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18 janvier 2018 4 18 /01 /janvier /2018 16:18

   L'historien de l'art et essayiste allemande d'origine juive émigré aux Etats-Unis (en 1933), Erwin PANOWSKY est considéré comme le plus éminent représentant de l'iconologie, méthode d'étude de l'art  créée par Aby WARBURG et ses disciples, en particulier Fritz SAXL, à l'institut Warburg de Hamburg. Référence pour son application à l'art de la Renaissance du concept de forme symbolique, élaboré par Ernst CASSIRER pour penser les rapports entre les formes de pensée religieuse ou artistique et scientifique, PANOFSKY enseigne à l'université de New York et plus tard à l'Université de Princeton (New Jersey). 

    Selon ses propres dires, l'atmosphère intellectuelle des Etats-Unis joue un grand rôle dans l'approfondissement de sa pensée. Pratiquée par des spécialistes venus d'autres disciplines, l'étude de l'art y est alors dégagée du cloisonnement traditionnel dont elle souffre en Europe. Le "racisme" anglo-saxon" y encourage, par ailleurs, des débats fondamentaux sur la finalité de la discipline, par rapport auxquels l'"Européen transplanté" devait définir sa propre pensée. Si ses supports de travail sont américains, les sources profondes et la dynamique de sa réflexion demeurant cependant allemandes. Il tente, dès les années 1920, à commencer avec son article sur "le Concept de volonté d'art" (1920), de trouver une synthèse entre les grandes directions dans lesquelles s'orientait alors la réflexion germanique sur l'oeuvre d'art. 

   Erwin PANOFSKY prend ses distances par rapport à l'idéalisme (hégélien) implicite, à l'abstraction et au "psychologisme" latent dans l'analyse exclusivement formelle de l'oeuvre d'art. Attentif à ancrer fortement l'oeuvre dans son contexte socioculturel, il se rattache à Aby WARBURG. Valorisant la fonction sociale de l'oeuvre et liant l'image au système de représentation qui lui est contemporain, WARBURG ne fait pourtant pas de l'art la simple conséquence d'une situation historique : l'art est un facteur du complexe culturel, à la définition et à la perception duquel il contribue de manière essentielle. Fruits panofskiens de cette approche, le magistral Saturne et la Mélancolie (dont les esquisses date de 1920 mais dont la rédaction est conjointe avec R. KLIBANSKY et F. SAXI en 1964) et les Essais d'iconologie de 1939 (rédigés en partie depuis 1932 - l'auteur prend beaucoup de temps de réflexion avant la publication d'une oeuvre).

     Le refus de séparer forme et contenu se fonde sur la réflexion d'Ernst CASSIRER à propos des formes symboliques, symboles d'une culture et formes à travers lesquelles "un contenu spirituel particulier se trouve lié à un signe concret et intimement identifié avec celui-ci." Dès 1924-1925, dans l'Essai sur la Perspective comme forme symbolique, il montre coque l'histoire de l'art peut retirer de ce concept et aboutit à une définition des significations philosophiques propres à la perspective linéaire progressivement mise au point dans l'Europe des XIVe et XVe siècles. Toute la réflexion sur la peinture de la "première Renaissance" en est orientée, encore aujourd'hui.

    Erwin PANOFSKY synthétise les trois approches différentes énoncées par RIEGL, WARBURG et CASSIRER, dans ce qu'il appelle en 1939, Iconologie. Il reprend le terme à WARBURG et à Cesare RIPA, pour en définir le premier les contours tels qu'ils sont compris aujourd'hui. Soit dans ses monographies et surtout dans L'Oeuvre d'art et ses significations de 1955, il joue un rôle décisif et fondamental par sa rigueur théorique. Il définit donc la situation épistémologique de l'histoire de l'art à partir d'une triple situation organique :

-  Comparable au physicien qui organise le chaos des phénomènes naturels en "cosmos de nature", l'historien "humaniste" de l'art organise le chaos des documents en "cosmos de culture". Première opération de ce travail, l'observation dépend elle-même d'une conception qui pose l'objet comme observable. Cette première "situation organique" est essentielle à toute démarche scientifique : la découverte ne prend son sens que dans un ensemble structuré qu'elle contribue à enrichir, à affiner. C'est essentiel dans un monde où peuvent émerger tout d'un coup une oeuvre d'art, avec les progrès de l'archéologie ou tout simplement parce qu'elle avait jusque là camouflée dans les marchés clandestins de l'art...

- Le physicien observe des phénomènes naturels, tandis que l'historien humaniste à affaire à des documents humains (extrêmement divers). Il affronte donc une deuxième "situation organique", celle qui lie l'intuition inévitablement subjective et synthétique des "qualités" humainement signifiante de l'oeuvre et l'équipement culturel qui en permet la perception. La re-création esthétique de l'oeuvre n'est pas arbitraire, elle fait écho à la création artistique dans la mesure où la sensibilité et l'intuition s'enrichissent, se contrôlent sans cesse au moyen de l'érudition historique. Et aussi se sont développés beaucoup les méthodes scientifiques d'exploration d'un objet d'art, faisant émerger des "qualités" parfois nouvelles...

- La troisième "situation organique" est propre à l'oeuvre d'art elle-même, celle qui, dans l'image, relie le sujet primaire ou motif - objet de la description pré-iconographique -, le sujet secondaire ou histoires et allégories - objet de l'analyse iconographique et la signification intrinsèque ou contenu - objet de l'interprétation iconographique. Ces trois catégories "se réfèrent en réalité aux aspects divers d'un phénomène unique : l'oeuvre d'art dans sa totalité.

    Cette volonté de clarification théorique fonde ce que l'on appelle l'école de Princeton ; son activité renouvelle profondément la compréhension que l'on a de la Renaissance comme du Moyen-Age et enrichi la perception des multiples "niveaux de sens" dont étaient alors susceptibles les images. cette méthode a démontré, dans la pratique, son efficacité mais aussi ses limites. Elles sont de deux ordres :

- La vérification d'ordre historique qui organise pas à pas le dévoilement du sens des images se fait par la connaissance des thèmes contemporains et des concepts figurés dans l'oeuvre. Le sens est, donc, toujours dégagé à l'aide de textes ou de documents extérieurs à l'oeuvre elle-même, étrangers à la façon dont l'image signifie, fabrique du sens, étrangers à la façon dont elle se situe par rapport à une problématique spécifiquement figurative. PANOFSKY permet ainsi de saisir comment l'oeuvre est un lieu de condensation signifiante, comme elle est un documents culturel ou individuel souvent irremplaçables ; mais il néglige le plus souvent, malgré sa théorie initiale, la fonction signifiante de la configuration plastique.

- L'objet même visé par l'iconologie - les "tendances essentielles de l'esprit humain" - semble un concept quelque peu inadéquat à la réflexion historique qui s'est articulée en diverses "sciences humaines". A condition d'être contrôlées avec la même rigueur que l'iconologie elle-même, les notions de "réalité figurative", de "pensée plastique" pourraient être l'apport décisif de la pensée panofskienne, adaptée aux exigences théoriques qui se sont fait jour depuis les années 1930.

Erwin PANOKSKY, La Perspective comme forme symbolique, Editions de minuit, 1976 ; Essais d'iconologie, Gallimard, 1967 ; Architecture gothique et pensée scolastique, Editions de Minuit, 1967 ; L'Oeuvre d'art et ses significations, Gallimard 1969 ; La Renaissance et ses avant-courriers dans l'art d'Occident, Flammarion, 1955 ; Corrège, La camera di San Paolo à Parme, Bibliothèque Hazan, 2014 ; La boite de Pandore, Les métamorphoses d'un symbole mythique, Bibliothèque Hazan, 2014.

On retrouvera au Editions Hazan d'autres études de Panofsky et également de Daniel ARASSE

Daniel ARASSE, Erwin Panofsky, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

 

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16 janvier 2018 2 16 /01 /janvier /2018 15:28

       Assez loin d'une certaine représentation de gros bras, tel Rambo et consorts, de vétérans, qui en mal de réinsertion dans la vie civile et la société, d'où d'ailleurs ils viennent, ne retrouvant que dans des activités de destruction une raison de vivre, il existe également un autre vision du cinéma sur eux. Un cinéma, militant ou commercial, qui attire l'attention sur les problèmes des vétérans, notamment au niveau psychologique. En fait, la gamme est assez large, de films de guerre en milieu urbain aux drames psychologiques, en passant par le cinéma fantastique (dont nous sommes friands). Lesquels ne donnent pas forcément une vision juste de la majorité des vétérans et de ce qu'ils vivent, mais peu ou prou s'attachent à faire comprendre certains ressorts de leurs comportements une fois "rentrés au pays". Notamment ceux qui induisent une certaine désocialisation, bien plus fréquente que les comportements violents, ou même que les conséquences d'exposition à des matériaux dangereux lors d'opérations militaires.

     Il faut bien sûr distinguer les films de fiction des documentaires, ces derniers de sources très diverses, des organismes officiels des Etats, soucieux avant tout de faire garder une bonne image de l'armée et de commémorer surtout des victoires militaires aux associations d'anciens combattants dont les préoccupations peuvent être, elles-aussi très diverses. Mentionnons également, mais ils sont largement minoritaires les documentaires qui s'inscrivent dans une démarche militante (parfois antimilitariste et anti-guerre) ou qui font connaitre au public les conséquences sur les vétérans de leurs expériences de la guerre. Beaucoup de ces films de fiction son états-uniens (hollywoodiens...), et une grande part des documentaires nous vient du Canada, pays à forte tradition documentariste.

     En ce qui concerne les films américains de fiction, nombreux dont les héros sont d'anciens vétérans et se recyclent dans ce qu'ils connaissent le mieux. Mais certains, surtout récemment d'ailleurs, avec les guerres du Golfe et même des guerres du VietNam, évoquent les problèmes psychologiques et physiques des vétérans. Des listes de films sur la Toile sont très fréquemment réalisées et il nous suffit de les citer pour nous apercevoir toue la diversité d'inspiration...

Dans le désordre :

- Légitime violence (1977), de John FLYNN, narrant les aventures d'un Major qui revient au Texas après avoir été emprisonné et torturé pendant 7 ans à Hanoï.

- Rambo (1982), de Ted KOTCHEFF, suivis d'une flopée de films dans la même veine avec pour héros un ancien soldat d'élite, campé par Sylvester STALLONE. Rambo revient aux Etats-Unis à la recherche d'un membre de son unité et n'est pas tout à fait bien accueilli par le shérif d'une petite ville, mauvais accueil déclencheur de sa destruction...

- Voyage au bout de l'enfer (1978), de Michael CIMINO, où Mike rentre au pays et recherche ses amis de toujours. Cette évocation de plus de trois heures s'étant longuement sur le parcours de ces trois hommes, engagés au VietNam. le film raconte en fait beaucoup plus l'Amérique déboussolée que le bourbier vietnamien.

- Né un 4 juillet (1989), de Oliver STONE, où Ron Kovac, de retour au pays paralysé perd ses illusions de patriotisme, de courage et d'honneur.

- Les plus belles années de notre vie (1946), de William WYLER, un des premiers films traitant du sujet de la réadaptation de soldats à la vie civile.

- C'étaient des hommes (1950), de Fred ZINNEMANN.

- Hi, Mom! (1970), de Brian de PALMA, première apparition cinématographique du vétéran du VietNam.

- Taxi Driver (1976), de Martin SCORSESE. Le film raconte la croisade dérisoire et sanglante d'un ancien Marine revenu déglingué du VietNam. Signalons que Martin SCORSESE avait mis en cène dans son premier court métrage, The Big Shave, une allégorie saisissante de son époque : un homme se race face à un miroir et recommence, inlassablement, jusqu'à ce que son visage ne soit qu'un amas de chairs sanguinolantes.

- Gordon's War (1973), de Ossie DAVIS.

- Johnny s'en va-t'-en guerre (1971), de Dalton TRUMBO.

- Punisher (1989), de Mark GOLDBLATT.

- L'échelle de Jacob (1990), de Adrian LYNE, où un soldat américain revenu au pays vit un cauchemar dû à une tuerie au VietNam où tous les membres de son unité se sont entretués, et lui-même n'a pas survécu. Ce film fantastique assez long de par son tempo plus que par sa durée (à peine deux heures), illustre à la fois les expérimentations de drogues sur les soldats au VietNam, pour en faire de super-soldats (fiction) et rappelle combien sont intenses les traumatismes subis par ceux qui sont réellement rentrés au pays. 

- La blessure (1981), de Ivan PASSER où un vétéran lourdement alcoolique aide son dernier ami soupçonné de meurtre. Une mise en scène de l'amertume d'une Amérique aux abois.

- Comme un torrent (1958), de Vincente MINELLI où un soldat revient au pays plein d'enthousiasme et qui déchante fortement.

 

     Parmi les documentaires engagés n'en citons que deux, car nous nous centrons ici sur les films de fictions :

- Que la lumière soit (1946) de John HUSTON, sur les soldats victimes de stress post-traumatique, interdit aux Etats-Unis pendant plus de vingt ans.

- My Laï Veterans (1971), de Joseph STRICK, sur le massacre de My Laï, raconté par cinq soldats impliqués.

 

     Anna WINTERSTIDEN écrit dans le journal Libération du 13 décembre 2011 sous le titre Quand Holywood raconte les vétérans, à l'occasion du départ d'Irak à la fin de l'année des derniers soldats américains  :

" Un homme sort des flammes, hébété. Il tient un fusil à la main. Autour de lui, parfois vue de face et de près, au téléobjectif. Fondu enchainé, l'homme est assis dans un avion (ou un hélicoptère, dirions-nous). Il a un bandage autour de l'avant-bras, il est morne mais vivant. Il rentre chez lui.

Cette séquence a servi de prologue à plusieurs dizaines de films américains depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Le 31 décembre, la scène trop connue va être rejouée en direct par 6 000 soldats américaine - les dernières troupes à se retirer d'Irak, "la tête haute et avec honneur" a affirmé Barak OBAMA (qui semble bien plus désigner là les stratèges de Washington...).

      Mais c'est une autre thématique souvent (pas si souvent que cela en fait...) traitée par Hollywood qui reviendra dès janvier : comment ces milliers de soldats, éloignés de leur pays et de leurs familles pendant des mois, écartés de la vie civile et de leurs professions, vont retrouver leur place dans une société affaiblie par la crise économique mondiale.

    Le premier film à se pencher sérieusement sur la question date de 1946, Les plus belles années de notre vie, réalisé par William WYLER, raconte le retour de trois combattants de la Seconde Guerre Mondiale. Fred, un officier de l'Armée de l'Air, est hanté par des cauchemars du front. Les deux mains d'Homer ont été consumées dans un accident et remplacées par des prothèses-crochets. Quant à Al, il sombre dans l'alcoolisme dès son retour à la vie civile.

Jouets cassés par leur passage dans l'effroyable machine à détruire, tous cherchent leur place dans une société restée incroyablement éloignée du front? Car à la différence de l'Europe, les Etats-Unis n'ont pas vu de troupes déferler à l'intérieur de leurs frontières. La vie a continué. Sans les vétérans. WYLER évoque pudiquement les traumatismes physiques et psychiques de ces hommes, mais son oeuvre est atténuée par la noble volonté de faire face, de ce pas s'effondrer à l'écran. L'Anglo-saxon est un roc et la faiblesse et le relâchement n'ont pas leur place dans un scénario. Passé le traumatisme du retour, les vies se réajustent, les couples se ressoudent et le film s'achève par un mariage - une conclusion en demi-teinte qui laisse la place au doute, mais aussi à l'espoir.

