principe, la coopération et l'association les moyens...

    Son domaine d'intérêt s'étend au phénomène associatif en France et à l'étranger, notamment au moment de l'exposition de l'économie sociale de 1889 et pour le pavillon de l'économie sociale dans l'Exposition universelle de 1900. Dans son rapport de 1889, il présente son programme de coopération économique : associer capital et travail, faire du travailleur le propriétaire du fruit de son travail. En trois étapes :

- grouper entre elles les sociétés, fonder de grands magasins de gros et opérer des achats sur une grande échelle :

- utiliser les capitaux rassembler pour produire tout ce qui est nécessaire aux besoins des sociétés ;

- acquérir des domaines agricoles, produite le vin, le blé, le bétail, les fruits et les légumes.

La coopérative de production est pour lui le type même de l'association qui entre dans le cadre de la solidarité. la solution coopérative, dans son esprit, est opposée à la solution socialiste, qu'il juge coercitive. Ses prises de position éloignent nombre de sympathisants de ses idées mais socialistes, et les coopérateurs socialiste quittent l'Union coopérative en 1895. Elle est unifiée en 1912, à l'initiative de Charles GIDE lui-même qui rédige un "pacte d'unité", sur la base d'une indépendant par rapport à la SFIO, mais devient en fin de compte minoritaire dans cette Union/

    Charles GIDE est le théoricien de la solidarité, concept repris ensuite par Léon BOURGEOIS et Émile DURKHEIM. il publie en 1909, l'Histoire des doctrines économique depuis les physiocrates à nos jours, en collaboration avec Charles RIAT, qui est souvent republié, dernièrement chez Dalloz en 2000. 

      Facette moins connue de nos jours de ses activités est son engagement pour la paix en Europe. Président de l'association de la Paix par le Droit, il contribue au rapprochement avec Frédéric PASSY (Société pour l'arbitrage entre les nations). Il agit de concert avec de nombreuses personnalités de la mouvance pacifiste, en faveur de la création d'un Tribunal international pour régler les différends entre les pays et, dès 1893, souhaite une "société des nations". La revue La Paix par le Droit tire à 3 000 exemplaires en 1899, puis double son tirage à la veille de 1914 après sa fusion avec la Revue de la Paix éditée par PASSY. La Paix par le Droit tisse des relations également avec la Ligue des Droit de l'Homme, fondée à l'occasion de l'Affaire Dreyfus, ainsi qu'avec la Ligue de l'enseignement et les loges maçonniques.

En pleine guerre, il fait partie de la cinquantaine de personnalités qui sont à l'origine le 23 janvier 1916, de la Société d'études documentaires et critiques sur la guerre, destinée au début à en rechercher  les origines, mais dont l'activité va être de plus en plus propagandiste. Charles GIDE s'en détache car il ne se reconnait plus dans des débats politiques et passionnels de plus en plus "défaitistes". La Société est interdite le 21 juillet 1917, et pourtant des réunions persistent, l'interdiction étant levée à la suite de l'intervention de Frédéric BUISSON auprès du président du Conseil. Parce que les divergences se creusent, ses réunions sont de plus en plus espacées.

Seulement deux ans après la guerre, Charles GIDE salue l'accueil d'Allemands par la mouvance de SANGNIER, Les soutenir est la meilleur moyen de garantie la paix, tout comme l'entrée de l'Allemagne dans la SDN. Il renoue dans les années 1920 avec la Société d'études documentaires et critiques sur la guerre, en compagnie de nombreuses autres personnalités. En 1925, il figure parmi celles qui, estimant que le Traité de Versailles ne garantit pas la paix, demandent la suppression des articles 227 à 230 de celui-ci. Pour elles, il n'y a pas de désarmement matériel possible sans désarmement moral.

Charles GIDE, Cours d'économie politique, 2 volumes, 1929-1930 ; Le Bilan de la guerre pour la France, avec William QUALID, 1932 ; Charles Gide et l'École de Nîmes, Actes du colloque des 19 et 20 novembre 1993 à Nîmes, Éditions de la Société d'histoire du protestantisme de Nîmes et du Gard, 1995. Henri DESROCHE, Charles Gide. Trois étapes d'une créativité, CIEM, 1982. A. LAVONDÈS, Charles Gide, Un précurseur de l'Europe unie et de l'ONU. Un apôtre de la coopération entre les hommes, Uzès, Éditions La Capitelle. Voir aussi le site Internet qui lui est dédié, par l'Association Charles Gide fondée en 1983, www.charlesgide.fr

Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015.

 

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14 octobre 2018 7 14 /10 /octobre /2018 07:43

   Dans la longue histoire des conflits interspécifiques, vulgairement dit parfois, avec une vision bien restreinte, du combat entre l'Homme et la Nature, le livre de Patrick BOUUSQUET (parolier, auteur de contes, de poésies et de romans) et Michel GIARD (écrivain éclectique surtout ouvrages consacrés à l'histoire maritime et à la Normandie) apporte un éclairage particulier et historique. S'agissant d'animaux domestiqués mis au service de la guerre entre hommes dont ils n'ont d'ailleurs que faire, cette histoire possède un côté particulièrement pervers. Se voulant encyclopédiques, les deux auteurs abordent la question des animaux dans la Grande Guerre sous bien des facettes, et notamment ce qu'ils appellent le "juste retour des choses", c'est-à-dire le martyr causé aux hommes par les poux, puces et rats qui prolifèrent de manière générale dans les guerres. On ne rappellera jamais assez que les épidémies firent plus de victimes que la guerre elle-même, notamment à la fin de celle-ci... En première ligne du martyr imposé aux animaux figurent ces chevaux, ces nobles chevaux, sans qui la cavalerie, une des armes majeures des armées, ne serait rien.

