Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
4 mai 2018 5 04 /05 /mai /2018 11:38

       LIUTPRAND DE CRÉMONE est un noble d'une famille lombarde vivant à la cour du roi Hugues de Provence. Avec son père, il est commis par le roi en 927 puis en 942 puis encore en 971, comme ambassadeur à Constantinople. 

Il réalise un "rapport" de sa "mission" à Constantinople, en fait son texte Antapodosis, écrit entre 956 et 958 à la demande de RECEMOND (Évêque d'Elvire et ambassadeur du Califat de Cordoue, rencontré à la cour d'OTTON 1er), retrace l'histoire de l'Empire en six livres, allant de 886 à 952. Le chapitre VI contient le récit de sa première ambassade à Constantinople.

Il rédige également Liber de rebus gestis Ottonis  magni imperatoris (1960-964), simple récit historique et Legatio ou De Legatione Constantinopolitina, récit de sa seconde ambassade dans la capitale de l'Empire byzantin. Ce dernier récit contribue à établir la "légende noire" de l'Empire Byzantin en Occident. Son ambassade et les négociations se déroulent dans les pires conditions politiques et il en ressort avec un ressentiment marqué contre la Ville. 

Si ses ouvrages sont cités aujourd'hui, avec tout l'appareil critique nécessaire pour cerner ses partialités, c'est par sa description "technique" de nombreux éléments civil et militaire.

Ainsi un récit sur le feu grégeois, arme incendiaire, inventé dans le dernier quart du VIIe siècle. Il est utilisé avec succès durant les années 674-678 lorsque Constantinople est sous le siège d'une flotte arabe, puis, à grande échelle, lors d'une invasion maritime slave venant de Kiev par le Dniepr et la Mer Noire. LIUTPRAND décrit les mesures prises par l'empereur Romanus I pour combattre la flotte du prince Igor. 

 

LIUTPRAND, Antapodosis, dans D. J. Genakopoulos, Byzantium, Church Society and Civilization seen through contemporary Eyes, University of Chicago Press, 1984. Un extrait (sur le feu grudges) sous une traduction de Catherine Ter SARKISSIAN, peut être lu dans Anthologie Mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Partager cet article
Repost0
4 mai 2018 5 04 /05 /mai /2018 07:23

    Le livre universitaire de Jean-Claude CHEYNET, professeur à l'Université Paris IV, qui commence par exposer les nombreuses sources de son travail sur le pourvoir et les contestations dans l'Empire byzantin, éclaire son fonctionnement. Il met en évidence les différents aspects de l'aristocratie dans la société byzantine, intermédiaire obligé entre l'empereur, en principe d'ailleurs issu en son sein, dans la résultante toujours mouvante des conflits qui la traverse, et le reste de la population. 

   Toute société se caractérise non seulement par les dynamiques des solidarités qui travaillent en son sein, mais aussi par la manière dont les conflits sont régulés, toujours à la limite de menacer sa structure même. 

Dans sa conclusion, après avoir examiné longuement l'image et les fondements sociaux de la révolte, les assises territoriales de l'opposition aux autorités, les solidarités dans l'aristocratie byzantine et s'être livré à une interprétation des révoltes, dans une période bien délimitée, il écrit que "Dieu a toujours désigné le meilleur pour accéder à l'Empire, mais entre le Xe et le XIIIe siècle, il a manifesté une préférence quasi exclusive pour l'aristocratie - les Paphlagoniens constituèrent l'unique exception - et à partir du XIIe siècle, il exigea en sus que l'élu ait du sang Commène dans les veines, ce qui laissait encore un vaste choix. Il admit de plus en plus facilement que la fonction suprême restât dans la même famille de génération en génération. On l'aura compris, la compétition pour le pouvoir fut le monopole de l'aristocratie. Le mécontentement, souvent d'origine fiscale, qui pouvait s'exprimer à l'occasion en province, ne prit jamais la forme de mouvements authentiquement populaires. Jamais les paysans, le peuple des ville, les allogènes, n'osèrent s'engager dans une sédition ouverte sans s'être assurés au préalable le soutien de notables locaux." Cette aristocratie fortement hiérarchisée influence les couches sociale inférieure, tant à Constantinople qu'en province. A l'image de la cour impériale, se réunit autour d'un notable toute sa famille élargie qui va des plus proches aux voisins et serviteurs, dans une résidence qui lui donne parfois une autorité supérieure à celle des fonctionnaires impériaux. Si nombre de conflits se structurent autour du pouvoir impérial, pour le servir ou pour le conquérir, c'est parce que l'empereur reste le pourvoyeur (le seul légitime) de richesses et des fonctions, prérogative dont il use volontiers pour se maintenir au pouvoir. Les vraies divisions sont provinciales, et c'est l'analyse prosopographique des élites dirigeants, militaires et civiles qui permet à l'historien d'établir les lignes de force de ces conflits de pouvoir.

"La compétition pour le pouvoir central, gaspilleuse de ressources fiscales et militaires, pesa sur le comportement des provinciaux. Si l'Italie tomba en raison de la force militaire supérieure des Normands plutôt que de la désaffection des populations locales, ailleurs les dissidences furent favorisées par le sentiment des autochtones que le pouvoir central n'assurait plus sa fonction essentielle de protection des biens et des personnes, contrepartie attendue des prélèvements fiscaux. Ce sentiment d'abandon, plus qu'une hypothétique trahison des populations "hérétiques", rend raison de la dissidence des provinces orientales. Dans l'Etat constitué sous la direction de Phlilarète, l'encadrement étant assurés par d'anciens officiers byzantins, Chalcédoniens en majorité. Ils ne mirent au rarement et tardivement en avant le particularisme religieux des populations qu'ils contrôlaient pour assurer une meilleur cohésion de leur État, et seulement lorsque tout espoir de secours venant de Constantinople était perdu. Alors que des mouvements séparatistes éclataient simultanément en Occident et en Orient, le gouvernement byzantin donna la priorité à la sauvegarde de l'Occident, abandonnant à leur sort de vieilles provinces attachées depuis toujours à l'Empire, la Chaldée, les Anatoliques, la Cappadoce."

Dans les réformes entreprises au cours du XIIe siècle, la plus significative de changement progressif de la société est la transformation de la hiérarchie des dignités, qui substitue à un ordre fondé sur l'importance des fonctions une hiérarchie dépendant du degré de parenté avec l'empereur. Le loyalisme envers la personne du souverain prend le pas sur le loyalisme envers la fonction impériale, pas vers une dérive de féodalisation, que l'on connait bien par ailleurs dans d'autres civilisations. Le rétrécissement du territoire fait le reste, Constantinople n'est plus qu'une principauté, malgré tout le prestige accumulé et le magnificence persistante.

 

    D'autres études de ce genre seraient bienvenues pour des périodes antérieures de l'Empire byzantin.

 

Jean-Claude CHEYNET, Pouvoirs et contestations à Byzance (963-1210), Publications de la Sorbonne, 1996. 

 

Partager cet article
Repost0
3 mai 2018 4 03 /05 /mai /2018 07:51

      Les relations entre pouvoir religieux et pouvoir politique dans l'Empire byzantin constitue une sorte de type (et même de prototype, de modèle) suivi ensuite par de nombreuses contrées à l'Est de l'Europe, et singulièrement dans l'Empire russe. Alors que à l'Ouest de l'Europe les conflits entre ces deux pouvoirs conduisent en gros à des séparations et même dans le cas de la France à la laïcité, à l'Est de l'Europe fleurissent de grandes conivences, l'un appuyant l'autre face à leurs adversaires, dans une version forte d'alliance entre sabre et goupillon.

     José GROSDIDIER DE MATONS écrit que la sévérité des historiens des siècles passés à l'égard de l'Empire byzantin tient en grande partie aux querelles religieuses qui s'y sont succédé presque sans interruption jusqu'au milieu du IXe siècle. Ces querelles religieuses paraissent très futiles aux esprits modernes mais des visites dans les vieilles bibliothèques religieuses en Occident indiquent des débats tout aussi absurdes. La violence de ces querelles vient de ce qu'elles mettaient en jeu l'unité de l'Empire, alors que dans l'Occident déjà politiquement morcelé, mais spirituellement uni autour d'un unique patriarche, le pape, elles n'auraient pu être de si grande conséquence. A Byzance, la sujétion du patriarche, et par conséquent de l'Eglise, à l'empereur n'a jamais été contestée. Les souverains en ont trop souvent déduit qu'il en était de même de la doctrine et qu'il leur était permis d'adapter celle-ci à leurs buts politiques. La crise iconoclaste (sous les dynasties isaurienne et amorienne qui régnent de 717 à 867) représente la dernière de ces tentatives, et la seule qui ait eu un résultat positif : elle a fixé pour l'avenir les rapports de l'Eglise et de l'État en des bornes qui ni l'une ni l'autre ne franchiront plus. Désormais le patriarche sera, à de rares exceptions près, le fidèle agent de la politique impériale ; en retour, les empereurs serviront, d'un part, l'ambition des patriarches contre l'autorité romaine, d'autre part, la vaste expansion du christianisme oriental à travers les pays slaves. 

