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10 juillet 2018 2 10 /07 /juillet /2018 12:04

    Moins connu que le taylorisme, le fordisme et même le toyotisme, le fayolisme est une théorie développé par Henri FAYOL (1841-1925), directeur d'entreprises minières employant 10 000 personnes entre 1888 et 1918.

Ses idées, formalisées dans son ouvrage L'Administration industrielle et générale (Dunod, 1916), connaissent un succès immédiat auprès des dirigeants d'entreprise, mais beaucoup moins parmi les ingénieurs et les associations savantes dirigées par des polytechniciens. C'est que si des chefs d'entreprise y trouvent des indications formelles de leur statut et de leur fonction de dirigeant, et partant une certaine légitimité sociale à une époque où celle-ci est contestée par d'importants mouvements de grèves et parfois d'insurrections ouvrières, les ingénieurs en général sont plus intéressés par les réflexion portant sur les activités de production. Pour ces derniers, les idées de FAYOL sont trop générales et ils préfèrent celles de TAYLOR qui formalise l'organisation scientifique du travail bien plus que la fonction même du management (côté direction) dans l'entreprise.

Si ses idées sont méconnues (en dehors des cercles du management d'entreprise) (mais bien plus leur origine) - mais cela ne veut pas dire qu'elles n'existent pas dans la tête de beaucoup de dirigeants d'entreprise - c'est parce que ce sont surtout ces ingénieurs qui sont à l'origine de bien des réflexions, de l'organisation pratique d'une entreprise à la sociologie des organisations...

 

   Il expose dans ses écrits, il analyse les fonctions au sein de l'entreprise, bon observateur, expérimentateur, généraliste et désireux de partager ses connaissances, en six volets (TECOFASC) :

- technique : produire, transformer et fabriquer ;

- commercial : achat, vente et échange ;

- financière : rechercher et utiliser de façon optimale les capitaux ;

- administrative : prévoir, organiser, commander, coordonner, contrôler (POCCC) ;

- sécurité : protection des personnes et des biens :

- comptabilité : calcul de paie et des statistiques (recensement des actifs et du patrimoine).

     Dans son ouvrage, Henri FAYOL expose les sept qualités du grand chef d'entreprise, qui est l'élément clef d'une bonne gestion. Responsable du succès de l'entreprise - en cas d'échec, il doit démissionner (ce qui n'est plus le cas de nos jours...), il doit posséder des qualités spécifiques, qui s'acquièrent par l'expérience et la formation et qui ne sont pas innées, aux premiers rangs desquelles figurent donc :

- la santé et la vigueur physique ;

- l'intelligence et la vigueur intellectuelle ;

- des qualités morales (volonté, persévérance, audace, courage des responsabilités, sentiment du devoir, souci de l'intérêt général) ;

- une forte culture générale ;

- une large compétence dans la profession caractéristique de l'entreprise ;

- une connaissance de gestion ;

- un art de manier les hommes.

Il introduit l'idée qu'il fait sélectionner les futurs dirigeants en fonction de leurs qualités. Lorsqu'un dirigeant ne pas les qualités requises, il doit s'appuyer sur des spécialistes (État-majir) et s'aider d'outils de gestion (outillage administratif). Ce n'est pas écrit mais il faut tout de même qu'en fin de compte, le droit de propriété soit respecté et qu'une hiérarchie doit existé dans l'entreprise. On s'aperçoit en parcourant cette liste de qualités, que de nos jours, peu de dirigeants d'entreprise les possèdent et que c'est plutôt la délégation de direction qui est courante. De plus, mais la critique n'a pas attendu la sortie de son livre, la fonction de chef d'entreprise doit bien plus aux réseaux d'alliances financières et familiales qu'à des qualités d'entrepreneur. FAYOL ne serait pas en désaccord avec cette critique, lui qui estime qu'un chef ne peut contrôler qu'un petit nombre de personnes, de 5 à 10. On a du coup bien plus ici des qualités de chef d'entreprise artisanale de petite taille que celles de dirigeant de grands groupes multinationaux...

     Henri FAYOL décrit cinq éléments d'administration (prévoir, organiser, commander, coordonner, contrôler) et les outils de gestion nécessaires, ainsi que 14 principes généraux d'administration qui, s'ils sont respectés, doit assurer la vie du meilleur des mondes capitalistes. Il exprime sous forme de "principes" les axiomes d'une théorie. Ces 14 principes généraux d'administration sont :

- la division du travail, par une description des postes de chacun ;

- l'autorité et responsabilité, pouvoir de se faire obéir et courage d'assumer ses ordres ;

- la discipline, le respect des conventions (obligations d'obéissance, d'assiduité, d'activité, de tenue) entre l'entreprise et ses agents ;

- l'unité de commandement. Une grande entreprise, c'est d'abord une hiérarchie à plusieurs niveaux. Chaque personne obéit à un chef et un seul. Cela signifie qu'un grand chef ne pas pas "court-circuiter" ses collaborateurs et donner des ordres directement à tout le monde. l'organigramme représente formellement la dépendance entre les personnes. Il faut éviter toute dualité de commandement.

- l'unité de direction, un seul projet commun, la cohérence entre les actions engagées ;

- la subordination des intérêts particuliers à l'intérêt général (la lutte contre l'opportunisme des individus) ;

- la rémunération, la gestion du personne est essentielle avec notamment une participation aux résultats ;

- la centralisation, selon le nombre de subordonnés de chaque chef intermédiaire, la pyramide de l'entreprise est plus ou moins pointue ;

- l'ordre, ordre matériel et ordre social, chacun et chaque chose à sa place ;

- l'équité, principe fondamental dans les relations avec le personnel ;

- la stabilité du personnel, les personnes bien formées doivent trouver intérêt à passer toute leur carrière dans l'entreprise ;

- l'initiative, tous les membres de l'entreprise peuvent proposer des actions ;

- l'union du personnel, pour éviter les conflits, notamment par une bonne communication personnelle, le long de la ligne hiérarchique.

     Henri FAYOL qui écrit en même temps que TAYLOR a lu ses thèses (mais pas l'inverse) dès 1913. Il détecte bien que la notion de direction fonctionnelle est contradictoire avec sa théorie de la hiérarchie. Mais sa pensée à ce sujet évolue, il l'accepte à condition que les domaines de responsabilité soient bien définis, en 1913 et 1925, même si dans son ouvrage de 1916, il s'oppose violemment à cette notion de direction fonctionnelle.

En 1925, il accepte la création du Conseil National de l'Organisation Française) où se retrouvent ses disciple et des taylorises français. FAYOL et TAYLOR, d'ailleurs, sont souvent associés dans les cours sur les théories des organisations en tant que tenants d'une organisation formelle de l'entreprise. Même si les termes employés par FAYOL n'ont pas été retenu par les sciences de gestion, du fait d'une traduction sommaire et tardive (seulement dans les années 1930) en anglais, les théories anglo-saxonnes étant hégémoniques dans le monde de l'entreprise, les différents manuels de gestion d'entreprise retiennent nombre de ses idées. 

    Formé au management au départ par Stéphane MONY, un disciple de SAINT-SIMON, Henri FAYOL s'inspire du Positivisme d'Auguste COMTE pour fonder sa doctrine de l'administration. 

 

     Son Administration industrielle et générale a été traduit en de nombreuses langues et son succès dans les années 1920 est considérable. Les questions posées par FAYOL sont poursuivies par d'autres chercheurs, même si ceux-ci ne se réfèrent pas à lui. Surtout parce que les fayoliens transmettent la "doctrine" de manière dogmatique et statique.  

Parmi ces chercheurs, on peut citer Lyndall URWICK pour le monde anglo-saxon, même s'il met surtout en avant le besoin de contrôle (surveillance), Chester BARNARD (1886-1961) auteur du célèbre The functions of the Exécutive de 1938, ancien président de ITT, identifiant les fonctions du chef, Luther GULICK (1892-1933), expert américain en administration publique et en management mettant lui aussi l'accent sur l'étendue du contrôle, Elliott JACQUES (1917-2003), qui formule l'idée que plus le niveau hiérarchique est élevé, plus est long le délai nécessaire pour constater l'incompétence des personnes. A ce propos, il se situe bien plus dans la lignée des études sur le niveau d'incompétence dans les entreprises, incompétence qui croît avec leur taille et la distance entre les activités de la maison-mère (qui peut être strictement financière et absolument ignorante des spécificités des métiers de production de richesses matérielles) et des filiales. 

On peut citer également Martin BERCKMANN pour la formalisation mathématique du fonctionnement des hiérarchies, Henry MINTZBERG (né en1939), auteur prolifique, et John KOTTER (né en 1948) pour leurs enquêtes sur le contenu concret du travail de chef (essentiellement des tâches de communication), et Octave  GÉLINIER (1916-2004), économiste français, qui formule des règles d'une bonne coordination très fayoliennes. C'est ce dernier qui introduit, avec son Secret des structures compétitives, Management ou bureaucratie?, le premier, le concept et le mot "management" en France en 1966. 

    Henri FAYOL est l'auteur de très nombreux ouvrages et de notes (sur les Mines et sur l'administration générale d'entreprises, et aussi sur le rôle de l'État), notamment dans les revues professionnelles et à l'Académie des sciences, dans les années 1870, 1900, 1910 et 1920. 

 

 

Henri FAYOL, Administration industrielle et générale, Bulletin de la Société de l'industrie Minérale, 1916, réédité 13 fois chez Dunod ; L'incapacité industrielle de l'État : les PTT, Junod, 1921.

Tsuneo SASAKI, Fayol et la Comambault, dans Entreprises et Histoire, décembre 2003. Henry MINTZBERG, Le manager au quotidien, 1984, traduction de The nature of the managerai work, 1973.

Aministration industrielle et générale (1916) Dunod, 1970.

 

 

SOCIUS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le correcteur d'over-blog est parfois insupportable!!!!!  Il ne connait pas Dunod, alors il force à mettre Junod à chaque fois!!!!! Il est finalement bien plus pénible pour les noms propres que pour les noms communs...

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5 juillet 2018 4 05 /07 /juillet /2018 14:34

   La postérité retient de Gustave HERVÉ l'homme politique socialiste puis, surtout, fasciste français. Pourtant toute la première partie de sa vie politique jusqu'en 1912 est marquée par son pacifisme et son antimilitarisme, de même que par des idées socialistes très progressistes.  

    Il fait partie de ces hommes politiques (et de ces intellectuels) qui n'ont pas su résisté à la grande vague nationaliste précédent la Première Guerre mondiale. On peut penser que les bases intellectuelles de son pacifisme et de son antimilitariste n'étaient pas assez solides et cohérentes pour y résister. On peut penser également que son verbiage avait beau être vertigineux et entrainant, que son gauchisme était seulement de paroles. Toutefois, dans la seconde partie de sa carrière politique (1912-1944), il fait partie de ceux qui pensent compatibles nationalisme et socialisme, voie ouverte vers un fascisme, même si ce dernier reste teinté de social. Comme beaucoup de ses compatriotes qui suivent la même voie, il a du mal à concilier ses sympathies pour le fascisme italien et pour le nazisme allemand et son philo-sémitisme. Fruit souvent d'une incompréhension profonde des forces politiques à l'oeuvre en Allemagne et en France de ces années-là.

 

La période pacifiste et antimilitariste

  Enseignant puis journaliste comme collaborateur au Travailleur socialiste de l'Yonne, il se fait remarquer par ses premiers articles antimilitaristes (signés "Sans patrie"). Non seulement, d'ailleurs, il est antimilitariste, mais également dreyfusard et anticlérical. Il se fait d'ailleurs révoquer de l'Instruction Publique après avoir écrit un article violemment antimilitariste en juillet 1901, "L'anniversaire de Wagram". C'est qu'il y propose "qu'après avoir rassemblé dans la cour du quartier toutes les ordures et tout le fumier de la caserne, solennellement, en présence de toutes les troupes en tenue N°1, au son de la musique militaire, le colonel en grand plumet vint y planter le drapeau du régiment.""

Militant successivement au Parti Socialiste Français, puis au Parti Socialiste de France, il participe en 1905 à la création de la SFIO en tant que délégué au congrès d'unification du "du Globe". Il milite également à la CGT. Il embarrasse d'ailleurs plus qu'il n'aide ses camarades pour ses prises de position outrancières...

Sa collaboration au journal Le Piou-Piou de l'Yonne lui vaut des procès en correctionnelle et devant la cour d'assises, qu'il transforme en tribunes incendiaires. Il est défendu par Aristide BRIAND. Sa "doctrine" est fondée sur le recours à l'insurrection en cas de guerre et il acquiert une audience nationale, Jean JAURÈS partageant en partie sa radicalité, mais se démarquant régulièrement de ses positions, minoritaires dans le part. On qualifie sa pensée d'"hermétisme", qui mêles antimilitarisme et antiparlementarisme.

Grâce à son exclusion de l'Enseignement, il peut se consacrer entièrement au militantisme. Il participe à l'Association Internationale Antimilitariste (AIA), ce qui lui vaut une condamnation à 4 ans de prison fin décembre 1905, l'AIA tant public une affiche appelant à la gr!ve insurrectionnelle en cas de mobilisation. A partir de 1907, il fonde et dirige le journal La Guerre sociale. Ce journal devient la principale feuille antimilitariste et antipatriotique de ce début du XXè siècle et tire à 50 000 exemplaires, ce qui témoigne de l'audience de ce groupe très bruyant, qui ne s'embarrasse pas de la prose bien plus policée des dirigeants de la SFIO...

Régulièrement condamné pour délits de presse à de lourdes peines de prison, il prend des positions de plus en plus radicales entre 1910 et 1914, allant jusqu'à prôner l'action directe et des sabotages. Son antimilitarisme lui fait prendre des positions, très en pointe pour l'époque, sur la colonisation, qu'il dénonce avec véhémence. Ses articles sont de toute façon toujours véhéments...