    C'est d'ailleurs autour de la cavalerie - et de son principal ennemi, l'artillerie, que s'organise les premiers chapitres de leur ouvrage. Puis ils parcourent le long calvaire des mulets, des ânes, des chiens, sans compter celui des pigeons (cibles dans la guerre de communication), des vaches, des chameaux, des dromadaires... Non seulement ces animaux sont montés, chargés, utilisés directement ou pour l'alimentation des soldats, mais ils sont souvent mascottes, emblèmes, révérés et entretenus, alors que la boucherie au milieu des explosions est le lot de la grande majorité d'entre eux... 

    On voit toute l'économie que suppose cette cavalerie, et les gigantesques circulations des animaux dans les mouvements de troupes durant cette guerre-là. On voit aussi tout le bouleversement de l'économie de temps de paix bouleversée par les préparatifs à la guerre impliquant la réquisition par exemple des chevaux.

On peut lire qu'une fois les chevaux installés laborieusement (les bêtes font de la résistance...) dans des wagons de chemins de fer, "les chevaux, embarqués à raison de huit bêtes par wagon, sont attachés par une simple corde et donc assez libres de leurs mouvements. outre les accidents liés aux a-coups du chemin de fer et aux chutes éventuelles, ils peuvent se blesser entre eux en se donnant des coups ou en se mordant.. Arrivés à destination, les animaux ne disposent d'aucun temps de récupération et ne reçoivent souvent qu'une ration alimentaire qui laisse à désirer. Ils sont aussitôt utilisés pour apporter vers les premières lignes le matériel nécessaire sans avoir bénéficié d'un temps d'adaptation ni de s'être habitué à l'avoine, aliment moins volumineux, et donc plus facilement transportable, qu'on leur sert à la place du foin. Les animaux qui présentaient des ferrures défectueuses au moment de la réquisition et qui ne sont pas ferrés par manque de personnel vont devoir travailler dans de mauvaises conditions, ce qui aura très rapidement un effet néfaste sur leur santé. Les wagons utilisés pour le transport des chevaux et des mulets ne bénéficient pas d'un entretien suivi. Aucun nettoyage, aucune désinfection ne sont effectués! Autant dire qu'ils se transforment rapidement en bouillon de culture dont seront victimes les animaux de santé médiocre.

Arrivés à destination, les chevaux sont dirigés vers leurs différentes unités. Les cavaliers doivent alors s'adapter aux montures qu'on leur fournit, souvent déjà fatiguées par ces longs déplacement qui ont commencé dans la cour de la ferme et se sont poursuivis dans des wagons surchargés. Bien entendu, compte tenu des réquisitions, les foires aux animaux dans l'ouest de la France connaissent une très faible activité. Il y a peu de bêtes présentées à la vente, très peu de transactions, et rares sont les paysans ou chefs d'exploitation susceptibles de les acheter, les épouses restées à la ferme n'ayant pas encore une grande autonomie de décision. La réquisition des chevaux ne se limite pas seulement à la province. Elle se déroule également en région parisienne où ces animaux sont utilisés en grand nombre dans les transports publics, mais aussi pour les livraisons de marchandises et la promenade des bourgeois. Les badauds peuvent souvent apercevoir l'un de ces curieux convois qui traversent la place de l'Opéra en plein Paris.

La mobilisation d'août 1914 double donc les besoins en chevaux. Dans un premier temps, les ressources nationales estimées à 3 millions de chevaux permettent de couvrir les besoins immédiats. La Bretagne et la Normandie, traditionnelles régions d'élevage de percherons et de cobs, sont mises à contribution. La réquisition des chevaux doit s'accompagner de la réquisition du fourrage, de la paille et du foin, de l'orge et de l'avoine pour leur nourriture.

Ces façons de procéder sont souvent mal vécues par les paysans qui considèrent à juste titre que le cheval règne sur l'ensemble des animaux de la ferme. Ils y sont attachés, surtout quand leur jument s'avère une bonne poulinière. Quand une même exploitation agricole voit partir à la guerre un fils, un père, un commis, ses chevaux, c'est souvent le désarroi le plus total. Les agriculteurs les plus âgés savent en effet quel sort malheureux l'armée va réserver aux animaux."

   On peut dire que cette Grande Guerre concentre en un peu plus de quatre ans toutes les horreurs endurées par les animaux et qu'en quelque sorte elle est le "couronnement" du sort que tout au long des siècles, on a pu leur faire subir. De même que la Grande Guerre devait être pour les hommes la dernière, "la der des der", c'est la dernière qui fait usage de ces bêtes de cette manière. Car avec l'avènement des troupes motorisées, avec les divers écrasements de cavalerie par le couple char-avion, net et spectaculaire par exemple en Pologne pendant la seconde guerre mondiale, l'usage des chevaux chute, de même que les pigeons avec les progrès de la télégraphie...   Pour les auteurs, à plus d'un titre, la Grande Guerre marque un tournant dans l'Histoire... Elle marque aussi un tournant dans l'histoire des conflits (et coopérations) interspécifiques de l'humanité contre le reste du monde animal. 

   Doté d'un bonne iconographie, très abondamment documenté, le livre constitue une véritable somme sur l'usage des animaux dans la guerre.

 

Patrick BOUSQUET et Michel GIARD, Bêtes de guerre, 1914-1918, De Borée, 2018, 310 pages.

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11 octobre 2018 4 11 /10 /octobre /2018 06:30

    L'écrivain et essayiste français Maurice VAUSSARD est un spécialiste de l'histoire de l'Italie et de la Démocratie Chrétienne; et dans les milieux catholiques oeuvre pour la prise en compte des problèmes de paix et de guerre. Bien connu de la mouvance pacifiste, il est rédacteur à la Revue universelle (de Jacques BAINVILLE et Henri MASSIS) et au journal Le Monde de 1945 à 1972. 

   Étudiant à l'Université de Pise, puis de 1916 à 1918, sous-directeur de l'Institut français de Milan, charge qu'il cumule avec celle de délégué général en Italie du Comité catholique de propagande française à l'étranger, son rayonnement intellectuel concernant l'Italie est important en France et dans d'autres pays. 

   C'est à la suite de son Enquête sur le nationalisme, réalisée en 1924 pour la revue Les Lettres qu'il fonde en juin 1925 le mensuel Bulletin Catholique International, qui se veut complémentaire de la Ligue des catholiques français pour la justice internationale et de l'UCEI. Dans un questionnaire adressé à 162 personnalités catholiques d'Europe, mais aussi d'Amérique du Nord et d'Amérique Latine, son interrogation porte sur la nationalisme : "Sera-t-il la prochaine hérésie condamnée?". Sur les 62 réponses obtenues, l'unanimité est loin de se faire quant aux méfaits du nationalisme et à la nécessité de la SDN. Le peu d'intérêt accordé à l'organisation internationale, quand il ne s'agit pas d'une franche hostilité à son égard, pousse Maurice VAUSSARD à créer cette revue d'esprit religieux et ouverte aux réalités internationales, afin de faire mieux connaître aux catholiques la situation du monde.

Dès son premier numéro, le Bulletin catholique international se situe d'emblée dans le sillage du pape Benoit XV et de Pie XI et de leur volonté d'instaurer dans le monde la paix chrétienne. La revue se situe non pas sur le plan politique, ne se désigne pas pacifiste non plus - distance tenue vis-à-vis de Marc SANGLIER par exemple - mais sur le plan moral et les divers rédacteurs ne cessent de rappeler la doctrine de l'Église, notamment sa volonté d'éliminer la guerre, qui est un moyen "immoral" et indigne "d'une société civilisée". Conscient des limites de la SDN, très inquiet de l'évolution de la situation dans les années 1930, la revue disparait en 1933, au moment au Hitler arrive au pouvoir à Berlin. La revue n'a jamais eu un tirage plus important que 1 500 exemplaires, confrontée à des problèmes financiers, et n'a touché qu'un public restreint quoiqu'elle accompne jusqu'à la fin la réflexion concernant les relations internationales.

    Par la suite, Maurice VAUSSARD est beaucoup plus connu comme spécialiste de l'Italie et ses ouvrages font référence. 

Maurice VAUSSARD, Histoire de l'Italie moderne, 2 volumes, Hachette, 1972 ; L'attitude des catholiques français, Estrato de Civitas, n°11-12, novembre-décembre 1961 ; Avènement d'une dictature, Hachette, 1971. 

Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015. 

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10 octobre 2018 3 10 /10 /octobre /2018 09:12

      L'évêque français Eugène-Louis-Ernest JULIEN est une figure de la mouvance pacifiste et catholique, connu sous le nom d'"évêque de la reconstruction" pour ses initiatives de bâtir ou de rebâtir de nombreuses églises dans les communautés minières du nord de la France pendant la période de l'entre-deux-guerre. Élu membre de l'Académie des sciences morales et politiques en 1925, il fait partie de ces ecclésiastiques qui veulent réconcilier la France laïque et la France catholique. Il se situe dans la vie internationale de l'Église, notamment dans l'effort du Vatican pour promouvoir les initiatives de paix en Europe. 

   Alors que, pendant la première guerre mondiale, les milieux catholiques s'organisent pour gagner à la cause de leur pays le soutien des pays neutres et que se multiplient les écrits et déclarations de toute sorte accusant le camp adverse des destructions causées aux édifices religieux, quelques évêques seulement en France et en Allemagne tentent, en donnant une interprétation favorable aux appels à la paix du pape, et tout en revendiquant pour leur part souvent le patriotisme requis de tous, d'apaiser les esprits et de chasser la Haine. Ainsi Mgr JULIEN, tout en prononçant des sermons très patriotes, publiés sous le titre Haut les coeurs!, demande que l'on chasse la haine des esprits... Ce qui est haïssable, dit-il, "ce n'est pas une nation, c'est une doctrine, c'est un système, ce n'est pas un peuple". 

   Lorsqu'il inaugure en août 1925 la vaste chapelle et une lanterne des morts sur la colline de Lorette, qu'il a contribué à faire construire, il tient à rappeler : "Ils sont morts pour la paix... Ils sont montés si haut dans leur sacrifice qu'ils ont qualité pour crier aux peuples encore trop égoïstes : assez de guerres". Agrégé de grammaire, il compose lui-même des quatrains dans ce sens.

En sa qualité d'évêque, il intervient en 1921, à l'invitation des Amitiés catholiques françaises à l'étranger (qui ont pris la suite du Comité catholique de propagande française à l'étranger créé en 1915), en faveur de la SDN et du Droit chrétien en présence de l'archevêque de Paris. Il participe, du côté catholique, aux efforts de réconciliation avec l'Allemagne (L'Évangile nécessaire à l'ordre international) et adhère de même au Comité franco-allemand d'information et de documentation, créé en 1926 par Vladimir d'ORMESSON. Il prend une place importante dans les efforts des catholiques en faveur de la paix, alors même que ses interventions ne sont pas partagées par l'ensemble des évêques français.

Dès 1920, il encourage plus qu'un "compagnonnage critique avec la SDN", en soutenant les efforts d'un petit groupe qui crée à Fribourg en Suisse cette année-là l'Union catholique d'Etudes internationales (UCEI), elle-même encore très méfiante envers les Autrichiens et les Allemands. Lorsqu'en 1922, en lien avec l'UCEI, ressuscite la Ligue des catholiques français pour la paix, disparue pendant la guerre, elle modifie son nom en Ligue des catholiques français pour la justice internationale, évitant de reprendre le mot paix, tant celui-ci semble avoir l'odeur de la gauche ou même de l'extrême gauche chez les catholiques. Le premier numéro de son organe Justice et Paix de décembre 1922, indique les réticences de certaines nations à cette conception qui mêle la justice et la paix. Ce n'est qu'en 1927 que se met en place une conférence annuelle des différents groupes nationaux de l'UCEI. C'est autour de cette année que les catholiques accordent une place importante aux questions internationales, par la multiplication de rencontres où l'atmosphère est tout de même encore méfiante par rapport aux initiatives de la SDN, qui déjà manifeste bien des défaillances.