     Edward LUTTWAK, dans son étude sur la grande stratégie de l'Empire byzantin, constate qu'il ne fit pas de doute que la quasi-totalité des Byzantins étaient animés d'une sincère ferveur chrétienne. Il est pour lui indiscutable que l'Empire fit un usage constant de la religion comme source d'influence sur les souverains étrangers et leurs nations. Les esprits fervents n'y voyaient ni cynisme ni contradiction - pas même lorsque des renégats opportunistes tels que les pillards turcs capturés ou des Barbares parfaitement incompréhensifs des contenus mêmes de la religion se laissaient bien volontiers baptiser. Si la conversion à la religion byzantine ne leur était d'aucune aide spirituelle, assimilant volontiers les saints et Dieu à leurs propres divinités, elle pouvait au moins apporter à l'Empire une aide matérielle ; ce qui suffisait à défendre la "vraie Église orthodoxe" (celle qui ne dévie pas de la "vraie foi", contrairement à l'Eglise catholique), elle-même ouvrant en retour la seule porte vers la vie éternelle selon sa propre doctrine. Renforcer l'Empire, c'était faire progresser le salut par la religion chrétienne.

   Ce n'est pas tant qu'il y ait plus de volonté de la part du pouvoir politique en Empire d'Orient qu'en Empire d'Occident d'instrumentaliser l'Eglise, et par ailleurs la rupture entre Eglise de Rome et Eglise de Constantinople est relativement tardive (1054, voire plus tard), mais parce que précisément l'Empire à l'Est "tient", contrairement à l'Ouest, et qu'elle constitue, l'Eglise qui ne s'appelle orthodoxe que tardivement également, se trouve lié à l'Empire par maints événements. 

   Avec ses magnifiques églises, précise Edward LUTTWK, ses émouvantes liturgies, ses choeurs mélodieux, ses doctrines aux démonstrations impeccables et son clergé d'une d'une haute culture pour l'époque, l'Eglise byzantine attira des nations entières de convertis - les anciens Russes en tête. Il ne faut pas oublier non plus une organisation pointilleuse de la vénération des reliques comme du pèlerinage à Constantinople, lequel constitue, vu les invasions musulmanes de la Palestine, une obligation spirituelle pour tout chrétien qui en a les moyens. Certains de ces nations converties n'en combattent pas moins l'Empire de toute leur vigueur, mais d'autres étaient prédisposés par la conversion à coopérer, voire à nouer une alliance ; même s'ils ne faisaient aucune concession à l'empereur en tant que chef séculier de l'Eglise, ils éprouvaient plus de difficulté à refuser de reconnaître l'autorité des patriarches de Constantinople, bien qu'ils fussent nommés par l'empereur. La dévotion populaire entretenue par toute la hiérarchie de l'Eglise, comme par toute une classe de moines itinérants jusque dans les campagnes les plus reculées, dévotion partagée en outre par les responsables politiques les plus divers, maintient un ciment de loyauté envers l'Empire, ou tout au moins de modération dans les revendications (quoique pas tout le temps...). Même durant la période crépusculaire de la cité-Etat qui se prolonge jusqu'en 1453, les Russes acceptèrent volontiers la conduite spirituelle d'éminentes patriarches tels que PHILOTHÉE (1346-1376). 

A compter du IX e siècle, des missionnaires byzantins se mirent en route pour convertir les peuples voisins : les Bulgars, les Slaves des Balkans, les Moraves ainsi que les souverains scandinaves de la Rus' de Kiev, étendant considérablement la zone d'influence de Byzance, bien au-delà de ses territoires. Ils y parvinrent avec les meilleurs résultats, et sans doute avec moins de formation d'hérésies que n'en rencontrèrent les Chrétiens plus à l'Ouest. Ces missionnaires, relativement nombreux et bien équipés, étaient convaincus de sauver ainsi les âmes du paganisme - une justification suffisante à tous leurs efforts. Mais en procédant ainsi, par voie de conséquence naturelle, ils recrutaient également des alliés potentiels. Il est vrai, la conversion à la foi orthodoxe n'a pas permis éviter la guerre acharnée contre l'Empire que menèrent les Bulgares christianisés ou la Rus' de Kiev, mais même après la reconnaissance de l'Eglise bulgare comme autocéphale en 927, la diplomatie byzantine put tirer parti, et le fit, de l'autorité du patriarche de Constantinople sur les ecclésiastiques locaux pour trouver de l'aide parmi eux, ou tout au moins pour les dissuader de prendre des mesures hostiles.

Les Byzantins ont sans doute bénéficié, à certaines périodes, d'une forme d'interdit religieux dissuadant d'attaquer leur Empire chrétien. Même les Latins brûlants de haine lors de la quatrième Croisade, sur le point d'attaquer, de prendre d'assaut et de mettre à sac Constantinople connurent pareille inhibition - ou tout au moins leurs chefs éprouvèrent-ils la crainte qu'ils la connussent. 

En tout cas, une grande partie de l'énergie des empereurs et des patriarches fut consacrée à transformer Constantinople en cité chrétienne par excellence, et destination de pèlerinage de la classe de Rome ou Jérusalem, recevant même davantage de visiteurs que l'un ou l'autre pendant de longues périodes. Cela va de pair d'ailleurs avec le développement de la ville comme plaque tournante commerciale et culturelle, avec une organisation quasi industrielle du commerce des objets religieux. Par ses missions d'évangélisation et de diffusion de la culture, la chrétienté orthodoxe, au sein de laquelle l'Empire était au moins assuré d'occuper une position centrale, assure la formation d'une communauté large en étendue et en profondeur. Avec sa doctrine relativement simple par rapport aux circonvolutions occidentales, l'Eglise orthodoxe garde même son influence après la fin de l'Empire byzantin, notamment chez les Slaves, notamment en Russie. Le code du pouvoir russe ressemble beaucoup d'ailleurs au code du pouvoir byzantin par bien des aspects, surtout sur le volet religieux.

 

Edward LUTTWAK, La grande stratégie de l'Empire byzantin, Odile Jacob, 2010. José GROSDIDIER DE MATONS, L'Empire byzantin, dans Encyclopedia Universalis. 

 

STRATEGUS

 

 

 

Partager cet article
Repost0
1 mai 2018 2 01 /05 /mai /2018 09:16

   Que ce soit en matière militaire ou de vie quotidienne, la confusion entre les niveaux tactique et stratégique d'action est facilitée par le fait que la plupart des hommes n'ont qu'une vue à court des situations, et qu'il est plus facile de calculer le temps court plus que le temps long. 

   L'usage d'ailleurs du mot tactique a beaucoup varié en fonction des époques. Aujourd'hui le terme ne fait plus l'objet de controverses sémantiques. Ce qui n'empêche pas la persistance de nombreuses confusions dans l'activité des armées en campagne, et d'importants problèmes quant aux buts de guerre. 

 

Une définition devenue classique, qui précise la place de la tactique par rapport à celle de la stratégie

Le mot tactique, qui vient du grec, désigne à l'origine l'ordre ou la disposition des troupes en vue de la bataille. La tactique est l'art de combiner l'emploi des diverses armes en présence de l'ennemi. Dans la guerre classique, la tactique est mise en oeuvre sur le champ de bataille ou lors d'un affrontement terrestre, naval, aérien... La tactique n'intéresse pas les effets qui résultent de l'usage de la force mais l'usage qui en est fait dans le contexte du combat réel, jusque dans sa phase préparatoire. Si la tactique opère à un niveau inférieur à la stratégie, elle touche néanmoins au point culminant de la guerre : la bataille. Le tacticien a deux objectifs : protéger ses propres troupes et détruire celles de son adversaire. La tactique est donc une composition d'attaque et de défense. A sa base est la manoeuvre dont le but est d'orienter les troupes contre l'ennemi, soit pour s'en défendre, soit pour l'attaquer, soit pour l'éviter, soit pour l'obliger à se déplacer, souvent pour accomplir plusieurs de ces opérations à la fois. La manoeuvre se caractérise par un certain nombre d'actions : parade, esquive, feinte et aussi attaque, surprise, menace, poursuite. Dans la guerre classique, deux types de manoeuvres dominent les combats : la manoeuvre de rupture, accomplie lors du choc frontal, et la manoeuvre de débordement, dont la forme idéale est l'encerclement complet de l'adversaire. Le style de guerre, direct ou indirect, affecte le choix des tactiques et des manoeuvres. Le style indirect favorise la feinte et la surprise par rapport au style direct dont la force et la puissance sont les principaux moyens pour accomplir avec succès la manoeuvre de rupture. L'approche indirecte permet de déséquilibrer l'adversaire en l'attaquant en son point le plus vulnérable, puis d'exploiter cette faiblesse. Le choc et le feu sont les deux moyens principaux dont dispose le tacticien pour protéger ses troupes et pour attaquer celles de l'adversaire.

