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19 juin 2018 2 19 /06 /juin /2018 08:26

    La présentation habituelle des théories et pratiques de l'organisation scientifique du travail mettent surtout en avant la mise en place d'une rationalisation de la production et de la distribution des biens et des services. Mais elle fait partie d'un ensemble plus vaste de modernisation de la société occidentale. Avec des variations parfois considérables d'un auteur ou praticien à un autre, elle déteint aujourd'hui sur le monde entier avec des effets qui eux-mêmes sont très variables. 

   Méthodes de gestion et d'organisation des ateliers de production, mises en oeuvre surtout pour augmenter la productivité des ouvriers et des techniciens au profit des entreprises, accessoirement comme moyens d'intéressement aux tâches des travailleurs, aspect qui officiellement est à l'origine de la mise en place dans les entreprises de directions des ressources humaines. Ces méthodes sont développées et mis en application industrielle par nombre de praticiens et de chefs d'entreprises, successivement par nombre de personnalités à partir de l'aube même de la révolution industrielle, très tôt en Europe, qui s'efforcent par ailleurs de théoriser leurs pratiques, comme Pierre-Paul RIQUET, VAUBAN, Frédéric JAPY, William LEFFINGWELL, Henri FAYOL, Frederik Winslow TALYLOR. Si l'organisation scientifique du travail est souvent assimilée au taylorisme, ce dernier n'en constitue qu'une variante. Souvent, il s'agit de mieux contrôler les travailleurs afin d'éviter l'expression des conflits sociaux. 

   Déjà au XIVe et XVe siècle, l'Arsenal de Venise - probablement la plus grande usine de l'époque - pratique dans le domaine de la construction navale des techniques d'organisation très évoluées : spécialisation et organisation du travail à la chaîne, ce qui permet d'armer très rapidement toutes sortes de navires commerciaux et militaires.

Des cas isolés d'expérimentation de nouvelles méthodes de travail apparaissent ainsi ici et là avant que n'apparaissent le machinisme et le processus d'industrialisation. Il ne s'agit pas simplement de problèmes "techniques. Le conflit entre corporations de travailleurs, souvent spécialisés et dotés d'un niveau d'instruction assez important, remuants et combattifs en ce qui concerne le temps de travail, la rémunération et les conditions d'exercice de leur métier d'une part et un ensemble disparate de chefs d'entreprise, aiguillonnés eux-mêmes déjà par un capitalisme financier (banques italiennes notamment) et parfois soutenus par l'État, souvent dans des secteurs où l'urgence se fait souvent jour - navals et militaires notamment - d'autre part, s'exprime bien en grèves, manifestations, violences en atelier pendant des siècles. Pour que ces méthodes rationnelles soient mises en place, il faut briser un certain nombre de relations étroites entre maîtres et artisans, corporations et autorités diverses, pour y substituer une autre relation, souvent bien plus hiérarchique entre travailleurs et dirigeants d'entreprise. Les grèves telles que nous les connaissons, policées, annoncées, courtes la plupart du temps, n'existent qu'en petit nombre en comparaison des émeutes et de mouvements de destructions de machines. Le refus de ces nouveaux outils de production installés dans les usines et ateliers mes ton pas seulement des mouvements rétrogrades d'humeur et de peur du progrès, ce sont surtout des manifestations de refus de nouvelles relations de travail. Celles-ci s'imposent en de nombreux endroits par la force, avec la participation active des armées, polices et appareils judiciaires, avant de devenir banales dans le paysage des entreprises. 

    Parmi les méthodes souvent employées par l'Organisation scientifique du travail, on retrouve, mais cela de manière plus ou moins systématique et ce n'est qu'au XXe siècle qu'elles se généralisent dans le domaine de la production industrielle, puis des services :

- l'étude du facteur temps, de même que les outils et les méthodes nécessaires. A cette fin sont établis des Bureaux de méthodes, dont l'une des missions est d'analyser et d'évaluer les temps opératoires grâce à la chrono-analyse et à une décomposition fine des mouvements, puis à la méthode des observations instantanées ;

- la supervision fonctionnelle et répartie, et ses avantages sur le système traditionnel du contremaître unique ;

- la standardisation des outils et de leur contexte d'utilisation pour chaque corps de métier, ainsi que les gestes et mouvements des travailleurs de chaque métier ;

- la création d'un département ou d'une salle de planification ;

- l'application du "principe d'exception" en gestion ;

- l'utilisation de règles mathématiques graduées et autres outils permettant d'économiser du temps (comprenant la réglementation fine des temps de pause et de repos) ;

- la préparation de cartes d'instruction pour les travailleurs ;

- la préparation de descriptions de tâches, accompagnées par un large bonus pour la réussite de cette tâche ;

- l'application de taux différentiels ;

- l'utilisation de systèmes mnémoniques pour répertorier les produits manufacturés de même que les outils utilisés dans les industries ;

- l'utilisation de systèmes de routage ;

- l'utilisation de systèmes modernes d'analyse des coûts.

      Ces méthodes sont plus ou moins rigoureusement appliquées et même dans les entreprises les plus modernes, des résistances se font jour pour qu'elles remplissent complètement leurs objectifs, résistances de la part des travailleurs à chaque échelon de la hiérarchie, luttes internes entre services avec parfois des conflits de compétence à la clé. Elles trouvent également leurs limites dans le fonctionnement même du marché et sont soumises aux aléas de la vie économique, mais aussi politiques (temps de paix, temps de guerre...)... Elles n'empêchent pas enfin l'expression, même amoindrie, des conflits sociaux, sous forme de grèves, d'occupations d'usines, de boycotts divers... Les mesures de la productivité elles-mêmes montrent souvent les limites de ces méthodes, même en temps de "calme" social : absentéismes (dus aux problèmes de santé notamment), ralentissement des rythmes de production, mouvements de retraits de la part des travailleurs par rapport aux objectifs de production...

   Lusin BAGLIA indique bien différents aspects des plus importants de la marche vers l'organisation moderne de la production et de la distribution. Elle écrit sur le passage à la modernité qui se manifeste surtout dans les domaines du politique, de l'économique et des formes d'accès à la connaissance. L'émergence de l'État-nation, le développement de la production industrielle à l'usine et l'essor des sciences expérimentales et des technologies complexes illustrent ce passage, qui n'est pas harmonieux et qui comportent même des reculs. L'historiographie actuelle n'est pas suffisamment fine pour faire la part des avancées, des reculs et des échecs de cette modernité, qui est loin d'être uniforme suivant les régions. Hormis des cas frappants comme la Russie où cette modernité est mise en échec par tout un faisceaux de forces sociales parfois contradictoires, cette historiographie, souvent officielle, s'attache surtout à la marche vers le progrès, définie parfois comme inéluctable alors qu'elle est la résultante d'un certain nombre de forces sociales, qui sont toutes très loin de comprendre ce qui se passe... Entre les volontés d'entrepreneurs de satisfaire des demandes privées ou d'État croissantes et de conforter leurs positions sociales et celles des travailleurs très divers qui entendent améliorer leur quotidien dans des conjonctures très aléatoires, de multiples conflits interviennent et c'est le résultats de tous ces combats qui entraine la marche vers la modernité...et qui en colore les formes...

     "L'État-nation, écrit-elle, veut dépasser la diversité et la pluralité pour défendre le principe de l'unité. Il associe une seule nation à l'État, avec sa langue nationale et son territoire homogénéisé, contrôlé par un pouvoir centralisé qui combat l'imprévisibilité et l'incertitude. La modernité va de pair avec l'affaiblissement du local et du poids de la communauté. Elle s'accommode mal de ce qui est spécifique, pour stimuler la généralisation. L'État démocratique moderne est censé s'appuyer sur des critères universels et neutres. Pour être légitime, il doit chasser l'arbitraire et régner en respectant les principes d'égalité et de justice.

De même, avec l'industrialisation, l'activité économique est transférée du cadre domestique vers des organisations spécialisées. Ce mouvement s'accompagne d'une division du travail poussée, pour déboucher sur la production de masse standardisée où c'est moins la qualité que la quantité qui est privilégiée. Le produit artisanal, résultant d'une confrontations entre l'art du fabricant et le statut social et les exigences du client, était unique. Sa valeur n'était mesurable que dans le cadre de relations personnalisées,qui pouvaient prendre la forme de négociations, de marchandages, de compromis au cas par cas. Les articles industriels seront fabriqués par des producteurs anonymes, pour des marchés anonymes et distants. La fiabilité se déplace du producteur aux procédés de fabrication. 

Enfin, dans le domaine de la connaissance, la domination de la science met un terme à la multiplicité des modes d'accès à la vérité (...). L'intuition, les sens, les capacités cognitives, le vécu, ou la subjectivité du sujet connaissant cède la place à des appareils standardisés. La méthode scientifique, qui combine observation et expérimentation, doit utiliser des mesures universelles pour aboutir à des résultats universels dont la théorisation demande une capacité d'abstraction élevée pour dépasser les cas concrets.

La modernité substitue la distanciation à l'immédiateté, dans un paysage qui tend progressivement vers la globalité. Elle arrache les échanges et les interactions aux contextes locaux auxquels ils étaient confinés et les reconstitue dans des espaces lointains où des transactions peuvent avoir lieu avec des inconnus. Simultanément, elle substitue au principe de la confiance à des personnes connues celui de la confiance en des systèmes et en des experts. Elle met les données chiffrées au coeur de la gestion de l'organisation sociale et des rapports sociaux, pour traiter d'une diversité de situations en les ramenant à des principes communs. La définition des paramètres pertinents et le choix des techniques de mesure reviennent désormais aux experts."

C'est à travers la standardisation du temps et des mesures, préparées d'ailleurs très antérieurement dans les lieux qui requièrent la discipline collective, les monastères des ordres religieux, puis les casernements des armées, que cette modernité avance. Le contrôle de l'espace, du temps et de la technologie s'organise dans l'usine et la caserne, pour se ramifier ensuite dans l'ensemble de la société, dans des modalités différentes suivent les régions. L'organisation scientifique du travail est finalement une des facettes de l'organisation non moins scientifique de la société, dans de multiples domaines, qui va de l'éducation à l'urbanisation... 

 

Lusin BAGLA, Sociologie des organisations, La Découverte, collection Repères, 2003. A. GIDDENS, La constitution de la société, PUF, 1987 ; Les conséquences de la modernité, L'Harmattan, 1994. 

 

 

SOCIUS

 

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16 juin 2018 6 16 /06 /juin /2018 13:19

      Mikhaïl Vassilievitch FROUNZÉ est un homme politique soviétique, bolchévique de la première heure et lune des théoriciens militaires les plus brillants.

 

Un activiste révolutionnaire armé

   Il participe à ses premières activités révolutionnaires à St Petersbourg dès son arrivée de Kirghizie d'où il est émigré. Il prend part à la révolution de 1905 à Moscou à la tête d'un groupe de travailleurs. Nommé ensuite délégué du Parti bolchévique aux côtés de TROTSKI, STALINE, ZINOVIEV et LÉNINE, il s'entretient avec ce dernier sur la nécessité de mieux organisé la lutte armée révolutionnaire. A partir de 1907 jusqu'en 1915, il est tour à tour arrêté, condamné à mort, incarcéré, recondamné à mort et finalement déporté en Sibérie. Il s'échappe et se retrouve à Moscou en 1916, puis en 1917 à Minsk comme chef d'état-major des troupes révolutionnaires. 

