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27 février 2018 2 27 /02 /février /2018 08:55

      Les débats menés dans deux organisations, l'American Peace Society de 1828 et la New England Non-Resistance Society en 1838, sont emblématiques des divisions idéologiques dans la mouvance abolitionniste américaine.

L'intention proclamée est le retour à un "vrai" christianisme, le christianisme des origines. Mais les différences entre les deux déclarations programmatiques sont importantes. Dans la première, de 1828, on affirme que le message évangélique ne peut être retrouvé dans sa pureté qu'en prenant nettement des distances avec l'Ancien Testament du fait qu'on y trouve bien présentes des guerres saintes ou guerres du Seigneur. Ceci d'ailleurs contre une tendance lourde qui affecte tant les protestantismes et dans une moindre mesure le catholicisme aux Etats-Unis. Dans la seconde, de 1838, Dieu "n'a pas limité aux individus les préceptes de l'Évangile", qui valent au contraire aussi pour les États. La condamnation de la guerre et de la violence sous toutes ses formes doit trouver sa réalisation concrète au niveau social. Les innovations s'avèrent claires en regard du christianisme des premiers siècles, dans le cadre duquel les garanties de continuité par rapport à l'Ancien Testament ne manquaient pas, et dont était absente une condamnation du principe du service militaire, comme ne manque pas de le rappeler Domenico LOSURDO. 

Pour cette seconde organisation, "abolition de l'esclavage fait partie de le doctrine de la non-résistance. On n'est pas ramené là au christianisme des origines ni même au quakers qui se gardent bien d'entrer dans un tel débat, car il faut bien dire qu'à l'intérieur de leurs communautés, le débat ne se pose même pas... Il est vrai que William PENN acheta et posséda des esclaves et qu'un gouvernement à majorité quaker légiféra durement contre les esclaves. En politique internationale, la violence est rejetés par les quakers tournés surtout vers l'Occident chrétien, comme il ressort de l'essai de 1693, dans lequel PENN invite à établir "la paix en Europe", afin de faire face à la menace turque. Les membres de la New England Non-Resistance ne sont pas, malgré les points communs de référence à la non-violence, dans la même démarche culturelle et intellectuelle que les quakers et même d'autres mouvements religieux installés aux Etats-Unis. Ces abolitionnistes pacifistes agissent d'abord dans le sillage de la Révolution français, qui, au cours de son développement avait d'une part aboli l'esclavage, et d'autre part avait vu émerger l'espoir que l'écroulement de l'Ancien Régime allait signifier la fin non seulement des guerres de cabinet mais aussi des guerres tout court. Ils se situent d'ailleurs dans le sillage bien plus ancien des Lumières, qui de KANT à l'abbé de SAINT-PIERRE, s'oriente vers la paix perpétuelle. C'est dans tout un ensemble de ces différents auteurs que les abolitionnistes trouvent leur inspiration, sans doute plus que dans la Révolution française, signalée très vite comme moment et lieu de violences extrêmes. 

Domenico LOSURDO, quel que soit la référence utilisée (MIRABEAU est cité par exemple) par les abolitionnistes pacifistes, a raison de souligner que l'on est là en face de la première promesse de réalisation de la paix perpétuelle dans le sillage d'une révolution ainsi que d'une promesse de transformation radicale des rapports politiques. Mais vu précisément les développements violents et guerriers de la Révolution française, le projet de dépassement de la condition de violence et de réalisation de la paix perpétuelle, est une perspective plus lointaine que certains leaders pouvaient penser. Malgré les déchaînements de la guerre en Europe et sur le sol américain, les leaders des deux mouvements pensent résoudre le problème à partir de la redécouverte du message chrétien "des origines" et de sa pénétration progressive dans la conscience des hommes.

Par ce retour aux sources, les deux mouvements rompent avec le constant recours à l'Ancien Testament que brandit la presque totalité des pasteurs pour légitimer à la fois les guerres contre les Indiens et celles contre les Français et les Anglais. Il s'agit en outre de construire un ordre politique qui ne soit plus caractérisé par la violence ni sur le plan international ni sur le plan intérieur. Un rapprochement s'ancre entre esclavage et guerre, l'un nourrissant l'autre. Dans Vers la paix perpétuelle, KANT loue la Révolution française, avant ses déceptions, d'avoir à la fois aboli l'esclavage dans les colonies et d'avoir posé également les prémices de la réalisation de l'idéal de la paix. Dans le pacifisme abolitionniste chrétien à l'oeuvre aux Etats-unis, la condamnation de la guerre en tant qu'expression la plus accomplie de la violence se mêle étroitement avec la dénonciation de l'institution de l'esclavage. C'est une dénonciation si nette et intransigeante qu'elle apparait comme "fanatique" aux idéologues du Sud esclavagiste, lesquels n'hésitent pas à comparer les abolitionnistes chrétiens des Etats-Unis aux jacobins français. 

Ce lien indissoluble entre les deux causes, qui fait tout de même de nombreux adeptes, est confirmé pas l'agression que les Etats-Unis déclenchent, quelques années avant le milieu du XIXe siècle, contre le Mexique. Dans ce Texas arraché et annexé à la république nord-américaine, les vainqueurs réintroduisent l'esclavage aboli au cours de la guerre d'Indépendance contre l'Espagne. C'est le moment de gloire du mouvement pacifiste américain, qui, dans ces années-là, malgré les articulations et divisions internes et les indignations provoquées par la "guerre pour l'esclavage", par cette "dépravation dépourvue de scrupules" : les événements semblent confirmer totalement le programme politique et conceptuel du mouvement pacifiste dans son ensemble. Tout en laissant dans l'ombre la question des relations avec les populations indiennes, car les violences subies par ces "païens" ne suscitent pas la même puissance d'indignation provoquée par l'esclavage imposé à un peuple largement christianisé... Mais cette période heureuse, où se multiplient meetings et ralliements au programme pacifiste et abolitionniste, notamment dans la presse, période où se diffusent manifestes et catéchismes non-violents...

Car quelle attitude prendre, pour des intellectuels très en prise sur ce qui se passe sur le vieux continent, à l'égard de la révolution de 1848 en Europe? Perçue, notamment pour la France pour l'abolition définitive de l'esclavage et l'avènement d'une République engagée à relancer les espoirs et les promesses de paix perpétuelle nés de la Grande Révolution de 1789. Mais aussi perçue comme une révolution violente qui ratifie l'abolition de l'esclavage. Dès lors, pacifistes et abolitionnistes, selon la perception qu'il se font de leur combat principal, se réfugient soit dans la réjouissance quant aux résultats en contournant le problème de la révolution qui les a produit, soit émettent des doutes profonds quant à la possibilité d'établir la paix...

S'ils refoulent en majorité, dans les deux organisations, le caractère violent des révolutions de 1848 en Europe, les dilemmes politiques et moraux resurgissent, à propos des événements liés à la révolte des Cipayes en Inde. Il faut bien se représenter que les opinions des habitants qui reçoivent les nouvelles d'Europe, pour la plupart immigrés de fraiche date, sont énormément influencées par ce qui se passe dans le Commonwealth, bien plus que par ce qu'ils savent de ce qui se passe dans les terres intérieures, là où vivent en revanche de nombreuses communautés rurales non-violentes, qui elles, ont une tendance de plus en plus marquée à l'autarcie. 

 

La non-résistance, un concept très particulier.

Adin BALLOU (1803-1890), dont la notoriété est très courte et très restreinte géographiquement, écrit dans son Catéchisme Non-Résistant que le terme "non-résistant" provient directement de paroles puisées dans l'Évangile de Mathieu : "Mais moi, je vous dis de ne pas résister au mal". Il désigne une noble vertu chrétienne, commandée par le Christ. Cette parole doit être comprise très précisément comme le christ l'a enseigné et non comme le fait de ne pas résister au mal quel qu'il soit. Il s'agit de ne pas rendre le mal pour le mal. Il faut résister au mal par tous les moyens légitimes, mais non pas par le mal. Dans le jeu de Questions-Réponses qui constitue ce catéchisme, il s'agit d'expliquer ce qu'on entend par non-résistance, de manière très précise. A l'inverse de ce qui est prêché dans l'Exode, le Lévitique ou le Deutéronome, il faut observer ce qu'a dit le Christ. Notamment par une interprétation littérale du Sermon sur la Montagne. Toute activité armée est proscrite, dans n'importe quelle circonstance et dans n'importe quelle armée. Non seulement toute activité directement violente, mais également toute activité qui pourrait alimenter une violence, impôts, taxes, participation aux tribunaux ou à l'administration du gouvernement. Il faut "montrer qu'il est possible d'extirper le mal de notre propre coeur, comme de celui de notre prochain. Cette doctrine interdit aux hommes de faire ce qui perpétue et multiplie le mal dans le monde. Celui qui attaque quelqu'un et lui fait du tort provoque un sentiment de haine, le pire de tous les maux. Offenser notre prochain parce ce qu'il nous a offensé, avec le motif allégué de "légitime défense", ne fait que renouveler l'action mauvaise contre lui comme contre nous, ça engendre, ou du moins déchaîne et encourage, l'Esprit mauvais que nous désirons expulser. On ne peut chasser Satan par Satan, on ne peur purifier la fausseté par la fausseté, et on ne peut vaincre le mal par le mal. La véritable non-résistance est la seule méthode de s'opposer au mal. Elle écrase la tête du serpent. Elle détruit et extermine tout sentiment mauvais."

Dans La Non-résistance par rapport au gouvernement (par opposition à un gouvernement qui applique la loi divine), le même auteur précise cette position. Pour lui le gouvernement est humain que lorsqu'il obéit respectueusement à la loi supérieure connue de Dieu. Le livre transpire d'espoir dans la propagation, la contamination de l'esprit divin dans les affaires traitées par les gouvernement. Participer au gouvernement pour le réformer est inutile et même contre-productif. C'est pourquoi la non-résistance doit être absolue. Dans la moitié du livre, à la question Comment réformer le gouvernement, Adin BALLOU écrit qu'il n'est pas possible de le faire tant que ce gouvernement n'obéit pas à une Constitution chrétienne. Et que pour ce faire, il faut d'abord que l'immense majorité de la population soient imprégnées des valeurs de l'Evangile et agissent conformément à elles. Quand cela sera, le pays pourrait avoir un gouvernement non-résistant, se passant de toute force coercitive en dehors ou à l'intérieur des frontières du pays et consacrant tous ses efforts à convertir le reste de la population et à développer toutes les potentialités humaines, jusqu'à l'avènement du Paradis sur Terre. "O ère glorieuse, écrit-il, que je vois approcher en souriant sur mon pays et le monde. Tu avances en silence majestueux à la limite lointaine de l'horizon. Des nuages de poussières s'interposent entre toi et le présent sauvage. Ils te cachent du regard de la multitude affairée et turbulente. Les prophètes même ne peuvent que faiblement discerner ta belle silhouette. Mais tu te rapproches. Des anges sont des avant-coureurs. Les étoiles du matin chantent ensemble à ta suite, et ceux qui croient en Dieu crient de joie. En temps opportuns les cieux embrasseront la terre de ta présence, et la terre sera renouvelé à la bénédiction du ciel." L'essence du gouvernement, écrit-il encore vers la fin du livre, "ne réside donc nullement dans la contrainte, dans l'emploi de la force (brute) ; ce qui le constitue avant tout, c'est un système de moyens et de pouvoirs, conçu dans le dessein d'arriver à la découverte de ce qu'il convient de faire dans chaque occasion, à la découverte de la vérité qui a doit de gouverner la société, pour la faire enter ensuite dans les esprits, et la faire adopter volontairement, librement. La nécessité et la présence d'un gouvernement sont donc très concevables, quand même il n'y aurait lieu à aucune contrainte, quand même elle y serait absolument interdite." Dans la conclusion, il évoque la réforme religieuse, morale et intellectuelle parmi les gens" La non-résistance constitue cette "noble tâche et la poursuivra jusqu'à son heureux avènement. Pour la faire avancer, les fidèles mettront de côté toute ambition militaire, politique, mondaine et pécuniaire (...) et hâtera le pas vers le but, en vue du prix de leur appel d'en haut en Jésus-Christ ; endurant la croix et méprisant la honte, jusqu'à ce qu'ils entrent dans sa gloire et participent à la majesté de son royaume (...)."

 

Adin BALLOU

     Ces deux ouvrages sont écrits parmi beaucoup d'autres par cet abolitionniste non-violent, fondateur d'une communauté basée sur l'idéal du christianisme primitif. D'abord ministre d'une secte, l'universalisme de 1824 à 1831 à New York et à Milford (Massachusets), il prend part au mouvement Restaurationniste de cette même dénomination chrétienne de 1831 à 1842. De plus en plus intéressé et impliqué dans des réformes sociales, notamment la tempérance et l'abolitionnisme, Adin BALLOU adopte la doctrine de non-résistance chrétienne en 1830. Fondateur d'un journal, le Practical Christian, comme il en existe de centaines dans les Etats-Unis d'alors, surtout dans les anciennes treize colonies anglaises, "pour la présentation, la défense et la propagation du christianisme originel". C'est à partir de 1842 qu'il organise, à 40 km de Boston, la "Communauté Fraternelle n°1", plus tard appelée "Communauté de Hopelade". Cette communauté qui compte à un moment 200 à 300 membres, dura jusqu'en 1856, expérimentant diverses formes de socialisme.

Durant ces années à Houppelande, il publie plusieurs de ses oeuvres principales, dont Christian non-résistance (1846) et Practical Christian Socialim (1854). En 1848, son journal fusionne avec le Non-Résistant, fondé par William Lloyd GARRISON en 1839. Le Non-Résistant and Practical Christian fondé ainsi est alors l'organe de diffusion de la New England Non-Resistance. Président de la Société de Non-Résistance en 1843, il s'efforce de faire abolir pacifiquement l'esclavage. Plusieurs textes diffusés lors du combat comme avec GARRISON nous sont parvenus, ainsi Les maux de l'esclavage et du racisme. Quand la guerre de Sécession emporte les Etats-Unis, il continue de dénoncer l'incohérence d'utiliser un moyen mauvais pour une fin jugée bonne. En 1889-1890, il est entrainé par son ami Lewis G. WILSON dans une correspondance avec Léon TOLSTOÏ, ce dernier faisant traduire en russe certains de ses oeuvres. Certains estiment qu'il a influencé TOLSTOÏ autant que ce dernier a pu influencer GANDHI. 

Dans le monde anglophone, son oeuvre est connue en même temps que l'intérêt porté à la connaissance de GANDHI. Un groupe, The friends of Adin Ballou, doté d'un site Internet d'ailleurs, s'est constitué au Massachusets en 1999, pour rassembler et diffuser cette oeuvre. Dans le monde francophone, par contre, Le Royaume de Dieu est en vous de TOLSTOÏ demeure une des rares sources d'information sur BALLOU. 

 

Afin BALLOU, Catéchisme de la Non-Résistance (1844, traduit récemment en Français, disponible sur Wiki source) ; La Non-Résistance par rapport au gouvernement (1839, idem).

V. H. ZIEGLER, The Advocates of Peace in Antebellum American, Indian University Press, Bloomington, 1992.

 Domenico LOSURDO, La non-violence, une histoire démystifiée, éditions delga, 2015.    

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26 février 2018 1 26 /02 /février /2018 10:40

         Le livre de LE MIÈRE DE CORVEY de 1832 est sans doute - avec celui de DAVIDOFF - la contribution la plus importante de cette époque dans ce domaine.

Comme la plupart des théoriciens de la "petite guerre", il tire ses enseignements de sa propre expérience dans un type de combat qu'il a pu observer, pour ce qui le concerne, en Vendée, puis en Espagne. Contrairement à ses contemporains, l'officier sous la République et sous l'Empire perçoit dans le style de combat pratique par les Chouans une tactique de guerre à la fois novatrice, intelligente et efficace. Il est frappé par la similitude entre les modes de combats utilisés par les Vendéens et les Espagnols dont il tire des leçons qui, selon lui, devraient être prises au sérieux par toutes les armées européennes, même si les variations géographiques rendent certaines régions plus propres que d'autres à utiliser cette forme de lutte armée. Dans son analyse historique de la guérilla, il souligne le fait que le rôle des partisans est décisif une fois les troupes régulières défaites. Il met en relief deux éléments fondamentaux de cette forme de combat : la dimension psychologique et le rôle des populations civiles. Les partisans souvent harceler l'ennemi afin de saper le moral. Bien dirigée, cette stratégie inspire la terreur chez l'ennemi qui "fatiguera ses troupes, ne pourra se recruter, et sera détruit peu à peu sans avoir jamais éprouvé une grande perte à la fois". Cette guerre est une guerre d'usure qui réclame de la patience. Le partisans doit avoir trois qualités de base : "Être sobre, bien marcher et savoir tirer". Ses ennemis sont le repos et l'oisiveté. Toutefois, l'efficacité de la guérilla repose en grande partie sur le soutien des populations locales sans lesquelles les partisans sont beaucoup plus vulnérables. Ayant lui-même dû subir un harcèlement continuel en Vendée et en Espagne, LE MIÈRE DE CORVEY en arrive à la conclusion que la seule manière de combattre les partisans de façon victorieuse est d'appliquer leur propre stratégie, leçon que retiennent plus tard les officiers occidentaux chargés de coloniser l'Afrique.

     LEMIÈRE DE CORVEY (1770-1832) est bien plus connu dans le monde musical que pour cette contribution à la théorie de la guerre. Et encore ne figure-t-il pas parmi les compositeurs les plus usités. Des musiques militaire notamment comme La Grande Bataille d'Iéna (1806), et des opéra comiques comme Les Deux Crispins (1798, théâtre Molière) ou Henri et Félicie (1808), et également de la musique L'enfant aveugle (voice, piano ou harpe)

Jean-Frédéric Auguste LE MIÈRE DE CORVEY, Des Partisans et des corps irréguliers, Paris,  Asselin et Pochard, 1823. On trouvera des extraits des chapitre IV, V, VII, XI et XII de son livre dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990. Cet auteur est également le responsable de la mise en ordre et de la rédaction des Mémoires militaires de son ami le baron SÉRUZIER (1769-1825), colonel d'artillerie légère (L. Baudoin). On peut trouver la liste de ses oeuvres musicales (surtout militaires) dans www.bnf.fr.

Walter LAQUEUR, Guerrilla, a Historical and Critical Study, Boston, 1976 ; The Guerrilla Reader, New York, 1977. Sous la direction d'Hervé COUTEAU-BÉGARIE et de Charles DORÉ GRASLIN, Histoire militaire des guerres de Vendée, économica/ISC, 2010.

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. 

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25 février 2018 7 25 /02 /février /2018 08:28

     Si la revue apparait comme relativement technocrate et un brin élitiste, elle se permet, parce qu'elle n'est pas une revue s'émanation gouvernementale des saillies (assez nombreuses d'ailleurs,et de plus en plus...) de bon aloi et surtout elle insiste sur le fait que les activités humaines, parce qu'elles ont un impact sur la planète toute entière, nécessitent une prospective et une certaine planification. Notamment parce que les impacts sur l'environnement sont de plus en plus irréversibles. A une période de libéralisme très peu tempéré, cette revue est bien entendu bienvenue. Elle forme un think tank relativement écouté. 

Elle a la particularité aussi d'accueillir dans ses colonnes des contributions de personnalités très différentes de tous les continents.

 

Futuristes est un néologisme créé par Bertrand de JOUVENEL, mot-valise formé de la rencontre de futurs et de possibles. Ce terme aurait déjà été utilisé par un jésuite du XVIe siècle, Luis MOLINA. 

 

   Créée en 1960 par Bertrand de JOUVENEL sous la forme d'un "comité international" elle rassemble une vingtaine d'intellectuels de différents pays (Etats-unis, France, Royaume-Uni, Japon, Inde...) de diverses disciplines (sciences politiques, économie, sociologie, sciences et techniques...).  Son financement était assuré par la Fondation Ford. De 1960 à 1965, le "Comité international Futuristes" publie une cinquantaine d'essais de prospective (dans les "Bulletins de la SEDEIS") et organise cinq grandes conférences internationales (Genève, Paris, Genève, New Hapenet, Paris).

En 1967, est créée l'Association Internationale Futuristes (association sans but lucratif) sous la présidence initiale de Bertrand de JOUVENEL, puis très rapidement de Pierre MASSÉ (ancien Commissaire au Plan, France). Cette association, bénéficiant alors d'importantes subventions des pouvoirs publics français, s'installe dans un hôtel particulier où se trouvent la plupart des centres se réclamant de la prospective ; en particulier le Centre d'études prospectives créé par Gaston BERGER (qui rapidement fusionne avec Futuribles), le Collège des techniques avancées, la Société d'études et de documentation économiques, industrielles et sociales (SEDEIS, alors éditrice de la revue Analyse et Prévision), puis la Revue 2000 alors éditée par la Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale (DATAR, France).

L'Association internationale Futribles joue alors deux fonctions principales : d'une part, elle gère un important centre de documentation et une bibliothèque des travaux sur le futur ; d'autre part, elle joue un rôle de centre international de rencontres pour tous ceux, intellectuels et décideurs, qui s'intéressent à l'avenir à long terme.

Pierre PIGANIOL, ancien directeur de la Délégation à la recherche scientifique et technique (DGRST) prend la présidence de l'association en 1970 et, peu de temps après, est créé au sein de l'association le "Laboratoire de prospective appliquée" dirigée par André-Clément DECOUFLÉ, délégué général de l'association, qui entreprend la réalisation d'études prospectives sur contrat. L'association organise à Paris une conférence international au cours de laquelle est créée la World Future Studies Federation (1973).

Mais les subventions s'étant entretemps taries, signe que le vent tourne par rapport à la planification d'une manière général (le libéral Giscard d'ESTAING est élu président l'année suivante), l'association rencontre d'importantes difficultés financières la contraignant à une restructuration drastique de ses activités. Le "Laboratoire de prospective appliquée" disparait alors. Hugues de JOUVENEL est élus délégué général avec pour mission d'assainir la situation. L'association quitte l'hôtel particulier et est abritéeà la "Maison des sciences de l'homme" dirigé alors par Fernand BRAUDEL. L'association s'efforce de poursuivre ses objets en recherchant des contrats publics ou privés.

L'association renommée "Futuristes international" se réinstalle en 1975 de manière indépendante. Est élu à la présidence Philippe de SEYNES, ancien secrétaire général adjoint de l'UNESCO. Hugues de JOUVENEL, toujours délégué général, crée alors la revue Futuristes en lieu et place de deux revues défuntes, Analyse et Prévisions et Prospectives qu'éditaient les Presses Universitaires de France. Certains confondent encore aujourd'hui cette revue avec le centre qui l'a créé bien plus tard... 

Les années 1980-1990 sont marquées par un développement important des activités de l'association, bien plus connue du public universitaire : création d'une base de données sur les centres de prospectives et d'une base de données bibliographiques, organisation de plusieurs colonies européens de prospective, production d'un grand nombre d'études prospectives sur contrat, création en 1987 d'une société de presse (SARL Futuristes) qui prend en charge l'édition de la revue. Qui s'installe alors au 55 rue de Varenne à Paris, où se trouvent regroupés plusieurs organismes s'intéressant à la prospective, notamment la Revue 2000, initialement lancés par la DATAR et dirigée par Serge ANTOINE. Le siège français de l'Institut pour une politique européenne de l'environnement est alors présidé par Brice LALONDE.

Au début des années 1990 est créé en appui à l'association un club composé de plusieurs grandes entreprises publiques (EDF, France Télécom, SNCF, La Poste, GDF...). A la tête de l'association est élu le professeur au Conservatoire des Arts et Métiers (CNAM), Jacques LESOURNE, ancien directeur du programme interfuturs de l'OCDE et ancien directeur du journal Le Monde.

Depuis, Futuristes développe fortement ses activités de veille et d'analyse prospective (Vigie et Bibliographie prospective), ses activités de formation et de conseil au profit de démarches de prospective appliquée aussi bien dans les territoires que dans les organisations, ses activités de presse, à la fois papier et numérique. Il est installé depuis 2006, au 47, rue de Babylone à Paris.

La revue mensuelle francophone Futuribles tire en 2009, 5 000 exemplaires.

Le numéro de janvier-février 2018 (n°422) accueille les contributions de Hugues de JOUVENEL (Des paroles aux actes), Gilbert CETTE et Ombeline JULLIEN DE POMMEROL (Dromadaire ou chameau? A propos de la troisième révolution industrielle), de Martin RICHER (Comment travaillerons-nous demain? Cinq tendance lourdes d'évolution du travail), de Charles du GRANRUT (L'essor des inégalités aux Etats-Unis), de Patrick VIVERET (Trois clefs pour réinventer la politique), de Thierry GAUDIN (Vers une prospective des monnaies), de Pierre)Frédéric TÉNIERE-BUCHOT (Quel monde en 2050?), de Victor NDIAYE, Ruben B. DJOGBENOU (L'émergence des économies africaines), de Jean-François DREVET (Catalogne, Kurdistan, Écosse, quel droit à l'indépendance?, dans la tribune européenne). Suivies des deux rubriques Actualités prospectives n°422 et Bibliographie n°422. 

Le site de Futuristes aborde également d'autres thèmes.

Hugues de JOUVENEL, Historique de Futuristes, mars 2012. www.futuribles.com

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23 février 2018 5 23 /02 /février /2018 09:48

      Denis Vassilievitch DAVYDOV ou DAVIDOFF est un poète et général russe des guerres napoléoniennes. Inventeur d'un nouveau genre de poésie, la poésie du hussard qui promeut l'hédonisme et la bravoure, Tout comme le poète anglais Lord BYRON, il veut faire de sa vie le reflet de sa poésie. 

Issu d'une famille noble russe de lignée ancienne, ruinée à la mort de CATHERINE II, il est orienté vers les Régiment des chevaliers-gardes (1801) et son frère vers la politique étrangère. Alors que son régiment est cantonné bien à l'arrière, désireux de prouver sa valeur militaire, il tente d'une manière audacieuse de se faire accepter au front. Il participe à plusieurs campagnes militaires (Finlande, Moldavie) avant de devenir en 1812 lieutenant-colonel dans le régiment de hussards Akhtyka dans l'avant-garde du général Ilarion VASSITCHIKOV. 

C'est là qu'il met en oeuvre ses tactiques de guérilla. 

Plus tard, il poursuit après 1814 sa carrière militaire (de nouveau contre les Français, puis contre les Perses en 1827, et en 1831 contre l'insurrection polonaise)

 

Une expérience de guérilla

       Poète et ami de POUCHKINE, Denis DAVIDOFF est aide de camp dans l'armée russe auprès de BAGRATION pendant la campagne de Russie de NAPOLÉON en 1812. 

Quelque jours avant la bataille de Borodino (la Moskova, 7 septembre), anticipant des difficultés du côté russe, DEVIDOFF réclame un corps de 1 000 hommes capables de harceler les forces françaises. Au terme de la bataille, difficile mais victorieuse pour NAPOLÉON, DAVIDOFF obtient un corps de 130 unités composées de cosaques et de hussards. Après s'être assuré le soutien des populations rurales, il libère des convois de prisonniers russes qui rejoignent ses rangs et parvient à s'emparer des convois de ravitaillement ennemis. Pour mieux surprendre l'ennemi, DAVIDOFF ordonne à ses troupes de se mouvoir continuellement, et, lorsque la Grande Armée entame sa retraite quelques semaines plus tard, il s'applique à harceler les troupes de l'arrière. Il consigne cette expérience dans un Essai sur la guerre des partisans, écrit en 1821 et traduit en français en 1842, ainsi que dans son journal.

Pour DAVIDOFF les armées de masse qui émergent à son époque sont vulnérables aux attaques de partisans à cause de leur dépendance en ravitaillement et en munitions. "La guerre de guérilla, dit-il, ne consiste ni en menues entreprises ni en celles de première importance (...) Elle embrasse et franchit l'ensemble des lignes ennemies, des arrières de l'armée adverse à la zone de territoire désignées au stationnement de troupes, du ravitaillement et des armes. La guerre de guérilla bloque donc la source de la force d'une armée et sa survie, et la livre à la merci de l'armée de guérilla qui affaiblit, affame, désarme l'armée ennemie et la prive des liens salutaires de l'autorité. C'est là la guerre de guérilla au plein sens du terme". DAVIDOFF souligne l'importance du moral dans la guerre et met en lumière l'aptitude qu'ont ses troupes à ébranler la volonté de l'ennemi.

Contrairement aux responsables militaires russes (et allemands) de l'époque, Denis DAVIDOFF est conscient de l'importance stratégique de l'espace russe. (BLIN et CHALIAND)

      Sa vie es évoquée (sous le nom de Denis DAVIDOFF) dans le roman d'Henri TROYAT Le front dans les nuages. Outre son Essai sur la guerre des partisans, il décrit ses expériences de soldat dans plusieurs de ses oeuvres. Il célèbre un certain idéal russe, le courage, les putains, la vodka et l'amitié véritable. Sa poésie se veut libre et dénuée de puritanisme. 

  Remarquable par son effort de théorisation, il lie dans son Essai le développement de la guerre des partisans à l'augmentation des effectif des armée. La guerre des partisans consiste à "occuper tout l'espace qui sépare l'ennemi de sa base d'opérations, couper toutes ses lignes de communications, anéantir tous les détachements et convois qui cherchent à le rejoindre, le livrer aux coups de l'ennemi sans vivres, sans cartouches, et lui barrer en même temps le chemin de la retraite." Dépassant le récit de la compagne de 1812, il se propose d'établir les "principes fondamentaux sur la manière de diriger un parti" qui "ne se trouvent pas encore nulle part". Son système, fondé sur une base d'opérations, de ravitaillement et de bataille, rappelle fortement celui de JOMINI. Son audience seule avoir été considérable. (COUTEAU-BÉGARIE)

 

 

Denis DAVIDOFF, Essai sur la guerre des partisans, éditions Astrée, 2012. Journal sur les opérations de partisans, Voennçé Zapiski, Moscou, 1940. On trouvera des extraits de la deuxième partie de son livre Essai sur la guerre de partisans, soit Partisans de 1812 contre Napoléon, Sur la guerre de guérilla, Pourquoi la guerre des partisans convient à la Russie, traduction de H. de POLIGNAC, Paris, 1842. 

Walter LAQUEUE, Guerrilla, a Historical and Critical Study, Boston, 1976.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

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23 février 2018 5 23 /02 /février /2018 08:23

         Bertrand de Jouvenel des Ursins ou Bertrand de JOUVENEL est un écrivain, journaliste français, également juriste, politologue et économiste. Connu pour une carrière plutôt contrastée et controversée, une grande partie de son oeuvre est consacrée à l'analyse et à la critique du pouvoir, des pouvoirs. Parmi ses 37 livres, Du pouvoir reste une référence. Fondateur de la revue Futuristes, il est d'abord un libéral au sens politique, avec une vision hétérodoxe de l'économie, estimant que la gestion de l'environnement revêt une importance capitale. S'il est reconnu comme un pionnier de l'écologie politique par certains (Ivo RENS), beaucoup doutent de la nature de cette écologie. Par contre, il se fait le promoteur de la prospective et à ce titre est défavorable à tout pilotage économique uniquement à court terme. Il est, avec Friedrich HAYEK et Jacques RUEFF, le fondateur du club d'intellectuels libéraux la Société du Mont Pèlerin. 

       Issu d'une famille où certains membres se signalent dans le journalisme pro-dreyfus, après des études scientifiques et juridiques, Bertrand de JOUVENEL devient correspondant diplomatique, puis correspondant pour divers journaux, avant d'entamer une carrière universitaire.

Politiquement, ses adhésions sont plutôt fluctuantes.  Il s'inscrit en 1925 au Parti radical où il milite aux côtés des "Jeunes Turcs". Son livre L'Économie dirigée, publié en 1928, défend les vertus du dirigisme contre le capitalisme libéral. Homme de gauche, pacifiste et partisans convaincu de la réconciliation franco-allemande, il travaille avec LUCHAIRE à Notre Temps à la fin des années 1920. L'essentiel de ses préoccupations est tourné vers cette réconciliation franco-allemande, car il pressent avec beaucoup d'autres que le Traité de Versailles gâche toutes les chances de paix en Europe. Vers les Etats-Unis d'Europe, écrit en 1930, il prend encore parti pour cette réconciliation. Toute sa vie, et c'est un fil conducteur dans ses changements d'orientation en politique, il a pour horizon cette réconciliation, horizon qui l'emmène de gauche à droite...

Après les émeutes organisée par les ligues antiparlementaires en 1934, convaincu de l'inefficacité des partis, il décide d'agir comme "électron libre". Il quitte le Parti radical et lance avec Pierre ANDRIEU, l'hebdomadaire La lutte des jeunes, tout en multipliant ses collaborations avec d'autres journaux plus à droite, comme Gringoire et fréquente des intellectuels comme Henri de MAN ou Pierre Drieu LA ROCHELLE. Il se lie d'amitié avec Otto ABETZ, futur ambassadeur d'Allemagne à Paris sous l'Occupation, et réalise, ce qui lui est très reproché par la suite et qu'il regrette d'ailleurs à plusieurs reprises, une interview d'Adolf HITLER dans laquelle il insiste sur la volonté de paix du chancelier allemand. Il suit cette dérive longtemps, rejoignant le Parti Populaire Français (PPF) créé par Jacques DORIOT, rédacteur en chef du journal de ce mouvement à l'Emancipation où il fait éloge du fascisme. Ce n'est qu'au Accords de Munich qu'il rompt avec le PPF en 1938. Mais pendant l'Occupation, à une période où beaucoup de journalistes pensaient que l'Allemagne nazie vaincrait en Europe, il sympathise avec des collaborationnistes. Dans des circonstances pas très éclaircies aujourd'hui, il est menacé par la Gestapo et s'exile en Suisse en septembre 1943. Il décide alors d'abandonner ses engagements politiques pour se consacrer à l'économie, à la sociologie politique et aux questions d'environnement. A son retour en France, à la Libération, il échappe à l'épuration, mais est considéré, selon sa propre expression, comme un pestiféré. Il doit d'ailleurs changer d'éditeur... 

Son parcours est sévèrement critique par l'historien Zeev STERNHELL (Ni Droite, ni Gauche, l'idéologie fasciste en France, Le Seuil, 1983) qui voit en JOUVENEL l'un des intellectuels français les plus engagés en faveur du fascisme. Poursuivi en justice, il est condamné pour diffamation (notamment grâce à l'intervention de Raymond ARON). 

    L'oeuvre de Bertrand de JOUVENEL témoigne de toute une époque, de disciplines diverses, de problèmes multiples, de solutions contrastées, voire contradictoires. Certains (dont nous...) voient en lui, un honnête homme dont le pacifisme et la volonté d'unité européenne se sont dévoyés dans un soutien à une idéologie tout juste contraire à ses propres idéaux. Est-il sincèrement fasciste, comme le montre beaucoup de ses écrits de journaux? Est-il sincèrement libéral, au sens vrai du terme, comme l'indique nombre de ses livres? Il y a bien en tout cas une coupure radicale entre avant 1945 et après, sans compter une part d'ombre dans ses activités sous l'Occupation.

 

Critique du libéralisme, critique du Pouvoir

     Après avoir procédé à une critique radicale du libéralisme sous toutes ses formes, afin "d'instaurer un ordre nouveau dégagé du parlementarisme et du capitalisme", Bertrand de JOUVENEL, après 1945, s'engage sur la voie d'une critique aussi sévère des croissances du "pouvoir". Après avoir prétendu que "le rôle historique du fascisme est de mettre un terme à la décomposition sociale de l'Occident" et espéré que Jacques DORIOT mette enfin "entre les Français une juste inégalité", avec des sympathies réelles envers les milieux royalistes, il condamne les révolutions, les coups d'États, les "journées brutales" jusqu'à celle du 13 mai 1958 dans laquelle il ne voit que "l'occasion égoïste d'une passion". Il préfère désormais l'autorité de type intendant (rex) à celle du type meneur (dux). On peut alors tenir Bertrand de JOUVENEL pour un conservateur soucieux de dénoncer la "route de la servitude" que pavent toutes les formes de planification. On risque alors de s'interdire de comprendre le fondateur de la SEDEIS (Société d'études et de documentation économiques, industrielles et sociales), le directeur de Futuristes, l'auteur de L'Art de la conjecture (1963-1965) et d'Arachide, essais sur le mieux-vivre (1968) et d'ignorer sa passion pour la "prévision", la recherche "prospective" et la rationalisation de l'économie...

La dénonciation du pouvoir est son thème majeur : croissance d'un pouvoir qui s'institutionnalise en Etat, concentration du pouvoir au sein de l'institution-État. la société se multiplie par ses couches supérieures qui monopolisent la richesse,la fonction militaire et la puissance politique. Elle prend une forme pyramidale. Le rapport de domination s'institutionnalise et la cohésion du système ne se maintient désormais que par le "haut" sans engendrer aucun équilibre durable : le pouvoir tend à plus de domination car "la guerre livrée à l'étranger est toujours l'occasion d'une conquête du pouvoir sur ses ressortissants". Impôts, police, bureaucratie offrent de moins en moins de contraste, le progrès économique prend l'allure d'une "entreprise militaire" au nom d'une "guerre de conquête menée contre la Nature, ce qui est bien métaphorique". Or, si l'économie doit être "dirigée" elle ne saurait justifier aucune "télocratie". Bertrand de JOUVENEL constate, en "tocquevillien", que tous les systèmes de légitimation du pouvoir par ses origines ont contribué à renforcer la croissance de l'Etat. Il est particulièrement sévère à l'égard d'une certaine conception "française" de la démocratie qui, conçue "pour fonder la liberté", a fourni à l'Etat "les plus amples alluvions dont il ait jamais disposer pour s'étaler sur le champ social". Ce "système intellectuel" favorise en outre la "concentration du pouvoir au sein de l'État". les "faiseurs de constitution", honorant "les mânes de Rousseau" tout en "brûlant un cierge à Montesquieu", ont inventé des artifices juridiques destructeurs des "forces sociales réelles".

Croissance des fonctions de l'État, concentration du pouvoir : l'analyse est classique, voire sans grande originalité. Mais Bertrand de JOUVENEL ne s'en est jamais contenté : aux méfaits du pouvoir, cet "observateur de la réalité sociale" oppose les bienfaits de l'autorité. La "mise en mouvement de l'homme par l'homme" constitue le phénomène générateur de l'action collective : "incessamment, cette faculté instigatrice joue pour mobiliser les énergies humaines : nous lui devons tous nos progrès". En outre, elle se révèle "bienfaisante" parce que, contrairement au pouvoir qui implique la domination imposée, elle suppose l'assentiment volontaire, donc la liberté. Cette théorie permet de comprendre l'unité et la cohérence d'un homme qui n'a jamais été un nostalgique du passé. Pas plus que la science économique ne doit limiter ses solutions à celles du marché, la science politique ne saurait voir "dans la nature de l'Etat aucune fatalité". L'intervention de l'Etat est nécessaire et bienfaisante lorsqu'elle est le fait d'autorités qualifiées et compétentes. L'élite n'est "naturelle" et "légitime" que lorsqu'elle se révèle "fonctionnelle" et source à la fois de progrès et de liberté. Prenant acte du déclin des formes traditionnelles de la représentation comme de l'émergence de nouvelles "attentes" sociales et économiques, il appelle de ses voeux le couronnement de l'expert. Ce "seigneur d'aujourd'hui" peut "corriger le césarisme", mettre en échec la personnalisation du pouvoir, opposer aux tyrannies du bien commun une pratique politique fondée sur la négociation et la délibération ; il saura tirer les leçons d'une "stratégie prospective de l'économie sociale" pour mettre les révolution technologiques "au service de l'aménité de la vie". (Evelyne PISIER)

 

Il faut ajouter que ses écrits n'ont pas la rigueur que l'on peut trouver par exemple dans l'oeuvre de Raymond ARON. Même dans le livre que nous aimons le mieux, Du Pouvoir, (beaucoup d'autres sont contraires à nos opinions!...) il y a beaucoup de métaphores très parlantes mais non explicitées (il est pourtant très documenté, comme ses oeuvres économiques)... Sur le fond, ses apports théoriques apparaissent moins que ses arguments proches du journalisme de combat. Pourtant, pour beaucoup d'étudiants, que ce soit en politique ou en économie, la lecture de certains de ses livres écrits après 1945 constitue un très bon départ pour aller beaucoup plus loin... 

 

Bertrand de JOUVENEL, Économie dirigée. le programme de la nouvelle génération, Valois, 1928 ; La crise du capitalisme américain, Gallimard, 1933 ; Le Réveil de l'Europe, 1938 ; Après la défaite, Plon, 1941 ; D'une guerre à l'autre, en trois volumes, publié tome I par Calmant-Lévy, tome II par Plon, tome III par A l'enseigne du cheval ailé (Bruxelles), de 1940 à 1947 ; Raisons de craindre, raisons d'espérer, en deux tomes, éditions du Portulan, 1947 ; Le rôle de prévision dans les affaires publiques. Les Cous de droit, 1965-1966, Université de Paris, Institut d'études publiques, 1966 ; La civilisation de puissance, Fayard, 1976 ; Un Voyageur dans le Siècle, avec Jeannie MALIGNE, Firmin-Didot, 1980. 

Olivier DARD, Bertrand de Jouvenel, Perrin, 2008.

Evelyne PISIER, Bertrand de Jouvenel, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

 

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22 février 2018 4 22 /02 /février /2018 13:02

        Brigitte Van WYMEERSCH, musicologue et philosophe, chercheur qualifié auprès du FNRS, de l'Université catholique de Louvain, rappelle que Theodor ADORNO (1903-1969) est l'un des premiers penseurs à élaborer une critique de la culture et de l'art du XXe siècle. Situé dans la mouvance de l'École de Francfort le philosophe allemand, même s'il abandonne la carrière musicale dès 1930, possède une solide formation de musicien. S'il se consacre complètement à la philosophie, il garde des contacts avec le milieu musical, notamment les groupes d'avant-garde. En exil pendant la Seconde guerre mondiale aux Etats-Unis, il retourne en Allemagne et directeur de l'Institut für Sozialforschung de Francfort à la suite de Max HORKHEIMER (1895-1973), il poursuit jusqu'à sa mort une carrière de penseur, de sociologue et d'esthète. 

Ses études sur l'art contemporain et la "nouvelle musique" sont indissociables de sa philosophie et de sa vision de la société. Marqué par le marxisme comme les autres auteurs de la mouvance de l'École de Francfort, il ne cesse d'avoir une attitude critique sur les dérives de la société industrielle et technocratique, avec la même vigueur qu'il dénonce les régimes totalitaires du XXe siècle. On retrouve la même attitude dans ses études à portée esthétique ou musicologique (Malher, une physionomie musicale, 1960, réédition chez Minuit en 1978 ; Écrits musicaux I et II, Gallimard, 1982 ; Fragments pour le Beethoven, Revue d'esthétique, n°8, 1985).

Il met en lumière chez tous ces auteurs la manière dont les techniques de composition, la grammaire et la texture d'une oeuvre sont imprégnées de l'idéologie du moment. De la même façon, dans son Essai sur Wagner (1952, traduit en français et publié en 1966 chez Gallimard), ADORNO démontre que la technique musicale utilisée par le compositeur allemand porte la marque des caractères autoritaire et antisémite qui aboutiront au fascisme et dont il a analyse l'origine dans La personnalité autoritaire (1950).

La lecture de l'art contemporain que livre ADORNO est également redevable de sa théorie négative de la raison. La dialectique de la raison, oeuvre écrite en collaboration avec HORKHEIMER, analyse le développement de la rationalité en Occident. Si la raison a conduit à l'émancipation de l'homme, elle a également mené à l'appropriation de la nature et à la domination de l'homme par l'homme, au capitalisme et au totalitarisme. Source de libération de l'homme, la raison genre aussi des systèmes autoritaires qu'ADORNO dénonce avec virulence. Ce caractère dialectique de la raison se retrouve dans l'oeuvre d'art qui est en soi une aporie : lieu de liberté et de critique, mais aussi de conditionnement et de manipulation.

La société post-industrielle engendre une bureaucratisation croissante et la production d'une culture de masse, qui infantilise et endort le peuple. cette "industrie culturelle" distille des oeuvres non sophistiquées, standardisées et marquées par l'émotion superficielle et un charme facile. C'est la critique de l'entertainment d'une façon générale. Si cet art semble plaisant, il mène cependant à une impasse, car il engendre de faux besoins qu'il satisfait certes, mais il n'atteint pas les vrais besoins de liberté, de créativité et d'expression de l'homme.

Or, comme le philosophe allemand le démontre dans sa Théorie esthétique (1969, oeuvre incomplète interrompue par la mort de l'auteur, publiée en Français aux éditions Klincksieck, 1974), l'art reste un espace de liberté et de créativité dans ce monde technocratique. L'oeuvre d'art a un rôle critique à jouer, et se doit d'être le lieu de l'utopie, "lieu du désir et donc ferment d'un monde libéré". Notons que la lecture de cette oeuvre inachevée, parce que d'ailleurs elle est inachevée, est difficile, et on doit recommander les éditions qui s'entourent d'un commentaire et d'un appareil critique suffisant. 

Pour que l'art libère, il faut que les artistes utilisent résolument les matériaux en constante évolution et rejettent toute tentative passéiste. Au procès de la raison correspond le progrès des matériaux engendré par un processus historique qu'il importe de suivre et non de freiner. Il est impératif de ne pas céder à la facilité d'un retour vers le passé en adoptant des structures existantes, mais d'utiliser un matériau qui se trouve à l'apogée de son développement....

C'est pourquoi ADORNO se montre un fervent partisans de l'école musicale de Vienne qui se donne comme principe de rejeter la grammaire musicale existante et utilise une syntaxe totalement nouvelle - l'atonalité - dans le souci d'une nouvelle expressivité. Dans sa Philosophie de la nouvelle musique (1949, Gallimard 1979), il défend une modernité radicale. Il considère les musiques faciles, le jazz, celle de Stravinsky, comme "faisant fausse route". Alors que la démarche de Schönberg symbolise "le progrès".

Sans doute ses opinions musicales sont-elles sujettes à... critique! Quand on sait ce qu'historiquement représente le jazz (continent musical en soi il est vrai), on peut se demander si cela va dans la direction qu'il regrette... ADORNO lui-même d'ailleurs est conscient que la musique nouvelle qu'il prône n'est pas facilement accessible. Elle demande un effort d'écoute que tous ne peuvent fournir, même si dans l'avenir, il croit que le public l'appréciera et affinera sa conscience critique. Mais même ceux qui progressent dans le sens qu'il espère n'ont pas tous l'oreille musicale! Il admet d'ailleurs qu'en définitive, il est nécessaire d'établir une coexistence entre un art "inexorable" et un art "de convention", ente une "musique nouvelle" et une "musique conciliante".

La position d'ADORNO reste ambigüe. Il dénonce les pratiques culturelles de son époque, tant en étant conscient que cette culture de masse est la seule qui rende accessible à tous l'oeuvre d'art. (voir entre autres, Raymond COURT, Adorno et sa nouvelle musique, Art et modernité, Paris, Klincksieck, 1981 ; Marc JIMENEZ, Adorno, Art, idéologie et théorie de l'art, Paris, 1973 ; Marc JIMNEZ, Vers une esthétique négative, Adorno et la modernité, Le Sycomore, 1983).

 

     La pensée d'ADORNO, notamment sur l'esthétique, continue de susciter maints essais. Gilles MOUTOT, par exemple, interroge l'ensemble de l'oeuvre du philosophe allemand, cherche à en dégager l'unité, ce qui n'est pas facile, sachant que précisément cette oeuvre est inachevée. Il entend par une étude à mettre à jour les traits spécifiques d'un matérialisme porté par une attention aigüe aux expériences de la non-identité, ce qui est tout un programme... Ces expériences, pour lui "se manifestent entre ces deux pôles : celui de la souffrance, exprimant  une individuation mutilé par les normes du comportement qu'impose un mode de socialisation pathogène ; celui des objets et de l'expérience esthétiques, où s'ébauchent un rapport à la différence qui, comme Adorno en formule le projet dans la Dialectique négative, cesserait de mesure celle-ci à une exigence de totalité." Il étudie entre autres, les "Écarts de l'art, en tentant de cerner ce qu'ADORNO entend par progrès et régression en musique, par relation entre l'expérience de l'art moderne et l'expérience moderne de l'art, sans oublier ce que son oeuvre doit aux différentes discussions à l'intérieur du cercle de Francfort. D'utiles réflexions sur le cinéma, entertainment par excellence permet d'éclairer les rapports d'ADORNO à l'art. La dialectique du sérialisme, de la répétition, de l'enregistrement et de la création est ici essentielle, ceci sans oublier le rapport artiste-spectateur qui est au fait au coeur de sa conception. C'est l'occasion aussi pour Gilles MOUTOT de préciser les analyses des musiques de Stravinsky et de Schönberg qu'effectue le philosophe allemand, analyses bien plus nuancées qu'on le pense généralement. Les commentaires d'auteurs des époques suivantes l'oeuvre d'ADORNO jettent eux aussi d'autres perspectives dans le débat, renouvelant les articulations entre Matériau et signifiant. 

 

 

Brigitte Van WYMEERSCH, Adorno : la culture du XXe siècle, L'esthétique dans la mouvance de l'école de Francfort, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'atelier d'esthétique, de boeck, 2014. Gilles MOUTOT, Essai sur Adorno, Payot, 2010. 

 

ARTUS

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22 février 2018 4 22 /02 /février /2018 10:18

    Francisco de JEREZ ou Francisco Lopez de XEREZ est un conquistadore espagnol qui a participé à la conquête de l'actuel Pérou. Il fait partie de ces chroniqueurs qui s'attache après expéditions et batailles à décrire leur expérience, avec souvent le désir d'appuyer leurs revendications de terres. 

  Il arrive dans le Nouveau Monde en 1514 avec l'expédition de Ferdinand II d'Aragon et il participe à l'organisation des explorations à partir de Panama et au gouvernement de cette contrée. En 1524, il rejoint Francisco PIZARRE, dont il est le secrétaire et "scribe" officiel, qu'il suit  en 1532 dans l'expédition et la conquête de l'Empire Inca. Présent avec 168 Espagnols à Cajamarca, lors de la capture de l'empereur ATAHUALPA, qui provoque l'effondrement de l'Empire Inca. il prend part à la transaction de l'otage.

Blessé (fracture d'une jambe), il est contraint de rentrer en Espagne en 1534 et, après un mariage avec une membre d'une famille aristocratique, se consacre au commerce maritime à Séville. Avec une succession d'infortunes d'ailleurs.  Il retourne en 1554 aux Indes et y est tué. 

    Francisco de JEREZ est, avec une demi-douzaine d'autres participants à la conquête (Diego de TRUJILLO, Francisco PIZARRO, Pedro Sancho de la HOZ, Juan Ruiz de ARCE, Cristobal de MOLINA, Cristobal de la MENA), l'auteur d'une relation de qualité rédigée et aussitôt publiée en 1534. La Couronne espagnole, soucieuse de perpétuer la gloire de ses conquêtes, encourage le mouvement historiographie de soldats et de prêtres. De plus, elle crée le poste officiel de Corniste Mayor et conçoit des questionnaires type, en vue de faciliter la recherche de toutes les particularités des Indes. C'est à l'aide d'un tel système d'information (et d'informateurs sur place) que la Couronne enta très vite la colonisation de l'actuel Mexique et de l'actuel Pérou, sur les décombres des Empires Aztèques et Inca. Les premières chroniques datent d'avant ces conquêtes, les prépare, et d'autres prolongent ensuite tout ce mouvement d'information. Plusieurs chroniqueurs relatent les mêmes faits et les mêmes contrées, souvent dans un rapport de rivalité lors des publications de leurs écrits. Ainsi, Francisco Lopez de GOMARA, chapelain de CORTÈS est le rival direct de Bernal DIAZ DEL CASTILLO. (Jacques LAFAYE)

    Sa Vraie relation de la conquête du Pérou constitue selon son auteur une rectification de l'écrit de Cristobal de MENA, La conquête du Pérou. Son récit a souvent la préférence des auteurs contemporains. 

 

Francisco de JEREZ, Relation vraie de la conquête de la province du Pérou et de Cuozo, Séville, 1534. La Conquête du Pérou, traduction de Henri Ternoux COMPANS, Editions A. M. Métailié, 1982. Un extrait de son livre, sur la capture d'Atahualpa à Cajamarca est disponible dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Jacques LAFAYE, Chroniques du Nouveau Monde, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

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21 février 2018 3 21 /02 /février /2018 10:52

      Ecrit par un Conquistadore (malchanceux), qui participe, de 1517 à 1526, à de multiples expéditions à divers endroits de l'Amérique dite latine, et à quelque 119 batailles qui culminent avec la chute de l'Empire aztèque en 1521, cette Histoire véridique, qui veut contredire diverses autres relations plus ou moins apologétiques, constitue une référence primordiale (la plus importante) aux différents auteurs qui écrivent sur cette période. Bernal DIAZ DEL CASTILLO (1496-1584) y décrit, pendant la conquête de l'Empire aztèque, la vie quotidienne des soldats ainsi que les Aztèques eux-mêmes. Sa narration est un reportage minutieux, presque anthropologique, décrivant ces populations et ces entreprises militaires. Même si la paternité de ce grand écrit est discutée (encore qu'aujourd'hui la majeure partie des auteurs ne le conteste pas), certains l'ayant attribué à CORTÈS (mais il y ferait alors preuve d'une bien grande humilité, ce qui n'est pas dans son personnage...), il demeure un témoignage de première main. Bien entendu, l'historiographie, notamment contemporaine, permet de corriger maints aspects, comme il est habituel de le faire pour tout témoignage, forcément subjectif. 

     Après avoir participé à ces expéditions, Bernal DIAZ entreprend, mécontent de certaines rumeurs et relations écrites sur la conquête de l'Amérique espagnole, vers 1553 à 1568, d'écrire ce fort long et très riche ouvrage (800 pages dans les éditions modernes). Il ne cesse de le retoucher ensuite avant de l'envoyer en Espagne en 1575. Il le retouche encore lorsqu'il s'établit richement au Guatemala

     Ce castillan embarque à 18 ans pour Panama et cuba avant de participer à deux voyages exploratoires sur les côtes du Mexique (1517-1518). I l appartient à la poignée d'Espagnols qui, avec CORTÈS, investissent le Mexique (1519) et détruisent Mexico et l'Empire aztèque (1521). Son titre de gloire réside dans la rédaction de cette Histoire véridique... Dans ce fort volume, près de la moitié est consacrée à l'investissement et l'écrasement de l'Empire Aztèque. Dans une langue rugueuse (il n'est pas lettré), et non en latin, parfois maladroite, mais superbe d'intelligence des événements, remarquable par l'organisation du récit, DIAZ donne un document exceptionnel dont on ne trouve pas l'équivalent. Se documentant sans cesse, tenant compte de plusieurs récits, qu'il inclu souvent dans son ouvrage, il donne des explications sur la conquête du Mexique, mais pas seulement, avec un souci du détail et de compréhension de l'Autre, rare également dans les divers récits documentaires et chroniques dont beaucoup sont sollicités par la Couronne. Il n'y aucune démonisation, aucun mépris de l'adversaire chez Bernai DIAZ (au contraire d'autres...). Son livre fut longtemps sous-estimé, parce qu'il n'appartient pas à la noblesse ni à ceux qui détiennent le savoir. Pourtant, il s'agit d'un chef-d'oeuvre de la littérature militaire, comparé parfois à l'Anaphase de XÉNOPHON (BLIN et CHALIAND)

    Bernal DIAZ relate également dans son livre les voyages de Francisco HERNADEZ de CORBODA de 1517 de Juan de GRIJALVA de 1518, l'expédition d'Hernando CORTÈS avant la conquête du Mexique (qu'il relate avec force détails), les tentatives de conquête du Chiapas (1523-1524), l'expédition au Honduras (1525-1526), son séjour dans ce pays (1527-1539) et également une partie de son séjour à Antigua (1540-1584). 

    Il existe plusieurs "versions" de son livre, entre le "Manuscrit de Guatemala" et le manuscrit envoyé en Espagne en 1575, le texte publié par Les éditions Remon (et perdu ensuite). A ces "versions" rédigées en Espagnol, s'ajoute les éditions en Français, au nombre de deux. L'une  et l'autre sont basées sur la première édition Remon. L'une est due au docteur JOURDANET (1877) et l'autre au poète français José-Maria de HEREDIA (1881). Toutes les deux comportent ce que l'on a appelé les "interpolations mercédaires". L'édition JOUANET se signale entre autres par l'absence de certains passages, que l'on retrouve heureusement dans d'autres langues, jugés inconvenants, censurés par le traducteur.

La toute dernière édition date de 2005 (Mexico), due à José Antonio Barbon RODRIGUE, véritable somme assortie d'une étude approfondie (1000 pages) avec les critiques historiographiques les plus avancées...

 

Capitane Bernal DIAZ DEL CASTILLO, Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne, traduction de D. JOURDANET, Paris, 1877, disponible à Gallica.bnf.fr. Réédition chez La Découverte en deux volumes (avec une préface de Bernard GRUNBERG), 2009. 

Herbert CERWIN, Bernal DIAZ, Historian of the Conquest, University of Oklahoma Press, 1963.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. 

 

 

 

 

 

Note interne : vraiment énervant ce traducteur automatique d'over-blog....

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21 février 2018 3 21 /02 /février /2018 07:55

     Rudy STEINMETZ, après avoir examiné l'apport de SARTRE en esthétique, analyse celui de MERLEAU-PONTY, dont l'oeuvre présente une profonde unité. 

    "Celle-ci repose, nous explique t-elle, sur le fait qu'elle est animée par "une pensée qui est de part en part esthétique (Ronald BONAN, Premières leçons sur l'esthétique de Merleau-Ponty, PUF, 1997)". 

Au sens large, poursuit-elle, le mot "esthétique" renvoie à l'analyse maillot-pontienne du corps et de la perception dont il est le siège. C'est la définition étymologique qui prévaut. Le sens restreint désigne le rôle crucial qu'est amené à jouer l'art - en particulier la peinture - en tant que moyen d'expression de ce qui est vécu au plan perceptif. Bien que ces deux dimensions de l'esthétique de MERLEAU-PONTY s'inscrivent dans le prolongement l'une de l'autre, il importe d'en distinguer les moments afin de mettre en relief leurs particularités et de ressaisir le rythme propre de la démarche du philosophe.

"Tout au long de son parcours, explique notre auteur, Merleau-Ponty aura manifesté un intérêt constant pour tout ce qui touche à la sphère corporelle et au phénomène de la perception qui lui est inhérent. C'est qu'il ne voit pas seulement dans ce dernier la voie d'accès de l'homme au monde, son irrépressible ouverture sur le dehors, sa modalité intentionnelle fondamentale, mais, plus encore, son insertion dans le réel, sa "participation" à la vie des choses. Tandis que Sartre établissait son dualisme sur le constat selon lequel une béance impossible à combler existe entre le pour-soi et l'en-soi, entre le vide de la conscience et la plénitude de la réalité où elle se trouve engagées, Merleau-Ponty envisage la fusion des deux modalités de l'être sartrien comme toujours déjà accomplie en une indistinction primitive. Le contre-pied pris à l'égard de la position défendue par l'auteur de La nausée apparait clairement dans une note de travail, datant de février 1960, de l'ouvrage inachevé, Le visible et l'invisible (Gallimard, 1990)."

Le sens émerge à même la sensation, contrairement à ce que pense SARTRE, et les avancées de la psychologie de la forme (sous l'impulsion des recherches de Wolfgang KÖHLER (1887-1967) et de Kurt KOFKA (1886-1942)) confortent MERLEAU-PONTY dans cette analyse. 

Il découlent trois conséquences, si l'on suit toujours Rudy STEINMETZ :

- la perception, en vertu de son caractère pré-individuel, anonyme, impersonnel, me découvre un monde auquel j'appartiens de façon immémoriale, dans la texture duquel je me fonds, un monde qui m'absorbe, m'investit jusqu'au plus intime de moi-même, un monde avec lequel je coïncide, et vis-à-vis de quoi ma conscience est toujours en retard (voir Daniel GIOVANNANGELI, Le retard de la conscience, Bruxelles, Ousia, 2001). L'expérience originaire de la perception est l'épreuve vécue et silencieuse de la fusion de mon corps avec le grand corps du monde. Dans l'épaisseur impressionnelle du flux perceptif, mon existence et l'existence des choses n'en font qu'une. 

- de par son mutisme, cette belle unité ne peut qu'échapper aux mailles du langage philosophique. La rigidité des concepts les rend inadéquats à désigner ce qui met en déroute la pensée et les clivages qu'elle aime à instaurer- à commencer par celui du sujet et de l'objet. Seule la métaphore - ici, religieuse - semble apte à rendre raison de ce qui met, en toute rigueur, la raison hors jeu.

- puisque notre rapport au monde n'est pas d'abord le rapport d'un sujet connaissant à un objet connu, mais un rapport de co-naissance (Phénoménologie de la perception), dans lequel le sujet et l'objet naissent à eux-même dans une imbrication ontologique primordiale, la question se pose de savoir si et comment la philosophie peut reprendre et tenter d'élucider ce qui se passe à un niveau de profondeur où elle semble par avance exclue. Qu'elle ait "l'ambition d'égaler la réflexion à la vie irréfléchie de la conscience dessine la figure d'un paradoxe. La philosophie ne pourra l'effacer qu'au prix d'un déplacement et à condition de trouve un autre médium que celui du langage verbal pour y parvenir. Et c'est là qu'intervient l'art.

       Pour MERLEAU-PONTY, l'appartenance de l'homme et du monde à une même "chair" ne constitue pas seulement l'origine de la vérité. Elle en est aussi sa beauté. Le beau et le vrai sont pour lui deux aspects - substituantes l'un à l'autre - sous lesquels se révèle l'essence de l'Être, ceci argumenté avec le risque de retomber dans une vision un peu naïve du monde, et dans la perception de certains Anciens Grecs. Mais la réflexion du philosophe français est un peu plus complexe, voire ambigüe. En effet, l'inhérence au monde se double d'une prise de distance. La distance réflexive grâce à laquelle, justement, se révèle à nous la coïncidence. Non que la réflexion l'emporte sur l'irréfléchi de la vie perceptive. Bien plutôt doit-elle tenter de s'en approcher cas, sans elle, la perception se ferait à notre insu, resterait enveloppée dans sa propre nuit. L'expérience vécue mène ainsi à une reprise symbolique qui l'éclaire, l'augmente et l'enrichit.

La fonction de l'art est précisément de rendre compte d'un "dé-voilement, "puisque aussi bien l'Être, écrit Rudy STEINMETZ, est décrit comme près créateur trouvant sa relance incessante en l'homme, tout en débordant cependant la sphère anthropologique. L'art est le lieu de l'éternel poÏétique de l'Être, le lieu de ses métamorphoses et de sa hantise, puisque cet Être n'a jamais fini de se montrer et de se retirer - comme chez Nietzsche - sous les multiples traits dont il se pare ou dont nous l'affublons."

Parmi les différentes formes d'art, la peinture est pour MERLEAU-PONTY, qui n'en doute pas, le mieux à même d'avérer et d'accomplir cette régénération inlassable de l'Être par et en lui-même. C'est qu'on peut en déduire de la fin du premier chapitre de L'oeil et l'esprit (Gallimard, 1964, réédition en 1993) du philosophe. MERLEAU-PONTY dessine plus qu'il n'argumente d'ailleurs, deux arguments qui prIvilégie la peinture :

- la peinture use d'un matériau - pigments et textures - qui est celui-là même de la matière sensible sur quoi repose la certitude perceptive de notre inhérence au monde. les signes picturaux, bien que symboliques, ont les propriétés matérielles des choses qu'ils désignent ;

- elle suppose que le "peintre apporte son corps". Il y va d'une offrande où le geste pictural est la restitution à la substance même du monde de ce qui est passé en nous par le truchement de la perception, un contre-don au don de la "Nature" qui est, pour elle, une façon de se continuer dans l'oeuvre de l'art.

MERLEAU-PONTY aime utiliser des métaphores à connotation religieuse, et il ne faut s'étonner d'en voir lorsqu'il évoque Cézanne, son peintre fétiche. Ce dernier  est au centre d'un bref mais dense essai que le philosophe lui consacre en 1945, année de la parution de la Phénoménologie de la perception. Il y revient plus tard assez régulièrement (Le doute de Cézanne, Sens et non sens, Paris, Gallimard, 1996 ; première publication en 1966, chez Nagel).

   En outre, pour Stefan KRISTENSEN, MERLEAU-PONTY est l'auteur d'une esthétique du mouvement. La réception de l'esthétique du philosophe français est marquée par ses travaux sur la peinture, mais en lisant ses notes préparatoires de son premier cour du Collège de France intitulé "le monde sensible et le monde de l'expression" (cours au collège de France, 1952-1953), on s'aperçoit que le cinéma joue également un rôle essentiel. Cet auteur, de l'Université de Genève, estime par l'étude de ces notes, pouvoir faire le rapport de Jean-Luc GODARD à la phénoménologie et indiquer les  prémisses d'un dialogue avec l'approche deleuzienne du cinéma. Il espère mettre ainsi en évidence les fondements d'une esthétique qui puisse entrer en dialogue avec les tendances principales de la réflexion esthétique contemporaine. Il défend la thèse selon laquelle MERLEA-PONTY avait une approche cinématographiques des arts visuels en général et que si la peinture est bien le langage privilégié qui manifeste la genèse de notre rapports au monde, le cinéma est celui qui rend visible l'invisible de nos rapports avec autrui.

Rudy STEINMETZ, Merleau-Ponty : la beauté du monde, L'héritage phénoménologique, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'atelier d'esthétique, de boeck, 2014. Stefan KRISTENSEN, Maurice Merleau-Ponty, une esthétique du mouvement, Centre Sévres, Archives de Philosophie, 2006/1, tome 69, dans www.cairn.info.

 

ARTUS

 

 

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21 février 2018 3 21 /02 /février /2018 07:54

    S'il est un domaine où les conflits idéologiques sont particulièrement intenses, c'est bien celui de l'esclavage, où s'affrontent, dans le contexte de sociétés à l'importance variable de l'utilisation de main-d'œuvre captive, principalement d'hommes et de femmes de couleur de peau noire, esclavagistes et anti-esclavagistes. Le mélange particulier tenace de racisme et d'intérêts économiques rend difficile l'émancipation des esclaves, mais à des degrés très différents selon que l'on a affaire aux sociétés françaises, anglaises, espagnoles ou (sud et nord) américaines. Les milieux pacifistes ont dû non seulement se positionner, mais parce qu'ils sont issus souvent de milieux chrétiens et faisant de la foi chrétienne une chose très sérieuse, agir, combattre pour l'abolition des institutions (notamment juridiques) mises en place pour réglementer et favoriser l'esclavage. Le combat à la fois contre la guerre et contre l'esclavage est d'autant plus compliqué, notamment quand on regarde de près les pratiques sociales des combattants, pour ceux qui combattent également l'usage de la violence, ou qui font de la violence un objet aussi important de réflexions et d'actions aussi important que l'extinction de la guerre et de l'esclavage.

L'histoire de ces hommes et de ces femmes, blancs comme noirs ou/et métis, est encore méconnue et n'a fait l'objet que d'études parcellaires et souvent polémiques, même avec le recul du temps. Elle l'est d'autant plus que, une fois l'esclavage officiellement aboli, des mentalités, des comportements et des intérêts économiques restent attachés aux pratiques des périodes antérieures très sombres de la traite des noirs et des marchés d'"ébènes". Par ailleurs, entre le monde anglo-saxon et la sphère francophone ou lusophone, existent de profondes différences à la fois dans la pratique de l'esclavage et dans le combat pour l'abolition de celui-ci. Par exemple, même dans les milieux pacifistes et/ou non-violents en France, on ne connait que très mal le mouvement non-violent et abolitionniste américain. Et les rares livres tout public qui abordent le sujet sont parfois empreints de préjugés qui entachent leurs méthodes d'investigation, accordant, comme par exemple celui de  Domenico LOSURDO sur La non-violence démystifiée (éditions delta, 2015) beaucoup trop d'importance aux stratégies déclaratoires et souvent journalistiques par rapport aux actions entreprises. Heureusement, il existe une foule de travaux en littérature grise (dans les revues ou dans les écrits encore moins largement diffusés), rendue plus accessible par la grâce d'Internet (nous ne sommes pas complètement anti-Internet, tout de même!), qui, dans des études contextualisées, rendent compte de l'activité de maints groupes de ce genre... 

Même si souvent, l'activité des personnes et des groupes se situent dans des ambiances un peu trop optimistes pour la libération de tous ces hommes et de toutes ces femmes, promettant ou se promettant des avenirs de paix et de prospérité, sans guerre ni violence, elle est pourtant souvent l'aiguillon nécessaire pour que les mentalités, les institutions et les structures sociales évoluent, lentement mais souvent sûrement. Ces personnes et ces groupes évoluent dans des contradictions sociales importantes et il n'est pas envisageable qu'ils n'en soient pas influencés, même dans leurs propos ou leurs actions. Dans un monde où l'esclavage a irrigué les mentalités et les situations sociales depuis des générations, il est même tout à leur honneur d'avoir tenté de s'y soustraire, lorsque, par traditions familiales souvent, ils ont bénéficié de ces richesses fabuleuses dont l'Ancien monde européen a tiré des autres mondes, qu'ils soient africains ou américains.

 

Abolitionnisme, chrétien, pacifisme, non violence aux Etats-Unis

   Les Etats-Unis naissent dans la violence, non seulement celles des guerres de l'indépendance, mais aussi des conflits entre Européens et contre les tribus indiennes. Avant même cette Indépendance, des groupes - religieux pour la plupart - s'établissent, colonisant la plupart du temps pacifiquement quelques terres d'un continent aux populations clairsemées. Ainsi les groupes Quakers, sous l'égide de William Penn et de quelques uns de ses compagnons, créent des fermes et des ports. 

      Après l'Indépendance, il faut quelques temps pour que l'esclavage devienne un enjeu crucial pour les diverses sociétés américaines. Ce n'est que pendant les guerres napoléoniennes en Europe, pendant que les Etats-Unis sont eux-mêmes en guerre contre la Grande Bretagne, que des groupes de chrétiens s'organisent contre la guerre. En 1812, David L DODGE publie ce qu'on peut considérer comme le premier manifeste du mouvement non-violent naissant : "War Inconsistant with the Religion of Jesus Christ".

Si jusque là les divers groupes religieux chrétiens ruraux qui se réclament de la non-violence se tiennent plutôt à l'écart de la guerre, il en est autrement des groupes habitant en milieu urbain, dont les individus appartiennent la plupart du temps au monde politique, journalistique et mondain. Il ne peut être question, d'autant que les membres de leur famille tombe sous le coup des appels aux armes, de rester indifférent. L'argumentation de ce premier manifeste est bien propre à la situation des Etats-Unis d'alors. Sa tonalité diffère de celle que l'on peut trouver en Europe, même si des ponts sont depuis longtemps établis entre intellectuels des deux côtés de  l'Atlantique. Il faut en toutes circonstances s'abstenir de la violence et ne pas y participer, fut-ce de manière indirecte ; il ne faut pas non plus hésiter à défier les gouvernements qui ne respectent pas la loi divine. Si les diverses communautés rurales, quakers, par exemple, s'efforcent d'établir le "royaume de Dieu" sur terre, en abolissant en leur sein le recours à la violence, il est question là d'un projet bien plus vaste, inspiré de messianismes révolutionnaires, d'édifier un ordre politico-social sous le signe de la non-violence. Tout acte qui contredit le Sermon sur la montagne est criminel, l'esprit du martyre est le véritable esprit du christianisme. 

   Très vite se constituent des mouvements pacifistes et/ou non-violents dont l'expression est véritablement propre, dans des termes parfois difficilement compréhensibles pour des Européens et encore plus pour des Français, qui ne sont pas imprégnés de la même façon dans un univers mental et social religieux qui ne distingue ou sépare ni la vie privée, ni la vie morale, ni la vie intellectuelle... On assiste d'ailleurs parfois à un mouvement inversé : si les Français notamment se détachent de la religion pour trouver les ressources d'un rationalisme pacifiste et/ou non-violent, il s'agit pour les Américains de faire retrouver à leur société les vraies racines de leur croyances religieuses. 

En 1928 se constitue l'American Peace Society, dont se détache dix ans plus tard une organisation plus radicale, la New England Non-Resistance Society. 

  Pour avoir une vue d'ensemble des réalités de la société américaine, de l'arrivée des Européens à la guerre de Sécession, et de l'importance des thèses abolitionnistes, pacifistes et/ou non-violentes qui la traverse, il faut avoir en tête plusieurs éléments 

- le territoire se parsème de diverses communautés anglaises, hollandaises, allemandes, irlandaises jusqu'à une période avancée, lesquelles souvent sans être en contact régulier les uns avec les autres, développent en leur sein leur propre style de vie, plus ou moins violent de manière interne et externe (relations avec les Indiens notamment), plus ou moins austère, plus ou moins farouchement indépendant. Tant st si bien que nombreuses resteront au stade social et technique de la moitié du XIXeme siècle, et encore aujourd'hui...

- la ville de Philadelphie, en Pennsylvanie, ville fondée par les quakers, devient très importante par rapport aux autres villes des futurs Etats-Unis, à la fois en population, en activités, et en foisonnement intellectuel. En particulier, elle constitue le lieu d'un précipité des convictions abolitionnistes, non-violentes et pacifiques, tout en développant des caractéristiques qui la rapprochent de ce qui se fait ailleurs, sur le plan des moeurs, sur le plan des affaires, et sur les plans politique et même militaire. C'est de Philadelphie que part le mouvement d'Indépendance des Etats-Unis et c'est de Philadelphie encore que part le vaste mouvement abolitionniste qui aboutit à la guerre de Sécession... Benjamin FRANKLIN est originaire de Philadelphie. 

La découverte de pétrole en 1859 dans le nord-ouest de la Pennsylvanie fait basculer définitivement l'Etat dans un capitalisme industriel aux caractéristiques très voisines de celui de l'Angleterre. Au tant les débats auront été vifs sur l'esclavage et la guerre, autant l'intelligentsia dans son ensemble ne manifeste pas une grande sympathie pour la situation de la classe ouvrière. 

- Dans ces colonies proches de Philadelphie, et New-York n'est finalement pas si loin, l'esclavage est une réalité, mais il est très loin d'atteindre l'acuité développée plus au Sud, en Virginie par exemple, où se développe surtout une activité agricole d'exportation (coton notamment). Les plantations de coton emploient des dizaines ou des centaines d'esclaves en provenance des marchés organisés par l'autorité publique... Le contraste est grand entre Philadelphie et les villes de Virginie : dans cette ville aux tendances anti-esclavagistes marquées, ce sont surtout des domestiques urbain alors qu'au Sud les travailleurs ruraux forment la majorité de la population. 

- Les luttes politiques autour de l'esclavage et du droit à la guerre sont nettement plus intenses à Philadelphie qu'ailleurs... Et c'est justement parce que le gouvernement de la Pennsylvanie développe une politique souvent agressive, même s'il applique des lois contrastées, que les groupes abolitionnistes sont si virulents, parfois plus en paroles qu'en actes. Ce qui caractérise ces leaders abolitionnistes, pacifistes et non-violents est pourtant leur engagement fort dans l'aide aux esclaves en fuite, bien plus nombreux que ne veulent le faire croire les colons du coton. 

- Ce qui domine l'idéologie abolitionniste, non-violente et/ou pacifiste de ces groupes à la fois en lutte contre des agissements de leur propre gouvernement et de ceux du Sud, c'est une approche résolument religieuse des problèmes. On a du mal en Europe à comprendre par exemple des manifestes de non-résistance!

- Entre les groupes qui vivent dans les communautés qui e réclament ouvertement de la non-violences et ceux qui habitent les villes, côtières notamment, les débats sont de nature différente et surtout dans un rapport très différent par rapport aux débats européens sur l'esclavage ou/et sur les droits de l'homme. Si une certaine effervescence anime des classes aisées cultivées, visible notamment dans la presse, celle-ci ne se propage pas rapidement, dans un territoire où les communisations sont relativement lentes. Les rythmes de vie différents engendrent des manières différentes d'aborder ces problèmes politiques. 

- Si les débats restent vifs au Nord comme au Sud depuis le début de l'installation des colons, il faut bien suivre les tonalités différentes dans les treize colonies anglaises originelles, et les intérêts nettement divergents des classes riches et possédantes : la façon de concevoir le rôle de la mécanisation est très différente dans l'Etat de Virginie et dans l'Etat de New York, et partant les conditions d'exercice des esclavagistes. Si l'initiative de l'interdiction de l'importation d'esclaves du début du XIXe siècle est prises par les politiciens du Nord, la mise en pratique décroit nettement quand on regarde vers le Sud, et l'importation illégale d'eclaves dépasse alors nettement l'arrivée légale antérieure de la main-d'oeuvre captive... 

- Les débats à l'intérieur des mouvements abolitionnistes/Non-violents/Pacifistes varient énormément de la non-acception morale de l'esclavage proprement dit à l'affirmation des droits égaux entre Blancs et Noirs. D'ailleurs, les débats seront aussi vifs entre esclavagistes noirs et esclavagistes blancs qu'entre Blancs entre eux.... Ces débats deviennent de plus en plus clivants au fur et à mesure qu'on se rapproche des années 1850-1860...

- Si le débat sur l'esclavage emplit tant la scène politique et de la presse, au point d'éclipser  une certaine lutte des classes, c'est aussi parce que les Noirs eux-mêmes agissent, constituent des acteurs à part entière, qui se revendiquent comme tels, au grand dam de politiciens au Nord comme au Sud, Qu'ils se livrent à une désobéissance rampante que la lenteur au travail ou à des expressions culturelles de plus en plus ouvertement anti-esclavagistes, malgré tous les efforts de disciplines et les répressions, notamment en Virginie et en Caroline, ou opèrent des tentatives d'insurrection ou des fuites plus ou moins massives, les hommes et les femmes noirs se montrent suffisamment "embarrassants" ou "virulents" pour que ce débat demeure toujours ouvert, comme une plaie dans le moralisme américain. Entre l'attitude qui consiste à encourager toutes ces formes de résistance et de revendication d'abolition et l'attitude inquiète qui consiste à considérer que les manifestations trop vives des Noirs empêchent en définitive leur libération, les combats idéologiques sont vifs, jusqu'à l'intérieur des mouvements non-violents... Il n'est pas sûr qu'aujourd'hui, les individus qui se réclament de la non-violence penchent vers l'attitude de ces derniers...

- Enfin, les thèses abolitionnistes ne sont pas les plus diffusées ni les plus populaires dans les colonies d'avant l'Indépendance comme dans les Etats-Unis d'avant la guerre de Sécession. La majorité des classes au pouvoir et des Blancs, notamment des Blancs pauvres qui se trouvent parfois mis en concurrence, ou pire mises à contribution dans la maîtrise du travail des noirs, considère l'esclavage comme faisant partie du paysage... Même au plus fort de la guerre de Sécession, combien parmi les soldats du Nord et du Sud qui se combattent férocement sont-ils même conscients de ces thèses ou des débats sur l'esclavage. Beaucoup réagissent par discipline, par fidélité envers leur colonie, qu'elle soit esclavagiste ou anti-esclavagiste, en dépit de tous les liens, de West Point (l'école militaire de référence...) aux relations familiales ou commerciales tissées depuis longtemps. Ce n'est, paradoxalement ou pas, qu'après la guerre de Sécession que la question noire devient une question incontournable pour la majorité des Américains. Les conditions même de l'application des multiples législations ambigües alors mises en place ne résolvent pas - elles les aggravent même d'une certaine façon, la question centrale réelle, la question sociale. On ne peut être pas écrire comme beaucoup d'auteurs que la guerre de Sécession n'a rien résolu ; elle a servi de révélateur et les combats pour l'égalité des Blancs et des Noirs ne font alors que se poursuivre sous d'autres formes dans de nouvelles conditions politiques et économiques.

 

Howard ZINN, Une histoire populaire des Etats-Unis, Agone, 2004. Domenico LOSURDO, La non-violence, une histoire démystifiée, éditions delta, 2015.

 

PAXUS

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