Mgr JULIEN participe, dans le même esprit au Congrès de 1926 de l'International démocratique pour la paix, dont il vante, avec la présence bien plus nombreuses que dans les rencontres précédentes des Allemands, "l'esprit pacificateur". Il y serre même la main du libre penseur Ferdinand BUISSON... au grand scandale de nombreux paroissiens! A ce congrès de Bierville de 1926, il prononce un discours remarqué.

 

Eugène JULIEN, Le conflit : les mots, les idées, les faits, 1904 ; Civisme et catholicisme, 1911 ; Vers la victoire, discours, 1914-1919, 1920 ; L'Évangile nécessaire à l'ordre social, 1924 ; L'Évangile nécessaire à l'ordre international, 1927 ; Saint François de Sales, 1928. 

G. BELLART, Monseigneur Julien, 1856-1930, évêque d'Arras. Edward MONTIER, Monseigneur Julien, Éditions Beauchesne, 1971.

Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015.

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9 octobre 2018 2 09 /10 /octobre /2018 09:25

    Le baron de Constant de Rebecque, Paul Henri Balluet d'ESTOURNELLES DE CONSTANT est un diplomate et homme d'État français, à l'activité importante dans la mouvance pacifiste des années d'avant première guerre mondiale et dans les années 1920. Lauréat du Prix Nobel de la paix en 1909, il mène une carrière diplomatique de premier plan.

    Pendant ses études mêmes au Lycée Louis-le-grand puis en internat, il cherche à se faire engager dans l'armée française à l'aube de la guerre franco-allemande de 1870 (empêché). Après des études de droit et de grec, il intègre le ministère des Affaires étrangères en juillet 1876. Il effectue des missions à l'étranger (Russie, janvier 1879 ; commission de délimitation du Montenégro, juillet de la même année, secrétaire d'ambassade à Londres en janvier 1880, secrétaire d'ambassade à Tunis en 1882, puis à La Haye en juillet 1884, jusqu'en juillet 1887...), avant d'entreprendre la rédaction de son ouvrage La politique française en Tunisie, présenté en 1891 à l'Académie des sciences morales et politiques. Il connait une ascension rapide et est nommé en 1890 ministre plénipotentiaire  en 1895.

Il se lance dans la politique et est élu député de la circonscription de Mamers lors des élections législatives de 1895. Après plusieurs batailles électorales, il est élu sénateur de la Sarthe en 1904, sous les couleurs de l'Union Républicaine. 

En 1899 puis en 1907, il représente la France, avec Léon BOURGEOIS et Louis RENAULT, aux Conférences de La Haye. Avec l'objectif d'oeuvrer au règlement pacifique des conflits internationaux par la promotion de la médiation et de l'arbitrage international. Il participe  à la création en 1903 du groupe interparlementaire de l'arbitrage international. Son combat débouche sur la création d'une Cour permanante d'arbitrage, ce qui lui vaut le Prix Noble en 1909. A noter que la presse se fait peu l'écho de sa carrière, comme elle signale peu la création de cette Cour... 

Beaucoup de membres de l'Alliance Républicaine et de radicaux mettent alors tous leurs espoirs dans l'éducation des peuples. Dans leur esprit pacifisme et patriotisme mes ont pas antagonistes, comme le démontrent leurs articles dans le journal de l'Alliance Républicaines, l'ARD (qui dispose d'une rubrique "bulletin pacifiste" à partir de 1903). Par l'entremise d'un Comité de conciliation internationale créé en 1905, sous la double présidence de Léon BOURGEOIS et de BERTHELOT, il multiplie les contacts à l'intérieur de France et d'Allemagne pour promouvoir les échanges culturels. Il fait partie aussi de la dotation Carnegie (dont le siège est à Paris), du milliardaire américain Arnold CARNEGIE, qui, établissant un pont entre les États-Unis et l'Europe figure en première ligne pour l'engagement dans les processus de paix de la future première grande puissance mondiale. 

    Favorable au rapprochement franco-allemand comme hostile à la politique coloniale et à l'augmentation des budgets militaires, il possède une grande influence dans les milieux pacifistes de ces deux pays. Mais à partir de l'entrée en guerre en 1914, il se rallie à l'union sacré et développe des relations avec les États-Unis, les pressant comme beaucoup, à participer à cette guerre aux côtés des Alliés. Les écrits d'd'ESTOURNELLES DE CONSTANT sont alors virulents contre ceux qui ne participent pas à cette union sacrée, que ce soit en France ou ailleurs. Toutefois, une fois la guerre terminée, nombreux sont ceux qui le pressent de rentre avec le combat pacifiste. 

Il participe alors aux activités de l'Association Française pour la Société des Nations (ASFD) et milite de nouveau pour la paix par le droit. 

    Tout au long de sa carrière, il entretien des relations suivies avec Ernest RENAN, Paul BOURGET et Paul VALÉRY, ou avec Henri BERGSON.

    L'essentiel de ses écrits dans sa période pacifiste est constitué d'articles et d'archives diplomatiques. Nombreux sont consultables à la bibliothèque nationale de France et... à la Bibliothèque du Congrès des États-Unis. 

Laurent BARCELO, Paul d'Estournelles de Constant, prix Nobel de la Paix 1909. L'expression d'une idée européenne, Paris, L'Harmattan, 1995. 

Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015.  

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9 octobre 2018 2 09 /10 /octobre /2018 09:12

      La sociologie des organisations risquait, dans les années 1960 et 1970, et ce risque n'est pas actuellement, il faut le dire, complètement écarté - il suffit pour le voir de se plonger dans maints manuels de management - d'être submergée par la science administrative qui traite de sujets importants mais étroits tels que le modèle rationnel et l'efficacité technique. Stricto sensu, la sociologie qui traite des organisations s'est dégagée de telles préoccupations exclusives, mais une grosse partie des travaux de sociologie est encore accaparée par le management, tant il est vrai qu'une grosse partie du financement de la sociologie (via notamment le secteur privé, mais c'est aussi vrai pour le secteur public) est le fait d'administrations soucieuses de rationalité et d'efficacité. Si l'on considère la masse des études publiées, en mettant entre parenthèses tous ces travaux de management souvent inclus  effectivement dans la "sociologie des organisations", la distribution du pouvoir, les facteurs et les conséquences de l'inégalité, la création d'engagements et de sens sont abordés dans un ensemble de cadres théoriques nouveaux. (voir Richard SCOTT, Organizations, Rational, Natural and Open Systems, Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1987). Il s'agit d'ailleurs, en regard des travaux fondateurs, d'une véritable réorientation théorique pour l'ensemble de la discipline.

 

    Cette réorientation théorique touche à la fois la place et le statut de l'individu dans l'organisation, la conception des systèmes organisés eux-mêmes, le type d'approche des institutions... On note toutefois une permanence de traditions, induites par l'existence d'une communauté de sociologues, dont la discipline (sociologie des organisations) opère des rapprochement avec d'autres sociologies, notamment les sociologies du travail, qui élargit l'horizon des études publiées.

 

La place et le statut des individus dans l'organisation

    Sur la place et le statut des individus dans l'organisation, à la suite de WEBER, PARSONS et MERTON, les premiers sociologues de l'organisation ont privilégié l'étude des individus dans l'organisation.

Lorsqu'une approche formelle s'est généralisée, une représentation "désincarnée" de l'organisation (Alvin GOULDNER), s'est imposée. L'extension d'une approche structurelle a en effet marginalisé une approche plus qualitative. La dimension individuelle des phénomènes collectifs et le principe de l'individualisme méthodologique ont perdu leur prééminence. Selon J-F. CHANLAT (voir L'individu dans l'organisation, Quebec, Presses de l'Université de Laval, 1990), l'individu a été "oublié" par les spécialistes de l'organisation. Toutefois, les travaux réalisés sur l'action se sont poursuivis et, plus récemment, la prise en compte de l'individu et des individus a retrouvé sa légitimité. Dans cette orientation, différentes représentations de l'individu sont en présence : on parle alors d'individu rationnel, d'individu cognitif, d'irrationalité  des organisations et d'individu stratégique... A chaque angle de vision sur l'individu correspond une école aux contours souvent indéfinis, où se retrouve toutefois des noms bien précis.

- l'individu rationnel. Dans la filiation d'Herbert SIMON et de James MARCH, de nombreuses études portent sur les décisions au sein des organisations. De même, à la suite des travaux de James COLEMAN, un ensemble de recherches porte sur le fonctionnement des organisations à la lumière de la théorie du "choix rationnel".

- l'individu cognitif. Avec le développement des nouvelles technologies de l'information, les analyses portent sur les systèmes et les processus d'information. Elles tirent également parti des apports des sciences cognitives (Arthur STINEHCOMBE, Stratification and Organization, Cambridge University Press, 1986). Mary DOUGLAS introduit une conception cognitive des institutions dans une perspective anthropologique (How Institutions Think, Syracuse University Press, 1986, traduite en français en 2004 aux éditions La Découverte, sous le titre Comment pensent les institutions?). La réflexion sur les sociétés contemporaines en termes de knowledge ou de "savoir" influence les spécialistes de l'organisation. Ikujiro NOMAKA applique ce concept à l'analyse de l'entreprise. En France, Jacques GIRIN propose une analyse de la cognition distribuée (La communication dans une tour de bureaux, dans J-F. CHANLAT, L'individu dans l'organisation, Quebec, Presses de l'Université Laval, Paris, ESKA, 1990).

- l'irrationalité des organisations. Dans les études sur les décisions au sein des organisations, la notion de "rationalité limitée" est à l'origine d'une exploration de l'irrationalité des organisations "formelles" et "rationnelles". James G. MARCH et Johan OLSEN soulignent l'ambiguïté des choix organisationnels. Certains chercheurs mettent en évidence les contradictions et les incohérences qui en résultent. Comme dans les travaux par exemple de Karl WEICK de 1976 à 1995.

- l'individu stratégique. L'individu est au centre de l'analyse stratégique élaborée par Michel CROZIER dans Le phénomène bureaucratique et formalisée ensuite, avec Erhard FREIDBERG dans L'acteur et le système. En 1995 (Organizations and collective action : Ou contribution to organizational analysis, Research in the Sociologie of Organizations, volume 13), les auteurs explicitent leur point de vue : "Pour nous, comprendre les organisations, c'est avant tout comprendre l'action, ou, pour être plus précis, l'action collective. En conséquence, l'analyse organisationnelle ne peut pas s'effectuer sans porter attention aux acteurs qui font cette action, c'est-à-dire qu'elle ne peut pas se faire sans une théorie de l'intervention humaine. C'est ce que nous impliquons quand nous faisons repose notre approche sur l'observations des acteurs empiriques dont le comportement est à la dois stratégique et actif."

   Dans la foulée de cette dernière approche, Anna GRANDORI associe les analyses en terme d'"acteurs" aux travaux européens sur les organisations. Michel BAUER et Elie COHEN étudient les élites industrielles en tenant compte de ces études. Plusieurs auteurs mettent en évidence à la fois ou successivement l'absence de certains groupes professionnels dans les études d'organisations, l'influence des "experts", les phénomènes politiques dans les organisations, l'émergence du pouvoir financier au sein des groupes industriels (Michael USEEM), le contrôle exercé par les actionnaires sur les activités des grandes entreprises... En fait les études vont dans bien des directions, au gré des... stratégies des personnes, des groupes et des entreprises, dépassant souvent les thématiques strictement liées au travail par des considérations plus large (valeur de la gouvernance, discrimination managériale envers les femmes...).

