Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
18 avril 2018 3 18 /04 /avril /2018 11:38

            A la longévité remarquable, l'Empire Romain d'Orient fondé en 330, comme entité administrative distincte de l'Empire Romain d'Occident, survit un millénaire après la chute de Rome (476), jusqu'à la prise de la ville de Constantinople, la capitale, par les Ottomans. S'il n'a pas reçu la même attention que l'Empire Romain lui-même, de la part des historiens, son influence, entre Orient et Occident, perdure même après la défaite de l'Empire. Héritier de Rome sur le plan administratif et juridique, l'Empire byzantin est un État où le grec l'emporte très rapidement sur le latin au point de vue linguistique et culturel. Cet Empire constitue un cas important sur le plan de la stratégie, élaborée et mise en oeuvre par tout un ensemble de dynasties, qui, au gré des circonstances, garde une même tradition de gouvernement intérieur et de diplomatie extérieure. Alors que militairement parlant, l'Empire se trouve souvent en état d'infériorité, les différents empereurs usent principalement de la ruse pour s'imposer à leurs adversaires, dressant "barbares" contre "barbares".

S'instaurent des relations bien définies entre les diverses populations et l'appareil administivo-judickaire, un système fiscal et un modèle d'armée et de marine précis qui les servent de siècles et siècles, quel que soient d'ailleurs les fortunes ou infortunes qui changent le tracé des frontières avec ses voisins.

C'est une stratégie défensive qui se met en oeuvre, soutenue par des réflexions menée par des stratèges de grande valeur, issus des diverses nationalités qui peuplent l'Empire, qui doivent lutter à la fois contre des ennemis extérieurs plus ou moins bien organisés, Avars, Sassanides, Goths, Turcs, Bugares, Slaves, Arabes, Mongols et contre des ennemis intérieurs. L'Empire doit face face autant à de nombreuses guerres qu'à des séditions internes. L'Empire byzantin - contrairement à la Chine qui grâce au nombre réussit à phagocyter ses conquérants - du fait de sa faiblesse démographique, joint à un affaiblissement monétaire et commercial (notamment face à Venise),  finit submergé par ses multiples ennemis (y compris les Croisés d'Occident...). 

Un Empire qui se restructure sur de nouvelles bases

      Rappelons que l'Empire byzantin est issu d'abord du partage du pouvoir impérial dans l'Empire Romain au IVe siècle entre deux empereurs, l'un régent désormais sur l'Orient (capitale Constantinople, anciennement Byzance), l'autre sur la partie occidentale (capitale Milan, puis Ravenne). C'est seulement plus tard que l'appellation "byzantin" se généralise pour l'Empire romain d'Orient. Les habitants de la partie orientale de l'Empire Romain se sente d'abord Romains comme ceux d'Occidentaux, avant que peu à peu les institutions, la nature des menaces, les différentes successions, la religion changent et se séparent de l'autre partie à l'Ouest. Cette séparation est déjà effective lorsque l'Empire Romain d'Occident cesse d'exister. Et même à ce moment, les empereurs en Orient, comme JUSTINIEN se considère toujours dépositaire de l'autorité à l'Ouest et tentent de reprendre aux différentes tribus germaniques les territoires perdus (en y parvenant seulement partiellement). Peu à peu, ces territoires là sont abandonnés ou reperdus, vues les différentes attaques subies sur les frontières, notamment à l'Est et au Sud. Les historiens établissent une coupure franche dans la périodicité, mais ce n'est que pure convention, les choses se dégradant constamment et progressivement pour l'Empire Romain. Pour faire face à ces menaces et au déclin territorial, les empereurs facilitent ou impulsent plusieurs grandes réformes militaires, politico-administratives, socio-culturelles et religieuses.

Ainsi, sur le plan militaire, la disparition de la partie occidentale de l'Empire romain (476-480) et celle des légions romaines, ainsi que les menaces permanentes sur leurs foncières amènent les Byzantins à se doter d'une armée et d'une marine puissantes, dont la tactique s'élabore de manière autonome dès le VIe siècle, ce qui leur permet de dominer la région jusqu'au XIIIe siècle.

Sur les plans politico-administratif et socio-culturel, le rapide retrait territorial sur l'Anatolie, largement hellénisé, durant le VIIe siècle opère de profonds changements au sein de l'Empire. Au début du VIIIe siècle, l'avènement de la dynastie isaurienne marque l'aboutissement de cette profonde mutation. Désormais, l'Etat romain passe, dans les faits comme dans les mentalités, d'un Empire universel à caractère latin à un Empire régional à caractère grec.

Sur le plan religieux, l'avènement des Isauriens marque la la fin des grandes querelles christologiques qui marquent l'Antiquité tardive. Le processus de "byzantinisation" de l'administration et de la société romaines se déroule par le biais d'une hellénisation et d'une christianisation des valeurs au sein de l'Empire. A l'époque des Isauriens éclate la première crise iconoclaste (737-787), plus une querelle politique que religieuse. La question des relations entre Empereur et l'Église est définitivement tranchées en 879 avec la distinction stricte entre le pouvoir temporel et spirituel, bien que l'empereur conserve un certain pouvoir de nomination dans la haute hiérarchie ecclésiastique.

 

Une ou plusieurs stratégies successives, ou des variantes de la même stratégie...

   Des deux parties de l'Empire Romain, la partie orientale est certainement la plus vulnérable. C'est pourtant l'Empire d'Occident qui dépérit et disparut durant le Ve siècle. La raison essentielle, si l'on suit Edward LUTTWAK par exemple, pour laquelle l'Empire d'orient survécut si longtemps à l'Empire d'Occident tient à la capacité d'adaptation stratégique de ses gouvernants : leur puissance diminuée, ils surent inventer de nouvelles manières de tenir tête à leurs ennemis, anciens comme nouveaux. L'armée et la marine, ainsi que la bureaucratie chargée du recouvrement des impôts, qui jouait un rôle de premier plan en leur apportant à tous les deux les ressources nécessaires ainsi qu'à l'empereur et à tous les personnels officiels - sans compter son rôle de renseignement et de contrôle (même imparfait) des populations - ont sans doute connu de considérables changements au cours des siècles, mais la conduite globale des affaires stratégiques révèle une continuité bien déterminée ; à la différence de l'ancien Empire romain avant sa division, l'Empire byzantin s'appuyait moins sur la force militaire et davantage sur toutes les dormes imaginables de persuasion - qu'il s'agît de recruter des alliés, de dissuader des ennemis ou encore d'amener des ennemis potentiels à s'attaquer entre eux. De plus, quand ils devaient combattre, les Byzantins étaient moins enclins à détruire leurs ennemis qu'à les contenir, pour conserver leur propre  force intacte, mais aussi parce qu'ils savaient que leur ennemi d'aujourd'hui pourrait être leur allié de demain.

Il en alla ainsi, nous explique l'un des spécialistes les plus respectés à l'échelle internationale de la stratégie de l'Empire romain, au début du Ve siècle, lorsque le flot dévastateur des Huns conduit par Attila fut détourné avec un recours minimal à la force et maximal à la persuasion ; les Huns tournèrent leur offensive vers l'Ouest. Il en alla encore de même 800 ans plus tard : en 1282, lorsque le puissant Charles d'Anjou préparait une invasion, depuis l'Italie avec la claire intention de conquérir Constantinople, il se trouva soudain immobilisé par l'explosion d'une révolte qui embrasa la Sicile ; c'était le résultat heureux d'une conspiration impliquant l'empereur MICHEL VIII PALÉOLOGUE (1259-1282), le roi PIERRE III du lointain Aragon et le maître comploteur GIOVANNI DA PROCIDA. 

L'Empire romain parvient ainsi à s'assurer sa survie, épique (et parfois scabreuse...) grâce à un succès sans équivalent dans le domaine de la stratégie. Cela ne peut être du seul ressort de batailles remportées sur le terrain - aucune suite de victoires heureuses ne peut en effet durer 8 siècles. En réalité, l'Empire subit de nombreuses défaites, certaines en apparence catastrophiques tout au long de son existence. Une très grande partie du territoire impérial se trouva plus d'une fois envahie. Constantinople elle-même dut subir plusieurs sièges depuis sa fondation en 330 jusqu'à sa prise désastreuse, en 1204, par les catholiques durant la quatrième croisade ; après quoi l'Empire se réduit au seul royaume des Grecs, qui expire sous les coups des Ottomans finalement en 1453. 

Le succès de l'Empire byzantin dans le domaine de la stratégie est d'un autre ordre que n'importe quelle série de victoires ou de défaites tactiques : l'Empire se montre capable, en toutes circonstances, siècle après siècle, de se doter d'une capacité d'action hors de proportion avec sa seule force militaire, même en réunissant toutes ses troupes disponibles ; pour accroitre cette capacité, il mobilise l'ensemble des artifices de la persuasion et de sa supériorité dans le domaine de l'information. L'équilibre et la synergie entre la diplomatie et la force militaire est rendu possible par une certaine capacité à traiter les informations sur la présence d'ennemis sur des routes bien surveillées. Pas de bureaucratie de renseignement, inconcevable à l'époque, pas de traitement systématique de dossiers, que l'Empire ne sait d'ailleurs pas conserver de manière systématique, pas de cartes précises du monde connu non plus, car le monde romain n'est pas en mesure de concevoir l'espace sous une forme cartographique, mais un sens de l'observation supérieur à celui de ses ennemis, et une capacité de manipuler des étrangers bien moins informés.

L'entretien d'une force militaire régulière, et d'un réseau d'espions fidélisés n'est possible que par le maintien de deux dispositifs d'une importance essentielle issus d'ailleurs de l'Empire romain avant sa division : un système de collecte d'impôts d'une efficacité sans équivalent pour l'époque, doublé de méthodes de comptabilisation et de budgétisation efficientes et une instruction militaire systématique, permettant de former chaque nouvelle recrue et d'entretenir régulièrement les unités par l'exercice et les manoeuvres tactiques. 

La stratégie byzantine ne s'invente pas dans toutes ses composantes dès le début. Ses éléments se constituent progressivement, sous la pression d'ennemis différents : les empereurs DÈCE (249-251), THÉDOSE II (408-150), JUSTINIEN (527-565), HÉRACLIUS, entre autres, savent utiliser le savoir militaire de leurs ennemis au profit de l'Empire. Cette stratégie peut remporter les succès que l'on connait grâce également à une révolution tactique : la cavalerie remplace l'infanterie comme pièce maitresse des forces terrestres, plus précisément, l'infanterie lourde des légions classiques sont remplacées par des unités mobiles de fantassins, tandis que la cavalerie est renforcée. Les cavaliers portent des armures renforcées, plus ou moins importantes et son capables aussi de se muer en archers montés. Les armes de jet sont favorisées et les corps à corps en bataille rangée souvent évités. Seul élément conservé de l'ancienne armée romaine, tout l'ensemble qui sert à la guerre de siège, d'ailleurs perfectionné de siècle en siècle. Tant la guerre de siège que la guerre à distance (maniement des armes de jet, des flèches aux lances) exigent toutefois un entrainement constant et des troupes aguerries. L'archerie montée est un art très exigeant et aussi très périssable, aussi les périodes qui voient l'armée byzantine incapable d'assurer un entrainement régulier et intensif sont des périodes de recul de l'Empire. Et comme l'Empire se réduit peu à peu territorialement, de moins en moins de ressources humaines peuvent être captées pour l'enrôlement et l'entrainement. Il arrive à un moment où il perd cet avantage tactique.

On ne peut dresser un tableau d'ensemble de l'Empire sans discuter aussi de l'impact important de la Grande Peste, qui frappe de plein fouet, plus que les autres contrées, ses territoires, en plein développement stratégique de l'empereur JUSTINIEN, qui non seulement met fin à son espoir de reconstitution de l'Empire romain dans son ensemble, mais obère grandement toutes ses capacités économiques pour un temps long. (LUTTWAK)

 

Une série de penseurs stratégiques

 Contrairement, semble-t-il, aux Romains d'Occident, les Byzantins ont écrit de nombreux traités sur les institutions militaires, dans lesquels la dimension stratégique est parfois effleurée, même si la conduite du combat est le souci prédominant. Les premiers recueils notables datent du Ve siècle. Le Pero strategikes (De re strategica) anonyme "offre un plan complet, quoique très schématique, de la science militaire. Si le premier écrit rencontré se rattache à la tradition des tacticiens antérieurs, les oeuvres qui suivent dégagent quelques nouveautés, montrent un travail qui ne se limite pas à copier ou à adapter" (Alphonse DAIN, Les stratégistes byzantins).

Malheureusement, les pertes sont considérables. Parmi des références multiples, on relève des traités d'ingénieurs et d'innombrables paraphrases et adaptations. Le genre est suffisamment noble pour que même des empereurs s'y adonnent, ou plutôt qu'on leur attribue la paternité de traités célèbres : l'empereur MAURICE patronne ainsi le Strategicon (qui fait de larges emprunts à ONOSANDER) au début du VIIe siècle. Les philologues discutent furieusement entre eux sur les attribution de tels ou tels écrits. L'empereur LÉON LE PHILOSOPHE des Constitutions tactiques (qui incluent une Naumachie) au début du Xe siècle précède l'empereur NICÉPHORE PHOKAS qui inspire un traité de tactique (De re militari) et un traité sur la guérilla (De Validations) vers la même époque. 

C'est à cette époque que s'arrête la lignée des tacticiens "au moment où se confirme l'apparition d'une aristocratie militaire, comme si les problèmes de la guerre étaient devenus des problèmes familiaux, moraux, à traiter entre soi" (Gilbert DRAGON, "Ceux d'en face", Les peuples étrangers dans les traités militaires byzantins, Travaux et mémoires, 1980). Les travaux qui suivent ne sont plus que des compilations. La principale est celle de NICÉPHORE OURANOS, dont la Tactique comporte 178 chapitres.

Toute cette littérature, à laquelle travaille sans doute au long des siècles de multiples copistes à l'intention des divers chefs militaire, n'est aujourd'hui étudiée que par des philologues, uniquement soucieux de la reconstitution des textes, leurs exégèse reste à faire. La collection de stratagèmes reste le genre dominant. La Tactique de NICÉPHORE OURANOS insiste sur l'usage des espions, le choix du terrain, les ordres de marche et de combat... Les auteurs recommandent de s'adapter à l'ennemi, sur lequel les commentaires ne sont toujours flatteurs. NICÉPHORE PHOKAS se moque des Occidentaux, notamment des Francs : "Leur dieu, c'est leur ventre, leur audace la goinfrerie, leur courage la soûlerie" (voir les travaux de J.A. de FOUCAULT). 

La littérature est sans doute à l'époque autant abondante en matière de forces terrestres que de pensée navale. BYZANCE est à cet égard l'héritière à la fois des Romains et des Grecs. Ses tacticiens, actifs du Ve au Xe siècle, consacrent une partie de leurs écrits à l'art naval, à la naumachie. La première Naumachia date du Ve ou Vie siècle, l'exégèse contemporaine l'attribue à SYRIANOS, auteur qui semble avoir été assez connu ; il traite tant des préparatifs que des dispositions en vue de l'ordre de bataille. L'empereur LÉON VI a écrit (inspiré), au début du Xe siècle, un volumineux traité, les Constitutions tactiques (également connues sous le titre d'Institutions militaires), dont la dernière (ou l'avant-dernière selon les éditions) partie est consacrée au combat sur mer. Tous les textes navals byzantins sont ensuite réunis dans un corpus, dit ambrosien (Alphonse DAIN). (COUTEAU-BÉGARIE)

 

Le "code opérationnel" byzantin

   Reprenant leur forme d'expression favorite, vives injonctions et conseils avunculaires assez directifs, Edward LUTTWAK, au bout de son étude sur La grande stratégie des Byzantins, décrit en 7 points le "code opérationnel" de l'Empire Romain d'Orient.

1 - Évitez la guerre par tous les moyens possibles dans touts les circonstances possibles, mais agissez toujours comme si elle pouvait commencer à tout moment. Entrainez à la fois les recrues individuelles et les formations complètes d'une manière intense, exercez les unités les unes contre les autres, préparez les armes et les approvisionnements pour être en situation de pouvoir livrer bataille à tout moment - mais ne vous précipitez pas au combat. Le but ultime que l'on doit se fixer en se préparant du mieux possible au combat est de renforcer la probabilité de ne pas être content de combattre du tout.

2 - Rassemblez toute l'information possible sur l'ennemi et sa mentalité, et ne cessez jamais de surveiller ses mouvements. Patrouiller et sonder l'ennemi par des actions de reconnaissance menées avec des unités de cavalerie légère constituent toujours des opérations nécessaires, mais non suffisantes. Vous devez disposer d'espions à l'intérieur du territoire ennemi pour qu'ils vous avertissent très tôt des menaces de guerre, ou tout au moins vous informent de préparatifs de guerre et vous aident ainsi à deviner les intentions de l'ennemi. Entre la reconnaissance menée par des unités de combat et l'espionnage en tenue civile, l'approche moyenne de la collecte du renseignement est souvent la plus productives : les éclaireurs clandestins (c'est-à-dire dissimulés dans la nature), chargés d'observer de manière passive et de revenir au rapport. Les efforts déployés pour surveiller l'ennemi par des éclaireurs et interdire à l'ennemi l'utilisation de ses propres éclaireurs sont rarement des efforts gaspillés.

3 - Faites campagne avec vigueur, à l'offensive comme à la défensive, mais attaquez, surtout, avec de petites unités ; mettez l'accent sur les patrouilles, les raids et les escarmouches plutôt que sur les attaques mobilisant tous vos moyens. Évitez la bataille, et tout particulièrement la bataille sur grande échelle, sauf circonstances très favorables - et même en ces circonstances, évitez-la si possible, à moins que l'ennemi ne soit d'une manière ou une d'autre tombé dans une situation d'infériorité complète ou que sa flotte n'ait été sérieusement endommagée par des tempêtes.

4 - Remplacez la bataille d'attrition par la "non-bataille" de la manoeuvre. Sur la défensive ; au lieu de les affronter, conservez une distance rapprochée avec les armées d'invasion,  rester juste au-delà de la portée de leurs armes pour fondre aussi vite que possible en situation de supériorité numérique sur les détachements, les trains de bagages et les bandes isolées occupées au pillage. Préparez des embuscades sur grande et petite échelle le long du chemin emprunté par les forces ennemies et attirez-les dans des embuscades par des retraites simulées. A l"offensive, montez des opérations de raid ou, mieux encore, de test pour sonder l'ennemi avec retraite immédiate si elles rencontrent une solide résistance. Appuyez-vous sur une activité constante, même si chacune de vos actions se déroule sur petite échelle, pour démoraliser et affaiblir matériellement l'ennemi avec le temps.

5 - Efforcez-vous de terminer les guerres avec succès en recrutant des alliés dont l'intervention puisse modifier en votre faveur la balance globale de la puissance entre les parties. La diplomatie est par conséquent encore plus importante pendant la guerre qu'en période de paix - les Byzantins n'auraient jamais fait leur aphorisme absurde disant que "lorsque les canons parlent, les diplomates doivent se taire", et d'ailleurs, dans les faits, la diplomatie continue toujours pendant la guerre. Dans le recrutement d'alliés pour attaquer l'ennemi, les recrues les plus utiles sont ses propres alliés, parce qu'ils offrent l'avantage de leur proximité et de leur connaissance sans égale des manières de combattre les forces de l'ennemi. les commandements ennemis que l'on a réussi à faire cha,fer de camp par des opérations de subversion, pour qu'ils servent les intérêts de l'Empire, sont des alliés encore meilleurs, et l'on trouverait les meilleurs de tous à la cour même de l'ennemi, voire au sein de sa famille. Mais il faut recruter même des alliés périphériques dont l'aide potentielle reste limitée, même si cela se révèle possible.

6 - La subversion est la meilleure voie vers la victoire. Son coût est tellement faible, en comparaison des coûts et des risques d'une bataille, qu'il est indispensable de toujours la tenter, même avec des cibles les moins prometteuses en raison de leur profonde hostilité ou de leur ardeur religieuse. Quand il fait face à une offensive du jihad imminente, il est conseillé au strategos  de se comporter en ami des émirs qui tiennent les châteurs forts des frontières, en leur envoyant des "paniers de cadeaux". Nulle exception à prévoir pour les fanatiques bien connus : dès le Xe siècle, les Byzantins s'étaient rendus compte que les fanatiques religieux peuvent aussi se laisser corrompre, et souvent même avec davantage de facilité que les autres - ils ne manquent pas de créativité, en effet, quand il s'agit d'inventer des justifications religieuses pour se laisser corrompre...

7 - Lorsque la diplomatie et la subversion ne suffisent pas et que le combat est inévitable, on doit le livrer avec des tactiques et méthodes opérationnelles "relationnelles" qui contournent les points forts les plus marqués de l'ennemi et exploitent ses faiblesses. Pour éviter de consumer les principales forces de combat, il peut se révéler nécessaire d'éroder patiemment le moral et les capacités matérielles de l'ennemi. Cela peut exiger un temps très long. Mais il n'y a aucune urgence : dès qu'un ennemi disparait, en effet, on peut être certain qu'un autre prendra sa place car tout est soumis à un changement continuel avec la grandeur et la décadence des souverain et des nations. Seul l'Empire est éternel.

  Ce qu'il fait avoir en tête, c'est que les armées d'alors ne sont pas uniformes comme celles des temps contemporains, l'addition d'éléments hétéroclites sur le terrain, provenant de nations différentes est chose courante, ce qui fait que le ralliement d'ennemis peut se traduire assez vite par l'accroissement des forces à disposition... Seul un "noyau dur" des armées de l'Empire, celui qui provient d'un entrainement et d'une expérience constante, reste nécessaire pour l'emporter, car il est à la fois pour les nouvelles forces gage de puissance et de prestige et pour l'ensemble de l'armée une garantie d'efficacité. Par ailleurs, ce code impérial, et LUTTWAK en convient dans une note, s'élabore peu à peu et n'existe pas entièrement dès l'avènement de l'Empire. Mais les Byzantins apprennent et apprennent relativement vite, guerre après guerre (ils en ont de tellement nombreuses...) et des générations d'ingénieurs et de chefs militaires, surtout à partir du moment où se forme une aristocratie militaire, accumulent ces expériences, dotés de plus de systèmes de conservation des savoirs, bien supérieur - bien qu'ils ne puissent évidemment pas rivaliser avec nos moyens modernes - à celui de leurs voisins, alliés ou ennemis... 

 

Un code civilo-militaire efficace et pourtant à l'origine de la fin de l'Empire byzantin

   Que ce soit dans l'ère protobyzantine (365-610) d'un Empire très menacé et soumis à bien des vicissitudes (ravages par des peuplades nomades barbares, tentatives de restaurations), sous les dynasties isaurienne et amorienne (717-867), sous la dynastie macédonienne et l'apogée de Byzance (867-1081) ou encore dans la période de la noblesse militaire au pouvoir (Commènes et Anges, de 1081 à 1204) et sous l'Empire de Nicée (1204-1261) ou encore sous les Paléologues (1261-1453), il existe un certain nombre de constances institutionnelles et de mentalités collectives qui forme, avec de considérables variantes, un code impérial civil-militaire efficace. Entre la formation et la continuité de corps de percepteurs des impôts (fin du règne de JUSTINIEN), la persistance de l'activité de générations d'érudits, d'écrivains (scribes) et d'administrateurs, la stimulation de l'économie urbaine, la recherche jamais abandonnée d'un équilibre entre autorités religieuses et autorités politiques, des pratiques de recrutement, d'entrainement et de paiement des armées, l'Empire est très souvent sous l'effet de rénovations profondes, malgré les aspects extérieurs persistants de décadence.  

    L'Empire jouit d'une double chance, alors que vu de l'extérieur l'histoire byzantine apparait comme un "tissu de révoltes, de séditions et de perfidies" (MONTESQUIEU), cette vision donnant même un nom commun (querelles byzantines) :

- d'ordre géographique, les attaques ennemies survenant les unes après les autres et non de manière coordonnée, les ennemis en question étant bien moins organisés de l'Empire, même s'ils gagnent bataille sur bataille et territoire sur territoire ;

- d'ordre mental de la part des dirigeants : après JUSTINIEN, à commencer par les Héraclites, les autorités politiques et religieuses renoncent au rêve universaliste de reconstitution de l'Empire Romain maitre de la Méditerranée. 

A chaque phase de reconquête de territoires perdues, notamment sous les Macédoniens, qui progressent dans l'organisation du système administratif et surtout de la gestion des pouvoirs que peuvent acquérir des percepteurs aux activités, vu les distances, difficilement contrôlables, le développement économique se double constamment d'un développement culturel, à un point où même lors des rétrécissements politiques de l'Empire les activités culturelles perdurent, malgré la perte de positions économiques. L'Empire sait compenser des pertes de provinces par un développement de l'activité industrielle et commerciale, par un contrôle étroit des corporations dont les chefs sont nommés par l'administration. La nécessité de protéger des routes commerciales entraine des guerres continuelles qui ne sont pas des guerres de conquête de territoires et c'est un élément essentiel. Les campagnes militaires de PHOCAS par exemple font parfois de Byzance la première puissance d'Europe et d'Asie antérieure, mais le double mouvement du renchérissement de ces campagnes et de l'accroissement du pouvoir des chefs militaires menacent l'équilibre interne, à un point qu'on peut parfois se permettre une comparaison avec les causes de la décadence de la partie occidentale de l'Empire, perclus de guerres civiles, les chefs militaires, là aussi, prenant le pouvoir impérial au grès de leurs succès. 

Ce dernier phénomène pourrait ne pas mettre complètement en danger l'existence même de l'Empire si une cause structurelle (mentale) de décadence ne s'y ajoutait pas. Les prodigalités des souverains au pouvoir mal assuré, contraints de satisfaire la cupidité de leurs partisans demeurent la règle en dépit de l'état des finances de l'État. Lorsque des poussées permettent de récupérer territoires et routes commerciales, ces finances se maintiennent, et cela encourage d'ailleurs encore plus les souverains de garder par leurs prodigalités leurs alliances internes, mais lors du rétrécissement continuel et séculaire de l'Empire, cette propension, plus cette méthode de gouvernement, précipite la survenue de désastres majeurs. Au point où les alliés extérieurs intermittents de l'Empire (Vénitiens, Normands) en viennent à lorgner vers les richesses insolentes des pouvoirs civils et religieux de Byzance. Dans la course à la puissance, surtout après 1081 où la noblesse militaire se maintient au pouvoir, la charge des impôts qui permettent le maintien de son train de vie prestigieux sur la paysannerie s'accroit et en vient à menacer la base même de recrutement des armées. Alors qu'auparavant, la sécurisation des campagnes et des routes commerciales permettait à l'autorité centrale de bénéficier de maintes manières de sa popularité, le poids des impôts et les pillages se conjuguent, dans un déséquilibre social de plus en plus marqué entre riches et pauvres, visible dans les provinces et pas seulement dans la capitale, pour désolidariser de plus en plus les populations des destinées de l'Empire.

Byzance, à un moment donné (dans les années 1400 notamment) ne peut plus jouer stratégiquement sur le double front européen et asiatique, à la fois par ses alliés de plus en plus défaillants et par ses propres populations laissées démunies devant l'avidité des nobles de province. Le double ressort d'une administration solide, de prospérité bon an mal an sauvegardée et de succès militaires synonymes d'afflux de richesses agit alors comme un ciseau : l'administration aux mains des nobles devient un facteur d'appauvrissement général et les reculs territoriaux (et le système de tributs qui de créditeur devient débiteur pour l'Empire) amenuisent toutes les ressources à la fois morales et économiques. Le système féodal qui s'installe peu à peu produit ses effets, les mêmes qu'en Occident : l'émiettement de l'Empire, où de nouvelles entités surgissent, reprenant souvent d'ailleurs à leur compte les héritages économiques et culturels, est constant. L'Empire devient simplement principauté..., même si, à l'image du Saint Empire Romain Germanique longtemps cher aux dynasties européennes, son prestige survit à son déclin...

Edward LUTTWAK, La grande stratégie de l'empire byzantin, Odile Jacob, 2010. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. José GROSDIDIER DE MATONS, L'Empire byzantin, Encyclopedia Universalis, 2014. 

Partager cet article
Repost0
17 avril 2018 2 17 /04 /avril /2018 14:14

    Michel CROZIER est un sociologue français, principal concepteur de l'analyse stratégique et de l'action collective en sociologie des organisations.

Universitaire  formé à l'École des Hautes Études commerciales de Paris (HEC), ses enquêtes sur les syndicats aux Etats-Unis (1949) et en France dans une grande banque, puis dans six compagnies d'assurances, dans les manufactures de tabac du SEITA, le front connaitre des sociologues américains, notamment ceux du travail réunis autour de Georges FRIEDMANN. Il publie  (invité par la fondation Ford en 1959, à Palo Alto en Californie) en anglais, puis en français, sa thèse d'État, le Phénomène bureaucratique (1964). Il y explique les différences constatées entre le modèle d'organisation rationnelle décrit par Max WEBER dans son Économie et société et le système bureaucratique français. Il crée en 1959, avec 4 autres sociologues (jean-Daniel REYNAUD, Alain TOURAINE, jean-René TRÉANTON) la revue Sociologie du travail.

Il fonde en 1962 au CNRS l'équipe de recherche appelée Centre de sociologie des organisations, (CSO), où il continue ses recherches sur les organisations et ouvre en même temps un grand chantier d'études, "L'administration française, face au changement".

Dans son ouvrage central, rédigé avec Erhard FRIEDBERG, L'Acteur et le Système, il présente les éléments d'une théorie organisationnelle de l'action collective. Ce travail théorique doit dans leur esprit produire une connaissance pratique, une connaissance qui puisse être un outil de changement aux mains des personnes intéressées, notamment dans les milieux syndicaux et associatifs. Très engagé dans le groupe des intellectuels autour de la revue Esprit et membre, dès l'origine du Club Jean Moulin, Michel CROZIER cherche toujours à faire coïncider son activité de recherche avec son engagement pour la réforme de la société et de l'État français. C'est dans ce sens qu'il fait publier ses ouvrages La Société bloquée (1970), On ne change pas la société par décret (1979, État modeste, État moderne (1987). Il rédige d'autres ouvrages, toujours dans le même esprit, Nouveau regard sur la société française, (Odile Jacob, 2007, avec Bruno TILLIETTE), A contre-courant, Mémoires tome 2 (Fayard, 2004), Ma belle époque, Mémoires tome 1 (Fayard, 2002), Quand la France s'ouvrira (Fayard, 2000, avec Bruno TILLIETTE), La crise de l'intelligence. Essai sur l'impuissance des élites à se réformer (InterÉditions, 1995, avec Bruno TILLIETTE), L'entreprise à l'écoute : apprendre le management post-industriel (InterÉditions, 1989), Le mal américain (Fayard, 1980).... 

Pour la construction d'une sociologie  de la bureaucratie.

    Alors que ses premiers travaux sont encore principalement consacrés à l'histoire du mouvement ouvrier et à l'action des syndicats, Michel CROZIER s'intéresse à partir de son entrée au CNRS, en 1952, au rôle des employés et des petits fonctionnaires dans la structure sociale française. Il aborde cet univers sous les angles des phénomènes de la conscience de classe (en s'interrogeant à l'origine sur le fait que les ouvriers agissent - ou n'agissent pas du tout -, votent, à l'encontre de leurs intérêts de classe...) et de la participation sociale. Il élabore ainsi une analyse sociologique de l'administration où il propose un compromis entre une vision rationalistes des capacités de choix des agents, découlant des conceptions wébériennes, et un certain humanisme fondé sur l'affirmation de l'irréductibilité des mêmes agents aux impératifs des appareils bureaucratiques, de "zones d'incertitude", que cherchent à maîtriser les acteurs, en vue de consolider leurs positions stratégiques.

Son interprétation comporte une conception de la bureaucratie en tant qu'entité résistante, réticente au changement. Des mécanismes d'adaptation sont créés par ceux qui travaillent dans les organisations bureaucratiques afin de surmonter des rapports éventuellement conflictuels. Ces organisations sont donc des lieux relativement fermés sur eux-mêmes, qui constituent des freins au dynamisme souhaité d'une société moderne, en particulier de la société française. Les routines et rigidités qui y affectent les institutions bureaucratiques font précisément partie des moyens de défense de ceux qui doivent y subir des relations d'autorité trop oppressantes, héritées d'une longue tradition. Il tire ses conclusions d'observations empiriques, et non de raisonnements abstraits. Si son livre Le phénomène bureaucratique (1963) repose sur une analyse du comportement des fonctionnaires de deux administrations françaises (les Chèques postaux et la SEITA), un autre ouvrage, Le Monde des employés de bureau (1965), est tiré d'une enquête qui a porté sur sept compagnies d'assurances parisiennes.

Pour CROZIER, les sociologues doivent analyser et comprendre leur société en vue de contribuer à la décision politique et ne pas se contenter d'un rôle d'observateur. Il s'est lui-même efforcé d'exercer une influence sur la politique de réformes préconisée par Jacques Chaban-Delmas, Premier ministre de 1969 à 1972. En référence à un modèle de société positivement rationalisée, il critique le "blocage" de l'administration et de la société françaises en raison des structures d'autorité, de la centralisation et de la réglementation qui les caractérisent, et qui ne permettent le changement que par le recours au conflit ouvert, sans que cependant la structure globale soit modifiée en profondeur. Il convient de dépasser ce mode de changement par la constitution d'unités d'organisation basées sur la coopération et la participation, et qui font la part la plus belle possible à la rationalité. (Claude JAVEAU)

     Michel CROZIER poursuit son activité de sociologue dans les années 1980 où il joue un rôle important dans le groupe de l'Institut de l'Entreprise. Au moment du début de la première présidence Mitterrand et contrecoup du succès socialiste, comme il le raconte, on assistait à un "réveil des entreprises". Beaucoup d'entre elles faisaient appel à des psychosociologues pour former les contremaîtres qui devaient prendre le leadership des groupes de discussions imposés par la loi. il accepte alors de collaborer abec l'Institut de l'Entreprise pour la préparation du Grand Forum de l'Entreprise de 1985, qui a un grand succès. Il intervient également sur la réforme de la SNCF sous le gouvernement Chirac, après les législatives de 1986 et lors de celle d'Air France en 1993-1994. 

   Son parcours qui va de sympathies marxistes et gauchistes vite déçues à la sociologie des organisations, qui est également à bien y regarder une sociologie du conflit à l'intérieur des organisations, même si tout au long de ses engagements il s'efforce de faire primer le dialogue et la discussion sur la confrontation, notamment idéologique, fait de Michel CROZIER une figure indépendant au sein de la sociologie française. Le refus de la "balkanisation" de l'Université - l'éclatement de la sociologie générale en sociologies particulières - dans un processus de domination (néo-marxiste) par des sociologues, par exemple de l'entourage de Pierre BOURDIEU, dans les années 1970 va de pair avec une orientation délibérément "holiste"  de sa sociologie, laquelle est également combattue notamment dans les années 1990, par les partisans de l'individualisme méthodologique. La manière dont il analyse les organisations est une illustration du poids de la société sur l'individu. L'interactionnisme entre individus ne peut expliquer ce qui se passe. La société constitue, dans ses dynamismes, au sein de ses différentes organisations,  un système qui influe sur la nature même des relations sociales

 

Michel CROZIER, L'acteur et le système, en collaboration avec Erhardt FRIEDBERG, Seuil, 1977 ; Mouvements ouvriers et socialistes, chronologie et bibliographie (1750-1918), avec Edouard DOLLÉANS, Éditions Ouvrières, 1949 ; Le phénomène bureaucratique, Seuil, 1963. 

Interview de Michel CROZIER par Dominique VELLIN, à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, Gérer et comprendre n°75, mars 2004.  Claude JAVEAU, Crozier Michel, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

Partager cet article
Repost0
14 avril 2018 6 14 /04 /avril /2018 11:28

   Bien qu'ils apparaissent comme des superlatifs comme les aiment bien les stratèges et les stratégistes, ces dénominations différentes, stratégie, stratégie intégrale, stratégie élargie, stratégie globale, Grande stratégie constituent des notions différentes qui interviennent à différents moment dans l'Histoire. 

   Comme on l'a écrit ailleurs, aucune définition de la stratégie n'est universellement reconnue. Il s'agit toujours d'organiser l'action humaine, en conjuguant des voies et des moyens, mais en l'organisant à un certain niveau, en vue d'un certain type de finalité. 

 

Stratégie, Stratège...

    "Stratégie" vient du grec stratos agein, l'armée que l'on pousse en avant, qui conduit  à stratèges, le général : la fonction de "stratégie" apparait à Athènes, au Vé siècle avant JC. Les Romains latinisent le concept et parlent de strategus. le chef d'armée, tandis que les Byzantins reprennent le terme de strategos.

En Occident, les termes de "stratège" et de "stratégie" vont disparaitre plusieurs siècles pour ne réapparaitre qu'à l'époque moderne; En dehors du monde gréco-romain, on ne trouve pas e concept équivalent, même dans les sociétés ayant élaboré un art de la guerre perfectionné, sauf en Chine avec SUN TZU. 

C'est au XVIIIe siècle que renaissent les termes de stratégie (MAIZEIROY, 1777) et de stratège, qui s'accompagne vite au XIXe siècle de celui de stratégiste, celui-ci pensant la guerre tandis que le stratège la conduit.

     La renaissance du concept de stratégie correspond à la fois à l'esprit des Lumières - qui pousse à la réflexion sur la guerre afin d'en maitriser les ravages et les règles - et à la complexité croissante de l'art militaire, les armées devenant plus nombreuses, plus techniques, plus diversifiées, dont plus difficile à manier. L'articulation divisionnaire qui à partir du XVIIIe siècle, dissocie progressivement les masses de manoeuvre uniques en divisions autonomes d'armée, entraine l'apparition d'une dimension supérieure de l'art de la guerre. Le MARÉCHAL DE SAXE parle des "grandes parties de la guerre", les auteurs parlant plus volontiers de "grande tactique". Le concept de stratégie ne s'impose véritablement qu'avec la diffusion des travaux de JOMINI et de CLAUSEWITZ, au début du XIXe siècle.

Dès lors, par un glissement vers l'art opératoire, au-delà de la controverse jamais éteinte d'ailleurs sur la nature de la stratégie - art ou science? -, la stratégie est progressivement considérée comme d'ordre militaire et relative au commandement en temps de guerre, même si cette conception méconnaît l'enseignement des fondateurs, sur sa dimension fondamentalement politiques. Ce n'est qu'avec les travaux du britannique Julien CORBETT - qui définit en 1911 la stratégie commme "l'art de diriger la force vers les fins à atteindre" - pour retrouver un dépassement de la sphère militaire.

 

Des déclinaisons au gré des évolutions de la guerre

   Les espérances (officielles) d'une guerre courte ayant été déçues lors de la Première Guerre Mondiale, l'un des soucis primordiaux des belligérants est la mobilisation économique, cette évolution conduisant à l'émergence de stratégies non militaires et donc au concept de "grande stratégie" qui prévaut alors sous diverses appellations.

Au milieu des années 1920, le Russe SVETCHINE (1927) parle de "stratégie intégrale". Par la suite, les Russes n'entrent pas dans le jeu des termes différents. Leur terminologie, très précise et structurée, dans les périodes soviétiques et en partie jusqu'à aujourd'hui, continue de distinguer la politique militaire et la stratégie militaire. La première correspond à la "préparation et l'emploi des moyens de la force armée en vue d'atteindre les objectifs politiques" ; la deuxième est "partie constitutive et domaine supérieur de l'art militaire englobant la théorie et la pratique de la préparation des forces armées et du pays à la guerre, la planification et la conduite des opérations stratégiques et de la guerre en général". Ces deux notions renvoient à la dimension proprement militaire, considérée dans le cas de la première dans ses finalités, dans le cas de la seconde dans son emploi. Le refus d'une grande stratégie témoignait du refus du Parti communiste de subordonner les fins politiques aux moyens, en clair de partager son pouvoir absolu avec les spécialistes.

Le britannique LIDDEL HART utilise le terme de "grande stratégie". La "grande stratégie" est une notion anglo-saxonne popularisée dans les années 1950. Dans son oeuvre centrale, Strategy, LIDDEL HART la définit très simplement comme la "politique de guerre" ; elle a pour but de "coordonner et diriger toutes les ressources de la nation ou d'une coalition afin d'atteindre l'objet politique de la guerre". Elle s'apparent à la politique, au point qu'il reconnaît que "si la grande stratégie domine la stratégie, ses principes vont fréquemment à l'encontre de ceux qui prévalent dans le domaine de cette dernière". L'illustration la plus importante est "qu'il est essentiel de conduire la guerre en ne perdant jamais de vue quelle paix vous souhaitez obtenir". C'est la simple reformulait par un Anglo-Saxon de l'axiome clausewitzien de la guerre continuation de la politique par d'autres moyens, sans que l'intérêt théorique du remplacement de la politique par la notion nouvelle de grande stratégie soit explicité. Les Américains préfèrent parler de stratégie nationale, qu'il ont récemment divisé en stratégie nationale de sécurité et stratégie nationale militaire, la première correspondant à la grande stratégie. 

Le général LUDENDORF vulgarise en 1935 le concept de "guerre totale".

En 1937, l'amiral français CASTEX propose le concept de "stratégie générale" pour désigner "art de conduire, en temps de guerre et en temps de paix, l'ensemble des forces et des moyens de lutte : politique, terrestre, maritime, aérien, économique;, colonial, moral...". Il étend l'idée dans la révision du Tome III des Théories stratégiques, préparée en 1939 mais restée inédite, dans laquelle il soutient "qu'il est d'autres stratégies que la stratégie militaire... notamment la stratégie politique." Les Français, dans les années 1950, ont préféré ce concept de stratégie générale, définie dans l'Instruction sur l'emploi des forces armées de 1959 (remplacée en 1984, par l'Instruction générale sur l'emploi des forces armées), comme "l'art de combiner la totalité des moyens dont dispose le pouvoir politique pour atteindre les buts qu'il a définis". L'idée de stratégie globale, totale ou intégrale rend mieux compte de cette combinaison de forces relevant d'ordres différents. 

HITLER explique ses succès initiaux par une "stratégie élargie" définie comme la "coordination de toutes les ressources sous une direction unique des tâches politiques et militaires". Cette coordination stratégique globale ne peut se concevoir qu'à l'échelon politique le plus élevé, rappelle COUTEAU-BÉGARIE, seul capable d'arbitrer entre les exigences contradictoires des différents secteurs de l'État. La fusion du commandement militaire et politique sous l'égide de chefs militaires a été tenté en Allemagne en 1917-1918 avec la dictature de guerre du tandem HINDENBOURG-LUDENDORFF. Elle a abouti à un échec total, par suite d'une méconnaissance grossière des dimensions non militaires de la stratégie contemporaine. A l'inverse, l'immixtion trop poussée du pouvoir civil dans le commandement militaire a engendré bon nombre de mécomptes, aussi bien du fait d'HITLER que de celui de CHURCHILL. La coordination stratégique est un souci permanent qui ne peut fait l'objet d'une formule universelle satisfaisante, tant dans la théorie que dans la pratique. Le facteur décisif reste, en dernière analyse, la capacité de discernement et la souplesse intellectuelle du stratège. 

En 1944, le concept de "stratégie globale" apparait aux Etats-Unis ; elle entend organiser la convergence des moyens de l'État pour la réalisation de ses fins.

Le général français BEAUFRE, estimant que toute guerre est conduite "dans tous les domaines d'action politique, économique, culturel..." adopte l'expression de "stratégie totale".

     Ainsi, progressivement, le lien entre la politique au plus haut niveau et l'emploi de la force militaire comme outil de la politique, lien que CLAUSEWITZ avait postulé mais qu'il n'avait pas encore associé au mot "stratégie", devient progressivement l'objet d'un consensus universel.

    Après la Seconde Guerre Mondiale, une nouvelle évolution fait sortir la stratégie d la sphère étatique et guerrière pour l'appliquer à n'importe quelle activité sociale. Les économistes des années 1950 commencent à parler de "stratégies d'entreprise". La société civile importe ainsi un concept militaire au moment où les militaires adoptent eux-mêmes les concepts civils, la stratégie se trouvant alors concurrencée par le defense management ou la "gestion de crise". 

    Beaucoup d'auteurs estiment que l'élargissement du concept conduit à son affaiblissement, toute approche rationnelle pour résoudre un problème quelconque, tout élément important d'une action devenant stratégique. Certains estiment nécessaire de retrouver l'essence de l'activité stratégique et les éléments consubstantiels de toute stratégie.

Pour Bernard BRODIE, par exemple, la finalité est un de ces deux éléments, entraînant la recherche de l'adéquation entre fins-objectifs et moyens. L'altérité est le deuxième élément fondamental : il s'agit toujours de tenter d'imposer sa volonté à l'autre, par la force, les moyens de celle-ci étant multiples.

 

Vincent DESPORTES, Stratégie, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, Sous la direction de Benoît DURIEUX, Jean-Baptiste Jangêne VILMER et de Frédéric RAMEL, PUF, 2017. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

STRATEGUS

 

     

  

Partager cet article
Repost0
13 avril 2018 5 13 /04 /avril /2018 07:27

    Jean SOUVENANCE, pseudonyme de Serge GRÉGOIRE, est un ouvrier, pacifiste et (auto)éditeur français particulièrement actif, qui a également écrit des ouvrages contre la guerre.

      Se revendiquant breton et militant pacifiste, libre penseur et libertaire, il collabore à de très nombreuses publications anarchistes, entre autres Le Semeur, La Voir libertaire, L'idée libre, L'Unique, Ce qu'il faut dire, Défense de l'Homme. Fondateur, après la seconde guerre mondiale, du Parti Pacifiste Internationaliste et président de la Libre pensée des Côtes du Nord, il est l'auteur de nombreuses brochures, dont une Anthologie de textes pacifistes (1933) en trois volumes, réalisée avec d'autres auteurs.

    Il écrit notamment tout au long de son combat contre la guerre, Réformé 100% : tragique histoire d'un ancien poilu (La Vie mondiale, 1931), Rêve et combats (Scorpion, 1961), et également Amour d'enfance (Figuière, 1926), Mirage, Pour l'idéal, Jours sombres, tristes souvenirs de la vie militaire (Brumauld), Entre les sens et l'âme (Debresse), Bretagne, terre humaine, Les hommes déculottés... 

    Dans l'Anthologie des écrivains pacifistes (dont nous ne connaissons que les deux volumes), réalisé avec l'apport, suite à appel de contributions, de nombreux écrivains, notamment dans poètes, on peut lire dans le volume deux, la préface de Félicien CHALLAYE nous informe que Jean SOUVENANCE, "qui veut aussi contribuer à faire connaitre les oeuvres d'autres écrivains pacifistes qui n'ont pas toujours eu la chance de trouver l'éditeur rêvé", a voulu là rassembler des poèmes, des contes, des essais... "Entre la littérature ou, plus généralement, l'art (dont la littérature est une branche), écrit-il encore, et la guerre, il y a incompatibilité profonde. Entre la littérature ou l'art et la paix, il y a intime harmonie". Il fait référence là à une évolution historique, sans doute propre à l'Occident, mais pas seulement, à propos de la perception de la guerre et de la paix. Alors qu'à une certaine époque, il y a foisonnement de poèmes guerriers (et ce jusqu'à l'orée de la première guerre mondiale), juste après le carnage de 1914-1918, ce sont les poètes contre la guerre et pour la paix qui sont mis à l'honneur, et ici notamment dans cette Anthologie. 

Dans un avant-propos, Jean SOUVENANCE écrit : "Malgré les difficultés de l'heure, l'Anthologie des Écrivains Pacifistes devait se compléter, s'élargie par la collaboration de nouveaux auteurs. Oeuvre de pensée libre, elle ne relève d'aucune école littéraire, et les "as", sans nul souci de préséance, y voisinent avec les jeunes militants. Cette fraternité intellectuelle, qui fait des grands les soutiens des petits, favorise largement notre idéal. Pour avoir compris qu'il ne fait pas décourager aucune bonne volonté, pour s'être tous placés sur une même ligne de combat, les poètes et les prosateurs de cette anthologie ont donné à leur talent une valeur plus humaine et plus profonde.

Soulager les malheureux, servir les humbles, guider les masses hésitantes vers un peu plus de lumière et de bonheur, tel est le véritable but des Lettres. Le poète et le romancier qui l'ignore abuse d'une foule aveugle. Il se fait l'esclave d'une société égoïste et perverse. La gloire qu'il achète détruit sa conscience. Plus il croit s'élever et plus il s'avilit.

L'anthologie des Écrivains Pacifistes repousse pareilles célébrités. Viennent à elles les apôtres de l'universel amour, les sculpteurs de l'avenir, les héroïques défenseurs de l'Homme. 

Demain leur rendra justice."

Cet ouvrage est assez représentatif de l'état d'esprit d'une partie des pacifistes de l'entre-deux-guerres mondiales, celle des libertaires, anarchistes...

 

Jean SOUVENANCE, Réformé 100% : tragique histoire d'un ancien poilu, La Vie mondiale, 1931. Sous la direction de Jean SOUVENANCE et René de SANZY, Anthologie des Écrivains pacifistes, tome 1, avant-propos de Victor MARGUERITE, Édition de l'Union des Intellectuels pacifistes, 1933. Sous la direction de Jean SOUVENANCE, Anthologie des évents pacifistes, tome 2, préface de Félicien CHALAZE, Éditions R. Debresse, 1937. 

Partager cet article
Repost0
11 avril 2018 3 11 /04 /avril /2018 14:13

  François Jean de Graindorge d'ORGEVILLE, baron de MENIL-DURAND, dit François-Jean de MESNIL-DURAND est un collaborateur du Maréchal de BROGLIE, partisans de l'ordre profond. Ses vues sont critiquées par le colonel de GUIBERT. 

 

     Disciple de FOLARD, François de MESNIL-DURAND publie en 1755 son projet d'un ordre français en tactique, un des ouvrages militaires les plus populaires de son époque, dans lequel il ravive le débat entre l'ordre profond et l'ordre mince. La controverse qu'il provoque est plus intense encore après la guerre de Sept Ans. Il se fait l'avocat de l'ordre profond ou ordre français (en opposition à l'ordre prussien) et se propose de développer encore plus la colonne de FOLARD qu'il rebaptise "plésion", d'après la terminologie grecque issue de la phalange.

Selon MESNIL-DURAND, la seule tactique possible est fondée sur la supériorité absolue dans le choc. Pour cela, une armée doit être d'une solidité à toute épreuve. Et, pour qu'elle soit solide, elle doit éviter à tout prix d'exposer ses flancs, points faibles des armées de l'époque. Afin d'y réussir, l'ordre doit être le plus profond possible afin de créer un centre de gravité quasiment inviolable d'où émane la force de cette masse imposante. La base de cet ordre en profondeur est la colonne ou plésion, constituée par 770 hommes répartis en unités interarmées combattant les unes avec les autres. Il rejette l'utilisation de l'artillerie. Il favorise l'utilisation de piques (longues) mais se montre très méfiant à l'égard des armes à feu. Convaincu de la supériorité de son système, et peu soucieux d'examiner les autres aspects de la stratégie, il décrète l'invisibilité de la plésion. Son approche systématique de la stratégie, où la guerre est réduite à un exercice de géométrie, représente la tendance extrémiste d'un mouvement général chez les stratèges de cette période qui atteint son paroxysme, mouvement qui provoque une réaction violente de la part des grands penseurs militaires de l'après-1789, comme SHARNHOST et CLAUSEWITZ.  (BLIN et CHALIAND).

     Vu les progrès techniques en armes à feu et en artillerie, qui ne sont pas perçus toujours par les tacticiens, on peut trouver regrettable la popularité de MESNIL-DURAND qui entraine avec lui tant d'officiers en les prenant dans une sorte de débat proto-nationaliste entre Français et Prussiens. 

 

François-Jean de MESNIL-DURAND, Projet d'un ordre français en tactique, ou la phalange coupée et doublée, soutenue par le mélange des armes, Imprimerie d'Antoine Boudet, 1755 ; Fragments de tactique, ou six mémoires... précédé d'un Discours préliminaire sur la Tactique et sur les Systèmes, en deux volumes, Librairie Ch-Ant. Ambert, 1774.

Eugène CARRIAS, L a Pensée militaire française, Paris, 1960. Émile LÉONARD, L'Armée et ses problèmes au XVIIIe siècle, Paris, 1958.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

 

Partager cet article
Repost0
10 avril 2018 2 10 /04 /avril /2018 15:20

        Constatant le renouveau d'intérêt vers le milieu des années 1980, d'abord à l'Université de Strasbourg, pôle de la synthèse entre la pensée allemande et la pensée française en sociologie,  - renouveau qui se propage lentement ensuite pour ne prendre forme en France qu'à partir des années 2000 - Abraham A. MOLES réfléchi à partir de la pensée de Georg SIMMEL, à cette psychosociologie qui balaie de nombreux thèmes, la philosophie de l'argent, l'esprit de la métropole, la Mode comme force sociale, la résurgence de l'individualisme, l'aventurier, l'étranger...

S'inspirant de l'étude d'une certaine volonté du secret (concrétisation menée jusqu'à son terme dans l'idée de privé), dans la réflexion de SIMMEL de ce balancement entre le pôle de l'individu et le pôle de la société, il énonce quelques hypothèses de base, conduit qu'il est à replacer SIMMEL dans la position de "père fondateur" de la psychologie sociale (ce qui est peut être exagéré...), parallèlement à TARDE dans leur opposition à une sociologie des institutions du type DURKHEIM. 

- On ne change pas la nature humaine. Elle reste le noyau dur de la prospective. Cette constance de l'être, qui n'est pas (encore, car les "progrès" vont vite...) sérieusement mise en cause, met de la continuité dans les utopies technologiques. Le conflit entre les formes de l'individualité et de la socialité émerge de lui-même et reste inévitable. C'est ce que SIMMEL appelle la "tragédie sociologique".

- Dans son attitude de sociologue, SIMMEL reflète en négatif une analyse qui se relie infiniment mieux à ce qu'on peut appeler la "psychologie sociale", la prééminence du modèle de TARDE sur celui de DURKHEIM. Ce qui le préoccupe, c'est l'analyse des fonctions individuelles, l'analyse de fonctions affiliées plutôt que contraintes, sur lesquelles il a un regard "phénoménologique". Mais notre auteur "tire" peut-être un peu trop vers l'individu, alors que SIMMEL insiste beaucoup sur la dynamique d'une interaction constante entre l'individu et la société. L'individu ne peut se comprendre que parce que la société existe, et existe de tout son poids global. On peut comme l'auteur construire une sociopsychologie, mais au coeur même de celle-ci, la société, matériellement et psychologiquement, pèse toujours sur l'individu. SIMMEL penche d'ailleurs plus vers le conflit entre individu et société que vers l'affiliation gentille. Il est vrai, pour aller plus loin que la coopération et le conflit sont étroitement liés et c'est sans doute pour cela que SIMMEL réfléchit plutôt en terme de dynamique de socialisation  qu'en terme de relation entre individu brut et société brute, qui serait donnée tels quels tous les deux... 

- Le territoire personnel, la privatisation de l'être, la magie des possessions, le pouvoir des objets sont de ces éléments fondamentaux de la nature humaine, dont aucune sociologie réaliste ne peut faire l'économie. "Le problème, écrit-il, est de savoir comment elles s'articulent, se conjuguent ou s'opposent, avec une pression sociale qui vient de l'extérieur, et ce d'autant plus que cette pression leur parait étrangère. Le "secret", l'idée même de secret, son rapport avec le discret, la translucidité au lieu de la transparence ressortissent de ces mêmes catégories : les propriétés du noyau dur de l'être (...)". 

- "Il y a actuellement un Discours Social, si global qu'il tend vers la banalité qui nous parle en termes éloquents, sinon convaincants, de la perte de la personne et de la perte de la privatisation. Il nous montre, voire nous démontre, par quels mécanismes se détruit la vie privée et se construit le collectif. (...) (Ce discours nous ment dans un sensationnalisme en proposant l'inéluctable déclin de la personne au profit du concept de "citoyen". Ce bon citoyen d'ailleurs se trouve mis en question par son apathie, son indifférence aux menaces qui le concernent, sa passivité devant les Pouvoirs armés du Grand Ordinateur universel. Tel serait donc un certain discours social global, une image dont l'aspect inéluctable ferait de tous conflits en faveur de l'individu des combats d'arrière-garde ou des expériences donquichottesques dans l'univers de l'acte gratuit. Les techniciens, les experts, viennent joyeusement donner corps aux images issues de ce discours en décrivant ses mécanismes : souvenons-nous de l'écho du plan SAFARI, des conflits interpolitiques sur l'ordinateur de Wiesbaden ou de Flensbourg, et des valeureuses commissions "Informatique et Libertés". Abraham MOLES, spécialisé dans la sociologie de l'information, en plein dans le grand mouvement des réseaux sociaux, qui au milieu des années 1980, n'était pas encore le concentré de captivité consentie d'aujourd'hui, écrit là avec toute sa virulence, tellement enthousiasmante que nous l'avons reproduite presque en entier... Il indique, ce faisant que la dynamique conflictuelle de l'individu et de la société, n'évolue pas tant par le renforcement des appareils de contrôle social, mais plutôt la sorte de comportement "moutonnier" des individus, qui, au nom de la valorisation de la personne, se fondent encore plus dans la masse. La valeur rattachée et auto-entretenue par des médias plus qu'intéressés au réseau de relations virtuelles, au détriment des relations réelles constitue sans doute l'aiguillon majeur aujourd'hui de cette dynamique. 

    La construction de nouveaux modèles sociaux évoquée par Abraham MOLES met en enjeu, à la fois dans les représentations et dans les faits, la notion de privatisation et de secret. Il estime que le "Secret" est un "de ces territoires internes sur lesquels la réflexion technologique un peu approfondie montre comment un discours social trop facile nous induit en erreur." Pour lui la réalité ultime de la vie sociale se situerait, non pas dans telles ou telles structures dominantes qu'il est nécessaire (...) de décrire avec le maximum de précision, mais dans l'émergence d'une réactivité permanente entre l'être et la société. Pourrait-on dire à la limite que la lutte permanente de l'individu contre la société serait l'essence ultime de la vie sociale?" Il écrit encore : "Le secret est un reflux de l'être, il est un mouvement du privé. Simmel nous dit qu'il est la marque de la transcendance de l'individu par rapport au social. Cet individu s'aide des technologies de la même façon que la société s'en aide pour percer ses secrets."  Notre auteur appelle plus qu'il n'en décrit des contours, à une phénoménologie du secret. Dans son discours, qu'il décrit lui-même entre sociologie et électronique, il laisse entrevoir de nouvelles complexités, le développement d'autres dimensions de cette fameuse lutte, faisant le lien avec la pensée de SIMMEL, qui entrevoyait déjà cette question par l'analyse du réseau des affiliations. 

Rappelons qu'Abraham MOLES (1920-1992) est l'un des précurseurs des études en sciences de l'information et de la communication en France. Dans les années 1960, il donne des cours en sociologie puis en psychologie sociale à l'Université de Strasbourg (dans le département dirigé par Henri LEFEBVRE). 

Abraham MOLES, Du secret comme expression de la réactivité sociale, Contribution à la sociopsychologie de G. Simmel, dans Georg Simmel, La sociologie et l'expérience du monde moderne, Sous la direction de Patrick WATIER, Méridiens Klincksieck, 1986.

SOCIUS

Partager cet article
Repost0
10 avril 2018 2 10 /04 /avril /2018 11:58

  Jean-Charles ou Charles de FOLARD, dit le chevalier de FOLARD, parfois surnommé "le Végèce français", est un stratégiste, ingénieur et homme de guerre français. Il prend part à toutes les guerres de la fin du règne de Louis XIV et donne aux généraux sous lesquels il sert tantôt des plans de défense de places, tantôt des plans de campagne. 

 

Un des théoriciens militaires les plus marquants de la première moitié du XVIIIe siècle

    Le Chevalier de FOLARD exerce son influence auprès des grands stratèges français pré-révolutionnaires, en particulier Joly de MAIZEROEY et GUIBERT. Il est à l'origine du débat, qui domine tout le XVIIIe siècle, opposant les défenseurs de l'ordre mince aux partisans de l'ordre profond de rangs de l'infanterie. 

C'est un homme de terrain qui accumule une expérience de plus de trente ans comme soldat. Depuis qu'il rejoint à 18 ans le régiment du Béarn, il participe à de nombreuses campagnes militaires : Palatinat, Italie et Flandres. Durant cette période, il écrit son traité sur la guerre des partisans, L'Art des partis de guerre, et se fait connaitre grâce à ses inventions ingénieuses destinées à améliorer le franchissement des rivières. Il combat les musulmans à Malte (1714) avant de passer l'année suivante au service du roi de Suède, Charles XII, avec lequel il combat les Espagnols (1719), et au contact duquel il devient un adepte de l'offensive, à une époque où prédomine encore la tactique des sièges et la technique des fortifications. Après avoir quitté l'armée de Charles XII en 1719 avec le grade de mestre de camp (colonel), FOLARD met à profit sa longue expérience pour rédiger ses textes théoriques sur l'art de la guerre.

Il publie ses Découverte de la guerre en 1724, dans lesquelles il s'oppose à l'ordre linéaire et à la séparation des armes, tout en proposant une formation beaucoup plus profonde, en échiquier, avec des groupements toutes armes reliés par des éléments légers. Son oeuvre principale reste sa monumentale Histoire de Polybe (dans laquelle figure le Traité de la colonne, la manière de la former et de combattre dans cet ordre) (1727-1730) qui devient l'un des ouvrages militaires les plus populaires du siècle dans toute l'Europe, FREDERIC II consacrant lui-même un livre entier au théoricien français, L'Esprit du chevalier Folard (1761).

La contribution de FOLARD à l'étude de la guerre est extrêmement riche. Il débat sur les Anciens et les Modernes, le choc et le feu, le commandement en chef et l'instruction des officier, et traite, prophétiquement, de la supériorité de l'offensive et de la stratégie d'anéantissement. Il nourrit, comme MACHIAVEL, une admiration sans bornes pour le combat antique, bien qu'il ait, à l'inverse du Florentin, une préférence pour les Grecs par rapport aux Romains. Les Anciens, selon lui, avaient compris que la qualité des troupes était un élément d'une importance suprême. Leur tactique aussi était supérieure à celle des Modernes. Cette fascination pour le passé lui est d'ailleurs reprochées, en particulier par le Maréchal de SAXE, mais d'autres, comme FRÉDÉRIC, appliquent certains principes tactiques des Anciens redécouverts par FOLARD, comme l'ordre oblique employé jadis par ÉPAMINONDAS.

L'approche stratégique de FOLARD a pour objectif principal l'anéantissement de l'adversaire. A cette fin, la conduite des opérations doit être menée avec vigueur et rapidité comme dans l'Antiquité où les "guerres étaient fortes et courtes mais vives". La décision doit se faire au moyen d'une offensive illimitées où domine la bataille : "La guerre n'a qu'un but au point de vue militaire : c'est la bataille décisive. Le résultat final ne s'obtient pas au moyen de manoeuvres savantes, de feintes et de temporisation. Plus la guerre est courte et moins elle est onéreuse.Puisqu'il faut en venir tôt ou tard à la crise, qu'elle soit dénouée d'une manière rapide, simple et brutale." La bataille doit être recherchée dès le début des hostilités, l'issue de la guerre étant souvent déterminée par la façon dont elle est entamée. Si l'on doit choisie la défensive, celle-ci doit être active, afin d'exploiter tous les moyens disponibles pour affaiblir l'ennemi. Ses principes tactiques sont fondés sur le choc et il est opposé à l'emploi excessif du feu, la destruction de l'ennemi ne pouvant être obtenue, selon lui, que par l'assaut et le corps à corps. Plus le contact avec l'ennemi est rapide, et plus tôt les troupes pourront se mettre à l'abri du feu. Le choc contribue à disperser l'adversaire qui doit alors être poursuivi jusqu'à l'anéantissement de ses troupes. FOLARD préconise le retour à la colonne grecque et à l'ordre profond, la puissance de l'attaque résidant dans la masse qui réussit toujours, selon lui, à percer une ligne. Son ordre de bataille classique est constituée par trois corps disposé en colonnes sur les ailes et au centre avec une petite réserve à l'arrière. La colonne est un corps d'infanterie extrêmement compact, sorte de "rempart mobile" rangé sur un carré long et capable de se subdiviser en sections selon les circonstances et les accidents de terrain. La colonne comprend ainsi entre un et six bataillons. L'autre éléments essentiel du système tactique de FOLARD est l'ordre mixte, soit la liaison entre les armes, infanterie et cavalerie, armes à feu et armes blanches (il veut réintroduire l'usage massif de la pique. Il veut disposer ses fantassins et ses cavaliers, ses fusiliers, ses piqués et ses dragons de telle façon que toutes les unités combattent ensemble, exploitant au mieux les qualités de chacun pour produire le choc le plus puissant capable de percer les lignes adverses le plus rapidement possible. D'après lui, ces formations devraient être entièrement hermétiques et invulnérables, opinion qui lui est abondamment reprochée par ses contemporains (car le feu prend de plus en plus d'importance dans la réalité du terrain). Enfin, il souligne l'importance du commandant en chef qui doit être maitre de toutes les décisions sur le terrain afin de manoeuvrer avec toute l'indépendance nécessaire à la bonne conduite des opérations : coup d'oeil, intelligence, expérience, adaptabilité, et rapidité dans l'exécution des décisions.

L'approche de la guerre de FOLARD est similaire à celle de MACHIAVEL, non seulement par la manière dont il applique la méthode des Anciens au combat moderne, mais aussi par l'erreur qu'il commet de nier l'impact que peut avoir le progrès technologique sur la guerre moderne. Toutefois, au niveau de la stratégie générale, il anticipe la guerre d'anéantissement ou "à caractère absolu" qui marque ensuite le XIXe siècle et la première partie du XXe. En ce qui concerne la tactique, ses principes sont semblables aux principes de la guerre éclair (Blitzkrieg) qui émergent au cours de l'entre-deux-guerre (1918-1939) et où l'offensive à outrance, la rapidité d'action, la puissance du choc et la proche collaboration interarmes constituent un moyen redoutable pour transpercer les lignes ennemies. FOLARD influe notamment MESNIL-DURAND et GUIBERT, et sans doute, NAPOLÉON. (BLIN et CHALIAND)

 

Échapper à l'immobilisme des batailles d'Ancien Régime

    Lorsque FOLARD écrit son premier traité, le système militaire en vigueur est l'ordre mince, une disposition des troupes conçue dans le double but d'éviter le débordement par les ailes et d'exploiter au maximum la puissance de feu. Les bataillons sont étirés sur trois ou quatre rangs et, une fois l'armée déployée, avec des effectifs considérables, il devient presque impossible de modifier l'ordre de bataille. Les lignes ne peuvent se mouvoir sans risquer de perdre leur cohésion, ce qui interdit toute action décisive. La réaction que constitue sa théorie repose sur une réhabilitation de l'offensive et du mouvement, aux échelles tactique et stratégique.

A l'échelle tactique, il s'agit donc d'échapper à un immobilisme. Mais cet immobilisme n'en est pas moins meurtrier : lorsque deux adversaires "se passent réciproquement par les armes" pendant des heures, les pertes finissent par être considérables, même si l'efficacité d'une salve est très limitée (portée et précision médiocres). D'où l'intuition de FOLARD : réhabiliter le choc par rapport au feu, seul le premier ayant selon lui une action décisive. Concrètement, il faut parvenir le plus vite possible au contact de l'adversaire pour faire taire son feu, ne pas perdre de temps en "tireries" et l'affronter par le choc à la baïonnette. L'instrument de cette tactique en profondeur, "surpressée" selon son expression, composée de deux à six bataillons, dont le but est de percer la ligne adverse. Le dispositif de FOLARD se compose de plusieurs colonnes, auxquelles sont adjoints - "entremêlés, dit-il - des escadrons de cavalerie, les deux armes s'appuyant mutuellement, car il refuse à cette dernière tout autonomie tactique. Pour lui, la manoeuvre idéale, eu égard à son effet psychologique, consiste à percer au centre, et il nie qu'une décision puisse être obtenue par les ailes. L'historiographie a beaucoup caricaturé ses théories. On lui a même attribué une colonne unique... Sa pensée n'a rien de mécanique. Ce qu'il cherche, c'est un système offrant la possibilité de se plier au terrain, de changer le dispositif au gré des circonstances, et de fait, les colonnes se déplacent plus aisément que les lignes. Il s'agit d'abord de rétablir la mobilité pour accélérer la décision. Ensuite et surtout, son système vise à ne jamais opposer à l'ennemi "une disposition et une distribution semblable à la sienne", donc à entretenir l'incertitude - ce qu'il appelle donner jalousie à l'adversaire - et cette notion essentielle se retrouve à l'échelle stratégique.

Pour cela, FOLARD prône un fractionnement des troupes et comme GUIBERT, il préconise des armées à faibles effectifs (un maximum de 30 000 hommes) : elles sont d'une parti physiquement plus manoeuvrières, et d'autre part elles peuvent vivre sur le pays, ce qui augmente leur mobilité. Celle-ci est la condition nécessaire à la surprise. Il insiste beaucoup sur cet effet, aussi bien dans l'attaque des places que dans celle des troupes. Tomber à l'improviste sur une armée en ordre de marche est le plus sûr moyen d'obtenir une décision rapide, nette et peu coûteuse en hommes. Ce que FRÉDÉRIC II réalise à Russbach en 1757. Offensive, mobilité et anticipation à tous les échelons de l'art de la guerre ; concentration des efforts au niveau tactique ; conservation de l'initiative dans le domaine stratégique, tels sont les traits essentiels d'une pensée militaire les plus audacieuse du siècle des Lumières. (Thierry WIDEMAN)

 

A la tête des "folarites" 

    Le débat sur la colonne qui domine le débat tactique en France pendant la première moitié du XVIIIe siècle (ensuite, on passe à d'autres considérations, surtout à partir de 1770-1780, même si le débat tactique reste intense, tant que niveau naval que terrestre) met aux prises, dans toute une littérature qui a de plus en plus de lecteurs, partisans et adversaires des théories du chevalier de FOLARD. Pour ce dernier, la colonne est censée procurer des résultats décisifs, dans ses Nouvelles Découvertes sur l'art de la guerre comme dans son Histoire de Polype. Durant plusieurs décennies, son oeuvre est au coeur du débat militaire. Il est en relation avec son "adversaire" le maréchal de SAXE, il est lu et commenté partout et dans tous les milieux en Europe qui se préoccupent des affaires militaires. L'Allemand Quintus ICILIUS relève "les erreurs du chevalier de Folard" dans ses Mémoires militaires sur les Grecs et les Romains (1758) qui sont réfutées par les folarites italiens (duc de SANT'ARPINO, comte de BRÉZÉ) dans des ouvrages de 1763 et de 1772, et par le chevalier flamand de LO-LOOZ (Recherches d'antiquités militaires, 1770). En Hollande, il est critiqué par le général de SAVORNIN et le colonel TERSON (Français au service de la Hollande). Au Portugal, son système est diffusé par André Ribeiro COUTINHO. Le grand FRÉDÉRIC, dont on a déjà dit l'engouement pour les théories du chevalier de FOLARD, parle de "diamans enfouis au milieu du fumier". Son disciple le baron de MESNIL-DURAND pousse son système jusqu'à ses plus extrêmes conséquences : son Projet d'un ordre français en tactique ou traité des plésions (1777) est tourné en dérision par le comte de GUIBERT, qui théorise, lui, l'ordre oblique imaginé par FRÉDÉRIC II dans son Essai général de tactique (1772), suivi d'une Défense du système de guerre moderne (1779), qui s'oriente "vers une tactique mixte, qui s'efforcerait de combiner les avantages de chaque ordre en fonction du terrain, des troupes et des circonstances". (COUTEAU-BÉGARIE)

 

Chevalier de FOLARD, Découvertes sur la guerre, 1724 ; Histoire de Polype, nouvellement traduite du grec par Dom Vincent Thuillier, avec un commentaire de science militaire enrichi de notes critiques, 1729 ; Abrégé des Commentaire de M. de Folard sur l'histoire de Polype, 1754. On trouve dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990, un extrait De la colonne et de l'ordre profond tiré du Traité de la colonne et de l'ordre profond, dans LISKENNE et SAUVAN, Bibliothèque historique et militaire, tome IV, Paris, 1846. 

Eugène CARRIAS, La Pensée militaire française, Paris, 1960. Jean CHAGNIOT, Le Chevalier de Folard, la stratégie de l'incertitude, Paris, Le Rocher 1997. Ch. de COYNARD, Le Chevalier Folard, Paris, Hachette, 1914. Robert QUIMBY, The Background of Napoleonic Warfare, The Theroy of Military Tactics in 18h Century, France, New York, 1957.

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Frédéric WIDEMAN, Folard jean Charles, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. 

 

Partager cet article
Repost0
8 avril 2018 7 08 /04 /avril /2018 09:17

   Issu d'une famille juive à très longue lignée de prêtres, JOSÈPHE, ou Ben MATTHIAS, est un historiographe romain, de confession juive, du Ier siècle de l'Empire Romain.

 

Dans le contexte de l'occupation romaine de la Palestine

    Il est envoyé en 64 en ambassade à Rome pour obtenir la libération de prêtres juifs qui y sont détenus. Il mène à bien sa mission grâce à l'intercession de l'impératrice POPPÉE à laquelle il avait été présenté.

    En 66, entraînés par les zélotes (secte radicale opposée à tout compromis avec Rome), les Juifs de Judée se révoltent. JOSÈPHE, après avoir conseillé la modération, finit par se joindre à la rébellion et se retrouve à la tête du commandement militaire de la Galilée.

Les Romains, sous la direction du futur empereur VESPASIEN, brisent la résistance juive en 67. Au terme d'un siège, les quarante survivants juifs décident de renoncer à la vie, mais JOSÈPHE, après la mort de ses compagnons, préfère se rendre. Capturé, il prédit que VESPASIEN deviendra empereur, et deux ans plus tard, il est affranchi lorsque VESPASIEN, à la mort de NÉRON, est proclamé empereur par ses troupes. 

A partir de cette date, JOSÈPHE, qui adopte le nom de FLAVIUS, se range du côté de Rome. Il est l'interprète de TITUS lors du siège de Jérusalem en 70, mais sa médiation est rejetée par les Juifs qui le considèrent comme un renégat.

 

Un écrivain assidu et une source d'information précieuse sur l'histoire de Rome

    Après la chute de Jérusalem, JOSÈPHE s'installe à Rome où il se consacre à une oeuvre d'historien. Il est l'auteur de trois ouvrages, Contre Apion, Les Antiquités des Juifs, Autobiographie, et surtout, La Guerre des Juifs, achevé vers 77-78. La Guerre des Juifs couvre la période de 175 av JC à 75 après JC. L'essentiel de l'ouvrage relate la révolte de 66-70. Source fondamentale sur l'insurrection juive mais aussi remarquable document sur l'armée romaine, sa stratégie, ses tactiques et, d'une façon globale, sur son organisation qu'il juge invincible, La Guerre des Juifs reste une des meilleures sources des historiens sur cette période de l'Empire, (car seule son oeuvre a survécu aux destructions) même si son oeuvre pose problème aux historiens actuels. Les acquisitions de l'archéologie (manuscrits de la mer Morte, 1947 ; forteresse de Massada, 1964 ; Hérodion, 1968-1969 ; fouilles de la cité de David et du Mur méridional du Temple de Jérusalem) corroborent les descriptions de JOSÈPHE et éclairent sa narration. Les travaux historiques contemporains, prenant en compte la partialité de l'auteur et le fait qu'il soit personnellement engagé dans les événements qu'il relate, s'accordent à souligner la valeur de l'oeuvre pour la compréhension de l'histoire politique et sociale d'Israël comme de l'Empire romain.  (BLIN et CHALIAND, Mireille HADAS-LEBEL)

 

Histoire de la guerre des Juifs contre les Romains

     Écrit (en 75?) sans doute à la demande de l'empereur VESPASIEN, comme c'est l'usage à cette époque d'ordonner aux serviteurs et esclaves des écrits que les dirigeants politiques seraient bien en peine d'écrire eux-mêmes (étant parfois moins lettrés que leurs esclaves), cette oeuvre est d'abord destinée à dissuader de toute révolte les Juifs des marches orientales de l'Empire. La seconde version, en grec, la seule qui ait survécu, veut également prouver aux Romains et aux Grecs, que les Juifs - certes guidés par des meneurs irresponsables - ont été de vaillants adversaires. 

Bien que JOSÈPHE ne soit guère objectif, son récit apporte un témoignage précieux non seulement sur la guerre elle-même, mais sur la période qui l'a précédée (règne des Hasmonéens et d'HÉRODE) et sur celle qui l'a immédiatement suivie. Sans lui, on ne saurait rien sur la guerre que la brève évocation malveillante de TACITE (Histoires, V) et l'in ne connaitrait rien de l'épisode héroïque de Massada et a fortiori on n'aurait rien écrit sur le fameux complexe de Massada. Les sources juives en hébreu et en araméen (Talmud, midrash) n'ont en effet gardé que des échos semi-légendaires du siège de Jérusalem. Une histoire cohérente des faits n'est transmise en hébreu que par une adaptation tardive (IXe-Xe siècles) d'une traduction latine de La Guerre, Le Josippon.

 

Les Antiquités juives

     Après La Guerre des Juifs, JOSÈPHE entreprend f'écrire toute l'histoire de son peuple des origines jusqu'à la veille du conflit avec Rome, dans un vaste ouvrage en vingt livres. Dans Les Antiquités juives, il s'agit de démontrer que ce peuple vaincu et donc décrié est d'une très haute antiquité (ce qui est signe à l'époque de noblesse) et possède de grands hommes. Dans la première partie (I à X), il suit de près les récits bibliques, mais les modifications qu'il y apporte laisse entrevoir l'apport de toute une tradition orale, que l'on retrouve plus tard dans le midrash. On y décèle aussi quelques explications rationalistes destinés à son public romain et grec (comme le passage de la Mer Rouge). Dans la seconde partie (XI à XX), qui correspond pour l'auteur à l'époque contemporaine, il suit d'abord le livre I des Macabres, puis il développe le règne des derniers Hasmonéens, celui d'HÉRODE, l'ère des procurateur dont il est question brièvement au débit de La Guerre des Juifs. Sur cette période, il est la seule source de nos jours, ce qui explique l'importance historique de son oeuvre?. Au chapitre XVIII des Antiquités apparaît un bref passage relatif à JÉSUS connu sous le nom de Testimonium Flavinium. C'est à lui sans doute que l'oeuvre de JOSÈPHE soit sa survie, puisque l'Eglise a pu la considérer de ce fait comme une sorte de "cinquième évangile". Cependant, il ne fait aucun doute aujourd'hui que ce passage (comme on le soupçonne dès le XVIe siècle) constitue, sinon dans sa totalité, du moins partiellement, une interpolation due à une main pieuse (probablement celle d'un copiste...). 

Dans une autre oeuvre plus clairement apologétique, le Contre Apion (93), JOSÈPHE répond à une série d'écrits alexandrins qui répandaient des calomnies sur les origines et les moeurs des Juifs. Ce faisant, il transmet à la postérité les noms de ces calomniateurs (dont Apion) et quelques extraits de leurs récits.

Dans son Autobiographie, qui répond à un autre ouvrage d'un de ses adversaires (juifs), il ne couvre que les premiers mois de son action en Galilée. C'est un récit confus qui contredit sur certains détails La Guerre des Juifs écrit vingt ans plus tôt. 

 

    L'oeuvre de FLAVIUS JOSÈPHE, longtemps ignorée et rejetée par les Juifs, est essentiellement transmises par les Chrétiens, intéressés par des récits en rapport avec l'origine de leur religion. Apparaissent au cours de l'Histoire de nombreuses versions de chacun de ses ouvrages, comme ce pseudo-Hégésippe, produit par un chrétien au IVe siècle où des remarques hostiles ou revanchardes à l'égard des Juifs sont ajoutées. C'est durant tout le "Moyen Âge" que dans les langues vernaculaires européennes, sont traduites et diffusées, à la demande souvent de l'entourage de la Couronne (Charles V entre autres), mais pas seulement, de nombreuses parties de ses ouvrages. Les textes originaux grecs, conservés par les Byzantins (Bibliothèque de PHOTIUS par exemple), sont redécouverts au XVIe siècle, et depuis nombre d'éditions sont bilingues. En 1958, une édition du "Josèphe latin" est commencées par Franz BLATT aux presses de l'Université d'Aarhus, mais l'entreprise n'est pas menée jusqu'au bout. 

 

FLAVIUS JOSÈPHE, Guerre des Juifs, en 5 tomes, 1975-1980-1984, Nouvelle traduction, Minuit, 1977, réédition 1981 ; Antiquités juives (I à XI), Cerf, Paris, 1992-2010 ; Contre Apion, bilingue, Les Belles Lettres, 1930 ; Autobiographie, Les Belles Lettres, 1959. On trouve de nos jours de nombreuses éditions partielles de ces ouvrages. 

On peut lire dans l'Anthologie mondiale de la stratégie (Robert Laffont, collection Bouquins, 1990), un extrait de La Guerre des juifs, qui porte sur L'organisation de l'armée romaine, issu de la traduction du grec réalisée par David SAVINEL, précédée dans cette publication dans Les Éditions de Minuit de 1977, du texte "Du bon usage de la trahison", écrit par Pierre VIDAL-NAQUET. 

Pierre VIDAL-NAQUET, Flavius Josèphe ou le bon usage de la trahisons, Préface à Flavius-Josèphe, La Guerre des Juifs, Paris, 1981.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Mireille HADAS-LEBEL, Flavius Josèphe, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

Partager cet article
Repost0
7 avril 2018 6 07 /04 /avril /2018 07:52

       La diffusion lente de l'esprit national dans diverses contrées de l'Europe, ce qui n'a rien à voir avec le nationalisme en tant que tel, est à la fois une entreprise organisée par les diverses monarchies montantes - d'abord plus importants seigneurs que les autres, seigneur parmi les seigneurs - et une succession/sédimentation de mouvements "spontanés" encouragés souvent par les autorités religieuses, faites de spectacles édifiants, de festivités populaires, que ce soit dans les villes ou dans les campagnes, concrètement menés par des chanteurs, menstruels, artistes de tout genre, tout-à fait parallèlement à la propagande officielle. On peut même écrire que le mouvement qui mêlent sermons à l'église ou lors des cérémonies religieuses ou profanes, en faveur d'un sauveur dans des temps plus que troublés (famines, brigandages, mauvaises récoltes, guerres), à l'image (assez crûment) du Sauveur chrétien, chansons de geste propagés à toute occasion par des troupes itinérantes, aussi mouvantes d'ailleurs que différents membres de certains ordres religieux, est bien plus constant que les actes de propagandes actives venant des grands seigneurs, qui les accueillent d'ailleurs volontiers. C'est un mouvement lent, contrasté, où différentes sympathies (anglaises, françaises, bourguignonnes et autres) se livrent à une concurrence réelle, qui se manifeste de manière différente selon les terroirs et les villes. Le sentiment national français par exemple connait une progression sans doute plus régulière que les grandes entreprises littéraires qui accompagnent les exploits de Bertrand Du GUESCLIN, de Jean de MONTREUIL et de Jeanne d'ARC... Lorsque la Pucelle est censée délivrer le royaume de France, le sentiment national est déjà bien répandu, et se cristallise déjà grandement autour de la grande famille des Valois. De même, en Angleterre, se forme un sentiment national anglais, peu à peu détaché de toute entreprise continentale, qui accompagne la formation de ce qui devient la Grande Bretagne, autour de la famille de Plantagenêts, avec toutefois de grande différence de nature (et de pouvoirs) avec le sentiment national français du continent. Si on parle volontiers de la formation d'un sentiment national en France et en Angleterre, il faut constater qu'en Allemagne, en Italie, en Espagne, les activités des ménestriels et des différents pouvoirs religieux s'exercent dans des conditions très différentes. On parle alors plus volontiers d'allégeances lâches envers de riches familles, entreprenantes commercialement et militairement. Castillans et Aragonais, Vénitiens et Florentins, petits princes allemands se partagent alors les louanges, avec des capacités bien moindres à transformer les sympathies - souvent détruites par leurs propres entreprises militaires - en sentiment "national".

   Pour se rendre compte de cette lente diffusion et de la nature même de ce sentiment nationale, qui ne peut, pour de multiples raisons se confondre avec un quelconque nationalisme, l'esprit de province, le sentiment d'appartenance à une région, à une ville, à un territoire seigneurial, sans compter les multiples obstacles juridiques qui s'opposent à une mobilité de la masse de la population, il faut d'abord rompre avec toute une mythologie autour de la figure de Jeanne d'ARC à ce point magnifiée au XIXe siècle, à un stade quasi caricatural. Cette mise en exergue est d'ailleurs orchestrée, de multiples manières, pour favoriser un nationalisme exarcerbé qui ira jusqu'à faire oublier le passé riche de l'histoire régionale des habitants de la France. Toute une historiographie formée parfois dans le conflit contre ce nationalisme, permet maintenant de replacer cette figure historique dans son contexte. Cela oblige pratiquement à ne pas commencer par le commencement de la formation de ce sentiment national...

 

Le contexte de l'action de Jeanne d'ARC

    Comme l'écrit si bien Gerd KRUMEICH dans sa présentation de Jeanne d'ARC (1412-1431) et de sa vérité, "le récit national français a pour tradition de parler de "l'abîme" au bord duquel se trouvait la France avant l'apparition de la Pucelle. Un gouffre dont elle l'avant sauvée - par la grâce de Dieu. Ainsi les actes héroïques et le sacrifice de Jeanne avaient-ils permis à la France de se constituer en nation. Jules Michelet, l'historien par excellence du récit national, dont les oeuvres ont massivement contribué à populariser la vie de Jeanne d'Arc à partir du milieu du XIXe siècle, l'a (bien) exprimé (...)."

"L'historiographie, poursuit-il, a rectifié depuis longtemps ce topique de l'histoire française et démontré qu'une conscience national était déjà fermement établie avant l'arrivée de la Pucelle." Il fait référence aux travaux de Colette BEAUME et de Philippe CONTAMINE sur les mentalités au XVe siècle. La foi et l'aplomb de Jeanne s'inscrivent pleinement dans son époque. "Le développement de la piété populaire, le nouvel accent mis sur la foi individuelle, l'attente enfin d'un miracle de Dieu qui sauverait le royaume français : toutes ces croyances étaient si répandues que l'affirmation de Jeanne selon laquelle Dieu l'avait élue pour sauver la France ne pouvait qu'apparaître crédible aux yeux de ses contemporains." D'ailleurs MICHELET lui-même montre que la Pucelle a incarné les visions et les espoirs du peuple. Son activité s'inscrit dans une période où se manifeste l'essor de la dynastie des Valois sur le trône de France, un moment contrarié (problème de succession dynastique et éjection d'Ile de France suite à des combats militaires malheureux) et où se déroule la guerre entre plusieurs forces, dont principalement celles de la France, de l'Angleterre et de la Bourgogne. 

 

Une longue maturation du sentiment national

    Nicole GRÉVY-PONS explique une des étapes de la formation de ce sentiment national, au moment du développement de la propagande royale durant le règne de Charles VI, avec l'exemple de l'action de Jean de MONTREUIL (1354-1418). Dans un exposé fait lors de conférences de l'Institut Historique Allemand de Paris, elle écrit notamment : "L'État en France, a-t-on dit, a créé la nation (Bernard GUENÉE, Etat et nation en France au Moyen Âge, dans Revue historique n°237, 1967), les serviteurs de l'État, surtout depuis le XIIIe siècle, ont joué un rôle de premier plan dans l'affirmation d'un certain patriotisme (peut-être le mot est-il anachronique...), convaincus comme ils l'étaient que les habitants du royaume formait une communauté naturelle liée par un passé commun. La grande querelle qui opposa Philippe le Bel à Boniface VIII entre les années 1296 et 1302 suscita toute une série d'oeuvres polémiques défendant face au pouvoir pontifical l'indépendance de la couronne de France, tant au spirituel qu'au temporel, "vient le pape tout d'abord, toutes par la même occasion atteignent l'empereur" en faisant du royaume de France au moins l'égal de l'Empire. Mais ce sont là, peut-on dire, querelles de clercs, querelle d'idées. Quels étaient parallèlement les sentiments des habitants du royaume? Comme évoluèrent-ils au cours de cet immense affrontement de deux pays, la guerre de Cent ans, qui ne pouvaient qu'"amener les hommes à penser en "Français' et en "Anglais" pour créer une apparence de "sentiment national" (Peter LEWIS, La France à la fin du Moyen Age. La société politique, 1977), ce sentiment qui assurément joue un rôle important dans l'existence de l'État. (...) que savons-nous au juste du sentiment national à la fin du Moyen Age?"

   "Pour favoriser le développement de celui-ci auprès des habitants du royaume, le gouvernement depuis Charles V a suscité chez les serviteurs de la monarchie un grand effort de propagande et il est indéniable qu'ainsi "les propagandiste de la cause des Valois ont (...) contribué à la formation d'une conscience nationale au XVe siècle (Peter LEWIS)". Mais si l'affirmation d'un sentiment national a fait l'objet de nombreuses études, il n'en est pas de même de la littérature née de cet effort de propagande qui reste encore mal connue car ce sont surtout les ouvrages nés sous Charles VII qui ont été étudiés. L'humaniste Jean de Montreuil, secrétaire à la chancellerie royale sous Charles VI, appartient à la lignée de ces serviteurs de la monarchie, propagandistes de la cause française ; cependant, si l'on connait désormais assez bien sont activité humaniste, son souci de recourir aux auteurs anciens, sa recherche d'un "beau" latin, en revanche on connaît encore assez mal son activité politique et son oeuvre historique et polémique."

Cette oeuvre, historique et polémique, composée essentiellement par deux traités, retravaillés pendant des années et adressés à la noblesse, A toute la chevalerie et Traité contre les Anglais. Il écrit alternativement en latin et en français, et leurs diverses versions épousent les fluctuations de la situation politique française. Ils sont publiés entre 1406 et 1418 et s'ils mettent l'accent sur la légitimé historique des Valois, quelle que soit leur fortune du moment, jamais d'ailleurs attribuée à un dessin de Dieu, mais toujours rapportée à des questions techniques (mauvaise utilisation des finances, incompétences techniques et stratégiques...).  Elles expriment une foi certaine et exaltée en la destinée des Valois. Cette oeuvre, qui comprend aussi d'autres textes, toujours polémique, s'ajoute à celles d'autres auteurs comme Christine de PIZAN ou Jean GERSON. Mais parmi celles qui circulent dans toutes les parties des deux royaumes de France et d'Angleterre, son oeuvre est véritablement inscrite dans un effort de propagande qui s'efforce de susciter un mouvement d'opinion aussi large que possible en faveur du royaume de France.

Le patriotisme de MONTREUIL s'exprime dans une véritable haine des Anglais, coupables d'avoir voulu conquérir la couronne de France, et pour ce faire, d'avoir porté la guerre en France. Il leur souhaite les pires tourments, mais ils ne sont pas les seuls à subir les foudres de l'écrivain : les moeurs barbares des Allemands, la fourberie des Italiens... Comme les juristes du XIVe et XVe siècles, qui plus tard seulement élaboreront de véritables codes français, il tend à formuler d'une manière nouvelle la vassalité et tend à substituer la notion de sujet à la notion de vassal, faisant disparaitre de possibles équivalences de seigneur à seigneur au profit d'une provenance divine de la couronne. Ayant accès aux archives du Royaume, il sait se servir des différents anciens traités d'allégeance à l'appui de son argumentation. Ses textes sont déjà imprégnés d'une conscience de la nation qu'il veut communiquer le plus largement possible. C'est dans les régions frontalières que la force du sentiment national est la plus vivace, par exemple en Lorraine dont il est issu, ainsi que d'ailleurs plus tard Jeanne d'ARC. C'est dans des contrées où les violences des guerres sont répétitives que l'appel à un sauveur fait l'objet de prières et de sermons réguliers. Si l'oeuvre de MONTREUIL s'avère si importante, de par sa vocation propagandiste, c'est qu'il annonce les "Rhétoriqueurs", ces écrivains qui exercent dès le XIVe siècle, et qui, polyvalent universitaire et littéraire, étudiant l'art et les techniques, sans être autant "homme de gouvernement" et qui, dans les villes notamment et surtout largement au-delà de la noblesse, relaient la propagande royale. 

 

Le rôle éminent de la religion

  Colette BEAUME insiste sur le double mouvement qui caractérise la naissance du sentiment national français, un mouvement d'adhésion (plus ou moins enthousiaste, entre exaltation et consentement, selon les classes sociales) à la monarchie de Valois et un mouvement de piété envers les saints protecteurs des hommes sur une terre meurtrie par les épidémies et la guerre. A la dévotion qui remonte loin envers les saints dont bénéficièrent l'élan des Croisades, succède une nouvelle dévotion bien plus orientée vers la construction d'une nation. Pour elle, "la religion conforte l'unité nationale. Elle contribue à rendre cette abstraction sensible à tout un chacun. Valeur nouvelle, la nation ne cherche pas encore à être une valeur laïque mais au contraire à s'inscrire dans le sacré et à participer à son prestige." Pour les hommes du Moyen Age, dont la précarité et la vie courte sont le lot quotidien, le sacré fait partie du sensible et de l'expérimental. Tout le monde croit à l'intervention directe de Dieu dans les affaires des hommes, soit directe soit indirecte, selon les sensibilités, et cela tant chez les hommes du commun que chez les multiples religieux, fixes et itinérants, qui poursuivent inlassablement la prêche de la parole de Dieu. Les miracles, qu'ils émanent de Jeanne d'ARC à un moment donné, ou de la personne même du Roi, n'étonne personne.  

La construction abstraite "nation" s'insère dans toutes ces croyances pour être reçue. les pratiques lithurgiques diffusent, voire engendrent la conscience de l'unité nationale. On prie pour le roi dans des assemblées plus ou moins larges. D'aucun fidèle n'est le bénéficiaire d'une solidarité chrétienne aussi générale. Et dans le même élan spirituel, on prie pour le roi, pour la paix, pour le royaume, pour de bonnes récoltes, pour de bonnes nuits sans brigands, pour soi-même comme participant à la nation chrétienne. 

Cette construction n'est pas seulement une construction mystique telle qu'elle peut être propagée et entretenir par ces multiples Frères des différents ordres (plus ou moins reconnus) qui se multiplient d'ailleurs à cette époque et qui existe dans les villes et dans les campagnes.  Elle s'arbore souvent dans un esprit festif, et s'exprime véritablement lors des multiples fêtes du calendrier, joie et espérance sont réellement contées, chantées, dansées, avec force intervention des troupes itinérantes de musiciens et de poètes. Elle est aussi construction intellectuelle, rationnelle dans les universités, dans les abbayes. De multiples textes savants élaborent de nouvelles théories de gouvernement et de souveraineté... Lente et s'étendant sur plusieurs siècles, cette période du Moyen Âge central et tardif, cette naissance d'un sentiment national a des moments forts, d'accélération dans la conscience collective, et un moment décisif intervient sans doute, lors de l'invasion anglaise de 1415-1416, où la valeur nation revêt un caractère subitement d'urgence. Et c'est sans doute pour cela, bien au-delà des utilisations idéologiques très postérieures, que l'action de Jeanne d'Arc a tant marqué les esprits. Elle constitue une sorte de catalyseur, inespéré de la part de l'entourage il faut le dire, qui précipite toutes les constructions, mystiques et intellectuelles, vers la consolidation in fine de la monarchie des Capétiens. 

   A noter que les mêmes procédés sont à l'oeuvre en Angleterre, constructions mystique et intellectuelle de la nation anglaise, sans doute mal détaché de l'espoir longtemps vivace de la doubles monarchie en France et en Angleterre (animé par les serviteurs de la dynastie des Lancastres par exemple). La formation d'un sentiment national est un fait sociologique de première ampleur des deux côtés de la Manche, et si en Allemagne et en Italie, comme en Espagne, la "sauce" ne prend décidément que très tardivement, on observe, et une certaine historiographie devrait nous y aider, les mêmes phénomènes à la fois chez le peuple, dans la noblesse et dans les milieux ecclésiastiques.

Certainement que les guerres de religion, qui retardent d'ailleurs le parachèvement du processus en France et en Angleterre, ne sont pas pour rien dans le morcellement observé en Allemagne. Il faut attendre en France les quatre Louis, après Henri IV, pour QUE le sentiment national français soit un sentiment irréversible dans les mentalités... Et sur ce point d'ailleurs, il faudra l'appui de la religion, dont les différentes branches catholiques et protestantes établissent leur hégémonie respective sur des territoires de plus en plus délimités, pour qu'il s'enracine définitivement et trouve ses expressions juridiques et économiques. 

 

Nicole GRÉVY-PONS, propagande et sentiment national pendant le règne de Charles VI : L'exemple de Jean de Montreuil, Francia, volume 8, 1980. Gerd KRUMEICH, Jeanne d'Arc en vérité, Éditions Taillandier, collection Texto,  2012. Colette BEAUME, Naissance de ka nation France, Gallimard, 1985. 

 

STRATEGUS

 

      

 

Partager cet article
Repost0
6 avril 2018 5 06 /04 /avril /2018 12:44

   Antoine de Pas de FEUQUIÈRES, écrivain militaire français, est issu d'une famille de diplomates et de militaires.

Il se signale par sa bravoure sous Louis XIV et sert sous LUXEMBOURG, TURENNE et CATINAT. Il contribue à la victoire lors de la bataille de Neerwinden (1693) où il commande comme lieutenant-général.

Son oeuvre Mémoires sur la guerre est utilisé par VOLTAIRE pour son propre ouvrage Siècle de Louis XIV. Elle n'est publiée qu'en 1736 après trois éditions clandestines et fautives. 

A noter qu'il fut soupçonné d'implication dans l'affaire des Poisons de 1780, mais cela n'eut pas d'influence sur sa carrière militaire. 

Sa carrière se déroule dans un contexte où, malgré les réformes qui entrainent des modifications profondes dans l'art de la guerre, avec une croissance spectaculaires des effectifs, il n'y a pas de réflexion de haut niveau. Ce n'est qu'en 1715, lorsque la paix est revenue que la pensée militaire (tactique et stratégique) se développe véritablement en profitant des progrès de l'édition et de l'existence d'un public important intéressé à ces questions.

 

Une carrière militaire longue, une oeuvre influente

   Le marquis de FEUQUIÈRES, au cours d'une longue carrière militaire, sert sous les ordres du maréchal de LUXEMBOURG. Promu lieutenant-général en 1693, il est mis à l'écart lors de la guerre de Succession d'Espagne, mais profite de ce répit pour rédiger ses Mémoires, en fait un traité sur l'art de la guerre où il se propose d'établir des "règles certaines de théories sur la guerre. 

Il théorise l'art de la manoeuvre savante caractéristique de l'Ancien Régime. Sa méthode est historique ; connu pour son caractère difficile, il se livre à une critique sévère des erreurs commises par le commandement durant les guerres récentes. C'est sans doute la raison d'ailleurs de sa disgrâce. Pourtant, il est l'un des très rares auteurs, sinon le seul à cette époque, à s'attacher à la conduite générale des opérations.

Prudent, FEUQUIÈRES se garde toutefois de formuler des principes généraux pour une activité qui, selon lui, est le plus souvent régie par des principes particuliers. Il réagit contre la conduite des sièges, en vogue au XVIIe siècle, et préconise une tactique fondée sur la bataille décisive. la bataille représente l'effort suprême de la guerre et nécessite une longue préparation. cet effort suprême contre l'ennemi devrait être, selon lui, fourni à l'endroit où l'adversaire met le plus d'acharnement à se défendre. 

FEUQUIÈRES distingue la guerre "qui se fait entre Puissances égales" des guerres défensives et offensives ; dans ce genre de guerre, le général doit être "continuellement attentif à se procurer la supériorité par de petits avantages ; il arrivera toujours à son but, qui est celui de la ruine de l'Armée ennemie ; auquel cas il changera la nature de cette guerre et en fera une offensive". Mais il ne s'agit que d'une limitation de l'offensive imposée par le rapport de force, qui impose le recours à une stratégie d'usure, non d'un genre différent. Le marquis tente d'établir un troisième terme à la dialectique offensive/défensive, mais comme certains de ses successeurs, n'y parvient pas. 

Les Mémoires ont un grand succès chez les militaires, jusqu'à FREDERIC LE GRAND qui s'en inspire pour formuler sa propre doctrine de guerre. (BLIN et CHALIAND, COUTEAU-BÉGARIE)

 

Une oeuvre influente même si elle est encore peu citée dans le grand public mais reconnue en histoire militaire.

     Le marquis de FEUQUIÈRES fait partie des premiers et rares militaires à avoir mis en théorie leur savoir - il est vrai qu'il en a eu le temps lors de sa longue mise à l'écart. Il prend pratiquement la tête d'une longue lignée de fondateurs de la science militaire moderne terrestre, avec PUYSÉGUR, FOLARD, JOLY DE MAIZEROEY, GUIBERT... Ses Mémoires sont transmises parfois sous le manteau, sous une grande quantité d'éditions, parce que ceux-ci attaquent nombre de chefs militaire encore en exercice. Car sous Louis XIV, les rivalités bassement matérialistes et les jalousies (à la Cour) prennent le pas sur le mérite. Le Roi maintient ainsi en fonction le maréchal de VILLEROI, qui accumule les fautes et les défaites, alors que FEUQUIÈRE reste sans emploi.

 

Antoine de FEUQUIÈRES, Mémoires, contenant ses Maximes sur la Guerre, et l'Application des Exemples aux Maximes, 1740, Disponible sur le site de la BnF, www.gallica.bnf.fr. Il semble que soit mise à disposition la version de 1740 publiée à Londres. 

Eugène CARRIAS, La Pensée militaire française, Paris, 1960.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens