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7 avril 2018 6 07 /04 /avril /2018 07:52

       La diffusion lente de l'esprit national dans diverses contrées de l'Europe, ce qui n'a rien à voir avec le nationalisme en tant que tel, est à la fois une entreprise organisée par les diverses monarchies montantes - d'abord plus importants seigneurs que les autres, seigneur parmi les seigneurs - et une succession/sédimentation de mouvements "spontanés" encouragés souvent par les autorités religieuses, faites de spectacles édifiants, de festivités populaires, que ce soit dans les villes ou dans les campagnes, concrètement menés par des chanteurs, menstruels, artistes de tout genre, tout-à fait parallèlement à la propagande officielle. On peut même écrire que le mouvement qui mêlent sermons à l'église ou lors des cérémonies religieuses ou profanes, en faveur d'un sauveur dans des temps plus que troublés (famines, brigandages, mauvaises récoltes, guerres), à l'image (assez crûment) du Sauveur chrétien, chansons de geste propagés à toute occasion par des troupes itinérantes, aussi mouvantes d'ailleurs que différents membres de certains ordres religieux, est bien plus constant que les actes de propagandes actives venant des grands seigneurs, qui les accueillent d'ailleurs volontiers. C'est un mouvement lent, contrasté, où différentes sympathies (anglaises, françaises, bourguignonnes et autres) se livrent à une concurrence réelle, qui se manifeste de manière différente selon les terroirs et les villes. Le sentiment national français par exemple connait une progression sans doute plus régulière que les grandes entreprises littéraires qui accompagnent les exploits de Bertrand Du GUESCLIN, de Jean de MONTREUIL et de Jeanne d'ARC... Lorsque la Pucelle est censée délivrer le royaume de France, le sentiment national est déjà bien répandu, et se cristallise déjà grandement autour de la grande famille des Valois. De même, en Angleterre, se forme un sentiment national anglais, peu à peu détaché de toute entreprise continentale, qui accompagne la formation de ce qui devient la Grande Bretagne, autour de la famille de Plantagenêts, avec toutefois de grande différence de nature (et de pouvoirs) avec le sentiment national français du continent. Si on parle volontiers de la formation d'un sentiment national en France et en Angleterre, il faut constater qu'en Allemagne, en Italie, en Espagne, les activités des ménestriels et des différents pouvoirs religieux s'exercent dans des conditions très différentes. On parle alors plus volontiers d'allégeances lâches envers de riches familles, entreprenantes commercialement et militairement. Castillans et Aragonais, Vénitiens et Florentins, petits princes allemands se partagent alors les louanges, avec des capacités bien moindres à transformer les sympathies - souvent détruites par leurs propres entreprises militaires - en sentiment "national".

   Pour se rendre compte de cette lente diffusion et de la nature même de ce sentiment nationale, qui ne peut, pour de multiples raisons se confondre avec un quelconque nationalisme, l'esprit de province, le sentiment d'appartenance à une région, à une ville, à un territoire seigneurial, sans compter les multiples obstacles juridiques qui s'opposent à une mobilité de la masse de la population, il faut d'abord rompre avec toute une mythologie autour de la figure de Jeanne d'ARC à ce point magnifiée au XIXe siècle, à un stade quasi caricatural. Cette mise en exergue est d'ailleurs orchestrée, de multiples manières, pour favoriser un nationalisme exarcerbé qui ira jusqu'à faire oublier le passé riche de l'histoire régionale des habitants de la France. Toute une historiographie formée parfois dans le conflit contre ce nationalisme, permet maintenant de replacer cette figure historique dans son contexte. Cela oblige pratiquement à ne pas commencer par le commencement de la formation de ce sentiment national...

 

Le contexte de l'action de Jeanne d'ARC

    Comme l'écrit si bien Gerd KRUMEICH dans sa présentation de Jeanne d'ARC (1412-1431) et de sa vérité, "le récit national français a pour tradition de parler de "l'abîme" au bord duquel se trouvait la France avant l'apparition de la Pucelle. Un gouffre dont elle l'avant sauvée - par la grâce de Dieu. Ainsi les actes héroïques et le sacrifice de Jeanne avaient-ils permis à la France de se constituer en nation. Jules Michelet, l'historien par excellence du récit national, dont les oeuvres ont massivement contribué à populariser la vie de Jeanne d'Arc à partir du milieu du XIXe siècle, l'a (bien) exprimé (...)."

"L'historiographie, poursuit-il, a rectifié depuis longtemps ce topique de l'histoire française et démontré qu'une conscience national était déjà fermement établie avant l'arrivée de la Pucelle." Il fait référence aux travaux de Colette BEAUME et de Philippe CONTAMINE sur les mentalités au XVe siècle. La foi et l'aplomb de Jeanne s'inscrivent pleinement dans son époque. "Le développement de la piété populaire, le nouvel accent mis sur la foi individuelle, l'attente enfin d'un miracle de Dieu qui sauverait le royaume français : toutes ces croyances étaient si répandues que l'affirmation de Jeanne selon laquelle Dieu l'avait élue pour sauver la France ne pouvait qu'apparaître crédible aux yeux de ses contemporains." D'ailleurs MICHELET lui-même montre que la Pucelle a incarné les visions et les espoirs du peuple. Son activité s'inscrit dans une période où se manifeste l'essor de la dynastie des Valois sur le trône de France, un moment contrarié (problème de succession dynastique et éjection d'Ile de France suite à des combats militaires malheureux) et où se déroule la guerre entre plusieurs forces, dont principalement celles de la France, de l'Angleterre et de la Bourgogne. 

 

Une longue maturation du sentiment national

    Nicole GRÉVY-PONS explique une des étapes de la formation de ce sentiment national, au moment du développement de la propagande royale durant le règne de Charles VI, avec l'exemple de l'action de Jean de MONTREUIL (1354-1418). Dans un exposé fait lors de conférences de l'Institut Historique Allemand de Paris, elle écrit notamment : "L'État en France, a-t-on dit, a créé la nation (Bernard GUENÉE, Etat et nation en France au Moyen Âge, dans Revue historique n°237, 1967), les serviteurs de l'État, surtout depuis le XIIIe siècle, ont joué un rôle de premier plan dans l'affirmation d'un certain patriotisme (peut-être le mot est-il anachronique...), convaincus comme ils l'étaient que les habitants du royaume formait une communauté naturelle liée par un passé commun. La grande querelle qui opposa Philippe le Bel à Boniface VIII entre les années 1296 et 1302 suscita toute une série d'oeuvres polémiques défendant face au pouvoir pontifical l'indépendance de la couronne de France, tant au spirituel qu'au temporel, "vient le pape tout d'abord, toutes par la même occasion atteignent l'empereur" en faisant du royaume de France au moins l'égal de l'Empire. Mais ce sont là, peut-on dire, querelles de clercs, querelle d'idées. Quels étaient parallèlement les sentiments des habitants du royaume? Comme évoluèrent-ils au cours de cet immense affrontement de deux pays, la guerre de Cent ans, qui ne pouvaient qu'"amener les hommes à penser en "Français' et en "Anglais" pour créer une apparence de "sentiment national" (Peter LEWIS, La France à la fin du Moyen Age. La société politique, 1977), ce sentiment qui assurément joue un rôle important dans l'existence de l'État. (...) que savons-nous au juste du sentiment national à la fin du Moyen Age?"

   "Pour favoriser le développement de celui-ci auprès des habitants du royaume, le gouvernement depuis Charles V a suscité chez les serviteurs de la monarchie un grand effort de propagande et il est indéniable qu'ainsi "les propagandiste de la cause des Valois ont (...) contribué à la formation d'une conscience nationale au XVe siècle (Peter LEWIS)". Mais si l'affirmation d'un sentiment national a fait l'objet de nombreuses études, il n'en est pas de même de la littérature née de cet effort de propagande qui reste encore mal connue car ce sont surtout les ouvrages nés sous Charles VII qui ont été étudiés. L'humaniste Jean de Montreuil, secrétaire à la chancellerie royale sous Charles VI, appartient à la lignée de ces serviteurs de la monarchie, propagandistes de la cause française ; cependant, si l'on connait désormais assez bien sont activité humaniste, son souci de recourir aux auteurs anciens, sa recherche d'un "beau" latin, en revanche on connaît encore assez mal son activité politique et son oeuvre historique et polémique."

Cette oeuvre, historique et polémique, composée essentiellement par deux traités, retravaillés pendant des années et adressés à la noblesse, A toute la chevalerie et Traité contre les Anglais. Il écrit alternativement en latin et en français, et leurs diverses versions épousent les fluctuations de la situation politique française. Ils sont publiés entre 1406 et 1418 et s'ils mettent l'accent sur la légitimé historique des Valois, quelle que soit leur fortune du moment, jamais d'ailleurs attribuée à un dessin de Dieu, mais toujours rapportée à des questions techniques (mauvaise utilisation des finances, incompétences techniques et stratégiques...).  Elles expriment une foi certaine et exaltée en la destinée des Valois. Cette oeuvre, qui comprend aussi d'autres textes, toujours polémique, s'ajoute à celles d'autres auteurs comme Christine de PIZAN ou Jean GERSON. Mais parmi celles qui circulent dans toutes les parties des deux royaumes de France et d'Angleterre, son oeuvre est véritablement inscrite dans un effort de propagande qui s'efforce de susciter un mouvement d'opinion aussi large que possible en faveur du royaume de France.

Le patriotisme de MONTREUIL s'exprime dans une véritable haine des Anglais, coupables d'avoir voulu conquérir la couronne de France, et pour ce faire, d'avoir porté la guerre en France. Il leur souhaite les pires tourments, mais ils ne sont pas les seuls à subir les foudres de l'écrivain : les moeurs barbares des Allemands, la fourberie des Italiens... Comme les juristes du XIVe et XVe siècles, qui plus tard seulement élaboreront de véritables codes français, il tend à formuler d'une manière nouvelle la vassalité et tend à substituer la notion de sujet à la notion de vassal, faisant disparaitre de possibles équivalences de seigneur à seigneur au profit d'une provenance divine de la couronne. Ayant accès aux archives du Royaume, il sait se servir des différents anciens traités d'allégeance à l'appui de son argumentation. Ses textes sont déjà imprégnés d'une conscience de la nation qu'il veut communiquer le plus largement possible. C'est dans les régions frontalières que la force du sentiment national est la plus vivace, par exemple en Lorraine dont il est issu, ainsi que d'ailleurs plus tard Jeanne d'ARC. C'est dans des contrées où les violences des guerres sont répétitives que l'appel à un sauveur fait l'objet de prières et de sermons réguliers. Si l'oeuvre de MONTREUIL s'avère si importante, de par sa vocation propagandiste, c'est qu'il annonce les "Rhétoriqueurs", ces écrivains qui exercent dès le XIVe siècle, et qui, polyvalent universitaire et littéraire, étudiant l'art et les techniques, sans être autant "homme de gouvernement" et qui, dans les villes notamment et surtout largement au-delà de la noblesse, relaient la propagande royale. 

 

Le rôle éminent de la religion

  Colette BEAUME insiste sur le double mouvement qui caractérise la naissance du sentiment national français, un mouvement d'adhésion (plus ou moins enthousiaste, entre exaltation et consentement, selon les classes sociales) à la monarchie de Valois et un mouvement de piété envers les saints protecteurs des hommes sur une terre meurtrie par les épidémies et la guerre. A la dévotion qui remonte loin envers les saints dont bénéficièrent l'élan des Croisades, succède une nouvelle dévotion bien plus orientée vers la construction d'une nation. Pour elle, "la religion conforte l'unité nationale. Elle contribue à rendre cette abstraction sensible à tout un chacun. Valeur nouvelle, la nation ne cherche pas encore à être une valeur laïque mais au contraire à s'inscrire dans le sacré et à participer à son prestige." Pour les hommes du Moyen Age, dont la précarité et la vie courte sont le lot quotidien, le sacré fait partie du sensible et de l'expérimental. Tout le monde croit à l'intervention directe de Dieu dans les affaires des hommes, soit directe soit indirecte, selon les sensibilités, et cela tant chez les hommes du commun que chez les multiples religieux, fixes et itinérants, qui poursuivent inlassablement la prêche de la parole de Dieu. Les miracles, qu'ils émanent de Jeanne d'ARC à un moment donné, ou de la personne même du Roi, n'étonne personne.  

La construction abstraite "nation" s'insère dans toutes ces croyances pour être reçue. les pratiques lithurgiques diffusent, voire engendrent la conscience de l'unité nationale. On prie pour le roi dans des assemblées plus ou moins larges. D'aucun fidèle n'est le bénéficiaire d'une solidarité chrétienne aussi générale. Et dans le même élan spirituel, on prie pour le roi, pour la paix, pour le royaume, pour de bonnes récoltes, pour de bonnes nuits sans brigands, pour soi-même comme participant à la nation chrétienne. 

Cette construction n'est pas seulement une construction mystique telle qu'elle peut être propagée et entretenir par ces multiples Frères des différents ordres (plus ou moins reconnus) qui se multiplient d'ailleurs à cette époque et qui existe dans les villes et dans les campagnes.  Elle s'arbore souvent dans un esprit festif, et s'exprime véritablement lors des multiples fêtes du calendrier, joie et espérance sont réellement contées, chantées, dansées, avec force intervention des troupes itinérantes de musiciens et de poètes. Elle est aussi construction intellectuelle, rationnelle dans les universités, dans les abbayes. De multiples textes savants élaborent de nouvelles théories de gouvernement et de souveraineté... Lente et s'étendant sur plusieurs siècles, cette période du Moyen Âge central et tardif, cette naissance d'un sentiment national a des moments forts, d'accélération dans la conscience collective, et un moment décisif intervient sans doute, lors de l'invasion anglaise de 1415-1416, où la valeur nation revêt un caractère subitement d'urgence. Et c'est sans doute pour cela, bien au-delà des utilisations idéologiques très postérieures, que l'action de Jeanne d'Arc a tant marqué les esprits. Elle constitue une sorte de catalyseur, inespéré de la part de l'entourage il faut le dire, qui précipite toutes les constructions, mystiques et intellectuelles, vers la consolidation in fine de la monarchie des Capétiens. 

   A noter que les mêmes procédés sont à l'oeuvre en Angleterre, constructions mystique et intellectuelle de la nation anglaise, sans doute mal détaché de l'espoir longtemps vivace de la doubles monarchie en France et en Angleterre (animé par les serviteurs de la dynastie des Lancastres par exemple). La formation d'un sentiment national est un fait sociologique de première ampleur des deux côtés de la Manche, et si en Allemagne et en Italie, comme en Espagne, la "sauce" ne prend décidément que très tardivement, on observe, et une certaine historiographie devrait nous y aider, les mêmes phénomènes à la fois chez le peuple, dans la noblesse et dans les milieux ecclésiastiques.

Certainement que les guerres de religion, qui retardent d'ailleurs le parachèvement du processus en France et en Angleterre, ne sont pas pour rien dans le morcellement observé en Allemagne. Il faut attendre en France les quatre Louis, après Henri IV, pour QUE le sentiment national français soit un sentiment irréversible dans les mentalités... Et sur ce point d'ailleurs, il faudra l'appui de la religion, dont les différentes branches catholiques et protestantes établissent leur hégémonie respective sur des territoires de plus en plus délimités, pour qu'il s'enracine définitivement et trouve ses expressions juridiques et économiques. 

 

Nicole GRÉVY-PONS, propagande et sentiment national pendant le règne de Charles VI : L'exemple de Jean de Montreuil, Francia, volume 8, 1980. Gerd KRUMEICH, Jeanne d'Arc en vérité, Éditions Taillandier, collection Texto,  2012. Colette BEAUME, Naissance de ka nation France, Gallimard, 1985. 

 

STRATEGUS

 

      

 

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6 avril 2018 5 06 /04 /avril /2018 12:44

   Antoine de Pas de FEUQUIÈRES, écrivain militaire français, est issu d'une famille de diplomates et de militaires.

Il se signale par sa bravoure sous Louis XIV et sert sous LUXEMBOURG, TURENNE et CATINAT. Il contribue à la victoire lors de la bataille de Neerwinden (1693) où il commande comme lieutenant-général.

Son oeuvre Mémoires sur la guerre est utilisé par VOLTAIRE pour son propre ouvrage Siècle de Louis XIV. Elle n'est publiée qu'en 1736 après trois éditions clandestines et fautives. 

A noter qu'il fut soupçonné d'implication dans l'affaire des Poisons de 1780, mais cela n'eut pas d'influence sur sa carrière militaire. 

Sa carrière se déroule dans un contexte où, malgré les réformes qui entrainent des modifications profondes dans l'art de la guerre, avec une croissance spectaculaires des effectifs, il n'y a pas de réflexion de haut niveau. Ce n'est qu'en 1715, lorsque la paix est revenue que la pensée militaire (tactique et stratégique) se développe véritablement en profitant des progrès de l'édition et de l'existence d'un public important intéressé à ces questions.

 

Une carrière militaire longue, une oeuvre influente

   Le marquis de FEUQUIÈRES, au cours d'une longue carrière militaire, sert sous les ordres du maréchal de LUXEMBOURG. Promu lieutenant-général en 1693, il est mis à l'écart lors de la guerre de Succession d'Espagne, mais profite de ce répit pour rédiger ses Mémoires, en fait un traité sur l'art de la guerre où il se propose d'établir des "règles certaines de théories sur la guerre. 

Il théorise l'art de la manoeuvre savante caractéristique de l'Ancien Régime. Sa méthode est historique ; connu pour son caractère difficile, il se livre à une critique sévère des erreurs commises par le commandement durant les guerres récentes. C'est sans doute la raison d'ailleurs de sa disgrâce. Pourtant, il est l'un des très rares auteurs, sinon le seul à cette époque, à s'attacher à la conduite générale des opérations.

Prudent, FEUQUIÈRES se garde toutefois de formuler des principes généraux pour une activité qui, selon lui, est le plus souvent régie par des principes particuliers. Il réagit contre la conduite des sièges, en vogue au XVIIe siècle, et préconise une tactique fondée sur la bataille décisive. la bataille représente l'effort suprême de la guerre et nécessite une longue préparation. cet effort suprême contre l'ennemi devrait être, selon lui, fourni à l'endroit où l'adversaire met le plus d'acharnement à se défendre. 

FEUQUIÈRES distingue la guerre "qui se fait entre Puissances égales" des guerres défensives et offensives ; dans ce genre de guerre, le général doit être "continuellement attentif à se procurer la supériorité par de petits avantages ; il arrivera toujours à son but, qui est celui de la ruine de l'Armée ennemie ; auquel cas il changera la nature de cette guerre et en fera une offensive". Mais il ne s'agit que d'une limitation de l'offensive imposée par le rapport de force, qui impose le recours à une stratégie d'usure, non d'un genre différent. Le marquis tente d'établir un troisième terme à la dialectique offensive/défensive, mais comme certains de ses successeurs, n'y parvient pas. 

Les Mémoires ont un grand succès chez les militaires, jusqu'à FREDERIC LE GRAND qui s'en inspire pour formuler sa propre doctrine de guerre. (BLIN et CHALIAND, COUTEAU-BÉGARIE)

 

Une oeuvre influente même si elle est encore peu citée dans le grand public mais reconnue en histoire militaire.

     Le marquis de FEUQUIÈRES fait partie des premiers et rares militaires à avoir mis en théorie leur savoir - il est vrai qu'il en a eu le temps lors de sa longue mise à l'écart. Il prend pratiquement la tête d'une longue lignée de fondateurs de la science militaire moderne terrestre, avec PUYSÉGUR, FOLARD, JOLY DE MAIZEROEY, GUIBERT... Ses Mémoires sont transmises parfois sous le manteau, sous une grande quantité d'éditions, parce que ceux-ci attaquent nombre de chefs militaire encore en exercice. Car sous Louis XIV, les rivalités bassement matérialistes et les jalousies (à la Cour) prennent le pas sur le mérite. Le Roi maintient ainsi en fonction le maréchal de VILLEROI, qui accumule les fautes et les défaites, alors que FEUQUIÈRE reste sans emploi.

 

Antoine de FEUQUIÈRES, Mémoires, contenant ses Maximes sur la Guerre, et l'Application des Exemples aux Maximes, 1740, Disponible sur le site de la BnF, www.gallica.bnf.fr. Il semble que soit mise à disposition la version de 1740 publiée à Londres. 

Eugène CARRIAS, La Pensée militaire française, Paris, 1960.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

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6 avril 2018 5 06 /04 /avril /2018 09:16

   La figure de l'étranger, dans un monde sédentaire, mais traversé plus ou moins fréquemment, plus ou moins longtemps par des groupes nomades, est un sujet en sociologie assez peu étudié - au contraire sans doute de la figure, légèrement différente, du migrant, même par Georg SIMMEL qui dans son oeuvre n'y consacre précisément que moins de dix pages. Mais quelles pages et dans quel contexte! Celui de la modernité urbaine dominée par la Mégalopole.

Avant ou en même temps de SIMMEL, d'autres auteurs l'ont fait, et la conception qu'il s'en fait gagne à être comparé à celles de quelques uns, dont des auteurs de l'école de Chicago, mais aussi de CAMUS ou SCHICKELE ou encore WEBER. 

  Les études des sociologues dépassent bien entendu l'attitude politique qui fait de l'étranger un ennemi, une menace. D'ailleurs comment pourrait-il constituer l'ennemi ou la menace s'il n'est ni connu ni identifié? Il faut, pour comprendre les relations que noue l'étranger qui s'installe, plus ou moins longtemps, avec la population, les diverses populations résidentes, dépasser la simple fantasmagorie ou la manipulation politique ou religieuse pratiquée depuis des temps immémoriaux par quantité de pouvoirs. Mieux, elles doivent prendre en compte ces fantasmagories et ces manipulations.

 

Un essai classique de SIMMEL dans un long chapitre...

       L'essai classique sur l'étranger n'est pas un essai au même titre que les autres, mais une digression d'à peine sept pages à l'intérieur d'un long chapitre assez mal connu sur l'espace et les ordres spatiaux de la société. Anticipant la nouvelle géographie social et culture de l'espace et des lieux où dominent les Mégalopoles, il y présente une analyse "constructiviste" de la détermination spatiale de la société en examinant de façon symétrique, la construction spatiale du social (comme les formes spatiales, telles que les frontières, la proximité ou les mouvements migratoires, structurent-elles les interactions spatiales?) et la construction du spatial (comment les interactions sociales s'expriment-elles symboliquement dans les formes spatiales? - par exemple : le terrain vide comme expression de la neutralité).

Ce contexte e la sociologie spatiale explique l'importance que les catégories spatiales de la fixation du mouvement, de la proximité et de la distance jouent dans l'analyse psycho-sociologique de l'étranger, compris et analysé comme une forme sociologique bien déterminée structurant non pas les les interactions entre les amis et les ennemis, comme ce fut le cas de la lutte, mais entre les membres du groupe et ceux qui, venus d'ailleurs, s'installent un beau jour au sein du groupe. Ni ami ni ennemi du groupe, mais un peu des deux, l'étranger n'est pas un randonneur ou un touriste "qui arrive aujourd'hui et part demain", mais un immigrant parmi ses hôtes, il n'a pas l'intention  de quitter, alors même qu'il pourrait repartir après-demain. Compris ainsi, l'étranger (blanc, masculin, des classes moyennes?) n'est pas forcément un homme marginal, un exclu, un "homme de trop" ; il est plutôt quelqu'un qui fait partie du groupe sans vraiment en faire partie, puisque, venu d'ailleurs, il n'en partage ni l'histoire ni la culture. "Sa position, écrit SIMMEL, est essentiellement déterminée par le fait qu'il n'appartient pas dès le départ au groupe, qu'il y importe des qualités qui ne proviennent pas et qui ne peuvent pas provenir du groupe". Être liminal, à cheval sur deux groupes auxquels il n'appartient pas tout à fait, l'étranger synthétise la proximité et l'éloignement dans une constellation ambivalente, dans une forme particulière d'interactions. "La distance à l'intérieur des relations signifie que ce qui est proche est lointain, et l'étrangeté que ce qui est lointain est proche".

Cette structure chiasmatique de la proximité et de l'éloignement explique certaines caractéristiques des interactions entre les hôtes et ce qui sont de passage. D'abord, le fait que l'étranger est une sorte de "moteur immobile" ou de "mobile immuable" qui bouge sans bouger, fait de lui une intermédiaire idéal entre deux communautés,capable d'importer des idées et des marchandises de l'une dans l'autre. Étant dépourvu de terre, aussi bien au sens propre qu'au sens figuré, l'étranger apparaît souvent dans l'histoire économique comme marchand. Le rôle important des Juifs européens dans le commerce confirme cette analyse. La situation spécifique de l'étranger s'exprime en second lieu dans sa capacité d'objectivité, dans ce mélange de distance et d'engagement, caractérisant le bon sociologue selon ÉLIAS. L'étranger est plus libre, pratiquement et théoriquement ; capable d'objectiver les rapports et les situations, son esprit est plus ouvert et il est moins lié dans son jugement par les conventions et les habitudes. C'est d'ailleurs ces qualités qui font de l'étranger à la fois un bon confident et un bon juge, comme cela est illustré par la pratique de certaines cités italiennes qui faisaient appel à des étrangers pour rendre la justice. Enfin, la proximité et la distance qui finissent la situation de l'étranger parmi ses hôtes s'expriment encore dans les typifications généralisantes dont il fait l'objet. Perçu comme différent par les membres du groupe, conçu par SIMMEL comme un groupe assez homogène, "pré-postcolonial" pour ainsi dire, ceux-ci tendent à accentuer les propriétés tout à fait générales qu'il partage avec eux (le sexe, l'âge, la profession...) ou avec des autres étrangers comme lui (la nationalité, l'ethnicité...). "C'est pourquoi, écrit le sociologue et philosophe allemand, les étranges ne sont pas vraiment reconnus comme des individus, mais comme des étrangers d'un certain type".

Analysant l'étranger du point de vue de celui-ci, SCHULTZ observe que l'étranger commet l'erreur inverse. Au lieu de subsumer les membres du groupe d'accueil sous une catégorie générale et anonyme, il perçoit chacun d'eux comme un individu particulier et transforme les traits idiosyncratiques de l'individu en traits typiques de la communauté. (Frédéric VANDENBERGHE)

 

Plus évoqué dans les romans que dans les études de sociologie...

    Même pour ceux qui ne s'adonnent pas à la lecture de la littérature, les romans d'Albert CAMUS (1913-1960) (L'étranger, 1942) et de René SCHICKELE (1883-1940) (Der Fremde, 1909) sont relativement connus. Comme l'explique Ottein RAMMSTEDT, de l'Université de Bielefeld, Faculté de sociologie, "Paul Merkel fait figure chez René SCHICKELE, comme Meursault chez CAMUS, d'individu fictif. Merkel et Meursault ne se caractérisent pas par leur individualité mais par leur destin d'étranger. D'après (les deux romanciers et essayistes), ce destin n'est ni unique, ni original, ni même individuel - c'est la raison pour laquelle qu'ils les font agir quasi anonymement. Le destin d'étranger (...) n'est pas fortuit, il ne vient pas seulement de l'extérieur ; ce destin n'est pas un fatum qui leur serait imposé. Tous les deux ne subissent pas le rôle de l'étranger, mais ils sont activement empêtrés dans ce destin." Notre auteur constate qu'aucune définition n'est donnée au lecteur de l'étranger, et cette "qualité" n'apparait que dans le déroulement de l'action. Il doute même de cette dénomination d'étranger en ce qui concerne les héros de ces deux romans. De ce qu'il a lu dans la littérature sociologique, "l'étranger est  tout d'abord l'éloigné, celui qui vit à l'étranger. Cela nous est donné par la langue, sur laquelle repose les définitions juridiques et politiques de l'étranger. Qi pour le XXe siècle, l'étranger est par exemple l'expulsé, le réfugié, l'exilé, la "displaced person", c'est-à-dire une personne qui doit quitter son pays, malgré elle ; alors l'étranger est celui qui voyage contre son gré". Et SIMMEL reprend peu ou prou cette définition lorsqu'il parle de l'étranger. Enfin, pas tout-à fait constate Ottein RAMMSTEDT, et c'est ce qui fait l'intérêt de l'analyse qu'en fait le sociologue et philosophe allemand.

    Reprenant l'analyse de SIMMEL dans un propos très proche de celui de Frédéric VANDENBERGHE, notre auteur écrit que "Saisir l'étranger comme une forme sociologique renvoie à la spécificité de l'analyse simmélienne car Simmel détache non seulement l'étranger de la condition spatiale existante en prenant les distances sociales qui s'accroissent rapidement dans les sociétés modernes comme des sublimations symboliques mais il rend aussi l'étranger ) comme forme ou encore comme type - dépendant de l'action réciproque sociale, c'est-à-dire que le groupe et l'autre déterminent pas l'interaction la forme selon laquelle l'autre peut devenir un interactant pour les membres du groupe et de quelle manière le type social "étranger" se manifeste. L'étranger de Simmel est, en tant que forme, analytiquement séparé des contenus possibles qui peuvent lui être attribués. La forme "étranger" n'est donc pas une disposition psychique mais au contraire exclusivement une forme sociale - c'est pourquoi Simmel décrit également l'étranger comme "un type social" se constituant sur la base de la spatialité de toute interaction sociale et qui par là présentent des traits qui se rencontrent partout à la fois."

 

La figure de l'étranger et celle du Juif

      Quand on regarde le contexte des réflexions de SIMMEL sur l'étranger, et vu les nombreux passages assez long qu'il consacre aux Juifs dans la Philosophie de l'argent, certains auteurs ont interpréter sa digression sur l'étranger comme une analyse biographique sur la judaïcité (Margaret SUSSMAN, Werner SOMBART, René KÖNIG, Hans LIEBESSCHÜTZ et Almut LOYCKE. Il est vrai que le siècle de SIMMEL est marqué par la problématique de l'intégration des Juifs dans l'ensemble de l'Europe, et singulièrement en Allemagne, intégration accélérée, en regard de siècles d'isolationnisme ombrageux de la part des autorités juives et des nombreux pogroms dans l'Histoire, qui suscite la formation en retour d'un antisémitisme  idéologique politique et politiquement affirmé. Mais, outre le fait que SIMMEL tout au long de sa vie a refusé l'explication des théories par le recours à la biographie, il serait extrêmement réducteur, vu ses textes, d'assimiler l'étranger au Juif. Découle de ces textes, au contraire, une extension de la notion d'étranger qui aboutit, via les étude de l'école de Chicago, à une vision extensive selon laquelle le statut d'étranger, dépassant alors les catégories juridiques, devient le statut de nombreux de citoyens, individuellement isolé dans des mégalopoles. Étranger au sens propre, car se sentant isolé dans un monde qui évolue suivant des logiques de masses difficilement appréhendées. Les voisins ne sont plus des familiers, ils deviennent au sens propre, des étrangers.

      Freddy RAPHAËL se fait écho de cette assimilation et de grand rapprochement entre le juif et l'étranger dans l'oeuvre de SIMMEL. "L'étranger, écrit-il, est parfois une figure pathétique, proche de l'insomniaque évoquée par Isaac Joseph", Étranger qui, pourtant pour SIMMEL est une figure plutôt positive eu égard de la situation dans laquelle se trouve souvent la société d'accueil. "Ce caractérise sa condition, poursuit-il, c'est le sentiment de précarité et l'instabilité qui le rejettent à l'extérieur des solidarités mécaniques et organiques, comme des foules et des communions. Mais le plus souvent, la distance que l'étranger maintient avec la société d'accueil, la façon dont il s'inscrit dans cette béance, n'est pas une conduite désadaptée, car elle se fonde sur une vision du monde qui lui permet de transcender le mépris dans on l'accable. Son expérience n'est pas  celle de l'exil ni de la déréliction. La présence du Juif au monde est à la fois non-coïncidence avec l'ordre des choses, anachronisme voulu, et participation dynamique et créatrice, nécessaire invention à partir de la rupture. Il s'arrache à l'environnement, introduit la distance, pour jeter de nouveaux ponts.

Prenant appui sur Julien FREUND, pour qui l'étranger, tout en demandant au milieu du groupe s'en différencie, représentant l'inassimilable, représentant d'autres valeurs et d'autres moeurs, il estime que "l'expérience du migrant, qui oscille entre le maintien de la singularité et l'adaptation mimétique, remet en cause le caractère normatif du système majoritaire. Sa désorientation, c'est-à-dire son incapacité à se situer sur la carte sociale des statuts, peut déchirer la trame des rapports figés, répétitifs, et introduire des ruptures, lieux d'une dynamique créatrice". "L'étrange dérange car il représente un facteur de déstabilisation dans une société qui entend se perpétuer par la reproduction du même, et qui proclame son homogénéité."

 

Des forces sociales et des étrangers...

Sans doute, comme le fait SIMMEL qui est critiqué pour cela, la société d'accueil n'est-elle pas homogène, (mais pourtant il ne l'analyse pas, à bien y regarder comme cela), ce que pourrait faire penser cette polarisation Société/Étranger, à l'image d'une autre polarisation, qui n'est à notre avis pas la même Christianisme/Judaïsme. Cette société est déjà traversée de conflits, et l'étranger est pris dans une opération de rapprochement de certaines forces sociales et de crispation d'autres forces sociales à l'intérieur de celle-ci.

Il représente effectivement un facteur de déstabilisation pour certaines fractions de cette société, mais au contraire de stabilisation, et même de perpétuation, pour d'autres, via son rôle économique et social. Mais encore l'étranger est une figure par trop monopolaire. Car les étrangers qui jouent ces rôles économiques et sociaux ne sont pas à amalgamer et d'ailleurs pourraient protester de cet amalgame. Sans doute le rapprochement de la figure de l'étranger et du Juif favorise cet amalgame, comme si l'étranger était issu d'une seule et même culture ou communauté. Le Français dans les pays scandinaves ou germaniques, peut faire figure d'étranger, et d'étranger au sens plein selon l'analyse de SIMMEL, à l'écart et à l'intérieur, acteur important. 

 

Frédéric VANDENBERGHE, La sociologie de Georg SIMMEL, La Découverte, Repères, 2001. Otthein RAMMSTEDT, L'étranger de Georg Simmel, Laboratoire de Sociologie de la culture européenne, Université de Strasbourg & H. Bopst, Revue des Sciences de la France de l'Est, 1994. 

Freddy RAPHAËL, Le Juif comme paradigme de l'étranger dans l'oeuvre de G. Simmel, dans Sociétés, 2008/3, n°101, www.cairn.info ; Étranger et la paria dans l'oeuvre de Max Weber et de Georg Simmel, dans Archives de sciences sociales des religions, n°61/1, 1986, www.persee.fr. Voir aussi l'étude-projet collective L'étranger dans la cité : Les travaux de Georg Simmel et de l'École de Chicago à la lumière de l'immigration maghrébine dans l'espace montréalais, dans The Free library by Farlex.

 

SOCIUS

 

 

 

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4 avril 2018 3 04 /04 /avril /2018 08:32

   Expression fétiche de nombreux stratégistes d'aujourd'hui, l'équilibre des forces, est d'abord une traduction incomplète du concept anglais de balance of power qui désigne l'équilibre des puissances et des pouvoirs ainsi que la politique stratégique et la diplomatie de l'équilibre.

 

Un concept contemporain

Ce concept d'équilibre des forces constitue la base de la théorie des relations internationales, tout au moins pour les adeptes de la Realpolitik. Phénomène aux multiples facettes, l'équilibre des forces désigne aussi bien une réalité historique qu'une stratégie politique.

En tant que terme descriptif, l'équilibre des forces ou des puissances est généralement employé pour désigner le système politique de l'Europe des XVIIe et WVIIIe siècles, période de l'équilibre "classique". Toutefois, le concept d'équilibre existe depuis beaucoup plus longtemps. L'échiquier politique que décrit THUCYDIDE dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse est caractérisé par l'équilibre qui existe entre Athènes et Sparte alors que KAUTYLIA (Ier siècle?) est le premier à formuler une théorie systématique sur le sujet dans son ouvrage remarquable, L'Arthasastra. 

A partir du XIVe siècle, de nombreux textes sont consacrés à ce phénomène, dont la pratique devient courante en Europe. Il faut lire les oeuvres de Lorenzo de MÉDICIS, Giovanni BOTERO, Francis BACON, puis plus tard de David HUME, BOLINBROKE, Friedrich von GENTZ et Antoine PECQUET. Après la Première guerre mondiale, la politique de l'équilibre, jugée en partie responsable de la Grande Guerre, est sévèrement critiquée, et sa pratique est délaissée en faveur de nouveaux moyens d'organisation des pouvoirs politiques internationaux fondés sur le droit : sécurité collective, Société des Nations. Après 1945, c'est le phénomène inverse qui se produit, et la politique de l'équilibre refait surface, tout au moins en théorie, avec le renouveau de la realpolitik sous l'impulsion de penseurs comme Reinhold NIEBURH et Hans MORGENTHAU. La mise en place du système bipolaire de la période de la guerre froide et le développement des armes atomiques provoquent un nouveau genre d'équilibre des forces, appelé par certains "équilibre de la terreur", et une prolifération de textes sur le sujet. 

La politique de la guerre froide, symbolisée par la "théorie des dominos" et par la diplomatie active de KISSINGER, est une version moderne de la stratégie politique de l'équilibre. La chute du mur de Berlin et la fin de la bipolarité ont provoqué l'émergence d'un nouvel échiquier politique qui rappelle à de nombreux observateurs la période "classique" de l'équilibre européen des XVII et XVIIIe siècles.

L'équilibre des forces provient  de la nature des relations internationales, où il n'existe pas d'organisation étatique suffisamment puissante pour pouvoir réguler l'ensemble constitué par la communauté des nations. Etant donné les variations entre les différentes unités politiques, chacun d'entre elles vise à maximiser sa propre puissance. Le résulta est un équilibre presque naturel où le danger le plus sérieux réside dans la concentration d'une puissance telle par un État que celle-ci est plus grande que l'ensemble  de la puissance des autres États réunis. A partir de cette notion élémentaire, les variantes se multiplient presque à l'infini, l'équilibre pouvant être constitué par plusieurs mini-systèmes, par des systèmes bipolaires, pluripolaires ou bi-pluripolaires. L'équilibre peut reposer sur un système de "balancier" où certains pays ou une certaine zone géographique sont utilisés pour maintenir l'équilibre général. La stratégie de l'équilibre est articulée selon cette vision de l'équilibre, considéré comme le meilleur moyen d'assurer la stabilité générale de l'ensemble. Les guerres localisées peuvent faire partie d'un arsenal de moyens destinés à maintenir l'équilibre. En revanche, la guerre généralisée doit être évitée à tout prix car elle représente la plus grande menace pour la survie du système et, par conséquent, de ses diverses composantes. La menace constituée par NAPOLÉON BONAPARTE et Adolf HITLER est précisément de ce type-là. Ce n'est que lorsqu'ils menacèrent l'équilibre général que les autres chefs d'Etat commentèrent à organiser leur défense collective, la perte d'éléments isolés et jugés sans importance pour le maintient de l'équilibre n'étant pas suffisante pour produire une réaction vigoureuse.

Pour le politologue anglais Hedley BULL, les fonctions de l'équilibre des forces sont les suivantes :

1. La prévention de la conquête par un État et la transformation du système politique en un empire universel.

2. La protection de l'indépendance d'États dans des équilibres régionaux.

3. L'aide au maintien d'institution vitales à la survie de l'ordre international (diplomatie, droit international).

      La politique de l'équilibre est définie selon les méthodes employées pour atteindre son objectif principal, c'est-à-dire la survie du système et le maintien de son équilibre, et cela dans tous ses aspects, y compris de celui du contrôle des populations à l'intérieur des frontières d'un État et dans tout le système. Ces méthodes varient selon les époques : par exemple, la division et le morcellement de nations importantes en petites unités, politique que pratique RICHELIEU à l'égard de l'Allemagne ; la création d'États "tampons" ; la formation d'alliances diverses et en flux constant ; l'action diplomatique ; la réduction ou l'augmentation d'arsenaux militaires ; enfin, l'intervention armée et la guerre. Deux éléments sont à la base de la politique de l'équilibre : la puissance politique et la puissance militaire, les deux choses étant souvent confondues. C'est à l'aide de ces deux instruments que sont établies les méthodes utilisées pour le maintien de l'équilibre, le but de chacune étant de réduire ou d'accroitre la masse politique et militaire des unités politiques figurant sur la balance. Une variante du système de l'équilibre consiste à utiliser un "balancier" servant de contrepoids pour faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre. le pays qui tient ce rôle se place dans une position privilégiée d'arbitre" de l'équilibre, rôle qui convenait parfaitement au XVIIIe et XIXe siècles à la Grande Bretagne vis-à-vis des puissances européennes sur le continent.

      La politique de l'équilibre repose sur un système précaire qui a démontré ses failles à plusieurs reprises, en particulier lors de la période précédant la Première Guerre Mondiale. Cette politique est modelée par des éléments qu'il est difficile de mesurer, comme la puissance d'un pays. Elle repose sur une culture et des systèmes politiques homogènes qu'il est difficile d'envisager à l'échelle planétaire. Ce sont ces faiblesses qui entraînèrent la recherche d'autres méthodes de gestion politique après 1918. La division de la planète en deux sphères opposées après 1945, et la création d'arsenaux nucléaires capables d'anéantir des sociétés entières furent responsables de la mise en place d'un nouveau type d'équilibre politique, plus simple et plus stable peut-être, mais potentiellement très dangereux, avec ses propres lois et ses propres méthodes. Le système bipolaire de la guerre froide est différent du système européen "classique". Il est dominé par deux États seulement, avec des régimes politiques fondamentalement différents, et son équilibre repose sur la menace de guerre nucléaire qui devient l'instrument principal de celui-ci. Ce système n'utilise pas de "balancier". Sa caractéristique principale réside dans le fait que, même en s'unissant, les "petits" États ne peuvent atteindre une puissance égale ou supérieure à celui de l'un des deux "grands". Toutefois, comme dans l'équilibre classique, la guerre - limitée, non nucléaire, et sur des territoires étrangers - est un instrument important pour le maintien de l'équilibre, tout u moins du point de vue des superpuissances qui s'affrontent, directement ou indirectement, en Corée ou au VietNam, et frôlent la montée des extrêmes à Cuba. L'équilibre est donc atteint et maintenu avec des moyens militaires nucléaires et classiques. La course aux armements et puis son contrôle (arms control) devient la méthode la plus courante de la politique de l'équilibre. La subjectivité qui anime cette politique constitue l'un des problèmes majeurs de l'équilibre par la terreur, cas s'il est déjà difficile de quantifier la puissance militaire classique, il est quasiment impossible de mesurer la puissance militaire atomique, et plus encore la menace qu'elle représente. le bluff et l'espionnage sont autant de moyens utilisés par les superpuissances pour cerner la puissance de l'adversaire et pour projeter une certaine image (vraie ou fausse) de sa propre force. Il semble bien, avec la connaissance rétrospectives des forces nucléaires des USA et de l'URSS, que la dynamique de cette course aux armements se nourrit cumulativement des propagandes des deux camps à la fois.

Le stratégiste américain Albert WOHSLTETTER envisage ainsi les rapports entre les superpuissances comme fondés non plus sur l'équilibre des forces, mais sur l'équilibre de la terreur, terme qu'il contribue à populariser. Le principe de la dissuasion réciproque est à la base de cet équilibre occasionné par l'espoir que la terreur inspirée par les armes nucléaires sera suffisante pour dissuader l'adversaire d'en faire usage. Cet équilibre est extrêmement précaire car il dépend de l'invulnérabilité des forces de représailles de chacun après avoir encaissé une première frappe. De là suit une course aux armements où chacun cherche à préserver une capacité de seconde frappe indiscutable, cette course étant ne elle-même une source d'instabilité.

     De nombreux observateurs décrivent l'équilibre de la guerre froide comme un équilibre en transition qui se transforme peu à peu en système pluripolaire ou bi-pluripolaire avec l'émergence de l'Europe, de la Chine, de l'Inde, du Japon... et d'autres pays ensuite, comme des puissances capables d'influencer la nature d'un équilibre dominé au départ par les États-Unis et l'Union Soviétique. La chute du mur de Berlin a entraîné la fin de cet équilibre bien particulier. La nature du "nouvel ordre international" qui émerge des ruines de l'ancien n'est pas encore tout à fait saisissable. Certains observateurs prévoient un retour à un équilibre des forces semblable aux équilibres européens du passé, avec l'émergence de nombreux équilibres régionaux. La prolifération nucléaire et l'importance attribuée aujourd'hui à la puissance économique sont autant d'éléments capables d'influencer dans l'avenir la nature éventuelle de l'équilibre. (BLIN et CHALIAND)

 

Equilibre des puissances... qui se neutralisent les unes les autres

    le concept d'équilibre peut faire l'objet de réflexions qui ne collent pas nécessairement aux discours officiels. Ainsi, le concept d'équilibre émerge nécessairement dans toute réflexion sur les systèmes d'unités actives autonomes, en concurrence pour la réalisation de leurs objectifs. Dans le cas du système international, les unités actives sont principalement des unités politiques au premier rang, mais elles ne sont pas les seules en jeu, desquelles figurent les États. On rencontre le concept d'équilibre chez THUCYDIDE ou encore chez les penseurs politiques de la Renaissance. L'économiste et philosophe anglais David HUME en donne une formulation abstraite en 1742, dans son essai Of the balance of Power. Le concept d'équilibre est central dans le courant réaliste et néo-réaliste de la théorie des relations internationales auquel se rattachent des auteurs déjà cités tels que Hans J. MORGENTHAU, Raymond ARON ou Kenneth WALTZ. Ces théories se situent entre constat de la réalité et justification politique des manoeuvres des puissances.

   En fait, par équilibre, il faut aussi comprendre une situation où les capacités d'action et les stratégies se neutralisent dans certaines directions, et une politique visant à préserver l'essentiel du statu quo, dans la mesure où cela avantage une partie ou toutes les parties en même temps. le premier cas correspond à la locution anglaise balance of power que l'on peut traduire approximativement, comme dit précédemment, par équilibre des potentiels ou par équilibre des puissances. Le second est bien rendu par l'expression "principe de l'équilibre".

   La traduction "équilibre des potentiels" se fond sur la distinction entre forces ou ressources (composantes primaires de la capacité d'action) ; le pouvoir (capacité de mobiliser effectivement ces ressources) ; le potentiel (ensemble des objectifs accessibles en l'absence de toute opposition stratégique) ; et la puissance entendue comme le passage à l'acte. L'idée centrale de la balance of power est la neutralisation d'une certaine classe d'objectifs (conquêtes territoriales par exemple ou accès à la prépondérance) par les potentiels mutuels des unités concernées. L'équilibre dont il s'agit concerne donc bien les potentiels, et non pas directement les ressources. Thierry de MONTBRIAL insiste sur ce point : il ne faut pas parler d'équilibre des forces, mais on peut dire équilibre des puissances. Si le stratégiste français semble ergoter sur cette distinction, c'est qu'on entre là dans le domaine des virtualités. Et des gesticulations de propagande et de diplomatie. La notion d'équilibre des puissances se réfère aux passages à l'acte et au fait qu'un perturbateur s'expose à un châtiment infligé par une coalition punitive risquant de lui faire effectivement perdre son gain et au-delà. Si les calculs politiques n'étaient pas entachés  par l'incertitude, on pourrait définir l'équilibre par l'unique condition  que chaque unité (ou coalition) se trouve dissuadée par l'ensemble des autres de modifier la situation  (l'état du système) à son avantage. En raison de l'incertitude, la dissuasion peut échouer et l'équilibre ne peut alors être rétabli que par le recours effectif à la force, ou bien alors le perturbateur parvient à ses fins. L'équilibre des potentiels ou des puissances implique la formation de coalitions ou d'alliances de circonstances, qui ne nouent face à une perturbation ou un risque de donné, et se dénouent normalement une fois la crise réglée. L'Alliance atlantique, constituée en 1949 pour équilibrer le potentiel soviétique, que les Américains cherchent à transformer en "régime" pour structurer les relations transatlantiques depuis la chute de l'URSS, constitue une exception notable. En règle générale, le principe de l'équilibre suppose donc une grande fluidité dans la dynamique du système.

    Cette analyse montre que la notion d'équilibre est inséparable de celle de stabilité. Généralement les analystes officiels mettent en avant la stabilité inter-étatique, et ne discutent que très peu de la stabilité à l'intérieur des États eux-mêmes. Pourtant tant en ce qui concerne l'équilibre européen "classique" (XVIIe-XVIIIe siècle) que l'équilibre contemporain de la guerre froide, une grande variable réside sur la situation à l'intérieur de ceux-ci. S'il n'y avait pas eu la Révolution française de 1789, il n'y aurait pas eu rupture du système. De même, s'il n'y avait pas eu de mouvement populaire à l'intérieur de l'ensemble Pacte de Varsovie, qui s'est exprimé à plusieurs reprises (Tchécoslovaquie, Pologne notamment), l'effondrement de l'Union Soviétique n'aurait pas eu lieu et le il n'y aurait pas eu rupture du système des blocs. Le perturbateur principal n'est pas souvent un État, mais existe à l'intérieur d'un État. De plus, à la suite d'une telle perturbation, on revient très rarement à la situation de stabilité antérieure, et lorsque les États s'y essaient lors de la cascade de Restauration du début du XIXe siècle, cela aboutit à de plus grands "désordres" encore. 

Les analystes se concentrent beaucoup actuellement sur les instabilités issues de l'effondrement du bloc de l'Est (Yougoslavie, Crimée...), mais la situation est parfois plus complexe car elle résulte de considérations qui ne sont pas seulement politiques, mais aussi économiques. Si le Moyen-Orient apparait si instable aujourd'hui, c'est parce que dans cette relative fin de cycle de l'économie pétrolière, les monarchies et les républiques dans cette région manifestent une volonté d'instaurer un nouvel équilibre. Avec l'Irak morcelé, les monarchies arabes et Israël ont tendance à vouloir contrecarrer les entreprises hégémoniques de l'Iran. Si les puissances occidentales aide l'Irak dans les années 1980 dans la guerre Iran-Irak, cette aide s'est poursuivie après, sous la pression des intérêts économiques, sans anticiper sur l'usage que serait tenté de faire le maître de Bagdad de sa puissance renouvelée.

     Il arrive souvent que le maintien de l'équilibre repose en fait sur la volonté d'une puissance particulière, pourvue d'un potentiel lui permettant d'exercer la fonction d'équilibreur, ou plus prosaïquement de gendarme. La Grande-Bretagne occupa fréquemment ce rôle sur le continent européen entre le XVIIIe set le début du XXe. A la fin de celui-ci, le grand équilibreur en Europe, au Moyen-Orient ou en Asie est évidemment les États-Unis. On rencontre là une difficulté considérable. Si l'équilibreur est en fait une puissance hégémonique, on aboutit à un paradoxe, puisque l'équilibre consiste alors à perpétuer une situation qui, en vertu précisément du principe de l'équilibre, n'aurait pas dû se produire. D'où, dans le contexte de la guerre froide et au-delà, les débats sur les concepts d'hégémonie ou de leadership. Pour certains, les Etats-Unis est une puissance impériale ; pour d'autres, ils ne sont que le leader éminemment désiré du sous-système international constitué par les "démocraties à économie de marché". En bonne méthode, il convient donc de distinguer entre les états d'équilibre maintenus par une puissance dominante, et ceux qui reposent sur un ensemble d'unités politiques dont les potentiels son comparables, de sorte qu'aucun ne puisse s'imposer aux autres. 

     Un équilibre peut être rompu autrement que par un perturbateur (étatique). La structure du système international se modifie constamment, en fonction de l'environnement technologique, économique ou social, ou encore à la suite d'une guerre destinée à résorber une perturbation. En définitive tout équilibre international est par nature instable et il s'agit surtout, lorsqu'on discute d'équilibre des puissances, d'intention stratégique exprimé sur la scène diplomatique.  

    C'est si vrai qu'en cas de modification de la structure du système international, un équilibre potentiellement radicalement différent ne peut se former qu'après une longue période plus ou moins chaotique, ou alors par la volonté conjointe des parties ou par celle d'un équilibreur suffisamment puissant - s'il en existe un - pour rechercher un nouvel équilibre aussi voisin que possible du précédent, et n'incorporant donc en quelque sorte que le minimum d'adaptations nécessaires, les plus forts s'abstenant d'exploiter les circonstances à leur profit. C'est là qu'intervient, dans toute sa substance, le principe d'équilibre en tant que ligne directrice pour la conduite des relations inter-étatiques. Mais ce principe ne peut être efficace que si le système international est suffisamment homogène, c'est-à-dire si un nombre suffisant d'unités politiques réunissent un potentiel adéquat s'accordant sur le primat de la stabilité structurelle. Celle-ci revient à combiner changement et continuité. Les unit"s politiques doivent alors s'accorder également sur la nécessité d'agir avec la modération que cette forme de stabilité exige. Par exemple, il n'est nullement évident, à la fin du XXe siècle, que les modifications induites par la combinaison de la révolution des sciences et technologies de l'information et par la chute de l'URSS puisent être stabilisées par le seul potentiel américain, alors que les Etats-Unis sont tentés par l'abus de puissance, que l'Europe reste au contraire allergique à la puissance et qu'une vaste partie du monde ne partage pas nécessairement le souci de maintenir la stabilité structurelle d'un système international très marqué par l'"impérialisme occidental".

    Thierry de MONTBRIAL note encore que la stabilité, au sens premier du concept (annulation des perturbations ou atténuation de leurs effets), et la stabilité structurelle sont liées. Une perturbation, même résorbée, peut être la cause de l'apparition ou de l'accélération d'un changement structurel. Réciproquement, l'ampleur de certains changements structurels, comme la chute de l'URSS, peut favoriser l'émergence de perturbations, comme l'éclatement de la Yougoslavie.

    Dans la pensée politique du XXe siècle, on a souvent opposé le concept d'équilibre des puissances et celui de sécurité collective. Le premier serait associé à une vision purement "réaliste" et donc cynique des relations internationales, caractérisées par l'état hobbésien de nature, chaque Etat poursuivant l'accumulation indéfinie de puissance aux dépend des autres. Le second, dans la tradition de Rousseau et de Kant, traduit l'idée, qui serait radicalement différente, selon laquelle, pour réaliser la paix universelle, il faut bannir le recours individuel de la force par les États - toute la question étant de savoir comme atteindre un pareil objectif. Ainsi l'"idéalisme wilsonien" reposait-il sur le rejet du principe de l'équilibre. Mais avec l'échec de la SDN et les avatars de l'ONU, les points de vue se sont lentement rapprochés. Les courants néo-réalistes et fonctionnalistes, dans l'analyse des relations internationales, sont devenus plus complémentaires que concurrents. On peut interpréter la sécurité collective, à la fin du XXe siècle, comme la mise en oeuvre concertée du principe de l'équilibre. (Thierry de MONTBRIAL).

   Cette position relativement optimiste au demeurant ne tient sans doute pas suffisamment compte de certains moyens utilisés en vue de rétablir des équilibres. On peut voir l'émergence de "stratégie de chaos", appliquées par certains États, qui, à défaut de stabiliser une région, à l'aide par exemple d'États tampons, y mettent précisément en place tous les éléments de désordre, afin d'empêcher des rivaux (potentiels Etats équilibreurs) d'acquérir des positions incontournables. Ces stratégies, théorisées par exemple par Alain JOXE en France et par certains auteurs aux Etats-Unis, ne sont bien entendus pas officielles, quoique il faut lire parfois entre les lignes de certains rapports du Congrès des États-Unis ou du Pentagone. Entre stratégies élaborées et appliquées et situations incontrôlables sur le terrain, ces chaos gagnent de plus en plus de régions où n'existent plus ni volonté ni capacité d'équilibre.

 

Une valeur explicative remise en question

      KISSINGER comme MORGENTHAU reprennent la définition classique inchangée de l'équilibre des forces. Dans la doctrine réaliste classique, l'équilibre des puissances est considérée comme l'instrument privilégié de pacification d'un environnement anarchique. Cet équilibre se présente comme un mécanisme d'intervention par lequel les nations non impliquées dans un conflit doivent prendre parti pour le côté le plus faible. Cette intervention répond à la nécessité de se prémunir contre la menace à venir que ne manquera pas de faire peser la nation la plus forte sur la communauté des États. Le soutien apporté à la nation la plus faible ne s'explique donc pas par des considérations morales ou par le sens de la justice. L'équilibre a seulement pour objet de préserver le statu quo, en veillant à ce qu'aucune nation ne soit en mesure d'imposer son hégémonie. Il rend "illusoire l'espoir qu'un camp puisse tirer parti d'une victoire totale (MORGENTHAU). Sa finalité est de convaincre un État prêt à recourir à la force qu'il sera dans l'incapacité de profiter des avantages de la victoire attendue. Un égoïsme intelligent permet donc de résorber l'état de nature par des associations d'intérêts toujours réversibles, destinés à éviter qu'une nation soit en position de dominer une région.

La balance of power ainsi comprise présente 4 caractéristiques :

- C'est un mécanisme conservateur, destiné à préserver le statu quo. Si des aménagements à l'ordre établi doivent être envisagés, ceux-ci ne peuvent être obtenus que par voie de négociation.

- C'est un mécanisme défensif et préventif. Une nation menant une politique d'équilibre ne doit pas seulement s'abstenir de déclencher une guerre offensive ; elle doit également développer ses capacités militaires de façon à être en mesure d'influencer efficacement les rapports de force en période critique. La dissuasion est à ce titre l'un des moyens de l'équilibre.

- C'est un mécanisme automatique : les relations d'amitié ou d'hostilité ne jouent aucun rôle dans la détermination des choix diplomatiques et militaires. On ne soutient pas un État dont on se sent proche. On se place du côté du plus faible pour contrecarrer les ambitions du plus fort. La balance of power suppose donc, en préalable, une homogénéisation idéologique du champ diplomatique. Cette nécessité expliqua la Restaurant, imposée à la France en 1815 par le Congrès de Vienne pour prix de sa participation dans le concert européen.

- C'est un mécanisme instable, sans cesse renégocié. IL impose une intense activité diplomatique parce les ententes constituées à un moment donné sont obligatoirement éphémères. Il ne peut fonctionner qu'à l'aide des compensations qui instrumentait les plus petites nations dans les transactions des plus grandes.

   L'équilibre des pouvoirs a bien été l'instrument diplomatique privilégié du concert européen, jusqu'au début de la Seconde Guerre Mondiale, même si sur le plan des principes, le Président WILSON, au lendemain de la fin de la Première, condamnait les pratiques diplomatiques secrètes. De toute manière, comme les Etats-Unis n'entrèrent pas à la SDN, les puissances européennes continuèrent leurs manoeuvres habituelles. Ce n'est qu'après 1945 que cette pratique connait une théorisation renouvelée, sans d'ailleurs que les mêmes pratiques soient mises en oeuvre pour les mêmes résultat. La recherche de l'équilibre des puissances se poursuit, seuls les acteurs changent du tout au tout : les deux grands USA et URSS mènent la danse pendant toute la guerre froide, jusque dans les années 1980-1990. En dehors des relations directes entre les deux blocs, la coexistence pacifique se transforma en véritable condominium américano-soviétique, qui prit en charge l'ensemble des affaires du monde. Les dirigeants américains et soviétiques (notamment à partir de Nikita KHROUTCHEV en URSS) considèrent cet équilibre comme primordial pour la sécurité internationale, quitte à laisser libre les activités respectives à l'intérieur de chaque camp, à ne pas intervenir parmi les nations faisant partie de l'autre bloc.

Par delà les nombreux instruments juridiques communs, à commencer à l'intérieur de l'ONU, mais aussi à travers d'instance de négociations permanentes générales ou spécialisées (CSCE par exemple), la notion de sécurité caractérise aussi les liens informels qui unissent les États. Les complexes de sécurité permettent ainsi de prendre la mesure d'une scène international moins anarchique que ne le supposaient les réalistes classiques.