A travers les siècles, les tacticiens ont débattu des bienfaits de l'un par rapport à l'autre. Les tacticiens  ont aussi longtemps polémiqué sur les mérites respectifs de l'infanterie et de la cavalerie, et plus tard sur ceux des chars et des avions. Le style de guerre et le choix des manoeuvres déterminent les différentes combinaisons tactiques employées sur le terrain. Cependant, quels que soient les choix et les plans préétablis, plus que tout autre domaine de la guerre, la tactique est le domaine de l'incertitude, du chaos et de la friction. Les qualités de commandement sont ici de première importance car les décisions doivent être prises rapidement alors que la situation fluctue, que l'information est incertaine et que les communications peuvent être"e interrompues à tout moment. Avec l'évolution moderne de la guerre, les temps de réaction sont de plus en plus courts, même si les systèmes de communications et de contrôle suivent aussi une progression rapide. Le tacticien d'autrefois comptait surtout sur son expérience de la bataille. Dorénavant, il doit aussi faire preuve de grandes facultés d'adaptation car les données tactiques sont en progression constante.

La tactique contemporaine est marquée par l'évolution permanente des techniques. C'est pourquoi certains théoriciens envisagent désormais un niveau inférieur à la tactique, celui de la technique. Il a trait à l'interaction des systèmes qui est subordonnée à la tactique. Le problème principal de la technique est de déterminer avec précision l'impact d'une nouvelle technique sur la tactique. L'Histoire démontre souvent que cet impact est soit sous-estimé, soit surestimé, ou alors que ses effets sont tout autres que prévu. La maitrise d'une nouvelle technique se fait par tâtonnements : ainsi l'artillerie à poudre ou encore le char motorisé et l'avion; Au départ ses effets sont souvent négligeables, voire négatifs, mais ils peuvent rapidement jouer un rôle important, comme par exemple les chars motorisés lors de la Première Guerre Mondiale. (BLIN et CHALIAND)

 

La tactique comprise dans une "pyramide des stratégies"...

  La tactique, comme la stratégie, étant l'art de la conception et de la mise en oeuvre d'une action finalisée, la question se pose toujours de la distinction entre la tactique et la stratégie, peu d'auteurs s'accordant sur leur différence, même une fois bien définie la tactique... C'est qu'il s'agit d'une différence de niveau, beaucoup plus que d'une différence de nature, comme l'amiral français CASTEX veut l'établir. Il avance l'idée d'un "spectre de la stratégie" pour marquer son insertion dans un processus dont la politique constituerait l'infrarouge et la tactique, l'ultraviolet. Cette idée, fondamentale, est également exprimée par André BEAUFRE qui évoque une "pyramide des stratégies, la stratégie totale au sommet combinant les diverses stratégies générales propres à chaque domaine, elles-mêmes harmonisant les stratégies opérationnelles de leur ressort".

Historiquement, le concept de stratégie se construit comme un élargissement progressif de la tactique qui commence par utiliser des moyens réduits, pour des objectifs limités, dans des espaces étroits. Il s'agissait donc, et il s'agit toujours, de disposer et de mettre en oeuvre des troupes et des capacités, grâce à des techniques, au cours d'un acte opérationnel constitutif de ou constituant une bataille. Les espaces s'ouvrant  et les moyens augmentant, il a fallu penser "grande tactique", puis "stratégie", puis "stratégie générale", etc., chaque nouveau concept se voulant plus englobant que le précédent. C'est donc ici que réside fondamentalement la différenciation. La tactique relève de la bataille, quand la stratégie relève finalement de la guerre. Pour CLAUSEWITZ, "la tactique est la théorie relative à l'usage des forces armées dans l'engagement, la stratégie est la théorie relative à l'usage des engagements au service de la guerre". C'est un système de poupées russes s'emboîtant les unes dans les autres : la stratégie est l'englobant, la tactique est l'englobé, un moyen pour une fin, celle de l'englobant, l'englobant ultime étant naturellement la finalité politique. BEAUFRE cisèle la distinction : "La stratégie est l'art de faire concourir la force (dans l'esprit du général Beaupré, il s'agit ici de la "force" de l'Etat dans toutes ses dimensions) à atteindre les buts de la politique ; la tactique est l'art d'employer les armes dans le combat pour en obtenir le meilleur rendement."

Cette idée de subordination, de la plus petite à la plus grande de "matriochkas" indique bien la logique hiérarchique des conceptions de l'action, du tactique au stratégique, chaque action de niveau inférieur devant être guidée et contrainte par la finalité et la logique du niveau supérieur. Elle indique aussi leur sensibilité aux circonstances. Ce qui peut relever de la logique formelle ne l'est pas seulement : concrètement, cela met en jeu l'attitude, l'action de chaque acteur à chaque niveau, compte tenu de tous les conflits de compétences, techniques ou politico-militaire que cela peut comporter. Si l'englobant voit logiquement plus loin que l'englobé, rien n'établit dans tous les cas que le tacticien n'ambitionne pas parfois d'avoir une meilleure vue que le stratège...

Et d'ailleurs, loin d'être figée, la stratégie ne doit cependant être affectée que par les événements majeurs et ne doit surtout pas se plier trop étroitement aux circonstances puisqu'elle entend les modeler pour parvenir à son but. A l'inverse, la tactique est essentiellement contingente. Le stratège établit le cap, l'objectif, la stabilité au milieu de l'évolution incessante. A l'adaptabilité tactique s'oppose aussi un certain degré de rigidité stratégique.

Si "normalement", l'esprit stratégique est un esprit visionnaire qui voit loin, un esprit de synthèse qui sait distinguer l'essentiel de l'accessoire, rien ne dit, surtout dans l'Histoire, que le tacticien se plie à la hiérarchie. Car cette logique hiérarchique entre tactique et stratégie, généralement admise dans la théorie, se heurte parfois à deux difficultés.

La première, notée par CLAUSEWITZ, bien au fait de toute l'histoire napoléonienne, dans le "chaudron de la guerre", les "buts dans la guerre", donc les objectifs tactiques, au lieu de rester subordonnées aux "buts de la guerre", donc les finalités politiques, s'en détachent. Alors, dotés de leurs vies propres, subordonnés aux pures logiques d'efficacité technique, ces "buts dans la guerre" finissent souvent par s'imposer aux "buts de la guerre" ; ils contribuent ainsi à donner à la guerre cette "vie propre" qui la conduit régulièrement bien au-delà et bien ailleurs que ce qui avait été initialement voulu.

La deuxième difficulté est que, avant même la guerre, l'obsession de la bataille peut venir subordonner la stratégie à la tactique, voir effacer l'idée stratégique. Cette inversion de la logique fondamentale, la subordination de la stratégie à la tactique, marque le premier conflit mondial, conflit profondément a-stratégique, avec les massacres terribles qui en résulteront. Pour MOLTKE L'ANCIEN, dont la philosophie fonde le style de commandement allemand, "devant la tactique se taisent les prétentions de la stratégie, qui doit savoir s'adapter à la situation nouvellement créée" Du côté Français, rien de bien mieux : le général FOCH estime que "la stratégie n'existe pas par elle-même, elle ne vaut que par la tactique puisque les résultats tact(piques sont tout". Graves errements dont les leçons ne seront pas toujours comprises plus tard, lors de la Seconde Guerre Mondiale, où les conflits de compétence entre militaires et politiques font partie de l'Histoire. Mieux vaut pour l'homme de guerre, en fin de compte, se rappeler le précepte du général MONTGOMERY ("rendre tactiquement possible ce qui est stratégiquement désirable") et admettre avec André BEAUFRE que "la stratégie, c'est le choix des tactiques". (Vincent DESPORTES)

André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette, 1998. Carl Von CLAUSEWITZ, De la guerre, Minuit, 2006. Ferdinand FOCH, Des principes de la guerre, Économica, 2007.

Vincent DESPORTES, Stratégie, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, Sous la direction de Benoît DURIEUX, Jean-Baptiste Jeangène VILMER et de Frédéric RAMEL, PUF, 2017. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, Éditions Perrin, 2016.

 

STRATEGUS

Partager cet article
Repost0
27 avril 2018 5 27 /04 /avril /2018 12:57

  PROCOPE DE CÉSARÉE est un rhéteur (avocat) et historien byzantin dont l'oeuvre (qui nous est parvenue, comme toujours) est essentiellement consacrée au règne de l'empereur JUSTINIEN. Secrétaire du général BÉLISAIRE, il l'accompagne dans ses campagnes militaires jusqu'en 540, année où il revient à Constantinople pour se consacrer définitivement à l'écriture.

   Peu de choses nous sont connues de sa vie après ses pérégrinations lors des campagnes de BÉLISAIRE et de NARSÈS (en Italie), même si l'on sait qu'il est préfet à Constantinople en 562.

