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9 mars 2018 5 09 /03 /mars /2018 12:33

   Dans le monde contemporain, une série d'auteurs, philosophes pour la plupart, se situent dans ce que Rudy STEINMETZ appelle les esthétiques de la différence. Sont ainsi présentées les analyses de l'art de Jean-François LYOTARD (1924-1998), de Gilles DELEUZE (1925-1995) et de Jacques DERRIDA. 

      Le travail de Jean-François LYOTARD, aux déplacements de MARX à FREUD, de FREUD à KANT, du paganisme au post-moderne, "répond, sur le plan esthétique, à une exigence jamais démentie : celle de faire droit au sensible dans son altérité et sa donation originaire. Aussi Discours, figure, son premier grand livre édité en 1971 (Paris, Klincksieck), est-il une protestation contre le primat du langage dans la clôture duquel la philosophie cherche à circonscrire ce qui met le logos en échec, à savoir l'épaisseur du monde visible, "le silence du beau, de sentir, silence d'avant la parole, silence de sein"". 

Si la critique de LYOTARD épargne relativement la phénoménologie de HUSSERL et celle de MERLEAU-PONTY, car elles gardent la prépondérance du concept sur le sensible, l'ensemble de la phénoménologie tend à rejoindre l'hégélianisme qui à ses yeux permet à une esthétique romantique de s'exprimer (affinité homme-nature). Il entend faire valoir une esthétique de la discordance, de la "différence".

A l'inverse de MERLEAU-PONTY, il n'adhère pas à la croyance en une totalité harmonieuse et censée formée par le sujet et le milieu dans lequel il est plongé. Toute son esthétique de la différence se réclame de la psychanalyse freudienne qui met en valeur les conflits, lesquels sont mus par le désir. L'irruption du désir, de la libido est ce qui vient troubler la coopération paisible du corps et du monde en insinuant entre eux une distance où l'objet est frappé d'éviction et le sujet de dessaisissement. 

Cependant, à partir des années 1980, les écrits de LYOTARD st marqués par une dérive sur le plan esthétique par le passage de FREUD à KANT. Notamment dans ses Leçons sur l'Analytique du sublime (Galilée, 1991) qui récapitule en quelque sorte cette dérive, LYOTARD estime que l'esthétique kantienne pose le problème ontologique de la donation, d'un sensible qui nous affecte originairement sans que l'on puisse dire quel il est. Dans cette perspective, l'intérêt qu'il porte à celle-ci s'inscrit dans le prolongement des questions ouvertes dans Discours, figure. Le beau et la jouissance qu'il procure , pour le rappeler sommairement, s'éveillent, comme le dit KANT, à l'occasion de la rencontre avec un objet dont la forme suscite un accord libre entre l'imagination et l'entendement. Cet accord est subjectif et non objectif. Il ne me permet pas d'expliquer, concept à l'appui, en quoi consiste ce que me touche, quelles sont ses propriétés, mais seulement de sentir, d'éprouver immédiatement, avant toute détermination, une adhésion avec le donné. Le jugement esthétique est réfléchissant en ce qu'il est un sentiment qui la pensée a d'elle-même et non une connaissance qu'elle pourrait avoir d'un objet. Ce sentiment n'est même pas le propre d'un sujet s'auto-affectant, puisqu'il relève d'une affectivité plus enfouie, plus vieille que l'exercice de la rationalité et l'articulation hiérarchique des facultés ainsi que leur unification dans le "Je" sur quoi repose pareil exercice. Ni le sujet ni l'objet ne sont de mise avec lui. 

Au bout de son parcours, influencé par une lecture de l'oeuvre de BENJAMIN, LYOTARD estime que l'oeuvre d'art est imprésentable. Et il l'est d'autant plus à notre époque moderne où l'art ne répond même plus à aucun critère défini, à aucune finalité préétablie.

Sans doute parce que la signification des oeuvres d'art est recouverte par son instrumentalisation par le commerce et l'industrie ou encore par la mise en scène des spectacles de masse. Cette instrumentalisation n'aide pas à découvrir l'intention, la spécificité d'une oeuvre sauf, chose courante maintenant, si l'artiste est lui-même au service d'une représentation commanditée. Du coup, les perspectives de connaissance s'éloignent au profit d'un éblouissement où le sujet est noyé - volontairement - dans l'objet, où l'oeuvre d'art sert précisément à faire dominer le sujet par le désir inconscient. 

   On peut poursuivre l'étude de la conception esthétique de LYOTARD par l'étude de Pierre-V ZIMA, professeur de littérature comparée à l'Université de Klagenfurt, La négation esthétique. le sujet, le beau et le sublime de Mallarmé et Valéry à Adorno et Lyotard, disponible au format Kindle. Une première étude d'ensemble des écrits sur l'art de jean-François LYOTARD, qui discute notamment des concepts frugal, sublime, immatériel, matière, imprésentable, affect et écriture, est disponible chez l'éditeur Klincksieck, sous la coordination de Françoise COBLENCE et Michel ENAUDEAU, sous le titre Lyotard et les arts.

 

 

       La thèse de l'univocité de l'être constitue le coeur de la pensée de DELEUZE (Alain BADIOU, Deleuze, La clameur de l'Être, Hachette, 1997). Inspiré entre autres par les StoÏciens, DUNS SCOT, NIETZSCHE et BERGSON, et surtout SPINOZA, Gilles DELEUZE s'emploie toujours à démonter que la réalité est une, immanente à elle-même, et que la multiplicité, loin de s'opposer à l'unité, n'est qu'une façon pour celle-ci de se différencier et de s'exprimer. Cette idée maîtresse gouverne son écrit Spinoza et le problème de l'expression qui sert de préliminaire à Rudy STEINMETZ dans l'approche de l'esthétique deleuzienne. Après avoir présenté comment DELEUZE comprend SPINOZA dans son entreprise de détournement de l'héritage de DESCARTES qui aboutit à l'idée d'immanence radicale, notre auteur montre que le spinozisme de DELEUZE consiste à reconnaître qu'il n'y a qu'un seul Être dont tous les étants ressortissent, pour parler le langage de HEIDEGGER. 

"Que cet Être est pleine inhérence à lui-même. Que tous les événements qui se produisent en lui, par lui, comme autant de variations sur un thème commun et pourtant indiscernable dans la mesure où il est tout entier exprimé par chacune d'elles, quoique de façon singulière. Qu'ils n'y a pas de degrés ontologiques mineurs ou majeurs. Qu'aucune limite, aucun découpage, aucun territoire, aucune catégorie n'est à même de circonscrire le réseau infiniment compliqué de l'Être dont les "rhizomes" s'étendent dans toutes les directions sans jamais tracer de parcours fixes, sans jamais établir de convergences durables. Inutile, dès lors, de chercher derrière la prolifération rhizomatiques des phénomènes une profondeur d'être, une Nature, comme le faisait valoir Nietzsche, l'un des maîtres à penser de Deleuze, est tout entière à la surface des apparences et non sous elle. De sorte que la connaissance que l'on peu en avoir, loin d'en être la représentation (ce qui impliquerait une fracture ontologique ente l'objet à connaître, la substance, en termes spinozistes, et le sujet connaissant relevant de l'attribut pensée), en est plutôt l'expression conceptuelle (c'est l'Être qui se connaît, la substance qui se réfléchit dans l'attribut pensée). Telles sont les caractéristiques de la "chao-errance" de la philosophie deleuzienne, une philosophie de l'immanence où l'Être s'ouvre à lui-même dans le Penser, ne fait qu'un avec lui, suivant la leçon de Parménide (Différence et répétition, PUF, 1968), sans jamais parvenir à s'y rassembler, à y résorber sa différence. Une différence que rien ni personne ne peut synthétiser ni comprendre, puisqu'elle se confond avec le flux de la Vie qui se déverse inlassablement au dehors de lui-même." 

A partir de cette courte présentation de la philosophie de DELEUZE, on peut voir pourquoi il estime que l'oeuvre de BACON, artiste contemporain d'origine irlandaise, est de celles dont la violence expressive traduit au mieux, sur le plan pictural, l'événementialité de l'Être (Francis Bacon, Logique de la sensation, La Roche-sur-Yon, Éditions de la différence, 1981) . "Plutôt qu'à la topologie rigide, explique encore STEINMETZ après un long exposé sur les relations entre la peinture de BACON et les conceptions deleuziennes, d'un espace fondé sur la distinction forme-fond, l'oeuvre de Bacon renvoie à un espace fluide articulé autour du couple matière-force. N'ayant rien d'une opposition, comme l'explique Deleuze dans Le pli, Leibniz et le baroque (Minuit, 1988), cette paire de notions définit le régime général de l'art baroque auquel Leibniz, contemporain de Spinoza, a su soumettre sa philosophie. (...)." Pour DELEUZE, le baroque ne se localise pas au XVIIe siècle. Il en fait un événement transhistorique. "Aussi bien, termine notre auteur, philosophique qu'artistique, littéraire que scientifique, il "ne renvoie pas à une essence, mais plutôt à une fonction opératoire : celle par laquelle l'élan de la vie va se diversifiant en genres, espèces et individus, celle de "l'Un (qui) se désagrège dans l'océan du multiple", dépliant un monde de formes variées à partir d'une même texture matricielle qui, ainsi, s'infléchit, se ramifie et prolifère dans une sorte de joie cosmique. C'est de ce mouvement vital dont Bacon et d'autres (le Greco, le Bernin, Mallarmé, Hantaï...) avant, avec et après lui, se font, se sont faits et continueront de se faire les témoins, partageant une même conception de l'art et exprimant à travers elle cette intensité baroque avec laquelle la Vie se confond." (voir aussi L'image-mouvement et L'image-temps). 

     Sous la direction d'Aden JDEY, un livre de 2013, Gilles Deleuze, la logique du sensible - esthétique et clinique, on trouve également des éléments éclairants (De l'incidence).

 

     Les préoccupations esthétique de Jacques DERRIDA, pour autant qu'il en ait...., s'inscrivent dans le cadre de ce qu'il appelle, d'un mot emprunté à HEIDEGGER, la décontraction de la philosophie. On ne revient pas ici sur la philosophie de DERRIDA que notre auteur, avant de plonger dans une Dissémination de l'esthétique propre au philosophe, décrit. Pour DERRIDA, dans le champ philosophique, traité comme un champ linguisitique, que des différences. Des différences générées par une "différance" inaugurale, laquelle n'existe pas, mais "insiste" pourrait-on dire à la façon de Gilles DELEUZE, dans son mouvement de différenciation. 

Du coup, on peut concevoir que dans l'esprit de DERRIDA, l'esthétique ne peut qu'être disséminée dans tout ce champ. DERIDA n'a nullement l'intention du coup de discuter de l'essence de l'oeuvre d'art (La vérité en peinture, Flammarion, 1978). L'esthétique ne peut qu'être alors que spectrale. 

Comme l'explique toujours STEINMETZ, "L'oeuvre d'art - plastique ou littéraire -, comme l'écriture, subsiste indépendamment de toute présence vivante.

Elle est un ensemble de traces ou de marques offert aux projections de tous ordres. Ce détachement, ce désintéressement, aurait dit Kant, est à l'origine de notre besoin de restitution. Il l'appelle. Sans pourtant que s'épuise jamais la surabondance du don de l'oeuvre, la dépense de sens sans fin à quoi elle ouvre. Car si l'oeuvre se donne, c'est à excéder tout retour, tout contre-don, tout déchiffrement ou tout rattachement qui en limiterait la profusion donatrice. C'est là que se situe son incompatibilité aussi bien avec la théorie mimétique de Shapiro qu'avec la problématique ontologique développé par Heidegger. Si présence en l'oeuvre il y a, c'est dans sa "différence" avec une absence inépuisable : celle qui en fait un objet résistant à toute assignation d'identité prenant la forme questionnante du qu'est-ce que?

On comprend dès lors qu'à une approche ontologique de l'oeuvre d'art, Derrida préfère une approche hantologique. Sous pareil angle, toute présence - physique ou métaphysique - à quoi l'oeuvre serait reconduite ou qu'elle serait censée délivrer, apparait tel un spectre errant en un lieu par avance soumis à la hantise en vertu même de son détachement ou de son autonomie. L'oeuvre n'a pas de significations en elle-même. Mais elle est un appareil à en produire sans apaisement, n'existant que dans cette productivité indéfinie où elle se dissipe, ne se manifestant qu'au travers des interprétations dont on la recouvre, fantôme inconsistant de touts nos velléités identitaires. Nul ne saurait mettre un terme à son indécidabilité. Nu n'a le dernier mot à son propos. Tout ce que nous savons, peut-être, c'est que "c'est beau, c'est la diddémination"."

