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27 février 2018 2 27 /02 /février /2018 16:14

   Cartl von DEKKER est un général prussien, auteur de Der Kleine Krieg im Geiste der Neueren Kriegsführung (La petite guerre ou Traité des opérations secondaires de la guerre), publié en 1822 puis en 1844. Il est aussi l'auteur de nombreux autres écrits militaires, de 1815 à 1842. Il est bien connu en Allemagne comme historien militaire.

Commençant sa carrière dans un régiment d'artillerie de son père en 1797, il devient lieutenant et participe aux campagnes de 1806 et 1807, pour parvenir à l'état-major général où il participe aux campagnes de 1814 et 1815. Instructeur à l'école d'ingénieur, toujours dans l'artillerie, en 1818, chef du département topographique en 1817, terminant sa carrière dans l'armée en 1841, avant d'être promu major général.

Il fonde l'hebdomadaire militaire Militär Wochenblatt en 1816 avec Rühle von LILIENSTERN pour favoriser la réflexion des officiers et est co-rédacteur en chef de la Litteraturzeitung militaire à partir de 1821. Dans le cadre d'une réorganisation achevée la même année par la séparation entre le Ministère de la guerre, chargé des question administrative et l'état-major, dont dépendent toutes les questions opérationnelles. 

Il est également l'auteur de plusieurs comédies.

Il insiste sur le fait que la "petite guerre" ou guérilla est plus complexe que la guerre classique. Il s'étend longuement sur son organisation technique, mais est sensible aux qualités particulières requises pour la guerre irrégulière. Surtout il fait la distinction entre la petite guerre et la guerre des Partisans et s'intéresse surtout à la première. Cette distinction est reprise ensuite par d'autres auteurs, notamment CLAUSEWITZ.

Il considère que la petite guerre, appelée de plus en plus guérilla par la suite, est une composante de la grande. Cette petite guerre couvre toutes les opérations secondaires de la guerre dans lesquelles "on ne propose de nuire à l'ennemi sans toutefois en venir à un combat décisif." Au contraire, l'objet de la guerre des partisans est "de frapper l'ennemi sur les points où l'on ne peut porter des masses considérables, de le tenir en alerte, de le harceler, de lui couper les vivres, et cela sans s'exposer à de grands dangers. Dans la petite guerre, tout peut être régulier ; dans la guerre des partisans, tout est irrégulier : les opérations de la première sont nécessairement liées aux opérations principales de la guerre ; celles de la seconde en sont entièrement indépendantes."

 

Cart von DECKER, De la petite guerre selon l'esprit de la stratégie moderne, Paris, J. Cornard, 1845 ; Élément de stratégie pratique Bruxelles, Méline, Cans et Cie, 1849, Réédition en 2011 chez Nabu Press ; Traité de l'art de combattre de l'artillerie à cheval réunie à la cavalerie, F.G. Levraut, 1831. Dans l'Anthologie mondiale des stratégies (Robert Laffont, 1990), on trouvera des extraits de La petite guerre ou Traité des opérations secondaires de la guerre, traduction de PERETTSDORF, édition sF.G. Levrault, Paris, 1827.

Hervé COUTEAU BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

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27 février 2018 2 27 /02 /février /2018 10:16

   Georg Wilhelm Freiherr von VALENTINI est un officier prussien, lieutenant-général, chef d'état-major de KURT (chargé du contrôle et de l'éducation)  et un  écrivain militaire. 

 

Une carrière qui suit les vicissitudes de l'armée prusse.

   Appartenant à une famille de militaires, il fait ses classes dès 1791 comme Junker au régiment de chasseurs à pied de l'armée prussienne. Sous-lieutenant en 1792, il participe à la guerre de la première coalition. Au siège de Landau en décembre 1793 il est blessé ainsi que durant la bataille de Wissembourg. Ce qui ne l'empêche pas de poursuivre sa carrière militaire jusqu'à la bataille d'Iéna et au-delà pour, en1809, faisant partie de ces officiers qui n'acceptent pas la défaire face aux Français, de passer au service des Autrichiens. Après la défaite autrichienne, il passe dans l'armée russe et participa en 1810-1811 à la guerre contre les Turcs, devenant lieutenant-colonel russe en 1811. C'est sous ce grade qu'il retourne en 1812 dans l'armée de Prusse. Il combat plusieurs fois encore, affecté entre autres à l'accompagnement du Prince d'Orange, et en mars 1813 est intendant général de la guerre de libération.

Après la guerre, il devient alors chef d'état-major en 1828 et participe à ce titre à la réforme de l'armée de la Prusse. 

 

Un écrivain sur la "petite guerre"

     Georg Wilhelm Von VALENTINI s'inspire de sa participation à la guerre contre la jeune République française (1792-1794) pour écrire un ouvrage sur la "petite guerre" (1799). Ce livre connait plusieurs éditions, remaniées à chaque fois. Après 1809 un écrit un Essai sur une histoire de la compagne de 1809.  Par la suite, il écrit sur la façon de combattre les troupes ottomanes. Ce traité sur la guerre contre les turcs, est traduit en Français en 1830.

En fait, que ce soit pendant une campagne ou dans ses périodes de repos après blessures, il n'arrête pas d'écrire, ce qui explique des dates différentes mentionnées parfois pour la publication de ses livres. 

   C'est l'un des premiers Allemands, après Von EWALD à traiter de la "petite guerre". Ce n'est qu'en 1810 que CLAUSEWITZ, dont il est le précurseur, enseigne à l'Académie militaire de Berlin un cours sur la guérilla (De la Guerre). 

 

Les petites guerres

L'extrait qui suit est tiré du livre de Walter LAQUEUR, A historical anthology, New American Library, 1977, repris dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, Sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990. (Abhandlung über den Kleinen Krieg und über den Gebrauch der Leitchen Truppen).

"Que l'ennemi ait été chassé de la péninsule Ibérique et pressé jusque dans son propre pays a bien entendu été dû essentiellement aux victoires du duc de Wellington. Mais celui qui a simplement parcouru l'histoire de cette guerre sait comment la guerre des paysans - ainsi qu'on l'appelle - a contribué à ces victoires et comment elle a empêché l'ennemi de jouir tranquillement du fruit de ses succès initiaux.

Toute guerre défensive dans laquelle le peuple joue un rôle déterminé en soutenant les opérations des forces alliées et en menant une petite guerre sur les arrières de l'ennemi aboutira au même succès. Même après avoir remporté une bataille, l'ennemi ne sera jamais en mesure de prendre fermement pied dans le pays ailleurs que dans des places fortes qu'il aura emportées ou créées lui-même. Tout détachement qu'il fait sortir, tout envoi de renforts, d'armes ou de vivres sera exposé aux attaques des partisans. Menées de cette manière sur une grande échelle, les petites guerres deviennent des guerres d'extermination pour les armées ennemies.

La guerre de Vendée ne peut cependant pas être considérée comme une petite guerre. Les paysans qui y combattirent si vaillamment pour leur roi et leur pays visaient à détruire complètement l'adversaire. Versés dans l'art de la chasse, ils exploitèrent à fond les possibilités qu'offraient les haies, les fourrés et les chemins creux qui sillonnaient leur pays pour se mettre aux aguets des hordes bleues, les envelopper de toutes parts et les abattre par des salves bien dirigées. Puis, quand l'ennemi chancelait sous la fusillade, ils le chargeaient exactement au moment voulu et l'achevaient le plus rapidement possible au corps à corps. L'emploi de l'artillerie, dont l'efficacité était considérablement réduite par la portée limitée qu'imposait ce pays boisé, était rendu inoffensif par l'habitude qu'avaient les paysans de se jeter à terre quand les canons tiraient. Puis ils emportaient l'artillerie dans l'assaut final.

Au début de la guerre, seule une minorité de paysans étaient armée de fusils, dont certains n'étaient que des fusils de chasse. Les autres ne les combattaient qu'au corps à corps. Jusqu'au moment de la charge, les quelques fusils disponibles étaient confiés à des tireurs d'élite que leurs camarades rechargeaient. Lorsqu'une escarmouche semblait mal tourner pour eux, les agiles paysans sautaient par)dessus les haies et disparaissaient dans les sentiers tortueux. Il semble qu'il n'y ait eu parmi eux qu'un minimum d'organisation. Les volontaires n'étaient informés que de l'objectif d'un coup de main et de l'endroit où il devait avoir lieu ; les hommes concernés étant particulièrement familiers du terrain, cela suffisait.


