Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
20 février 2018 2 20 /02 /février /2018 10:51

   S'il existe bien un corpus de connaissance en matière de stratégie et de tactique acquis et utilisés de manière adroite par les Conquistadors qui fondent la Nouvelle-Espagne en Amérique qui s'appelle du coup latine, leurs entreprises résultent souvent d'ambitions souvent à court terme, sauf pour les plus importants d'entre eux (CORTÈS...). Aventuriers, mercenaires, voire hors-la-lois (d'ailleurs dans la marine de ces temps, l'engagement vaut souvent absolution...) débarquent sur des territoires pleins de surprises sur de nombreux plans.

Pour survivre et vivre, beaucoup de nobles, notamment parmi les malchanceux des luttes autour de la Couronne espagnole, fondent véritablement un Empire. Il ne faut pas longtemps pour les plus expérimentés d'entre eux pour organiser des territoires riches à plusieurs égards, malgré les ravages des épidémies qui vident ces même territoires de la majeure partie de leurs habitants. Par de nombreux aspects, cette stratégie d'Empire réunit beaucoup d'éléments de l'expérience européenne, d'ailleurs véritablement mis en oeuvre après la fin des Conquistadores, même si des projets en ce sens existent déjà dans la tête des plus prestigieux d'entre eux : organisation des pouvoirs, contrôle des mouvements de population, établissement d'un partage des richesses puis d'une fiscalité, formation d'une armée fidèle, élaboration d'un tissu d'institutions éducatives qui va de pair avec "l'action missionnaire" de l'Eglise catholique, homogénéisation culturelle favorisée par l'importation contrôlée de nouveaux immigrants et de main d'oeuvre servile...

Plus que dans d'autres processus de colonisation, les conquêtes des territoires soumis aux empires aztèque, inca et de l'aire de civilisation maya (au système politique des cités-Etats déjà entrés dans une profonde décadence), sont brutales et rapides. C'est qu'il existe des asymétries profondes entre les sociétés qui entrent alors en contact, tant sur le plan social, militaire que religieux. Les conquistadores débarquent dans des terres où les conflits politiques souvent violents mettent en danger les Empires péniblement construits. De plus, cette conquête met en contact des populations aux hygiènes très différentes, porteurs de systèmes immunitaires différents : l'hécatombe des populations indigènes constitue une des plus impressionnantes de l'Histoire. On a pu parlé de génocide tant la variole et autres maladies infectieuses trouve sur ce continent les moyens de se développer de manière foudroyante. Les tactiques militaires ibériques font le reste : les sièges des villes sont l'occasion de massacres par la faim, la soif et la maladie. De plus, les conquistadores, véritables bandits armés issus d'un petite noblesse n'ayant pu s'enrichir dans la Reconquista, recherchent des trésors "immenses" (les récits et les rumeurs ont stimulé l'imagination) tout en étant guidés par la volonté d'évangélisation propre à leur foi et à la puissante Eglise catholique.  Les chefs des expéditions ont autant de conflits à régler avec leurs propres troupes qu'avec les indigènes qu'ils rencontrent, sans compter les rivalités entre diverses familles ayant réussi à s'installer d'abord dans les îles plus ou moins grandes, des Antilles, du Golfe du Mexique ou à Cuba. 

 

Une asymétrie militaire marquée.

L'asymétrie militaire entre Conquistadores et Indigènes est double, technique et stratégique : technique de par les armements des deux côtés et côté des buts stratégiques, car si pour les Européens, il s'agit de conquérir en tuant, violant et détruisant, pour les Indigènes, il s'agit de neutraliser, et capturer (à plusieurs fins diverses...). Très inférieurs numériquement (pas plus d'un millier, souvent la centaine de combattants espagnols contre des dizaines de milliers de guerriers indigènes), les Conquistadores possèdent l'avantage (non recherché d'ailleurs dans un premier temps) de l'armement et de la (toute petite) cavalerie. 

Les batailles des Conquistadores ont été peu étudiées, et pourtant elles constituent tout un type, sous-type des batailles coloniales, qui mettent aux prises des combattants armés et dotés d'une tactique asymétriques. Les troupes coloniales s'efforcent de manière générale de garder cette asymétrie d'armement et de tactique afin d'être toujours assurée plus ou moins d'être victorieuse. De manière générale aussi, pour tout un tas de raisons (financières, d'approvisionnements...), les théoriciens cherchent à tirer le maximum d'effet du minimum de troupes.

La conquête de Mexico (1521), emblématique mais aussi rare bataille.

Il est d'ailleurs étonnant, comme le constatent CHALIAND et BLIN, que dans la conception de la bataille, qu'on dénomme "décisive" chez les historiens des XIXe-XXe siècles, aucun, ni le Français COLIN au tournant du siècle, ni, plus récemment FULLER, ne mentionne, parmi ce qu'ils considèrent comme des "batailles décisives", la conquête de Mexico-Tenochtitlan. Pourtant, la chute de l'empire aztèque dont triomphent les Espagnols est un événement historique considérable et, de surcroit, sur le plan militaire, une très remarquable victoire. Celle-ci a été sous-estimée parce que CORTÈS disposait d'une petite troupe, comme si seuls les gros bataillons dans l'Histoire avaient mené des campagnes conséquentes -, et sans considérer que celui-ci avait été diplomatiquement capable de trouver des alliés locaux nombreux : environ 75 000 hommes d'après les évaluations, pour 925 Espagnols (en fait pas seulement Espagnols, mais de différentes nationalités européennes), dont 90 cavaliers et 118 arbalétriers et arquebusiers, plus trois gros canons, quinze petites pièces et dix quintaux de poudre. 

La conquête de Mexico est également sous-estimée parce qu'on n'a généralement pas remarqué à quel point la stratégie utilisée et la logistique, répondaient aux conditions du siège. En effet, celui-ci est une opération combinée terrestre et navale. Mexico-Tenochtitlan était une cité lacustre aux dimensions importantes et fort peuplée (peut-être le demi-million d'habitants). Même après la grave épidémie de variole de 1520, il est probable que la cité avait au moins 300 000 habitants.

L'année précédente, CORTÈS, bien qu'ayant un moment pénétré la cité sans coup férir - les étrangers venus de la mer ayant sans doute été considérés comme divins -, a subi un désastre. Au cours de la noche triste (retraite) du 30 juin 1520, en quittant la ville insurgée, les Espagnols ont perdu une importante partie de leurs effectifs. loin de se décourager, CORTÈS, après avoir reçu des renforts, prépare son retour, et neuf mois plus tard après la désastreuse retraité, reprend la route de Mexico à partir de sa base de Tlaxcala. Treize petits navires ou brigantins sont construits par les Espagnols avec du matériel souvent trainé à dos d'homme depuis Tlaxcala. Un canal de deux km est creusé et les brigantins sont mis à flot avec pour mission d'imposer un blocus total. CORTÈS prend le commandement de cette flottille qui comprend 325 hommes. Trois routes terrestres qui relient par des chaussées la cité lacustre à la terre ferme sont investies par trois détachements espagnols qui s'efforcent de prendre la ville en tenaille. En face de ces détachements, dont chacun est soutenu par 25 000 Tlaxcalans environ, sous les ordres du nouveau souverain aztèque, CUAUHTEMOC, peut-être 100 000 hommes. Une quatrième issue vers Telpeyal est volontairement laissée libre afin que les assiégés puissent fuir. Le siège commence par la destruction de l'aqueduc principal qui alimente la ville en eau potable le 26 mai 1521. Au cours du mois de juin, le blocus commence à porter ses fruits tandis que l'étau se resserre. Cependant, pendant le siège, CORTÈS doit faire face à une conspiration (chaque chef conquistadore conspire alors contre l'autre, gênant souvent la manoeuvre militaire...) des partisans du gouverneur VELASQUEZ qu'il déjoue et à une défection en masse des auxiliaires indiens découragés (ce qui est encore plus fréquent!). Mais les Espagnols, malgré les pertes, tiennent bon (de toute façon ils n'ont pas trop le choix, les vaisseaux sont hors d'usage et le sacrifice humain les guette...) ; la famine s'étend dans la cité et les auxiliaires, un moment ébranlés, reviennent à la charge. Le 25 juillet, la partie sud de la ville est conquise. Trois jours plus tard, la colonne de l'un de ses lieutenants le rejoint et le 13 aout, l'ultime assaut est donné : la défense aztèque s'effondre. Après un peu plus de deux mois et demi de siège, la capitale est réduite et l'Empire aztèque s'écroule. 

Malgré leur supériorité numérique, et le scénario se renouvelle grosso modo dans tous les territoires conquis par les Conquistadores, les Aztèques ont été vaincus pour plusieurs raisons. Leur handicap ne se réduit pas à une infériorité dans l'armement. Il provient de causes conceptuelles. Leur univers est menacé de destruction (d'où leur course effrénée aux sacrifices...). Autre mondes, d'après la cosmogonie aztèque, avaient précédé le leur et avaient été détruits de façon violente. L'arrivée des Espagnols semble avoir été interprétée comme celle d'une immense catastrophe, ce qui explique pourquoi ces derniers ont pu, une première fois, pénétrer dans Tenochtitland sans coup férir. Par ailleurs, la guerre pratiquée par les Aztèques reste essentiellement rituelle. Il s'agit de faire le maximum de prisonniers afin d'immoler ceux-ci en offrande au Soleil pour que ce sacrifice nourrisse l'astre solaire. Les Espagnols, au contraire sont détenteurs d'une foi conquérante et mènent une guerre à mort. Les chevaux, inconnus dans le Nouveau Monde, leur confèrent une agressivité certaine dans les chocs, et leurs armes d'acier sont infiniment plus robustes que les lames d'obsidienne qu'utilisent les Aztèques, dont la cohésion et la discipline sont loin d'égaler celles des Espagnols. Sans compter les cuirasses, même si elles ne couvrent pas tout leur corps, des soldats espagnols qui brillent et réfléchissent la lumière... Enfin, ces derniers, grâce au génie politique de CORTÈS qui dispose d'interprètes, font alliance avec tous les peuples opprimés par les Aztèques qui se rangent volontiers du côté des nouveaux venus afin de mettre fin au joug. (BLIN et CHALIAND)

 

Une asymétrie culturelle.

Du côté Espagnols, la cohésion culturelle et politique reste forte tant que l'on reste avec un seul leader en pays hostile, avec des habitus vestimentaires et comportementaux très précis et une volonté d'évangélisation aiguillonnée par la présence de prêtres dans les corps expéditionnaires. La condition sociale des Espagnols entre eux, du fait de leur faible nombre, est relativement homogène.

Du côté inca et aztèque, les inégalités sociales sont bien plus fortes. Les rivalités politiques sont toujours au niveau des luttes violentes pour le pouvoir. Les habitudes vestimentaires tranchent par une attitude complètement différente par rapport au corps (nudité fréquente). Les attitudes sont dictées par des superstitions fortes, jusqu'à faire apparaitre les envahisseurs blancs comme les demi-dieux des légendes. Cette asymétrie culturelle provoque une véritable aversion des Espagnols devant ces "Sauvages incroyants", qui se double d'un mépris réel.

D'autres éléments différencient les indigènes et les espagnols, des pratiques agricoles aux habitude alimentaires. Des découvertes techniques appuient la supérieures des seconds sur les premiers, des techniques de transports aux pratiques de l'écriture. Que ce soit pour l'absence de roue chez les aztèques ou un système d'écriture bien plus efficace chez les espagnols, cela joue dans l'emprise d'une culture sur l'autre... 

 

 

Les Conquistadores face à des civilisations déclinantes.

Même si cela fait partie aussi de la propagande monarchique espagnole plus tard pour justifier la conquête des Amériques, il faut constater que les Empires aztèque et inca étaient déjà entrés en décomposition politique et que la civilisation maya n'est plus que l'ombre de puissantes cités-Etats alors presque disparues. Les Conquitadores se trouvent alors dans une conjoncture extrêmement favorables : ils peuvent jouer pratiquement sur tous les tableaux pour diviser les populations rencontrées : rivalités ethniques fortes, conflits politiques violents, vulnérabilités socio-politiques (il suffit de tuer l'Empereur pour que l'Empire tombe...). 

 

La renommée des Conquistadores....

    Les Conquistadores n'ont pas usurpés leur renommée, pourtant multipliée dans les récits faits sur eux en Europe. Ils donnent à la Couronne espagnole (mais donner est peut-être un trop grand mot pour ce qui s'est passé...) son empire américain. Avec quelques milliers d'hommes agissant souvent de manière dispersées et même parfois antagonistes, ils amorcent les fondation d'un Empire qui apparait avant même la conquête tellement grand qu'en Europe il faut l'intervention du Pape en 1494 pour départager Espagnols et Portugais (sur la base de mauvaises cartes d'ailleurs. Sans doute confond-t-on les distances, certains ne voyant pas que les Indes sont vraiment beaucoup plus loin...) afin d'éviter de graves conflits et de coordonner son évangélisation. Entre la découverte du Pacifique par BALBOA (1513) et le triomphe de PIZARRO au Mexique (1535), il ne leur faut pas plus d'un quart de siècle pour accomplir les conquêtes décisives. Avec les moyens singulièrement limités de leur époque - des navires de faible tonnage, quelques chevaux, de rares canons et plus d'armes blanches que d'arquebuses -, des bandes d'aventuriers opérant pour leur compte ont vaincu et détruit des empires indigènes parvenus à un très haut degré d'organisation (même s'ils sont tout de même sur le déclin) et de puissance et surmonté de formidables obstacles naturels (qui ont coûté d'ailleurs plus d'hommes que les combats). 

     Les Conquistadores sont peut-être plus célèbres que connus, comme le fait remarquer Jean-Pierre BERTHE, en dépit, ou à cause, de quatre siècles de polémiques. L'historiographie conservatrice espagnole les idéalise en paladins de la croisade outre-mer tandis que les pamphlets des adversaires de l'Espagne en font des soudards assoiffés de sang et de pillage. Il convient de tenir compte des réalités sociales du XVIe siècle pour ramener aux dimensions du réel une image déformée par les mythes antagonistes de l'épopée chevaleresque et de la légende noire. Il ne faut pas non plus que le destin exceptionnel des chefs fasse oublier le plus grand nombre : pour quelques capitaines heureux à qui l'aventure rapporte des titres de noblesse et de grasses seigneuries, les malchanceux sont légion qui moururent de faim ou d'épuisement dans la steppe et la forêt ou périrent sous les flèches des Indiens de Floride et du Venezuela, ou sous le couteau d'obsidienne des sacrificateurs aztèques. D'autres se retrouvent les mains vides après dix ou vingt ans de campagnes. C'est pourtant cette piétaille qui porte le poids de l'entreprise, comme le rappelle Bernal Diaz del Castillo, un de ces soldat du rang (Histoire véridique de la Conquête de la Nouvelle-Espagne) qui répond à la chronique de Gomara, qui exalte avant tout le rôle personnel de Cortes.