En octobre 1917, il est à Moscou à la tête d'un détachement de 2 000 hommes avec lesquels il s'empare de l'Hôtel Métropole. Avec l'aide d'autres troupes venues en renfort, il prend d'assaut le Kremlin. A la fin de l'année suivante en 1918, en pleine guerre civile, le commandement bolchevique le place à la tête de la Quatrième Armée. Malgré les limites de son expérience pratique de la guerre, il se révèle un stratège talentueux. Il prend rapidement le commandement du front oriental et défait KOLTCHAK avant de se retrouver à la tête du commandement du front sud où il bat WRANGEL, ce qui lui permet de mettre fin aux hostilités, la guerre civile était officiellement terminée le 6 novembre 1920. Cependant, un ancien subordonné de FROUNZÉ, l'anarchiste Nestor MAKHNO, mène une campagne insurrectionnelle en Ukraine. Utilisant la tactique de MAKHNO pour le combattre, il écrase l'insurrection (1921). Sur le front politique, FROUNZÉ est élu au comité central du Xe Congrès. De retour en Ukraine (1922), il prépare les débats pour le XIe Congrès au cours duquel il s'oppose à TROTSKI qui préconise le retour à une armée classique. Nommé à divers postes de haut commandement militaire, il meurt subitement en 1925 à la suite d'un intervention bénigne dans des circonstances suspectes.

 

Un théoricien de premier plan

      C'est au titre de théoricien de la guerre que l'influence de FROUNZÉ se fait le plus sentir. Elle est durable : il est l'une des figures militaires les plus importantes de l'histoire de l'Union Soviétique et l'un des théoriciens militaires communistes les plus stimulants. C'est à partir du différend qui l'oppose à TROTSKI que s'élabore sa "doctrine militaire unifiée". Cette notion est présentée la première fois au Xe Congrès, sous la forme de 22 thèses préparées conjointement avec GUSEV. Il est persuadé que la guerre civile n'est que le début d'un long combat à venir face à des forces impérialistes plus avancées techniquement et décidées à détruite l'URSS. Cette dernière doit réagir au plus vite en définissant sa stratégie de défense. En faisant table rase du passé russe, FROUNZÉ, contrairement à TROTSKI, veut établir une doctrine sur des bases nouvelles visant à combiner l'expérience militaire soviétique (la guerre civile) avec l'idéologie politique marxiste. La volonté supérieure de l'Armée rouge et les tactiques développées durant la guerre civile (mouvement et offensive) constituent le meilleur moyen de vaincre des armées plus avancées. TROTSKI s'oppose à cette doctrine, mais FROUNZÉ ne s'avoue pas vaincu et décide de mieux développer les divers aspects d'un théorie qui reste valable à ses yeux.

En 1921, il publie un article, Une doctrine militaire unifiée et l'Armée rouge, où il présente les éléments fondamentaux de sa doctrine militaire "renforcée" qu'il défend de nouveau au XIe Congrès. Il préconise la mobilisation générale de l'État et de la population pour l'effort de guerre (une approche qui rappelle celle de LUDENDORFF pour l'Allemagne). Toutefois, il est méfiant à l'égard des masses paysannes, au caractère défensif, et leur préfère les classes ouvrières, au caractère naturellement offensif. Partisan d'une forte centralisation au niveau politique et militaire, il se montre réticent à l'idée, populaire chez les soviétiques, de bâtir l'armée au moyen de milices territoriales qui, selon lui, risquent de diviser le pays en factions rivales. Soucieux de la préparation morale des troupes, il accorde une égale importance à leur endoctrinement politique et à leur préparation militaire. Son analyse sur l'avenir de la guerre est marquée par sa vision marxiste du devenir humain où, à long terme, les forces ouvrières du monde entier, incarnées par l'Armée rouge, l'emporteront sur les forces bourgeoises. La guerre future prendra la forme d'une guerre civile à l'échelle internationale. Pour y faire face, l'URSS doit se préparer dès maintenant en prenant pour modèle la guerre civile. Sa propre expérience et les leçons qu'il tire de la guerre civile le confortent dans l'idée que l'Union Soviétique doit adopter une approche stratégique fondée sur l'offensive. Il loue la mobilité que procurent les unités de cavalerie et s'intéresse au développement de l'aviation et du char motorisé, tout en restant plus mesuré que la plupart des théoriciens de la guerre aérienne et du combat mécanisé qui émergent à cette époque en Europe et en Amérique. Il encourage la coopération interarmées et la flexibilité dans le domaine des formations tactiques. Adepte du mouvement et partisan de l'activité continuelle des troupes, il veut développer le combat nocturne. Conscient des limites financières de l'Union Soviétique, FROUNZÉ préfère mettre toutes les ressources possibles au service des forces mobiles à caractère offensif tout en comptant sur les obstacles naturels pour la défense du pays face aux envahisseurs. Cette vision annonce de manière prophétique les événements de la Deuxième Guerre mondiale. (BLIN et CHALIAND)

Les opinions aujourd'hui sur ses apports ne font pas l'objet d'un consensus, même après tant d'années. Certains (Jacques SAPIR) estiment qu'il est bien plus un grand organisateur qu'un grand stratège et eut surtout le mérite de créer une atmosphère favorable au débat intellectuel qui allait alors se développer par la suite au sein de l'Armée, au grand dam d'ailleurs de STALINE, qui continuera ses purges au point de décapiter à l'orée de la seconde guerre mondiale l'ensemble de la tête de l'armée soviétique. 

 

Le contexte d'une rivalité au sommet de l'Union Soviétique

   Alors que la jeune Union n'est pas encore réellement établie, tant sur le plan des doctrines militaires que sur le plan des institutions politiques, les rivalités font rage entre les diverses personnalités à la tête du Parti Communiste, notamment entre STALINE, LÉNINE et TROTSKY. S'ils parviennent à travailler ensemble dans le feu de la guerre civile, c'est surtout une succession de campagnes militaires qui déterminent la place de l'un ou de l'autre, et chacun, dans une sorte de jeu sinistre de chaises musicales, détermine tour à tour, les contours de la doctrine militaire en théorie puis en action... Proche de ZINOVIEV, FRUNZE ne peut se s'opposer aux tentatives de STALINE de mettre la main sur l'ensemble de l'appareil politique soviétique, et lorsque TROTSKY est écarté, il prend en main un court temps l'ensemble des destinées de l'appareil militaire. C'est entre 1923 et 1925 qu'il y donne la pleine mesure de ses orientations et de son énergie, même si dans ce laps de temps et encore plus après sa mort encore mystérieuse, ses principes ne l'emportent pas. En effet, excellent organisateur, il mène le basculement d'une logique de milices armées à celle d'une armée moderne structurée par une organisation et une doctrine, et sont réintégrés dans l'armée les cadres de l'ancienne armée russe.

C'est à l'écart de la communauté internationale que la Russie soviétique essaie de développer une pensée originale. L'auteur le plus important, qui vient après FROUNZE, après 1925, est le général Alexsandr SVECHIN, dont l'oeuvre abondante est dominée par une synthèse (Strategifa, 1926, 1927, traduction anglaise en 1992), laquelle est considérée aujourd'hui comme un classique. Plusieurs auteurs définissent le concept d'art opératif et développent la théorie des opérations en profondeur, qui sera étudiée avec attention par les Allemands dans les années 1930. Cette école réaliste est soutenue par TROTSKY, qui estime qu'"on ne peut pas construire un règlement de campagne avec le marxisme". Elle se heurte à FROUNZE, soutenu par le futur maréchal TOUKHACHEVSKI, qui plaide pour une "doctrine militaire unique" qui "doit être l'expression de la volonté unique de la classe sociale au pouvoir". Ce dernier n'hésite pas à attaquer ses adversaires sur le plan idéologique en les accusant de déviationnisme, ce qui ne l'empêche pas d'être liquidé, comme SVECHIN. Il en résulte une stérilisation du débat militaire à partir des années 1930. Mes riches développements des années 1920 ne sont redécouverts que beaucoup plus tard, dans les années 1980 et... aux Etats-Unis. (Hervé COUTEAU-BÉGARIE)

Walter DARNELL JACOB, Frunze : The Soviet Clausewitz, 1885-1925, La Haye, 1969. Makhmut Akhmetovitch GAREEV, M. V. Frunze-voennyi teork, mOSCOU, 1987, traduit en anglais : M.V. Frunze-Military Theorist, Washington, 1988. I.G. VIKTOROV, M. V. Frunze i voprosy sovetskoy voyennoy ideologi, Moscou, 1951.

Jacques SAPIR, Frunze Mikhail Vassilievich, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, 2016. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. Jean-Christophe ROMER, La pensée stratégique russe au XXe siècle, Economica/ISC, 1997. 

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16 juin 2018 6 16 /06 /juin /2018 09:33

    Le philosophe et militant pacifiste français Théodore RUYSSEN est le fondateur en 1887, avec son ami Jules PRUDHOMMAUX, de l'Association de la Paix par le Droit, qu'il préside de 1897 à 1948. Il milite pour la Société Des Nations et pour la paix. En 1913, il tient une série de conférences en Alsace, prônant l'autonomie de la province alors allemande. 

     Philosophe, il rédige des traités sur KANT (1900) et SCHOPENHAUER (1911), encore utilisé aujourd'hui. Il est l'auteur de nombreux ouvrages sur la guerre et la paix, la société internationale, les minorités nationales, et aussi sur l'enseignement. Il dirige un périodique, La paix par le droit, de 1910 à 1927 (?). Dreyfusard de la première heure, il lutte aussi en faveur du droit de vote pour les femmes. 

     Par toutes ses initiatives et son réseau de sympathisants, Théodore RUYSSEN est un leader du mouvement pacifiste, même s'il est un peu oublié entre les deux guerres mondiales et  encore plus ensuite. Ayant pour référence le Projet de paix perpétuelle de KANT, il souligne la filiation directe entre les idées du Président américain WILSON et celles du philosophe allemand. Fidèle à l'héritage des Lumières, il oppose aux pacifisme sentimental un pacifiste rationnel : pour prévenir les guerres, il faut avant tout éduquer les esprits en commençant à l'école et en dénonçant le chauvinisme de la grande presse populaire ; en même temps, il faut agir sur les gouvernements, les convaincre d'accepter la mise en place d'une armature juridique internationale. 

Il lui est plus difficile, en revanche, de compter sur des attitudes spontanées de rejet de la violence. Si l'idée de paix est en effet associée à la raison, la guerre est mise en rapport avec l'instinct. Marqué par les théories du vitalisme qui fleurissent après 1900 et par l'enseignement de BERGSON, dont il fut stagiaire, baignant dans un milieu religieux, même s'il se distancie du catholicisme et fréquente de nombreux Juifs, RUYSSEN se réfère souvent dans ses textes - "non pas à l'instinct sadique et monstrueux d'un petit nombre d'hommes" mais à "un instinct combatif largement répandu, pour ainsi dire naturel à l'homme". Cette réalité psychologique individuelle associée à une réalité collective non moins puissante, la force des sentiments nationaux, rend, selon lui, totalement inefficaces des attitudes telles que l'objection de conscience. Il refuse néanmoins toute philosophie fataliste et estime que le monde va de l'état de nature à l'état de société dans les rapports internationaux. Disciple de Frédéric PASSY, il fait partie du courant du "pacifisme bourgeois". Il participe ainsi à la création en 1912 du bureau européen de la Fondation Carnegie pour la paix internationale. Il est donc relativement loin des réflexions socialistes qui animent d'autres courants pacifistes, même si des rapprochements, à la veille de 1914, s'opère avec le monde ouvrier à l'occasion de la lutte contre la loi des trois ans (de service militaire). 

  L'affaire Ruassent, qui défraie la chronique universitaire au cours de l'hiver et du printemps 1913 est provoquée par ses conférences à Strasbourg, Mulhouse et Colmar, où il appelle à la paix et au rapprochement international et prône pour l'Alsace-Lorraine la liberté de choix de ses habitants (il penche pour un statut d'autonomie à l'intérieur du Reich). Il est accusé d'antipatriotique et riposte en s'en défendant, ce qui par ricochet, est mal reçu par l'ensemble de la mouvance pacifiste. C'est là qu'il est catalogué par la presse nationale et locale, comme le "prussien Ruyssen" et par des périodiques pacifistes de "pacifiste bourgeois", dans le plus grand sens péjoratif du terme... N'empêche qu'après 1918, ses thèses, de minoritaires au sein de l'opinion publique, deviennent majoritaires, voire officielles dans de nombreuses chancelleries, du moins dans un premier temps. A noter qu'après 1930, et  après le procès de protestants soutenus par Les Cahiers de la Réconciliation fondé par Henri ROSER, ses opinions sur l'objection de conscience évoluent : oui en faveur de l'objection collective avec des fondements solides rationnels mais non à l'objection de conscience individuelle émotionnelle. A la veille de la guerre de 1939-1945, il désavoue lucidement les accords (de paix Hors du Droit) passés par les démocraties occidentales avec le régime nazi. 