La guerre dans le Tyrol présente un caractère analogue. On est frappé par le fait que, dans les régions de montagne en général dans les contrées où les hommes doivent combattre la nature pour survivre et assurer leur subsistance, les habitants sont soumis à un entraînement de l'esprit et du corps qui les rend propres à la guerre ; cet entraînement leur donne un sens tactique naturel adapté au terrain qu'il est presque impossible d'inculquer par des méthodes artificielles. Apprendre à ceux qui vivent en plaine et exercent leurs métiers en ville, ou qui labourent à loisir dans des champs largement ouvertes, la façon de mener la guerre à la manière de ces montagnards à l'humeur combative ne sera pas une affaire aisée."

 

 

Georg Wilhelm VALENTIN, Traité sur la guerre contre les Turcs, 1830. Disponible sur Google.fr.

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27 février 2018 2 27 /02 /février /2018 08:55

      Les débats menés dans deux organisations, l'American Peace Society de 1828 et la New England Non-Resistance Society en 1838, sont emblématiques des divisions idéologiques dans la mouvance abolitionniste américaine.

L'intention proclamée est le retour à un "vrai" christianisme, le christianisme des origines. Mais les différences entre les deux déclarations programmatiques sont importantes. Dans la première, de 1828, on affirme que le message évangélique ne peut être retrouvé dans sa pureté qu'en prenant nettement des distances avec l'Ancien Testament du fait qu'on y trouve bien présentes des guerres saintes ou guerres du Seigneur. Ceci d'ailleurs contre une tendance lourde qui affecte tant les protestantismes et dans une moindre mesure le catholicisme aux Etats-Unis. Dans la seconde, de 1838, Dieu "n'a pas limité aux individus les préceptes de l'Évangile", qui valent au contraire aussi pour les États. La condamnation de la guerre et de la violence sous toutes ses formes doit trouver sa réalisation concrète au niveau social. Les innovations s'avèrent claires en regard du christianisme des premiers siècles, dans le cadre duquel les garanties de continuité par rapport à l'Ancien Testament ne manquaient pas, et dont était absente une condamnation du principe du service militaire, comme ne manque pas de le rappeler Domenico LOSURDO. 

Pour cette seconde organisation, "abolition de l'esclavage fait partie de le doctrine de la non-résistance. On n'est pas ramené là au christianisme des origines ni même au quakers qui se gardent bien d'entrer dans un tel débat, car il faut bien dire qu'à l'intérieur de leurs communautés, le débat ne se pose même pas... Il est vrai que William PENN acheta et posséda des esclaves et qu'un gouvernement à majorité quaker légiféra durement contre les esclaves. En politique internationale, la violence est rejetés par les quakers tournés surtout vers l'Occident chrétien, comme il ressort de l'essai de 1693, dans lequel PENN invite à établir "la paix en Europe", afin de faire face à la menace turque. Les membres de la New England Non-Resistance ne sont pas, malgré les points communs de référence à la non-violence, dans la même démarche culturelle et intellectuelle que les quakers et même d'autres mouvements religieux installés aux Etats-Unis. Ces abolitionnistes pacifistes agissent d'abord dans le sillage de la Révolution français, qui, au cours de son développement avait d'une part aboli l'esclavage, et d'autre part avait vu émerger l'espoir que l'écroulement de l'Ancien Régime allait signifier la fin non seulement des guerres de cabinet mais aussi des guerres tout court. Ils se situent d'ailleurs dans le sillage bien plus ancien des Lumières, qui de KANT à l'abbé de SAINT-PIERRE, s'oriente vers la paix perpétuelle. C'est dans tout un ensemble de ces différents auteurs que les abolitionnistes trouvent leur inspiration, sans doute plus que dans la Révolution française, signalée très vite comme moment et lieu de violences extrêmes. 

Domenico LOSURDO, quel que soit la référence utilisée (MIRABEAU est cité par exemple) par les abolitionnistes pacifistes, a raison de souligner que l'on est là en face de la première promesse de réalisation de la paix perpétuelle dans le sillage d'une révolution ainsi que d'une promesse de transformation radicale des rapports politiques. Mais vu précisément les développements violents et guerriers de la Révolution française, le projet de dépassement de la condition de violence et de réalisation de la paix perpétuelle, est une perspective plus lointaine que certains leaders pouvaient penser. Malgré les déchaînements de la guerre en Europe et sur le sol américain, les leaders des deux mouvements pensent résoudre le problème à partir de la redécouverte du message chrétien "des origines" et de sa pénétration progressive dans la conscience des hommes.

Par ce retour aux sources, les deux mouvements rompent avec le constant recours à l'Ancien Testament que brandit la presque totalité des pasteurs pour légitimer à la fois les guerres contre les Indiens et celles contre les Français et les Anglais. Il s'agit en outre de construire un ordre politique qui ne soit plus caractérisé par la violence ni sur le plan international ni sur le plan intérieur. Un rapprochement s'ancre entre esclavage et guerre, l'un nourrissant l'autre. Dans Vers la paix perpétuelle, KANT loue la Révolution française, avant ses déceptions, d'avoir à la fois aboli l'esclavage dans les colonies et d'avoir posé également les prémices de la réalisation de l'idéal de la paix. Dans le pacifisme abolitionniste chrétien à l'oeuvre aux Etats-unis, la condamnation de la guerre en tant qu'expression la plus accomplie de la violence se mêle étroitement avec la dénonciation de l'institution de l'esclavage. C'est une dénonciation si nette et intransigeante qu'elle apparait comme "fanatique" aux idéologues du Sud esclavagiste, lesquels n'hésitent pas à comparer les abolitionnistes chrétiens des Etats-Unis aux jacobins français. 

Ce lien indissoluble entre les deux causes, qui fait tout de même de nombreux adeptes, est confirmé pas l'agression que les Etats-Unis déclenchent, quelques années avant le milieu du XIXe siècle, contre le Mexique. Dans ce Texas arraché et annexé à la république nord-américaine, les vainqueurs réintroduisent l'esclavage aboli au cours de la guerre d'Indépendance contre l'Espagne. C'est le moment de gloire du mouvement pacifiste américain, qui, dans ces années-là, malgré les articulations et divisions internes et les indignations provoquées par la "guerre pour l'esclavage", par cette "dépravation dépourvue de scrupules" : les événements semblent confirmer totalement le programme politique et conceptuel du mouvement pacifiste dans son ensemble. Tout en laissant dans l'ombre la question des relations avec les populations indiennes, car les violences subies par ces "païens" ne suscitent pas la même puissance d'indignation provoquée par l'esclavage imposé à un peuple largement christianisé... Mais cette période heureuse, où se multiplient meetings et ralliements au programme pacifiste et abolitionniste, notamment dans la presse, période où se diffusent manifestes et catéchismes non-violents...

Car quelle attitude prendre, pour des intellectuels très en prise sur ce qui se passe sur le vieux continent, à l'égard de la révolution de 1848 en Europe? Perçue, notamment pour la France pour l'abolition définitive de l'esclavage et l'avènement d'une République engagée à relancer les espoirs et les promesses de paix perpétuelle nés de la Grande Révolution de 1789. Mais aussi perçue comme une révolution violente qui ratifie l'abolition de l'esclavage. Dès lors, pacifistes et abolitionnistes, selon la perception qu'il se font de leur combat principal, se réfugient soit dans la réjouissance quant aux résultats en contournant le problème de la révolution qui les a produit, soit émettent des doutes profonds quant à la possibilité d'établir la paix...

S'ils refoulent en majorité, dans les deux organisations, le caractère violent des révolutions de 1848 en Europe, les dilemmes politiques et moraux resurgissent, à propos des événements liés à la révolte des Cipayes en Inde. Il faut bien se représenter que les opinions des habitants qui reçoivent les nouvelles d'Europe, pour la plupart immigrés de fraiche date, sont énormément influencées par ce qui se passe dans le Commonwealth, bien plus que par ce qu'ils savent de ce qui se passe dans les terres intérieures, là où vivent en revanche de nombreuses communautés rurales non-violentes, qui elles, ont une tendance de plus en plus marquée à l'autarcie. 

 

La non-résistance, un concept très particulier.