 

Des entreprises individuelles qui permettent plus tard de véritables stratégies impériales.

L'action des conquérants n'obéit pas à un dessein de l'Etat. Elle est le fait de multiples initiatives particulières aux formes très variées, initiatives toutefois surveillées de près ou de loin par la Monarchie espagnole (dont d'ailleurs l'aide ou la bénédiction est souvent sollicitée...), tout de même déjà avertie depuis les entreprises de Christophe COLOMB (dans les années 1480) du potentiel fabuleux que recèle ces expéditions. 

Une bande d'aventuriers peut ainsi mettre en commun de maigres ressources, en s'endettant pour l'achat d'un navire, dans l'espoir d'aller razzier de l'or et des esclaves : ces entradas (pénétrations) ou cabalgadas (chevauchées), fréquentes dans l'isthme de Panama et sur les côtes de Terre-Ferme, ont donné lieu à des terribles excès envers les populations indigènes. De plus amples entreprises visant à conquérir et à coloniser une province : l'ambitieux qui en prend l'initiative est titulaire d'une capitulation royale qui lui en assure l'exclusivité. Mais c'est à lui de financer l'expédition : bien qu'il y engage sa propre fortune et y associe ses hommes, qui servent sans solde et s'équipent à leurs frais, il lui faut faire appelà un riche bailleur de fonds, banquier italien ou sévissent, haut fonctionnaire des Indes. Diego VELASQUEZ et Pedraria DAVILA ont ainsi financé la conquête du Mexique et du Nicaragua, et le licencié Gaspar de ESPINOSA, à la fois magistrat, commerçant et grand propriétaire, l'expédition de PIZARRO et d'ALMAGRO au Pérou. Le cas limite est celui du Venezuela, dont la conquête et l'exploitation sont concédées à la firme allemande des WELSER.

Bien des épisodes de la conquête trouvent leur origine dans son caractère d'entreprise privée. Associés plus que subordonnés à leur chef au sein de la bande, les hommes d'armes dont preuve d'un redoutable esprit d'indiscipline. L'autorité d'un capitaine tient à son prestige personnel, à son habileté, à sa chance aussi et au succès de ses entreprises. Chaque lieutenant est tenté de se rendre indépendant et les rebellions sont nombreuses. Elles interfèrent d'ailleurs dans les opérations militaires, même si sur le terrain pendant la bataille, ces soldats savent faire preuve d'un esprit de coordination redoutable pour leurs adversaires. Cette indiscipline existe aussi envers la Couronne, malgré leurs protestations de loyalisme. S'il n'y avait pas parmi eux un représentant direct de l'Eglise ou de l'Etat (il n'y est pas toujours!), sans doute celle-ci se serait-elle manifestée avec plus de flagornerie et d'intensité... C'est seulement une fois la conquête acquise que la Couronne se décide à intervenir. Et lorsque CHARLES QUINT, de sa volonté même ou parce que les financiers s'inquiètent, décide d'intervenir, les Conquistadores montrent des oppositions vigoureuses, d'où l'envoi parfois nécessaire de corps expéditionnaires punitifs. Ainsi, lorsqu'il ordonne la suppression progressive des encomiendas, ces Leyes Nuevas sont accueillies en Amérique (1543-1544) par de violentes protestations qui dégénèrent au Pérou en insurrection ouverte, les révoltés prétendant ériger un royaume indépendant.

 

Un enracinement du pouvoir des Espagnols avant même la fin des Conquistadores.

Si les conquistadores sont autant attaché à la possession des encomiendas, c'est parce qu'elles sont le seul véritable bénéfice qu'ils aient tiré de la conquête. Leur part de butin a toujours été au-dessous de leurs espérances (sans compter les autres profits, autant de mirages colportés déjà en métropole avant leur départ, comme la fontaine de jouvence...), ou dilapidée (ce ne sont pas des gestionnaires!) rapidement. Ce sont les plus avisés d'entre eux qui se glissent dans les conditions nouvelles imposées par la Couronne. Sans doute heureusement pour les Espagnols en général, car aussitôt une ville construite, elle est parfois abandonnée pour de nouvelles conquêtes... L'obligation de résidence faite aux encomenderos et le contrôle de plus en plus étroit de l'administration royale sur les expéditions contribuent à fixer peu à peu les conquistadores dans les nouvelles villes d'Amérique. Ceux qui possèdent quelques notions de gestion de domaine, à l'exemple de CORTÈS, emploient "leurs" indiens à de fructueuses affaires : mines, élevages, commerce des produits du tribut ou obtiennent de la Couronne des charges publiques et des pensions. Maris à des Espagnoles ou à des femmes du pays, ils se transforment progressivement en colons (probladores) et, s'ils gardent leur prestige au sein d'une population blanche toujours plus nombreuse, ils perdent leur primauté politique initiale au profit de la bureaucratie royale. Mais s'ils sont définitivement enracinés dans les terres conquises, on les considère comme les fondateurs de nouvelles sociétés créoles et métisses des Indes de Castille. (Jean-Pierre BERTHE)

Pour les autres conquistadores qui refusent les contraintes de la Couronne, leurs aventures se concluent souvent dans des épisodes sanglants, les uns contre les autres, occasionnant des désordres auxquels ceux qui se fixent et les administrateurs royaux veulent remédier. Non seulement, aucune capitulatione n'est plus délivré par la Monarchie, mais ceux qui ne se plient pas aux nouvelles règles sont considérés comme des rebelles et pourchassés. 

La formation d'un nouveau tissu économique, ouvert sur l'extérieur, par les nouveaux arrivants européens, transforme profondément la physionomie du pays où ils s'installent. Et, de fil en aiguille pour protéger ou pour étendre leur emprise, ils organisent sur place toute une administration, une police, un tissu d'institutions religieuses et éducatives (souvent les mêmes...), une fiscalité, des douanes, des tribunaux, bref tout ce qui fait un Etat d'allure européenne. Va de pair avec cette modification, la formation d'une société aux caractères racistes marqués, où seuls chrétiens catholiques confirmés et blancs bénéficient de tous les privilèges.

     Les conquistadores, en dépit des agissements uniquement kleptocrates de la majorité d'entre eux, ont amorcé le système de colonisation espagnole en vigueur ensuite pendant près de trois siècles.

Le système de l'encomendia, regroupement sur un territoire de centaines d'indigènes à des fins d'exploitation économique et d'évangélisation, est une forme rajeunie du régime seigneurial bien familier aux aristocrates espagnols. Les propriétaires confient à des colons espagnols la gestion d'ensemble plus ou moins vaste, plus ou moins riche, en terme agricole ou minier. Ce système se met en place dans les territoires découverts pratiquement juste après l'installation des premiers Européens, en 1492, avec la bénédiction de la Couronne. Les indigènes ne sont pas réduits en esclavage, ce qui sera réservé plus tard aux populations noires importées, mais au travail forcé. Comme la discipline et les conditions de travail y étaient dures, beaucoup d'indigènes cherchent à fuir, et diverses réformes appuyées par la Couronne et l'Eglise mais combattues par les colons, établissent un équilibre en faveur des indigènes plus protégés socialement mais restant sous l'autorité des propriétaires.

Tout le système administratif, politique, fiscal, social, juridique, militaire, bref tout ce qui fait un Empire qui garantit la sécurité et les profits à une minorité politique héréditaire s'établit dans la foulée, avec des variantes différentes suivant les pays, au Pérou et au Mexique par exemple, autour du système de l'encomendia. Ce qui motive la Couronne, c'est principalement l'approvisionnement du pays en or, en argent, en minerais des colonies. Et après l'épuisement des ressources minières, l'encomienda se transforme peu à peu en hacienda, via une concentration des propriétés, qui ne repose plus que sur l'agriculture. Et s'établit un autre équilibre des pouvoirs entre les différents éléments de la population. Mais déjà, il s'agit d'une autre histoire et pratiquement, d'un autre Empire. 

 

 

Bernard DIAZ DEL CASTILLO, La conquête du Mexique, Arles, 1996 ; Histoire véridique de la conquête de la nouvelle-Espagne, deux volumes, La Découverte, 2003. Jacques SOUSTELLE, La Vie quotidienne des Aztèques à la veille de la conquête espagnole, Paris, 1996. Gérard CHALIAND, Miroir d'un désastre, La conquête espagnole de l'Amérique, Paris, 1990. M.H. FRAISSE, Aux commencement de l'Amérique (1497-1803), Actes Sud, 1999.

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jean-Pierre BERTHE, Conquistadores, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

Partager cet article
Repost0
19 février 2018 1 19 /02 /février /2018 12:45

   Francisco Pizarro Gonzalès, marquis de los Atabillos, connu sous le nom de François PIZARRE, (en Français) est un conquistador espagnol. Conquérant de l'Empire inca et gouverneur de l'actuel Pérou, il fait partie de ces élément de la noblesse espagnole (cousin de Hernan CORTÈS au deuxième degré) qui cherche l'aventure loin de ce qui n'est pas encore une métropole. Il participe à la guerre entre conquistadores au Pérou, dont il sort perdant, comme beaucoup..

Si l'on connait bien cette histoire, ce n'est pas grâce à lui-même en tant qu'auteur (il est illettré), mais parce que, comme dans beaucoup de ces expéditions, il est accompagné de lettrés chargés de relater leurs faits et gestes, dont certains sont de véritables espions de la Couronne. C'était d'ailleurs le seul moyen (corruptible il est vrai mais pas toujours corrompu...) pour la monarchie espagnole de connaitre les agissements de ceux qu'elle investissait de "capitulations"... 

    Sa carrière n'a pas l'éclat de celle de CORTÈS, mais sa personnalité est peut-être plus représentative, par ses qualités et ses limites mêmes, de la majorité des conquistadores espagnols. Comme tous les conquistadores célèbres, son oeuvre dépasse largement l'homme. La conquête de l'empire inca fixe le destin de toute l'Amérique du Sud.

 

Une carrière de conquistadore, parmi d'autres, à l'épopée très bavarde....

    Avant cette carrière de conquistadore, après avoir été élevé comme un petit paysan, il est d'abord soldat en Italie et passe aux "Indes" en 1502. Pendant près de vingt ans, rien ne le distingue de ses compagnons d'aventure. Il est de toutes les entreprise du Darien : lieutenant d'OJEDA au golfe d'Aruba (1509), puis de BILBOA, qu'il accompagne dans sa marche jusqu'à la mer du Sud (1513) ; plus tard au service du gouverneur PEDRARIAS, il procède à l'arrestation de BILBOA, que PEDRARIAS et ESPINOSA condamnèrent à mort (1518-1519). Etabli à Panama, bénéficiaire d'une encomienda d'Indiens travaillant à son profit, il élève du bétail et paraît avoir connu une assez large aisance. 

     En novembre 1532, François PIZARRE, à la tête de 167 hommes, entre sans difficultés dans la ville de Cajamarca, au nord du Pérou. Il a déjà alors près de 25 ans d'expériences en Amérique Latine et deux expéditions qui se sont soldées par des échecs. Il n'est pas le seul à essuyer ce genre d'échec : l'histoire des conquistadores en est parsemée. 

Cependant, ayant réussit à obtenir de CHARLES QUINT une "capitulation", il ramène d'Estramadore, d'où il est issu, une centaine de recrues dont ses demi-frères et un cousin germain qui tous s'illustrent dans la conquête. Souvent, les expéditions dans le nouveau continent sont des affaires familiales. En plus de son associé ALMAGRO qui le rejoint après Cajamarca, PIZZARE est accompagné de conquistadores qui deviennent célèbres par la suite : Sébastien de BENALCAZAR, le futur conquérant de Quito, Hernando de SOTO, le futur découvreur de la Floride, ORELIENS qui descendra l'Orenoque.

   PIZARRE ignore, lorsqu'il atteint Cajamarca, que l'Empire inca, construction remontant seulement au siècle précédent, est miné par une guerre civile dont le vainqueur tout récent est ARAHUALPA. Ce dernier accepte de se rendre à l'invitation de PIZARRE qui a dissimulé hommes et chevaux tout autour de la grand-place de Cajamarca et qui, par un coup d'audace, s'empare de l'Inca et sans le savoir jette à bas l'Empire. ARAHUALPA, prisonnier, cherche à recouvrer sa liberté en offrant une énorme quantité d'or. S'il y a bien une tradition des deux côtés de l'Océan, c'est bien celle du trafic des otages des chefs militaires et politiques. Lorsque l'or est rassemblé, ce dernier est exécuté, pratique moins courante en Espagne, mais les Espagnols ne considèrent pas les indigènes comme des hommes comme eux. Entre-temps, ARAHUALPA avait fait lui-même exécuter son demi-frère HUASCAR, souverain de Cuzco. La première rencontre militaire des Espagnols avec les forces d'ARAHUALPA a lieu l'année suivante, et ces derniers sont taillés en pièces. Cuzco est investie sans combat e, novembre 1533, les Espagnols apparaissant aux partisans de HUASCAR comme des adversaires d'ARAHUALPA. Habilement, PIZARRE met en place sur le trône un nouveau Inca.

En février 1534, on annonce en Equateur l'arrivée d'un des lieutenants de CORTEZ, Pedro de ALVADARO, attiré par la perspective d'une nouvelle conquête. Sebastien de BENALCAZAR est envoyé en toute hâte vers Quito, la capitale d'ARAHUALPA, dont il s'empare après avoir battu l'un des généraux de ce dernier. Le départ d'ALVARADO est acheté par ALMAGRO. Les dernières troupes d'ATAHUALPA sont défaites.

Au début de 1535, PIZARRE fonde Lima qui devient capitale du Pérou et, par la suite, siège des vice-rois des indes (parce que l'on reste persuadé, dans la plupart des milieux espagnols qu'il s'agit des Indes, vers qui ils cherchent encore une route plus courte que par le Moyen-Orient.) La même année, ALMAGRO, insatisfait de n'être point l'égal de son associé PIZARRE, s'en va à la conquête du Chili où il espère trouver de l'or. Son expédition est un désastre au milieu du rude hiver de la cordillère (les Espagnols ne connaissent pas encore bien le climat de cette Amérique).