Gustave HERVÉ, dans la diversité des positions socialistes face à l'armée et à la guerre, occupe une place à part, minoritaire. D'ailleurs, le mouvement socialiste et pacifiste est si divers que les congrès de l'Internationale (AIT) ne parviennent pas à dégager de lignes claires quant à l'attitude à adopter face à l'armée. Régulièrement, les délégués reportent au congrès suivant le soin de le faire... jusqu'à ce que la guerre de 1914-1918 éclate, laissant les différents groupes agir de manière dispersée, entre résistance et ralliement à l'union sacrée.

 

La période nationaliste, puis fasciste

    Dès 1912, il entame sa marche vers le patriotisme de coeur et de raison et se range en juillet 1914, contre les partisans de la grève générale, comme moyen d'empêcher la guerre qui vient. Constatant en 1910, l'échec de la grève des chemins de fer en France mais le succès de la révolution portugaise, obtenu grâce au ralliement d'une partie de l'armée, il renonce progressivement à l'antimilitarisme et propose une stratégie de propagande révolutionnaire au sein de l'armée. A la différence de la majorité des révolutionnaires de cette époque qui considèrent l'armée comme une "école du crime", il pense que les soldats doivent accéder aux postes de sous-officiers pour être utiles en cas de révolution. Il reste cependant pour beaucoup le symbole d'une certaine intransigeance doctrinale et pratique, bien que son verbiage n'impressionne pas certains qui estiment superficielles ses convictions. 

   Comme certains membres de la SFIO d'alors, il passe d'un ultra-pacifisme à un ultra-patriotisme. Il transforme le titre La Guerre sociale en La victoire le 1 janvier 1916. Son cheminement apparait à certains comme un reniement et sa conversion comme une trahison. Il ne s'attire même pas la sympathie des nationalistes de longue date, et il ne la trouvera jamais après avoir rédigé un faux "Testament politique d'Octave Mirabeau". 

Isolé, il fonde en 1919, un petit Parti socialiste national. Il est rejoint par Alexandre ZÉVÉAS, ancien député guhsdiste devenu l'avocat de l'assassin de JAURÈS et par Jean ALLEMANE, figure historique du mouvement ouvrier français et communard de 1871, ou encore Émile TISSIER qui fut marxiste nudiste, tous également isolés de leurs anciens camarades par leurs prises de position. Le "socialisme national" de Gustave HERVÉ vire vite au "fascisme français". Il soutient à la fois le fascisme italien et le national-socialisme allemand, dont il critique pourtant l'antisémitisme (le moteur idéologique du succès d'HITLER...). Gustave HERVÉ fonde ou participe à de petites structures défendant ces dictatures, même s'il s'en prend ouvertement, en 1933, à l'antisémitisme officiel du parti nazi. Philo-germanique et philo-sémite, il met un certain temps à comprendre la véritable nature du régime nazi. En 1938, alors que beaucoup d'anciens et nouveaux fascistes restent sur leurs positions en France, il rejette ses préférences idéologiques au vu des persécutions anti-juives et des menaces pesant sur la France.

Dans les années qui précèdent la guerre, il continue à dénoncer les faiblesses du régime parlementaire et à vouloir fonder une république autoritaire dont il souhaitait que le maréchal PÉTAIN prenne la présidence. Mais il se détache du pétainisme au vu des conditions de son accession au pouvoir et et inquiété pour la diffusion de ses idées par la Gestapo. Peu de temps avant sa mort, il se décrit comme le premier bolcheviste, le premier fasciste, le premier pétainiste, le premier membre de la Résistance et le premier gaulliste, épithètes un peu exagérées qui fleurent bon l'égocentrisme...

 

Gustave HERVÉ, Histoire de la France et de l'Europe, l'enseignement pacifique par l'histoire, Bibliothèque d'éducation, 1903 ; Leur Patrie, La Guerre sociale, 1905 ; Mes crimes ou onze ans de prison pour délits de presse. Modeste contribution à l'histoire de la liberté de la presse sous la IIIeme République, La Guerre sociale, 1912 ; La Conquête de l'armée, La Guerre sociale, 1913 ; La Patrie en danger Bibliothèque des ouvrages documentaires, 1915 ; Nouvelle histoire de France, Fayard, 1930 ; France-Allemagne, la réconciliation ou la guerre, La Victoire, 1931 ; Nouvelle histoire de l'Europe, La Victoire, 1931.

Gilles HERVÉ, Gustave Hervé, Itinéraire d'un provocateur. De l'antipatriotique au pédantisme, La Découverte, collection L'espace de l'histoire, 1997. Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015.

   

 

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5 juillet 2018 4 05 /07 /juillet /2018 12:34

    On pourrait intellectuellement faire table rase de tout ce qu'a accompli l'Union Soviétique en dressant par exemple comme certains l'ont fait un "tableau noir du communisme", ce qui évite de considérer l'héritage de plus de soixante ans de "socialisme réel" dans ce grand pays, et qui permet de penser la politique russe actuelle comme neuve et par surcroit dénuée d'"idéologie"... C'est d'autant plus vrai pour la politique de défense et la pensée stratégique soviétiques.

Toutefois, de nombreuses études depuis le début du XXIe siècle, surtout vu la déconfiture d'un certain capitalisme toujours en crise (mais pas pour tout le monde...), examinent de près le bilan économique, politique et social de l'URSS, dans bien de ses aspects, et ici, ce qui nous intéresse, le bilan en matière de défense. 

 

Entre principes politiques et réalités stratégiques

   Ce moment de la stratégie de l'URSS nous intéresse au moins doublement ici : il se situe au milieu d'une confrontation de bellicismes, de pacifismes et d'antimilitaristes, surtout au tout début, et il montre l'évolution d'un système qui se met en place, entre inspirations marxistes révolutionnaires et dures réalités stratégiques. 

    Edward Mead EARLE, analysant toute cette première période, rappelle comment dans ce bouleversement social violent de la Révolution d'octobre 1917 en Russie, les organisations militaires et les concepts stratégiques sont balayés "aussi implacablement que les institutions politiques et les classes sociales, car l'armée est étroitement associée à l'ancienne structure sociale comme l'est la stratégie nationale aux ambitions politiques de l'ancien régime." "De même, poursuit-il, que la Révolution française supprima l'armée aristocratique des Bourbons, lui substitua la levée en masse et utilisa la guerre comme moyen de promouvoir la Liberté, l'Égalité et la Fraternité, de même les bolcheviks se débarrassèrent de l'armée démoralisée et délaissée des tsars et constituèrent une armée de paysans et de prolétaires, l'Armée Rouge, créée le 23 février 1918.

A l'origine, cette nouvelle armée devait l'arme dont disposeraient les "masses laborieuses et exploitées" pour défendre la Révolution contre les ennemis intérieurs et extérieurs. Mais le temps et les besoins de la politique intérieure et internationale obligèrent à en réévaluer la nature et les objectifs, si bien qu'elle se transforma peu à peu en une véritable institution nationale. Si elle demeure l'enfant de la Révolution, elle est également l'idole de la patrie. Après vingt-cinq ans d'expérience à la tête d'une grande puissances, les dirigeants de l'Union Soviétique se soucient moins aujourd'hui (l'auteur écrit en 1943) des dogmes et formules des premiers jours que des dures réalités de la guerre qui régissent les armées modernes, quel qu'en soit le contexte idéologique. Il faut peu de doute qu'on doit, dans une certaine mesure, attribuer le moral remarquable de l'Armée Rouge dans cette guerre contre l'Allemagne nazie à l'idéologie communiste et à la "société sans classes" de la nation soviétique, ainsi qu'à la renaissance du patriotisme russe. Mais, aussi fort qu'il pèse dans la balance, le moral ne peut suffire à expliquer le succès dans la guerre. Aux victoires contribuent également le matériel, la discipline et la supériorité tactique des troupes, la compétence professionnel des officiers de haut rang et l'adoption de principes stratégiques justes. Il faut donc rechercher l'explication de la résistance soviétique à l'invasion allemande dans le coeur de la terre russe et ses traditions historiques autant que dans la dynamique de la révolution bolchevique."

Tout en suivant le stratégiste dans son analyse, nous ne pouvons nous empêcher, dans toute guerre, il y a au moins deux adversaires, de nous étonner de la présentation parfois univoque de la supériorité d'une armée sur l'autre. Si les adversaires savent vanter leur prestige, leur habileté et leur capacité, nous ne pouvons pas ne pas penser qu'il existe aussi d'autres explications de la tenue des armées au combat. Il existe une foncière inégalité entre deux armées face à face, et il n'est pas doive être mise en valeur les mérites de l'une ; il se peut tout simplement que dans une armée face à l'autre, elle fasse preuve tout simplement de l'incompétence des officiers qui la commande, de la détérioration plus grande que celle de l'adversaire de son matériel, d'une étourderie plus grande dans la tactique utilisée, ou d'une méconnaissance plus forte de bons principes tactiques et stratégiques... Au moment où Edward Mead EARLE écrit les lignes qui précèdent, l'armée allemande reproduit les erreurs commises plus d'un siècle plus tôt par NAPOLÉON en Russie, avec tant d'étourderies que rétrospectivement, maints historiens en soient pantois... Et ceci d'autant plus que le corps des officiers allemands de l'époque connait sur le bout des doigts les campagnes napoléoniennes... Mais c'est parfois dans la structure du commandement qu'il faut chercher les erreurs, d'un commandement qui ne tient pas en compte les informations dont pourtant il dispose souvent...

   Quoi qu'il en soit, les différents dirigeants de la jeune Union Soviétique sont aux prises avec des problèmes dont les éléments se retrouvent souvent dans la foulée de la naissance dans la violence d'un régime entièrement nouveau. Tour à tour, suivant les vicissitudes des événements provoqués et subis, LÉNINE, TROTSKI, STALINE, mais surtout les membres du groupe qui crée l'Armée Rouge, des civils, avec TROTSKI et STALINE, FROUNZE, TIMOCHENKI, VOROCHILOV   et avec nombre d'"adjoints", de "complices" ou de "comparses", parfois civils, souvent de plus en plus au fur et à mesure qu'on avance dans le temps, militaires, ont dû affronter (et s'affronter) en même temps principes théoriques révolutions et terribles réalités pratiques. A la recherche d'une doctrine marxiste de défense et en même temps des moyens de gagner des guerres civiles qui se succèdent sur le sol russe, des choix sont faits qui donnent à l'Armée Rouge une coloration  qui dévie plus ou moins de principes réaffirmés dans un flot de propagande. Que ce soit avec TOUKHATCHEVSKI ou plus tard SOUVOROV et KOUTOUZOV, l'appareil militaire soviétique ne cesse pas d'être traversé par des considérations contradictoires. Et même après ces lignes d'Edward Mead EARLE, après la seconde guerre mondiale, se heurtent en pratique ou dans un combat d'idées qui peut paraitre avec le recul du temps surréaliste, cet appareil ne cesse de l'être également, même si l'armée soviétique ressemble de plus en plus à n'importe quelle armée "capitaliste". Et ceci au rythme d'un régime qui apparait de moins en moins comme l'émanation de principes marxistes...

   On peut distinguer deux fils rouges dans ces évolutions : le poids des commissaires politiques nommés en face des responsables militaires dans les commandements, du haut en bas de l'échelle et la réintégration ou non des cadres militaires issus de l'armée russe tsariste. 

    Pour Edward Mead EARLE, "les doutes et les controverses qui caractérisent les affaires militaires soviétiques, pendant les années 1918-1924 étaient attribuables à trois facteurs fondamentaux.

En premier lieu, ils étaient presque inhérents à l'état de chaos de la révolution qui désorganisa tous les services de l'administration et catapulta des civils sans expérience à des postes de grande responsabilité dans la conduite de la guerre. Que Lénine, Trotski et les autres aient accompli autant de choses est remarquable, car les qualités qui font un agitateur révolutionnaire et celles qui font un stratège militaire capable ne sont pas nécessairement les mêmes.

En second lieu, le débat sur la politique militaire fur mené en termes abstrait et en dehors du cadre essentiel de la politique étrangère soviétique. Par exemple, les protagonistes ne surent jamais clairement si le premier souci du gouvernement était de promouvoir la révolution internationale ou de garantir le succès du communisme dans un seul pays. Dans la première phase des pourparlers de Brest-Litovsk, l'intention de Lénine était apparemment de provoquer une guerre civile européenne, mais, par la suite, la politique varia avec le temps et les hommes. Tant que cette question fondamentale n'était pas résolue, il était vain de discuter les mérites de la défensive par rapport à l'offensive, de la manoeuvre et de la mobilité par rapports aux positions et aux fortifications. L'importance de la corrélation entre la politique étrangère et la politique militaire est un problème sur lequel il est nécessaire d'insister constamment dans toutes les nations du monde ; il ne fallait donc pas s'attendre à ce que les bolcheviks le comprissent dès le début.

Troisièmement (...), une grande part du débat sur les affaires militaires n'était que la rationalisation d'ambitions individuelles, manteau masquant à peine la lutte fondamentale pour s'assurer le contrôle du parti et du gouvernement. Pendant près de deux ans avant sa mort, en janvier 1924, Lénine fut malade et son état ne cessa d'empirer. Pendant cette période, la question de sa succession revient dans tous les débats politiques et affecta l'opinion individuelle ainsi que la politique nationale.

Staline, en assumant le pouvoir et en répriment impitoyablement toute dissidence dans les rangs communistes, contribua grandement à clarifier les problèmes. Quoique, à l'exception de la récente dissolution du Komintern, il n'ait jamais complètement désavoué le caractère international du mouvement communiste, sa politique a pris une orientation générale de plus en plus nationaliste. Dans le domaine des affaires étrangères, sa principale préoccupation semble bien avoir été d'assurer la sécurité de l'Union Soviétique plutôt que de porter (...) la révolution au-delà des frontières. Si l'on veut en partie expliquer les objectifs de Staline par sa propre vie et par son caractère, ils furent cependant déterminés aussi par l'évolution des événements en dehors de la Russie, notamment la montée de l'Allemagne nazie et l'intention clairement avouée d'Hitler de s'emparer du territoire soviétique. Il y eut certainement des déviations par rapport à l'orientation générale de la politique de Staline, mais les forces les plus puissantes de cette politique ont été centripètes."  