Si son action est oubliée par la suite, c'est parce le reproche sans nuances à la SDN de ne pas avoir su éviter la guerre, s'étend à la majeure partie du mouvement pacifiste. 

 

Théodore RUYSSEN, Schopenhauer, L'Harmattan, 2004 (réédition) ; La guerre du droit, Paris, 1920 ; La société internationale, PUF, 1950 ; Les minorités d'Europe et la guerre mondiale, PUF, 1923 ; La philosophie de la paix, V. Giard et E. Brière,  1904 ; Les caractères sociologiques de la communauté humaine, 1939 ; Les tendances internationales dans l'enseignement, 1939.

FABRE, Un exemple de pacifisme juridique : Théodore Ruassent et le mouvement "la paix par le droit" (1884-1950), dans Vingtième Siècle, revue d'histoire, n°39, juillet-septembre 1993, www.perse.fr

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15 juin 2018 5 15 /06 /juin /2018 13:35

    De tout temps, les pouvoirs publics cherchent à présenter les actions de militants  trop efficaces comme "extrémistes" et illégitimes. Alors qu'auparavant, avant la formation d'une opinion publique, les différents pouvoirs politiques et religieux, sans avoir à justifier parfois de leurs actions répressives, sauf auprès de leurs... partisans, pouvaient éliminer sous une forme ou sous une autre les oppositions qu'ils rencontraient dans leurs activités. Généralement ces révoltes paysannes et urbaines faisaient suffisamment de victimes "collatérales" pour que, bon an mal an, tout régime parvenant à rétablir l'ordre (fut-ce au prix d'une paix des cimetières) s'attiraient la sympathie de la majorité des forces politiques, économiques et/ou religieuses en présence. Quitte à se faire défaire à leur tour s'ils n'y parvenaient pas...

    Depuis qu'au XIXe siècle, avec les mouvements d'urbanisation et d'industrialisation, ce sont surtout les manifestations ouvrières, féministes, pacifistes qui constituent le lot des oppositions les plus menaçantes (en dehors du jeu normal parlementaire plus ou bien moins établi...) aux différents pouvoirs politiques, qui doivent compter de plus avec une opinion publique formée de gens instruits, avertis, conscients socialement (et souvent avec une conscience de classe). L'arsenal policier à la disposition des différents pouvoirs politiques est donc toujours limité (droits de l'homme, chartes...) et il doit jouer pour que lorsqu'il utilise la répression, celle-ci soit perçue comme légitime. En quelque sorte la preuve de la légitimité a changé de nature. Mais s'ils doivent prendre en compte, en tant qu'exécutifs d'État, à des pouvoirs judiciaires et législatifs, la marge d'action des forces de répression dans leurs manoeuvres, dépend souvent de la connaissance de leurs droits de ceux qui font l'objet de cette répression.

    Aussi, en France en tout cas, de multiples Guides à leur intention ont été publié, notamment depuis les années 1960. Que ce soit à l'intention du simple manifestant ou du militant actif agissant parfois à la limite de la légalité, les forces de l'ordre ont une fâcheuse tendance à agir plus librement si ceux-ci méconnaissent leurs droits, notamment par intimidation, que ce soit pour obtenir des informations ou "maximiser" la punition... Du Guide du militant de Denis LANGLOIS, réédité et actualisé plusieurs fois au gré de l'évolution de l'arsenal répressif aux Manuels Face à la police, face à la justice du Collectif Cadecol, d'Élie ESCONDIDA et de Dante TIMÉLOS, de nombreuses indications légales sont communiquées à tout militant plus ou moins virulent, avec parfois des chapitres dédiés aux opposants à l'institution militaire. Ce sont des dispositions, intervenant à chaque stade de "traitement du désordre", précises, précieuses, appuyées souvent par des avocats spécialisés, qui sont leur sont proposées afin de mieux assurer leur propre défense et celle de leurs camarades. Défense individuelle et défense collective sont ainsi détaillés dans ces ouvrages, utiles par ailleurs à quelques sociologues pour décrypter certains conflits, pour le plus grand profit du militant... et pour le plus grand inconfort des différents agents de l'État chargé de ce fameux "maintien de l'ordre". Dans le conflit qui oppose le militant à l'imposant appareil d'État (qui fait tout pour paraitre imposant, du reste), ces manuels se proposent de rendre la lutte moins inégale...

- Le Nouveau guide du militant de Denis LANGLOIS de 1979, fait suite au Guide du militant du même auteur paru en 1972 et publié aux mêmes éditions du Seuil, se situe dans la foulée des mouvements revendicatifs nés dans la mouvance contestataire étudiante et sociale de mai 1968. Après l'échec de la gauche aux élections législatives de 1978, qui voit la fin de l'espoir de beaucoup de l'instauration du socialisme en France, le conseiller juridique de la Ligue des Droits de l'Homme voulait donner un outil aussi complet et clair que possible pour les acteurs des contestations, surtout pour ceux qui n'hésitent pas à agir en dehors des limites fixés par notamment le sy,dialyse dominant (manifestations et grèves) mais aussi pour tout militant ayant maille à partir avec la police et la justice, considérées globalement comme défendant l'ordre établi. Divisé précisément en parties suivant les instances devant lesquelles peut se trouver tout militant, la police, la justice, la prison, la psychiatrie, l'armée, il donne des indications précises sur l'attitude à tenir devant elles. Ensuite, il aborde également des éléments permettant d'informer, de créer et faire fonctionner une association, de manifester. Il se termine par un chapitre qui concerne particulièrement les étrangers, ceux des militants les plus exposés.

- Le guide d'autodéfense Face à la police/Face à la justice réédité en 2016, suite au premier opus de 2007, se situe lui plutôt dans un contexte où la société n'est plus autant traversée de mouvements contestataires radicaux, où le libéralisme est bien installé, mais où aussi, à l'occasion d'événements particuliers, mais très différents des uns des autres (manifestation étudiante forte,  attaques terroristes) s'accumulent des dispositifs répressifs aux objectifs parfois étendus et flous. Comme les Guides du militant des années 1970, les auteurs y donnent toutes les informations nécessaires sur les procédures rapides, qui représentent plus des deux tiers des affaires jugées par les tribunaux correctionnels, et sur d'autres aspects policiers et judiciaires. Moins étendu que le Nouveau Guide du militant par exemple, n'abordant ni les problèmes des sans)papiers ni celui des proches des prisonniers, il suit plutôt les diverses dispositions du Code de procédure pénale et du Code pénal, en constante variation ces dernières années. Moins volumineux également, il se veut précis et est réactualisé constamment sur un site Internet actujuridique.com. Les auteurs de ce Guide veulent redonner le pouvoir au justiciable (même par rapport à leurs avocats) ayant affaire à la police et à la justice de d'abord comprendre ce qui lui arrive, de cerner ses marges de manoeuvres, de faire la part entre le droit existant et les diverses tentatives d'intimidations de ceux qu'ils appellent au fil des pages le flic, soit l'Officier de Police Judiciaire (OPJ), soit l'Agent de Police Judiciaire (APJ) ou d'Agent de Police Judiciaire Adjoint)...

En conclusion, les auteurs écrivent que "le sécuritaire est une idéologie mondiale qui dépasse les clivages politique. Elle est une des formes que prend de nos jours la défense des intérêts du capital. Toutes les démocraties ont, ces dernières années, largement durci leur droit pénal. En France, la surenchère entre la gauche et la droite ont, ces dernières années permet d'étendre toujours plus loin le champ d'application des lois répressives. Le fichier national automatisé des empreintes génétiques était censé ne concerner que les crimes sexuels ; il recence finalement les délits de vols simples, les menaces, les dégradations (tags)... Menée au nom de la "lutte contre la délinquance", la politique sécuritaire ne fait pourtant qu'en créer davantage puisqu'elle institue sans cesse de nouveaux délits pour criminaliser des comportements considérés comme "asociaux". Elle se double, au prétexte de l'antiterrorisme, d'une extension sans fin des moyens légaux de surveillance et de contrôle".  

La criminalisation d'activités politiques et syndicales trop efficaces aux yeux du pouvoir rappelle les débats sur la dangerosité et l'insécurité qui avaient fait le bonheur du pouvoir giscardien. Aussi ce genre de Guides est bienvenu, pour la sauvegarde même d'ailleurs de la démocratie. 

   Bien entendu, ce ne sont pas les seuls Guides qui au fil du temps existe à la disposition des militants. Des organisations syndicales ou des associations du monde judiciaire ont à un moment ou à un autre, même si la présence de ces Guides sur le "marché" est tout de même moins importante qu'avant, publiés des guides d'inégal volume. 

 

Denis LANGLOIS, Nouveau guide du militant, Éditions du Seuil, 1979. Collectif Cadecol, Elie ESCONDIDA et Dante TIMÉLOS, Face à la police, Face à la justice, Guide d'autodéfense juridique, 2ème édition, Éditions Syllepse, collection Arguments et mouvements, 2016.

 

SOCIUS

 

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15 juin 2018 5 15 /06 /juin /2018 09:06

     Pacifiste autrichienne radicale, Bertha Sophie Felitas comtesse Kinsky von Wchinitz und Tettau, baronne von SUTTNER, lauréate 1905 du Prix Nobel de la paix, est issue de la haute aristocratie austro-hongroise, et reçu une éducation cosmopilite et polyglotte. 

Un temps secrétaire d'Albert NOBEL en 1876 quand celui-ci réside à Paris, elle est l'activiste pacifiste la plus remuante et la plus connue de son époque. Elle est l'auteur en 1889 de Die-Waffen lieder! (Bas les armes!) considéré comme l'équivalent de La case de l'oncle Tom pour la la cause pacifiste. Auparavant, sous un pseudonyme, car il est impensable à l'époque qu'une femme puisse écrire des livres "sérieux", La siècle des machines, qui constitue son deuxième livre le plus lu. 

  Journaliste et écrivain, elle privilégie dans ses écrits le thème du pacifisme er est influencée à ce niveau par des personnalités comme Henry Thomas BUCKLE, Herbert SPENCER et Charles DARWIN. Son pacifisme est un pacifisme éthique fondé sur la capacité morale de l'homme à comprendre que la guerre ne doit plus être employée, et s'inscrit dans le mouvement pacifiste libéral européen. 

Fondatrice en 1891, après avoir impulsé la création d'une "société de la paix de Venise", d'une société pacifiste autrichienne qu'elle préside jusqu'à sa mort; elle prend part à plusieurs Congrès de paix internationaux. Elle milite auprès des autorités autrichiennes en faveur d'un Tribunal d'arbitrage international et prend part en 1899 à la première Conférence de La Haye. Les initiateurs de cette conférence peuvent tout juste introduire l'idée que les conflits peuvent faire l'objet d'arbitrage, sans aboutir à la reconnaissance que la guerre puisse être abolie, que les armements puissent être réduits et même que des tribunal internationaux peuvent officiellement être installés. 

Bertha von SUTTNER est en 1904 l'une des participantes les plus importantes de la Conférence internationale des femmes à Berlin. Elle est absente en 1907, lors de la deuxième Conférence de La Haye, laquelle reprend l'ordre du jour de la première, davantage axé sur le droit de la guerre que sur une pacification stable. Elle continue d'informer sur les dangers du réarmement international et sur les intérêts de l'industrie de l'armement. A partir de 1912, elle met en garde contre le danger de guerre d'anéantissement internationale. 

Son activité pacifiste est partagée entre ses interventions en Europe et aux Etats-Unis. Elle aurait voulu être plus présente dans le combat féministe, mais sa présentation aristocratique était malvenue dans les rencontres. De même, ses positions sur la priorité absolue du combat contre la guerre la faisait mal voir dans les milieux socialistes où c'était, dans le monde germanique, la révolution sociale qui devait passer en premier. Femme de compromis, ce qui lui permet de connaitre bien du monde en Europe, elle n'a pas de tempérament révolutionnaire, car tout pour elle se résout par le dialogue. L'idée capitale pour la paix est la création des États-Unis d'Europe, plutôt confédération d'États où chacun d'entre eux conserve son identité. (Marie-Antoinette MARTEIL)

     Son roman Bas les armes! est son oeuvre la plus connue, même si sa production littéraire (journalistique) est par ailleurs conséquente. Paru aux éditions Edgar Pierson à Dresde, il obtient en peu de temps une diffusion et un succès considérable (traduction en plusieurs langues et 37 éditions en Allemagne jusqu'en 1905. Jusqu'à la parution du roman A l'Ouest, rien de nouveau, d'Erich Maria REMARQUE en 1929, le livre de SUTTNER est l'oeuvre la plus importante de la littérature engagée contre la guerre. Bertha von SUTTNER choisit pour transmettre son message la forme romanesque, au lieu d'écrire un livre spécialisé, afin d'atteindre le public le plus large. La grande popularité de ce roman résulte aussi du fait qu'elle aborde la place des femmes dans la société à côté de la guerre et de la paix.

De 1892 à 1899, elle publie également un mensuel sous le même titre. La suite du roman est publiée en 1903 sous le titre Marthas Kinder ; elle n'atteint pas le succès du premier opus. En 1914 et en 1952, le livre est adapté au cinéma.

Dans ce roman, elle raconte la vie de la comtesse d'origine viennoise Martha Althaus au cours de quatre guerres. Pendant la compagne d'Italie entre l'Autriche et la Sardaigne et la Prusse, Martha âgée de 19 ans perd son premier mari, le comte Arno Dotzky. Elle devient alors une pacifiste convaincue. Son deuxième mari, le baron Friedrich Trilling, partage ses opinions bien qui'l soit lui-même officier dans l'armée autrichienne. Il  prend part avec son armée aux côtés de la Prusse à la guerre des Duchés de 1864 et à la Guerre austro-prussienne de 1866. Les soeurs et le frère de Martha meurent du choléra provoqué par la guerre et son père meurt de chagrin d'avoir perdu ses enfants. Friedrich se retire ensuite de l'armée pour soutenir les activités pacifistes de sa femme. Lorsqu'elle séjourne à Paris en 1870 lors de l'éclatement de la Guerre franco-allemande, son mari est fusillé après avoir été soupçonné d'être un espion prussien. Son fils Rudolf né de son premier mariage commence alors à s'engager sur les traces de sa mère.

      Son action et son activité littéraire ont une grande influence au sein du pacifisme européen. Elle est en contact épistolaire avec ZOLA et TOLSTOÏ ou encore le peintre russe VERECHTCHAGUINE dont plusieurs tableaux illustrent la propagande pacifiste (comme par exemple L'apothéose de la guerre représentant une montagne de crânes). Dans plusieurs pays d'Europe centrale notamment, comme en Autriche ou en Hongrie, elle encourage la fondation de Sociétés d'Amis de la Paix et écrit dans diverses revues pacifistes défendant l'arbitrage international. L'attribution du prix Nobel de la paix en 1905 décerné à l'Autrichienne contribue a ranimé les enthousiasmes français à un moment où les efforts déjà entrepris ne donnent pas de grands résultats. Loin dans le temps, son influence se fait sentir jusqu'à la formation de la SDN en 1919. Elle fait partie de cette longue tradition pacifiste libérale. 

 

Bertha von SUTTNER, Bas les armes!, avec une préface de Gaston MOCH, Paris, Fasquelle, 1899, réédition aux Éditions Turquoise, Levallois Perret, 2014, avec un avant-propos de Marie-Antoinette MARTEIL) ; Armements et surarmements, Toulouse, E. Privat, 1910. 

Marie-Claire HOOK-DEMARIE, Bertha et le roman de la paix dans L'Histoire n°411 de mai 2015. Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015. 

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14 juin 2018 4 14 /06 /juin /2018 11:14

   Si à l'occasion d'une nouvelle présidence, celle d'Emmanuel MACRON à la tête de l'exécutif français, il n'est pour l'instant pas question de la réalisation d'un Livre Blanc de la défense dans l'immédiat, la Revue stratégique de défense et de sécurité nationale de 2017, fait office de document de référence. Elle survole ou précise un certain nombre d'orientations, qui doivent, selon la formule consacrée, répondre aux nouvelles évolutions du monde. 

      Cette Revue stratégique est destinée à fixer le cadre stratégique de la prochaine loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025, qui doit porter l'effort de défense à 2% du PIB à l'horizon 2025. Elle tire les leçons de l'évolution, depuis le Livre Blanc de 2013, d'un contexte stratégique instable et imprévisible, marqué par une menace terroriste durablement élevée, la simultanéité des crises, l'affirmation militaire de puissances établies ou émergentes, l'affaiblissement des cadres multilatéraux et l'accélération des bouleversements technologiques. La Revue examine dans ce contexte les intérêts de la France, son ambition pour sa défense et en déduit les aptitudes prioritairement requises pour nos armées, suivant les termes mêmes du Ministère des Armées. (décembre 2017)

     Placée sous l'autorité de la ministre des Armées, Florence PARLY, cette Revue a été conduite par un comité de rédaction composé de 18 membres, représentants des institutions civiles et militaires et de personnalités qualifiées notamment issues de la société civile et présidée par Arnaud DANJEAN, député européen. Le comité a consulté un ensemble représentatif d'élus, de responsables publics et privés ainsi que des chercheurs, en France et à l'étranger, en particulier en Europe. Au bilan, le comité a auditionné ou s'est entretenu avec 140 personnalités françaises et étrangères et a effectué 4 déplacements à l'étranger (UE, OTAN, États-Unis, Allemagne et Royaume Uni).

    Cette Revue stratégique, présentée le 11 octobre 2017 au Président de la République lors d'un Conseil de défense, fait l'objet de commentaires qui mettent d'abord en valeur le fait que cette revue des problèmes de défense s'est faite bien plus rapidement que pour les précédents Livres Blancs, ce qui est révélateur d'une manière rapide de faire du nouvel Exécutif...

 

    Le document Revue stratégique comporte 109 pages, une préface du président de la république, un avant-propos de la ministre des Armées, une introduction et trois parties :

- Partie A : Un contexte stratégique en dégradation rapide et durable

- Partie B : De nouvelles formes de guerre et de conflictualité

- Partie C : Notre stratégie de défense : autonomie stratégique et ambition européenne. 

 

Dans l'Introduction, on peut lire : "Le Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2013, dans le prolongement de celui de 2008, indiquait dans son introduction que les évolutions rapides du contexte international imposeraient inévitablement un révision régulière de notre stratégie de défense. Les bouleversements intervenus depuis 2013, en particulier les attaques terroristes jihadistes sur notre sol, mais aussi la dégradation sécuritaire aux frontières européennes, et la nécessité de préparer une nouvelle loi de programmation militaire adaptée aux engagements de nos forces, ont conduit le Président de la République à lancer cet exercice de revue dès l'été 2017.

Les évolutions et les ruptures portent sur l'accélération et l'intensité plus que sur l'identification et l'anticipation des phénomènes : terrorisme, retour de la guerre ouverte dans notre voisinage, montée en puissance militaire et industrielle de nombreux États, fragilités et recompositions européennes... La soudaineté de leur irruption et l'ampleur de leurs manifestations ont directement affecté votre communauté nationale et les sociétés européennes. Les menaces se sont rapprochées, elles se exprimées avec une violence nouvelle alors même que le système international censé amortir ces chocs est contesté et affaibli. L'incertitude sur la crédibilité des alliances, dans un contexte de retour des rapports de forces, contribue également à la perception d'un environnement plus instable.

A l'imprévisibilité accrue de ce monde en transition s'ajoutent la simultanéité et la complexité des crises dans lesquelles bous sommes directement engagés, du Sahel au Moyen-Orient, conjointement avec nos partenaires, au premier rang desquels les États-Unis. Nous sommes confrontés à des acteurs plus nombreux, plus divers, aux ambitions et postures plus affirmées, aux capacités plus robustes. Les zones de friction ou d'affrontements ne sont plus seulement des espaces géographiques contestés, mais incluent également l'espace numérique. 

Ces risques et menaces, caractérisés aussi par leur durcissement et leur ambiguïté, vont continuer de peser sur notre défense. De plus, les ruptures technologiques majeures et rapides accentuent la recomposition stratégique. Elles banalisent, d'une part, l'accès à des dispositifs et à des espaces (numérique, ex-atmosphérique) jusqu'alors maitrisés par un nombre relativement réduits d'acteurs. Elles exigent, d'une part, des efforts importants d'investissement et d'adaptation pour conserver un avantage sans cesse remis en cause. Cela vaut en particulier dans le domaine industriel comme dans le domaine militaire.

 En considérant l'ensemble des risques, menaces et opportunités pour notre pays, deux problématiques ont structuré notre réflexion :

- La France ne peut pas, bien entendu, faire face seule et partout à ces défis. Notre autonomie, que nous souhaitons la plus complète possible, est réelle mais relative dans un nombre croissant de domaines? Il convient donc d'perte lucide sur les priorités qui s'imposent à nous, en raison de la proximité géographique des menaces, ou de leur impact sur notre communauté nationale. Nos partenaire, européens et américains, sont indispensables pour faire face à ces défis.

- Nous avons également des intérêts globaux, qui découlent de notre statut au sein des instances multilatérales, de notre présence mondiale (en particulier outre-mer et dans notre zone économique exclusive) ainsi que de la contraction géographique liée aux interdépendances induites par la mondialisation des échanges, des flux et des technologies.

Dans ce contexte, la responsabilité de la France repose sur une singularité stratégique objective. Seul pays européen (après le berçait) membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies et puissance nucléaire, membre fondateur de l'Union Européenne et de l'OTAN, dotée d'un modèle d'armée complet et d'emploi, la France doit maintenir une double ambition : préserver son autonomie stratégique et construire une Europe plus robuste, pour faire face à la multiplication des défis communs.

L'engagement récent et encore inégal des États européen à accroitre leur effort de défense et à assumer plus de responsabilités dans leur propre sécurité ouvre des perspectives inédites. Qu'il s'agisse de dispositifs innovants en matières capacitaire et de recherche portés par les institutions de l'Union Européenne, de la mise en oeuvre de l'ensemble des dispositions des Traités, des responsabilités croissantes des Européens dans l'Alliance atlantique ou encore de coopérations multilatérales pragmatiques, les initiatives européennes offrent des possibilités pour affermir d'indispensables solidarités.

Cette ambition européenne doit être à la fois déterminée et lucide, tant elle s'est trop souvent, par le passé, heurtées aux limites de formules incantatoires et de projets irréalistes. Le pragmatisme et la flexibilité que nous recommandons doivent permettre de surmonter progressivement les obstacles, que nous ne négligeons pas, et de façonner des réponses communes adaptées aux principaux enjeux de sécurité du continent. Notre objectif d'une coopération plus étroite avec l'Allemagne, ainsi qu'aves les pays européens ayant la capacité et la volonté d'avancer, tout comme le maintien d'un lieu bilatéral solide avec le Royaume-Uni, doivent permettre de réaliser des avancés significatives". On pourrait introduire là une remarqua d'importance : la Revue stratégique ne manque pas de formules incantatoires... et de plus l'absence de Livre blanc européen de la défense, un temps envisagé, indique que la volonté française d'un Europe de la défense n'est pas partagée, loin s'en faut, par ses partenaires européens, et à commencer... par l'Allemagne... On peut remarquer aussi que la Revue semble entériner le Brexit, alors qu'il est encore à ce jour remis en question en Grande Bretagne même... 