 

Des écrits d'histoire précieux et des plus élaborés et documentés dans l'Antiquité

     PROCOPE DE CÉSARÉE est le témoin privilégié de la reconquête initiée par l'empereur JUSTINIEN. Outre Les Guerres (de Justinien) (Polemon), il est l'auteur de deux ouvrages importants. Le premier est un traité des édifices (Sur les monuments) et recense les travaux publics entrepris sous le règne de JUSTINIEN. Le second, L'Histoire secrète, d'un intérêt bien moindre que celui consacré au guerres, est un pamphlet contre JUSTINIEN et l'impératrice THEODORE ainsi que d'autres dignitaires de l'empire (BÉLISAIRE et ses épouses ainsi que de celles de l'empereur).

Les huit livres qui composent ses Guerres (de Justinien) se divisent en trois parties :

- Les guerres contre la Perse qui relatent la lutte entre les Byzantins et les Perses jusqu'en 549, dont aucun des adversaires ne sort véritablement vainqueur.

- La guerre contre les Vandales et les événements, entre 532 et 548, qui se terminent par la défaite complète des Vandales, leurs royaume étant anéanti.

- Les guerres gothiques couvrant la période 536-551, au cours de laquelle les Ostrogoths sont battus en Sicile et en Italie méridionale.

       Avec NARSÈS (492-568), BÉLISAIRE (492-568) est chargé par l'empereur JUSTINIEN de reconstituer pour Byzance l'unité de l'Empire romain. Les guerres entreprises par ces deux généraux se déroulent sur trois théâtres d'opérations, en Mésopotamie, en Afrique du Nord et en Italie, et ce à trois adversaires, Perses, Vandale et Ostrogoths.

Dans chacune des campagnes militaires auxquelles il participe, BÉLISAIRE se trouve en état d'infériorité numérique. Ce handicap l'oblige à adopter un style de guerre indirect qui lui permet de choisir les lieux d'affrontement tout en évitant le choc direct avec des armées beaucoup plus puissantes. Les armées de JUSTINIEN ne ressemblent guère aux légions qui firent jadis la gloire de Rome. La cavalerie lourde fait son apparition comme arme de choc. Elle est renforcée par des troupes de cavalerie légère montées par des cavaliers-archers, principalement huns. L'infanterie lourde et légère sert surtout de bouclier aux groupes de cavaliers. C'est aux fantassins que revient la tâche ingrate d'absorber le choc frontal provoqué par l'offensive ennemis, alors que les cavaliers tentent de déséquilibrer leurs adversaires par des manoeuvres de débordement sur leurs flancs. Avec leurs archers montés et à terre, les armées byzantines possèdent, outre la mobilité, la supériorité du jet. C'est ainsi que BÉLISAIRE peut vaincre une armée deux fois plus importante que la sienne (530). Un peu plus tard, en 533, avec seulement 10 000 hommes, il anéantit les Vandales en Afrique du Nord avant d'entamer une campagne victorieuse contre les Ostrogoths en Italie et en Sicile. Ses succès militaires provoquent des jalousies à Byzance, et JUSTINIEN le remplace par NARSÈS qui achève la reconquête de l'Italie avec une armée beaucoup plus puissante que celle dont disposait BÉLISAIRE. 

BÉLISAIRE est un maître de la guerre psychologique. De plus, il sait parfaitement conjuguer les différentes combinaisons stratégiques et tactiques d'attaque et de défense. De cette période nait la grande tradition byzantine de la guerre qui produit des stratèges remarquables comme MAURICE, LÉON et NICÉPHORE PHOCAS. 

     NARSÈS est grand chambellan et chef du corps des eunuques qui composent la garde impériale byzantine sous JUSTINIEN. Par ailleurs, il est l'un des favoris de l'impératrice THÉODORA. En 532, durant les émeutes de Nikka, il soutient vigoureusement JUSTINIEN, ce qui renforce sa position, l'empereur parvenant à rétablir son autorité. Il prend part à la campagne d'Italie (538) menée par BÉLISAIRE. Mais les deux généraux ont des difficultés à coopérer (on devine pourquoi...) et NARSÈS s'en retourne à Constantinople (53). C'est à un âge avancé qu'il se distingue lors de la campagne en Italie contre les Goths (551). A la tête de 20 000 hommes, il marche sur Rome et défait les forces de TOTILA à Taginae, non loin du Gubbio (552). L'année suivante, il bat au mont Lactère, près de Capoue, le successeur de TOTILA.

Bien que disposant d'une armée inférieure en nombre, il parvient à vaincre, grâce à une manoeuvre hardie, une armée franque à Casilinum (554). NARSÈS gouverne l'Italie en faisant preuve de modération et parvient à restaurer l'autorité impériale. Il est rappelé par JUSTINIEN en 567.

     Il est probable que si PROCOPE n'avait pas été byzantin, il eût été tenu, dès le siècle dernier, comme l'un des grands historiens de l'Antiquité, avec AMMIEN MARCELLIN. Peu d'historiens latins peuvent être perçus comme plus considérables. Et, sur le plan militaire, ses Guerres sont remarquables pour comprendre l'intelligence des campagnes comme pour apprécier les qualités tactiques de la cavalerie byzantine.

    Même si les écrits de PROCOPE DE CÉSARÉE, où il raconte l'histoire de BÉLISAIRE et de NARSÈS, empruntent beaucoup à THUCYDIDE, HÉRODOTE et POLYBE (ce qui agace parfois) - mais c'était alors la norme d'imiter les auteurs déjà classiques - son style vivant et alerte en fait le principal historien du VIe siècle. Plusieurs autres écrivains, connus aujourd'hui, de son époque, empruntent à leur tour bien de ses écrits, tout en ayant parfois des opinions opposées aux siennes (envers la famille impériale par exemple). 

      PROCOPE DE CÉSARÉE se situe dans une période d'intenses controverses religieuses (le Cinquième Concile œcuménique de 553 et la Querelle des Trois chapitres sont arbitrées par JUSTINIEN) et politiques (opposition des évêques d'Afrique et d'Asie mineure qui minent ses efforts de reconstitution de l'Empire Romain). 

 

PROCOPE DE CÉSARÉE, Histoire secrète, Les Belles Lettres, 1990 ; la Guerre contre les Vandales, Les Belles Lettres, 1990 ; Constructions de Justinien 1er, Alexandrie, Edizioni dell'Orso, 2011 ; Histoire des Goths, Les Belles Lettre, 2015. On trouvera des extraits de La guerre contre les Perses, traduit de HIstory of the Wars, Washington Square Press, 1967, par Catherine Ter SARKISSIAN, dans Anthologie Mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990. 

Averil CAMERON, Procope and the Sixth Century, Berkeley, 1985. J. A. S. EVANS, Procope, New York, 1972.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, 2016. 

 

 

Partager cet article
Repost0
25 avril 2018 3 25 /04 /avril /2018 12:09

Nicéphore PHOCAS est un grand général de l'Empire byzantin de la famille PHOCAS qui accède au trône et devient un empereur contesté qui règne de 963 à 969.

 

Général stratège puis empereur

    Chef de guerre et chef d'État, théoricien militaire, Nicéphore PHOCAS se situe dans la ligne droite des empereur byzantins passés maîtres dans l'art de la stratégie que furent MAURICE et LÉON VI LE SAGE. 

    Il embrasse très tôt la carrière militaire et se distingue auprès de son père, Bardas PHOCAS, qui commande les armées des confins militaires d'Anatolie orientale. L'empereur CONSTANTI N VII le nomme bientôt, à la suite de son père, responsable des armées de l'Est de l'Empire (954). C'est en tant que chef de guerre face aux Arabes hamadamides qu'il s'illustre sur la frontière orientale.

Chaque année, au printemps, les musulmans lancent des raides aux portes chiliennes tenues par les Akrites (guerriers des confins chargés de tenir les passes montagneuses). Nicéphore PHOCAS réorganise l'armée en fonction de cette menace, et c'est à celle-ci que répond son traité consacré à la guérilla. 

L'empereur ROMANUS II le nomme commandant en chef d'une expédition destinées à libérer la crête occupée par les Arabes depuis près d'un siècle et demi. Nicéphore PHOCAS, à la tête d'une force imposante, s'empare d'heraklion (961), restaurant ainsi la suprématie byzantine en Méditerranée orientale. L'année suivante, il lance une offensive contre les Arabes et s'empare d'Alep. Il est proclamé emperlait par ses troupes à Césarée de Cappadoce et couronné à Constantinople (963). Entre 964 et 966, le nouvel empereur se rend maître d'Antioche et d'une grande partie de la Syrie. Chypre est également reprise aux Arabes. 

Nicéphore PHOCAS refuse, contrairement à ses prédécesseurs de payer un tribut aux Bulgares en échange de la paix et pousse le Russe SVYATOSLAV à attaquer ces derniers. De même, il cesse de payer le tribut habituel aux Fatimides. Enfin, il s'oppose aux prétentions du souverain germanique OTTON 1er de reconstituer l'empire carolingien en consolidant les positions byzantines en Italie.