Sans doute Edward Mead EARLE, dans l'appréciation qu'il fait de la politique de STALINE, est-il très influencé par la capacité de l'Armée soviétique, au moment où il écrit, en matière de sursaut devant l'ennemi nazi, lui attribuant peut-être plus de mérites, surtout dans les années 1940, qu'il en a. D'autant que c'est bien sa politique qui décapita littéralement l'armée, sur des motifs de maintien au pouvoir de sa faction, et son incapacité à percevoir les logiques politiques et militaires, notamment la suprématie étendue des commissaires politiques sur les commandements militaires, explique une certaine difficulté à mener une politique étrangère constante face à l'Allemagne nazie, et du coup, des possibles alliés "capitalistes". Il est évidemment difficile pour quelqu'un qui a passé la majeure partie de son existence politique au plus haut niveau à lutter contre des armées alimentées, financées, recrutées par les puissances que sont la France et l'Angleterre entre autres, de concevoir des alliances réellement du "troisième type" par rapport aux conflits idéologiques intenses des années 1920 et 1930... L'aspect autoritaire de son régime n'est pas négligeable dans son appréciation de différences de conception de la société entre celle établie par les nazis et celle défendue par les "démocraties" occidentales d'alors... Une certaine admiration et une certain envie aussi envers le système si efficace industriellement, socialement et militairement mis en place par le Parti nazi a pu obscurcir son jugement.

 

Élaboration d'un discours stratégique

     C'est entre le milieu des années 1920 et la fin des années 1930 que s'élabore, laborieusement, mais de façon pérenne, un discours stratégique soviétique.

Jacques SAPIR, spécialiste de l'économie et du système militaire soviétiques, décrit celui-ci et comment il s'élabore, des concepts de ce discours ayant été reprise ensuite dans le... discours militaro-professionnel américain dans les années 1960 et 1970. 

"L'idée de constituer l'expérience immémoriale des combattants en une science de la guerre n'est pas chose nouvelle. Par ailleurs la fin du XIXe siècle et le début du XXe ont été fertiles en tentatives scientifiques, mais aussi parfois scientistes. (...). Le contexte de (la) naissance (de la pensée stratégique soviétique), la conjonction de travaux antérieurs entamés pendant la période tsariste avec le discours marxiste, a certainement été décisif. Pour autant, il serait trompeur de réduire la pensée militaire soviétique à la simple addition d'une tradition et d'un discours. Les conditions de rencontre entre les deux, les interprétations du discours par des opérateurs qui n'en étaient pas nécessairement familiers, ont donné une épaisseur particulières à ce processus. Celui-ci renvoie tout autant à un problème de réception (la réception du marxisme dans l'élite militaire russe ralliée au pouvoir soviétique) qu'à un problème de traduction, de double traduction en fait, du marxisme vers le discours opérationnel militaire, de ce discours vers le marxisme stalinien en train de se constituer." 

Jacques SAPIR estime que "le discours soviétique trouve sa plus grande richesse et sa dimension réellement scientifique, dans une articulation entre une science militaire et un art de la guerre." Cette articulation n'est soulignée, et très largement, que dans les années 1960 en Occident. Mais elle se trouve déjà dans les écrits des auteurs soviétiques dès la fin des années 1940. 

"Il faut savoir et prévoir, mais on ne saurait tout savoir ni tout prévoir. De manière significative, le discours stratégique soviétique a distingué la prévision, qui implique une probabilité à un événement, la prédiction qui relève de l'art du jugement subjectif à partir d'éléments quantifiables et qualitatifs, enfin le pronostic qui est une conjecture établie dans des conditions où les éléments de connaissance ne sont pas quantifiables et ne peuvent être testables antérieurement à l'expérience. En cela, ils se détournent des autres discours stratégiques qui soit mettent l'accent sur la dimension scientifique, soit au contraire estiment que tout se réduit en un art d'application.

Dans sa forme la plus achevée, la pense soviétique a distingué les lois du conflit armé des lois de la guerre. Les premières renvoient directement aux invariants que l'on peut retrouver à travers l'analyse historique des combats. Ces lois permettent d'introduire un minimum de prévisibilité dans le chaos de la bataille ; elles concernent les relations entre les méthodes et formes de combat et la nature de la guerre, son contenu socio-politique, ainsi que l'articulation entre les différents niveaux d'opération, et elles se manifestent à travers les formes de structuration et d'organisation des forces comme dans les principes guidant les plans formulés par les commandants." On profitera de ce passage pour bien faire comprendre le caractère non évident, contrairement à ce que l'on pourrait croire, de ce qui précède. Toute une tradition en Russie, mais aussi ailleurs, dénie la possibilité de distinguer de telles lois dans les chaos de la guerre. Cette tradition se retrouve dans une partie du pacifisme russe (TOLSTOÏ), mais aussi dans une grande partie de la littérature russe. Une étude plus fouillée de cette littérature permettrait de savoir jusqu'où va ce déni de l'existence de ces lois, qui met en avant le caractère complètement accidentel de telle victoire ou de telle défaite. 

"Ces lois sont liées et interdépendantes avec celles de l'économie politique, dans la mesure où les bases économiques et sociales d'un pays exercent une influence fondamentale sur sa manière de gérer un conflit armé. Cette interdépendance va nettement plus loin, aux yeux d'un auteur soviétique, que les simples capacités de production (...) ou que les ressources budgétaires. Elle inclut le fait que le moral des troupes et de la population, les formes sociales d'organisation, interviennent directement dans la manière de se battre.

Les lois de la guerre ont un sens bien plus large que les précédentes. Leur statut provient de l'analyse par les soviétiques de la guerre comme une activité totale, dont le contenu englobe mais dépasse la seule conduite des opérations. Ces lois régissent les déterminants de la corrélation globale des forces entre les belligérants. Cette notion de corrélation des forces est particulière au discours militaire soviétique et ne doit pas être réduite à celle d'équilibre. En effet (...) la corrélation des forces signifie que la puissance de chaque adversaire est la résultante de facteurs séparés mais liés entre eux par des interactions de type causal ou des rétroactions. L'évaluation des relations entre l'Union Soviétique et un adversaire potentiel faisait donc intervenir le jeu possible de ces interactions et rétroactions dans unes perspective qui n'était donc pas statique, comme dans une simple comptabilité des moyens, mais dynamique. Les lois de la guerre interviennent alors pour donner un sens à ces relations entre des facteurs séparés, qui peuvent appartenir à des domaines différents comme l'économie, la démographie, la géographie ou la psychologie. On comprend, alors, que de ce point de vue, elles aient une supériorité logique sur les lois du conflit armé.

L'existence de lois scientifiques, qu'elles concernent la guerre en général ou le conflit armé, n'entraine pas une capacité, réelle ou potentielle, à tout mesurer ou à tout savoir. L'une des affirmations majeures du discours soviétique est justement que la guerre est, simultanément un phénomène chaotique et marqué par des régularités (SAVKIN). La dimension chaotique provient de la part irréductible que joue la décision humaine, avec sa dimension subjective. Les régularités, qui expriment tout autant des lois fondamentales que des principes d'application subordonnés à des contextes particuliers, ne sauraient donc résumer la totalité du phénomène. Qui plus est, les lois fondamentales qui concernent le conflit armé sont multiples et relèvent de domaines différents (de l'économie à la physique, en passant par la statistique). Leur combinaison ne saurait être stable dans le temps, et leurs formes d'expression nécessite une interprétation, c'est-à-dire un retour de la subjectivité de l'acteur. L'art militaire apparait donc comme une partie intégrante de la science militaire, conçue comme un système de connaissances à la fois exhaustif dans ses domaines et incomplet dans sa nature. La nécessité d'interpréter ouvre alors la porte à la créativité du commandant, cette créativité qui lui permet de ne pas être l'esclave du contexte objectif mais de l'utiliser de la manière la plus appropriée. Mais cette interprétation créative est aussi susceptible de faire apparaitre des lois jusqu'alors inconnues ou négligées, de mettre en évidence les limites de la connaissance antérieure, initiant alors de nouveaux programmes de recherche. C'est pourquoi l'opposition entre l'art et la science dans le domaine militaire ne renvoie nullement à l'opposition traditionnelle entre théorie et pratique. Il s'agit pour les pensées stratégiques russes d'un véritable couple dialectique, dont la mise en oeuvre engendre un bouleversement perpétuel des formes du conflit armé."  Le thème de l'opposition entre art et science militaires est un thème relativement rebattu en Occident, et les soviétiques estiment y avoir trouve une solution originale.

"Ce que les théoriciens soviétiques appelaient la doctrine militaire correspond à l'ensemble du contexte socio-politique dans lequel se déroule un affrontement armé ; cette doctrine militaire consiste en réalité en l'élaboration de scénarios probables de conflit, l'identification des adversaires et la description des moyens par lesquels l'État se prépare à la conduite d'un conflit. Ce que nous appelons usuellement la doctrine militaire, c'est-à-dire l'ensemble des règles qui sont censées guider la composition et l'usage des forces, correspond dans le lexique soviétique à l'art militaire. Quant à la doctrine opérationnelle (au sens occidental), elle se traduit alors par la notion de conceptions opérationnelles." Il faut bien entendu comprendre, que pas plus qu'antérieurement au marxisme, il ne s'agit de guider l'emploi des forces au-delà de la victoire militaire. Sous couvert d'une certaine phraséologie, on aurait pu comprendre une réflexion qui aille au-delà. Mais l'ennemi identifié et la stratégie énoncée et suivie, on est toujours dans le cadre clauweitzien de forces contre forces. Une fois l'ennemi vaincu et cela à tout prix, pas de perspectives tracées sur les conséquences des moyens de la victoire... Et dans beaucoup de cas, à l'Est comme à l'Ouest, ce qui en résulte, c'est un accroissement important de l'influence des valeurs d'autorité, du poids de l'appareil militaire dans l'économie et la société et de conceptions centralisatrices du pouvoir... C'est si vrai que les réflexions soviétiques aboutissent à la notion d'art opérationnel, l'essentiel est d'obtenir la victoire militaire. Nulle inclusion de problématique de classes là dedans, le jeu des étiquettes faisant le reste. Et logiquement tout ce que cet art opérationnel soviétique peut être repris par un État et un gouvernement qui méconnaissent jusqu'au premier terme ce marxisme si proclamé et en même temps si peu présent... Le discours scientifique soviétique prépare, rétrospectivement parlant, le renouveau actuel de la puissance militaire russe. C'est dans les années 1960 en URSS que l'articulation fondamentale entre science et art militaires  est largement soulignée. C'est à partir de leurs propres problématiques, à l'écart de ce qui se pense en Occident dès le début de la Seconde Guerre Mondiale, que les Soviétiques élaborent leurs concepts clés. 

Pour Jacques SAPIR, "dans la pensée soviétique, les évolutions de l'art militaire ont toujours étroitement liées aux transformations de la production, des techniques et des relations de la société à ces dernières, y compris dans leurs structures. On retrouve ici une thèse que l'on peut qualifier de marxiste, si l'on s'en tient, mais qui est, en réalité, une simple leçon d'histoire matérialiste, soit que la manière dont une société fait la guerre ne saurait être indépendante de la manière dont cette société s'est organisée en un ensemble d'institutions et d'organisations, de pratiques et de représentations politiques comme symboliques. Cette thèse conduit à un autre concept clé du discours militaire soviétique, celui de révolution dans les affaires militaires. Une telle révolution signifie que les interactions entre le progrès scientifique, sa diffusion dans le monde de la production et ses conséquences dans l'organisation des sociétés sont en train de provoquer des changements non plus quantitatifs mais qualitatifs."

En ce sens, les Soviétiques ont considéré l'existence de trois révolutions de ce type depuis deux siècles :

- l'union entre la naissance des armées de masse, à la suite des changements politiques et sociaux induits par la Révolution française et la diffusion massive des moyens mécaniques. C'est l'émergence de la guerre à l'âge industriel, ou à celui de la machine ;

- l'invention et la diffusion des armes nucléaires ;

- l'émergence et la diffusion des méthodes de collecte et de traitement quasi instantané de l'information sous ses différentes formes.

Les textes soviétiques vont plus loin que la simple constatation de l'adaptation des armées aux évolutions techniques. "Si l'innovation prend un aspect révolutionnaire, poursuit, Jacques SAPIR, c'est à travers sa diffusion massive et à sa capacité de déstabiliser les anciennes relations entre l'individu - le monde matériel - la société, et à en faire émerger de nouvelles."

"Si l'on procède à une récapitulation des différentes conséquences dans l'art et la science militaire que les Soviétiques en tirent), il est alors clair que la stratégie est le domaine du choix du théâtre des opérations et de la posture que l'on y adopte. Doit-on y rechercher un résultat définitif, comme la destruction de la totalité des moyens adverses ou l'effondrement de sa capacité politique d'action (entrainant sa capitulation), ou doit-on au contraire y adopter une posture d'économie des forces, dont l'application la plus efficace est évidemment la dissuasion de l'adversaire potentiel de recourir au conflit armé sur ce théâtre? La définition de l'objectif stratégique est donc avant tout politique : elle peut et doit se faire en collaboration avec les autorités militaires qui sont en mesure de dire ce qu'il est possible d'obtenir et à quel coût. En cas de décision d'action, il convient de désigner un commandant ayant la responsabilité de l'ensemble du théâtre. Durant la guerre contre l'Allemagne et se alliés, les envoyés spéciaux du haut commandement jouaient ce rôle."

 

La continuité d'une pensée stratégique qui remonte loin.

  "Une des leçons que l'on peut tirer de l'examen des termes employés par les théoriciens militaires soviétique, poursuit plus loin Jacques SAPIR après avoir précisé la distinction entre  niveau de décision stratégique et niveau d'opérationalité, qui se retrouve dans l'organigramme  des directions de l'armée soviétique, est l'importance des distinctions entre des niveaux différenciés au sein d'un ensemble global, le théâtre d'action. Ce vocabulaire a été constamment amélioré et n'a trouvé sa forme définitive que dans les années soixante. Cependant, les notions qu'il décrit sont bien présentes dès le début des années vingt. Cette capacité à penser la profondeur, et en même temps les différents échelons intermédiaires, est une caractéristique fondamentale de la pensée militaire soviétique. Il est probable qu'elle constitue un héritage de la guerre civile, voire même de la théorisation de conflits antérieurs, comme la guerre russo-japonaise de 1904-1905. Les militaires russes et soviétiques ont eu d'emblée à penser la manoeuvre sur des espaces immenses." Ils l'ont fait dans des conditions difficiles et malgré les purges la connaissance théorique est parvenue à être transmise... Ils ont eu à mesurer rapidement les interactions possibles entre les actions militaires et les répercussions politiques. 

"La notion d'art opérationnel, explique toujours Jacques SAPIR, est ainsi née en URSS dans les années 1920, même si elle est enracinée sur des intuitions antérieures. Cette période fut marquée par une étonnante inventivité dans le domaine de la théorie militaire et les politiques économiques."  Elle voit le jour notamment avec les écrits de Vladimir Kiriakovitch TRIANDAFILLOW (1894-1931) et Alexander SVETCHINE (1878-1938). Ce dernier décrit la tactique comme le matériau de base de l'art opérationnel, lui-même destiné à être la base de la stratégie. L'art opérationnel se construit comme une théorisation d'expériences et dans une perception des guerres futures. L'art opérationnel est ainsi largement déterminé par les deux types de posture stratégiques : l'annihilation et l'attrition. Le concept d'attrition est utilisé dans la littérature militaire pour définir des situations où les moyens adverses sont détruits en une succession d'opérations répétées relativement rapidement et n'entrainant, à chaque, que des pertes limitées. Ce concept diffère de celui de la guerre d'usure en ceci qu'il ne fait nullement référence à l'affaiblissement de la volonté adverse. Si une guerre d'usure implique des stratégies d'attrition, ces dernières peuvent être mises en oeuvre dans d'autres contextes. C'est Nikolai Efimovich VARFOLOMEEV (1890-1939) qui se penche de manière systématique sur le concept stratégique d'annihilation. Il met l'accent sur la nécessité de combiner la rupture et l'exploitation, en portant le combat dans la profondeur du dispositif ennemi. Une telle combinaison implique une succession d'opérations qui, à leur tour, mettent l'accent sur la dimension logistique, qui devient alors partie intégrante de l'art opérationnel. Dans les années 1920, une telle conception conduit à mettre l'accent sur les contraintes issues de l'état de l'économie russe, et en particulier de la domination de l'agriculture. Ceci est d'autant plus important que l'URSS doit s'attendre à un conflit avec des pays à économie industrielle. Dans ces conditions, en attendant que l'industrialisation porte ses fruits, le maintien de "l'alliance ouvrière et paysanne" est un facteur stratégique critique. V.K. TRIANDAFILLOW cherche à produire la théorie de la structure des forces adaptée à ces conditions. Il préconise un mélange de forces massives et faiblement équipées et d'unités de choc très mobiles et fortement mécanisées. Il espère ainsi réduire le fardeau militaire et aboutir à une logique de développement des forces armées compatibles avec la Nouvelle Économie Politique préconisée par LÉNINE. Dès le départ en outre, dans l'esprit de ces théoriciens, les forces aériennes et terrestres sont intégrées, à des lieux d'une réflexion menée en Occident par DOUHET. La suprématie aérienne est recherchée par la frappe d'objectifs stratégiques militaires et non par la recherche de destruction des centres urbains. Si lors de la Grande Guerre Patriotique, comme la nomme les Soviétiques la Seconde Guerre Mondiale, l'aviation de bombardement est sur-développée, c'est pour couvrir une surface de combat sans équivalent à l'Ouest. Jonctions ferroviaires, aérodromes, noeuds routiers, trains et navires sont les objectifs d'une aviation de bombardement, appuyée par une aviation d'assaut pour assurer la maitrise du ciel. La notion d'engagement aéroterrestre soviétique a près de quarante ans d'avance sur l'Airland Battle de l'OTAN. C'est que les rivalités entre armes jouent moins fortement qu'en Occident, entrainant leur coopération plus étroite, aidée par une structure de commandement bien plus centralisée qu'à l'Ouest. 

En même temps qu'il se constitue, le discours stratégique soviétique s'intègre dans un contexte extrêmement changeant. "Les différents concepts et notions élaborées durant les années vingt durent être traduits en des formes organisationnelles bien réelles au fur et à mesure du réarmement de l'URSS. Ce fut loin de se faire de manière aisée ou linéaire, et les débats furent importants, que ce soit pour les priorités ou pour les formes que devait prendre l'Armée Rouge modernisée." Notamment pour le problème de la mécanisation. 

S'appuyant sur les conceptions de TRIANDAFILLOW, père des futurs corps mécanisés, le développement du concept des opérations en profondeurs est impulsé surtout par VARFOLOMEEV et TOUKHATCHEVSKY. Partisan d'une industrialisation accélérée comme d'une forme d'armée communiste (sans apport des anciens cadres russes et avec surveillance des conseillers politiques), ce dernier voit ses thèses écartées, mais pas pour des raisons logiques militaires mais dans les méandres des ambitions personnelles à la tête du jeune État. L'abandon de la NEP, la collectivisation forcée des terres, qui rendent peu crédible l'alliance paysans-ouvriers d'une Armée Rouge moderne, conduisent dès la fin des années 1920, à rechercher des scénarios de guerre courte, offensifs, avec frappe des objectifs le plus vite possible. L'arme de choc à privilégié est donc alors une combinaison d'unités blindées, mécanisées et aéroportées, peu nombreuse certes, mais capable de frapper des points essentiels à la machine de guerre ennemie. Le tournant est rendu explicite par le glissement du concept de bataille en profondeur à celui d'opération en profondeur. Ce changement peut se lire quand on campe les Règlements de 1929 et de 1933. "Ainsi s'accomplit une évolution paradoxale ; le mouvement qui conduisit les penseurs soviétiques à exploiter pleinement le concept d'art opérationnel mis à jour par A. Svetchine, fut celui-là même qui les conduisit à un fétichisme de l'offensive produisant l'oblitération de certains des enseignements de ce même Svetchine sur le rôle des opérations défensives et de la guerre d'attrition."

En se focalisant, et cela de plus en plus quand on se rapproche des années 1940, sur l'offensive, et en se positionnant donc comme la force d'initiative dans la guerre, l'Armée Rouge abandonne les projets de mobilisation massive. Une offensive réussie doit faire l'économie de cette mobilisation. TOUKHATCHEVSKY, qui connait bien les auteurs occidentaux, de FULLER à DE GAULLE, introduit dans la culture militaire la notion d'opérations combinée aéroterrestre. Ses idées et de celles du groupe d'officiers qui l'entourait sont dignes d'admiration, comme l'écrit Jacques SAPIR, qui périrent dans les purges de 1937, mises en oeuvre bon an mal an, impliquent une industrialisation à marche forcée pour équiper l'Armée Rouge de ces engins mécanisés indispensables à l'offensive, avec un arbitrage sur la quantité au détriment de la qualité des armements. Et ce faisceau d'évolution, ainsi que la position de forces suprises par la l'ennemi, conduit à la débâcle du début des années 1940, débâcle que l'URSS ne réussit à surmonter, il faut le noter, que grâce en partie aux prêts et aux dons massifs de matériels américains envoyés par dessus le Pacifique pour soutenir son effort de guerre...

 

Jacques SAPIR, Le discours stratégique. élaboration et pertinence d'un langage stratégique, dans Mots, n°51, juin 1997, www.perse.fr. Edward Mead EARLE, Lénine, Trotsky, Staline, La guerre selon les Soviétiques, dans Les maitres de la stratégie, tome 2, Bibliothèque Berger-Levrault, 1982.

 

STRATEGUS

 

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3 juillet 2018 2 03 /07 /juillet /2018 07:24

    Le journaliste et homme politique français Marc SANGNIER est l'un des promoteurs du catholicisme démocratique et progressiste. Il a une place importante dans le lancement du mouvement de l'éducation populaire à travers revues et mouvements. Créateur du Sillon, pionnier du mouvement des auberges de jeunesse en France, il consacre une grande partie de son temps pour la lutte pour la paix. 

     Après une éducation chrétienne, élève au lycée Stanislas de 1879 à 1894, il entre à l'École polytechnique en 1895 et obtient une licence de droit en 1898. 

    Jeune étudient en 1894, il anime un journal philosophique, Le Sillon, journal du mouvement pour un christianisme démocratique et social, fondé par son ami Paul RENAUDIN. Il fait de cette publication un lieu de réflexion politique dans l'esprit du "Ralliement" des catholiques au régime républicain prôné par le pape LÉON XIII et de son encyclique Rerum Novarum.

   En 1899, Le Sillon devient l'organe d'un vaste mouvement d'éducation populaire qui réunit la jeunesse ouvrière et les fils de notables afin de réconcilier les classes laborieuses avec l'Église et la République, à une époque où l'ensemble de l'Église est encore conservatrice et même en partie monarchiste. En s'appuyant sur les patronages catholiques, Marc SAUNIER crée en 1901 des instituts populaires qui donnent vite des cours et des conférences publiques. Lors du congrès national du mouvement de 1905, près de mille cercles venus de la France entière sont représentés. C'est l'année de la publication du roman de Gorges FONSEGRIVE (qui avait permis le premier à Marc SANGNIER d'exposer ses idées à un vaste public dans sa revue La Quinzaine), Le Fils de l'Esprit. Roman social, "livre de chevet de toute une jeunesse", où s'exprime par la fiction le projet de ces catholiques sociaux ralliés à la République.

La loi de 1905 de séparation des Églises et de l'État constituent un tournant : le conflit entre les idées libérales du Sillon et l'épiscopat français monte d'un cran. Et en 1910, le Pape PIE X condamne les idées des sillonistes qui prône selon lui "le nivellement des classes, la triple émancipation politique, économique et intellectuelle. Le clergé est traversé par ce conflit et Marc SANGNIER préfère, après s'être soumis à la directive du Vatican et fermer Le Sillon,  abandonner l'action religieuse pour l'action politique. 

   Il fonde alors un quotidien, La Démocratie, puis en 1912, la Ligue de la jeune République. Il milite pour l'égalité civique pour les femmes, le scrutin proportionnel et ébauche un système avant-gardiste de législation sociale.

   Mobilisé en à la déclaration de guerre en 1914, il sert avec le grade de lieutenant pendant 18 mois sur le front et est décoré de la Croix de guerre avant d'obtenir la Légion d'honneur. La paix revenue, il se présente aux élections législatives et est élu à la Chambre "bleu horizon". Réactivant son mouvement Jeune République, il défend l'idée d'une véritable réconciliation franco-allemande, se déclarant ouvertement pacifiste, comme d'ailleurs une grande partie de l'élite intellectuelle au sortir de la Grande Guerre, mais à l'opposé d'un classe politique voulant faire payer la guerre à l'Allemagne. Il perd, à cause de ces idées pacifistes, les élections de 1929 et décide d'abandonner alors la politique.

   Il se consacre à partir de ce moment entièrement à la cause pacifiste. Il reprend l'idée de Richard SCHIRRMANN qui initie les premières auberges de jeunesse en Allemagne et crée la première auberge de jeunesse française, l'Épi d'or, en 1929, dans la commune de Boissy-la-Rivière où il est installé et dont il est maire depuis 1925. L'année suivante est fondée à son initiative la Ligue française pour les auberges de jeunesse.

    Marc SANGNIER crée un nouveau périodique, L'Éveil des peuples, afin de faire connaître ses idées. Des personnalités comme Pierre COT et René CASSIN signent à l'occasion quelques articles dans son journal. Durant l'occupation, après la défaite de 1940, il met l'imprimerie de son journal au service du Groupe de la rue de Lille, ce qui lui vaut d'être arrêté par la Gestapo et incarcéré pendant quelques semaines à la prison de Fresnes. A la Libération, il est élu député de Paris sous l'étiquette MRP (Mouvement Républicain Populaire). Mais ni au Parti, ni au Parlement, il n'a un rôle très efficace. 

   Il est l'auteur de nombreux ouvrages et son oeuvre est conservée (et diffusée par) à l'Institut Marc-Sangnier, fondé par son fils Jean (1912-2011). Parmi ses ouvrages, citons L'Éducation sociale du peuple (Rondelet, 1899), Le Sillon, esprit et méthode (Au Sillon, 1905), L'Esprit démocratique (Au Sillon, 1906), La lutte pour la démocratie (Perrin, 1908), Conférences aux soldats sur le front (Bloud et Gay, 1918), Le Pacifisme d'action (Foyer de la paix, 1936), Le Combat pour la paix (Foyer de la paix, 1937), Histoire des Auberges de la Jeunesse (Les Auberges, 1946). Ses discours en 10 tomes ont également été publiés.

 

Marc SANGNIER, le droit de la guerre d'après les théologiens et les canonistes du Moyen-Âge, Paris, A. Tralin, 1911 ; La doctrine scolastique du Droit de guerre, A. Pedone, 1919. Disponibles sur Gallica, le site de la BNF. 

Denis LEFÈVRE, Marc Sangnier, l'aventure du catholicisme français, éditions Mame, 2008. Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015.

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2 juillet 2018 1 02 /07 /juillet /2018 08:02

         Alfred WANDERPOL, ingénieur, philanthrope, écrivain français est un des leaders du mouvement pacifiste en France dans les années précédant la Première Guerre Mondiale.

          Après des études à l'École polytechnique et avoir pris une spécialité en mathématiques au Lycée de Lille, il entre à l'École centrale des arts et manufactures de Lille et obtient un diplôme d'ingénieur en 1876.

        Après un service militaire de 1876 à 1877 à Versailles dans le corps des ingénieurs, il poursuit une carrière professionnelle jusqu'à devenir chef ingénieur spécialisé à Lyon dans la construction de ponts en 1884. Il fait parallèlement des études de droits. Supportant difficilement les tracasseries de l'administration dont sont parfois victimes à cette époque les catholiques, il démissionne pour entrer dans l'industrie. 

      Il est membre de la Société des sciences industrielles de Lyon en 1880 et de la Société d'agriculture, sciences et arts utiles de Lyon en 1883. En 1890, il devient membre de la Société pour le sauvetage des enfants moralement abandonnés, organise et dirige un asile à Vaise. Il travaille également pour l'Association catholique lyonnaise pour la diffusion des évangiles et la Société Saint Jérome. En 1905, membre du Sillon de Marc SANGNIER, il soutient avec Victor CARTHIAN, le journal Demain. 

        Il participe en 1906 au Congrès pacifiste de Milan et oeuvre pour convaincre les cercles catholiques de l'importance de la lutte pour la paix. En 1907, il fonde avec l'Abbé PICHOT la Société Gratry qui devient en 1909 la Ligue des catholiques français pour la paix. En 1911 et dans les années suivants il rédige ou dirige des livres pacifistes. Avant La doctrine scolastique du Droit de guerre de 1919, il rédige Le Droit de guerre d'après les théologiens et les canonistes du Moyen-Age (1911), La Guerre devant le christianisme, suivi d'une traduction du "De Jure Belli" de François de VITORIA (1912) et rassemble des textes de huit auteurs sur l'Eglise et la guerre (1913).

      Avec Marc SANGNIER, il incarne le pacifisme sillonniste dans ces années précédant la Grande Guerre. Fidèle aux textes pontificaux et persuadé du rôle actif que doivent jouer les catholiques dans le maintien de la paix, Alfred VANDERPOL lit et étudie les écrits des pacifistes contemporains et surtout, lorsqu'un accident l'oblige à interrompre pour un temps son activité professionnelle, médite ceux de SAINT AUGUSTIN, SAINT THOMAS D'AQUIN, SUAREZ, VITORIA... Longtemps, il espère, en vain d'ailleurs, que l'Église produise un texte majeur sur la guerre et la paix comme elle produit des textes sociaux. Convaincu de la possibilité d'établir la Paix par le Droit, il ne parvient pas à réaliser l'Institut de droit international qu'il souhaite. 

Certains jeunes catholiques ne sont pas insensibles aux arguments invoqués, comme le montrer la revue de la jeunesse catholique normande, La Source. Mais le recrutement des sections de la Société Gratry reste modeste. En 1910, la Ligue des catholiques français pour la paix ne compte que 700 membres, dont un quart d'ecclésiastiques. Il s'agit d'un groupe très minoritaires au sein d'un monde catholique où le nationalisme domine. 

 

Alfred WANDERPOL, La doctrine scolastique du droit de guerre, Éditions Pedone, 1919.

Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015.

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29 juin 2018 5 29 /06 /juin /2018 08:31

        Dans la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe, un pacifisme chrétien s'élabore dans l'entourage des papes chez quelques catholiques français. Les publications sur le sujet se multiplient, même si elles sont souvent confidentielles, au moins à leurs débuts. C'est aussi le début de l'élaboration d'une diplomatie vaticane, dans la conscience qu'on ne pourra pas revenir en arrière sur la réduction drastique des pouvoirs terrestres de la Papauté, géographiquement et culturellement. 

   A Rome dans l'entourage du Pape, on reprend, dans la ligne des théologiens du XVIe siècle, la réflexion sur ces questions de la guerre et de la paix. Les travaux des jésuites, et notamment du Père TAPARELLI font redécouvrir les idées de THOMAS D'AQUIN ainsi que celles du dominicain Francisco de VITORIA (1548-1619), théologien du droit de la guerre et des devoirs des belligérants, ou encore du jésuite espagnol SUAREZ (1548-1617). Le Père TAPARELLI édite en 1843 son Essai théorique  de droit naturel sur les faits, traduit en français en 1857.

Le Père TAPARELLI distingue la "guerre juste", qui a pour but le rétablissement de l'ordre, des conflits dictés par les rêves de conquêtes et le désir de domination. Selon lui, seule une autorité internationale, résultant d'un accord entre les nations, peut garantir véritablement la paix avec une sorte de tribunal fédéral universel. La réflexion sur ces questions se poursuit dans l'entourage de PIE IX, en dépit des temps troublés que traverse la péninsule italienne? La paix est une préoccupation sans cesse réaffirmée par les papes, notamment à la suite de PIE IX, LÉON XIII. 

Le pacifisme prôné par Rome, entendre l'Église catholique qui entend également par là garder une place majeure dans la conscience des Nations, à défaut des Couronnes (défaillantes), n'est ni antimilitariste, ni antipatriotique. Dans son sillage, inspiré directement par la Curie ou naissant indépendamment, parait dans le dernier tiers du siècle, un grand nombre d'opuscules évoquant le recours au Pape, regardé comme un arbitre naturel par suite de son indépendance (des différents pouvoirs temporels...). Le jésuite Eugenio CIMATTI fait paraitre à Rome en 1883, un volume de 250 pages, L'arbitrage du pape, dont les thèmes ici argumentés, sont repris à travers l'Europe. Le Concile de 1870 devait abordé la question, mais il est écourté, la guerre éclatant. A propos de ce conflit armé, PIE IX propose sans succès son arbitrage. 

Pourtant à la fin du XIXe siècle, le recours est de plus en plus fréquent aux arbitrages les plus divers, et l'activité diplomatique du Saint Siège, notamment de LÉON XIII, permet au Vatican de s'introduire dans le concert des nations. La Paix est une préoccupation sans cesse réaffirmée par le souverain pontife, même si aucune encyclique ne lui est consacrée. Il n'existe en effet par d'équivalent, dans le domaine de la guerre et de la paix, à Rerum novarum (1891) consacré aux questions sociales. Si la Papauté s'occupe d'arbitrer certains conflits en Europe, elle reste très prudente (au vu d'une possibilité de résultat) et se trouve en bute aux entreprises du gouvernement italien qui entend isolé le Vatican. 

      Sur certaines des propositions, notamment de L'arbitrage du pape de CIMATTI, un pacifisme catholique se développe en France, tout en restant très marginal. Ceux, laïcs ou ecclésiastiques qui s'en occupent n'en font pas d'ailleurs souvent leur activité principale. Ainsi l'abbé GRATRY est la cheville ouvrière d'un petit cercle débattant de ces problèmes dès le Second Empire.

Il s'interroge sur l'attitude des chrétiens devant la suite de guerres dans laquelle le Second Empire s'engage et est très inquiet de la situation internationale. En contact avec d'autres mouvances pacifistes - mais pas en s'en doute avec la frange antimilitariste et encore moins avec la tendance marxiste de celle-ci - il adhère par exemple lors de sa création par PASSY à la Ligue internationale et permanente de la paix. Cette adhésion est d'ailleurs mal vue par les milieux conservateurs et le Père PÉTÉTOT, supérieur de l'Oratoire qui a fait renaitre de ses cendres, le désavoue. Les idées de GRATRY sont reprises par l'abbé PICHOT, prêtre de la Creuse qui tente de les faire connaitre (Pages choisies, 1899). Ce dernier fonde avec Louis JORRAND, ingénieur à la manufacture d'Aubusson, la "Société Gratry pour la paix internationale" qui rencontre peu d'écho (elle n'en rencontrera d'ailleurs pas par la suite...). D'ailleurs l'Abbé PICHOT a des problèmes avec sa hiérarchie (faisant partie d'une longue série d'évêques et de prêtres dans ce cas) à la suite de la publication, avec JORRAND, d'une brochure de 68 pages, La conscience chrétienne et la question juive, et surtout d'un article adressé au journal La Croix, alors très antifreyfusard, condamnant l'antisémitisme comme étant une violation de l'Évangile. Il doit cesser son enseignement et s'installer à Monaco où le prince-souverain Albert est très favorable lui-même à la ligue de Frédéric PASSY. 

On peut considérer que peut-être avec le temps, les idées du pacifisme catholique aurait pu gagner quelques parties de l'opinion, mais comme pour toutes les autres tendances du pacifisme, elles sont laminées par le torrent de nationalisme, de patriotisme et de chauvinisme de la Première Guerre Mondiale. Et ce malgré les interventions répétées de la Papauté durant la guerre, pas plus entendu que quelques rares protestants réceptifs aux idées pacifistes. 

 

Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015.

 

PAXUS

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27 juin 2018 3 27 /06 /juin /2018 09:02

     Connu surtout pour son rôle de prédicateur et de restaurateur de l'Oratoire de France, Alphonse Joseph Auguste GRATRY, est un prêtre catholique et philosophe français, mais aussi un des animateur de la mouvance pacifiste catholique en France. Très grand orateur, qui est  souvent comparé à MALEBRANCHE, entre 1830 et 1870, il lutte constamment pour la réconciliation entre science et foi et entre démocratie et christianisme.

  Issu d'une famille plutôt militaire et athée, d'industriels originaire du Nord de la France, puis de Belgique et de Suisse (depuis le XVIe siècle), il se convertit au christianisme pendant ses études en rhétorique et en philosophie au collège Heni IV et au collège Saint-Louis à Paris. Fréquentant l'École Polytechnique de 1825 à 1827, il y travaille dans son esprit non pour devenir ingénieur et officier d'artillerie ou de marine, mais dans le but de se forger des armes savantes pour la gloire de Dieu et la défense de la foi (Louis RATISBONNE, Journal des débats, 27 mars 1868).

Bénéficiaire d'un héritage inattendu, il renonce au modèle familial pour entrer au séminaire, sur les traces de son contemporain le cardinal NEWMAN, et dans la foulée entame une carrière dans l'enseignement. Enseignant et prêtre de qualité (il est nommé directeur du collège Stanislas de 1840 à 1845), il s'oriente vers la théologie et une activité à la fois dans le monde religieux et le monde laïc, réactivant avec des amis la Société de l'Oratoire de Jésus, supprimé depuis 1792 et s'activant dans les milieux pacifistes. 

      Très influent dans le milieu intellectuel parisien, étant à l'origine des conversions d'Augustin THIERRY et d'Alfred de VIGNY, il est nommé à la faculté de théologie  de la Sorbonne en 1863 et est élu à l'Académie française en 1867. Il publie en 1862 ce qui est considéré dans les milieux catholiques comme son meilleur ouvrage, Conseils pour la direction de l'esprit. 

Personnalité en vue de son temps, son caractère tumultueux amplifie les conflits idéologiques avec des personnages influents. Polémiste batailleur dès les années 1840, il est notamment en conflit avec le philosophe VACHEROT, directeur des études de l'École normale supérieure, rue d'Ulm, où il est aumônier (nommé en 1846) jusqu'à sa démission pour exposer plus librement ses arguments. Cette affaire assis en quelque sorte sa réputation, VACHEROT lui-même démissionnant de l'École...

      Parallèlement à ses activités intellectuelles et pastorales, il s'interroge sur le rôle des chrétiens devant la suite de guerres dans laquelle le Seconde Empire est impliqué. En 1861, alors que les chrétiens de Série sont massacrés et qu'il est très inquiet devant la situation international, le père GRATRY publie La Paix. Méditations historiques et religieuses, volume comprenant une suite de réflexions dont il a commencé la rédaction en 1856 au lendemain de la guerre de Crémie. Le livre s'ouvre par une réflexion sur la paix, méditation poétique sous la forme d'une vision du Christ parlant à l'auteur et lui demandant de guetter les signes d'espérance. Le Christ appelle les hommes à de pas diviniser les instituions ; si l'amour de la patrie est légitime, il ne peut venir qu'après ceux dus à Dieu et au genre humain. Ce qui détonne à un moment où les institutions politiques et religieuses, notamment au sortir de l'affaire Dreyfus, recherchent une entente et où les aumôniers militaires sont présents dans les endroits où les armées se livrent justement à des guerres...Un enjeu d'autant plus important que, par là, au-delà de la séparation de l'Église et de l'État seulement édictée en 1905 qui ne devient effective que lentement, l'Église entend retrouvé une partie de ses pouvoirs perdus lors de la Révolution française de 1789... Pour GRATRY, il ne saurait même pas question de "droit de conquête", qui n'est pour lui que du "brigandage". Seule une "guerre défensive" peut être considérée comme "juste". Son "cas" est aggravé par le fait qu'il refuse de reconnaitre l'infaillibilité du Pape, même s'il observe avec bienveillance la possibilité d'arbitrages de l'Église de Rome. 

Une seconde méditation invite à dompter le mal et la force, même si l'idéal de justice, de progrès et de liberté semble aujourd'hui partout vaincu, car l'Évangile doit être la "loi des nations". Dans un autre chapitre, GRATRY condamne vigoureusement l'Empire turc, responsable du massacre de chrétiens et incarnation du "mal au sein du genre humain", et appelle à sa destruction "par la justice et par la paix", car une seule justice s'applique aux hommes et aux nations. La septième méditation est une lettre fictive adressée par l'auteur à la reine d'Angleterre, "car le peuple anglais avoue hautement qu'il veut l'empire exclusif des mers, nécessaires à ses intérêts. Or, qu'est-ce que la mer, sinon la voie publique du globe? De même donc qu'autrefois les brigands se tenaient embusqués et armés dans les défilés des montagnes, de même ce peuple est embusqué dans les défilés de la mer". Mais le reproche le plus grave concerne la conquête et l'oppression de l'Irlande. Le sort de l'Irlande est, pour lui, comparable à celui de la Pologne, autre nation catholique martyrisée par de puissants voisins. Ces deux nations doivent retrouver leur indépendance et pouvoir vivre libres.

En 1868, GRATRY complète ses réflexions par la publication d'un nouveau livre, La Morale et la loi de l'Histoire, dans lequel il développe plusieurs thèmes déjà évoqués, présentant notamment la guerre comme le MAL, oeuvre des fils de Caïn et de Satan.

   Ses idées, il cherche à des développer surtout dans les milieux qu'il fréquente, notamment les pacifistes exempts d'anticléricalisme comme Frédéric PASSY en adhérant à sa Ligue internationale et permanente de la paix. Mais il ne rencontre que peu d'échos chez les catholiques en général et son activité demeure méconnue, notamment après sa mort où l'on ne retient que son rôle dans la renaissance de l'Oratoire. Par cette activité et de manière plus générale son activité oratoire, il est considéré comme une grande figure intellectuelle et religieuse du XIXe siècle. 

 

 

 

 

 

Alphone GRATRY, La Paix. Méditations historiques et religieuses, Paris, C. Bouniol,1861. Disponible chez Paperback ; Les Sources, en deux volumes ; Commentaires sur l'Évangile selon saint Mathieu. Charles de Mazade a fait en 1862, dans la Revue des Deux Mondes, une recension sur "Les méditations d"une prêtre libéral, qu'il présente en trois grands thèmes : La Paix, Les Sources et Commentaires sur l'évangile de saint Mathieu, qu'il relie en un tout pour présenter la pensée et la démarche du prêtre oratorien. Disponible sur Wikisource. 

Guillaume CUCHET, Penser le christianisme au XIXe siècle. Alphonse Gratry (1805-1872). Journal de ma vie et autres textes, Rennes, Presses universitaires de Renne/Société d'histoire religieuse de la France, 2017. Olivier PRAT, Alphonse Gratry, Marginal ou précurseur?, Éditions du Cerf, 2009.

 

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25 juin 2018 1 25 /06 /juin /2018 08:37

   Issu des réflexions et des pratiques du taylorisme tout en en interprétant fortement les concepts, le fordisme constitue en fin de compte la référence d'une nouvelle façon de produire (le travail à la chaîne) dans l'industrie, et d'abord l'industrie automobile, et d'une nouvelle manière de contrôler les travailleurs dans le cadre d'un nouveau contrat social. 

   Le fordisme est au premier sens du ter, un modèle d'organisation et de développement d'entreprise mis en oeuvre par Henry FORD (1863-1947), fondateur de l'entreprise qui porte son nom, à l'occasion de la production d'un nouveau modèle d'automobile, la Ford T, et théorisé par Antonio GRAMSCI (1891-1937). Dans la littérature politique et économique, surtout critique, le fordisme est analysé comme élément essentiel du capitalisme industriels venu des États-Unis. Henry FORD décrit dans son autobiographie, My Life is Work and Work my Life, paru aux États-Unis en 1922, comment il a eu et développé ses idées dans le secteur automobile. 

Il s'inspire du taylorisme, organisation scientifique du travail instauré par TAYLOR et ses continuateurs qui se base, rappelons-le avant tout sur la qualité du produit, comme celle des relations entre employeurs et employés). Henry FORD y ajoute d'autres principes comme notamment le travail des ouvriers sur convoyeur (qu'il a découvert lors de la visite d'un semblable dispositif déjà à l'oeuvre aux abattoirs de Chicago).

 

Le fordisme comme cercle vertueux production-consommation

      Le fordisme désigne également un  "compromis économique et social vertueux" permis par les résultats de cette mise en oeuvre : les forts gains de productivité peuvent en partie être attribués aux travailleurs concernés, contribuant à une très forte croissance économique qui, en retour, soutient la prospérité.

Les salaires peuvent être indexés sur cette progression, et générer une augmentation du pouvoir d'achat, lequel permet d'acheter les voitures produites et de diffuser une "culture de l'automobile" via ces ouvriers. Les keynésiens analysent (voir Daniel COHEN, Les infortunes de la prospérité, Agora Pocket, Juilliard, 1994) le fordisme comme un ensemble de mécanismes ou de procédures implicites ou explicites par lesquelles les salaires se sont progressivement indexés sur les gains de productivité. Augmenter régulièrement les salaires au rythme des gains de productivité permet d'assurer que les débouchés offerts aux entreprises croîtront également au même rythme et permettront donc d'éviter la surproduction. Dans ce raisonnement, où les divisions verticale et horizontale du travail, la standardisation et l'augmentation du salaire des ouvriers afin de stimuler la demande de biens et d'augmenter la consommation, ont pour conséquences une hausse de la production et de la productivité, de la consommation de masse, le capitalisme doit trouver un développement sans précédent. 

Le rôle de la Première Guerre Mondiale semble central dans la genèse du modèle nordiste. Elle ouvre le XXe siècle du changement économique, politique et technologique. La Seconde Guerre mondiale constitue, avec le suicide de l'Europe en tant dominance politique et économique, la voie du développement du système de production de masse des États-Unis, aidée de l'intervention étatique, qui trouve de nouveaux débouchés pour une production qui peut exploser, à la mesure des besoins d'un continent en ruine. S'établissent alors des normes de production et de consommation qui permet d'étendre la standardisation à l'ensemble de l'économie, jusqu'au monde agricole. Dans les pays à économie capitaliste comme dans les pays établissent une planification économique (URSS, Pays de l'Est européen), ce modèle se généralise, adaptée soit à l'accumulation capitaliste, soit au développement d'un socialisme bien particulier.

 

Le modèle nordiste, à la fois économique et social

     Lusin BAGLA montre comment le fordisme est érigé en modèle. "L'expérience de Ford a inspiré de nombreux économistes dont ceux appartenant au courant régulationniste, qui étudient les institutions et les stratégies destinées à assurer la viabilité à long terme de cette forme de production. Transposant l'expérience de Ford à leur analyse du niveau "macro", les régulationnistes (voir Robert BOYER, La théorie de la régulation, une analyse critique, La Découverte, 1987) l'ont conceptualisée comme le "compromis nordiste". L'approche régulationniste, qui insiste sut l'articulation de l'économique, du social, du politique et de l'idéologie, attache une grande importance au cadre législatif et institutionnel. Certains types de rapports sociaux vont de pair avec certains types de structures et d'institutions sociales. Lorsque les différents élément entrent en contradiction, de nouvelles procédures de régulation, allant de pair avec de nouvelles formes de concurrence, de nouvelles formes de rapport salarial et de nouvelles formes de comportements de consommation et d'autres rapports sociaux se mettent progressivement en place." 

    "Le fordisme, poursuit-elle, s'inscrit dans un processus d'accumulation intensive avec un rapport salarial monopoliste, qui s'oppose au régime d'accumulation extensive du début du processus d'industrialisation.

On s'appuyait alors sur la mise au travail des femmes et des enfants ainsi que sur des journées de travail très longues. L'emploi étant instable, le contrat de travail, individuel, et le niveau du salaire très sensible aux modifications de la conjoncture et aux conditions locales. Le rapport salarial était de type concurrentiel. La consommation de masse n'étant pas à l'ordre du jour, les salaires étaient maintenus à un niveau faible", engendrant par ailleurs de féroces conflits sociaux.

Le compromis nordiste s'accompagne d'une législation du travail octroyant aux salariés de nombreux droits (syndicalisme, négociations collectives, salaire minimal garanti, couverture sociale...) pour leur permettre de défendre leur pouvoir d'achat et de se protéger contre les aléas de la vie tels que le chômage ou la maladie. La survie à long terme du mode de régulation ou du régime d'accumulation en vigueur dépend de l'harmonie entre les normes de production et les normes de consommation. Enfin, le contrat de travail épouse un caractère collectif. L'emploi est stable, les salaires son indexés sur le coût de la vie et tiennent compte des gens de productivité. Ce "régime" va de pair avec l'essor de l'État-providence."

 

Contrôle, contrôle, contrôle...

"Située dans un tel contexte social, poursuit Lusin BAGLA, les organisations - (industrielles et administratives) - cherchent de leur côté à imposer de nouvelles formes de contrôle et de récompense compatibles avec le "contrat social moderne". Les salariés acceptent, dans les systèmes de rémunération, la référence à la formation ou aux titres de diplômes, au temps de travail, à la description et à la classification des postes pour l'évaluation des qualifications qu'ils nécessitent et des salaires qu'ils justifiaient, dans la mesure où il s'agit de critères "universels", et, surtout, contrôlables. De même, ils admettent la division du travail et les différences salariales qui en résultent.

La garantie d'une carrière à évolution régulière g^race aux promotions internes facilite le consentement des salariés. En effet, la technologie et la production étant plutôt stables, l'expérience prime sur les connaissances nouvelles. L'organisation puise dans son "marché intérieur" pour recruter une partie de la hiérarchie, en essayant ainsi de fidéliser ses salariés. Dans l'ensemble, les syndicats acceptent ce type de fonctionnement. Ils reconnaissent la légitimité de la définition des méthodes et des choix organisationnels et technologiques par la direction qui détient l'information et l'expertise. Leurs revendications se concentrent sur les taux salariaux de base, sur les cadences et sur les conditions de travail pénibles. Leur attention porte également sur la conformité aux accords et au règlement des décisions concernant les transferts d'un poste à l'autre et les critères d'évaluation et de promotion." Globalement, cela fonctionne, mais de manière généralement minoritaire, les syndicats revendiquent la possibilité d'une critique sociale plus vaste que leurs compétences "quantitatives", et leurs actions sont parfois conduites en dehors de préoccupation strictement locales et matérielles. Plus la direction s'écarte, sous la pression de la concurrence et des évolutions technologiques, du contrat social explicite et plus la contestation interne s'accroit, et déborde les cadres habituels de l'action syndicale qui comporte des activités parfois à la limite de la légalité.

Au centre de l'organisation se trouvent des organes de contrôle, notamment comptables, des activités à l'intérieur de l'entreprise. La comptabilité oriente à la fois les stratégies externes et les décisions managériales internes et veille à la "maximisation" des profits de ou des entreprises, suivant son champ d'attention. La concurrence, puis la mondialisation fait également pression sur à la fois les agents comptables et sur la manière de comptabiliser. En fait, tout effort d'harmonisation des différents modèles comptables en vigueur dans l'économie mondiale est porteuse de conflits, parfois très mal évalués.

    "L'organisation scientifique et bureaucratique, continue Lusin BAGLA, a multiplié et perfectionné les moyens de contrôle direct et indirect, allant des politiques de recrutement aux méthodes 'organisation de l'espace, en passant par la motivation des salariés.

Le confinement des salariés à un espace surveillé reste l'aspect fondamental du contrôle dans l'organisation moderne. La technologie du travail à la chaîne dépend fortement de l'inscription d'activités synchronisées et coordonnées dans un espace défini. Le rapport au temps est également rigide (y compris, rappellons-nous sur les temps de pause-repas et pause-pipi). Le rythme de travail est souvent incorporé dans la technologie qui constitue ainsi un moyen de contrôle supplémentaire. Au lien entre technologie et espace s'ajoute celui entre temps et espace de travail.

L'usine taylorisée a pu être comparée aux "institutions totales" (voir E. GOFFMAN, Asiles, Minuit, 1968) comme les monastères, les asiles psychiatriques ou les prisons (ou les casernes), qui répriment tout besoin d'intimité et toute tentative de distinction, pour une meilleure surveillance." D'ailleurs les études ne manquent pas qui pour la gestion du temps et la gestion de l'espace indiquent une filiation d'ordre philosophique, politique et sociale, dans l'expérience des ordres religieux et des institutions militaires dont le fruit est appliqué à des institutions éducatives et de production. Cela est "étonnement" clair pour les institutions d'enfermement de rééducation par le travail (on pense par exemple aux pensionnats de délinquants mineurs). Là où notre auteure voit seulement des comparaisons, il y a réellement filiation. Quoi qu'il en soit, en effectuant les mêmes gestes en même temps que le groupe des pairs, "sous le regard des autres, les ouvriers sont confrontés à des phénomènes de dépersonnalisation ou de "désindividuation."

"L'architecture intérieure de l'usine reflète (comme l'a bien montré Michel FOUCAULT) l'exigence de contrôle. Pour que le salarié soit observable, il doit être visible. L'espace réservé aux surveillants est souvent surélevé pour leur permettre de voir l'ensemble de l'atelier. On affirme ainsi que, pour améliorer la surveillance des salariés, à l'électricité s'st ajoutée la chaîne d'assemblage qui immobilise l'ouvrier en déplaçant les objets vers lui. Qu'il s'agisse des ouvriers dans un atelier, ou des pools de dactylos, le fait de travailler suivant un rythme collectif dans un espace contrôlé et anonyme que l'on ne saurait s'approprier traduit l'absence de pouvoir et de statut. C'est pourquoi les cadres ont hésité à accepter le "bureau paysage" qui a fait son apparition vers la fin des années soixante-dix. 

"L'utilisation de l'espace est loin d'être laissée au hasard, comme l'avaient déjà compris les anthropologues. L'espace organisationnel est également investi de significations sociales. L'emplacement des services et la répartition spatiale des bureaux visent à favoriser certains types d'interaction et à en décourager d'autres. L'architecture intérieure de l'organisation matérialise la nature des relations de travail ainsi que les hiérarchies et les rapports de pouvoir."

 

Mise en oeuvre de toutes les ressources en vu du travail productif et de la productivité du travail.

   Même si la présentation aux travailleurs, et notamment au moment de l'embauche, est orientée vers son "confort" physique et intellectuel, les techniques mises en oeuvre n'ont pour but et pour légitimité aux yeux de la direction que dans le maintien ou le développement de la productivité. "L'organisation moderne a amélioré les mesures de l'efficacité et de la performance afin de les exprimer de manière standardisée. Dans un souci de comparaison et de contrôle, il a fallu formaliser et codifier les savoir-faire. Les salaires furent dépossédés alors de toute une partie de leur qualification : les connaissance tacites, qui ne sont pas mesurables, et, par là même, ne font pas l'objet d'une rémunération. La reconnaissance du savoir tacite" fait obstacle à la formalisation nécessaire à une mesure standardisée des performances." Ce qui n'empêche pas, phénomène bien connu des spécialistes du recrutement des salariés, la recherche de ces connaissances tacites non rémunérées... "Pour évaluer les salariés, il était nécessaire de les rendre comparables, quitte à ignorer leurs particularités, leurs capacités relationnelles, leur aptitude à résoudre certains probe!mes, qui ne sont guère quantifiables. (...) La production d'une "réalité" chiffrée et formalisée ou la fabrication de "normes" par l'expert réduit le pouvoir de l'ouvrier et de l'employé. Tous les aspects du travail et du comportement des salariés finissent par être observables et "lisibles" par les experts qui possèdent le monopole de la définition des critères, de la validation des moyens de mesure et de la connaissance, le salarié observé est transformé en objet à propos duquel les experts émettent des connaissances (voir entre autres J. ROY, Manufecturing the Employée : Managment Knowledge fort the 19th to 20h Centuries, Sage, Londres, 1996). L'alliance entre ingénieurs et comptables s'est étendue à une troisième catégorie : les experts en psychologie industrielle.(...)". Toute une sociologie industrielle et toute une sociologie des organisations sont alors mises à la disposition des directions d'entreprises pour adapter leur contrôle aux changements de société.

 

Critiques et évolutions du fordisme.

    De manière très dispersée suivant les régions et les pays, les critiques du fordisme ne produisent leurs effets, non seulement avec des retards dus aux rythmes différents d'industrialisation, de modernisation puis d'intégration dans une économie mondialisée, mais également avec des impacts très différents d'une industrie à l'autre. Les progrès de la mécanisation, puis de l'informatisation, changent la hiérarchie des valeurs d'entreprise et les rapports quantitatifs et qualitatifs des différentes catégories de personnels, des ouvriers spécialisés aux hauts cadres des entreprises. 

   De manière un peu paradoxale, c'est un auteur marxiste, Antonio GRAMSCI, qui a conduit à la popularisation du terme fordisme en critiquant vigoureusement cette organisation du travail. Une grande partie de son oeuvre désigne les méfaits de la division du travail et du machinisme, de l'accroissement de l'exploitation du travail. Désormais, et ce n'est pas le seul à populariser ce thème, ce ne sont plus les machines qui sont au service de l'homme, mais l'Homme qui sert les machines.

D'autres auteurs critIques se livrent à une analyse sur les effets du fordisme sur les salariés et plus fondamentalement sur ses principes mêmes. Non seulement, comme Benjamin CORIAT le décrit, les arguments de revalorisation des salaires au rythme des progrès de la productivité tiennent difficilement devant la pratique même des directions d'entreprise, qui ne respecte pas ce principe déjà édicté par le taylorisme. Si quelquefois et dans un temps bien limité, les salariés reçoivent effectivement des salaires plus élevés, en contrepartie d'une discipline et d'un attachement au poste plus important (L'atelier et le chronomètre, Christian Bourgois éditeur, 1994), les relations entre entreprises et secteurs lancés dans une concurrence parfois féroce pèsent sur le niveau des rémunérations. En dehors de cet aspect, la liaison qui pavlovienne entre augmentation de salaires et intéressement réel des salariés aux tâches qu'ils entreprennent est bien fragile : l'emportent bien plus les impacts des phénomènes extérieurs à l'entreprise et à l'industrie dans le comportement des travailleurs. Aléas de la vie, changements de rythme de vie, polarisation de la vie réellement active sur d'autres priorités qu'économiques...

Daniel COHEN (les infortunes de la prospérité) met bien en relief le fait que la condition essentielle du fonctionnement du fordisme dépend de facteurs qui lui sont extérieur : "si les travailleurs absorbent les gains de productivité générés dans l'usine, l'incitation à embaucher de nouveaux travailleurs s'y réduit considérablement. Si l'entreprise anticipe que les travailleurs précompteront toujours les gains qu'ils produisent, elle voudra toujours maintenir le plus bas possible le nombre de travailleurs embauchés. La condition du fonctionnement du fordisme lui est donc extérieure : elle dépend de la possibilité de créer des emplois dans les domaines qui lui échappent. Dans les années cinquante et soixante, on a vu que ce sont les services qui ont pu jouer ce rôle." Ensuite, dans les années 1980, la phase haussière des salaires s'interrompt et parfois s'inverse.

Les différentes directions et les différents experts qui comptent dans l'économie "constatent" que le fordisme devient "rigide", rejoignant par là les critiques plus ou moins acérée sur l'aliénation par le travail à la chaîne. Les nouvelles aspirations des travailleurs, du bas en haut de la hiérarchie, sont alors utilisées pour promouvoir de nouveaux contrats sociaux. L'essor des thèmes du partenariat, de la coopération, de la participation, de la communication et de la "culture d'entreprise, accompagne de nouvelles stratégies managériales expérimentées depuis les années 1980. 

"Dans le secteur industriel, écrit Lusin BAGLA, avec le remplacement de la mécanique par l'informatiques, les ateliers de production se peuplent de machines-outils à commandes numériques contrôlées par ordinateur (MOCN), de techniques de production et de conception assistées par ordinateur (CAO) et de robots. L'image de "l'usine bureau" (propre, ordonnée, peu bruyante, demandant moins de travail manuel et de force musculaire, multipliant les gadgets ergonomiques (et esthétiques, ajouterions-nous, chics et chocs...) tels que des plans de travail circulaires et inclinables, des transporteurs automatiques, des robots intelligents) remplace progressivement celle du "bureau-usine". De nouvelles formules d'organisation et de division du travail sont expérimentées parallèlement à l'apparition de nouveaux besoins."

 

Lusin BAGLA, Sociologie des organisations, La Découverte, collection Repères, 2009.

 

SOCIUS

 

 

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23 juin 2018 6 23 /06 /juin /2018 09:32

   Dans la littérature économique comme dans les médias, il est bon ton de reléguer le clivage Nord-Sud dans la même oubliette que le conflit Est-Ouest. Suivant une partie de la littérature anglo-saxonne de la côte Est des Etats-Unis, la plus grande partie des éditorialistes de la presse écrite et audio-visuelle noie sous des considérations chiffrées et des analyses libérales ou néo-libérales ce qui demeure pourtant comme une fracture dans l'humanité. En fait  le discours de l'ensemble des acteurs économique et également des organisations non-gouvernementales (ONG) dans les pays occidentaux du Nord se trouve en complet décalage avec l'ensemble des secours qui fondent les études économiques et politiques du monde universitaire de la grande majorité des pays autrefois qualifiés de pays en voie de développement ou tiers-monde.

C'est ce que Robert POLET et une petite dizaine de contributeurs montrent dans l'édition du 40ème anniversaire de la revue Alternatives Sud. "Maintes fois déclarée caduque, écrit-il dans un article introductif, par les diplomates occidentaux, la grille de lecture Nord-Sud n'a pas perdu sa pertinence dans les milieux politiques et universitaires au Sud. La croissance d'une poignée d'émergents et l'existence de risques globaux n'ont pas gommé les asymétries des colonisations. Et les déphasages socio-historiques entre Nord et Sud alimentent des lectures divergentes des causes et réponses aux grands déséquilibres mondiaux". 

Le chargé d'étude au Centre tricontinental (CETRI) et doctorant à l'Université de Liège, explique que ce nouveau procès de caducité n'est pas nouveau et plusieurs fois les équivalents du clivage "Nord-Sud", "tiers-monde/premier monde", "pays développés/en développement" ont fait l'objet de réfutations depuis plusieurs décennies. Dans un contexte d'accélération de la mondialisation, après la fin d'un autre clivage, Est-Ouest celui-là (clivage qui, en passant, est revitalisé par la diplomatie de la Russie...), de nombreux observateurs et hommes politiques occidentaux, des membres d'ONG, devant également la montée concomitante de la pauvreté dans les sociétés du Nord, expriment et diffusent ce message. La montée en puissance économique et diplomatique des pays dits émergents et la montée du paradigme des "problèmes globaux à solution coopérative" surtout au Nord, avec parmi ces problèmes globaux, les crises climatique, financière, sécuritaire, sanitaire... déforme la perception des réalités. Il faut relativiser les évolutions structurelles du système mondial en conceptualisant des statistiques souvent détournées à des fins idéologiques. Si la masse de l'économie chinoise semble impressionnante par rapport à d'autres économies, des Etats-Unis, de l'Europe, de la Russie..., il faut rapporter cette masse à la taille de la population. En le faisant, on s'aperçoit qu'il y a loin de la coupe (néo-libérale ou "néo-nongouvernementale", l'expression est plutôt nôtre...) aux lèvres de la réalité que vivent des milliards d'individus. Et si l'on distingue le mastodonte chinois des autres pays, la réalité apparait bien plus sombre pour de nombreuses populations. Les asymétries héritées du passé colonial y sont encore plus profondes. Deux asymétries notamment sont indiquées par Robert POLET : le différentiel sécuritaire et l'influence prépondérante du Nord au sein des instances de la gouvernance internationale. "Il ne faut pas confondre les manifestations d'un rééquilibrage partiel des relations internationales avec la disparition des asymétries historiques. D'autant que ces infléchissements géopolitiques pourraient "ne mener qu'à une reproduction des inégalités et des effets de domination Nord-Sud, la seule différence étant que quelques pays émergents du Sud s'ajouteraient au club restreint des puissances dominantes (A. ZACHARIE, Quand le monde bascule, dans Politique n°93, janvier-février 2016)".

Pour Robert POLET, comme pour la grande majorité des universitaires et éditorialistes des pays du Sud, notamment latino-américains, la disparition progressive du clivage Nord-Sud est surtout un produit d'importation d'une partie de la presse new-yorkaise. Si de nombreuses forces politiques au Sud (G77, Mouvement des pays non alignés, Tricontinentale...) ne sont plus porteuses de modèles de développement alternatifs ou de principes géopolitiques subversifs comme dans les années 1950 aux années 1970, il existe de nombreux gouvernements et partis politiques qui s'appuient sur des frustrations communes pour peser sur les débats et négociations au sein de l'OMC, de la CNECED ou de la COP... La grande majorité des pays dits en développement partagent encore certains traits qui surdéterminent leur approche des enjeux mondiaux : d'une part leurs économies sont fortement dépendantes de l'extraction et de la transformation des matières premières et d'autre part la consommation intérieure demeure un rêve non ou mal assouvi pour la grande majorité de leur population. Ce qui explique de nombreuses réticences de ceux-ci à suivre des principes et des pratiques proposées par des experts vivant ou formés en grande partie dans les universités occidentales...Beaucoup de ces principes et pratiques impliquent des transferts de souveraineté que ne sont pas près d'accepter des dirigeants ou des forces politiques qui ne voient pas beaucoup évoluer la situation dans leurs pays... 

"Au final, écrit encore Robert POLET, "l'asymétrie la plus tenace entre pays du Nord et pays du Sud ne réside t-elle pas précisément dans la capacité renouvelée des premiers à produire des lectures à portée universaliste qui promeuvent (ou épargner) à la fois leurs intérêts et leur sensibilité, à marier stratégie de puissance et narration des intérêts supérieurs de l'humanité? Dans cette optique, loin d'effacer les déséquilibres Nord-Sud, les discours sur les grands enjeux mondiaux en constituent la dernière manifestation. Dans le cadre de la diplomatie climatique comme dans celle des droits de l'homme, du commerce ou de l'aide, les États n'abdiquent par de leur volonté de puissance mais visent plutôt à imposer des normes globales qui leur sont techniquement et culturellement plus accessibles qu'à leurs outsiders et qui reproduisent donc leur position de force. La nécessité, indiscutable, de renforcer les mécanisme de coopération internationale ne dilue pas ces rapports de force, elle leur offre un nouveau cadre."

   Comme à son habitude, la revue Alternatives Sud croise les points de vues latino-américains, asiatiques et africains, dans cette vision des clivages Nord/Sud.

Maristella SVAMPA décrit les "Reconfigurations du clivage Nord-Sud et la "géographie de l'"extraction" et Emir SADER analyse "La gauche au XXIe siècle, au Nord et au Sud, pour le sous-continent latino américain. Pour l'Asie, Sit TSUI, Erebus WONG, Wen TIEJUN et Lau Kin CHI, "Le piège du développement : expériences du Sud" et Schalmali GUTTAL, "La fracture Nord-Sud en question. Pour l'Afrique, Issa SHIVJI, "La démocratie : instrument de domination et d'émancipation" et "Où est l'Afrique dans le Sud global? Leçons de Bandung et enfin Samir AMIN, "Clivage Nord-Sud : l'impérialisme aujourd'hui". François HOUTARD, écrit dans la rubrique transversale "Rapports Nord-Sud ou la rigueur des concepts".

Comme d'habitude également, un index en fin d'ouvrage permet de repérer un thème dans chacune des contributions. A noter une bibliographie fournie en fin de chaque contribution... 

 

Obsolète, le clivage Nord-Sud, Alternatives sud, Centre tricontinental/Editions Syllepse, avril 2016.

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20 juin 2018 3 20 /06 /juin /2018 06:22

           Comme souvent, il y des différences entre les idées exprimées par le fondateur d'un courant de pensée, ici TAYLOR, et les idées exprimées par ses suiveurs ou continuateurs, là le taylorisme. De plus on a pu assimiler le taylorisme à l'organisation scientifique du travail, alors qu'il n'est qu'une variante, une des premières il est vrai, pensée théoriquement, de "l'organisation scientifique du travail". 

 

Le taylorisme comme organisation de la production

             Le taylorisme - du nom de son inventeur, l'ingénieur américain Frederick Winslow TAYLOR (1856-1915) - désigne, dans une acception stricte, la forme d'organisation scientifique du travail définie par lui et ses disciples à partir des années 1880.

Dans un monde où la division du travail est déjà la norme, pour objtenir des conditions propres à fournir le rendement maximum dans le dans le cadre d'une organisation, le taylorisme préconise :

- une analyse rigoureuse et détaillée - d'où le terme "scientifique" - des modes et techniques de production (gestes, rythmes, cadences) ;

- l'établissement de la "meilleure façon" de produire (définition, délimitation et séquençage des tâches) ;

- la fixation de conditions de rémunération plus objectives et motivantes.

      L'organisation du travail telle que la conçoit TAYLOR se comprend dans le contexte d'essor de l'industrialisation. Il est impossible de réaliser une production de masse sans un minimum d'organisation et de discipline. Or, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, dans les ateliers est loin de régner un travail réellement collectif, celui-ci étant du ressort d'individus spécialistes aux logiques de métiers fortement corporatistes. Une méthode rigoureuse de production et le contrôle de son application se généralise peu à peu dans des secteurs précis de production (automobile, textile...), débordant déjà le taylorisme proprement dit, dans sa dimension verticale comme dans sa dimension horizontale.

Prenant appui sur les pratiques et les théories de TAYLOR, la distinction entre tâches de conception du travail et tâches d'exécution va jusqu'à la structuration d'une bureaucratie entre les deux, à mi-chemin entre la transmission des ordres et la maîtrise du rythme et du contenu du travail. pendant que la décomposition du processus de production en tâches simples confiées chacun à un ouvrier spécialisé, tourne au concept et à la pratique du travail à la chaîne, développés par Henry FORD aux Etats-Unis et Louis RENAULT en France.

 

Le taylorisme comme contrat social moderne

    L'approche de TAYLOR se situe dans un contexte intellectuel et moral général où, depuis les Lumières, l'utilisation efficace des machines, imitations parfois de la Nature, est liée à une pensée métaphorique de l'homme-machine où l'ingénieur est la figure majeure de la société. De WEBER (sociologie) à TAYLOR (ingénierie), on fait aujourd'hui une large liaison pour expliquer comment on a pu lier processus de rationalisation, bureaucratisation, esprit scientifique, progrès dans tous les domaines.

Lusin BAGLA explique que "l'organisation bureaucratique représente, pour Weber, la forme de "domination légale", la seule que l'homme moderne est prêt à accepter. Elle fournit le cadre juridique et social qui répond le mieux à son besoin de justice et d'égalité. Même si elle enferme l'individu dans une "cage de fer", la bureaucratie reste donc un moindre mal. Taylor se pose, lui aussi, la question de la légitimité de gestion qu'il préconise. Mais sa réponse est vite trouvée : son modèle se voulant scientifique, a-t-il besoin d'être justifié? Les résultats de la science ne sont-ils pas indiscutables? Weber comme Taylor avaient compris le rôle vital du savoir et de la connaissance dans l'exercice du pouvoir. Dans l'organisation moderne, toute autre forme d'autorité serait contestée comme abusive et arbitraire. C'est dans ce contexte que le management moderne mobilisa des techniques de gestion et de contrôle représentées  par un corps d'expertise afin de légitimer ses choix et décisions. il fera appel aux données chiffrées pour l'évaluation standard des performances des individus et des différentes unités, en mobilisant les apports de la psychologie industrielle et les méthodes comptables."

"L'étude du temps, le salaire différentiel comme méthode d'incitation, et la substitution de la coopération au conflit sont d'autres principes mis en avant par Taylor pour augmenter l'efficacité, au même titre que la division du travail en tâches simples. Il ne les a pas inventés (...). La corrélation entre travail et temps était largement discutée parmi les ingénieurs français et américains du (XIXe siècle), notamment autour des années 1870. Taylor s'est (...) inspiré de toute une accumulation d'expériences menées notamment dans l'industrie des machines-outils, particulièrement intéressée par la précision dans la production des pièces métalliques standardisées et interchangeables."

La standardisation des machines et des pièces, à un mouvement de grande contestation ouvrière il faut le rappeler, est également un moyen de contrôler le travail ouvrier. Ce contrôle des machines par les ingénieurs, donc des ouvriers qui y travaillent, sert les intérêts des industriels parce que le travail effectué sur des machines standardisées est plus prévisible et plus régulier. Mais la production en grande quantité régulière de marchandises n'est pas seulement un problème technique. Les ingénieurs qui y sont partisans doivent mener un combat dans les organisations professionnelles existantes, pour en prouver les avantages. Le "contrat social" proposé par TAYLOR et ses disciples consiste bien à abandonner les luttes autour du partage du gâteau pour essayer d'augmenter la taille du gâteau. Employeurs et salariés étaient appelés à avoir une responsabilité égale dans cet effort. TAYLOR, même si c'est oublié par la suite, quand la force des syndicats est brisée, notamment aux États-Unis, ne se lassait pas de répéter que son modèle impliquait une vraie révolution des mentalités. Le principe de rémunération qui récompense l'effort permet de désigner l'homme le plus apte à une tâche. Daniel NELSON  (Le taylorisme dans l'industrie américaine, 1900-1930, 1984) affirme que le taylorisme est un pur produit de cette fin de siècle, avec ses questionnements économiques, techniques, politiques. La contribution de TAYLOR consiste à saisir ce qui était dans l'air du temps, à établir les liens entre différents principes et à en faire une synthèse pour déboucher sur quelque chose de cohérent. 

 

Les contestations et les variantes du taylorisme

         Déjà critiquées dès 1913 par les organisations syndicales, les méthodes dérivées du taylorisme connaissent des difficultés inhérentes aux tâches répétitives sans intérêt propre pour le travailleur. Dès les années 1960, l'absentéisme et les accidents de travail deviennent une plaie pour les entreprises et leurs directions recherchent des moyens d'assurer la vigilance des ouvriers, notamment en les remotivant et en les intéressant à la production, autrement que par de simples augmentations de salaires qui ont leurs limites.

Ce que l'on a appelé le post-taylorisme, se caractérise par plusieurs moyens dans ce but :

- la rotation des postes : l'ouvrier occupe successivement différents postes de travail pour éviter la routine et pour avoir une vision plus globale de la production ;

- l'élargissement des tâches : les tâches sont moins fragmentées, moins pénibles, moins répétitives ;

- l'enrichissement des tâches : le travail s'étend à d'autres tâches telles que le réglage et l'entretien des machines. Cela implique une responsabilisation du travailleur.

- les groupes semi-autotonmes : quelques ouvriers s'organisent librement pour atteindre un niveau de production fixé par la direction.

- les cercles de qualité : les groupes de travailleurs volontaires se réunissent pour améliorer le processus de production et la qualité des produis, ce qui constitue une remise en cause de la division verticale du travail énoncée dans le taylorisme.

       Il ne faut pas perdre de vue, comme le rappelle justement Lusin BAGLA, que le projet de TAYLOR convient parfaite aux Etats-Unis, pays où la mobilité était relativement importante et où les industriels s'étaient lancés, dès le début, dans la production de masse standardisée et pas forcément partout en Europe.

A l'époque où il développait son modèle, l'Amérique recevait des vagues entières d'immigrés d'origine rurale fuyant la misère et la famine, tandis qu'une poignée d'ouvriers qualifiés et combatifs, habitués à travailler de manière autonome, posaient d'autres problèmes. La décomposition des tâches et l'incorporation des savoir-faire dans des machines, permettent d'intégrer la main-d'œuvre immigrée inexpérimentée dans la société américaine. En offrant aux ingénieurs et à d'autres experts la possibilité d'une promotion sociale par la voie du management professionnalisé, le taylorisme contribue à renforcer la classe moyennes, qui a la réputation d'être un facteur d'équilibre et de stabilité (J.A. MERKLE, Management and Ideologogy, University of California Press, Berkeley, 1980). 

En France, l'absence de "marchés de masse" et la prédominance des petites entreprises familiales, privilégiant une production de qualité, perpétuent, au contraire, l'importance des savoir-faire tacites des ouvriers. Les secrets de fabrication sont jalousement gardés, perpétuant en la matière la pratique des compagnons, artisans et des artistes du Moyen-Âge et de la Renaissance. Les formaliser et les mettre sur papier sous forme d'instructions semble dangereux. Les résistances à la mécanisation de la production et à l'introduction des machines dans les ateliers proviennent alors autant de ces entreprises familiales que de l'ensemble des travailleurs. Les différences économiques, sociales et culturelles avec les États-Unis sont telles que, contrairement à TAYLOR, Henri FAYOL, l'idéologue français de la "science administrative" va pr^écher l'unité du commandement et de l'autorité. Son discours s'intègre mieux dans l'ordre social plus hiérarchisé de la France. Si les principes de TAYLOR sont contestées en France, la guerre donne au travail taylorisé une légitimité relative. D'abord par que des femmes sans expérience de métier doivent remplacer les hommes mobilisés. Ensuite, parce que la "raison d'État", neutralise les résistances patronales et syndicales.

Dans pratiquement tous les pays qui s'industrialisent, quel que soit le régime politique, les ingénieurs diffusent les idées de TAYLOR. En France, ce rôle est joué par Henry Le CHATELIER qui bénéficie de l'enthousiasme des industriels de l'automobile. Même LÉNINE voir dans le taylorisme un bon moyen pour mettre les paysans russes au travail industriel : l'accroissement de la productivité du travail ne peut que faciliter la transition au socialisme. 

     Le taylorisme ne tarde pas à alimenter de nombreux débats autour du thème de l'aliénation, du fait de la séparation de la conception et de l'exécution et du confinement des ouvriers à un travail appauvri, parcellisé, à la chaîne, dont ils ne pouvaient comprendre le sens, faute de vue d'ensemble, de temps et d'énergie pour le faire... Les fonctions des managers professionnels, qui pour TAYLOR, n'étaient que les représentants neutres de la science, sont également contestées.

    l'organisation scientifique et l'organisation bureaucratique du travail s'installent dans un paysage où la société industrielle moderne est en plein essor. Les sociologues en ont saisi l'originalité : c'est l'accès à l'emploi salarié qui permet de s'intégrer aux rapports sociaux pour devenir le principal facteur de "lien social". En effet, l'emploi salarié est devenu la forme dominante de travail ainsi que le régulateurs de l'accès aux ressources. Avec la généralisation du salariat naissent des conflits autour de la définition des critères de partage des ressources et des richesses créées. L'absentéisme, le taux élevé de rotation, le faible degré d'adhésion aux objectifs de production fixés par la direction et le recours à la grève sont alors de plus en plus fréquents. Pour améliorer les relations industrielles, parallèlement aux méthodes de contrôle, les employeurs font des compromis ou bien tentent de légitimer leurs choix. Ils se tournent également vers les experts, qui "diagnostiquent" chez les salariés des comportements "irrationnels" : ils se penchent aussitôt sur les croyances et les perceptions des salariés pour les "rationaliser". Ce qui donne toutes les innovations managériales décrites précédemment. Avant que n'interviennent de nouveaux phénomènes liés au développement technologiques et à des changements de comportement des "marchés" qui appellent le dépassement du taylorisme. 

Le dépassement du taylorisme

       Si l'organisation scientifique du travailleur pratiquée est considéré encore aujourd'hui comme utile dans certaines activités et certaines industries, elle n'a plus du tout aujourd'hui le monopole de la réflexion en matière d'organisation du travail.

Notamment, les méthodes venues du Japon et décrites par Kiyoshi SUZAKI dans son ouvrage Le nouveau défi industriel ouvrent des perspectives nouvelles :

- le paradigme d'une production de masse organisé selon un cadre strict, répétitif et continu, n'est qu'un mode d'organisation parmi d'autres, et ne garantit pas l'atteinte des meilleures performances.

- la division verticale du travail, selon laquelle des gens pensent et d'autres exécutent représente une véritable mutilation sociale : d'une part, elle enferme une foule de personnes dans un cadre déshumanisé, d'autre part, elle méprise la capacité d'évaluation et de proposition qui existe chez n'importe quel participant à une action ou un processus déterminé.

- la division horizontale du travail, qui délimite strictement les périmètres d'intervention de chaque opérateur, ne parait plus pouvoir être justifiée, dans le cadre d'activités de service ou de production qui impliquent une forte différenciation, et dès qu'un certain degré de flexibilité et d'adaptation est nécessaire pour comprendre et fournir le livrable attendu par le client.

 

La nature du taylorisme

        Catherine BALLÉ partage l'étonnement de Bernard MOTTEZ (La sociologie industrielle, PUF, 1971) sur le statut donné aux conceptions de TAYLOR. C'est d'autant plus "étrange" que ce que l'on a appelé l'Organisation Scientifique du Travail (OST) est considéré comme le "degré zéro" de la sociologie industrielle et que la généralisation de son application dans les entreprises a transformé radicalement leur fonctionnement. "Il est même possible de dire, écrit-elle, que ce sont les limites et les errements du taylorisme qui sont à l'origine d'une analyse scientifique du monde du travail." 

La position de TAYLOR à l'égard du travail ouvrier, ses attaques contre la "flânerie" et le "collectivisme", ses conceptions de la parcellisation, de la mécanisation et du contrôle des tâches sont autant de facteurs qui ont stigmatisé sa contribution à l'étude des organisations?. Charles PERROW (Complex organization, A Critical Esssay, New York, Random House, 1986) va jusqu'à écrire : "La naissance du "management scientifique" fondé par Frederik Winslow Taylor au tout début du XXe siècle a été encore plus destructrice que le darwinisme social qui prônait la lutte pour la survie comme principe de management." Pourtant, au-delà d'une vision indiscutablement rétrograde (il faut relire la littérature de l'époque pour s'en rendre compte), se dessine une conception de l'entreprise dont l'influence a été à la fois moins grande et moins critiquée. Non seulement toutes les industries n'ont pas adoptés le taylorisme, mais en plus il constitue une très faible contribution à l'économie dans des économies encore majoritairement agricoles.

Les théoriciens de l'organisation reprennent certains éléments , à commencer par la notion de "système". TAYLOR écrit : "Dans le passé, l'homme était le plus important ; dans le futur, le système doit être le plus important". Sur la notion de "compétence" : "Dans le passé, il y avait une idée selon laquelle "on nait" chef d'entreprise, on ne le devient pas... ; dans le futur, nous apprécierons que nos responsables soient non seulement bien nés mais bien formés". Cette définition du rôle de l'encadrement préfigure la "révolution managériale" des années 1920. De plus, la relation entre employés et employeurs est placée sous l'égide de la "coopération", car la prospérité de l'entreprise doit s'inscrire dans un climat de "consensus social". Pour TAYLOR, "sur le long terme, la prospérité de l'employeur ne peut exister que si elle s'accompagne de la prospérité de l'employé". D'une manière générale, il est convaincu de la "rareté" des ressources humaines, de leur "gaspillage" par les méthodes traditionnelles et de l'importance d'une gestion scientifique, rationnelle et moderne?

La place de la doctrine taylorienne  dans la réflexion sur les organisations a été définitivement établie à partir du moment où elle a été retenue comme une "théorie classique" de l'organisation. Et c'est pourquoi, sur un tel classicisme se développe différentes variantes de l'organisation du travail qui s'écarte plus ou moins de ce que pensait le fondateur du taylorisme, et ceci dans l'évolution non moins classique du capitalisme dans son ensemble.

Un tel classicisme, également, est établi par plusieurs sociologies de plusieurs auteurs qui développent une sociologie des organisations dont l'objet dépasse de très loin celui du taylorisme. Catherine BALLÉ analyse le taylorisme sous l'éclairage notamment des apports de Max WEBER. 

 

Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, collection Que sais-je?, 2010. Lutin BAGLA, Sociologie des organisations, La Découverte, collection Repères, 2009. 

 

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