Pendant ce temps, l'Inca MANCO, humilié par les Espagnols, s'échappe de Cuzco et lève l'étendard de la rébellion (1536). Beaucoup d'Indiens se rallient, mais les tribus naguère subjuguées par les Incas restent fidèles aux Espagnols. Un moment, la situation des Espagnols - moins d'un millier au total dans tout le Pérou - paraît désespérée : l'une des trois villes qu'ils ont fondées, Jauja, tombe. Cuzco tenue par trois des frères PIZARRE est encerclée. L'un d'eux y perd la vie. Mais les Espagnols parviennent à tenir tandis que Lima elle-même est menacée. Devant Lima, les troupes de MANCO sont défaites. Elles se replient et, jusqu'en 1539, ne sont plus en mesure que de mener une guerre de guérilla ne pouvant mettre en danger la domination espagnole.

Entre-temps, ALMAGRO, de retour du Chili, s'empare des deux frères PIZARRE, Hernando et Gonzalo, à Cuzco et les tient prisonniers, estimant qu'il a été lésé dans le partage de la conquête. François PIZARRE parvient à obtenir la libération de ses frères, mais l'inimité entre AMALGRO et les PIZARRE est trop profonde. Les deux factions s'affrontent à la bataille de la Salinas (1538). ALMAGRO est vaincu et est exécuté. Le fils de ce dernier tire vengeanceplus tard de la mort de son père en provoquant la mort de François PIZARRE à la tête de quelques fidèles d'ALMAGRO (1541).

Après la mort de PIZARRE, l'anarchie devient chronique et les conquistadores s'entre-déchirent tandis qu'ils défient la Couronne jusqu'en 1548, date de l'exécution de Gonzalo PIZARRE, le dernier des frères présents au Pérou. C'est la couronne qui distribue alors les domaines (encomiendas) et met fin à l'ère des conquistadores. (BLIN et CHALIAND, Jean-Pierre BERTHE)

 

John HEMMING, La Conquête du Pérou, Paris, 1971. W.H. PRESCOTT, La Conquête du Pérou, Paris, 1992.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jean-Pierre BERTHE, Pizarro, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

Partager cet article
Repost0
19 février 2018 1 19 /02 /février /2018 08:10

       Fernando Cortès de Monroy Pizarro Altamora, dit Hernan CORTÈS, premier marquis de la vallée d'Oaxaca, est un conquistador espagnol. Il s'empare en 1521 de l'Empire aztèque pour le compte de CHARLES QUINT, roi de Castille et empereur romain germanique. Cet acte fondateur de la Nouvelle-Espagne, de l'Empire espagnol des Amériques, étape fondamentale de la colonisation espagnoles des Amériques au XVIe siècle, est plus ambigü que le laisse entendre les titres conférés après-coup. Si c'est au nom de la Couronne espagnole que CORTÈS se prévaut dans ses actions - et dans ses écrits - il agit d'abord comme l'un de ces nombreux aventuriers qui "tentent leur chance" dans le nouveau continent découvert quelque temps plus tôt. 

    Nanti de réelles connaissances en matière de stratégie, d'une tradition ibérique née lors de la Reconquista espagnole sur les Musulmans, Hernan CORTÈS appartient à l'une des familles nobles les plus influentes de l'Espagne.

 

Le personnage type du conquistadore

   Après avoir brièvement étudié à Salamanque, Hernan CORTÈS quitte l'Espagne (1511) pour Cuba où il devient alcade (maire) de Santiago. Contre l'avis du gouverneur VÉLASQUEZ, CORTÈS quitte Cuba pour le Mexique en 1519 avec 600 hommes, 16 chevaux et une dizaine de pièces d'artillerie, embarqués sur 11 navires.

S'appuyant sur le vieux droit communal espagnol, il fonde la ville de Vera Cruz, ce qui, en principe, le délie de toute dépendance envers le gouverneur de Cuba. Entre-temps, il cherche à se gagner les bonnes grâces des tribus qu'il rencontre et n'use de la force que lorsqu'il n'a pas d'autre choix.

Très vite, il dispose d'un atout considérable que jamais n'auront ses adversaires majeurs, les Aztèques : deux interprètes, l'un espagnol, qui fut prisonnier chez les Mayas, et une Indienne, la Maliche (qui, baptisée, devient Marina et bientôt la maitresse de CORTÈS), qui parle le nahuatl et apprend rapidement l'espagnol. CORTÈS sait ainsi ce que pense l'adversaire tandis que les Aztèques ne pourront que conjecturer. Pour les Aztèques, apparemment ces hommes venus de loin sont des dieux porteurs de désastre qu'il faut tenir éloignés de Tenochtitlan (Mexico).

Mais CORTÈS, contre l'avis d'une partie de sa troupe où se trouvent des partisans de VELASQUEZ, veut à toute force aller de l'avant et fait démâter ses navires ("brûler ses vaisseaux"...). Au cours de l'avancée, il se heurte durement aux Tlaxcaltèques mais parvient à s'en faire des alliés. En effet, la domination des Aztèques est récente, dure et mal supportée, aussi CORTÈS peut-il jouer des dissensions tribales.

Le statut divin  qui est apparemment le leur permet aux Espagnols de pénétrer sans coup férir à Tenochtitlan (1520) où ils sont les hôtes de MOCTEZUMA. Mais conscients de la fragilité de leur posture et mesurant à quel point ils sont vulnérables, si peu nombreux au sein d'une cité lacustre aux accès faciles à interdire, CORTÈS et ses compagnons s'emparent de MOCTEZUMA qui, subjugué, se laisse emmener dans les quartiers dévolus aux Espagnols. C'est alors qu'on apprend que le gouverneur VELASQUEZ a envoyé un millier d'hommes pour s'emparer de CORTÈS. Celui-ci réagit immédiatement et, laissant une petite garnison commandée par ALVARADO, un de ses lieutenants, parvient à s'emparer du chef de l'expédition punitive et retourne les troupes de ce dernier en leur promettant un riche butin.

Au retour, CORTÈS retrouve Tenochlitlan en pleine insurrection. Son lieutenant ALVARADO a pris l'initiative de frapper le premier afin, selon lui, de prendre les devants d'une sédition. MOCTEZUMA, en cherchant à ramener la concorde, est lapidé par les Aztèques. La situation des Espagnols devient intenable. On se décide à faire retraite. Celle-ci est opérée dans des conditions désastreuses au cours de ce que les Espagnols ont dénommé la noche triste.

Quelques jours plus tard, les Astèques, très supérieurs en nombre, veulent anéantir la troupe réduite de moitié de CORTÈS. Mais celui-ci, acec quelques cavaliers, réussit à tuer le chef adverse, ce qui provoque la fuite des Aztèques.

La bataille d'Otumba (1520), en soi une bataille médiocre où CORTÈS bénéficie de l'effet de surprise causé par l'apparition de sa cavalerie (les Aztèques ignore le cheval) doublé d'une supériorité technologique très forte (épées d'acier, armes à feu), est considérée comme la plus remarquable des victoires de CORTÈS. En fait, la bataille est doublement asymétrique : Alors que les Espagnols luttent pour tuer, les Aztèques s'efforcent de seulement les neutraliser... (en vue tout de même de les offrir en sacrifice...)

Tandis qu'une épidémie de variole provoquée par des éléments de la force punitive envoyée par le gouverneur VELASQUEZ ravage Tenochtitlan, CORTÈS ne s'avouant pas vaincu réorganise ses troupes, reçoit des renforts et se prépare pour une nouvelle expédition.

En mai 1521, le siège est mis devant la capitale aztèque. L'originalité de la stratégie utilisée par CORTEZ consiste à avoir combiné opérations terrestre et lacustre. En effet, grâce à une flottille de brigantins acheminés en pièces détachées à dos d'homme, CORTÈS peut imposer un blocus à Tenochtitlan. Après un très dur siège de près de trois mois, la capitale aztèque, affamée, tombe. La conquête a duré dix-huit mois.

Bien que gratifié du titre de marquis, CORTÈS est rapidement éloigné du Mexique et se trouve de moins en moins bien en cour en Espagne. Politique avisé, CORTÈS est un excellent stratège, un habile tacticien et un chef de guerre dans la tradition héroïque. Il est par ailleurs, l'auteur des Lettres de relation, rédigées dans une belle prose sobre où il démontre ses talents de diplomate. (BLIN et CHALIAND)

 

Un tacticien et stratège habile qui profite bien des circonstances et un bâtisseur de villes

     Après 1519, la vie de CORTÈS se confond avec l'histoire de la conquête du Mexique : il y manifeste une habileté politique et des talents militaires hors pair. Il impose, dès les premiers contacts avec les Mayas du Yucatan, sa stratégie : négocier avec les Indiens, s'interdire tout pillage (ce qui est l'occasion de heurts avec des lieutenants de ses propres troupes) et ne livrer combat que contraint. C'est là que sa bonne fortune lui fait rencontrer, parmi les captives que lui offre un cacique, une Indienne de langue mexicaine, la célèbre dona MARINA, ou MALINCHE, qui devient sa maîtresse, son interprète et sa conseillère.

C'est en débarquant sur les plages de Cempoala, le 21 avril 1519, que CORTÈS donne aux événements l'impulsion décisive. Il y reçoit les envoyés de MOCTÉZUMA, et se fait une idée plus exacte de la richesse et de la puissance de l'empire aztèque. Il comprend aussi, en s'alliant avec le cacique totonaque du lieu, que les peuples tributaires, mal soumis, ne demandent qu'à secouer le joug de Tenochtitian et décide de s'appuyer sur eux pour entreprendre la conquête du pays tout entier. Enfin, il s'émancipe de la tutelle de VELASQUEZ par une adroite manoeuvre : il inspire à la majorité de ses hommes la décision de fonder une cité, la Villa Rica de la Vera Cruz, dont la municipalité, usant des privilèges traditionnels des villes de Castille, lui confère le titre de capitaine général et le droit de justice. Quoique fictive, cette fondation donne à sa rébellion un semblant de légalité et lui permet de plaisir sa cause devant la cour d'Espagne, où il envoie aussitôt des représentants munis de riches présents. Pour empêcher la désertion possible des partisans de VÉLASQUES et montrer à ses hommes qu'ils n'ont de salut que dans la victoire, il fait désarmer et saborder (en partie) ses vaisseaux. Puis il entreprend de gagner le haut plateau mexicain et d'atteindre la capitale de l'Empire aztèque : les efforts de MOCTÉZUMA pour l'en dissuader n'avaient fait que le fortifier dans son projet.

Dans toute cette entreprise de conquête, CORTÈS met en oeuvre la reconstitution fréquente de ses troupes avec des aventuriers venus des Antilles et des auxiliaires indiens, mettant en oeuvre tout l'art ibérique de sièges des villes. Cet art consiste à en faire le blocus, à affamer la population : après un siège de trois mois, Tenochtitlan est pratiquement entièrement détruite, sa population décimée, notamment en raison d'une épidémie. Après la chute de la capitale de l'Empire aztèque et la capture de CUAUHTÉMOC, neveu de MOCTÉZUMA, toute résistance organisée prend fin. De simples promenades militaires suffisent alors aux Espagnols pour soumettre, en 1522-1523, tout le sud et l'ouest du Mexique.

  CORTÈS organise le territoire conquis aussitôt la victoire acquise. Il fait rebâtir Mexico et s'appuie que les autorités indigènes traditionnelles pour gouverner le pays. Il distribue des encomiendas à ses compagnons déçus par la modicité de leur part de butin et se préoccupe de l'évangélisation des Indiens. il réussit à se faire confirmer par CHARLES QUINT dans ses fonctions de gouverneur de la Nouvelle-Espagne. Mais sa malheureuse expédition au Honduras contre un de ses lieutenants révoltés (1524-1526) - au cours de laquelle il fait exécuter CUAUHTÉMOC - laisse le champ libre à ses ennemis. Après avoir rétabli l'ordre à Mexico, il part se justifier en Espagne : on l'accuse, entre autres méfaits, du meurtre de sa femme et de l'empoisonnement de plusieurs envoyés royaux. CHARLES QUINT doit cependant lui conférer le marquisat "del Valle de Oaxaca" et des droits seigneuriaux sur les plus riches provinces du Mexique ; mais il ne lui laisse pas le gouvernement de la Nouvelle-Espagne, confié à une audience (1527), puis à un vice-roi (1535).

De retour au Mexique en 1530, après s'être allié par un nouveau mariage à la grande noblesse espagnole, CORTÈS se consacre, en homme d'affaires entreprenant et avisé, à l'exploitation de ses domaines : moulins à sucre, élevage, mines d'or et d'argent. Il est moins heureux dans ses tentatives d'exploration du Pacifique : les escadres qu'il finance à grand frais ne réussissent pas à établir une liaison avec les Moluques. Du moins, il met et fait mettre à son actif la découverte de la péninsule de Californie (1534-1535).

Les mauvaises relations de CORTÈS avec le vice-roi et l'audience, et les multiples procès dans lesquels il se trouve engagé, le décident à retourner en Espagne (1540). Il y vit alors en grand seigneur et prend part à la malheureuse expédition de CHARLES QUINT contre Alger. Mais la Cour ne lui rend pas le rôle politique qu'il prétend jouer au Mexique : de là, peut-être, la légende des persécutions et de la pauvreté qui auraient marqué ses dernières années. Alors qu'il se prépare à regagner la Nouvelle-Espagne, il meurt près de Séville. (Jean-Pierre BERTHE)

 

Herman CORTÈS, Lettres de relation, Paris, 1969. Un très long extrait de La Conquête du Mexique, rédigé par Hernan CORTÈS, traduit par Désiré CHARNAY en 1896, publié aux éditions La Découverte (1982), est disponible dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Savador de MADARIAGA, Cortès, Patis, 1962. C. DUVERGER, Cortès, Fayard, 2001. 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jean-Pierre BERTHE, Hernan Cortes, dans Encyclopedia Universalis.

Partager cet article
Repost0
16 février 2018 5 16 /02 /février /2018 14:06

     Jacques de BOLLARDIÈRE, officier général de l'armée française, combattant de la Seconde Guerre Mondiale, de la guerre d'Indochine et de la guerre d'Algérie, est un des figures de la non-violence en France.