 

Des systèmes organisés

    Dans le foisonnement d'études, une multiplicité d'organisations est étudiée, bien au-delà des sphères administratives ou productives : associations, fondations, structures politiques ou/et sociales... Au point d'avoir à faire face à des éléments d'analyse qui vont dans le sens de l'étude des systèmes ouverts, des réseaux ou même des populations. 

   L'analyse de système a encore une influence considérable sur les sciences humaines et sur la sociologie des organisations. Dans Organizations : Rational, Natural and Open Systems, Richard SCOTT examine les différents modèles élaborés successivement.

Les organisations ont d'abord étudiées comme des "systèmes fermés", puis comme des "systèmes naturels", alors qu'elles sont en fait des "systèmes ouverts". Organisation conçue comme système ouvert est définie de la manière suivante : "Les organisations sont des coalitions de groupes d'intérêts variables qui développent des buts par la négociation ; la structure de la coalition, ses activités et ses résultats sont largement influencés par des facteurs propres à leur environnement". Jeffrey PFEFFER et Gerald SALACICK (The External Control of Organizations) insistent sur la nécessité de prendre en compte cet environnement qui influe sur la fonctionnement et leur évolution.

   Les réseaux sont analysés par de nombreux chercheurs, dont Emmanuel LEGAZA qui constate dans un article de la Revue française de sociologie, "Analyse de réseaux et sociologie des organisations" (1994) : "Depuis une vingtaine d'année, les organisations ont été parmi les ensembles sociaux les plus observés par les analystes de réseaux (à côté des communautés urbaines, des systèmes de parenté ou des conseils d'administration dans divers secteurs industriels)..." Ces travaux portent sur les réseaux intra-organisationnels et "décrivent la manière dont les liens d'amitié, de conseil, d'influence traversent les barrières internes de type formel, comme les frontières entre départements ou entre statuts et spécialités différentes..." De telles études portent aussi sur les relations interorganisationnelles et les structures économiques. Elles ouvrent la voix à la compréhension de phénomènes de défense d'intérêts particuliers au sein même de structures collectives à intérêt général. 

     Les populations constituent un objet d'étude qui permet d'analyser le changement organisationnel, comme le font Howard ALDRICH, Michel HANNAN et John FREEMAN, sur le long terme notamment, de la fin des années 1980 et à celle des années 1990. C'est une véritable théorie écologique des organisations qu'ils tentent d'élaborer. Pour Howard ALDRICH, "l'évolution résulte de quatre processus généraux : la variation, la rétention et la diffusion ainsi que la lutte pour des ressources rares..." (Organizations Revolving, London, Sage, 1999). Leurs travaux se situent à l'intersection de différentes disciplines - sociologie, écologie, démographie, économie, histoire. Ils se caractérisent par l'ampleur des phénomènes étudiés. 

 

Des approches institutionnelles

      Dans une perspective qui s'éloigne parfois de l'analyse de systèmes organisés en "systèmes ouverts", des approches institutionnelles considèrent des traits qui assurent la permanence et la pérennité des organisations. Deux articles font référence : "Institutionalized organizations : Formal structure as mytho and ceremony" de John MEYER et Brian ROWAN (1977) et "The iron cage revisited : Institutionnel isomorphisme and collective rationalité in organizational fields", de Paul DIMAGGIO et Walter POWELL (1983). Dans ces études, les auteurs abordent ces questions d'organisation dans une perspective pluridisciplinaire où nombre de notions anthropologiques voire psychanalytiques sont rapprochées de thèmes sociologiques ou économiques. Ils insistent, à l'instar de Lynn ZUCKER (Institutionnel Patterns and Organizations) en 1988, sur les appétences des acteurs à l'organisation, à l'inverse des théories qui mettent l'accent sur les stratégie des acteurs, dont on a tendance sans doute à trop privilégier les tendances indépendantes. Les motivations individuelles vont sans doute dans une large mesure en faveur de la permanence des l'organisation, de sa cohérence et de sa pérennité. Ils permettent de comprendre, pourquoi, en dépit des tendances centrifuges de ces stratégies groupages ou/et individuelles, les organisations subsistent et continuent d'agir selon leurs principes fondateurs et suivant les mêmes objectifs. Ils se situent souvent à contre-courant de la tendance à privilégier l'individu, jusqu'à élaborer un "new institutionalism"

 

D'autres approches critique ou radicale

    Les points de vue critique ou radical qui apparaissent surtout dans les années 1970, ne cesse de s'intensifier par la suite, délimitant un champ intellectuel différent à la fois des approches "individualistes" et "institutionnelles"  Il s'agit pour beaucoup, en reprenant nombre d'éléments à des auteurs qui appartiennent aux autres tendances, de réviser l'importance accordée à la théorie dans le cadre universitaire anglo-saxon. Redécouvertes et découvertes se conjuguent en Europe et aussi aux États-Unis mêmes pour l'ébroïcien d'autres théories : théorie de la structuration de GIDDENS (1984), travaux de BOURDIEU centrés sur l'habitus (1977), ceux de FOUCAULT (archéologie du savoir et généalogie du pouvoir), ceux d'ELIAS (sociologie configurationnelle), ou travaux de "post-modernes" comme ceux de BAUDRILLARD et de LYOTARD.

Un courant critique, présent aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en Australie, se fait entendre dans des revues comme Organization en 2002 (apport de la réflexion de Michel FOUCAULT). Stewart CLEGG, Cynthia HARDY et Walter NORD soulignent la nécessité d'opérer une révision des études d'organisation, en marge d'une approche managériale même s'ils contribuent à travers l'élaboration de manuels à celle-ci. Leur objectif est de rejeter la notion même d'organisation, pour défendre une une conception ouverte qui prenne en compte des questions ignorées par les spécialistes, le sexe, la race, l'ethnicité, les techno-sciences, le développement mondial et le sous-développement. Ce courant se fait une place de plus en plus grande au fur et à mesure que les questions sexuelles et environnementales deviennent de plus en plus urgentes...

Certains travaux, d'inspiration marxiste ou non, en tenant compte du fait d'un renouvellement certain outre-atlantique du marxisme même, dénoncent les conséquences sociales du capitalisme contemporain, marqué par la prédominance du secteur financier. Ils mettent en évidence les phénomènes de pouvoir, de conflit et d'inégalité dans les sociétés dites postindustrielles. Ainsi, dans Landscapes of Power, From Detroit to Disney World (University of California, 1991), Sharon ZUKIN montre comment le capitalisme triomphant change l'environnement physique des villes et des cadres de vie : "L'idée que la prospérité industrielle était garantie par la domination des Etats-Unis dans l'économie mondiale est en train de disparaitre rapidement. Il en est de même de l'idée d'un mode de vie de la classe moyenne accessible par le travail et l'expertise. Cette représentation a été remplacée par l'image alternative de très grande richesse, d'insécurité et de fragmentation". D'autres études soulignent les effets de la nouvelle économie sur l'emploi et les conditions de travail.

 

L'éclatement des études actuelle

     Il n'y a peu d'éléments communs entre le contenu des manuels de management et les ouvrages de sociologues des organisations qui s'éloignent de plus en plus des préoccupations de rentabilité à court terme, quand ils ne les critiquent pas ouvertement.  Il est même assez difficile et compliqué de mettre sous le nom génération "sociologie des organisations" des études si différentes de par leur objet et de par leurs objectifs. Alors que la communauté scientifique des sociologues qui se préoccupent des organisations a augmenté et continue d'augmenter, en amalgamant parfois des pans entiers de la sociologie du travail, ou celle appelée depuis longtemps comme telle, elle est tiraillée entre des préoccupations académiques  et des tentations constantes d'élargir leur champ d'investigation avec des inquiétudes de plus en plus marquée quant à l'évolution sociale et économique. Toutefois dans la masse des études publiées ou même dans la littérature grise (polycopiés non publiés en direction du grand public), la prédominance de l'économie dans les sociétés contemporaines met souvent l'entreprise au centre des recherches.

On observe souvent l'importance des études consacrées aux actions de l'État, en grande majorité pour magnifier l'action privée, quoique la tendance la plus récente soit à nuancer les aspects négatifs de leurs interventions, au vu des ravages de la libéralisation de l'économie. Des programmes importants de recherche portent sur la transformation de l'État, la modernisation des service publics et la rationalisation de l'administration. Souvent la question du caractère de la mondialisation et de la globalisation revient dans les ouvrages proprement sociologiques, aboutissant à un changement d'échelle dans le regard porté sur les organisations.

Certains pensent déceler un changement de pratique de la part des chercheurs. L'observation est un élément  constitutif de la sociologie des organisations. La conception mertonienne, à savoir, une approche qualitative du social, des hypothèses a posteriori et une "théorie intermédiaire" - a servi à cette sociologie. Or, une telle pratique de la recherche empirique a été dans une large mesure abandonnée, voire oubliée.  Il est vrai que la tendance à la compilation d'études parfois anciennes, via les procédés informatiques, éloigne le chercheur du terrain. Le rapport entre théorie et empirisme s'est modifié. Dans un grand nombre de cas, l'observation est subordonnée à la théorie et le "terrain" est une illustration d'un argument qui le dépasse, notamment sous la pression académique (il faut aller vite pour produire des écrits) ou/et d'entreprises (qui assurent le financement des études). Dans d'autres, l'ampleur des problèmes étudiés et l'échelle des programmes d'enquête définissent non seulement le cadre d'analyse, mais déterminent aussi l'interprétation des données. Dans d'autres encore, les recherches répondent à des demandes de divers institutions publiques ou privées qui délimitent eux-même l'ampleur et l'intention des études. Dans ces programmes finalisés, même les spécialistes en sciences humaines collaborent à l'étude concrets, sommés de produire des recommandations précises aux demandeurs. La distinction même entre observation et intervention tend à disparaitre dans la mesure où l'intervention est considérée comme un mode d'observation et de recherche... Si la quantité d'études est impressionnante, à la mesure d'une certaine voracité de nombreuses bureaucraties, et sous la pression d'une logique de la vitesse de publication, on peut rester dubitatif devant la qualité de celles-ci....

 

Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, collection Que sais-je?, 2010

 

SOCIUS        

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5 octobre 2018 5 05 /10 /octobre /2018 13:05

   Le physiologiste français Charles Robert RICHET, prix Nobel de physiologie ou médecine de 1913 pour ses travaux sur l'anaphylaxie (plus largement la formation d'anticorps), fondateur de la société française d'eugénique, aux écrits fortement racistes prônant la suprématie de la "race" blanche ("qui ne doit pas être mélangée à de détestables éléments ethniques"), est aussi une figure du pacifisme français. Dreyfusard, se disant à la fois pacifiste et patriote, il milite pour la fin de toute guerre et pour la création d'une société internationale d'arbitrage. Si certaines de ses oeuvres (La Sélection humaine en 1913) prône une politique de sélection, s'appuyant sur ses expérimentations animales, la postérité retient surtout celles en faveur de la paix par le droit. Ses convictions pacifistes sont renforcées par l'expérience de la première guerre mondiale. Il estime que l'ensemble de l'espèce humaine s'avère stupide (L'homme stupide, publié en 1919), sa misanthropie étant alimentée par les horreurs de cette guerre. Il y a encore beaucoup d'efforts pour lui à faire pour que naisse véritablement un homo sapiens... 