"Dans le contexte international que décrit la Revue, les sollicitations pour nos armées et notre défense ne peuvent que s'accroitre. Ce constat doit conduire au maintien d'un niveau d'ambition élevé dans tous les domaines, qu'ils soient technologiques, industriels, capacitaires ou opérationnels, reposant sur une politique d'innovation exigeante. En outre, alors que la place du fait nucléaire dans notre environnement stratégique ira croissant dans les années à venir, le maintien sur le long terme de la dissuasion nucléaire, clé de voûte de notre stratégie de défense, demeure plus que jamais nécessaire." Il faut remarquer que la Revue ne discute même plus du processus de réforme de l'armée, de sa restructuration, dont le bilan pour les militaires en tout cas est négatif, tant sur le plan quantitatif que qualitatif...

"Cette dégradation du contexte international doit conduire également à renforcer la fonction connaissance et anticipation, dans ses diverses dimensions, et à mieux articuler tout ce qui, au niveau du ministère des Armées comme de l'ensemble de l'État, participe de la prévention et de l'approche globale des crises, qu'elles concernent le territoire national ou nos interventions extérieures.

Il convient enfin de garantir la soutenabilité de nos engagements militaires. La cohérence dans la durée entre les missions et leurs moyens est décisive pour conforter leur efficacité. 

Il appartient maintenant à la future loi de programmation militaire de s'assurer que, sur la base du constat effectué dans le cadre de la Revue, la France dispose d'un modèle d'armée complet et équilibre sur le long terme". Ce dernier paragraphe renvoie notamment aux critiques précisément qui n'ont cessé de monter, au moins depuis la présidence de Nicolas SARKOZY, contre un certain affaiblissement de l'outil militaire, constaté à plusieurs reprises de manière concrète, à l'occasion par exemple de la mise en oeuvre de dispositifs militaires contre le terrorisme, sans compter certains mécomptes sur le terrain des interventions extérieures.

    Bien entendu, on ne mentionnera pas ici le non-débat sur la stratégie nucléaire et l'absence de référence aux efforts pourtant indispensables de désarmement, tant en ce qui concerne les dispositifs traditionnels (conventionnels et nucléaires) que les multiples armes disséminées aux mains de combattants les plus divers dans le monde. Sans doute le fait même d'avoir changé la dénomination du ministère (de la défense aux armées) témoigne d'une restriction conceptuelle et  restreint le domaine même de la réflexion de cette Revue... Il est vrai que les deux précédents Livres blancs avaient essuyés des critiques croisées dans la conception par trop extensive de la défense... Il n'empêche que si la Revue n'aborde pas globalement la question de la Défense (intérieure comme extérieure), cela n'empêche pas la multiplication de dispositifs de répression et de contrôle qui peuvent être dirigés indifféremment contre des ennemis extérieurs et des ennemis sociaux...  

 

 Partie A et B : Contexte stratégique de la France

  La revue est conduite sur la base de quelques hypothèses structurantes, identiques à celles qui ont guidé la rédaction du Livre Blanc 2013 : le maintien de la stratégie de dissuasion nucléaire et la relance du projet européen de défense. Elle s'appuie aussi sur la la perspective d'un effort de défense de 2% du PIB de la France à l'horizon 2025. On remarquera tout de suite que cette dernière perspective est contradictoire avec la tendance maintenue de réduction du budget des armées. 

L'analyse du contexte stratégique global de la France ne varie pas par rapport au Livre Blanc de 2013, sauf à constater une accélération et une intensification des menaces politique, géographiques et sanitaires, économiques et technologiques.

- Au niveau politiques : multiplication des acteurs de toutes tailles, appelées étatiques et poliment proto-étatiques, pour ne pas dire infra-étatiques, remise en cause de l'ordre international bâti par les Occidentaux depuis la seconde guerre mondiale, décontraction de l'architecture de sécurité en Europe, résultant de la remontée en puissance de la Russie, criminalité organisée ;

- Aux niveaux géographiques et sanitaires : augmentation de la population mondiale, pressions démographiques et migratoire se répercutant au sein de l'Union européenne, réchauffement climatique accompagné de catastrophes naturelles génératrices de crises humanitaires et sanitaires, risque de propagation rapide et à grande échelle de virus à l'origine d'épidémies diverses ;

- Aux niveaux économiques et technologiques : interdépendance économique, relativisation des distances, augmentation continue des flux de biens comme de personnes, rivalités énergétiques, ruptures technologiques et numériques.

Ce contexte se traduit selon les rédacteurs du texte par une forte exposition du territoire national à la menace terroriste, par des tensions sur les flancs Est et Nord de l'Europe, et par l'engagement de la France dans des opérations militaires extérieures dans la bande sahélo-saharienne et au Proche et Moyen-Orient.

Parce qu'elles présentent des fragilités ou sont le théâtre de la compétition stratégique entre les Etats-Unis et la Chine, des zones importantes pour la France sont porteuses de risques : la rive sud de la Méditerranée où la Libye a cessé d'exister comme État unifié et structuré, les Balkans qui restent fragiles et divisés, l'Afrique subsaharienne en développement et riche en matières premières mais que les faiblesses de la démocratie et de leur fonctionnement rendent perméables aux trafics, à la radicalisation islamique et aux visées impérialistes, et enfin l'Asie lieu du plus fort accroissement des dépenses mondiales de défense de la dernière décennie quo concentre un nombre de tensions sans équivalent, alors que son architecture régionale de sécurité demeure lacunaire et que des conflits éventuels pourraient comporter une dimension nucléaire.

   Dans son identification des risques et des menaces, les Rapporteurs estiment que la France fait face au retour de menaces "classiques" comme à de nouvelles formes de guerre et de conflictualité : retour de la compétition entre États et notamment des États-Unis, de la Chine et de la Russie, tous engagés dans des modernisations de leurs armées, tandis que croit le nombre de puissances régionales qui se dotent d'armements performants ; prolifération d'armes biologiques et chimiques, multiplication du nombre d'acteurs infra-étatiques possédant des capacités offensives...

  

Partie C : stratégie de défense de la France

      Il s'agit de maintenir sur le long terme une dissuasion nucléaire et une autonomie stratégique et opérationnelles forte. Il faut que l'autonomie opérationnelle permette aux armées d'opérer sur tout le spectre des menaces, proches comme lointaines, et cela en continuité avec les Livres Blancs de 2008 et de 2013. 

Il faut que la France s'investisse pleinement dans la refondation d'un ordre collectif et multilatéral avec l'Union européenne, dans les coopérations européennes bilatérales et l'Alliance atlantique. L'ensemble des partenariats bilatéraux de la France, en Afrique particulièrement, contribue également à la gante des intérêts communs. 

La convergence des menaces sur l'Europe nécessite que les Européens soient davantage engagés en faveur de leur propre sécurité, et travaillent à l'ambition d'une autonomie stratégique commune. Inscrite en 2016 dans la stratégie globale de l'UE, cette ambition exigence suppose une vision renouvelé des conditions de la sécurité européenne et repose sur de nouvelles initiatives pragmatiques. La coopération structurée permanente instaurée fin 2017 doit permettre d'effectuer un saut qualitatif en matière de défense européenne.

En organisant en 2009 son retour dans le commandement intégré de l'Alliance atlantique, tout en préservant son statut spécifique dans le domaine nucléaire, la France a pleinement reconnu la place que l'OTAN joue dans la défense de l'Europe.

       L'autonomie stratégique de la France repose sur un socle large qui comprend les facteurs concourant à la cohésion et à la résilience de la Nation, une diplomatie forte au service d'une approche globale, des capacités industrielles et technologiques et enfin des capacités opérationnelles renforcées.

La cohésion nationale et la résilience des fonctions essentielles à la continuité de l'État comme à la vie de la Nation constituent le fondement indispensable de la liberté d'action de la France. Affermir cette cohésion, en particulier au sein de la jeunesse, doit demeurer un axe d'effort prioritaire qui doit mobiliser l'ensemble des moyens concernés de l'État et de la société. La résilience des secteurs d'importance vitale, exposées ai développement des cybermenaces, doit être renforcée. Avant de poursuivre les lignes tracées par le Rapport, on doit faire sans doute deux remarques, l'une importante, l'autre plus culturelle. Ce souci de cohésion nationale laisse deviner le désir parmi des responsables militaires d'un service national universel obligatoire, compte tenu par ailleurs des difficultés actuelles de recrutement des armées... Ce vocabulaire sur la résilience sort tout doit de l'attitude des populations en France face aux attentats plus ou moins réellement rattachés à l'organisation terroriste État islamique. Face à ce qui a été ressenti comme une tentative de déstabilisation de tout un mode de vie, l'ensemble des acteurs de la vie politique et culturelle de la France (et pas seulement en France d'ailleurs) a beaucoup discuté de la capacité de résilience de la société française...

La phase d'élaboration d'élaboration politique d'une décision  nationale comporte presque toujours une dimension internationale (avec nos partenaires) et multilatérale (dans le cadre des Nations Unies ou des organisations régionales de sécurité). L'investissement de la France au sein de l'Alliance atlantique, de l'Union européenne, de l'OSCE et des Nations Unies doit donc aussi être considéré comme un élément central de notre autonomie de décision.

La France a besoin d'une Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) forte. En 2017, elle est constituée d'une dizaine de grands groupes de taille mondiale et de près de 4 000 petites et moyennes entreprises, représentant plus de 200 000 emplois en France, avec un impact positif majeur sur la balance commerciale (supérieur à 6 milliards d'euros en 2016). Les coopérations technologiques et industrielles sont nécessaires mais doivent être maitrisées. Selon les systèmes d'armes, la France appliquera l'une des quatre approches possibles, compte tenu des impératifs d'autonomie et de liberté d'usage : souveraineté non partageable, coopération avec maintien des compétences en France, coopération avec dépendance mutuelle ou recours au marché. On peut se demander si là, les "experts" ne se gargarisent pas de mots (la BITD) alors que dans la conduite de la politique économique, les contradictions abondent entre la nécessité de garder des entreprises entièrement sous contrôle de l'État et les priorités en matière de financement du Budget national, compte tenu de l'obsession sur le règlement de la dette. 

La Revue stratégique ne fait ensuite que reprendre les orientations des précédents Livres Blancs en matière de renforcement des capacités opérationnelles.

 

Revue stratégique de défense et de sécurité nationale 2017.

 

STRATEGUS

 

 

 

 

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13 juin 2018 3 13 /06 /juin /2018 09:11

     Le mot frontière vient directement de front, notion toute militaire, et après un demi-siècle marque par des rivalités d'ordre idéologique entre des États regroupés en alliance - séparés par des fronts froids stratégiques - ou à l'intérieur des États - divisés entre des espace utiles sous contrôle des centres politiques et des sanctuaires propices aux guérillas -, les tensions présentes (après la longue guerre froide), liés aux choc des affirmations et des ambitions nationales, imposent un renouveau de la réflexion stratégique sur la problématique des frontières. C'est en tout cas le problème que se pose Michel FOUCHER. Au moment où ce renouveau des ambitions nationales se heurtent aux plus grands mouvements migratoires depuis au moins deux siècles, qui plus est semblent devoir durer longtemps vu les guerres et les changements climatiques, la question, apparemment archaïque des tracés frontaliers et du cadre territorial où s'inscrit le fait national, reste vive et, paradoxalement, les réponses ouvrant des voies d'apaisement difficiles à formuler. C'est que les voies faciles du regain des tensions, alimentées par un certain échec de la construction européenne, ouvrent au contraire des problématiques de fragmentations où les revendications frontalières peuvent reprendre le devant de la scène. 

   Alors que de nouveau, des conflits territoriaux se prolongent en Europe balkanique comme dans le Caucase et aux confins indopakistanais, que des menaces planent autour d'une Chine soucieuse de réunifier les territoires perdus, la question des frontières garde, pour l'analyse stratégique, toute sa pertinence. On aurait pu penser qu'avec l'heure des grands réseaux financiers, informatiques et informatifs, était venue celle de la fin des territoires, versant spatial du diagnostic (faux) de la fin de l'Histoire, provoqué, selon certains auteurs par le triomphe de la démocratie (mais de quelle démocratie?) libérale. La conjonction entre la question mal liquidée de l'Empire russe (soviétique) et la déception des peuples devant l'entreprise libérale européenne, ouvre sans doute une nouvelle période historique, où la question nationale redevient première. 

L'utilité des frontières...

   C'est ce constat qui amène Michel FOUCHER (né en 1946), géographe, diplomate et essayiste français, fondateur de l'Observatoire européen de géopolitique de Lyon, et depuis 2007, membre du Conseil des Affaires étrangères et expert auprès du Conseil économique d la défense, à reprendre l'histoire de la formation des territoires nationaux et à remettre à jour l'archéologie des savoirs dans ce domaine.

Les frontières sont des structures spatiales élémentaires, de forme linéaire, à fonction de discontinuité géopolitique et de marquage ou de repères, au triple registre du réel, du symbolique et de l'imaginaire. La discontinuité se joue entre des souverainetés, entre des pouvoirs qui ont la réalité du contrôle sur un espace borné. Le registre symbolique renvoie à l'identité du groupe national situé à l'intérieur d'un périmètre frontalier donné, ou le plus souvent construit. Lorsque des monuments aux morts des villages français rendent hommage aux soldats tombés au front, ils entretiennent la mémoire civique et en appellent à la patrie éternelle. IL y a donc bien évocation de la survie collective, seule justification du sacrifice du sang versé, et dont la maitrise d'un territoire aux frontières sûres et reconnues, aptes à la défense, serait en quelque sorte le garant. Quant à l'imaginaire associé à la frontière, il connote le rapport à l'autre, voisin ou ennemi historique, mais aussi à soi-même et aux mythes fondateurs d'une nation particulières.

Autant la ligne de front, frontière chaude et mobile, renvoie au réel, comme lieu d'affrontement où,pour l'une des deux parties au moins, se joue la survie, autant une frontière pacifiée, froide, évoque les questions relatives à l'être national, à l'identité et à la pérennité d'un particularisme qui,n dans le discours singulier d'une nation, prend valeur d'absolu. La frontière est donc le plus souvent perçue comme une discontinuité entre deux histoires et deux systèmes de représentations, soutenues par des langues officielles distinctes dans la majeure partie des cas.

Les frontière peuvent perte définies comme l'enveloppe continue d'un ensemble spatial, d'une entité étatique, assez cohérente au plan intérieur pour que les clivages principaux ne traversent plus l'intérieur du territoire mais soient reportés sur le périmètre externes. l'évolution administrative a progressivement conduit à regrouper sur ce périmètre l'exercice d'une série d'attributs de souveraineté : prélèvements discaux, barrière sanitaire, contrôle migratoire et une partie des dispositifs de défense? Quand la cohésion interne vient à faire défaut, peuvent se faire jour des tensions de type séparatiste, visant à établir de nouvelles frontières. Les mutations territoriales postérieures à la fin de la guerre froide en Europe sont pour l'essentiel d'origine interne, provoquées par des remises en cause des assemblages multinationaux plus ou moins imposés. 

Notons tout de suite que les considérations réelles, symboliques et imaginaires ne se recouvrent que lorsque l'efficiencité du pouvoir qui définit officiellement ses limites géopolitiques est confirmée. Une chose est l'arpentage des terrains, une autre est l'application d'un réel pouvoir, une autre encore est la permanence d'un pouvoir d'État, face à des pouvoirs qui exercent sur lui - lieu des mouvements centripètes - des contraintes centrifuges. Le modèle français de la frontière, s'il est reconnu par tous les États ne suffit pas à définir cette réalité du pouvoir. Les difficultés de relief, les zones mal explorées ou mal accessibles, les applications plus ou moins script du droit national sur le territoire, la volonté même du pouvoir central - dans ses définitions comme dans ses moyens matériels régaliens, tout cela peut relativiser une frontière...

  Les frontières d'État, nous dit encore Michel FOUCHER, sont en même temps, à une autre échelle, un plan de séparation-contact, de différenciation des rapports de continuité avec d'autres États, d'autres systèmes politiques. Là se joue le rapport à l'Autre, fondement des relations dites internationales qui sont plus nettement inter-étatiques. En effet, les configurations nationales peuvent, selon les hasards de l'Histoire, transgresser les limites inter-étatiques, et, selon les intérêts des groupes dirigeants des majorités et des minorités concernées, ces distorsions présentent un degré variable d'instabilité. Là encore, il s'agit moins de foncières stricto sensu que de jeux de pouvoir, mais ceux-ci débouchent le plus souvent sur des revendications de modifications des tracés. 

Pour une analyse efficace des faits frontaliers, dont la variété est infinie, il importe de distinguer entre plusieurs échelles. L'enveloppe définit la limite extérieure totale d'un État. Cette enveloppe définit la limite extérieure totale d'un État. Cette enveloppe se subdivise à son tour en dyades, frontière commune à deux États, et chaque dyade est composée de segments, de taille régionale. Le tracé désigne la localisation précise d'une dyade donnée sur le terrain, au regard des diverses configurations de la géographie physique, humaine et historique. Analyser un tracé frontalier, c'est donc d'abord décrire ces recoupements entre des dyades et des espace concrets. C'est aussi rappeler les circonstances et les raisons des tracés, puisque le plus souvent plusieurs options étaient possibles ; cela revient à exhumer les aspirations satisfaites par les tracés, au temps des négociations qui les ont produits. Recherche difficile, les textes dont souvent défaut, surtout lorsque les tracés les plus récents reprennent en fait, et plus souvent qu'on ne le croit, y compris en Afrique, des "traces" antérieures, bref, des proto-frontières. Les opérations de tracés sont elles-mêmes complexes, comme le rappellent les complexes et âpres débats sur les cartes successive de la partition yougoslave où parfois l'affectation d'un puits, d'une colline ou d'un segment de route montagnarde fait problème. Alors que les traités procèdent à l'allocation des territoires à grands traits, la délimitation est conduite à des échelles moyennes tandis que la démarcation préalable au bornage, se réalise sur le terrain, avec des commissions ad hoc, dont les travaux durent plusieurs années.

  C'est dire que les frontières sont des objets historiques, propre à une technologie plus ou moins aboutie, existante surtout dans l'Histoire depuis peu (en gros surtout depuis le XIXe siècle). Parler de frontières pour des époques antérieures est une commodité d'historien ou même tout simplement de représentation scolaire de l'évolution des puissances dans le temps. Il ne viendrait pas à un sénateur romain, même avec les outillages bien complexes de l'époque, l'idée de discuter des "frontières" de l'empire Romain. Il s'agit de marches, c'est-à-dire d'espaces plus ou moins flous et épousant la plupart du temps des reliefs plus ou moins changeants, ou de routes, c'est-à-dire d'un ensemble de constructions qui facilitent à la fois le transport de marchandises et de personnes, qui permettent la défense des villes, ou l'accès à des endroits stratégiques pour leur contenu ou pour leur position. De même, l'existence d'un espace contrôlé, doté d'un maillage de reconnaissance à plusieurs échelles, où puisse s'exercer un pouvoir d'État, est elle aussi récente. Même un Monarque du Moyen-Âge ou de la Renaissance ne pense qu'aux ressources qu'il peut se procurer, aux populations sur lesquelles il peut compter pour recruter les éléments de ses armées et aux lieux dotés de significations religieuses, voire et cela constitue déjà un raffinement les délimitations sur un plan géographique des villes (et partant des villages) soumises à son pouvoir... Tout dépend des progrès de sa cartographie et l'histoire des fronts, des marches et des frontières est très liée au progrès de la cartographie...

 

Des types différents de frontières

Michel FOUCHER distingue cinq types de frontière. Il calcule que de nos jours le monde politique est divisé en plus de 250 000 km de frontières terrestres, se décomposant en enviant 280 dyades. La tendance générale est à l'augmentation du nombre de dyades du fait des successions d'Etat en Europe et en Afrique. Et parmi ces frontières, on peut selon lui esquisser une typologie des réalités frontalières contemporaines.

- Un premier type de frontière met en situation de séparation-contact des entités à économies fortes et des aires en voie de développement et à croissance démographique encore forte. Il songe ici à la très longue dyade américano-mexicaines, ligne ponctuée de villes jumelles très actives et à l'économie intégrée ; c'est le contraste de développement qui fonde ici le fait régional articulé autour des villes frontières. Dans une large mesure, ce phénomène se trouve entre les deux rives de la Méditerranée, mais la discontinuité maritime permet des contrôles plus efficaces, qui n'effacent pourtant ni l'histoire coloniale - domination de la rive Nord sur la rive Sud - ni les flux idéologiques (et religieux d'ailleurs...). Les relations entre sociétés des deux rives restent durablement marquées du sceau du malentendu. Les politiques de fermeture migratoire pratiquées par l'Union Européenne ne peuvent qu'accentuer les frustrations dans les sociétés en crise de la rive Sud et entretenir des tensions politiques durables.

- Un deuxième type de frontière correspond aux fronts ethniques actifs, notamment aux confins serbo-croates et à l'intérieur de la Bosnie, ainsi que dans le Caucase, pour les États successeurs de l'Union Soviétique. Le fait majeur tient à ce que le but de guerre central est la modification des frontières démographiques par des pratiques de transferts forcés de populations. On doit constater que depuis le début de ces guerres - 1989 dans le Caucase, 1991 pour l'ex-Yougoslavie - cet objectif a été largement atteint. Les puissances extérieures n'ont fait qu'assister passivement à ces pratiques, espérant sans doute qu'elles permettraient ensuite d'obtenir des accords de paix, transformant les fronts militaires en frontières de régions autonomes ou même d'États. En tout état de cause, le principe de non-changement des frontières par la force est bafoué, puisque la plupart des parties en conflit visent à construire un État national à base mono-ethnique.

- Un troisième type désigne les frontières incertaines, dont le cas de la Russie, la plus longue enveloppe frontalière du monde, est le plus marquant. L'incertitude, liée à l'histoire de la formation de l'empire russe, concerne d'abord les limites avec la Biélorussie, à l'identité floue et l'Ukraine, à l'identité trop complexe pour être pleinement assurée. Les frontières actuelles entre ces 3 États combinent des héritages administratifs, des conquêtes, des modifications de limites liées à des considérations de géographie électorale ou simplement de l'arbitraire. IL faudrait sans doute ajouter à cette description de Michel FOUCHER des influences culturelles et religieuses croisées difficilement traduisibles en séparations franches.

- Un quatrième type, d'importance croissante, concerne les frontières contestées ouvertement ou considérées comme injustes par l'imaginaire collectif, même si cela reste masqué par la diplomatie. Le conflit armé récent entre l'Équateur et le Pérou, à l'initiative de ce premier État, semble t-il est venu rappeler le refus à Quito, notamment dans l'armée, des conséquences territoriales de la défaite de 1924 sur le piémont amazonien équatorien. La guerre du Cachemire combine à la fois l'action d'un mouvement séparatiste cachemire opposé à la mainmise indienne et le jeu d'influence du Pakistant, lui-même en recherche constante, depuis 1947, d'une reconnaissance définitive de son indépendance par le pouvoir de Delhi. Michel FOUCHER classe aussi dans cette catégorie les frontières chinoises du Nord, qui continuent d'être perçues comme issues des traités inégaux avec la Russie, lorsque la Chine était en position de faiblesse. Cette représentation est d'autant plus vive que les vastes régions non Han de la Chine, celles situées hors de la Chine des dix-huit provinces, restent une préoccupation majeure de Pékin, qui pratique, tant aux confins de l'Inde au Tibet qu'à ceux de la Russie et du Kazakhstan dans le Xinjiang, ou de la Mongolie en Mongolie intérieure, une véritable stratégie de colonisation ethnique pour modifier le rapport de forces démographiques. Une semblable stratégie d'influence s'exerce à propos des frontières maritimes en mer de Chine méridionale.