 

Une carrière militaire brillante

   Après ses études secondaires, il rejoint le Prytanée national militaire de La Flèche, et entre ensuite en 1927 à l'École spéciale militaire de Saint-Cyr, où il fait de LYAUTEY son idole. Il est issu d'une famille de militaires de longue date.

 Élève indiscipliné et devant redoubler, il sort de Saint Cyr avec seulement le grade de sergent-chef (alors qu'habituellement les élèves sortent de Saint-Cyr au minimum avec le grade de sous-lieutenant), et est affecté en Corse puis en Algérie. C'est qu'il n'aime pas ces traditions militaires et surtout la glorification de la guerre, avec tout son décorum. Il est largement rétif aux devoirs de désobéissance aveugle.

 Il participe à la Seconde guerre mondiale, dans la campagne de Norvège. A la débâcle, il rejoint les Force Françaises Libres et a l'honneur, avec le général De GAULLE, d'être condamné à mort par le régime de Vichy. Il s'illustre dans les campagnes de novembre 1940 au Gabon, puis en Erythrée, puis à diverses autres campagnes militaires, avant de rejoindre en octobre 1943, le BCRA où il commande la mission "Citronelle" qui doit organiser le maquis des Manises dans les Ardennes. Lorsqu'il arrive au maquis pour y introduire entre autres des armes, il constate l'existence d'une autre résistance des paysans à l'occupant, non armée mais efficace notamment sur le plan de l'aide aux réfugiés ou aux évadés.

  Lorsque ce maquis subit un sanglant revers, il rejoint la brigade SAS, qui saute sur la Hollande en avril 1945 aux arrières de l'ennemi pour saboter ses communications et attaquer ses Postes de Commandement.

Jacques de BOLLARDIÈRE est à la Libération, l'un des Français les plus décorés de la Seconde Guerre mondiale. Après la guerre, il est promu lieutenant-colonel et en 1946 il est débarqué à Saïgon avec le corps expéditionnaire français en Extrême-Orient. Il rentre en France en 1948, puis commande les troupes aéroportées en Indochine de 1950 à 1953. 

Lors de ce commandement, il se prend de sympathie pour le peuple vietnamien et commence à avoir de la répugnance envers cette guerre. C'est qu'il comprend les parallèles que l'on peut faire entre la lutte pour la Libération du peuple français en 1940-1945 et celle du peuple vietnamien. Déjà qu'il ne participait pas à l'esprit de revanche qui animait la haute hiérarchie de l'armée française sur sa défaite humiliante de 1940. Par ailleurs, les conditions de déploiement des troupes françaises, sans compter celles de ses transports (dans des cargos!) de France au VietNam (témoignage familial de l'auteur de l'article), pitoyables pour le moins, avaient déjà de quoi faire réfléchir...

Affecté au Centre des Hautes Études Militaires en octobre 1953, puis à l'École de guerre, où il enseigne la tactique des troupes aéroportées, il prend la tête de deux brigades en Algérie en juillet 1956. En décembre de la même année, il est promu général de brigade, alors le plus jeune général de l'armée française. Il exprime très tôt ses appréhensions vis-à-vis de la guerre en Algérie. Il a alors sous son commandement le lieutenant de réserve Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER (JJSS) qu'il autorise à circuler partout en Algérie et à entretenir des contacts avec des journalistes. Il met l'accent, au poste qu'il occupe, l'accent avant tout sur l'action sociale au détriment de la lutte contre les troupes rebelles. Il retrouve là l'esprit de LYAUTEY et de sa doctrine sociale du soldat. 

 

Une action militante non-violente

C'est alors que en raison de la dégradation de la situation dans le secteur dont il a la charge que le général MASSU diligente une enquête qui montre à la fois l'inefficacité de la répression dans ce secteur et la mauvaise tenue des troupes. Il demande à être relevé de son commandement en raison du manque de moyens - fait général dans toute la colonie, la métropole ayant toute sa reconstruction à effectuer... - et de la structure de la hiérarchie qui le place sous les ordres de MASSU.

       Ce n'est qu'à son retour en France qu'il s'exprime publiquement au sujet de la torture à l'occasion de la sortie du lire de JJSS, Lieutenant en Algérie. Auparavant seulement très connu des milieux militaires, il entre en pleine jour pour le grand public. Il faut dire que c'est sur l'insistance de ses camarades proches qu'il le fait, car il n'aime pas se produire en public.

 Sa prise de position retentissante lui vaut une sanction de 60 jours d'arrêt de forteresse, en avril 1957. C'est qu'il n'est pas complètement isolé dans l'institution militaire et beaucoup d'officiers, soit par répugnance du système colonial, soit parce qu'ils partagent ses convictions chrétiennes, et les autorités craignent toute contagion. Jacques de BOLLARDIÈRE ne cache pas ses sentiments sur l'analogie entre les méthodes nazies sous l'occupation et les pratiques de la torture pendant la guerre d'Algérie. Même s'il est le seul officier supérieur à s'être exprimé ouvertement contre ces pratiques, un certain nombre d'officiers subalternes partagent ses points de vue. De plus, il n'est pas le seul officier supérieur qui s'exprime publiquement ; même s'il est alors dans la réserve, le général Pierre BILLOTTE refuse également toute forme de torture. 

Cela ne met pas fin à sa carrière militaire, car, bénéficiant du soutien de Gaston DEFERRE, il est nommé adjoint du général commandant supérieur des forces armées de la zone de défense AEF-Cameroun, puis à Conblence, en Allemagne, des postes honorifiques qui l'éloigne du commandement. Il démissionne au moment du putsch des généraux (avril 1961), n'ayant pu obtenir de poste en Algérie comme il le souhaitait. Ne voulant pas être complice d'une aventure totalitaire qui a réellement ébranlé la nation, Jacques de BOLLARDIÈRE opère un tournant radical dans sa vie.

Sa rencontre en 1970 avec Jean-Marie MULLER accentue son inclination de gauche et pacifiste. Il devient un membre actif du Mouvement pour une Alternative Non-violente (MAN) avec sa femme Simone. Il participe au mouvement de défense du Larzac menacé par l'extension du camp militaire. Il participe en 1973 à la campagne contre les essais nucléaires, notamment sur son voilier, le Fri. C'est l'aventure du "commando Bollardière" en compagnie de Jean TOULAT, jean-Marie MULLER et Brice LALONDE. Il participe ensuite à différentes luttes sociales dans les années 1970. 

C'est dans ces années qu'il fait publier coup sur coup trois ouvrages, Bataille d'Alger, bataille de l'homme (1972), La Bataillon de la paix (ouvrage collectif) (1974) et La Guerre et le désarmement (1976).

Président de l'association Logement et promotion sociale de 1968 à 1978, il est également membre d'associations régionalistes bretonnes et théoricien de la défense civile non-violente. Lors de sa participation aux cessions de formation organisées notamment par Le Cun du Larzac, il impressionne toujours pas ses propos et son calme; "Cette cause du Larzac est la mienne, disait-il, devant un auditoire de 50 000 personnes au Rajal du Larzac, l'un de ces nombreux rassemblements qui eurent lieu alors, Je suis opposé à l'extension du camp. D'abord parce que la décision a été prise en dehors de toute démocratie. Ensuite parce que le choix qui a été fait est mauvais. Aucun pays n'a de véritable défense nationale s'il na pas l'adhésion de la population, et surtout celle de sa jeunesse". 

   Ses combats ont fait l'objet de plusieurs ouvrages et d'au moins deux films (Général de Bollardière, d'André GAZUT et Pierre STUCKI, de 1974 et Un combat singulier, documentaire de 52 minutes de Xavier VILLETARD, en 2004). 

 

Jacques Pâris de BOLLARDIÈRE, Bataille d'Alger, bataille de l'homme, Éditions Desclée de Brouwer, 1972 ; Le Bataillon de la Paix (ouvrage collectif), Éditions Buchet-Chastel, 1974 ; La Guerre et le désarmement, Paris, 1976. 

Roger BARBEROT, Malaventure avec le général Pâris de Bollardière, Plon, 1957. Jean TOULAT, Un Combat pour l'homme, Le général de Bollardière, Éditions du Centurion, 1987 ; Combattants de la non-violence, De Lanza del Vasto au Général de Bollardière, Cerf, 1983. Vincent ROUSSEL, Jacques de Bollardière : de l'armée à la non-violence, Desclée de Brouwer, 1997. Jessie MAGANA, Général de Bollardière, non à la torture, Actes Sud, 2009.

 

Partager cet article
Repost0
16 février 2018 5 16 /02 /février /2018 09:43

     Pour répondre à la question posée par Philippe CAPELLE-DUMONT, Que devient la phénoménologie française, il faut comme lui commencer par se livrer à un (amusant) recensement de tous les "penseurs" qui s'en réclament aujourd'hui... Compte tenu du fait, pour reprendre les propos de HEIDEGGER (1963) que la phénoménologie ne constitue pas réellement une tendance et est plutôt un moment dans la réflexion philosophique de notre temps, on peut constater que "la salle des convives est singulièrement bigarrée!". Allons-y, car ces noms constituent autant de points de vues phénoménologiques, à défaut de désigner une philosophie officielle qui porterait ce mon, même dans les Universités... Citons donc, à la suite de Bernhard WALDENFELS (Phänomenologie in Frankreich, 1983) : BRUNSCHVICG ; ALAIN ; LAVELLE ; LE SENNE ; MOUNIER ; les deux hégéliens KOJÈVE et HYPPOLITE ; les marxistes LEFÈVRE et TRAN-DUC THAO ; les philosophes des sciences ou épistémologues comme KOYRÉ et GURVITCH ; les philosophes plutôt heideggérien BEAUFFRET et BIRAULT. Autrement le caractère hautement cosmopolite de la planète phénoménologique permet d'englober ensemble les noms de Raymond ARON et de François LYOTARD, à un point tel qu'est invoquée l'impossibilité de la phénoménologie en tant que philosophie propre (Eric ALLIEZ). On a une vue plus large avec les études sous la direction de Pascal DUPONT et Laurent COURNARIE regroupées dans l'ouvrage Phénoménologie : un siècle de philosophie, Ellipses, 2002. 

Retenons pour l'instant ce qu'en écrit Philippe CAPELLE-DUMONT, qui examine la situation des études phénoménologiques après celles de MERLEAU-PONTY, mort prématurément en 1961. Non sans avoir rappelé qu'en dépit des deux grandes synthèses, celle de LÉVINAS (Traité et infini, 1961) et de Michel HENRY (L'essence de la manifestation, 1963), ce sont plutôt les courants structuralistes, négateurs de la domination subjective qui s'imposent. La "demande éthique" est représentée notamment par le biais des études sur l'oeuvre de NIETZSCHE et celles de GIRARD sur la rivalité mimétique.

"Mais, pour notre auteur, "les points de résistance face à la phénoménologie heideggérienne, perceptibles dès avant la fin de la seconde guerre mondiale (voir Carnets de captivité, de Lévinas) et qui s'affirmaient pour des raisons politiques (l'engagement parano-nazi) et/ou métaphysique (l'absence d'Autrui et l'équation phénoménologie = ontologie), n'annulaient en rien son pouvoir de fascination." Ce pouvoir de fascination, selon nous, tient en partie à la vague d'individualisation et d'individualisme ambiante dans nos sociétés, laquelle montre actuellement ses limites. 

"La nouvelle période de la phénoménologie française qui s'ouvre dans les années 1970 et où les Lévinas, Ricoeur et Henry restent d'actifs interlocuteurs, ne s'éteint certes pas. Ce qui en dessine principalement le trait concerne le thème de la "fin de la métaphysique". Surtout à partir des années 1980 et pendant près de deux décennies, ce thème a dominé les travaux phénoménologiques dans deux directions distinctes parfois tenues pour solidaires :

- d'un côté, un immense effort de relecture, souvent majestueuse, de l'histoire des idées philosophiques, essentiellement dans leurs moment médiéval (Duns Scot, Suarez...) et modernes (Descartes, Kant, Nietzsche...), mais aussi patristique (fondeurs de l'Eglise) (Augustin, Denys...) commandé par des stratégies assez différenciées de vérification (notamment dans les traductions, précisons-nous) ou de contestation de la constitution ontothéologique de la pensée occidentale ;

- de l'autre côté, la mise en relief des choix phénoménologiques du jeune Heidegger, portés par le concept effectivement central de "facticité", i.e. l'expression ontologique du "jeté là" de l'être-au-monde, constitué en vertu d'un originaire non maitrisable.

S'il y avait donc bien une question du "sujet" dans la phénoménologie post-heiddeggérienne, il a fallu comprendre qu'elle se trouvait entièrement déliée des anthropologies classiques et qu'elle se voulait conséquente avec l'historicité du Dasein."

C'est sur cet horizon bouleversé qu'ont pu être développé les problématiques de nombreux auteurs. Ainsi Jean-Luc MARION, Jean-Louis CHRÉTIEN, Michel HENRY, Didier FRANK, Claude ROMANO, Jacques DERRIDA, Jean-Yves LACOSTE, Emmanuel HOUSSET....dessinent les contours de trois grandes questions transversales : un effet de radicalisation de la phénoménologie, un détournement théologique et l'évocation d'une vérité métaphysique.

   On peut sans doute opérer d'autres regroupements des tendances de la phénoménologie française, mais celle-ci a le mérite de souligner un certain nombre de réflexions fondamentales.

- Jean-Luc MARION (Phénoménologie et métaphysique, Paris, PUF, 1984), Michel HENRY (Phénoménologie matérielle, Paris, PUF, 1990) et Paul RICOEUR (Du texte à l'action, Essais d'herméneutique, Paris, Seuil, tome II, 1986) considèrent, chacun à leur manière, que la phénoménologie est le moment actuel de la philosophie. La double référence à HUSSERL et HEIDEGGER, de même qu'une filiation SCHLEIERMACHER-DILTHEY-HEIDEGGER-GADAMER est souvent évoquée comme essentielle, surtout par RICOEUR. Cette autre généalogie de la phénoménologie a été amorcée par Hans-Georg GADAMER à la fin des années 1950 (voir Vérité et méthode, 1960). Ce dernier est en effet soucieux d'articuler une ontologie radicale et l'exigence épistémologique, souci que ne partagent pas forcément tous les auteurs de cette philosophie. En tout cas, pour Jan PATOCKA (Qu'est-ce que la phénoménologie?), il s'agit de l'orientation philosophique la plus originale du XXe siècle, celle qui a les prétentions les plus ambitieuses.

