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11 février 2018 7 11 /02 /février /2018 09:51

   S'inspirant du roman de Jaroslav HASEK (1883-1923) sur les (més)aventures d'un brave soldat de la Grande Guerre, sur les traces d'ailleurs de Bertold BRECHT qui s'en était déjà inspiré, les auteurs imaginent dans un contexte tout à fait moderne, celui de la guerre d'Irak déclenchée en 2003, celles d'un soldat de la république tchèque désireux de participer au conflit. 

   Il faut dire que le petit-fils de CHVEÏK ne démérite pas et fait honneur à la famille. Prenant au pied de la lettre la propagande des Etats-unis, il en suit exactement les termes, au grand énervement de ses supérieurs.

Dans un atelier d'écriture, les auteurs mettent en scène une sorte de pièce de théâtre, à la fois burlesque et grinçante. Ce personnage a déjà beaucoup inspiré, d'abord parce qu'on se demande longtemps - sans jamais répondre - s'il est véritablement idiot ou seulement simulateur, ensuite parce qu'il dénonce l'absurde en y adhérant de toutes ses forces, l'excès de zèle étant sa façon imparable de pratiquer le sabotage. On reconnait là une modalité de désobéissance civile, qui consiste à appliquer à la lettre les règlements, dans n'importe quel contexte, afin finalement de gripper l'institution. 

  Entre un prologue et un épilogue, on suit les pérégrinations et les états d'âme du héros, en trois période : il est entrainé dans la guerre, il se lance à la recherche des armes de destruction massive, et enfin, persuadé que la "coalition" est venue apporter en Irak la sécurité et la démocratie, veut vérifier que l'objectif est atteint. 

   Rappelons que Jaroslav HASEK, romancier, humoriste et journaliste libertaire d'origine tchèque se rend célèbre par son chef-d'oeuvre satirique Le Brave Soldat Chvéïk, gros roman publié généralement en trois parties. Il représente, avec Franz KAFKA, le renouveau littéraire pragois du début du XXe siècle. Bertold BRECHT (1898-1956), écrivain et poète allemand, rédige en 1943 lors de son exil aux Etats-Unis, un drame publié en 1965, Schweyk dans la Deuxième guerre mondiale, où il raconte comment HITLER projette et met en oeuvre l'attaque contre l'Union Soviétique. 

 

Pierre GROU, avec la collaboration de Anne-Marie FAVEREAU, La brave soldat Chvéïk dans la guerre d'Irak, Editions Syllepse, 2006, 65 pages

Joraslav HASE, Le Brave Soldat Chvéik, Gallimard, 1932, Folio, 1975 ; Nouvelle aventures du brave soldat Chvéïk, Gallimard, Folio, 1985 ; Dernières aventures du brave soldat Chvéïk, Gallimard, L'imaginaire, 2009. 

   

LITTÉRALUS (le tout nouveau arrivé!)

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10 février 2018 6 10 /02 /février /2018 08:43

     Avec ce livre-récit sur l'équipée d'un bateau, le Fri, élément d'une Flotte de paix, Gilbert NICOLAS met en valeur à la fois l'esprit de l'action entreprise et le choix du matériel, celui des moyens pauvres dans la protestation contre les essais nucléaires dans le Pacifique. Cette protestation du Fri, en 1973, soutenue par de nombreuses personnalités politiques et culturelles, des partis politiques et des syndicats est l'un des maillons d'une longue chaîne d'expéditions maritimes contre la course aux armements nucléaires. 

   Comme l'écrivait dans 'Le Monde" du 17 juillet 1973, sa compagne : "D'une part la protestation du "Fri" ou des autres yachts de la flotte de paix (Arakiwa, Barbary, Waiana, Greenpeace III...) se place résolument sur le plan de refus par des moyens non-violents - c'est-à-dire de la désobéissance civile - engageant personnellement, matériellement et physiquement tous les participants à l'action. Le "Fri et les organisations Peace Media (Nouvelle-Zélande), Greenpeace (Canada) et d'autres pays, refusent, par leur présence dans la zone de danger de reconnaitre à la France ou à tout autre pays le droit de disposer de territoires menaçant la sécurité et l'avenir de toute population quelle que soit sa nationalité ou son origine.

D'autre part, le "Fri" est indépendant de la Frégate néo-zélandaise et, faisant partie d'une flotte de Paix, il se refuse à accepter une aide quelconque d'un bateau de guerre quelle que soit sa nationalité. C'est pourquoi l'équipage du "Fri" a refusé que la frégate Ortago lui apporte une pièce manquant au moteur (pièce qui sera d'ailleurs apportée par le Greenpeace III parti le 20 juin de Nouvelle-Zélande). Par ailleurs, le vice-amiral Peter Philps (interview du 30 avril 1973) au New Zeland Listener, a catégoriquement écarté l'éventualité de "manoeuvres concertées"."

  Avec son équipage de 13 personnages dont 3 femmes, le "Fri" entendait apporter au monde entier le témoignage de l'opposition aux essais nucléaires dans le Pacifique, lesquels seront interdits bien plus tard, malgré tous les obstacles mis sur sa route. Élément premier en date d'une contestation internationale de ces essais, le bateau a valeur de symbole. Qualifiée à l'époque de "protestation un peu dérisoire" par le Président Pompidou, cette action, à laquelle participèrent Jacques de BOLLARDIÈRE, Jean TOULAT, Jean-Marie MULLER et Brice LALONDE, a sa part modeste à tout le mouvement d'ensemble qui a aboutit à l'interdiction totale de tous les essais nucléaires en 1995.

Moquée par une partie de la presse et par les équipes techniques des essais nucléaires dont les membres plus tard réclameront à l'Etat des dommages et intérêts pour les dégâts causés sur leur santé par la radioactivité, cette entreprise démontre qu'il est possible de s'opposer à la course aux armements nucléaires. Ellle reste un exemple d'action capable de populariser des éléments qui aujourd'hui sont enfin "scientifiquement" validées : radioactivité dans l'air et dans l'eau, effritements de l'archipel, mise en cause du développement économique de la Polynésie, contamination des populations...

Comme l'équipage du Fri, des marins, seuls ou en flottille, n'ont pas hésité à s'engager pour protéger la mer et alerter sur les dangers du nucléaire, que ce soit les essais et des immersions de déchets radio-actifs, ces derniers étant interdits dans les années 1990.

Plus largement, des équipages, notamment sous la bannière de Greenpeace, lutteront par ces mêmes moyens non-violentes contre des exactions diverses à l'environnement : chasse aux baleines, immersion de polluants, déforestation massive (de l'Amazonie)...

     En quatrième de couverture, on pouvait lire ce texte de Jean ROSTAND, extrait du disque édité par le Mouvement Contre les Armes Atomique (MCAA) : "L'Etat français va faire exploser en Polynésie française, près de Tahiti, aux environs de l'atoll de Mururoa, des bombes atomiques de type A, style Hiroshima, mais appartenant à cette catégorie spéciale que l'on qualifie de bombes "dopées" ou "exaltées" parce qu'on y a introduit certains perfectionnement qui les rapprochent, en vertu explosive, et donc en dignité meurtrière, des bombes thermonucléaires du type U. Sur les données fournies par les éclatements polynésiens, l'état-major va pouvoir hamburger à son aise pour fignoler sa logistique. Nos valeureux stratèges s'en sentiront tout regaillardis, et de braves généraux, dignes d'être invités à goûter par Boris Vian, accoucherons d'un nouveau plan de manoeuvres qu'on croirait dicté par le Père Ubu. 

Et, bien sûr, toutes les précautions auront été prises, toutes les normes de sécurité respectées. Tout aura fonctionné à souhait, sans le moindre inconvénient pour personne, ni dans le présent ni dans l'avenir ; à peine si quelques oiseaux furent un peu gênés dans leur vol et si quelques poissons ont mis le ventre en l'air...

Mais, au milieu de l'euphorie générale, nous saurons - nous - que ce jour de fierté est un jour de honte. Nous saurons qu'il fut une insulte à la paix, une défaite pour l'homme, une offense à la civilisation, un défi à l'avenir. Nous saurons qu'à dater de cette mauvaise heure, un peu partout des enfants vont porter un peu plus de strontium radio-actif dans leur squelette ; nous saurons que des infirmes, des débiles, des monstres, des tarés de toutes sortes sont désormais condamnés à être, qui n'eussent jamais dû venir à l'existence ; nous saurons qu'aux tristes fleurs d'Hiroshima vont bientôt se mêler celles de Mururoa".

    Par ailleurs, complétant ce livre, on trouve, entre autres informations, dans une petite brochure, au texte serré et aux photographies abondantes,  La bombe en question, un détail de l'opération du "Fri", de la campagne médiatique emmenée par le journal L'express et Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER au périple du navire dans le Pacifique. On ne rend bien compte à sa lecture de l'importance de cette campagne qui dépasse les frontières françaises, bien présente notamment en Australie et en Nouvelle-Zélande. C'est l'une des dernières campagnes importantes en France contre l'armement nucléaire, avant la "crise" des euromissiles en Europe des années 1980. Petite remarque un peu égoïste, c'est la campagne qui a amorcé ma prise de conscience politique, notamment à la lecture de l'hebdomadaire de centre gauche... 

 

Gilbert NICOLAS, Un bateau nommé liberté, Ou la passion selon le capitaine David Moodie, auto-édition, Quimper, 1976, 195 pages environ.

Jean-Marie MULLER, La bombe en question, par pensée, par parole, par action, Combat non-violent, numéro spécial 35-36-37, 4 ème trimestre 1973, 52 pages. 

Complété le 16 février 2018

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9 février 2018 5 09 /02 /février /2018 16:28

    Dans l'historiographie moderne, l'Empire suédois se situe entre 1611 et 1718, période dans laquelle la Suède est l'une des grandes puissances de l'Europe. caractérisée par une croissance du pouvoir politique du royaume en devenant l'un des deux puissance, avec la France, garantissant la paix de Westphalia. et par un élargissement du territoire national qui permet presque d'atteindre le vieux rêve du pays de faire de la mer Baltique une mer intérieure. 

   Il s'agit là du résultat d'une véritable stratégie, celle menée par Gustave II Adolf, qui débute en 1611. Handicapé par une faible population et une industrie limitées, le pays s'est créé de nombreux ennemis en même temps qu'il prenait possession des territoires voisins. La Suède profite là d'une faiblesse passagère de ses voisins, à commencer par la Russie qui n'entame sa modernisation que sous Pierre le Grand. Lorsque Charles VII est tué en 1718, les caisses du royaume sont vides et la grande armée, celle qui a permis l'édification de l'Empire est dissoute. Après une courte et intense guerre de succession, et des accords avec ces différents ennemis, le temps de l'Empire est terminé. Et surtout, la monarchie suédoise n'a plus ni projet ni stratégie d'Empire. Il reste un modèle suédois sur le plan social et institutionnel, car pendant cette période d'un peu plus d'un siècle, sur la lancée Gustave II Adolf d'autres relations sont tissées entre les diverses forces du pays, d'autant plus que la Suède est sortie des conflits en sauvegardant la liberté spirituelle protestante et acquis une solide expérience diplomatique. 

   La modification de l'ordre institutionnel se réalise en même temps que l'expansion du royaume. Alors que l'outil militaire devient l'un des plus performants d'Europe, la monarchie n'y concentre pas tous ses efforts, même si dans l'ensemble Gustave II Adolf est un guerrier (qui se fait tuer sur le champ de bataille d'ailleurs). Toute l'autorité passe du Conseil royal, reste de l'ancienne organisation féodale, à la Couronne, le premier devenant une bureaucratie détenant au bon plaisir du roi les offices principaux. Son rôle, alors que dans tous les autres pays européens, à l'exception du Royaume de Pologne-Lituanie et de l'Angleterre rabaissent leur Parlement, se modifie, s'inscrit dans la Constitution. L'ordonnance de 1617 transforme une assemblée turbulente et brouillonne en une véritable assemblée nationale, ses membres se rencontrant et délibérant régulièrement selon les règles précises. L'une des charges nobiliaires (maréchal de la Diète) est désormais attribuée régulièrement et son titulaire devient le porte-parole de la Chambre des Nobles, alors que le primat assuma la présidence des trois autres chambres, celles du clergé, de la bourgeoisie et des paysans. La classe marchande pèse d'un point suffisamment fort, ayant par exemple un grand rôle dans l'alliance (même si elle est changeante et versatile) avec les autres puissances maritimes de la région, pour avoir déjà voix officiellement au chapitre. Un fonctionnement, qu'on ne peut appeler toutefois démocratique, s'expérimente. La consultation la plus large, suivant le type de décisions à prendre, devient une habitude, le rôle d'arbitre en cas d'impasse étant dévolu au Roi.

Durant le règne de CHRISTINE (1632-1654) et des rois de la dynastie palatine (1654-1718), ces instances assurent une réelle continuité, malgré l'instabilité dynastique et la guerre avec le Danemark, la Pologne et la Russie (les vingt dernières années : la Grande guerre du Nord). D'ailleurs, après l'Empire, on entre au XVIIIe siècle dans ce qu'on appelle l'ère de la liberté (1719-1772) où le Parlement, toutefois dominé par la haute noblesse, prend l'essentiel des pouvoirs. 

      La réforme en profondeur de l'armée par Gustave II Adolf permet à la Suède de conserver une puissance hors de proportion avec sa force économique. Elle constitue d'ailleurs un modèle que suivent plus ou moins ensuite les autres puissances.

    La situation géopolitique de la Suède permet à ses dirigeants de concevoir le projet de mer suédoise. Articulée sur les détroits qui permettent le passage de la Baltique à la mer du Nord, la Suède débute son expansion territoriale lorsqu'elle sort de l'hégémonie danoise imposée par l'Union de Calmar. Aspirant à devenir la grande puissance de la Baltique, la Suède dirige d'abord son expansion vers les régions finnoises à l'Est du bassin de la mer Baltique : la Carélie, dont la Suède se sert comme base de conquête, et dont le territoire correspond à la Finlande méridionale actuelle ; l'Ingrie, base de la future Estonie ; la Pivoine, partie anciennement finnoise de l'actuelle Lettonie. Cette poussée orientale se heurte cependant rapidement à la puissance russe, dont l'un des objectifs repose sur la volonté d'accéder à la mer baltique. Les Etats baltes sont d'ailleurs une manière plus tard pour la Russie de placer des Etats tampons entre elle et la Suède.

C'est par un second axe que la Suède s'étend au XVIIe siècle. Sa stratégie a pour objet de désenclaver le pays de la mer Baltique en trouvant un débouché sur le mer du Nord. Pour parvenir à cet objectif, la Suède doit annexer la Scanie danoise, ce qui lui permet de devenir riveraine des détroits du Sund.

Le dispositif stratégique de la Suède est alors posé :son caractère fondamentalement anti-russe et anti-danois, explique les affinités qui perdurent entre la Russie et le Danemark au moins jusqu'en 1917. 

Soucieuse de compléter ce dispositif en Baltique, la Suède s'empare de régions côtières situées dans l'actuelle Pologne. Au XVIIe siècle, s'est mis en place un Empire de la Baltique recouvrant l'Estonie, la Carélie, la Pivoine, la Poméranie occidentale, la ville de Wismar ainsi que les évêchés de Brême et de Verden.

Au XVIIIe siècle cependant, le renforcement de la puissance de l'Empire russe sonne le repli de la Suède, qui est progressivement refoulée vers l'ouest de la mer Baltique. La phase finale de la contraction suédoise est réalisée en 1809 par la perte de la Finlande, annexée par la Russie. La tradition de neutralité ou de non-engagement se met en place plus tard, sous la nouvelle dynastie inaugurée par le général français BERNADOTTE, devenu roi sous le nom de Charles XIV (1815). Tout le savoir-faire de l'appareil diplomatique suédois est alors mis en pratique  désormais dans le cadre d'une politique de neutralité, dans un cadre géopolitique d'insularité, dans de nouvelles relations avec les pays voisins, la Norvège notamment.

Aymeric CHAPRADE et François THUAL, Dictionnaire de géopolitique, Ellipses, 1999.

 

STRATEGUS

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9 février 2018 5 09 /02 /février /2018 12:23

    Durant la longue période en France, qui va de la fin des guerres de religion à la fronde pendant la minorité du roi Louis XIV, mature le modèle français, celui d'un Empire, dans le sens que le Roi est maître dans son royaume, c'est-à-dire d'un ensemble cohérent d'institutions, de fiscalités, de mentalités... S'il existe une stratégie d'Empire, c'est plus par les buts d'une monarchie que par ses actions. En effet, l'activité des ministres du Roi ou/et du Roi relève plus du combat au jour le jour, pour faire face aux ennemis de la Monarchie. Le fait est que, même si le résultat à long terme dénote bien une certaine constance stratégique, les préoccupations sont parfois inversées : ainsi la stratégie interne d'Empire est souvent au service des guerres extérieures, et le poids des impôts, leur impopularité et leur impact négatif sur l'activité économique peuvent avoir l'effet inverse que celui désiré. Les frondes, puis la Révolution sont aussi le produit de ces guerres incessantes au XVIIe siècle. On voit à chaque fois la noblesse tenter de profiter des révoltes parlementaires et/ou populaires pour contrer la Monarchie, de manière très maladroite (et brouillonne, de par ses rivalités internes réciproques) d'ailleurs... 

    Avant cette période, ce qu'on appelle la France n'est pas réellement le pays qu'elle va devenir, malgré toutes les reconstitutions téléologiques (dont Jeanne d'Arc constitue une figure emblématique) ultérieures. Les peuples ne se disent pas encore Français, à part sans doute une partie de ceux d'Ile de France : Bretons, Normands, Aquitains, Occitans par exemple, ne se pensent pas encore comme faisant partie d'un même ensemble et ne le sont pas effectivement. Après cette période, on rentre dans un renforcement continu de l'empire-emprise de la monarchie capétienne sur un ensemble de plus en plus vaste, quitte à être obligée souvent de reculer, sur des sujets de plus en plus nombreux et de plus en plus assujettis physiquement, mentalement et moralement, établissant une homogénéité catholique officielle (même si elle peut être largement fictive dans certaines régions). Administrativement, économiquement, politiquement, culturellement, avec notamment le renforcement des appareils religieux, judiciaires, policiers et militaires, la France devient et ses habitants se conçoivent de plus en plus fidèles à une monarchie pourtant parfois comme venant de l'étranger. Tout ceci au détriment des divers centres de pouvoir pré-existants et encore puissants avant la fronde : Parlements, Villes, Comtés... Bien entendu, toute chronologie de la naissance d'un pays peut-être vue de bien de diverses façons, mais dans cette période, on voit bien se mettre en place un État centralisé sur lequel il sera par la suite de plus en plus difficile de revenir. Toute une mythologie, aux diverses éclosions intellectuelles et de diffusion des écrits, nait, se développe, s'édifie en une véritable toile d'araignée idéologique qui fait penser à la France éternelle. Des doutes quant à ces mythes surgissent aux moments de révolutions, qu'elles soient politiques, culturelles ou idéologiques. Et lorsque le mouvement de régionalisation comme aujourd'hui se développe et se justifie, les recherches historiques peuvent permettre de briser ces images qui ont fait cette France éternelle, jusqu'aux aspects les plus absurdes historiquement de celles-ci, comme celles de "nos ancêtres les Gaulois"...

   Même si c'est tout un ensemble de forces, économiques, politiques et religieuses pour tirent dans le même sens, on ne peut que constater l'action perçante de toute une administration, portée par un projet - souvent celui d'une pacification - emmenée par des serviteurs d'un Etat à construire, dont RICHELIEU et MAZARIN. Mais la stratégie d'Empire va au-delà d'eux. On peut considérer que les quatre Louis (de Louis XIII à Louis XVI), qui se suivent dans une stabilité dynastique, poursuivent cette même lancée, sans compter bien entendu un approfondissement lors de la Révolution, du Premier Empire, et même sous les monarchies et les républiques suivantes, jusqu'à l'orée de la seconde guerre mondiale. Mais déjà à ces époques, il ne s'agit plus de la même histoire.

Une stratégie de pouvoir intérieur

    On peut considérer que l'ensemble de la dynamique amorcée sous RICHELIEU trouve sa source surtout sur le plan intérieur, tant les bases de la monarchie semble encore fragiles au début de son action de "principal ministre". Fragiles sur plusieurs plans : par rapport aux Parlements, par rapport aux Villes, par rapport aux autres familles nobles qui peuvent prétendre à l'hégémonie elles aussi, se fondant sur une histoire politique parfois presque aussi riche que celle de l'ile-de-France et de Paris. Car si le territoire français est pratiquement déjà bien "constitué" dans des frontières qui ne vont plus beaucoup varié vers le milieu du XVIe siècle, par vassalisations successives et agglomérations de duchés et de comtés qui se déclarent régulièrement fidèle à la Couronne (suivant d'ailleurs des modalités hétéroclites) ayant établi sa capitale à Paris, il reste à effectuer une homogénéisation loin d'être acquise, tant les particularismes régionaux et même locaux peuvent mettre à mal, sous une crise ou une autre (notamment religieuse) le royaume dans sa substance. Aussi la stratégie d'Empire dont on parle ici n'est pas une stratégie de conquête militaire territoriale (militairement, on en est plutôt à la défense d'un vaste territoire), mais une stratégie de conquête intérieure, qui permet à terme de dire que réellement on a affaire à des Français loyaux,... qui paient impôts, qui acceptent de servir, qui prêtent régulièrement allégeance (surtout sous forme de fêtes d'ailleurs), qui ne se détournent pas du pouvoir royal ni de la religion officielle au gré des tentations extérieures ou régionales...

Par conquête ici, il faut entendre celle des coeurs et des esprits, ce qui sont encore loin d'être acquis aux Capétiens. Loin de se satisfaire d'une adhésion par défaut, car on meurt beaucoup dans les généalogies princières des provinces, mais une adhésion réelle. Et pour cela, il faut que l'Etat réalise (et apparaisse comme le faisant) la paix et la tranquillité partout sur le territoire royal. Les conflits d'allégeance (français et anglais par exemple), les conflits religieux et également les conflits commerciaux ont mis à mal jusque là, malgré la mise en place d'armées permanentes (un temps) et d'une fiscalité royale, cette capacité. La lassitude des peuples devant les ravages des guerres et l'insécurité endémique sur de nombreuses routes, qui n'a d'égale d'ailleurs que l'insécurité des mers, la volonté de puissance d'une dynastie millénaire ou presque, le désir d'autorités religieuses de régner sur les âmes sans partage, la diffusion d'une culture et d'un parler commun sont parmi les facteurs les plus sûrs pour qu'une autorité dotée d'une force militaire et de finances sûres s'affirme.

Si l'intention et la stratégie d'Empire existent, ses résultats restent mitigés : à l'homogénéisation culturelle (effet de cours, développement du théâtre et de la création artistique en général, propagande royale) ne correspondent pas encore le décloisonnement économique (existence persistante des douanes intérieures, des péages, des droits d'entrée dans les villes...), l'unification politique (résistance encore des Parlements, résistance des noblesses dont la fronde est une manifestation paroxysmique et... brève), judiciaire, fiscale (droits particuliers suivant les localités), sans compter les actions ambiguës de la Couronne elle-même : distribution des privilèges de toute sorte, distributions de terres et de titres ou carrément contre-productives (exclusion des protestants, qui conduit à des rebellions ouvertes ou larvées). Tant que la famine ou les épidémies ne guettent pas, le processus suit toutefois son cours, mais précisément, il suffit de plusieurs années de disettes (comme celles qui précèdent la révolution de 1789) pour que (au moins) les luttes politiques redistribuent toutes les cartes et de manière radicale.

   Cette stratégie de pouvoir intérieur, appuyée sur l'idéologie de la Raison d'Etat est donc menée de manière ferme dans ses débuts par RICHELIEU et MAZARIN sur plusieurs plans :

- Abaissement de la noblesse au profit du pouvoir royal : RICHELIEU estimant que les Grands abusent des biens et les utilisent de manière criminelle, notamment par ses prises d'armes régulières, supprime les hautes charges de seigneurs auprès du roi et fait raser plus de 2 000 châteaux forts qui ne sont plus utiles à la défense du royaume.

Il donne d'avantage de pouvoir aux Intendants nommées directement par la Couronne pour faire appliquer les décisions royales dans les provinces. Les assemblées provinciales (les Etats) sont parfois supprimées. L'institution de cette intendance de police, justice et finance, permet d'imposer à partir de 1635 le "tour de vis fiscal" qui suit l'entrée de la guerre de la France. Même si celui-ci est considéré comme abusif (et il est considéré comme abusif parce qu'il est effectif!) accroît l'impopularité de RICHELIEU à cette époque. Pendant de ces nouveaux pouvoirs de Intendants, les gouverneurs de province, parfois de puissants notables, sont surveillés et réprimés si besoin est. Il n'hésite pas à se servir de réseaux d'alliances et de factions locales à cette fin, même si en agissant ainsi, il provoque une redistribution de pouvoirs locaux qu'il ne peut contrôler.

Un jeu complexe s'instaure entre parlements, noblesse de robe, noblesse d'épée et pouvoir royal. RICHELIEU passe une grande partie de son temps à déjouer de nombreuses intrigues organisées par tous ceux que son action gène. Il lui faut agir également sur les moyens de violence (armes diverses et très variées) qui circulent sur l'ensemble du territoire royal. Il prend prétexte de la mort de son frère Henri lors d'un duel pour les interdire. Alexandre Dumas en fait plus tard un enjeu-prétexte des "barrages" entre mousquetaires du Cardinal et mousquetaires du Roi...

MAZARIN doit poursuivre les efforts de son prédécesseurs, notamment déjouer tous les complots. Contre les nobles, animant une brillante opération de communication politique, les mazarinades (cardinal de Retz et parti aristocratique), il combat les frondes (parlementaire et parisienne) et, par ricochet pourrait-on dire, rétablissant la paix civile en donnant encore plus de pouvoir au Roi. MAZARIN est considéré comme l'accoucheur de l'absolutisme. Dans ce combat, il n'oublie pas l'Église dont la haute hiérarchie joue un rôle trouble. Le contrôle qu'il instaure se dirige plus qu'avant sur ces évêques qui possèdent parfois de grandes richesses et des moyens militaires. Avec les règnes de Louis XIV à Louis XVI, le rôle des Intendants s'accroit et la bureaucratie parisienne s'améliore notablement (ce qui n'exclut pas les corruptions au passage) pour exploiter les ressources des provinces. 

- Abaissement de la maison d'Autriche (les Habsbourg qui règnent sur de nombreux Etats aux frontières communes avec la France) : RICHELIEU entreprend de rabaisser les prétentions de la maison d'Autriche en Europe, pas seulement dans le cadre de sa politique internationale, mais aussi parce qu'elle intervient souvent dans les affaires franco-françaises. Provocation de sécession (Catalogne, Portugal) ravage de certains territoires, exploitation des divisions au sein de la monarchie espagnole, grignotage de territoires avoisinant le royaume : Alsace, Artois, Roussillon... Il est difficile à RICHELIEU de mener de front les deux facettes de son entreprise stratégique, car pour affaiblir le maison d'Autriche, il faut constamment payer des troupes, augmenter les impôts, ce qui peut détruire la popularité acquise par ailleurs... Malgré la fin de la guerre de trente Ans (traité de Wesphalie de 1648), les difficultés financière s'aggravent, rendant les lourdes mesures fiscales de plus en plus impopulaires.  C'est l'une d'elles qui déclenche le première fronde, la Fronde parlementaire (1648-1649). 

- Contrôle des pouvoirs des Villes. Robert DESCIMON fait une lecture sociologique des changements opérés. 

C'est surtout pendant la fronde que changent les rapports de force entre le Roi et les villes. Alors que l'idée de royauté absorbait l'idée de bien public, alors que leur union consubstantielle avait constitué le mystère de la monarchie tempérée et de l'alliance des "bonnes villes" et de la royauté, les désordres compromettent ce système de ville ancienne, laissant la place au système de la monarchie en mal d'absolutisme. L'ancien équilibre se rétablit en faveur de la maison royale. Les barricades se situent à l'origine du processus d'engouement qui se termine en septembre 1652, et plus encore, en 1661, par la victoire de "Fronde royale". Durant la Pré-Fondre, le conflit s'était fixé sur la confrontation entre le fisc et le privilège. Les barricades faisaient apparaitre les persistances de l'ordre ancien où les cohésions communales, n'ayant pas besoin de l'État, s'affirmaient pour combattre ses intrusions. La guerre de Paris scelle l'accaparement parlementaire du mouvement, tandis que l'arrestation des princes fit rentrer cette "révolution manquée" dans la logique de la politique courtisane, puisque, dés l'hiver 1649, la guerre civile avait donné la parole aux professionnels des armes. Ce mouvement s'accompagne de l'exacerbation des conflits sociaux à l'intérieur de la population parisienne. La récupération sociale de la Fronde tend à lui faire perdre toute signification politique. C'est sans doute que si le peuple "donne le plus grand branle à tout ce qui se fait dans l'État", il faut entendre que (sous la monarchie absolue), "la force gît toujours de son côté" à la façon de cette souveraineté du peuple que (dans la République) il n'exerce que par ses représentants : les représentants de la force populaire, ce sont les Grands. Cette vision des choses rejoint celle de Bertrand de JOUVENEL (Du pouvoir) pour lequel la monarchie française a toujours "jouer" le "peuple" contre les seigneurs...  A ce jeu, les magistrats eux-mêmes sont le peuple, donnant raison à un postulat provocateur cher aux libertins érudits. "Le peuple se définit d'abord comme une catégorie intellectuelle, celle des esprits faibles". La "théorie baroque" peut passer à bon droit pour le fer de lance de la pensée absolutiste en ce qu'elle répudie l'idéal communautaire urbain et congédie les privilèges fondant l'essence corporative de la société. Dès lors, on laisse jouer des fractures purement sociales. (...).

Ce sont en apparence succédé, toujours pour Robert DESCIMON, une Fronde bourgeoise, une Fronde parlementaire et une Fronde princière que vient terminer la "Fronde royale". Structurellement, la crise recouvre trois enjeux : le premier regarde le maintien de la communauté bourgeoise face à l'affirmation des luttes de corps et de classes qu'encourageait la monarchie pour achever sa quête d'un absolutisme. Le second concerne la pratique monarchique à travers le combat entre le Parlement de Paris et le Conseil. Le troisième révèle la compétition entre deux modèles générateurs de sens politique, dans l'histoire, en raison du mouvement de récupération, et dans l'historiographie, en raison de la tradition parlementaire, qu'ont retrouvée les penseurs libéraux du XIXe siècle. le premier enjeu, instrumental, forme le levier grâce auquel la monarchie intervient sur le cours des événements. L'armature initiale du conflit, telle qu'elle apparait encore lors du tumulte de la rue Saint-Denis en janvier, est bâtie sur le troisième enjeu, la compétition entre le système central de l'Etat courtisan et le système local du corps de ville parisien, synthèse et expression des structures corporatives et confraternelles. Au moment des barricades, après l'arrêt d'Union et les propositions de la chambre de Saint-Louis, le second enjeu, celui de la pratique monarchique, a rejoint le troisième qui se perd alors durant la guerre de Paris, comme finit par le faire le deuxième enjeu, après l'arrestation des princes. 

On touche le concret de ces enjeux en regardant comment fonctionnait avant la Fronde la ville de Paris, les autres villes suivant grosso modo le même schéma. Ce fonctionnement qui influe sur la formation même de la ville est basé - lieux de vie et lieux de circulation, différents types de quartiers parfois très délimité par fonction (marchands, justice, entrepôts, ateliers, universités, églises...mais aussi par affinités territoriales et "ethniques", juif, anglais, breton...) - sur une triple ligne de défense. Car la ville s'est construit beaucoup autour de l'idée de sécurité et de commerce... La maison est fermée par ses portes et gardées par ses habitants. la rue est fermée par ses chaînes et gardée par ses bourgeois, la cité est fermée par ses remparts gardés par les mêmes. Cette structure constitue autant une défense contre les maraudeurs et les pilleurs que contre les autorités extérieures, y compris les seigneurs et la royauté. Il est difficile pour la monarchie de faire appliquer ses lois ou même de garder des alliances sans conférer d'importants privilèges à telle ou telle ville. Il est difficile pour elle de faire entrer des impôts dans ses caisses sans l'assentiment des autorités bourgeoises... Et il faut un "bout" de guerre civile pour changer cette situation. Les "tours de vis fiscaux" ne peuvent être effectifs sans la mise au pas d'une ville organisée ainsi... En voulant faire entrer l'argent pour financer les guerres, il faut briser cette organisation coutumière et la remplacer par un tout autre ordre... Si le pouvoir royal gagne la "guerre" des frondes, il ne s'impose jamais totalement, mais il suffit d'un changement de rapports de force, surtout symbolique, mais aussi terriblement pratico-pratique pour que l'objectif qu'il se fixe, financer son train de vie et ses guerres, soit atteint. Pour cela, il faut et il suffit d'avoir la main sur l'organisation de tout le système sécuritaire de la Ville, d'une manière ou d'une autre, soit la police, la justice, le guet, la lutte contre les incendies et la luttes contre les épidémies et c'est essentiel le contrôle des approvisionnements de la ville. C'est fait sous Louis XIV avec des intendants qui contrôlent non seulement l'activité des milices urbaines mais également leur recrutement. C'est fait toujours partiellement, mais le pouvoir royal n'ira jamais plus loin que l'affirmation de sa suprématie, que l'acquiescement affiché et célébré de la loyauté entre le Roi. 

- Consensus idéologique autour du Roi, selon deux modalités : censure des oeuvres "inconvenantes" et "troublant l'ordre public" ; Développement des activités artistiques et littéraires en faveur de la bonne image du Roi. RICHELIEU met en place tout un système de libelles et de journaux officieux, destiné entre autres à contrecarrer la prolifération, notamment dans les grandes villes de feuilles contestataires de toute sorte.

C'est pendant le "Grand Siècle" du roi Louis XIV que se développe tous les progrès en la matière. Progrès poursuivi jusqu'au coeur des Lumières auxquelles adhèrent, on l'oublie parfois, les monarques eux-mêmes. Quitte à ce que cette floraison de talents leur échappe. Ces développements, sous les trois derniers Louis notamment, déteignent sur l'ensemble de l'Europe, jusqu'à établir dans les cercles intellectuels la suprématie du Français.

La machine judiciaire est mise au service de la stratégie d'information du pouvoir royal. 

- Mercantilisme et dirigisme économiques (COLBERT entre autres)

- Un système fiscal qui cherche sa cohérence. Malgré la création de nouveaux impôts, malgré une amélioration des rentrées et un progrès réel dans leur effectivité, effectivité freinée par l'existence de foyers de révoltes et de résistances, les masses nécessaires d'argent obligent le roi à recourir à des expédients. Parmi ces expédients, la vente des charges officielles finit par occuper une grande place. Elle réintroduit une grande partie de la noblesse dans l'appareil d'État, même si cela se paie (à commencer par la petite noblesse rurale) par un appauvrissement de celle-ci. Alors que RICHELIEU et MAZARIN oeuvrent pour que ces charges (civiles et militaires) ne soient plus aux mains des Grands, elles peuvent dans les années qui suivent repasser dans la classe des nobles qui, conjointement avec leur action dans les Parlements, freinent plus tard, notamment sous Louis XV et Louis XVI, toutes les réformes qui permettraient une meilleure répartition des richesses et des pouvoirs, notamment celles qui touchent à... l'impôt. Malgré tout l'apparat idéologique dont s'entoure l'absolutisme du Roi, apparat d'ailleurs de plus en plus coûteux, le pouvoir absolu tant désiré par ses initiateurs (voir le Testament de RICHELIEU, désirant de mettre en place une politique de salut public) a tendance à se déliter...

 

Une stratégie de pouvoir extérieur

Tous les éléments cités auparavant sont dans l'esprit de ceux qui la pensent et la pratiquent  au service de la puissance du royaume de France en Europe, même si les effets majeurs sur la suite de l'Histoire se situent plus à l'intérieur des frontières. L'issue de la guerre de Trente Ans, la paix de Westphalia, qui ne clôt pas pour autant le cycle des guerres en Europe, conforte la France dans un rôle européen majeur. Cette stratégie est permise par tout un ensemble de réformes dans les armées et dans la tactique, conduites entre autres par TURENNE et CONDÉ (voir à ces noms dans le blog). Les grands capitaines peuvent compter sur le fait que leurs adversaires sont souvent dans des alliances intermittentes et mal coordonnées.  

 

   La combinaison, même si cela relève d'une analyse après-coup, des deux stratégies donnent un modèle français de monarchie absolue, qui fait contraste avec de nombreux pays protestants. Si ce modèle est tant admiré par ailleurs, c'est parce qu'il assure un temps la paix civile à l'intérieur des frontières, même si en fin de compte le système économique, même supporté par de bonnes conjonctures, ne parvient à compenser les effets des ponctions fiscales royales. Et surtout le poids démographique d'un ensemble si vaste, par rapport à ses voisins, constitue un atout tant civil que militaire.

Mais c'est un modèle sous pression et de plus en plus fragile, qui ne se maintient que parce que l'accroissement des doléances, des impopularités - causé par des pauvretés et des misères sociales et des injustices flagrantes - est en partie contenue à la fois par l'espoir du peuple dans son ensemble envers le Roi (notamment grâce à une Eglise gallicane forte) et une censure impitoyable, même si elle se délite et se contourne, de toutes les expressions contestataires.

Robert DESCIMON, Les barricades de la Fronde parisienne, Une lecture sociologique, dans Annales, Economies, Sociétés, Cvilisations, 45ème année, n°2, 1990, www.persee.fr. Christian JOUHAUD, Les libelles en France au XVIIe siècle : action et publication, Cahiers d'histoire, Revue d'histoire critique, n°90-91, 2003, www.revues.org.

 

STRATEGUS

 

 

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8 février 2018 4 08 /02 /février /2018 09:12

           Engagé très tôt dans le syndicalisme (il est employé dans une compagnie des chemins de fer), Jean GOSS, militant français de la non-violence, donne une impulsion indéniable à la non-violence évangélique, dans un rapport constant d'interpellation des Églises.

      Prisonnier dans un camp après la défaite de 1940, s'étant rebellé contre le système il est condamné à mort et sauvé in extrémis (par le chef de camp bouleversé par son témoignage de foi), se réfugiant chez un pasteur. Juste après la Libération, après une expérience de soldat qui lui fait prendre conscience "qu'il n'a pas tué Hiltler, mais des hommes comme lui, des pères de famille et des ouvriers qui n'avaient pas demandé cette boucherie", il décide de s'engager avant tout (même une activité professionnelle) pour "vivre et et faire découvrir cet amour" qui ne le quitte plus.

    Dès cette époque, il cherche à entrer en contact avec les catholiques et leurs responsables pour leur prêcher la non-violence, jusqu'au Saint-Office à Rome en 1950 où il se fait expulser. Il excède tellement les autorités religieuses qu'elles lui indiquent qu'il existent des protestants! Il adhère alors au Mouvement International de la Réconciliation (MIR). En même temps qu'il interpelle les autorités religieuses, il s'engage dans l'objection de conscience en renvoyant en 1948 ses papiers militaires et ses décorations, dans la lutte pour la construction de logements sociaux et les luttes syndicales à la SNCF au point de devenir un des leaders parisiens de la grève de 1953 et.. de se faire exclure du syndicat pour jusqu'au-boutisme, et ne plus il est présent à la même époque dans un congrès de Pax Christi. Autant dire qu'il dépense de sa personne sans compter. Il participe alors à diverses rencontres de paix en Europe de l'Est (Budapest 1953, Varsovie 1956, Moscou 1957, Prague 1958).

    Il épouse Hildegarde MAYR en 1958 et prend assez vite sa retraité anticipée des Chemins de fer. L'activité du couple booster la dynamique qu'ils engageaient alors séparément : Suivant Vatican II en 1962, auquel ils fondent beaucoup d'espoir, ils partent vivre en Amérique Latine, en Brésil (1964-1965) puis au Mexique (1970-1971) où ils participent au vaste mouvement théorie et pratique de la théologie de la libération. Parallèlement, ils donnent des conférences et séminaires sur la non-violence dans divers pays touchés par la guerre ou la violence. Ils  préparent et accompagnent en 1986 la révolution non-violente des Philippines en 1986. Jean GOSS s'éteint en pleine activité alors qu'il devait partir le lendemain du Zaïre pour Madagascar.

     Membre pendant des années, avec son épouse Hildegarde, du Conseil international du MIR, puis vice-président, Jean GOSS prêche jusqu'au bout la non-violence évangélique, souffrant que son Eglise et les autres Eglises chrétienne soient si hésitantes à la prêcher à leur tour. Armé d'une grande patience, il prend tout son temps pour dialoguer avec leurs responsables et une de ses grandes fiertés est d'avoir organiser pour les évêques d'Amérique Latine à Bogota en 1977 un séminaire sur la non-violence.

    Infatigable prêcheur, il entraine avec lui sans son sillage nombre de futurs militants et associations de la non-violence. Le MIR continue de s'inspirer de lui, spécialement les branches française et suisse. Titulaire de nombreux prix de la paix, il fait l'objet en 1993 à Paris d'un Colloque, dont les Actes ont été publiés en 1995. 

Jean GOSS et Hildegard GOSS-MAYR et MIR, une autre révolution : violence des non-violents, Cerf, 1969 ; avec Jean LASSERRE, Une révolution pour tous les hommes, Toulouse, Centre d'information pour l'ouverture au tiers-monde, 1969 ; Evangiles et luttes pour la paix : séminaire d'entrainement à la non-violence évangélique et ses méthodes d'engagement, Les Bergers et les Mages, 1989.

Jean GOSS, témoin de la non-violence, MIR, 1993. Actes du Colloque Jean Goss du 30 octobre 1993, Paris, MIR, 1995. Gérard HOUVER : Jean et Hildegarde GOSS : la non-violence, c'est la vie, Cerf, 1981. Hildegard GOSS-MAYR : Oser le combat non-violents : aux côtés de Jean Goss, Cerf, 1998. Hildegard GOSS-MAYR et Jo HANSSENS, Jean Goss, Mystique et militant de la non-violence, Fidelite Eds, décembre 2010. 

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7 février 2018 3 07 /02 /février /2018 09:41

    Jean TOULAT, prêtre catholique français, écrivain et essayiste est un pacifiste, militant très actif de la non-violence. Auteur d'une trentaine d'ouvrages, il participe à la rédaction de l'hebdomadaire Le vue et publie de nombreuses chroniques dans l'hebdomadaire régional Courrier français. 

    Curé de Jardres dans la Vienne, il participe à la résistance pendant la seconde guerre mondiale. Vicaire ensuite (1945) à la paroisse Saint-Porchaire de Pointiers jusqu'en 1974, il participe à de nombreuses campagnes non-violentes et/ou pacifistes dans les années 1970 à 1990. Des luttes contre la Bombe atomique, pour l'objection de conscience, contre l'extension du camp militaire du Larzac jusqu'à la critique de La Marseillaise en passant par ses pamphlets contre la peine et sa participation aux polémiques entourant l'avortement, il est pendant toutes ces années, une figure phare aux côtés par exemple de Jacques de BOLLARDIÈRE et de Jean-Marie MULLER.

      Très tôt, dès son enrôlement comme sergent au 78ème régiment d'infanterie de Châteauroux, il se signale pour son esprit rebelle. Il est renvoyé de l'armée au dépôt de son unité où il rédige une petite publication, Le Parabole (deux numéros, 1940) et le 15 juin 1940, il rédige et diffuse un petit tract intitulé "Espoir quand même!", dans lequel, comme l'appel lancé trois jours plus tard par le général de GAULLE à Londres, il met l'accent sur les ressources des empires français et britanniques et croit en la victoire finale des alliés sur le "colosse nazi aux pieds d'argile". Accepté par la censure civile et militaire (comme quoi l'esprit de résistance bouillonne au sein de l'armée, même si officiellement...), il est tiré à 5 000 exemplaires et distribué dans les divers quartiers de Châteauroux.

Démobilisé, Jean TOULAT revient en Poitou comme curé de Jardres, sur la ligne de démarcation et il participe alors à diverses missions de résistance pendant l'Occupation. Après la Libération, nommé vicaire, il fournit de nombreux textes aux journaux et publie de 1960 à 1993 ses livres, surtout aux éditions du Cerf. 

       Ses livres abordent de nombreux aspects des luttes non-violentes en France et dans le monde. Depuis Juifs mes frères (1963) à Pour une Marseillaise de la fraternité, avec l'Association de même nom (1992) en passant à Objectif Muruoa (avec BOLLADIÈRE) (1974) et Dom Helder Camara (1989), Jean TOULAT en laisse guère échapper de thèmes qui provoquent la mobilisation de nombreux groupes pacifistes et/ou non-violents. Abordant la question des armements (Les grévistes de la guerre, 1971), de l'extension du camp militaire du Larzac (Le Larzac et la paix, 1972), de l'avortement (L'avortement, crime ou libération, 1973), de l'armement nucléaire (La bombe ou la vie, 1969 ; Objectif Mururoa, 1974), de la peine de mort (La peine de mort en question, 1977), de la guerre du Golfe (Le Pape contre la guerre du Golfe : Jean-Paul II censuré, 1991), il écrit aussi des livres se focalisant sur une ou plusieurs personnalités, dans Hérauts de notre temps : de Mauriac à Nana Mouskouri (1973), Les forces de l'amour : de Jean Vanier à Mère Theresa (1976), Raoul Follereau ou Le baiser aux lépreux (1978), Combattants de la non-violence : de Lanza Del Vasto au Général de Bollardière (1983), Les forces de la foi : du cardinal Fustiger à soeur Emmanuelle (1986), Un combat pour l'homme : Le général de Bollardière (1987), Dom Helder Camara (1989).... Ses livres ne sont pas tous reçus avec la même unanimité et semblent souvent s'adresser à un public croyant. 

    Dans Oser la paix, Requête au président de la République (1985), il plaide pour la "révolte des consciences, faisant référence à Teilhard de CHARDIN. 

"Les rédacteurs, écrit-il, du Bulletin of atomique scientists, aux Etats-Unis, ont installé dans leur salle de travail une horloge symbolique qui mesure le danger de cataclysme nucléaire (dans les minutes sont singulièrement avancées depuis l'accession de TRUMP à la présidence, pouvons-nous mentionner). Selon l'évolution de la situation mondiale, ils en avancent ou en reculent les aiguilles. Le chiffre fatidique étant douze. Ces aiguilles n'ont jamais indiqué une situation aussi alarmante : elles marqueraient actuellement minuit moins trois (aujourd'hui au-delà de moins deux...).

Simple fiction? La poudrière mondiale, à force d'être renforcée, risque d'exploser. Pas forcément par préméditation, mais par accident, par provocation, par enchaînements  de malentendus. Le temps de parcours des missiles devient si bref que la décision humaine sera remplacée par la riposte automatique (chose qui a été effective une brève période aux Etats-Unis dans les années 1980, précisons-nous). Devant la course à l'abîme, les avertissements - savants, Nations Unies, mouvements de paix - se multiplient (nous sommes alors dans la crise des euromissiles en Europe...). Tout programme d'armement, entrepris sous prétexte de sécurité nationale accroît l'insécurité internationale, et donc celle de chaque pays. Les deux superpuissances, notamment, poursuivent leur escalade, alors qu'elles ont dix fois la capacité de se détruire mutuellement. Les hommes semblent atteints d'une sorte de cécité mentale qui les pousse à préparer leur propre mort. Cette perspective nihiliste, cette société du no future a de quoi désespérer la jeunesse. Le père d'un lycéen qui s'est suicidé témoigne : "Il faut faire entrevoir aux jeunes un avenir autre que celui de l'autodestruction de ce monde".

Ce qui manque à notre siècle : la sagesse. La mutation technique ne s'est pas accompagnée d'une évolution morale et spirituelle. "La puissance de l'atome a tout changé, sauf nos modes de pensée", déplorait Einstein. Sur-développé sur le plan technique, l'homme est moralement sous-développé. Voilà le déséquilibre le plus dangereux. A l'ère atomique, "science sans conscience" n'est plus seulement "ruine de l'âme", mais fin de toute vie. Bergson, il y a soixante ans, diagnostiquait déjà le mal dont souffre notre monde : "L'humanité démit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu'elle a faits. L'homme est maintenant capable de détruire l'humanité, voilà le fait fondamental de notre ère". Et il ajoutait le mot fameux sur la nécessité d'un "supplément d'âme", écho de la parole deux fois millénaire : "A quoi sert à l'homme de gagner l'univers s'il vient à perdre son âme?" La sagesse ou la mort, voilà le dilemme.

Dans cet engrenage qui risque d'être fatal, la France est directement impliquée, surtout avec sa stratégie du faible au fort, dont les objectifs ne peuvent être que "démographiques" et qui nie, ainsi, par avance, les valeurs de civilisation qu'elle est censée défendre. Les Français en ont-ils vraiment conscience? Le peuple allemand, pris par l'idéologie nazie, a glissé insensiblement vers la barbarie. Notre population, anesthésiée par l'endoctrinement atomique, est entrainée, sans qu'elle s'en rende compte, vers ce qui peut-être l'irréparable. "Nous ne savions pas", ont plaidé nos voisins après la guerre. Nous, nous savons. Ou du moins, nous devons savoir. E c'est dès maintenant qu'il faut dire si, oui ou non, nous acceptons la loi du talion nucléaire. trop eu de citoyens ont présent à l'esprit que le chef de l'Etat pourrait, en leur nom, mettre en oeuvre la stratégie atomique, c'est-à-dire violer à la fois la morale élémentaire, les conventions de Genève, le règlement de l'Armée française, la convention internationale sur le génocide, et devenir ainsi le plus grand criminel de notre histoire.

Au lendemain de la dernière guerre mondiale, Georges Bernanos proclamait ; "Au monde de la bombe atomique, on ne saurait déjà plus rien opposer que la révolte des consciences, du plus grand nombre de consciences possible." (Si vous saviez, Gallimard).

Voici donc venue l'heure de la révolte des consciences. Jeunes gens qui êtes à l'âge du service national, interrogez-vous : de quelle manière servirai-je mieux ma patrie et l'humanité? En m'initiant aux techniques guerrières ou, sous le statut d'objecteur de conscience, en faisant reculer la misère et l'injustice, au sein d'une association comme Aide à toute détresse-Quart Monde ou le Service Civil International?

Vous qui, au plateau d'Albion ou à bord de L'inflexible ou du Tonnant, gardez les yeux rivés sur les écrans radars de l'alerte atomique, oseriez-vous, si l'ordre présidentiel vous en était donné, lancer vos monstrueux engins de mort? Plût à Dieu que vous n'ayez pas à avouer un jour, comme le maréchal Keitel au tribunal de Nuremberg : "La tragédie de ma vie est d'avoir compris trop tard qu'il y a des limites à l'obéissance."

Et vous, chercheurs et ingénieurs, que pensez-vous du professeur Otto Hahn, réalisateur de la première fission de l'atome en 1939, qui s'engagea en 1957, suivi des 18 principaux physiciens allemands, à ne jamais prendre aucune part à la fabrication d'armes atomiques ? Pesez-vous assez vos responsabilités, vous sans qui aucune arme ne pourrait être conçue et mise au point?

Travailleurs de l'armement, savez-vous que des syndicalistes à l'usine Lucas Aerospace, en Angleterre, ont préparé un plan de reconversion de l'entreprise, en sorte qu'ils puissent produire moins pour la mort et plus pour la vie?

Hors du domaine militaire, tout citoyen peut se demander : que puis-je faire pour freiner la course aux engins de mort? Chacun contribue à celle-ci en alimentant, par ses impôts, le budget militaire. Retenir de sa contribution la part de l'armement, pour l'affecter à une oeuvre de vie, est une forme de résistance. (...).

Dans le mouvement de résistance (à l'idole atomique), une arme particulière est à la portée des croyants, celle dont Bossuet disait : "Les mains qui se lèvent font plus que les poings qui frappent". A Londres, en 1982, a été lancée une chaîne de prière universelle, récitée pour la première fois par mère Thérèse, et recommandée par des personnalités de diverses spiritualité (...). Elle relie des hommes de toute race, de toute culture, de toute croyance, en une chine invisible de solidarité qui encercle le globe. (...). A l'oraison s'ajoute le jeûne. Les évêques américains engagent les chrétiens à le pratiquer chaque vendredi pour la cause de la paix (...). Des franciscains ont jeûné pendant un carême dans le désert de Nevada, site des essais atomiques américains, tandis qu'à Rome Pierre Parodi, successeur de Lanza del Vasto à l'Arche, et sa femme Thérèse faisaient une semblable démarche, "persuadés que seule une force d'en haut peut donner à leur action son sens et son efficacité". Sur le plan international, un "jeûne pour la vie" s'est déroulé du 6 août 1983, anniversaire d'Hiroshima, au 15 septembre suivant. Son but était d'éveiller les consciences, et d'abord celle des hommes d'Etat, au péril mortel que faisait peser sur l'humanité la course aux mégatonnes. En France, quatre volontaires participaient à cette action. Ils furent ensuite reçus par celui qui est le gardien du feu atomique : le président de la République."

Jean TOULAT, Oser la paix, Requête au président de la République, Cerf, 1985 ; Comabttants de la non-violence, De Lanza del Vasto au général de Bollardière, Cerf, 1983.

 

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6 février 2018 2 06 /02 /février /2018 09:39

     Armand Jean du Plessis de RICHELIEU dit le Cardinal de RICHELIEU, est un ecclésiastique et homme d'Etat français, principal ministre du roi Louis XIII. Son titre religieux peut induire en erreur en faisant penser à un homme religieux. En fait, sa vocation est militaire et il n'entre dans les ordres que pour des raisons familiales (bénéfice de l'évêché de Luçon). Si le titre de "Premier ministre" est utilisé, c'est de façon officieuse et son action englobe aussi bien les dimensions politiques, diplomatiques, coloniales et religieuses que militaires. Il rénove la notion de Raison d'État et en fait la clé de voûte de ses méthodes de gouvernement. 

Ne faisant pas partie d'une famille située stratégiquement sur la scène politique intérieure, celle-ci n'étant que d'ancienne noblesse (de robe et d'épée), il fait souvent office de médiateur dans de nombreuses affaires intérieures, expériences qui le servent sur le plan diplomatique européen. Même s'il penche au départ pour les nobles face à l'autorité royale (trempant dans les combines de CONCINI...), se faisant d'ailleurs à moitié exilé pour cela, son ascension politique est due notamment à Marie de Médicis, avec laquelle pourtant, par sa politique contre les Habsbourg, il a toujours des relations mitigées. Face à un Louis XIII ombrageux et soucieux d'affirmer l'autorité royale, dans une situation de service-rivalité, RICHELIEU se fixe des buts clairs et constants : détruire la puissance politique du protestantisme en France, abattre l'orgueil et l'esprit factieux de la noblesse et abaisser la maison d'Autriche. 

 

Une carrière d'homme d'État 

       RICHELIEU jette les premiers fondements de l'armée permanente en France, que réalisent plus tard LE TELLIER et LOUVOIS, et développe une doctrine de la guerre qui se définit à travers sa politique autoritaire et réaliste. Croyant en la valeur d'une bonne administration militaire et en un discipline de fer au sein des armées, il impose des réformes qui lui permettent de mettre sur pied une armée aux effectifs importants. Son expérience des affaires militaires ne se borne pas à ses décisions politiques. Lieutenant général, il acquiert une expérience de terrain en commandant des armées en campagne. Pour le Cardinal, l'intérêt national est sacré, plus même que la religion : il défait les huguenots à La Rochelle mais soutient les protestants contre les Habsbourg pendant la guerre de Trente Ans. L'action persistante qu'il engage contre les Espagnols contribue au déclin politique et militaire de l'Espagne. Son Testament politique (écrit entre 1630 et 1638, publié en 1688) fait état de ses vues théories sur la stratégie.

RICHELIEU place la défense du territoire avant toute autre considération stratégique, estimant que le pays doit se doter d'un réseau important de fortifications sur ses frontières. Afin que ce réseau fortifié protège effectivement le territoire, il doit être suffisamment approvisionné en vivres et en munitions pour se maintenir un an face aux assiégeants qui, selon lui, ne pourront eux, tenir un siège au-delà. Cette conception de la défense du territoire qu'adoptent après lui, Michel LE TELLIER et son fils LOUVOIS, et dont VAUBAN devient le maitre d'oeuvre, est à la base d'une certaine conception de la défense nationale en France dont on retrouve les traces au XXe siècle avec la construction de la Ligne Maginot. Il n'en demeure pas moins pour RICHELIEU que la qualité des hommes chargés de défendre le territoire est plus importante que la solidité des murailles fortifiées.

Il croit en la nécessité absolue pour l'Etat d'avoir une armée permanente : "comme il arrive beaucoup d'inconvénients au soldat qui ne porte pas toujours son épée, le royaume, qui n'est pas toujours sur ses gardes, et en état de se garantir d'une supprimée inopinée, a beaucoup à craindre."Au minimum, 50 000 hommes et 4 000 chevaux doivent être sur le pied de guerre. A partir d'une armée de 30 000 soldats, la France parvint à se doter d'effectifs dépassant les 200 000 unités sous RICHELIEU et les 300 000 avant la fin du XVIIe siècle.

Le Cardinal porte un regard sévère à l'encontre de la France et de ses qualités militaires : "Il n'y a point de nation au monde si peu propre à la guerre que la nôtre". D'un caractère léger et impatient, le Français est peu inclin à accomplir des conquêtes qui requièrent du temps et de la discipline. Pour compenser ces déficiences "naturelles", RICHELIEU veut doter son armée d'une structure solide et rigide capable d'exploiter les qualités des soldats français, comme le courage et la vaillance, tout en les empêchant de tomber dans la facilité et le découragement.

RICHELIEU souligne l'importance de la stratégie maritime et le rôle qu'elle doit jouer dans la stratégie globale du pays. Il veut doter la France d'une marine imposante, capable de rivaliser avec les meilleures marines d'Europe. En particulier, il veut répondre à la menace anglaise qu'il voit se profiler à l'horizon. Et si la France devenait une puissance maritime de premier plan, elle obligerait l'Espagne à augmenter ses dépenses pour protéger la route des Indes, ce qui aurait pour effet d'affaiblir ses prétentions européennes. De plus, la création d'une marine forte permettrait à la France de développer son commerce maritime tout en le protégeant de manière efficace, la puissance de l'Etat reposant avant tout sur la santé de son économie.

L'action politique et militaire de RICHELIEU est poursuivie avec succès après sa mort, et la France connait un renouveau militaire qui marque de son empreinte le XVIIe siècle européen, même si la marine française est destinée à demeurer en deçà des projets du Cardinal. Son Testament politique inspire par la suite bon nombre de souverains adepte de la realpolitik. (BLIN et CHALIAND)

 

 Une historiographie contrastée

      l'Histoire a offert de RICHELIEU des interprétations successives, comme il ne peut manquer d'arriver à une figure exceptionnelle. L'impopularité générale du cardinal en ses dernières années ("il n'était pas aimé du peuple, disait au XVIIIe siècle l'historien de Louis XIII, le père GRIFFET, et j'ai connu des vieillards qui se souvenaient encore des feux de joie (...) dans les provinces, (...) à la nouvelle de sa mort") a rendu, selon Guy JOLY, sa mémoire odieuse à la postérité. Et les romans d'Alexandre DUMAS n'ont pas arrangé les choses... D'où les légendes autour de l'homme rouge. Plus tard, on a prêté un programme précis (les frontières naturelles) à un fondateur de la grandeur française, à une politique réaliste dont les attaches religieuses et monarchiques n'ont paru que secondes.

Mais il faut le replacer dans son époque. Homme di XVIIe siècle français, il croit que le pouvoir monarchique issu de Dieu est la condition essentielle de la puissance du pays, sous réserve que le roi sache se faire obéir à l'intérieur et redouter au-dehors. Comme l'a dit Georges PAGÈS (Monarchie d'Ancien Régime), RICHELIEU fut un grand homme d'Etat ; il ne fut pas un administrateur, ni un réformateur par système. Opinion que rejoint celle de Carl J. BURCKHARDT (Richelieu, 3 tomes, 1966, réédition chez Laffont en 1970-1975) sur le "grand pragmatique guettant chaque occasion". Le but est constant : l'indépendance et le prestige de la France. Comment fut-il atteint? Une meilleure connaissance de la réalité française de son temps (structure sociale, mentalités, conditions économiques) et de la réalité européenne permet de mieux apprécier les difficultés renaissantes, les contradictions de l'entreprise et les résultats obtenus. Ceux qu'a pu connaître RICHELIEU lui-même et ceux qui n'ont été atteints qu'après lui, tant en politique étrangère (Traités de Westphalie) qu'en politique intérieure (absolutisme royal effectif), parce que les 18 ans de son ministériel avaient marqué une étape sans retour. (Victor-Lucien TAPIÉ)

RICHELIEU, Testament politique, Robert Laffont, 1947 et nouvelle édition Perrin, 2011. On trouvera aux Éditions A. Pedone, de nombreux Papiers de Richelieu, sous la supervision de Pierre GRILLON. Mémoires, nouvelle édition, en 10 volumes, Société de l'histoire de France, 1908-1931. Par ailleurs, ROCHELIEU n'a pas négligé les devoirs de sa charge de Cardinal, témoin ses Oeuvres théologiques, de 1647, tome I aux éditions Honoré Champion, 2002 et tome II aux Archives de sciences sociales des religions, juin 2007.

Michel  CARMONA, Richelieu : l'ambition et le pouvoir, Paris, 1983. Etienne THUAU, Raison d'Etat et pensée politique à l'époque de Richelieu, Albin Michel, 2000.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Victor-lucien TAPIÉ, Richelieu, dans Encyclopedia Universalis. 

 

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5 février 2018 1 05 /02 /février /2018 15:43

       GUSTAVE II ADOLPHE dit "Le Grand" ou "le lion du Nord" est un roi de Suède de 1611 à 1632 qui fait de son pays l'une des grandes puissances européennes grâce à son génie militaire et aux réformes qu'il met en oeuvre. Ses victoires pendant la guerre de Trente Ans permettent de maintenir un équilibre politique et religieux entre catholiques et protestants.

Il est considéré comme l'un des plus grands stratèges militaires de l'histoire, avec des innovations organisationnelles, tactiques et des méthodes de gouvernement qui sont imitées peu après en Europe. Également, il fait partie de ces derniers généraux qui partent à la guerre à la tête de leurs troupes, ce qui lui est d'ailleurs fatal. 

 

       GUSTAVE ADOLPHE accède au trône à un moment où son pays est en guerre contre le Danemark et en pleine crise constitutionnelle. Il jouit d'une éducation de premier ordre, étudie les classiques de la théologie (comme tous les hommes de son rang à cette époque), et aussi l'art de la guerre à travers les écrits de XÉNOPHON, CÉSAR, VÉGÈCE et Jules FRONTIN. Il apprend l'art des fortifications selon les Hollandais (Simon STEVIN) et suit pendant quelques mois les cours de guerre que lui donne Jacques de la GARDIE, un disciple de MAURICE DE NASSAU.

Avec la nouvelle Constitution de 1612, Axel OXENSTIERNA est nommé chancelier du gouvernement. Les deux hommes se complètent parfaitement et leur collaboration contribue à sauver la Suède de sa crise intérieure. Dans le domaine des affaires étrangères, GUSTAVE ADOLPHE résout les conflits avec le Danemark, la Russie et la Pologne. Son génie militaire réside dans la manière dont il utilise les nouvelles innovations technologiques pour créer les fondations stratégiques de la guerre moderne, exploitant ainsi au mieux les possibilités que lui offrent les nouvelles armes et la puissance de feu.

Au moment même où le progrès technique commence à miner les anciennes fondations sur lesquelles repose l'art de la guerre, il établit les bases d'une nouvelle stratégie mieux adaptée à son époque. Il est le premier à lever de façon systématique une armée régulière de citoyens à une époque où les armées européennes sont constituées essentiellement de troupes de mercenaires ou de troupes auxiliaires. le recrutement, les rémunérations financières et le soutien logistique des troupes suédoises sont organisés et financés par une administration centralisée et efficace. On ne connait cette forme de recrutement que bien plus tard dans les autres pays européens. Grace à ce système, le roi de Suède réussit à réunir une armée de près de 80 000 hommes, avec une majorité de Suédois auxquels il adjoint des soldats (et des officiers) anglais, écossais et allemands. Cette homogénéisation, même si elle n'est pas complète, lui permet d'imposer une discipline rigoureuse à ses hommes. Le sentiment patriotique qui les anime donne une cohésion exceptionnelle à leur armée. GUSTAVE ADOLPHE organise un système de ravitaillement des troupes, à une époque où les armées en campagne survivent généralement grâce au pillage. Quoique médiocrement payés, les soldats suédois reçoivent leur solde régulièrement. Un système sanitaire est mis en place, le premier de ce genre ; chaque régiment a son propre chirurgien, et des hôpitaux de campagne sont créés de manière systématique.

Il exploite également l'élément religieux pour motiver ses troupes. Le roi est protestant tout comme ses soldats qui pratiquent la prière quotidienne obligatoire. On applique un code éthique rigoureux, interdisant tout traitement abusif des populations civile. Un tribunal militaire inflige des peines sévères.

GUSTAVE ADOLPHE exploite le tir à poudre, et il est le premier à en comprendre les potentialités pour l'avenir de la guerre. C'est avec l'infanterie que le roi de Suède exploite les effets de la poudre. il introduit la cartouche dans l'équipement des soldats, réduit la longueur de leur mousquet et augmente la vitesse de chargement. Le mousquetaire, qui n'avait auparavant qu'un rôle auxiliaire, occupe désormais une place centrale au sein des troupes de fantassins. L'infanterie devient une arme mobile et sert aussi bien à appuyer la cavalerie qu'à lancer ses propres attaques. Au niveau de la disposition des troupes, il préfère un ordre moins profond que celui utilisé généralement à son époque, mais avec des intervalles importants pour permettre aux soldats d'effectuer un retrait éventuel sans provoquer de confusion. Il enveloppe aussi les réserves et aligne ses mousquetaires sur trois rangs. Cet ordre se généralise après lui. Les formations en croix confèrent à ses troupes un avantage tactique par rapport aux autres formations de l'époque. GUSTAVE ADOLPHE modifie aussi sa cavalerie, en l'affectent à la charge avec un ordre mince de trois rangs. Les cavaliers sont utilisés pour leur puissance dans le choc. Il perfectionne enfin l'artillerie qui s'allège et devient plus mobile, généralise l'utilisation de l'uniforme et renforce son corps d'ingénieurs.

Son armée est véritablement le prototype de l'armée moderne. Une combinaison de puissance, de mobilité et de vitesse de mouvement donnent à la Suède un supériorité tactique qui lui permet de remporter de nombreuses victoires en Allemagne pendant la guerre de Trente Ans. Toutefois, le roi n'est pas un adepte de la poursuite de l'ennemi, ce qui l'empêche d'exploiter au mieux ses victoires. Sur le terrain, il se montre audacieux tout en définissant sa stratégie selon les rapports de forces du moment. Face aux armées impériales de FERDINAND mais avec l'appui financier de la France, il est aussi bon stratège politique que militaire. Il forme des alliances et remporte une victoire décisive à Breitenfeld (1631), grâce à une série de manoeuvres qui prennent de vitesse l'adversaire. Son coup d'oeil magistral lui permet de tirer un parti optimal des faiblesses de l'adversaire. A partir de ce moment, il acquiert un élan qui ne le quitte plus. De plus en plus audacieux, il remporte victoire sur victoire, traverse le Rhin, et après plusieurs mois d'une guerre de mouvement, avec des troupes affamées, défait l'armée conduit par WALLENSTEIN à Lützen (1632). Néanmoins, il est tué au cours de la bataille alors qu'il mène la charge de sa cavalerie dans un brouillard épais, à un jeune âge. (BLIN et CHALIAND)

Ajoutons sur les innovations introduites par le roi de Suède la mise sur pied d'un état-major, sans doute le premier en Europe. Bientôt imité par l'électorat de Brandebourg, où la fonction de premier quartier-maître apparait en 1655. Jusque là les généraux ne s'étaient entourés que d'aides de camp et de conseillers ad hoc. Ce sont en fait des innovations de toute sorte qui marquent les armées, dans le sens d'une réglementation et d'une standardisation, de l'uniforme au modalités de tirs d'artillerie. 

     GUSTAVE ADOLPHE n'a pas laissé d'oeuvre centrale sur toutes ses activités politiques et militaires. Sans doute parce qu'il est mort jeune, il n'a pas laissé de Mémoires lui-même mais d'autres s'en sont chargés pour lui, notamment RICHELIEU. Par la suite, des documents, surtout des pièces très diverses, ordres et dispositions habituelles dans les états-majors, mais aussi papiers diplomatiques, de sa main, ont été rassemblés par la chancellerie et archivés.

Le roi est tellement préoccupé par les innovations à introduire dans les armées, dans un contexte de guerres incessantes, que la pratique éclipse la théorie, ce qui explique que les documents conservés concernent surtout des détails techniques et moraux. Pourtant, il existe une véritable stratégie d'Empire en Suède, même si elle n'est pas conçue (complètement et uniquement) comme entreprise de domination des terres et des sujets.

Michael ROBERTS, Gustavus Adolphus and the Rise of Sweden, Londres, 1973.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, 2016.

 

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5 février 2018 1 05 /02 /février /2018 12:44

      Poète, historien, archéologue, fonctionnaire d'Etat chinois, GUO MORUO est considéré par certains comme un homme oeuvrant pour la paix. Si cela est avéré (encore que là aussi, cela est sujet à polémiques...) avant et juste après l'établissement de la République de Chine populaire, jusque dans les années 1960, son comportement, comme celui de nombreux lettrés dans l'histoire de la Chine, est, face à des pouvoirs politiques ou des mouvements populaires, celui d'une flagornerie certaine. Fonctionnaire comme beaucoup de lettré depuis que la Chine existe, il sait comme les personnes de sa classe que le pouvoir politique a besoin d'elles, qu'elle ne peut pas gouverner uniquement par l'exercice de la violence. Dans le cas de la Chine populaire, les multiples troupes politiques et militaires (politico-militaires) se servent du soutien de nombreux intellectuels de tout ordre pour leurs réformes idéologiques et économiques. Les lettrés chinois sont passés maîtres de leur côté pour faire valoir qu'ils sont indispensables. Toutes ces réserves étant posées, l'oeuvre de KUO MO JO, par divers aspects, apporte un soutien réel aux progrès de la paix et de l'économie en faveur d'une population que le Dr KUO MO a trouvée, dans sa jeunesse souvent dans une grande misère.

       Issu d'une famille (côté père, médecin et côté mère universitaire) relativement aisée, KUO MO JO bénéficie de l'enseignement dispensé dans les écoles publiques nouvellement mises en place. Élève doué (mais, et) turbulent, il est expulsé et réintégré plusieurs fois avant d'être finalement définitivement expulsé en octobre 1909. Heureux de l'être car il poursuit ses études à la capitale provinciale du Cichuan, Chengdu, à la suite de ses frères (il est le huitième enfant...). Comme eux, il quitte la Chine en décembre 1913 pour le Japon, pour étudier à l'école de médecine de l'Université impériale de Kyushu à Fukuoka.

Il s'intéresse bien plus à la littérature qu'à la médecine et fait connaissance - le Japon est en pleine occidentalisation - avec les oeuvres de SPINOZA, GOETHE, Walt WHITMAN et le poète Bengali TAGORE. Il publie son premier recueil de poèmes (The Goddesses) en 1921 et participe à la fondation du Ch'uang-tsao elle (la société de création) à Shanghaï, qui promeut la littérature moderne et vernaculaire. 

Ayant rejoint le Parti communiste chinois en 1927, il participe au soulèvement (raté) de Nanchang) avant de s'enfuir au Japon. Il y reste 10 ans pour étudier l'histoire chinoise ancienne. Il publie son ouvrage Corpus des Inscriptions sur des Bronzes des Deux Dynasties Zhou. Il essaie d'y démontrer, selon la doctrine communiste, la nature de la "société de l'esclave" de la Chine ancienne. il retourne en Chine en été 1937 pour poursuivre le combat de résistance contre les Japonais.

Devenu dirigeant communiste, GUO est un écrivain prolifique, non seulement de poésies, mais aussi d'oeuvres de fiction, d'autobiographies, de traductions et de traités historiques et philosophiques.  Premier président de l'Académie chinoise des Sciences (1949-1978), il est également le premier président de l'Université des sciences et technologie de Chine, visant à favoriser la formation du personne hautement qualifié dans les domaines de la science et de la technologie. Pendant les 15 premières années de la République populaire de Chine, KUO MO JO est l'arbitre ultime de questions philosophiques ayant trait à l'art, l'éducation et la littérature, même si l'ensemble de son oeuvre majeure est plutôt écrite avant 1949.

Avec le début de la révolution culturelle en 1966, il devient la cible d'une partie du mouvement populaire (suppôt de l'occidentalisation...). Il écrit alors une auto-critique publique et déclare que toutes ses oeuvres précédentes sont des erreurs et doivent être brûlées. Il s'oriente presque exclusivement alors vers la poésie (faisant l'apologie de MAO...), dénonçant par ailleurs nombre de ses anciens collègues, sans doute la chose, bien plus que son renoncement intellectuel, lui est encore reproché lourdement aujourd'hui... C'est en raison de la flagornerie qu'il survit à la révolution culturelle. En 1978, à la mort de MAO et à la chute de la bande des Quatre, il publie un poème, célèbre, dénonçant le Gang....

Prix Staline de la Paix en 1951, ce qui lui vaut en partie de figurer dans des écrits en faveur de la paix, son oeuvre en archéologie, histoire et littérature contemporaine chinoise est tenue encore en haute estime. Il est connu en son temps pour être le GOETHE chinois. Bien entendu, en Chine même, au contraire sans doute d'à l'étranger, sa notoriété est très entachée par son comportement durant la Révolution Culturelle. Sans doute à cause de cela, il ne figurerait probablement plus dans les recueils d'auteurs qui "vivent pour la paix"....

      Ses oeuvres de fiction en prose sont aussi marquées que ses poèmes par un esprit romantique et une forte subjectivité. Il compose un certain nombre de sketches, tel Ganian (1926, Une olive), traduisant ses dispositions d'esprit changeantes et ses états mélancoliques, dans la manière des pièces écrites par Yu Dafu et de nombreux auteurs japonais modernes. Assez curieuses sont ses tentatives de donner une construction romantique même à des sketches tout à fait autobiographiques et réalistes, comme par exemple Mademoiselle Caramel, dans le recueils Ta (1925, Pagode). La deuxième caractéristique de sa prose est son intérêt pour l'histoire. ces deux aspects prévalent tour à tour. Ses dialogues sont en général fondés sur des sources historiques authentiques. Il est capable de tirer de sa vie et de ses expériences personnelles une sorte de matériau historique ; il écrit par exemple huit volumes autobiographiques. (Jaroslav PRUSEK)

Dans le domaine de l'épigraphie chinoise ancienne, ses travaux ont une valeur durable. Il édite aussi des textes anciens et écrit à profusion sur la littérature chinoise ancienne, la philosophie, l'histoire sociale et économique, etc. S'il est connu à la fois et à l'étranger comme combattant de la paix, comme représentant de l'une ou l'autre des associations d'amitié avec unpays étranger dont il était le président, il le doit autant à sa culture littéraire et scientifique, qu'à son art oratoire, pratique avec maîtrise en diverses occasions. (Michelle LOI)

   L'ensemble de son oeuvre est surtout diffusée en langue chinoise. Certains livres sont disponibles en anglais et en français.

 

GUO MORUO, The Goddesses, traduction de LESTER et BARNES, Éditions en langues étrangères, Pékin, 1957 ; Poèmes, traduction de LOI, Gallimard, 1970 ; Autobiographie, mes années d'enfance, traduction de RYCKMANS, 1970, réédition en 1991 ; Les Fleurs jumelles, Éditions en langues étrangères, Pékin, 1982.

Myriam ORR, Ils vivent pour la paix, Perret-Gentil, 1962. Michelle LOI, Jaroslav PRUSEK, Guo Moruo, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

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5 février 2018 1 05 /02 /février /2018 10:26

        Dans le courant phénoménologique, HEIDEGGER s'inscrit dans la tradition métaphysique qu'il accuse d'avoir oublié l'être, lorsqu'il traite de l'oeuvre d'art. C'est en tout cas ce qu'explique Danielle LORIES quand elle traite des relations du philosophie allemand à l'esthétique.

      "à ses yeux comme à ceux de Platon, de Hegel ou de Nietzsche, seul le métaphysicien - ou peut-être faudrait-il en son cas dire l'ontologie - a droit de cité s'il s'agit de s'interroger sur l'art. C'est que l'oeuvre d'art comme telle met en oeuvre la vérité comme dévoilement de l'être de l'étant. Autrement dit, l'oeuvre d'art a essentiellement trait à la question ontologique, c'est-à-dire à la question qui a de tous temps animé l'histoire de la métaphysique occidentale et que celle-ci n'a pourtant eu de cesse d'"oublier" dans la mesure où, sous le couvert de différents concepts à différentes époques, elle s'est obstinée à penser l'être à l'instar de l'étant, obstinée à "recouvrir" la différence ontologique, la différence entre être et étant."

Il faut bien entendu pour bien saisir cela, avoir compris ce qu'il entend par être et étant, d'avoir percé son vocabulaire qui se veut original (mais ce n'est pas le seul!). Il n'est pas étonnant en tout cas, vu son obsession de l'être, qu'il voie l'art sous cet angle. Danielle LORIES se base sur le seul texte qu'HEIDEGGER ait produit explicitement sur l'art, L'origine de l'oeuvre d'art, issu de 3 conférences prononcées en 1936, pour situer la complexité de la pensée du philosophe allemand en général avec la tradition métaphysique à ce sujet. 

"S'il est question, poursuit notre auteure, de dépasser la métaphysique dans la mesure où l'histoire de celle-ci est l'histoire d'une oblitération de la question de l'être (ce qui pour nous est d'ailleurs assez contestable...) (ou de la différence ontologique) qui atteint son point culminant dans la métaphysique moderne, ce dépassement ne saurait s'opérer qu'en dialogue permanent avec les grands textes de cette traduction, ne saurait s'envisager que dans une reprise interrogeante des concepts fondamentaux de la métaphysique traditionnelle qui, par une décontraction des textes, se mette en quête de leurs supposés ignorés, qui s'efforce de mettre au jour ce que la tradition a gardé celé tant en s'en nourrissant, ce qu'elle a enfoui toujours plus profondément ou "recouvert" d'un voile d'oubli devenu toujours plus opaque. Et le texte qui doit ici retenir l'attention s'interrogeant sur l'oeuvre d'art, il ne pourra s'y agir que de dépasser l'approche esthétique de l'art, puisque l'esthétique n'est autre qu'un rejeton de la modernité métaphysique.

Dans sa volonté d'en finir avec l'esthétique, le texte de Heidegger ne laisse aucune place à la terminologie habituelle de celle-ci ; sauf pour nier au passage la pertinence de telles catégories, il ne sera question ni d'expérience ou de jugement esthétique, ni d'émotion ou de plaisir esthétique, ni de goût. Et si des catégories métaphysiques plus fondamentales - comme les doublets matière-forme, substance-accident, sujet-objet, ou le concept de vérité... - reçoivent plus d'attention, c'est d'une attention déconstructrice qu'il s'agit. C'est qu'en ces années 1935-1936, la méditation sur l'art joue un rôle décisif dans le tournant qu'a amorcé la pensée heideggerienne de l'être."

C'est à travers sa réflexion sur l'art en effet que le philosophe allemand passe du sens de l'être à la vérité de l'être, même s'il ne s'agit que d'un moment de celle-ci. A travers le texte de L'origine de l'art, apparait une réflexion sur la vérité, comme dévoilement et comme réserve. Dans l'oeuvre, il y a un combat entre ces deux pôles liés, éclaircie et réserve. Du coup, l'oeuvre elle-même est un combat.

"car elle est le produit d'une technè, mode de savoir qui comme tel repose dans l'alèthéia (le dé-voilement), mode de savoir. La techno "fait venir, et produit expressément le présent en tant que tel hors de sa réserve, dans l'être à découvert de son visage" : dans l'oeuvre, l'artiste fournit expressément l'occasion d'un jaillissement du dévoilement comme tel. Et parce que la vérité, qui exige d'être mise expressément en oeuvre dans l'oeuvre, pour apparaître comme telle parmi les étants du Monde, est combat, l'oeuvre est elle-même combat d'un Monde et de  la Terre.

Ce combat, l'oeuvre l'est parce qu'elle est trait (Riss) au double sens de tracé et de déchirure : la netteté du trait est confiée à l'indécelable, le monde à la Terre. La figure que l'oeuvre donne à avoir est manifestation d'une déchirure, renvoie à un indécelé. Ce renvoi est explicite dans l'oeuvre dans la mesure où "le tracé du trait (se restitue) dans l'opiniâtre pesanteur de la pierre, dans la muette dureté du bois, dans le sombre éclat des couleurs", dont l'opacité est celle de la Terre, dans la mesure où l'oeuvre se donne à la fois comme claire figure et comme énigme.

Enigme explicite, l'oeuvre l'est aussi parce que son être-créé est expressément introduit en elle par le créateur. Elle est l'étant créé qui dit son être-créé, qui manifeste expressément l'énigme du "il y a" : il y a cela, cette oeuvre, cela est. Elle est l'étant devant lequel on ne peut que s'étonner : "c'est".

Et c'est parce qu'elle est mise en oeuvre de la vérité que l'oeuvre appelle ce que Heidegger nomme des gardiens, elle appelle un regard et une garde. Comme mise en oeuvre de la vérité, en effet, elle en appelle à qui est concerné par ce qui advient en elle. L'homme est l'étant qui comprend l'être, pour qui l'être est digne de question, qui est ouvert à l'ouverture de l'être et que concerne la vérité. La sauvegarde de l'oeuvre est appelée parce ceci que ce qui advient en elle est ce qui fonde un Monde pour une communauté humaine et ce qui est digne de question en ce Monde. Ce qui advient en l'oeuvre du grand art est aussi bien ce qui interpelle l'homme comme penseur."

 

      Jean-Marie VAYSSE, suit le même raisonnement sur la réflexion d'HEIDEGGER sur l'œuvre d'art. 

"Au-delà, écrit-il, de l'oeuvre d'art dans le domaine de l'esthétique, renvoyant l'oeuvre à la libre création du génie, il s'agit de penser l'origine de l'oeuvre d'art commise en oeuvre de la vérité, origine désignant alors la provenance de l'essence (Wesen).

En mettant en oeuvre la vérité, l'oeuvre d'art est ouverture d'un monde qu'elle attache à une terre. C'est sur une terre que l'homme historia fonde sa demeure dans le monde. Cette opposition terre-monde, qui recoupe l'opposition physis-techné, est essentielle pour une compréhension de l'art émancipée de l'esthétique. De même qu'Aristote dit que l'art est imitation de la nature tout en mettant en oeuvre quelque chose que la nature est incapable d'oeuvrer, l'oeuvre d'art est le conflit d'une terre qui se tient en sa réserve et d'un monde qui s'ouvre, l'art arrachant un monde à une terre. Ce combat entre une terre et un monde doit se comprendre à partir de l'essence impense de la vérité comme aléthéia. De même que la vérité suppose le retrait d'une non-vérité essentielle, l'oeuvre requiert la réserve de la terre à partir de laquelle s'ouvre un monde. En effet, pour se manifester comme telle la terre ne peut renoncer à l'ouverture qu'apporte le monde et qui lui permet de sortir de sa réserve essentielle, alors que le monde requiert la terre sur la réserve de laquelle il peut fonder quelque chose comme une mise en oeuvre de la vérité. Comme jeu de cette ouverture de cette réserve l'oeuvre d'art est l'effectivité de ce combat entre un monde et une terre, produisant un étant qui n'était point auparavant et qui ne sera plus par la suite, mais qui fait éclore l'étant en sa totalité, c'est-à-dire la vérité en tant qu'elle instaure unmonde commun pour un peuple historial.

Or, Heidegger affirme que le monde dont faisait partie l'Antigone de Sophocle et la cathédrale de Bamberg n'est plus, approuvant même la thèse de Hegel selon laquelle l'art est désormais chose du passé, ne relevant plus que de la théorie esthétique. Toutefois, alors que pour Hegel la question est de savoir si la vérité, pour Heidegger il s'agir de savoir si la vérité peut encore advenir comme art. Pour le premier l'art en tant que présentation de l'Absolu a trouvé sa relève dans le Concept,  pour le second la question demeure de comprendre comment l'oeuvre doit arracher à une terre insistante des possibilités d'existence ouvrant dans un monde pour un peuple. pas plus que la terre n'est un sol, mais l'insistante réserve en laquelle mûrissent des possibles, le peuple n'est un sang, mais un avenir et une aventure comme advenir dans la possibilité d'un destin qui, loin d'être une prédestination ou une élection est une destination. La question demeure alors de l'art à l'époque du Dispositif, si l'on admet que l'essence de la technique n'est rien de technique. L'énigme de l'art rejoindrait alors celle du Gestell : comment le contour et la limite en quoi consiste l'oeuvre d'art peuvent-ils advenir, lorsque la terre est devenue cosmos, le monde planète et le peuple multitude?

 

     Joël BALAZUT, revenu sur la thèse de Heidegger sur l'art, après être revenu sur le contexte de l'apparition et l'origine de cette réflexion chez le philosophe allemand, s'essaie à dégager ce qu'elle est finalement. 

"Ainsi que nous l'avons dit à plusieurs reprises, dans l'existence facticielle concrète du Dasein qui existe en projet, le dévoilement, par l'imagination, du tréfonds chaotique de la phusis ainsi que de l'Ouvert dans lequel les étants se déploient, demeure nécessairement latente. C'est dans l'art seulement, dont la base est la tragédie, que ce travail de l'imagination est exhibé, pleinement développé et apparaît alors seulement au grand jour. Le propre de l'art est d'abord de nous conduire à imaginer à nouveau notre identification originelle - et impossible à rejoindre - avec l'être (avec la terre, avec le fond chaotique éternel de la phusis) dans l'hubris, à travers les figures des héros tragiques. le travail de l'imagination créatrice, de cette techné par excellence qu'est la production artistique supplée au caractère irreprésentable du fond chthonien et de notre collusion avec celui-ci. Il s'agit d'une création qui est cependant, paradoxalement une mimésis (une mimésis originaire sou sans modèle), car il s'agit de présenter l'irreprésentable comme tel (en l'imaginant). Ainsi que l'a très bien montré Philippe Lacoue-Labarthe, "la techné est la suppléance exigée par la "cryptophilie" essentielle de la physis" (La Fiction du politique, Bourgois, 1988). Ce faisant, la tragédie dont le modèle est l'Antigone de Sophocles (chez heidegger comme chez Hölderling) est cette expérience limite, dans laquelle la collusion - inquiétante et habituellement cachée - du Dasein avec la dimension effrayante du sacré (de la terre), est à nouveau exhibée. Dans la tragédie de Sophocle, Antigone désire profondément le sort que Créon va lui réserver, en la faisant murer vivante dans son tombeau, et elle se compare à la déesse Niobé qui fut changée en pierre. Elle veut finalement fuir la complexité conflictuelle du monde des vivants pour rejoindre la "paix" du monde souterrain des morts, pour s'u ensevelir et se confondre ainsi avec ce que Heidegger nomme la terre dans l'Origine de l'oeuvre d'art.

En exhibant à nouveau dans le cadre d'une mimerais, cette passion fondamentale et impossible de l'homme pour sa collusion avec l'être, la tragédie fait apparaitre au grand jour ce qui est un aspect de son être : son immanence au monde. La tragédie, qui fonde les autres arts, place ainsi l'homme, à nouveau, sous le "regard" excentrique et insoutenable de l'âtre ou de la terre. Le grand art, sous toutes ses formes, a donc pour vocation de révéler à l'homme qu'il participe à la totalité, de l'En Kaï Pan, en lui permettant d'accéder à lui-même, comme être dans le monde, du point de vue excentrique, irreprésentable, de sa propre confusion avec la continuité de l'être (c'est-à-dire de sa mort). L'art nous ouvre donc à nous-même du point de vue de la physis elle-même, comme un être produit et détruit par celle-ci. Il nous ouvre à la présence englobante et éternelle de celle-ci, comme ce en quoi nous sommes immergés et qui produit toute chose à partir de son propre fond informe. C'est ce qui apparaît dans la poésie d'Hésiode ou dans celle de Höderlin (en particulier dans le poème Comme un jour de fête...) ; mais c'est aussi ce qui est mis en oeuvre dans la peinture de Van Gogh ou dans celle de Césanne. dans ces dernières oeuvres, Cézanne ne représente pas la nature, mais il la présente du point de vue de sa manifestation propre, de sa phénoménalité, telle qu'elle s'est originellement montrée à tous, nous surprenant, à partir des sensations confuses ouvrant à la matière informe sous-jacente.

On comprend maintenant comment l'art nous permet d'accéder à la vérité originelle : il nous dévoile originellement le monde comme tel, c'est-à-dire du point de vue "non-humain" de sa propre présence puisant à un fond informe et régnant comme pure existence. La thèse de Heidegger sur l'art, qui, nous l'avons montré, révèle sa thèse sur l'être ainsi que sa thèse sur l'essence du Dasein, exhibe donc en même temps le sens originel de l'éthique comme "habitation poétique", comme expérience d'un "enchâssement" irréductible dans le monde (dans la "libre étendue de la Contrée") et ainsi comme expérience de la plénitude d'une immanence impossible à rejoindre mais toujours pressentie."

Surtout depuis que le fond de l'éducation intellectuelle n'est plus l'héritage (traduit ou dans la langue même de sa production) des textes anciens, pour comprendre la pensée de HEIGEGGER, notamment en ce qui concerne le conflit tel qu'il le conçoit, que l'on soit d'accord ou pas avec sa pensée, il est très utile de commencer par son propre commencement, c'est-à-dire, Les origines de l'oeuvre d'art.

 

 

 

Jean-Marie VAYSSE, Heidegger, dans Le Vocabulaire des philosophes, tome 4, ellipses, 2002. Danielle LORIES, Heidegger : l'oeuvre d'art comme mise en oeuvre de la vérité, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'atelier d'esthétique, de boeck, 2014. Joël BALAZUT, La thèse de Heidegger sur l'art, Presses Universitaires de France, Nouvelle revue d'esthétique, n°5, 2010, sur le site cairn.info. 

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