- Le cinquième type est celui de frontières en suspens. Ces tracés provisoires ont en commun d'être issus de lignes de front : ligne Attila à Chypre depuis 1974 entre Grecs chypriotes et Turcs chypriotes, ligne de démarcation (zone démilitarisée) longeant à peu près le 38e parallèle dans la péninsule de Corée, ligne verte séparant la Cisjordanie d'Israël et frontière militarisée du plateau du Golan et de la vallée du Jourdain.

- On pourrait, toujours selon Michel FOUCHER, ajouter un sixième type de frontière, frontière entrouverte, qui s'est mis en place depuis le début des années 1990 au contact de l'Europe centrale et des confins de la Russie : on circule sans visa entre Russie et Biélorussie, Ukraine d'une part et Pologne d'autre part... La question de l'étendue de l'Union Européenne modifie de manière importante la perception des frontières, non seulement entre États membres, mais aussi avec les États immédiatement à proximité. Il faut dire que c'est moins à l'issue d'accords conclus en bonne et due forme, établissant des frontières fixes que le manque de moyens et le manque de volonté politique de la part des pays les plus importants de l'Union de mettre en place les contrôle aux frontières de l'Union Européenne. Il ne sert pas à grand chose de clamer l'opposition aux mouvements migratoires qui traversent l'Union, si par ailleurs ne se met pas en place une véritable politique commune de contrôle des frontières (notamment à cause de politiques économiques affaiblissant les États membres...).

Le modèle ouest-européen de frontières dévaluées, où les principes de libre circulation des biens et des personnes sont appliqués de manière extensive, peine à s'établir de manière définitive, non seulement à cause des traditions multiséculaires des États qui composent l'Union Européenne, mais également parce cette Union peine, à l'inverse d'un État fédéral comme les États-Unis d'Amérique, à trouver les ressources suffisantes à des politiques internes et extérieures cohérentes. L'exemple du Brexit, séparation attendue soumise à versatilités politiques de la Grande Bretagne, est là pour rappeler que les frontières de l'Union Européenne sont loin de représenter une réalité pérenne, notamment parce qu'il existe par ailleurs des configurations économiques et politiques particulières entre certains États de l'Union.

 

Une nouvelle problématique frontalière historique

      Michel FOUCHER constate la montée d'une nouvelle problématique frontalière, issue directement de la fin de la guerre froide. 

L'effacement de la frontière inter-allemande, pourtant internationalement reconnue, a ouvert la voie à d'autres mutations. Certaines ont été conduites de manière négociée bien que sans consultation des populations concernées, comme lors de la séparation entre tchèques et Slovaques. D'autres sont plus incertaines, même si la majorité des États successeurs de l'Union Soviétique ont été assez raisonnables pour suspendre toute remise en cause des tracés issus des limites inter-républicaines antérieures (on songe aux États baltes notamment...).

L'attitude générale des pays membres du Groupe de contact sur l'ex-Yougoslavie reflète une ambiguïté : ils considèrent les limites des ex-républiques comme des frontières d'État mais constatent que cette position ne correspond pas aux réalités militaires et que des fronts s'y sont substitués en Bosnie. Les formules de reconnaissance croisée des nouveaux États entre eux, complétées de l'acceptation implicite de formes confédérales permettant à des minorités de choisir, à terme, des apparences différentes, fournissent sans doute l'habillage diplomatique apte à concilier le droit international classique et la réalité. On doit en tout cas noter que la transformation de limites administratives internes en frontière d'État n'est pas acceptée par les minorités les plus radicales. Faute d'voir reconnu ces faits, les transferts forcés de population ont eu lieu, avec tous les drames humains et les crimes que l'on sait. L'intangibilité des nouvelles frontières est donc parfois une fiction.

Le paradoxe est que ce retour des ambitions nationales laisse les États influents au plan international dépourvus de moyens d'action, soit que les outils stratégiques de la guerre froide, comme le nucléaire, mode de gestion de frontières fixes, restent ici vains, soit que la pratique de frontières ouvertes et dévaluées par le jeu de grands réseaux d'échanges entre pays développés rendent ceux-ci incapables de gérer ce type de crise. Il importe pourtant, d'abord en Europe, que le processus de reconnaissance mutuelle des frontières, assortie d'une réaffirmation par les majorités du respect du droit des minorités, se poursuive, après les premières avancées obtenues lors des deux conférences de Paris de 1994 et 1995 ayant abouti à la signature du Pacte de Stabilité. Mais cette détente dans les relations de voisinage n'est possible que si des perspectives d'intégration dans un Europe ouverte et démocratique sont bientôt suivies d'effet. Il faut également rappeler que si l'installation de régimes démocratiques favorise la pacification des rapports de contiguïté, celle-ci reste difficile dans des États dont les cadres territoriaux ne sont pas légitimement fixés. Si l'absence de transition démocratique est le premier facteur des guerres yougoslaves, il reste aussi que l'avènement démocratique  sera postérieur à la fin de l'état de guerre. Il y a en effet une corrélation étroite entre identité nationale et expérience démocratique, et celle-ci implique l'existence d'un cadre territorial accepté. 

Bref, malgré les apparences, il n'y a pas en soi de problèmes de frontières. Il n'y a que des questions relatives au rapport que les groupes nationaux et leurs dirigeants entretiennent acec ces limites de l'imaginaire collectif. Il faut donc beaucoup de vertu civique et de courage politique pour accepter de "spiritualiser" les frontières. L'expérience ouest-européenne d'une Europe aux frontières acceptées et dévaluées après des siècles de luttes frontales ouvre une voie inédite. 

 

Des contradictions qui rendent insolubles la question de frontières

On peut, au terme de cette analyse de Michel FOUCHER poser un certain nombre de questions non résolues et pourtant abordées dans les différentes commissions post guerre. La question des disséminations d'armements de toute sorte, la question de la viabilité économique des entités que l'on tente de construire, la question également des différences culturelles et religieuses, demeurent des écueils non seulement pour l'établissement de frontières, aussi poreuses qu'elles soient aux échanges de toute nature, sûres et reconnues, mais également à la stabilité des délimitations des zones de front... Tant que l'on a affaire à des acteurs déterminés à se tailler leur territoire, sur fond de trafics d'armes, de drogue et d'hommes, femmes et enfants, en dignes féodaux, non contrebalancés par des autorités culturelles, religieuses ou simplement militaires, il est impossible d'établir ces frontières sûres et reconnues. Tant que des chaînes souvent occultes de solidarité existent entre des intérêts puissants, économiques et politiques extérieurs et des intérêts locaux, les négociations dans les instances internationales restent vaines. Des États qui auparavant se pensaient (au temps de la guerre froide par exemple) en gendarmes du monde, États-Unis en tête, non plus les moyens des pressions sur des acteurs locaux déterminés. Les principes mêmes qui guident l'action économique de classes dirigeantes libérales (un peu naïves au demeurant) s'opposent directement à l'établissement d'une pacification véritable des territoires. On peut même penser que sachant qu'ils n'ont plus ces moyens (idéologiques ou/et matériels), nombre d'États se contentent de maintenir dans maintes régions une situation chaotique, des désordres permanents, pour tout simplement laisser ouverts à l'action de grandes firmes (minières, énergétiques...) de petites fractions réservées et sécurisées de territoire. La question de frontières sûres et reconnues, pourtant garante d'un développement économique favorable aux populations, n'est pas dans l'agenda prioritaire de ces États-là.

Pour rester à un niveau de conflictualité le moins élevé, il suffit d'examiner les questions relatives au Brexit, pour se rendre compte des possibles désordres (graves sans doute et mal évalués aujourd'hui) de toute sorte qui peuvent survenir... Sans doute sommes-nous à une sorte de croisée des chemins où la question des frontières va se poser de manière radicalement différente entre montée de féodalités (qui ne disent bien entendu pas leur nom) et échanges économiques et culturels généralisés. L'existence même de ces entités États est peut-être à plus ou moins long terme en question. 

 

 

Michel FOUCHER, Fronts et frontières. Un tour du monde géopolitique, Fayard, 1989, réédition 1991. 

Michel FOUCHER, Fronts et frontières, dans Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

STRATEGUS 

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12 juin 2018 2 12 /06 /juin /2018 16:36

  La tradition du pacifisme juridique plonge dans des siècles antérieurs et les plans de paix publiés par maints auteurs laïcs ou ecclésiastiques en témoignent, mais dans sa forme moderne, l'idée prend forme, bien avant que des États la reprennent à leur compte sous forme d'organisations internationales (SND, ONU...), dans les milieux pacifistes (largement minoritaires à l'époque) de la fin du XIXe siècle. 

   Jean-Jules PRODHOMMEAUX (né en 1869) fonde à Nîmes en 1887, avec d'autres lycéens de sa classe de philosophie, appartenant tous à la bourgeoisie huguenote de la ville, l'Association des jeunes Amis de la Paix, qui se transforme, à l'instigation du pasteur Charles BABUT, en Association de la Paix par le Droit (1895), avec pour président l'économiste alors très connu Charles GIDE  (né en 1847). Ce dernier navigue dans un milieu protestant dans lequel il participe à la fondation de "l'école de Nîmes", mouvement coopératif français et également à "l'association protestante pour l'étude pratique des questions sociales". Même si l'Association de la Paix par le Droit se veut non-confessionnelle, elle est marquée par ses origines protestantes.

Cette idée de la Paix par le Droit rapproche également les membres de cette Association de Frédéric PASSY et du professeur Charles RICHET, et également la Ligue des Droits de l'Homme, fondée à l'occasion de l'affaire Dreyfus, la Ligue de l'enseignement et les loges maçonniques, par lesquelles en France, en Europe et aux Etats-Unis oeuvreront de manière importante à l'émergence des organisations interétatiques internationales pour la paix. De nombreux radicaux, officiellement ou non, oeuvrent alors pour cette idée, qui aboutit à l'organisation en 1904 du congrès national organisé par l'Association de la Paix par le Droit, véritable creuset d'un rayonnement dans la France entière.

Parmi les membres de cette mouvance figure au premier plan Théodore RUYSSEN, attiré par le protestantisme libéral, qui, de par ses activités en philosophie, comme beaucoup d'étudiants, fait des séjours, alors fréquents à l'époque, en Allemagne, où il se passionne pour le Projet de paix perpétuelle de KANT. Où il fait la connaissance de Ludwig QUIDDE, chef de file du mouvement pacifiste allemand. Cette rencontre sera suivie de beaucoup d'autres entre pacifistes français et allemands qui tissent alors des liens durables. 

En Allemagne même, à Berlin, coeur du nationalisme et du militarisme prussien, s'active notamment la baronne Bertha von SUTTNER.

Les préoccupations des pacifistes français et allemands rencontrent, malgré bien des difficultés, celles du gouvernement français lorsqu'il souhaite en 1889 célébrer de façon grandiose le centenaire de la Révolution. Des Congrès universels de la paix sont organisés à partir de cette année par les milieux pacifistes, profitant de l'attrait exercé par les festivités. C'est cette mouvance, et notamment Bertha von SUTTNER qui convainc Alfred NOBEL, grand fabriquant d'armement, d'inclure dans son testament (1896) la création d'une fondation destinée à financer chaque année l'attribution de prix à ceux et celles qui s'illustrent dans les Lettres, les Sciences et le combat pour la paix. Le premier prix Nobel est attribué en 1901 et est suivi de toute une série et ce jusqu'à nos jours, même si l'esprit de l'attribution change au fil du temps... 

     Le pacifisme juridique constitue la forme de pacifisme dominant en France jusqu'à l'entre-deux-guerre et il donne ses fruits surtout à la grande époque de la Société des Nations. On pourrait le qualifier de mondanité mondialisée, mais ce serait oublier qu'une forte proportion des enseignants et même de juristes est très influence par ses thèses.

Impuissant lors du déclenchement de la première guerre mondiale, parce que finalement ayant toujours été minoritaire dans l'opinion publique, bercé de naïves illusions (qualifiées de naïves car nous connaissons l'Histoire, mais bénéficiant de nombreux soutien dans les sphères gouvernementales européennes et américaines...), la cause du mouvement pacifiste français semble perdue d'avance. Mais la lucidité de sa pensée influence jusqu'à contribuer à la formation des Nations Unies. En définitive, la question se pose surtout de l'adéquation entre un juridisme  hérité du XIXe siècle et les tensions à l'oeuvre dans l'Europe des sociétés de masse. (Rémi FABRE). Le pacifisme juridique a bénéficié d'une grande audience dans la continuité, et aujourd'hui cependant encore on lui doit un certain nombre de concepts.

Ceci est d'autant plus frappant que la plupart de ses leaders ne sont pas partisans d'un pacifisme intégral et s'accordent pour penser que, toutes les procédures arbitrales ayant été épuisées, le recours à la guerre est parfois inéluctable. Mais certains comme Théodore RUYSSEN n'ont pas accepté la thèse que cela s'applique à la Grande Guerre. Et il se retrouve en première ligne après celle-ci pour mener la bataille de la fondation de la SDN et dans les années 1920, fait partie des meneurs d'un certain pacifisme qui se retrouve majorité dans les idées.

Tout en gardant une grande influence, c'est dans les années 1930 que cette mouvance du pacifisme juridique se divise entre partisan de la paix à tout prix, minoritaire d'ailleurs, et ceux qui estiment qu'il y a des limites dans l'acceptation des projets fasciste et nazi européens, au point que rétrospectivement on peut parler là de pacifisme patriotique (exprimé fortement par l'APD). le coup de grâce à cette forme qui apparait alors désuète de pacifisme intervient au déclenchement de la deuxième guerre mondiale. 

 

 

Rémi FABRE, Un exemple de pacifisme juridique : Theodore Ruyssen, et le mouvement "la paix par le droit" (1884-1950), dans Vingtième siècle, revue d'histoire, n°39, juillet-septembre 1993, www. persee.fr. Marie-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015. Ingram NORMAN, Pacifisme ancien style, ou le pacifisme de l'Association de la Paix par le Droit, dans Matériaux pour l'histoire de notre temps, n°30, 1993, www.perse.fr.

 

PAXUS

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12 juin 2018 2 12 /06 /juin /2018 10:04

      Homme politique français, Frédéric PASSY est membre de l'Institut et lauréat du prix Nobel de la paix (1901, avec le fondateur de la Croix Rouge Internationale, Henri DUNANT). Il consacre sa vie à l'idéal pacifiste et diffuse des idées féministes, abolitionnistes (de la peine de mort), sociales et libérales. Député de la Seine de 1881 à 1889 (deux mandats), il fonde en 1867 la Ligue de la paix et de la liberté (réorganisée en 1872 en Société des amis de la paix, et en Société française pour l'arbitrage entre les nations en 1889) et en 1889 l'Union interparlementaire. Il facilite le rapprochement entre la France et l'Angleterre. Il milite avant 1870 pour un rapprochement entre la France et la Prusse, et continue ses efforts entre la France et l'Allemagne, mais sans illusions, notamment après 1900. 

   C'est l'approche économique qui conduit Frédéric PASSY au pacifisme. Commerce et paix sont synonymes pour lui, parce que le commerce développe l'harmonie entre les nations et qu'en retour la vie économique nécessite le respect du droit fondamentale de sécurité. Néanmoins, et pour cela ses adversaires ont du mal à l'attaquer sur le patriotisme, son pacifisme est nuancé et pragmatique et n'exclut pas, lorsque tous les recours sont épuisés, le recours à la guerre.

 De tradition orléaniste, il se rallie néanmoins à la République et est élu au département de la Seine. A la Chambre, il fait voter une loi sur les accidents de travail, combat la politique protectionniste de MÉLINE et la politique coloniale de Jules FERRY, élabore un projet de désarmement et dépose une proposition de résolution plaidant pour l'arbitrage des conflits internationaux.

   Son entreprise promise à une longue prospérité est la fondation de l'Union interparlementaire,  avec notamment un parlementaire britannique, William Randal CREMER, qui existe toujours. A l'époque, c'était la seule instance officielle de rencontres entre hommes politiques de différents pays, et ses travaux contribuent plus tard à la formation de la Société des Nations. Il retrace en grande partie son action dans son ouvrage autobiographique Pour la paix PUBLIÉ EN 1909.

   L'Union parlementaire jette les bases de ce qu'est aujourd'hui la coopération multilatérale institutionnelle, qui ne passe pas seulement par les relations entre États. Après avoir contribué à la création de la Cour permanente d'arbitrage de La Haye, l'Union travaille en étroite collaboration avec l'ONU (notamment pour la réalisation au sein des Parlements nationaux de ses Programmes), et aussi avec de nombreuses organisations intergouvernementales et non gouvernementales. Elle compte aujourd'hui (2017) 173 membres et 11 membres associés, contre 9 à sa fondation. A noter que le principal absent de ses travaux depuis 1980 est le Congrès des Etats-Unis, même si les contacts avec des parlementaires des États-Unis subsistent. Après avoir changé plusieurs d'endroit, son siège est actuellement à Genève en Suisse. Elle organise des conférences suivant des périodicité différentes. Parmi les organisations internationales, c'est celle qui s'estime le plus près de l'opinion publique mondiale. Bien que peu connue de la presse en général, ses travaux forment un ensemble de contributions non négligeables en faveur du multilatéralisme.

Frédéric PASSY, Mélanges économiques, Paris, Guillaumin, 1857 ; Leçons d'économie politique, Montpellier, Gras, 1861 ; La Démocratie et l'instruction, Guillaumin, 1864 ; Pour la paix, Paris,  Bibliothèque Charpentier, 1909 ; La guerre et la paix, Berg international, 2014.

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11 juin 2018 1 11 /06 /juin /2018 09:44

      Industriel et philanthrope écossais naturalisé américain, Andrew CARNEGIE est l'un des principaux acteurs de l'essor de l'acier aux Etats-Unis à la fin du XIXe siècle. C'est aussi un des principaux animateur du pacifisme aux Etats-Unis et en Europe. 

       Fondateur de l'une des plus importantes aciéries américaines à Pittsburgh, entre la guerre de Sécession et le début du XXe siècle, le succès de sa société Carnegie Steel Company est lié à sa capacité de produire à bas prix de grands quantités des rails de chemin de fer, dont la demande est très forte à cette époque. Notamment au cours de la guerre de Sécession comme dans le processus de "conquête de l'Ouest", le rail est l'élément stratégique parfois déterminant.

      A la tête d'une immense fortune, Andrew CARNEGIE, fondateur d'une philosophie (Évangile de la richesse) forte, auteur de nombreux ouvrages sur la prospérité et la paix, finance de nombreuses oeuvres : bibliothèques, écoles et universités avec la volonté de mettre à la portée des plus pauvres les moyens de la réussite sociale.

Il est célèbre autant pour le financement de centaines d'institutions et d'organisations - dont la Fondation Carnegie pour la paix internationale en 1910, encore active de nos jours que pour la diffusion d'une philosophie (Gospel of Wealth), caractérisée par un certain puritanisme, un certain "darwinisme social" et la défense d'une conception philanthropique (devoir social des riches). Sa pensée est popularisée aux Etats-Unis par la publication d'une série d'essais à caractère autobiographique titrée Wealth, qui parait pour la première fois dans The North American Review en juin 1889. La recherche de l'accumulation du profit doit être ce qui anime le pauvre tandis qu'en haut de la hiérarchie, les hommes de richesses doivent accumuler de l'argent pour en redistribuer les surplus durant leur vie à ceux qui s'aident eux-mêmes. Il est cela partisan d'un capitalisme social très abouti, dans lequel l'impôt à l'État doit demeurer une vertu.

        Il n'est pas grand domaine économique ou de politique internationale qui n'est pas été couvert à un moment ou à un autre par les donations de Andrew CARNEGIE .

Ainsi, la série de la Dotation Carnegie pour la Paix internationale (1910-1940) comptent plus de 150 volumes consacrés à l'histoire économique er sociale de la Guerre Mondiale. Couvrant l'ensemble du champ géographique de la Guerre (principalement les différents pays européens, mais aussi le Japon), ces livres constituent une entreprise très particulière d'enquête collective dans un contexte de mobilisation et de démobilisation à la fois intellectuelle et sociale. loin de se résumer à une simple revendication encyclopédique, cette série correspond à un programme intellectuel et scientifique très défini. Rétrospectivement, elle permet de d'analyser la perception de la guerre par des acteurs à la fois politiques, économiques et scientifiques du conflit entre 1914 et 1935, et aussi d'apprécier la construction d'un discours sur la guerre, se réclamant d'une "intelligence générale de la guerre". Elle reste une des sources d'information les plus massives sur la Grande Guerre.

Andrew CARNEGIE lui-même, dans ses déplacements dans les Universités financées par sa Fondation, n'est pas économe de discours, souvent traduits en plusieurs langues, sur la guerre et la paix ou à titre d'invité par des organisations internationales de paix. Ainsi son Discours rectoral adressé aux étudiants de l'université écossaise de Saint-André, publié dans la collection Convention Internationale, Pour l'arbitrage. 

Il est particulièrement actif auprès des groupes pacifistes européens. Ainsi, l'Union parlementaire créée dans les années 1890, bénéficie de la part des Anglo Saxons de soins très attentifs, en particulier d'Andrew CARNEGIE. A un point tel que le choix des dirigeants de l'Union devient rapidement une affaire d'État et les continentaux doutent parfois non sans raison de l'indépendance absolue de leurs bailleurs de fonds en matière de conflits internationaux. En France, certaines personnalités comme l'ancien diplomate et député de la Sarthe Paul d'Estournelles de Constat, sont plutôt attirés par le professionnalisme de ces Anglo-Saxons qui savent financer le recrutement d'experts ès affaires mondiales. Ces pacifistes professionnels se retrouvent dans des missions d'enquête à vocation humanitaire, à l'image de celle dépêchée dans les Balkans en 1913 par la dotation Carnegie. Ces techniques publicitaires anglo-saxonnes, ces empressements au soutien, qui deviennent suspects tant ils sont insistants, attirent l'irritation des hommes de la "Paix par le droit", qui comme Frédéric PASSY ont déjà une longue expérience derrière eux. 

La Fondation Carnegie pour la paix internationale est actuellement une organisation non gouvernementale et un cercle de réflexion (think tank) dédiée au développement de la coopération interétatique et à la promotion des intérêts des États-Unis sur la scène internationale. L'organisation inclue dans sa direction des membres démocrates et républicains et affiche volontiers son aspect multipartisan. Bien plus qu'auparavant, elle est liée à d'autres institutions des Etats-Unis, comme par exemple la Rand Corporation créé dans le Département de la Défense des États-Unis. 

 

 

Andrew CARNEGIE, L'Évangile de la richesse, Paris, Libraire Fischbacher, 1891, disponible à Gallica.bnf.fr de la Bibliothèque nationale de France. Nous recommandons la lecture de ce court texte (une trentaine de page au lignes bien éclaircies), qui donne la mesure de sa philosophie. 

Alain CHATRIOT, Une véritable encyclopédie économique et sociale de la guerre, Les séries de la Dotation Carnegie pour la Paix Internationale (1910-1940), dans L'Atelier du Centre de recherches historiques, Revue électronique du CRH, n°03.1, 2009. Dzonizar KÉVONIAN, L'enquête, le délit, la preuve : les "atrocités" balkaniques de 1912-1913 à l'épreuve du droit de la guerre, dans Le Mouvement social, 2008/1, n°222, www.cairn.Info. 

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