Adin BALLOU (1803-1890), dont la notoriété est très courte et très restreinte géographiquement, écrit dans son Catéchisme Non-Résistant que le terme "non-résistant" provient directement de paroles puisées dans l'Évangile de Mathieu : "Mais moi, je vous dis de ne pas résister au mal". Il désigne une noble vertu chrétienne, commandée par le Christ. Cette parole doit être comprise très précisément comme le christ l'a enseigné et non comme le fait de ne pas résister au mal quel qu'il soit. Il s'agit de ne pas rendre le mal pour le mal. Il faut résister au mal par tous les moyens légitimes, mais non pas par le mal. Dans le jeu de Questions-Réponses qui constitue ce catéchisme, il s'agit d'expliquer ce qu'on entend par non-résistance, de manière très précise. A l'inverse de ce qui est prêché dans l'Exode, le Lévitique ou le Deutéronome, il faut observer ce qu'a dit le Christ. Notamment par une interprétation littérale du Sermon sur la Montagne. Toute activité armée est proscrite, dans n'importe quelle circonstance et dans n'importe quelle armée. Non seulement toute activité directement violente, mais également toute activité qui pourrait alimenter une violence, impôts, taxes, participation aux tribunaux ou à l'administration du gouvernement. Il faut "montrer qu'il est possible d'extirper le mal de notre propre coeur, comme de celui de notre prochain. Cette doctrine interdit aux hommes de faire ce qui perpétue et multiplie le mal dans le monde. Celui qui attaque quelqu'un et lui fait du tort provoque un sentiment de haine, le pire de tous les maux. Offenser notre prochain parce ce qu'il nous a offensé, avec le motif allégué de "légitime défense", ne fait que renouveler l'action mauvaise contre lui comme contre nous, ça engendre, ou du moins déchaîne et encourage, l'Esprit mauvais que nous désirons expulser. On ne peut chasser Satan par Satan, on ne peur purifier la fausseté par la fausseté, et on ne peut vaincre le mal par le mal. La véritable non-résistance est la seule méthode de s'opposer au mal. Elle écrase la tête du serpent. Elle détruit et extermine tout sentiment mauvais."

Dans La Non-résistance par rapport au gouvernement (par opposition à un gouvernement qui applique la loi divine), le même auteur précise cette position. Pour lui le gouvernement est humain que lorsqu'il obéit respectueusement à la loi supérieure connue de Dieu. Le livre transpire d'espoir dans la propagation, la contamination de l'esprit divin dans les affaires traitées par les gouvernement. Participer au gouvernement pour le réformer est inutile et même contre-productif. C'est pourquoi la non-résistance doit être absolue. Dans la moitié du livre, à la question Comment réformer le gouvernement, Adin BALLOU écrit qu'il n'est pas possible de le faire tant que ce gouvernement n'obéit pas à une Constitution chrétienne. Et que pour ce faire, il faut d'abord que l'immense majorité de la population soient imprégnées des valeurs de l'Evangile et agissent conformément à elles. Quand cela sera, le pays pourrait avoir un gouvernement non-résistant, se passant de toute force coercitive en dehors ou à l'intérieur des frontières du pays et consacrant tous ses efforts à convertir le reste de la population et à développer toutes les potentialités humaines, jusqu'à l'avènement du Paradis sur Terre. "O ère glorieuse, écrit-il, que je vois approcher en souriant sur mon pays et le monde. Tu avances en silence majestueux à la limite lointaine de l'horizon. Des nuages de poussières s'interposent entre toi et le présent sauvage. Ils te cachent du regard de la multitude affairée et turbulente. Les prophètes même ne peuvent que faiblement discerner ta belle silhouette. Mais tu te rapproches. Des anges sont des avant-coureurs. Les étoiles du matin chantent ensemble à ta suite, et ceux qui croient en Dieu crient de joie. En temps opportuns les cieux embrasseront la terre de ta présence, et la terre sera renouvelé à la bénédiction du ciel." L'essence du gouvernement, écrit-il encore vers la fin du livre, "ne réside donc nullement dans la contrainte, dans l'emploi de la force (brute) ; ce qui le constitue avant tout, c'est un système de moyens et de pouvoirs, conçu dans le dessein d'arriver à la découverte de ce qu'il convient de faire dans chaque occasion, à la découverte de la vérité qui a doit de gouverner la société, pour la faire enter ensuite dans les esprits, et la faire adopter volontairement, librement. La nécessité et la présence d'un gouvernement sont donc très concevables, quand même il n'y aurait lieu à aucune contrainte, quand même elle y serait absolument interdite." Dans la conclusion, il évoque la réforme religieuse, morale et intellectuelle parmi les gens" La non-résistance constitue cette "noble tâche et la poursuivra jusqu'à son heureux avènement. Pour la faire avancer, les fidèles mettront de côté toute ambition militaire, politique, mondaine et pécuniaire (...) et hâtera le pas vers le but, en vue du prix de leur appel d'en haut en Jésus-Christ ; endurant la croix et méprisant la honte, jusqu'à ce qu'ils entrent dans sa gloire et participent à la majesté de son royaume (...)."

 

Adin BALLOU

     Ces deux ouvrages sont écrits parmi beaucoup d'autres par cet abolitionniste non-violent, fondateur d'une communauté basée sur l'idéal du christianisme primitif. D'abord ministre d'une secte, l'universalisme de 1824 à 1831 à New York et à Milford (Massachusets), il prend part au mouvement Restaurationniste de cette même dénomination chrétienne de 1831 à 1842. De plus en plus intéressé et impliqué dans des réformes sociales, notamment la tempérance et l'abolitionnisme, Adin BALLOU adopte la doctrine de non-résistance chrétienne en 1830. Fondateur d'un journal, le Practical Christian, comme il en existe de centaines dans les Etats-Unis d'alors, surtout dans les anciennes treize colonies anglaises, "pour la présentation, la défense et la propagation du christianisme originel". C'est à partir de 1842 qu'il organise, à 40 km de Boston, la "Communauté Fraternelle n°1", plus tard appelée "Communauté de Hopelade". Cette communauté qui compte à un moment 200 à 300 membres, dura jusqu'en 1856, expérimentant diverses formes de socialisme.

Durant ces années à Houppelande, il publie plusieurs de ses oeuvres principales, dont Christian non-résistance (1846) et Practical Christian Socialim (1854). En 1848, son journal fusionne avec le Non-Résistant, fondé par William Lloyd GARRISON en 1839. Le Non-Résistant and Practical Christian fondé ainsi est alors l'organe de diffusion de la New England Non-Resistance. Président de la Société de Non-Résistance en 1843, il s'efforce de faire abolir pacifiquement l'esclavage. Plusieurs textes diffusés lors du combat comme avec GARRISON nous sont parvenus, ainsi Les maux de l'esclavage et du racisme. Quand la guerre de Sécession emporte les Etats-Unis, il continue de dénoncer l'incohérence d'utiliser un moyen mauvais pour une fin jugée bonne. En 1889-1890, il est entrainé par son ami Lewis G. WILSON dans une correspondance avec Léon TOLSTOÏ, ce dernier faisant traduire en russe certains de ses oeuvres. Certains estiment qu'il a influencé TOLSTOÏ autant que ce dernier a pu influencer GANDHI. 

Dans le monde anglophone, son oeuvre est connue en même temps que l'intérêt porté à la connaissance de GANDHI. Un groupe, The friends of Adin Ballou, doté d'un site Internet d'ailleurs, s'est constitué au Massachusets en 1999, pour rassembler et diffuser cette oeuvre. Dans le monde francophone, par contre, Le Royaume de Dieu est en vous de TOLSTOÏ demeure une des rares sources d'information sur BALLOU. 

 

Afin BALLOU, Catéchisme de la Non-Résistance (1844, traduit récemment en Français, disponible sur Wiki source) ; La Non-Résistance par rapport au gouvernement (1839, idem).

V. H. ZIEGLER, The Advocates of Peace in Antebellum American, Indian University Press, Bloomington, 1992.

 Domenico LOSURDO, La non-violence, une histoire démystifiée, éditions delga, 2015.    

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26 février 2018 1 26 /02 /février /2018 10:40

         Le livre de LE MIÈRE DE CORVEY de 1832 est sans doute - avec celui de DAVIDOFF - la contribution la plus importante de cette époque dans ce domaine.

Comme la plupart des théoriciens de la "petite guerre", il tire ses enseignements de sa propre expérience dans un type de combat qu'il a pu observer, pour ce qui le concerne, en Vendée, puis en Espagne. Contrairement à ses contemporains, l'officier sous la République et sous l'Empire perçoit dans le style de combat pratique par les Chouans une tactique de guerre à la fois novatrice, intelligente et efficace. Il est frappé par la similitude entre les modes de combats utilisés par les Vendéens et les Espagnols dont il tire des leçons qui, selon lui, devraient être prises au sérieux par toutes les armées européennes, même si les variations géographiques rendent certaines régions plus propres que d'autres à utiliser cette forme de lutte armée. Dans son analyse historique de la guérilla, il souligne le fait que le rôle des partisans est décisif une fois les troupes régulières défaites. Il met en relief deux éléments fondamentaux de cette forme de combat : la dimension psychologique et le rôle des populations civiles. Les partisans souvent harceler l'ennemi afin de saper le moral. Bien dirigée, cette stratégie inspire la terreur chez l'ennemi qui "fatiguera ses troupes, ne pourra se recruter, et sera détruit peu à peu sans avoir jamais éprouvé une grande perte à la fois". Cette guerre est une guerre d'usure qui réclame de la patience. Le partisans doit avoir trois qualités de base : "Être sobre, bien marcher et savoir tirer". Ses ennemis sont le repos et l'oisiveté. Toutefois, l'efficacité de la guérilla repose en grande partie sur le soutien des populations locales sans lesquelles les partisans sont beaucoup plus vulnérables. Ayant lui-même dû subir un harcèlement continuel en Vendée et en Espagne, LE MIÈRE DE CORVEY en arrive à la conclusion que la seule manière de combattre les partisans de façon victorieuse est d'appliquer leur propre stratégie, leçon que retiennent plus tard les officiers occidentaux chargés de coloniser l'Afrique.

     LEMIÈRE DE CORVEY (1770-1832) est bien plus connu dans le monde musical que pour cette contribution à la théorie de la guerre. Et encore ne figure-t-il pas parmi les compositeurs les plus usités. Des musiques militaire notamment comme La Grande Bataille d'Iéna (1806), et des opéra comiques comme Les Deux Crispins (1798, théâtre Molière) ou Henri et Félicie (1808), et également de la musique L'enfant aveugle (voice, piano ou harpe)

Jean-Frédéric Auguste LE MIÈRE DE CORVEY, Des Partisans et des corps irréguliers, Paris,  Asselin et Pochard, 1823. On trouvera des extraits des chapitre IV, V, VII, XI et XII de son livre dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990. Cet auteur est également le responsable de la mise en ordre et de la rédaction des Mémoires militaires de son ami le baron SÉRUZIER (1769-1825), colonel d'artillerie légère (L. Baudoin). On peut trouver la liste de ses oeuvres musicales (surtout militaires) dans www.bnf.fr.

Walter LAQUEUR, Guerrilla, a Historical and Critical Study, Boston, 1976 ; The Guerrilla Reader, New York, 1977. Sous la direction d'Hervé COUTEAU-BÉGARIE et de Charles DORÉ GRASLIN, Histoire militaire des guerres de Vendée, économica/ISC, 2010.

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. 

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25 février 2018 7 25 /02 /février /2018 08:28

     Si la revue apparait comme relativement technocrate et un brin élitiste, elle se permet, parce qu'elle n'est pas une revue s'émanation gouvernementale des saillies (assez nombreuses d'ailleurs,et de plus en plus...) de bon aloi et surtout elle insiste sur le fait que les activités humaines, parce qu'elles ont un impact sur la planète toute entière, nécessitent une prospective et une certaine planification. Notamment parce que les impacts sur l'environnement sont de plus en plus irréversibles. A une période de libéralisme très peu tempéré, cette revue est bien entendu bienvenue. Elle forme un think tank relativement écouté. 

Elle a la particularité aussi d'accueillir dans ses colonnes des contributions de personnalités très différentes de tous les continents.

 

Futuristes est un néologisme créé par Bertrand de JOUVENEL, mot-valise formé de la rencontre de futurs et de possibles. Ce terme aurait déjà été utilisé par un jésuite du XVIe siècle, Luis MOLINA. 

 

   Créée en 1960 par Bertrand de JOUVENEL sous la forme d'un "comité international" elle rassemble une vingtaine d'intellectuels de différents pays (Etats-unis, France, Royaume-Uni, Japon, Inde...) de diverses disciplines (sciences politiques, économie, sociologie, sciences et techniques...).  Son financement était assuré par la Fondation Ford. De 1960 à 1965, le "Comité international Futuristes" publie une cinquantaine d'essais de prospective (dans les "Bulletins de la SEDEIS") et organise cinq grandes conférences internationales (Genève, Paris, Genève, New Hapenet, Paris).

En 1967, est créée l'Association Internationale Futuristes (association sans but lucratif) sous la présidence initiale de Bertrand de JOUVENEL, puis très rapidement de Pierre MASSÉ (ancien Commissaire au Plan, France). Cette association, bénéficiant alors d'importantes subventions des pouvoirs publics français, s'installe dans un hôtel particulier où se trouvent la plupart des centres se réclamant de la prospective ; en particulier le Centre d'études prospectives créé par Gaston BERGER (qui rapidement fusionne avec Futuribles), le Collège des techniques avancées, la Société d'études et de documentation économiques, industrielles et sociales (SEDEIS, alors éditrice de la revue Analyse et Prévision), puis la Revue 2000 alors éditée par la Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale (DATAR, France).

L'Association internationale Futribles joue alors deux fonctions principales : d'une part, elle gère un important centre de documentation et une bibliothèque des travaux sur le futur ; d'autre part, elle joue un rôle de centre international de rencontres pour tous ceux, intellectuels et décideurs, qui s'intéressent à l'avenir à long terme.

Pierre PIGANIOL, ancien directeur de la Délégation à la recherche scientifique et technique (DGRST) prend la présidence de l'association en 1970 et, peu de temps après, est créé au sein de l'association le "Laboratoire de prospective appliquée" dirigée par André-Clément DECOUFLÉ, délégué général de l'association, qui entreprend la réalisation d'études prospectives sur contrat. L'association organise à Paris une conférence international au cours de laquelle est créée la World Future Studies Federation (1973).

Mais les subventions s'étant entretemps taries, signe que le vent tourne par rapport à la planification d'une manière général (le libéral Giscard d'ESTAING est élu président l'année suivante), l'association rencontre d'importantes difficultés financières la contraignant à une restructuration drastique de ses activités. Le "Laboratoire de prospective appliquée" disparait alors. Hugues de JOUVENEL est élus délégué général avec pour mission d'assainir la situation. L'association quitte l'hôtel particulier et est abritéeà la "Maison des sciences de l'homme" dirigé alors par Fernand BRAUDEL. L'association s'efforce de poursuivre ses objets en recherchant des contrats publics ou privés.

L'association renommée "Futuristes international" se réinstalle en 1975 de manière indépendante. Est élu à la présidence Philippe de SEYNES, ancien secrétaire général adjoint de l'UNESCO. Hugues de JOUVENEL, toujours délégué général, crée alors la revue Futuristes en lieu et place de deux revues défuntes, Analyse et Prévisions et Prospectives qu'éditaient les Presses Universitaires de France. Certains confondent encore aujourd'hui cette revue avec le centre qui l'a créé bien plus tard... 

Les années 1980-1990 sont marquées par un développement important des activités de l'association, bien plus connue du public universitaire : création d'une base de données sur les centres de prospectives et d'une base de données bibliographiques, organisation de plusieurs colonies européens de prospective, production d'un grand nombre d'études prospectives sur contrat, création en 1987 d'une société de presse (SARL Futuristes) qui prend en charge l'édition de la revue. Qui s'installe alors au 55 rue de Varenne à Paris, où se trouvent regroupés plusieurs organismes s'intéressant à la prospective, notamment la Revue 2000, initialement lancés par la DATAR et dirigée par Serge ANTOINE. Le siège français de l'Institut pour une politique européenne de l'environnement est alors présidé par Brice LALONDE.

Au début des années 1990 est créé en appui à l'association un club composé de plusieurs grandes entreprises publiques (EDF, France Télécom, SNCF, La Poste, GDF...). A la tête de l'association est élu le professeur au Conservatoire des Arts et Métiers (CNAM), Jacques LESOURNE, ancien directeur du programme interfuturs de l'OCDE et ancien directeur du journal Le Monde.

Depuis, Futuristes développe fortement ses activités de veille et d'analyse prospective (Vigie et Bibliographie prospective), ses activités de formation et de conseil au profit de démarches de prospective appliquée aussi bien dans les territoires que dans les organisations, ses activités de presse, à la fois papier et numérique. Il est installé depuis 2006, au 47, rue de Babylone à Paris.

La revue mensuelle francophone Futuribles tire en 2009, 5 000 exemplaires.

Le numéro de janvier-février 2018 (n°422) accueille les contributions de Hugues de JOUVENEL (Des paroles aux actes), Gilbert CETTE et Ombeline JULLIEN DE POMMEROL (Dromadaire ou chameau? A propos de la troisième révolution industrielle), de Martin RICHER (Comment travaillerons-nous demain? Cinq tendance lourdes d'évolution du travail), de Charles du GRANRUT (L'essor des inégalités aux Etats-Unis), de Patrick VIVERET (Trois clefs pour réinventer la politique), de Thierry GAUDIN (Vers une prospective des monnaies), de Pierre)Frédéric TÉNIERE-BUCHOT (Quel monde en 2050?), de Victor NDIAYE, Ruben B. DJOGBENOU (L'émergence des économies africaines), de Jean-François DREVET (Catalogne, Kurdistan, Écosse, quel droit à l'indépendance?, dans la tribune européenne). Suivies des deux rubriques Actualités prospectives n°422 et Bibliographie n°422. 

Le site de Futuristes aborde également d'autres thèmes.

Hugues de JOUVENEL, Historique de Futuristes, mars 2012. www.futuribles.com

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23 février 2018 5 23 /02 /février /2018 09:48

      Denis Vassilievitch DAVYDOV ou DAVIDOFF est un poète et général russe des guerres napoléoniennes. Inventeur d'un nouveau genre de poésie, la poésie du hussard qui promeut l'hédonisme et la bravoure, Tout comme le poète anglais Lord BYRON, il veut faire de sa vie le reflet de sa poésie. 

Issu d'une famille noble russe de lignée ancienne, ruinée à la mort de CATHERINE II, il est orienté vers les Régiment des chevaliers-gardes (1801) et son frère vers la politique étrangère. Alors que son régiment est cantonné bien à l'arrière, désireux de prouver sa valeur militaire, il tente d'une manière audacieuse de se faire accepter au front. Il participe à plusieurs campagnes militaires (Finlande, Moldavie) avant de devenir en 1812 lieutenant-colonel dans le régiment de hussards Akhtyka dans l'avant-garde du général Ilarion VASSITCHIKOV. 

C'est là qu'il met en oeuvre ses tactiques de guérilla. 

Plus tard, il poursuit après 1814 sa carrière militaire (de nouveau contre les Français, puis contre les Perses en 1827, et en 1831 contre l'insurrection polonaise)

 

Une expérience de guérilla

       Poète et ami de POUCHKINE, Denis DAVIDOFF est aide de camp dans l'armée russe auprès de BAGRATION pendant la campagne de Russie de NAPOLÉON en 1812. 

Quelque jours avant la bataille de Borodino (la Moskova, 7 septembre), anticipant des difficultés du côté russe, DEVIDOFF réclame un corps de 1 000 hommes capables de harceler les forces françaises. Au terme de la bataille, difficile mais victorieuse pour NAPOLÉON, DAVIDOFF obtient un corps de 130 unités composées de cosaques et de hussards. Après s'être assuré le soutien des populations rurales, il libère des convois de prisonniers russes qui rejoignent ses rangs et parvient à s'emparer des convois de ravitaillement ennemis. Pour mieux surprendre l'ennemi, DAVIDOFF ordonne à ses troupes de se mouvoir continuellement, et, lorsque la Grande Armée entame sa retraite quelques semaines plus tard, il s'applique à harceler les troupes de l'arrière. Il consigne cette expérience dans un Essai sur la guerre des partisans, écrit en 1821 et traduit en français en 1842, ainsi que dans son journal.

Pour DAVIDOFF les armées de masse qui émergent à son époque sont vulnérables aux attaques de partisans à cause de leur dépendance en ravitaillement et en munitions. "La guerre de guérilla, dit-il, ne consiste ni en menues entreprises ni en celles de première importance (...) Elle embrasse et franchit l'ensemble des lignes ennemies, des arrières de l'armée adverse à la zone de territoire désignées au stationnement de troupes, du ravitaillement et des armes. La guerre de guérilla bloque donc la source de la force d'une armée et sa survie, et la livre à la merci de l'armée de guérilla qui affaiblit, affame, désarme l'armée ennemie et la prive des liens salutaires de l'autorité. C'est là la guerre de guérilla au plein sens du terme". DAVIDOFF souligne l'importance du moral dans la guerre et met en lumière l'aptitude qu'ont ses troupes à ébranler la volonté de l'ennemi.

Contrairement aux responsables militaires russes (et allemands) de l'époque, Denis DAVIDOFF est conscient de l'importance stratégique de l'espace russe. (BLIN et CHALIAND)

      Sa vie es évoquée (sous le nom de Denis DAVIDOFF) dans le roman d'Henri TROYAT Le front dans les nuages. Outre son Essai sur la guerre des partisans, il décrit ses expériences de soldat dans plusieurs de ses oeuvres. Il célèbre un certain idéal russe, le courage, les putains, la vodka et l'amitié véritable. Sa poésie se veut libre et dénuée de puritanisme. 

  Remarquable par son effort de théorisation, il lie dans son Essai le développement de la guerre des partisans à l'augmentation des effectif des armée. La guerre des partisans consiste à "occuper tout l'espace qui sépare l'ennemi de sa base d'opérations, couper toutes ses lignes de communications, anéantir tous les détachements et convois qui cherchent à le rejoindre, le livrer aux coups de l'ennemi sans vivres, sans cartouches, et lui barrer en même temps le chemin de la retraite." Dépassant le récit de la compagne de 1812, il se propose d'établir les "principes fondamentaux sur la manière de diriger un parti" qui "ne se trouvent pas encore nulle part". Son système, fondé sur une base d'opérations, de ravitaillement et de bataille, rappelle fortement celui de JOMINI. Son audience seule avoir été considérable. (COUTEAU-BÉGARIE)

 

 

Denis DAVIDOFF, Essai sur la guerre des partisans, éditions Astrée, 2012. Journal sur les opérations de partisans, Voennçé Zapiski, Moscou, 1940. On trouvera des extraits de la deuxième partie de son livre Essai sur la guerre de partisans, soit Partisans de 1812 contre Napoléon, Sur la guerre de guérilla, Pourquoi la guerre des partisans convient à la Russie, traduction de H. de POLIGNAC, Paris, 1842. 

Walter LAQUEUE, Guerrilla, a Historical and Critical Study, Boston, 1976.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

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23 février 2018 5 23 /02 /février /2018 08:23

         Bertrand de Jouvenel des Ursins ou Bertrand de JOUVENEL est un écrivain, journaliste français, également juriste, politologue et économiste. Connu pour une carrière plutôt contrastée et controversée, une grande partie de son oeuvre est consacrée à l'analyse et à la critique du pouvoir, des pouvoirs. Parmi ses 37 livres, Du pouvoir reste une référence. Fondateur de la revue Futuristes, il est d'abord un libéral au sens politique, avec une vision hétérodoxe de l'économie, estimant que la gestion de l'environnement revêt une importance capitale. S'il est reconnu comme un pionnier de l'écologie politique par certains (Ivo RENS), beaucoup doutent de la nature de cette écologie. Par contre, il se fait le promoteur de la prospective et à ce titre est défavorable à tout pilotage économique uniquement à court terme. Il est, avec Friedrich HAYEK et Jacques RUEFF, le fondateur du club d'intellectuels libéraux la Société du Mont Pèlerin. 

       Issu d'une famille où certains membres se signalent dans le journalisme pro-dreyfus, après des études scientifiques et juridiques, Bertrand de JOUVENEL devient correspondant diplomatique, puis correspondant pour divers journaux, avant d'entamer une carrière universitaire.

Politiquement, ses adhésions sont plutôt fluctuantes.  Il s'inscrit en 1925 au Parti radical où il milite aux côtés des "Jeunes Turcs". Son livre L'Économie dirigée, publié en 1928, défend les vertus du dirigisme contre le capitalisme libéral. Homme de gauche, pacifiste et partisans convaincu de la réconciliation franco-allemande, il travaille avec LUCHAIRE à Notre Temps à la fin des années 1920. L'essentiel de ses préoccupations est tourné vers cette réconciliation franco-allemande, car il pressent avec beaucoup d'autres que le Traité de Versailles gâche toutes les chances de paix en Europe. Vers les Etats-Unis d'Europe, écrit en 1930, il prend encore parti pour cette réconciliation. Toute sa vie, et c'est un fil conducteur dans ses changements d'orientation en politique, il a pour horizon cette réconciliation, horizon qui l'emmène de gauche à droite...

Après les émeutes organisée par les ligues antiparlementaires en 1934, convaincu de l'inefficacité des partis, il décide d'agir comme "électron libre". Il quitte le Parti radical et lance avec Pierre ANDRIEU, l'hebdomadaire La lutte des jeunes, tout en multipliant ses collaborations avec d'autres journaux plus à droite, comme Gringoire et fréquente des intellectuels comme Henri de MAN ou Pierre Drieu LA ROCHELLE. Il se lie d'amitié avec Otto ABETZ, futur ambassadeur d'Allemagne à Paris sous l'Occupation, et réalise, ce qui lui est très reproché par la suite et qu'il regrette d'ailleurs à plusieurs reprises, une interview d'Adolf HITLER dans laquelle il insiste sur la volonté de paix du chancelier allemand. Il suit cette dérive longtemps, rejoignant le Parti Populaire Français (PPF) créé par Jacques DORIOT, rédacteur en chef du journal de ce mouvement à l'Emancipation où il fait éloge du fascisme. Ce n'est qu'au Accords de Munich qu'il rompt avec le PPF en 1938. Mais pendant l'Occupation, à une période où beaucoup de journalistes pensaient que l'Allemagne nazie vaincrait en Europe, il sympathise avec des collaborationnistes. Dans des circonstances pas très éclaircies aujourd'hui, il est menacé par la Gestapo et s'exile en Suisse en septembre 1943. Il décide alors d'abandonner ses engagements politiques pour se consacrer à l'économie, à la sociologie politique et aux questions d'environnement. A son retour en France, à la Libération, il échappe à l'épuration, mais est considéré, selon sa propre expression, comme un pestiféré. Il doit d'ailleurs changer d'éditeur... 

Son parcours est sévèrement critique par l'historien Zeev STERNHELL (Ni Droite, ni Gauche, l'idéologie fasciste en France, Le Seuil, 1983) qui voit en JOUVENEL l'un des intellectuels français les plus engagés en faveur du fascisme. Poursuivi en justice, il est condamné pour diffamation (notamment grâce à l'intervention de Raymond ARON). 

    L'oeuvre de Bertrand de JOUVENEL témoigne de toute une époque, de disciplines diverses, de problèmes multiples, de solutions contrastées, voire contradictoires. Certains (dont nous...) voient en lui, un honnête homme dont le pacifisme et la volonté d'unité européenne se sont dévoyés dans un soutien à une idéologie tout juste contraire à ses propres idéaux. Est-il sincèrement fasciste, comme le montre beaucoup de ses écrits de journaux? Est-il sincèrement libéral, au sens vrai du terme, comme l'indique nombre de ses livres? Il y a bien en tout cas une coupure radicale entre avant 1945 et après, sans compter une part d'ombre dans ses activités sous l'Occupation.

 

Critique du libéralisme, critique du Pouvoir

     Après avoir procédé à une critique radicale du libéralisme sous toutes ses formes, afin "d'instaurer un ordre nouveau dégagé du parlementarisme et du capitalisme", Bertrand de JOUVENEL, après 1945, s'engage sur la voie d'une critique aussi sévère des croissances du "pouvoir". Après avoir prétendu que "le rôle historique du fascisme est de mettre un terme à la décomposition sociale de l'Occident" et espéré que Jacques DORIOT mette enfin "entre les Français une juste inégalité", avec des sympathies réelles envers les milieux royalistes, il condamne les révolutions, les coups d'États, les "journées brutales" jusqu'à celle du 13 mai 1958 dans laquelle il ne voit que "l'occasion égoïste d'une passion". Il préfère désormais l'autorité de type intendant (rex) à celle du type meneur (dux). On peut alors tenir Bertrand de JOUVENEL pour un conservateur soucieux de dénoncer la "route de la servitude" que pavent toutes les formes de planification. On risque alors de s'interdire de comprendre le fondateur de la SEDEIS (Société d'études et de documentation économiques, industrielles et sociales), le directeur de Futuristes, l'auteur de L'Art de la conjecture (1963-1965) et d'Arachide, essais sur le mieux-vivre (1968) et d'ignorer sa passion pour la "prévision", la recherche "prospective" et la rationalisation de l'économie...

La dénonciation du pouvoir est son thème majeur : croissance d'un pouvoir qui s'institutionnalise en Etat, concentration du pouvoir au sein de l'institution-État. la société se multiplie par ses couches supérieures qui monopolisent la richesse,la fonction militaire et la puissance politique. Elle prend une forme pyramidale. Le rapport de domination s'institutionnalise et la cohésion du système ne se maintient désormais que par le "haut" sans engendrer aucun équilibre durable : le pouvoir tend à plus de domination car "la guerre livrée à l'étranger est toujours l'occasion d'une conquête du pouvoir sur ses ressortissants". Impôts, police, bureaucratie offrent de moins en moins de contraste, le progrès économique prend l'allure d'une "entreprise militaire" au nom d'une "guerre de conquête menée contre la Nature, ce qui est bien métaphorique". Or, si l'économie doit être "dirigée" elle ne saurait justifier aucune "télocratie". Bertrand de JOUVENEL constate, en "tocquevillien", que tous les systèmes de légitimation du pouvoir par ses origines ont contribué à renforcer la croissance de l'Etat. Il est particulièrement sévère à l'égard d'une certaine conception "française" de la démocratie qui, conçue "pour fonder la liberté", a fourni à l'Etat "les plus amples alluvions dont il ait jamais disposer pour s'étaler sur le champ social". Ce "système intellectuel" favorise en outre la "concentration du pouvoir au sein de l'État". les "faiseurs de constitution", honorant "les mânes de Rousseau" tout en "brûlant un cierge à Montesquieu", ont inventé des artifices juridiques destructeurs des "forces sociales réelles".

Croissance des fonctions de l'État, concentration du pouvoir : l'analyse est classique, voire sans grande originalité. Mais Bertrand de JOUVENEL ne s'en est jamais contenté : aux méfaits du pouvoir, cet "observateur de la réalité sociale" oppose les bienfaits de l'autorité. La "mise en mouvement de l'homme par l'homme" constitue le phénomène générateur de l'action collective : "incessamment, cette faculté instigatrice joue pour mobiliser les énergies humaines : nous lui devons tous nos progrès". En outre, elle se révèle "bienfaisante" parce que, contrairement au pouvoir qui implique la domination imposée, elle suppose l'assentiment volontaire, donc la liberté. Cette théorie permet de comprendre l'unité et la cohérence d'un homme qui n'a jamais été un nostalgique du passé. Pas plus que la science économique ne doit limiter ses solutions à celles du marché, la science politique ne saurait voir "dans la nature de l'Etat aucune fatalité". L'intervention de l'Etat est nécessaire et bienfaisante lorsqu'elle est le fait d'autorités qualifiées et compétentes. L'élite n'est "naturelle" et "légitime" que lorsqu'elle se révèle "fonctionnelle" et source à la fois de progrès et de liberté. Prenant acte du déclin des formes traditionnelles de la représentation comme de l'émergence de nouvelles "attentes" sociales et économiques, il appelle de ses voeux le couronnement de l'expert. Ce "seigneur d'aujourd'hui" peut "corriger le césarisme", mettre en échec la personnalisation du pouvoir, opposer aux tyrannies du bien commun une pratique politique fondée sur la négociation et la délibération ; il saura tirer les leçons d'une "stratégie prospective de l'économie sociale" pour mettre les révolution technologiques "au service de l'aménité de la vie". (Evelyne PISIER)

 

Il faut ajouter que ses écrits n'ont pas la rigueur que l'on peut trouver par exemple dans l'oeuvre de Raymond ARON. Même dans le livre que nous aimons le mieux, Du Pouvoir, (beaucoup d'autres sont contraires à nos opinions!...) il y a beaucoup de métaphores très parlantes mais non explicitées (il est pourtant très documenté, comme ses oeuvres économiques)... Sur le fond, ses apports théoriques apparaissent moins que ses arguments proches du journalisme de combat. Pourtant, pour beaucoup d'étudiants, que ce soit en politique ou en économie, la lecture de certains de ses livres écrits après 1945 constitue un très bon départ pour aller beaucoup plus loin... 

 

Bertrand de JOUVENEL, Économie dirigée. le programme de la nouvelle génération, Valois, 1928 ; La crise du capitalisme américain, Gallimard, 1933 ; Le Réveil de l'Europe, 1938 ; Après la défaite, Plon, 1941 ; D'une guerre à l'autre, en trois volumes, publié tome I par Calmant-Lévy, tome II par Plon, tome III par A l'enseigne du cheval ailé (Bruxelles), de 1940 à 1947 ; Raisons de craindre, raisons d'espérer, en deux tomes, éditions du Portulan, 1947 ; Le rôle de prévision dans les affaires publiques. Les Cous de droit, 1965-1966, Université de Paris, Institut d'études publiques, 1966 ; La civilisation de puissance, Fayard, 1976 ; Un Voyageur dans le Siècle, avec Jeannie MALIGNE, Firmin-Didot, 1980. 

Olivier DARD, Bertrand de Jouvenel, Perrin, 2008.

Evelyne PISIER, Bertrand de Jouvenel, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

 

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22 février 2018 4 22 /02 /février /2018 13:02

        Brigitte Van WYMEERSCH, musicologue et philosophe, chercheur qualifié auprès du FNRS, de l'Université catholique de Louvain, rappelle que Theodor ADORNO (1903-1969) est l'un des premiers penseurs à élaborer une critique de la culture et de l'art du XXe siècle. Situé dans la mouvance de l'École de Francfort le philosophe allemand, même s'il abandonne la carrière musicale dès 1930, possède une solide formation de musicien. S'il se consacre complètement à la philosophie, il garde des contacts avec le milieu musical, notamment les groupes d'avant-garde. En exil pendant la Seconde guerre mondiale aux Etats-Unis, il retourne en Allemagne et directeur de l'Institut für Sozialforschung de Francfort à la suite de Max HORKHEIMER (1895-1973), il poursuit jusqu'à sa mort une carrière de penseur, de sociologue et d'esthète. 

Ses études sur l'art contemporain et la "nouvelle musique" sont indissociables de sa philosophie et de sa vision de la société. Marqué par le marxisme comme les autres auteurs de la mouvance de l'École de Francfort, il ne cesse d'avoir une attitude critique sur les dérives de la société industrielle et technocratique, avec la même vigueur qu'il dénonce les régimes totalitaires du XXe siècle. On retrouve la même attitude dans ses études à portée esthétique ou musicologique (Malher, une physionomie musicale, 1960, réédition chez Minuit en 1978 ; Écrits musicaux I et II, Gallimard, 1982 ; Fragments pour le Beethoven, Revue d'esthétique, n°8, 1985).

Il met en lumière chez tous ces auteurs la manière dont les techniques de composition, la grammaire et la texture d'une oeuvre sont imprégnées de l'idéologie du moment. De la même façon, dans son Essai sur Wagner (1952, traduit en français et publié en 1966 chez Gallimard), ADORNO démontre que la technique musicale utilisée par le compositeur allemand porte la marque des caractères autoritaire et antisémite qui aboutiront au fascisme et dont il a analyse l'origine dans La personnalité autoritaire (1950).

La lecture de l'art contemporain que livre ADORNO est également redevable de sa théorie négative de la raison. La dialectique de la raison, oeuvre écrite en collaboration avec HORKHEIMER, analyse le développement de la rationalité en Occident. Si la raison a conduit à l'émancipation de l'homme, elle a également mené à l'appropriation de la nature et à la domination de l'homme par l'homme, au capitalisme et au totalitarisme. Source de libération de l'homme, la raison genre aussi des systèmes autoritaires qu'ADORNO dénonce avec virulence. Ce caractère dialectique de la raison se retrouve dans l'oeuvre d'art qui est en soi une aporie : lieu de liberté et de critique, mais aussi de conditionnement et de manipulation.

La société post-industrielle engendre une bureaucratisation croissante et la production d'une culture de masse, qui infantilise et endort le peuple. cette "industrie culturelle" distille des oeuvres non sophistiquées, standardisées et marquées par l'émotion superficielle et un charme facile. C'est la critique de l'entertainment d'une façon générale. Si cet art semble plaisant, il mène cependant à une impasse, car il engendre de faux besoins qu'il satisfait certes, mais il n'atteint pas les vrais besoins de liberté, de créativité et d'expression de l'homme.

Or, comme le philosophe allemand le démontre dans sa Théorie esthétique (1969, oeuvre incomplète interrompue par la mort de l'auteur, publiée en Français aux éditions Klincksieck, 1974), l'art reste un espace de liberté et de créativité dans ce monde technocratique. L'oeuvre d'art a un rôle critique à jouer, et se doit d'être le lieu de l'utopie, "lieu du désir et donc ferment d'un monde libéré". Notons que la lecture de cette oeuvre inachevée, parce que d'ailleurs elle est inachevée, est difficile, et on doit recommander les éditions qui s'entourent d'un commentaire et d'un appareil critique suffisant. 

Pour que l'art libère, il faut que les artistes utilisent résolument les matériaux en constante évolution et rejettent toute tentative passéiste. Au procès de la raison correspond le progrès des matériaux engendré par un processus historique qu'il importe de suivre et non de freiner. Il est impératif de ne pas céder à la facilité d'un retour vers le passé en adoptant des structures existantes, mais d'utiliser un matériau qui se trouve à l'apogée de son développement....

C'est pourquoi ADORNO se montre un fervent partisans de l'école musicale de Vienne qui se donne comme principe de rejeter la grammaire musicale existante et utilise une syntaxe totalement nouvelle - l'atonalité - dans le souci d'une nouvelle expressivité. Dans sa Philosophie de la nouvelle musique (1949, Gallimard 1979), il défend une modernité radicale. Il considère les musiques faciles, le jazz, celle de Stravinsky, comme "faisant fausse route". Alors que la démarche de Schönberg symbolise "le progrès".

Sans doute ses opinions musicales sont-elles sujettes à... critique! Quand on sait ce qu'historiquement représente le jazz (continent musical en soi il est vrai), on peut se demander si cela va dans la direction qu'il regrette... ADORNO lui-même d'ailleurs est conscient que la musique nouvelle qu'il prône n'est pas facilement accessible. Elle demande un effort d'écoute que tous ne peuvent fournir, même si dans l'avenir, il croit que le public l'appréciera et affinera sa conscience critique. Mais même ceux qui progressent dans le sens qu'il espère n'ont pas tous l'oreille musicale! Il admet d'ailleurs qu'en définitive, il est nécessaire d'établir une coexistence entre un art "inexorable" et un art "de convention", ente une "musique nouvelle" et une "musique conciliante".

La position d'ADORNO reste ambigüe. Il dénonce les pratiques culturelles de son époque, tant en étant conscient que cette culture de masse est la seule qui rende accessible à tous l'oeuvre d'art. (voir entre autres, Raymond COURT, Adorno et sa nouvelle musique, Art et modernité, Paris, Klincksieck, 1981 ; Marc JIMENEZ, Adorno, Art, idéologie et théorie de l'art, Paris, 1973 ; Marc JIMNEZ, Vers une esthétique négative, Adorno et la modernité, Le Sycomore, 1983).

 

     La pensée d'ADORNO, notamment sur l'esthétique, continue de susciter maints essais. Gilles MOUTOT, par exemple, interroge l'ensemble de l'oeuvre du philosophe allemand, cherche à en dégager l'unité, ce qui n'est pas facile, sachant que précisément cette oeuvre est inachevée. Il entend par une étude à mettre à jour les traits spécifiques d'un matérialisme porté par une attention aigüe aux expériences de la non-identité, ce qui est tout un programme... Ces expériences, pour lui "se manifestent entre ces deux pôles : celui de la souffrance, exprimant  une individuation mutilé par les normes du comportement qu'impose un mode de socialisation pathogène ; celui des objets et de l'expérience esthétiques, où s'ébauchent un rapport à la différence qui, comme Adorno en formule le projet dans la Dialectique négative, cesserait de mesure celle-ci à une exigence de totalité." Il étudie entre autres, les "Écarts de l'art, en tentant de cerner ce qu'ADORNO entend par progrès et régression en musique, par relation entre l'expérience de l'art moderne et l'expérience moderne de l'art, sans oublier ce que son oeuvre doit aux différentes discussions à l'intérieur du cercle de Francfort. D'utiles réflexions sur le cinéma, entertainment par excellence permet d'éclairer les rapports d'ADORNO à l'art. La dialectique du sérialisme, de la répétition, de l'enregistrement et de la création est ici essentielle, ceci sans oublier le rapport artiste-spectateur qui est au fait au coeur de sa conception. C'est l'occasion aussi pour Gilles MOUTOT de préciser les analyses des musiques de Stravinsky et de Schönberg qu'effectue le philosophe allemand, analyses bien plus nuancées qu'on le pense généralement. Les commentaires d'auteurs des époques suivantes l'oeuvre d'ADORNO jettent eux aussi d'autres perspectives dans le débat, renouvelant les articulations entre Matériau et signifiant. 

 

 

Brigitte Van WYMEERSCH, Adorno : la culture du XXe siècle, L'esthétique dans la mouvance de l'école de Francfort, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'atelier d'esthétique, de boeck, 2014. Gilles MOUTOT, Essai sur Adorno, Payot, 2010. 

 

ARTUS

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22 février 2018 4 22 /02 /février /2018 10:18

    Francisco de JEREZ ou Francisco Lopez de XEREZ est un conquistadore espagnol qui a participé à la conquête de l'actuel Pérou. Il fait partie de ces chroniqueurs qui s'attache après expéditions et batailles à décrire leur expérience, avec souvent le désir d'appuyer leurs revendications de terres. 

  Il arrive dans le Nouveau Monde en 1514 avec l'expédition de Ferdinand II d'Aragon et il participe à l'organisation des explorations à partir de Panama et au gouvernement de cette contrée. En 1524, il rejoint Francisco PIZARRE, dont il est le secrétaire et "scribe" officiel, qu'il suit  en 1532 dans l'expédition et la conquête de l'Empire Inca. Présent avec 168 Espagnols à Cajamarca, lors de la capture de l'empereur ATAHUALPA, qui provoque l'effondrement de l'Empire Inca. il prend part à la transaction de l'otage.

Blessé (fracture d'une jambe), il est contraint de rentrer en Espagne en 1534 et, après un mariage avec une membre d'une famille aristocratique, se consacre au commerce maritime à Séville. Avec une succession d'infortunes d'ailleurs.  Il retourne en 1554 aux Indes et y est tué. 

    Francisco de JEREZ est, avec une demi-douzaine d'autres participants à la conquête (Diego de TRUJILLO, Francisco PIZARRO, Pedro Sancho de la HOZ, Juan Ruiz de ARCE, Cristobal de MOLINA, Cristobal de la MENA), l'auteur d'une relation de qualité rédigée et aussitôt publiée en 1534. La Couronne espagnole, soucieuse de perpétuer la gloire de ses conquêtes, encourage le mouvement historiographie de soldats et de prêtres. De plus, elle crée le poste officiel de Corniste Mayor et conçoit des questionnaires type, en vue de faciliter la recherche de toutes les particularités des Indes. C'est à l'aide d'un tel système d'information (et d'informateurs sur place) que la Couronne enta très vite la colonisation de l'actuel Mexique et de l'actuel Pérou, sur les décombres des Empires Aztèques et Inca. Les premières chroniques datent d'avant ces conquêtes, les prépare, et d'autres prolongent ensuite tout ce mouvement d'information. Plusieurs chroniqueurs relatent les mêmes faits et les mêmes contrées, souvent dans un rapport de rivalité lors des publications de leurs écrits. Ainsi, Francisco Lopez de GOMARA, chapelain de CORTÈS est le rival direct de Bernal DIAZ DEL CASTILLO. (Jacques LAFAYE)

    Sa Vraie relation de la conquête du Pérou constitue selon son auteur une rectification de l'écrit de Cristobal de MENA, La conquête du Pérou. Son récit a souvent la préférence des auteurs contemporains. 

 

Francisco de JEREZ, Relation vraie de la conquête de la province du Pérou et de Cuozo, Séville, 1534. La Conquête du Pérou, traduction de Henri Ternoux COMPANS, Editions A. M. Métailié, 1982. Un extrait de son livre, sur la capture d'Atahualpa à Cajamarca est disponible dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Jacques LAFAYE, Chroniques du Nouveau Monde, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

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21 février 2018 3 21 /02 /février /2018 10:52

      Ecrit par un Conquistadore (malchanceux), qui participe, de 1517 à 1526, à de multiples expéditions à divers endroits de l'Amérique dite latine, et à quelque 119 batailles qui culminent avec la chute de l'Empire aztèque en 1521, cette Histoire véridique, qui veut contredire diverses autres relations plus ou moins apologétiques, constitue une référence primordiale (la plus importante) aux différents auteurs qui écrivent sur cette période. Bernal DIAZ DEL CASTILLO (1496-1584) y décrit, pendant la conquête de l'Empire aztèque, la vie quotidienne des soldats ainsi que les Aztèques eux-mêmes. Sa narration est un reportage minutieux, presque anthropologique, décrivant ces populations et ces entreprises militaires. Même si la paternité de ce grand écrit est discutée (encore qu'aujourd'hui la majeure partie des auteurs ne le conteste pas), certains l'ayant attribué à CORTÈS (mais il y ferait alors preuve d'une bien grande humilité, ce qui n'est pas dans son personnage...), il demeure un témoignage de première main. Bien entendu, l'historiographie, notamment contemporaine, permet de corriger maints aspects, comme il est habituel de le faire pour tout témoignage, forcément subjectif. 

     Après avoir participé à ces expéditions, Bernal DIAZ entreprend, mécontent de certaines rumeurs et relations écrites sur la conquête de l'Amérique espagnole, vers 1553 à 1568, d'écrire ce fort long et très riche ouvrage (800 pages dans les éditions modernes). Il ne cesse de le retoucher ensuite avant de l'envoyer en Espagne en 1575. Il le retouche encore lorsqu'il s'établit richement au Guatemala

     Ce castillan embarque à 18 ans pour Panama et cuba avant de participer à deux voyages exploratoires sur les côtes du Mexique (1517-1518). I l appartient à la poignée d'Espagnols qui, avec CORTÈS, investissent le Mexique (1519) et détruisent Mexico et l'Empire aztèque (1521). Son titre de gloire réside dans la rédaction de cette Histoire véridique... Dans ce fort volume, près de la moitié est consacrée à l'investissement et l'écrasement de l'Empire Aztèque. Dans une langue rugueuse (il n'est pas lettré), et non en latin, parfois maladroite, mais superbe d'intelligence des événements, remarquable par l'organisation du récit, DIAZ donne un document exceptionnel dont on ne trouve pas l'équivalent. Se documentant sans cesse, tenant compte de plusieurs récits, qu'il inclu souvent dans son ouvrage, il donne des explications sur la conquête du Mexique, mais pas seulement, avec un souci du détail et de compréhension de l'Autre, rare également dans les divers récits documentaires et chroniques dont beaucoup sont sollicités par la Couronne. Il n'y aucune démonisation, aucun mépris de l'adversaire chez Bernai DIAZ (au contraire d'autres...). Son livre fut longtemps sous-estimé, parce qu'il n'appartient pas à la noblesse ni à ceux qui détiennent le savoir. Pourtant, il s'agit d'un chef-d'oeuvre de la littérature militaire, comparé parfois à l'Anaphase de XÉNOPHON (BLIN et CHALIAND)

    Bernal DIAZ relate également dans son livre les voyages de Francisco HERNADEZ de CORBODA de 1517 de Juan de GRIJALVA de 1518, l'expédition d'Hernando CORTÈS avant la conquête du Mexique (qu'il relate avec force détails), les tentatives de conquête du Chiapas (1523-1524), l'expédition au Honduras (1525-1526), son séjour dans ce pays (1527-1539) et également une partie de son séjour à Antigua (1540-1584). 

    Il existe plusieurs "versions" de son livre, entre le "Manuscrit de Guatemala" et le manuscrit envoyé en Espagne en 1575, le texte publié par Les éditions Remon (et perdu ensuite). A ces "versions" rédigées en Espagnol, s'ajoute les éditions en Français, au nombre de deux. L'une  et l'autre sont basées sur la première édition Remon. L'une est due au docteur JOURDANET (1877) et l'autre au poète français José-Maria de HEREDIA (1881). Toutes les deux comportent ce que l'on a appelé les "interpolations mercédaires". L'édition JOUANET se signale entre autres par l'absence de certains passages, que l'on retrouve heureusement dans d'autres langues, jugés inconvenants, censurés par le traducteur.

La toute dernière édition date de 2005 (Mexico), due à José Antonio Barbon RODRIGUE, véritable somme assortie d'une étude approfondie (1000 pages) avec les critiques historiographiques les plus avancées...

 

Capitane Bernal DIAZ DEL CASTILLO, Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne, traduction de D. JOURDANET, Paris, 1877, disponible à Gallica.bnf.fr. Réédition chez La Découverte en deux volumes (avec une préface de Bernard GRUNBERG), 2009. 

Herbert CERWIN, Bernal DIAZ, Historian of the Conquest, University of Oklahoma Press, 1963.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. 

 

 

 

 

 

Note interne : vraiment énervant ce traducteur automatique d'over-blog....

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