De quoi décourager toute analyse philosophique, tout de suite apparaissant vaine et travaillant sur de l'évanescent. Ce ce qu'écrit DERRIDA n'est pas une sorte de déni des prétentions de multiples auteurs en philosophie sur l'esthétique et l'art, cela y ressemble furieusement!

Sans doute tempérant cette constatation, on lira utilement le livre publié sous la direction de Ednan JEDDAI, en 2011. Cet ouvrage collectif publié Chez les Éditions Cecile Defaut Nouvelles, réunit une dizaine de contributions sur la pensée de DERRIDA aussi bien sur la peinture que l'histoire du dessin, le ciné et la poésie, l'architecture postmoderne, la musique, la littérature et la photographie... On ne peut que recommander aussi l'ouvrage Jacques Derrida et l'esthétique, avec une préface d'Eric CLEMENS, publié sous la direction de Nathalie ROELENS, chez L'Harmattan en 2000.

 

Rudy STEINMETZ, Les esthétiques de la différence, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'Atelier d'esthétique, de boeck, 2014. 

 

      

 

 

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8 mars 2018 4 08 /03 /mars /2018 12:48

   Il est bon pour définir les contours et/ou les ouvertures de la sociologie formelle de Georg SIMMEL de commencer par une présentation dominante, celle empreinte d'individualisme méthodologique, de Raymond BOUDON par exemple. 

 

Une présentation "officielle"...

   Après avoir constaté que "très célèbre de son vivant et jusqu'à la seconde guerre mondiale, Simmel a subi, en France surtout, une éclipse d'une vingtaine d'années, éclipse qui, comme celle de Weber d'ailleurs, trouve sa principale explication dans le fait que son oeuvre ressortit à ce qu'on appelle souvent la sociologie de l'action. Or les principes de celles-ci sont peu compatibles avec les mouvements d"idées qui, comme le structuralisme et le néo-marxisme, ont exercé une influence importante entre 1960 et la fin des années 1970."

Le recul de ce que certains nomment une doxa marxisante dominante dans les universités permet à cette sociologie de l'action de revenir sur le devant de la scène intellectuelle. Mais les dérives interprétatives des analyses de l'oeuvre de Georg SIMMEL, notamment dans le sens d'un déni du caractère holiste de la société, aboutissent depuis les années 2000 à une impasse et revenir aujourd'hui à une autre lecture de cette oeuvre, permet au contraire de redonner sa place aux analyses issues de la pensées de Karl MARX, en un juste retour du balancier dans la sociologie.

   Une autre difficulté d'accès à l'oeuvre de SIMMEL, et là on ne peut que donner raison à Raymond BOUDON, réside dans son caractère interdisciplinaire, qui est très éloigné effectivement de l'individualisme méthodologique très porté sur l'analyse microsociologique. "Certains de ses livres, écrit-il encore, comme les Problèmes de philosophie de l'histoire et une partie de Questions fondamentales de la sociologie concernent la philosophie des sciences sociales. D'autres, comme la Philosophie de l'argent, traitent de sujets macrosociologiques, en ignorant d'ailleurs les frontières entre sociologie et économie. Plusieurs de ses ouvrages enfin, ceux qui sont les plus connus, relèvent plutôt de ce qu'on appellerait aujourd'hui la psychologie sociale. C'est essentiellement sur ces essais microsociologiques que l'influence de Simmel s'est appuyée aux Etats-Unis, alors que son succès dans la France de l'entre-deux-guerres était surtout dû à ses travaux épistémologiques qui ont pour objet le problème de l'explication en histoire".

   "Mais la notion à laquelle on songe le plus fréquemment lorsqu'on veut caractériser l'oeuvre de Simmel est celle de sociologie "de la forme" ou de sociologie "formelle". Pour cerner cette notion, il faut en premier lieu prendre conscience de son origine kantienne. De même que la connaissance des phénomènes naturels n'est possible, selon Kant, que parce que l'esprit y projette des formes (par exemple l'espace et le temps), de même la connaissance des phénomènes sociaux n'est possible, selon Simmel, qu'à partir du moment où le sociologue organise le réel à l'aide de systèmes de catégories ou de modèles. Sans ces modèles, les faits sociaux constituent un univers chaotique sans signification pour l'esprit, exactement comme pour Kant l'expérience du réel se réduirait à une "rhapsodie de sensations", si elle n'était organisée par les "formes" de la connaissance. Utilisant un autre vocabulaire, Simmel exprime ici, une idée voisine de celle qui transparaît dans une notion centrale de la pensée de Max Weber : un type idéal est en effet également une construction mentale, une catégorie, qui permet d'interroger la réalité sociale.

Selon Simmel, cette conception néo-kantienne s'applique aussi bien à la recherche historique qu'à la sociologie. Ni l'historien, ni le sociologue ne peuvent faire parler les faits auxquels ils s'intéressent sans projeter des "formes" dans la réalité. Mais cela ne signifie pas que la sociologie sou indistincte de l'histoire. Simple est au contraire convaincu qu'il peut exister une connaissance intéressante di social intemporelle. Il soutient, plus exactement, qu'on peut émettre sur le social des propositions intéressantes et vérifiables - scientifiques en un mot - bien qu'elles ne réfèrent à aucun contexte spatio-temporel déterminé. Ainsi, on observe que lorsqu'un groupe d'intérêt atteint une certaine taille, celui-ci est souvent "représenté" par une minorité, un groupe de faible dimension ayant davantage de liberté de mouvement, de facilité pour se réunir, d'efficacité et de précision dans ses actes (Comment les formes sociales se maintiennent). Autre exemple : lorsqu'un groupe impose à ses membres une forte uniformité de comportement - c'est le cas des sectes -, il a aussi tendance à se tenir à l'écart du monde extérieur et à considérer ce dernier comme hostile (La Différenciation sociale). Ces deux exemples, et quantité d'autres qu'il se rait possible de tirer de l'oeuvre de Simmel, indiquent le projet de sociologie "formelle" : identifier et analyser des modèles susceptibles d'illustrations multiples. Ainsi, le deuxième modèle est illustré par le cas des Quakers, mais aussi pas de nombreuses autres sectes historiquement observables.

En définitive, la notion simmelienne de sociologie "formelle" préfigure de manière explicite la notion moderne de modèle. Un modèle est une représentation idéalisée dont on présume qu'elle peut permettre de mieux comprendre certaines situations sociales, à condition de prendre conscience des simplifications que sa construction introduit. Il possède la double propriété d'être général - dans la mesure où il peut s'appliquer à des contextes spatio-temporels divers- et idéal - pour autant qu'il ne s'applique textuellement à aucune réalité concrète. Il faut donc bien prendre soin de distinguer la notion de modèle de celle de loi. Une loi est une proposition qui a l'ambition de représenter un énoncé empirique (alors que le modèle se veut idéal) et d'être de validité universelle (alors qu'un modèle prétend seulement s'appliquer à une pluralité de situations et avoir ainsi une valeur générale). Simmel est parfaitement conscient de la distinction entre ce que nous appelons "modèle", et ce qu'il appelle "forme", d'une part, et ce qu'on désigne communément par la notion de "loi", d'autre part : "La manie de vouloir absolument trouver des "lois" de la vie sociale, écrit-il, est simplement un retour au credo philosophique des anciens métaphysiciens : toute connaissance doit être absolument universelle et nécessaire"."

Si on peut trouver cette présentation assez proche de ce qu'a voulu nous dire SIMMEL, en revanche, lorsque Raymond BOUDON se livre à une mise en situation de la sociologie formelle par rapport à d'autres sociologie, on sent comme une interprétation un peu forcée. "La sociologie "formelle" de Simmel, peut-on lire, tourne ainsi complètement le dos à la sociologie durkheimienne, dont un des objectifs principaux est, au contraire, de déterminer des lois empiriques et universelles. Aussi n'est-il pas étonnant que la réaction de Durkheim (Textes, Minuit) à notion simmelienne  de sociologie "formelle" soit un chef d'oeuvre de méconnaissance et d'incompréhension." Cela permet, par extension de mettre de la distance entre l'oeuvre de SIMMEL et d'autres oeuvres, celle de DURKHEIM, mais aussi de tous les autres auteurs qui baignent lors de la fondation de la sociologie dans le courant socialiste d'une manière générale. "Ajoutons encore que, lorsque nous assimilons la notion de "modèle" à la notion simmelienne de "forme", le mot "modèle" ne doit pas être entendu au sens mathématique. Les modèles mathématiques ne sont en effet qu'une espèce parmi d'autres d'un même genre". Ce que nous approuvons fermement, à l'inverse de tous ces auteurs de sciences humaines et de stratégie qui voulaient faire entrer leur discours dans des modèles mathématiques... "En second lieu, il faut admettre que Simmel n'a pas cherché à faciliter la tâche de son lecteur (surtout celui qui ne désire" pas examiner le caractère soliste de la société...), dans la mesure où, par le concept de forme, il désigne indistinctement les constructions mentales, qui permettent au sociologue d'analyser la réalité sociales, et les constructions qui sont le produit de l'interaction sociale. Ainsi le Droit ou la Science sont, dans son vocabulaire, des "formes".

 

Revenir à la notion centrale de forme

        Il faut éviter, écrit en revanche, Frédéric VANDENBERGHE, de traiter la sociologie et/ou la philosophie de SIMMEL comme ne sociologie ou une philosophie analytique. De plus on ne peut dissocier la notion de forme de l'autre concept central, l'interaction. Il est vrai que cette notion centrale de forme peut obscurcir plus qu'il ne clarifie le propos de SIMMEL. "En effet, Simmel, écrit-il, abuse de la notion pour désigner trois choses différentes, correspondant à trois domaines de recherche différents :

- un principe synthétique de la théorie de la connaissance des formes (les formes a priori de Kant que Simmel historicise et interprète de façon circulaire comme des formes à la fois analytiques et empirique) ;

- un principe de structuration du social (les formes d'association de sa sociologie formelle dont il n'est pas toujours clair si elles sont obtenues par induction et abstraction ou, à la façon des phénoménologues, par intuition des essences) ;

- une cristallisation a posteriori des énergies ou des interactions dans des objets culturels et des institutions sociales (les formes de l'esprit objectif de Hegel, comprises ici soit comme des sphères de valeurs culturelles - par exemple, l'art, la science, le droit, etc -, soit comme des institutions sociales aliénées et aliénantes."

L'autre concept central, l'interaction ou l'action en réciprocité, que l'on retrouve également chez NEWTON, KANT, HEGEL, GOETHE et DILTHEY, pour reprendre des auteurs lus par SIMMEL, est moins ambigu, mais il le généralise à tel point qu'il signifie tout ce qui est relié à tout et que tout se rejoigne, que tous les éléments, même les plus opposés, ce complètent et se dissolvent en relations. "Bref, explique toujours Frédéric VANDENBERGHE, en paraphrasant la fameuse phrase hégélienne selon laquelle "l réel est rationnel et le relationnel réel", on pourrait formuler le principe de l'interactivité universelle entre les éléments, qui sont eux-mêmes des processus et des relations, en disant que pour Simmel, comme pour Cassirer et Bourdieu d'ailleurs, "le réel est relationnel". 

 

La sociologie formelle : philosophie et sociologie tout-à la fois

   L'opposition kantienne entre les formes et les contenus, que SIMMEL introduit d'abord dans sa philosophie constructiviste de l'histoire, est reprise dans sa sociologie. Refaçonnée, la séparation des formes et des contenus y est présenté comme le principe méthodologique qui fonde la sociologie formelle en tant que discipline autonome, différenciée à la fois des autres sciences sociales et des autres sociologies. Elle se distingue par l'analyse des formes qui structurent l'association, soit l'ensemble des interactions entre individus qui ont conscience de former une unité et qui forment le creuset de la société.