    Un espoir que les années 1960 ont fini de détruire. A peine 4 ans après la fin de la guerre de Corée, un conflit de la Guerre froide où le napalm avait déjà fait des milliers de victimes chez les Coréens et où (plus de 36 000) soldats américains étaient morts, la guerre du VietNam est déclarée en 1957. Là encore, en toile de fond, une opposition entre communistes et occidentaux. Là encore, un bilan sanglant : (plus de 58 000) morts dans le camp américain. Mais surtout, c'est au cours de cette guerre que l'opinion américaine se renverse en un jour : le 31 janvier 1968, où l'Offensive du Têt, menée par l'armée vietnamienne, remet en cause la possibilité d'une paix rapide.

Les mouvements pacifistes, jusque là peu nombreux, se multiplient, et le public américain, traumatisé par une guerre longue et violente, accueille d'un oeil nouveau les soldats revenus lessivés du front.

En 1972, alors que le conflit s'achève, le "vétéran" s'inscrit en concept dans l'opinion publique, et Hollywood multiplie les productions dont les héros sont d'anciens combattants du VietNam. Taxi Driver, Rambo, Voyage au bout de l'enfer, Le retour : autant d'oeuvres qui questionnent avec une crudité nouvelle l'impossibilité fondamentale à vivre après avoir cotoyé la mort si souvent, si longtemps.

Et cette fois, la retenue a plié bagage, remplacée par une sauvagerie que la guerre a débridée. Dans Taxi Driver, Travis Bickle, le célèbre personnage incarné par Robert De Niro, est un chauffeur de taxi insomniaque dont la souffrance psychologique trouve un exutoire dans la fréquentation de cinémas pornos glauquissimes. Brisé par la violence qui lui a été imposé de l'extérieur, il ne parvient pas à récupérer une identité qu'à travers la monstruosité d'une autre violence, dont il a choisi les armes et les victimes. Pas de mariage, pas de retenue ni d'espoir : la fin de Taxi Driver ne laisse que l'image d'un révolver déchargé et d'une société grinçante qui transforme les assassins en héros. 

Même processus chez John Rambo, ce Conan le Barbare des années 1980 passé à la moulinette des fusils mitrailleurs. Malgré son image de guerrier au long cours, le premier Rambo le fait apparaître sous les traits d'un vétéran dérangé, qui mène une guérilla solitaire contre un système policier américain qu'il rapproche de l'armée populaire vietnamienne. Cette division subversive - l'ancien combattant est seul contre un système entier tandis que l'ennemi et l'ami deviennent une même personne - reflète une société très critique de la politique américaine et prête à se ranger du côté des anciens combattants. Elle témoigne aussi, comme le monte la seconde vie de Rambo, d'une foi en la rédemption.

Depuis, la vanne a été ouverte. la contestation des guerres du Golfe, d'Afghanistan et de la seconde guerre d'Irak n'a pas attendu dix ans pour voir le jour. Le Post traumatic stress disorder (Ptsd), qui touche 20% des soldats est appliqué sans tabous aux jeunes soldats qui reviennent au compte-goutte d'Irak. Et les films critiques de la politique américaine ont commencé à être tournés bien avant la fin des conflits.

Dès 2008, Kimberly Pierce a réalise Stop-Lose, une fable amère où le rejet de la guerre se mélange au sentiment de son inéluctabilité. Sitôt revenu d'Irak, Brandon King (Ryan Philips) est rappelé au front, à cause de la "stop-loss-policy", qui peut étendre de six mois l'engagement volontaire de n'importe quel soldat. Incapable de retrouver une place dans la vie civile, séparé de sa femme, King commence par se porter déserteur, avant de se raviser. Par par patriotisme : par obéissance, par incapacité à laisser, de son propre chef, la guerre derrière lui. Le même pessimisme règne dans Brothers de Jim Sheridan, la réflexion la plus célèbre sur le post-guerre d'Afghanistan. Sam Cahill (Tobey Maguire) rentre alors que tous le croyaient mort, mais il est en guère meilleur état qu'un cadavre ambulant. Troublé par ses traumatismes et sa paranoïa, il cherche lui aussi à rétablir l'équilibre par la violence, mais échoue même à faire cela. Si une note de bons sentiments scénaristiques tente de le montrer en voie de rémission, le film s'achève pourtant sur une lettre où il doute, et le public avec lui, de sa capacité à retrouver un jour une vie normale.

La manoeuvre désespérée qu'était l'héroïsation des vétérans après la guerre du VietNam (présente d'ailleurs dès le deuxième Rambo) a été déjouée par les guerres du Moyen-Orient. Désormais, un statu quo résigné a gagné les esprits. Les grandes idées, la rédemption, la dignité, ont été enterrés avec les Stars and Stripes qui ornent les cercueils des soldats défunts. les préoccupations quotidiennes de ceux qui restent ont été classifiées pour être mieux réglées. Le Ptsd relève de la psycholmogie (ou de la psychiatrie plutôt) - et des dizaines de livres paraissent pour y préparer les anciens soldats et leurs familles. Le chômage relève de la crise économique - et les combattants subiront au même titre que leurs compatriotes paisibles. La condition du "vétéran" se banalise."

 

   Mais toutefois, la condition du "vétéran" continue d'être le thème de nombreux films et surtout de nombreux documentaires. 

Témoin le film américain Man Down, de Dito MONTEL (2016), sorti récemment en DVD. Ce film, qui N'EST PAS UN FILM FANTASTIQUE, en dépit de sa présentation commerciale, présente le parcours dans une Amérique post-apoacalyptique, qui n'existe que dans sa tête, comme le montre très bien la fin du film (qu'apparemment les publicitaires du film n'ont pas vu...), d'un ancien Marine, vétéran de la seconde guerre d'Afghanistan, à la recherche de son fils disparu (lequel n'a pas disparu, mais a été "récupéré" par sa femme qui a rompu avec lui), accompagné de son meilleur ami (qui lui n'existe également que dans sa tête, étant mort au combat). Le délire du vétéran est à la mesure de sa désocialisation. Évidemment, comme il est présenté comme un film fantastique, il n'a reçu généralement que des critiques défavorables. Selon un journaliste du New York Time, le réalisateur "a peut-être eu des intentions honorables dans la création de ce film. Mais ce qu'il a fait n'est pas un oeuvre d'art viable (....). C'est un spectacle sadique". Pourtant, en matière de spectacle sadique, on a vu des critiques de ce journal bien enthousiasmés par des films et des séries télévisées qui le surpassent dans ce registre...

FILMUS

 

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16 janvier 2018 2 16 /01 /janvier /2018 12:26

        L'oeuvre de l'archéologue, antiquaire et historien de l'art allemand est le point de départ d'une nouvelle conception de l'art, appelée néo-classicisme. Théoricien, il est considéré comme le fondateur de l'histoire de l'art et de l'archéologie en tant que disciplines modernes. Défenseur inconditionnel de l'art grec, il y voit les caractéristiques absolues du beau ; il apparait comme un adversaire du baroque et du rococo. Il considère comme sa mission de former le goût de l'élite intellectuelle de l'Occident et se heurte aux tenants de la nature sensuelle de l'art, comme manifestation des passions de l'âme. Il invente carrément le "beau antique" en marbre blanc (ignorant comme ses contemporains qu'il était à l'époque antique recouvert de polychromie), dont l'esthétique est fondée sur l'idéalisation de la réalité et conditionnée par la liberté politique, la démocratie. Se basant sur les travaux du comte de CAYLUS en qui il reconnaît une influence importante, il contribue à faire de l'archéologie une science plutôt qu'un passe-temps de riche collectionneur.

    Alors qu'il végète d'abord après avoir étudié la théologie protestante comme instituteur et précepteur, il se convertit au catholicisme afin de pouvoir visiter les antiquités romaines. Admirateur de Pierre BAYLE et de VOLTAIRE, déjà convaincu de sa mission esthétique, il se fait connaitre, notamment des milieux du Vatican, par la publication de son premier écrit en 1755, Réflexions sur l'imitation des oeuvres grecques dans la sculpture et la peinture, qu'il fait "mousser", en bon stratège littéraire en faisant lui-même une réplique, suivie elle-même d'une réponse... Vite traduit en français puis en anglais (1755-1756), attaché à la cour pontificale, il se met service du cardinal ALBANI, refusant les offres de princes allemands, pour décorer sa villa de sculptures antiques. Il fait une très courte carrière car il est assassiné en 1768 par un jeune homme qui tente de la voler (sans doute une version officielle). 

   Il écrit un certain nombre d'ouvrages qui développent les aperçus esquissés dans ses premiers écrits, tous reliés à ses activités du moment (qui ne sont pas seulement artistiques... sauf si on peut qualifier d'artistiques ses multiples aventures coquines) : parmi eux le catalogue d'une collection de gemmes, Description des pierres gravées du feu baron de Stosch (1760) ; suite à la découverte de trésors à Herculanum deux ouvrages remarques sur l'architecture des Anciens (1762); à un jeune ami Des réflexions sur le sentiment du beau dans les ouvrages de l'art et sur les moyens de l'acquérir, traduit en français en 1786), qui fait ressortir au maximum l'alliance de réflexion esthétique et d'enthousiasme pédagogique-érotique qui caractérise toute son oeuvre.

    Son oeuvre maîtresse demeure Histoire de l'art de l'Antiquité, de 1764, puis les Anmerkungen de 1767 (Remarques). Décrivant l'art dans une trame historique, il n'écrit plus contrairement à ses prédécesseurs, et certainement contre beaucoup d'offres dans ce sens, d'histoire des artistes, mais de l'art. Les erreurs commises dans l'attribution de certaines oeuvres (attention, faites des vérifications avec d'autres sources) à des périodes stylistiques différentes s'expliquent en partie par son goût néo-classique, en partie par le fait que de nombreux monuments, surtout ceux des époques archaïques et classiques, lui étaient encore inconnus (comme le Parthénon). Une familiarité prodigieuse avec les auteurs classiques étaye sa classification, fondée sur l'évolution stylistique et son intelligence esthétique.

La réussite de l'ouvrage réside dans le revirement que WINCKELMANN y opère. Il aboutit à ses résultats non point à l'aide des méthodes érudites du temps mais par un acte de renouvellement méthodique. "A l'instar de Pétrarque, explique Horst RÜDIGER, qui avait provoqué l'avènement de l'humanisme italien non pas dans le sillage d'école ou d'universités, mais en allant à contre-courant de l'organisation scolastique de son époque, il fonde le néo-classicisme et le néo-humanisme en prenant le contre-pied du système d'enseignement établi par le baroque tardif (Spätbarock) et le siècle des Lumières. Et, de même que l'humanisme italien était issu de l'apport original de Pétrarque, à savoir sa sensibilité aigüe à l'harmonie de la langue latine, de même le néo-classicisme fut inauguré à son tour par une expérience de la perception esthétique. Ce qui distingue Winckelmann de ses prédécesseurs et de ses contemporains n'est pas tant son intelligence acérée que son don d'une lucidité supérieure qui faisait défaut aux "doctes pédants". A leur érudition livresque il oppose inlassablement la contemplation vivante exercée au contact des antiquités romaines, l'observation intense, le regard vigilant. C'est dans ce contexte qu'il convient de comprendre le strict impératif qui ordonne de distinguer l'oeuvre authentique des faux et des adjonctions ultérieures, ce à quoi Montfaucon et Caylus n'avaient pu encore parvenir. Il n'usurpe donc pas la réputation d'avoir fait "oeuvre originale", bien avant que le culte préromantique de l'"original" et du "génie originale" soit devenu vaine rhétorique." 

Une petite note là pour dire qu'il est inutile de tenter de refaire son parcours esthétique, les oeuvres (sculptures surtout) sur lesquelles ils portaient son regard acéré ont depuis été mutilées par ordre du catholicisme romain puritain du XIXe siècle...

"Les contradictions internes, poursuit notre auteur, de l'Histoire de l'art veulent que WINCKELMANN idéalise et canonise l'art grec, bien qu'il décèle clairement le caractère unique et non récurrent des conditions géographiques, climatiques, historique et sociales qui présidèrent à sa formation. Aux yeux de ce républicain au service d'absolutistes, la naissance et l'épanouissement de l'art postulent la liberté politique qu'il a glorifié dans un passage fameux de l'Histoire de l'art (IV, I) (et qui justifie à lui seul déjà la présence de cet auteur dans un blog sur le conflit) : "Aussi la liberté semblait-elle avoir établi son siège dans la Grèce ; elle s'était maintenue même auprès du trône des rois (...). La façon de penser du peuple s'éleva par la liberté comme un noble rejeton qui sort d'une tige vigoureuse". De ce fait, le chef d'oeuvre de Winkelmann a pu, en dépit des intentions qui s'entrecroisent et se chevauchent, servir également de modèle éthique aux générations suivantes et leur apporter plus qu'un simple savoir factuel vite dépassé. (...)".

 

Horst RÜDIGER, Johan Joachim Winckelmann, dans Encyclopedia Universalis, 2014.        

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15 janvier 2018 1 15 /01 /janvier /2018 09:10

   L'épaisseur historique de l'empire interdit de voir dans l'ensemble des moyens de conquête et de conservation des territoires et des sociétés une seule stratégie. Il existe une stratégie employée par Jules CÉSAR qui sert de modèle au développement de l'Empire pour plusieurs décennies de règnes d'Empereur, mais surtout à partir du IIIe siècle trop de choses changent pour considérer qu'il s'agit de la même stratégie, ou même du même esprit stratégique, et encore plus lorsque l'Empire Romain se scinde en Empire d'Occident et en Empire d'Orient. 

    En revanche il existe des différences fondamentales entre les stratégies de la Réplique et celle mise en oeuvre par Jules CÉSAR, si bien que l'on peut discuter d'une stratégie césarienne même si celle-ci est amorcée bien avant lui.

    Dans sa réflexion sur les formes de conquête et sur le "azimuts politiques symboliques", Alain JOXE visite les "itinéraires fondateurs est-ouest et ouest-est de l'Empire romain".

Alors qu'Alexandre le Grand "partait de Macédoine et de Grèce pour fonder un Empire en envahissant l'Orient, mais il s'agissait finalement de reproduire l'empire perse sous forme d'empire grec, les romains partent d'Italie, cette réserve de semi-barbarie qu'alcibiades avait voulu sans doute annexer à l'hellénisme par l'expédition de Sicile pour l'utiliser comme masse de manoeuvre à l'assaut de l'Asie", pour s'étendre tout autour de la Méditerranée. Atout premier de Rome, "la supériorité militaire (...) reconnue à tel point que l'Orient se donne à Rome au moins autant que Rome s'en empare". "Mais la supériorité économique, poursuit-il de l'Orient est non moins visible. (...) On ne peut s'empêcher de penser (vu l'accueil réservé aux invasions romaines) que la prise de l'Asie est le résultat d'un équilibre militaire en faveur de Rome, usine à citoyens-soldats, mais aussi d'un accords profonds des élites asiatiques avec Rome, matrice de l'esclavage latifundaire."

La manière d'interpréter d'Alain JOXE, si particulière et très érudite, puisant sur ses sources en latin notamment, et surtout parce qu'il veut réaliser une analyse pas seulement de stratégie militaire, vaut qu'on reproduise largement ce qu'il en écrit. Bien entendu, avec lui, il vaut mieux posséder pleinement l'histoire, celle de Rome dans ce cas.

"C'est bien entre la paix d'Empamée et le testament d'Attaque qu'a lieu la première guerre servile (136-132 avec J.C.), soulèvement de 200 000 esclaves des latifundia de Sicile, ex-mêmes "produits" non seulement des victoires, mais des achats romains sur les marchés orientaux. Ces 200 000 soulevés peuvent être matés par des troupes suffisantes et la crucifixion pour l'exemple de 20 000 esclaves est la cérémonie d'ouverture du nouveau système de production "esclavagiste en grand" proposé à l'économie-monde." (au sens de BRAUDEL). La République romaine, avant de se transformer en Empire possède une technologie de la répression et de la servitude renommée dans tout le monde connu, véritable élément d'attraction pour des élites orientales soucieux d'exploiter avec tranquillité les ressources de leurs domaines. 

"L'Orient,et son or, poursuit-il, est partie prenante du projet romain. Mais qui sera maître d'oeuvre? On voir s'esquisser en plus grand le paradigme relationnel du couple Véies-Rome. Véies, payant tribut à Rome, la transformait en agent mercenaire de sa défense contre les tribus montagnardes. La Rome archaïque a dû détruire Véies pour affirmer sa souveraineté. Au IIIe siècle, elle cherche à affirmer aussi par sa victoire militaire et le pillage, équivalent du siège de Véies, que l'Orient, malgré son or, n'est pas le pouvoir vainqueur mais le vaincu. La "conquête" de l'Orient des temples par l'Occident esclavagiste est un "résultat instable" dont la structure doit être reproduite par des opérations militaires répétées. Pour rester vainqueurs de l'Orient et non pas glisser insensiblement au rang de "mercenaires" du vieux monde, les Romains doivent accumuler des forces militaires autonomes en s'assurant la gestion de gisements de recrutement barbares et en augmentant même cette assiette par des conquêtes occidentales nouvelles.

Dès lors, tout conquête de l'Orient par un Romain, même si elle correspond à un "appel des Orientaux", doit commencer par la conquête du bassin occidental de la Méditerranée. Les conquêtes purement orientale ont ceci de particulier qu'elles entraînent un risque "d'orientalisation" de leur conquérant." Risque et tentation dans lesquels est tombé d'ailleurs Alexandre le Grand et a failli tomber César, après avoir fait tomber Marc Antoine (voir l'épisode de Cléopâtre). Voilà des régions dont la bonne administration est réglée par des rois qui sont bien autre chose que des chefs tribaux ou des chefs de lignées, ou des chefs de guerre, et si l'on voulait y détruire la royauté, on détruirait également le système de production. Il faut donc devenir roi pour les conquérir sans trop d'efforts et recevoir l'agrément des temples. Tous les imperatores qui n'auraient pas mobilisé à partir de l'Occident une puissance militaire telle qu'ils puissent apparaître comme conquérant violemment l'Orient et le pillant sans compromis, pourraient, au contraire, paraitre vouloir reconquérir l'Occident à partir de la puissance économique de l'Orient dont ils seraient devenus rois. Ce seraient de "mauvais empereurs" pour l'aristocratie sénatoriale."

"Le descriptif de quelques-uns de ces itinéraires Est-Ouest ou Ouest-Est permet de qualifier stratégiquement les moments tournants de l'Empire.

Le code des itinéraires impériaux romains est, en effet, assez simple : plus simple que ceux de l'espace alexandrin. Il se met en place dès l'époque de Sylla, dictateur précurseur du régime impérial, par l'homogénéisation politique de la pénincule, point de départ de la conquête. C'est Sylla qui a unifié le statut des Italiens (Gaule cisalpine exclue), en accordant la citoyenneté romaine à tous ces peuples naguère hétéroclites (Grecs, Ombriens, Étrusques). Ni Athènes, ni Alexandre n'avaient opérer une telle homogénéisation de la Grèce. En tout cas, ce noyau énorme de "citoyens d'une même ville" structure le code de la prise de pouvoir militaire en Méditerranée en le simplifiant ; la fondation du code de la prise de pouvoir politique, par ajouts et corrections successives avec Pompée, César et Auguste, prend la forme de guerres civiles autant que de guerres de conquêtes ; il est en parce dès le premier triumvirat (Pompée, César, Crassus). Il oppose de manière stéréotypée l'itinéraire Ouest-Est (légitime) à l'itinéraire Est-Ouest (illégitime) ; la reproduction sans heurt du code est institutionnalisée par l'épreuve de la crise de 68-69, à la mort de Néron, qui rend légitime l'itinéraire Est-Ouest dans certaines conditions. Après les invasions du IIIe siècle, il y aura refondait sur des bases entièrement nouvelles par la conversion de Constantin au christianisme. Dans ses conditions, l'histoire romaine paraît parfois bégayer. C'est visiblement le cas de l'opposition entre Pompée (et Cléopâtre) en Orient et César en Occident, dont le doublet surgit une génération plus tard quand Antoine (et toujours Cléopâtre) en Orient, s'oppose à César en Occident."

Dans cette dynamique, la conquête de la Gaule par CÉSAR est décisive. Elle permet de fonder ce qu'Alain JOXE appelle le code fondateur, un des "pôles possibles de surgissement du pouvoir impérial autonome en Occident" étant que pour être empereur en occident, et donc en Orient, il faut d'abord que l'Empereur soit empereur en Gaule. Octave qui devient ensuite Auguste, devenu personnage à la fois religieux et politique, institue, à la suite directement de l'action de César, le code reproductible de domination de l'Occident sur l'Orient. 

Pour Alain JOXE toujours, ce code marque aussi les limites de l'Empire Romain. "Pompée, César, Antoine et Auguste ont parcouru les mêmes routes. On peut dire que l'espace romain a été piétiné par leurs légions, et si l'on voit ces grands conquérants renoncer successivement à la conquête de l'Orient perse, ce n'est certes pas faute d'avoir essayé. le système qui s'instaure à partir du noyau conquérant italien ne parviendra jamais à dépasser durablement la Syrie et à reprendre la Babylonie et l'ensemble des conquêtes d'Alexandre, sans prendre le risque d'une rupture interne invitant aux invasions. 

Ce temps d'arrêt définitif s'explique par la grande faille qui divise l'Empire en deux domaines bien distinctes. Les conquêtes occidentales latinisées, où Rome a réellement créé une civilisation de l'esclavage en grand et de la domination militaire sur les barbares frontaliers. La partie orientale où elle n'a fait que recueillir l'espace méditerranée de l'Empire d'Alexandre, espace plus riche, beaucoup mieux organisé par la production que l'espace occidental, et qui sait se défendre contre les invasions par la corruption et l'assassinat autant et plus que par la guerre. Dans ces conditions, un déficit structurel de l'Occident attire régulièrement les disponibilités monétaires de l'Empire vers l'Orient qui le thésaurise, dans ses temples, de façon récurrente. Ce déséquilibre peut être compensé par la violence : périodiquement, l'Empire doit se "restaurer" par le pillage des temples de l'Orient : c'est l'itinéraire Ouest-Est. Légitime, guerrier, césarien, sénatorial ; dans le cas inverse, l'or peut "faire un empereur" plus pacifique; appuyé sur les légions d'Orient mais surtout ralliant les légions danubiennes, qui se fera propagateur des croyances et des temples orientaux. C'est l'itinéraire Est-Ouest, en principe illégitime, "mou", féminin, non guerrier, non sénatorial, non esclavagiste, qui ne produit en tout pas d'esclaves par la guerre, mais seulement par la traite et qui ne produit pas de soldats par la conquête mais seulement par le mercenaire. Pour se racheter de venir d'Orient, un empereur doit du point de vue du Sénat être en tout cas "généreux" avec le Sénat plutôt qu'avec le peuple, c'est-à-dire redistribuer en Occident ce fruit du pillage, et/ou de la subvention orientale. Dans tous les cas, la capacité financière de Rome de lever des troupes capables de se lancer à l'assaut de la zone perse est insuffisante ou sourdement freinée par les sociétés orientales. Il faut bien en effet que les légions veillent aux frontières gallo-germaniques et conservent des forces pour faire face aux Germains, cet adversaire qu'Auguste a dû renoncer à englober dans l'Empire et qui sont, dès le premier siècle, la "négation concrète" du système esclavagiste romain, mais aussi du système oriental."  Pour Alain JOXE, ce n'est qu'après la crise de 68-69, qu'est évité pour longtemps la décomposition du système occidental. Le règne des Antonins et l'épanouissement de la Paix romaine, qui suit la crise négociante, qu'un équilibre s'établit entre le code de l'itinéraire Ouest-Est et celui de l'itinéraire Est-Ouest, qui "exprime une articulation harmonieuse du critère militaire et du critère économique".

    Si l'on discute d'un modèle césarien, il s'agit, c'est souvent le cas, d'une reconstruction de l'histoire romaine à partir de l'ensemble de son existence, qui explique la longévité et la solidité de l'Empire Romain. Dans l'Empire Romain, qui foisonne d'historiens, il n'y eut guère de stratégiste pour voir la stratégie d'ensemble sans laquelle on ne peut guère se l'expliquer. 

Comme COUTEAU-BÉGARIE le rapporte, les Romains n'ont pas produit, à quelques exceptions près, l'équivalent d'une pensée stratégique. La supériorité tactique et stratégique des légions romaines pendant des siècles n'aurait pas été possible sans une doctrine militaire structurée, mais celle-ci est d'abord le fruit d'une pratique : POLYBE rapporte que les candidats à des fonctions publiques devaient avoir participé à dix campagnes avant de solliciter les suffrages de leurs concitoyens. l'expérience ainsi acquise est restée longtemps informelle et sans doute n'a t-elle été transmise qu'au sein des différentes familles qui dominent l'Empire. Et c'est en ce sens que nous pouvons mieux comprendre cette stratégie : elle n'est pas le fruit, ainsi celle de CÉSAR, de visions à long terme sur l'extension indéfinie de l'autorité de Rome sur de plus en plus de territoires (même si l'accumulation de richesses fait partie de leur "logiciel" d'action), mais surtout sur la délimitation (les Romains sont des maniaques des bornes, des mesures de terrain, indispensables par ailleurs pour leurs réalisations architecturales et routières) de possessions familiales, à l'intérieur d'un système clientéliste dont chacune, ce sui explique l'abondance de guerres civiles, veut en être le centre. 

Plutôt que des traités stratégiques, les Romains accumulent les pensées tactiques adaptées à toute sorte de situation, notamment, il ne faut pas le perdre de vue, que les guerres menées sont plus des guerres de sièges de villes ou de place-fortes que de batailles en rase campagne, lesquels si elles sont recherchées sont plutôt minoritaires. Ce n'est en Occident qu'à partir de la fin du IVe siècle un véritable essai militaire est rédigé, le De Re militari, dit aussi Epitomé Rei militaire, qui est encore une compilation, par Flavius Vegetius Renatus, dit VÉGÈCE. il intervient d'ailleurs, sur commande de l'empereur, à un moment où l'art des légions est largement perdu.

Les transmissions familiales, au sein d'écoles publiques auxquels ont accès surtout les classes dirigeantes, sont surtout le fait d'historiens : POLYBE, CÉSAR, TACITE, TITE LIVE, TRAJAN  en forment une lignée très discontinue. Bien entendu, les destructions de la fin de l'Empire Romain empêche d'avoir réellement une bonne vue d'ensemble de la réalité de cette transmission de principes stratégiques, qui ne sont pas seulement des principes militaires, d'armée, de campagnes, mais surtout des technologies de pouvoir. CÉSAR en tout cas est considéré de la part de bien des auteurs qui le citent et qui citent bien des oeuvres perdues ou dont nous n'avons que des lambeaux, comme un exemple en la matière. Et la lecture des ses Commentaires sur la guerre des Gaules ou sur la guerre civile, mélanges de considérations de tout ordre donne un ordre d'idée de ce qu'a pu être l'enseignement prodigué. Il s'agit non seulement de bien comprendre une situation militaire, mais également une situation politique.    

     Modèle du général romain suivant une stratégie, CÉSAR est aussi le modèle du chef d'Empire. Même s'il s'appuie sur un héritage politico-militaire précis, le système stratégique césarien qu'il amorce perdure longtemps.

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991.

 

STRATEGUS

 

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14 janvier 2018 7 14 /01 /janvier /2018 07:25

      Le philosophe d'origine iranienne, spécialiste de Gandhi, auteur déjà de plusieurs ouvrages et pas seulement sur la non-violence ou Gandhi, publiés notamment en persan (non traduit en français), examine dans cet ouvrage les sources intellectuelles de l'animateur du mouvement de l'indépendance de l'Inde. Son ouvrage permet de mieux comprendre les influences hindoue et occidentale sur sa pensée et son action. On préférera de très loin la lecture de ce livre aux biographies plus ou moins défavorables publiées depuis de très nombreuses années, surtout dans la presse. il reste extrêmement fidèle à ce que Mohandas Karamchand GANDHI a pu écrire lui-même.

   Dans son avant-propos, Ramin JAHANBEGLOO, écrit fort justement que l'oeuvre (littéraire) de GANDHI reste en grande partie inconnue dans Français. Sur les cent volumes, compte-t-il, qui la constituent, à peine le dixième est traduit en français et la majeure partie des oeuvres proposées est épuisée depuis de nombreuses années, malgré la réédition ici et là de quelques publications.

"Or, explique t-il, ce qui fait la force et la qualité de Gandhi, c'est non seulement sa vie exemplaire, sa personnalité spirituelle, mais surtout l'héritage intellectuel laissé à travers ses écrits. Gandhi écrivait beaucoup et bien. Son style est simple et limpide, son ton franc et direct. C'est d'ailleurs grâce à cette clarté, certainement, qu'il a pu devenir le véritable artisans de la libération du peuple indien auquel il a redonné fierté et dignité. (...) Le nom de Gandhi est lié depuis cinquante ans (l'ouvrage est publié en 1998 à l'histoire et au concept de non-violence. En cela, nous pouvons dire qu'il y a un avant et un après Gandhi dans l'histoire de la non-violence. Il serait donc difficile de faire une étude sérieuse sur cette question sans faire référence à la pensée et à l'action de Gandhi. Pourtant, Gandhi lui-même n'a écrit aucun livre sur ce sujet. Bien que redondant, le thème de la non-violence ne parait que dans ses discours, interviews et articles. Il n'existe aucune pensée systématique de la non-violence chez Gandhi. Il serait donc inexact, selon nous, de parler de Gandhi comme d'un "philosophe de la non-violence".

D'autant plus qu'il n'a pas de formation de philosophe et s'est toujours défendu de parler en philosophe. le projet principal de ce livre est de présenter les principaux auteurs occidentaux qui ont participé à l'élaboration de sa pensée, à savoir l'Américain Henry David THOREAU, l'Anglais John RUSKIN et le Russe TOLSTOÏ, avec lequel il entretien une abondante correspondance. Mais loin de s'y restreindre, l'auteur évoque également le fond religieux de la pensée de GANDHI, à savoir une certain vision de l'hindouisme, avec un regard profond sur les autres religions, notamment le christianisme, l'islam et le bouddhisme. Pour lui, la politique n'est pas une fin, mais un moyen d'expérimenter la Vérité ou la recherche de vérité qu'il en tire. C'est pour cela que dans ses écrits, dans son Autobiographie, il a tendance à sous-estimer ses expériences politiques, pour ne mettre en valeur que l'impulsion spirituelle qui est à leur origine. 

     Beaucoup d'articles ont été publiés sur les relations familiales de GANDHI ainsi que sur les influences hindoues de son action. Certains se sont même fourvoyé en grande partie (comme Roger GARAUDY) sur les origines principales de ses sentiments religieux. En fait ce qui caractérise l'activité de GANDHI n'est pas dominée par des considérations de politiques familiales - en tout cas il ne s'exprime que très peu là-dessus, sauf pour dire que ses décisions de s'installer en Afrique du Sud puis en Inde sont l'objet d'attentions familiales très fortes - et il ne fonde pas son action dans le cadre d'une stratégie familiale comme il en existe fortement en Inde. Il considère que tous les hommes sont frères et s'étend sur ses plutôt sur ses propres tendances intérieures. Il considère que la sagesse se trouve en tout homme et en toute religion, et qu'il et qu'elle mérite pour cela le respect le plus étendu. 

"Il va sans dire, écrit l'auteur du livre, que l'action politique de Gandhi a ses racines dans une dans une expérience spirituelle. Chaque moment historique de cette action est marquée par la quête de la Vérité. C'est pourquoi la politique de Gandhi est inséparable d'un dynamisme spirituel. Ce dynamisme prend chez lui la forme d'une maîtrise de soi, qui se présente à travers de multiples pratiques personnelles comme le jeûne, l'abstinence sexuelle, le végétarisme... Or, d'après Gandhi, posséder d'une manière parfaite le brahmacharya, c'es-à-dire le stade d'observation de certaines règles de vie et notamment le célibat, c'est remplacer toute forme de violence et de désir de possession par un amour pur. Gandhi définit l'amour pur comme la non-violence sous sa forme active, c'est-à-dire comme la bienveillance envers toute forme de vie. La non-violence est donc, selon lui, l'absence totale de mauvaise volonté envers tout ce qui existe. (...) Ainsi, opter pour la non-violence, c'est renoncer au désir de violence qui habite en chaque homme. C'est la raison pour laquelle Gandhi utilise le mot d'ahimsa (formé du préfixe négatif a et du substantif himsa, qui signifie faire violence ou porter atteinte) en reprenant à son compte la philosophie générale de la Bhagavad-Gitâ. L'ahimsa signifie le non-désir de faire violence". Bien qu'étant une notion centrale du jaïnisme, qui met en évidence la conception générale du renoncement et l'attitude à l'égard de la vie dans cette religion, l'ahimsa est associée à un véritable dessein sociopolitique. La force de Gandhi est donc bien là : donner un sens politique aux pratiques ascétiques des mouvements religieux comme le jaïnisme et le bouddhisme pour mener une action aux enjeux modernes.

Ainsi, dans sa lecture du concept de l'ahimsa, poursuit Ramin JAHANBEGLOO, dépasse les simples limites de l'ascétisme religieux en élaborant une vaste théorie de l'action juridico-politique. La non-violence n'est plus simplement le droit de la charité et de l'humilité, mais une capacité positive de délégitimer la violence de l'autre. C'est cette réflexion sur le rapport à l'autre qui va conduire Gandhi à parler de la non-violence comme de la vertu de l'homme moralement fort. Pour lui, la non-violence est une attitude plus courageuse que la violence" et très souvent il dit et écrit qu'entre la lâcheté et la violence, il faut choisir la violence. Mais la non-violence est la loi de l'espèce humaine comme la violence est celle de la brute. Gandhi est attaché à l'obéissance à la non-violence, non-violence qui entraîne la souffrance. Sa pensée exige la discipline, l'abnégation, la souffrance altruiste, l'humilité, la responsabilité, le dévouement, mais surtout l'esprit d'indépendance. "C'est d'ailleurs cette réflexion sur l'indépendance au plan individuel, mais aussi au plan "national", qui va conduire Gandhi à forger un concept essentiel dans sa pensée qui est celui de swaraj. Le swaraj traduit à la fois l'autonomie morale d'une personne au plan individuel, mais aussi la volonté d'une nation d'être maître de son propre destin. A l'opposé de certains nationalistes indiens, Gandhi ne cherche pas dans l'idée de swaraj la justification d'actions violentes contre le colonisateur. Riche de diverses influences indiennes, mais surtout occidentales, il mène une lecture très spécifique du swaraj. Pour lui, tout swaraj, ou indépendance, doit se définir dans la voie de l'ahimsa. La gestion du swaraj ne peut se fonder que sur une stratégie non violente. En affirmant cela, Gandhi pense non seulement à la lutte que doivent mener les Indiens contre l'Empire britannique, mais aussi et surtout à l'avenir démocratique de l'Inde." De plus, "pour Gandhi, la non violence va bien au-delà de la société indienne ; elle constitue une doctrine universelle, pour tous les hommes et pour tous les temps. Il est lui-même intimement convaincu que la non-violence est l'un des maîtres mots de l'histoire en son siècle, mais plus encore des siècles à venir. C'est en cela que ses idées sur la non-violence et la tolérance dépassent le seul cadre de l'histoire de l'Inde et de son avenir qu'il s'agit à l'origine. Il n'empêche que Gandhi, très tôt, développa une conscience aigüe de ce qu'est la culture indienne, avec ses forces et ses faiblesses, tout en cherchant des points d'appui dans d'autres cultures pour l'élaboration théorique de son idée de la non-violence.

Par delà les diverses influences indiennes, véhiculées notamment par la Bhagavad-Gitâ et les Upanishad, Gandhi tenta de chercher le support philosophico-politique de son action non violence chez des penseurs occidentaux. Lecteur de la modernité occidentale, Gandhi se donne la possibilité de conduite la tradition indienne vers la non-violence." Il modifie donc les anciens modèles de la philosophie indienne par rapport aux nouvelles urgences de la société indienne. C'est autour de la désobéissance civile de THOREAU, la loi de l'amour de TOLSTOÏ, et des pensées sociaux-économiques de RUSKIN qu'il rocherche des outils pour sa stratégie politique, le satyagraha. La dette de GANDHI envers ces trois penseurs occidentaux est bien plus grandes qu'on ne pourrait le croire. Sa non-violence ne sort pas de l'hindouisme ni du christianisme, mais bien des deux.

    L'auteur indique que depuis 50 ans la postérité de GANDHI, en Inde et dans le monde, est riche de formation de divers mouvements. En Inde, Vinoba BHAVE, avec son mouvement Boodham (don de la terre)  créé en 1951 et plus tard le mouvement Gradam (don du village), a une large influence notamment dans l'Etat de Bihar (l'Inde est une fédération, rappelons-le). Puis en Inde toujours J.P. NARAYAN dans les années 1960, qui fait son entrée sur la scène politique nationale indienne, fondateur en 1975 du Parti Janata. Mais depuis la mort de ces deux leaders, apparemment pas de relève à proprement parler politique. Mais de multiples mouvements ruraux à travers l'Inde porte la non-violence dans la vie quotidienne. Le raisonnement internationale est également important, de l'action du mouvement de Martin Luther KING dans les années 1950 et 1960 aux Etats-Unis à celle du mouvement de résistance polonais à l'occupation soviétique de Lech WALESA, à l'époque où il présidait Solidarnosc....

    L'auteur détaille les origines intellectuelles de la pensée gardienne et consacre un chapitre à chacun des grands auteurs occidentaux de référence de la pensée de GANDHI, qui jette à chaque fois un regard très éclairant sur leurs apports que GANDHI lient de manière indissociable à ses références hindoues, formulées elles-mêmes dans des acceptions bien particulières, qui n'a en définitive rien à voir avec l'ahimsa tel qu'il est célébré et pratiqué traditionnellement. 

 

Ramin JAHANBEGLOO, Gandhi, Aux sources de la non-violence, Editions du félin, 1998, 180 pages.

 

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13 janvier 2018 6 13 /01 /janvier /2018 12:27

     Si les vétérans en tant que tels, et pas seulement officiellement, ont toujours existé au sein d'une armée : soldats ou guerriers ayant une longue (longue étant relatif suivant les époques) expérience de la guerre, ils constituent un atout pour une armée qui a toujours besoin de troupes aguerries et expérimentées. Lorsque les vétérans sont trop âgés pour se battre ou s'ils ont effectué une durée réglementaire dans les armées, chaque régime et chaque époque a une manière particulière de les employer ou pas. Récompensés notamment par l'octroi de terres, ils peuvent poursuivre une activité militaire ou de défense sous une autre forme, notamment lorsqu'ils sont installés dans des territoires conquis ou aux frontières d'un Empire.

Tant que la guerre perdure, les vétérans peuvent souvent s'enrôler jusqu'à usure, mais lorsque la paix s'installe, ils peuvent devenir pour l'Empire ou l'Etat une charge. Un Empire peut y trouver son compte et poursuivre de les utiliser dans sa stratégie d'ensemble, comme l'a fait pendant longtemps d'Empire Romain, ou même les États américains qui favorisent leur installation de manière parfois massive pour la poursuite à l'Ouest de leur expansion (ce qui ne va pas sans quelques inconvénients...).

Un Etat également, mais si celui-ci n'a pas de vocation impériale ou coloniale de quelque manière que ce soit, la présence de vétérans sur son territoire  en temps de paix constitue alors une charge, comme elle l'est pour les Etats-Unis  d'aujourd'hui après les guerres du Golfe. Et une charge dont l'Etat fédéral s'acquitte plus ou moins bien. Plus mal que bien si l'on en croit les divers mouvements de vétérans aux Etats-Unis et au Canada. Leur poids psychologique (leurs problèmes personnels dus directement aux conditions des combats et le "problème" qu'il peut représenter pour des citoyens peu favorables à leur présence) et financier (les pensions et les aides diverses auxquels ils ont normalement et humainement droits) marque l'ensemble d'une nation.

Et sa capacité à s'occuper d'eux, des citoyens en fait tout-à-fait ordinaires, mais "spéciaux", donne un idée du niveau de justice qui y règne. Le sort qui leur est réservé était habituellement en fonction de la victoire ou de la défaite à la guerre à laquelle ils ont participé. Mais pas seulement : lorsqu'un Etat est en difficulté économique, les vétérans font partie des premiers sacrifiés. 

Mais les vétérans ont pour eux (ou contre eux, du coup) de maitriser en partie l'usage de la violence, ce qui en fait réellement des sujets "spéciaux", sujets à suspicion, à surveillance et à méfiance, notamment dans une société qui ne se déclare pas ou plus guerrière, et dont les lois confient à l'Etat le monopole de la violence. La question peut devenir "virale" lorsqu'en vertu de ces même lois (par des dispositions particulières), le port d'arme est très toléré sur un territoire. De nombreux "dérapages" peuvent alors avoir lieu, surtout si les aides et à l'assistance (familiale, locale ou étatique) auxquels ces vétérans peuvent s'attendre au fois "retourner au pays" ne sont pas au rendez-vous... Ces vétérans, auxquels parfois le seul métier est de faire la guerre, faisant encore partie de la culture "pacifique" de leur pays peuvent être amenés à se suicider, et ils le font parfois en série. 

On le voit, la question des vétérans ne se résume pas au fait qu'ils savent "bien" faire la guerre ou qu'ils soient trop usés pour la faire ou à des questions reléguées dans la sphère sociale ou individuelle.  La présence de vétérans sur un territoire peut constituer un problème s'ils n'entrent pas dans une stratégie globale, que celle-ci soit de conquête ou d'expansion, ou qu'elle soit objet et sujet d'une stratégie économique et sociale. Cela va bien plus loin que la problématique du traumatisme individuel subi lors des combats. 

 

       Jean-Pierre BOIS, docteur ès lettres, professeur au lycée Joachim-du-Bellay (Angers) et auteur d'une thèse sur la question (Les anciens soldats dans la société en France au XVIIIe siècle, Paris-Sorbonne, 1986), définit le vétéran comme "un vieux soldat, retiré des armes après avoir obtenu son congé." Mais il indique que "le terme est très général et désigne parfois simplement les corps formés de soldats aguerris par l'âge et la durée de leurs services, ou tout simplement des soldats âgés à condition qu'ils aient fait une ou plusieurs campagnes. Dans tous les cas, le vétéran est un soldat qui a combattu. Dans l'histoire, le mot a également reçu des significations très précises, bien différentes les unes des autres."

     L'auteur s'étend ensuite sur l'époque romaine et à l'époque moderne, sur la révolution française et l'empire français, n'abordant pas l'histoire des Etats-Unis, pourtant très riche en ce domaine. 

     A l'époque romaine, écrit-il "le mot vétéran, employé dans la langue latine (de vetus, veteris, vieux), n'avait qu'un sens vague au temps de la République." "L'armée, composée de citoyens non prolétaires, était convoquée au début de chaque campagne, et les soldats rentraient chez eux après la guerre. Le vétéran apparait vraiment après les réformes de Marius qui étend aux prolétaires le recrutement des légions, et crée ainsi une armée de métier, faite d'une classe d'hommes vivant de la guerre, combattant pour le butin, et dévoués à leurs généraux plus qu'à la République. Au terme des hostilités, le général devait récompenser ses soldats de leur fidélité, et leur donner les moyens de vivre. Il distribuait des terres à ses vétérans, qui devenaient alors des colons. Ainsi agirent Marius, Pompée, César. Organisant l'armée impériale, Auguste s'inspira de ses prédécesseurs et établit un statut officiel de la vétérance. Les vétérans (veterani) devaient avoir servi au moins seize ans pour les soldats des cohortes prétoriennes, vingt ans pour les légions, et 25 ans pour les corps auxiliaires. Ils pouvaient rester à l'armée, servant alors sous le nom de vexerai (porte-étendards), ou rentrer dans la vie civile. Ils recevaient comme retraite une somme d'argent, un certain nombre de privilèges (par exemple, le droit de cité romaine pour les soldats des troupes auxiliaires), mais aussi des terres (un lot) pour leur permettre de vivre. Ils étaient parfois dotés d'une concession individuelle ; on les installait plus souvent en grand nombre sur le territoire d'une ville provinciale. Plus fréquemment encore, ou au moins de manière plus spectaculaire, ils pouvaient être chargés de fonder une colonie nouvelle (par exemple Fréjus au temps d'Auguste), que l'on pris vite l'habitude d'établir aux frontières de l'Empire, autant pour romaniser les régions lointaines que pour en assurer la défense (par exemple Cologne au temps de Claude, ou Trinidad au temps de Trajan). les difficultés de l'Empire à partir du IIIème siècle entraînèrent le déclin puis la disparition de cette institution."

    A l'époque moderne, le vétéran "fait sa réapparition dans l'armée française avec une ordonnance de 1771, qui accorde une haute-paye, un uniforme, et un médaillon honorifique, aux soldats qui ont servi 24 ans (3 engagements), mais sans condition d'âge. C'est donc une retraite, accompagnée d'une distinction (chose que l'on retrouve souvent par la suite dans les armées européennes et états-uniennes). (...) La création de cette retraite mettait un terme aux hésitations de la politique royale en faveur des vieux soldats, mais ne réglait pas la question générale du sort des anciens soldats qui n'avaient pas tous servi aussi longtemps. Au reste, la monarchie n'avait plus les moyens financiers de sa politique. En 1776, sans supprimer le médaillon de vétérance, le comte de Saint-Germain remplace la haute-paye et les autres pensions (soldes et invalidité) par une pension unique de récompense militaire. En 1790, la loi sur les pensions fait disparaitre la vétérance."

     A l'époque que l'auteur appelle "contemporaine", le mot "est repris aussitôt pour désigner les 100 compagnies de 50 hommes (...) créés par la loi de 16 mai 1792 sous le nom de compagnie de vétérans nationaux. Ces compagnies, établies dans les chefs-lieux des départements et sur les côtes, remplacent les anciennes compagnies détachées de l'Hotel royal des Invalides, mais remplissent la même fonction. Plus que d'une activité militaire comme la garde d'une place-forte, il s'agit surtout d'assurer les vieux jours de soldats mutilés ou fatigués, incapables de vivre sans secours, mais que les dimensions exigües de l'Hotel ne permettaient pas d'accueillir, et que la débâcle financière de la République interdisant de pensionner. Les guerres révolutionnaires créèrent de tels besoins que le corps des vétérans nationaux fut porté à 15 000 hommes par une loi de fructidor an V. On songea même à placer un dans chaque commune, avec les fonctions de garde champêtre. Réduit sous le Consulta à 13 680, puis 11 500 hommes, le corps des vétérans subsiste sous l'Empire, sous le nom de vétérans impériaux, et reste formé d'hommes ayant au moins 24 ans de services, ou blessés des suites de leur service ou de la guerre."

"Napoléon, poursuit-il, avait un instant imaginé de restaurer la vétérance antique, et le vieux mythe du mariage de l'ancien soldat et de la terre, en établissant des vieux soldats dans des colonies militaires fondées sur les territoires nouvellement conquis. Ces colonies, appelées camp de vétérans, affermiraient la conquête en affirmant la présence française, et seraient un moyen de récompenser et de rendre utiles ces vieux soldats qui mettraient ces terres en valeur. La terre reviendrait en propriété au vétéran ou à ses héritiers après 25 années d'exploitation. Deux camps ont été effectivement installés (...) Mais ces camps éphémères disparaissent en 1814. Cette institution ne reverra pas le jour en France. Mais l'Empire d'Autriche-Hongrie installait au XIXe siècle des colonies comparables sur ses confins, surtout pour affirmer la présence austro-hongroise parmi les nationalités minoritaires qui constituaient l'Empire.

Les anciennes compagnies de vétérans, réorganisées dès 1814, sont devenues en 1818 des compagnies de canonniers et fusiliers sédentaires. Comme sous l'Ancien Régime, elles tiennent des garnisons sur les frontières. Mais, d'autant plus inutiles qu'existaient alors des pensions de retraite, ces campagnes sont réduites à partir de 1848, puis sous l'Empire, et finalement supprimées par la loi de 1875 relative à la constitution des cadres de l'armée active et de l'armée territoriale. Seule subsiste, jusqu'en 1892, la compagnie de canonniers sédentaires du département du Nord.

La loi Gouvion-Saint-Cyr avait repris le mot vétéran pour qualifier les sous-officiers et soldats ayant achevé leur service, mais astreints à 6 années de service territorial en temps de guerre. Cette appellation disparait en 1824. Au même montant, le service territorial apparaissait sous une forme comparable dans la nouvelle armée prussienne, mais encore sous une autre dénomination. (...).

Vidé de son contenu traditionnel, le mot reçoit maintenant des acceptions civiles dans lesquelles ne subsiste plus que la notion d'ancienneté. Seules, les armées anglo-saxonnes ont conservé le mot avec un sens précis. Dans l'armée des Etats-Unis, le vétéran est un ancien combattant quelle que soit la durée de ses services et qu'il soit mutilé ou non."

 

   En France toujours, les vétérans de l'"ère napoléonienne" ont formé un ensemble de citoyens qui pèsent sur l'opinion publique, défavorables notamment aux diverses tentatives de restauration de la monarchie. Que ce soit pour peser dans un sens militariste ou un sens pacifiste sur les orientations politiques du moment, ils jouent un rôle certain, surtout à l'intérieur de certaines formations politiques. On en voit participer aux événements liés à l'affaire Dreyfus (dans un sens militariste surtout) et plus tard, beaucoup jouent un rôle non négligeable en liaison avec certaines fractions présentes dans les armées. Ils restent jusqu'au abord de la Première Guerre Mondiale, des acteurs de ce qu'on peut appeler une société militaire, active au sein même des institutions politiques, sociales et économiques. A côté d'une fonction de mémoire exercée à propos de la Première puis de la Seconde Guerre mondiale, puis de la guerre d'Indochine, puis de la guerre d'Algérie, ils sont présents bien ailleurs que dans les commémorations militaires. Mais surtout au fur et à mesure qu'on avance dans le temps vers nos jours, ils jouent un rôle de moins en moins actif, leur nombre décroissant, sauf dans le cadre des politique d'Anciens combattants, où il s'agit pour de préserver leurs pensions. 

     Aux Etats-Unis, où le vétéran jouit d'une place particulière dans l'imaginaire collectif, parfois biaisée par une représentation très guerrière (notamment dans le cinéma américain), notamment à partir de la Guerre de Sécession, il participe souvent en tant que tel aux débats sur les opérations militaires ou les guerres en cours et a un point non négligeable dans l'opinion publique. Howard ZINN, dans son Histoire populaire des Etats-Unis, évoque l'activité des vétérans lors de la guerre du VietNam.

De nos jours, ce sont surtout les effets traumatiques des soldats du Moyen-Orient des années 1990-2000 qui sont l'objet d'articles et d'enquêtes récurrentes. Parce qu'ils sont mal pris en compte, parce que les vétérans sont plus que tout autre partie de la population dans le chômage et la misère matérielle, parce que l'armée américaine a longtemps refusé de les prendre en compte, notamment parce que cela révélait l'emploi de matériels (à uranium enrichi ou chimiques) dans les combats, ils se constituent en puissantes associations relayées dans les médias, pour témoigner des réalités de la guerre "moderne". Surtout parce qu'ils sont, soldats aguerris ou non, dans une société très loin d'être guerrière, mal pris en compte, à cause précisément de cette tendance à l'oubli bien ancrée dans celle-ci (que l'on avait déjà constatée lors de la guerre du VietNam), et qu'ils par rapport à leur propre engagement ou "métier" une attitude plutôt critique, notamment à propos des agissements de l'establishment militaire américain, les vétérans se constituent en des associations fédérales relativement influentes. Maintenant, l'on manque d'études sur le temps long sur leur rôle dans la société américaine : l'on trouve tout de même dans plusieurs Etats, de puissantes associations, bien pourvues en vétérans, d'entrainement aux armes, de chasseurs, de défenseurs de la détention d'armes par tout citoyen, utilisées notamment par différents lobbies d'armements. On doit certainement distingués la masse des vétérans présentes dans ces associations de multiples officiers qui se réinvestissent parfois dans des écoles militaires privées.

    En tout cas, partout dans le monde, le vétéran n'est guère pensé en matière de stratégie, comme il a pu l'être sous l'Empire romain ou sous Napoléon. Il est présent plutôt sous une double forme, souvent individualisée, de charges (pensions diverses, aides multiples) pour les Etats, et c'est très variable et parfois très diffus, d'influences dans un sens ou dans un autre à propos de la politique étrangère. 

 

Jean-Pierre BOIS, Vétéran, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988

 

STRATEGUS

 

 

 

 

 

 

     

 

 

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11 janvier 2018 4 11 /01 /janvier /2018 07:34

   Le césarisme, système politique historiquement daté, dans l'Empire romain naissant et se développant, désigne également une forme de pouvoir qui se retrouve - un peu artificiellement il faut bien le dire dans les écrits des historiens - autant dans les régimes autocratiques que dans les régimes démocratiques. 

    Pour Yvan LE BOHEC, spécialiste de l'Antiquité romaine, professeur émérite à l'université Paris V,  "la recherche récente tend à négliger le terme de "césarisme" auquel elle préfère ceux de "principat" et de "dominant", ces deux derniers mots recouvrant deux aspects du premier. Il peut néanmoins être conservé  avec un sens très général, celui de pratique du pouvoir impérial, ainsi que l'entendait l'historien Suétone quand il intimait son oeuvre Les vies des douze Césars."

"L'assassinat, précise t-il, de Jules César en -44, montre que la royauté paraissait odieuse aux Romains, symbole qu'elle était de tyrannie et d'arbitraire. Mais c'est avec Auguste que tout commence, une fois de lus : il fonda en effet un régime difficile à analyser.

Theodor Mommsen (1817-1903), auteur d'une monumentale Histoire romaine, s'attachant aux structures juridiques, l'avait décrit comme une dyarchie : le pouvoir aurait été partagé à égalité entre le prince et le Sénat. De nos jours, cette théorie ne trouve plus de défenseurs, et tout le monde considère que l'Empire entra dès sa naissance dans la catégorie des monarchies.

Anton von Premestein et sir Ronald Syme (1903-1989), ce dernier auteur de La Révolution romaine, ont insisté sur le poids des forces socio-politique qui désavantageaient les aristocrates : l'existence d'une noblesse d'Empire et de nombreuses clientèles renforçaient le rôle d'Auguste qui, en outre, sortait en vainqueur de la guerre civile, et en chef de parti (les populaires le soutenaient, et le serment de -32 liait à sa personne tous les habitants de l'Italie). Bérangère a apporté une autre pierre à l'édifice en montrant que l'idéologie dominante et la propagande favorisaient le prince : général en chef, il assure la paix grâce à la victoire ; il ramène l'âge d'or (Virgile le dit) ; il jouit de la protection divine (Horace), et est marqué d'un charisme (d'où le culte impérial) ; enfin il possède les vertus, la justice, la clémence, la piété et le dévouement à l'Etat (c'est ce qui est gravé sur le bouclier l'Ales, copie en marbre du bouclier d'or offert par le Sénat à Auguste).

On pourrait ajouter que, même du point de vue juridique, le régime se définit d'entrée de jeu comme une monarchie : le premier empereur accumule les pouvoirs dans les domaines militaire (imperator), civil (puissance tribunicienne, consulat, proconsulat) et religieux (Auguste, père de la patrie et fils de César divinisé).

Mais Auguste, échaudé par le précédent césarien, sauva les apparences : il maintint le Sénat et les magistrats, et les comices survécurent jusque 97, jamais il n'osa dire qu'il avait fondé un nouvel ordre, et toute sa propagande reposait sur un diptyque : sauvegarde des apparences républicaines, instauration d'une monarchie. Il respectait les sénateurs et préservait leur sécurité : ces deux règles servent à définir le "principat".

Après lui, Tibère essaya d'abord de suivre la même politique ; mais les circonstances le firent évoluer, et il utilisa l'accusation de lèse-majesté à l'encontre de plusieurs membres de la haute assemblée qui furent ainsi contraints à la mort. Le règne de Caligula fut également partagé en deux, celui de Tibère, et, après l'intermède relativement libéral de Claude, Néron suivi l'exemple de Caligula ; après le quinquennium (cinq ans de calme), il se laissa aller à la rigueur et aux persécutions. Vespasien et Titus renouèrent avec la pratique augustine, alors que Domitian préféra imiter les précédents de Tibère, Caligula et Néron ; et comme il voulut se faire appeler "seigneur et dieu", dominos et deus, le régime qu'il imposa à l'Empire fut défini comme un "dominant". Dorénavant, on distingue les "principats" (de Nerve à Marc Aurèle) et les dominants (à partir de Commode) : pendant les premiers, les souverains prenaient les avis des sénateurs et s'abstenaient de mesures radicales à leur encontre ; sous les seconds, les aristocrates étaient méprisés et menacés d'accusations de lèse-majesté : les plus en vue d'entre eux payaient leur notoriété de leur tête. La distinction se fit entre "bons" et "mauvais" empereurs" ; l'Histoire Auguste, qui reflète le point de vue de la tradition sénatoriale vers 400, donne ainsi des listes, sortes de tableaux d'honneur et de déshonneur."

   Si l'on considère l'ensemble de l'historiographie, le césarisme est un régime politique inspiré du gouvernement de type monarchique que voulait, selon des partisans et la rumeur publique, imposer Jules César à Rome, où le pouvoir est concentré entre les mains d'un homme fort, chef militaire charismatique, appuyé par le peuple. Ce type de régime comporte une forte dimension démagogique, voire "populiste", dans le sens où le chef prétend tirer sa légitimité directement du peuple et contre l'élite.

Durant la Révolution française, puis sous le Directoire, le Consulat et le Premier puis le Second Empire, apparaissent en France des régimes qualifiés de "césarisme démocratique", pour désigner des gouvernements qui concentrent les pouvoirs au bénéfice de l'exécutif tout en s'appuyant sur le peuple à chaque opération politique majeure, en détournant des précédés de démocratie semi-directe, tels que le référendum, pour en faire des plébiscites (plébiscites napoléoniens). Les apparences démocratiques restent sauves mais le fonctionnement est monarchique. Pour que cela fonctionne, il faut que le César fasse soit appel souvent au plébiscite formel, soit alimente sa popularité sous forme de prodigalités (pain et jeux), soit encore soumette le pays à un état de guerre perpétuel, réelle ou virtuelle. 

Le qualificatif de césarisme est utilisé (assez peu souvent il faut le dire) à titre polémique contre un pouvoir que certains trouvent excessifs. Par exemple, le général de Gaulle fut souvent accusé de césarisme à mots plus ou moins ouverts. La main-mise sur les systèmes d'information (notamment télévisuelle) est l'occasion parfois d'accusation de ce genre. Le modèle césarien peut être adapté suivant les traditions nationales, prenant appui sur une culture du chef et du héros, et sur la passivité d'une très grande partie de la population. Donald TRUMP et Vladimir POUTINE, mais aussi certains chefs d'Etat de pays d'Asie (Corée du nord par exemple), d'Afrique et d'Amérique Latine sont l'objet d'études sous l'angle du césarisme. 

   Mais l'historiographie du césarisme est bien plus importante que ce que pourrait suggérer ce qui précède. Chaque époque, en Europe, a son interprétation de César et de la forme de pouvoir qu'il exerce et le donne soit en exemple, soit en repoussoir, à propos d'un régime précis. Tant dans la littérature (voir le Jules César de Shakespeare) que dans le domaine des sciences politiques, le césarisme est l'objet de bien des conjectures, souvent partisanes. Et souvent, l'étude scientifique du contexte et de la personnalité de Jules CÉSAR ainsi que de la forme du pouvoir qu'il a effectivement exercé est obérée par les orientations partisanes, qu'elles soient progressistes ou réactionnaires. Zvi YAVETZ détaille dans un texte que l'on recommande ces différentes orientations, bien avant d'ailleurs que ne soit inventé dans les années 1850 le mot césarisme. Il se concentre sur les représentations (très abondantes en langue allemande) des XIXe et XXe siècles, déclinées entre autres en nominalistes et en sceptiques. Ce qui importe, c'est sans doute la réalité des mesures politiques, administratives, économiques et sociales prises lors de l'exercice du pouvoir - sous différents titres - de CÉSAR, même si cela ne peut pas limiter l'utilisation du mot césarisme, qualificatif de régimes personnels populaires. Ce qui importe encore plus, selon le professeur d'histoire romaine à l'Université de Tel-Aviv, pour la suite de l'Histoire, c'est l'image de César, dont l'activité propagandiste fut énorme. 

 

Zvi YAVETZ, César et son image, Des limites du charisme en politique, Les Belles Lettres, 2004. Yann LE BOHEC, Césarisme, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

PHILIUS

 

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11 janvier 2018 4 11 /01 /janvier /2018 06:48

      Si l'oeuvre de HEGEL et notamment son Introduction aux leçons d'Esthétique donnent un coup d'accélérateur au développement de la Kunstwissenschaft, terme allemand pour à la fois science de l'art, histoire de l'art et psycho-sociologie de l'art, l'intérêt pour l'étude "scientifique" de l'esthétique s'amorce depuis le début du siècle des Lumières. C'est ce que nous rappelle Ralph DEKRONINCK en détaillant d'abord l'apport de Joachim WINCKELMANN (1717-1768) et de son influence sur l'élaboration d'un discours "scientifique" sur l'art.

Johann Joachim WINKELMANN est indéniablement l'une des personnalités les plus fascinantes de ce XVIIIe siècle que GOETHE appelait le "siècle de Winkelmann". Précurseur du néo-classicisme européen et notamment allemand, il est le fondateur de l'archéologie de l'art en tant que discipline moderne ; grâce à ses écrits, l'histoire de l'art et de l'histoire de l'archéologie allemande peuvent connaître une diffusion européenne. Suivant un parti pris rigoureux, il consacre la validité exclusive de certaines caractéristiques bien déterminées de l'art grec. Le Beau est au coeur même de sa réflexion esthétique. Pleinement conscient de son originalité, il poursuit son objectif avec une assurance admirable et évoque les "miracles" de son existence dans sa correspondance qui comprend près de mille lettres. Ses penchants homosexuels et sa mort violente ont contribué ensuite à la naissance de sa légende (Horst RÜDIGER). Son oeuvre maîtresse est Histoire de l'art de l'Antiquité (1764), avec Remarques (1767), et beaucoup encore aujourd'hui les lisent et y puisent des réflexions sur l'esthétique (et de ses rapports avec l'éthique) en général. 

L'historien de l'art, chargé de recherches auprès du FNRS, à l'Université de Louvain, met en lumière l'apparition d'une nouvelle catégorie de personnes intéressées par les faits artistiques, amateurs érudits animés par la double exigence d'une observation empirique rigoureuse et d'une appréciation esthétique des oeuvres, n'abordant pas forcément la critique d'art proprement dite ou le savoir philosophique en esthétique, tout en s'acoquinant parfois de la fréquentation des cercles de pensées. Le passionné  de culture classique qu'est WINCKELMANN écrit en 1764 une histoire de l'art de l'Antiquité qui fait date, "puisqu'elle propose le premier projet d'un développement historique du style à travers l'élaboration de catégories esthétiques." 

"Jusque-là, explique notre historien, le discours sur l'art était en effet fondamentalement inspiré par la volonté d'apporter des normes aux artistes". Edouard POMMIER, auteur d'une étude sur l'oeuvre du savant allemand, écrit que "Les considérations historique, que traduit un effort d'insertion dans le temps, n'étaient certes pas exclues des principales formes que prenait ce discours (biographie des artistes, description des oeuvres d'art, dissertations techniques). Mais dans une réflexion dominée par les phénomènes de décadence et de renouveau,et par la conviction que la création artistique, donc la continuité et la régénération de l'art, ne peuvent être assurées que par le recours à des modèles antérieurs et intangibles, l'"histoire" n'avait vraiment pas sa place." Avec WINCKELMANN, "s'inaugure, poursuit l'historien de l'art à l'Université de Louvain, l'historicisation de l'art, car il ne s'agit plus seulement de fonder en essence la conception d'un art éternel qui constituerait la norme du goût, mais aussi de penser l'art comme l'une des productions de l'esprit humain soumise comme ses autres productions aux déterminations socio-culturelles et aux lois de l'histoire." Si cette approche historique s'accompagne encore chez lui de la volonté de découvrir un idéal de Beauté, cet idéal se découvre désormais dans un art circonscrit historiquement, chaque époque possédant plus ou moins son style, et le style de l'art d'un moment donné caractérise une époque. Il représente ainsi un moment de transition entre la norme et l'histoire, entre une vision essentialiste et une vision historiciste, partagé encore entre la contemplation et la vision historique de l'art. Après lui, de plus en plus d'amateurs éclairés et de philosophes vont disjoindre recherche esthétique et recherche historique, pour ne parfois plus voir en l'art qu'une succession de formes caractérisées par leur époque. Et l'étude scientifique de l'art aide surtout à comprendre l'histoire d'une civilisation. Au XIXe siècle, époque marquée par l'essor des sciences historiques et des philosophies de l'histoire, l'idée d'une évolution nécessaire des arts s'impose progressivement, évolution guidée soit par un principe extérieur (telle la lutte des classes), soit par des lois immanentes (la vie des formes).

      Se développent alors successivement ou avec des chevauchements, l'historicisme et l'histoire de la culture, le déterminisme et le positivisme, le formalisme et la psychologie, l'iconologie ou le retour au contenu.

      L'historicisme et l'histoire de la culture sont impulsés par la philosophie hégélienne de l'histoire, "telle qu'elle trouve à s'exprimer dans son Esthétique, explique toujours Ralph DEBRONINCK, a pu fournir une justification philosophique à une reconstitution historique de l'évolution des arts de tous les peuples et de tous les temps, évolution décrite comme un processus logique accompagnant et reflétant l'épanouissement de l'Esprit. L'art ayant le pouvoir, selon une idée très chère aux romantiques, de suggérer un contenu spirituel et d'incarner par là même l'esprit d'une époque ou la vision du monde propre à chaque civilisation, la science qui se donnera pour mission de révéler ce Zeitgeist (esprit du temps) ou cette Weltanschauung (vision du monde) se penchera avec prédilection sur ses manifestations artistiques. Cette science qu'est la Kulturgeschichte assimila ainsi l'histoire de l'art dans son projet de présenter une histoire universelle de l'Esprit. Elle se donna pour tâche de démontrer l'unité organique de toutes les manifestations d'une civilisation, chaque élément culturel étant l'expression d'un seul et même esprit", comme l'exprime par exemple un élève de HEGEL, Carl SCHNAASE (1798-1875) (cité par Ernst H. GOMBRICH, dans En quête de l'histoire culturelle, Gérard Montfort, 1992). 

"C'est essentiellement l'historien suisse Jacob BURCKHARDT (1818-1897) qui donna ses lettres de noblesse à cette approche (...) à travers l'art. Bien que réfractaire aux spéculations théoriques et aux systèmes philosophiques, il n'en resta pas moins guidé par la conception hégélienne de l'histoire, notamment dans sa volonté de donner sens au chaos des faits historiques en les rapportant à une même vision du monde. Son célèbre ouvrage sur La Civilisation en Italie au temps de la Renaissance (1860) propose non pas une narration chronologique, mais le tableau d'une civilisation située dans le temps et dans l'espace, et considérée comme une unité dont les différents aspects sont soulignés et articulés. Sa démarche historique reste toutefois marquée par le désir de rendre compte de certaines valeurs universelles qui échappent aux déterminisme historiques et qui se manifestent dans l'art. Les oeuvre sont peut-être un produit dont on peut discerner les causes historiques, mais ce n'est pas en exposant ces causes que l'on en expliquera pour autant le sens, de même que les antécédents historiques du théorème de Pythagore ne sauraient, explique Burkhardt, dire quoi que ce soit concernant la poursuite de sa validité. Convaincu que la pratique historique reste sous-tendue par ce qui, du passé, a conservé une importance particulière (il) en appelle - comme le fera Nietzsche, d'ailleurs en cela influencé par le savant suisse - à un retour de l'histoire vers la vie, ce qui requiert l'implication et la participation nécessaires de l'historien."

     Le déterminisme et le positivisme se forment en réaction à l'approche hégélienne, jugée trop idéaliste, au sens où elle se servirait des images pour habiller les pensées et privilégierait l'histoire des idées par rapport à celle des faits. Nombre d'historiens du XIXe siècle cherchent à  se dégager de toute forme de métaphysique pour modeler l'histoire de l'art sur l'exemple des sciences exactes. "Il ne peut plus être question, poursuit Ralph DEBRONINCK, de déduire l'art de la personnalité de l'individu-créateur, ni de l'histoire de l'Esprit, mais de le réinscrire dans la réalité sociale de l'époque qui l'a vu naitre, sans le ramener à un dénominateur commun à toutes les manifestations culturelles. La création d'une oeuvre comme sa réception dépendent d'une série de facteurs qui sont autant de déterminismes dont les formes vont de la plus matérialiste (déterminisme du matériau et déterminisme technique) à la plus spiritualiste (déterminisme du milieu qui se décompose en milieu géographique, racial, social et culturel)."

Se situent dans cette perspective Gottfried SEMPER (1803-1879), architecte et historien de l'art allemand (déterminisme techniques) ; et inspiré par le positivisme d'Auguste COMTE (1798-1857) et par la méthode expérimentale du physiologiste Claude BERNARD (1813-1878), le philosophe Hippolyte TAINE (1828-1893) qui propose sa théorie du milieu, qui recherche la cause de la création artistique dans les actions du milieu sur cette dernière (influences géographiques, ethnologiques, climatiques). Et également, les auteurs marxistes qui cherchent à se dégager de la métaphysique hégélienne tout en sauvegardant sa visée téléologique. 

     Les formalisme et psychologie interviennent en force à la fin du XIXe siècle, qui représente une phase décisive dans le "devenir scientifique" de l'histoire de l'art.  Dans cette phase, des distances se prennent par rapport à l'ensemble de l'histoire générale des culturels (où l'art n'est envisagé que comme le symptôme d'un état de civilisation). On renonce à un approche essentiellement placée sous le signe de la biographie (où l'art n'est que l'expression du génie créateur). On cherche enfin à purifier ses jugements de toute conception normative basée sur des valeurs esthétiques ou éthiques (où l'art n'est que l'incarnation provisoire d'une norme universelle). Son idéal d'objectivité, influencé par les sciences "physiques" du XIXe siècle, fait dire, d'après un mort célèbre de RIEGL, que le meilleur historien de l'art est celui qui n'a aucun goût personnel. "Cet abandon de la norme a pour conséquence de mettre fin à la traditionnelle distinction entre les arts nobles et les arts appliqués d'une part, et entre les formes figuratives et non figuratives d'autre part, ce qui fait écho aux revendications des mouvements artistiques contemporains qui émancipent progressivement la forme et la couleur de leur devoir de représenter (voir Wassily KINDINSKY, Du spirituel dans l'art, 1911, réédition chez Denoël en 1969). 

"le détachement de l'histoire de la culture, écrit Ralph DEBRONINCK, l'abandon de l'idée de génie et du problème des valeurs contribuent à fonder l'autonomie d'une science de l'art qui en appelle à un histoire interne de l'art, basée sur une étude rigoureuse de ses formes et de leur évolution, étude débarrassée de toute considération qui dépasserait l'observation et l'analyse des oeuvres". On comprend tout le sens de l'opposition à ce formalisme d'une grande partie des auteurs marxistes, qu'ils soient orthodoxes ou pas.

"C'est du côté de la psychologie, dont les théories sont en plein essor en cette fin du XIXe siècle, que l'on va alors se tourner. Il s'agit désormais de décrire et d'expliquer les effets psychologiques que l'art est à même de susciter par ses moyens propres. Et ces moyens sont ceux du tracé et de la couleur dans le plan et dans l'espace. L'art ainsi réduit à sa pure manifestation formelle, il était possible de répondre à la questions du style en faisant abstraction non seulement des traits représentatifs et fonctionnels de l'objet, mais aussi du conditionnement éventuel par un matériau particulier." 

Parmi ceux qui défendent l'autonomie de la forme et de la discipline qui en étudie l'histoire figurent d'abord Alois RIEGL (1859-1905), représentant de ce qu'on appelle la première école de Vienne, Heinrich WÖLFFLIN (1864-1945), élève et successeur de BURCKHARDT à l'université suisse de Bâle, et Eugenio D'ORS qui propose en 1935 une véritable "histoire naturelle" du baroque, catégorie de l'esprit renvoyant à l'impulsion permanente et vitale du dionysiaque et de l'irrationnel. 

      L'iconologie ou le retour au contenu est réalisée, notamment parce qu'on a tendance à oublier que les oeuvres sont également porteuse d'un sens par par exemple Aby WARBURG (1866-1929). l'oeuvre de ce dernier se caractérise par la volonté de se départir d'une histoire de l'art esthétisante et de fonder une histoire de l'art ouverte au champ symbolique en général. Son entreprise d'"iconologie critique" consiste à enquêter, avec l'appui d'une érudition considérable, sur les sources des images, ce qui suppose une démarche résolument comparatiste nécessitant un constant déplacement dans le temps et dans l'espace, mais aussi à travers les savoirs (philologie, anthropologie, philosophie, psychologie...).

"L'intérêt qu'il témoigne très tôt pour l'anthropologie le conduisit, en 1895, à partir pour le Nouveau-Mexique en vue d'y étudier, en véritable ethnologue, les Indiens Pueblos et Navajos, chez qui il découvrit des images qui sont aussi des actes (corporels et sociaux) et des symboles. Ce voyage lui fit prendre conscience que "l'expérience de l'altérité est nécessaire pour interpréter le familier, que la distance géographique est une métaphore du passé - intime et personnel autant qu'historique et collectif - et le voyage, une technique d'anamnèse"." (voir entre autres Philippe-Alain MICHAUD, Aby Warburg et l'image en mouvement, Macula, 1998). C'est tout un programme qu'il élabore, qui fait revoir entre autres la question du style, programme repris par son élève Erwin PANOKSKY (1892-1968). Calé sur une différence fondamentale entre science de l'art et science de la nature, sur également la distinction entre re-création esthétique (induite souvent par les analyses de l'art) et enquête archéologique, ce dernier bâtit toute une science de l'art, appelée "iconologie". Ses travaux influencent notamment Ernst CASSIRER (1874-1945) et sa philosophie des formes symboliques.

"Au prix parfois, estime Ralph DEBRONINCK, d'une occultation du sens dont son porteuses les formes, Panofsky met ainsi l'accent sur le "déchiffrement" des images qui apparaissent comme un lieu de condensation signifiante, et sur la façon dont une oeuvre est symptôme culturel. Panofsky rejoint, par ce biais, l'idéalisme allemand. Il est peut-être parmi les derniers à avoir voulu faire de l'histoire de l'art une histoire de l'esprit humaine tel qu'il se manifeste à travers ses oeuvres artistiques".

 

Ralph DEBRONINCK, La Kunstwissenschaft au tournant du XXe siècle, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'Atelier d'esthétique, de boeck, 2014. Horst RÜDIGER, Winkelmann, dans Encyclopedia Universalis. 

 

ARTUS

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10 janvier 2018 3 10 /01 /janvier /2018 12:29

  Caius Julius Caesar ou Jules CÉSAR est un général, homme d'Etat et écrivain romain. Son destin exceptionnel marque le monde romain et l'historie universelle : ambitieux et brillant, il s'appuya sur le courant réformateur démagogue pour son ascension politique ; stratège et tacticien habile, il repousse les frontières romaines jusqu'au Rhin et à l'Océan Atlantique en conquérant la Gaule, puis utilise ses légions pour s'emparer du pouvoir. Il se fait nommer dictateur à vie et est assassiné peu après par une conspiration de sénateurs. Il est diviniser et son fils adoptif, Octave, vainqueur de Marc-Aurèle, achève la réforme de la République Romaine qui laisse la place au Principat et à l'Empire.

Une carrière de consul et de stratège militaire et politique de premier plan

      Jules César est considéré comme le plus illustre des généraux et hommes d'Etat romains. Issu d'une famille patricienne, il servit en Asie avant de rentrer à Rome après la mort de Sylla (-78) - qui l'avait obligé à fuir - dans le but de faire une carrière politique. En route pour Rhodes, où il comptait suivre des cours de rhétorique, il fut capturé par des pirates (ce qui n'était pas très original à l'époque...). Il réussit à lever lui-même le prix de sa rançon, puis il se constitua une petite flotte avec laquelle il capture ses ravisseurs avant de les faire crucifier (châtiment très répandu alliant l'exercice de la peine capitale à l'encontre du condamné et du terrorisme en direction de ses "collègues"...). Il travailla ensuite, avec Pompée, à défaire la constitution de Sylla et commença son ascension politique : prêteur en -62, propreté d'Espagne en -61, il forma le triumvirat avec Pompée et Crassus, et devant consul en -59. Il se fit attribuer le proconsulat de la Gaule cisalpine (plaine du Pô) et de la Narbonnaise. Sa campagne en Gaule cisalpine lui permit de se constituer une base militaire.

Afin de renforcer son pouvoir politique, César était désireux de briller sur le champ de bataille. Il décida d'entreprendre la conquête de la Gaule (en fait des Gaules), menacée par les Germains (et pas seulement par eux). César entrait véritablement dans la carrière militaire, à près de 44 ans.

La Gaule se divisait en trois provinces, la Gaule belgique au nord, la Gaule celtique au centre et l'Aquitaine, en plus de la Gaule cisalpine et de la Narbonnaise qui étaient déjà sous contrôle romain. Les Héveltes (établis en Suisse occidentale), poussés par les Germains vers l'Ouest, menaçaient le territoire (situé entre la Loire et la Saône) occupé par les Éduens qui réclamèrent le secours de Rome, avec laquelle ils étaient alliés. Profitant de l'occasion, César investit la Gaule, obligea les Héveltes à regagner leur pays et écrasa le Germain (Suève) Arriviste qu'il repoussa de l'autre côté du Rhin (-58).

César installa alors ses troupes en Gaule, mais il dut faire face à une coalition belge. A partir de sa base de Vensontio (Besançon), il remonta vers la Belgique (dont la frontière sud se situait au nord de Paris) où il allait livrer un rude combat. Surpris par les ,reviens au bord de la Sambre, il redressa la situation après avoir payé de sa personne (-57). La coalition belge était dissoute. Alors que Publius Crassus, un lieutenant de César, soumettait l'Aquitaine, les Romains affrontèrent un nouvel adversaire, les Vénètes (région de Vannes), dont la puissante flotte fut détruite lors d'une bataille navale (-56). cette victoire permet à César d'envisager la conquête de la Bretagne (Angleterre) dont l'accès maritime était désormais libre.

Après sa campagne du Rhin, où il étouffa une nouvelle menace des Germains, et ses deux expéditions en Bretagne (-55 à -54), César doit affronter une nouvelle fois les Gaulois. Ayant anéanti non sans mal, une armée belge dirigée par le chef des Éburons, Ambiorix, il trouva une nouvel obstacle sur son chemin, en la personne de Vercingétorix, chef de la tribu des Arvernes, placé à la tête d'une coalition gauloise.

Vercingétorix opta pour une tactique de harcèlement tout en cherchant à nouer de nouvelles alliances avec les tribus gauloises, stratégie destinée à épuiser son adversaire physiquement tout en l'isolant politiquement et militairement. Alors que Vercingétorix parvenait à créer des foyers d'insurrection de part et d'autre de la Gaule, les deux hommes se retrouvèrent face à face à Avaricum (Bourges) qu'assiégeaient les Romains. Malgré l'échec cuisant subi par les Gaulois, Vercingétorix parvint à échapper à l'emprise de son adversaire et poussa ses troupes vers le sud, chez lui, en plein territoire arverne. César le poursuivit, mais le siège de Gergovie (au sud de Clermont Ferrand), où s'était réfugié Vercingétorix, se solda par un échec pour les Romains lorsque l'attaque surprise sur la forteresse gauloise échoua, obligeant César à se retirer (printemps -52).

Quelques semaines plus tard, lors du siège d'Alésia (Alise-Sainte-Reine), le général romain eut plus de succès. l'armée gauloise avait tenté de surprendre son adversaire après la retraite de Gergovie, mais la charge de sa cavalerie avait échoué et Vercingétorix se retrouvait à nouveau assiégé. César avait décidé d'affamer l'armée gauloise et les populations civiles réfugiées dans la place forte. Au départ, Vercingétorix pratique la tactique d'harcèlement contre l'assiégeant, depuis la forteresse, avec notamment les assauts de sa cavalerie. Mais ne pouvant empêcher l'ennemi d'effectuer l'encerclement complet de la place, il fit appel à des renforts extérieurs pour le délivrer de l'étau romain. C'est alors qu'il commit ce qui sera son erreur la plus grave, décidant d'envoyer tous ses cavaliers chercher de l'aide extérieure, et affaiblissant ainsi considérablement sa propre position. Lorsque les renforts, venus en grand nombre de toute la Gaule (environ 250 000 fantassins et 8 000 cavaliers), arrivèrent, les assiégés étaient à court de vivres alors que les Romains, eux-mêmes désormais assiégés, aussi commençaient aussi à épuiser leurs provisions. En nette infériorité numérique (de l'ordre de un à six) (mais ce fut presque toujours le cas durant la campagne des Gaules...), les Romains repoussaient héroïquement trois attaques des Gaulois et finissaient par l'emporter. Vercingétorix rendit les armes. La Gaule était (pratiquement, car de nombreuses révoltes eurent lieu encore ensuite) soumise. César pouvait retourner à Rome en héros.

Les campagnes de César en Gaule et ses expéditions en Grande-Bretagne, lui donnèrent l'occasion - qu'il recherchait âprement - de se forger une réputation militaire et de conquérir un pouvoir politique qui lui permettaient de rivaliser avec Pompée, son principal adversaire après la mort de Crassus et la dissolution du triumvirat (-53). César déclencha la guerre civile au cours de l'hiver (-50/-49), après avoir franchi le Rubicon (Alea jacta es, Le sort en est jeté!), et repoussa les troupes de Pompée hors d'Italie avant de les écraser en Espagne. Les combats se poursuivirent sur le théâtre oriental, la bataille décisive ayant lieu à Pharsale, en Thessalie (août -48), et la victoire revenant à l'armée de César face à des troupes deux fois plus nombreuses. César poursuivit Pompée jusqu'en Egypte avant que celui-ci ne soit assassiné par les hommes du roi Ptolémée, qui fut chassé par César et détrôné au profit de Cléopâtre. La célèbre phrase (mais beaucoup de ses phrases furent célébrées à Rome...) de César, Veni vidi, vinci (je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu) a été prononcée à propos de la campagne qu'il mena en Anatolie à son retour d'Egypte, face au roi Pharnace Ier qu'il vainquit à Zana (-47). A peine rentré à Rome, où il se fit conférer la dictature, il dut s'embarquer pour l'Afrique (Tunisie) où ses opposants s'étaient ralliés. A nouveau vainqueur (-46), il mena ensuite une dernière campagne militaire en Espagne qui se termina par son succès à Munda (-45), avant de revenir à Rome pour poursuivre les réformes qu'il avait entreprises. Il fut assassiné l'années suivante, alors qu'il se préparait à partir en guerre contre les Parthes, qui avaient humilié Crassus quelques années auparavant.

César était avant tout un stratège politique, et ses campagnes militaires durent surtout un moyen pour lui de s'approprier le pouvoir suprême. Contrairement aux autres grands capitaines de l'Histoire, il entama sa carrière militaire relativement tard et il ne dut qu'à lui-même d'apprendre les fondements de l'art de la guerre. César savait très exploiter l'instrument militaire en vue des objectifs politiques qu'ils s'étaient fixés, et en ce sens, il possédait l'intelligence de la stratégie à son niveau le plus élevé. Mais il était aussi un remarquable tacticien qui savait se montrer audacieux et tenace. Il était passé maître dans la tactique des sièges lors de ses campagnes en Gaule et savait exploiter l'effet de surprise, comme il le démontra face à Pompée. la rapidité avec laquelle il déplaçait ses troupes surprit un grand nombre de ses adversaires. Il savait bien redresser une situation défavorable et il fut presque toujours vainqueur, n'ayant guère subi que deux échecs importants, à Gergovie et à Dyrrachium. Jules César était sans conteste le plus grand  général de son époque et un incomparable meneur d'hommes.

Toutefois, s'il passa maître dans la conduite de la guerre, César ne fut pas un grand organisateur militaire et moins encore un novateur. S'il exploita au mieux les qualités de ses troupes de légionnaires, il ne sut jamais distinguer les limites que lui imposaient un système reposant presque exclusivement sur le choc de l'infanterie lourde. Il ne changea pas l'organisation des armées romaines et ne tira pas les leçons de la défaite de Crassus face aux troupes de cavaliers-archers parties. face à la cavalerie humide qu'il affronta en Afrique, il avait effectivement modifié son organisation tactique, mais de façon très limitée (il avait créé des corps d'infanterie légère). (BLIN et CHALIAND)

A ce portrait manque toutefois le talent de propagandiste et la fabuleuse fortune qui lui permit de financer des troupes dont le recrutement ne reposait plus sur la conscription. Il sut utiliser ses rapports au Sénat pour magnifier ses hauts faits d'armes sans cacher ses difficultés et relater sa propre expérience de la guerre dans ses Commentaires sur la guerre des Gaules et La guerre civile. A un tel point qu'aujourd'hui encore, ce sont les presque seules sources (heureusement l'archéologie permet de corriger beaucoup de choses) historiques sur cette période de l'Histoire. La romanisation a effacé les traces qui pouvaient exister au niveau littéraire et nous ne connaissons même pas un seul avis non romain sur cette histoire de conquête de la Gaule. Quant à la fabuleuse fortune, elle provient de ses fonds personnels familiaux et d'une grande habileté des équipes d'armée chargées de la répartition des butins, notamment dans les régions les plus riches sans doute du continent européen de cette époque, tant sur le plan agricole (mais l'Egypte est encore le grenier du monde connu, bien avant les désertifications) que sur le plan minier (notamment parce que les autres sources de métaux sont encore inaccessibles aux Romains). On oublie souvent ce dernier aspect, on ne retrouve nulle part dans l'Histoire, une telle appropriation de richesses, avant, et cela va faire dresser la tête de certains, l'occupation allemande de la France durant la Seconde Guerre Mondiale...

 

Le fondateur d'une nouvelle Rome.

   Il y a bien un avant César et un après César dans l'Histoire de Rome. Il se situe entre la République et l'Empire, entre une Rome exclusivement méditerranéenne et une Rome européenne, qui élargit ses frontières et se trouve au contact direct, politiquement notamment, avec des peuples, notamment les Germains, qui avec elle vont faire l'histoire de l'Europe d'après l'Antiquité, et enfin entre un univers social dominé par les conflits entre plébéiens et patriciens, à l'issue souvent incertaine, à un autre univers social, alimenté par d'immenses richesses jamais prises auparavant, où domine la figure d'une classe impériale s'appuyant, contre les rivaux patriciens, notamment au Sénat, sur les leaders de la Phèbe, pourtant écarté de la réalité du pouvoir politique. 

Sa campagne politique abouti à un césarisme, nom de sa méthode pour accéder au pouvoir et le garder. Tant et si bien popularisé que son nom César deviendra attribut impérial et que ce césarisme est repris à leur compte sciemment par de nombreuses figures politiques au long des siècles par la suite, et par contre-coup est devenu une stigmatisation d'une forme personnelle de pouvoir. 

Trop occupé par la politique de l'immédiat, CÉSAR n'a pas le temps d'organiser de façon systématique ses pouvoirs, d'autant que jusqu'à la fin subsiste, dans les camps adverses, une "légitimité" qui conteste la sienne. Cependant, malgré le rythme harcelant des campagnes militaires, il déploie, dès janvier 49, une activité politique, législative et administrative prodigieuse, quoique souvent improvisée, et il songe sûrement à établir son pouvoir quasi absolu sur des bases nouvelles et à accomplir des réformes politiques et sociales fondamentales. Lorsqu'il passe le Rubicon, en janvier 49, César n'est plus que grand pontife ; son proconsulat a expiré et son pouvoir sur ses armées n'est qu'un pouvoir de fait. Il profite de ses pouvoirs religieux pour invalider les élections, y compris celles de son successeur, et retrouve ainsi son proconsulat. Mais pour parer à l'absence de la plupart des sénateurs et des magistrats, aux dérobades de ceux qui restent, il se contente d'utiliser sans ménagement ses droits de vainqueur et prend des mesures de circonstance. Ce n'est que pendant la première campagne d'Espagne qu'une loi lui confère une dictature extraordinaire semblable à celle de Sylla ; il l'utilise pour régler des problèmes économiques et administratifs, pour distribuer à ses partisans les provinces qu'il tient, mais la dépose à la fin de 49, pour se faire élire régulièrement conseil pour 48 - années où il ne met pas les pieds à Rome, le gouvernement en Italie étant assuré par son collègue P. Servilius Isauricus. Après Pharsale, sur proposition de son collègue, il est nommé dictateur une seconde fois, pour un an. En 46, c'est comme consul qu'il combat en Afrique et célèbre ses triomphes (ce qui veut dire festivités plus ou moins "énormes" pour la population...) ; il est encore consul en 45, sans collègue, jusqu'en octobre. Mais entre-temps, sans doute en avril 46, il est nommé dictateur pour la troisième fois, pour dix ans, avec renouvellement chaque année. Il renouvelle en effet cette dictature en avril 45, jusqu'en janvier 44, où il est nommé dictateur à vie.

Sans doute la puissance de CÉSAR, pendant toutes ces années, est le plus souvent une puissance de fait, et il ne s'encombre guère de légalisme. Pourtant il prend soin de se faire octroyer, outre la dictature et le consulat, d'autres pouvoirs ou d'autres titres. Ainsi apparait nettement une marche vers le pouvoir monarchique (aspect qui éclate et déplait beaucoup lors de ses liaisons avec CLÉOPÂTRE), qui devait peut-être, selon des partisans sans doute, aboutir en mars 44 à la restauration de la royauté. Quels que soient les pouvoirs qu'ils disposaient, CÉSAR a en tout cas réalisé, de 46 à 44 surtout, une mainmise totale sur le Sénat, les assemblées populaires, les magistratures. De 47 à 44, entre ses campagnes, il entreprend une série de réformes profondes, en partie inspirée par le "programme" que lui trace alors SALLUSTRE dès 49, et portant sur la composition du Sénat, très élargi, ouvert à des Italiens non romains et même à des Gaulois, portant sur les tribunaux, sur la liste des citoyens (réduction du nombre des bénéficiaires de l'annone), sur la vie économique de l'Italie (mesures en faveur des travailleurs agricoles libres, réduction du nombre des esclaves, lois somptuaires, établissement de colonies). Sont mises en route également des mesures concernant les gouvernements des provinces, sur l'accroissement, au moins provisoire, du nombre des questeurs et des prêteurs, l'apparition des consulats suffects. Sans oublier sur le plan économique, des mesures nettes concernant la dette. Il est évident que jusqu'à sa mort en 44, CÉSAR apparait comme le vainqueur d'une guerre civile et que chacun aspire à l'établissement d'une nouvelle constitution (CICÉRON...). Par-dessus les textes, CÉSAR gouverne grâce à son armée, à sa popularité parmi la plèbe urbaine, à ses clientèles dans la bourgeoisie italienne, grâce à un état-major officieux de partisans souvent remarquables, grâce au ralliement aussi, sincère ou non, de beaucoup d'adversaires, que permet sa fameuse "clémence". Tous ces traits, ce mélange d'absolutisme et de démagogie, caractérisent ce qu'on appelle le césarisme.  Sa mort ne fait que retarder l'établissement d'une monarchie qui ne dit pas son nom; monarchie essentiellement militaire, mais qui est encore loin de pouvoir étre héréditaire. (Claude NICOLET)

 

Jules CÉSAR, La guerre civile, Paris, traduction de P. FABRE, 1936, réimprimée régulièrement, notamment en 1959 ; La guerre des Gaules, Paris, traduction de L.A. CONSTANT, 2 volumes, Les Belles Lettres, 1926, réimprimé régulièrement également, notamment en 1984. Les deux livres sont également disponible librement sur Internet (sur Wikisource par exemple), mais sans l'appareil critique nécessaire pour leur évaluation. Ce ne sont pas les seuls écrits de Jules CÉSAR. Parmi ceux qui nous sont restés on peut citer : Sur la guerre d'Alexandrie, Sur la guerre d'Afrique, Sur la guerre d'hispanic, ainsi que des morceaux (parfois brefs) de plusieurs ouvrages politiques qui s'inscrivent dans l'activité polémique romaine. La propagande de l'Empire a réalisé un trou parmi ses oeuvres et c'est sans doute à cause d'elle qu'on en trouve seulement des traces. Même les Commentaires sur la guerre des Gaules et les Commentaires sur la Guerre Civile demeurent sans doute incomplets, même si ce que nous en avons est déjà bien conséquents. 

John Frederik Charles FULLER, Julius Caesar : Man, Soldier, Tyrant, New Gersey, 1965. Yvan Le Boec, César, chef de guerre, 2015. PLUTARQUE, Vies parallèles, Paris, 1950. SUÉTONE, Vie des douze Césars, Paris, 1961.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Claude NICOLET, Jules César, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

 

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9 janvier 2018 2 09 /01 /janvier /2018 14:00

   Le réalisme socialiste est la doctrine officielle dans le domaine de l'art en vigueur tant en URSS que dans les pays directement soumis à son hégémonie politique. Cette doctrine trouve sa formulation complète au cours du premier congrès des écrivains soviétiques de Moscou en août 1934. Ce premier congrès clôt toute une série de débats sur l'esthétique et l'art, leur place dans le socialisme, qui bat son plein dans les années 1920. Le réalisme socialiste exige de l'artiste "une représentation véridique, historiquement concrète de la réalité dans son développement révolutionnaire. En outre, il doit contribuer à la transformation idéologique et à l'éducation des travailleurs dans l'esprit du socialisme". Parmi ceux qui participent alors à l'élaboration de la doctrine, se trouvent GORKI, JDANOV et Karl RADEK. (John BERGER et Howard DANIEL).

    Jean-Michel PALMIER dans le Dictionnaire Critique du Marxisme écrit que "Marx et Engels ont salué le caractère révolutionnaire de l'oeuvre de Balzac, sa représentation de la révolution capitaliste sans faire du réalisme un dogme. Si, au XIXe et au début du XXe siècle, on trouve dans l'histoire de l'art de nombreuses discussions sur le réalisme, elles n'affectent pas immédiatement la critique marxiste. En Russie, la littérature russe était dans son encombre réaliste. ce fut le réalisme russe qui s'attacha à la description de la misère paysanne et dans leur ensemble ces romans étaient très progressistes. Le terme de "réalisme" appliqué à la littérature russe doit toutefois être nuancé par l'affirmation qu'il n'y a pas un mais des styles réalistes (Tourgueniev, Gogol, Tchekhov). Avec les romans de Gorki (La Mère), son théâtre (Les Bas-Fonds) apparut un nouveau réalisme orienté vers la description de la misère ouvrière. Si Lénine se garda bien s'imposer les goûts qui le poussaient vers le réalisme, une identification s'effectua rapidement entre "littérature progressiste" et "littérature réaliste". Si tous les styles purent se dérouler librement dans les années 1920 - du cube-futurisme au "réalisme prolétarien", ce dernier style aura tendance à se généraliser avec la AHRR (Association russe des écrivains révolutionnaires) et la RAPP (Association russe des écrivains prolétariens) et il faudra attendre 1934 pour voir le mot "réalisme socialiste" consacré par Gorki. 

S'il ne désigne alors qu'un style parmi d'autres de réalisme - Maiakowski lui-même se considérait comme "réaliste", il allait donner naissance, à l'époque stalinienne, à un style de plus en plus schématique, le "réalisme socialiste" qui consistait à développer systématiquement l'"esprit de parti" dans la littérature : le romancier se devait de décrire la réalité soviétique dans la perspective héro¨que de la construction du socialisme, en multipliant les évocations optimistes et les portraits de "héros positifs". Ce style, étranger à Marx comme à Lénine, imposé à tous les secteurs de la vie artistique, conduira bien vite à les stériliser (disparition des courants abstraits, disgrâce de V. Meyerhold, réhabilitation de Stanislavski, condamnation d'Eisenstein, élimination d'un grand nombre d'écrivains). Il faudra attendre le XXe Congrès  du Parti Communiste de l'URSS pour qu'il soit condamné comme dogme, laissant la parole à une nouvelle génération, celle du Degel d'Illya Ehrenbourg, mais aussi des poèmes d'Evtouchenko et de Voznessenski. En Europe, des critiques analogues seront menées par Miroslav Karleja en Yougoslavie, Tibor Dery en Hongire, E. Fischer en Autriche, R. Garaudy en France (D'un réalisme sans rivages). 

Georg Lukàcs, le plus important esthéticien marxiste d'origine hongroise, n'en continuera pas moins de combattre toutes les tentatives "formelles" des années 1920 - théâtre anti-aristotélicien de Brecht, roman prolétarien de E. Ottwalt ou de Willi Brede), mais aussi l'Expressionnisme. Ces affrontements qui eurent d'abord comme organe la revue Linkskurve (organe du BPRS, Association des écrivains prolétariens révolutionnaires) conduiront à la grande polémique de la revue Das Wort (1937-1938) sur l'expressionnisme et l'avant garde allemande. Née d'une discussion sur le ralliement du poète Gottfried Benn au national-socialisme, elle opposa partisans et adversaire de l'avant-garde allemande des années 1920 - en particulier de l'Expressionnisme. La qualité des participants - écrivains, esthéticiens, artistes en exil parmi lesquels G. Lukàcs, Anna Seghers, A. Kurella, E. Bloch - font de cette polémique théorique l'un des grands moments de la réflexion marxiste sur l'esthétique : elle enveloppe non seulement la question de l'avant-garde, de l'irrationnel, du formalisme, du classicisme; de l'héritage, de l'attitude par rapport aux classiques mais aussi l'opposition entre "réalisme" et "formalisme" qui sera abordée dans la dernière étape de cette polémique par une critique systématique des essais de Lukàcs par Brecht.

Toute la période qui suivra le XXe Congrès du Parti communiste de l'URSS donnera naissance à une série de tentatives de définir de nouveaux styles réalistes étrangers au réalisme socialiste. Georg Lukàcs, pour sa part, s'il condamna les tentatives "formalistes", "avant-gardistes", "expérimentales" des années 1920-1930 n'adhéra jamais au réalisme socialiste (Signification présente du réalisme critique) et continuera à défendre un certain style réaliste critique issu de Balzac, qui lui fit rejeter la plupart des grands auteurs contemporains (Proust, Kafka, Beckett, Faulkner...) et célébrer Thomas Mann comme le plus grand progressiste des "écrivains bourgeois". Il sera lui-même attaqué par la critique soviétique (et hongroise des années 1950) pour sa méconnaissance de "la valeur universelle du réalisme socialiste", tandis que Th. Adorno affirmait : "Mieux vaut la mort de l'art que le réalisme socialiste"."

 

     Louis-Marie MORFAUX distingue deux périodes : la période stalinisme et la période après Staline.

"C'est sous Staline (1879-1953), à partir de 1932, que se constitue une stéarique officielle et dogmatique. Les associations d'écrivains indépendants sont dissous et leurs membres inscrits autoritairement à l'Union des écrivains soviétiques soumise au Parti communiste. Elle impose le contenu et lui subordonne impérativement la forme, toute déviation étant considérée comme un délit ou un crime artistique et punie en conséquence. Au premier Congrès de cette Union, en 1934, sous l'inspiration de Gorki et sur l'ordre de Staline, est adoptée l'expression de "réalisme socialiste" pour désigner la doctrine scientifiquement établie de l'esthétique qui fait des écrivains des "ingénieurs de l'âme humaine". Rédigés sous l'impulsion du stalinien Jdanov, les statuts de l'Union précisent que le réalisme socialiste "exige de l'artiste une représentation véridique, historiquement concrète, de la réalité dans son développement révolutionnaire. En outre, il doit contribuer à la transformation idéologique et à l'éducation des travailleurs dans l'esprit du socialisme". Mais s'il est aisé de s'assurer de l'orthodoxie de la littérature, par rapport au dogme marxiste-léniniste, comment faire pour les autres arts? Le Comité central du Parti, en 1948, sur la proposition de Jdanov, n'en décidera pas moins que les compositions de Prokofiev et de Chostakovitch s'écartent du réalisme socialiste et leur prescrit de négliger les symphonies, de composer dorénavant des opéras, des oratorios et des chants dont la signification peut être facilement jugée. Mais le cinéma, dont Lénine disait qu'il est le premier des arts, est étroitement contrôlé et il est reproché à Eisenstein et à Poudovkine de s'occuper trop de l'action au détriment de la propagande que devrait prodiguer le film. Il leur est demandé, plutôt que de soigner la qualité de l'image, de porter désormais leur soin sur les dialogues.

Avec le XXe Congrès du Parti communiste de l'Union soviétique, en 1956, qui prétend consacrer la déstalinisation, il pourrait sembler que soit octroyée à la littérature et à l'art une liberté absolue. On lit, en effet, dans Le Communiste, revue du Parti : "Une condition fondamentale pour le développement d'une littérature et d'un art portés par de grandes idées et véritablement artistiques est la lutte sans merci contre le nivellement et l'uniformité de la création artistique... Le réalisme socialiste n'a pas de limites à cet égard." Mais cette liberté ne s'applique qu'à la forme et le contenu est strictement maintenu entre d'étroites limites politiques et sociales. Lors du IIIème Congrès des Ecrivains soviétiques, en 1959, il est rappelé que "le devoir des écrivains soviétiques est de montrer de façon vraie et vivante la beauté des exploits du peuple au travail". L'esprit stalinien règne toujours en ce domaine. C'est un postulat de l'esthétique marxiste que les grands écrivains et les grands artistique on en commun, quelles que soient leurs opinions, de rendre le plus exactement la réalité effective et de tendre vers la totalité. Encore faut-il que le pouvoir politique leur en accorde en fait le droit et ne soumette par leur oeuvre à une orthodoxie dogmatique. Ne doivent-ils pas aussi admettre que l'art ne peut non plus être réduit à une sociologie et à une psychologie sociale et s'il est toujours lié à l'évolution sociale, il atteint dans ses chefs-d'oeuvre à une valeur humaine permanente?"

    John BERGER et Howard DANIEL entendent porter sur le réalisme socialiste un regard qui va au-delà des intentions et des textes officiels. 

"L'application, écrivent-ils, de la doctrine aux différents arts produisit des effets variés et inégaux, et ne fut jamais quelque chose de parfaitement cohérent. Dans la mesure où ses significations échappaient à toute prise légale ou verbale, la musique se trouva moins atteinte que les autres arts. (...) La peinture et la sculpture se révélèrent particulièrement vulnérables du fait, notamment, qu'elles furent contraintes de revenir à un académisme artificiel et prérévolutionnaire qui était étranger à toutes les traditions russes dans le domaine des arts visuels et qui avait été importé arbitrairement par Pierre le Grand (...). C'est la littérature qui exerçait l'influence la plus profonde et la plus large sur les masses. Certaines oeuvres (...) purent franchir les écueils du dogmatisme doctrinaire et sa tailler une place importante en tant qu'oeuvres littéraires. Mais avec le temps, la chose devint de plus en plus difficile (...) L'impact sur le public russe rendit le parti extrêmement méfiant à l'égard des écrivains. Il ne suffisait pas de censurer ou d'interdire la publication. Il était toujours possible de glisser des significations cachées. Ainsi se forma progressivement un public capable de lire entre les lignes. Un langage "second" se constitua, qui servit à aller au-delà de la "réalité seconde" et permit de renouer avec la réalité vécue. On comprend que les écrivains durent, en tant que groupe constitué et proportionnellement à leur nombre, un des secteurs les plus persécutés de la population russe. Sur les 700 écrivains qui participèrent au premier Congrès des écrivains en 1934 - et dont plus de 70% étaient âgés à l'époque de moins de 40 ans - seulement 50 vivaient encore en 1954 pour participer au deuxième Congrès des écrivains. Beaucoup d'entre eux, certes, étaient morts à la guerre, mais les chiffres n'en demeurent pas moins éloquents.

Bien que la littérature officielle du parti eût fait un usage pléthorique des citations de Lénine,le fait d'associer son nom à la doctrine du réalisme socialiste est dû à une déformation de ses écrits : l'article fondamental de Lénine sur la question, L'Organisation du parti et la littérature du parti a été écrit en 1905, à un moment où le parti émergeait de la clandestinité, et il traitait en fait des textes politiques et de propagande. Corrigeant les déformations que les idées de Lénine avaient subies sa veuve, Nadejda Kroupskaïa, établit en 1937 que l'article cité plus haut et d'autres textes similaires de Lénine n'avaient rien à voir avec la littérature en tant qu'art. Jusqu'à ces dernières années, cette mise au point est restée ignorée, comme l'ont été les éclaircissements apportés par Lénine lui-même, dans une conversation avec Clara Zetkin : "Tout artiste, et tout individu qui se considère comme tel, a le droit de créer librement en accord avec son idéal personnel, et sans tenir compte de rien d'autre."

 

John BERGER et Howard DANIEL, Réalisme socialiste, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Louis-Marie MORFAUX, Esthétique marxiste, dans Vocabulaire d'esthétique, PUF, 2004. Jean-Michel PALMIER, Esthétique, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1999.

 

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