- Paul RICOEUR, suivi par d'autres auteurs, impulse une connotation théologique, pas toujours franchement affirmée, à la phénoménologie. Dénoncé par certains, dont Dominique JANICAUD (Le tournant rhéologique de la phénoménologie française, Paris, L'Eclat, 1991), ce tournant s'inscrit dans l'héritage même de HEIDEGGER, nonobstant pour Philippe CAPELLE-DUMONT, les levées de bouclier qui "constituait de la sorte l'expression symptomatique, parfois arrogante, de l'extraordinaire inculture de certains milieux universitaires français quant à la grande tradition théologique, ses disciplines, ses objets et ses déplacements internes". 

- La raison phénoménologique et métaphysique constitue l'objet de nombreuses réflexions, entre retours et dépassements, d'auteurs comme Pierre AUBESQUE (Faut-il déconstruire la métaphysique?, PUF, 2009, les conférences rassemblées dans cet ouvrage ayant eu lieu en 1997-1998), Etienne GILSON (Constantes philosophiques de l'être, Vrin, 1983, sur des textes datant de 1950-1960), Dominique DUBARLE, Jocelyn BENOIST, Jean GREISCH...

   Contrairement à Jocelyn BENOIST (L'idée de phénoménologie) qui estime qu'il existe un conflit phénoménologique indénouable entre les diverses tentatives d'un retour au "monde" originaire densifié de transcendance ou celles d'un retour à l'"être ensemble" originaire densifié après-coup et celles de pensées de l'événementalité, notre auteur estime que la phénoménologie elle-même génère les divers questionnements. En tout cas, les divers auteurs qui écrivent encore de la philosophie phénoménologique contribuent à mettre à jour les questionnements les plus audacieux, eux-mêmes reflétant nombre de préoccupations contemporaines. La phénoménologie n'a pas vocation, pas plus que d'autres philosophies qui ne veulent pas se fonder sur les mêmes principes qu'elle, à se soustraire à l'exigence de la connaissance ou à s'auto-interpréter sans cesse. 

 

     Dans leur Histoire de la phénoménologie, Pascal DUPOND et Laurent COURNARIE écrivent que "tout phénoménologie est sans doute un essai de refondait de la phénoménologie. Non seulement (elle) assume en notre siècle "le rôle de la philosophie", en tant qu'elle en entreprend un nouveau commencement, mais l'histoire même de la phénoménologie se présente comme une répétition de son commencement." C'est ce tout étudiant ou curieux de cette philosophie découvre ou (re)découvre en ouvrant son premier livre d'un auteur parmi ceux cités par exemple. "La phénoménologie, poursuivent-ils, n'est ni une école ni une doctrine philosophique mais une nouvelle méthode pour philosopher, riche de possibilités originales. l'histoire de la phénoménologie contient aussi bien les voies empruntées et délaissées par Husserl lui-même que les "hérésies issues de Husserl"." Parmi ces hérésies, Jean GREISCH parcourt quatre figures, dominantes dans l'université française, et qui sont autant de refondrions : la greffe herméneutique de RICOEUR, la phénoménologie matérielle de HENRY, la phénoménologie génétique de RICHIR et la phénoménologie de la donation de MARION. Il est en tout cas difficile aujourd'hui de dire que tel ou tel auteur est "phénoménologique" ou pas ; la question se pose pour un auteur comme LÉVINAS. On pourrait dire également que le phénomène étudié, l'objet de la phénoménologie varie d'un auteur à l'autre. Maints d'entre eux, qui entendent renouveler de fond en comble notre perception de la réalité et de nous-même plongent leurs racines dans bien des traditions, parfois très anciennes. 

Philippe CAPELLE-DUMONT, Après Merleau-Ponty, que devient la phénoménologie française?, dans La philosophie en France aujourd'hui, sous la direction de Yves Charles ZARKA, PUF, 2015. Sous la direction de LAURENT COURNARIE et de Pascal DUPOND, phénoménologie, UN SIÈCLE DE PHILOSOPHIE, ellipses poche, 2017.

PHILIUS

 

 

Partager cet article
Repost0
14 février 2018 3 14 /02 /février /2018 09:47

    On ne peut discuter de l'insurrection avant de faire d'abord une mise au point de vocabulaire. Les révoltes serviles, rurales ou urbaines, les émeutes de la faim, bref tous ces mouvements de rejet d'injustices et/ou de systèmes, ont depuis la nuit des temps préoccupés les pouvoirs politiques, économiques, religieux... Ces insurgés inquiètent tellement les classes sociales au pouvoir qu'elle leur ont accolé des hypothèques censées péjoratives et stigmatisantes.

Traiter des insurrections, mot attrape-tout en vérité, est devenu au fil du temps une compétence requise à des troupes, toujours armées, plus ou moins spécialisées dans la répression de ce genre de manifestations populaires. Au point, dans les temps modernes de donner un statut quasi scientifique aux tactiques ou/et aux stratégies anti-insurrectionnelles, en tout cas un statut technique très élevé, censé éloigné de toutes préoccupations idéologiques. Depuis que les classes possédantes savent qu'une révolte peut déboucher sur un changement voire une révolution, elles accordent à celles-ci une attention toute particulière. Il n'est pas anodin de remarquer que le regain d'intérêt dont elles bénéficient, ces tactique et stratégies, intervient au moment des guerres de décolonisation entre les années 1950 et 1970. Les différentes manifestations presque simultanées dans le monde, dans les années 1960, de la jeunesse ont même donné à celles-ci un statut entre techniques de police et techniques militaires. 

    Soulèvement armé ou révolte contre le pouvoir en place, une insurrection est menée par des insurgés, peut-on lire en guise de définition dans maints dictionnaires. Souvent, Histoire oblige, elle est accompagnée d'une considération sur le fait que le droit à l'insurrection figure dans certaines Constitutions ou Déclarations. Ainsi dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, on peut citer l'article 35 : "Quand le gouvernement viole les droits des peuples, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs", notion qui disparait dans la Déclaration des droits et des devoirs de l'homme et du citoyen de 1795, qui n'est la référence en droit français. L'insurrection en France est un crime sanctionné par les articles 412-3 à 412-6 du Code Pénal, et puni de 15 ans d'emprisonnement jusqu'à perpétuité. Heureusement pour les insurgés de tout bord, ces articles ne sont guère appliqués, sinon gare aux insurgés de la Libération de Paris en août 1944... Qu'entend la loi par insurrection : coup d'Etat, Désobéissance civile, Émeute, Guérilla, Mutinerie, Révolte? Elle ne le précise pas, tant la gamme est large... et de tout bord politique. L'usage de la légalité en cas d'"insurrection" est très délicate car il faut remonter  aux différentes révoltes nobiliaires de l'Ancien Régime (en Angleterre notamment), pour y découvrir des justifications morales, lesquelles d'ailleurs sont supportées par des considérations tangibles et matérielles particulièrement puissantes. 

   C'est du côté du déploiement des théories anti-insurrectionnelles que l'on peut bien discerner ce qui relève réellement du possible légal (en matière d'insurrection) et ce qui relève du conflit politico-militaire. Tant que l'on reste dans le domaine de conflits inter-étatiques (entre Etat établi et Etat futur), des révolutions et luttes de libération nationale, les statuts de l'insurrection et la contre-insurrection s'éclairent, mais tout redevient flou dès que l'on se situe dans le contexte d'un conflit à l'intérieur d'un Etat, notamment lorsque s'expriment des insurrections régionalistes, ouvrières, paysannes... Même dans le cadre de la guerre de Sécession des Etats-Unis d'Amérique, surtout après la victoire militaire du Nord sur le Sud, le terme d'insurrection (pourtant bien mis en évidence lors de la guerre) fait partie des langages tabous, obstacles des réconciliations et des reconstructions.

     La contre-insurrection, aussi appelée par certains auteurs guerre contre-subversive, guerre contre-révolutionnaire, guerre anti-insurrectionnelle, contre guérilla ou COIN (de l'anglais Counteo-Insurgency) - le tout amalgamé révélant fortement des acteurs sociaux, souvent conservateurs de l'ordre établi, mélangeant insurrection et subversion - est essentiellement une doctrine militaire gouvernementale visant à la fois à réprimer les insurgés et à obtenir le soutien de la population, objectifs parfois assez contradictoires. Elle se base sur des actions civils-militaires ou civils-policières ou encore militaro-policières, des activités de renseignement, de guerre psychologique et parfois mais pas toujours sur le quadrillage par des patrouilles mobiles afin de mailler le territoire (encore faut-il en avoir les moyens...).

 

Des théories de contre-insurrection souvent a posteriori toujours difficiles à mettre en pratique.

      Dans tous les cas, la contre-insurrection n'a d'abord pas l'initiative. Toute l'intelligence de la contre-insurrection consiste à ravir l'initiative à l'adversaire.

Il s'agit d'abord de le comprendre, de comprendre la nature de la lutte, la stratégie de l'insurrection. Ces questions peuvent paraitre des évidences, mais elles rebutent souvent les responsables des armées régulières. La faiblesse de certains dirigeants, comme Tchang Kaï-Chek (Jiang Jieshi) dans la guerre civile chinoise par exemple, est une incapacité à comprendre la nature du défi posé par l'adversaire, là les communistes. Au moins avait-il l'excuse de la surprise historique. Mais après lui, la guerre d'Indochine, menée par la France, n'a pas été, par sous-estimation de l'adversaire, comprise par l'état-major français. Le leçons de la guerre d'Indochine ont été tirées a posteriori.

Malgré l'absence d'initiative, l'Etat, au début, a nombre d'avantages : armée, police, administration, aide extérieure, ressources financières, contrôle de l'information. Et, par dessus tout, il bénéficie presque toujours de la passivité de la majorité de la population. Une fois déterminée la nature de l'insurrection et connues ses structures, ses méthodes, l'Etat lutte contre la subversion politique au moins autant que contre les insurgés en armes. 

La mise en place d'une contre-insurrection adéquat requiert une stratégie, une coordination politique, militaire, policière et administrative, qui fait défaut souvent dans les colonies des Etats impliqués. Deux facteurs sont capitaux : la détermination, la vigueur et le savoir-faire de l'Etat d'une part, et, d'autre part, un minimum de base sociales.

C'est une erreurs de croire que l'Etat doit forcément avoir le soutien de la population pour gagner. Tant que la guérilla n'a pas le contrôle d'une partie de la population, l'Etat peut, à condition de mener la contre-insurrection avec énergie, comme l'a fait la plupart des dictatures latino-américaines des années 1960 à aujourd'hui. Il peut s'appuyer sur une base sociale relativement réduite, comme c'est le cas souvent dans les dictatures et l'emporter militairement. Cependant, d'une manière générale, l'Etat a intérêt à apporter aux secteurs sociaux défavorisés qu'il veut gagner des améliorations concrètes, même si elles sont limitées (dispensaires, écoles, programme alimentaire). Mais parfois, c'est la nature même de ces dictatures ou de l'action des métropoles coloniales qui s'y opposent, soit mentalement (populations jugées inférieures), soit matériellement (problème de ressources).

Les théoriciens estiment de manières générales que les tâches les plus urgentes sont ailleurs. Il faut, d'une part, réduire autant que faire se peut la subversion politique, et cela n'est possible que grâce au renseignement. Le renseignement est vital. Ce qui amène les responsables en charge à souvent agir en dehors de toutes préoccupations de la légalité (ce qui peut choquer les populations des métropoles...). L'Etat cherche à ravir l'initiative aux insurgés en les harcelant avec des forces mobiles, en les forçant à employer leur énergie à se défendre et à survivre : attaquer la guérilla dans les zones où elle est implantée, traquer, dresser des embuscades de nuit grâce à des commandos de chasse. Surtout, d'une part, menacer et détruire - après une longue période de reconnaissance - leur logistique (voies de communication, approvisionnements).

Les offensive contre la guérilla ne peuvent être menées qu'avec des troupes mobiles, spécialisées, motivées et conduites par des officiers compétents et respectés. Il va de soi qu'en pays sous-développé, on touche là une contradiction, l'armée, dans de nombreux pays, étant, pour les officiers, l'occasion d'une promotion sociale ou d'une sinécure fondée sur la corruption et le refus du risque. On ne compte plus les cas où, devant la résistance des insurgés, en milieu hostile, les édifications de fortins ou de place-fortes où les troupes restent la plupart du temps encasernées, et où la sécurité intérieure devient, par habitude, le souci majeur... La police et la justice sont parfois mises au service de la contre-insurrection, au prix d'une modification de la législation et de la réglementation.

Il est vain pour la contre-insurrection de chercher à imiter les méthodes politiques de la guérilla. Mieux vaut user le plus efficacement possible des moyens très supérieurs dont elle dispose. Tenter, par exemple, de faire en partie les réformes préconisées par l'adversaire (ou celles jugées indispensables) pour le priver du soutien de la population, est souvent, pour des raisons politiques et sociales, une impossibilité pratique, sauf... précisément à appliquer la politique de insurgés et à faire admettre du coup (ricochet souvent observé) la justesse des motifs de l'insurrection... Les résultats des tentatives de "pacification", par exemple en Algérie ou en Indochine françaises, sont parfois immédiats, permettant un court instant d'infliger le mouvement insurrectionnel et de renforcer la machine répressive. Mais beaucoup d'obstacles se dressent devant ces tentatives : motivations multiformes des soutiens du mouvement insurrectionnel, coût de plus en plus important de poursuite des amélioration du sort des populations indigènes, pouvant contrarier les calculs économiques de la métropole, barrières entre les mentalités...

L'infiltration est cependant efficace lorsqu'elle est faite au début de la constitution de ce mouvement, alors que celui-ci est encore numériquement faible. Mais elle est infiniment plus facile un peu plus tard, lorsque le recrutement tend à devenir massif,à condition qu'il... se réalise... Car le mouvement insurrectionnel a aussi sa parade dans les méthodes d'infiltration. Même si la contre-insurrection cherche, sur le plan politique, à diviser autant que faire se peut la clientèle de l'adversaire, il existe des constantes religieuses, "ethniques". Il est difficile de faire dans le combat insurrectionnel ce qui a été fait lors des conquêtes coloniales. L'histoire de  cette conquête coloniale est fondée sur l'utilisation d'antagonismes locaux et précisément l'insurrection rassemble parfois des populations locales jusque là divisées. Même si les pays décolonisés doivent à un moment ou à un autre se confronter à ces constantes, dans le temps insurrectionnel, il y a comme une suspension historique de ces antagonismes, au profit d'un idéologie rassembleuse, qui peut être d'ordre religieux (les musulmans contre les chrétiens), social (les ouvriers de toute "nationalité" contre les capitalistes ou encore les paysans opprimés par les féodalité alliées au colonisateur)... Même dans les moments de répression féroce, où la discrimination entre l'ennemi et l'indifférent est difficile à opérer, et où il semble sur le plan militaire que le terrain est "nettoyé", soit l'ampleur des destructions, soit l'horreur suscitée par les massacres entrainent des effets contre-productifs maintes fois vérifiés. Ainsi, les opérations anti-insurrectionnelles réalisées par l'armée française en Algérie ou par les forces marocaines (1978-1984) sont militairement efficaces, mais politiquement ambigües. 

Pour les théoriciens de la contre-insurrection, empêcher l'utilisation du sanctuaire de l'ennemi, ou d'en réduire considérablement l'importance est vital. Des efforts sérieux sont alors entrepris pour localiser les voies d'acheminement habituelles des convois, pour les détruire, pour obliger l'adversaire à chercher d'autres voies accès plus difficiles afin de ralentir ses approvisionnements. Pour la guérilla, toute opération de jour doit être hautement risquée, surtout lorsqu'il s'agit de convois ou groupes importants. La chasse avec des éléments aéroportés chaque fois que cela est possible, telle est la technique de la contre-insurrection sur le plan militaire.

Contrairement à une idée largement répandue, le temps ne travaille pas nécessairement en faveur de la guérilla. S'il est exacts que le facteur temps, en principe, est essentiel pour permettre au faible de progressivement se renforcer, il ne suffit pas de laisser le temps s'écouler. Le temps appartient à ceux qui en font un usage productif. D'ailleurs, la contre-insurrection aussi a besoin de temps : pour organiser l'administration, la police et l'armée en fonction de la guerre, quadriller, obtenir du renseignement, essayer de démanteler l'infrastructure politique clandestine de l'adversaire, saigner les forces des insurgés par des offensives sérieusement préparées.

Une offensive qui s'est rendue maîtresse d'un territoire tenu par l'adversaire et qui lui a coûté des pertes sensibles est en soi pour l'armée un excellent résultat. Mais il est insuffisant. Une fois "nettoyée" la zone, en général l'armée la quitte car il n'est pas toujours possible de tenir toutes les régions du pays. les insurgés peuvent revenir - et reviennent souvent! - et retrouver chez la population un soutien (parfois renforcé à cause de l'étendue des destructions ou des exactions...) qui leur permette de reconstituer plus ou moins (mais parfois plus!) ce qui vient d'être perdu. Dans de nombreuses guérillas, le processus de pourrissement renouvelé de zones pacifiées" est sans doute un des phénomènes les plus débilitants pour l'armée.

La population reste l'enjeu de la lutte, et l'armée cherche sinon à la gagner, du moins à la contrôler. Lorsque cela est possible, elle s'appuie sur une minorité active favorable à l'Etat. Cela implique que l'insécurité ne soit pas trop grande pour ces éléments, sinon ils seraient physiquement éliminés de façon systématique par les insurgés. La terreur marche dans les deux sens...

Si l'Etat estime qu'il peut gagner le soutien de la population - encore qu'il soit toujours possible d'avoir le soutien d'une partie de celle-ci, pour des raisons ethniques, religieuses ou sociales - il peut utiliser d'autres méthodes. Le regroupement forcé en zone rurale par exemple, processus délicat mais qui a fait ses preuves, dans le succès comme dans l'échec (non résultats en Malaisie, beaucoup mois au VietNam). tout dépend de l'organisation du regroupement, du savoir-faire de ceux qui le mettent en place - c'est un dur choc pour une population de quitter son village. Psychologiquement, le nouveau hameau devrait offrir la sécurité et, matériellement, un mieux-être sensible. A condition bien entendu que les ressources utilisées auparavant soient de nouveau disponibles avec les mêmes efficacités du travail, ce qui est loin d'être gagné... Même dans le cas de succès, la production change, la productivité aussi, et il n'est pas sûr, souvent parce que les troupes s'approvisionnent sur place, que même l'armée y trouve son compte... De plus, leur constitution tardive, si l'adversaire y a déjà structuré son organisation politique clandestine, n'a plus de sens (Sud-VietNam). Souvent, si la population est nombreuses, ces regroupements ressemblent surtout à de vastes camps d'internement, dont il faut assurer l'entretien, l'approvisionnement, la sécurité.. (comme en Afrique du Sud sous l'occupation anglaise, en 1899-1902). 

La "production de réfugiés" est une des méthodes classiques et anciennes de la contre-insurrection. Ces réfugiés peuvent être dirigés vers les villes (Saïgon, entre 1965 et 1973, passe en un peu plus d'un million à quatre millions d'habitants). Ils peuvent également être poussés à quitter le pays (réfugiés afghans, surtout du sud-est du pays, au Pakistan : environ 3 millions en 5 ans).

Empêcher ou gêner l'organisation politique est à la base par les insurgés est une des tâches majeures de la contre-insurrection. Parallèlement, l'armée essaie de se gagner ou de neutraliser, la population en introduisant (si cela est jugé utile) des réformes. Les actions politiques sont précédées par des opérations militaires destinées à la fois à évincer les insurgés de la région et à démontrer la puissance de l'armée et sa volonté d'occuper le terrain de façon permanente. Une telle politique n'est possible que dans des zones choisies pour être favorables aux gouvernementaux, soit socialement, soit géographiquement.

L'articulation des diverses phases de la contre-insurrection dépend de facteurs spécifiques à chaque situation. Cependant, d'une manière générale, les tâches les plus importantes consistent a :

- Obtenir du renseignement.

- Harceleer l'adversaire dès qu'il est localisable.

- Briser ou réduire sa logistique.

- Contrôle la population et lui créer des conditions viables.

- Détruire autant que faire se peut l'infrastructure politique clandestine de l'insurrection.

- Concentrer suffisamment de forces pour détruire le gros des forces ennemies.

- Jouer de toutes les divisions possibles, y compris au sein du mouvement insurrectionnel.

La Contre-insurrection peut avoir l'initiative en sélectionnant les régions et le moment où elle veut porter ses coups en bénéficiant de la surprise. C'est le cas, par exemple, pour les opérations aéroportées contre les bases ou les régions tenues par les insurgés, l'important étant de laisser le moins de répit possible à l'adversaire après que l'offensive a été lancée.

Une fois les forces insurgées expulsées d'une zone donnée, des mesure sont prises pour éviter leur retour : établissement des garnisons qui patrouillent et contrôlent la population ; identification et élimination des agents de l'insurrection.

Ce processus est répété dans d'autres zones afin de réduire au maximum les régions tenues par les insurgés. De bout en bout, les efforts seront coordonnés et la primauté du politique sur le militaire maintenue même si des décisions sont prises à l'échelle locale lorsque les circonstance l'exigent. C'est là qu'est le problème principal : cette réduction est un véritable travail de Sisyphe et étant constamment à refaire, le politique est bien oublié par les artisans de ce processus. Sans compter les problèmes d'information entre ces troupes et le commandement central parfois énormément éloigné, le maître mot des soldats engagés, c'est l'urgence, le court terme, l'efficacité immédiate comme prix de la survie... Et cela coûte cher...

Militairement, si on lutte contre une guérilla classique n'ayant pas constitué une véritable armée partisane, les unités mobiles de l'armée régulière n'ont besoin que de forces mobiles et légères soutenues par les hélicoptères. L'armée a, en général, l'avantage de disposer d'un système de télécommunications qui renforce la mobilité et son efficacité. Le plus difficile paraît être l'adaptation à ce type de guerre (ce qui constitue une sorte de litote).

Lorsque les conditions le permettent, l'armée s'attaque aux place fortes des insurgés. Une défaite sur le terrain peut contribuer à démoraliser l'adversaire et surtout montrer aux populations que, militairement, l'armée est la plus forte. Mieux vaut cependant pour l'armée, attaquer une région moins bien tenue que de ne pas l'emporter, un échec ayant le résultat inverse : c'est-à-dire qu'il renforce le moral de l'adversaire et lui attire l'admiration des populations. De toute façon, aucune opération n'est décisive ; ce qui compte, c'est de briser la capacité offensive de la guérilla et de la saigner ; l'obliger à la défensive, ou mieux à la fuite chronique. Chaque région investie par les unités mobiles est ensuite  contrôlée par des unités qui y stationnent. (BLIN et CHALIAND)

 

Des théories au service du prince

     Il n'existe pas de corpus théorique unifié, car les différents auteurs discutent surtout à partir de leurs propres expériences. A l'intérieur des armées, les éléments divers et variés de tactiques sont souvent transmis dans le cadre d'une collaboration officielle entre pays mais également par le travail des "conseillers militaires" détachés par certaines grandes puissances auprès de pays alliés ou amis. Parfois ils circulent à titre officieux et semi-clendestinaux, via des services discrets voire secrets non seulement théoriquement mais pratiquement, la logistique et des matériels étant parfois transmis en même temps. Ce sont les "guerres subversives" qui sont l'occasion de telles transmissions de savoir. On peut citer un certain nombre d'auteurs :

- le colonel Charles LACHEROY contribue à doter l'état-major des armées françaises d'un concept de guerre subversive. Lui-même, Jacques HOGARD et Jean NÉMO élaborent différentes versions de la "doctrine de guerre révolutionnaire" (DGR), mise en oeuvre lors de la guerre d'Algérie, notamment pendant la bataille d'Alger. Cette bataille devient par la suite un cas d'école très étudié dans les écoles de guerre. David GALULA contribue à la conceptualisation de ce domaine de guerre à Harvard en 1964. Grosso modo, ils reprennent les quatre phases de la guerre révolutionnaire de LACHEROY : période de paix apparente, passe de terrorisme, apparition d'une guérilla organisée avec l'appui de populations et mise en place d'une organisation politico-administrative clandestine, et si possible formation de troupes régulières.

- la théorie est enseignée ensuite aux officiers des forces militaires sud-américaines qui en ont été des élèves exemplaires, à l'Ecole nationale militaire de Paris. De nombreux attachés diplomatiques, pour la plupart officiers français ayant participé à la guerre d'Algérie, sont envoyés dans les pays d'Amérique Latine former des troupes contingentes. A l'intérieur de l'armée française, pourtant, la DGR est interdite par De GAULLE en 1961, en partie à la suite de l'intégration dans l'OAS d'un certain nombre d'officiers acquis à la DGR, bien qu'elle continue de garder une certaine influence. En 1960, De GAULLE reprend en main le Centre d'instruction pacification et contre-guérilla (CIPCG) situé à Arzew, qui diffusait ce genre d'enseignement. Il faut dire que nombre d'officiers acquis à la DGR avait un profil anti-communiste et anti-gaulliste marqué, sans compter des affinités avec des forces conservatrices et d'extrême droite. Avec parfois un passé qui remonte pour certains à Vichy (donc contre la Résistance...). 

- le succès des Français en Amérique Latine éveille l'intérêt des Etats-Unis, qui reçoivent peu par§s nombre d'attachés militaires, dont le général AUSSARESSES, à l'Ecole Militaire des Amériques (School of America, SOA, au Panama) (voir Marie-Monique ROBIN, Escadrons de la mort, l'école française, La Découverte, 2004). Le passage à la pratique du renseignement est réalisé dans un premier temps sur des prisonniers de droit commun incarcérés au Panama. AUSSARESSES travail ensuite au Centre d'instruction de la guerre dans la jungle de Manaus au Brésil. Ce centre est créé en 1964 par le maréchal Castelo BRANCO, qui prend le pouvoir la même année par un coup d'état, renversant Joao GOULART. De nombreux officiers latino-américains, notamment chiliens (dont des membres de la DINA, la police politique de PINOCHET), argentins ou uruguayens, se forment à l'école de Manaus.

- de nombreux instructeurs, français puis américains (lesquels vont beaucoup plus loin et sont  très écoutés pendant les guerres du Golfe), produisent des manuels à l'intention de leurs élèves de dictatures diverses et c'est ainsi que la doctrine de guerre révolutionnaire se diffuse dans de très nombreux états-majors. A l'image de ces mercenaires et de ces vendeurs d'armes légères que l'on trouve maintenant un peu partout, ces conseillers militaires, qui n'ont pour la plupart plus de fonctions officielles, propagent les savoir-faire anti-insurrectuels. 

- autant dire que la littérature que l'on retrouve ensuite sous forme parfois de livres tout public ne constitue qu'un faible écho de la masse de documents qui circulent dans les milieux militaires, et dont certains journalistes se procurent parfois. 

 Il faut signaler le théoricien Roger TRINQUIER, pour lequel la stratégie anti-insurrectionnelle repose sur trois principes simples :

- Séparer la guérilla de la population qui la soutient ;

- Occuper les zones d'où la guérilla opérait auparavant, en les rendant dangereuses pour celle-ci et en en retrouvant la populations contre celle-ci ;

- Coordonner  ces actions sur une large étendue géographique et sur une longue durée, afin que la guérilla n'ait plus aucun accès aux centres de population qui la soutiennent.

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Stratégies irrégulières, Paris, 2009. DIXON & HEILBRUNNER, Communist Guerilla Warfare, New York, 1954. David GALULA, Contre-insurrection, Théorie et pratique, Paris, 2007. Frank KITSON, Low Intensité Opérations, Londres, 1971. Julien PAGET, Counter-Insurgency Campaign, Londres, 1963. Robert THOMPSON, Defeatign Communist Insurgent ; Malysa und VietNam, Londres, 1966. Robert TRINQUIER, La Guerre moderne, Paris,  La Table ronde, 1961. Revue militaire d'information, Paris, mars-avril 1957. Sous la direction de Georges-Henri Bricet des Vallons, Faut-il brûler la contre-insurrection? Choiseul éditions, 2010.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

STRATEGUS

 

 

Partager cet article
Repost0
13 février 2018 2 13 /02 /février /2018 10:02

    Dans un exercice difficile qui consiste à distinguer les apports des "grands" philosophes à la pensée en esthétique au XXe siècle, Rudy STEINMETZ, philosophe, chargé de cours à l'Université de Liège, dessine les contours de la réflexion de Jean-Paul SARTRE.