En tout cas, cela démontre qu'au sein du pacifisme français, et parfois dans la même organisation pacifiste se cotoient des personnalités aux convictions diverses, de droit comme de gauche, pessimistes ou optimistes selon les cas. Incidemment, la présence de véritables hommes de droite parmi les associations qui prônent la paix par le droit contribue à creuser l'écart avec les révolutionnaires de l'antimilitarisme anti-bourgeois. 

   Le professeur RICHET se retrouve dans à peu près toutes les organisations qui comptent dans la mouvance pacifiste : il milite déjà en 1892 dans la Ligue internationale et permanente de la Paix, qui a changé de noms déjà deux fois depuis 1872, et qui devient cette année-là la Société française pour l'arbitrage entre les nations, alors qu'il est physiologiste reconnu et  membre de l'Institut. Il participe au Comité de conciliation internationale créé en 1905 pour promouvoir les échanges culturels entre les peuples. Présent dans la minorité de la Ligue des Droits de l'Homme qui conteste l'union sacrée dès 1916, année où est créée la Société d'études documentaires et critiques sur la guerre à l'initiative d'une cinquantaine de personnes où il côtoie, auréolé d'un Prix Nobel, l'économiste Charles GIDE ou la journaliste SÉVERINE. Après la guerre, il rejoint avec Paul d'Estournelles de CONSTANT, l'Association Française pour la Société Des Nations, qui revendique au début des années 1920 le titre de "doyenne des associations pacifistes françaises". Il soutien, toujours au sein de la Ligue des Droits de l'Homme, les initiatives de propagande pour la paix, comme celle de juillet 1928 des "Volontaires de la Paix" qui reçoivent une véritable formation terminée par un authentique adoubement. Ces Volontaires forment la cheville ouvrière de la "croisade de la jeunesse pour la paix" qui se déroule dans la seconde quinzaine d'août 1929. Il est toutes ces années très ac tif au sein de la Société d'études documentaires et critiques sur la guerre, où la recherche historique s'efface des préoccupations de plus en plus politiques au fur et à mesure de l'arrivée de nouveaux membres. 

Il se signale encore en 1932, par un appel d'un vétéran des luttes pour la paix aux jeunes pacifistes : "Un vieil ami de la Paix ; qui, depuis cinquante trois ans a consacré tous ses efforts (écrits, discours, livres, conférences) à la sainte cause de la Paix, salue avec émotion et gratitude les jeunes amis de la Paix. Puissent-ils réussir dans leur oeuvre splendide! Nous devons faire les États-Unis d'Europe. Ce fut le rêve de mes jeunes ans ; et vous, chers enfants, vous assisterez peut-être, si vous menez hardiment, à la réalisation de ce rêve magnifique. A vous l'avenir." (Collection Georges Lanfry). 

 

Charles RICHET, Essai de psychologie générale, Félix Alcan, collection Bibliothèque de philosophie contemporaine, 1887 ; L'idée de l'arbitrage international est-elle une chimère? V.Giard et E. Brière, 1896 ; La Sélection humaine, Félix Alcan, 1919 ; L'Homme stupide, Flammarion, 1919, réédité en 2012 ; Pour la paix, G. Ficker, 1920 ; Le passé de la guerre et l'avenir de la paix, Société d'éditions littéraires et artistiques, Librairie Paul Oliendorff, 1907. La plupart de ces ouvrages sont disponibles sur le site gallica.bnf.fr.

Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015.

  

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4 octobre 2018 4 04 /10 /octobre /2018 09:08

     Le sociologue israélien-américain Amitai ETZIONI (né Werner FALK) est surtout connu pour ses travaux sur la socio-économie et le communautarisme (communatarianism). Professeur à l'Université Columbia (1958-1978), puis conseiller à la Maison Blanche (1979-1980), fondateur et président de la Society for the Advancement of Socio-économics (1989), puis du réseau communautaire (1993), et président de l'Américan Sociological Association, il est l'auteur de 24 livres dont deux  concernent la sociologie des organisations. Son domaine d'intervention est assez vaste et couvre autant les questions stratégiques (course aux armements nucléaire, terrorisme) que les questions sociologiques. Il est très connu aux Etats-Unis et intervient fréquemment dans les médias.

    Ses deux ouvrages qui posent tour à tour les jalons d'une théorie sociologique de l'organisation sont rédigés et publiés respectivement en 1961 et 1964. 

A comparative Analysis of Complex Organization offre une image formelle des organisations dont les dimensions essentielles sont le but, la structure, le contexte et le changement. Dans Modern Organization, il explore plus avant la notion de but. Ainsi, dans un chapitre intitulé "La finalité de l'organisation ; maîtresse ou servante?", il distingue la nature des buts, les modalités de leur établissement - la succession, la multiplication, l'extension -, les déplacements de buts et les effets conflictuels de la multiplicité des buts.

      Ces différentes contributions opèrent une synthèse des acquis antérieurs sur la bureaucratie et sur les organisations. De cet effort résulte un changement d'objet, d'approche et d'interprétation qui débouche à son tour sur la formulation d'une théorie des organisations. Pour Jean-François CHANLAT, "dans le prolongement des travaux réalisés dans les années 1950, on continue à raffiner la théorie de WEBER ; grâce à l'étude de nombreuses organisations, on veut établir (...) une taxinomie des structures organisationnelles." (L'analyse sociologique des organisations : un regard sur la production anglo-saxonne contemporaine (1970-1988), Sociologie du travail, volume 31, n°3, 1989).

 

Amitai ETZIONI, A comparative Analysis of Complex Organization, Glencoe, The Free Press, 1961 ; Modern Organizations, Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1964 (traduction française : Les organisations modernes, Gembloux, Sculpt, 1971).

Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, Que sais-je?, 2010.

     

    

     

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