La période où règne cet empereur (963-969), qui se clôt par son assassinat par un de ses anciens lieutenants,  est l'un des grands moments du renouveau offensif de l'Empire byzantin qui s'épuise peu après le milieu du XIe siècle. Le traité de guérilla De Velitatione attribué à Nicéphore PHOCAS, mais achevé seulement vers 976, est l'un des principaux textes stratégiques byzantines, sans équivalent en Europe occidentale jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. (BLIN et CHALIAND)

 

La contrepartie d'une reconquête, des impôts croissants impopulaires

    Malgré le refus de continuer de payer des tributs qui obèrent les finances de l'Empire, la reconquête de territoires à l'Est et au Sud nécessite des armées puissantes coûteuses à entretenir. En outre peu populaire, car il réduit les largesses de la cour et met fin aux exemptions fiscales du clergé, peu soucieux du faste de la cour et de son aspect physique comme de sa manière d'être (volontiers brutal envers la foule à Constantinople), il s'attire de plus en plus d'ennemis jusque dans les rangs des armées pourtant admiratives de ses exploits militaires. Avec le recul, on se rend pourtant compte, vu les reculs territoriaux et commerciaux de l'Empire, qu'il ne pouvait continuer à entretenir le train de vie d'une bureaucratie/aristocratie civile et militaire. L'habitude impériale d'entretenir les alliances internes à coup de subsides en ragent ou en nature, ancré depuis les origines pendant l'existence de l'Empire Romain dans son ensemble, a trop ancré la richesse et la puissance de gouverneurs provinciaux, pour que le code impérial (civil) de l'Empire byzantin continue de produire ses nombreux fruits. 

 Nicéphore PHOCAS, Mélanges orientaux, extraits sur le site Remacle. Traité sur la guérilla, éditions du CNRS, 1986 ; des extraits sont publiés dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990. 

Gilbert DRAGON et Haralambie MIHAESCU, Le traité sur la guérilla de l'empereur Nicéphore Phocas, CNRS éditions, septembre 2009. 

Gustav SCHLUMBERGER, Un empereur byzantin au Xe siècle : Nicéphore Phocas, Parus, 1923. Charles PERSONNAZ, L'empereur Nicéphore Phocas, Byzance face à l'Islam, Belin, 2013. 

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Tempus, 2016. 

 

Partager cet article
Repost0
25 avril 2018 3 25 /04 /avril /2018 09:19

    Jules Ange Michel BLANC, est un journaliste, militant syndicaliste, pacifiste et membre du parti communiste français. Il travaille inlassablement en faveur de la paix et de la justice sociale, dès son plus jeune âge. Il fait partie de ces hommes de gauche qui se situe en avant-garde du mouvement ouvrier, ne mettant aucune barrière entre son engagement en faveur de la paix et en faveur du socialisme. Secondairement sans doute, mais cela mérite d'être souligné, il ne fait pas de séparation entre le pacifisme et la non-violence, comme en témoigne plusieurs de ses textes.

    S'étant engagé dans la marine nationale en 1899 à Toulon, il connait bien et la mentalité militaire et l'armée. Délégué au congrès socialiste en 1908, il s'affirme dans la Drôme dès 1910 comme l'un des propagandistes les plus populaires de la Fédération socialiste. Il est d'ailleurs désigné pour porter les couleurs de la SFIO aux élections cantonales dans ce département en 1913. 

    Réformé en 1915, il est à Valence à la Bourse du travail, où se constitue un noyau zimmerwaldien, auquel il se rallie après KIENTHAL. Le courant minoritaire dans les syndicats dont lequel il se trouve, qui finit par l'emporter en 1917 dans la Fédération de la Drôme, le porte comme candidat en 1918 comme délégué au Conseil National du Parti Socialiste. Il y est signataire d'une motion de soutien sans réserve à la République des Soviets. Son ascension politique l'amène en 1920 au Congrès National de Strasbourg de la SFIO, où il milite pour l'adhésion à la Troisième Internationale. Il est engagé dans la lutte entre tenants d'une séparation ou d'une union entre syndicalisme et parti politique, et se retrouve au Congrès de Marseille du Parti Communiste, élu au comité directeur pour représenter la province. En désaccord avec la ligne du parti, condamnant les luttes intestines au Congrès de 1922, il quitte ses fonctions du secrétariat et le Parti l'année suivante. 

Il se livre alors à une intense activité d'écrivains et publie entre autres De Platon à Karl Marx, admis à la Société des gens de lettres. 

 

      Dans l'Anthologie des écrivains pacifistes, publiée en 1937 sous la direction de Jean SOUVENANCE, figurent plusieurs textes de 1936, 1927 et 1930.

Dans un texte du 11 novembre 1927, intitulé Ils n'ont rien appris !!!, on peut lire :

"Ce n'est pas sans un serrement de coeur que l'on assise aux tonitruantes farandoles des fils de ceux qui allèrent, par une belle journée d'août, se faire massacrer en série pour la plus grande gloire du capitalisme international!!

C'est le conseil de révision... et ils nous le font bien entendre par leurs battements frénétiques sur la peau d'âne tendue!! Ils crient comme des possédés, ils claironnent à tous les carrefours... C'est l'intelligente jeunesse qui passe...!

O! Mânes de ceux qui moururent pour que les fils ne voient plus d'hécatombe, que pensez-vous de cette joie à la veille de prendre l'uniforme et les armes qui tuent et font tuer!

Et pourtant, nous devons le reconnaître, les conscrits sont joyeux, comme s'il ne s'était rien passé!

Me voilà tout pensif en face de cette ivresse ; je revois les années terribles pendant lesquelles, à quelques-uns, nous tenions conciliabules pour arrêter la faucheuses d'hommes, et essayer que cette folie sanguinaire n'eût plus de lendemain...

Je revois mon ami Banderon, le vieux militant du tonneau, revenant de Zimmerwald, reçu à Valence par quelques pacifistes vrais, je le vois encore nous faisant connaître les sentiments de ceux avec qui, en Suisse, il avait pu converser de la Paix... Nous buvions ses paroles, nous sentions sa résurrection de l'homme ; nous espérions...

Et puis nouveau silence ; le bruit du canon couvrait nos faibles voix, les cris des martyrs étaient étouffés par la monstrueuse machine à broyer les hommes ; hurlant avec les bourreaux, la grande masse faisait chorus...

Les chefs socialistes nous menaçaient des foudres de l'Etat bourgeois... Tous étaient à nos chausses...

Et puis ce fut Kienthal ; Alexandre Blanc, Brizon, Rafün-Dugens, parlementaires, qui finirent pas voir clair, et qui allèrent, eux aussi, rééditer le geste de paix de Zimmerwald!!

Ah! mes amis, quelle tollé général... toute la presse tempêta, accusa, demanda l'emprisonnement de ceux qui osaient ainsi parler de Paix, alors que Constantinople n'était pas encore aux Russes...

Mais méthodiquement, en petit comité, nous continuâmes l'action, nous moquant des menaces et des risques, avec simplement la grande joie du devoir que nous accomplissions pour délivrer des servitudes militaires et de la mort les millions d'êtres qui, à travers le Monde, regardaient, éperdus, dans notre direction!

Et puis ce fut le 11 novembre 1918... l'armistice que les peuples n'avaient pas voulu réaliser... mais que les gouvernants réalisaient, consolidant ainsi le système...

Les malheurs revinrent, ils acceptèrent en échange de leur fusil une prime de mille francs : on leur laisse le casque, le casque à Bélisaire... et ils retournèrent au logis!

Et là, oubliant, se reniant, ils n'eurent qu'un désir : celui de raconter les péripéties des années sanglantes... cherchant à prendre figures de héros ; et devant les enfants (les conscrits d'aujourd'hui), ils magnifièrent le grand massacre des innocents!!

Et les fils, suivant l'exemple des pères, frappent à tour de bras sur la peau d'âne tendue, hurlent aux carrefours en buvant à même la bouteille!!! pour aller terminer l'orgie chez les malheureuses filles, dites de joie, aux coloris arc-en-ciel...

Et demain, ils iront, comme des bêtes de trait, tendre au joug oppresseur leur jeunesse et leur vie!!!

La guerre sera tant que l'homme, tout seul, ne comptant que sui-lui-même, n'aura pas tué en Soi la bête qui le pousse au meurtre!

L'individu porte en Soi sa bouée de sauvetage ; ne comptons pas sur les bergers pour éviter que le troupeau n'aille aux abattoirs...

Tuons l'esprit belliciste en nous!!

  Dans le même recueil de textes figurent également : Que la paix soit dans nos coeurs (11 septembre 1936), Action de non-violence (19 juin 1930) et L'objection (8 juin 1927).

 

Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Les Éditions de l'Atelier, 1997. Anthologie des écrivains pacifistes, Éditions R. Debresse, 1937. 

 

Partager cet article
Repost0
23 avril 2018 1 23 /04 /avril /2018 11:38

     Flavius Mauricius Tiberius ou MAURICE est un empereur de l'Empire Romain d'Orient, de la dynastie justinienne. Désigné par TIBÈRE CONSTANTIN, il règne de 583 à 602. Excellent général, il réforme profondément l'armée byzantine en limitant la proportion de mercenaires. Désormais les officiers sont nommés par l'Empereur et dépendent directement de lui et les troupes lui jurent fidélité, non à leurs généraux. Son règne est marqué par le rétablissement des finances de l'Empire et l'annexion de l'Arménie au détriment de l'Empire perse.

 

Un réformateur et un stratège.

    La plus importante des réformes de MAURICE est la création de "thèmes" ou unité de défense territoriale sous la direction d'un stratèges. Ce système est fondé sur la propriété de la terre et est amélioré au VIIIe siècle. 

Il est l'auteur selon la tradition d'un traité considérable, le Strategikon, probablement l'ouvrage stratégique le plus original du Moyen Âge chrétien.

Le strategikon forme le premier texte où l'on trouve dressées une ethnologie des cultures stratégiques décrivant les modes de combat des principaux adversaires de l'Empire et indiquant les parades adaptées à ce modes divers de combat. Au départ manuel militaire destiné aux officiers de l'armée byzantine, très complet, ce traité comprend une douzaine de livres qui décrivent par le menu les divers élément relatifs à la préparation et à la pratique de la guerre, depuis l'entraînement du soldat jusqu'à la tactique des sièges. Un livre est consacré à la stratégie, dans son sens originel, l'"art du général", y compris l'art du discours précédant la bataille qui doit motiver les troupes et les préparer psychologiquement au combat. MAURICE prend un soin particulier à décrire la tactique de la cavalerie et de l'infanterie byzantines. Il dépeint aussi en détail les diverses tactiques et méthodes d'entrainement employées par ses adversaires : Scytes, Alains... Il ne néglige pas d'autres aspects spécifiques de la guerre comme la logistique, l'élément de surprise ou les embuscades. Un chapitre est même consacré à la "chasse de bêtes sauvages sans risques d'accident ou de blessures", chasse qui parfait l'entrainement du guerrier.

     Avec la Taktika de LÉON VI LE SAGE et le traité de guérilla (De Velitationnes) de NICÉPHORE PHOCAS, le Strategikon est l'une des contributions fondamentales des sociétés chrétiennes médiévales à l'art de la guerre, sans équivalent dans le monde de l'époque. (BLIN et CHALIAND)

 

Un empereur souvent au combat et un organisateur.

   MAURICE a d'abord participé en tant que général aux guerres contre les Perses (578-582), éternelle menace sur la frontière orientale, de Byzance jusqu'à l'avènement de l'Islam, puis en tant qu'empereur, aux campagnes balkaniques contre les nomades avars. Afin de lutter contre les Lombards, il crée les exarchats de Ravenne et de Carthage dont le gouvernement est militaire tant en ayant conjointement une autorité civile.

MAURICE apparait comme ayant créé l'embryon du système provincial militaro-administratif désigné sous le nom de thèmes, généralisé plus tard à l'échelle de l'Empire. Un grand nombre de ses sujets est souvent irrité par son absence de faste, son austérité et son dégoût pour les jeux, qui constituent alors les seules occasions aux opposants de l'Empereur, par un système savant de paris et de couleurs présentes à la fois sur le terrain et dans les tribunes, de s'exprimer sans craindre la répression. 

Une fois empereur, il confie à PRICUS, un général capable, le soin d'écraser les Slaves qui franchissent le Danube. Il meurt dans une guerre civile, tué par un de ses généraux en 602, au terme d'une révolte de ses troupes. Le soulèvement de l'armée du Danube est causée par le fait qu'il ordonne à ses armées d'hiverner en territoire hostile, pour des raisons économiques, par-delà le grand fleuve. 

 

Une postérité légendaire

      Les premiers récits légendaires sur la vie de l'empereur MAURICE son constatés au IXe siècle (oeuvre de THÉOPHANE LE CONFESSEUR), récits colportés ensuite dans l'abondante littérature byzantine. Comme c'est souvent le cas, les légendes magnifient la vie terrestre et religieuse des empereurs en évoquant l'exemplarité des héros sur le plan de la morale chrétienne et pas seulement pour leurs exploits guerriers. 

    Hormis cette littérature apologétique, les écrits de stratégie de MAURICE, notamment le Strategikon, pourtant infiniment supérieure ( pour entre autres LUTTWAK) aux écrits de VÉGÈCE, sont longtemps moins connus que ceux du Romain d'Occident. Le strategikon reste largement inconnu jusqu'à une période récente, même s'il est souvent copié, utilisé, au cours des siècles, sans être cité. Le strategikon n'est pas disponible lorsque les classiques de la guerre ancienne sont redécouverts et exploités comme sources d'idées utiles par les promoteurs d'innovations militaires en Europe à partir du XVe siècle. 

Il n'existe apparemment pas de traduction complète du strategikon en Français. 

 

MAURICE, Les Huit Livres de l'Histoire de l'Empereur Maurice (remacle.org) ;  Handbook of Byzantine Military Strategy, Université of Pennsylvania Press, 1984, traduction partielle de Catherine Ter SARKISSIAN, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990. 

F. AUSSARESSES, L'Armée byzantine à la fin du Vie siècle d'après le strategicon de l'empereur Maurice, Bordeaux, 1909. L. BRÉHIER, Les Institutions de l'Empire byzantin, Paris, 1949. A. DAIN, Les stratèges byzantins, Travaux et Méoires 2, 1967. T. MILLER et J. NESBITT, Peace and War in Byzantium : Essays in Honor of George Dennis, Washington, 1995.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. 

 

Partager cet article
Repost0
22 avril 2018 7 22 /04 /avril /2018 07:36

          Michel CROZIER, prenant acte du fait que la société est formée, surtout l'époque contemporaine, d'organisations bureaucratiques, quel que soient leur domaine d'intervention (politique, économique, sociale) (même si bien entendu elle ne se réduit pas à cela), étudie leur fonctionnement concret, au-delà d'ailleurs des règlements intérieurs qui officiellement les structurent. Les individus à l'intérieur de ces organisations sont directement confrontés, non seulement entre eux mais à ces organisations. Non seulement les conflits se déroulent dans leurs actions réciproques, mais les acteurs doivent compter sur le fonctionnement de l'organisation dans laquelle ils se trouvent. Elles opposent des résistances aux acteurs et leur imposent des règles de relations. 

 

Une sociologie des organisations plus ou moins globale

      C'est toute une sociologie, celle des organisations qu'il propose. Il n'est pas le seul à la faire, mais il est un des premiers à une proposer une analyse sociologique, alors que d'autres se situent plus à un niveau psychologique et même au départ, mécaniste.

Si les analyses précises de Michel CROZIER restent centrés sur des bureaucraties administratives, avec tout de même des éléments qui concernent aussi la production, on peut tenter, et certains l'ont fait, de les étendre à nombre d'organisations dans le monde contemporain, tant privées que publiques, car les mêmes procédures, règlements, conflits se retrouvent aussi très largement ailleurs, y compris dans les organisations internationales.. L'administration, de plus, occupe tellement de place, d'emplois, a aujourd'hui une telle importance - que les systèmes informatiques n'entament pas contrairement à ce qui s'écrit souvent - que ces analyses sur la sociologie des organisations s'avèrent fécondent pour comprendre comment fonctionne le monde et du coup, dans l'esprit même qui animait Michel CROZIER, pour pouvoir le changer.

De plus, dans l'esprit de maints auteurs il n'y a pas d'équivalence entre organisation, administration et bureaucratie : les éléments relationnels dégagés se retrouvent dans quasiment tous les secteurs de la vie sociale.

      Depuis que la sociologie des organisations est devenue une branche de la sociologie à part entière, on a recherché les différentes approches des organisations qui peuvent exister :

- des approches mécanistes, liées au développement des grandes industries et des bureaucraties, dont en Allemagne Max WEBER et aux Etats-Unis, Frederick TAYLOR et en France Henri FAYOL, produisent des travaux plus complémentaires que parallèles ;

- des approches psychosociologiques, comme celle de l'École des relations humaines (dominée aux États-Unis par Elton MAYO), dont Abraham MASLOW et Frederik HERZBERG approfondissent les éléments, comme celles des théories issues de la socio-psychanalyse (Eugène ENRIQUEZ...), comme celle encore des théories issues de la psychologie sociale (dynamique de groupe, théorie des besoins et des motivations, comme encore celles des "sciences cognitives", de la sociologie qualitative, de la micro-sociologie, de l'interactionnisme symbolique ou de l'ethnométhodologie ;

- des approches de management, à travers l'école socio-technique (Tavistock Institute de Londres), l'école de la contingence (Henry MINTZBERG), ou d'autres..

La tendance du coup est de représenter les approches de Michel CROZIER et de ses collaborateurs, que ce soient les théories de l'acteur stratégique ou la théorie de la régulation sociale ou encore la sociologie des logiques d'action comme des approches sociopolitiques, comme s'il fallait distinguer les approches politiques des autres, plus "scientifiques", techniques, liées à des applications directes dans le monde de l'entreprise, du côté du management des dirigeants beaucoup plus que du côté des salariés ou des fonctionnaires...

   Sans mésestimer le fait que Michel CROZIER par exemple, mû par le désir de faire évoluer le monde de la politique et de l'entreprise, participe à ce mouvement "technique", il ne faut pas faire oublier qu'il s'agit également de faire changer la société pour le progrès social et économique. Bien entendu la sociologie des organisations bénéficie des études ou préoccupations antérieures, et s'alimente d'approches qui n'ont pas pour ambition de changer la société. Mais on ne doit pas faire oublier que cette sociologie veut éclairer d'abord les conditions des coopérations et surtout des conflits dans les organisations. Toutes les approches, à un moment ou à un autre, indiquent qu'on ne peut faire l'impasse sur les conflits qui régissent les relations entre les membres des organisations qui ont pour objectif leur coopération. Qu'elles soient macro ou micro-sociologiques, toutes les études mettent en évidence des dynamiques qui changent le système de valeurs et le système de règles dans l'adaptation autant à l'environnement des organisations qu'à leur composition interne. 

 

Les sociologies des organisations françaises et américaines        

      Gwenaële ROT et Denis SEFRESTIN, de Science Po Paris et du Centre de Sociologie des Organisations indiquent qu'"il est malaisé de définir le champ exact de la sociologie des organisations ; de même quant au point d'origine des travaux de recherche sur le sujet. La théorie des organisations est multiple, partagée depuis un siècle entre les psychologues, les économistes et les sciences de gestion. La place qu'y occupe exactement la sociologie des organisation fait l'objet d'un débat académique sur lequel (ils ne veulent pas) s'attarder.

Quel que soit la définition exacte qu'on retienne, il est en tout cas difficile d'affirmer que les racines de la sociologie des organisations seraient essentiellement françaises : elles furent plutôt américaines.". Cette constatation ne les empêche pas d'étudier plutôt l'histoire de la sociologie des organisations en France. Choix justifié car les orientations intellectuelles différentes en France et aux Etats-Unis méritent bien des études séparées, malgré les ponts entre les deux, illustrés d'ailleurs par le fait qu'une grande partie de la notoriété et des progrès de l'étude des organisations par Michel CROZIER provient de l'attention que lui ont accordé des sociologues américains.

Il convient en résumé d'aborder séparément les approches de ce qu'ils appellent l'école française de sociologie des organisations des diverses théories élaborées outre-Atlantique. Si l'on voulait schématiser, on pourrait écrire que la sociologie des organisations est du coté américain, plutôt managériale et du côté français, plutôt sociale ou sociopolitique... 

 

Une manière de comprendre la société

    Compte tenu des différentes approches sociologiques de l'organisation, on peut dégager trois sens distincts :

- Un regroupement d'humains qui coordonnent leurs activités pour atteindre certains buts. L'organisation est envisagée comme une réponse au problème de l'action collective, de sa coordination et de sa stabilisation.

- Les diverses façons par lesquelles ces groupement structurent les moyens dont ils disposent pour parvenir à leurs fins.

- L'action d'organiser, le processus qui engendre les groupement ou les structures d'organisation.

   L'étude des organisations répond généralement à trois exigences :

- Les sociétés (modernes et anciennes) se composent d'ensembles au sein desquels les individus passent une grande partie de leur vie. Il est donc essentiel d'analyser et de comprendre le fonctionnement de ces groupements. D'autant plus que certains facteurs comme la concentration industrielle, l'accroissement du salariat, le développement des administrations publiques, le progrès technique, créent des entités de plus en plus vastes et de plus en plus nombreuses.

- Toutes ces entités, malgré leurs différences, ont des caractéristiques communes et ont à résoudre des problèmes voisins.

- il importe de comprendre la logique qui se cache derrière cette diversité dans l'organisation. Et il y a autant de formes spécifiques d'organisations que d'objectifs justifiant l'action collective : économique, sociale, politique, religieuse, militaire, écologique, caritatives... La diversité dans l'organisation est aussi liée à leur degré de complexité et à d'autres paramètres mis à jour suivant les recherches : taille, technologie, contexte....

   L'enjeu de telles recherches est lié historiquement (voir comment Michel CROZIER en est venu à étudier les organisations) aux différents conflits qui affectent les organisations. D'où des thèmes récurrents dans bien des études. Un thème ou un autre intervient suivant la préoccupation des acteurs mêmes des organisations :

- La cohesion. Il s'agit de savoir comment les organisations parviennent à maintenir leur structure et leur identité, malgré les tensions internes et externes qu'elles subissent.

- L'étude de la structure formelle et informelle. Nombre d'études cherchent à clarifier les liens entre la structure formelle et les relations sociales informelles au sein des organisations.

- L'adaptation. Comment les organisations gèrent-elles l'innovation et comment l'intègrent-elles pour s'adapter à leur environnement social et technique? Certaines études tentent de comprendre comment et pourquoi la structure formelle évolue, à é travers les processus qui gouvernent la création et la modification des règles. D'autres s'intéressent à l'intégration des innovations techniques dans les organisations. Certaines se focalisent sur les changements culturels. Les études sortent des frontières traditionnelles de la firme et cherchent à expliquer les processus d'innovation d'une entreprise au sein de son territoire.

- La hiérarchie et les relations de pouvoir. Son abordés l'autonomie des acteurs, les différents types d'organisation (matricielle, horizontale, pyramidale), la gestion du pouvoir, la répartition des ressources, les modalités des négociations...

- Le lien social et identitaire, ainsi que les phénomènes culturels.

- L'étude de la circulation de l'information et les outils de communication.

- Les situations conflictuelle ou pathologiques. Conflits syndicaux, situation de stress, précarité, phénomène du placard, baisse de la productivité, absentéisme, recherche des causes des blocages au sein des organisations...

 

D'utiles distinctions et clarifications...

      Pour se repérer dans le foisonnement d'écrits sur la sociologie des organisations et encore plus sur les organisations de manière générale, il convient de distinguer :

- l'organisation elle-même dont on cherche à comprendre le fonctionnement, la manière dont les relations d'entraide, de pouvoir, d'influence se font, évoluent, la manière dont se mettent en place des cadres de vie sociale dans un groupe particulier. En ce sens, l'organisation est autant celle d'un société que celle d'une entreprise de production ou de service ;

- la gestion dont la finalité est de mettre en place des méthodes qui permettent d'augmenter, d'améliorer l'efficacité des pratiques. C'est la version "ancienne" de que l'on nomme aujourd'hui le "management". Laissant au mot gestion les aspects de vas que sont la gestion comptable, des stocks..., le management concerne la gestion plus prestigieuse liée à la notion de pouvoir des hommes,

- la communication, car c'est par elle que non seulement la transmission des informations nécessaires au fonctionnement de l'organisation se fait mais aussi parce qu'elle est le support et le véhicule de la culture, des identités et de la hiérarchie, des valeurs proclamées et des croyances tacites partagées. Elle est un système complexe par elle-même, liée à la fois à la dimension éthique et à la dimension technique.

    Si ce que l'on appelle la sociologie des organisations concerne surtout les sociétés industrialisées - elle se développe de manière théorique et empirique à la fin du XIXe siècle -, maintes analyses prennent en compte une dimension anthropologique présente dans les sociétés antérieures.

   Dans les analyses, trois déterminants sont mis souvent en musique, même si parfois cela n'est pas explicité dans les études, même les plus connues :

- la relation entre individu et société, la façon dont chaque individu développe une vision et une posture face au monde, vision et posture fortement déterminées par le contexte socioculturel dans lequel il vit ;

- la relation entre individu et organisation, la manière dont l'institution a mis en forme les tâches à accomplir, ses finalités, ses objectifs, les valeurs et les normes et sur laquelle l'individu se positionne, évalue sa place et celle des autres individus ;

- la relations entre organisation et société, le propre d'une société "complexe" étant de répartir en institutions autonomes des activités humaines nécessaires pour tous mais réalisables par une partie de la population formée spécifiquement à ces activités. Cette autonomie relative de l'institution ne fait plus d'elle un simple rouage du fonctionnement global, mais la met dans un "champ" où elle est en concurrence-complémentarité avec les autres.

     Enfin, la sociologie des organisations, si elle se développe différemment suivant les pays et les contextes socio-culturels, doit beaucoup à deux types d'analyses, fondées sur des travaux empiriques de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, ceux de Frederik W. TAYLOR (1865-1915, fondateur du taylorisme (recherche de l'efficacité maximum de l'organisation de la production de masse) et ceux de Elton MAYO (1880-1949), initiateur de séries d'études (aux finalités très diverses) sur les dimensions relationnelles à l'intérieur des organisations qui influent sur l'efficacité taylorienne, et au-delà, qui touchent aux relations de pouvoir et aux phénomènes des conflits-coopérations. 

 

Gwenaële ROT et Denis SEGRESTIN, La sociologie des organisations : cheminements et situation présente, Editorial, dans Entreprises et histoire, n°84, 2016. Thomas RENAUD, Cours Campus Forse, Cned, Université Lyon 2 - Université de Rouen, master 2 professionnel des Sciences de l'éducation. 

 

Complété le 25 avril 2018

 

SOCIUS

Partager cet article
Repost0
20 avril 2018 5 20 /04 /avril /2018 07:44

    Léon VI, dit le Sage est un empereur byzantin. Il est surnommé "le Sage" à cause de ses travaux dans les domaines du droit et de l'art militaire. Il n'a jamais commandé personnellement une armée (en cela il fait figure plus de stratégiste que de stratège...), mais fait plutôt oeuvre de philosophe au sens entier du terme de l'époque, érudit (élève du savant patriarche PHOTIUS) en de nombreuses matières. Il s'attache à restaurer les relations entre les Églises d'Occident et d'Orient. Ses lois sont regroupées par matière dans des volumes spécifiques puis traduits en grec, seul langue comprise à la fois par le peuple et les fonctionnaires. Il achève ainsi la vaste entreprise de codification du droit impérial lancée par son père.

Un empereur stratégiste

    Fondateur de la dynastie macédonienne, en fait arménienne, il participe à la renaissance militaire de l'Empire Romain d'Orient. LÉON VI lutte contre les Arabes et contre les Bugares, durant les années où il règne, de 886 à 912, avec un inégal succès. La Sicile tombe aux mains des Arabes (902). Les Bulgares sont tenus en échec grâce à la coopération des Magyards (894). Mais deux ans plus tard, les Bulgares, avec l'aide des perchénègues (nomades turcophones), prennent leur revanche et obligent les Byzantins à leur payer tribut. 

Il est à l'origine des améliorations apportées à la flotte byzantine, qui écrase celle des Arabes en 908, bien qu'elle subisse par la suite des revers (911-912). Il est l'auteur (ou le commanditaire...) d'un code de loi (Basilia) qui devient le code légal de l'Empire, remettant à jour les lois édictées par JUSTINIEN, et il rédige (fait rédiger...) également des oeuvres à caractère religieux (panégyrique, poème liturgique, oraisons). Mais il est surtout connu pour sa Taktika qui reprend certains des aspects du Strategikon de l'empereur MAURICE. Une nouvelle analyse, mieux détaillée que chez son prédécesseur, est donnée du modus operandi militaire des divers peuples qui entourent l'empire, nomades d'origine turcophone, Arabes, Russes, Bulgares, Francs, ainsi que de la façon la mieux adaptée pour les combattre. L'empereur analyse les causes des succès de l'Islam et envisage les mesures possibles pour y mettre un terme. C'est une très large avance sur la chrétienté latine et étant mieux à même de mesure la menace. LÉON VI cherche à redéfinir la stratégie de l'empire pour la diriger contre l'expansion musulmane et vers la récupération des territoires perdus, la Syrie et la Palestine. (BLIN et CHALIAND)

De nombreux textes publiés sous son règne

   Dans le domaine juridique, le corpus appelé les Balistiques est rédigé et publié en son nom, sa conception ayant commencé sous BASILE 1er. Il est l'auteur ou le commanditaire direct des 113 novelles ajoutées au code entre 887 et 893, discours au style rhétorique, et d'un Manuel publié en 907, sommaire et commentaire du corpus. Ces travaux juridiques sont les plus importants depuis JUSTINIEN.

   Le Kletorologion de Philothée, publié en 899 est un ouvrage fixant le protocole à la cour impériale (texte intégré dans le De cesserions de CONSTANTIN VII, son fils.

   Le Livre de l'Éparque publié en 911 est adressé au préfet de Constantinople, pour régler les corporations de la capitale.

    Dans le domaine de l'art militaire, parait sous son règne, d'une part les Problemata, abrégé du Strategicon attribué à l'empereur MAURICE sous la forme de questions-réponses et les Constitutions tactiques, la plus vaste compilation byzantine dans ce domaine.

   LÉON VI est (l'auteur) également d'un traité en 190 chapitres sur la vie monastique, d'un important corpus de poésie lithurgique qui fait le lui l'un des plus importants poètes ecclésiastiques, de 40 discours (homélies vestales surtout, consacrées aux saints et fêtes du calendrier, avec une oraison funèbre de BASILE 1er et d'Endocie Ingérina, et des discours de dédicaces d'Églises).

On lui a attribué également d'autres nombreux textes, à cause d'une confusion avec LÉON LE PHILOSOPHE, le savant le IXe siècle. Il existe notamment des textes de divination appelés les Oracles de Léon le Sage.

   Si ces textes connaissent un regain d'intérêt (philologique surtout...) au XIXe et XXe siècles après des siècles d'oubli, c'est peut-être parce que... beaucoup d'autres ont disparu ou se livrent encore de manière relativement intacts. Probablement, au début du XXIe siècle, avec ente autres des travaux de stratégie comme ceux d'Edward LUTTWAK, mais pas seulement, l'intérêt pour l'Empire byzantin se ravive notamment pour la forme singulière de cet Empire, qui a légué bien des oeuvres aux suivants, en Orient comme en Occident, et qui a constitué une sorte de trait d'union entre deux mondes séparés par l'histoire, la géographie... et les circonstances historiques...

 

Une servilité textuelle, marque d'une époque, mais bien utile pour la connaissance de l'Empire byzantin aujourd'hui... et notamment de ses moyens navals.

    Pour écrire son texte consacré à la guerre navale (constitution XIX), rapport LUTTWAK, LÉON se plaint de ne pouvoir disposer d'aucun texte ancien à imiter et d'être ainsi contraint de s'appuyer sur les connaissances pratiques de ses commandants de flotte.

  Edward LUTTWAK estime qu'il serait difficile de trouver un meilleur exemple de la servilité textuelle caractérisant l'esprit byzantin, qui coexiste avec un très grand pragmatisme, voire, de fait, avec une certaine transgression. Outre ses écarts à l'égard de la moralité religieuse de son époque (voir notamment sa vie familiale...), il revendique ouvertement des inventions, comme celle de la grenade à la main, c'est-à-dire du feu grégeois en pot. 

La substance de la constitution XIX commence avec un écho de Syrianos Magister : le commandant est invité à étudier la théorie et la pratique de la navigation, y compris l'art de prévoir les vents par l'observation du mouvement des corps célestes - une prévision précise des vents eût véritablement constitué une information des plus précieuses, mais elle est impossible à obtenir par la méthode recommandée. Suivant des généralités sans intérêt sur la manière de construire les navires de guerre, ni trop étroits ni trop larges. Du VIe au Xe siècle et même plus tard, il s'agit du dromon (coureur) dans l'un de ses nombreuses versions, qui ont toutes pour caractéristiques communes un seul mât, deux ponts, une double propulsion par rame et par voile et l'absence de pont au-dessus du banc de rameurs supérieurs. 

De la description du feu grégois à la construction et à l'utilisation du dromon, de multiples considérations technico-tactiques abondent dans ce texte. Du VIIe au XIIe siècle, la flotte impériale sauve la mise à maintes reprises et l'oeuvre de LÉON VI y contribue à sa mesure. C'est le deus ex machina qui sort des bases fortifiées, bien protégées dans le renfoncement des remparts maritimes de la Corne d'Or et de la Propontide, pour attaquer les vaisseaux des envahisseurs. Les navires de guerre ennemis sont parfois d'une qualité individuelle comparable, mais même bien construits et dotés d'un équipage de marins et de soldats de qualité, ils sont surpassés par les manoeuvres de la flotte qu'ils ne parviennent ni à vaincre ni à imiter. Ces aptitude revêtent une importance supérieure à celle du "feu des Grecs, malgré toute son utilité, et survécurent à l'acquisition de ses secrets par les Arabes. (LUTTWAK)

 

LÉON VI, Recueil des 113 Novelles, édité par Alphonse DAIN et Pierre NOAILLES, Les Belles Lettres, 1944 ; Taktika, Institutions militaires, traduction de Joly de MAIZEROY, Liskenne et Sauvan, Bibliothèque historique et militaire, 1840. On trouve de nombreux extraits de Taktika dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, Sous la direction de Jacques CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990. 

L. BRÉHIER, Les institutions de l'Empire byzantin, 1949. Alphonse DAIN, Les stratégistes byzantins, Travaux et mémoires 2 (1967), John HALSON, State, Army and Society in Byzantium : Approches to Military, Social and Administrative History, 6th-12th Centuries, Brookfield, 1995. T. MILLÈR & J. NESBITT, Peace and War in Byzantium : Essays in Honnor of George DENNIS, Washington, 1995. Georg OSTROGORSKY, Histoire de l'État byzantin, Payot. Christian SETTIPANI, Continuité des élites à Byzance durant les siècles obscurs. Les princes caucasiens et l'Empire du Vie au IXe siècle, de Broccard, 2006. 

Edward LUTTWAK, La grande stratégie de l'empire byzantin, Odile JACOB, 2010. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, 2016.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens