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30 mars 2018 5 30 /03 /mars /2018 09:49

     Le rapprochement entre le Moyen-Âge et l'époque contemporaine à propos du mercenaire n'est ni une provocation ni une spéculalation. Dans les deux cas d'expansion des entreprises militaires privées, c'est à une même dynamique de conflit entre État et mercenaires à quoi nous avons affaire. Dans les deux cas cette expansion nuit à l'État tel qu'il soit présent dans le monde féodal ou post-féodal ou dans des guerres qui opposent des État occidentaux à des pseudos-Etats ou des groupes terroristes ou toujours dans ce dernier cas dans maints coopérations militaires entre États. L'expansion moderne des compagnies privées militaires, qui mêlent compétences en armement et en tactique s'inscrit dans ce que nous appelons une (tentative ou réalisation) reféodalisation du monde.

Corollaire de l'accroissement du rôle des entreprises militaires privées, parallèlement à la dissémination de quantités d'armes de tout genre, la difficulté d'établir ou de rétablir une relative paix sur des territoires de plus en plus étendus. Qu'ils participent directement ou qu'ils soient seulement conseillers, ces entreprises vivent de la guerre, que de la guerre, que de la préparation de la guerre, à l'image de ces grandes compagnies qui ont sévi, en Europe de l'effondrement de l'Empire Romain à la Renaissance ou bien ailleurs, qui entretenaient un désordre violent autant en période de guerre qu'en période de trêves...

        Pascal LE PAUTREMAT, géopolitologue français, chargé de cours dans l'Enseignement supérieur et Conférencier, fondateur et président de la société Actiongeos, spécialisée sur les questions géopolitiques et géoéconomiques, fait bien ce rapprochement. Après avoir défini le mercenariat comme "une fonction militaire ou paramilitaire assurée en contrepartie d'un salaire (au sens latin de merces, salaire)", lequel salaire peut prendre bien des formes, il date son apparition dès l'Antiquité, pour connaitre son âge d'or en Occident, de la fin du Moyen-Âge jusqu'au XVIIe siècle, même si d'autres auteurs indiquent d'autres époques. En tout cas, "à cette époque, les mercenaires, souvent issus de pays relativement pauvre ou morcelés, représentent la principale force armée pour le pouvoir politique. Ces professionnels de la guerre lui sont indispensables lorsque de véritables armées permanentes font défaut. Leur fidélité repose essentiellement sur un contrat par lequel un salaire leur est versé en échange de leurs services. Leur rôle est par conséquent d'une importance capitale avant la consolidation des États-nations et la constitution d'armées nationales qui ont entrainé leur quasi-disparition à la fin de l'époque moderne. En effet, la conscription et le développement de l'idéal patriotique, à partir des révolutions américaine et française, ont permis de recourir à des effectifs militaires de plus en plus importants. La formation de contingents, le maintien de conscrits sous les drapeaux offrent, en permanence, les éléments armés destinés à la protection du territoire national et des intérêts de l'État."

"Pourtant, ajoute-il, après une éclipse de près de deux siècles, le mercenaire reparait dans la seconde moitié du XXe siècle sous une forme entrepreneuriale, par le biais des sociétés militaires privées (SMP). il devient récurrent dans les crises inter- ou intra-étatiques, dans un monde où les frontières entre guerre ouverte et guerre secrète sont de plus en plus floues. cette résurgence invite à porter sur le phénomène un regard historique large, des âges antiques jusqu'à l'actualité tumultueuse du début du XXIe siècle."

 

Les grandes compagnies

    Pascal LE PAUTRENAT toujours, indique que "les grands empires, tout au long de l'Antiquité, ont recours aux services de mercenaires qui sont plus ou moins confondus avec les troupes auxiliaires. On leur reconnaît compétences techniques et prouesses dans le maniement des armes les plus récentes. Souvent, ils deviennent indispensable pour les souverains soucieux d'asseoir leur puissance."

Employés au gré des guerres de conquêtes par différents Empires, les mercenaires remplacent ou complètent les troupes, par exemple de Carthage pendant les guerres puniques (264-238 av JC), de Rome (avec des troupes composées majoritairement de Gaulois et de Germains à la fin de l'Empire), de Byzance qui fait appel de manière répétée à des Nordiques, des Germains, des Francs et des Normands d'Italie... A l'époque médiévale féodale, les forces mercenaires se mettent fréquemment au service des puissances qui se veulent souveraines. Les rois capétiens ont recours à des chefs mercenaires renommés, par exemple le Brabançon Lambert CADOC, LUPICARE ou BRANDIMER, tout comme leurs rivaux les rois plantagenêts. 

Pendant la guerre de Cent ans (1337-1453), le recours au mercenaires s'intensifie tant du côté anglais que du côté français. Faute de finances suffisantes pour constituer une armée nationale, le roi Charles VII (1422-1461) ne peut éviter l'emploi d'un nombre croissant de mercenaires. Qui devant l'abondance des rapines possibles ou des rémunérations de plus en plus fortes (rendues possibles par le commerce des otages nobles capturés...), se structurent en véritables unités, dénommées Grandes Compagnies, représentées par leurs capitaines qui louent leurs services aux princes d'Europe. Sans autres critères de fidélité que l'importance des profits à en tirer. 

      Ces grandes compagnies deviennent puissantes, en temps de guerre comme en temps de paix où elles se transforment en bandes redoutables de brillants. Ces mercenaires sont désignées comme "routiers" (routes, troupes à l'époque).

On peut repérer plusieurs vagues de compagnies de routiers qui apparaissent dès le XIIe siècle.  Une première vague apparait au XII et XIIe siècles. Ils participent à la guerre civile en Angleterre avant d'être intégrés de façon permanente à l'armée du roi Henri II à partir de 1159. Dans les années 1180, on constate le même phénomène en France dans les troupes du roi Philippe Auguste. Mais cette intégration restent soumises aux conditions favorables pour l'entretien des troupes et la fidélité va surtout aux grands capitaines, parfois en conflit direct avec les représentants du roi notamment après la réussite du siège d'une ville. Si le capitaine entend récompenser ses troupes avec le fruit du sac de la ville, la royauté ne peut espérer tirer profit d'un cité en ruine... La fidélité volatile des troupes de mercenaire par rapport à la royauté trouve sa parfaite réciprocité dans la mauvaise habitude que certains souverains ont de ne pas payer ces troupes après victoire. C'est ainsi que Jean sans Terre, le plus riche et les puissant roi, même devant le roi de France ne paye plus à un moment donné ses mercenaires : ceux-ci passent alors à l'ennemi...

Au XIIe et XIIIe siècles, les routiers proviennent de nombreuses régions et se situent souvent, et parfois très précisément dans la transmission des capacités de capitaine à fils ou neveu de capitaine, dans la continuité des générations précédentes. Ils sont désignés suivant leurs origines géographiques, puisqu'ils ont tendance à se regrouper entre Allemands, Aragonais, Breton, Catalans, Navarrais, et parfois suivant des signes distinctifs, Paillers par exemple, ou une certaine réputation, comme les Ravisseurs.

Au XIVe siècle, les grandes compagnies sont des troupes d'aventuriers, qui, financés par les princes en temps de guerre, vivent de pillage et de rançons en temps de paix ou de trêves. Les royautés comprennent alors que loin de pourvoir à leurs appêtits de puissance, les grandes compagnies sont plutôt source de multiples désordres, allant jusqu'à contrecarrer leurs efforts pour constituer un sentiment national. Tendant à veiller à ce que les grandes compagnies restent contrôlables, payées pour se faire, les rois les rapatrient et les déplacent à leur gré, surtout après le traité de Brétigny de 1360 qui suscite alors bien des espoirs. Régulièrement après des traités conclus en bonne et due forme (par exemple celui plus tard d'Arras de 1435), les grandes compagnies constituent un réel problème pour les monarchies. 

   C'est un jeu complexe qui souvent alors se met en place, mettant aux prises non seulement les troupes royales contrôlées entre elles, mais également les grandes compagnies, qui peuvent passer d'un camp à l'autre.

Dès 1364 en France, à l'avènement de Charles V, il devient évident que le rétablissement de l'autorité royale et de l'économie passe par l'éradication de ces grandes compagnies. Ce souverain refuse de négocier (notamment les otages...) avec les capitaines, réorganise l'armée en déléguant à ses frères l'organisation de la réponse militaire au sein de chaque principauté. Et rapidement, avec notamment l'appui des Villes et d'une grande partie de la paysannerie, les chevaliers du roi combattent avec de plus en plus de vigueur et de persévérance les routiers. En dehors des possessions royales, les ducs et les troupes d'autorités religieuses (en Lorraine et sur les bords du Rhin par exemple) s'organisent elles-mêmes pour les combattre et cessent de faire de ces bandes armées des auxiliaires de leur troupe, sauf à les y intégrer complètement.

Il faut de nombreuses péripéties et diverses trahisons avant que l'emporte ce grand mouvement européen d'expulsion des grandes compagnies, parfois à coup d'opérations militaires contre elles. Certains éléments alimentent plus tard cette nouvelle génération de mercenaires que sont les condottiere dans la péninsule italienne du cours des XIVe et XVe siècles si décriés par MACHIAVEL. 

Ces troupes aguerries, en roue libre ou rattachée aux armées royales, bien organisées et très mobiles pour l'époque constituent un élément décisif de bien des batailles. C'est pourquoi les différents monarques hésitent longtemps avant de s'employer à les disperser, à les détruire ou à les mettre hors de leur territoire. 

 

Un mercenariat persistant

    Mais comme le rappelle d'ailleurs Pascal LE PAUTREMAT, l'appel aux mercenaires perdure très longtemps après la constitution des armées nationales permanentes. La transformation progressive de l'armée féodale en armée de métier se fait souvent par apport d'éléments mercenaires "nationalisés", et parfois, à côté du principal corps armé subsiste des éléments mercenaires, mais qui n'ont rien à voir avec leurs lointains ancêtres. Ils sont eux disciplinés, régulièrement payés, et parfois mis à la disposition, de manière quasi permanente, du roi par des alliés (les fameux gardes suisses de l'armée française par exemple). Mais cette transformation est lente, même si elle aidée par un certain nombre d'applications techniques (armes à feu, fortifications méthodiques...), et subsiste longtemps l'emploi de formations mercenaires ad hoc, comme lors de la guerre de Trente Ans (1618-1648) ou encore au XVIIIe siècle (Maurice de Saxe (1696-1750) avec son armée offre ses services... appréciés).

C'est surtout au XIXe siècle que les activités des mercenaires déclinent, ceux-ci étant dévalorisés sur le plan de la technique (les armées mettent plus en avant la maitrise du feu et du fer que le courage) et des valeurs (le  nationalisme et le patriotisme prime sur la vie apatride). Si les armées ont toujours besoin de soldats faisant de la vie militaire leur manière d'être, à l'inverse des conscrits qui offrent à la Nation plusieurs années de leur existence par devoir et par obligation, ce ne sont plus des groupes qu'elles recherchent, mais des individus volontaires, tant elles se méfient de ce qui peut ressembler à une allégeance extérieure à la leur. Des officiers ou des soldats volontaires servent dans les différentes armées européennes, souvent sous des contrats très longs et surtout sur des théâtres d'opération extérieur aux territoires métropolitains, dans les guerres de conquête coloniale notamment.

Il est difficile de trouver la filiation mercenaire au XXe siècle - mais elle peut exister - dans les différentes brigades internationales comme celles qui combattirent lors de la guerre civile espagnole de 1936-1939. Pour des raisons idéologiques opposées, divers volontaires européens rejoignent alors, pendant la seconde guerre mondiale, les rangs de l'armée allemande du IIIe Reich pour combattre le bolchévisme sur le front de l'Est.

Dans la seconde moitié du XXème siècle, la guerre froide constitue le cadre pour des activités de volontariat et de mercenaires, notamment à travers les guerres et crises de la décolonisation. D'anciens militaires, issus souvent de troupes d'élites des guerres d'Indochine  (Français et Américains) et d'Algérie (Français) se retrouvent officiellement ou très souvent clandestinement dans des opérations sur tous les continents, en liaison avec des services discrets ou secrets, souvent comme conseillers militaires. On retrouve le phénomène des deux côtés du "rideau de fer".

 

Des sociétés militaires privées.

   C'est surtout à partir des années 1980, si l'on excepte le cas particulier de l'Amérique Latine et Centrale, que le milieu du mercenariat ou des professionnels de la guerre connaît une nouvelle mutation. Avec la fin de la guerre froide, les restrictions budgétaires dans les armées, les diminutions d'effectifs, de nombreux soldats, proprement démobilisés alors que la vie est surtout militaire pour eux, se trouvent dispersés dans le monde; Souvent, dans les conflits limités qui se multiplient alors, des sociétés militaires se constituent, attirant une nouvelle génération d'hommes prêts à louer leurs services. Issus de divers milieux, anciens militaires en fin de contrat, aventuriers ou idéalistes, amateurs ou individus en déshérence, ils intègrent divers département de ces sociétés, entre démonstrateurs d'armement, conseillers militaires ou supplétifs de division d'armée. 

Dans les années 1990, c'est en ex-Yougoslavie qu'on mesure le mieux la pérennité du phénomène d'attraction exercé par les conflits armés. Dans un territoire où pénètrent plusieurs marchés d'armements divers, où plusieurs groupes militaires, issus souvent des rangs de l'Armée Populaire Yougoslave, "choisissent" un camp ou un autre, chez les Bosniaques ou les Croates ou encore chez les Serbes. 

Au sein des SMP, les actifs mobilisables se répartissent en deux catégories, si l'on suit notre auteur : ceux qui sont en mesure d'effectuer une opération armée et ceux qui accomplissent des missions de formation, d'instruction et d'encadrement au profit d'États demandeurs; Souvent en liaison, non officielle, avec différentes filières du commerce des armements, ces SMP interviennent de plus en plus souvent dans des conflits dites de "basse intensité". Certaines SMP y interviennent de manière à peine voilée pour des entreprises de lobbying, d'extraction minière, diamantifère ou pétrolière, dans des pays instables, comme le Sierra Leone, l'Angola ou la République démocratique du Congo (ex-Zaïre) et la liste de ces pays a plutôt tendance à s'allonger à l'orée du XXIe siècle. Ce sont surtout les SMP américaines qui dominent ce qui constitue maintenant de véritables marchés, véritables multinationales de la sécurité - lesquelles peuvent parfois intervenir aussi, directement ou par l'intermédiaire de filiales, sur des territoires européens ou états-uniens. L'activité de ces SMP explose littéralement pendant les interventions américaines des années 2000 dans le Golfe et en Irak.

Si dans de nombreuses contrées et dans de nombreux pays, où le libéralisme touche - ils ne verraient d'ailleurs pas pourquoi il en serait autrement - les problématiques militaires, comme aux Etats-Unis ou au Royaume Uni, l'attitude officielle est plutôt bienveillance envers le développement de ces SMP, d'autres pays, au sein de l'Union Européenne notamment, en France particulièrement, manifestent une approche plutôt réservée. Pour des raisons éthiques et culturelles surtout, pas encore pour des problèmes de pouvoir économique ou politique. Plusieurs Etats, de la France à l'Afrique du Sud mettent en place une législation qui interdit ou restreint la pratique du mercenaires et l'activité de ces SMP. L'inquiétude grandit d'ailleurs dans certains milieux politiques et militaires, sans compter l'opinion publique, sur l'ampleur de leurs activités, qui croisent souvent entre le légal, le non-contrôlé et l'illégal, via des réseaux parfois opaque où la grande criminalité n'est jamais absente. 

      L'ONU concrétise cette inquiétude en condamnant le mercenaires par diverses résolutions, dont la première date du 29 novembre 1968 (assez tôt donc). D'autres instruments juridiques prohibant le mercenaires sont l'article 47 du premier protocole additionnel (1977) aux conventions de Genève, la convention de l'OUA pour l'élimination du mercenaires en Afrique (1977) et la convention international contre le recrutement, l'utilisation, le financement et l'entraînement de mercenaires (1989). Pour l'instant, les législations ne sont pas parvenues à freiner le développement des SMP, qui ne sont souvent pas l'objet précis de celles-ci.

   En dépit d'une condamnation de principe, et surtout face à la multiplication d'abandon progressif de la part des États de fractions de leurs pouvoirs régaliens en matière de sécurité, les soldats privés, qui ne relèvent pas du mercenaires dans son expression traditionnelle, trouvent encore facilement des emplois attractifs et variés. Ils représentent un outil militaire fiable pour nombre de services spéciaux des grandes puissances guidées par leurs intérêts géopolitiques. Les SMP constituent de véritables outils géostratégiques, qui s'immiscent dans les crises et conflits armés. Plus de 15 000 de leurs employés opèrent ainsi en Irak en 2005. Les Etats membres de l'ONU se montrant de plus en plus réticents à fournir des unités par ses multiples opérations, l'organisation étudie sérieusement la possibilité de courir à de telles entreprises. 

   Comme l'écrit Pascal LE PAUTREMAT, "il reste que la frontière pluriséculaire entre soldat, au sens strict, et mercenaire est remise en cause : le mercenariat et le service armée sont devenus les expressions d'un milieu paramilitaire particulièrement complexe".

   Plus les Etats obéiront à des impératifs financiers qu'ils se refusent en définitive à maitriser - voulant laisser faire les marchés - plus ils sont soumis à des impératifs budgétaires de réduction du format de leurs armées, alors même que les dangers peuvent se multiplier dans diverses régions du monde, plus ils laisseront à des entreprises militaires privées entamer leurs pouvoirs régaliens et par là, une grande partie de leur légitimité même. La mémoire historique devrait pourtant leur indiquer que cette évolution est des plus dangereuses. 

 

Pascal LE PAUTRAMAT, Mercenaires, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

STRATEGUS

    

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29 mars 2018 4 29 /03 /mars /2018 10:15

    Peu d'études sont réalisées sur ces deux aspects, sauf, mais de manière non aboutie, aux questions de l'argent. C'est que, pour ce qui concerne la socialité marchande, l'ouvrage sociologie majeur du XXe siècle, selon certains auteurs (dont A.J. HAESSLER), Philosophie des Geldes publié en 1900 et réédité sept fois jusqu'en 1967, est aujourd'hui "scandaleusement ignoré ou jeté en pâture au plagiat le plus divers". C'est aussi que la question de la ville, ou plus précisément de la Métropole est traité essentiellement dans un texte publié dans l'ouvrage Brücke and Tür, assez peu lu et analysé. Ces deux aspects sont certainement très lié dans l'esprit de SIMMEL si l'on en croit les nombreuses remarques disséminées dans son oeuvre. La mention d'un changement radical de mentalité quand on passe de la Communauté à la Métropole figure assez souvent, même si c'est de façon annexe et rapide.

 

Socialité marchande.

  Bien plus que dans la grande Sociologie de 1907, explique A. J. HAESSLER, la Philosophie des Geldes (PhdG) forme un tout et "permet une approche de sa pensée qu'il y a tout lieu d'estimer comme résolument "moderne". Alors que d'autres auteurs (Daniel BELL, Peter BERGER, Robert HEILBRONER) se livrent seulement à un diagnostic à courte vue du capitalisme de crise, SIMMEL propose une pathogènes de la socialité marchande. Il démonte les mécanismes subjectifs et objectifs de ce procès de civilisation, mettant à jour sa logique et sa dynamique irréversible et nécessaire; Avant Max WEBER notamment, il fournit une théorie complète du processus de la rationalisation occidentale. Sauf qu'il lui manque la faculté de conceptualisation, en lien avec son langage tout empreint de symbolisme. "La pensée originale de Simmel, écrit notre auteur, vient de son analyse phénoménologique du monde social capitaliste. Phénoménologique avant la lettre, ne consistant qu'à retravailler des impressions, des chocs d'une réalité qu'il comprend déjà comme une construction sociale. Et cette phénoménologie correspond bien avec de qu'on a tendance à qualifier de "symboliste", voire de "bergsonien" dans son approche : le respect du sensible, l'attention aux sens, le primat de l'Einfühlung qui favorisent une conception du monde et de l'histoire comme une éternelle succession de luttes et confrontations ente le flux chaud de la vie et de l'humain et le flux froid des objets et de l'intellect. Or la monnaie consacre à ses yeux le triomphe de ce dernier, où l'intellect domine le sentiment tout comme le rapport des objets détermine les rapports sociaux. Simple parle dans ce contexte de l'atrophie de la culture individuelle au profit de l'hypertrophie de la culture objective et nous livre l'un des premiers rapports de crise de la modernité naissante. Les termes d'atomisation et d'aliénation de l'individu trouvent ici leur sens et y inaugurent avec le siècle débutant, une recherche qui va à l'avenir occuper une grande partie des sciences sociales."  

De manière centrale, c'est au niveau des relations sociales qu'il faut entreprendre l'analyse, et SIMMEL les comprend à travers une analyse du phénomène monétaire. Comme chez beaucoup d'auteurs, mais avec une autre acuité, c'est la notion d'échange qui la fonde. Il se livre à une analyse historique sur l'influence de la "forme" monnaie depuis le Moyen-âge. Une forme de distanciation par rapport à l'objet, impensable auparavant, un objet étant unique, s'opère progressivement, avec la présence de plus en plus importante de la monnaie qui introduit l'idée d'équivalence entre plusieurs objets, en favorisant l'échange où les objets n'ont plus de valeur en soi, mais une valeur en monnaie. Bien que les termes ne fassent pas partie du langage de SIMMEL, cela fait irrésistiblement penser au début de la valeur d'usage et de la valeur d'échange. Sauf qu'il s'agit pour le philosophe et sociologue allemand de comprendre le nivellement des valeurs qu'entraine la monnaie, ce nivellement touchant peu à peu toutes les sphères des relations sociales. La rationalité se manifeste alors en une rationalité du quelconque et de la disponibilité généralisée. Le seul échappatoire à cette évolution est un repli sur soi, mais en même temps l'affirmation de sa subjectivité fondamentale, mais alors d'une subjectivité du quelconque, du disponible. Autant dire qu'il n'y a pas d'échappatoire, sauf à se réfugier (et c'est ce que font certains) dans des communautés coupées de l'évolution générale. 

Dans son analyse de la modernité, toujours pour HAESSLER, SIMMEL nous propose de partir du postulat méthodique d'une analyse de la socialité en termes d'inter-relations, pour en faire dériver la constitution de la socialité marchande par une forme particulière d'inter-relations, l'échange économique. Etant donné que la société s'auto-constitue, s'auto-construit elle-même, il élabore sa thèse générale : l'échange n'est que le code analytique de la socialité marchande, la forme qui, du général au particulier, affecte toutes les relations sociales, les rend toutes comparables, modifiables, sujettes au pouvoir, alors que la monnaie réintègre resynthétise ces éléments dans des ensembles artificiels et complexes, les assemble selon une nouvelle objectivité qui lui est immanente. Notre civilisation aurait donc atteint ce stade où, par basculement du quantitatif au qualitatif, des ensembles sociaux originels seraient corrodés, dissolus en fonction de l'échange et leurs éléments intégrés dans de nouvelles formes, de nouveaux ensembles et cercles sociaux parfaitement artificiels, puisque conçus selon une logique monétaire qui, longtemps sous-jacente, immergée, enchâssée dans le social, ferait tout à coup son apparition, se manifesterait en refoulant cette espèce de première nature sociale qu'est la socialité traditionnelles et archaïque.  

Pour motiver cette thèse, SIMMEL fait appel à tout l'instrumentaire technique de la monnaie et l'échange. Il s'agit de mettre à jour, et c'est le champ d'application concret de la PhdG, les qualités "formatrices" de la monnaie. Il sort du langage économique en s'en servant. Le discours sociologique permet de mettre à jour ce que souvent la pensée économique camoufle. Cette évolution dont discute SIMMEL est essentiellement conflictuelle. HAESSLER en fait une liste non exhaustive :

- l'échange est ce par quoi le producteur se décatis de son "objet", se dépossède, tout comme il est le code qui lui intime de produire "pour l'autre", de se distancer a priori de l'objet, de se faire violence tout en la transposant en celui-ci ;

- l'échange est le lieu de conflagration de la violence (mimétique) inscrite dans l'objet, quand deux producteurs se rencontrent pour se proposer leurs produits ;

- il en découle que les parties, ainsi nommée "contractants" sont ou deviennent "étrangers" (l'un pour l'autre, l'un de l'autre), dans un jeu de perpétuelle oscillation entre confiance et violence ;

- l'avantage, la "chance" - au sens que Max WEBER donne à ce terme -, quand l'on se mêle de ces jeux de l'échange, est qu'à partir du moment où on a un produit à proposer, l'on ne se heurte plus à la violence immédiate de l'autre, mais, comme le dit Marcel MAUSS, qu'en posant ses lances, on parvient à multiplier les contacts, à se faire croiser les cercles sociaux, présidant ainsi à la constitution d'une société autonome ;

- mais le prix d'une telle sociabilité est la nécessaire objectivité dont on doit faire preuve dans ce genre de rapports : ce qu'on est soi-même compte peu ou prou par rapport à ce qu'on apporte dans l'échange, d'où la nécessaire et douloureuse abstrafication des rapports sociaux.

Ce qui n'est potentiel au niveau de l'échange devient réalisation par l'entremise de la monnaie. Ce qui importe à SIMMEL, ce n'est pas l'existence du marché, mais l'apparition d'une "objectivité nouvelle", qui fait que par l'entremise de la monnaie, les choses puissent être partagées sans que l'une des parties soit lésé. Pour HAESSLER, l'aspect "révolutionnaire de la théorie simélienne réside en cela : "ce qui qui fait que le système complètement particularisé, complètement fragmenté, tienne ensemble, fasse système (ce que les indices de différents marchés et les indices des valeurs, mêmes agglomérés, surtout sans doute agglomérés, ne peuvent pas faire... contrairement à l'illusion des marchés boursiers, osons-nous compléter), ce n'est ni la "Main invisible" d'Adam Smith, ni la Naturabsicht de Kant, mais précisément la dynamique sociale inscrite au sein de l'échange monétaire (à somme positive)."

SIMMEL, en bon lecteur des socialistes et des marxistes de son temps, qui analysent le caractère de marchandise des relations sociales, veut aller plus loin qu'eux. Il veut saisir l'ensemble des relations sociales à travers cette forme unique et faire apparaitre, à travers celle-ci cette forme unique de l'échange, les contours d'une théorie de la modernité. 

Mais face au nivellement des valeurs, face à une vision pessimiste de la modernité, SIMMEL met en valeur une forme des relations sociales qui contrebalance de manière sous-jacente cette socialité marchande. Il décèle une immédiateté primordiale, sous cet échange généralisé marchand, une socialité à base de gratitude, d'empathie, un faisceau, dirions-nous-mêmes, d'échange symbolique. Et SIMMEL s'attache à repérer ces phénomènes d'échange symbolise qui constituent en quelque sorte un contre-projet à la modernité marchande. 

        Georg SIMMEL vit dans un monde qui n'est pas encore, en Allemagne, dominé par le tissu industriel et urbain. Il a sous les yeux des vestiges et même des communautés villageoises vivaces qui sont encore en conflit à issue incertaine avec le nouveau monde industriel. La ville,  plus précisément la Métropole, constitue un thème présent dans l'oeuvre de SIMMEL. 

        Stéphane JONAS et Patrick SCHWEITZER s'attèle au texte du philosophe et sociologue allemand intitulé "Die Grosstädte und das Geistesleben" (Métropole et Mentalité) de 1903, paru dans l'ouvrage Brücke and Tür (texte traduit par Philippe FRITSCH et Isaac JOSEPH dans l'ouvrage L'école de Chicago, Champ urbain, 1979).

"L'analyse du problème de la Métropole, écrivent-ils, se développe dans le rapport entre l'existence moderne et ses formes. La Métropole, "siège de l'économie monétaire" est cette forme générale qui assume le procès de rationalisation des rapports sociaux. Rationalisation des rapports sociaux faisant elle-même suite à la rationalisation des rapports de production. La Métropole exprime une intellectualisation de la vie qui vise à préserver la vis subjective de l'individu face aux nouveaux aspects qualitatifs et quantitatifs de la réalité urbaine. Le processus a sa source dans la prétention des individus à préserver l'autonomie et la singularité de leur existence face au nivellement et à l'indifférenciation imposés par le monde moderne. L'homme d'une part est un objet comme les autres, d'autre part "aucun objet ne mérite d'être préféré à un autre". Simmel note : "Tandis qu'au cours d'une période antérieure de développement, l'homme devait payer ses rares relations de dépendance par l'étroitesse des liens personnels, et souvent par le fait qu'un individu était irremplaçable, nous trouvons maintenant une compensation à la multiplicité des relations de dépendance dans l'indifférence que nous pouvons manifester aux personnes avec qui nous sommes en rapport, et par la liberté où nous sommes de les remplacer"."

Fondement psychologique de ce type de personnalités métropolitaine : l'intensification de la vie nerveuse, nous dirions peut-être intensification, accélération du rythme de la vie. Walter BENJAMIN analyse de manière qui s'y rapproche ce qu'il appelle la reproduction. Pour ce dernier, l'introduction de la reproduction technique dans le domaine artistique amène la disparition de ce qu'il appelle "l'ici et maintenant" de l'oeuvre, de sa valeur culturelle, de sa valeur d'usage. Lieu urbain privilégié de la socialité, la grande ville est pour SIMMEL un modèle culturel singulier important, dont la forme spatiale (au sens défini par Michel MAFFESOLI) permet d'accumuler et de faire jaillir de nouveaux contenus plus ou moins explicites, mouvants et changeants. L'unité spatiale close (mais cette clôture n'est que relative) de la grande ville répondant ainsi à la diversité et à la pluralité de ses contenus, est un espace culturel particulièrement favorable à la personnalité de l'homme moderne.

On voit bien aussi que la Métropole est aussi le lieu de concentration de conflits multiples, dont sans doute le ressort est cette opposition que montre SIMMEL entre la dynamique de la modernité marchande et le développement des relations symboliques. C'est d'autant plus saisissant que SIMMEL insiste souvent sur une sorte de déterminisme spatial appliqué à l'étude de la grande ville : dimension, densité, hétérogénéité. Cette façon de voir influence largement les études de l'École de Chicago, notamment celles de Louis WIRTH, dans le sens d'établir une division mécanique directe entre la dimension spatiale er les formes sociales (Urbanism as a Way of Life, Chicago, 1938). 

 

Stéphan JONS et Patrick SCHWEITZER, Georg Simmel et la ville ; A. J. HAESSLER, Au coeur de la socialité marchande, dans Georg Simmel, La sociologie et l'expérience du monde moderne, Sous la direction de Patrick WATIER, Méridiens Klincksieck, 1986.

 

SOCIUS

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29 mars 2018 4 29 /03 /mars /2018 08:42

  Philosophe et théoricien socialiste et communiste allemand, grand ami et collaboration de Karl MARX; qui assure à la mort de ce dernier l'édition de ses dernières oeuvres, Friedrich ENGELS est militant de la Ligue des Communistes et de l'Association Internationale des travailleurs. 

  Issu d'une famille d'industriels, tout en étudiant particulièrement la philosophie de HEGEL qui prédomine alors en Allemagne, il travaille dans l'entreprise de son père lorsqu'il s'installe en Angleterre en 1842. Il est au premières loges pour écrire La situation de la classe laborieuse en Angleterre qu'il publie en 1845. C'est à cette même année qu'il fait connaissance à Paris avec Karl MARX qui édite le journal Annales franco-allemandes. Son histoire se confond presque alors avec celle de son nouvel ami pour la constitution de la théorie marxiste. 

  Il est le grand spécialiste de stratégie militaire dans la pensée marxiste. Contributeur et parfois plus que Karl MARX (qui se concentre sur les questions économiques et sociales et qui s'intéresse peu aux questions militaires), partageant avec lui la même philosophie, il se charge pratiquement seul d'étudier les problèmes stratégiques.

 

Le matérialisme historique

   En dehors d'une polémique, très partisane d'ailleurs, sur l'attribution de la paternité du matérialisme historique à ENGELS ou à MARX, l'exposition dans notamment Le Capital du matérialisme historique est marquée par le fait que l'édition des Livre II et III, après la mort de Karl MARX, en 1885 et 1894 respectivement est du ressort de Friedrich ENGELS qui a dû se livrer à une gros travail de déchiffrage et de montage des manuscrits qu'il lui a laissés. C'est un travail de connaissance auquel ENGELS se livre dans les dernières années de sa vie. Dans les préfaces notamment, il fait oeuvre de théoricien de l'histoire des sciences. Appliquant à MARX les concepts épistémologiques qui permettent, par exemple, de comprendre la place de LAVOISIER dans l'histoire de la chimie, il étudie le mécanisme de la révolution théorique opérée par MARX en économie politique par la définition du concept de surévaluer (ou plus-value), et ses conditions de possibilité.

Son activité théorique, comme celle de son ami et collaborateur d'ailleurs, s'étend à une série de domaines que l'actualité ou les nécessités de la lutte politique mettent au premier plan, mais  qui requièrent chaque fois une science éprouvée. D'où de très nombreux article et plusieurs livres.

On doit citer notamment une série d'ouvrages historiques, étudiant principalement les origines de la question paysanne en Europe. 

Dans l'Anti-Dühring de 1878, il écrit contre la philosophie éclectique d'un privatdozent à l'université de Berlin qui avait acquis une grande influence dans la social-démocratie allemande; ENGELS expose systématiquement les principes du matérialisme historique et l'histoire du passage du socialisme utopique au socialisme scientifique, donc de la fusion du mouvement ouvrier et de la théorie marxiste. Devenu (surtout par sa réédition partielle, d'abord parue en français sous le titre Socialisme utopique et socialisme scientifique 1880) le texte le plus lu du marxisme classique avec le Manifeste communiste, cet ouvrage polémique devait suggérer à beaucoup de théoriciens et de militants une lecture évolutionniste, bien que très éloignée de l'évolutionnisme spencérien (les chapitres sur DARWIN, remarquables de précision, conduisent précisément ENGELS à critiquer toute extrapolation sociologique des concepts biologiques, a fortiori tout "social-darwinisme"). Définissant l'économie politique comme "science des conditions et des formes dans lesquelles les diverses sociétés humaines ont produit et échangé, et dans lesquelles en conséquence les produits se sont chaque fois répartis"; il assigne au matérialisme historique comme objet l'étude des lois d'évolution internes à chaque mode de production. Mais celles-c-, à leur tour, apparaissent comme autant d'étapes du développement de la contradiction entre forces productives et rapports de production, contradiction qui se traduit alors en antagonismes de classes. Particulièrement opposé aux thèses anarchistes sur l'"abolition de l'État" (bien qu'il adopte la formule saint-simonienne du "passage du gouvernement des hommes à l'administration des choses"), ENGELS définit alors la dialectique de la transition au communisme comme un "dépérissement" progressif de l'État, qui interviendra lorsque celui-ci aura assumé, par suite d la concentration du capital et des luttes des classes, l'ensemble des fonctions économiques et sociales "générales", sous la direction du prolétariat.

L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État (1884) est inspiré par la lecture de l'ethnologue américain Lewis H. MORGAN qui, "en Amérique, avait redécouvert à sa façon", et sur un objet nouveau, le matérialisme historique, ENGELS prend comme fil conducteur la thèse matérialiste que "le facteur déterminant, en dernier ressort, dans l'histoire, c'est la production et la reproduction de la vie immédiate", selon la double articulation définie dans Le Capital : production des moyens de production, production des moyens de consommation. Il montre que les formes de la famille sont historiquement relatives à la nature des rapports de production dominants, que le fonctionnement des rapports de parenté communautaires est   incompatible avec l'exploitation de classe qui engendre au contraire l'État comme forme institutionnalisée de répression des classes exploitées par la classe dominante.

Beaucoup plus nettement que MARX dans ses manuscrits de 1857-1858 (dont il remanie les énoncés en supprimant de sa préconisation de l'histoire universelle le concept du "mode de production asiatique" et en fixant la série esclavage-servage-travail salarié comme types fondamentaux d'exploitation), ENGELS contribue à fonder la possibilité d'une anthropologie historique (à la fois économique et politique), tout à fait distincte de l'anthropologie philosophique telle qu'elle avait régné de LOCKE à ROUSSEAU, à KANT et aux propres oeuvres de jeunesse de MARX et ENGELS. Il faut noter qu'elle comporte en même temps les rares indications du marxisme classique quant à la domination des femmes par les hommes, indications qui doivent beaucoup non seulement au "féminisme" pratique d'ENGELS, mais à sa lecture de FOURIER dont il reprend largement la critique du "mariage bourgeois". On peut faire la même remarque en ce qui concerne l'ouverture du matérialisme historique aux problèmes ethniques et linguistiques, pratiquement ignorés de MARX. (Étienne BALIBAR, Pierre MACHEREY)

 

Stratégiste marxiste

    Au fil des années, ENGELS se passionne pour une matière qui le laissent indifférent dans la jeunesse. Son expérience militaire se limite à une année passée dans l'artillerie prussienne. Il termine son service en 1842 et il faut attendre les révolutions de 1848 pour qu'il commence à s'intéresser aux affaires militaires. A partir de là, il produit une oeuvre stratégique considérable, disséminée dans ses nombreux écrits. Il ne rédige pas de véritable traité, ce qui explique en partie pourquoi cet aspect de la pensée marxiste soit resté en marge des études consacrées à ses deux fondateurs. 

Peu instruit en matière de stratégie, ENGELS décide de s'éduquer lui-même. En l'espace de quelques mois, il lit tous les traités militaires qui lui tombent sous la main, notamment ceux de MONTECUCCOLI, William NAPIER, JOMINI et CLAUSEWITZ. On a beaucoup parlé de l'influence de CLAUSEWITZ sur la pensée militaire marxiste. Bien que cette influence ait été importante ultérieurement, chez LÉNINE notamment, et bien que MARX et ENGELS aient mentionné le stratège allemand dans leur correspondance, il est difficile de bien cerner celle-ci dans les textes militaires produits par ENGELS (ou MARX). CLAUSEWITZ et ENGELS partagent  une certaine approche de la philosophie et d la politique : ils envisagent les choses dans leur totalité et de façon absolue, et perçoivent la guerre comme une continuation ou comme un instrument de la politique. Toutefois ENGELS ne semble pas attacher plus d'importance à la pensée de CLAUSEWITZ qu'à celle d'autres théoriciens de la guerre, et rien n'indique que MARX ou ENGELS aient apprécié De la guerre a sa juste valeur.

Les événements de 1848 confortent ENGELS dans l'idée qu'une connaissance approfondie de la problématique de la guerre est essentielles pour parvenir à la victoire révolutionnaire. C'est ainsi qu'il devient l'un des observateurs les plus perspiscaces de son époque sur la guerre. Il se met à écrire de nombreux articles, certains signés par MARX, pour divers journaux, notamment le New York Daily Tribune et Die Presse, pour lequel il commente la guerre civile américaine. Il écrit sur la guerre de 1866 entre l'Autriche et la Prusse pour le Guardian et sur la guerre de 1870-71 pour le Pall Mall Gazette. Son analyse de ces diverses campagnes militaires est étrangement dénuée de toute espèce de connotation marxiste. ENGELS interprète les principes de guerre comme ses contemporains, c'est-à-dire selon les principes de guerre établis par JOMINI, le penseur militaire le plus influent à cette époque. ENGELS commettra d'ailleurs les mêmes erreurs que les autres spécialistes militaires et sera surpris, comme eux, par la victoire de la Prusse - et par sa stratégie qui viole certains principes établis - sur l'Autriche théoriquement supérieure.

La pensée d'ENGELS suit une évolution constante. Ses théories sur le rapport entre la guerre et la révolution tiennent compte des divers événements qu'il observe au cours de sa vie. Au départ, il s'inspire du modèle révolutionnaire français pour établir la relation entre la guerre et la révolution. Les révolutions de 1848 et 1849, pense-t-il sur le moment, vont provoquer une guerre généralisée qui se conclura par la mise en place d'un pouvoir révolutionnaire centralisé en Allemagne. Avec une économie qui augmente la productivité du travail, un État socialiste bénéficie de plus de main-d'oeuvre utilisable à des fins militaires et donc, à long terme, s'arrogera un et avantage sur le plan militaire par rapport aux États bourgeois. Influencé par le concept de nation armée qui émerge au XIXe siècle, ENGELS prévoit une levée en masse d'un degré encore jamais atteint qui transformerait complètement les modes de combat. Toutefois, il doit constater que ses prévisions ne se réalisent pas, et il est obligé d'accepter le fait que, à court terme, une nation révolutionnaire doit se contenter de combattre selon les méthodes traditionnelles de la guerre moderne.

Peu à peu, ENGELS et MARX vont relativiser le rôle de la guerre par rapport à la révolution. Le type de guerre que MARX et ENGELS espéraient voir se profiler dans un horizon plus ou moins proche est en fait de plus en plus éloigné des types de conflits qu'ils observent eu Europe. Au lieu d'une guerre totale et généralisée, les conflits continentaux, jusqu'en 1870, sont de type limité. La guerre franco-prussienne, dont le résultat (annexion de l'Alsace-Lorraine) ne fait qu'exacerber l'antagonisme entre la France et l'Allemagne, les deux nations disposant du plus grand potentiel révolutionnaire, provoque chez MARX et ENGELS un rejet de la guerre comme instrument de la révolution, les moyens pacifiques étant jugés préférables. Bien qu'il envisage dès 1885 l'éventualité d'une guerre mondiale qui aurait pour effet d'anéantir le système capitaliste et l'État bourgeois, ENGELS reste confiant qu'un tel résultat est réalisable, et préférable, à travers des moyens plus pacifiques.

L'autre aspect de la ^pensée d'ENGELS, en matière de stratégie militaire, a pour objet l'étude du rôle des armées dans l'évolution des sociétés, ainsi que de leur apport révolutionnaire. A partir de 1851, il concentre ses efforts sur l'étude de ce phénomène particulier. le rôle de l'armée, pense-t-il, doit être replacé dans son contexte social. Historiquement, l'organisation militaire précède l'organisation des classes sociales. Les changements d'ordre technologique et social constituent les deux matrices de l'évolution de la guerre. Les Athéniens, par exemple étaient intellectuellement prédisposés à l'infanterie légère, alors que les Spartiates ne pouvaient utiliser d'autre formation que la phalange. Quant aux inventions techniques, elles peuvent bouleverser l'ordre militaire. Une telle vision minimise le rôle de l'homme, c'est-à-dire du "génie guerrier", du stratège, si fortement prisé dans beaucoup de milieux. C'est d'ailleurs ce que veut faire ENGELS en étudiant minutieusement les changements sociaux et les progrès techniques de son époque. C'est ce qui explique son intérêt pour la guerre de Sécession américaine, première guerre à caractère absolu et utilisant la technologie moderne à des fins destructrices. La relation entre technologie et stratégie militaire est l'un des thème développé dans son Anti-Dühring (1878). L'invention de l'arme à feu qui, progressivement, a complètement changé la nature de la guerre, est avant tout une innovation industrielle, d'onc d'ordre économique. Dans un texte sur les tactiques d'infanterie écrit au même moment, ENGELS tente de démontrer comme l'évolution de la puissance issue de la révolution de 1789 sont directement responsables de la place prise par l'infanterie au XIXe siècle. ENGELS a plus confiance envers le simple soldat dans sa capacité à découvrir et à exploiter instinctivement ces changements qu'envers l'officier qui fait obstacle à tout changements pouvant affecter la tactique.

C'est donc en partie par le bas que ces changements tactiques se réalisent. L'évolution technologique, pense-t-il en analysant la guerre franco-prussienne, a atteint ses propres limites de perfectionnement, tout au moins dans son potentiel à transformer le combat terrestre. La conscription "universelle" est le moyen le plus efficace que possède une nation pour se défendre. C'est également la meilleure façon de s'assurer que les masses s'arrogent un savoir militaire qui n'est plus l'apanage des seules élites gouvernementales. La conscription est donc aussi avantageuse d'un point de vue stratégique que révolutionnaire. Le service national réduit à la fois les risques de guerre, qu'à cette époque ENGELS perçoit comme dangereux pour la révolution, et prépare les masses ouvrières au combat. l'armée de masse est inévitable, tout comme la fin du capitalisme dont elle sera l'instrument de la destruction. ENGELS, sous couvert idéologique, développe en fait des théories sur la guerre souvent semblables à celles qui émanent au même moment d'autres théoriciens militaires plus "classiques" comme Helmut von MOLTKE, le grande stratège allemand de cette époque. (BLIN et CHALIAND).

 

Politique et philosophie

    Comme toute révolution ouvrant à la connaissance scientifique un nouveau "continent", et cela malgré les dénégations de bon nombre de philosophes et sociologues "anti-marxistes"; l'oeuvre de Karl MARX, produit nécessairement une rupture en philosophie. Lorsque cette science est celle de l'histoire, elle comporte à terme la possibilité d'une histoire scientifiques des sciences et de la philosophie, et la reconnaissance du caractère essentiellement politique de toute philosophie. Contrairement à l'affirmation de beaucoup de philosophes, universitaires ou non, la philosophie en soi n'existe pas, elle s'inscrit dans une histoire, au demeurant conflictuelle, et il existe des philosophies dominantes et des philosophies dominées, comme il existe des classes dominantes et des classes dominées (même si les unes et les autres ne se recoupent pas nécessairement). D'où l'oeuvre philosophique d'ENGELS (L'Anti-Dühring, les manuscrits de la Dialectique de la Nature, et Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie politique allemande de 1888) qui pose ces problèmes en fonction d'un thème privilégié : l'histoire de la catégorie de dialectique et des rapports entre la dialectique idéaliste (hégélienne) et la dialectique matérialiste (marxiste). Dans ce domaine, ce sont surtout les questions qui sont posées, sans être résolues. Si cette oeuvre sert plus tard à la constitution d'une ontologie dogmatique (lectures de LÉNINE, puis de STALINE, notamment par le Diamat, philosophie officielle de l'URSS), cette dialectique inachevée et probablement inachevable n'importe pas tant par son "application" aux sciences de la nature que par son rapport à l'histoire et à la politique. Plus que la "négation de la négation", source prodigieuse de gloses, ses catégories centrales sont l'"unité des contraires" et l'"action en retour". Le lien est immédiat avec les tentatives du dernier ENGELS pour constituer une théorie des idéologies et de l'État, une histoire des "conceptions du monde" (religieuse, juridique, prolétarienne), et par là pour développer une analyse des mouvements de masses (et non seulement des antagonismes de classes) qui constituent les "forces motrices" concrètes du procès historique.

   L'activité d'ENGELS est en même temps théorique et pratique. On peut le considérer comme le premier dirigeant effectif du prolétariat universel, même si titre peut apparaitre ronflant. En 1864, il participe à la fondation de l'Association Internationale des Travailleurs. Puis, conseiller des socialistes marxistes de tous les pays, il intervient notamment de très près dans la constitution des partis socialistes allemand et français, dans le développement du socialisme russe et italien. Jusqu'à sa mort à Londres, son rôle est d'orientation et de rectification politique (notamment sur la question décisive de la dictature du prolétariat), d'éducation (la plupart des dirigeants de la IIe Internationale sont ses élèves directs), enfin de centralisation des luttes et des programmes.

    Dans ses derniers textes (notamment la Critique du Programme d'Erfurt, de 1891), où il est dit que "la République démocratique est la forme spécifique de la dictature du prolétariat", et la Préface à la réédition des Luttes de classes en France de MARX, en 1895, baptisée le "Testament d'Engels" par la social-démocratie allemande, qui l'édite avec des coupures significatives), ENGELS commence d'analyser les formes de lutte politique de la classe ouvrière adaptées à une nouvelle époque historique, bien différente de 1848 ou de 1871, caractérisée par de nouveaux développements du capitalisme, mais aussi des syndicats et des partis ouvriers de masse, potentiellement majoritaires, donc capables d'accéder au pouvoir par la voie du suffrage universel, quitte à le préserver par la force. Ces formulations, même rétablies dans leur intégralité, laissent place à différentes interprétations ; elles débouchent directement sur le conflit des différents "marxismes" de la IIe Internationale : le "révisionnisme" de BERNSTEIN, l'"orthodoxie" de KAUTSKY, les "communismes" de Rosa LUXEMBOURG et LÉNINE. (BALIBAR, MACHEREY)

 

Friedrich ENGELS, Oeuvres complètes, Editions Brake, 13 volumes, 1930-1947 ; Correspondance avec Paul et Laura Lafargue, 1868-1895, 1956-1959. On trouve un certain nombre d'écrits sur le site uqac.ca, Classiques en sciences sociales. Voir aussi www.marxists.org.

A. CORNU, Karl Marx et Friedrich Engels, Leur vie et leur oeuvre, 3 volumes, 1957-1962. Pascal CHARBONNAT, Histoire des philosophies matérialistes, Syllespse, 2007. Mohamed MOULFI, Engels, philosophie et science, L'Harmattan, 2004. 

Martin BERGES, Armies and Revolution, The Revolutionary Tactics of Classical Marxism, Manden, Conn., 1977. Ivanoé BONOMI, Federico Engels e i problem de la guerra, Nueva antologia, 1918. Jehuda WALLACH, Die Krieslehre von Friedrich Engels, Francfort, 1968. Gerhard ZIRKE, Der Genera.l Friedrich Engels, der erste Militartheoriker der Arbeitklasse, Berlin, 1957.

Pour la polémique sur l'"engelsianisme", voir Dictionnaire Critique du Marxisme, Sous la direction de LABICA-BENSUSSAN, PUF, 1999.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Étienne BALIBAR, Pierre MACHEREY, Engels, dans Encyclopedia Universalis. 

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19 mars 2018 1 19 /03 /mars /2018 10:55

    Dominicain français, connu comme historien de l'art et homme de lettre, théologien, auteur de nombreux ouvrages d'art religieux et de théologie spirituelle, Pie-Raymond RÉGAMEY se préoccupe beaucoup de non-violence. 

A ce dernier titre, il fait figure d'incitation aux autorités religieuses à une réflexion sur l'apport spirituel et pratique de la non-violence, non seulement à travers ses ouvrages ou des revues, mais aussi par l'intermédiaire du réseau des Frères Dominicains auquel il appartient, l'Ordre des Prêcheurs. 

Né dans une famille protestante, il se convertit au catholicisme en 1926. Élève au collège Chaptal, il prépare une licence d'histoire en 1921, après son engagement volontaire et se démobilisation en 1919. Il commence à suivre les cours de l'École du Louvre, mais doirtabandonner avant la thèse car il devient soutien de famille.

Il entre dans les ordres fin 1928, au noviciat d'Amiens où il choisit Pie comme nom de religion et de 1929 à 1934 entreprend des études théologiques au Saulchoir à Kain en Belgique. C'est là qu'il se lie avec le père Marie-Alain COUTURIER. Assigné en 1936 au convent de Saint-Jacques à Paris, il entre en 1937 dans l'aventure de la revue L'Art sacré fondée par Joseph PICHARD en 1935, passée aux éditions du Cerf en 1937 et qu'il dirige, (avec une interruption de 1939 à 1945) jusqu'en 1954 avec le Père COUTURIER. 

Mobilisé en 1939, prisonnier de juin à décembre 1940 dans le mouvement de débâcle de l'armée française, il écrit sous l'Occupation de nombreux ouvrages de spiritualité. Dans le monde intellectuel de l'art sacré catholique, il occupe de plus en plus une place centrale et a un rôle important dans l'organisation d'expositions, qu'elles soient officielles (France-Vatican) ou non. Pris entre ses activités autour de l'art sacré et ses études de théologie chrétienne, Raymond RÉGAMEY vit cela comme un dilemme. 

Il rédige de nombreux ouvrages sur la spiritualité : Se garder libre (1962), L'Évangile est à l'extrême (1970) et surtout le grand ouvrage projeté pendant longtemps Redécouvrir la vie religieuse, dont le premier tome lui vaut d'être appelé à Rome pour rédiger le texte préparatoire à une Lettre du pape Paul VI (Evangelica testificatio du 29 juin 1971).

Au sein de l'Ordre dominicain, il a surtout une position conservatrice, qui le met en conflit à la fin des années 1960 avec les partisans d'une évolution à laquelle il est résolument hostile (abandon de rites, modification de la règle monastique). D'un caractère difficile, il se retire progressivement de son activité. 

    Une partie de ses activités est consacrée au développement et à la diffusion des idées de non-violence. 

En 1955, le cours Saint-Jacques "Non-violence et amour des ennemis" séduit les militants de la non-violence qui le contactent. Il s'implique dans le mouvement durant près de dix ans, avec des journées de réflexion, des colloques, des conférences à Paris, en province, à Lourdes et en Suisse. Il rejoint le comité des Amis de Gandhi et se lie avec Lanza del VASTO, Danilo DOLCI, Jean GOSS. Il s'intéresse à des thèmes parents, tels le jeûne, l'objection de conscience, l'arme atomique. Il publie en 1958 Non-violence et conscience chrétienne et collabore à divers ouvrages. Il n'hésite pas à donner de sa personne : la télévision retransmet l'épisode d'une manifestation où il est ramassé sur le trottoir par les agents de police - sans doute en 1960. Outre cet engagement, on retrouve Pie RÉGAMEY pour des actions plus ponctuelles dans divers groupes : Comité Vatican (1958) ; Cercle Saint-Jeanne (1960), Centre Interdisciplinaire de recherches et études chrétiennes (CIREC), en 1961 et 1963, Cercle Saint-Jean-Baptiste (1969 et 1970). Il s'implique durant quelques années avec la Paroisse universitaire qu'il connait depuis longtemps ; on le retrouve dans des sessions des Équipes enseignantes des instituteurs publics. Il s'intéresse au mouvement "Vie nouvelle", dans le sillage d'Emmanuel MOUNIER qu'il a rencontré après la guerre et donc l'oeuvre semble l'avoir marqué ; il participe dans les années 1960 à des journées de rencontre, et conserve des liens avec la veuve et la fille de MOUNIER. Le Centre catholique des intellectuels français (CCIF) le sollicite pour ses "Semaines". Il s'engage enfin dans le mouvement "Fidélité et Ouverture" ; de 1974 jusqu'aux années 1980, il en suit les réunions annuelles et participe aux sessions d'été.

     Pie-Raymond RÉGAMAY, même au-delà de la période où il quitte progressivement ses activités au sein des Dominicains, suscite l'intérêt et même des vocations pour la non-violence au sein de l'Église catholique. 

 

Pie-Raymond RÉGAMAY, la pauvreté, introduction nécessaire à la vie chrétienne, Anbier, 1941 ; Non-violence et conscience chrétienne, Cerf, 1958 ; L'exigence de Dieu, Cerf, 1969 ; Redécouverte du jeûne (collectif), Cerf, 1959 ; Face à la non-violence : pour un statut des objecteurs de conscience, avec Jean-Yves JOLIF, Cerf, 1962 ; Non-violence et objection de conscience (avec Marilène CLÉMENT et Henri FRONSAC), Casterman, 1962. Il préface aussi de nombreux ouvrages, dont celui de Camille DREVET : Gandhi interpelle les chrétien, Cerf, 1965. 

 

Françoise CAUSSÉ, Pie Régamay, dans Encyclopedia Universalis, 2014 ; Régamay Pie-Raymond, dans Dictionnaire biographique des frêres prêcheurs, rubrique Dominicains des provinces françaises (XIXe-XXe siècles), http://journals.openedition.org, 2015.

 

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17 mars 2018 6 17 /03 /mars /2018 10:13

     Ces fictions, contrairement à une tendance malheureuse propre à notre temps de les considérer comme des divertissements, constituent des témoignages même déformés de faits historiques. Pour les contemporains de ces oeuvres, ils constituaient souvent les uniques sources mémorisées des événements en cours ou proches ou encore lointains. Pour les historiens, il s'agit parfois des seules sources d'information sur des événements. A l'aide de tout un appareil intellectuel critique, ils s'efforcent d'en tirer le maximum d'enseignements, compte tenu d'une connaissance du contexte acquise par ailleurs. En vers ou en prose (ici en l'occurence, il s'agit de vers), ces oeuvres accompagnent souvent la vie de tous ceux qui n'ont pas d'instruction suffisante pour lire et écrire, et constituent un moyen de propagande important pour les puissants de ce monde, qu'ils soient seigneurs ou ecclésiastiques. Pour le coup, à côté des cantiques officiels, ils constituent souvent une source de savoirs laïcisés ou faisant appel à des discours religieux non officiels. Ces "chants" sont colportés de place en place, de villes en villages, en de multiples occasions et au fil du temps se déforment, se transforment, se chargent d'autres sens.

        Cette Chanson de Bertrand du Guesclin, 23 000 alexandrins, dont il existe plusieurs versions et plusieurs rédactions (parfois transformée en prose), dont la rédaction commencée après la mort du connétable en 1380 et terminée en 1387 (d'où sort déjà un résumé en prose), est une des dernières chansons de geste, cat elle reprend la formes des anciens poèmes héroïques. Principale source d'information sur la vie de Bertrand du Guesclin, écrite par un trouvère, CUVELIER (ou Cunelier, ou encore Cimelier), un temps à son service direct, cette Chanson est rééditée le long des siècles, et très officiellement d'abord par la Couronne de France. CUVELIER figure parmi les plus importants des trouvères et ménestriel de son époque, signalé en 1372 à la cour de CHARLES V, comme "diseur" du roi. Et comme tel, son oeuvre bénéficie de toute l'attention de la famille royale, tant comme source d'apprentissage de sa propre histoire que comme moyen de propagande à travers tout le Royaume. De même que DU GUESCLIN fait consciemment des oeuvres de CUVELIER un instrument de propagande, pour magnifier ses "hauts faits d'armes", les différents officiants à la cour en matière d'éducation se charge de la conservation et de l'usage de cette "Chanson".

    Elle influe de façon notable dont on rapporte dans quantité d'ouvrages la vie et les exploits de Bertrand DU GUESCLIN. Au-delà de son "cas", l'oeuvre constitue aussi une source d'informations sur les pratiques guerrières et les moeurs du temps, sur la formation d'un proto-nationalisme français au Moyen-âge. 

 

Bertrand DU GUESCLIN (1320-1380)

     Noble breton, connétable de France et de Catille, en service actif vers 1335-1380, participe à la guerre de cent ans, à la guerre de succession de Bretagne et à la première guerre civile de Castille. Issu de la petite noblesse, doté d'un esprit bagarreur et guerrier (participant aux tournois), il parvient jusqu'à la plus haute charge de Connétable, c'est-à-dire de responsable de l'administration et de l'armée, par sa rapidité à l'emporter sur le champ de bataille, par sa capacité à faire ouvrir les portes des villes plus par ruse que par force. A la tête souvent d'une maigre troupe de pas plus de quelques centaines d'hommes, il obtient les mêmes résultats qu'avec une grande armée, lourde, encombrante et coûteuse. S'il usurpe sa gloire (selon CONTAMINE), il excelle à galvaniser des bandes de routiers pillards et surtout à s'assurer les moyens de sa renommée. Figure utilisée (et usée de la même manière que JEANNE D'ARC d'ailleurs), par le nationalisme français du XIXe siècle et du début du XXe aussi d'ailleurs, il est l'objet aujourd'hui d'une historiographie nuancée, voire contradictoire, qui se situe surtout dans un contexte, celui d'une guerre longue dévastatrice, sans compter un épisode très meurtrier de Peste Noire, qui lasse urbains comme ruraux, petit peuple et noblesse, scrutant avec angoisse l'horizon prêt à accepter un recours saint, puissant et pieux. 

    Ce capitaine de compagnie se signale au cours du siège de Rennes en 1356-1357 où il combat Thomas GANTERBURY. En 1359, il participe au siège de Melun avant d'être fait prisonnier. Libéré après la signature du traité de Brétigny, il combat en normandie puis reprend Mantes et Melun avant de s'engager contre les Espagnols. Il est nommé connétable en 1370. Pendant dix ans, il impose une stratégie à la France (en devenir) qui lui permet de reprendre des territoires occupés par l'ennemi. Évoluant dans un contexte guerrier où le combat est ritualisé et où la tactique se résume au choc frontal, DU GUESCLIN se signale par son originalité. Pratiquent un style de guerre indirect, refusant de se plier aux lois rigides de la chevalerie, il a une approche de la guerre caractéristique de ce qu'on a appelé depuis "petite guerre" ou guérilla.

Il refuse la bataille rangée qui favorise les armées anglaises par rapport aux armées françaises. Il préfère mener une tactique de harcèlement, avec embuscade et raids nocturnes. Il cherche à déséquilibrer l'adversaire en s'attaquant à ses lignes de communications et en interceptant ses convois de ravitaillement. Il utilise sa cavalerie comme infanterie montée et offre ainsi aux fantassins une meilleure mobilité. Enfin, il sait gagner le soutien de la population pour s'en faire une alliée redoutable, notamment grâce à une propagande basée sur le colportage d'exploits par des ménestriels, dont justement CUVELIER. 

Cette guerre d'usure qui table sur des résultats à long terme est finalement payante. Ce style de guerre, que pratiquent presque systématiquement les Orientaux à la même époque, est exceptionnel en Europe durant cette période et au-delà, et c'est ce qui marque la mémoire des spécialistes de la guerre d'alors. 

Mais ce qui rend le personnage intéressant se situe sans doute aussi dans la part active qu'il prend dans la lutte contre les compagnies de mercenaires employées un peu partout, aussi dévastatrices en temps de guerre que de paix. En cela, il marque le début du remplacement de ces turbulentes compagnies par des armées professionnelles (plus ou moins) permanentes. La guerre civile de Castille est déclenchée de par la volonté du roi de France de délivrer le royaume des Grandes compagnies de mercenaires qui ravagent les provinces. Il les persuade de participer à cette guerre aux côtés d'Henri de Trastamare qui dispute à Pierre Le Cruel le trône de Castille. Il s'y couvre de gloire et anéanti ce dernier prétendant, lorsqu'il appelle les Anglais du Prince Noir, gouverneur de Guyenne. Fait prisonnier lui et ses officiers par le Prince Noir, il n'en réchappe qu'en réunissant une forte somme pour la rançon, forme habituelle de libération à cette époque. C'est un bel exemple d'élimination par épuisement des bandes des grandes compagnies, à l'image de ces Croisades bien antérieures, menées en partie pour tarir l'agressivité des chevaliers dans les royaumes engagés contre les Arabes, qui autrement les ravageraient...

Par ailleurs, DU GUESCLIN fait partie de ces personnages du Moyen-Âge qui sont les pivots, tant populaires que royaux, de la formation du sentiment national français. 

 

La formation d'un proto puis d'un sentiment national français.

   C'est sur cet aspect que s'attarde longuement l'éditeur scientifique Ernest CHARRIÈRE, dans une longue introduction de l'édition de 1839 de "Chronique de Bertrand du Guesclin" (Typographie de Firmin Didot Frères, Imprimerie de l'Institut de France).

Dans un style qui n'existe plus, on peut lire que dans ces temps, la société anarchique devait à son anarchie même un principe de vitalité dont nous n'avons pas idée, et elle pouvait souffrir sans de grands inconvénients une permanence de troubles qui serait rapidement mortelle pour les sociétés ordonnées comme les nôtres. Il entend par là les multiples malheurs quotidiens, qui frappent les diverses couches sociales, des bourgeois des villes aux paysans des campagnes, de la guerre aux épidémies, des dégradations des grandes compagnies aux mauvaises récoltes, qui sont le lot, surtout pendant la guerre de Cent ans, d'une partie des territoires convoités par plusieurs grandes familles royales. Alors que ceux-ci avaient bénéficié depuis plusieurs siècles d'une croissance économique suffisante pour supporter l'accroissement de populations, ils doivent subir calamités sur calamités, ne sachant plus trop bien vers qui se tourner pour retrouver la sérénité de jours prévisibles. "Il fallu, écrit-il, que le mal devint général pour être sensible, et que la communauté de sentiments naquit de la communauté d'intérêts froissés dans cette mêlée. (...). Mais le mal était moins dans les choses que dans les hommes, dont l'éducation était au prix de cette expérience , et quand elle fut faite, le résultat ne se fit pas attendre. Il est aussi complet que frappant, car c'est la ruine de cette féodalité désormais impuissante pour protéger l'Etat qu'elle morcelait, c'est l'expulsion du principe étranger qui aspirait à dominer le royaume qu'il partageait, c'est l'établissement de la société civile prévalant sur l'organisation militaire, c'est la  première apparition dans l'histoire du Paris révolutionnaire et démocratique jetant son intérêt de domination au milieu de ces querelles, entre une royauté trop féodale encore dans ses moeurs et ses traditions, et les vassaux qui lui reprochaient au contraire de manquer aux lois de son origines." Relâchement de l'autorité, enrichissement des exploiteurs, spoliateurs et des bandes isolées, atteinte directe aux classes maitresses de la propriété, tout cela contribue, alors que la chevalerie subit des coupes terribles, que les paysans comme les citadins sont obligés de prendre leur défense en main, les rois de France favorisent partout l'extension des droits de communes pour détacher les populations du gouvernement des Anglais ou des Bourguigons. Le problème des grandes compagnies est centrale dans cette situation, et le royaume de France s'attache de plus en plus à le résoudre. "Il se fait au XIVe siècle une représentation anticipée, un essai confus et instinctifs des idées et des systèmes qui se se développeront dans les âges suivants ; au moment de rompre avec le passé, son organisation en décadence recouvre une sorte de jeunesse, comme toutes les institutions prêtes à disparaitre, et à côté d'elles se produisent les nouveaux principes dans leurs conséquences les plus extrêmes (...)".

Le sentiment protonational fait partie de ces nouveaux principes, et il s'est déjà développé quand le héros de cette chronique entre en scène. Mais si les faits ne sont pas rapportés de façon objective et si ces versions en vers sont fortement contestées, notamment en Bretagne, le fait même que cette Chronique perdure dans le temps et dans l'espace, chantée partiellement ou en entier, en de multiples occasions, est le signe de la prégnance des caractères, des sentiments qu'elle propage. Avec son éducation fruste et "inculte", Bertrand du GUESCLIN, proche du sentiment populaire, arraché de bonne heure aux intérêts aristocratiques de sa province, conscient du pouvoir de ces vers, voulant entrainer avec lui des troupes enthousiastes et furieuses, surfe et entretient, survalorise en quelque sorte ce sentiment national naissant d'une communauté populaire en faveur d'une autorité précise, même si celle-ci est encore mal établie, faible même si l'on considère les hommes pourtant oint du Seigneur qui la portent, parfois versatile et indécis, emportés plus qu'emportant par les victoires dans une conjoncture toujours mouvante. A noter que ce sentiment n'est pas de même nature chez le peuple et chez les nobles, qui entourent le roi. Chez le peuple, et son élan enthousiaste l'emporte parfois sur les hésitations des conseillers du roi, ce sentiment est tout entier religieux, mystique, d'une croyance aux miracles que nous pourrions juger scandaleuse à notre époque. Chez les noble, l'adhésion tactique et stratégique l'emporte de beaucoup ; certains plus instruits que d'autres ne se mêlant que plein de réticences aux émotions populaires et ne partageant pas ou peu les croyances qui entourent le sacré de la personne du roi... 

 

Chronique de Bertrand du Guesclin, par Cuvelier, trouvère du XIVe siècle, édition établie par Ernest CHARRIÈRE, Paris, Firmin-Didot, 1839 en 2 tomes. La Chanson de Bertrand du Guesclin de Cuvelier, édition établie par Jean-Claude FAUCON, Toulouse, Éditions universitaires du Sud, 1990-1911, en trois tomes. Le texte de la première version cité ici est disponible sur Google.fr

Philippe CONTAMINE, La guerre au Moyen-Âge, Paris, 1980. Thierry LASSABATÈRE, Du Guesclin. Vie et fabrique d'un héros médiéval, Paris, 2015. Siméon LUCE, Histoire de Bertrand Du Guesclin et de son époque, Paris, 1976.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

     

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17 mars 2018 6 17 /03 /mars /2018 08:41

         Livre collectif de membres du Réseau "Sortir du colonialisme", ce livre se veut le début de l'analyse de la toponymie (noms des rue de Paris) poursuivie dans le blog du même nom, afin de combattre une certaine mémoire de l'histoire de la France. 

       Didier EPSZTAJN et Patrick SILBERSTEIN expliquent leur démarche au début de ce livre, qui déroule en une "croisière" ces noms de rues baptisées des "célébrités" de l'aventure coloniale.

Même si on peut penser que cela n'a pas vraiment beaucoup d'importance, il faut se souvenir que la mémoire collective est la prégnance de mille détails de la vie quotidienne, dont les noms de rue, vus ou aperçus lors de la marche ou de la conduite automobile dans le Paris d'aujourd'hui n'est pas anodine. Même si, comme ils le rappellent d'ailleurs, ces noms "coloniaux", ne "marquent" que 300 des quelques 6 000 rues, voies, avenues, boulevards de la capitale, ils contribuent au "dessin" que se font les Français (et les Touristes!) de Paris.

Pour les auteurs de ce petit livre, ces "plaques bleues font bien plus que célébrer l'expansion coloniale française et son oeuvre "civilisatrice" ; elles montrent l'extraordinaire imbrication du fait colonial avec la construction et le fonctionnement de l'Etat. Les élites du pays, dont évidemment les élites militaires, ont été façonnées par le système colonial et impliqués dans son histoire." Pour eux, qui s'appuient d'ailleurs sur une flopée d'études historiques dont on retrouve les références en fin de livre, "Contrairement aux enseignement diffusés, il n'y a pas d'un côté la république vertueuse - pour n'en rester qu'à ce régime politique - et de l'autre le colonialisme et les colons. Il n'y a pas non plus un Alexis de Tocqueville - qui a évidemment été récompensé par une rue dès 1877 - penseur de la démocratie et un autre Alexis de Tocqueville penseur des razzias. Il y a bel et bien enchevêtrement, symbiose, imbrication". 

D'ailleurs pour ceux qui en doutent, l'attribution des noms de rue, de la même manière que l'édification de statues d'ailleurs, est le fruit d'une bataille politique et idéologique qui remonte parfois jusqu'à l'Assemblée Nationale. Les auteurs ne demandent pas l'occultation de la mémoire de cette colonisation, ils réclament seulement l'annulation d'une certaine glorification d'un certain passé plus que sanglant. Ils déplorent d'ailleurs que le projet d'un musée de la colonisation, quel qu'en soit le nom, n'ai pu d'ailleurs aboutir. Car la mémoire demande une explicitation de l'histoire que les noms de voies piétonnières et/ou routières ne restituent que peu ou pas du tout. 

Qui sait que la rue du Lieutenant-Lapeyre dans le 14ème arrondissement est un hommage au sous-lieutenant d'infanterie coloniale, "mort héroïquement au cours de la pacification du Maroc" ou que la rue du Colonel-Moll dans le 17ème arrondissement célèbre un officier des troupes de marine, commandant au Tonkin puis en Afrique, où il est chargé de fixer les frontières des territoires sous domination française afin d'arrêter le partage avec les territoires colonisés par la Grande-Bretagne et l'Allemagne (1903-1906)? Ce petit livre est un guide intéressant à prendre en main avec les guides touristiques... 

Guide du Paris colonial et des banlieues, Éditions Syllepse, 2018, 145 pages. https://guidedupariscolonialetdesbanlieues.worldpress.com. www.anticolonial.net. 

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16 mars 2018 5 16 /03 /mars /2018 10:53

      Georg SIMMEL considère souvent dans ses oeuvres la dynamique entre individus et société comme une dynamique tragique. Il a tendance non seulement à dramatiser le conflit mais, malgré tous ses exemples historiques, à comprendre la dynamique sociale comme une dynamique métaphysique et vitaliste. A l'inverse de Karl MARX qui théorise et recherche les fondements de l'aliénation et de la fétichisation des marchandises et de l'argent, Georg SIMMEL les déshistorise et dédialectise. C'est sans doute pourquoi on a voulu par la suite dissocier la pensée de Georg SIMMEL de l'ensemble du courant sociologique et socialiste, alors que ses points de départ se trouvent souvent dans la littérature marxiste alors largement diffusée en Allemagne (beaucoup plus qu'après la guerre de 1914-1918). La culture est analysée de manière plus tragique qu'historique et au lieu de la considérer comme un processus productif, SIMMEL la conçoit comme une sorte de substance destructrice. Au lieu de concevoir la culture en interaction avec la vie, il oppose l'une et l'autre comme la vie et la mort, et oublie parfois ses propres préceptes méthodologiques, ce qui a fait écrire à Emile DURKHEIM que ses écrits recelaient souvent un caractère inachevé et obscur. Il faut redire ici que l'oeuvre de SIMMEL n'est pas un ensemble cohérent en soi malgré ses tentatives de synthèse. C'est seulement dans son livre sur Le conflit que l'on peut découvrir le fond d'une pensée qui le considère comme essentiel à la vie sociale. Appartenant à un monde en pleine évolution, un monde où l'individu perd effectivement beaucoup de sa valeur face aux mécanismes de l'industrialisation, il considère son destin comme tragique. 

    Comme l'écrit Frédéric VENDERBERGHE, "lorsque son attention se tourne vers l'individu, le drame de la vie se transforme en tragédie de la culture et de la société. Le même processus fatal, qui, dans la sphère culturelle, entraîne inévitablement la "perte de sens", est aussi à l'oeuvre dans la pH!re matérielle de la société; où elle tend à entraîner la "perte de liberté" acquise lors du passage de la communauté à la société. De même que les sphères axiologiques s'autonomisent, les sphères de l'économie et de l'État se cristallisent dans des sous-systèmes autoréférenciés et autogérés. Ensemble, elles forment la "société", et, aliénée, celle-ci fait face à l'individu et lui impose ses contraintes. "Les éléments sociaux d'origine individuelle confluent dans la figure spéciale de la "société" et celle-ci acquiert ainsi ses propres supports et organes, qui affrontent l'individu avec leurs exigences et leurs capacités exécutives, à la manière d'un parti qui lui serait étranger." (Sociologie et épistémologie, PUF, 1981). 

Ce conflit entre la société et l'individu se poursuit à l'intérieur de celui-ci et, dès lors que l'individu le ressent comme un conflit entre la partie sociale (le Moi) et la partie non sociale (le Jeu) de sa personne, en reprenant les termes de G. H. MEAD. A première vue, SIMMEL rend la critique marxiste de l'inversion aliénante du sujet et de l'objet. Mais le processus d'aliénation, qui est chez MARX un processus socio-historique, est généralisé par SIMMEL et réinterprété comme un processus métaphysique (suivant l'analyse qu'en fait HABERMAS). Le philosophe et sociologue allemand semble réellement pris à certains moments par un pré-romantisme quine plait pas à tout le monde... Si ce ne sont pas des forces historiques socio-économiques qui animent l'opposition entre le sujet et l'objet, mais des forces cosmiques, on peu concevoir que le conflit entre la société et l'individu soit insoluble, ce qui évidemment un caractère dramatique et fataliste... 

 

Comment la société est-elle possible?

      Georg SIMMEL, se posant la question, face à ce conflit notamment, se pose la question : Comment la société est-elle possible? Dans Soziologie (1908), il fait ce qu'il nomme lui-même une digression qui peut être éclairante. Reprenant la problématique de KANT sur la nature et la transposant, l'étendant, aux processus "qui en dernier ressort se produisent dans les individus et qui conditionnent l'être-société de ces individus".

La question est à comprendre, écrit-il "dans un sens encore plus fondamental (qu'une simple synthèse des individus qui s'appelle une société)". "Je disais que la réalisation de l'unité synthétique est une fonction qui dans le cas de la nature incombe au sujet percevant ; dans le cas de la société cette fonction revient aux éléments de la société eux-mêmes. La conscience de former une société n'est certes pas présente in abstracto dans l'individu, toutefois chacun sait que les autres lui sont liés, même si ce savoir que j'ai des autres en tant qu'êtres socialisés et cette aperception de tout complexe en tant que société ne se réalisent en général que par rapport à des contenus particuliers et concrets. Mais peut-être que ce cas n'est pas différent de celui de "l'unité de la connaissance" ; dans les processus de conscience, nous procédons réellement conformément à elle en coordonnant un contenu concret à un autre, sans pour autant avoir conscience de l'unité elle-même de façon détachée, autrement que dans le cas d'abstractions rares et ultérieures. La question est maintenant celle-ci : qu'est-ce que généralement et a priori sert de fondement , quelles sont les présuppositions qui doivent être opérantes pour que les processus particuliers, concrets, dans la conscience individuelle, soient réellement des processus de socialisation, quels sont les éléments inclus en eux qui font que leur réalisation soit, exprimée en termes abstraits, la production d'une unité sociale à partir des individus?" SIMMEL répond en trois éléments, qui n'épuise pas la question :

- "L'image qu'un homme acquiert d'un autre par le contact personnel est déterminée par certains glissements qui ne sont pas de simples illusions émanant d'une expérience incomplète (...) mais qui sont plut^to des changements principales de la complexité de l'objet réel. Et ces glissements (...) sont de deux types. Dans une certaine mesure nous percevons l'autre comme étant généralisé. Et cela, parce qu'il ne nous est peut-être pas donné de nous représenter pleinement une individualité différente de la nôtre. (...) C'est précisément à partir de l'entière unicité d'une personnalité que nous construisons une image de cette personnalité qui n'est pas identique à sa réalité, mais qui n'est cependant pas non plus un type général, mais plutôt l'image que cette personnalité présenterait si elle était pour ainsi dire tout-à-fait elle-même, si elle réalisait vers le bon ou le mauvais côté la possibilité idéale qui est en tout homme." SIMMEL affleure là toute une problématique de l'empathie, de la sympathie et de l'antipathie, tout en abordant la question de la (mé)connaissance du réel de l'autre. 

- "Il existe une autre catégorie sous laquelle les hommes se voient eux-mêmes ainsi que les autres, et se transforment en vue de produire la société empirique, ce qui peut être formulé par le principe en apparence banal : que chaque élément d'un groupe n'est pas seulement une partie de la société, mais est en plus quelque chose d'autre." Les hommes se voient en action et non sous la forme d'un portrait "naturel". Ils se voient non de façon isolée mais souvent dans un groupe en action. La socialisation ramène l'individu dans la double position : il est contenu en elle et il se trouve en même temps en dehors d'elle, membre de son organisme en même temps qu'il est tout organisme clos, un être-pour-elle et un être-pour-soi. 

- La société est une configuration composée d'éléments inégaux. Car, là-même où les tendances démocratiques ou socialistes projettent une "égalité" ou l'atteignent partiellement, il ne peut s'agir que d'une équivalence entre les personnes, les réalisations, les positions, tandis qu'une égalité entre les hommes, du point de vue de leur nature, de leurs contenus de vie ou de leur destin ne peut pas du tout entrer en ligne de compte. Cette inégalité s'accroit avec la complexification sociale, avec la multiplication des métiers, avec l'accroissement de la population...

    SIMMEL ne veut pas entrer dans un débat proprement épistémologique (même s'il écrit beaucoup dessus!) : "la question sociologique se propose l'abstraction de ce qui dans le phénomène complexe que nous appelons vie sociale, est réellement société, c'est-à-dire socialisation ; elle se propose d'éloigner de la pureté de ce concept tout ce qui ne constitue pas la société comme telle, comme une forme d'existence unique et autonome, mais qui se toute façon ne peut être réalisé historiquement qu'à l'intérieur de la société. Par là, nous avons affaire à un noyau de problèmes clairement définis ; il se pourrait que la périphérie des sphères du problème touche à d'autres sphères de façon provisoire ou durable, et que les délimitations deviennent problématiques, mais le centre n'en reste pas moins solidement à sa place."

 

Georg SIMMEL, "Disgression sur le problème comment la société est-elle possible?", traduction jean Martin RABOT, Université de Minho Braga, Portugal, dans Georg Simmel, La sociologie et l'expérience du monde moderne, sous la direction de Patrick WATIER, Méridiens klincksieck, 1986.

Frédéric VANDENBERGHE, La sociologie de Georg Simmel, La découverte, collection Repères, 2001. 

 

SOCIUS

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15 mars 2018 4 15 /03 /mars /2018 08:25

       De la fin de l'Empire Romain d'Occident à la fin du Moyen-Âge, si on peut encore se permettre ce genre de découpage historique commode, soit du début du fractionnement du pouvoir politique au commencement de la fin de l'ordre féodal, c'est en France que se réalise, bien plus qu'Italie ou en Espagne, en encore plus qu'en Allemagne et en Grande-Bretagne le rassemblement de territoires sous une autorité consentie, à défaut d'être encore stable et centralisée (ce qui n'est le cas que plus tard sous les quatre Louis). Si le rassemblement de ces terres ne relève pas complètement (ou seulement en pointillé suivant les règnes et la volonté des responsables d"une Église soucieuse de son autonomie) d'une stratégie mise en oeuvre tout au long de ces siècles, la maison capétienne est mue, par nécessité ou par ambition, dans il faut le dire une sorte de chaos qui mêle guerres, épidémies et famines endémiques, par un mouvement d'expansion qui ne se dément pas. Face à ses rivales, elle manifeste non seulement une ambition tenace, mais également une croyance en sa destinée, soutenue par tout un ensemble de groupes culturels très divers, soucieux à la fois de stabilité (qui permet le commerce) et las d'autorités éclatées incapables d'assurer à la fois paix et prospérité. Le souvenir de l'Empire Romain, perpétué sur le plan politique par la fiction relative du Saint Empire Romain Germanique, l'unification progressive de populations sous la même foi catholique, d'heureuses conjonctures militaires, la position géographique centrale de l'Ile de France, une terre propice à toutes sortes d'agricultures, sont quelques éléments qui permettent à des familles ambitieuses, possédées parfois par la foi de leur destin, regroupées sous une même généalogie de coeur et d'esprit, celle des Capétiens, d'amalgamer au fil des siècles allégeances et propriétés.

 

Une même hantise au long des siècles : accroitre les territoires et affermir l'autorité

      La dénomination de dynastie capétienne, des Capétiens directs, puis des Valois et enfin des Bourbons est une commodité d'historiens, mais pas seulement. L'emblème de la fleur de lys est le ralliement de toutes ces lignées, dominées et dominantes, et elle est la marque d'une véritable famille royale. Sans pour autant décrire les différentes luttes politiques et militaires comme des conflits, armés souvent, entre frères, cousins et atterra (sans compter les soeurs et les cousines...), il existe entre tous ces personnages aux moyens légaux et financiers qui s'accumulent au cours des siècles de véritables accointances qui les distingue définitivement d'autres lignées, comme celles de Plantagenêts ou des Hohenzollern. Il n'y a pas pour autant identité parfaite entre ces lignées capétiennes et le sentiment protonational français partagé par tant de féodaux, d'ecclésiastiques, d'artistes, de nobles. Des Bourbons pourront au fil des siècles s'opposer à d'autres lignées capétiennes, de même que les Valois. Il existe toutefois une véritable durée sur le long terme, et après les Mérovingiens et les Carolingiens, du règne de cette dynastie, dont on a pu écrire qu'elle était la plus longue du monde, d'Hugues Capet (987) à Louis XVI (1793), prolongée par intermittences ensuite avec Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe Ier (1814-1848). Non seulement, cela fait plus de 35 têtes couronnées (37), mais nombreux ont en tête d'accroitre de manière ferme leurs possessions, avec atout idéologique majeur qui importe à ces époques, d'être sacré, oint du Seigneur, reconnu par l'Église, garants de l'extension et de la sauvegarde de la Chrétienté en Occident. La hantise des souverains les plus en pointe dans cette lignée qui ne compte pas que des lumières (!), et ils furent assez nombreux, les familles étant capables se se repassés le flambeau soit directement soit dans un premier temps par l'intermédiaire de conseillers privés du Roi inamovibles la plupart du temps, est de notre vassal de personne et d'accumuler en revanche les allégeances féodales, dans le cadre d'un ordre féodal qu'ils ne contestent d'abord pas (ils le confortent plutôt) avant de le transformer en monarchie directement responsable devant Dieu. Le grand problème de cette dynastie, dynastie d'abord militaire, qui finira d'ailleurs de la faire tomber au XVIIIe siècle, est d'être obligée de s'endetter de plus en plus pour soutenir ses guerres, et d'être obligé soit de ne plus les payer (en s'en prenant physiquement aux finances, Juifs, Templiers, Italiens...), soit de recourir à des assemblées plutôt turbulantes, parfois en États-généraux décisifs pour l'avenir de la monarchie. 

     On peut constater deux phénomènes majeurs qui contribuent à conforter les acquisitions territoriales directes et indirectes au fil du temps : l'organisation d'une fiscalité efficace supportée par une organisation administrative (avec un monopole de la frappe de la monnaie) (chapeautée par des responsables directement auprès du Roi) et la constitution progressive d'une armée permanente qui permet - sans que l'analyse en soit faite sur le moment - de rejeter des territoires les mercenaires de tout type, parallèlement d'ailleurs à l'établissement d'un monopole royal (personnel) sur des fabrications d'armes et sur les mines). De plus le sentiment national, à coup de propagandes, religieuses ou non, se diffuse dans des parties des populations, notamment urbaines (parallèlement au progrès de l'intruction scolaire) qui au départ ne reconnaisse comme autorité que celle des princes, comtes, barons, à la tête d'un système féodal ou post-féodal (féodalité bâtarde)... Les gens d'armes clament pour exécuter les sentences de justice, progressivement, Au nom du Roi! alors qu'auparavant résonnaient au nom du Prince!, au nom du Comte!, voire au nom de Dieu!

     Ce qui tranche progressivement le caractère de cette dynastie capétienne d'avec celles qui l'ont précédée, c'est une sorte de déplacement (déjà amorcée au cours de l'héritage de Charlemagne) de l'attention et des énergies de ses rois et reines, du Saint Empire Romain Germanique vers le territoire devenu français. La polarisation du conflit avec l'Angleterre s'opère de l'intérieur même de la dynastie. Si après 1066, le duc de Normandie devient roi d'Angleterre, certains rois d'Angleterre parlant un français plus "correct" que ceux qui règnent en Ile de France, c'est dans la foulée des rivalités qui s'expriment durant les Croisades que s'affirment les allégeances différentes entre ceux-ci. Philippe AUGUSTE qui se sert encore du prestige de la Rome antique pour se faire acclamer à Paris, Louis IX (Saint Louis) qui intervient sur les conflits entre Papauté et Empereur germanique et Philippe IV le Bel qui organise  le domaine royal jusqu'aux parlements des régions ont tous cette hantise d'accroitre et leur territoire et leur pouvoir à l'intérieur de ce territoire, et même sur ceux de leurs vassaux. C'est à l'occasion de la jonction, à la suite des conflits intérieurs aux Capétiens directs, dans une conjoncture qui rend difficile la succession directe, seul mode reconnu de transmission du pouvoir royal, entre Capétiens Directs et Valois, en 1328, que s'affirme de manière un peu définitive la ligne de fracture entre prétendants aux deux Couronnes (de France et d'Angleterre) et prétendants de la Couronne de France. L'avènement de Philippe VI de Valois en mai 1328 signe le début des hostilités, les membres mêmes de la famille des Capétiens (celle des Bourbons contre les Valois par exemple), répartissant leur préférence entre les deux sortes de prétendants.

Même si par la suite l'historiographie favorise la vision d'un conflit entre la France et l'Angleterre, durant la guerre de Cent Ans par exemple, il faut bien voir, et quand on raconte l'histoire d'Angleterre aux Anglais, on s'en aperçoit bien, que s'opposent réellement barons, princes... en faveur d'un Royaume qui unissent le Continent aux grandes iles contre illustres chefs de contrées en faveur d'un seul Royaume de France. C'est en cela, même si l'on a la vision d'une dynastie qui construit peu à peu un sorte de France aux frontières "naturelles" comme on l'écrira beaucoup plus tard, rien n'est réellement joué à cette période de l'histoire. On parle, on pense en Français des deux côtés de la Manche, dans une même culture globale, avant cette séparation définitive issue de la guerre de Cent Ans précisément, qui se double plus tard encore d'une fracture religieuse. Et que s'établit, au XVIe siècle, une séparation proprement linguistique aux redoutables conséquences...

     La stratégie des Capétiens Valois dont on parle n'est pas d'une même nature, car ce ne sont pas les mêmes branches de la famille qui pilote versant français, entre les deux branches qui se succèdent, mais on voit bien, que, parce que les souverains Anglais d'une part sont aux prises avec des problèmes féodaux d'une autre nature dans les îles (Angleterre-Ecosse-Pays de Galle-Irlande...), que les souverains d'Ile de France, qui parfois sont éjectés d'ailleurs de ce domaine, qui sont aux prises avec des rivalités normandes, bretonnes, aquitaines, provençale, qui s'additionnent ou se conjuguent dans le temps... Entre 1328 et 1589, cette maison des Valois, avec leurs branches (Valois direct, rameau d'Orléans, Rameau d'Orléans d'Angoulême), met en oeuvre les mêmes moyens en vue des mêmes fins, dans des conflits divers dont la matrice est constitué par la rivalité entre une maison qui se veut de plus en plus anglaise plutôt que française et une maison française qui se revendique seule la possession de territoires de plus en plus étendu autour de l'ile-de-France. Le grand jeu s'opère à trois au minimum, Bourguignons, Armagnacs et Plantagenêts se heurtent tour à tour ou en même temps dans des réseaux d'alliance où leurs vassaux peuvent faire parfois la différence. Chaque protagoniste emploie pro domo les mêmes expédients dans leurs guerres : impôt, frappe de monnaie, manipulation de leur valeur, emploi de mercenaires. On peut en venir à opposer plus des troupes 'françaises" entre elles que des troupes issues des deux rives de la Manche, étant donné que les ravages stratégiquement opérés en temps de guerre continuent en temps de paix. Les mercenaires n'arrêtent pas leurs déprédations et les souverains emploient beaucoup d'énergie à lutter autant contre ceux-ci que les uns contre les autres... La guerre de Cent Ans, baptisée ainsi très tardivement (1337-1453) constitue une suite de guerres interrompues de trêves, dans une conjoncture économique obérée par la Grande Peste (1347-1352), ses effets qui semblent faibles sur le déroulement de la guerre, opèrent une saignée sans équivalent du haut en bas de l'échelle sociale des populations, ce qui montre le caractère terriblement contingent (ces contingences, sans jeux de mots, sont au sens propre terribles) des péripéties successorales. 

  La stratégie des Bourbons enchaine sur celle de la branche dynastique précédente, au hasard des successions, dans un contexte nouveau, celui de guerres de religions qui sont également une conséquence à moyen terme de la Grande Peste avec la remise en cause de l'ordre religieux établi. Le règne de ses Rois correspond à l'apogée de la monarchie absolue et la prépondérance française en Europe. L'ensemble des moyens revendiqués et mis en oeuvre de manière intermittente les siècles d'avant constitué les bases matérielles et morales solides de la monarchie : fiscalité régulière, armée permanente avec recrutement contrôlé, même si des éléments non français peuvent en constituer une partie, contrôle de l'instrument monétaire, monopole sur les mines et les fabrications d'armement, contrôle des arts et des métiers (sous forme de privilège sur territoire étendu souvent), mise à la disposition de la monarchie d'un ensemble de moyens d'information et de divertissement, alliance forte avec l'Église gallicane, sentiment national et d'allegeance à la monarchie... Avant les quatre Louis qui allient,  par leurs conseillers, pensée stratégique globale et mise en oeuvre de la défense d'un territoire, Henri IV met en place le système de consensus entre protestants et catholiques, entre les nobles et entre l'Eglise et l'Etat, qui fonde les conditions de l'existence d'une monarchie puissante et stable. 

Parmi tous ces moyens, la manière dont cette dynastie s'efforce de rendre la justice, sur le fond et en pratique, constitue une sorte de fil rouge qui compte beaucoup dans le ralliement des nobles et des populations, tant urbaines que rurales. Cet élément compense dans l'esprit de beaucoup le poids de l'impôt toujours plus important demandé. Dans la démarche idéologique, il s'agit - ce qui est théorisé assez tôt au XVe siècle, notamment dans les milieux religieux - d'un contrat qui lie sécurité, prospérité et soutien (moral et matériel) à la monarchie. 

   Tant dans la guerre de Cent Ans qu'auparavant se forge le sentiment national français, où l'activité des menestriels et des prêcheurs de toute sorte joue un très grand rôle. Le développement des foires commerciales va de pair avec le développement d'une activité artistique, cette dernière exaltant souvent les espoirs de paix et de prospérité porté sur la monarchie proto-française puis française. Les épopée de DU GUESCLIN et de JEANNE D'ARC constituent, mais il y en d'autres moins connues, deux pôles culturels qui cimentent ce sentiment national, en dépit de toutes les infortunes militaires. C'est d'ailleurs par l'étude de ces épopées comme des faits historiquement établis qui les ont fait naître que l'on perçoit le mieux le plus important ciment du pouvoir royal : l'adhésion de multiples pouvoirs politiques au départ pourtant fortement antagonistes et de multiples éléments des populations en général. Jusqu'à la fin toutefois, révoltes (urbaines, rurales, provinciales) et menaces de révolution parsèment la vie de cette monarchie, qui n'assure parfois son pouvoir qu'au prix de terribles répressions qui marquent d'ailleurs plus tard populations et pouvoirs locaux, dont la mémoire est utilisée, et ce jusqu'à l'époque moderne, pour d'autres combats. 

   Il n'empêche que la stratégie capétienne, avec cette transmission remarquable des connaissances (civiles et militaires) et de la culture d'une génération à l'autre, d'une branche dynastique à l'autre, dans laquelle l'Eglise catholique joue d'ailleurs un grand rôle, parvient à faire considérer ses membres comme les maître en leur Empire, les opérations de police étant là pour maintenir leur ordre chez eux, à l'intérieur de frontières de plus en plus garanties par des traités entre Royaumes et/ou Républiques. 

 

Une transformation progressive qui traverse toute l'Europe

     Jean-Philippe GENÊT décrit bien cette évolution multi-séculaire dont le pivot se situe lors de la transformation entre 1270 et 1360 de la monarchie féodale. C'est en France plus qu'ailleurs que cette évolution donne ses fruits les plus féconds. Pour une raison un peu simple, voire primaire : elle se situe à l'extrémité d'un continent où nombre de populations s'entassent après s'être déplacées d'Est en Ouest, sans pouvoir aller plus loin... Ces peuples n'ont pas grand choix, soit ils s'entendent ou meurent, sous le coup des guerres, des épidémies et des famines.

Entre 1270 et 1360, "la monarchie féodale, écrit-il, se transforme. Ce n'est pas une révolution ; mais une série d'évolutions, amorcée depuis longtemps, souvent dans l'Eglise ou les villes plus que dans les États, se cristallise pour donner naissance à une structure politique nouvelle : dans ses caractéristiques essentielles, elle préfigure l'Etat moderne. En quelques années, la fiscalité féodale (fondé sur l'aide du vassal au seigneur) devient une fiscalité consentie, une contribution. Ce consentement est, selon des modalités variables, exprimée par des assemblées représentatives (...) plus ou moins issues de la curie féodale. Du gouvernement effectué par un petit groupe de fidèles, on passe à des administrations de fonctionnaires et d'officiers ; de même, les armées constituées par la levée féodale des vassaux deviennent des armées professionnelles contractuelles, puis permanentes. L'espace imprécis dominé par les personnes se mue en un territoire, espace circonscrit et défini par des frontières. Le concept d'État (le mot apparait dans son acception moderne au XVe siècle) s'approfondit au plan juridique et théorique, avec des notions comme celles de des publics et de Couronne distincte de la personne du roi, avec la généralisation des raisonnements dérivés du droit romain, et l'idée que le roi est à la fois source de la loi et soumis à la loi. Enfin, la notion de sujet se superpose peu à peu à celle de vassal.

D'autres changements, poursuit-il, sans être d'ordre strictement politique, sont étroitement liés à cette évolution : ainsi la "naissance de l'esprit laïc", mais aussi ces hérésies qui, cherchant à circonscrire précisémennt le rôle de l'Eglise, sont en fait les premières manifestations de la réforme (...) et surtout - sans doute l'aspect le plus difficile à mettre en lumière - le développement du concept d'individu-ujet, qui, au-delà du politique, se traduit sur les plans de la littérature (avec la généralisation de la notion d'auteur), de la religion (avec la valorisation de l'expérience individuelle du chrétien, autre racine de la réforme) ou de l'art (idée d'artiste). Les historiens résument souvent ce bouleversement de la civilisation occidentale par le nom de Renaissance, associée plus précisément à l'Italie du Trecento et du Qattrocento, mais le phénomène culturel ne peut être coupé de la société dans laquelle il se produit : le substrat politique et social de la Renaissance est précisément cette genèse de l'État moderne, ou plutôt ses contrecoups, qui affectent toute l'Europe. les formes les plus achevées de la culture de la Renaissance se développement en effet hors des monarchies d'Occident, dans les cité de Flandre et d'Italie.

Le moteur de la genèse de l'État moderne est le couple infernal formé par l'impôt et la guerre : non la guerre féodale, limitée par la nature même des forces en présence, mais la guerre d'État à État, impliquant non seulement des armées et des financements d'une ampleur nouvelle (qui par exemple dépassent le fruit des prises et libérations d'otages...), mais aussi des ravages et des destructions à une échelle encore jamais vue. La guerre, qui permet d'exiger l'impôt, est à la fois cause et conséquence du développement de ce type d'État. Car, car l'effort d'organisation et de mobilisation rend l'appareil d'État de plus en plus efficace ; conséquence, car elle est l'instrument de la concurrence entre les États, départagés non par leur richesse ou leur puissance intrinsèques, mais par leur capacité à mobiliser des ressources toujours plus grandes pour la guerre. Les XIVe et XVe siècles sont des siècles de guerre permanente (...). Un cortège ininterrompu de conflits menés par les grands royaumes d'Occident, France, Angleterre, Aragon et Castille finalement unis : États héritiers des monarchies féodales qui se disputent les régions où celles-ci n'ont pu s'imposer, comme l'Italie et les Pays-Bas, où l'État bourguignon s'effondre à la fin du XVe siècle. La guerre n'est plus un événement, elle est une structure."

Mais comment les sociétés politiques des royaumes d'Occident ont-elles pu accepter cela? se demande Jean-Philippe GENÊT, car les conjonctures militaires ne peuvent réellement expliquer cette évolution générale. "L'arrière-plan économique fournit un commencement d'explication : la croissance pluriséculaire qui soutient l'affirmation politique de l'Occident de la fin du Xe au XIIIe siècle (et qui supporte les autorités féodales), s'essouffle dans la seconde moitié du XIIIe siècle : bientôt, la famine reparaît, la population stagne. En 1348, la Peste Noire fauche au moins le tiers de la population européenne (40% en France, 60% en Angleterre..). Les classes dirigeantes sont durement frappées ; les terres restent souvent incultes ; la noblesse féodale, dont largesse, générosité et munificence marquent le statut, voit son genre de vie et son existence même menacée par la baisse du prélèvement seigneurial. L'État, s'il menace l'indépendance nobiliaire par le monopole de la guerre et de l'ordre public qu'il s'arroge, apparaît comme un recours : sa justice impose le respect de l'ordre seigneurial, sa fiscalité crée un prélèvement supplémentaire. Prélèvement certes concurrent de celui du seigneur, mais dont celui-ci tire profit s'il bénéficie de sa redistribution. Les aristocraties féodales tolèrent donc, mais non sans conflits, la genèse de l'État moderne. Les bourgeoisies, grandes pourvoyeuses de fonds, ont elles-aussi leur mot à dire : leur rôle déterminant dans la gestion des finances et du crédit de l'État, les opportunités offertes par les services de l'État et qui leur ouvre la noblesse de robe ou la gentry, comptent autant que la reconnaissance de leur légitimité politique dans le cadre des institutions représentatives. Mêmes les paysanneries, principales victimes du surélevèrent d'État et exclues en général des institutions représentatives, sont sensibles à leur intégration dans le corps politique ; mais la révolte reste leur principal mode d'expression." On conçoit que dans les appels aux ralliements des Capétiens et des Plantagenêts par exemple, mélanges de menaces et de séductions, se trouve des capacités différentes de mobilisation des énergies morales et financières pour l'offre des situations dans les royaumes en gestation. Il s'avère que les Capétiens ont pu concentrer un "capital culturel" plus fort que leurs adversaires ou partenaires dans ces appels. La transmission héréditaire directe, et pas seulement des attributs familiaux, mais des connaissances sous la vigilance souvent de membres d'Église, qui à ces époques concentrent entre leurs mains l'essentiel du capital intellectuel bénéficie plus aux Capétiens qu'aux autres prétendants. 

"le processus de genèse de l'Etat moderne, écrit-il encore, ne s'enclenche donc que là où apparait un consensus social entre aristocratie féodale, bourgeoisie et monarchie : et il se dégage à travers une structure sociale nouvelle que les historiens anglais (puisque c'est là qu'elle se manifeste avec le plus de clarté) appellent la féodalité bâtarde. le système des liens d'homme à homme et les valeurs de fidélité, de service et de protection caractéristiques de la féodalité subsistent : mais la terre n'occupe qu'une place marginale dans la structure, remplacée par l'argent et surtout le patronage qu'offre dans ce cadre le seigneur à son retainer (celui qui retient par un contrat : cas anglais) ou son "allié (avec lequel il a conclu une alliance : cas français) et qui inclut l'accès au service du prince, à la redistribution de la levée fiscale et la protection contre l'ordre d'État (justice, etc). Ce patronage ne fonctionne donc que si le seigneur a accès, soit directement, soit indirectement (en étant à son tour retenu par plus puissant que lui) au lieu de la redistribution de l'impôt et du patronage suprême (celui du roi), en l'occurrence le conseil royal. D'où la constitution de factions et de partis aristocratiques qui se déchaînent dans une concurrence sauvage pour se réserver la part du lion dans la redistribution. Lorsque la structure se bloque, il y a rupture et tendance au fractionnement en unités plus petites : des principautés essaient ainsi de se dégager du carcan monarchique pour accéder à leur tour à l'autonomie. Temps de la guerre entre États, la fin du Moyen-Age est aussi le temps de la guerre civile."

Le passage de cette féodalité bâtarde à une monarchie qui n'est en définitive plus féodale, se réalise surtout sur la ténacité de la dynastie capétienne, dont les membres refusent précisément cette écheveau d'allégeance pour une autorité sans partage, sous l'égide de l'Eglise, elle aussi tenace, mais d'une Église qui devient gallicane, et qui refuse la perspective d'ensemble de Rome. Il se trouve que la conjoncture a aidé grandement les Capétiens dans leur visée stratégique à long terme.

 

Jean-Philippe GENÊT, Le monde au Moyen Âge, Hachette, 1991.

 

STRATEGUS

 

 

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14 mars 2018 3 14 /03 /mars /2018 16:29

     Livre phare de l'oeuvre du sociologue et philosophe allemand publié en 1900, Philosophie de l'argent constitue son premier ouvrage à volonté systématique. Il a fondé sa réputation internationale qu'on ne connaissait en France que par le compte rendu critique de DURKHEIM et par une brève note de lecture de Mohamed CHERKAOUI lors de la publication d'une traduction anglaise en 1980.  Ce n'est qu'en 1987 qu'il est traduit en Français et c'est alors l'occasion de (re)découvrir à la fois la richesses et les lacunes d'une véritable somme. L'argent est un thème très abordé lorsqu'il l'écrit et il l'écrit dans un dialogue avec Karl MARX dont il reprend certaines des thèses de l'auteur du Capital. On peut même à la lecture de l'ouvrage le replacer dans sa vraie portée philosophique, très loin de l'individualisme méthodologique. 

Dès l'introduction dans une Préface, il affirme son intention d'"ajouter au matérialisme historique un étage de telle sorte qu'une explication soit donnée à l'intégration de la vie économique dans les causes de la culture intellectuelle, tout en reconnaissant les formes économiques elles-mêmes comme le résultat de valorisations et de dynamiques plus profondes, de présupposés psychologiques, voire métaphysiques. Ce qui doit se développer, dans la pratique cognitive, selon une réciprocité sans fin : à chaque interprétation d'une forme idéale par une une forme économique se lie l'exigence de saisir cette dernière à son tour par des profondeurs plus idéales, tandis que pour celles-ci il faut trouver son infrastructure économique générale, etc, à l'infini". A cet égard, il touche à des domaines qui ne sont pas analysés de manière approfondie chez MARX, par exemple le problème de la modernité, de la bureaucratie, du fonctionnariat, de la réification du travail intellectuel, des échanges symboliques...

      La Philosophie de l'argent comporte deux grandes parties, une partie analytique et une partie synthétique. C'est dans la seconde partie que se concentrent les parties jugées les plus intéressantes de nos jours.

      Dans la partie analytique, SIMMEL analyse tout d'abord, presque exactement comme le fait MARX, les notions de valeur et d'argent, le procès d'échange. L'échange est le premier fait de l'économie, mais aussi le fondement de l'action réciproque constitutif de la société. Chaque action réciproque est un échange. Ainsi il montre que l'échange économique a son origine dans l'échange de dos des sociétés primitives, anticipant les analyses de sociologues et d'ethnologues comme MAUSS, LEVI-STRAUSS, BOURDIEU. L'échange n'est donc pas seulement le fondement de l'économie, c'est aussi "une forme sociologique sui generis".

Il intègre ces analyses dans ce qu'il appelle une représentation du monde relativiste. L'argent n'exprime rien d'autre que la relativité des choses. SIMMEL, comme MARX, analyse l'argent comme forme d'objectivation de l'universel. L'argent est à la fois marchandise universelle, concrétisation de la séparation entre le sujet et l'objet. Elle est sa philosophie de l'argent : "il fournit au sein du monde pratique la manifestation la plus visible et la réalisation la plus claire de la formule de l'être universel, d'après laquelle donc les choses prennent sens les unes au contact des autres et doivent leur être et leur être-ainsi à la réciprocité des rapports dans lesquelles elles se trouvent". L'argent est pure objectivation de l'échange.

Il considère ensuite le caractère symbolique de l'argent et son rôle symbolique dans les sociétés : il tente de développer la notion d'argent d'un point de vue historique. L'argent contribue à l'objectivation des formes de pouvoir. C'est ainsi que la prolifération du fonctionnariat n'est possible que dans une société régie pour l'argent. Le souverain s'entoure d'une véritable armée de comptables et de scribes dont l'importance est égale à  celle de ses armées proprement dites... Elle est un des symptôme, cette prolifération, de la relation qui existe entre l'argent et l'objectivation du groupe : l'Etat moderne la développe bien plus que les petites communautés primitives. SIMMEL, dans sa lancée, en vient à désigner ce phénomène comme une "intellectualisation de l'argent", dans la mesure où l'argent permet à des formes purement intellectuelles (comme l'Etat, la nation...) d'avoir une existe réelle. SIMMEL revient plus tard sur le problème de la bureaucratisation.

Au troisième chapitre; il aborde le problème de la téléologie et de la causalité en des termes très voisins de ceux de HEGEL : "Notre rapport au monde se présente comme une courbe qui part du site vers l'objet; l'intègre en elle-même, et revient au sujet. Et tandis que tout contact contingent et mécanique avec les choses montre extérieurement le même schéma, l'action téléologique est innervée et maintenue par l'unité de la conscience". L'action téléologique signifie l'implication consciente de nos énergies subjectivistes dans une existence objective. De la sorte, le processus téléologique est lui-même une action réciproque entre sujet et objet, entre esprit et nature, entre le vouloir du moi et la nature extérieure. La téléologie est donc pour SIMMEL un concept relatif qui a un double caractère : 

- il est un mécanisme mais un mécanisme qui conduit de l'esprit à l'esprit ;

- il est continu et constitue la courbe dont le point de départ et d'arrivée n'est autre que l'âme.

De cela, il déduit le concept d'outil. L'outil est l'insertion d'une instance entre le sujet et l'objet, qui prend une position médiane entre les deux : il est un objet extérieur qui n'a qu'une action mécaniques, mais d'autre part, un objet avec lequel on agit. Ce principe de l'outil est agissant dans tous les domaines, notamment lorsqu'il ne sert pas à la production matérielle mais à l'expression de choses intellectuelles. C'est alors qu'il prend une forme tout à fait pure : le type le plus parfait est celui des institutions sociales à l'aide desquelles l'individu fait usage d'un outil produit par l'universalité et qui multiplie son pouvoir. L'argent a précisément cette fonction d'outil universel dans la série téléologique. Mais l'outil a la caractéristique de subsister en dehors des cas de son utilisation et peut même servir à des fins qui ne sont pas les siennes à l'origine : par exemple l'armée. Le développement de l'outil à des fons politiques peut même devenir un but en soi : la bureaucratie. L'argent est l'exemple le plus parfait de la transformation de moyens en buts.

Il n'est pas sûr que, telle quelle, son explication soit bien comprise et soit très claire. La relation de la téléologie à l'argent est sans doute plus compréhensible si l'on introduit le fait que l'intention d'usage de l'argent produit sa nécessité pratique d'une certaine manière. Remonter de l'usage à l'intention est une manière téléologique de voir les choses : la justification d'un fait par une origine, sachant que dès l'origine on pouvait inférer ce fait est une explication téléologique... Un fait existe parce que sa logique était inscrite dans la réalité dès le début...

        Dans la partie synthétique, composée également de trois chapitres (liberté individuelle, équivalent monétaire des valeurs personnelle et style de la vie), SIMMEL s'avère plus convainquant.

Dans le premier chapitre sur la liberté individuelle, il montre comment l'argent a été historiquement synonyme d'une forme de libération dans la mesure où il permettait de s'émanciper des relations personnelles de dépendance. La dépendance personnelle devient dépendance purement chosale. Lorsque les dons en nature (du paysan au seigneur) sont remplacés par des paiements en argent, l'indépendance du paysan est acquise. L'avantage est des deux côtés car le seigneur est également moins dépendant. Avec la division du travail, l'interdépendance des hommes croit en même temps que leur personnalité disparait derrière leur fonction. le fonctionnaire prend une "position" qui n'exige que des aspects infime de personnalité. Dans un socialisme d'Etat extrême, dit-il, "se constituerait au-dessus du monde des personnalités un monde de formes objectives de l'agir social qui ne permettrait à celles-là que des expressions déterminées. Un tel monde se rapporterait au premier comme le monde des formes géométriques à celui des corps empiriques". Des ébauches d'une telle structure se trouvent partout où une fonction de la division du travail s'autonomies de telle sorte que la personnalité devienne simple support de cette fonction. 

L'argent, par sa nature objective et différente, renforce l'élimination de l'élément personnel dans les relations entre les hommes. SIMMEL oppose les concepts de caractère personnel et de caractère chosal des relations et montre que le caractère chosal des rapports humains va de pair avec une forme d'indépendance. C'est l'économie monétaire qui permet la constitution de professions intellectuelles : enseignants, hommes de lettres, artistes, médecins, fonctionnaires. Seule l'économie monétaire pouvait conduire à une division du travail telle que quelqu'un fût uniquement un travailleur intellectuel. SIMMEL développe par la suite l'opposition entre le personnel et le chosal. 

Dans le chapitre sur l'équivalent en argent des valeurs personnelles, il poursuit son étude sur la spécificité du travail non directement productif, c'est-à-dire sur le paiement du travail intellectuel (honoraires, mais aussi prostitution, rançon, dot, corruption...). Sur le fonctionnariat : le fonctionnaire sacrifie les contenus positifs de son moi pour de l'argent qui ne lui apporte pas de tels contenus. Sur les services rendus : il est d'autant plus difficile d'établir une équivalence directe entre deux éléments qu'ils sont qualitativement différents - ainsi entre des valeurs personnelles et de l'argent. Mais une telle équivalence devient d plus en plus possible au fur et à mesure que ces valeurs sont extraites de leur personnalité et prennent un caractère réifié. Sur le prix du travail intellectuel : est-ce seulement la reproduction de la force de travail? Il faut ajouter les générations qui ont été nécessaires à la constitution de cette force de travail. Il y a donc une "prestation gratuite de l'esprit". Un homme particulièrement "doué" est quelqu'un qui a accumulé en lui le maximum du travail de ses ancêtres sous forme latente et prête à être utilisée. Si on exprime la grandeur de la valeur des performances intellectuelles à l'aide du "temps de travail socialement nécessaire" à sa constitution, la valeur de telles performances doit être évaluée en fonction du fait que la société a besoin d'un temps très long pour produire un nouveau talent : il faut donc ajouter au temps de production de ces performances le temps de production des producteurs de telles performances.

Dans le troisième chapitre, SIMMEL aborde un aspect plus "culturel". Il étudie le concept de culture et les transformations que celui-ci subit dans le monde capitaliste moderne dominé par l'argent. Ce chapitre marque un tournant dans l'oeuvre de SIMMEL et annonce ses analyses ultérieures sur la modernité et la tragédie de la culture. Il y a là les premiers développements sur l'objectivation de l'esprit dans la culture, qui sont au centre de sa théorie de l'aliénation et qui influencent plus tard nombre de penseurs du XXe siècle.

SIMMEL désigne par "culture" les "formes raffinées, intellectualisées de la vie, les résultats du travail interne et externe de la vie". Il distingue entre une culture subjective (la culture des individus) et une culture objective (la culture investie dans les produits de la science, de la technique et de l'art). Tandis que la culture objective augmente sans cesse, la culture subjective régresse. Ainsi, il y a plus d'esprit objectivé dans une machine que d'esprit subjectif chez un ouvrier. Cette façon de penser trouve un écho (presque inattendu) dans les débats sur l'intelligence artificielle d'aujourd'hui... Le travail du soldat est de moins en moins important dans une guerre alors que l'organisation de l'armée est devenue un "triomphe de culture objective".

Reprenant le concept d'esprit objectif de HEGEL élargi par DILTHEY à l'ensemble des produits intellectuels de la société, SIMMEL explique que, dans la langue comme dans les moeurs, dans les constitutions politiques comme dans les religions, dans la littérature comme dans la technique, est matérialisé le travail de multiples générations sous forme d'esprit devenu objectif dont on peu prendre ce qu'on veut, mais qu'aucun homme à lui seul ne pourrait épuiser. Une telle condensation du travail de l'esprit se rapport à l'esprit vivant comme la plénitude de la possibilité par rapport à la réalité limitée. Avec l'objectivation d l'esprit, la forme est trouvée qui permet la conservation et l'accumulation du travail et de la conscience : elle est la plus importante des catégories historiques de l'humanité. Elle permet au niveau historique ce qui est biologiquement impossible : la transmission de l'acquis. Par cette considération, SIMMEL se démarque bien entendu du lamarckisme pour entrer réellement dans la perspective d'un darwinisme bien compris. 

Tout le style de la vie d'une communauté dépend du rapport qui lie la culture devenue objective et la culture des sujets. C'est la division du travail qui est responsable de cette disproportion moderne entre culture objective et culture subjective.

L'activité fortement impliquée dans la division du travail se déplace d'elle-même vers la catégorie de l'objectivité, et le travailleur la considère de plus en plus comme une activité purement chosale et anonyme. Le philosophe et sociologue allemand met en évidence la séparation du travailleur de son moyen de travail : dès que sa capacité de travail potentiel s'est transformée en travail réel, elle ne lui appartient plus, mais c'est son équivalent en argent qui lui appartient, tandis qu'elle appartient à un autre, à une organisation objective du travail. le devenir-marchandise du travail n'est donc qu'un aspect du processus de différenciation qui extrait de la personnalité ses contenus spécifiques pour les lui renvoyer en tant qu'objets avec une déterminité et un mouvement autonome. Dans l'administration d'Etat - mais on pourrait en dire autant d'une administration privée collective, la division du travail prend une nouvelle forme : "Tandis que la machine devient totalité, prend sur soi une partie toujours plus grande du travail, elle s'oppose au travailleur comme une force autonome et lui s'oppose à elle non plus comme personnalité individualisée mais comme l'exécutant d'une activité prescrite et chosale". La spécialisation fait se développer le sujet et l'objet comme deux puissances indépendantes l'une de l'autre.

SIMMEL imagine l'évolution vers une situation idéale dans laquelle "tout le contenu chosal de la vie devienne encore plus chosal et plus impersonnel, afin que le reste de la vie qui ne doit pas être réifié deviennent d'autant plus personnel, un élément indiscutablement spécifique du moi."

    Alors que Soziologie se présente comme une collection d'essais liés par le seul souci e prouver la méthode d'abstraction sociologique, Philosophie de l'argent se présente comme une analyse continue de plus de 600 pages serrées dans lesquelles l'argent est analysé comme un fait social total, pour reprendre l'expression de MAUSS.

SIMMEL présente sa théorie relativiste et vitaliste de la modernité dans les termes d'une théorie pseudo hégélienne, avec beaucoup de références à KANT, de l'objectivation de la valeur et de réification des relations sociales, qui en fait une oeuvre originale. Il corrige, certains diraient fait dévier, généralise et poursuit la critique marxiste de l'aliénation, ce qui l'inscrit bien plus dans la démarche de la sociologie européenne que dans un individualisme méthodologique sous le jour duquel on a pu présenter son oeuvre (Raymond BOUDON par exemple). Il anticipe l'analyse de Max WEBER sur la rationalisation de la culture et de la société, tout en lui donnant une tournure métaphysique. 

    Ce livre a eu une grande influence sur toute une génération de penseurs allemands du début de ce siècle. On a pu écrire que SIMMEL n'aurait pu faire ce livre sans Le Capital de Karl MARX, et que sans lui, WEBER n'aurait pu écrire Economie et Société. C'est dire la filiation qu'il y a ente ces trois auteurs, qui peuvent se lire beaucoup plus comme complémentaires que contradictoires.

 Accessible tardivement au monde francophone, il permet de rétablir à sa juste place l'oeuvre de SIMMEL, assez déformée dans la sociologie française, singulièrement dans son étape la plus récente, après le déclin des approches structurelles et marxistes. 

 

Georg SIMMEL, Philosophie de l'argent, PUF, collection Quadrige, 1987, réédition de 2014, Traduction de Philosophie de Geldes, Dunker & Humblot, Berlin, 1977, 665 pages.

 

Marc SAGNOL, recension dans Revue française de sociologie, 1988, n°29/4, www.persee.fr. Frédéric VANDENBERGHE, La sociologie de Georg Simmel, La Découverte, 2001.

 

Complété le 17 mars 2018

 

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12 mars 2018 1 12 /03 /mars /2018 09:10

        Georg SIMMEL est l'un des auteurs en sociologie et en philosophie qui étudie le conflit dans toute son ampleur, en y faisant véritablement le centre ou la matrice des processus sociaux. Sa pensée, profondément duale, combine l'harmonie et la discorde. Affirmer que la lutte constitue une forme d'association peut sembler paradoxal, car le conflit est  souvent considéré comme une forme de dissociation. SIMMEL conteste vigoureusement, et nous partageons cela, considère le conflit comme forme d'interaction et d'association. Toute association contient un élément de conflit, et même si cela n'est pas intentionnel (conscient) de la part des acteurs sociaux. La société est toujours le résultat toujours dynamique "de deux catégories d'actions réciproques qui s'affirment qui s'affirment, dans cette mesure, toutes comme également positives". 

 

Le conflit comme complémentaire intrinsèque de la coopération

      En définissant le conflit comme une force positive, fonctionnelle, contribuant à la constitution de la société, le sociologue allemand dépasse l'opposition centrale des années 1960 et 1970 entre les sociologies du consensus, d'inspiration durkheimienne (PARSONS, SHILS, DAVIS) et les sociologies wébéro-marxistes du conflit (DAHRENDORF, REX, ZEILTLIN). 

Frédéric WANDENBERGHE, maitre de conférence en sociologie à l'Université Brunel à Londres et chercheur associé à l'université pour les études humanistes à Utrecht, suit en partie la tentative de Lewis COSER (Les fonctions du conflit social, PUF, 1981), même s'il exagère quand il qualifie SIMMEL de "penseur résolument fonctionnaliste", pour systématiser la théorie simiennes du conflit en seize propositions. Mais il ne le suit pas dans sa tentative de dégager des lois du conflit, dans la mesure même où le sociologue allemand réfute souvent cette manière de penser. Il existe bien un continuum entre la jalousie et la guerre civile en passant par la compétition économique et le compromis politique, mais le conflit est extrêmement polymorphe et à forme changeante, tellement qu'il est difficile de réduire sa dynamique à des lois intangibles et universelles. 

Bien entendu, le conflit est d'abord le signe d'une opposition et d'une hostilité, mais comm il unit dans une même lutte et à propos d'un même litige les opposants, il en résulte, comme le note de son côté Alain TOURAINE, BOURDIEU et Claude LEFORT à la suite de SIMMEL, qu'il n'y a pas d'opposition sans adhésion, pas de dissensus sans consensus (sur l'objet même du conflit). Si l'on fait exception du cas limite de la guerre d'extermination (celle notamment entre peuples totalement étrangers l'un à l'autre, ne se reconnaissant pas la même nature), la "guerre totale" selon l'acception de Carl SCHMITT, le conflit présuppose bien la reconnaissance de l'existence de l'ennemi et de ses intérêts car, sans intérêts et sans enjeu communs, il n'y aurait guère de conflit, puisque celui-ci serait alors sans objet. "Il est presque inévitable, écrit SIMMEL, qu'un élément de communauté se mêle à l'hostilité, là où le stade de la violence ouverte a cédé le pas à un autre rapport, manifestant peut-être une somme d'hostilité tout aussi forte entre les partis". 

En dehors de ce consensus fondamental sous-tendant le conflit, les partis qui "s'unissent pour lutter" acceptent et reconnaissent (ou sont censés le faire) l'existence de normes et de règles tempérant le combat. Dans son argumentation SIMMEL passe fréquemment d'élément tirés des conflits internationaux à des conflits inter-personnels comme pour en souligner la même structure. Il passe des guerres aux zizanies conjugales avec une facilité que d'aucuns trouvent irritantes. C'est qu'il estime qu'entre le conflit intragroupal et intergroupe, il existe, outre les différentes qu'il met d'ailleurs en évidence, existe une analogie de structure qui va plus loin qu'une coÏncidence. Confirme cette thèse, l'interchangeabilité fréquente (même au sein du phénomène guerre) entre les deux formes de conflit, tant au niveau de l'attitude des acteurs et sur les enjeux.

 

La figure de l'étranger

         Dans la polémologie de SIMMEL, on peut distinguer les effets d'association engendrés par le conflit selon qu'ils se manifestent selon qu'ils se manifestent à l'intérieur d'un groupe ou entre les groupes. SIMMEL note que la discorde intragroupale est d'autant plus intense que les partis mêlés ont plus en commun et son proches l'un de l'autre ; plus les partis se ressemblent, plus ils s'investissent dans la lutte, comme on ne le voit que trop souvent dans ces relations fusionnées qui échouent, transformant les anciens amants et ennemis jurés. Les conflits idéologiques et les luttes de classe transcendant les personnes peuvent être tout aussi violents, car lorsque les personnes se battent pour des causes objectives ou des idées, elles se sentent justifiées et s'acharnent dans la lutte en sacrifiant leur personne à la cause. Dans ce contexte, on peut également comprendre la haine envers les renégats, envers ceux qui se sont trahis en trahissant la cause et ont fractionné le groupe en faisant faction, ainsi que la lutte contre les hérétiques, contre ceux qui quittent le groupe pour réaliser les mêmes fins par d'autres moyens.

 Si les discordes intragroupales mettent l'unité du groupe à l'épreuve, les luttes intergroupales renforcent, en revanche, la cohésion à l'intérieur du groupe. Confronté à une menace venant le l'extérieur, le groupe doit, pour assurer sa propre existence, affirmer son identité et accentuer ses limites, mobiliser les énergies de ses membres et centraliser ses activités. En temps de paix, le groupe peut tolérer les antagonismes et les dissensions le traversant ; en temps de guerre, il doit faire taire ses dissensions internes, abroger les libertés et centraliser le pouvoir. Le rapport bien connu entre despotisme et guerre vient de là. Cela fait partie en outre d'une technologie du pouvoir utilisée depuis des temps immémoriaux par les chefs politiques et militaires, voire religieux. Des acteurs sociaux sont capables d'arguer de menaces pour faire admettre à d'autres qu'il faut mettre en veilleuse le partage du pouvoir, et parfois même ils recherchent des ennemis pour s'y maintenir. Il existe une certaine filiation entre la compréhension de MACHIAVEL et celle dont fait preuve SIMMEL. 

       Celui-ci tient tellement le conflit comme central dans la société qu'il consacre tout une longue digression de sept pages (dans Etudes sur les formes de socialisation, PUF, 1999) sur l'étranger à l'intérieur d'un long chapitre assez mal connu sur l'espace et les ordres spatiaux de la société. Anticipant la nouvelle la nouvelle géographie sociale et culturelle de l'espace et des lieux (LEFEBVRE, MASSEY, ROSE), Simmel présente une analyse "constructiviste" de la détermination spatiale de la société en examinant, de façon symétrique, la construction spatiale du social (comment les formes spatiales, telles les frontières, la proximité ou les mouvements migratoires, structurent-elles les interactions sociales?), et la construction sociale du spatial (comment les interactions sociales s'expriment-elles symboliquement dans les formes spatiales?, par exemple : le terrain vide comme expression de la neutralité).

Le lien entre le spatial et le social vient à l'esprit de SIMMEL parce que son époque n'a pas encore tout-à-fait quitté l'organisation sociologique tranchée qui règne alors dans les villes, entre quartiers riches et quartiers pauvres, entre quartiers de diverses nationalités, entre quartiers universitaires et quartiers résidentiels, que l'urbanisation dominée par la circulation automobile n'a pas encore rendu quasiment invisible... 

Le contexte de la sociologie spatiale explique l'importance que les catégories spatiales de la fixation et du mouvement, de la proximité et de la distance, jouent  dans l'analyse psycho-sociologique de l'étranger, compris et analysé comme une forme sociologique bien déterminée structurant non pas les interactions entre les amis et les ennemis, comme c'est le cas dans la lutte, mais entre les membres du groupe et ceux qui venus d'ailleurs, s'installent un beau jour au sein du groupe.

Une des raisons pour lesquelles la sociologie de SIMMEL a de beaux jour devant elle réside dans l'immense importance des migrations présentes et futures de populations qui fuient le désordre, la guerre, les épidémies et les conséquences des changements climatiques.

Ni ami ni ennemi du groupe, mais un peu des deux, l'étranger n'est pas un randonneur ou un touriste, qui repartent presque aussitôt arrivés, mais un immigrant qui arrive aujourd'hui et reste. L'étranger n'est pas forcément le marginal ou l'homme de trop, il est quelqu'un qui fait partie du groupe sans en faire vraiment partie, puisque venu d'ailleurs, il n'en partage ni l'histoire ni la culture.

Cette structure schismatique de la proximité de la proximité et de l'éloignement explique certaines caractéristiques des interactions entre les hôtes et ceux qui sont de passage. d'abord le fait que l'étranger est une sorte de "moteur immobiles" ou de "mobile immuable", qui bouge sans bouger, fait de lui un intermédiaire idéal entre deux communautés, capable d'importer des idées et des marchandises de l'un dans l'autre. Étant dépourvu de terre, aussi bien au sens propre qu'au sens figuré, l'étranger apparait souvent dans l'histoire économique comme marchand. Le rôle important des Juifs européens dans le commerce confirme cette analyse.

La situation spécifique de l'étranger s'exprime en second lieu dans sa capacité d'objectivité, dans ce mélange de distance et d'engagement, caractérisant également le bon sociologue selon ÉLIAS. l'étranger est plus libre, pratiquement et théoriquement : capable d'objectiver les rapports et les situations, son esprit est plus ouvert et il est moins lié dans son jugement par les conventions et les habitudes. C'est d'ailleurs ces qualités qui font de l'étranger un bon confident et un bon juge, comme cela est illustré par la pratique de certaines cités italiennes qui faisaient appel à des étrangers pour rendre la justice.

Plus, sans doute, du haut en bas des échelles sociales, on fait souvent appel à l'étranger pour des rôles économiques, juridiques et politiques, car il dépend complètement du bon vouloir de ceux qui l'utilise et qu'il ne recherche pas l'implication directe dans le conflit (et d'ailleurs, on lui fait comprendre qu'il n'en a pas l'intérêt...).

 

Les implications de la sociologie de SIMMEL pour la polémologie et l'irénologie.

      Suzie GUTH part de l'étude dynamique et transformationnel des déterminants morphologiques pour examiner les processus de morphogenèse des groupes. "Ces processus sont antinomiques, explique t-elle, : les uns conduisent à l'opposition et au conflit, les autres à la recherche des "similitudes", à l'égalité par l'accroissement des cercles sociaux (C.BOUGLÉ). Cet accroissement est lié à l'amenuisement du lien social qui conduit à créer des groupes aux contours de plus en plus lâches, mais dans la superposition et l'extension sont de plus en plus aisées."

On préfère l'étude de la paix, de l'union, à celle de la guerre, de la scission, de la désunion. La polémologie semble entachée des signifiants belliqueux qu'elle sous-entend, et d'ailleurs on peut vérifier aisément la dérive des études polémologues à cet égard. L'irénologie semble plus adaptée pour étudier les conditions de l'établissement et du maintien de la paix. Si cette position demeure logique selon nous, Suzie GUTH met en garde contre le fait de penser souvent que la paix est un état sans conflits (si qui n'est pas notre cas...). Par les antagonismes qu'il laisse percer, par la violence qu'elle libère, le conflit laisse craindre la fin d'un ordre, la dilution du groupe social.

SIMMEL n'est pas du tout de cet avis : le conflit est non seulement un élément de fractionnement, mais aussi un élément de solidarité interne. Evoquant le rôle positif de l'opposition, SIMMEL part de la constatation banale qu'elle nous libère de la tyrannie. L'opposition est donc un élément de liberté et une manifestation de celle-ci, tant dans les relations interindividuelles que dans la vie publique. Il estime que la lutte, l'opposition, le conflit créent les conditions d'une conscience collective, conscience du bonheur en état de paix, conscience de l'amitié malgré les ruptures, conscience de la solidarité face aux dangers extérieurs et intérieurs. Le groupe en situation de lutte serait dans une phase proprement existentielles, car il lutte pour sa survie.

Suzie GUTH rapproche ce raisonnement de celui de Georges SOREL (Réflexions sur la violence, 1972), pour quoi la violence du prolétariat tirerait la bourgeoisie de son abrutissement... L'opposition crée les conditions nécessaires à une mobilisation des énergies à une croissance de la solidarité interne. En donnant naissance à un champ de contre-position possible, elle articule et vivifie ses aspects contraires, elle oriente les choix négatifs qui de virtuels deviennent réels, elle leur donne une intensité, une direction, une convergence. Pour SOREL, la violence est fondatrice, et son abandon entraîne la dilution de la classe sociale et de son ennemi de classe, en somme la perte de la frontière et de la ligne de partage entre deux mondes.

Elle indique que pour SIMMEL et COSER (les fonctions du conflit social, 1982), le danger, qu'il soit virtuel ou réel, n'en a pas moins les mêmes effets sur le groupe. Celui-ci peut effectivement disparaître, perdre ce qui faisait sa cohérence sociale, et voir ses membres s'entre déchirer. La France, après l'attaque nazie illustre pour COSER l'absence de cohésion interne et les risques éclatement d'une société et d'une nation. La cohésion sociale issue d'une crise, d'une guerre, d'un affrontement peut prêter à de multiples interprétations. Liée à un conflit, sa signification attributive sera dérivée du sens donné au conflit. Pour les uns le conflit est canonique, et seuls le consensus, la coopération, et la paix caractérisent l'action sociale (BOUDON et BAURRICAUD, Dictionnaire critique de la sociologie, 1982). Pour les autres, le conflit, nécessaire aux processus de différenciation sociale est exalté et recherché. Dans le premier cas, on craint les effets du conflit, dans le second, on craint la paix et le consensus. "La signification du conflit, écrit notre auteure, ne serait-elle pas liée au temps d groupe et à sa perception de la durée? Celui qui a existé craint de se transformer, de perdre ce qu'il a. Au contraire, le groupe en gestation, orienté vers le futur, livre bataille pour exister : il n'a à perdre que sa seule virtualité. Plus il est entouré d'ennemis, virtuels et réels, plus il existe. Livré à l'imaginaire, à l'anticipation de ce qui sera, il se barricade derrière des barrières imaginaires. Son espace intérieur n'est encore que virtuel, son espace extérieur est en cours d'interprétation." On pourrait ajouter qu'un groupe qui veut s'étendre, même s'il est bien établi, peut avoir intérêt à propager l'existence (ou même à en créer) d'ennemis extérieurs pour lancer au-delà des frontières toutes les énergies qui autrement déstabiliseraient la société qu'il domine. Une analyse de la société capitaliste à ses débuts, et dans le premier XXe siècle, montrent l'intensité des luttes sociales dont on ne sait où elles auraient menés la société, du point du groupe dominant, s'il n'y avait eu les deux guerres mondiales...

Elle cite ensuite GURVITCH (La vocation actuelle de la sociologie, PUF, 1968), qui le premier a défini les fusions dans les Nous et les oppositions partielles, line saurait y avoir "opposition entre solidarité mécanique et solidarité organique", car la solidarité "comporte une infinité de nuances." La fusion, comme l'opposition partielle dans la relation à Autrui, est fondée sur des intuitions virtuelles. Les Nous sont formés d'intuitions collectives : cette formulation permet d'introduire une grande gamme de nuances et de variations dans l'activité du groupe et dans l'activité des Nous. Si GURVITCH a distingué les fusions et les oppositions partielles, nous pensons avec Suzie GUTH, que "nous ne saurions dire qu'elles se manifestent de façon constante." 

Pour nous, c'est Autrui qui est la cause de la solidarité et l'existence de l'Alter permet l'imputation au groupe, comme J FREUND (Sociologie du conflit, PUF, 1983), le remarque, à propos du couple ami-ennemi. L'imputation causale est le fait de l'autre, de sa proximité, de la concurrence qu'il introduit, de nos similitudes et de nos différences. Il existe cependant autour de chaque groupe une constellation d'Atrium. Chacun d'en permet d'opérer une fusion par opposition virtuelle : le Nous du groupe se constitue autour d'un certain nombre de fusions par opposition, souvent dressées les unes contre les autres. Dans leur état de virtualité, les oppositions peuvent se recomposer en s'appuyant l'une sur l'autre et, de deux couples d'oppositions, une alliance ou une nouvelle opposition peut naître. L'antagonisme virtuel est multipolaire et il traverse tous les réseaux de relations. Il est d'autant plus varié que le réseau comprend une grande variété de subsystèmes. L'hostilité diffuse ne doit pas laisser croire à une forte intention hostile : bien au contraire, tant qu'elle est répartie en de nombreux réseaux, en de nombreux maillons, elle n'est que virtuelle.

On peut ajouter, dans les problématiques qui suivent, que tout le travail des systèmes idéologiques et des appareils de propagandes est de dégager parmi ces multiplicités les ennemis principaux contre lesquels on doit lutter, et cela en intensité proportionnelle, en violence variable, suivant les analyses stratégiques du groupe dominant... Ces ennemis désignés ne sont pas forcément les plus virulents ou les plus réels, mais l'opération peut être efficace si elle détourne l'attention. Un exemple clé selon un groupe (ici on pensera aux classes moyennes) peut être tiré des désignations récurrentes des immigrants comme ennemis, alors que dans l'ensemble social d'aujourd'hui, les financiers constituent une bien plus lourde menace d'éclatement de la société. 

Pour J. BEAUCHARD (La dynamique conflictuelle, Éditions Réseaux, 1981) comme pour J. FREUND, le passage de la multipolarité à la bipolarité caractérise le passage de l'hostilité virtuelle à l'hostilité réelle. BEAUCHARD a élaboré une typologie de la dynamique conflictuelle. Elle se caractérise par la réduction des antagonisme, par leur transformation ou par leur focalisation sur un ensemble bipolaire.

La relation ami-ennemi élaborée par C. SCHMITT (La notion du politique, Calmant-Lévy, 1972) constitue pour J. FREUND un des présupposés fondamentaux du politique : elle est, dans le conflit, la relation primitive qui lui permet de se développer. Le passage de l'hostilité diffuse, distribuée selon de nombreux pôles, à la relation ami-ennemi fonde la morphogenèse du conflit. 

La nature du lien social, variable suivant les sociétés, joue un rôle fondamental, comme l'évoque H. BALANDIER (Sociologie actuelle de l'Afrique Noire, Quadrige, PUF, 1982). Dans le groupe à structure parentale, l'affirmation de fois est une affirmation du lien biologique, de son groupe primaire, de sa première matrice socio-culturelle. Cela influe sur les solidarités internes du groupe, de manière plus forte que dans d'autres sociétés. 

Bien que l'opposition paraisse surtout creuser une distance ente l'un et l'autre groupe, constituer une clôture, elle peut précisément par un engouement être réemployée dans une situation holistique similaire. L'engouement crée les conditions d'une unité topologique, il reproduit celle-ci par les phénomènes d'opposition. Ice et là, il recrée une présomption de similitude par la même forme qui regroupe et écarte à la fois. J. MAISONNEUVE (Psychologie des affinités, PUF, 1966) étudie ces phénomènes d'enveloppement. 

Avant un développement sur les dynamiques et réagencements des frontières sociales et morales à l'oeuvre, tant dans une société donnée que dans l'humanité toute entière, évoquant entre autres les travaux de BOUGLÉ (Les sciences sociales en Allemagne : G. Simmel, revue de Métaphysique et de Morale, 1894), Suzie GUTH pose des questions cruciales : Dans quelle mesure la compétition et le conflit ne permettent-ils pas de maintenir les équilibres entre les formations sociales? Dans quelle mesure le conflit n'assure-t-il pas l'équilibre dans un ensemble isologue? L'opposition, le conflit, le combat et la lutte, vus sous l'angle morphologique, forment des rivalités de rapport.

Suzie GUTH, Le conflit et la morphogenèse des groupes, dans Georg Simmel, la sociologie et l'expérience du monde moderne, Sous la direction de Patrick WALTER, Librairie des Méridiens, Klincksiek et cie, 1986. Frédéric VANDENBERGHE, La sociologie de Georg Simmel, La Découverte, collection Repères, 2001.

 

SOCIUS

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