Les formes d'association se présentent à SIMMEL comme une sorte de synthèse fragile e tendances opposées. Pour reconstruire systématiquement la sociologie simienne des formes sociales (par exemple la mode, le conflit, la subordination, la division du travail...) il faudrait faire l'inventaire des polarité (distinction-imitation, opposition-intégration, résistance-soumission, différenciation-expansion, distanciation-rapprochement...) et montrer que les essais de sociologie formelle constituent une application synthétique du principe dualiste. ON verrait alors que la mode apparait comme une forme d'association qui allie la tendance à imiter le groupe et la tendance à s'en distinguer, le conflit comme une forme qui accouple la tendance à l'opposition intergroupe et celle à l'intégration intragroupale, la subordination comme une synthèse dialectique de la soumission et de la résistance, la croissance des groupes sociaux comme une forme sociale qui combine l'expansion quantitative des groupes et la différenciation qualitative des individus, et, enfin, l'échange se révèle, comme c'était d'ailleurs déjà le cas chez MARX et chez DURKHEIM, être une forme qui unit les individus et en même temps les sépare. Dans tous les cas, et on pourrait multiplier les exemples, les formes sociales sont synthétiquement déterminés de façon dualiste.

 

Des oeuvres qui dessinent un aspect ou un autre de la sociologie formelle.

   La sociologie des formes d'association ou d'interaction est développée en tant que méthode dans le premier chapitre de sa "grande sociologie" (Soziologie. Untersuchangen über die Formen der Vergesellschaftung) puis dans le premier chapitre de sa "petite sociologie" (Grundfragen der Soziologie), imprégnés d'esprit vitaliste (à la manière de BERGSON). En tant qu'étude systématique des formes structurant les processus d'interaction, sa sociologie est avant tout une sociologie interactionniste, qui n'est d'ailleurs pas réductible à une sociologie d'interactions entre individus. A "sociologie formelle", Frédéric VANDENBERGHE préfère, pour éviter les malentendus, "sociologie formale" (comme FREUND) ou "sociologie formiste" (comme MAFFESOLI).

   Quelle que soit l'apellation que l'on préfère, la sociologie formelle développée après la publication des monographies vitalistes sur GOETHE, NIETZSCHE et SCHOPENHAUER, n'est pas une sociologie formaliste, anthropologique et classificatoire, mais une sociologie relativiste, interactionniste et morphogénétique. Contrairement à ce que pensent FREYER et ARON (La sociologie allemande contemporaine, 1935, livre que nous avons failli prendre comme point de départ de notre propre réflexion en la matière...), elle ne se laisse pas simplement définir comme une "géométrie du monde social".

Nous avons déjà par ailleurs écrit quelques articles sur HÉRACLITE et on peut faire, avec précautions, la comparaison avec SIMMEL, à l'encontre même de ce dernier qui a plusieurs reprises compare sa sociologie à de la géométrie. L'analogie est trompeuse car si dans les mathématiques beaucoup d'éléments sont interchangeables, peu d'élément le sont dans la sociologie, et pas du tout si l'on sort des synthèses. 

A l'instar des idéaltypes webériens, "utopies conceptuelles", méthodiquement construites et stylisées par le sociologue, obtenues par accentuation unilatérale de certains traits (comme d'ailleurs WEBER lui-même l'indique), les formes simiennes ne se trouvent jamais à l'état pur dans la réalité. Mais les concepts de SIMMEL aident à comprendre comment dans la réalité, les interactions modifient les acteurs eux-mêmes, dans une perspective morphogénétique. Il existe bien une dialectique des formes et des contenus dans la coopération et dans le conflit, entre des acteurs qui agissent en tant que tel et qui se modifient en même temps qu'ils modifient la réalité. 

Sa sociologie est d'abord une méthode, et on peut, comme VANDENBERGHE le fait, comparer les méthodes de cette sociologie avec celles de la linguistique. Dans Sociologie et Épistémologie (PUF, 1981), SIMMEL lui-même écrit : "La recherche - on pourrait la nommer la "sociologie pure" - tire des phénomènes le moment de l'association, détaché intuitivement et psychologiquement de la variété de leurs contenus et buts qui par eux-mêmes ne sont pas encore sociaux, tout comme la grammaire sépare les formes pures de la langue des contenus dans lesquels ces formes sont vivantes". Comme dans la linguistique générative de CHOMSKY, la structure profonde des règles structure les énoncés, dans la sociologie formelle de SIMMEL, les formes morphogénétiques de l'association structurent l'interaction. Toujours près de KANT, SIMMEL signale la richesse de la distinction du philosophe des Lumières entre les formes et les contenus, qui réside selon lui dans le fait qu'une forme quelconque puisse embrasser une infinité de contenus et qu'un contenu quelconque puisse entrer dans la composition d'une infinité de formes.

"Avec DURKHEIM, écrit VANDENBERGHE,  qui connait assez bien l'oeuvre de SIMMEL pour en avoir traduit et publié plusieurs textes dans L'Année sociologique, mais qui trouvait sa sociologie trop spéculative, on peut cependant se demander si la distinction entre les formes et les contenus tient la route, car, même si on laisse de côté la polysémie de la notion de dorme, ainsi que la formulation cavalière et l'application idiosyncratique de la méthode d'abstraction des formes - "c'est la fantaisie et le tempérament de l'auteur qui décident", note DURKHEIM à juste titre -, il reste que la distinction est purement relative : ce qui est constituant à un égard est contenu à un autre et, à la fin, l'antithèse se dissout en une simple opposition graduelle et indéterminée.

En outre, on ne voit pas très bien pour quelles raisons SIMMEL affirme que les contenus des formes d'association ne sont pas proprement sociaux. Les impulsions, les désirs, les fins..., bref les motivations et les intérêts qui incitent les individus à s'associer dans des formes sociales ne sont pas des données naturelles, mais des produits des processus de socialisation et de contrôle social. Conscient du manque de rigueur de ses formulations, SIMMEL avoue dans l'introduction de sa Sociologie que les procédures méthodologiques relèvent de l'intuition et que les "fondations" de la sociologie formelle ne sont pas vraiment solides, mais ces faiblesses ne devraient toutefois pas empêcher d'apprécier la finesse et la perspicacité des essais et des analyses qui s'érigent dessus." 

     En fin de compte, la sociologie formelle peut être comprise comme une synthèse originale du néokantisme (opposition des formes et des contenus) et du vitalisme (l'interaction). La société qui se réalise progressivement et toujours est une association entre gens qui coopèrent ensemble, dans des activités "ordinaires" (s'habiller, manger, boire, se soigner), poussés par un "vouloir vivre ensemble" comme peut l'écrire MAFFESOLI. Lequel s'avère, dans une société qui perdure, plus puissant que les motifs individuels et collectifs qui les font entrer en conflits, lesquels constituent également les modalités de s'ajuster constamment dans des relations bien plus complexes que ne peuvent le dire les théories qui tentent d'en rendre compte. 

  

Une sociologie qui dépasse qui va au-delà du holisme et de l'individualisme.

Comme l'écrit encore VANDENBERGHE, l'angle d'approche de la sociologie formelle se définit par le fait que l'homme vit en interaction avec ses pairs. "Ce qui intéresse Simmel, c'est le jeu des interactions en tant que substrat vivant du social, en tant que creuset de la société. Ces interactions sont la condition nécessaire et suffisante de la société. Nécessaire car "si on les supprime toutes par la pensée, il n'y a plus de société", et suffisante, car si plusieurs individus entrent en réciprocité d'action, il y a déjà société. Bien sûr, il y a une différence entre une rencontre éphémère et une association durable, mais, comme le concept de société est un "concept graduel", on peut dire que, pour Simmel, "la société existe là où un nombre d'individus entrent en interaction".

Notre auteur s'élève contre un certain fétichisme conceptuel, car les processus microsociologiques d'interaction sont au fondement des structures macrosociologiques. Vouloir enfermer la sociologie formelle dans le sillage des individualistes méthodologiques, c'est méconnaître la spécificité des "faits sociaux", que DURKHEIM reconnait lui-même dans les travaux du philosophe et sociologue allemand. On pourrait multiplier les citations allant à l'encontre de ce sillage. Ainsi dans une longue discussion sur le problème du nominalisme et du réalisme (Introduction aux sciences morales) , il ne reconnaît pas seulement la "pleine réalité" du social, qui n'est pas seulement une simple représentation,mais il insiste sur le caractère émergeant du social : "Le tout, bien qu'il n'existe que grâce aux éléments particuliers, acquiert quand même en face de ceux-ci une position autonome, substantielle, indépendante d'eux". Cette entité macroscopique qui horripile les "anti-holistes", émergent des interactions entre les individus n'est elle-même que la cristallisation ultime et continuelle, des interactions et des organisations, elles-mêmes issues des interactions intergroupes et interindividuelles. D'une part, les interactions entre organisations et institutions différencient la société de façon fonctionnelle ; d'autre part, elles l'unifient en imposant leur contrainte de l'extérieur aux individus. Le fait que les institutions et les organisations sociales entrent en interaction les unes avec les autres montre une fois de plus le caractère relationnel et inter-actionniste de la pensée simmélienne.

C'est un véritable interactionnisme méthodologique que SIMMEL met en oeuvre : il met en lumière bien des aspects sociaux complexes dans ses monographies et ses oeuvres à thème (comme sur l'argent), qui unissent à la fois générations, classes sociales (bien qu'il n'ait pas ce vocabulaire) et institutions les plus diverses. 

Mettant l'accent sur la dynamique sociale, SIMMEL, comme le rappelle Julien FREUND, préfère parler de socialisation plutôt que de société conçue comme entité abstraite en soi et productrice de phénomènes collectifs. "Par cette notion de socialisation, il donnait à entendre que la société est en permanence reconstitution d'elle-même, sans qu'il y ait besoin d'avoir a priori une idée de son unité. En effet, il n'y a pas de modèle unique ou parfait de la société au sens des utopies. C'est dans les processus de socialisation que l'être humain prend conscience de son appartenance à la société en même temps que de son individualité." il fait se rapporter au texte de SIMMEL lui-même, "Comment la société est-elle possible?" (publiée dans L'année sociologique), pour s'en rendre compte. 

 

Julien FREUND, Georg Simmel, Préface de La sociologie et l'expérience du monde moderne, Sous la direction de Patrick WALTER, Méridiens Klincksieck, 1986. Frédéric VANDENBERGH, La sociologie de Georg Simmel, La Découverte, Collection Repères, 2001. Raymond BOUDON, Georg Simmel, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

SOCIUS

 

 

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6 mars 2018 2 06 /03 /mars /2018 10:10

   Les activités humaines sont emplies d'erreurs stratégiques et tactiques dans tous les domaines. Pourtant c'est peut-être dans le domaine de la guerre qu'ils portent le plus à conséquence, qu'elles soient issues de défaites ou de victoires armées. S'il est notoire pur l'historiographie, notamment l'historiographie étatique, qu'à une défaite militaire correspond des reculs sur bien des domaines, toutes les défaites n'ont pas la même portée et de plus toutes les victoires ne sont pas porteuses de lendemains qui chantent, et même parfois, ils chantent faux, c'est-à-dire que les espoirs fondés sur une victoire militaire ne se réalisent pas toujours, et parfois même apportent plus de conséquences négatives que positives... Si l'activité militaire porte plus à conséquence, c'est que la violence exercée à l'occasion d'une guerre - civile ou pas, étatique ou non - entraine des destructions à la mesure des moyens employés.

De plus, l'armée étant un système hiérarchique fermé (même si des évolutions la forcent à s'ouvrir), où l'expérience compte moins que le respect aux règlements, elle est plus sujette à des erreurs. Parmi celles-ci, celles causées par la préparation à des guerres passées sont les pires. Et même à notre époque. Il existe encore des officiers supérieurs et des spécialistes qui préparent encore les armées à refaire la Seconde guerre mondiale... Des spécialistes, il est vrai aiguillés par des firmes d'armement, s'acharnent à préparer des guerres en batailles rangées, à force de manoeuvres de chars ou de porte avions...

   De manière générale, le discours voulant préserver des désastres stratégiques se focalise sur les possibilités de défaite militaire. 

Une défaite militaire (ou politico-militaire, ce qui n'est pas la même chose d'ailleurs) est généralement qualifiée de désastre lorsqu'elle prend des proportions démesurées ou lorsque les combats produisent un résultat disproportionné et inattendu. La notion de désastre implique donc souvent la surprise. Un désastre stratégique provoque un choc psychologique important, et dont il est difficile de se relever à court terme, sur l'armée ou sur la nation qui le subit. En revanche, l'humiliation nationale qui résulte d'un désastre stratégique produit souvent des effets à long terme : soif de revanche (France après 1870, Allemagne après 1918), effort de reconstruction militaire (Prusse après Iéna) et économique (Allemagne et Japon après 1945), refus de s'engager (Etats-Unis et le "syndrome du VietNam").

Une défaite militaire apparemment sans grande importance peut se transformer en un désastre politique car les effets d'une telle défaite sont parfois multipliés, notamment dans les sociétés où l'opinion publique et les médias occupent une place de choix.

Désormais, les historiens et les spécialistes de stratégie se penchent sur ce phénomène et tentent d'en comprendre les causes et les conséquences. Les désastres stratégiques sont provoqués par une incapacité à prévoir (souvent) par sous-estimation de l'adversaire, à s'adapter (par manque de souplesse stratégique) ou à apprendre (erreurs répétées). L'arrogance militaire, culturelle ou raciales, qui empêche une évaluation correcte de l'adversaire est souvent cause de déboires sérieux, depuis les Romains qui succombent aux troupes parties, qu'ils méprisent, à la bataille de Carrhes jusqu'aux soldats français qui se laissent enfermer dans la cuvette de Diên Bièn Phû lors de la guerre d'Indochine. Les désastres politiques sont souvent disproportionnés par rapport aux défaites tactiques qui sont leurs causes. Toujours au Viêt-Nâm, l'offensive du Têt (1968) contre les Américains cause de grosses pertes parmi les forces insurrectionnelles pour un résultat tactique pratiquement insignifiant. En revanche, les effets politiques en seront désastreux pour les Américains qui, sûrs de leur supériorité militaire et technologique, comprendront trop tard les effets que provoque la stratégie de leur adversaire sur l'opinion publique américaine. Erreur fatale : les Américains se sont laissés entrainer dans une guerre sans avoir su tirer les leçons de la défaite des Français dans des circonstances analogues, face au même adversaire, peu d'années auparavant.

Les exemples d'armées incapables d'apprendre et de s'adapter ont été de tout temps la cause de désastres militaires retentissants. A Crécy en 1346, face aux archers gallois, les cavaliers français subissent l'humiliation contre un adversaire théoriquement plus faible. Ils sont défaits de la même manière à Agincourt (1415) par une armée de taille inférieure alors qu'ils persistent à combattre selon des principes de guerre désormais dépassés. Sans l'adaptation rapide aux nouveaux modes de guerre et sans l'assimilation de nouvelles techniques, une armée est vouée à l'échec. Ainsi, l'armée de Prusse, pourtant la meilleure d'Europe avant 1789, est anéantie à Iéna en 1806 par la Grande Armée. L'adhésion origine à une doctrine de guerre particulière est souvent cause de déboires sérieux, à l'image de la France de 1940, dont les autorités politiques et militaires avaient tout misé sur une doctrine de guerre reposant de manière disproportionnée sur la défensive.

L'explication théorique du désastre stratégique est complexe. Son laboratoire expérimental réside dans l'étude de cas historiques, mais la compréhension des relations de cause à effet nécessite une connaissance parfaite des faits que l'historien ne possède que rarement. De plus, l'interprétation de ces faits est rendue difficile par la nature compliquée de la guerre et par son évolution permanente. La multiplication des types de conflits risquant de survenir au présent accroît cette difficulté. L'utilisation de cas historiques est donc à double tranchant : asseoir sa stratégie sur un exemple antérieur sans aucune flexibilité peut mener une armée au désastre. Pour les stratèges et les théoriciens de la guerre, l'étude des désastres stratégiques est importante dans un but préventif. Malgré les progrès techniques en matière de renseignement et la prolifération d'analystes de plus en plus spécialisés (et parfois auto-proclamés avec la bénédiction des médias), la prévention du désastre stratégique reste toujours aléatoire, même pour les plus forts et les plus riches. la capacité à anticiper, à apprendre et à s'adapter relève du jugement humain, qu'il soit individuel ou collectif, et reste la meilleure arme pour éviter la catastrophe. Ceux qui prônent l'usage intensif de moyens informatiques de déduction à partir d'accumulation de données devrait s'en souvenir. 

La menace nucléaire donne une dimension nouvelle à la notion de désastre stratégique, dans des proportions et dans ses conséquences, qui demeurent hypothétiques. Le désastre nucléaire ne concerne pas seulement les cibles militaires mais la population civile tout entière. Surtout, les causes d'un tel désastre peuvent être accidentelles. La prolifération nucléaire peut théoriquement permettre à une nation de puissance plus que modeste de s'attaquer à une nation beaucoup plus forte. Les conséquences sont hypothétiques, mais le danger est réel. La prévention du désastre nucléaire requiert donc une approche nouvelle étant donné l'absence de précédent historique. L'outillage technique afférent à cette prévention ne relèvent plus des sciences techniques mais plutôt des science sociales comme l'économie ou le management. (BLIN et CHALIAND)

Il est frappant de constater qu'on en reste souvent face à ces possibilités de désastres à une pensée toujours confiante de résolutions des problèmes par la violence armée. En plus de rester cantonner à un raisonnement militaire, la réflexion ne s'étend que rarement aux conséquences désastreuses sur le long terme de certaines victoires. On reste très souvent sur une échelle de temps très courte, poussé par la certitude de l'accélération de l'Histoire, qui, chez certains, confine à la panique intellectuelle.

       D'autres approches depuis un moment font l'objet de travaux sur différents aspects. A côté d'études sur l'histoire comme celles de Charles-Théodore BEAUBAIS, sur Victoires, conquêtes, Revers et Guerres Civiles des Français de 1792 à 1815 (Classic Reprint Series, Forgotten Books) ou de Michael HASKEW (Les plus grands désastres militaires, Parragon, 2012), figurent des études plus théoriques comme celles d'Elie BARANETS (Comment perdre une guerre, CNRS Editions, 2017). Cette dernière étude porte sur une théorie du contournement démocratique : les responsables politiques et militaires qui accroissent leur pouvoir au dépend des peuples voient leurs pratiques se retourner contre eux. Alors qu'il est courant d'affirmer que la démocratie nuit à la conduite des opérations militaires et les conduit au désastre, l'auteur démontre au contraire qu'à terme son déni conduit à la défaite. 

Pour comprendre les désastres stratégiques, il ne faut pas s'arrêter au caractère de l'aboutissement à court terme d'une guerre, défaite ou victoire. Ainsi la constitution d'un immense Empire espagnol, initié au départ par la Couronne finit par nuire à toutes la gestion d'un royaume dont les ressources et les investissements se trouvent trop excentrés par rapport à la métropole, même si les classes dirigeantes politique et économiques y trouvent leur profit. Cela rappelle le grand débat sur les colonies françaises, où Raymond CARTIER, entre autres, et d'autres avant lui, soutiennent pendant de longues années que l'existence d'un Empire français en Asie et en Afrique nuit aux intérêts généraux de la métropole. Les victoires incessantes des armées françaises sur les royaumes rencontrés dans ces continents aboutissent ainsi à un désastre proprement stratégique, où les ressources manquent pour la défense nationale pendant la colonisation, et  ce qui est plus apparent, pendant les guerres de décolonisation.  

 

 

Gérard CHALIAND, Miroir d'un désastre : chronique de la conquête espagnole d'Amérique, Paris, 1990. Carl Von CLAUSEWITZ, De la guerre, Paris, 1955. Eliot COHEN et John GOOCH, Military Misfortunes : The History of Failure in War, New York, 1990. John KEEGAN, Anatomie de la bataille, Paris, 1993. 

Arnaud BLIN et gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

STRATÉGUS

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6 mars 2018 2 06 /03 /mars /2018 09:54

     William Lloyd GARISSON est un abolitionniste non-violent et philanthrope américain, le leader le plus prestigieux dans ce domaine à son époque. Il est parmi les (nombreux) leaders américains des organisations pacifistes et non-violentes du XIXe siècle celui qui laisse le plus de traces dans l'histoire des Etats-Unis. Il prône une réforme morale et apolitique (entendre bipartisane) pour l'émancipation de tous les esclaves.

    Journaliste à Baltimore, puis à Boston, il est en contact avec les prédicateurs du Réveil Lyman Beecher en particulier. Il devient partisan d'une émancipation radicale des noirs : il considère qu'en bon chrétien, on ne peut accepter l'immoralité de l'esclavage. Fondateur de son propre journal, le Liberator, en 1831, dans lequel il milite pour la suppression immédiate de l'esclavage sans compensation pour les propriétaires, il contribue fortement à la création de The American Anti-Slavery Society, qu'il préside de 1843 à 1865, date à laquelle il arrête la publication du Liberator, le Président LINCOLN ayant proclamé l'Émancipation. Contre la plupart des abolitionnistes, qui prônent une émancipation graduelle des esclaves et leur retour en Afrique, il estime qu'ils ont les mêmes droits que les autres hommes libres, sur le sol américain. 

Pendant 30 ans, à coup d'articles et de pamphlets, il dénonce les abus et les injustices de l'esclavage, ma médiocrité et la mesquinerie de ses concitoyens, prônant une politique de non-violence, parfois en contradiction avec ses propres propos. En juillet 1854, le 4 très symbolique (date anniversaire de l'Indépendance américain, équivalent du 14 juillet français par l'importance des manifestations culturelles), il brûle un exemplaire de la Constitution en criant haut et fort qu'"Ainsi périt avec la tyrannie une longue série de compromis". Avec un discours très radical, il fait l'amalgame, qu'on peut considérer avec le recul du temps, comme prophétique, entre le combat anti-esclavagiste et celui des femmes pour leur émancipation. Son concurrent direct, Frederik DOUGLASS (1818-1895), né esclave, autodidacte, réussit à devenir l'une des figures marquantes de l'Abolitionnisme, éditeur et plus tard Consul des Etats-Unis. Dirigeant avec GARRISON la société pour l'abolition, il soutien contre ce dernier, de plus en plus ouvertement le droit des esclaves à se libérer par la violence. Ces différences entre GARRISON et DOUGLASS continuent jusqu'à la guerre de Sécession, malgré les efforts de leurs relations communes qui sont appelées à l'aide, comme Harriet BEECHER-STOWE, pour les réconcilier.

     Notamment avant la guerre de Sécession, c'est l'orateur et l'activiste le plus écouté et aussi le plus méprisé (pas par les mêmes...) dans le public des classe aisées des Etats-Unis. Si son combat, mené parfois dans beaucoup de tourments, pour l'abolition de l'esclavage en tant que tel est victorieux en fin de compte, il n'en est pas de même pour la ségrégation raciale. Beaucoup d'auteurs américains estiment que son oeuvre d'éducateur moral de l'opinion publique et de polémiste est la clé de voûte du grand mouvement historique qui permet le lien entre la Déclaration d'Indépendance et la Constitution des Etats-Unis, en ce qui concerne la citoyenneté et les droits civiques, mais les versions superficielles de l'histoire - comme celle qui se transmet malheureusement en Europe - romantiques et patriotiques, n'en retiennent généralement que l'aboutissement, soit le décret du XIIIe amendement d'Abraham LINCOLN en 1865. 

Son oeuvre est rapidement tombée dans l'oubli après la Guerre de Sécession, même si de son vivant, Anbraham LINCOLN, Victor HUGO et John Stuart MILL en font l'éloge. Henry David THOREAU s'en inspire et Léon TOLSTOÏ la situe en lien direct avec sa philosophie chrétienne. Martin Luther KING en est le continuateur en joignant l'agitation politique à la "vision" d'un idéal moral.

   Durant son combat, il s'efforce d'expliquer les ressorts et les modalités de la non-résistance, mais beaucoup d'abolitionnistes, et même collaborateur et lecteurs de son journal Le Liberator   ne comprennent pas le lien qu'il fait entre cette non-résistance et l'abolition de l'esclavage. A travers le journal bimensuel Le Non-Résistant, il tente de combler cela.  Avec lui, Edmund QUINCY (1808-1877), Henry CHAPMAN (décédé en 1842), de Henry Clarke WIRGHT, qui traite de l'incompatibilité entre la guerre et l'enseignement du Christ, et Charles WHIPPLE, publient un certain nombre d'écrits sur le rôle de la non-résistance, ainsi d'ailleurs qu'un pamphlet sur "les maux de la guerre révolutionnaire" (1839). Adin BALLOU donne à ce sujet plusieurs de ses développements. 

En choisissant de se cantonner aux principes moraux et en refusant de s'impliquer réellement dans le débat politique, William GARRISON se détache des abolitionnistes qui choisissent pour faire avancer la cause de l'abolition de l'esclavage de participer à la vie des deux grands partis Whig et Démocrate. Comme ni l'un ni l'autre de ces deux partis dominants ne sont pour l'abolition, nombreux choisissent de fonder un nouveau parti, le "Parti de la Liberté" en 1840. Alors que leur choix ne se situe pas du tout dans une problématique principalement morale, mais pratique, la plupart des abolitionnistes ne sont pas pris, comme William GARRISON, dans des difficultés de conciliation de la non-violence avec la lutte contre l'esclavage.

     Les détracteurs de la non-violence ne se font pas faute de mettre en avant ces difficultés, oubliant du même coup tous les fauteurs de guerre sans scrupules dans les deux camps, prenant l'esclavage comme prétexte à la guerre. Les tourments d'Abraham LINCOLN qui entre dans la guerre pratiquement à reculons, cherchant sans cesse des compromis pour éviter ce qui pourrait être la fin des Etats-Unis, sont moindres en comparaison, même si évidemment leur niveau de responsabilités est sans commune mesure...

Au moment de la crise du Kansas, il critique durement STEARNS et ceux qui se prononcent en faveur de la résistance armée contre les bandes armées provenant du Sud : quand ils se justifient en affirmant que leur violence ne frappe que des "bêtes sauvages", ils ont exactement la même argumentation que les esclavagistes, lesquels déshumanisent les Noirs pour pouvoir les priver de leur liberté ; dans tous les cas la trahison des principes évangéliques est claire, ceux-ci imposant d'"aimer" et non pas de "tuer" ses propres ennemis. Dans les années immédiatement postérieures, GARRISON condamne le fait que les abolitionnistes sont en train de "devenir de plus en plus belliqueux et tendent de plus en plus à répudier les principes de la paix" et à s'abandonner à l'"esprit de la violence", en s'engageant dans une "oeuvre sanguinaire" et en compromettant ainsi leur "pouvoir moral". Tout cela est inacceptable : "Bien que je déteste l'oppression exercée dans le Sud par le propriétaire d'esclaves, celui-ci est quand même un homme, pour moi sacré. Il est un homme, et il n'est pas permis de lui nuire ni par ma main ni par mon jugement." Par ailleurs : "Je ne crois pas que les armes de la liberté aient jamais été et puissent jamais être les armes du despotisme". Survient alors en octobre 1859, l'irruption en Virginie de John BROWN, fervent abolitionniste venu du nord et protagoniste d'une tentative vouée à l'échec de pousser les esclaves du Sud à l'insurrection. C'est le moment du virage dans l'évolution de GARRISON. Dans l'organe de presse du mouvement qu'il dirige (Liberator), après avoir jugé l'initiative de BROWN "mal conçue, sauvage et semble-t-il insensée (c'est vrai et d'ailleurs à plus d'un titre...), bien que désintéressée et bien intentionnée", il écrit : "Notre point de vue sur la guerre et sur l'effusion de sang, même pour la meilleure cause, est trop connue pour qu'il soit nécessaire de le répéter ici ; mais aucun de ceux pour qui la lutte révolutionnaire de 1776 est un objet de fierté n'osera refuser aux esclaves le droit de suivre l'exemple de nos pères."

Dans les Etats-Unis d'alors, peu de gens peuvent condamner le recours à la violence lors de cette révolution, mais cela n'empêche pas de rester lucide quant aux chances de réaliser la libération des esclaves par la violence. Mais l'opinion publique, enflammée par de nombreux écrits qui "montent en sauce" la pendaison de John BROWN, après laquelle les propriétaires du Sud exulte, car elle symbolise (et pourtant dans les faits la situation reste inchangée) le rétablissement de l'ordre. William GARRISON résiste de moins en moins à l'ambiance générale et à son habitude, use d'arguments religieux et moraux pour défendre alors les opprimés qui se dressent par la violence contre leurs oppresseurs. 

Malgré tout, dans la mesure où il est possible de s'orienter dans ce dédale d'arguments, de doutes, d'oscillations et de déchirements, des auteurs comme Domenico LOSURDO pense possible de résumer l'orientation qui en émerge : la non-résistance continue à être la plate-forme "sublime, voire divinement inspirée". Mais quelle attitude prendre face à l'éventualité d'une insurrection des esclaves (qui pourtant est très loin de débuter au Sud), entreprise de façon autonome? Même si oppresseurs et opprimés utilisent la même violence, quel choix opéré, au nom de quelles valeurs? Les opprimés en utilisant la violence, même si elle ne les aide guère à se libérer, n'opèrent-ils pas un progrès, malgré tout? Leur violence ne serait-elle pas l'instrument de la colère divine contre tant d'injustices? 

Après l'attaque de Fort Sunter, GARRISON semble ne plus avoir de doutes. La vague d'indignation patriotique et de fureur guerrière,provoqué par le bombardement du fort par les troupes du Sud, voit l'entière participation de l'ex-théoricien de la non-résistance, qui ne cache pas sa joie devant l'effervescence collective. Le langage évangélique prend des accents d'Ancien Testament. Les abolitionnistes avaient prévenu longuement et longtemps les esclavagistes : le Dieu vengeur s'exprime maintenant. Dans cette perspective, même les éventuelles violations du droit dans la guerre (respect des prisonniers et des populations civiles), semblent trouver une justification ou une consécration théologique. 

En fait, le parcours du leader du mouvement engagé dans la cause de l'abolition de l'esclavage et de la non-résistance renvoie au tournant d'une génération entière. Des romans (La Case de l'Oncle Tom), des figures exemplaires documentées sur tout le Nord (Nat TURNER, l'esclave rebelle le plus célèbre des Etats-Unis). Alors que le sort des esclaves, dans un Nord qui n'en compte pas autant qu'au Sud et dans des secteurs d'activités non stratégiques économiquement, laissait auparavant l'opinion publique proche de l'indifférence, le bouillonnement intellectuel, journalistique, littéraire, et partant politique qui fait de l'esclavage l'élément emblématique (et souvent le prétexte) de l'opposition entre le Nord et le Sud, ne peut qu'enthousiasmer les militants de longue date qui avaient l'impression de prêcher auparavant dans le désert. Cela n'empêche pas, avec le temps, de considérer deux choses importantes. Une argumentation uniquement morale et religieuse, le peu d'intérêt apporté par les abolitionniste à l'analyse économique et politique, est finalement assez vulnérable à l'air deux temps ; une analyse est nécessaire pour éradiquer l'esclavage et l'empêcher de se transformer après son abolition juridique en ségrégation. Il est très dommage précisément qu'après l'abolition de lois esclavagistes les abolitionnistes ait considéré que leur combat était terminé, à l'image de GARRISON arrêtant la publication de son journal à la proclamation d'Abraham LINCOLN ; plus tard, mais assez tard, une autre génération de militants lutte contre la ségrégation, le temps que au nom de la réconciliation entre le Nord et le Sud après la première guerre moderne sanglante de l'Histoire, on panse des blessures que beaucoup ne veulent pas rouvrir en remettant sur la place publique les injustices qui perdurent contre les Noirs, dont beaucoup à cause de la guerre de Sécession, voient leur situation matérielle s'aggraver notablement. 

 

William GARRISON, Adress at Park Street Church, Boston, July 4, 1829 (Premier discours anti-esclavagiste) ; The Liberator, 1831-1865, tous les numéros sont disponibles en format pdf à htpp://fair-use.org/the-liberator). De nombreux écrits sont disponibles à https://archive.org. Un texte est en version française : Déclaration de sentiments, disponible à Wikisource. 

W. P & F. GARRISON & F.J. GARRISON, William Garrison, The Story of His Life Told by His Children, Fisher, Londres, 4 volumes. 

Domenico LOSURDO, La non-violence, une histoire démystifiée, éditions delga, 2015. 

 

 

 

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4 mars 2018 7 04 /03 /mars /2018 07:06

     Charles Thomas STEARNS est un politicien et pacifiste américain, membre du Conseil Territorial du Minnesota de 1849 à 1858. Membre important de la ville de Saint Cloud, il contribue à la formation du Comté de Stearns en 1855. 

   Une des figures les plus rigoureuses du mouvement non-violent et abolitionniste, il s'est refusé en 1840 de participer à la milice et à payer l'amende imposée pour avoir "fui ses obligations". Il est emprisonné pour cela, ce qui ne l'empêche pas d'avoir ensuite une conséquente carrière politique. Pourtant, contrairement à d'autres représentants du mouvement, eux aussi impliqués à un titre ou à un autre dans la vie politique du territoire, plus dociles ou plus pragmatiques, il considère comme inadmissible le recours non seulement à la violence proprement dite mais aussi à la "force physique non blessante" utilisée pour bloquer un délinquant.

En septembre 1855, malgré les événements (notamment la promulgation de la Fugitive Slave Law) et la division du mouvement pacifiste, il est encore confiant : "L'option de la résistance et le refus d'obéir au diable sont toujours praticables : les adeptes de la non-violence peuvent-ils assister sans réagir à l'expansion de l'esclavage et aux blessures voire à la mort de tous ceux qui essaient de s'opposer?" En décembre de la même année, il déclare : "Je ne participe pas aux préparatifs de guerre, mais je crains, si une lutte devait éclater de na pas être capable de rester de côté et de voir mes hommes tués, sans prendre un fusil ni appuyer sur la gâchette." C'est ce qui arrive.

Au début de l'année 1856, STEARNS franchit le Rubicon, mais il essaie encore, de façon aventureuse, de concilier la profession de foi non-violente avec sa participation à la lutte armée. Après avoir affirmé ne plus réussir à assister inerte aux assassinats des abolitionnistes, perpétrés de sans-froid au Kansas par les esclavagistes, il poursuit son argumentation ainsi : "La non-résistance interdit non seulement d'effacer la vie d'un être humain. Mais Dieu ne faisait pas référence à ces démons : ceux-ci sont l'engeance de Satan, et doivent être tués comme on tue des lions et des tigres. J'ai toujours dit que je tuerais une bête sauvage. Si je tue ces êtres infernaux qui viennent du Missouri, ce sera sur la base du même principe (...) Je ne devrais pas le faire s'ils étaient des ennemis ordinaires. Mais ces hommes ne sont pas des hommes, mais des bêtes sauvages (...) Comme toujours, j'aime tous les hommes, mais ces fous et brigands à la fois et, déplus, ivrognes, ne sont pas des hommes." (ZIEGLER) 

C'est dire l'ambiance qui règne à cette époque, si un homme qui se dit non-violent et pacifiste écrit cela... C'est que se mêlent de plus en plus aux hommes de mains des propriétaires des esclaves en fuite, de véritables bandits qui profitent de la situation de désordre qui règne de plus en plus aux frontières des Etats du Sud et du Nord.

    Pour STEARNS, il n'y a pas de contradiction entre le principe de l'inviolabilité absolue de la vie humaine et sa décision de combattre les armes à la mains les esclavagistes - du coup démonisés - du fait qu'on ne peut réellement les subsumer dans la catégorie d'homme : ce sont des bêtes ou des démons. La cohérence formelle est sauve : en procédant à la déshumanisation de l'ennemi, STEARNS ne semble même pas soupçonner que des mots d'ordre analogues à ceux qu'il lance ont produits les massacres des Indiens! (LOSURDO)

   

   Charles STEARNS est l'auteur de nombreux ouvrages : Principles of Religion and Morality ; The Fugitive Slave Law  of the United States, shown to be unconstitutional, impolitic and diabolical ; The Way of the Abolish Slavery, Facts in the Life of General Taylor, the Cuba blood-hound importer, the extensive slave-holder, and the hero of the Mexican War ; Report of the Case of Charles Sterns against J.W. Ripley, in the Circuit Court of the United States, at Boston, November Term, 1850, for Malicious Prosecution : His Honor Judge Sprague, Presiding ; The Black Man of the South, and the Rebels : Or, the Characteristics of the Former, and the Recent Outrages of the Later... Tous réédités en anglais entre 1969 et 2010, mais aucun n'est traduit en Français...

 

Domenico LOSURDO, La non-violence, une histoire démystifiée, éditions delga, 2015. V.H. ZIEGLER, The Advocates of Peace in Antebellum America, Indiana University Press, 1992.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vraiment pénible ce correcteur orthographique imposé par over-blog!

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3 mars 2018 6 03 /03 /mars /2018 08:39

  Hans DELBRÜCK est un historien militaire et un homme politique allemand. Ses écrits concernent principalement l'histoire de l'art de la guerre.

Son Histoire de l'art de la guerre en quatre volumes), dont la troisième édition parait en 1920 est précédé ou suivi de plusieurs ouvrages, l'un centré sur les Perses et les Burgondes (1887), un autre sur la stratégie de PÉRICLÉS comparée à celle de FREDERIC LE GRAND (1890), ou un autre encore sur la vie de Neithardt von GNEISENEAU (1894). 

Formé à l'université de Heidelberg et de Bonn, il participe comme soldat à la guerre franco-prusse de 1870-1871. Tuteur du Prince Waldemar de Prusse de 1868 à 1879, il sert au Reichstag de 1882 à 1883 (il est membre du Reichstage allemand ensuite de 1884 à 1890). Il est membre du Parti conservateur libre.

Devenu professeur d'histoire moderne à l'université de Berlin en 1885, il se consacre alors à l'histoire de l'art militaire. 

Pendant la Première Guerre Monsiale, il reste pessimiste sur les chances de l'empire allemand de l'emporter. Membre de la délégation allemande durant la Conférence du Traité de Versailles, il tente en vain d'éviter à l'Allemagne de supporter tout le poids financier imposé par les Alliés. 

 

Un des tous premiers historiens militaires universitaires

     Hans BELBRUCK est le premier grand spécialiste d'histoire militaire formé dans les universités. Son approche inédite bouleverse les méthodes de recherche antérieures dans une discipline dont il est quasiment le fondateur. Il mène de front une carrière d'historien à l'université de Berlin et une carrière d'éditorialiste à la revue politique Preussische Jahrbücher. C'est par le biais de ces deux activités qu'il devient l'un des intellectuels les plus renommés de son époque en Allemagne. Il fréquente entre autres Max WEBER et Friedrich MEINECKE. Doté d'un esprit indépendant et novateur, DELBRUCK devient l'une des figures les plus controversées de cette période. En effet, les militaires voient d'un mauvais oeil l'arrivée d'un civil dans un domaine qu'ils croient réservés aux seuls professionnels, et les universitaires acceptent mal qu'un historien puisse s'adonner au journalisme. Ses commentaires politiques, qui couvrent la période 1871-1918 ainsi que l'après-guerre, lui valent beaucoup d'inimités, surtout au sein de l'état-major allemand qu'il ne se prive pas de critiquer.

Véritable pionnier, il impose, non sans mal, l'histoire militaire comme discipline universitaires à part entière. Son ouvrage monumental, L'Histoire de l'art de la guerre, reste inégalé non seulement par l'étendue du champ historique qu'il recouvre mais surtout par l'innovation scientifique qui préfigure son analyse historique. DELBRUCK se veut à la pointe de sa discipline et applique une méthode de travail qui lui permet de procéder à une analyse historique extrêmement précise. Il en tire des enseignements qu'il peut appliquer à différentes situations à travers l'espace et le temps. Il remet notamment en question certains faits historiques concernant les grandes batailles. C'est grâce à l'apport de données scientifiques modernes sur la guerre contemporaine et la géographie physique et humaine qu'il peut regarder d'un oeil neuf les conflits du passé et détruire certaines légendes. ll y ajoute une typologie des guerres, des stratégies et des tactiques qui lui permet d'effectuer des analyses comparatives de conflits ayant eu lieu à des époques différentes. A cette méthode, il donne le nom de Sachkritik. Cette approche produit des résultats révolutionnaires, en particulier pour ce qui concerne la taille des armées engagées dans divers conflits antiques (en les réduisant parfois de façon drastique).

Cette nouvelle vision de l'histoire de la guerre l'amène à extrapoler de cette vaste étude historique quelques conclusions importantes en matière de stratégie, conclusions théoriques que le commentateur politique sait appliquer à sa critique des événements contemporains. Ces conclusions se situent à trois niveaux : politique, stratégique et tactique. Lecteur attentif de CLAUSEWITZ, il met en relief les rapports interdépendants entre la politique et la stratégie. Contrairement aux militaires allemands de l'époque qui ne voient en CLAUSEWITZ qu'un théoricien de la guerre à "caractère absolu" et qui veulent dégager le phénomène guerrier de l'emprise de la politique, DELBRUCK est convaincu que la relation ente politique et stratégie est l'élément clé qui définit le débat sur la guerre. Pour comprendre la guerre, pense-t-il, l'historien doit la replacer dans son contexte social et politique, contexte qui détermine les choix stratégiques des protagonistes. En procédant ainsi, il se distancie de l'approche populaire à son époque, qui veut comprendre la guerre comme un phénomène unique fonctionnant suivant ses propres lois.

Sur le plan stratégique, il voit se dessiner au cours des siècles deux types distincts de conflits. Le premier type est guidé par une stratégie d'anéantissement, le seconde est défini selon la stratégie de l'usure. la première stratégie se distingue de la seconde en ce qu'elle n'a qu'un "pôle", la bataille, alors que la seconde en a deux, la bataille et le mouvement. La stratégie de l'usure, ou stratégie bipolaire, a pour objet d'affaiblir l'ennemi progressivement, à l'aide de manoeuvres dont le but n'est pas de détruire physiquement l'adversaire mais plutôt de le pousser à bout afin de le placer dans une position d'infériorité lorsqu'il va négocier la paix.La stratégie d'anéantissement a pour objet de concentrer ses forces sur une attaque rapide et puissante, dont l'aboutissement est la destruction des forces ennemies; DELBRUCK caractérise la stratégie napoléonienne, tout comme celle d'ALEXANDRE ou de CÉSAR, comme une stratégie d'anéantissement, alors qu'il perçoit la stratégie de FREDERIC LE GRAND comme l'exemple type de la stratégie bipolaire. Critiqué par l'état-major allemand sur la validité de cette dichotomie stratégique, il persiste dans ses convictions en démontrant que CLAUSEWITZ lui-même avait tenté de développer cette théorie peu avant sa mort.

Au niveau tactique, il est persuadé que les formations constituent le secret de la supériorité militaire. C'est grâce à l'évolution des unités tactiques que Rome a pu assurer sa supériorité en passant de la phalange grecque à des formations plus complexes et mieux disciplinées. Le renouveau de ce type de formation dès la fin du XVe siècle, qui voit son apogée avec NAPOLÉON, marque l'histoire militaire contemporaine. En ce sens, DELBRUCK revient aux propos de MACHIAVEL qui envisage au début du XVIe siècle, le retour des unités tactiques romaines dans un avenir proche et insiste sur la supériorité du fantassin par rapport au cavalier. Il voit un lieu direct ente la force de l'Etat et celle de ses unités tactiques dont la structure dépend avant tout de la discipline de troupes organisées autour d'une infanterie qui domine les forces armées. Il attribue plus d'importance à la réapparition de ces unités tactiques qu'à l'avènement des armes à feu dans ce qu'il perçoit comme la révolution stratégique de l'ère moderne. (BLIN et CHALIAND)

 

Politique et guerre

   Nulle part, fait observer Gordon GRAIG, dans son Histoire de l'art de la guerre, DELBRUCK n'entreprend une analyse générale de la relation entre la politique et la guerre. Mais en passant d'une époque historique à l'autre, il ajuste le purement militaire à son contexte général, en illustrant le rapport étroit entre les institutions politiques et militaires et en montrant comment les changements survenus dans un domaine se répercutent nécessairement dans l'autre. Il fait observer que le Gevierthaufe est l'expression militaire de l'organisation villageoise des tribus germaniques et il montre comment la dissolution de la vie communale germanique conduit à la disparition du Gevierthaufe en tant qu'unité tactique. Il explique comment la fusion des éléments aristocratiques et démocratiques des divers cantons et l'union de la noblesse urbaine avec les masses paysannes permettent la victoire des Suisses du XVe siècle. Il montre de quelle manière, à l'époque de la Révolution française, le facteur politique, en l'occurence "l'idée nouvelle de défense de la patrie, inspira à la masse (des soldats) une volonté tellement bonifiée qu'il fut possible d'élaborer une nouvelle tactique...".

Avant même l'poque de DELBRUCK, on considère comme une évidence que la politique et la guerre sont étroitement liées. Mais c'est une évidence qu'il faut étudier sous tous les angles et illustrer par des événements réels. Le service que rend DELBRUCK aux théoriciens militaires réside dans la manière systématique dont il illustre cette corrélation des facteurs politiques et militaires à toutes les époques.

Si les études de DELBRUCK gênent si considérablement l'establishment militaire, ce n'est pas parce qu'il ignore ces liens entre politique et guerre. Mais c'est tout simplement, qu'en n'en faisant pas état, les militaires militaires allemands facilitent leur entreprise hégémonique dans la sphère politique et partant dans la société toute entière. Si dans l'Empire prusse, cette hégémonie n'est que très imparfaite, elle devient une réalité indépassable dans l'Empire allemand qui suit.

 

Hans DELBRUCK, History of the Art of War within the Framework of Political History, Greenwood Press, 1975-1985. Traduit par Catherine Ter SARKISSIAN, on trouve un extrait de son livre dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990. Tous ses ouvrages sont en langue allemande et apparemment pas traduits en Français.

Arden BUCHOLZ, Hans Delbruck and the German Military Establishment, Iowa City, 1985. Gordon GRAIG, Hans Delbruck, l'historien militaire, dans Les Maitres de la stratégie, Sous la direction de E.M. EARLE, Berger Levraut, 1980. 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

 

 

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2 mars 2018 5 02 /03 /mars /2018 09:47

      La philosophie analytique, issue au XXe siècle de l'empirisme et du pragmatisme traditionnels, et plus près de l'empirisme logique et des travaux de Georges MOORE (1873-1958) et de Bertrand RUSSEL (1872-1970) retouche l'esthétique qu'au début des années 1950. Les idées de Ludwig WITTGENSTEIN (1889-1951) relatives à l'analyse du langage ordinaire, publiées à titre posthume dans Les investigations philosophique de 1953, permettent d'aborder dans le cadre de la philosophie analytique les problématiques esthétiques. Sa théorie des jeux de langage est fructueuse et mieux adaptée que les autres approches philosophiques analytiques au langage esthétique

"Telle que l'abordait cette jeune esthétique analytique, explique Danielle LORIES, la question qui servira ici de fil conducteur, celle de la définition de l'art, engageait des décisions relatives à certains objets, dont on pouvait se demander s'il convenait ou non de leur reconnaitre le statut d'art. Un trait remarquable de l'esthétique analytique fut dès lors et demeura ensuite son attention aux créations contemporaines les plus déroutantes. Elle se mit dès le début et essentiellement à l'écoute de l'art de son temps. En posant la question : "qu'est-ce que l'art? peut-on le définir?", ce courant s'est efforcé de relever le défi que lance toujours au théoricien l'art contemporain."

Pour Danielle LORIES, l'attention à l'influence de Ludwig WITTGENSTEIN aide à comprendre la succession des différentes attitudes à l'égard de la définition de l'art dans les deux décennies 1950-1960. Les premiers développements analytiques sur la question tendent à conclure à une impossibilité théorique de la philosophie face à l'art contemporain. Mais sans doute en partie pour asseoir les assises théoriques et l'influence pratique de la philosophie analytique, plusieurs auteurs tentent d'aller plus loin que ce qu'en dit Morris WEITZ (né en 1916), dans Le rôle de la théorie en esthétique (publié en 1956). Ainsi George DICKIE (né en 1926) élabore une théorie institutionnelle de l'art dans un livre Art and Aesthetic. An Institutionnel Analysis, publié en 1974. Auquel répondent plus tard dans des variantes théoriques opposées ou plus nuancées Arthur DANTO (né en 1924), Nelson GOODMAN, John DEWEY, Jerome STOLNITZ, Monroe BEARDSLEY....

      L'esthétique analytique se caractérise en fin de compte par un rejet initial de la question du beau au profit de la question de l'art lui-même, qui n'a pas besoin d'être beau pour exister et être reconnu comme tel. Les esthéticiens analytiques réfléchissent en ce sens sur ce qui fait qu'une oeuvre est une oeuvre d'art, par opposition à d'autres objets du monde qui ne sont pas de l'art, sur la question de l'ontologie de l'oeuvre d'art. En France, les philosophes et sémioticiens Paul RICOEUR et Gérard GENETTE discutent des analyses de Nelson GOODMAN dans leurs oeuvres. Jean-Pierre COMETTI, Jacques MORIZOT et Roger POUIVET popularisent en France l'esthétique analytique surtout de langue anglaise et produit des travaux au sein de ce courant philosophique, même si dans différents dictionnaires d'esthétique on en parle relativement peu. A eux trois, ils ont fondé en 2003 la Revue francophone d'esthétique.

L'esthétique analytique dialogue constamment avec les oeuvres d'avant-garde de l'art contemporain, notamment avec celle de DUCHAMP et de WARHOL. L'éventail des discussions est très large et touche pratiquement tous les arts, de la musique à l'architecture.

   De même que WITTGENSTEIN propose à plusieurs reprises une théorie des couleurs qui ne soit ni physique, ni psychologique, ni physiologique, ses continuateurs et parfois contradicteurs  insistent sur des aspects symboliques et par extension sociaux - sans pour autant reprendre les thèmes de l'école de Francfort. L'idée poursuivie est qu'il y a dans nos termes de couleurs et dans la manière dont nous les utilisons des régularités que nous pouvons mettre à jour de façon purement conceptuelle. Ainsi l'opposition entre les couleurs primaires vert et rouge semble être d'un autre statut que la simple différence entre le vert et le bleu ; ou encore : l'impossibilité d'avoir un médium transparent et blanc qui ne soit pas laiteux contraste avec la possibilité d'un médium coloré et transparent. WITTGENSTEIN tente de rassembler ces distinctions conceptuelles d'abord de façon systématique (dans les Remarques philosophiques, traduit chez Gallimard en 1975), puis en analysant au cas par cas la grammaire de nos différents concepts de couleur (dans les Remarques sur les couleurs, traduit par Gérard GRANEL, TER, 1994). Ses continuateurs, comme les artistes qui se réclament de ce courant ont en commun de refuser la théorisation et la recherche du beau comme idée ou norme, pour poser à la place une définition de l'art comme fonction symbolique toujours à décrypter à partir de l'oeuvre elle-même et de son langage propre, sans lui appliquer une essence à priori. L'esthétique analytique s'oppose donc à de nombreuses philosophies de l'art qui la précède, celles de PLATON, d'ARISTOTE, PLOTIN, FICIN, et celles qui s'en inspirent. Ce décryptage s'opère souvent à partir d'une description de l'oeuvre d'art. 

 

Christiane CHAUVIRÉ et Jérôme SACKUR, Wittgenstein, dans Le Vocabulaire des philosophes, tome 4, ellipses, 2002. Danielle LORIES, La philosophie analytique face à l'art contemporain, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'Atelier d'esthétique, de boeck, 2014.

 

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1 mars 2018 4 01 /03 /mars /2018 10:26

       Les dilemmes politiques et moraux qui traversent les associations pacifistes aux Etats-Unis, très ouvertes sur les conflits internationaux, reviennent sous une forme aigüe, après la vague des révolutions de 1848 en Europe, à propos de la révolte des Cipayes en Inde. Des intellectuels comme TOCQUEVILLE s'indignent des horreurs des insurgés et appuient la "nécessité de rétablir l'ordre".

La majorité des membres de l'American Peace Society argumente ainsi : même si la domination de l'Angleterre en Inde a une origine illégitime, les gouvernants ont en tout cas l'obligation de maintenir l'ordre et de le faire respecter. Les insurgés ont le tort d'avoir recours à la violence, de violer les normes légales en vigueur, d'être en dernière analyse des hors-la-loi et des criminels. Il ne s'agit donc pas d'une guerre mais d'un affrontement entre déliquance criminelle et forces de l'ordre. Le soutien à c es dernières ne compromet pas la cause pacifiste, la cause d'un mouvement né du devoir de combattre les guerres proprement dite, les conflits armés entre les Etats. On retrouve souvent ce genre d'argumentation tout le long du XIXe siècle et pas seulement aux Etats-Unis. La majorité des pacifistes d'alors concentre ses attaques sur la rébellion violente des opprimés, sans même formuler de critiques sur les modalités (brutales) de rétablissement de l'ordre. Il faudra un certain temps pour la mouvance pacifiste et non-violente pour analyser les violences structurelles sociales et politiques, et ne pas s'en tenir aux expressions de la violence physique, notamment d'ailleurs sous l'influence de la mouvance marxiste et socialiste. 

Par contre, en ce qui concerne les réactions pour l'instant à la révolte des Cipayes, la société soeur constituée en Angleterre, la London Peace Society ne se reconnait pas dans l'attitude de l'American Peace Society. Elle se dissocie de celle-ci et n'hésite pas à parler de guerre à propos du conflit en Inde. Les attitudes diffèrent énormément selon que l'on a affaire à une organisation dans un milieu encore global rural et marchand ou à une organisation en pleine société industrielle, habituée à côtoyer des mouvements socialistes ou même marxistes avant la lettre et obligée de réfléchir aux conflits d'une autre manière. La Société de paix anglaise condamne la violence, y compris du gouvernement anglais, et dénonce en premier lieu la "cupidité démesurée et l'ambition" de la puissance coloniale, ses "honteuses agressions", sa prétention de "gouverner l'Inde par l'épée" et la "dégradation de 150 millions de personnes". On trouve là des thèmes proches de ceux plus tard des syndicats britanniques dans leur attitude face au boycott du commerce anglo-indien par le mouvement non-violent de GANDHI. 

Si une fraction du mouvement pacifiste refuse de subsumer sous la catégorie de violence la répression de la révolte, l'autre fraction méprise le recours à ce subterfuge ; mais alors qu'elle déclare condamner les diverses formes de violence déployées par chacun des parties en lutte, la London Peace Society finit en réalité par procéder à une hiérarchisation et par désigner en premier lieu la violence colonisatrice. L'attitude de Karl MARX face à la "catastrophe" n'est pas très éloignée. S'il reconnait que les insurgés se sont rendus responsables d'actes horribles, il se moque cependant de l'indignation morale à sens unique à laquelle s'abandonnent les chantres du colonialisme et de la civilisation occidentale supérieure. 

Même si les débats se mènent parfois de manière parallèle dans le mouvement ouvrier et socialiste et chez les pacifistes qui appartiennent souvent à la classe aisée, il existe des correspondances qui ne doivent rien au hasard dans les arguments utilisés dans l'un et chez l'autre.

Dans le mouvement pacifiste, à cette première crise qui se développe sur les deux rives de l'Atlantique, s'ajoute une seconde qui s'aggrave au fur et à mesure qu'on s'approche de la guerre de Sécession. 

      Si Domenico LOSURDO date de 1850, au lancement de la Fugitive Slave Law qui permet aux propriétaires du Sud de récupérer des esclaves réfugiés au Nord et qui comporte pour les Noirs libres le risque d'être réduits en esclavage après avoir été désignés comme esclaves en fuite, cette seconde crise, elle couve depuis un certain temps déjà car l'abolition de l'esclavage constitue très tôt une perspective partagée par beaucoup, et pas seulement au sein de la mouvance pacifique, et suscite de nombreux débats. Bien avant 1850,  les adeptes même de la non-résistance poussent les esclaves à la désobéissance pacifique à l'égard d'une loi injuste et tyronnique, en leur conseillant donc la fuite, et de nombreux Blancs et Noirs participent à l'alimentation de filières d'évasion. En face des dangers accrus créés par cette nouvelle loi, qui est elle-même un compromis (acceptation pour que de nouveaux États entrant dans l'Union choisissent la prohibition de l'esclavage sur leur territoire en échange du "respect" du droit de propriété), quel comportement faut-il suggérer désormais aux esclaves? Avec l'entrée en vigueur de la nouvelle loi, leur unique espoir réside dans une course prolongée jusqu'au Canada. Mais pour rejoindre la terre promise de la liberté, les esclaves doivent se soustraire, avec l'appui actif des abolitionnistes, à la poursuite des forces de l'ordre (et des chasseurs de primes) décidées à faire respecter la loi et à les capturer. Le principe de non-résistance risque alors de tomber en crise, comme le confirment les affrontements qui ont souvent lieu au cours des battues organisées pour récupérer le bétail humain fuyant ses "légitimes" propriétaires. N'oublions pas que les territoires le long de la côte Est sont encore étroits. Pour éviter le glissement dans la violence, faut-il changer de ligne de conduite et inviter les esclaves en fuite à se livrer docilement aux forces de l'ordre et donc au pouvoir absolu et à la vengeance de leurs patrons? Dans ce deuxième cas les abolitionnistes chrétiens arrivent à garder leur cohérence non-violente, mais en collaborant indirectement à la violence de l'esclavagisation  et en imposant aux esclaves en fuite une sorte d'obligation au martyre. 

On conçoit bien le caractère rageur du débat qui se développe alors, d'autant que l'affrontement, qui devient endémique, entre partisans et adversaires de l'institution de l'esclavage, à l'intérieur même parfois des États esclavagistes, tourne quasiment à la guerre civile. Au Kansas en 1854, deux gouvernements opposés et deux fractions armées s'opposent. Pendant longtemps, les leaders des mouvements pacifiques se bercent d'illusion sur une extinction progressive de l'esclavage confiné au Sud. En fait, dépassant ce débat, des hommes et des femmes, prenant conscience des réalités tragiques, s'engagent de plus en plus en faveur de la fuite des esclaves. Formés souvent en lisant la presse publiée par un mouvement qui est depuis des décennies à l'avant-garde du mouvement abolitionniste en général, ils s'engagent bien davantage. Car derrière eux se dessinent une opinion publique anti-esclavagiste qui exerce une pression de plus en plus forte sur l'élite politique, sans compter qu'en son sein, des voix soutiennent déjà ce mouvement. Le compromis de 1850 n'a contenté enfaite ni les uns ni les autres, d'autant que les dissensions entre Etats du Sud et Etats du Nord ne concernent pas seulement l'esclavage. Toute une série de contentieux politiques, commerciaux et juridiques s'amalgame jusqu'à ce que pour beaucoup cette question de l'esclavage ne constituent qu'un prétexte. Dans un contexte de méfiance entre États qui remontent aux treize colonies anglaises, cette question est de plus en plus mise en évidence , et même en sauce, pour stigmatiser moralement les concurrents transformés de plus en plus en adversaires... Certains leaders pacifistes, comme Charles STEARNS, choisissent d'ailleurs la confrontation même si leurs convictions de non-résistants peuvent en souffrir. 

     Lorsqu'interviennent la proclamation de la sécession en cascade des Etats du Sud et la formation dans la foulée d'une Confédération esclavagiste, les termes du choix qui s'impose s'avèrent plus claires : relever le gant du défi lancé par les propriétaires d'esclaves et faire plier par la force leur rébellion ; ou bien subir la pérennisation de la violence implicite dans l'institution de l'esclavage. 

Au début, l'American Peace Society semble favorable à une séparation non-violente entre les deux parties de l'Union. D'aucuns voient même dans cette perspective un tournant dans l'histoire universelle, une étape importante vers la réalisation de la paix perpétuelle. Par exemple George BECKWITH, dans l'American Advocate of Peace, écrit qu'on a là l'occasion de démontrer que l'on peut toujours éviter la guerre. Le pays (Etats-Unis) qui a donné l'exemple d'une organisation politique fondée sur le self-government et la démocratie (en laissant de côté le sort réservé aux Indiens et aux Noirs) peut "déployer devant les nations étonnées une leçon nouvelle et plus sublime : une nation peut être démembrées et révolutionnée sans verser de sang". Ces écrivains tombent évidemment de haut quand la guerre de Sécession se profile, mais cela ne veut pas dire pour autant qu'il n'existe pas dans l'histoire de séparation sans guerre, témoin l'exemple récent de la séparation de la Tchécoslovaquie en République Tchèque et en Slovaquie, même si par ailleurs, il n'est pas sûr que le bilan de cette séparation soit positif. L'exemple aussi de l'autonomisation de plus en plus grande des régions en Europe, s'il n'est pas une séparation, est tout de même une démonstration que l'on peut répartir autrement des pouvoirs politiques, économiques et sociaux sans violence... Mais dans le cas présent, qui se renouvelle parfois pour d'autres endroits (dans la fédération de Russie par exemple) ou d'autres temps, et qui montre qu'on est loin de l'exemplarité souhaitée par certains leaders non-violents, il y a comme une certaine myopie dans l'analyse des situations. C'est surtout après Fort Sumter (voir l'histoire de la guerre de Sécession), quand la Confédération met le feu aux poudres en attaquant militairement, la possibilité d'une issue pacifique est presque définitivement compromise. Certains, ayant pris acte qu'il n'y a alors plus de place pour la profession de foi non-violente dans le débat public, ni au Sud ni au nord, s'enfuient à Londres. Mais cette fuite du pays et des responsabilités de chacun n'est pas universelle. Malgré de persistantes polémiques et des accusations de trahison, l'American Peace Society prend en grande majorité position en faveur de la politique d'Abraham LINCOLN, d'autant que cette politique est réellement longtemps une politique de recherche du compromis. 

Dans ce cas aussi, pour justifier son choix, alors qu'il n'avait probablement pas à le faire, le mouvement engagé à défendre la cause de la non-violence a recours à la stratégie argumentative déjà vue à l'occasion de la répression de la révolte des Cipayes : il ne s'shot pas d'une guerre mais d'une rébellion criminelle et de sa juste répression. Les soldats du Nord sont en définitive au service de l'ordre public. Mais cette position tient difficilement dans le débat public : cette "opération de police" prend une allure jamais vue ; il s'agit d'une véritable guerre civile avec des batailles dont l'ampleur préfigure ce qui se passe ensuite en Europe durant la Première Guerre Mondiale. Cet état des faits provoque dans la mouvance des organisations pacifistes, mais aussi très largement dans l'opinion publique, tant sur les contemporains de la guerre civile que sur leurs historiens immédiatement après la défaite du Sud, des évolutions tourmentées, comme par exemple du leader le plus prestigieux du mouvement abolitionniste et non-violence, William L. GARRISON. 

 

Domenico LOSURDO, La non-violence, une histoire démystifiée, éditions delga, 2015.

 

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28 février 2018 3 28 /02 /février /2018 13:17

     David Low DODGE, fermier, instituteur puis commerçant en marchandises non périssables dans le Connecticut aux Etats-Unis, pacifiste et non-violent américain, participe à la création de la New York Peace Society avant de fonder la New York Bible Society et la New YorkTract Society. Il est considéré comme l'auteur en 1812, en pleine guerre anglo-américaine, du premier manifeste publié du mouvement non-violent naissant : War Inconsistant with the Religion of Jesus Christ.

      Avant cela, il publie en 1809 un autre pamphlet sur le futilité de la guerre. The Mediator's Kingdom not of this World, suivit par bien d'autres. DODGE est le président de la New York Peace Society fondée en 1815. C'est le premier dans le monde (anglophone au moins) - quatre mois avant l'association de Noah WORCESTER (Massachusetts Peace Society et un an avant l'English Peace Society - à créer ainsi une organisation pacifiste à vocation politique, précurseur de la New National Society de 1829 à la formation de laquelle il participe également. Il est président et membre de cette Society jusqu'à sa mort. 

      Alors qu'il ne bénéficie que d'une maigre instruction, il lit à fond (en possède à la fois la lettre et l'esprit) les quelques livres à sa disposition, une Bible, quelques livres de géographie et d'histoire. Dans un environnement parental de forte religiosité, il acquiert un véritable sens de la théologie et de la logique. Doté de facultés pédagogiques certaines, il quitte la ferme pour des écoles où il enseigne, comme on enseignait à l'époque, c'est-à-dire suivant une pédagogie collective et avec peu de moyens, centré sur la lecture et l'écriture... et la Bible. C'est contraint par des obligations familiales - mauvaise santé de plusieurs membres de sa famille - qu'il se voit contraint d'exercer plusieurs petits métiers dans le commerce, jusqu'à être sollicité pour diriger quelques petites entreprises. Doté d'un réel sens commercial, ses affaires deviennent florissantes et il utilise sa richesse pour militer en politique, fréquentant plusieurs politiciens du Congrès local. Il parvient à tisser un réseau de relations tel qu'il trouve facilement les financements aux associations pacifistes qu'il crée. Que ce soit dans ses affaires politiques ou dans ses entreprises politiques, il sait s'entourer de véritables associés qui pensent dans le même sens que lui : ferveur religieuse et pacifisme vont de pair pour une grande partie de ses amis.

Il faut se représenter l'époque : tout est à faire et presque et les multiples pionniers dans tous les domaines s'activent, quel que soit leur niveau d'instruction ou d'éducation. Et parmi ces pionniers, David Low DODGE, sa famille et ses amis, sont particulièrement actifs, consacrant leurs ressources à la cause qui leur est chère. Les prières, prêches, tracts, sermons, toutes les occasions sont bonnes pour promouvoir la cause pacifiste. 

Le succès des entreprises commerciales créées, gérées et transmises par David Low DODGE est tel qu'elles figurent longtemps parmi les entreprises les plus importantes de la région (commerce extérieur), à l'image des Quakers qui font commerce de leurs célèbres céréales. Et les fils, petits-fils... poursuivent dans le même esprit, s'attirant de généreux donateurs (Carnegie par exemple) pour financer des centres ou maisons pour la paix. 

 

David Low DODGE, The Mediator's Kingdom do not of This World, 1809 ; War Inconsistent with the Religion of Jesus Christ, 1812. Les deux textes sont disponibles (non traduits en Français) en format Kindle (voir amazon.fr à faible coût). On y trouve une biographie détaillée due à Edwin D. MEAD (1904)

Peter BROCK, Pacifism in the United States : from the colonial era to the first World War, Princeton University Press, 1968. 

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28 février 2018 3 28 /02 /février /2018 09:32

   Membre de l'École de Francfort, Walter BENJAMIN (1892-1940), dont la rencontre avec ADORNO en 1923 infléchi sa pensée dans un sens plus matérialiste, maintien une recherche d'une extrême diversité, recherche fragmentée et plurielle qui aborde des objets aussi différents que le langage, la littérature, la poésie, la traduction, GOETHE, BAUDELAIRIEN, PROUST, Berlin-Paris, la peinture, l'architecture, la photographie, le cinéma... Dans une perspective tour à tour théologique, philosophique, sociologique et critique, sans que l'on sache lequel de ces points de vue domine l'acuité de son regard. Tout analyse doit donc éviter d'en trahir la singularité. 

Il faut constater que l'art occupe dans ses investigations, comme le fait Rudy STEINMETZ, "C'est essentiellement, écrit-il, à travers lui, dans la prise en compte des métamorphoses engendrées par la "modernité" (Marc JIMENEZ, Walter Benjamin et l'expérience esthétique, Qu'est-ce que l'esthétique?, Paris, Gallimard, 1997), qu'il tentera de comprendre le mouvement plus général de transformation qui bouleverse la société toute entière à l'heure du capitalisme. Sous cet angle, il est légitime, à la suite de Rainer Rochlitz (Présentation de Walter Benjamin, dans Oeuvres I, Gallimard, 2000), de distinguer deux grandes périodes scandant l'esthétique benjaminienne : une période spiritualiste ou théologie-métaphysique, qui s'achève aux alentours du milieu des années vingt, durant laquelle la question de l'origine du langage, du rôle de l'oeuvre littéraire et le problème de la traduction monopolisent toute l'attention du philosophe, et une période sociologie-matérialiste, frappé au sceau du marxisme, où il s'efforcera de saisir l'impact des nouvelles technologies (la photographie, le phonographe, le cinéma) et des innovations culturelles (la presse, l'urbanisme...) sur le statut traditionnel de l'art à la charnière des XIXe et XXe siècles."

  Dans une réflexion sur le langage adamique (en référence à l'Ancien Testament) et le langage littéraire, Welter BENJAMIN se livre à une interrogation sur la finalité de l'oeuvre d'art. Instrument de transmission? Instrument de communication? L'oeuvre littéraire, auparavant conçue comme transmission de la parole de Dieu, et elle l'est dans sa première période de chercheur, dépasse le clivage sujet-objet auquel KANT a réduit - à tort selon lui - notre expérience afin de fonder sa théorie de la connaissance sur le modèle de la physique mathématique qui prévalait au siècle des Lumières. Dans son étude d'A la recherche du temps perdu, de PROUST, dont il met en chantier avec Franz HESSEL la traduction en allemand, il considère qu'une telle oeuvre constitue une tentative de ressaisir le sens véritable de l'expérience appauvrie par le développement de l'industrie capitaliste qui modifie considérablement le regard et les attentes de l'homme devant le monde. A la recherche du temps perdu est d'ailleurs l'une des dernières tentatives de le faire. Le déclin de l'aura de l'oeuvre d'art est significatif de la modernité. Ce déclin est le thème le plus récurrent de ses textes d'après 1930. Tout dans la technique, de la retouche à la reproduction, conduit à un détachement de l'oeuvre d'une aura dont il décrit les trois traits remarquables : l'adéquation du moyen artistique à son modèle, l'adhérence de la présence de celui-ci dans la trame iconique de celle-là, la sacralisation du modèle due aux contraintes technique inhérentes à la photographie des premières années. Toutes les "améliorations techniques" constituent des altérations, croissantes d'ailleurs avec le temps dans la modernité, de cette aura. Walter BEJAMIN ne va pas beaucoup plus loin. On a une certaine difficulté, à la lecture de ses dernières oeuvres notamment, à voir quelles conséquences BENJAMIN tire d'un tel constat. 

"D'un côté, explique encore Rudy STEINMETZ, la mise à mal de la valeur d'authenticité de l'art ébranle l'assise théologique de la théorie esthétique de Benjamin, choc dont on perçoit les secousses jusque dans la période marxiste. La disparition de l'aura signe, dans une perspective hégélienne à laquelle il n'est pas loin de souscrire, la disparition du grand art, c'est-à-dire de l'art sacré dont le processus de sécularisation dans le "culte de la beauté" est entamé depuis la Renaissance. (...) D'un autre côté, la substitution de la "valeur d'exposition" de l'art à sa "valeur cultuelle" prend l'allure d'une régénération. Elle le transmue en une valeur culturelle à même d'être offerte à l'appréciation d'un public toujours plus vaste. S'il y a un risque de voir part rabaissé à n'être rien d'autre qu'un bien de consommation (...) ce risque est aussi une chance. Chance de mutation de sa fonction théologique en une fonction sociale." Existe également une fonction de distraction et une fonction de propagande, thème qu'il développe surtout pour le cinéma. Il reste pour l'art une tâche émancipatrice qui peut être résumée par cette formule qu'il écrit en 1938 : à "l'esthétisation de la politique que pratique le fascisme", "le communisme (...) répond par la politisation de l'art" (Oeuvres III, L'oeuvre d'art à l'ère de sa reproductibilité technique).

     

       Chryssoula KAMBAS, dans un texte Esthétique et interprétation chez Walter BENJAMIN, estime que "dans les premiers travaux de "germaniste" de Walter Benjamin, la question de l'interprétation n'est abordée que de façon implicite, et, plus précisément, dans les concepts très personnels de sa "philosophie de l'art". Celle-ci se réfère à un modèle scientifique qui, en 1915, est relativement nouveau : la Geistesgeschichte, tout d'abord pour s'en réclamer, puis pour très vite se démarquer de l'acception qu'a ce terme chez Friedrich Gundolf.

La terminologie de la philosophie de l'art de Benjamin permet de réfléchir sur la structure temporelle des oeuvres littéraires, l'historicité des textes, les problèmes de la lecture historique, ainsi que sur la philologie comme base de l'histoire littéraire. Peter Szondi, lorsqu'il s'en prend dans les années 1960 à la persistance de l'interprétation immanente, tout en ayant recours à l'herméneutique contre des topiques purement formelles, se réfère à la philosophie de l'art de Benjamin. Ce n'est pas sa théorie de l'interprétation relue par Szondi, qui a éveillé l'intérêt pour Benjamin, mais, y compris dans l'Université, l'aspect essayiste de son oeuvre, sous une forme vulgarisée."

 

Rudy STEINNMETZ, Benjamin : les mutations de l'art, L'esthétique dans la mouvance de l'école de Francfort, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'Atelier d'esthétique, de boeck, 2014. Chryssoula KAMBAS, Esthétique et interprétation chez Walter Benjamin, Revue germaniste internationale, n°8, 1997 (numéro sur la Théorie de la littérature). 

 

ARTUS

 

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