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6 mai 2018 7 06 /05 /mai /2018 07:45

     Cette oeuvre est un traité de stratégie et de tactique militaire rédigé pendant le VIe siècle et attribué le plus souvent à l'empereur byzantin MAURICE 1er. Manuel militaire "modeste et élémentaire" à l'intention des chefs militaires, Le Strategikon contient des conseils pratiques ainsi qu'une liste d'infractions militaires et les châtiments à appliquer. Il est aussi important en matière de tactique qu'en matière de discipline interne aux armées. 

    Le Strategikon, qui peut se comparer sur certains points à L'art de la guerre de SUN TSE, est le fruit d'un effort pour codifier les réformes militaires imposées par l'empereur. Comme souvent, l'ouvrage aurait plutôt été commandé par ce dernier, son frère Pierre ou un autre général byzantin l'aurait rédigé en son nom. S'il a été écrit au VIe siècle, entre 592 et 610, il aurait servi à codifier les expériences militaires de MAURICE lors des campagnes dans les Balkans (582-602) et dans l'empire perse (572-591).

A partir du XIXe siècle, les historiens avancent une parution au cours du VIIIe siècle ou du IXe siècle sur des bases philologiques et technologiques. Il s'agit de toute façon de l'un des plus importants ouvrages militaires du Moyen Âge, avec les traités du Xe siècle des empereurs byzantins LÉON VI LE SAGE (Tactica) et NICÉPHORE II PHOCAS (De velitatione et Praecepta Militaria). Le Tactica de LÉON s'inspire largement du Strategikon. Alors que pendant longtemps, après l'Antiquité, c'est l'oeuvre militaire de VÉGÈCE qui parut le plus important dans l'Empire Romain, le contenu du Strategikon le surpasse de très loin. 

    Le Manuel comprend 12 livres sur les tactiques utilisées par l'armée byzantine aux Vie et VIIe siècles. Il se concentre sur les formations tactiques de cavalerie, mais concerne aussi l'infanterie, les sièges des villes et place-fortes, l'intendance militaire, les exercices et les marches. Les livres VII et VIII contiennent des conseils pratiques destinés au général sous la forme d'instructions et de maximes. Le livre XI se penche sur l'ethnographie des ennemis de l'empire de cette époque, les Francs, les Lombards, les Avars, les Turcs et les Slaves.

     Voici sa composition précise :

- Livre I : Introduction

- Livre II : la formation tactique de cavalerie

- Livre III : Formations de la cavalerie tagma (équivalent d'un bataillon)

- Livre IV : Embuscades

- Livre V : Intendance militaire

- Livre VI : Des tactiques et des exercices

- Livre VII : Stratégie. Les aspects qu'un général doit considérer

- Livre VIII : Instructions générales et Maximes

- Livre IX : Attaques surprises

- Livre X : Sièges

- Livre XI : Caractéristiques et tactique de différents peuples

- Livre XII : Formations mixtes, infanterie, camps et chasse

 

  Très utilisé dans l'Empire byzantin par les généraux d'armée, le Strategikon n'est publié qu'en 1664, à la fin de la Tekne taktike d'ARRIEN (officier romain), au caractère plus décoratif et antiquisant que pratique,. Et même après, on continue longtemps à négliger cet ouvrage. Pendant la période des Lumières surgit la légende noire des esprits byzantins paralysés par l'obscurantisme religieux, écho de la longue tradition de mépris du catholicisme encore la religion orthodoxe. Le strategikon n'est redécouvert qu'à la veille du XXe siècle, attirant l'attention de théoriciens de la stratégie et même de praticiens, les mieux placés pour reconnaître l'expertise réelle qui caractérise ses développements. 

En toute modestie, l'auteur, probablement un officier militaire d'une haute compétence, ne revendique qu'une expérience de combat limitée. Dans la préface, il promet de décrire de manière succincte et simple (et il est vrai qu'en première lecture, le texte est succinct...), "en accordant d'avantage d'importance à l'utilité pratique qu'à la beauté du texte", promesse bien remplie, selon maints auteurs spécialistes, comme Edward LUTTWAK. 

     Le strategikon, explique ce spécialiste de stratégie er de géopolitique, dépeint une armée d'une structure radicalement différente du modèle romain classique, la différence la plus évidente tenant au renversement fondamental qui fait passer la cavalerie au rang d'arme de combat principale en lieu et place de l'infanterie. Ce renversement résulte d'une véritable révolution stratégique dans l'intention même de faire la guerre, qui entraine comme conséquence nécessaire l'adaptation de nouvelles méthodes opérationnelles et de nouvelles tactiques. Il note que la langue de l'armée demeure le latin, même si dans l'Empire à partir de JUSTINIEN une transition très progressive du latin au grec s'opère. Alors qu'abonde dans le texte des termes grecs, les ordres donnés lors de l'entrainement et du combat demeure latin, dans une continuité avec les glorieuses légions romaines. Il transparait du texte que malgré le voile de leur esprit chrétien cérémonieux d'une piété parfois un peu suffisante, qui imprègne d'ailleurs tous les actes - officiels comme quotidiens - dans l'Empire, les Byzantins ressemblent fort aux Romains par leur bon sens pratique et leur simplicité. 

Alors que l'histoire militaire est souvent écrite sans même mentionner les modalités d'entrainement des soldats de part et d'autre, le strategikon s'étend énormément sur la question. Comme il s'agit toujours pour chaque combattant d'être capable de défaire trois adversaires dans le combat, l'entrainement de base du soldat byzantin est intense. Cela forme un contraste avec la plupart des armées contemporaines, où seule une petite proportion des soldats est entrainée de manière sérieuse. L'objectif de cet entrainement pour le principal type de soldat qui n'est ni fantassin ni cavalier, mais plutôt les deux à la fois, est avant tout un archer. Il consiste donc en un entrainement à l'archetier à pied comme à cheval, avec de puissants arcs et également de puissantes lances à l'usage notamment à la charge contre les troupes adverses. L'efficacité tactique des archers dépend de leur rythme de tir, de leur précision et de leur capacité à tuer, dans des circonstances bien distinctes. C'est toute une affaire de charger puis de s'arrêter pour saisir à deux mains un arc pour tirer, notamment lorsque les chevaux utilisés ne sont pas forcément de grands destriers habitués au combat... 

    Alors que les Romains étaient partisans de la destruction des ennemis, et souvent de manière cruelle, qui n'avaient pas la sagesse de reconnaître les avantages de la soumission, les Byzantins, en tout cas à l'époque de la rédaction du Strategikon, étaient plutôt partisans d'une stratégie visant à contenir leurs ennemis au lieu de les détruire. Pour les utiliser plus tard comme alliés.

Edward LUTTWAK indique qu'au vrai, "la guerre à Byzance eut toujours pour contexte général une insuffisance aiguë de troupes prêtes au combat. Malgré le dramatique effondrement démographique provoqué par la peste bubonique à compter de 541, ce ne fut pas un manque d'hommes en bonne santé en âge de servir qui causa cette insuffisance. La plupart des ennemis de l'Empire (à l'exception des Bédouins dispersés dans le désert) en furent affectés d'une manière comparable ; de plus, l'Empire pouvait toujours recruter au-delà de ses frontières et le faisait souvent. Même le coût élevé de la maintenance (et de l'équipement assez lourd) des forces militaires ne peut expliquer cette insuffisance ; l'Empire soudoyait souvent des souverains étrangers en leur versant de l'or qui eût permis de financer des troupes supplémentaires. La contrainte critique n'était ni la ressource en main-d'oeuvre ni l'argent, mais l'entrainement - ou plutôt le temps qu'exigeait l'entrainement approfondi des soldats. Avec son style de guerre - compliqué car mêlant à la manoeuvre fantassin et cavalier - des troupes qui n'avaient reçu qu'un entrainement rudimentaire étaient d'une utilité limitée pour l'armée byzantine. Ce style de guerre exigeait en effet des soldats de haut niveau de qualification et de polyvalence, intégrés au sein d'unités soudées et bien exercées, prêtes à exécuter différentes manoeuvres tactiques au commandement. Les troupes devaient s'exercer en parcourant sans cesse le répertoire des tactiques les concernant afin de parvenir à un tel niveau de compétence (...)."

Le strategikon s'étend longuement sur ce style de guerre qui doit s'adapter aux différents ennemis rencontrés. On peut comprendre que le succès de ces guerres de l'Empire dépend à la fois de la connaissance des manières de faire des Perses ou des Lombards, de l'entrainement des troupes et de la qualité des équipement militaires et des armements utilisés. Des tactiques de combat différentes sont exposées, notamment suivant qu'il s'agisse d'une bataille en face à face, souvent sur une seule ligne, même si le Manuel recommande un ordre plus profond, ou d'attaques menées par surprise. A ce titre, il s'agit d'user à la fois de force et de ruse, en temps de paix comme en temps de guerre, en temps de manoeuvres pour approcher une ville promise à un siège (souvent lent et long) ou même pendant la bataille. Si on voit souvent l'usage d'une seule ligne de combat, c'est que précisément l'entrainement n'est pas suffisant pour des manoeuvres complexes. Le Manuel préconise une profondeur de quatre rangs, étant donné que la disposition des troupes, un peu comme à notre époque, obéit à une structure triangulaire : l'unité combattante  de base est le bandon de 300 hommes ou plus ; trois de ces unités, avec officiers et spécialistes, constituent une moira, et trois de ces dernières un meros de six mile hommes environ. 

Le Manuel présente des formations (en formes variables) en alternance de fantassins lourds et légers, en ordre ouvert ou en ordre serré, avec présence d'archers en de nombreux endroits. Le  plus complexe et ambitueux est l'ordre de bataille appelé mixte : une armée complète d'infanterie lourde et de cavalerie avec seulement une poignée de fantassins légers à l'arrière. L'infanterie lourde et la cavalerie se trouvent en files de 7 hommes de profondeur, mais si chaque meros d'infanterie compte 5 hommes sur sa largeur, chaque meros de cavalerie en compte 7. 

 

 

MAURICE, Strategiko , Handbook of Byzantine Military Strategy, Philadelphie, Université of Pennsylviana Press, 1984. On trouve un large extrait traduit en français par Catherine Ter Sarkissian dans Anthologie Mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990.

Edward LUTTWAK, La grande stratégie de l'Empire byzantin, Odile Jacob, 2010.

 

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5 mai 2018 6 05 /05 /mai /2018 07:35

     Michel KRITOVOULOS ou Michael CRITOBULUS ou encore KRITOBULE, est un politicien, professeur et historien grec. Il est l'auteur d'une histoire de la conquête ottomane de l'Empire Romain d'Orient sous le sultan MEHMET II, au service duquel il devient gouverneur de l'Ile d'Imbros. Son ouvrage est l'une des principales sources d'information sur la chute de Constantinople en 1453. Même s'il n'y assista pas personnellement, son oeuvre est celle d'un historien aussi impartial que possible. Par rapport à d'autres auteurs sur l'Empire byzantin, il est considéré comme une source très fiable. 

     Son Histoire de Mehmet le Conquérant en cinq volumes, se présente surtout comme une biographie du sultan, mais prenant comme modèle de son Histoire THUCYDIDE, il décrit dans le détail plusieurs événements, dont surtout la prise de Constantinople. 

KRITOVOULOS, L'Histoire de Mehmet le Conquérant, dans William H. McNeill et Marilyn Robison WALDMAN, The islamic World, Chicago, 1973. Une traduction partielle est disponible, sous la traduction de Catherine Ter SARKISSIAN, dans Anthologie Mondiale de la Stratégie, Robert Laffont, 1990. 

 

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4 mai 2018 5 04 /05 /mai /2018 11:38

       LIUTPRAND DE CRÉMONE est un noble d'une famille lombarde vivant à la cour du roi Hugues de Provence. Avec son père, il est commis par le roi en 927 puis en 942 puis encore en 971, comme ambassadeur à Constantinople. 

Il réalise un "rapport" de sa "mission" à Constantinople, en fait son texte Antapodosis, écrit entre 956 et 958 à la demande de RECEMOND (Évêque d'Elvire et ambassadeur du Califat de Cordoue, rencontré à la cour d'OTTON 1er), retrace l'histoire de l'Empire en six livres, allant de 886 à 952. Le chapitre VI contient le récit de sa première ambassade à Constantinople.

Il rédige également Liber de rebus gestis Ottonis  magni imperatoris (1960-964), simple récit historique et Legatio ou De Legatione Constantinopolitina, récit de sa seconde ambassade dans la capitale de l'Empire byzantin. Ce dernier récit contribue à établir la "légende noire" de l'Empire Byzantin en Occident. Son ambassade et les négociations se déroulent dans les pires conditions politiques et il en ressort avec un ressentiment marqué contre la Ville. 

Si ses ouvrages sont cités aujourd'hui, avec tout l'appareil critique nécessaire pour cerner ses partialités, c'est par sa description "technique" de nombreux éléments civil et militaire.

Ainsi un récit sur le feu grégeois, arme incendiaire, inventé dans le dernier quart du VIIe siècle. Il est utilisé avec succès durant les années 674-678 lorsque Constantinople est sous le siège d'une flotte arabe, puis, à grande échelle, lors d'une invasion maritime slave venant de Kiev par le Dniepr et la Mer Noire. LIUTPRAND décrit les mesures prises par l'empereur Romanus I pour combattre la flotte du prince Igor. 

 

LIUTPRAND, Antapodosis, dans D. J. Genakopoulos, Byzantium, Church Society and Civilization seen through contemporary Eyes, University of Chicago Press, 1984. Un extrait (sur le feu grudges) sous une traduction de Catherine Ter SARKISSIAN, peut être lu dans Anthologie Mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

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4 mai 2018 5 04 /05 /mai /2018 07:23

    Le livre universitaire de Jean-Claude CHEYNET, professeur à l'Université Paris IV, qui commence par exposer les nombreuses sources de son travail sur le pourvoir et les contestations dans l'Empire byzantin, éclaire son fonctionnement. Il met en évidence les différents aspects de l'aristocratie dans la société byzantine, intermédiaire obligé entre l'empereur, en principe d'ailleurs issu en son sein, dans la résultante toujours mouvante des conflits qui la traverse, et le reste de la population. 

   Toute société se caractérise non seulement par les dynamiques des solidarités qui travaillent en son sein, mais aussi par la manière dont les conflits sont régulés, toujours à la limite de menacer sa structure même. 

Dans sa conclusion, après avoir examiné longuement l'image et les fondements sociaux de la révolte, les assises territoriales de l'opposition aux autorités, les solidarités dans l'aristocratie byzantine et s'être livré à une interprétation des révoltes, dans une période bien délimitée, il écrit que "Dieu a toujours désigné le meilleur pour accéder à l'Empire, mais entre le Xe et le XIIIe siècle, il a manifesté une préférence quasi exclusive pour l'aristocratie - les Paphlagoniens constituèrent l'unique exception - et à partir du XIIe siècle, il exigea en sus que l'élu ait du sang Commène dans les veines, ce qui laissait encore un vaste choix. Il admit de plus en plus facilement que la fonction suprême restât dans la même famille de génération en génération. On l'aura compris, la compétition pour le pouvoir fut le monopole de l'aristocratie. Le mécontentement, souvent d'origine fiscale, qui pouvait s'exprimer à l'occasion en province, ne prit jamais la forme de mouvements authentiquement populaires. Jamais les paysans, le peuple des ville, les allogènes, n'osèrent s'engager dans une sédition ouverte sans s'être assurés au préalable le soutien de notables locaux." Cette aristocratie fortement hiérarchisée influence les couches sociale inférieure, tant à Constantinople qu'en province. A l'image de la cour impériale, se réunit autour d'un notable toute sa famille élargie qui va des plus proches aux voisins et serviteurs, dans une résidence qui lui donne parfois une autorité supérieure à celle des fonctionnaires impériaux. Si nombre de conflits se structurent autour du pouvoir impérial, pour le servir ou pour le conquérir, c'est parce que l'empereur reste le pourvoyeur (le seul légitime) de richesses et des fonctions, prérogative dont il use volontiers pour se maintenir au pouvoir. Les vraies divisions sont provinciales, et c'est l'analyse prosopographique des élites dirigeants, militaires et civiles qui permet à l'historien d'établir les lignes de force de ces conflits de pouvoir.

"La compétition pour le pouvoir central, gaspilleuse de ressources fiscales et militaires, pesa sur le comportement des provinciaux. Si l'Italie tomba en raison de la force militaire supérieure des Normands plutôt que de la désaffection des populations locales, ailleurs les dissidences furent favorisées par le sentiment des autochtones que le pouvoir central n'assurait plus sa fonction essentielle de protection des biens et des personnes, contrepartie attendue des prélèvements fiscaux. Ce sentiment d'abandon, plus qu'une hypothétique trahison des populations "hérétiques", rend raison de la dissidence des provinces orientales. Dans l'Etat constitué sous la direction de Phlilarète, l'encadrement étant assurés par d'anciens officiers byzantins, Chalcédoniens en majorité. Ils ne mirent au rarement et tardivement en avant le particularisme religieux des populations qu'ils contrôlaient pour assurer une meilleur cohésion de leur État, et seulement lorsque tout espoir de secours venant de Constantinople était perdu. Alors que des mouvements séparatistes éclataient simultanément en Occident et en Orient, le gouvernement byzantin donna la priorité à la sauvegarde de l'Occident, abandonnant à leur sort de vieilles provinces attachées depuis toujours à l'Empire, la Chaldée, les Anatoliques, la Cappadoce."

Dans les réformes entreprises au cours du XIIe siècle, la plus significative de changement progressif de la société est la transformation de la hiérarchie des dignités, qui substitue à un ordre fondé sur l'importance des fonctions une hiérarchie dépendant du degré de parenté avec l'empereur. Le loyalisme envers la personne du souverain prend le pas sur le loyalisme envers la fonction impériale, pas vers une dérive de féodalisation, que l'on connait bien par ailleurs dans d'autres civilisations. Le rétrécissement du territoire fait le reste, Constantinople n'est plus qu'une principauté, malgré tout le prestige accumulé et le magnificence persistante.

 

    D'autres études de ce genre seraient bienvenues pour des périodes antérieures de l'Empire byzantin.

 

Jean-Claude CHEYNET, Pouvoirs et contestations à Byzance (963-1210), Publications de la Sorbonne, 1996. 

 

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3 mai 2018 4 03 /05 /mai /2018 07:51

      Les relations entre pouvoir religieux et pouvoir politique dans l'Empire byzantin constitue une sorte de type (et même de prototype, de modèle) suivi ensuite par de nombreuses contrées à l'Est de l'Europe, et singulièrement dans l'Empire russe. Alors que à l'Ouest de l'Europe les conflits entre ces deux pouvoirs conduisent en gros à des séparations et même dans le cas de la France à la laïcité, à l'Est de l'Europe fleurissent de grandes conivences, l'un appuyant l'autre face à leurs adversaires, dans une version forte d'alliance entre sabre et goupillon.

     José GROSDIDIER DE MATONS écrit que la sévérité des historiens des siècles passés à l'égard de l'Empire byzantin tient en grande partie aux querelles religieuses qui s'y sont succédé presque sans interruption jusqu'au milieu du IXe siècle. Ces querelles religieuses paraissent très futiles aux esprits modernes mais des visites dans les vieilles bibliothèques religieuses en Occident indiquent des débats tout aussi absurdes. La violence de ces querelles vient de ce qu'elles mettaient en jeu l'unité de l'Empire, alors que dans l'Occident déjà politiquement morcelé, mais spirituellement uni autour d'un unique patriarche, le pape, elles n'auraient pu être de si grande conséquence. A Byzance, la sujétion du patriarche, et par conséquent de l'Eglise, à l'empereur n'a jamais été contestée. Les souverains en ont trop souvent déduit qu'il en était de même de la doctrine et qu'il leur était permis d'adapter celle-ci à leurs buts politiques. La crise iconoclaste (sous les dynasties isaurienne et amorienne qui régnent de 717 à 867) représente la dernière de ces tentatives, et la seule qui ait eu un résultat positif : elle a fixé pour l'avenir les rapports de l'Eglise et de l'État en des bornes qui ni l'une ni l'autre ne franchiront plus. Désormais le patriarche sera, à de rares exceptions près, le fidèle agent de la politique impériale ; en retour, les empereurs serviront, d'un part, l'ambition des patriarches contre l'autorité romaine, d'autre part, la vaste expansion du christianisme oriental à travers les pays slaves. 

     Edward LUTTWAK, dans son étude sur la grande stratégie de l'Empire byzantin, constate qu'il ne fit pas de doute que la quasi-totalité des Byzantins étaient animés d'une sincère ferveur chrétienne. Il est pour lui indiscutable que l'Empire fit un usage constant de la religion comme source d'influence sur les souverains étrangers et leurs nations. Les esprits fervents n'y voyaient ni cynisme ni contradiction - pas même lorsque des renégats opportunistes tels que les pillards turcs capturés ou des Barbares parfaitement incompréhensifs des contenus mêmes de la religion se laissaient bien volontiers baptiser. Si la conversion à la religion byzantine ne leur était d'aucune aide spirituelle, assimilant volontiers les saints et Dieu à leurs propres divinités, elle pouvait au moins apporter à l'Empire une aide matérielle ; ce qui suffisait à défendre la "vraie Église orthodoxe" (celle qui ne dévie pas de la "vraie foi", contrairement à l'Eglise catholique), elle-même ouvrant en retour la seule porte vers la vie éternelle selon sa propre doctrine. Renforcer l'Empire, c'était faire progresser le salut par la religion chrétienne.

   Ce n'est pas tant qu'il y ait plus de volonté de la part du pouvoir politique en Empire d'Orient qu'en Empire d'Occident d'instrumentaliser l'Eglise, et par ailleurs la rupture entre Eglise de Rome et Eglise de Constantinople est relativement tardive (1054, voire plus tard), mais parce que précisément l'Empire à l'Est "tient", contrairement à l'Ouest, et qu'elle constitue, l'Eglise qui ne s'appelle orthodoxe que tardivement également, se trouve lié à l'Empire par maints événements. 

   Avec ses magnifiques églises, précise Edward LUTTWK, ses émouvantes liturgies, ses choeurs mélodieux, ses doctrines aux démonstrations impeccables et son clergé d'une d'une haute culture pour l'époque, l'Eglise byzantine attira des nations entières de convertis - les anciens Russes en tête. Il ne faut pas oublier non plus une organisation pointilleuse de la vénération des reliques comme du pèlerinage à Constantinople, lequel constitue, vu les invasions musulmanes de la Palestine, une obligation spirituelle pour tout chrétien qui en a les moyens. Certains de ces nations converties n'en combattent pas moins l'Empire de toute leur vigueur, mais d'autres étaient prédisposés par la conversion à coopérer, voire à nouer une alliance ; même s'ils ne faisaient aucune concession à l'empereur en tant que chef séculier de l'Eglise, ils éprouvaient plus de difficulté à refuser de reconnaître l'autorité des patriarches de Constantinople, bien qu'ils fussent nommés par l'empereur. La dévotion populaire entretenue par toute la hiérarchie de l'Eglise, comme par toute une classe de moines itinérants jusque dans les campagnes les plus reculées, dévotion partagée en outre par les responsables politiques les plus divers, maintient un ciment de loyauté envers l'Empire, ou tout au moins de modération dans les revendications (quoique pas tout le temps...). Même durant la période crépusculaire de la cité-Etat qui se prolonge jusqu'en 1453, les Russes acceptèrent volontiers la conduite spirituelle d'éminentes patriarches tels que PHILOTHÉE (1346-1376). 

A compter du IX e siècle, des missionnaires byzantins se mirent en route pour convertir les peuples voisins : les Bulgars, les Slaves des Balkans, les Moraves ainsi que les souverains scandinaves de la Rus' de Kiev, étendant considérablement la zone d'influence de Byzance, bien au-delà de ses territoires. Ils y parvinrent avec les meilleurs résultats, et sans doute avec moins de formation d'hérésies que n'en rencontrèrent les Chrétiens plus à l'Ouest. Ces missionnaires, relativement nombreux et bien équipés, étaient convaincus de sauver ainsi les âmes du paganisme - une justification suffisante à tous leurs efforts. Mais en procédant ainsi, par voie de conséquence naturelle, ils recrutaient également des alliés potentiels. Il est vrai, la conversion à la foi orthodoxe n'a pas permis éviter la guerre acharnée contre l'Empire que menèrent les Bulgares christianisés ou la Rus' de Kiev, mais même après la reconnaissance de l'Eglise bulgare comme autocéphale en 927, la diplomatie byzantine put tirer parti, et le fit, de l'autorité du patriarche de Constantinople sur les ecclésiastiques locaux pour trouver de l'aide parmi eux, ou tout au moins pour les dissuader de prendre des mesures hostiles.

Les Byzantins ont sans doute bénéficié, à certaines périodes, d'une forme d'interdit religieux dissuadant d'attaquer leur Empire chrétien. Même les Latins brûlants de haine lors de la quatrième Croisade, sur le point d'attaquer, de prendre d'assaut et de mettre à sac Constantinople connurent pareille inhibition - ou tout au moins leurs chefs éprouvèrent-ils la crainte qu'ils la connussent. 

En tout cas, une grande partie de l'énergie des empereurs et des patriarches fut consacrée à transformer Constantinople en cité chrétienne par excellence, et destination de pèlerinage de la classe de Rome ou Jérusalem, recevant même davantage de visiteurs que l'un ou l'autre pendant de longues périodes. Cela va de pair d'ailleurs avec le développement de la ville comme plaque tournante commerciale et culturelle, avec une organisation quasi industrielle du commerce des objets religieux. Par ses missions d'évangélisation et de diffusion de la culture, la chrétienté orthodoxe, au sein de laquelle l'Empire était au moins assuré d'occuper une position centrale, assure la formation d'une communauté large en étendue et en profondeur. Avec sa doctrine relativement simple par rapport aux circonvolutions occidentales, l'Eglise orthodoxe garde même son influence après la fin de l'Empire byzantin, notamment chez les Slaves, notamment en Russie. Le code du pouvoir russe ressemble beaucoup d'ailleurs au code du pouvoir byzantin par bien des aspects, surtout sur le volet religieux.

 

Edward LUTTWAK, La grande stratégie de l'Empire byzantin, Odile Jacob, 2010. José GROSDIDIER DE MATONS, L'Empire byzantin, dans Encyclopedia Universalis. 

 

STRATEGUS

 

 

 

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1 mai 2018 2 01 /05 /mai /2018 09:16

   Que ce soit en matière militaire ou de vie quotidienne, la confusion entre les niveaux tactique et stratégique d'action est facilitée par le fait que la plupart des hommes n'ont qu'une vue à court des situations, et qu'il est plus facile de calculer le temps court plus que le temps long. 

   L'usage d'ailleurs du mot tactique a beaucoup varié en fonction des époques. Aujourd'hui le terme ne fait plus l'objet de controverses sémantiques. Ce qui n'empêche pas la persistance de nombreuses confusions dans l'activité des armées en campagne, et d'importants problèmes quant aux buts de guerre. 

 

Une définition devenue classique, qui précise la place de la tactique par rapport à celle de la stratégie

Le mot tactique, qui vient du grec, désigne à l'origine l'ordre ou la disposition des troupes en vue de la bataille. La tactique est l'art de combiner l'emploi des diverses armes en présence de l'ennemi. Dans la guerre classique, la tactique est mise en oeuvre sur le champ de bataille ou lors d'un affrontement terrestre, naval, aérien... La tactique n'intéresse pas les effets qui résultent de l'usage de la force mais l'usage qui en est fait dans le contexte du combat réel, jusque dans sa phase préparatoire. Si la tactique opère à un niveau inférieur à la stratégie, elle touche néanmoins au point culminant de la guerre : la bataille. Le tacticien a deux objectifs : protéger ses propres troupes et détruire celles de son adversaire. La tactique est donc une composition d'attaque et de défense. A sa base est la manoeuvre dont le but est d'orienter les troupes contre l'ennemi, soit pour s'en défendre, soit pour l'attaquer, soit pour l'éviter, soit pour l'obliger à se déplacer, souvent pour accomplir plusieurs de ces opérations à la fois. La manoeuvre se caractérise par un certain nombre d'actions : parade, esquive, feinte et aussi attaque, surprise, menace, poursuite. Dans la guerre classique, deux types de manoeuvres dominent les combats : la manoeuvre de rupture, accomplie lors du choc frontal, et la manoeuvre de débordement, dont la forme idéale est l'encerclement complet de l'adversaire. Le style de guerre, direct ou indirect, affecte le choix des tactiques et des manoeuvres. Le style indirect favorise la feinte et la surprise par rapport au style direct dont la force et la puissance sont les principaux moyens pour accomplir avec succès la manoeuvre de rupture. L'approche indirecte permet de déséquilibrer l'adversaire en l'attaquant en son point le plus vulnérable, puis d'exploiter cette faiblesse. Le choc et le feu sont les deux moyens principaux dont dispose le tacticien pour protéger ses troupes et pour attaquer celles de l'adversaire.

A travers les siècles, les tacticiens ont débattu des bienfaits de l'un par rapport à l'autre. Les tacticiens  ont aussi longtemps polémiqué sur les mérites respectifs de l'infanterie et de la cavalerie, et plus tard sur ceux des chars et des avions. Le style de guerre et le choix des manoeuvres déterminent les différentes combinaisons tactiques employées sur le terrain. Cependant, quels que soient les choix et les plans préétablis, plus que tout autre domaine de la guerre, la tactique est le domaine de l'incertitude, du chaos et de la friction. Les qualités de commandement sont ici de première importance car les décisions doivent être prises rapidement alors que la situation fluctue, que l'information est incertaine et que les communications peuvent être"e interrompues à tout moment. Avec l'évolution moderne de la guerre, les temps de réaction sont de plus en plus courts, même si les systèmes de communications et de contrôle suivent aussi une progression rapide. Le tacticien d'autrefois comptait surtout sur son expérience de la bataille. Dorénavant, il doit aussi faire preuve de grandes facultés d'adaptation car les données tactiques sont en progression constante.

La tactique contemporaine est marquée par l'évolution permanente des techniques. C'est pourquoi certains théoriciens envisagent désormais un niveau inférieur à la tactique, celui de la technique. Il a trait à l'interaction des systèmes qui est subordonnée à la tactique. Le problème principal de la technique est de déterminer avec précision l'impact d'une nouvelle technique sur la tactique. L'Histoire démontre souvent que cet impact est soit sous-estimé, soit surestimé, ou alors que ses effets sont tout autres que prévu. La maitrise d'une nouvelle technique se fait par tâtonnements : ainsi l'artillerie à poudre ou encore le char motorisé et l'avion; Au départ ses effets sont souvent négligeables, voire négatifs, mais ils peuvent rapidement jouer un rôle important, comme par exemple les chars motorisés lors de la Première Guerre Mondiale. (BLIN et CHALIAND)

 

La tactique comprise dans une "pyramide des stratégies"...

  La tactique, comme la stratégie, étant l'art de la conception et de la mise en oeuvre d'une action finalisée, la question se pose toujours de la distinction entre la tactique et la stratégie, peu d'auteurs s'accordant sur leur différence, même une fois bien définie la tactique... C'est qu'il s'agit d'une différence de niveau, beaucoup plus que d'une différence de nature, comme l'amiral français CASTEX veut l'établir. Il avance l'idée d'un "spectre de la stratégie" pour marquer son insertion dans un processus dont la politique constituerait l'infrarouge et la tactique, l'ultraviolet. Cette idée, fondamentale, est également exprimée par André BEAUFRE qui évoque une "pyramide des stratégies, la stratégie totale au sommet combinant les diverses stratégies générales propres à chaque domaine, elles-mêmes harmonisant les stratégies opérationnelles de leur ressort".

Historiquement, le concept de stratégie se construit comme un élargissement progressif de la tactique qui commence par utiliser des moyens réduits, pour des objectifs limités, dans des espaces étroits. Il s'agissait donc, et il s'agit toujours, de disposer et de mettre en oeuvre des troupes et des capacités, grâce à des techniques, au cours d'un acte opérationnel constitutif de ou constituant une bataille. Les espaces s'ouvrant  et les moyens augmentant, il a fallu penser "grande tactique", puis "stratégie", puis "stratégie générale", etc., chaque nouveau concept se voulant plus englobant que le précédent. C'est donc ici que réside fondamentalement la différenciation. La tactique relève de la bataille, quand la stratégie relève finalement de la guerre. Pour CLAUSEWITZ, "la tactique est la théorie relative à l'usage des forces armées dans l'engagement, la stratégie est la théorie relative à l'usage des engagements au service de la guerre". C'est un système de poupées russes s'emboîtant les unes dans les autres : la stratégie est l'englobant, la tactique est l'englobé, un moyen pour une fin, celle de l'englobant, l'englobant ultime étant naturellement la finalité politique. BEAUFRE cisèle la distinction : "La stratégie est l'art de faire concourir la force (dans l'esprit du général Beaupré, il s'agit ici de la "force" de l'Etat dans toutes ses dimensions) à atteindre les buts de la politique ; la tactique est l'art d'employer les armes dans le combat pour en obtenir le meilleur rendement."

Cette idée de subordination, de la plus petite à la plus grande de "matriochkas" indique bien la logique hiérarchique des conceptions de l'action, du tactique au stratégique, chaque action de niveau inférieur devant être guidée et contrainte par la finalité et la logique du niveau supérieur. Elle indique aussi leur sensibilité aux circonstances. Ce qui peut relever de la logique formelle ne l'est pas seulement : concrètement, cela met en jeu l'attitude, l'action de chaque acteur à chaque niveau, compte tenu de tous les conflits de compétences, techniques ou politico-militaire que cela peut comporter. Si l'englobant voit logiquement plus loin que l'englobé, rien n'établit dans tous les cas que le tacticien n'ambitionne pas parfois d'avoir une meilleure vue que le stratège...

Et d'ailleurs, loin d'être figée, la stratégie ne doit cependant être affectée que par les événements majeurs et ne doit surtout pas se plier trop étroitement aux circonstances puisqu'elle entend les modeler pour parvenir à son but. A l'inverse, la tactique est essentiellement contingente. Le stratège établit le cap, l'objectif, la stabilité au milieu de l'évolution incessante. A l'adaptabilité tactique s'oppose aussi un certain degré de rigidité stratégique.

Si "normalement", l'esprit stratégique est un esprit visionnaire qui voit loin, un esprit de synthèse qui sait distinguer l'essentiel de l'accessoire, rien ne dit, surtout dans l'Histoire, que le tacticien se plie à la hiérarchie. Car cette logique hiérarchique entre tactique et stratégie, généralement admise dans la théorie, se heurte parfois à deux difficultés.

La première, notée par CLAUSEWITZ, bien au fait de toute l'histoire napoléonienne, dans le "chaudron de la guerre", les "buts dans la guerre", donc les objectifs tactiques, au lieu de rester subordonnées aux "buts de la guerre", donc les finalités politiques, s'en détachent. Alors, dotés de leurs vies propres, subordonnés aux pures logiques d'efficacité technique, ces "buts dans la guerre" finissent souvent par s'imposer aux "buts de la guerre" ; ils contribuent ainsi à donner à la guerre cette "vie propre" qui la conduit régulièrement bien au-delà et bien ailleurs que ce qui avait été initialement voulu.

La deuxième difficulté est que, avant même la guerre, l'obsession de la bataille peut venir subordonner la stratégie à la tactique, voir effacer l'idée stratégique. Cette inversion de la logique fondamentale, la subordination de la stratégie à la tactique, marque le premier conflit mondial, conflit profondément a-stratégique, avec les massacres terribles qui en résulteront. Pour MOLTKE L'ANCIEN, dont la philosophie fonde le style de commandement allemand, "devant la tactique se taisent les prétentions de la stratégie, qui doit savoir s'adapter à la situation nouvellement créée" Du côté Français, rien de bien mieux : le général FOCH estime que "la stratégie n'existe pas par elle-même, elle ne vaut que par la tactique puisque les résultats tact(piques sont tout". Graves errements dont les leçons ne seront pas toujours comprises plus tard, lors de la Seconde Guerre Mondiale, où les conflits de compétence entre militaires et politiques font partie de l'Histoire. Mieux vaut pour l'homme de guerre, en fin de compte, se rappeler le précepte du général MONTGOMERY ("rendre tactiquement possible ce qui est stratégiquement désirable") et admettre avec André BEAUFRE que "la stratégie, c'est le choix des tactiques". (Vincent DESPORTES)

André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette, 1998. Carl Von CLAUSEWITZ, De la guerre, Minuit, 2006. Ferdinand FOCH, Des principes de la guerre, Économica, 2007.

Vincent DESPORTES, Stratégie, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, Sous la direction de Benoît DURIEUX, Jean-Baptiste Jeangène VILMER et de Frédéric RAMEL, PUF, 2017. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, Éditions Perrin, 2016.

 

STRATEGUS

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27 avril 2018 5 27 /04 /avril /2018 12:57

  PROCOPE DE CÉSARÉE est un rhéteur (avocat) et historien byzantin dont l'oeuvre (qui nous est parvenue, comme toujours) est essentiellement consacrée au règne de l'empereur JUSTINIEN. Secrétaire du général BÉLISAIRE, il l'accompagne dans ses campagnes militaires jusqu'en 540, année où il revient à Constantinople pour se consacrer définitivement à l'écriture.

   Peu de choses nous sont connues de sa vie après ses pérégrinations lors des campagnes de BÉLISAIRE et de NARSÈS (en Italie), même si l'on sait qu'il est préfet à Constantinople en 562.

 

Des écrits d'histoire précieux et des plus élaborés et documentés dans l'Antiquité

     PROCOPE DE CÉSARÉE est le témoin privilégié de la reconquête initiée par l'empereur JUSTINIEN. Outre Les Guerres (de Justinien) (Polemon), il est l'auteur de deux ouvrages importants. Le premier est un traité des édifices (Sur les monuments) et recense les travaux publics entrepris sous le règne de JUSTINIEN. Le second, L'Histoire secrète, d'un intérêt bien moindre que celui consacré au guerres, est un pamphlet contre JUSTINIEN et l'impératrice THEODORE ainsi que d'autres dignitaires de l'empire (BÉLISAIRE et ses épouses ainsi que de celles de l'empereur).

Les huit livres qui composent ses Guerres (de Justinien) se divisent en trois parties :

- Les guerres contre la Perse qui relatent la lutte entre les Byzantins et les Perses jusqu'en 549, dont aucun des adversaires ne sort véritablement vainqueur.

- La guerre contre les Vandales et les événements, entre 532 et 548, qui se terminent par la défaite complète des Vandales, leurs royaume étant anéanti.

- Les guerres gothiques couvrant la période 536-551, au cours de laquelle les Ostrogoths sont battus en Sicile et en Italie méridionale.

       Avec NARSÈS (492-568), BÉLISAIRE (492-568) est chargé par l'empereur JUSTINIEN de reconstituer pour Byzance l'unité de l'Empire romain. Les guerres entreprises par ces deux généraux se déroulent sur trois théâtres d'opérations, en Mésopotamie, en Afrique du Nord et en Italie, et ce à trois adversaires, Perses, Vandale et Ostrogoths.

Dans chacune des campagnes militaires auxquelles il participe, BÉLISAIRE se trouve en état d'infériorité numérique. Ce handicap l'oblige à adopter un style de guerre indirect qui lui permet de choisir les lieux d'affrontement tout en évitant le choc direct avec des armées beaucoup plus puissantes. Les armées de JUSTINIEN ne ressemblent guère aux légions qui firent jadis la gloire de Rome. La cavalerie lourde fait son apparition comme arme de choc. Elle est renforcée par des troupes de cavalerie légère montées par des cavaliers-archers, principalement huns. L'infanterie lourde et légère sert surtout de bouclier aux groupes de cavaliers. C'est aux fantassins que revient la tâche ingrate d'absorber le choc frontal provoqué par l'offensive ennemis, alors que les cavaliers tentent de déséquilibrer leurs adversaires par des manoeuvres de débordement sur leurs flancs. Avec leurs archers montés et à terre, les armées byzantines possèdent, outre la mobilité, la supériorité du jet. C'est ainsi que BÉLISAIRE peut vaincre une armée deux fois plus importante que la sienne (530). Un peu plus tard, en 533, avec seulement 10 000 hommes, il anéantit les Vandales en Afrique du Nord avant d'entamer une campagne victorieuse contre les Ostrogoths en Italie et en Sicile. Ses succès militaires provoquent des jalousies à Byzance, et JUSTINIEN le remplace par NARSÈS qui achève la reconquête de l'Italie avec une armée beaucoup plus puissante que celle dont disposait BÉLISAIRE. 

BÉLISAIRE est un maître de la guerre psychologique. De plus, il sait parfaitement conjuguer les différentes combinaisons stratégiques et tactiques d'attaque et de défense. De cette période nait la grande tradition byzantine de la guerre qui produit des stratèges remarquables comme MAURICE, LÉON et NICÉPHORE PHOCAS. 

     NARSÈS est grand chambellan et chef du corps des eunuques qui composent la garde impériale byzantine sous JUSTINIEN. Par ailleurs, il est l'un des favoris de l'impératrice THÉODORA. En 532, durant les émeutes de Nikka, il soutient vigoureusement JUSTINIEN, ce qui renforce sa position, l'empereur parvenant à rétablir son autorité. Il prend part à la campagne d'Italie (538) menée par BÉLISAIRE. Mais les deux généraux ont des difficultés à coopérer (on devine pourquoi...) et NARSÈS s'en retourne à Constantinople (53). C'est à un âge avancé qu'il se distingue lors de la campagne en Italie contre les Goths (551). A la tête de 20 000 hommes, il marche sur Rome et défait les forces de TOTILA à Taginae, non loin du Gubbio (552). L'année suivante, il bat au mont Lactère, près de Capoue, le successeur de TOTILA.

Bien que disposant d'une armée inférieure en nombre, il parvient à vaincre, grâce à une manoeuvre hardie, une armée franque à Casilinum (554). NARSÈS gouverne l'Italie en faisant preuve de modération et parvient à restaurer l'autorité impériale. Il est rappelé par JUSTINIEN en 567.

     Il est probable que si PROCOPE n'avait pas été byzantin, il eût été tenu, dès le siècle dernier, comme l'un des grands historiens de l'Antiquité, avec AMMIEN MARCELLIN. Peu d'historiens latins peuvent être perçus comme plus considérables. Et, sur le plan militaire, ses Guerres sont remarquables pour comprendre l'intelligence des campagnes comme pour apprécier les qualités tactiques de la cavalerie byzantine.

    Même si les écrits de PROCOPE DE CÉSARÉE, où il raconte l'histoire de BÉLISAIRE et de NARSÈS, empruntent beaucoup à THUCYDIDE, HÉRODOTE et POLYBE (ce qui agace parfois) - mais c'était alors la norme d'imiter les auteurs déjà classiques - son style vivant et alerte en fait le principal historien du VIe siècle. Plusieurs autres écrivains, connus aujourd'hui, de son époque, empruntent à leur tour bien de ses écrits, tout en ayant parfois des opinions opposées aux siennes (envers la famille impériale par exemple). 

      PROCOPE DE CÉSARÉE se situe dans une période d'intenses controverses religieuses (le Cinquième Concile œcuménique de 553 et la Querelle des Trois chapitres sont arbitrées par JUSTINIEN) et politiques (opposition des évêques d'Afrique et d'Asie mineure qui minent ses efforts de reconstitution de l'Empire Romain). 

 

PROCOPE DE CÉSARÉE, Histoire secrète, Les Belles Lettres, 1990 ; la Guerre contre les Vandales, Les Belles Lettres, 1990 ; Constructions de Justinien 1er, Alexandrie, Edizioni dell'Orso, 2011 ; Histoire des Goths, Les Belles Lettre, 2015. On trouvera des extraits de La guerre contre les Perses, traduit de HIstory of the Wars, Washington Square Press, 1967, par Catherine Ter SARKISSIAN, dans Anthologie Mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990. 

Averil CAMERON, Procope and the Sixth Century, Berkeley, 1985. J. A. S. EVANS, Procope, New York, 1972.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, 2016. 

 

 

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25 avril 2018 3 25 /04 /avril /2018 12:09

Nicéphore PHOCAS est un grand général de l'Empire byzantin de la famille PHOCAS qui accède au trône et devient un empereur contesté qui règne de 963 à 969.

 

Général stratège puis empereur

    Chef de guerre et chef d'État, théoricien militaire, Nicéphore PHOCAS se situe dans la ligne droite des empereur byzantins passés maîtres dans l'art de la stratégie que furent MAURICE et LÉON VI LE SAGE. 

    Il embrasse très tôt la carrière militaire et se distingue auprès de son père, Bardas PHOCAS, qui commande les armées des confins militaires d'Anatolie orientale. L'empereur CONSTANTI N VII le nomme bientôt, à la suite de son père, responsable des armées de l'Est de l'Empire (954). C'est en tant que chef de guerre face aux Arabes hamadamides qu'il s'illustre sur la frontière orientale.

Chaque année, au printemps, les musulmans lancent des raides aux portes chiliennes tenues par les Akrites (guerriers des confins chargés de tenir les passes montagneuses). Nicéphore PHOCAS réorganise l'armée en fonction de cette menace, et c'est à celle-ci que répond son traité consacré à la guérilla. 

L'empereur ROMANUS II le nomme commandant en chef d'une expédition destinées à libérer la crête occupée par les Arabes depuis près d'un siècle et demi. Nicéphore PHOCAS, à la tête d'une force imposante, s'empare d'heraklion (961), restaurant ainsi la suprématie byzantine en Méditerranée orientale. L'année suivante, il lance une offensive contre les Arabes et s'empare d'Alep. Il est proclamé emperlait par ses troupes à Césarée de Cappadoce et couronné à Constantinople (963). Entre 964 et 966, le nouvel empereur se rend maître d'Antioche et d'une grande partie de la Syrie. Chypre est également reprise aux Arabes. 

Nicéphore PHOCAS refuse, contrairement à ses prédécesseurs de payer un tribut aux Bulgares en échange de la paix et pousse le Russe SVYATOSLAV à attaquer ces derniers. De même, il cesse de payer le tribut habituel aux Fatimides. Enfin, il s'oppose aux prétentions du souverain germanique OTTON 1er de reconstituer l'empire carolingien en consolidant les positions byzantines en Italie.

La période où règne cet empereur (963-969), qui se clôt par son assassinat par un de ses anciens lieutenants,  est l'un des grands moments du renouveau offensif de l'Empire byzantin qui s'épuise peu après le milieu du XIe siècle. Le traité de guérilla De Velitatione attribué à Nicéphore PHOCAS, mais achevé seulement vers 976, est l'un des principaux textes stratégiques byzantines, sans équivalent en Europe occidentale jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. (BLIN et CHALIAND)

 

La contrepartie d'une reconquête, des impôts croissants impopulaires

    Malgré le refus de continuer de payer des tributs qui obèrent les finances de l'Empire, la reconquête de territoires à l'Est et au Sud nécessite des armées puissantes coûteuses à entretenir. En outre peu populaire, car il réduit les largesses de la cour et met fin aux exemptions fiscales du clergé, peu soucieux du faste de la cour et de son aspect physique comme de sa manière d'être (volontiers brutal envers la foule à Constantinople), il s'attire de plus en plus d'ennemis jusque dans les rangs des armées pourtant admiratives de ses exploits militaires. Avec le recul, on se rend pourtant compte, vu les reculs territoriaux et commerciaux de l'Empire, qu'il ne pouvait continuer à entretenir le train de vie d'une bureaucratie/aristocratie civile et militaire. L'habitude impériale d'entretenir les alliances internes à coup de subsides en ragent ou en nature, ancré depuis les origines pendant l'existence de l'Empire Romain dans son ensemble, a trop ancré la richesse et la puissance de gouverneurs provinciaux, pour que le code impérial (civil) de l'Empire byzantin continue de produire ses nombreux fruits. 

 Nicéphore PHOCAS, Mélanges orientaux, extraits sur le site Remacle. Traité sur la guérilla, éditions du CNRS, 1986 ; des extraits sont publiés dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990. 

Gilbert DRAGON et Haralambie MIHAESCU, Le traité sur la guérilla de l'empereur Nicéphore Phocas, CNRS éditions, septembre 2009. 

Gustav SCHLUMBERGER, Un empereur byzantin au Xe siècle : Nicéphore Phocas, Parus, 1923. Charles PERSONNAZ, L'empereur Nicéphore Phocas, Byzance face à l'Islam, Belin, 2013. 

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Tempus, 2016. 

 

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25 avril 2018 3 25 /04 /avril /2018 09:19

    Jules Ange Michel BLANC, est un journaliste, militant syndicaliste, pacifiste et membre du parti communiste français. Il travaille inlassablement en faveur de la paix et de la justice sociale, dès son plus jeune âge. Il fait partie de ces hommes de gauche qui se situe en avant-garde du mouvement ouvrier, ne mettant aucune barrière entre son engagement en faveur de la paix et en faveur du socialisme. Secondairement sans doute, mais cela mérite d'être souligné, il ne fait pas de séparation entre le pacifisme et la non-violence, comme en témoigne plusieurs de ses textes.

    S'étant engagé dans la marine nationale en 1899 à Toulon, il connait bien et la mentalité militaire et l'armée. Délégué au congrès socialiste en 1908, il s'affirme dans la Drôme dès 1910 comme l'un des propagandistes les plus populaires de la Fédération socialiste. Il est d'ailleurs désigné pour porter les couleurs de la SFIO aux élections cantonales dans ce département en 1913. 

    Réformé en 1915, il est à Valence à la Bourse du travail, où se constitue un noyau zimmerwaldien, auquel il se rallie après KIENTHAL. Le courant minoritaire dans les syndicats dont lequel il se trouve, qui finit par l'emporter en 1917 dans la Fédération de la Drôme, le porte comme candidat en 1918 comme délégué au Conseil National du Parti Socialiste. Il y est signataire d'une motion de soutien sans réserve à la République des Soviets. Son ascension politique l'amène en 1920 au Congrès National de Strasbourg de la SFIO, où il milite pour l'adhésion à la Troisième Internationale. Il est engagé dans la lutte entre tenants d'une séparation ou d'une union entre syndicalisme et parti politique, et se retrouve au Congrès de Marseille du Parti Communiste, élu au comité directeur pour représenter la province. En désaccord avec la ligne du parti, condamnant les luttes intestines au Congrès de 1922, il quitte ses fonctions du secrétariat et le Parti l'année suivante. 

Il se livre alors à une intense activité d'écrivains et publie entre autres De Platon à Karl Marx, admis à la Société des gens de lettres. 

 

      Dans l'Anthologie des écrivains pacifistes, publiée en 1937 sous la direction de Jean SOUVENANCE, figurent plusieurs textes de 1936, 1927 et 1930.

Dans un texte du 11 novembre 1927, intitulé Ils n'ont rien appris !!!, on peut lire :

"Ce n'est pas sans un serrement de coeur que l'on assise aux tonitruantes farandoles des fils de ceux qui allèrent, par une belle journée d'août, se faire massacrer en série pour la plus grande gloire du capitalisme international!!

C'est le conseil de révision... et ils nous le font bien entendre par leurs battements frénétiques sur la peau d'âne tendue!! Ils crient comme des possédés, ils claironnent à tous les carrefours... C'est l'intelligente jeunesse qui passe...!

O! Mânes de ceux qui moururent pour que les fils ne voient plus d'hécatombe, que pensez-vous de cette joie à la veille de prendre l'uniforme et les armes qui tuent et font tuer!

Et pourtant, nous devons le reconnaître, les conscrits sont joyeux, comme s'il ne s'était rien passé!

Me voilà tout pensif en face de cette ivresse ; je revois les années terribles pendant lesquelles, à quelques-uns, nous tenions conciliabules pour arrêter la faucheuses d'hommes, et essayer que cette folie sanguinaire n'eût plus de lendemain...

Je revois mon ami Banderon, le vieux militant du tonneau, revenant de Zimmerwald, reçu à Valence par quelques pacifistes vrais, je le vois encore nous faisant connaître les sentiments de ceux avec qui, en Suisse, il avait pu converser de la Paix... Nous buvions ses paroles, nous sentions sa résurrection de l'homme ; nous espérions...

Et puis nouveau silence ; le bruit du canon couvrait nos faibles voix, les cris des martyrs étaient étouffés par la monstrueuse machine à broyer les hommes ; hurlant avec les bourreaux, la grande masse faisait chorus...

Les chefs socialistes nous menaçaient des foudres de l'Etat bourgeois... Tous étaient à nos chausses...

Et puis ce fut Kienthal ; Alexandre Blanc, Brizon, Rafün-Dugens, parlementaires, qui finirent pas voir clair, et qui allèrent, eux aussi, rééditer le geste de paix de Zimmerwald!!

Ah! mes amis, quelle tollé général... toute la presse tempêta, accusa, demanda l'emprisonnement de ceux qui osaient ainsi parler de Paix, alors que Constantinople n'était pas encore aux Russes...

Mais méthodiquement, en petit comité, nous continuâmes l'action, nous moquant des menaces et des risques, avec simplement la grande joie du devoir que nous accomplissions pour délivrer des servitudes militaires et de la mort les millions d'êtres qui, à travers le Monde, regardaient, éperdus, dans notre direction!

Et puis ce fut le 11 novembre 1918... l'armistice que les peuples n'avaient pas voulu réaliser... mais que les gouvernants réalisaient, consolidant ainsi le système...

Les malheurs revinrent, ils acceptèrent en échange de leur fusil une prime de mille francs : on leur laisse le casque, le casque à Bélisaire... et ils retournèrent au logis!

Et là, oubliant, se reniant, ils n'eurent qu'un désir : celui de raconter les péripéties des années sanglantes... cherchant à prendre figures de héros ; et devant les enfants (les conscrits d'aujourd'hui), ils magnifièrent le grand massacre des innocents!!

Et les fils, suivant l'exemple des pères, frappent à tour de bras sur la peau d'âne tendue, hurlent aux carrefours en buvant à même la bouteille!!! pour aller terminer l'orgie chez les malheureuses filles, dites de joie, aux coloris arc-en-ciel...

Et demain, ils iront, comme des bêtes de trait, tendre au joug oppresseur leur jeunesse et leur vie!!!

La guerre sera tant que l'homme, tout seul, ne comptant que sui-lui-même, n'aura pas tué en Soi la bête qui le pousse au meurtre!

L'individu porte en Soi sa bouée de sauvetage ; ne comptons pas sur les bergers pour éviter que le troupeau n'aille aux abattoirs...

Tuons l'esprit belliciste en nous!!

  Dans le même recueil de textes figurent également : Que la paix soit dans nos coeurs (11 septembre 1936), Action de non-violence (19 juin 1930) et L'objection (8 juin 1927).

 

Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Les Éditions de l'Atelier, 1997. Anthologie des écrivains pacifistes, Éditions R. Debresse, 1937. 

 

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23 avril 2018 1 23 /04 /avril /2018 11:38

     Flavius Mauricius Tiberius ou MAURICE est un empereur de l'Empire Romain d'Orient, de la dynastie justinienne. Désigné par TIBÈRE CONSTANTIN, il règne de 583 à 602. Excellent général, il réforme profondément l'armée byzantine en limitant la proportion de mercenaires. Désormais les officiers sont nommés par l'Empereur et dépendent directement de lui et les troupes lui jurent fidélité, non à leurs généraux. Son règne est marqué par le rétablissement des finances de l'Empire et l'annexion de l'Arménie au détriment de l'Empire perse.

 

Un réformateur et un stratège.

    La plus importante des réformes de MAURICE est la création de "thèmes" ou unité de défense territoriale sous la direction d'un stratèges. Ce système est fondé sur la propriété de la terre et est amélioré au VIIIe siècle. 

Il est l'auteur selon la tradition d'un traité considérable, le Strategikon, probablement l'ouvrage stratégique le plus original du Moyen Âge chrétien.

Le strategikon forme le premier texte où l'on trouve dressées une ethnologie des cultures stratégiques décrivant les modes de combat des principaux adversaires de l'Empire et indiquant les parades adaptées à ce modes divers de combat. Au départ manuel militaire destiné aux officiers de l'armée byzantine, très complet, ce traité comprend une douzaine de livres qui décrivent par le menu les divers élément relatifs à la préparation et à la pratique de la guerre, depuis l'entraînement du soldat jusqu'à la tactique des sièges. Un livre est consacré à la stratégie, dans son sens originel, l'"art du général", y compris l'art du discours précédant la bataille qui doit motiver les troupes et les préparer psychologiquement au combat. MAURICE prend un soin particulier à décrire la tactique de la cavalerie et de l'infanterie byzantines. Il dépeint aussi en détail les diverses tactiques et méthodes d'entrainement employées par ses adversaires : Scytes, Alains... Il ne néglige pas d'autres aspects spécifiques de la guerre comme la logistique, l'élément de surprise ou les embuscades. Un chapitre est même consacré à la "chasse de bêtes sauvages sans risques d'accident ou de blessures", chasse qui parfait l'entrainement du guerrier.

     Avec la Taktika de LÉON VI LE SAGE et le traité de guérilla (De Velitationnes) de NICÉPHORE PHOCAS, le Strategikon est l'une des contributions fondamentales des sociétés chrétiennes médiévales à l'art de la guerre, sans équivalent dans le monde de l'époque. (BLIN et CHALIAND)

 

Un empereur souvent au combat et un organisateur.

   MAURICE a d'abord participé en tant que général aux guerres contre les Perses (578-582), éternelle menace sur la frontière orientale, de Byzance jusqu'à l'avènement de l'Islam, puis en tant qu'empereur, aux campagnes balkaniques contre les nomades avars. Afin de lutter contre les Lombards, il crée les exarchats de Ravenne et de Carthage dont le gouvernement est militaire tant en ayant conjointement une autorité civile.

MAURICE apparait comme ayant créé l'embryon du système provincial militaro-administratif désigné sous le nom de thèmes, généralisé plus tard à l'échelle de l'Empire. Un grand nombre de ses sujets est souvent irrité par son absence de faste, son austérité et son dégoût pour les jeux, qui constituent alors les seules occasions aux opposants de l'Empereur, par un système savant de paris et de couleurs présentes à la fois sur le terrain et dans les tribunes, de s'exprimer sans craindre la répression. 

Une fois empereur, il confie à PRICUS, un général capable, le soin d'écraser les Slaves qui franchissent le Danube. Il meurt dans une guerre civile, tué par un de ses généraux en 602, au terme d'une révolte de ses troupes. Le soulèvement de l'armée du Danube est causée par le fait qu'il ordonne à ses armées d'hiverner en territoire hostile, pour des raisons économiques, par-delà le grand fleuve. 

 

Une postérité légendaire

      Les premiers récits légendaires sur la vie de l'empereur MAURICE son constatés au IXe siècle (oeuvre de THÉOPHANE LE CONFESSEUR), récits colportés ensuite dans l'abondante littérature byzantine. Comme c'est souvent le cas, les légendes magnifient la vie terrestre et religieuse des empereurs en évoquant l'exemplarité des héros sur le plan de la morale chrétienne et pas seulement pour leurs exploits guerriers. 

    Hormis cette littérature apologétique, les écrits de stratégie de MAURICE, notamment le Strategikon, pourtant infiniment supérieure ( pour entre autres LUTTWAK) aux écrits de VÉGÈCE, sont longtemps moins connus que ceux du Romain d'Occident. Le strategikon reste largement inconnu jusqu'à une période récente, même s'il est souvent copié, utilisé, au cours des siècles, sans être cité. Le strategikon n'est pas disponible lorsque les classiques de la guerre ancienne sont redécouverts et exploités comme sources d'idées utiles par les promoteurs d'innovations militaires en Europe à partir du XVe siècle. 

Il n'existe apparemment pas de traduction complète du strategikon en Français. 

 

MAURICE, Les Huit Livres de l'Histoire de l'Empereur Maurice (remacle.org) ;  Handbook of Byzantine Military Strategy, Université of Pennsylvania Press, 1984, traduction partielle de Catherine Ter SARKISSIAN, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990. 

F. AUSSARESSES, L'Armée byzantine à la fin du Vie siècle d'après le strategicon de l'empereur Maurice, Bordeaux, 1909. L. BRÉHIER, Les Institutions de l'Empire byzantin, Paris, 1949. A. DAIN, Les stratèges byzantins, Travaux et Méoires 2, 1967. T. MILLER et J. NESBITT, Peace and War in Byzantium : Essays in Honor of George Dennis, Washington, 1995.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. 

 

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