    D'autant plus difficile que le philosophe français n'a pas écrit d'ouvrage spécifique sur l'art ou l'esthétique, sa réflexion dans ces domaines étant éparse dans son oeuvre. Pour notre auteur, son esthétique "s'inscrit cependant dans le droit fil d'une pensée qui fit de la liberté son motif central et sa revendication permanente."

   A partir de l'Être et le Néant de 1943, on peut discerner des éléments de réflexion déjà présents dans La transcendance de l'ego de 1936. 

   On comprendra aisément, écrit notre auteur, "que l'esthétique sartrienne fasse moins porter son attention sur le produit ou le résultat final de la démarche artistique et de la conscience qui s'y implique, que sur le sens même de cette démarche et de cette implication. L'oeuvre d'art, pour receler des caractéristiques objectives et descriptives en tant que telles, renvoie d'abord à une opération humaine, à une certaine façon de se situer et de prendre position dans le monde. Inscrite dans une philosophie de l'engagement où l'homme ne se définit qu'en choisissant d'être ce qu'il sera, l'esthétique de Sartre est davantage une esthétique de l'acte créateur qu'une esthétique de l'objet créé."

Ce processus créateur, poursuit-il, "appartient en son essence à l'imagination. Pour en cerner la spécificité, il faut, comme Sartre nous y invite dans L'imaginaire (1940), vaincre "l'illusion d'immanence". Cette dernière entache souvent la réflexion dans ce domaine et dans d'autres. Qualifiée de "naïve" dans un autre ouvrage datant de 1936, L'imagination, cette illusion d'immanence,"consiste à envisager la conscience telle une boite fermée contenant en elle des images dont l'existence, en tant que ce sont des êtres psychiques, est conçue sur le modèle de l'existence des choses physiques. "La conséquence - intolérable pour la phénoménologie sardines - qui découle de cette comparaison se traduit pas une dévalorisation ontologique de l'image rabaissée à n'être qu'une copie ou un semblant de ce qui est au sens fort et plein du terme, c'est-à-dire de ce qui est au plan de l'effectivité matérielle."

"Contre cette opinion qui fait de l'image un être moindre enfermé dans le psychisme, Sartre (...) avance la thèse de la transcendance de la conscience. C'est elle qui a conduit à affirmer que percevoir un objet ou l'imaginer, ce n'est pas, dans un cas, l'atteindre en lui-même, n'en proposer qu'un simulacre dans l'autre. Il s'agit, au contraire, de ceux visées intentionnelles de la conscience par le procès desquelles celle-ci se dépasse vers les choses, tend vers le dehors. Ce qui les distingue toutefois c'est que, par la première, la perception j'appréhende l'objet comme réel, tandis que je ne l'atteins qu'à titre d'irréel dans la seconde, l'imagination. La chose en image m'est bien, d'une façon présente, mais cette présence ne se divulgue qu'indirectement, à travers les données figuratives que m'en livre l'imagination. Je n'aurai donc nullement prise sur l'objet imaginaire qui surgit grâce à la magie de l'image, mais qui reste hors de portée parce que la conscience imageante le pose comme absent ou inexistant. (...)."

"Ce qui vaut, écrit encore notre auteur, pour l'image mentale concerne tout autant l'objet esthétique. L'oeuvre d'art, en ce qu'elle est un effet de l'imagination productrice, n'est en fait rien d'autre, selon Sartre, que la présentification d'un donné irréel." Les oeuvres, que ce soit de la musique ou de la peinture, ne sont pas réelles, elles ne sont que par l'éveil du sens esthétique qu'elle provoquent. "L'oeuvre d'art, dans sa composante matérielle, n'est qu'un "analogon", un représentant de l'objet esthétique. Celui-ci possède certes une réalité, mais il s'agit d'une réalité idéale qu'il ne faut pas confondre avec la réalité brute de l'objet dans lequel, pourrait-on dire, elle s'incorpore. Idéale ou essentielle, la réalité dont il est question doit inviter à distinguer entre l'objet d'art, qui n'a en soi rien d'esthétique, et l'objet esthétique qui, n'ayant rien d'artistique, transite cependant par le sensible, transparait à travers lui comme un spectre insaisissable. Le beau, chez Sartre, comme du reste chez Kant dont il est proche à monts égards, ne concerne pas l'attitude réalisante  qui se dirige vers les objets existant physiquement. Pareille attitude est suspendue dans le jugement esthétique. Ce dernier ne nait qu'à l'occasion de la saisie - somme toute désintéressée - de l'objet fictif ou imaginaire, lequel vit par procuration à travers l'artefact qui le matérialise."

    C'est bien une critique de l'illusion que mène SARTRE, une illusion dont l'oeuvre d'art peut être, pire même selon lui, est, le vecteur. "Que l'objet d'art, explique Rudy STEINMETZ, nous propulse dans un univers hors d'atteinte, c'est là, selon Sartre, une manière de tourner le dos au réel, de choisir la fuite plutôt que l'action, d'échapper à la condition humaine qui consiste à être voué au monde. Dans la consciente imageant, en effet, il n'y a qu'un semblant de corrélât intentionnel. La conscience tourne à vide, occupée qu'elle est par un existant qui n'offre aucune résistance tangible. la conscience est bien conscience de quelque chose, mais ce quelque chose n'est rien, c'est un "néant", écrit Sartre dans L'imaginaire. Ce qui explique la sévérité avec laquelle, lui qui fit tant attaché à montrer que l'existence humaine n'a de sens qu'en situation, il juge parfois la conscience artistique. Dans la facilité avec laquelle elle évacue la contingence factuelle, il décèle la marque d'une régression vers l'enfance, mieux l'accomplissement d'une espèce de rituel sacré et primitif au cours duquel la réalité, finissant par obéir aux charmes de l'officiant, se volatilise (...)" Cette réflexion apparait de manière saisissante dans notre monde contemporain d'images et de sons de tout sorte, qui nous plonge dans un univers irréel, semé de publicités, d'oeuvres cinématographiques, de spectacles de toutes sortes, du "sportif" à la "chanson", d'entreprises de fan...

"Certaines propositions, poursuit-elle, des Cahiers pour une morale résonnent au son du même constat d'illusion." Elle fait référence à un ensemble de textes philosophiques inachevés, rédigés entre 1947 et 1948, où SARTRE, partant de son ontologie, tente d'élaborer l'éthique seulement ébauchée à l'extrême fin de l'Être et le néant. "la création artistique, parce qu'elle vise à transposer le réel au profit d'une essence ou d'un objet idéal qui s'y donne en s'y soustrayant, s'apparente à un rêve impossible"... 

   Pourtant, à côté de ces jugements âpres et sans appel, on trouve dans les mêmes textes de SARTRE, un éloge de l'art. Et c'est qui fait écrire par certains auteurs que décidément, l'attitude du philosophe français par rapport à l'art est plus lr moins complexe, voire contradictoire...

Car en même temps que d'adresser au ciel des prières que ne seront jamais entendues, le processus de l'art est aussi, "par la capacité dont elle fait montre de s'arracher au réel, une façon, pour la conscience, d'acter la liberté." Et l'on se retrouve devant ce jugement autre de SARTRE comme devant une justification  des publicités, des oeuvres cinématographiques, de spectacles de tout genre, d'entreprises de fan...! (en elles-mêmes, hormis leurs aspects purement mercantiles...) Tout en gardant un esprit (très critique) que l'on retrouve bien plus densément élaboré, SARTRE met en exergue que par cette "néantisation du monde par l'acte créateur", "l'homme se donne la preuve, comme l'écrit notre auteure, qu'il n'est pas un objet ou un être du monde comme les autres. Son existence n'est pas soumise passivement à l'action mécanique des forces naturelles. Si cela était, il ne subirait que des modifications réelles engendrées par des causes réelles. L'imagination, dans la mesure où elle nous fait décoller hors de la sphère du donné, déborder une situation vers les possibles qu'elle esquisse, se soustrait à l'ordre causal. La conscience imageant porte en elle le refus de l'homme de se laisser engluer dans l'être. Elle révèle du même coup qu'elle n'est pas une faculté contingente, mais une structure essentielle de l'être humain (voir L'imaginaire)".

Mais cette faculté essentiellement humaine est limitée. Entre l'intention artistique exprimée et la réalité du processus elle-même, il y a comme un hiatus, et ce hiatus se retrouve dans l'appréciation que SARTRE fait des différents arts. La recherche de la liberté dans l'art se trouve souvent noyée dans l'illusion développée par l'art lui-même... L'homme est créant une oeuvre d'art a tendance à se mystifier lui-même et à mystifier les spectateurs dans le même mouvement. C'est pourquoi il oppose la littérature en prose à la poésie. Autant l'écrivain littéraire cherche la réalité par des mots qu'il interroge souvent, comme s'il soupçonne toujours de le faire induite en erreur, autant le poète, comme le peintre ou l'artiste plasticien se laissent porter par les mots ou la matière, se laisse dériver dans un imaginaire empreint de magie... "Par l'emploi, explique encore notre auteure, résolument utilitaire ou investigateur qu'elle fait des signes, la prose s'adresse à notre liberté et à notre aptitude à conquérir le monde qui en est le corollaire. Là où l'art ou la poésie s'arrête aux mots et propose une peinture désintéressée du réel, l'art de la prose va au-delà des mots en dévoilant l'être et en en appelant à l'action et à la transformations du monde. Non pas directement, mais indirectement. En révélant à l'homme sa situation historique et en sachant que toute révélation porte en elle le gage d'un changement."

     Une méthode pour cerner les réflexions de SATRE sur l'art est de prendre quelques unes de ses oeuvres majeures, notamment Qu'est-ce que la littérature? ; une autre est de prendre un certain nombre d'excusions dans les domaines du cinéma, des arts plastiques, faites par le philosophe à maintes reprises, assez disparates, sous formes de textes inédits, essais critiques, entrevues, fragments poétiques, représentations picturales, préfaces... On risque d'avoir affaire à de nombreux documents, tant SARTRE fréquentait des artistes. On n'aura par cette dernière méthode pas forcément ni vue d'ensemble ni réflexion pleinement assumée et aboutie... 

     Si SARTRE n'élabore pas une théorie de l'esthétique proprement dite, mol écrit par contre beaucoup sur l'art. Heiner WITTMANN décrit cette activité ; par exemple celle de l'étude des tableaux du Tintoret, connue seulement des spécialistes des deux côtés du Rhin. Ses analyses des tableaux prouvent la possibilité d'appliquer la méthode de portrait à un artiste qui appartient à une toute autre époque que tous les autres peintres, poètes, écrivains dont SARTRE a également analysés les oeuvres.

Dans ses études sur WOLS, GIACOMETTI, Alexander CLADER, Gustave FLAUBERT, Charles BEAUDELAIRE, Stéphane MALLARMÉ, Jean GENET et le Tintoret, il développe cette méthode de portrait. 

          Pour éviter de déduire une esthétique sartrienne trop homogène de ses multiples analyses et écrits sur des oeuvres esthétiques, Sylvie ASTIER-VÉZON souligne trois dimensions essentielles :

- il faut plutôt décliner l'esthétique astreinte au conditionnel qu'au pluriel. Il y a chez SARTRE, des esthétiques; non seulement parce qu'elles s'expriment à travers des textes hétérogènes, mais aussi parce que les concepts qui permettraient de la synthétiser sont eux-mêmes multiples : image, liberté, existence, matière...

- l'esthétique de SARTRE est traversé par une dichotomie qui subit une révision en milieu de parcours : 1947. D'abord, il sépare la littérature et les arts plastiques, en privilégiant la première, aussi bien pour les artistes que pour les spectateurs.

- Il revient sur tout cela. Longtemps, il a eut du mal à qualifier positivement la valeur intrinsèque de l'oeuvre d'art, car le désengagement du peintre est total, il est enfermé dans un imaginaire qui tue l'engagement; il en en deçà la matière du monde ; à partir de 1947, le peintre paraît toujours désengagé, mais pour la raison inverse : SARTRE souligne maintenant que le sens de la peinture ne se situe pas suffisamment au-delà de la matière du monde, elle a trop peu de signification. Pour Sylvie ASTIER-VÉZON par exemple, cette situation paradoxale a pour raison d'être l'ambiguïté foncière de la notion d'engagement. SARTRE n'aurait pas distingué clairement entre l'engagement moral et l'engagement politique (de l'écrivain). Elle appuie cette analyse sur les écrits de SARTRE sur le cinéma et le théâtre. 

Rudy STEINMETZ, L'héritage phénoménologique, Sartre : la création de soi, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'atelier d'esthétique, de boeck, 2014.  Heiner WITTMANN, L'esthétique de Sartre, Artistes et intellectuels, Éditions L'Harmattan, 2001. Sylvie ASTIER-VÉZON, Sartre et la peinture, Pour une redéfinition de l'analogon pictural, Editions L'Harmattan, 2013.

 

ARTUS

 

Complété le 20 février 2018.

 

Partager cet article
Repost0
12 février 2018 1 12 /02 /février /2018 08:45

      Utilisés parfois à tout crin par certains média sur tel ou tel conflit armé, ce terme est d'abord utilisé dans les années 1960, par des stratèges ou stratégistes occidentaux, pour décrire certains types d'opérations spécifiques. Rapidement, ce terme est érigé en concept et remplace progressivement, surtout dans les pays anglo-saxons (Low-Intensité Conflict), puis ailleurs, les doctrines de la "contre-insurrection". Ce nouveau concept ne prétend pas décrire un type de guerre inédit mais sert plutôt de notion fourre-tout, permettant de grouper en une seule catégorie tous les conflits se distinguant des guerres classiques (entre États notamment). Ainsi définie, la guerre peut être interprété en fonction du degré de violence des affrontements.

    Outre une confusion entre conflit, conflit armé et guerre, cette expression comporte une part d'humour noir involontaire, les guerres de faible intensité, notamment pour les populations touchées, ne l'étant pas pour tout le monde. A moins qu'il y ait de morts de basse intensité...

     Il est généralement entendu (si l'on prend pour base les définitions de différents états-majors et spécialistes) qu'un conflit est de faible intensité lorsque ses limites se situent au-delà d'une relation pacifique et en deçà d'une guerre de type classique opposant des armées régulières. Le conflit de faible intensité se définit donc surtout à travers les moyens employés par les pays ou groupes qui s'affrontent, moyens qui sont limités par des contraintes diverses - économiques, sociales ou politiques - dictant les choix stratégiques. Ces moyens comprennent d'abord d'abord la lutte armée, puis tout un arsenal d'instruments destinés à exercer une pression diplomatique, psychologique et politique sur l'adversaire désigné. Les conflits de faible intensité sont généralement des conflits de longue durée. Souvent fondés sur une tactique de harcèlement, ils ont la préférence des groupes qui souffrent d'un rapport de forces défavorable et souhaitent éviter un affrontement direct avec un adversaire militairement supérieur. Les conditions particulières de la guerre froide motivèrent les deux superpuissances, elles aussi, à choisir de s'affronter de manière indirecte, sur des théâtres éloignés, avec des moyens limités, qu'ils soient ou non militaires. Les conflits de faible intensité prennent des formes très variées : guerres révolutionnaire, guérilla, combats insurrectionnels et anti-insurrectionnels, attentats terroristes, opérations clandestines en tout genre. Les moyens varient selon la nature, la volonté et la taille de ceux qui y ont recours, depuis les petits groupes clandestins jusqu'aux superpuissances, en passant par les guérillas urbaines, les armées révolutionnaires ou les Etats de moyenne importance, dont les objectifs sont forcément  distincts les uns des autres. Les guerres d'Indochine, du VietNam et d'Afghanistan ont contribué, généralement après coup, à une meilleure connaissance de ce genre de conflits dans les pays - France, Etats-Unis, Union Soviétique - qui avaient subi des échecs face à des armées révolutionnaires de libération nationale. Les conclusions auxquelles aboutissent les stratèges ne sont pas nouvelles. Dans leurs grandes lignes, elles sont identiques à celles que formulèrent, à travers les siècles, les spécialistes de la "petite guerre" : la stratégie doit être adaptée aux circonstances et user des tactiques et des moyens adéquats, c'est-à-dire semblables à ceux de l'adversaire. 

Ces leçons, apprises à un prix souvent exhortant, ont eu pour effet de transformer les politiques militaire de nombreux pays, notamment ceux-là même qui avaient été naguère paralysés par leur propre puissance. L'approche qui consistait à croire aveuglément en la supériorité numérique et technologique, comme garantie de la victoire, dans n'importe quel type de conflit, est désormais révolue. La distinction entre objectifs politiques et militaires est elle aussi mieux comprise. Il est désormais entendu (pas pour tout le monde toutefois, à en croire maintes déclarations belliqueuses...) qu'une victoire militaire n'assure pas nécessairement une victoire politique et que celle-ci peut être accomplie sans victoire militaire. La fin de la guerre froide a entrainé le recul ou l'élimination des affrontements qui opposaient les deux blocs. Toutefois, d'autres problèmes ont surgi des décombres de la chute de l'Empire Soviétique : recrudescence des conflits de moyenne intensité (guerres classique) et interventions limitées des grands pays industrialisés, soit dans des guerres civiles (Bosnie), soit dans des actions de type humanitaire (Somalie) ou stabilisatrice (Haïti). Dans tous les cas, il est très difficile de résoudre des conflits complexes - et potentiellement dangereux - avec des moyens et des objectifs limités. Il semble que la tendance générale soit, depuis la fin de la guerre froide, à la confrontation directe entre petites et moyennes puissances, et que cette confrontation se situe à un seuil de violence limite entre faible et moyenne intensité. Les conflits de faible intensité continuent d'affecter un certain nombre de pays, principalement dans le cadre de conflits intérieurs (Algérie, Israël-Palestine, Colombie, Irlande du Nord) qui ont parfois une connotation religieuse. (BLIN et CHALIAND)

On voit bien que cette notion de conflit de basse intensité est à échelle variable.  Parfois, l'imprécision des termes utilisés abouti à des confusions. A ce compte, les événements de Mai 1968 en France et dans le monde peuvent être considéré comme des conflits de basse intensité. A ce compte aussi, la guerre contre l'Etat islamique, de même que les divers attentats   revendiqués plus ou moins dérisoires... On peut se poser la question sur l'opérationalité - autre qu'idéologique - de cette expression. La guerre du VietNam, conflit de basse intensité? Les régulières émeutes de la faim?

La question, précisément, est sans doute plus idéologique, avec des messages différenciés suivant les publics, que véritablement stratégique. De plus qu'en est-il des activités plus ou moins violentes de différents groupes sans réelle stratégie?

 Il vaut mieux sans doute revenir à des notions plus manipulables et plus précises : insurrection, contre-insurrection, "petite guerre", c'est-à-dire guérilla, guerre d'usure, guerre psychologique....

 

Michael KLARE et Peter KORNBLUH, Low-Intensity Warfare, New York, 1988. Lowen THOMPSON, Low-Intensity Conflict, Lexington, 1989.

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

Partager cet article
Repost0
11 février 2018 7 11 /02 /février /2018 09:51

   S'inspirant du roman de Jaroslav HASEK (1883-1923) sur les (més)aventures d'un brave soldat de la Grande Guerre, sur les traces d'ailleurs de Bertold BRECHT qui s'en était déjà inspiré, les auteurs imaginent dans un contexte tout à fait moderne, celui de la guerre d'Irak déclenchée en 2003, celles d'un soldat de la république tchèque désireux de participer au conflit. 

   Il faut dire que le petit-fils de CHVEÏK ne démérite pas et fait honneur à la famille. Prenant au pied de la lettre la propagande des Etats-unis, il en suit exactement les termes, au grand énervement de ses supérieurs.

Dans un atelier d'écriture, les auteurs mettent en scène une sorte de pièce de théâtre, à la fois burlesque et grinçante. Ce personnage a déjà beaucoup inspiré, d'abord parce qu'on se demande longtemps - sans jamais répondre - s'il est véritablement idiot ou seulement simulateur, ensuite parce qu'il dénonce l'absurde en y adhérant de toutes ses forces, l'excès de zèle étant sa façon imparable de pratiquer le sabotage. On reconnait là une modalité de désobéissance civile, qui consiste à appliquer à la lettre les règlements, dans n'importe quel contexte, afin finalement de gripper l'institution. 

  Entre un prologue et un épilogue, on suit les pérégrinations et les états d'âme du héros, en trois période : il est entrainé dans la guerre, il se lance à la recherche des armes de destruction massive, et enfin, persuadé que la "coalition" est venue apporter en Irak la sécurité et la démocratie, veut vérifier que l'objectif est atteint. 

   Rappelons que Jaroslav HASEK, romancier, humoriste et journaliste libertaire d'origine tchèque se rend célèbre par son chef-d'oeuvre satirique Le Brave Soldat Chvéïk, gros roman publié généralement en trois parties. Il représente, avec Franz KAFKA, le renouveau littéraire pragois du début du XXe siècle. Bertold BRECHT (1898-1956), écrivain et poète allemand, rédige en 1943 lors de son exil aux Etats-Unis, un drame publié en 1965, Schweyk dans la Deuxième guerre mondiale, où il raconte comment HITLER projette et met en oeuvre l'attaque contre l'Union Soviétique. 

 

Pierre GROU, avec la collaboration de Anne-Marie FAVEREAU, La brave soldat Chvéïk dans la guerre d'Irak, Editions Syllepse, 2006, 65 pages

Joraslav HASE, Le Brave Soldat Chvéik, Gallimard, 1932, Folio, 1975 ; Nouvelle aventures du brave soldat Chvéïk, Gallimard, Folio, 1985 ; Dernières aventures du brave soldat Chvéïk, Gallimard, L'imaginaire, 2009. 

   

LITTÉRALUS (le tout nouveau arrivé!)

Partager cet article
Repost0
10 février 2018 6 10 /02 /février /2018 08:43

     Avec ce livre-récit sur l'équipée d'un bateau, le Fri, élément d'une Flotte de paix, Gilbert NICOLAS met en valeur à la fois l'esprit de l'action entreprise et le choix du matériel, celui des moyens pauvres dans la protestation contre les essais nucléaires dans le Pacifique. Cette protestation du Fri, en 1973, soutenue par de nombreuses personnalités politiques et culturelles, des partis politiques et des syndicats est l'un des maillons d'une longue chaîne d'expéditions maritimes contre la course aux armements nucléaires. 

   Comme l'écrivait dans 'Le Monde" du 17 juillet 1973, sa compagne : "D'une part la protestation du "Fri" ou des autres yachts de la flotte de paix (Arakiwa, Barbary, Waiana, Greenpeace III...) se place résolument sur le plan de refus par des moyens non-violents - c'est-à-dire de la désobéissance civile - engageant personnellement, matériellement et physiquement tous les participants à l'action. Le "Fri et les organisations Peace Media (Nouvelle-Zélande), Greenpeace (Canada) et d'autres pays, refusent, par leur présence dans la zone de danger de reconnaitre à la France ou à tout autre pays le droit de disposer de territoires menaçant la sécurité et l'avenir de toute population quelle que soit sa nationalité ou son origine.

D'autre part, le "Fri" est indépendant de la Frégate néo-zélandaise et, faisant partie d'une flotte de Paix, il se refuse à accepter une aide quelconque d'un bateau de guerre quelle que soit sa nationalité. C'est pourquoi l'équipage du "Fri" a refusé que la frégate Ortago lui apporte une pièce manquant au moteur (pièce qui sera d'ailleurs apportée par le Greenpeace III parti le 20 juin de Nouvelle-Zélande). Par ailleurs, le vice-amiral Peter Philps (interview du 30 avril 1973) au New Zeland Listener, a catégoriquement écarté l'éventualité de "manoeuvres concertées"."

  Avec son équipage de 13 personnages dont 3 femmes, le "Fri" entendait apporter au monde entier le témoignage de l'opposition aux essais nucléaires dans le Pacifique, lesquels seront interdits bien plus tard, malgré tous les obstacles mis sur sa route. Élément premier en date d'une contestation internationale de ces essais, le bateau a valeur de symbole. Qualifiée à l'époque de "protestation un peu dérisoire" par le Président Pompidou, cette action, à laquelle participèrent Jacques de BOLLARDIÈRE, Jean TOULAT, Jean-Marie MULLER et Brice LALONDE, a sa part modeste à tout le mouvement d'ensemble qui a aboutit à l'interdiction totale de tous les essais nucléaires en 1995.

Moquée par une partie de la presse et par les équipes techniques des essais nucléaires dont les membres plus tard réclameront à l'Etat des dommages et intérêts pour les dégâts causés sur leur santé par la radioactivité, cette entreprise démontre qu'il est possible de s'opposer à la course aux armements nucléaires. Ellle reste un exemple d'action capable de populariser des éléments qui aujourd'hui sont enfin "scientifiquement" validées : radioactivité dans l'air et dans l'eau, effritements de l'archipel, mise en cause du développement économique de la Polynésie, contamination des populations...

Comme l'équipage du Fri, des marins, seuls ou en flottille, n'ont pas hésité à s'engager pour protéger la mer et alerter sur les dangers du nucléaire, que ce soit les essais et des immersions de déchets radio-actifs, ces derniers étant interdits dans les années 1990.

Plus largement, des équipages, notamment sous la bannière de Greenpeace, lutteront par ces mêmes moyens non-violentes contre des exactions diverses à l'environnement : chasse aux baleines, immersion de polluants, déforestation massive (de l'Amazonie)...

     En quatrième de couverture, on pouvait lire ce texte de Jean ROSTAND, extrait du disque édité par le Mouvement Contre les Armes Atomique (MCAA) : "L'Etat français va faire exploser en Polynésie française, près de Tahiti, aux environs de l'atoll de Mururoa, des bombes atomiques de type A, style Hiroshima, mais appartenant à cette catégorie spéciale que l'on qualifie de bombes "dopées" ou "exaltées" parce qu'on y a introduit certains perfectionnement qui les rapprochent, en vertu explosive, et donc en dignité meurtrière, des bombes thermonucléaires du type U. Sur les données fournies par les éclatements polynésiens, l'état-major va pouvoir hamburger à son aise pour fignoler sa logistique. Nos valeureux stratèges s'en sentiront tout regaillardis, et de braves généraux, dignes d'être invités à goûter par Boris Vian, accoucherons d'un nouveau plan de manoeuvres qu'on croirait dicté par le Père Ubu. 

Et, bien sûr, toutes les précautions auront été prises, toutes les normes de sécurité respectées. Tout aura fonctionné à souhait, sans le moindre inconvénient pour personne, ni dans le présent ni dans l'avenir ; à peine si quelques oiseaux furent un peu gênés dans leur vol et si quelques poissons ont mis le ventre en l'air...

Mais, au milieu de l'euphorie générale, nous saurons - nous - que ce jour de fierté est un jour de honte. Nous saurons qu'il fut une insulte à la paix, une défaite pour l'homme, une offense à la civilisation, un défi à l'avenir. Nous saurons qu'à dater de cette mauvaise heure, un peu partout des enfants vont porter un peu plus de strontium radio-actif dans leur squelette ; nous saurons que des infirmes, des débiles, des monstres, des tarés de toutes sortes sont désormais condamnés à être, qui n'eussent jamais dû venir à l'existence ; nous saurons qu'aux tristes fleurs d'Hiroshima vont bientôt se mêler celles de Mururoa".

    Par ailleurs, complétant ce livre, on trouve, entre autres informations, dans une petite brochure, au texte serré et aux photographies abondantes,  La bombe en question, un détail de l'opération du "Fri", de la campagne médiatique emmenée par le journal L'express et Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER au périple du navire dans le Pacifique. On ne rend bien compte à sa lecture de l'importance de cette campagne qui dépasse les frontières françaises, bien présente notamment en Australie et en Nouvelle-Zélande. C'est l'une des dernières campagnes importantes en France contre l'armement nucléaire, avant la "crise" des euromissiles en Europe des années 1980. Petite remarque un peu égoïste, c'est la campagne qui a amorcé ma prise de conscience politique, notamment à la lecture de l'hebdomadaire de centre gauche... 

 

Gilbert NICOLAS, Un bateau nommé liberté, Ou la passion selon le capitaine David Moodie, auto-édition, Quimper, 1976, 195 pages environ.

Jean-Marie MULLER, La bombe en question, par pensée, par parole, par action, Combat non-violent, numéro spécial 35-36-37, 4 ème trimestre 1973, 52 pages. 

Complété le 16 février 2018

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens