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22 septembre 2018 6 22 /09 /septembre /2018 15:43

    L'économiste et sociologue américain Herbert Alexander SIMON, Prix Nobel d'économie en 1978, place au centre de sa pensée la psychologie cognitive et la rationalité limitée. Ses travaux d'économie interrogent l'efficacité du fordisme et remettent en question les théories néo-classiques. Ses études sur l'organisation et les procédures de décision, ainsi que sur l'intelligence artificielle le placent au premier plan aux Etats-Unis.

   Herbert SIMON cherche ce que la science peut dire de la raison en partant de l'observation des faits. Cela l'amène à se démarquer de la "rationalité substantive" et à se tourner vers la rationalité procédurale. La rationalité substantive est comprise comme la rationalité parfaite des néo-classiques français et d'une partie de l'école autrichienne, qui suppose que de facto l'individu dispose de toute information et de suffisamment de capacité de "calcul" pour prendre la décision optimale ou, en utilisant une formule du XVIIIe français, celle menant au meilleur des mondes possibles, formule tournée en dérision par les philosophes des Lumières. 

    Dans son ouvrage de 1945, Administrative Behavior, Herbert SIMON distingue entre autres :

- la décision objectivement rationnelle, fruit d'un comportement visant à maximiser les valeurs données dans une situation donnée ;

- la décision subjectivement rationnelle, qui maximise les chances de parvenir à une fin donnée en fonction des connaissances réelles de l'individu ;

- la décision consciemment rationnelle, qui ressort d'un processus conscient d'adaptation des moyens aux fins. Elle devient intentionnellement rationnelle si l'adaptation est faite de façon délibérée ;

- la décision rationnelle du point de vue de l'organisation, qui sert les objectifs de l'organisation;

- la décision personnelle rationnelle, qui obéit aux desseins de l'individu.

Cette manière de bien distinguer les niveaux de décision permet de penser à la fois les coopérations et les conflits, dans des points de vue différents, bien loin des manuels de management que l'auteur ne se prive pas de critiquer.

La limite de la rationalité individuelle provienne de la capacité biologique de son cerveau face au nombre d'informations produite dans son environnement. Il y a toujours écart entre action et réalisation des fins.

     Pour Herbert SIMON, "la procédure de calcul rationnel est intéressante seulement dans le cas où elle n'est pas triviale - c'est-à-dire lorsque la réponse substantiellement rationnelle à une situation n'est pas immédiatement évidente". La procédure devient importante à étudier lorsque l'agent n'a pas une information complète. En effet dans ce cas il ne peut trouver de solution optimale et il va arrêter ses recherches d'information quand il aura trouvé une solution satisfaisant ses besoins. Si l'étude des procédures et des organisations est importance pour lui, c'est qu'il convient malgré tout de prendre les meilleures décisions possibles et donc de suivre des processus qui amènent à la solution la plus proche de l'optimum.

L'intérêt de l'organisation dans le processus de décision est triple :

- la création et l'utilisation de procédures routinières permet de mieux faire face à l'incertitude ;

- l'organisation permet de diviser le processus de décision entre plusieurs agents ;

- le fractionnement de la prise de décision permet de limiter le risque d'erreur et peut aider à la correction des erreurs de décision.

La cohérence des décisions à l'intérieur de l'organisation est permise par :

- l'autorité qui s'appuie sur un système de sanctions et de récompenses.

- la loyauté qui consiste pour l'individu à intégrer les objectifs de l'entreprise. Celle-ci dépend de ce qu'apporte l'organisation à l'individu en échange de sa docilité et de la capacité des individus à élargir leurs "horizons humains", c'est-à-dire d'"accepter que notre sort soit lié au sort du monde tout entier". Pour SIMON; "nous pouvons, sans entrer en contradiction avec la doctrine du gène égoïste introduire des mécanismes pour le changement évolutionniste d'une société toute entière qui imposent des critères sociaux dans le processus de sélection". 

  L'oeuvre d'Herbert SIMON s'étend sur cinq décennies et il aborde l'intelligence artificielle dès les années 1960, en décrivant bien les limites des "nouvelles technologies" tout en étant sans doute un peu trop optimiste sur les impacts de leurs développements. L'ordinateur a deux facettes : reproduction de la pensée humaine et systématisation de la pensée humaine, Il en vient à dire ce qu'est la pensée humaine.  On peut penser a contrario que cette reproduction de la pensée humaine est si systématique qu'il est peut être vain d'y trouver autre chose... L'intelligence artificielle peut très bien calculer à l'infini des problématiques fausses...

  Peu de ses ouvrages ont été traduits en français et l'on suit souvent la traduction d'Administration Behavior réalisée par Claude PARTHENAY.

 

    Quarante ans après la parution du livre de 1945, Xavier GREFFE écrit, dans la présentation de l'édition française : "L'analyse d'Herbert Simon représente (...) un renouvellement complet de l'analyse des organisations, peut-être même plus simplement la première analyse véritable, tant il est vrai que celles qui précédaient n'étaient que transposition ou importation (...). Tout l'intérêt de (cette analyse) vient de ce que les progrès de méthode qu'elle représente ne se font pas ici aux dépens de la pertinence ou de la capacité d'interprétation. C'est le principal intérêt de cette thèse, celui qui a largement justifié l'attribution du prix Nobel de Sciences économiques à Herbert A. Simon en 1978".

SIMON réalise cette étude pour doter la science économique d'outils qui permettent l'analyse scientifique du fonctionnement des organisations. Dans une perspective analogue à celle de Chester BARNARD, il considère que l'activité administrative s'exerce dans le cadre d'organisations formelles. Ces organisations sont composées d'individus rationnels qui s'efforcent de coopérer pour des objectifs rationnels. Mais le sociologue américain ne s'arrête pas là. Dans un ouvrage de 1958 (Organizations, New York, John Wiley & sons) écrit conjointement avec James MARCH, il fait le point des travaux antérieurs réalisés sur ce thème et met en évidence leur caractère cumulatif et en souligne les limites. Leur approche critique, qui s'appuie sur des recherches effectuées par les psychologues, les psychosociologues et les sociologues de diverses universités, particulièrement celles réalisées par Kurt LEWIN et ses collègues au Survey Research Center de l'Université du Michigan sur la satisfaction au travail, est devenu une référence incontournable. Ils montrent l'existence de rationalités limitées, qui résultent de décalages entre objectifs et résultats, décalages induits par le fait que les individus prennent continuellement des décisions, en tenant compte de leur propre système d'information incomplet sur la réalité, qui les conduisent à souvent des simplifications dans un système par nature complexe. Ils réduisent l'incertitude en simplifiant les données du problème à résoudre. Du fait des pratiques et des habitudes, notamment de pouvoir et d'influence au sein des organisations, les modèles de décision ne sont pas strictement scientifiques et strictement rationnels. Ce qui importe, c'est l'ampleur des informations nécessaires pour traiter les problèmes, et ce qui est mettre au coeur de la compréhension de ce qui se passe réellement, c'est la représentation que les individus eux-mêmes, sur la base d'informations obligatoirement partielles, font et des objectifs eux-mêmes et de leur réalisation. (Catherine BALLÉ)

SIMON ne fait pas une sociologie du conflit dans l'organisation, il démontre l'existence des sources de conflit pour comprendre comment elle fonctionne réellement. 

 

 

Herbert SIMON, Administration et processus de décision, traduction française du livre de 1945, Economica, 1983.

Claude PARTHENAY, Herbert SIMON : rationalité limitée, théorie des organisations et sciences de l'artificiel, document de travail CEPN (Paris XIII et université de Cergy Pontoise). Voir fr.scrib.com.

Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, collection que sais-je?, 2010. 

 

SOCIUS

 

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22 septembre 2018 6 22 /09 /septembre /2018 14:05

    L'Histoire est emplie d'Empires nomades éphémères et avant que n'émergent les civilisations sédentaires, les guerres opposent souvent plusieurs grandes tribus nomades, qui, une fois pillées les terres conquises, s'en vont chercher ailleurs les richesses à prendre. Sans doute, les guerres entre Empires nomades et Empires sédentaires ne sont-ils qu'un cas minoritaire de l'ensemble des guerres depuis les débuts de l'humanité et rien ne dit qu'on ne retombera pas dans la tradition d'avant les civilisations sédentaires... En tout cas, l'histoire de ces Empires nomades, ne serait-ce que parce que la vie sédentaire exige une bien plus grande permanence des ressources et des connaissances, ne nous est connue que par le biais de leurs adversaires sédentaires qui, souvent les assimilent culturellement et politiquement. C'est le cas de l'Empire mongol, qui est à notre connaissance l'Empire nomade le plus "stable" et le plus important que le monde (sédentaire) ait connu. C'est souvent la montée fortuite, aidée par de fortes contingences (au bon moment, au bon endroit), d'une de ces tribus nomades et d'un chef conscient de la nécessité d'assurer la discipline et la stabilité nécessaires à l'a durée de son pouvoir. C'est précisément la montée au pouvoir de GENGIS KGAN, privé très jeune de protection et ne pouvant donc pas s'appuyer sur une chefferie, vers 1197, dans les steppes de Haute Asie.

 

Le chef de tribu GENGIS KHAN

   Né entre 1155 et 1167 (1165 pour son meilleur biographe, P. RATCHNEVSKY), il lui faut une dizaine d'années de dures luttes politiques et de guerres (1196-1206) pour soumettre les confédérations tribales qui composent ceux que l'on nomme Mongols (Tartares pour l'histoire européenne à l'époque médiévale : NaÏmans, chrétiens nestoriens, Kéraïtes, christianisés depuis peu, Merkites; Tatars et Oïrats  pratiquant le chamanisme).

Traditionnellement, les associations de tribus plus ou moins nombreuses rassemblés pour une entreprise guerrière sont peu structurées, peu stables, et se désintègrent rapidement, une fois les rapines partagées, chaque tribu restant attachée d'abord à ses intérêts propres. 

Ce n'est qu'à la quarantaine passée au moins du GENGIS - TEMOUDJIN comme il est nommé jusque là - devient le chef "des peuples qui vivent sous la tente". La grande assemblée des notables qui prend les décisions importantes - le Kurultay, le proclame chef suprême : khan. (BLIN et CHALIAND).

La logique tribale veut que si l'on veut maintenir le rassemblement des tribus sous une autorité, il est nécessaire d'entreprendre des conquêtes continuelles et fructueuses. 

 

Les éléments d'un empire nomade qui puisse durer

   Jusqu'au XIIIe siècle, les Mongols avait - comparativement aux peuples turcophones - joué un rôle secondaire en Haute-Asie. Au cours des deux siècles précédents, ils avaient repoussé hors de Mongolie les Kirghiz, mais faute d'unité, n'avaient pas encore créé d'empire. le pouvoir était partagé entre les familles aristocratiques, avec toute une hiérarchie. Les guerriers (nokürs) sont des hommes libres et les sers sont les vaincus. Entre les Mongols, comme chez tous les peuples nomades qui les précèdent, régnait la désunion, et les tribus étaient perpétuellement en conflit larvé ou n guerre ouverte jusqu'à ce que GENGIS KHAN les soumette à une discipline commune.

Selon le même principe décimal qui était employé pour l'armée, les Mongols, en tant que peuple, sont alors divisés par GENGIS en unités familiales (dix, cent, mille familles). Une fois agrégé à une telle unité, un individu qui la quittait encourait la peine de mort.

En ce XIIIe siècle, la Mongolie est prospère. Contrairement à de nombreux peuples nomades, les Mongols ne sont pas poussés par d'autres groupes qui les obligent à se déplacer, mais constituent une puissance montante en quête d'expansion. Au début, les Mongols ne disposent d'aucun service administratif, et GENGIS apporte un génie en la matière, permettant notamment l'organisation d'un réseau assurant la disponibilité des chevaux pour les entreprises militaires. 

Les Mongols peuvent profiter de la division de leur grande voisins : la Chine, qui bien que divisée en deux (Nord et Sud), reste l'adversaire le plus coriace, l'Islam désuni depuis de nombreux siècles, le monde chrétien, orthodoxe ou catholique, avec une papauté qui ne parvient pas à assurer son hégémonie. 

   Le souci premier de GENGIS KHAN est d'éviter les cabales tribales pouvant miner son pouvoir. Il cherche à se gagner des fidèles en favorisant la promotion de chefs de guerre aux origine humbles et qui lui doivent tout. Il crée des unités territoriales liées par une discipline extrêmement stricte et le éloigne les combattants de leur terroir. Il institue, en s'appuyant sur les traditions de la steppe, un code pénal en partie existant, en partie nouveau, le Yassa. L'administration qu'il met en place reste le modèle de toutes les sociétés nomades pour les siècles suivants. Il parvient à créer des troupes d'une discipline inconnue dans la steppe et sans équivalent dans l'histoire médiévale. Pour sa chancellerie, ce nomade illettré fait utiliser l'écriture ouïghour. Très vite, il apprend à tirer parti du savoir des Chinois et des Persans.

Afin de limiter les solidarités tribales, il crée une garde impériale qui se monte à 10 000 hommes ; elle regroupe à la fois des éléments d'élite, quelle que soit leur origine sociale, et des membres des familles nobles, comme otages. Cette garde constitue le noyau des fidèles du régime institué par GHENGIS KHAN. La mobilisation est générale pour tous les hommes valides jusqu'à soixante ans. 

Les conquêtes des mongols sous GENGIS KHAN se font graduellement. d'abord le contrôle de la steppe et des zones forestières voisines ; puis soumission des peuples du haut lénissei et du lac Baikal (1207). Deux ans plus tard, les Ouïgours se reconnaissent vassaux de GENGIS HKAN ; sur l'Ordos, l'État xia xia est occupé. Tout pousse les Mongols vers la conquête de la Chine : la géographie, l'immémoriale fascination des nomades pour le riche et prestigieux État sédentaire dont le souverain décerne les autres honorifiques aux nomades. C'est sans difficulté que les Mongols passent ou contournent les murailles et ravagent l'État de Chin, tenu par les Djurcens. Mais ils ne peuvent s'emparer des villes, manquant de matériel de siège (1211). La révolte des Khitais, naguère maîtres de la Chine du nord, contre leurs maitres china, et leur ralliement aux Mongols, change tout. Grâce aux ingénieurs civils ou militaires khitaïs, les mongols peuvent acquérir le savoir qui leur faisait défaut. La première campagne en Chine (1212) s'apparente à un raid. Un armistice est négocié avec les Chines, GENGIS épouse une des filles de l'empereur. Mais les Chins, par prudence, évacuent leur capitale, Pékin, et se replient sur Kaï-Feng. Du coup, les Mongols s'emparent de Pékin et la mettent à sac. GENGIS se retire de Chine : la conquête, inachevée en 1216, est confiée à l'un de ses généraux, sorti du rang, des plus remarquables : MUKALI. Au début, le clivage entre nomades conquérants et sédentaires subjugués reste total, à l'exception de ceux des sédentaires dont les nomades utilisent le savoir.

L'offensive suivante concerne le Khorezn. Elle est précédée par l'annexion de l'empire des Kara-Khitaï (1217). Au Kurultay (Grande Assemblée) de 1218, la décision est prise d'attaquer le Khorezm en réponse à l'exécution d'ambassadeurs mongols. 

La campagne de GENGIS KHAN est menée après une solide préparation. Des espions sont chargés de recueillir des informations, de répandre des rumeurs, de rassurer la population en matière de liberté religieuse, de reconnaitre le terrain. Ces aspects ne sont jamais négligés par les Mongols sous GENGIS KHAN. En quatre mois, celui-ci défait les forces sans doute supérieures du shah ALLA ALDIN MOHAMED II du Khorezm (sans doute 150 000 contre 100 000 Mongols), par une campagne remarquable. face à un adversaire qui a dispersé ses troupes sur la ligne défensive du Syr-Daria, GENGIS KHAN leurre celui-ci par une offensive combinée dont le shah ignore où se situe le centre de gravité. Tandis que deux armées mongoles avancent, l'une vers Samarcande, la deuxième vers Tachkent, une troisième menée par GENGIS lui-même et son général SUBOTAÏ, traversent le désert du Kizil Koum, fond de façon imprévisible sur Boukhara et les arrières des forces du shah. L'effet de surprise est tel que le shah se retire plutôt que d'affronter les Mongols. Boukhara se rend (mars 1220) et les trois armées convergent vers Sarabande qui tombe après un siège de dix jours.

Mobilité, surprise, capacité de concentration au terme d'une manoeuvre sur une longue distance, la campagne du Khozerm est un modèle du genre. Les ennemis défaits, lorsqu'ils ne sont pas massacrés (la décision est faite selon leur résistance, plus ils résistent, plus les Mongols sont impitoyables) et distribués aux chefs militaires qui les utilisent comme auxiliaires.

L'année suivante, après un très dur siège, les Mongols prennent la ville d'Ourgendj, dont tous les habitants sont passés au fil de l'épée. Pendant ce temps, GENGIS a lancé ses généraux SUBOTAÏ ET DJEBÉ à la poursuite du shah. Celui-ci, traqué, finit par mourir sans avoir été rejoint. Le fils du shah se révèle autrement pugnace. Mais GENGIS le poursuit ; il franchit le Khossaran oriental qu'il ravage. L'armée du fils du shah est écrasée sur les bords de l'Indus (novembre 1221), mais son chef, après un combat intrépide, parvient à prendre la fuite. Sur le chemin du retour, les Mongols ravagent l'Afghanistan occidental (Hérat, Ghazni) et l'Iran oriental. GENGIS retourne en Mongolie par le Kazakhstan actuel (1225).

Entre temps, un extraordinaire raid de reconnaissance est effectué vers le Caucase, la Russie méridionale, par SUBOTAÏ et DJEBÉ. Ceux-ci ravagent l'Azerbaïdjan, la Géorgie, l'Arménie, se heurtent victorieusement aux nomades kipchaks qui appellent à la rescousse les princes russes. Russes et Kipchaks, après une retraite feinte des Mongols qui permet de les séparer en plusieurs tronçons, sont vaincus à la bataille de la rivière Kalka (1222). 

La dernière campagne de GENGIS KHAN est dirigée contre les Tanguts (Chine du Nord-Ouest), mal soumis (1227). Nul doute qu'il ait eu le sentiment et la conscience d'ériger un empire qu'il voulait durable. GENGIS KHAN, avant sa mort (1227), a lui-même désigné son successeur. En effet, la question de la descendance dynastique, compte tenu de l'absence du droit de progéniture, reste un problème hautement conflictuel parmi les nomades. Oncles ou frères du défunt khan pouvaient traditionnellement prétendre à la succession. Les fils, légitimement, le pouvaient également : aussi bien l'aîné que le cadet qui recevait en héritage les femmes et les servantes de son père (à l'exception de sa propre mère). A la mort de GENGIS, l'Empire mongol couvre toute la Haute-Asie, le nord de l'Iran et de l'Afghanistan ainsi que le nord de la Chine. Son empire, selon sa volonté, dépend nominalement du grand khan, son fils OGÖDAÏ, mais il est divisé à la façon traditionnelle entre ses fils. Si l'empire est ainsi partagé, les différentes zones sont soumises (un temps) au même code, le passa, qui renforce la coutume, un même service postal, avec des relais de chevaux et en nourriture tous les cinquante kilomètres, permettant au courrier de parcourir 200 à 300 km par jour, un même service de taxes... Ainsi l'empire mongol parvient à conserver son unité jusqu'à la mort d'un des fils, MÖNGKE (1259).... (BLIN et CHALIAND).

Il convient de préciser que quand on écrit que les Mongols ravagent, occupent un pays, il s'agit de ses routes et voies de communications, ainsi que des villes et villages pas trop éloignés, utiles et non d'un quelconque recouvrement de territoires dont les nomades, d'ailleurs, n'ont que faire, du moment qu'ils perçoivent ensuite tributs et gardent otages... 

Et cela d'autant plus qu'ils bougent constamment, ne se reconnaissent pas du tout dans les valeurs des empires sédentaires (que la majorité des Mongols méprisent par ailleurs). L'opposition d'une partie de l'aristocratie nomade est à la mesure de la fascination que peut exercer le style de vie sédentaire sur une grande proportion des Mongols en général. D'ailleurs, on peut constater que tant en Chine qu'en Iran ou ailleurs, de nombreuses partis de ces peuples conquérants assimilent ce style de vie et sont en quelque sorte phagocytés par les valeurs sédentaires. Le même phénomène a déjà été observé dans l'Histoire à propos de l'Empire Romain. 

 

Un instrument militaire de premier plan

   L'instrument majeur de la conquête est l'outil militaire remarquable qu'a façonné GENGIS KHAN - et qui n'a pas connu à ses débuts que des succès. Les Mongols, comme les autres nomades, exterminent ceux qui leur résistent et leur causent des pertes. Ceux qui se rendent sont épargnés, mais réduits en esclavage et souvent utilisés en première ligne au cours de sièges ultérieurs. Seules catégories systématiquement épargnées : les artisans, et parfois les ministres de la foi. Pas d'innovations chez les Mongols sur le plan tactique : fuite simulée, manoeuvres de flancs, usure et dislocation par l'effet des flèches. Au XIIIe siècle, leur supériorité tient aux innovations instituées : briser les autres chefs tribaux au terme d'une longue et dure lutte, enlever aux chefs traditionnels leurs clientèles, promouvoir aux postes de responsabilité des gens issus du rang et qui lui doivent tout. Cette sélection ouverte amène au sommet non seulement les meilleurs, mais aussi, en principe, les plus loyaux des lieutenants. Enfin, la discipline instituée par le Yassa et la poigne de fer de GENGIS donnaient certainement aux troupes mongoles un esprit de corps et une cohésion sana égale. Cette discipline concerne tout le monde, et permet également d'instaurer une limite franche entre temps de guerre et temps de paix ; dans ces temps de paix, vol et pillage étant interdit et punis de mort pour éviter les vendettas intertidales et protéger le commerce. Avant toute campagne, les Mongols prennent soin à une préparation psychologique : pas seulement l'usage de la terreur (jusqu'à exagérer les exactions commises et encourues), mais la présentation d'une libération éventuelle (liberté religieuse notamment). Ils utilisent pleinement les services qu'ils rendent aux musulmans ou aux chrétiens en leur débarrassant de leurs rivaux les plus efficaces (secte des Assassins pour le califat abaisse par exemple). Tour à tour, ils se présentent comme des alliés permettant leur élimination, et en retour, exigent biens et services - ce qui leur est souvent refusés, d'où leur déprédations successives (contre ces alliés tout temporaires)...  

Jean du PLAN CARPIN, moine franciscain italien envoyé comme ambassadeur extraordinaire par le pape Innocent IV et qui séjourna à Karakorum en 1246 écrit : Pendant une bataille, si, dans un groupe de dix, un ou deux ou trois, ou même davantage, prennent la fuite, tous ceux qui restent sur les dix sont mis à mort, et si tout un groupe de dix prend la fuite, ceux qui restent du groupe des cent dont ils faisaient partie sont mis à mort, s'ils n'ont pu prendre eux aussi la fuite." Bon moyen de maintenir une discipline collective dans l'armée... Il cite également la manière dont les Mongols décochent leurs flèches et la manière de garder près des combattants des chevaux immédiatement utilisables pour lancer une attaque.

 

L'impossible pérennité de l'Empire mongol

  Non seulement, les civilisations sédentaires qu'ils attaquent - par leurs richesses et leur organisation social - attirent l'admiration des Mongols, mais au fur et à mesure que le temps passe, surtout après GENGIS KHAN, les éléments traditionnels des peuples nomades prennent le dessus : divisions entre tribus, entretenues par les sentiment d'injustes partages et les vengeances, abandon de l'organisation décimale de l'armée, reprise du pouvoir politique par les élites aristocratiques... En deux générations, l'Empire mongol n'existe pratiquement plus, même si nominalement, à l'image de ce que fut le Saint Empire Romain Germanique en Occident, les déclarations d'allégeance se poursuivent, ce qui permet d'ailleurs un quart de siècle de paix (1280-1307).  Les Mongols se font assimiler culturellement par les populations des territoires conquis : en Chine ou en Iran, comme ailleurs, notamment via des conversions religieuses de ces contrées. De façon logique, l'empire ne se maintient que dans la steppe eurasiatique, de la Mongolie à la Russie méridionale en passant par le Turkestan. Les descendants de des maîtres de l'Asie Centrale et de la Russie conservent leur puissance le plus longtemps possible. Réellement, chaque partie de l'Empire mongol connait un destin différent, se maintenant en tant que tel de manière différente. Ainsi, les Mongols marquent le destin des peuples conquis, tout en s'y assimilant plus ou moins complète. Ainsi en Russie et en Europe orientale, les Russes ne remporte une victoire décisive contre les Mongols seulement en 1380 (bataille de Koulikovo). 

Non seulement la fascination est continue - sauf aux yeux d'une partie de l'aristocratie qui combat d'ailleurs longtemps GENGIS KHAN - mais le facteur religieux jouent un rôle essentiel aux yeux des sédentaires dans la transformation du nomade de barbare en civilisé, et toutes les associations religieuses se livrent au même prosélytisme envers eux qu'envers leurs proches. La conversion au christianisme, à l'islam, au manichéisme, au bouddhisme confère au nomade ébloui un statut auquel il ne peut prétendre auparavant.

 

Des relations entre nomades et sédentaires 

S'installe souvent, au moment une sorte de relation entre sédentaires et nomades, à la limite des zones d'influence et de circulation. Cette relation peut être fondée sur des échanges effectués dans les marchés frontaliers, des tributs versés par l'Etat aux nomades, des mariages symbolisant une alliance très souvent passagère, parfois dirigée contre un autre groupe nomade. La modification de ce statu quo - où, à Byzance comme en Chine, le commerce des armes et des techniques militaires reste interdit avec les nomades - intervient lorsque l'une des parties s'estime être devenue plus puissante. S'il s'agit des nomades, ils peuvent alors exiger un tribut plus élevé pour rester tranquille, ou des avantages plus grands. L'Etat cède le plus souvent, n'ayant pas d'autres choix. La montée des extrêmes, conséquence de cette perpétuelle torsion de bras pour arracher davantage ou donner moins, se manifeste par un assaut généralisé des nomades s'ils se sentent assez forts. Souvent, ces ruées se produisent lorsqu'une dynastie s'affaiblit. En revanche, avec un souverain énergique, au moment où l'Etat est propre, les sédentaires cherchent à refouler les nomades le plus loin possible, en usant de leurs dissensions  tribales ou en s'efforçant de les priver de leurs points d'appui les plus favorables. L'État ne cesse de passer de l'usage de la diplomatie à celui de la force ; les nomades de celui du voisinage menaçant au raid meurtrier, voire à l'assaut généralisé. 

Le monde nomade est démographiquement limité, car la chasse ne peut nourrir une population dense. A l'inverse d'un État qui mobilise toutes les ressources de l'agriculture et de l'élevage. Ce n'est pas le nombre qui permet aux nomades de l'emporter mais la concentration de l'attaque, la surprise et une supériorité militaire souvent très nette ; avec, en face, des dynasties souvent affaiblies, des populations mal préparées au combat sans merci livré par leurs adversaires nomades.

Des relations mutuellement profitables se tissent généralement entre nomades et sédentaires durant les périodes pacifiques, qui restent toujours dangereuses. L'histoire écrite par les sédentaires - les seuls en fait qui l'écrivent... - insiste toujours sur la sauvagerie des agressions nomades. Mais les contre-offensives, qu'il s'agisse de la Chine ou de Byzance, ont été nombreuses et très meurtrières. Dans ce rapport perpétuellement conflictuel de façon ouverte ou masquée, les nomades ont souvent triomphé. Mais toujours et l'Empire mongol ne fait pas exception, de façon relativement éphémère. Pour que la victoire revienne aux nomades de façon pérenne, il leur faut adopter les formes de gestion des sédentaires, notamment sur le plan étatique... Et même si leurs leaders occupent les postes centraux et les plus importants dans les terres conquises (établissant des dynasties mongoles, comme en Chine), leurs populations, progressivement, sont assimilées de manière plus ou moins complètes et deviennent... sédentaires!

 

F.W. GLEEVES, Secret History of the Mongols, Cambridge, 1982. Marie-Dominique EVEN et Rodica POP, Histoire secrète des mongols, Paris, 1994. Paul RATCHNEWSKY, Gengis Khan, his Life and Legacy, Oxford, 1992.

Extraits de Grande histoire, IBN AL-ATHIR, L'irruption des mongols, dans Edward G. BROWN, A Literary History of Persia, Cambridge University Press, 1902, Traduction de Cathrine TER SARKISSIAN et de Mission to Asia, de Jean du PLAN CARPIN, Comment combattent les Mongols, ibid traduction, dans Anthologie mondiale de la stratégie, par Gérard CHALIAND, Robert Laffont, Bouquins, 1990.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Gérard CHALIAND, Les empires nomades, de la Mongolie au Danube, Ve siècle avant JC-XIVe siècle, tempus, 2006. 

 

STRATEGUS     

 

    

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18 septembre 2018 2 18 /09 /septembre /2018 14:25

   Le sociologue et professeur d'Université américain Alvin Ward GOULDNER est un des principaux auteurs de sociologie industrielle et de sociologie des organisations.

    Ses premiers travaux (Modèle de bureaucratie industrielle) sont souvent vus comme une contribution importante en sociologie cas il travaille à l'intérieur des champs existants de la sociologie, tout en adoptant les principes de la sociologie critique (ou réflexive). Dans son livre The Myth of Value Free Sociologie, de 1964, il déclare dans la sociologie ne pourrait jamais faire preuve d'objectivité et que Max WEBER lui-même n'avait jamais eu l'intention d'en faire. 

   Dans son ouvrage The Coming Crisis of Western Sociology, il développe l'idée que la sociologie devait se détourner de la production des grandes vérités objectives et comprendre la nature subjective de la sociologie et de la connaissance en général. Il insiste aussi sur le fait que les productions sociologiques (comme les productions de connaissances) sont éminemment dépendantes de leur contexte. Il brosse ainsi un panorama de la discipline sociologique en montrant que les théories dominantes à certains moments sont liés à des contextes idéologiques différents. ces grandes théories dominantes ont le plus souvent pour but de légitimer le pouvoir en place dans la société. Dans cet ouvrage de 1970, il s'intéresse principalement à la sociologie de Talcott PARSONS, qui est pour lui une légitimation de la société américaine des années 1930 à 1950.

 

       Dans Patterns of Industrial Bureaucracy, paru en 1954, il décrit l'usine (de la General Gypsium Corporation, pseudonyme) et la communauté à laquelle elle appartenait dans les années 1950. Charles PERROW, en 1983, introduit la troisième édition de son livre Complex Organizations, A Critical Essay, par la présentation du "cas" étudié trente ans auparavant par GOULDNER. Car il estime que le sujet traité est toujours d'actualité. Pour PERROW, la structure bureaucratique des organisations est encore prédominante, la déshumanisation du travail accompagne la rationalisation industrielle et l'inégalité des opportunités, individuelles et collectives, est un aspect crucial des entreprises et des services publics.

Notons qu'aujourd'hui, même si l'on se gargarise beaucoup sur la modernisation induite par les techniques de l'information, phénomène important en Occident, il ne faut pas oublier, qu'à la suite d'une désindustrialisation importante des Etats-Unis et de l'Europe, que les mêmes phénomènes, ceux décrits par GOULDNER, se retrouve déportés dans les contrées anciennement appelées Tiers-Monde... 

     Alvin GOULDNER, élève de Robert MERTON et de Paul LAZARSFLED à l'Université de Comulbia, se propose de mettre à l'épreuve la théorie de Max WEBER sur la bureaucratie par l'observation de la réalité concrète, d'une part, et du monde industriel, de l'autre. Il part des propositions webériennes sur la rationalisation des sociétés modernes ainsi que sur des critiques formulées par MERTON et par PARSONS.

Le premier constant de GOULDNER est l'imbrication des rapports professionnels dans l'usine et des relations sociales au sein de la communauté plus large dans laquelle elle est située. La communauté se caractérise par son affiliation religieuse - luthérienne et catholique -, l'origine européenne de ses membres - Allemagne, Pologne et Hongrie -, le nombre d'activités civiques, l'intensité des échanges interpersonnels. Bien que les emplois dans le secteur industriel et dans les services soient les plus nombreux, la communauté se caractérise par l'importance de ses valeurs rurales. Bref, l'usine est, selon sa formule, à la marge du monde rural. Dans ce contexte, le directeur gène l'usine en conciliant les exigences industrielles et les demandes "informelles" du personnel sur le plan des horaires, des relations d'autorité et de certains avantages en nature. Il crée ainsi un climat de tolérance. Or le directeur meurt. Son remplaçant a pour mission de "mettre de l'ordre" afin de combattre le "laxisme" autorisé par son prédécesseur. Les mesures prises pour obtenir une plus grande efficacité, introduire des procédures rationnelles et mettre en place une organisation bureaucratique ont pour conséquence une grève sauvage. Ce conflit social est analysé par Alvin GOULDNER dans un un autre ouvrage, Wildcat Strike, paru en 1954. 

Le rejet du projet de rationalisation de l'usine montre à GOULDNER que la théorie wébérienne selon laquelle la bureaucratie se caractérise avant tout par la légitimité des systèmes d'autorité et le consensus autour des valeurs professionnelles ne correspond pas aux faits observés. Dans le cas étudié, la bureaucratisation est considérée comme illégitime et ne donne pas lieu à un consensus. GOULDNER part des trois types d'autorité définis par WEBER - traditionnel, charismatique et bureaucratique ) - et distingue trois types de bureaucratie : punitive, démocratique et artificielle. Il change ainsi les termes du débat sur la bureaucratisation. (Catherine BALLÉ)

   La sociologie de GOULDNER se caractérise par un balancement entre des contraires (positivisme et post-positivisme, radicalisme et académisme, objectivité et réflexivité) qui peut troubler la réception de son oeuvre. C'est qu'entre Studies in leadership de 1950 et Against Fragmentation de 1984, il existe chez lui plusieurs évolutions (que tente d'éclairer Olivier BABEAU). 

Alvin GOULDNER, Patterns of industrial Bureaucracy, Glencoe, The Free Press, 1954 ; Wildcat Strike, New York, Antich Press, 1954. 

Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, Que sais-je?, 2010. Olivier BABEAU, Alvin Ward Gouldner, La critique de la fausse conscience sociologique : pour une sociologie engagée, éditions ems Management, ePub, 2015. 

 

 

 

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13 septembre 2018 4 13 /09 /septembre /2018 13:44

    Sociologue américain, professeur de droit et de sociologie à l'université de Californie à Los Angeles, Philip SELZNICK est essentiellement connu pour ses travaux en théorie des organisations, sociologie du droit et des administrations publiques. Il est l'auteur en 1948 d'un article à l'American Sociological Review, "fondations of the theory of organisation, promis à un grand avenir et premier jalon de nombreuses autres études réalisées par lui, ses disciples et ses continuateurs. Il est considéré comme précurseur de l'entrepreneur institutionnel. 

     Il indique que l'attention accordée dans l'entre-deux-guerres à l'action sociale se déplace vers le cadre dans lequel s'exerce cette action : "L'organisation formelle est l'expression structurelle de l'action rationnelle". En outre, il considère que l'objectif des sociologues est de proposer une théorie de l'organisation. Le même article fondateur souligne : "Les syndicats, les gouvernements, les entreprises, les entreprises, les partis politiques et bien d'autres institutions sont des structures formelles car elles sont conçues rationnellement." Il est communément admis que les organisations modernes sont formelles, rationnelles et complexes. La similitude entre la théorie de la bureaucratie telle qu'elle a été formulée après la guerre et la théorie des organisations élaboré ultérieurement est frappante. Les sociologues de l'organisation ont cherché à définir un modèle général des organisations en s'inspirant de l'analyse weberienne.

     De manière simplifiée, SELZNICK part du principe que les individus au sein des organisations peuvent avoir différents objectifs, ce qui rend difficile pour les organisations et les employés d'avoir un objectif rationnel commun. Il met en avant une théorie de la cooptation comme mécanisme qui facilite la survie des organisations. Ce mécanisme de cooptation, en dehors des formes d'autres recrutements auquel il est mêlé, permet de réduire les risques. 

   Avec Robert K. MERTON, il est le brillant représentant de l'école structure-fonctionnaliste. Il insiste sur le fait que l'organisation doit toujours chercher à légitimer son action auprès de ses membres et de son environnement. Il développe en permanence des procédures d'ajustement mutuel - comme le mécanisme de cooptation - qui contraignent ses membres à se motiver par rapport à ses propres besoins, besoins que ses membres sont supposés percevoir. Certains auteurs (comme Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL) pointent le danger d'une approche anthropomorphique de l'organisation, conçue comme ayant en propre une volonté et une action autorégulatrice. 

   Son ouvrage TVA and Gress-roots porte sur la relance du New Deal, et plus particulièrement sur l'agence publique de développement de la "Tennessee Valley Authority). Il y analyse les effet du "processus d'institutionnalisation" et de la légitimation d'une organisation. Ce processus engage non seulement les fondateurs et les donneurs d'ordre de la création de l'agence mais également l'ensemble des acteurs en interaction et en négociation implicite. 

   Ses contributions portent tout au long des années sur la théorie du leadership par l'adaptation dynamique, et sur la critique des théories de la société de masse.

Il s'attaque autant aux critiques de l'égalitarisme qui insistent sur le rôle des élites créatives et porteuses de culture (de José ORTEGA Y CRASSET et Karl MANNHEIM) qu'aux critiques qui mettent l'accent sur la désintégration et la qualité de la participation sociale dans la société et les organisations de masse (Emil LEDERER, Erich FROMM et Sigmund NEUMANN)...

Pour lui, malgré certaine formulation qui peuvent apparaitre comme anthropomorphiques,  la masse n'est jamais un agrégat informe et diffus, il est constitué par des groupes spécialisés à objectifs divergents ou/et complémentaires... Il propose des moyens pour développer l'influence de ces groupes en même temps que leur volonté d'agir dans l'organisation... tout en réfutant toute organisation d'inspiration socialiste. Sa vision s'oppose à la vision qu'il estime commune d'assujettissement des groupes dans une masse, et dans des études (sur la stratégie et la tactique soviétique par exemple), il s'attache à montrer que cette vision d'une masse qui serait contrôlable et manipulable ne repose pas sur la réalité du fonctionnement des organisations.

Il signale un certain nombre de stratégies impliquant une grande adaptabilité et une grande rapidité pour leur succès (inspirées de son étude des méthodes "communistes") : la formation de cades de direction discrets dans les groupes cibles ; leurs efforts d'entraide mutuelle pour gagner des positions officielles, le discrédit des fonctionnaires et des groupes internes pour les tenir à l'écart, la propension à épouser vigoureusement les objectifs des organisations cibles comme un moyen de passer au pouvoir, rentrer en conflit frontalement de manière à rendre impossible les demandes d'entrées indésirables, lancer sur d'autres groupes le fardeau de la rupture, poursuivre une activité de conspiration... 

 

Philip SELZNICK, Foundations of the Theory of Organization, American Sociological Review, volume 13 n°1, 1948 ; traduction française : L'organisation comme institution, par Alain DESREUMAUX, juillet 2015, ePub (livre numérique) (très utile pour s'y retrouver dans les analyses contradictoires de son oeuvre...) ; TVA and the Grass Roots : A study in the Sociology of formal organization, Berkeley, University of California Press, 1949. 

Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, Que sais-je?, 2010.

 

 

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13 septembre 2018 4 13 /09 /septembre /2018 12:13

    Au sortir de la première guerre mondiale, la distance entre différents pacifismes, encore jusque là aux frontières poreuses, tant au niveau idéologique qu'au niveau des pratiques de leurs acteurs et militants (voir leurs rencontres au fil des événements), s'accroit et devient suffisamment forte pour que l'on puisse parler de conflictualités ouvertes. Ainsi entre les différents acteurs de la paix par le droit, mis à l'écart aux débuts des années 1910, et les tenants de la révolution sociale, surtout après la révolution bolchévique de 1917, qu'ils soient anarchistes et/ou marxistes, se creusent des écarts tant au niveau de la parole que des actes. 

    Une fois la guerre gagnée, ce qui domine, sous la pression d'ailleurs des initiatives du président américain WILSON, et parce que la France sort très affaiblie, sur les plans démographiques et financiers, ce sont les initiatives pacifistes émanant des gouvernements qui se multiplient durant les années 1920. Ce climat, si différent de celui des années 1930 suivantes, et avant la grande crise du capitalisme de 1929, aboutit à une série d'accords et à la formation de la SDN, consacrant ainsi les arguments des partisans de la paix par le droit. Dans ces pays occidentaux, des mouvements souvent marginaux mais remuants, ébauchent d'autres projets pacifistes à l'antimilitarisme exacerbé.

Sur le plan des idées et des états des opinions publiques, la première guerre mondiale marque sans doute une étape fondamentale dans l'évolution des sociétés occidentales quand à leur perception de la guerre. Les thèmes guerriers sont dévalorisés, de même que la fonction militaire d'ailleurs, et il n'est plus question de lier l'esprit guerrier au progrès politique, moral et social, et même les propagandes colonialistes (l'Empire français est tout de même au sortir de la Grande Guerre des plus grands...) préfèrent mettent l'accent sur la "pacification" que sur la conquête et la gloire nationale. 

Yves SANTAMARIA et Nadine-Josette CHALINE mettent bien en exergue cette différence de climat entre les années 1920 et les années 1930. Ils soulignent tous deux la coupure entre ces deux périodes ; entre 1929 et 1933 se met en place d'autres préoccupations, liées à la montée du fascisme et du nazisme ainsi qu'aux impasses de la SDN. Ces années 1920 et 1930 peuvent constituer des périodes où pourtant jamais le thème du pacifisme n'a le plus traversé tous les courants politiques et sociaux.

Tant en ce qui concerne les partisans de la paix juridiquement fondée et les partisans antimilitaristes de la révolution socialiste ou anarchiste, ces périodes sont bien celles d'une diffusion de tous les thèmes chers au pacifisme en général. les plaies béantes de la première guerre mondiale agissent comme des révélateurs d'une nécessaire organisation du monde, autour de la paix et de la prospérité, même si les uns et les autres ne mettent derrière ces mots des conceptions très différentes.

On pourrait même écrire bien plus qu'au sortir de la deuxième guerre mondiale, frappé lui par la naissance de la guerre froide. L'émergence d'un régime socialiste qui se dit communiste en Russie, en pleine guerre civile dans les années 1920, ne suscite l'espoir que d'une fraction minoritaire des courants pacifistes lesquelles ne se divisent pas transversalement sur la question sociale, tant encore une fois les horreurs de la première guerre mondiale dominent l'esprit des opinions publiques. 

 

La paix par le droit

      Les efforts de construction d'un système juridique de paix, bien qu'ils soient d'avance obérés par les conditions économiques imposées aux vaincus chez qui on fait reposer l'entière responsabilité du conflit, entrepris par de nombreuses forces laïques et religieuses, aboutissent dans les premiers temps dans un certain enthousiasme. Mais très vite, tant chez les catholiques français (et le Vatican) que chez de nombreux auteurs et organisations qui se définissent comme laïcs et en tout cas hors des religions, se manifestent des inquiétudes, surtout après l'établissement de la République de Weimar en Allemagne, sur ces conditions. Dès le départ, avec les dispositions du Traité de Versailles, les pacifistes, partout en Europe se divisent et le pessimisme ne cessera depuis de s'accroitre. 

Autour de Marc SANGNIER, se retrouvent ceux qui souhaitent la paix par la réconciliation et l'effacement des haines. "Certains, écrit Nadine-Josette CHALINE, en effet, veulent faire confiance à la "Nouvelle Allemagne" qui nait à Weimar et ne pas gêner les débuts de la République déjà si semés d'embûche, car, pour eux, la paix signifie aussi la victoire de la démocratie. Défense de la démocratie et défense de la paix sont inséparables. Catholiques soucieux d'appliquer les recommandations du pape, protestants, agnostiques ou athées venant surtout de la Ligue des Droits de l'Homme, humanistes, se retrouvent pour appeler à une réconciliation franco-allemande sans laquelle la consolidation de la paix et de la démocratie leur semble impossible. Dès la signature de l'armistice la Jeune République, regroupée autour de Marc SANGLIER, et la Ligue des Droits de l'Homme souhaitent renouer avec l'ennemi vaincu, et plus particulièrement avec ceux qui, avant 1914 ou même pendant le conflit, avaient maintenu une volonté de protéger la paix par une entente sur de grands principes." Des congrès sont organisés en Europe, rassemblant de nombreux pacifistes de nombreux pays, des organisations de jeunesse naissent et prospèrent.

Parmi les intellectuels, c'est surtout ceux appartenant à la gauche, souvent anti-cléricaux, libre penseurs, membres de la Ligue des Droits de l'Homme qui discutent des questions liées à la paix. Quelques noms émergent parmi la cohorte d'écrivains et de journalistes, notamment ceux qui s'étaient retrouvés dès 1916 dans la "Société d'études documentaires et critiques sur la guerre." : l'économiste Charles GIDE, les professeurs RICHET, ALEXANDRE et SEIGNOBOS, Le député SIXTE-QUENIN, le général PERCIN, auxquelles se joignent par exemple ALAIN, qui affiche alors un pacifisme radical (Mars ou la guerre jugée, 1921)... Les appels et pétitions se multiplient dans les années 1920. ROLLAND, EINSTEIN, GANDHI, HUXLEY, Bertrand RUSSEL fondent en 1921 l'Internationale des Résistants à la Guerre (IRG)... 

 

Une fascination de la "grande lueur à l'Est", un antimilitarisme de classe

Nadine-Josette CHALINE décrit ainsi la croissance de l'antimilitarisme en France : "L'annonce de la révolution bolchévique suscita (...) bien des espoirs. Le pacifisme était depuis le XIXe siècle un élément majeur de la réflexion socialiste, même si le mouvement avait été incapable de définir une ligne de conduite en cas de guerre et si (...) les sentiments nationaux l'avaient emporté en 1914. Le triomphe de Lénine en octobre 1917 et son mot d'ordre de paix attirent les sympathies des plus ébranlés par la durée du conflit, surtout lorsque les espoirs suscités par Wilson se sont transformés en cruelle déception." C'est comme l'écrit dans un article de 1918 d'Henri BARBUSSE pour la revue Clarté, la "lueur dans l'Abîme". "Bien des pacifistes adhéreront au Parti communiste (constitué en France au congrès de Tours en décembre 1920), ou seront "compagnons de route", parce qu'ils voient en lui le meilleur moyen d'instaurer puis de garantir la paix". C'est le cas des hommes installés à Genève autour de Romain ROLLAND, comme Henri GUIDEAUX ou Jean-Richard BLOCH. 

Nicolas FAUCIER décrit le climat de mécontentement, tant en France qu'en Allemagne ou en Italie et en Russie qui s'amplifie en 1918, de la révolte des marins russes de la mer Noire, de la révolution spartiate allemande, aux occupations d'usines en Italie et qui crée en Europe une situation pré-révolutionnaire. Si la révolution ne se trouve pas au bout du processus, cet état de l'opinion et des forces socialistes débouche sur une recomposition du paysage politique. Dans ce nouveau paysage politique se situe une coupure entre deux internationales, l'Internationale socialiste et l'Internationale communiste, et elle se traduit surtout par une polarisation de plus en plus nette entre partisans et adversaires du communisme tel qu'il s'inspire de l'URSS, sur le plan politique et le plan syndical. Autour de crises politiques causées par l'occupation de la Ruhr en 1923, la guerre au Maroc en 1924, renait un antimilitarisme vigoureux, celui d'une génération de jeunes, plus dynamique et plus réceptive aux idées révolutionnaires. Lequel suscite des campagnes contre la remilitarisation de la Rhur ou encore pour l'objection de conscience. Dans ces campagnes se mêlent souvent anarchistes et socialistes m^me si par ailleurs, ceux-ci développent de plus en plus des thématiques antagonistes. 

 

Commémorations, lamentations, abattements...

   Toute cette agitation ne doit pas faire oublier que la célébration des victimes, des soldats de la première guerre mondiale - on allait instituer le 11 novembre comme date récurrente dans la vie du pays - va de pair avec un concert de lamentations, lui-même s'inscrivant dans un certain abattement moral de l'ensemble de la population. C'est ce que rappelle Yves SANTAMARIA : "Hormis la période de l'Occupation (...) la France allait pleurer ses victimes plus qu'elle ne chanterait ses héros. Dès 1919, les manifestations commémoratives souligneraient davantage la paix retrouvée que la défaite infligée : l'accent était davantage porté sur le coût humain que sur le résultat obtenu. (...)". "(L'amputation) nourrit, dès que les armes se sont tues, une peur du lendemain dont témoignent les professions de foi des élections de 1919. Davantage sans doute que dans "l'homme aux couteaux entre les dents", le bolchévik, la menace alors communément ressentie demeure incarnée par le vaincu au sol inviolé jusqu'à l'armistice." C'est pourquoi, hormis une minorité non négligeable, l'ensemble de la classe politique accueille  bien le Traité de Versailles, sorte de garde-fou pour que le sceptre d'une grande Allemagne s'éloigne définitivement. Les associations d'Anciens Combattants, qui pèsent ensuite sur tous les choix politiques, sont traversées de courants, dont certains sont pacifistes et/ou antimilitaristes. Leurs campagnes sont empreintes de dénonciation contre les excès du nationalisme, mais même les dirigeants socialistes soutiennent l'existence d'une armée forte, farouches défenseurs de la "nation armée", notion jaurésienne. Même s'il existe réellement une désaffection pour les armes, dénoncée entre autres par DE GAULLE, même s'il existe une véritable réception pour l'objection de conscience, l'opinion publique et encore plus la classe politique en reste à ces lamentations inquiètes... L'idéologie de l'arbitrage qui traverse la SDN est soutenue par la majeure partie des hommes politiques et la plupart de ses actions et réactions influence ou est influencée par l'évolution de l'organisation internationale et ses capacités de garantir effectivement la paix, et ceci d'autant plus que les Français pèsent du poids le plus lourd dans les organisations pacifistes internationales. Mais l'absence des Etats-Unis dans la SDN, les difficultés de faire avancer effectivement l'idée d'Europe, les divisions - même au sein du courant pacifiste, causées par les différentes crises coloniales (sans compte la question coloniale elle-même), la grande coupure entre communistes et non (voire anti) communistes, attisent de plus en plus les craintes d'une possible autre guerre (voire les peurs sur la guerre chimique), lesquelles vont se muer en véritable objet principal des débats sous les coups conjoints de la crise économique et de la montée des fascismes. 

 

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, Le pacifisme du début du XIXe siècle à la veille de la Seconde Guerre mondiale, encrage, 2015. Nicolas FAUCIER, Pacifisme et Antimilitarisme dans l'entre-deux-guerre, Spartacus, 1983.

 

PAXUS

         

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10 septembre 2018 1 10 /09 /septembre /2018 08:00

    D'une tonalité bien plus pessimiste et d'un sentiment d'urgence bien plus absolu que le film Demain (écrit et co-réalisé avec Mélanie LAURENT en 2015), le livre de Cyril DION décrit les éléments du bouleversement climatique qui risque (et avec les années avec de plus en plus de certitudes...) de changer les destinées de l'espèce humaine. Il propose ensuite des moyens de sortir de cette crise (qui pourrait être ultime pour l'humanité), ensemble de moyens qui incluent démarches personnelles et activités collectives. 

Reflétant sans le mentionner divers sentiments rencontrés dans les coulisses des conférences sur le climat (les fameuses COP...), maints passages de ce livre sont proprement terrifiants. Et personnellement, j'y ai retrouvé les mêmes appréhensions et les mêmes terreurs qu'à la lecture des décennies plus tôt du livre de Gordon Rattray TAYLOR, Le Jugement dernier... 

     Bien loin des considérations teintées de technicité de ceux qui ne pensent qu'à l'évolution du capitalisme sous les coups de butoirs de ces bouleversements planétaires, l'auteur se place dans la perspective d'un changement radical des conditions de l'existence humaine. A moins de continuer comme actuellement, tout droit au minimum vers des guerres causées par des mouvements migratoires colossaux, il nous faut changer radicalement de mode de vie, à la fois au niveau personnel et au niveau de l'économie en général. 

En 7 grands chapitres, de C'est pire que vous ne le croyez à L'heure du choix, l'auteur développe les appréhensions et les actions vitales nécessaires, suite aux réactions à son film Demain, jugé par certains comme bien trop optimiste (!). Revenant précisément sur un échange avec des personnes suite au film, il écrit :

"Pourtant, notre contradictoire d'un soir n'avait pas entièrement tort. Globalement, nous, écologistes, ne parvenons pas à faire passer notre message. Du moins pas suffisamment. Malgré tous nos efforts la situation ne cesse de se dégrader, à une vitesse étourdissante. A ce titre, l'été 2017 (et que dire, pouvons-nous écrire de l'été 2018!) a battu tous les records : iceberg géant se détachant de la banquise, ouragans à intensité inédite, température la plus chaude jamais enregistrée sur Terre, inondations meurtrières en Inde, incendies catastrophiques au Portugal et en Californie, études plus alarmantes les unes que les autres. (...) Même animé par une inébranlable foi en l'humanité, en ses capacités à faire face au pire pour y opposer le meilleur, ne pas être terrifié par ce que les prochaines décennies nous réservent relève de l'optimisme béat ou de l'acte de bravoure". 

Après avoir décrit certains éléments (qui ne se limitent pas à la montée des eaux...), du danger d'une "ampleur comparable à celui d'une guerre mondiale", l'auteur s'attache à explorer les meilleures stratégies pour engager une résistance aux calamités qui nous attendent. Il ne s'agit plus de ces stratégies opportunistes des grandes puissances qui veulent profiter (s'adapter) des changements de frontières géographiques provoquées par les bouleversements climatiques mais bien plus important, de stratégies de survie de l'humanité.

Si chaque geste compte, comme l'écrit Cyril DION, dans l'exposé des deux grandes conceptions stratégies qui ont cours aujourd'hui (politiques de changements radicaux ou politiques des "petits pas", il faut bien se rendre compte que devant la paralysie politique qui semble gangrener tous les États, il faut réellement construire (par la société civile...) un autre monde. Pour expliquer l'apathie dont font preuve des opinions publiques pourtant de plus en plus consciente de ce fait, il fait appel à la fiction qui fait tenir le système économique actuel. Cette fiction, entretenue par la nécessité pour des millions de personnes de gagner leur vie (d'où les idéologies du progrès indéfini de la croissance), de profiter des divertissements offerts par les nouvelles technologies (des smartphones aux jeux videos...), par des législations éminemment favorables aux puissants intérêts particuliers, exige un véritable plan pour libérer les corps et les esprits d'un monde qui mène à notre propre perte. Stopper la destruction et le réchauffement, construire une résilience, régénérer la planète et nos modèles économiques et sociaux, sont quelques étapes pour l'élaboration de nouvelles architectures.

Il faut lire ce petit livre dans le détail pour comprendre comment y parvenir, celui-ci n'ayant pour tâche modeste que d'alimenter la prise de conscience - à la fois du danger et de moyens pour le contrer. Maintes actions décrites sont en cours (à de multiples échelles) et l'on sent bien qu'il s'agit d'une course dans un contexte de combats entre des conceptions politico-sociales, et d'une évolution contradictoire entre reféodalisation du monde et réveil de forces politiques centripètes. C'est en tirant des progrès technologiques le meilleur pour l'environnement, en même temps qu'en faisant une véritable révolution mentale, sociale et politique... que l'on pourrait parvenir à inverser les tendances destructrices actuelles. On peut lire dans le dernier chapitre de ce livre ici chaleureusement recommandé : "Au départ, nous n'avons de pouvoir que sur nous-mêmes. Nous sommes notre propre empire, celui que nous pouvons gouverner, réformer, transformer. Agir sur nous-mêmes, sur notre environnement proche n'est pas une finalité, mais l'amorce de réalisations plus vastes. En transformant notre fiction individuelle, nous proposons à ceux qui nous entourent le ferment d'un récit collectif. Et lorsque ce récit sera suffisamment partagé, il sera temps d'unir nos forces, par millions, pour modifier les architectures qui régissent nos vie. D'engager la bascule. Quand? je n'en ai pas la moindre idée. Comment exactement? Je n'en sais rien non plus. Est-ce que l'effondrement écologique n'aura pas lieu? C'est possible. Mais quel autre projet adopter? Chaque jour est une petite bataille à mener. Une opportunité de créer une autre réalité. Et cela commence aujourd'hui."

Cyril DION, Petit Manuel de résistance contemporaine, Récits et stratégies pour transformer le monde, Domaines du possible, Actes Sud/Colibris, 2018, 150 pages. 

 

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4 septembre 2018 2 04 /09 /septembre /2018 08:40

   Sociologue américain, un des plus influents depuis la fin de la seconde guerre mondiale, Talcott PARSONS développe une théorie de l'action et contribue fortement au courant du structuro-fonctionnalisme, désignation qu'il n'accepte pas. Avec sa sociologie empirique, il s'impose en fondement du courant théorique des systèmes sociaux, et il influence maints auteurs, que ce soit en sociologie des organisations ou en sociopsychologie (socialisation). Qualifiée parfois de conservatrice, sa sociologie connait, malgré qu'elle soit moins enseignée que pendant les années 1940 à 1970;, un regain d'intérêt dans le monde anglo-saxon.

    Professeur à l'université Harvard, il est l'un des plus grands théoriciens de la sociologie contemporaine et est cité dans maints ouvrages de sociologie. Sa démarche scientifique est initialement influencée par les travaux de l'économiste anglais Alfred MARSHALL, à qui il doit l'idée fondamentale selon laquelle l'action sociale ne peut être analysée sans référence aux valeurs. Ainsi, il élabore un système de pensée reposant sur deux valeurs essentielles : celle d'action, objet principal de l'analyse sociologique, et celle de valeur, corrélât nécessaire de la première. Il retrouve la notion de valeur dans l'oeuvre de WEBER, dans la théorie de DURKHEIM sur la religion et dans celle de PARETO. Sa réflexion sur la sociologie classique fait la matière de son premier ouvrage, The Structure of Social Action (1937). Puis il procède à diverses analyses particulières qui lui permettent de préciser les concepts fondamentaux de sa théorie de l'action. La plupart de ses articles ayant trait à ces concepts sont réunis par la suite dans un volume intitulé Essays in Sociologie Theory (1949).

C'est en 1951, dans le Social System, puis dans l'ouvrage collectif publié avec SHILS, Toward a General Theory of Action, que Talcott PARSONS présente de façon globale sa théorie de l'action. Il précise, remanie, modifie sa théorie dans les Working papiers in the Theory of Action (1953), puis dans un grand nombre d'articles et d'ouvrages, notamment dans le volume, publié de nouveau avec SIHLS, sous le titre de Theories of Society (1961), qui est une collection de textes classiques commentés.

      Son système théorique constitue un vaste système conceptuel pour l'étude de l'action sociale. Il repose avant tout sur l'idée que tout système social doit, pour exister et se maintenir, répondre à quatre impératifs fonctionnels :

- la poursuite de buts ;

- l'adaptation au milieu environnant ;

- l'intégration des membres dans le système social ;

- la stabilité normative ou latente.

Par ailleurs, toute action résulte, selon lui, d'un choix entre cinq alternatives fondamentales auxquelles il donne le nom de patterns variables :

- affectivité ou neutralité affective (contrôle des impulsions) ;

- universalisme (critères généraux de jugement) ou particularisme ;

- qualité ou performance ;

- orientation vers le moi ou orientation vers la collectivité ;

- spécificité ou diffusion.

Ce schéma, qui permet non seulement de caractériser les actions et les rôles des individus, mais aussi d'analyser les valeurs spécifiques des sociétés globales, est appliqué par PARSONS à l'analyse de réalités diverses (famille, strates sociales, professions).

     Certains auteurs reprochent au structuro-fonctionnalisme de PARSONS de ne pas rendre compte du changement social, ou de l'éclairer sous un jour conservateur. Il ne s'est pas désintéressé du changement social, vu son étude comparative des sociétés et de leur évolution (Societies : Evolutionary and Comparative Perspectives, 1966). Il définit un critère objectif : une société est plus avancée dans la mesure où son organisation sociale manifeste une capacité d'adaptation plus grande. Cette notion d'adaptation ne désigne pas un ajustement passif aux conditions données, mais la recherche d'un état plus satisfaisant, donc une capacité d'innovation. Sur ce point, il rejoint les théories évolutionnistes de SPENCER et de Durkheim. L'un des critères de cette capacité d'adaptation est la différenciation : une unité remplissant plusieurs fonctions se divise en sous-unités remplissant chacun l'une de ces fonctions. Cette différenciation n'est, cependant, un indice de progrès que si les unités différenciées remplissent la fonction mieux que l'unité multifonctionnelle antérieure. Une telle spécialisation, la réintégration des nouvelles unités entraîne une transformation du système des valeurs. Quand un système social se complique, le système de valeurs doit au contraire se simplifier, les valeurs les mieux appropriées étant les plus générales et les plus universelles. Parmi ses derniers ouvrages, on peut citer Sociological Theory and Modern Society (1967) , Politics and Social Structure (1969) et, en collaboration, The American University (1973). 

      Dans l'ouvrage Structure and Process in Modern Societies (1960), Talcott PARSONS donne la définition suivante de l'organisation : "Le terme d'"organisation" sera utilisé pour se référer à un type particulier de collectivité étendue qui assume une place particulièrement importante dans les sociétés industrielles (...). L'étude de l'organisation, dans ce sens, est donc une partie seulement de l'analyse des structures sociales". Une organisation se caractérise "d'un point de vue analytique et formel" par un ensemble de dimensions. Elle est conçue pour réaliser des buts spécifiques, possède une structure qui est l'expression institutionnalisée des valeurs dans un système social donné et se traduit par un ensemble de rôles institutionnels que remplissent les individus. Elle a la capacité de réunir des ressources - travail, capital et organisation -, de les canaliser et de les combiner pour atteindre le plus efficacement possible les objectifs fixés. La "mobilisation" de ces ressources donne plus de pouvoir à l'organisation qu'aux autres acteurs sociaux. Dans les sociétés actuelles, les organisations sont le moyen privilégié pour "faire quelque chose, atteindre des buts au-delà de ce que peut faire un individu dans des conditions qui garantissent une relative maximisation de l'efficacité..." Les organisations modernes sont réparties dans la structure sociale plus large selon leur fonction et sont principalement des organisations formelles.

    Talcott PARSONS est connu par ailleurs pour ses prises de position, dans les années 1940 et 1950, en faveur de l'exceptionnalisme américain, entrant en conflit avec son collègue d'Harward, Pitrim SOROKIN, qui parlait à ce sujet d'une attitude "américano-centrique". 

   Bien que beaucoup cité dans les différentes synthèses de sociologie, il ne semble pas y avoir beaucoup de traduction française de ses oeuvres...

 

Talcott PARSONS, The Social System, Free Press, Glencoe, 1951. Le système des sociétés modernes, traduction de Guy MILLERAY, Bordas Éditions, 1993. Le système social, ebook, 2015. Éléments pour une sociologie de l'action, Plon, 1955

François BOURRICAUD, L'individualisme institutionnel - Essai sur la sociologie de Talcott Parsons, PUF, 1992. François CHAZEL et Pierre DEMEULENAERE, La sociologie analytique de Talcott Parsons, Presses universitaires de Paris Sorbonne, 2011. 

Daniel DERIVRY, Parsons Talcott, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, collection Que sais-je?, 2010. 

 

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1 septembre 2018 6 01 /09 /septembre /2018 08:03

     Alors que les théories managériales découvrent dans les années 1990, le raisonnement des organisations en tant qu'éléments de réseaux d'entreprises ou celles des frontières floues, les sociologues les ont précédés dans cette voie. La reconnaissance de l'imprévibilité, le fait que les frontières des organisations soient floues, poreuses et qu'il n'y a pas dans la réalité un intérieur et un extérieur.

Lusin BAGLA  indique que "privilégiant l'analyse des interdépendances ou des activités coordonnées, ils avaient également incité à dépasser les limites d'une structure donnée. Enfin, en relevant le dynamisme des acteurs et les résultats imprévisibles de leurs confrontations, les analyses sociologiques de l'innovation technologique sont venues confirmer la difficulté de tracer des frontières, pour proposer la métaphore d'une toile extensible, sans bordures ni coutures. Lorsque les chemins d'acteurs relevant de divers "mondes sociaux" se croisent autour d'un projet donné, celui-ci ne peut se préciser que dans la confrontation des protagonistes ayant des logiques, des visions et des attentes différentes de leur rencontre (provisoire). Dès lors, les événements sont guettés plus dans les interfaces et les croisements qu'à l'intérieur d'ensembles finis. Plutôt qu'en termes de "forme" ou de "structures", l'organisation est désormais analysée en tant que "processus".".

On doit sans doute faire deux remarques à ce qui précède :

- par organisation on dépasse (même si on inclut) les organisations de productions de biens et de services, les entreprises, qui, malgré les multiples changements de direction, et leur plus ou moins grande soumission à des impératifs qui dépassent leur objet même. On s'attache à l'ensemble des organisations, bureaucraties diverses, entreprises, associations, administrations...

- cette démarche globale de raisonner en terme de "réseaux" va de pair avec une certaine déliquescence sociale et sociale, à savoir un délitement des relations sociales entre individus, où la permanence (et la sécurité qui va avec) des situations n'est plus l'horizon global. La mobilité physique (et mentale) des individus et des organisations va jusqu'à brouiller les rapports de domination et les hiérarchies, qui, bien que momentanées et ne concernant pas toujours les mêmes personnes, demeurent, notamment dans les structures productives et/ou étatiques. 

On ne saurait dire du coup qu'il s'agit là d'un progrès social, et même d'une évolution favorable aux individus eux-mêmes, malgré l'individualisme qui sous-tend nombre de politiques de nos jours. La destruction des solidarités verticales et horizontales dans la société (en temps et en espace) semble bien mener à ce que certains auteurs appellent la marche vers une dissociété...

  En tout cas, les sociologues qui s'attachent à l'étude des organisations, loin des démarches managériales, ne font que restituer l'évolution de la réalité.

     Les logiques des acteurs, comme l'analyse Lusia BAGLA débordent depuis longtemps les contours d'une organisation, et c'est de plus en plus vrai.

Dans la foulée en France des analyses actionnistes de Michel CROZIER, nombre d'analystes mettent en relief les divers mouvements de décentralisation voulue mais parfois avortée (voir GRÉMION, Le Pouvoir périphérique, Seuil, 1976).

Les études de l'organisation sociale de l'activité scientifique et les analyses des facteurs "sociaux" dans les innovations (technologiques et organisationnelles) prolifèrent depuis les années 1970. Des approches en termes de "construction de systèmes techniques à grande échelle" (concept proposé par Thomas HUGHES dans les années 1980)  s'intéressent aux processus de mobilisation des acteurs dont les relations "se stabilisent" autour d'une solution particulière qui "clôt les controverses". La connaissance personnelle et la confiance ainsi que l'utilisation de techniques et d'instruments communs peuvent contribuer au rapprochement de ces mondes et de leurs acteurs et faciliter leur collaboration.

Toute une sociologie de l'innovation se développe depuis, avec ses concepts propres, qui vu l'importance de leur diffusion large dans différents publics peuvent camoufler d'autres évolutions dans d'autres secteurs. L'attention se focalise sur les secteurs soumis à des courses d'innovation technologique, sujet surtout des très grandes entreprises, alors que peu d'études s'attachent à montrer l'évolution d'autres secteurs, et leur lenteur, précisément, à s'adapter ou à assimiler ces innovations technologiques... Il est vrai, par ailleurs, que dans ces secteurs "à forte valeur ajoutée technologique" qui en fait les acteurs-clé d'une certaine mondialisation et d'une certaine financiarisation de l'économie, jouent des logiques bien décrites d'acteurs aux projets concordants ou disjoints, qui se jouent des frontières entre organisations (public/privé, firmes d'accueil de leurs compétences/firmes concurrentes) et entre États...

    C'est aux Etats-Unis d'abord que se diffusent les études de sociologie de l'organisation, bien avant de se développer en Europe. Et de même que le taylorisme et le toyotisme se développent en Europe, de même se multiplient ensuite les études sur les logiques des acteurs qui traversent et dépassent les organisations auxquels ils appartiennent, avec d'abord des variations propres aux situations nationales, puis des caractéristiques globales communes dans le cadre de la mondialisation. Et toujours, l'attention se focalise sur des phénomènes qui apparaissent nouveaux mais qui ne touchent pas forcément la majeure partie des activités sociales, économiques et politiques... Naissance de sociologie nouvelle des organisations ne signifie pas nouvelle dominance dans les pratiques sociales, tant l'attention se focalise par trop sur les grosses entreprises et les grandes administrations... On a plutôt affaire à un millefeuille de pratiques différentes suivant le secteur, l'importance et la grandeur de l'entreprise, le choix de répartition entre automation et travail humain, le niveau d'intégration de l'organisation dans le réseau des nouvelles technologies (internet) dont la principale caractéristique d'ailleurs est de fonctionner... en réseau... 

     C'est ainsi que les sociologies successives, dont la quantité et la qualité (sans doute) des études bondissent entre 1940 et 1960, avec une traduction institutionnelle forte, autour des travaux de Robert MERTON, de Paul LAZARSFELD, de Talcott PARSONS, de Philip SELZNICK, d'Alvin GOULDNER, (en France de) Michel CROZIER, les modèles d'organisation décrits par Herbert A. SIMON, James MARCH, Peter BLAU, Amitai ETZIONI, constituent autant de variations dans la structure et le fonctionnement des organisations, lesquelles changent plus ou moins rapidement. Chacun de ces auteurs et de leurs collaborateurs divers et variés apportent des éclairages sur cette structure et cette organisation dont aucunes, sans doute, ne dominent le paysage économique, associatif, administratif... Les sociologues en ont parfaitement conscience et la multiplication des études comparatives dans le temps et dans l'espace indique qu'à travers les dimensions de l'organisation, formalisée par exemple au travers des ouvrages d'Amati ETZIONI, de Peter BLAU et Richard SCHOENHERR et de Wolf HEYDEBRAND, se dessinent diverses formes d'organisation dont l'évolution est soumise à celle de l'environnement où évoluent entreprises, associations, administrations... C'est bien une diversité qui s'affiche ainsi, diversité dont l'ampleur s'accentue dans les approches critiques et marxistes.

Mary ZEY-FERREL et Michael AIKEN, de leur côté justifient un point de vue radical, par la reproduction trop souvent d'analyses "historiques" qui reproduisent une image il faut l'écrire conservatrice, quitte à qualifier de modernes ou de sur-modernes des évolutions qui parfois n'existent qu'à la surface et dans les organigrammes. On a trop souvent affaire à des présentations, ce qui est un comble pour des ouvrages qui par ailleurs exaltent l'individualisme et l'esprit d'initiative, trop rationnelles, qui traite les individus comme s'ils n'avaient pas de volonté, et ce malgré toutes ces nouvelles sociologies qui prônent les fonctionnement en réseau... et qui font l'impasse sur les relations de pouvoir... (voir Complex Organizations, Critical Perspectives, Glenview, Scott, Forsman, 1981)

Par ailleurs, certains universitaires américains se sont tournés vers l'étude des mécanismes globaux de domination dans les sociétés capitalistes et, adoptant les concepts de l'analyse marxiste, abordent les organisations à la lumière des rapports de classe. François CHAZEL (Karl Marx et la sociologie américaine contemporaine, L'année sociologique, volume 36, 1986) rend compte de l'importance accordée progressivement à la pensée de Karl MARX dans la sociologie américaine, importance dont on a encore faible idée en Europe. Il s'opère jusqu'à une américanisation du marxisme dans les années 1970, dont les effets se multiplient de nos jours. Des recherches empiriques se multiplient dans cette perspective. Dans le domaine de l'organisation, tel est le cas des analyses de W HEYDEBRAND (Organizational contradictions in public bureaucratiques : Toward a Marxian theory of organizations, The Sociological Quaterly, volume 18, printemps 1977) sur le système judiciaire et, plus généralement, sur l'administration.  En Grande Bretagne et en Amérique du Nord, les réflexions d'un ensemble d'auteurs constituent un courant critique, très souvent marxiste : David SILVERMAN, David DUNKERLEY, Stewart CLEGG, Gilbson BURREL et Gareth MORGAN. 

 

Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, collection Que sais-je?, 2010. Lusin BAGLA, Sociologie des organisations, La Découverte, collection Repères, 2003.

 

SOCIUS

 

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24 août 2018 5 24 /08 /août /2018 11:48

     Le roman de guerre, fiction inspirée du vécu de son auteur, Henri BARBUSSE (1873-1935), paru sous forme de feuilleton dans le quotidien L'Oeuvre à partir du 3 août 1916, puis intégralement à la fin de novembre 1916 aux éditions Flammarion, est un exemple type de littérature contre la guerre paru en pleine première guerre mondiale. Traduit en anglais dès 1917 (Under fire), il connait un succès chez un large public. Ce livre, pourtant critique par rapport à la guerre et autorisé par la censure malgré sa rupture avec la propagande, s'inscrit dans un contexte de lassitude (de l'arrière notamment car à l'avant c'est plutôt l'horreur) par rapport à la guerre qui s'exprime par ailleurs dans un rapport de forces mouvant où la classe politique apparait de plus en plus divisée, sans rompre avec l'union sacrée. 

     Henri BARBUSSE, écrivain reconnu très jeune dans le milieu littéraire en France, qui exerce professionnellement dans la presse, s'engage (en dépit de son engagement de pacifiste avant-guerre) malgré des problèmes pulmonaires en 1914, dans l'infanterie. Il participe aux combats en première ligne jusqu'en 1916. Il tire de son expérience son roman Le Feu, qui se présente comme un récit sur la Première Guerre Mondiale, dont le réalisme soulève les protestations du public de l'arrière autant que l'enthousiasme de ses camarades de combat. C'est que l'opinion publique ne perçoit la guerre qu'à travers ce que les autorités veulent bien lui en dire et jusque-là se posait surtout la question de savoir ce que faisais ces bidasses (qui aurait déjà dû gagner cette guerre qui traine) qu'elle ne voit qu'à l'occasion de ses permissions à l'arrière, notamment dans les villes. Cette opacité de la guerre, les bipasses en question la perçoivent eux aussi, dans un mélange d'agacement et de frustrations. 

   Le roman parait intégralement, après sa diffusion en feuilletons, à la fin de novembre 1916 aux éditions Flammarion, alors qu'Henri BARBUSSE est cofondateur et président de l'Association républicaine des anciens combattants (ARAC). Ce n'est qu'en 1918, alors appelé par Jean LONGUET pour assurer la direction littéraire du journal Le Populaire, qu'il renoue avec son engagement pacifique, étant alors l'un des porte-parole de la minorité pacifiste du Parti socialiste. Adhérent au Parti Communiste français en 1923, il se lie d'amitié avec LÉNINE et GORKI au cours de voyages en URSS. Il est appelé par Marcel CACHIN et Paul VAILLANT-COUTURIER pour lancer le journal L'Humanité. Admirateur de la Révolution russe, pris dans les conflits au sein de l'Internationale communiste, il est l'instigateur du mouvement pacifiste Amsterdam-Pleyel, dont il devient le président avec Romain ROLLAND, dès la prise du pouvoir par les nazis en Allemagne. Figure du Front Populaire, ses funérailles en 1935 sont l'occasion d'un hommage important de la population parisienne. Auteur prolifique, il doit à son roman Le Feu, prix Goncourt 1916, une notoriété qui ne le quitte pas, ce qui fait de ses écrits politiques de redoutables outils de combat pour la cause communiste.

    Ce livre est longuement mûri et pensé durant les 22 mois dans les tranchées de décembre 1914 à 1916. Il tient un carnet de guerre où il note ses expériences diverses, les expressions des poilus, et dresse des listes diverses et variées. Ce carnet sert de base à la composition de son roman dont l'essentiel de l'écriture l'occupe pendant le premier semestre 1916 alors qu'il est convalescent à l'hôpital de Chartres puis à celui de Plombières.

Le roman, sous-titré Journal d'une escouade, est découpé en 24 chapitres dans lesquels Henri BARBUSSE est le narrateur et le personnage principal. Il se situe la plupart du temps en focalisation interne. A la fin de la guerre, il est accompagné par de nombreux camarades. Les dialogues campent des personnages très divers dans leurs origines et leur fonctionnement, qui se retrouvent rassemblés autour d'un désir de survie et partagent les mêmes préoccupations basiques, bien loin des stratégies des états-majors. 

Dès sa publication, le public réagit fortement, et comme pour les romans tirés d'expériences personnelles, des controverses s'en emparent vite, sur le thème de la véracité et de la crédibilité des témoignages.  Et ceci d'autant qu'il porte sur la guerre en cours. Une première controverse porte sur la véracité historique du roman, principalement en raison de la rupture profonde que marque le texte où la propagande est dénoncée. Les enjeux politiques du texte, en particulier l'engagement pacifiste, sont un autre sujet de contentieux au sujet du livre. Il est vraisemblable que les attaques sur la forme de l'écriture camouflent en partie des attaques sur le fond, soit l'opportunité de montrer ce qu'est réellement la guerre du moment. 

Une autre controverse porte sur la réalité du vécu dans les tranchées telle qu'elle est rapportée, beaucoup de critiques regrettant l'absence d'un témoignage neutre, circonstancié et complet ne s'appuyant que sur des faits. Les témoignages cinématographiques, comme les enquêtes scientifiques, notamment ceux montrés aujourd'hui, indiquent qu'Henri BARBUSSE, se voulait bien réaliste...

Pour Marie-Aude BONNIEL, dans un article publié dans plus.lefigaro.fr en septembre 2014, le Feu fait partie de cette littérature du front qui triomphe auprès du public et surtout des jurys populaires. "De valeur documentaire, ils sont des témoignages précieux". Elle rapporte un article paru dans Le Figaro du 3 janvier 1917 où l'auteur situe le roman par rapport à Gaspard, de René BENJAMIN (1916) et de L'Appel du sol de Ardrien BERTRAND (1914), qui, tous les deux, comme STENDHAL pour la retraite de Russie, s'efforcent de se détacher - moralement et physiquement - du groupe de combat que forment ses compagnons de bataille. "Henri Barbusse met une sombre ardeur et une sorte de volupté farouche à s'y confondre et s'y abîmer. (...) et les hommes parmi lesquels il vit et qu'il observe sont, en effet, les plus simples, les plus modestes, et aussi les plus émouvants des guerriers. (...) Ils restent égaux et sur le même plan, à peine distincts, sous le casque uniforme, à quelques traits de physionomie qui semblent presque négligeables quand on voit en eux des effigies de ce type sublime, de cet être superbement  représentatif sculpté dans un bloc de boue et qu'aime un idéal : le soldat de France."

Henri BARBUSSE dresse un tableau terrifiant de la misère quotidienne avec un réalisme minutieux et violent. A la lecture de son livre, on ressent d'abord l'attachement de ces hommes à la Patrie, au devoir, même si on voit bien l'expression à plusieurs reprises du pacifisme, chose bien perçue des lecteurs, qui découvrent le plus souvent l'horreur de la guerre décrite tout en ne contestant pas la nécessité de celle-ci, défensive et légitime... Ce roman est donc bien représentatif de l'état d'une opinion bien consciente de la censure militaire.

 

Henri BARBUSSE, Le Feu, Journal d'une escouade, 1916. On peut lire le texte sur Internet dans la série Les classiques du matérialisme dialectique, sur le site du Parti Communiste Marxiste-Léniniste-Maoïste de France, octobre 2013 ou sur Wikisource. Rééditions (entre autres) dans Le Livre de Poche, 1988 ou aux Éditions Payot, collection Petite Bibliothèque Payot, 2012 ou encore Éditions Gallimard, 2013. 

Marie-Aude BONNIEL, Le feu d'Henri Barbuse (1916), plus.lefigaro.fr, 16/9/2014. 

 

 

       

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14 août 2018 2 14 /08 /août /2018 12:41

  Homme politique français, Jules BAZILE dit Jules GUESDE, chef du parti collectiviste, artisan de l'unification des socialistes en France, oeuvre ensuite dans la perspective de la guerre pour la révolution. Il s'inscrit au coeur de l'histoire de la Gauche avant la première guerre mondiale. 

Son nom est associé à un courant historique du socialisme français, le guesdisme, qui apparaît dans les années 1880 et qui a joué un rôle important dans la fondation de la Section française de l'internationale ouvrière (SFIO) en 1905. Presque toujours malade, souvent proche de la misère, il a de l'apôtre le désintéressement et l'optimisme abstrait, l'enthousiasme contagieux, le courage personnel, la véhémence. Mais, dès 1893, sa pensée s'éloigne du réel et se fige. Toutefois, le guesdisme lui survit et on se demande même aujourd'hui quelle influence possède-t-il. 

Il ne découvre le socialisme marxiste, lentement et difficilement, et sa pense ne se fixe durablement qu'entre 1877 et 1880. A la fin de l'Empire, il se fait journaliste et à Toulouse puis à Montpellier, devient secrétaire de rédaction du journal Les Droits de l'homme. Au commencement de la guerre franco-prussienne, il est condamné à 6 mois de prison pour avoir situé l'ennemi non sur le Rhin mais aux Tuileries. 

Après avoir soutenu le gouvernement de la Défense nationale, GUESDE s'indigne des conditions de l'armistice et prend parti pour la Commune de Paris sans nullement la considérer comme une tentative socialiste, et sans y participer directement. En juin 1871, il s'exile à l'étranger où il reste jusqu'en 1876. Il rencontre en Suisse de nombreux communards proscrits et des membres connus de l'Internationale, notamment James GUILLAUME. L'horreur de la répression inspire son célèbre Livre rouge de la justice rurale ; la fréquentation de militants anti-autoritaires fait de lui jusqu'en 1873 un anarchiste convaincu qui rompt définitivement avec l'idéologie radicale et qui lutte, aux côtés des bakounistes, contre l'"autoritarisme" de MARX.

A Milan, à partir de 1874, des lectures nouvelles et la connaissance directe du mouvement socialiste local commencent à infléchir sa pensée vers le socialisme, comme le montent son Essai de catéchisme socialiste (1875) et son livre De la propriété (1876). De retour en France, il découvre le marxisme grâce au cercle de jeunes gens du café Soufflet (à une époque où les cafés était encore des lieux de discussions politiques, parfois bruyants, et ne sont pas encore de simples boutiques de consommation d'alcool) et à un journaliste allemand, Karl HIRSCH. Il fonde alors le premier journal marxiste français, un hebdomadaire, L'Égalité, qui parait ensuite, non sans interruption, de 1877 à 1883. Il va à Londres en mai 1880 demander à MARX et à ENGELS de cautionner le programme du Parti ouvrier dont le principe est décidé au Congrès de Marseille de 1879. Le guesdisme est en train de naître...

 

Le guesdisme, nouveauté dans la politique française, à la fois parti et mouvement intellectuel.

     Même si le Parti ouvrier n'utilise pas cette appellation, il s'impose de bonne heure, et ce Parti se distingue des membres des autres organisations socialistes. Il faut mentionner pour bien comprendre cette nouveauté, qu'à part une insertion dans un syndicalisme déjà important et divers, la classe ouvrière est conçue comme première dans ce Parti, bien loin des rencontres (assez festives au demeurant) habituelles lors des joutes électorales ou des manifestations propres aux radicaux et socialistes de l'époque. Le Parti ouvrier français naît officiellement au Congrès du Havre (novembre 1880), et on peut le dire guesdiste, après de rapides et successives scissions, qu'à partir du congrès de Roanne (octobre 1882). Il conserve ses traits essentiels jusqu'à ce qu'il se fonde dans la SFIO. De secte minuscule (moins de 2 000 membres en 1889), il se transforme en parti capable de conquérir, en 1892, plusieurs grandes municipalité. Son objectif : être l'instructeur et le recruteur du socialisme révolutionnaire. Ses moyens : journaux, brochures, meeting. Et surtout sa méthode, systématisant l'expérience de centaines de militants en matière d'action et d'organisation : organisation des différentes activités du parti, pédagogie simple, cohésion idéologique et politique, tant en interne que dans la vie politique générale, choses inhabituelles encore dans les milieux socialistes français, où généralement les alliances se formaient principalement par allégeance personnelle et affinités intellectuelles. Mais si les guérisse sont convaincus de leur supériorité et de la supériorité du parti sur le syndicat, au point de faire de la Fédération nationale des syndicats entre 1886 et 1894, une courroie de transmissions de leurs mots d'ordre, il déclenche de multiples hostilités, nourries d'une capacité douteuse des guérisse de conduire de grandes batailles sociales. Outre qu'ils ne participent que tardivement à l'affaire Dreyfus, véritable matrice de la formation d'une opinion publique en France, ils gardent une grande méfiance par rapport à l'unité des socialistes. Mais les guesdistes font preuve d'une capacité de sursaut à des périodes décisives : dans les années 1890, leur parti est l'organisateur des premières journées du 1er mai ; de 1889 à 1904, devant la montée du millérandisme et de l'idéologie du Bloc des Gauches, à l'appel de GUESDE er de Paul LAFARGUE, il crée avec les banquistes le Parti socialiste de France et exige, finalement avec succès, que l'unit socialiste se fasse sur la base de la condamnation de toute tactique de participation à un gouvernement "bourgeois". 

La fondation en 1905 de la SFIO marque apparemment la victoire des guesdistes au sein de la mouvance socialiste, mais à l'intérieur de celle-ci sur la politique internationale et sur les rapports avec les syndicats, ils ne peuvent infléchir ses orientations de manière décisive. Ils se trouvent bloqué face à l'animosité de la CGT. Si les envolées verbales persistent, si les efforts d'éducation socialiste paient souvent, leurs leaders, Jules GUESDE en tête, s'avèrent incapables d'analyser les changements survenus à la fin du XIXe siècle et au début du XXe dans l'économie, la société, la vie politique : pas de vues claires sur le nouveau syndicalisme en émergence, sur l'expansion coloniale, sur la gravité de la menace de guerre... Alors que nombre de leurs idées sont d'inspiration marxiste (surtout au départ), la création du Parti Communiste Français (qui les débordent sur la gauche), la guerre et la révolution en Russie les révèlent plus réformistes que révolutionnaires. Totalement rallié à l'Union sacré, avec l'arrière pensée de profiter des résultats de la guerre pour s'installer au pouvoir, Jules GUESDE participe de 1914 à 1917 au gouvernement. Et en octobre 1917, il s'inquiète des conséquences de la révolution bolchévique sur la défense nationale. Il laisse après sa mort en 1922 une impression difficile à formuler, tant chez les guesdistes eux-mêmes et plus tard chez les historiens.

      Trois problèmes particulièrement agitent les historiens du socialisme français, davantage sur le guesdisme que sur Jules GUESDE lui-même :

- Dans quelle mesure apparaît, à la veille de 1914, un néo-guesdisme capable de rajeunir une pensée et une pratique en train de se scléroser? Pour les uns, GUESDE exerce sur ses disciples une papauté si rigide que les possibilités de renouvellement sont presque nulles. D'autres soulignent que de jeunes guesdistes s'engagent alors dans l'étude sérieuse des structures économiques et sociales : Pierre BRIZON à propos du statut du métayage, Marcel CACHIN à propos des trusts... Ils voient là l'embryon d'un rajeunissement du guédisme qui se prolonge pendant la guerre : CACHIN apporte son rayonnement à la défense de la révolution bolchévique et à la fondation du PCF, BRIZON devient pacifiste.

- Quelle est la place du guesdisme dans l'introduction du marxisme en France? Claude WILLARD (Le mouvement socialiste en France (1893-1905), Les Guesdistes, Éditions sociales, 1966) estime que l'originalité du Parti ouvrier réside dans son idéologie marxiste. D'autres soulignent que GUESDE en particulier et les guesdistes en général réduisent la pensée de MARX  à quelques schémas politiques. Mais tous sont d'accord pour admettre que ni la philosophie ni l'économie politique ne furent renouvelés par l'apport guhsdiste et que les oeuvres de MARX et d'ENGELS furent diffusées par eux essentiellement sous la forme de brefs résumés. Les gesdistes ont été des pédagogues du marxisme plus que des intellectuels marxistes. GUESDE est rendu en partie responsable de la relative indifférence du mouvement ouvrier français pour la recherche théorique. En tout cas, ENGELS lui-même signalait qu'au vu des articles de GUESDE et de Paul LAFARGE, il n'était alors pas marxiste... (Lettre à BERNSTEIN du 2 novembre 1882). Au moins, pensons-nous, peut-on faire crédit aux guesdistes d'avoir induit chez un certain nombre de socialistes français la nécessité d'aller plus loin sur le marxisme que la propagande du Parti ouvrier... Souvent d'ailleurs, dans la vie intellectuelle, les grands penseurs sont introduits par des vulgarisateurs qui infléchissent plus ou moins leurs intentions... 

- Dans quelle mesure le guesdisme survit aujourd'hui à l'intérieur du mouvement socialiste français? On en recueille encore les échos dans les controverses du Parti socialiste du maintien de la "doctrine" et dans la difficultés qu'éprouve la SFIO à admettre, pendant les guerres coloniales livrées par la IVe République, la primauté des aspirations politiques sur qu'elle appelait le réalisme économique. (Madeleine REBÉRIOUX)

 

Jules GUESDE, Textes choisis (1867-1882) et notes C. WILLARD, Éditions sociales, 1959 ; Pages choisies, O U R S, 1970 ; Essai de catéchisme socialiste, Paris, 1875 ; De la propriété, Paris, 1976. Voir de nombreux texte sur le site www.marxists.org. Voir aussi sur gallica.bnf.fr.

 

Madeleine  REBÉRIOUX, Jules Guesde, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

 

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