   L'équilibre des puissance avait focalisé par défaut l'attention des premiers théoriciens réalistes. La puissance avait en effet été choisie comme la pierre angulaire de l'approche théorique qui se proposait d'étudier les problèmes de cohabitation entre des souverainetés rivales, non pas du fait de son caractère universel, mais pour cause d'impossibilité de définir le seul objectif communément partagé par tous les États sur la scène internationale, à savoir la sécurité. Il était difficile de toujours suivre MORGENTHAU, quand il affirmait que toute politique est toujours politique de puissance. Cependant, faute de pouvoir définir la sécurité - qui était bien sûr perçue comme le plus petit dénominateur commun des États - les premiers réalistes avaient donc privilégié un critère emprunté à l'histoire, laquelle était à l'époque l'oeuvre des grandes puissances.

La situation évolue quand en 1979 Kenneth WALTZ publie Theory of International Politics, ouvrage dans lequel est posée pour la première fois l'idée que la sécurité était le critère commun à tous les États. Le programme de recherches est alors de mieux comprendre ce que le terme "sécurité" signifie. Ceux qui s'y attelent se qualifient alors de réalistes néo-classique, comme ULLMAN ou BUZAN. En substituant la sécurité à la puissance comme principe organisationnel des relations internationale étatiques, WALTZ contribue non seulement à fournir un nouveau prisme d'approche, mais également une nouvelle représentation du monde. La balance of threat se substitue alors à la balance of power. 

Exposé à un danger extérieur, un État est toujours en droit de se défendre, mais, en l'absence de menaces extérieures, la balance of threat recommande aux États de ne pas déstabiliser à leur tour leurs voisins, lesquels seraient dans l'obligation de réagir et de menacer l'équilibre antérieur. Alors que la balance of power était la cause de l'anarchie internationale, du fait de l'instabilité chronique du système induit, la balance of threat contribue à pacifier les relations entre États pour lesquels la sécurité devient un bien commun et la coopération, le moyen de satisfaire leurs intérêts égoïstes (cooperation as self help, GLASER, 1995). Critiquée par les réalistes offensifs, pour lesquels la sécurité garantie par la balance of threat peut toujours être remise en cause par des conduites rationnelles à l'intérieur, mais irrationnelles vis-à-vis de l'extérieur, cette manière d'aborder l'équilibre est désormais concurrente de la trop  classique balance of power.

Les capacités explicatives de cette dernière sont d'ailleurs d'autant plus diminuées que nous nous trouvons dans une phase où la configuration de pouvoir est si difficile à percevoir que certains considèrent que nous vivons dans un monde "polaire". Comme le rappelle Stephen WALT (2014, la politique des grandes puissances continue portant de compter et il est illusoire d'envisager des relations intermétalliques sans rapports de puissance. Sur une base régionale, le domaine d'expression privilégiée de la balance of power, les relations entre nations restent marquées par les rapports de puissance, lesquels peuvent être perçus comme des facteurs d'instabilité quand il s'agit de revendications ou comme des facteurs de stabilité dès lors qu'ils permettent de faire cohabiter pacifiquement des adversaires potentiels. Cependant, l'équilibre des puissances se justifiait pleinement dans un monde anarchique, caractérisé par "la légalité et la légitimité du recours à la force armée" (comme l'écrit Raymond ARON),  ce qui n'est plus le cas aujourd'hui. L'absence de guerres inter-étatiques (à ce jour) impose en effet d'offrir une grille d'analyse adaptée aux préoccupations du moment, et il est clair à ce point de vue que l'équilibre des puissances est désormais inadapté pour rendre compte de relations inter-étatiques où la guerre n'est plus la règle. En substituant à la balance of power, la balance of threat, la doctrine réaliste est ainsi parvenir à s'adapter à un monde marqué par la paix des États et où la puissance ne peut plus être considérée comme le moyen privilégié d'éradication de l'anarchie qui perdure. (Jean-Jacques ROCHE)

 

Raymond ARON, Paix et guerre entre les nations, réédition 1984. Inis CLAUDE, Power and International Relations, New York, 1962. David HUME, "Of the Balance of Power", Essays, Moral, Political, and Literary, Liberty Classics, Indianapolis, 1777, réédition 1987. KAUTILYA, Arthasastra, Delhi, 1963. Albert WOHLSTETER, "The Delicate Balance of Terror", Foreign Affairs, 1959. S. HOFFMANN, "Balance of Power", dans international Encyclopedia of Social Sciences, New York/Londres, MacMillan, 1968. H.J. MORGENTHAU, Politics Among Nations : The struggle for Power and Peace,1948, New York, Knopf, 1973. S. J. KAUFMAN, R. LITTLE et W. WOHLFORTH, The balance of Power in World Politics, Basingtoke, Palsgrave Macmillan, 2007. T. PAUL, J. WIRTZ et M. FORTMANN, Balance of power : Theory and Practice in the 21st century, Palo Alto, Stanford University Press, 2004. S. WALT, The top five foreign policy lessons of the past twenty years, Foreign Policy, 18 novembre 2014. 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Thierry de MONTBRIAL, Equilibre des puissances, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000. Jean-Jacques ROCHE, Equilibre des puissances et des menaces, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, Sous la direction de Benoît DURIEUX, Jean-Baptiste Jangêne VILMER et Frédéric RAMEL, PUF, 2017. 

 

STRATEGUS

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3 avril 2018 2 03 /04 /avril /2018 11:24

      Fondée il y a dix ans, la revue Émulations, maintenant trimestrielle, veut "encourager l'émulation au sein de la recherche, identité annoncée dès l'introduction du premier numéro.". Le comité de rédaction, tout en faisant évaluer la formule de la revue, réaffirme en février 2018 cette ligne éditoriale :

""Combat", tel était le terme utilisé dans l'éditorial du premier numéro. Le choix de ce terme permettait de souligner le caractère engagé de la politique éditorial et scientifique. Si la revue a évolué après plusieurs années de pratique, la notion demeure au coeur de son identité. Ce combat, nous voudrions le qualifier d'"engagement scientifique" et y accoler l'idée d'ouverture, afin de préciser la teneur des objectifs et l'implication souhaitée par la revue. L'horizon international est l'un des signes forts de cette ouverture : il s'observe aussi bien au niveau de la constitution des comités de rédaction et de lecture, des objets et des terrains de recherche, des faits sociaux dont rendent compte les articles publiés, que de la provenance des contributeurs et des coordinateurs (...). Émulations se veut une revue francophone ouverte sur les autres langues et active dans différents espaces géographiques et académiques. Sa politique éditoriale se décline par ailleurs auteur de deux principales caractéristiques : l'accessibilité (flux continu et libre accès) et le supportive peer review (rédaction assistée par conseils et critiques). (...) Il y a dix ans, Émulations débutait comme revue étudiante avant de se muer rapidement en revue de "jeunes chercheurs" (...) Promouvoir un regard original sur des phénomènes sociaux, oeuvrer pour un dialogue entre diverses générations de recherches et de chercheurs (cheuses), penser la pluridisciplinarité dans l'unité des sciences sociales et défendre une implication des (ceux et celles-ci) dans la société, tels sont les quatre éléments qui caractérisent désormais la politique scientifique d'Émulations. (...) (La revue) a pour vocation première de publier des recherches qui offrent un regard novateur et ambitieux sur les mondes et phénomènes sociaux passés et contemporains. Cette démarche s'illustre par la place accordée à la publication de recherches sur des thématiques sous-représentées dans le champ scientifique, ainsi qu'aux articles et numéros qui ont pour ambition d'aborder autrement des thèmes déjà investis par les sciences sociales. (...)".

   Parmi les thèmes abordés, on peut relever, en revenant en arrière, Les acteurs religieux africains à l'ère du numérique (2017, n°24), Sexualité et religion (2017, n°23), Enjeux environnementaux transversaux (2016, n°20), L'amour en sciences sociales (2016, n°16), Résistance(s) et Vieillissement(s) (2014, n°13), Anthropologie historique des violences de masse (2013, n°12), Belgique : Sortir de crise(s) (2012, n°10), Art, participation et démocratie (2011, n°9). 

   Diffusée par les Presses Universitaires du Louvain et financée en partie par l'aide financière du Fonds de la Recherche Scientifique-FNRS (Belgique), Émulations organise également un Séminaire "Les Aspects Concrets de la Thèse" à l'EHESS-Paris. 

   L'équipe, animée par les rédacteurs en chef Lionel FRANCOU et Quentin VERREYCKEN, compte une petite dizaine de membres d'un Comité de rédaction et est supportée par un Comité scientifique aux membres français, belge, anglais, et américains. De plus, un comité de lecture spécifique est formé par des équipes entre autres en Allemagne, en Belgique, au Canada, en Espagne, en France et au Maroc. 

Émulations, c/o Grégoire LITS, Université catholique de Louvain, CriDIS, Place des Doyens, 1 bte L2.01.06, 1348 Louvain-la-Neuve, Belgique. www.revue-emulations.net. 

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2 avril 2018 1 02 /04 /avril /2018 11:43

   Alors que les concepts simmeliens sont devenus monnaie courante dans la sociologie contemporaine (distance sociale, rôle, groupes de référence, interaction...) et malgré la renaissance des études de l'oeuvre de Georg SIMMEL, le sociologue et philosophe allemand reste relativement méconnu.

On se concentre généralement sur la micro-sociologie et on oublie la philosophie qui anime sa pensée. En insistant sur l'unité de sa pensée, on rejoint les grands interprètes contemporains (ADLER, ARON, FRIECHEISEN-KÖHLER, KRACAEUR, MAMELET) comme les nôtres (BEVERS, BECHER, DAL LAGO, FREUND, HABERMAS, LEVINE, OAKES, WEINGARTNER) qui refusent le découpage de son oeuvre selon les périodes ou les disciplines et s'efforcent de présenter une interprétation globale de SIMMEL, même si parfois, on a l'impression à la lecture de ses oeuvres d'une certaine dispersion, due dans une certaine mesure à son style mais souvent volontaire, comme pour couvrir tout le champ de la recherche en sociologie. Dans les différentes revues et même au sein du Centre Simmel de l'EHESS, on retrouve ces deux tendances de micro-sociologie et de globalité philosophico-sociologique. En France plus qu'en Allemagne, domine encore, mais sans doute pour peu de temps, un découpage artificiel de son oeuvre, propice à des interprétations partielles et/oupartiales, notamment chez les "individualistes méthodologiques" et autres anti-marxistes (alors que souvent SIMMEL part de lectures de MARX...) qui insistent de façon unilatérales sur des aspects méthodologiques de la pensée de SIMMEL tout en retranchant sa critique du temps présent, ou, pire encore, dans la récupération irrationaliste de SIMMEL par des soit-disant "sociologues de la vie quotidienne".... Pour restituer toute la richesse de sa pensée, un certain nombre d'auteurs, isolément ou au sein du Centre Simmel en France, même s'ils l'abordent par le biais  d'un thème (l'étranger, par exemple), permettent la de comprendre mieux et de l'utiliser en cohérence.

   S'il n'existe en France pas de revue "simienne" à proprement parler, le Centre Georg Simmel, au sein de l'Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction de Rainer Maria KIESOW, de Florence DELTEIL et de Julie LALLEMENT, publie un certain nombre de travaux qui constituent des pépites de réflexions sociologiques. 

Issu du Centre de recherches interdisciplinaires sur l'Allemagne (CRIA) fondée en 2001, le Centre Georg Simmel est une unité de recherche EHESS-CNRS. Ses chercheurs explorent à partir de différentes disciplines - histoire, sociologie, anthropologie, droit, philosophie, études littéraires et germaniques, musicologie - un ensemble de questions et de problématiques qui, en référence à Simmel, prennent à bras le corps le défi de penser un monde en transformation, à travers ses manifestations les plus caractéristiques. Cette exigence amène à positionner les recherches franco-allemandes dans une approche européenne et transnationales plus large, mais aussi à les nourrir des débats méthodologiques et théoriques propres aux différentes disciplines en présence. 

Ainsi les axes de recherches sont de quatre sortes, organisés de façon interdisciplinaire : Actes de la création, Travail, capacités et parcours biographiques, Espaces de normativité, Théories et pratiques de la connaissance historique. Parmi les publications en 2017, on peut citer celle  sous la direction de Laure SCHNAPPER - Du salon au front, Fernand Halpen (1872-1917), compositeur, mécène et chef de musique militaire (Hermann), celle sous la direction de Jean-Louis GEORGET, Gaëlle HALLAIR et Bernhard TSCHOFEN, Saisir le terrain ou l'invention des sciences empiriques en France et en Allemagne (Presses Universitaires du Septentrion) ou encore celle sous la direction de Denis THOUARD et Benedicte ZIMMERMANN, Simmel, le parti-pris du tiers (CNRS-Éditions). 

   Si l'on veut avoir une vue d'ensemble de cette renaissance des études autour de son oeuvre, on peut lire également des auteurs comme FRISBY et FEATHERSTONE au Royaume-Uni, comme LEVINE, JAWORSKI, WEINSTEIN aux Etats-Unis, BOUDON (même si son approche peut apparaitre partiale, notamment dans son Traité critique de sociologie...), DEROCHE-GURCEL, MAFFESOLI, WATIER et LÉGER en France, ACCARINO, CAVALLI, DAL LAGO en Italie et RAMMSTEDT, DAHME, LICHTBLAU et KÖHNKE en Allemagne. On peut en outre trouver une bonne sélection d'articles sur Simmel dans la Simmel Newsletter, publiée par l'Université de Bielefeld. La Georg Simmel Homepage met une multitude de textes primaires et secondaires de ou sur Simmel sur le site www.socio.ch/sim/index_sim.htm. 

 

 

Centre Georg Simmel - EHESS - 54 boulevard Raspail, 75006 PARIS.

Frédéric VENDENBERGHE, la sociologie de Georg Simmel, La Découverte, Repères, 2001.

 

     

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2 avril 2018 1 02 /04 /avril /2018 07:20

   George BECKWITH, homme d'Eglise et pacifiste américain, est pendant 33 ans secrétaire de l'American Peace Society. Rédacteur du magazine The Advocate of Peace, il lutte en faveur de congrès pour la paix et de tribunaux internationaux des conflits. 

   Il publie en 1845 un Livre de la Paix (The Book of Peace), livre référence au XIXe siècle aux Etats-Unis, qui rassemble plus de soixante essais sur la guerre et la paix. Il s'agit de textes écrits par lui-même ou par d'autres auteurs pacifistes (Jonathan DYMOND, William CHANNING...). Sont abordés beaucoup de sujets, philosophiques, moraux, juridiques et politiques. 

Disponible gratuitement sur mises.org, mais non traduit en Français.

   Longtemps, il conserve l'illusion que l'on peut réaliser une séparation non-violente entre le Nord et le Sud des Etats-Unis, étape importante dans l'établissement d'une paix perpétuelle dans l'histoire universelle.

   Pour donner une idée du contenu du The book of peace : a collection of essays on war and peace, ce livre de référence de 606 pages et aux 64 textes différents, on peut extraire ces traductions (approximatives) du premier texte : The cause of peace (la cause de la paix).

"La cause de la paix est aussi vieille que le christianisme. Des textes des Anciens Prophètes de l'Ancien Testament au Sermon sur la Montagne, avec les écrits abondamment éparpillés dans le Nouveau Testament, les premiers chrétiens ne mettaient pas strictement en pratique. Peu d'entre eux acceptaient de porter les armes, sur la supposition de l'incompatibilité (inconsistant) entre leur profession et leur foi. Mais l'Eglise, avant même que son union avec l'Etat en vertu de l'édit de Constantin au IVe siècle, a malheureusement dégénéré dans la pratique des armes, comme à d'autres égards ; et depuis cette époque, elle a prêté son appui à la coutume de la guerre, avec peu de réflexion sur l'incompatibilité avec sa religion de paix. Erasmus a écrit au nom de cette cause (de la paix) avec une éloquence digne du premier chercheur de la Chrétienté ; et, bien que sa voix était peu entendue par les chrétiens de cet âge, il a semé à travers les siècles et la récolte de ses efforts a commencé en ce siècle. Le premier appel efficace a été fait dans une brochure publiée en décembre 1814 ; et la première société de la paix de l'époque moderne a été organisée dans la ville de New York, au cours de l'été 1815, et suivie, en huit et dix mois, par une autre dans le Massachusetts, et une autre dans l'Ohio, et une autre encore plus importante à Londres., toutes sans aucune connaissance l'une de l'autre, preuve frappante que Dieu lui-même avait préparé le chemin. des sociétés similaires ont depuis été multipliées en Angleterre et en Amérique. Des efforts similaires ont été faits dans une certaine mesure en France, en Suisse, et d'autres parties de la Chrientienté, et leur influence a atteint les extrémités du monde civilisé, et fait sentir dans une certaine mesure aux nations de s'ouvrir à la lumière de l'Evangile. 

L'American Peace Society, organisée en 1828 en tant que lien d'union entre tous les amis de la paix dans notre pays, et de coopération, sans égard à une secte ou à un parti, entre toutes les confessions religieuses dans le pays. Et les chaires de presque toutes les sectes ont effectivement été occupées plus ou moins par ses agents, en plaidant les revendications de cette grande entreprise évangélique.

I. La quantité d'actions déjà entreprises - le succès de cette cause a été bien au-delà des moyens utilisés, comparativement plus important que dans n'importe quelle famille de l'entreprise. Peu sont pleinement conscient de ce qui a déjà été acquis. En un peu plus de vingt ans qui ont précédé notre effort, les guerres de la Chrétienté sont sensées avoir causé plus de 30 milliards de dollars de perte, et pas moins de neuf de ces guerres ont provoqué le sacrifice de millions de vies. Mais la paix a été préservée depuis 1815 par les divers organismes et influences pour la cause de la paix. Les sentiments du monde civilisé sur ce sujet sont très différents maintenant de ce qu'elles étaient il y a 50 ans ; et les difficultés, qui ont impliqué les nations en conflit, ont fréquemment été réglées avec le souci d'épargner le sang. (...) Le recours aux menaces et les recours à l'épée dans une variété de cas, ont diminués dans la Chrétienté. Laissez ce processus se poursuivre encore 50 ans, et il sera presque impossible d'impliquer les nations civilisées dans la guerre.

II. L'unique objet de la cause de la paix.  Toutes les relations sociales de l'humanité peuvent être réduites à trois classes : - la relation d'un individu à l'autre, - la relations des individus à la société, des citoyens au gouvernement et - les rapports d'un gouvernement à l'autre. Cette réduction (...) constitue le fondement même de l'unité d'action entre les amis de la tempérance. Les principes de la réforme sont applicables à toutes les sortes de boissons et de nourritures, mais dans la cause de la tempérance, (les boissons) sont limitée à l'usage des boissons enivrantes ou intoxicantes. Les amis de la réforme peuvent, chacun pour soi, étendre ces principes comme il leur plaisent, mais la cause elle-même n'a pas à se mêler du thé ou du café, du tabac, de l'opium ou des aliments pour animaux. (...) Ils se limitent au problème de fraude et la cause se limite à l'usage des boissons source d'intoxication." 

Parce qu'une grande partie de l'activité des organisations religieuses à cette époque est de lutter contre l'alcoolisme et toutes formes de "débauches", notamment sexuelles, et considèrent l'intempérance comme cause de violences, les auteurs du texte entendent restreindre l'activité pour la cause de la paix, à la lutte contre la guerre et ce qui la favorise, dans une cible restreinte. Les conflits entre familles, les questions de légitime défense entre individus, les conflits entre citoyens et gouvernements peuvent légitimement être la préoccupation des individus membres des associations de paix, mais en tant que telle ces associations doivent se préoccuper (uniquement) de la guerre, et de la guerre entre nations, entres États. La guerre y est strictement définie comme conflit armé inter-étatique, même si ces termes ne figurent pas dans le texte. Les associations de paix ont pour seul but d'abolir les guerres internationales, et ,même, si l'on entend bien les auteurs qui s'expriment dans ce Livre de la paix, les guerres entre Etats chrétiens. C'est pourquoi toutes les attaques (contre elles) concernant les exactions commises contre les Indiens sont exclues d'entrée de jeu et il faut beaucoup de combats à l'intérieur de ces organisations pour placer les causes de l'abolition de la guerre et de l'abolition de l'esclavage au même niveau. 

III. Principes communs ou base de l'Union parmi les Amis de la paix. L'identité de vues entre les membres de l'association pour la cause de la paix, qui existe sur la guerre, n'a pas à exister sur la cause de la tempérance ou de l'esclavage. ou de toute entreprise de bienveillance et de réforme. Il y a dans cette similitude de vues sur la cause de la paix une plate-forme suffisamment large de principes, qui permet d'agir et de travailler ensemble en harmonie constante :

1. La guerre est le pire des fléaux, parmi une masse de maux. Elle est extrêmement pernicieuse pour toutes les activités humaines, matérielles et spirituelles ;

2. la guerre est moralement répréhensible dans son origine, dans ses principes, dans ses motivations, dans ses moyens et tous ses résultats. C'est un crime contre Dieu, et le premier péché de tous les âges et de tous les temps. Nous considérons la guerre comme un tissu de folie, de culpabilité et de malice.

3. la guerre est impossible sans criminalité et elles se nourrissent l'une de l'autre. Dans chaque guerre, chaque camp est régi par les mêmes sentiments et effectue les mêmes actes.

4. Nous sommes d'accord pour condamner moralement la guerre, toutes les guerres, qui se caractérisent par l'orgueil, la jalousie, l'avarice, l'ambition, la vengeance, qu'elle soit préventive ou de dernier recours.

5. Même les guerres dites défensives sont contraires à l'Evangile, car bien des moyens existent pour éviter le recours à l'épée, notamment dans le cadre d'une Union entre les pays.

6. Si cette Union doit par principe réglementer leurs relations, nous n'avons qu'à vérifier et appliquer les principes. ------

7. Un telle application de l'Evangile aux rapports entre nations constitue la somme de tous les moyens employés dans la cause de la paix.

8. Nous croyons que l'abolition totale de la guerre est possible entre les nations chrétiennes, mais nous pensons aussi que des moyens spécifiques sont indispensables pour cette fin, et leur utilisation appartient à tous.

Les citoyens de la Chrétienté considèrent (c'est beaucoup répété dans le texte) que peu d'Amis de la paix peuvent défendre les guerres défensives et qu'il s'agit de combattre la guerre entre États, excluant toute action en ce qui concerne les opérations de maintien de l'ordre. Cette dernière disposition fera toutefois débat plus tard en ce qui concerne la guerre de Sécession...

IV. Sphere et moyens d'action. "La Chrétienté est notre seul champ (décidément!). Nos efforts sont limités aux pays chrétiens avec la lumière de la Révélation, et nos espoirs seront complètement réalisés lorsque les guerres cesseront partout où le christianisme l'emporte."

Ce qui sous-tend cette volonté, c'est qu'en même temps, les efforts d'évangélisation ne cessent pas à l'extérieur des frontières de la Chrétienté. Le cas des Indiens christianisés opprimés constituent d'ailleurs un débat annexe important. 

"Tous nos moyens pour l'accomplissement de cet objectif sont inclus dans une bonne application de l'Évangile, de bout en bout, de la correction des points de vue des Chrétiens à l'introduction des mécanismes d'ajustement pacifique des différends internationaux. L'opinion publique est un instrument, le plus important que toutes les baïonnettes : il n'est pas plus grand instrument pour contrôler les actions des gouvernements dans les Caraïbes (par exemple). Différérents moyens sont à utiliser :

1. La responsabilité des ministres (des gouvernements) est insuffisante pour la prévention de la guerre. Mais on doit encourager, sous la pression de l'opinion publique, l'enquête sur les différends. 

2. La presse est un moteur de grande puissance morale, et à travers tracts, brochures, livres, il faut réveiller l'écoute de toutes les communautés.

3. Les Églises doivent se mobiliser et elles ont une responsabilité première dans l'application de la loi de Dieu lui-même dans la propagation de la paix universelle. Elles doivent valoriser le fait que leur religion et la guerre sont incompatibles, notamment dans la prière.

4. Les parents, enseignants dans les écoles du Sabbat, et instructeurs dans tous les séminaires chrétiens de l'apprentissage sont appelés à contribuer pour former une génération d'artisans de paix dans le monde.

5. Il faut s'appuyer sur les femmes, qui moulent le caractère du jeune et qui qui doivent intégrer les principes de la paix dans tous les esprits sous leur garde. Les guerres devraient alors cesser avec la génération suivante.

6. La formation de sociétés de paix n'est pas obligatoire mais, partout où c'est nécessaire, nous encourageons une simple organisation. Nous insistons sur la nécessité de moyens : argent et surtout entreprises leader de bienveillance chrétienne (référence là du grand mouvement de bénévolat) (Beaucoup d'évaluations chiffrées sont produites...)"

  Ensuite, dans le texte sont cités, même si la foi dans la possibilité d'abolir la guerre, vu la grande variété des moyens pour obtenir son extinction et les exemples historiques (chevalerie et combat judiciaire, par exemple), plusieurs types de ce que l'auteur appelle des succédanés de la guerre, car on ne doit pas lasser les nations sans moyens de protection et de réparation :

1. Négociations, avec l'appui d'une Union, pour régler tous les différends par accord amiable ;

2. Arbitrage, lorsque les parties sont trop excitées, avec choix mutuel d'un juge-arbitre. Leur utilisation opportune pourrait éviter 9 guerres sur 10.

3. Médiation, lorsque les parties ne peuvent plus se maitriser. Un troisième bloc, sympathique, aux deux parties à la fois, peut donner des moyens de régler le conflit, ce qui permettrait d'éviter 49 guerres sur 50. La Chrétienté pourrait intervenir rapidement afin d'adopter ces suppléants, avec l'appui du peuple.

4. Mais la perfection serait un Congrès des Nations Unies, sous forme d'un tribunal." L'exemple de la Confédération grecque est détaillé.

Le texte se termine sous forme d'exhortations à toutes les congrégations et à tous les Chrétiens d'oeuvrer en faveur de la paix. Nombre de textes de cette époque mélange l'exposition rationnelle de moyens pour y parvenir et la forme du sermon.

Nous avons employé des termes pour cette traduction qui ne figurent pas dans le texte, qui, tel quel, est difficilement traduisible en termes modernes, comme responsabilité et conflit, même si nous ne trahissons par là nullement l'intention de l'auteur. C'est le premier des textes de ce Livre, beaucoup d'entre eux abordant un aspect très précis. Le Livre dans son ensemble attend, à notre sens, une bonne traduction des 64 contributions, qui constituent pour longtemps, un condensé de ce qu'il y a de meilleur en propositions pour abolir la guerre. Nonobstant un enthousiasme et une foi optimiste qui ne sont pas vérifiés par la suite dans l'Histoire, ils constituent un bon témoignage de l'état de la réflexion du mouvement de paix américain jusqu'au début de la Première Guerre mondiale. Ces textes renferment tous les débats et toutes les contradictions qui font éclater une bonne partie de celui-ci durant la Guerre de Sécession. 

George C. BECKWITH, The Peace Manual : Or War and Its Remedies, Kessinger Publishing, LCC, septembre 2007.

Domenico LOSURDO, La non-violence, une histoire démystifiée, éditions delga, 2015.

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31 mars 2018 6 31 /03 /mars /2018 07:08

      S'inscrivant dans le regain d'intérêt pour la pensée et l'action des fondateurs du marxisme, le film réalisé par Raoul PECK et sorti sur les écrans en 2017, préparé à un moment où il est risqué en France de traiter un tel sujet, constitue une réussite captivante et vivifiante. Il s'agissait pour l'auteur d'intéresser notamment les jeunes aux débuts militants et politiques des deux fondateurs du marxisme, Karl MARX et Friedrich ENGELS, tous les deux visibles presque autant à l'écran, sans faire un mémoire ni un pensum. Il s'aide, selon ses propres propos, de la Correspondance échangée par les deux hommes en utilisant clairement les codes cinématographiques usuels : centrage sur les personnages, trame narrative aux moments dramatiques forts, décors abondants, dialogues au service de l'action. Pour ceux qui ne connaissent ni l'ambiance "révolutionnaire" de l'époque, ni le jeu complexe au sein du socialisme européen, ni les conditions de vie des différentes classes sociales (riches comme pauvres), le réalisme des événements relatés offre la possibilité de comprendre même s'ils n'approuvent l'éclosion du marxisme.

    L'action début en 1844, où de toute part en Europe, en ébullition, aux monarchies en fin de course, les ouvriers, premières victimes de la Révolution industrielle, cherchent à s'organiser devant un capitalisme effréné qui dévore tout sur son passage. Karl MARX, journaliste et jeune philosophe de 26 ans, victime de la censure d'une Allemagne répressive, s'exile à Paris avec sa femme Jenny von WESTPHALEN où ils font une rencontre décisive avec Friedrich ENGELS, fils révolté d'un riche industriel allemand. Le trio s'active dans les milieux socialistes, où domine en France PROUDHON, et décide que "les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde alors que le but est de le changer". Entre parties d'échecs endiablées, nuits d'ivresse et débats passionnés; ils rédigent fièrement à tour de bras libelles, pamphlet et acticles de journaux, avant, en pleine bataille au sein du Parti qu'ils ont créé, de rédiger la "bible" des révoltes ouvrières en Europe : La Manifeste du Parti Communiste, publié en 1848, une oeuvre révolutionnaire sans précédent, dont la petite histoire nous dit qu'il est rédigé sous la pression de la base et des autres dirigeants. 

    Réalisé avec des participations financières et artistiques française, belge et allemande, joué entre autres par deux acteurs de théâtre talentueux et polyglottes, August DIEHL et Stefan KONARSKE, par Raoul PECK, haïtien né en 1953, déjà réalisateur de Lumuba et d'un documentaire I am Not your Negro, ce film fera sans doute date dans la longue filmographie consacrée aux fondateurs du marxisme et à leurs successeurs. Signalons que Raoul PECK fut ministre de a culture de la République d'Haïti de 1995 à 1997. Actuel président de la Fémis (depuis 2010), il ne cache pas ses sympathies envers la pensée marxiste qu'il estime encore pleine d'actualité. 

 

Raoul PECK, Le jeune Karl Marx, Agat Films & Cie, Velvet Film, Rohfilm et Artémis Productions, 2017, 118 minutes. 

 

FILMUS

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30 mars 2018 5 30 /03 /mars /2018 09:49

     Le rapprochement entre le Moyen-Âge et l'époque contemporaine à propos du mercenaire n'est ni une provocation ni une spéculalation. Dans les deux cas d'expansion des entreprises militaires privées, c'est à une même dynamique de conflit entre État et mercenaires à quoi nous avons affaire. Dans les deux cas cette expansion nuit à l'État tel qu'il soit présent dans le monde féodal ou post-féodal ou dans des guerres qui opposent des État occidentaux à des pseudos-Etats ou des groupes terroristes ou toujours dans ce dernier cas dans maints coopérations militaires entre États. L'expansion moderne des compagnies privées militaires, qui mêlent compétences en armement et en tactique s'inscrit dans ce que nous appelons une (tentative ou réalisation) reféodalisation du monde.

Corollaire de l'accroissement du rôle des entreprises militaires privées, parallèlement à la dissémination de quantités d'armes de tout genre, la difficulté d'établir ou de rétablir une relative paix sur des territoires de plus en plus étendus. Qu'ils participent directement ou qu'ils soient seulement conseillers, ces entreprises vivent de la guerre, que de la guerre, que de la préparation de la guerre, à l'image de ces grandes compagnies qui ont sévi, en Europe de l'effondrement de l'Empire Romain à la Renaissance ou bien ailleurs, qui entretenaient un désordre violent autant en période de guerre qu'en période de trêves...

        Pascal LE PAUTREMAT, géopolitologue français, chargé de cours dans l'Enseignement supérieur et Conférencier, fondateur et président de la société Actiongeos, spécialisée sur les questions géopolitiques et géoéconomiques, fait bien ce rapprochement. Après avoir défini le mercenariat comme "une fonction militaire ou paramilitaire assurée en contrepartie d'un salaire (au sens latin de merces, salaire)", lequel salaire peut prendre bien des formes, il date son apparition dès l'Antiquité, pour connaitre son âge d'or en Occident, de la fin du Moyen-Âge jusqu'au XVIIe siècle, même si d'autres auteurs indiquent d'autres époques. En tout cas, "à cette époque, les mercenaires, souvent issus de pays relativement pauvre ou morcelés, représentent la principale force armée pour le pouvoir politique. Ces professionnels de la guerre lui sont indispensables lorsque de véritables armées permanentes font défaut. Leur fidélité repose essentiellement sur un contrat par lequel un salaire leur est versé en échange de leurs services. Leur rôle est par conséquent d'une importance capitale avant la consolidation des États-nations et la constitution d'armées nationales qui ont entrainé leur quasi-disparition à la fin de l'époque moderne. En effet, la conscription et le développement de l'idéal patriotique, à partir des révolutions américaine et française, ont permis de recourir à des effectifs militaires de plus en plus importants. La formation de contingents, le maintien de conscrits sous les drapeaux offrent, en permanence, les éléments armés destinés à la protection du territoire national et des intérêts de l'État."

"Pourtant, ajoute-il, après une éclipse de près de deux siècles, le mercenaire reparait dans la seconde moitié du XXe siècle sous une forme entrepreneuriale, par le biais des sociétés militaires privées (SMP). il devient récurrent dans les crises inter- ou intra-étatiques, dans un monde où les frontières entre guerre ouverte et guerre secrète sont de plus en plus floues. cette résurgence invite à porter sur le phénomène un regard historique large, des âges antiques jusqu'à l'actualité tumultueuse du début du XXIe siècle."

 

Les grandes compagnies

    Pascal LE PAUTRENAT toujours, indique que "les grands empires, tout au long de l'Antiquité, ont recours aux services de mercenaires qui sont plus ou moins confondus avec les troupes auxiliaires. On leur reconnaît compétences techniques et prouesses dans le maniement des armes les plus récentes. Souvent, ils deviennent indispensable pour les souverains soucieux d'asseoir leur puissance."

Employés au gré des guerres de conquêtes par différents Empires, les mercenaires remplacent ou complètent les troupes, par exemple de Carthage pendant les guerres puniques (264-238 av JC), de Rome (avec des troupes composées majoritairement de Gaulois et de Germains à la fin de l'Empire), de Byzance qui fait appel de manière répétée à des Nordiques, des Germains, des Francs et des Normands d'Italie... A l'époque médiévale féodale, les forces mercenaires se mettent fréquemment au service des puissances qui se veulent souveraines. Les rois capétiens ont recours à des chefs mercenaires renommés, par exemple le Brabançon Lambert CADOC, LUPICARE ou BRANDIMER, tout comme leurs rivaux les rois plantagenêts. 

Pendant la guerre de Cent ans (1337-1453), le recours au mercenaires s'intensifie tant du côté anglais que du côté français. Faute de finances suffisantes pour constituer une armée nationale, le roi Charles VII (1422-1461) ne peut éviter l'emploi d'un nombre croissant de mercenaires. Qui devant l'abondance des rapines possibles ou des rémunérations de plus en plus fortes (rendues possibles par le commerce des otages nobles capturés...), se structurent en véritables unités, dénommées Grandes Compagnies, représentées par leurs capitaines qui louent leurs services aux princes d'Europe. Sans autres critères de fidélité que l'importance des profits à en tirer. 

      Ces grandes compagnies deviennent puissantes, en temps de guerre comme en temps de paix où elles se transforment en bandes redoutables de brillants. Ces mercenaires sont désignées comme "routiers" (routes, troupes à l'époque).

On peut repérer plusieurs vagues de compagnies de routiers qui apparaissent dès le XIIe siècle.  Une première vague apparait au XII et XIIe siècles. Ils participent à la guerre civile en Angleterre avant d'être intégrés de façon permanente à l'armée du roi Henri II à partir de 1159. Dans les années 1180, on constate le même phénomène en France dans les troupes du roi Philippe Auguste. Mais cette intégration restent soumises aux conditions favorables pour l'entretien des troupes et la fidélité va surtout aux grands capitaines, parfois en conflit direct avec les représentants du roi notamment après la réussite du siège d'une ville. Si le capitaine entend récompenser ses troupes avec le fruit du sac de la ville, la royauté ne peut espérer tirer profit d'un cité en ruine... La fidélité volatile des troupes de mercenaire par rapport à la royauté trouve sa parfaite réciprocité dans la mauvaise habitude que certains souverains ont de ne pas payer ces troupes après victoire. C'est ainsi que Jean sans Terre, le plus riche et les puissant roi, même devant le roi de France ne paye plus à un moment donné ses mercenaires : ceux-ci passent alors à l'ennemi...

Au XIIe et XIIIe siècles, les routiers proviennent de nombreuses régions et se situent souvent, et parfois très précisément dans la transmission des capacités de capitaine à fils ou neveu de capitaine, dans la continuité des générations précédentes. Ils sont désignés suivant leurs origines géographiques, puisqu'ils ont tendance à se regrouper entre Allemands, Aragonais, Breton, Catalans, Navarrais, et parfois suivant des signes distinctifs, Paillers par exemple, ou une certaine réputation, comme les Ravisseurs.

Au XIVe siècle, les grandes compagnies sont des troupes d'aventuriers, qui, financés par les princes en temps de guerre, vivent de pillage et de rançons en temps de paix ou de trêves. Les royautés comprennent alors que loin de pourvoir à leurs appêtits de puissance, les grandes compagnies sont plutôt source de multiples désordres, allant jusqu'à contrecarrer leurs efforts pour constituer un sentiment national. Tendant à veiller à ce que les grandes compagnies restent contrôlables, payées pour se faire, les rois les rapatrient et les déplacent à leur gré, surtout après le traité de Brétigny de 1360 qui suscite alors bien des espoirs. Régulièrement après des traités conclus en bonne et due forme (par exemple celui plus tard d'Arras de 1435), les grandes compagnies constituent un réel problème pour les monarchies. 

   C'est un jeu complexe qui souvent alors se met en place, mettant aux prises non seulement les troupes royales contrôlées entre elles, mais également les grandes compagnies, qui peuvent passer d'un camp à l'autre.

Dès 1364 en France, à l'avènement de Charles V, il devient évident que le rétablissement de l'autorité royale et de l'économie passe par l'éradication de ces grandes compagnies. Ce souverain refuse de négocier (notamment les otages...) avec les capitaines, réorganise l'armée en déléguant à ses frères l'organisation de la réponse militaire au sein de chaque principauté. Et rapidement, avec notamment l'appui des Villes et d'une grande partie de la paysannerie, les chevaliers du roi combattent avec de plus en plus de vigueur et de persévérance les routiers. En dehors des possessions royales, les ducs et les troupes d'autorités religieuses (en Lorraine et sur les bords du Rhin par exemple) s'organisent elles-mêmes pour les combattre et cessent de faire de ces bandes armées des auxiliaires de leur troupe, sauf à les y intégrer complètement.

Il faut de nombreuses péripéties et diverses trahisons avant que l'emporte ce grand mouvement européen d'expulsion des grandes compagnies, parfois à coup d'opérations militaires contre elles. Certains éléments alimentent plus tard cette nouvelle génération de mercenaires que sont les condottiere dans la péninsule italienne du cours des XIVe et XVe siècles si décriés par MACHIAVEL. 

Ces troupes aguerries, en roue libre ou rattachée aux armées royales, bien organisées et très mobiles pour l'époque constituent un élément décisif de bien des batailles. C'est pourquoi les différents monarques hésitent longtemps avant de s'employer à les disperser, à les détruire ou à les mettre hors de leur territoire. 

 

Un mercenariat persistant

    Mais comme le rappelle d'ailleurs Pascal LE PAUTREMAT, l'appel aux mercenaires perdure très longtemps après la constitution des armées nationales permanentes. La transformation progressive de l'armée féodale en armée de métier se fait souvent par apport d'éléments mercenaires "nationalisés", et parfois, à côté du principal corps armé subsiste des éléments mercenaires, mais qui n'ont rien à voir avec leurs lointains ancêtres. Ils sont eux disciplinés, régulièrement payés, et parfois mis à la disposition, de manière quasi permanente, du roi par des alliés (les fameux gardes suisses de l'armée française par exemple). Mais cette transformation est lente, même si elle aidée par un certain nombre d'applications techniques (armes à feu, fortifications méthodiques...), et subsiste longtemps l'emploi de formations mercenaires ad hoc, comme lors de la guerre de Trente Ans (1618-1648) ou encore au XVIIIe siècle (Maurice de Saxe (1696-1750) avec son armée offre ses services... appréciés).

C'est surtout au XIXe siècle que les activités des mercenaires déclinent, ceux-ci étant dévalorisés sur le plan de la technique (les armées mettent plus en avant la maitrise du feu et du fer que le courage) et des valeurs (le  nationalisme et le patriotisme prime sur la vie apatride). Si les armées ont toujours besoin de soldats faisant de la vie militaire leur manière d'être, à l'inverse des conscrits qui offrent à la Nation plusieurs années de leur existence par devoir et par obligation, ce ne sont plus des groupes qu'elles recherchent, mais des individus volontaires, tant elles se méfient de ce qui peut ressembler à une allégeance extérieure à la leur. Des officiers ou des soldats volontaires servent dans les différentes armées européennes, souvent sous des contrats très longs et surtout sur des théâtres d'opération extérieur aux territoires métropolitains, dans les guerres de conquête coloniale notamment.

Il est difficile de trouver la filiation mercenaire au XXe siècle - mais elle peut exister - dans les différentes brigades internationales comme celles qui combattirent lors de la guerre civile espagnole de 1936-1939. Pour des raisons idéologiques opposées, divers volontaires européens rejoignent alors, pendant la seconde guerre mondiale, les rangs de l'armée allemande du IIIe Reich pour combattre le bolchévisme sur le front de l'Est.

Dans la seconde moitié du XXème siècle, la guerre froide constitue le cadre pour des activités de volontariat et de mercenaires, notamment à travers les guerres et crises de la décolonisation. D'anciens militaires, issus souvent de troupes d'élites des guerres d'Indochine  (Français et Américains) et d'Algérie (Français) se retrouvent officiellement ou très souvent clandestinement dans des opérations sur tous les continents, en liaison avec des services discrets ou secrets, souvent comme conseillers militaires. On retrouve le phénomène des deux côtés du "rideau de fer".

 

Des sociétés militaires privées.

   C'est surtout à partir des années 1980, si l'on excepte le cas particulier de l'Amérique Latine et Centrale, que le milieu du mercenariat ou des professionnels de la guerre connaît une nouvelle mutation. Avec la fin de la guerre froide, les restrictions budgétaires dans les armées, les diminutions d'effectifs, de nombreux soldats, proprement démobilisés alors que la vie est surtout militaire pour eux, se trouvent dispersés dans le monde; Souvent, dans les conflits limités qui se multiplient alors, des sociétés militaires se constituent, attirant une nouvelle génération d'hommes prêts à louer leurs services. Issus de divers milieux, anciens militaires en fin de contrat, aventuriers ou idéalistes, amateurs ou individus en déshérence, ils intègrent divers département de ces sociétés, entre démonstrateurs d'armement, conseillers militaires ou supplétifs de division d'armée. 

Dans les années 1990, c'est en ex-Yougoslavie qu'on mesure le mieux la pérennité du phénomène d'attraction exercé par les conflits armés. Dans un territoire où pénètrent plusieurs marchés d'armements divers, où plusieurs groupes militaires, issus souvent des rangs de l'Armée Populaire Yougoslave, "choisissent" un camp ou un autre, chez les Bosniaques ou les Croates ou encore chez les Serbes. 

Au sein des SMP, les actifs mobilisables se répartissent en deux catégories, si l'on suit notre auteur : ceux qui sont en mesure d'effectuer une opération armée et ceux qui accomplissent des missions de formation, d'instruction et d'encadrement au profit d'États demandeurs; Souvent en liaison, non officielle, avec différentes filières du commerce des armements, ces SMP interviennent de plus en plus souvent dans des conflits dites de "basse intensité". Certaines SMP y interviennent de manière à peine voilée pour des entreprises de lobbying, d'extraction minière, diamantifère ou pétrolière, dans des pays instables, comme le Sierra Leone, l'Angola ou la République démocratique du Congo (ex-Zaïre) et la liste de ces pays a plutôt tendance à s'allonger à l'orée du XXIe siècle. Ce sont surtout les SMP américaines qui dominent ce qui constitue maintenant de véritables marchés, véritables multinationales de la sécurité - lesquelles peuvent parfois intervenir aussi, directement ou par l'intermédiaire de filiales, sur des territoires européens ou états-uniens. L'activité de ces SMP explose littéralement pendant les interventions américaines des années 2000 dans le Golfe et en Irak.

Si dans de nombreuses contrées et dans de nombreux pays, où le libéralisme touche - ils ne verraient d'ailleurs pas pourquoi il en serait autrement - les problématiques militaires, comme aux Etats-Unis ou au Royaume Uni, l'attitude officielle est plutôt bienveillance envers le développement de ces SMP, d'autres pays, au sein de l'Union Européenne notamment, en France particulièrement, manifestent une approche plutôt réservée. Pour des raisons éthiques et culturelles surtout, pas encore pour des problèmes de pouvoir économique ou politique. Plusieurs Etats, de la France à l'Afrique du Sud mettent en place une législation qui interdit ou restreint la pratique du mercenaires et l'activité de ces SMP. L'inquiétude grandit d'ailleurs dans certains milieux politiques et militaires, sans compter l'opinion publique, sur l'ampleur de leurs activités, qui croisent souvent entre le légal, le non-contrôlé et l'illégal, via des réseaux parfois opaque où la grande criminalité n'est jamais absente. 

      L'ONU concrétise cette inquiétude en condamnant le mercenaires par diverses résolutions, dont la première date du 29 novembre 1968 (assez tôt donc). D'autres instruments juridiques prohibant le mercenaires sont l'article 47 du premier protocole additionnel (1977) aux conventions de Genève, la convention de l'OUA pour l'élimination du mercenaires en Afrique (1977) et la convention international contre le recrutement, l'utilisation, le financement et l'entraînement de mercenaires (1989). Pour l'instant, les législations ne sont pas parvenues à freiner le développement des SMP, qui ne sont souvent pas l'objet précis de celles-ci.

   En dépit d'une condamnation de principe, et surtout face à la multiplication d'abandon progressif de la part des États de fractions de leurs pouvoirs régaliens en matière de sécurité, les soldats privés, qui ne relèvent pas du mercenaires dans son expression traditionnelle, trouvent encore facilement des emplois attractifs et variés. Ils représentent un outil militaire fiable pour nombre de services spéciaux des grandes puissances guidées par leurs intérêts géopolitiques. Les SMP constituent de véritables outils géostratégiques, qui s'immiscent dans les crises et conflits armés. Plus de 15 000 de leurs employés opèrent ainsi en Irak en 2005. Les Etats membres de l'ONU se montrant de plus en plus réticents à fournir des unités par ses multiples opérations, l'organisation étudie sérieusement la possibilité de courir à de telles entreprises. 

   Comme l'écrit Pascal LE PAUTREMAT, "il reste que la frontière pluriséculaire entre soldat, au sens strict, et mercenaire est remise en cause : le mercenariat et le service armée sont devenus les expressions d'un milieu paramilitaire particulièrement complexe".

   Plus les Etats obéiront à des impératifs financiers qu'ils se refusent en définitive à maitriser - voulant laisser faire les marchés - plus ils sont soumis à des impératifs budgétaires de réduction du format de leurs armées, alors même que les dangers peuvent se multiplier dans diverses régions du monde, plus ils laisseront à des entreprises militaires privées entamer leurs pouvoirs régaliens et par là, une grande partie de leur légitimité même. La mémoire historique devrait pourtant leur indiquer que cette évolution est des plus dangereuses. 

 

Pascal LE PAUTRAMAT, Mercenaires, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

STRATEGUS

    

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29 mars 2018 4 29 /03 /mars /2018 10:15

    Peu d'études sont réalisées sur ces deux aspects, sauf, mais de manière non aboutie, aux questions de l'argent. C'est que, pour ce qui concerne la socialité marchande, l'ouvrage sociologie majeur du XXe siècle, selon certains auteurs (dont A.J. HAESSLER), Philosophie des Geldes publié en 1900 et réédité sept fois jusqu'en 1967, est aujourd'hui "scandaleusement ignoré ou jeté en pâture au plagiat le plus divers". C'est aussi que la question de la ville, ou plus précisément de la Métropole est traité essentiellement dans un texte publié dans l'ouvrage Brücke and Tür, assez peu lu et analysé. Ces deux aspects sont certainement très lié dans l'esprit de SIMMEL si l'on en croit les nombreuses remarques disséminées dans son oeuvre. La mention d'un changement radical de mentalité quand on passe de la Communauté à la Métropole figure assez souvent, même si c'est de façon annexe et rapide.

 

Socialité marchande.

  Bien plus que dans la grande Sociologie de 1907, explique A. J. HAESSLER, la Philosophie des Geldes (PhdG) forme un tout et "permet une approche de sa pensée qu'il y a tout lieu d'estimer comme résolument "moderne". Alors que d'autres auteurs (Daniel BELL, Peter BERGER, Robert HEILBRONER) se livrent seulement à un diagnostic à courte vue du capitalisme de crise, SIMMEL propose une pathogènes de la socialité marchande. Il démonte les mécanismes subjectifs et objectifs de ce procès de civilisation, mettant à jour sa logique et sa dynamique irréversible et nécessaire; Avant Max WEBER notamment, il fournit une théorie complète du processus de la rationalisation occidentale. Sauf qu'il lui manque la faculté de conceptualisation, en lien avec son langage tout empreint de symbolisme. "La pensée originale de Simmel, écrit notre auteur, vient de son analyse phénoménologique du monde social capitaliste. Phénoménologique avant la lettre, ne consistant qu'à retravailler des impressions, des chocs d'une réalité qu'il comprend déjà comme une construction sociale. Et cette phénoménologie correspond bien avec de qu'on a tendance à qualifier de "symboliste", voire de "bergsonien" dans son approche : le respect du sensible, l'attention aux sens, le primat de l'Einfühlung qui favorisent une conception du monde et de l'histoire comme une éternelle succession de luttes et confrontations ente le flux chaud de la vie et de l'humain et le flux froid des objets et de l'intellect. Or la monnaie consacre à ses yeux le triomphe de ce dernier, où l'intellect domine le sentiment tout comme le rapport des objets détermine les rapports sociaux. Simple parle dans ce contexte de l'atrophie de la culture individuelle au profit de l'hypertrophie de la culture objective et nous livre l'un des premiers rapports de crise de la modernité naissante. Les termes d'atomisation et d'aliénation de l'individu trouvent ici leur sens et y inaugurent avec le siècle débutant, une recherche qui va à l'avenir occuper une grande partie des sciences sociales."  

De manière centrale, c'est au niveau des relations sociales qu'il faut entreprendre l'analyse, et SIMMEL les comprend à travers une analyse du phénomène monétaire. Comme chez beaucoup d'auteurs, mais avec une autre acuité, c'est la notion d'échange qui la fonde. Il se livre à une analyse historique sur l'influence de la "forme" monnaie depuis le Moyen-âge. Une forme de distanciation par rapport à l'objet, impensable auparavant, un objet étant unique, s'opère progressivement, avec la présence de plus en plus importante de la monnaie qui introduit l'idée d'équivalence entre plusieurs objets, en favorisant l'échange où les objets n'ont plus de valeur en soi, mais une valeur en monnaie. Bien que les termes ne fassent pas partie du langage de SIMMEL, cela fait irrésistiblement penser au début de la valeur d'usage et de la valeur d'échange. Sauf qu'il s'agit pour le philosophe et sociologue allemand de comprendre le nivellement des valeurs qu'entraine la monnaie, ce nivellement touchant peu à peu toutes les sphères des relations sociales. La rationalité se manifeste alors en une rationalité du quelconque et de la disponibilité généralisée. Le seul échappatoire à cette évolution est un repli sur soi, mais en même temps l'affirmation de sa subjectivité fondamentale, mais alors d'une subjectivité du quelconque, du disponible. Autant dire qu'il n'y a pas d'échappatoire, sauf à se réfugier (et c'est ce que font certains) dans des communautés coupées de l'évolution générale. 

Dans son analyse de la modernité, toujours pour HAESSLER, SIMMEL nous propose de partir du postulat méthodique d'une analyse de la socialité en termes d'inter-relations, pour en faire dériver la constitution de la socialité marchande par une forme particulière d'inter-relations, l'échange économique. Etant donné que la société s'auto-constitue, s'auto-construit elle-même, il élabore sa thèse générale : l'échange n'est que le code analytique de la socialité marchande, la forme qui, du général au particulier, affecte toutes les relations sociales, les rend toutes comparables, modifiables, sujettes au pouvoir, alors que la monnaie réintègre resynthétise ces éléments dans des ensembles artificiels et complexes, les assemble selon une nouvelle objectivité qui lui est immanente. Notre civilisation aurait donc atteint ce stade où, par basculement du quantitatif au qualitatif, des ensembles sociaux originels seraient corrodés, dissolus en fonction de l'échange et leurs éléments intégrés dans de nouvelles formes, de nouveaux ensembles et cercles sociaux parfaitement artificiels, puisque conçus selon une logique monétaire qui, longtemps sous-jacente, immergée, enchâssée dans le social, ferait tout à coup son apparition, se manifesterait en refoulant cette espèce de première nature sociale qu'est la socialité traditionnelles et archaïque.  

Pour motiver cette thèse, SIMMEL fait appel à tout l'instrumentaire technique de la monnaie et l'échange. Il s'agit de mettre à jour, et c'est le champ d'application concret de la PhdG, les qualités "formatrices" de la monnaie. Il sort du langage économique en s'en servant. Le discours sociologique permet de mettre à jour ce que souvent la pensée économique camoufle. Cette évolution dont discute SIMMEL est essentiellement conflictuelle. HAESSLER en fait une liste non exhaustive :

- l'échange est ce par quoi le producteur se décatis de son "objet", se dépossède, tout comme il est le code qui lui intime de produire "pour l'autre", de se distancer a priori de l'objet, de se faire violence tout en la transposant en celui-ci ;

- l'échange est le lieu de conflagration de la violence (mimétique) inscrite dans l'objet, quand deux producteurs se rencontrent pour se proposer leurs produits ;

- il en découle que les parties, ainsi nommée "contractants" sont ou deviennent "étrangers" (l'un pour l'autre, l'un de l'autre), dans un jeu de perpétuelle oscillation entre confiance et violence ;

- l'avantage, la "chance" - au sens que Max WEBER donne à ce terme -, quand l'on se mêle de ces jeux de l'échange, est qu'à partir du moment où on a un produit à proposer, l'on ne se heurte plus à la violence immédiate de l'autre, mais, comme le dit Marcel MAUSS, qu'en posant ses lances, on parvient à multiplier les contacts, à se faire croiser les cercles sociaux, présidant ainsi à la constitution d'une société autonome ;

- mais le prix d'une telle sociabilité est la nécessaire objectivité dont on doit faire preuve dans ce genre de rapports : ce qu'on est soi-même compte peu ou prou par rapport à ce qu'on apporte dans l'échange, d'où la nécessaire et douloureuse abstrafication des rapports sociaux.

Ce qui n'est potentiel au niveau de l'échange devient réalisation par l'entremise de la monnaie. Ce qui importe à SIMMEL, ce n'est pas l'existence du marché, mais l'apparition d'une "objectivité nouvelle", qui fait que par l'entremise de la monnaie, les choses puissent être partagées sans que l'une des parties soit lésé. Pour HAESSLER, l'aspect "révolutionnaire de la théorie simélienne réside en cela : "ce qui qui fait que le système complètement particularisé, complètement fragmenté, tienne ensemble, fasse système (ce que les indices de différents marchés et les indices des valeurs, mêmes agglomérés, surtout sans doute agglomérés, ne peuvent pas faire... contrairement à l'illusion des marchés boursiers, osons-nous compléter), ce n'est ni la "Main invisible" d'Adam Smith, ni la Naturabsicht de Kant, mais précisément la dynamique sociale inscrite au sein de l'échange monétaire (à somme positive)."

SIMMEL, en bon lecteur des socialistes et des marxistes de son temps, qui analysent le caractère de marchandise des relations sociales, veut aller plus loin qu'eux. Il veut saisir l'ensemble des relations sociales à travers cette forme unique et faire apparaitre, à travers celle-ci cette forme unique de l'échange, les contours d'une théorie de la modernité. 

Mais face au nivellement des valeurs, face à une vision pessimiste de la modernité, SIMMEL met en valeur une forme des relations sociales qui contrebalance de manière sous-jacente cette socialité marchande. Il décèle une immédiateté primordiale, sous cet échange généralisé marchand, une socialité à base de gratitude, d'empathie, un faisceau, dirions-nous-mêmes, d'échange symbolique. Et SIMMEL s'attache à repérer ces phénomènes d'échange symbolise qui constituent en quelque sorte un contre-projet à la modernité marchande. 

        Georg SIMMEL vit dans un monde qui n'est pas encore, en Allemagne, dominé par le tissu industriel et urbain. Il a sous les yeux des vestiges et même des communautés villageoises vivaces qui sont encore en conflit à issue incertaine avec le nouveau monde industriel. La ville,  plus précisément la Métropole, constitue un thème présent dans l'oeuvre de SIMMEL. 

        Stéphane JONAS et Patrick SCHWEITZER s'attèle au texte du philosophe et sociologue allemand intitulé "Die Grosstädte und das Geistesleben" (Métropole et Mentalité) de 1903, paru dans l'ouvrage Brücke and Tür (texte traduit par Philippe FRITSCH et Isaac JOSEPH dans l'ouvrage L'école de Chicago, Champ urbain, 1979).

"L'analyse du problème de la Métropole, écrivent-ils, se développe dans le rapport entre l'existence moderne et ses formes. La Métropole, "siège de l'économie monétaire" est cette forme générale qui assume le procès de rationalisation des rapports sociaux. Rationalisation des rapports sociaux faisant elle-même suite à la rationalisation des rapports de production. La Métropole exprime une intellectualisation de la vie qui vise à préserver la vis subjective de l'individu face aux nouveaux aspects qualitatifs et quantitatifs de la réalité urbaine. Le processus a sa source dans la prétention des individus à préserver l'autonomie et la singularité de leur existence face au nivellement et à l'indifférenciation imposés par le monde moderne. L'homme d'une part est un objet comme les autres, d'autre part "aucun objet ne mérite d'être préféré à un autre". Simmel note : "Tandis qu'au cours d'une période antérieure de développement, l'homme devait payer ses rares relations de dépendance par l'étroitesse des liens personnels, et souvent par le fait qu'un individu était irremplaçable, nous trouvons maintenant une compensation à la multiplicité des relations de dépendance dans l'indifférence que nous pouvons manifester aux personnes avec qui nous sommes en rapport, et par la liberté où nous sommes de les remplacer"."

Fondement psychologique de ce type de personnalités métropolitaine : l'intensification de la vie nerveuse, nous dirions peut-être intensification, accélération du rythme de la vie. Walter BENJAMIN analyse de manière qui s'y rapproche ce qu'il appelle la reproduction. Pour ce dernier, l'introduction de la reproduction technique dans le domaine artistique amène la disparition de ce qu'il appelle "l'ici et maintenant" de l'oeuvre, de sa valeur culturelle, de sa valeur d'usage. Lieu urbain privilégié de la socialité, la grande ville est pour SIMMEL un modèle culturel singulier important, dont la forme spatiale (au sens défini par Michel MAFFESOLI) permet d'accumuler et de faire jaillir de nouveaux contenus plus ou moins explicites, mouvants et changeants. L'unité spatiale close (mais cette clôture n'est que relative) de la grande ville répondant ainsi à la diversité et à la pluralité de ses contenus, est un espace culturel particulièrement favorable à la personnalité de l'homme moderne.

On voit bien aussi que la Métropole est aussi le lieu de concentration de conflits multiples, dont sans doute le ressort est cette opposition que montre SIMMEL entre la dynamique de la modernité marchande et le développement des relations symboliques. C'est d'autant plus saisissant que SIMMEL insiste souvent sur une sorte de déterminisme spatial appliqué à l'étude de la grande ville : dimension, densité, hétérogénéité. Cette façon de voir influence largement les études de l'École de Chicago, notamment celles de Louis WIRTH, dans le sens d'établir une division mécanique directe entre la dimension spatiale er les formes sociales (Urbanism as a Way of Life, Chicago, 1938). 

 

Stéphan JONS et Patrick SCHWEITZER, Georg Simmel et la ville ; A. J. HAESSLER, Au coeur de la socialité marchande, dans Georg Simmel, La sociologie et l'expérience du monde moderne, Sous la direction de Patrick WATIER, Méridiens Klincksieck, 1986.

 

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