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8 janvier 2018 1 08 /01 /janvier /2018 13:32

    Tout d'abord le problème des fausses nouvelles (joliment appelés aujourd'hui "fake news") n'est pas très nouveau. On le retrouve tout au long des siècles, de la propagation des rumeurs par voie orale ou écrite à la propagande officielle des Royaumes, des Principautés, des Empires et des Églises. On ne compte plus dans l'Histoire les événements causés par de fausses nouvelles qui trouvent un terreau fertile dans des mentalités collectives peu informées des réalités ou/et dans de multiples conflits sociaux, économiques et politiques et dans les différentes injustices. 

   Le cas contemporain des fausses nouvelles sur Internet est que ce moyen de communication multiplie à la fois leur vitesse de propagation et la multiplicité des canaux qui les répercutent dans la société. Non seulement les réseaux sociaux sont fait de multiples sites qui se relayent toutes les informations, fausses ou vraies, vérifiées ou erronées car incomplètes, mais la presse écrite, les organes audio-visuels, les organismes officiels s'en font l'écho sans beaucoup de discernement. Et très vite, car il s'agit de ne pas se faire doubler par la concurrence, à l'heure où les médias précisément sont aux mains la plupart du temps de propriétaires privés dont le seul souci souvent est de gagner de l'argent. On en arrive au point à considérer les tweets du Président TRUMP comme des déclarations officielles... Quand donc ignorera-t-on ces petits messages spontanés? 

On pourrait penser que, vu le niveau d'instruction de la majeure partie des citoyens en Occident notamment, d'où partent le plus souvent les fausses nouvelles (mais la Chine, la Russie et de nombreux pays s'y adonnent aussi...), celles-ci seraient tuées dans l'oeuf, tout simplement parce que, manquant de soubassement intellectuel, elles sont tout de suite en apparence fausses. Mais ce serait compter sans la manie manipulatrice des opinions publiques de tous les services de tous les Etats, la mise au service de ces fausses nouvelles, de toute une technologie d'information empruntée en grande partie à la publicité commerciale et la... crédulité malheureusement de nombreux citoyens qui, d'une manière ou d'un autre, y trouvent leur compte. Car ces informations confortent des opinions acquises pour des raisons de confort intellectuel. Car de nombreux acteurs voient en certaines informations le progrès de leurs positions dans la société. Car il est nettement plus facile de répéter ce qui est dit dans beaucoup d'endroits, par conformisme social ou/et paresse intellectuelle. 

De plus, les société occidentales sont constamment soumises à des flots continus de messages par de multiples canaux, poussés par de multiples intérêts, lesquels n'ont même pas la faculté d'analyser l'impact de leurs messages particuliers (car ils confient cette analyse par ceux même à qui ils achètent leur diffusion, soit les organes de... publicité!)...

Cet état de "surinformation" crée un effet bruit, les médias exploitant toutes les faiblesses psychologiques humaines à cet égard, qui troublent tous ceux (et même au-delà) n'ont pas le temps ou/et les moyens de faire un tri entre les vraies informations et les fausses. Ajoutons à cela une défiance des citoyens envers des informations "officielles", la persistance il faut le dire, de superstitions religieuses ou de méconnaissances des réalités, notamment scientifique. Ajoutons encore à cela, et c'est un registre très différent mais souvent mallheureusement mélangé à d'autres, une certaine culture du complot rattaché à de nombreux sujets, souvent très spécifiques. Tout cela se retrouve multiplié sur Internet.

Comme y faire face?

Tout d'abord en cessant de naviguer au hasard sur la Toile. Même si la navigation de ce genre recèle d'indéniables aspects ludiques. Si on choisit de le faire à un moment donné, se réserver mentalement un espace "de second degré".

 En choisissant sciemment d'ignorer certaines sources d'informations, même si on peu passer à côté de vraies informations, et en se focalisant sur certains sites nantis de certaines références solides.

Ensuite ne jamais, jamais, se fier pour une information à une seule source et rechercher en d'autres endroits des moyens de la vérifier. Le meilleur conseil que l'on pourrait donner, même il est vrai que cela oblige à un certain travail, est de comparer des sources d'informations radicalement différentes : à un site d'internet voir un organe de presse écrite, à une information radiophonique une recherche sur Internet.

Maintenant, sur Internet, les obstacles se multiplient pour la recherche de vraies informations. D'abord l'invasion des videos et des textes publicitaires qui parviennent à gêner les lectures et les visionnages. Ensuite, la baisse de sérieux dans de nombreux journaux - surtout ceux qui possèdent un site - pour la vérification et la précision des informations. Un critère peut aider : plus l'article est court, plus il y a des chances pour que de fausses ou imprécises informations s'y glissent. On ne compte plus, de plus, les mauvais titrages des articles et même des formulations emplis de fautes de grammaires et d'orthographes, voire emplie de contre-sens ou contenant plusieurs possibilités d'interprétation. Il faut absolument repérer les sites ayant la mauvaise habitude de se répéter sous de multiples variantes. Bien entendu, ne pas se laisser abuser par des titres à la véracité tellement évidente que le contenu puisse être facilement avaler, genre Il neige ou il fait froid ou encore C'est la canicule! parfois commis par un journal parisien bien connu. Regardez en tout cas toujours les références, les références, les références, et pas seulement le nom de celui qui a rédigé l'article ou fabriqué la video...

Mais tout cela est difficile... Car Internet est en train de descendre rapidement dans les critères d'informations valables, non seulement au niveau de la présentation mais également du fond. Certains pensent même que la défiance existante envers les pouvoirs publics et les organes d'information (écrits et audiovisuels) pourraient s'accroitre rapidement dans les prochaines années et s'étendre à Internet. Au point que, même si les clics et les claques augmentent constamment (je veux écrire les clics par une touche de clavier sur la flèche de votre écran) (et les rapides changements de site en cliquant sur tous les liens qui se présentent), notamment parce que la comptabilité des connexions est réalisée à partir de ces clics et de ces claques, la crédibilité des informations qui y circule subit la chute... Dont le premier effet dommageable est de détourner les citoyens de la recherche même des informations... Et d'accroitre leur individualisme et de blinder encore davantage leur bulle de relations sociales. Chacun dans son smartphone! 

Cet article d'humeur traduit une certaine exaspération d'un internaute actif. 

 

RAGUS

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7 janvier 2018 7 07 /01 /janvier /2018 16:23

    L'expression "Jeune École" désigne un groupe de théoriciens navals français qui, sous l'autorité de l'amiral Hyacinthe Laurent Théophile AUBE (1826-1890) s'oppose aux doctrines officielles à la fin du XIXe siècle. Ce groupe se donne lui-même ce nom, ce qui donne l'idée qu'il y aurait sans doute à faire une étude sociologique sur un genre des conflits internes aux armées (parmi d'autres) entre conflits de génération et tensions hiérarchiques. Comment des conflits directement liés aux objectifs et aux buts des armées peuvent-elles naître et s'exprimer dans un corps d'une institution où la discipline hiérarchique est érigée en dogme, avec tout son réseau de conditionnements et de punitions en cas de transgression. Suggestion aussi valable pour d'autres corps dont les membres sont soumis à un strict "devoir de réserve" (police, gendarmerie, voire pompier). Une des explications de cette possibilité d'éclosion de débats au sein d'une institution où ce terme signifie séditions, est représentée par l'environnement social global, où varie les possibilités d'expression des citoyens sur toutes sortes de sujet. Précisément, la société française est alors traversée par toute une série de conflits concernant notamment l'armée et pour tout un mouvement favorable à la liberté de la presse. 

     Compte tenu des difficultés budgétaires de la marine, sacrifiée au réarmement terrestre après 1870, ce groupe juge irréaliste le maintien d'une stratégie du fort face à la Royal Navy. Il propose une stratégie du faible au fort compensant l'infériorité numérique de la flotte par l'adoption d'armes révolutionnaires censées assurer la victoire à moindre frais. Formé à l'école des guerres coloniales - ce qui éclaire son engouement pour les petites unités et le facteur technologique - AUBE critique dès 1874 le primat des bâtiments de ligne, trop coûteux et trop vulnérables aux torpilles, puis développe une vision trifonctionnelle de la marine future :

- les torpilleurs assureraient la défense rapprochée du littoral et disloqueraient les forces de blocus ;

- les bâtiments de ligne parachèveraient au large la destruction des escadres adversaires ; 

- les croiseurs, attaquant sur toutes les mers du globe,saturerait la défense et anéantiraient le commerce anglais.

Entièrement dépendante du large depuis son industrialisation massive (au détriment d'ailleurs de son agriculture), la Grande Bretagne ne résisterait pas à cette saignée. Ainsi, les nouvelles données matérielles déclasseraient les enseignements de l'Histoire et inverseraient la hiérarchie traditionnelle de la stratégie navale au bénéfice de la guerre de course : simple expédient des marines inférieures à l'ère classique,celle-ci primerait désormais la guerre d'escadres et annulerait la matrice du large.

Pour doter les corsaires français d'un réseau mondial de base-relais, AUBE plaide l'expansion coloniale à outrance ; réfutant les considérations humanitaires, il prône le torpillage des paquebots et le bombardement des villes côtières comme les plus sûrs moyens de dissuader les agresseurs potentiels et de conclure rapidement les guerres (perspective terroriste qui annonce les théories de DOUHET pour l'armée de l'air). Aussi son passage au ministère de la Marine (1886-1887) contribue-t-il à la dégradation du climat international. AUBE durcit sa doctrine en prêtant au torpilleur une capacité océanique dont il est dépourvu et en réduisant le trinôme initial torpilleur/cuirassé/croiseur au binôme torpilleur/croiseur, alors même que la Royal Navy se dote de contre-torpilleurs lourds, puis reprend la course aux cuirassés.Mais ses "torpilleurs autonomes" et "bateaux canons" manquent de rayon d'action, d'endurance et de stabilité, sont des échecs, si bien qu'AUBE admet que les bâtiments lourds conservent leur légitimité.

Contre le dogmatisme de l'école historique, AUBE fonde son analyse (La guerre maritime et les ports français, 1882 ; De la guerre navale, 1885) sur le caractère changeant di contexte international et surtout des instruments disponibles. Il estime que les enseignements des grandes batailles du passé sont rendus caducs par l'apparition de moyens nouveaux comme la mine ou la torpille, qui fonctionnent comme des égalisateurs de puissance, comme le figure beaucoup plus tard, l'arme atomique. Il propose d'en tirer parti dans le cadre de stratégies nationales adaptées à chaque pays et à chaque situation. Il situe sa réflexion pour la France bien entendu, mais également bien au-delà, ce qui explique les nombreuses traductions étrangères de ses ouvrages (Autriche, Italie, Japon, Allemagne, et même Grande Bretagne...). Malgré l'échec de sa politique au Ministère de la marine, ses principes trouvent bien des oreilles attentives. 

Ses disciples continuent d'ailleurs à proclamer "la mort du cuirassé" jusqu'aux début du XXe siècle. Ses successeurs directs, notamment le journaliste Gabriel CHARMES et le commandant Z et Henri Montéchant (Les guerres navales de demain, 1891 ; Essai de stratégie navale, 1893), donnent à ses idées une tournure dogmatique, encore aggravé par des choix techniques défectueux, dont AUBE lui-même est en partie responsable. Les thèses plus mesurées de l'amiral BOURGEOIS (Les Torpilleurs, 1888) et de l'amiral FOURNIER (La Marine nécessaire, 1899) ne pourront prévaloir contre cette tendance. Il en résulte des errements qui discréditent plus tard le Jeune Ecole de façon durable.

De puissants mobiles extra-stratégiques contribuent à cette hérésie : la Jeune Ecole traduit les rancoeurs des officiers-mécaniciens contre une amirauté plus ou moins verrouillée par les élites traditionnelles, d'où la politisation croissante de la rivalité entre le torpilleur "démocratique" et le cuirassé "réactionnaire". L'état désastreux de la marine française au moment de Fadocha sanctionne ce débat surréaliste, mais les radicaux ramènent la Jeune École rue Royale (au Ministère de la Marine) en 1902-1905, période pendant laquelle le ministre PELLETAN mise sur le sous-marin. Il faut attendre le triomphe de l'école machinante, après 1905, pour que la marine revienne à des vues plus classiques.

En dépit des aberrations dans lesquelles elle finit par sombrer, la Jeune École a le mérite en fin de compte de chercher à définir une stratégie adaptée aux marines des puissances continentales, ce qui explique qu'elle ait fait de nombreux émules hors de France (notamment en Allemagne). Si les idées d'AUBE sont finalement invalidées au plan stratégique par l'issue de la Grande Guerre - les Alliés réussissant in extremis à garder la maîtrise de la mer -, elles s'avèrent prophétiques au plan tactique et opérationnel : les escadres cuirassées sont paralysées par la menace sous-marine dès 1914 et les U-Boots portent des coups terribles au commerce de l'Entente en 1917-1918. D'où la résurgence ultérieure des tendances technicises, que CASTEX ne réfute qu'au prix d'amendements considérables à l'orthodoxie Mahanienne. (Martin MOTTE, Hervé COUTEAU-BÉGARIE).

   Les différentes influences qui donnent à la Jeune Ecole toute son importance, outre la diffusion de ses idées, non seulement au sein de l'institution militaire mais également dans l'opinion publique, s'expliquent également par deux problématiques majeures : l'économie des industries militaires navales, notamment les programmes lancés dans les chantiers navals, ensemble de dynamiques industrielles et d'intérêts qui peuvent être très contrariés et le balancement constant, qui se retrouve dans les budgets militaires et les commandes d'armements, entre des impératifs de défense territoriale terrestre et des impératifs coloniaux. 

 

Théophile AUBE, A terre et à bord : notes d'un marin, 1884 ; De la Marine française, Rochefort, 1874 ; Un nouveau droit maritime international, 1875 ; Entre deux campagnes, 1881 ; La guerre maritime et les ports militaires de la France, Berger-Levrault, 1882 ; Italie et Levant, 1884. 

P. MASSON, Histoire de la marine, Paris/Limoges, Lavauzelle, tome II, 1983. T. ROPP, The Making of a Modern Navy, Annapolis, Naval Institute Press, 1987.

Martin MOTTE, Jeune École, dans Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et Jean KLEIN, PUF, 2000 ; Une éducation géostratégique : la pensée navale française de la Jeune École à 1914, Economica, 2004.  Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

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6 janvier 2018 6 06 /01 /janvier /2018 13:07

  Herbert RICHMOND, officier de Marine royale de 1885 à 1931, décrit parfois comme le plus brillant officier de sa génération, est également un historien et un stratégiste naval, reconnu comme le MAHAN britannique. Brillant intellectuel, il n'hésite pas à prendre le contrepied de sa hiérarchie, menant une révolution intellectuel à la royal Navy, qui lui vaut tôt une retraite comme cadre d'active. C'est sans doute rendre un grand service à ses idées, car loin d'être un exil doré comme le conçoivent beaucoup le cantonnement à des tâches d'enseignement, cela lui permet de multiplier les interventions hors et en direction de publics variés.

Il est reconnu en fait comme un stratégiste qui ajoute bien des éléments aux réflexions de MAHAN, notamment en 1992 lorsque le Naval War College de Newport (Rhode Island), réunit des experts du monde entier pour examiner ses oeuvres . 

 

Une carrière soutenue dans l'enseignement militaire grâce à des amitiés et de solides convictions

    Herbert RICHMOND, officier et intellectuel autodidacte a bien connu CORBETT, lequel l'a encouragé, en 1907, alors qu'il est seulement capitaine de vaisseau, à commencer son ouvrage fondamental d'histoire maritime, The Navy in the War of 1739-1748. La publication est retardée jusqu'en 1923 à cause de la guerre, mais entre-temps, en 1912, RICHMOND apporte sa contribution à la création de la revue Naval Review, publication de diffusion restreinte et moyen de promotion de la réflexion parmi les officiers. Malgré ses heurts avec les autorités militaires, cette revue a prospéré et continue encore. 

Quand éclate la Première Guerre Mondiale, il est adjoint au directeur des opérations navales au War Staff pour la création du quel il fut très enthousiaste. Malheureusement, il lui est impossible de travailler avec les deux grandes figures qu'étaient alors FISHER et CHURCHILL, et il quitte l'Amirauté sur sa demande. La réputation de RICHMOND, le "jeune Turc" au franc-parler, le provocateur, le tient à l'écart de la politique navale globale pour le restant de la guerre.

En tant que commandant d'un cuirassé de la Grand Fleet, il peut cependant avoir quelque influence sur la pensée de l'amiral BEARRY et sur son état-major après que ce dernier succède à JELLICOE à la fin de 1916. RICHMOND a alors quelques idées intéressantes sur une politique un peu plus offensive en Méditerranée capable de dissuader les sous-marins allemands d'attaquer les navires de commerce ; il est aussi partisan de l'utilisation de la flotte aérienne pour attaquer la flotte allemande dans ses bases. Cependant, étant un ami de CORBETT, il n'est pas favorable à une action qui ferait courir des risques à la flotte elle-même. 

Les bonnes relations qu'il entretient avec BEATTY permettent à RICHMOND de diriger le Naval ,War College au moment où il se reconstitue à Greenwich en 1920 ; il devient alors contre-amiral. Il commande la station des Indes orientales de 1923 à 1929 et, par la suite, il est le premier commandant de l'Imperial Defence College (aujourd'hui le Royal College of Defence Studies). Il voit parfaitement que l'intérêt de la Grande Bretagne appauvrie se porte sur les navires de ligne de moindre tonnage et RICHMOND va jusqu'au bout dans ses idées. Dès 1921, pendant la Conférence de Washington, sous l'anonymat, dans le Times, il remet en question le besoin des grands tonnages et les navires de ligne de 35 000 tonnes. En novembre 1929, il demande l'abandon des navires de ligne existants et leur remplacement par des croiseurs de 10 000 tonnes. Ses idées ne heurtent pas seulement une partie de l'état-major britannique ou même américain, elles gênent considérablement les plans des industriels rattachés aux chantiers navals et RICHMOND reçoit un blâme officiel. Après cela, on se doute qu'il quitterait le service, et lorsqu'il est amiral, il prend sa retraite et se met à écrire et faire des conférences. Il est nommé à la chaire d'histoire navale et impériale à Cambridge en 1934. Deux ans plus tard, il devient principal du Downing College de Cambridge et le reste jusqu'à sa mort. 

Après avoir quitté le service, RICHMOND écrit des livres, des articles et des textes de conférence sur l'histoire maritime et la politique navale contemporaine. Dans tous ses écrits, il se situe dans le sillage des COLOMB et des CORBETT, insistant sur la suprématie des communications maritimes, élément crucial à la fois pour la compréhension de la stratégie et pour la sécurité de lEmpire britannique. Il souligne avec force l'importance des leçons d'histoire, convenablement et scientifiquement dispensés, pour comprendre les forces dynamiques de la stratégie maritime. RICHMOND reconnait l'importance des navires de ligne (quel qu'en soit le tonnage) pour la maîtrise des mers, mais il est d'accord avec CORBETT "dans son refus de penser que la grande bataille qui amenait la décision était le but de toute guerre navale".

Herbert RICHMOND souligne l'importance des opérations combinées et les facteurs de succès comme une planification sérieuse, une bonne liaison entre le commandement à la mer et le commandement à terre, éviter les défenses fixes, la nécessité de s'emparer de la maîtrise de la mer en contenant au moins les forces navales adverses partout ailleurs. Dans le contexte des leçons de la Première Guerre Mondiale, il est naturel de souligner plus particulièrement la défense du commerce maritime, le blocus et les droits des belligérants ; il attire l'attention sur l'importance des bases navales. Les écrits de RICHMOND reflètent les problèmes d'une marine face à un monde où les contraintes de la stratégie maritime devenaient de plus en plus nombreuses et diversifiées, mais où les ressources économiques de la puissance britannique n'étaient clairement plus en mesure de défense la sécurité de l'Empire. (Eric GROVE)

   

Herbert RICHMOND, Tne Navy in the War of 1739-1749, Cambridge University Press, 1920, en deux volumes consultables sur le site archive.org ; Sea Power in the Modern World, 1934. Voir dreadnought Project.org. 

Arthur MARDER, Portrait of an Admiral, Londres, 1952. D. M. SCHURMAN, the Education of a Navy : The deveelopment of British Naval Strategic Thoughts, 1867-1914, Chicago, 1965.

Eric GROVE, Herbert Richmond, dans Dictionnaire de la stratégie, Sous la direction de Arnaud BLIN et de Gérard CHALIAND, tempus, 2016.

 

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5 janvier 2018 5 05 /01 /janvier /2018 13:01

      Méconnu en France, voire inconnu, le professeur américain Hugo Adam BEDAU est bien connu en revanche aux Etats-Unis pour son activité contre la peine de mort et son ouvrage, beaucoup utilisé, sur la désobéissance civile. 

Professeur de philosophie émérite à l'Université de Tufts (près de Boston, Massachusetts, Etats-Unis), il est appelé par Stuart TAYLOR Jr, comme une "autorité dans la lutte contre la peine capitale". Il obtient son diplôme de doctorat en 1961 à l'Université Harvard et enseigne ensuite au Dartmouth College, à l'Université de Princeton et au Reed College avant de rejoindre Tufts en 1966. Retraité depuis 1999, il est membre fondateur de l'American Civil Liberties Union pour qui il écrit sur la peine de mort. Il est l'auteur de nombreux livres sur la peine de mort, non traduits en Français, comme The Death Penalty in America (1964), the Courts, the Constitution, and Capital Punishment (1977), Death is Different (1987) et Killing as Punishment (2004). Il est co-auteur également de In Spite of Innocence (1992).

A l'occasion de la retraite de Hugo BEDAU, Norman DANIELS écrit, à propos de son livre sur la peine de mort en Amérique, que "c'est le premier exemple dans ce siècle de l'application systématique de compétences philosophiques académiques pour une question pratique, et donne le point de départ dans l'éthique pratique de l'étude philosophique de la peine de mort" (approximatif). Il écrit en 1969 (éditions Pegasus) Civil Disobedience : Theory and Practice, suivi d'un dernier volume sur la théorie de la désobéissance civile en 1991 (Civil Disobedience in Focus, Routledge). 

      Il définit dans son article On Civil Desobedience, publié dans Journal of Philosophy en 1961, l'acteur de la désobéissance civile. "Un individu commet un acte de désobéissance civile si et seulement si il agit de manière illégale, publique, non-violente, et délibérée dans l'intention de s'opposer à une des lois, politiques ou décisions de son gouvernement". Dans Civil Disobedience in Focus, il détaille les questions entourant la désobéissance civile, discutée  et pratiqué depuis au moins 399 av JC, et dans la foulée d'événements récents comme la protestation sur la Place Tienanmen en Chine. Ces questions sont toujours d'une grande pertinence. Il présente tous les matériaux de base, classiques et philosophiques, nécessaires à une évaluation de la nature et de la justification de la désobéissance civile. Il présente également une interprétation de la réflexion d'éminents penseurs contemporains comme RAWLS. Hugo Adam BEAU expose dans son introduction les enjeux contemporains de la désobéissance civile.

Hugo Adam BEDAU, Civil Desobedience in Focus, Taylor & Francis Ltd, 1991 ; Civil Desobedience : Theory and Practice, Macmilan Pub Co, 1969. On peut se procurer ce dernier livre sur le site AbeBooks.fr. 

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5 janvier 2018 5 05 /01 /janvier /2018 08:04

    Malgré la parcimonie des textes des auteurs marxistes et même d'analyses marxistes de l'art, la plupart disséminés dans des considérations de combat idéologique et sans doute parce que la pratique des Etats dits communistes ou socialistes inclu une une forte utilisation de l'art (comme moyen d'information et de propagande), Danielle LORIES consacre tout un chapitre sur Marx : Eléments pour une "esthétique marxiste".

    Dans la lignée de la pensée dialectique hégélienne de l'histoire, se situe le matérialisme historique de Karl MARX (1818-1883). Il n'attribue pas à l'art un rôle insigne dans la progression de l'histoire vers sa fin et ne consacre à l'activité artistique et aux oeuvres que des remarques éparses et non systématisées. Mais la pensée de l'auteur du Capital marque en profondeur certains pans de l'esthétique du XXe siècle. 

Tous les commentateurs, explique t-elle, s'accordent maintenant à considérer que MARX n'a à aucun moment développé quelque chose qui constituerait une véritable esthétique ou théories marxienne de l'art, malgré énormément de référence (révérence) de penseurs plus ou moins officiel à une esthétique marxiste, laquelle leur doit plus d'ailleurs qu'à une hypothétique philosophie esthétique de Karl MARX...

L'idée maitresse que recèle ce qui devrait s'appeler le "matérialisme dialectique" eu égard à l'art, relève de la "superstructure" culturelle, de l'idéologie. Il faut situer l'art dans la même catégorie que la religion, le droit, la morale et ce sont les conditions économiques et socio-historiques qui déterminent à chaque fous l'état des modes de production et de distribution des moyens de substance comme des idéologies. Cette idée d'une dépendance causale de l'artistique au socio-économique est à l'origine d'une vulgate marxiste simpliste autant que prolixe, que beaucoup mettront en avant pour dénigrer d'ailleurs cette idée-même. 

     Il faut distinguer, pour éclaircir cette question, entre les propres remarques de Karl MARX et les différentes théories marxistes ultérieures.

- Le caractère éparse et superficiel des remarques de MARX sur l'art laisse entière la question de savoir quels sont les liens entre telle oeuvre et le soubassement socio-économique sur lequel elle repose. Outre le fait que MARX et ENGELS (1820-1895) mettent constamment en garde contre toute interprétation causale exclusive et directe, l'économie agit seulement pour eux seulement en dernière instance sur la production intellectuelle (comme le rappelle Marc JIMENEZ, Qu'est-ce que l'esthétique? Gallimard, 1997). Il existe un jeu d'interaction entre l'économie et l'idéologie. L'ampleur de l'idéologie ne doit pas masquer sa relation avec l'économique. On peut se référer à ce qu'écrit MARX lui-même dans Economie I, Oeuvres (Editions de la Pléiade). Même si ces écrits restent relativement pauvres en matière d'explication, l'articulation entre ces deux sphères de l'activité humaine est d'autant plus complexe que même après que les conditions économiques d'une création artistique datée (MARX prend l'exemple de l'art et de la littérature grecques anciennes) aient disparu, ces oeuvres marquent encore les esprits des hommes. L'art est surtout chose du passé, c'est ce qui transparait dans la description de la société communiste. Dans la société sans classe et aux contradictions enfin résolues, "l'art, commente Jacques TAMINIAUX (Sur Marx, l'art et la vérité, dans Le regard et l'excédent, La Haye, Nijhoff, 1977), disparait comme oeuvre, comme artiste, comme activité spécifique, comme mode spécifique d'accueil, de vision ou d'écoute", précisant un peu plus loin que dans ce monde dont l'avènement est annoncé "l'art comme monde des oeuvres appartient au passé, à un âge où la production était sans prise réelle sur la nature, et où régnait la division du travail". Autant dire que l'art n'est idéologie, c'est-à-dire reflet fidèle/infidèle, masque trompeur/véridique, de l'état de la société matérielle, que tant qu'il y a division du travail, et donc aliénation. Autant dire, explique toujours Danielle LORIES, "qu'une fois disparues ou vaincues l'aliénation et de la division du travail qui conditionnent les oeuvres, l'art ne peut plus produire d'oeuvres, et il n'est plus qu'un passe-temps comme un autre, que peut adopter tout un chacun, indépendamment de tout talent, auquel tout un chacun peut se livrer quand bon lui semble gré de sa fantaisie individuelle et qui échappe ainsi à tout professionnalisme (lequel appelle la division honnie du travail vouée à l'abolition dans la société communiste."

-  Les héritiers intellectuels des fondateurs du marxisme doivent pratiquement construire, s'il veule qu'il existe une esthétique marxiste, la connexion entre conditions socio-économiques et élaboration des oeuvres. Historiquement, dans l'orthodoxie marxiste, l'emporte l'idée simplifiée que l'art est le reflet de la réalité sociale.

     LÉNINE à la tête de la jeune Union Soviétique, au pays du "socialisme réel" soutient peut et fort que l'art appartient au peuple, qu'il prend ses racines dans la masse des travailleurs, que ce sont ces derniers qui doivent le comprendre et l'aimer et qu'il doit pour cela être en accord avec leurs sentiments et aspirations.

    Et les débats sur ces questions, très ouvertes dans les années 1920, prennent fin lorsque, sous STALINE, en 1934, est proclamée esthétique officielle du marxisme-léninisme la doctrine du réalisme socialiste.

  C'est le triomphe d'Andrei JDANOV, exigeant de l'artiste à la fois la représentation "historiquement concrète, vraie" de la réalité "dans son développement révolutionnaire" et sa contribution à l'éducation des travailleurs "dans l'esprit du socialisme". Maxime GORKI s'inscrit dans cette même ligne officielle avec son théâtre (Les bas-fonds par exemple). 

    L'oeuvre de Georges LUKACS (1885-1971), philosophe hongrois a une place particulière dans la mouvance marxiste. Il consacre un temps - dans les années 1930 - son activité à la reconstitution des concepts esthétiques de MARX et d'ENGELS et se fait le défenseur du réalisme contre la décadence moderne.

"Si dans ses différents moment, l'oeuvre de Lukacs, écrit Jean-Michel PAMIER, demeure la plus grande tentative de penser l'esthétique - et en particulier la littérature - à partir du marxisme, un grand nombre d'auteurs lui reprocheront son postulat du réalisme, sa fidélité à l'esthétique hégélienne, son manque d'intérêt pour l'art moderne et les arts autres que la littérature. Il est vrai qu'il n'aborde que très rarement la musique, les arts plastiques, la poésie et le cinéma - et surtout demeurera hostile à tout le mouvement des avant-gardes des années 1920 et aux théories de la critique formaliste. Si certains s'efforceront de tirer de sa polémique avec Brecht la possibilité d'une meilleure compréhension du réalisme, d'autres, comme Lucien Goldmann, verront dans ses oeuvres de jeunesse, à l'époque de sa rencontre avec la philosophie de la vie, l'hégélianisme, le néo-kantisme, puis le marxisme (L'âme et les formes, La théorie du roman, Histoire et conscience de classe) la possibilité de développer à partir du concept de "forme", de "totalité", de "héros problématique", une sociologie marxiste de la littérature qui évite les écueils de son primat du réalisme (Pour une sociologie du roman, 1964). Pierre V. Zima (l'ambivalence romanesque, Proust, Kafka, Musil. L'indifférence romanesque, Sartre, Moravia, Camus, Le Sycomore, 1980, 1982) s'efforcera d'unir la critique goldmanienne aux méthodes de la critique formaliste, s'inspirant en particulier de Bakhtine."

    La tradition marxiste connait des prolongements esthétiques à travers les réflexions de penseurs comme Theodor ADORNO, Walter BENJAMIN et en général l'école de Francfort, mais aussi comme Herbert MARCUSE, ou encore du côté des sociologues, comme Pierre BOURDIEU.

La possibilité d'une esthétique systématique, rappelle Jean Michel-PALMIER sera "violemment dénoncée par les représentants de l'Ecole de Francfort, en particulier Theodor Adorno dans sa Théorie esthétique. Pour lui, il ne s'agit pas de juger l'oeuvre à partir de critères idéologiques, ou esthétiques, définis a priori, de maintenir le primat du réalisme, mais au contraire d'apprendre à déconstruire la forme artistique, à être attentif à toutes les formes d'expression de la modernité, qu'il s'agisse de la peinture, de la poésie ou de la musique, à s'interroger sur le rapport de l'art et de la société moderne, sur le fonctionnement de l'industrie culturelle, de la culture de masse en acceptant que, tout en exigeant une rigueur constante, le discours esthétique sache se taire devant l'oeuvre elle-même pour la laisser vivre et parler. Walter Benjamin réalisera en ce sens d'admirables analyses qui montrent que la critique marxiste de l'esthétique peut saisir les objets les plus fragiles - l'éphémère, la photographie, la poésie, le rêve, la peinture, le fragment, tous les symboles en bribes de la modernité - pour en donner une élucidation ouverte, critique, politique et philosophique. Le succès contemporain de l'oeuvre de Benjamin en Europe s'explique sans doute par la méfiance légitime qu'ont suscité tant de discours dogmatiques et systématiques qui prétendaient parler au nom de marxisme sur l'oeuvre d'art. Et c'st ce caractère ouvert, conflictuel, sans cesse bouleversé qui donne à la réflexion marxiste sur l'art une richesses particulières. Elle doit, en corrigeant ses erreurs passées, son schématisme et parfois son dogmatisme, s'inspirer aussi bien de l'effort d'élucidation idéologique luckacsienne que des analyses de Bloch, Adorno, Marcsre et Benjamin."

 

     Jean-Michel PALMIER, philosophe, se trouve d'accord avec Danielle LORIES pour constater le manque de théorie réelle sur l'art ou/et l'esthétique des fondateurs du marxisme. De plus, "le fait que les réflexions de Marx et d'Engels sur l'art et la littérature soient nées d'une nécessité précise, celle du combat politique, de l'analyse des productions idéologiques, que leurs interrogations s'enracinent dans le sol de l'esthétique hégélienne, qu'ils n'aient laissé aucun ouvrage entièrement consacré à l'esthétique, a introduit dans la réflexion marxiste sur l'art non seulement la permanence de ces concepts hégéliens (forme, contenu), mais la tentation souvent grande chez leurs exégètes (comme Franz Mehring) de tirer du marxisme une "esthétique marxiste" comme on tire du système hégélien une "esthétique hégélienne". A la difficulté de saisir la problématique de l'art à partir des concepts esthétiques classiques se sont donc ajoutés des problèmes nouveaux, suscités par l'approche marxiste elle-même. Les nouveaux dangers seront alors de voir se constituer une nouvelle normativité (ainsi le "réalisme socialiste"), de concevoir de manière dogmatique le rapport entre l'art et les infrastructures, de méconnaitre sa spécificité pourtant soulignée par Marx et Engels, d'identifier un "art révolutionnaire" à un "art de parti", de méconnaitre la liberté et la complexité de la création artistique, d'enfermer la réflexion esthétique dans des polémiques stériles autour de pseudo-concepts, "art bourgeois", "art révolutionnaire", "art décadent", "art formaliste", "art réaliste", de méconnaitre enfin la complexité des niveaux d'analyse de l'oeuvre d'art du point de vue idéologique. 

La richesse, la diversité de la réflexion marxiste sur l'art - des premiers textes de Marx lui-même aux essais de Walter Benjamin par exemple - tient sans doute à cette nécessité perpétuelle de repenser chaque problème et d'en proposer une nouvelle théorisation.

Il n'y a pas une ou des "esthétiques marxistes", mais des approches souvent très différentes tentées par des marxistes. Celle de Lukacs, de Brecht, de Benjamin ou Adorno ne peuvent se réduire à une seule et même approche. Elles font intervenir, chacune, une certaine conception de l'analyse marxiste appliquée à l'art, mais aussi une sensibilité à tel ou tel style, qu'il serait vain de nier. Ce qui les unit, c'est leur souci de comprendre l'art au sein d'une société divisée en classes, d'en analyser le surgissement, le déploiement, la réception et de concilier l'exigence d'élucidation idéologique, la rigueur utopique, ludique de chaque oeuvre. ce caractère résolument ouvert de l'approche marxiste de l'art, l'abandon de tout dogmatisme, la multiplicité des styles d'analyses, leurs conflits aussi, sont autant de signe de la complexité des problèmes que l'analyse marxiste de l'art et de l'esthétique doit affronter. Aussi le faux concept normatif d'"esthétique marxiste, nous semble-t-il devoir être abandonné car, comme le souligne Brecht : "Le Parti marxiste-léniniste n'a pas à organiser la production des poèmes comme on organise un élevage de volailles ; sinon les poèmes se ressemblent justement comme un oeuf ressemble à un autre oeuf"."

 

Louis-Marie MORFAUX, professeur de philosophie, confirme dans le Vocabulaire d'esthétique de son côté qu'"absorbés par les problèmes économiques, politiques et sociaux de leur époque, ni Marx ni Engels n'ont composé de théorie de l'art, et encore moins un traité d'esthétique. Cependant les questions posées par l'art étaient trop étroitement liées à leur combat politique pour qu'ils n'aient pas fréquemment pris parti sur elles. Aussi ne semble-t-il pas impossible, à partir des éléments épars dans leurs oeuvres, de constituer un ensemble cohérent formant une théorie de l'art, même si les difficultés essentielles qu'elle soulève, de l'aveu même des critiques marxistes, n'ont pas été pleinement surmontés (belle litote, en vérité). 

D'autre part, poursuit-il, il fait tenir compte des apports de leurs successeurs, dont s'est enrichie l'esthétique marxiste, quelles qui soient les divergences entre leurs vues, en particulier de Lénine, de Plékhanov et de Lukàcs." Cet auteur s'attache surtout au déploiement des théories marxistes  avant la période de l'école de Francfort. Il s'arrête, alors que le marxisme enrichit encore beaucoup de perspectives, au destin de l'esthétique marxiste-léniniste après Staline (fin des années 1950).

 

Danielle LORIES, Marx : éléments pour une "esthétique marxiste"?, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'Atelier d'esthétique, de boeck, 2014. Jean-Michel PALMIER, Esthétique, dans Dictionnaire critique du marxisme, Sous la direction de LABICA-BENSUSSAN, PUF, 1999. Louis-Marie MORFAUX, Esthétique marxiste, dans Vocabulaire d'esthétique, Sous la direction d'Étienne SOURIAU, PUF, 2004. 

 

ARTUS

 

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4 janvier 2018 4 04 /01 /janvier /2018 12:24

           Albert OGIEN, enseignant à l'EHESS et directeur de recherches, tente d'éclaircir un débat sur les opposants, désobéisseurs et désobéissants dans une démocratie. "Le spectre de la contestations d'un pouvoir en place va du vote à l'insurrection, en passant par l'abstention, le boycott, la pétition, la manifestation, la grève, l'usage modéré ou symbolique de la violence, l'émeute." Il qualifie la désobéissance civile comme une autre forme d'action politique, "devenue un peu suspecte depuis la fin des grands mouvements des années 1970-1980 qui lui ont donné ses lettres de noblesse et dont la légitimité se justifiait presque d'elle-même (guerre du VietNam, droits civiques, ségrégation raciale, homosexualité, droits des femmes, avortement). Deux arguments expliquent cette suspicion : la désobéissance serait l'expression d'une sensibilité froissée et sans lendemain puisqu'elle n'est pas articulée à un projet de changement de majorité politique ; elle porterait toujours en elle le danger de saper le fondement de la démocratie, en rendant légitimes des action de type identique, mais dont l'objet est d'en finir avec l'Etat de droit." Ce sont ces deux arguments que l'auteur entend discuter, et qui correspondent aux griefs d'une grande partie de l'establishment et d'une grande partie de l'opinion publique en général. Ceci dans un arrière plan de prolifération des actes qui s'en revendiquent de nos jours en France, phénomène que l'on retrouve dans beaucoup moins de mesure dans d'autres pays. 

Il faut sans doute mentionner le fait que la désobéissance civile dont l'auteur veut discuter est une désobéissance civile ouvertement revendiquée et qu'il ne traite pas de deux phénomènes dont l'ampleur est peut-être plus importance que cette forme d'opposition ouverte : d'une part tout le mouvement général de fraudes (non fiscales) présent dans toutes les sociétés de manière massive à la mesure des inégalités sociales et de la pauvreté en général, mais qui répond également à une forme de protestation sociale, témoins ces fraudeurs dans les transports qui le font pour des raisons idéologiques ou politiques, alors qu'ils ont les moyens financiers de payer ; d'autre part tout le mouvement, dont on ne peut mesurer l'ampleur, de résistance partielle et parcellaire aux actes multiples qui freinent sciemment, dans une forme de sabotage rampant, des initiatives politiques mettant en cause des situations établies ou au contraire voulant introduire de nouvelles injustices. Ce dernier mouvement fait partie d'une défiance général envers les institutions (de tout genre) d'une société dont le fonctionnement est jugé injuste et ne répondant pas aux critères démocratiques. Non ouvert, il peut se mesurer partiellement aux taux d'absence aux postes dans les entreprises privées ou publiques, et aux chutes de productivité constatées ici ou là, et faisant très partiellement l'objet de rapport des directions des ressources humaines. L'exemple des grandes compagnies et des grosses fortunes fraudant ouvertement le fisc, ou d'un personnel politique au service de coteries particulières,  influe sur l'importance des deux mouvements que nous venons de décrire.

    Albert OGIEN suppose que les citoyens (des "minorités actives" savant "quand, comment et pourquoi adopter la modalité de protestation la plus appropriée. L'existence d'un savoir-faire est indéniable et il en montre un exemple, mais quant à savoir si les actions entreprirent vont vers l'objectif recherché... La complexité sociale des sociétés contemporaines empêche d'être aussi catégorique. Sans doute également, dans le cours de son analyse a t-il un peu tendance à faire une coupure franche entre légalité syndicale et activités usant de violences (économiques ou sociales). Les modalités de la contestation ouvrière sont bien trop diverses, et l'illégalité de certains modes d'action ne se confondent pas forcément avec la violence. L'auteur se focalise toutefois et cela nous intéresse plus sur les formes d'action politique qui rejettent l'usage de la violence tout en se situant délibérément hors du système. 

"C'est par exemple, écrit-il, le cas de l'engagement de citoyens qui viennent spontanément en aide à des étrangers en situation irrégulière, même s'ils sont informés du risque qu'ils encourent d'être poursuivis et sanctionnés, ou de faire l'objet d'un fichage et d'un harcèlement de la part de la police ou de la justice. A un degré d'engagement supérieur, cette aide peut prendre l'allure d'une action politique qui cherche à contraindre les pouvoirs publics, en les forçant à faire procéder à des inculpations et à des jugements, à décider l'arrêt des mesures répressives à l'égards des clandestins, à mettre un terme à l'arbitraire des procédures de régularisation ou à réviser la législation sur l'accueil des étrangers. Une dernière sorte d'action politique non-violente consiste à se mettre délibérément en infraction en refusant de remplir une obligation légale ou réglementaire au motif qu'elle est inacceptable, indigne ou injuste."

Deux types d'activistes adoptent aujourd'hui cette forme d'action :

- Le premier regroupe ceux qui se nomment des "désobéisseurs" et qui exigent, en se mettant pacifiquement hors la loi, le retrait d'une disposition qu'ils jugent attentatoire à un principe de l'humanité ou de la démocratie ;

- Le second, ceux qui se nomment des "désobéissants", assoit sa protestation sur une "action directe non-violente" qui rompt avec les modes traditionnels de la mobilisation politique qu'ils jugent obsolètes et inefficaces à une époque où la couverture médiatique d'un événement est devenue l'aune à laquelle on apprécie la force d'une revendication. Ces désobéissants espèrent faire aboutir la lutte plus rapidement en utilisant des tactiques inédites et en exploitant les ressources qu'offre le "buzz" qui crée une médiatisation conçue et réalisée de façon professionnelle. 

Les opposants sont ceux qui utilisent strictement les voies légales et institutionnalisées, dans les syndicats ou associations, et qui ont en vue, de près ou de loin, un changement de majorité politique.

   Si effectivement les opposants tels qu'ils sont définis se distinguent nettement des "désobéisseurs" et des "désobéissants", la frontière parait toutefois être plus poreuses entre ces deux dernières catégories, des citoyens pouvant passer, en dehors de la légalité, entre des actes quotidiens de refus d'obéissance et des actes plus solennels et plus démonstratifs. La réserve qu'on peut formuler face à ce nouveau "vocabulaire" est double : d'une part, elle porte le flanc à la critique de l'opinion publique ou/et des institutions sur son caractère viscéral, spontané, épidermique, et d'autre part, elle va à l'encontre d'un principe bien admis de la désobéissance civile, celui d'être avant tout collective et coordonnée. Désignés ou autodésignés des désobéisseurs ou des désobéissants, même si par ailleurs ils mettent positivement en avant la responsabilité de chacun, tend à individualiser tout acte de désobéissance, de ne pas les inscrire dans un mouvement plus global. De les réduire finalement à être, dans leur domaine, des objecteurs de conscience. Et des objecteurs de conscience mettant en avant, avant tout, leur conscience individuelle d'une injustice, en dépit de toute argumentation qui leur est opposée...

Les attributs même de la désobéissance civile ne sont pas uniformément désignés par tous les auteurs, et Albert OGIEN a raison de l'indiquer. Hugo BEDAU (On Civil Disobedience, Journal of philosophy, n° 58, 1961), John RAWLS ou Anna ARENDT n'y mettent pas tous à la fois les aspects de conscience individuelle, le refus d'obtempérer aux lois et règlements, le caractère général de la protestation, l'invocation d'une raison supérieure et le déplacement de l'affrontement du champ politique vers celui de la justice. Entre John RAWLS qui s'élève contra l'usage de la désobéissance civile dans une démocratie comme celle des Etats-Unis, sauf dans les cas où précisément cette démocratie est menacée, et où précisément cet usage permet la stabilisation de la société et Anna Arendt qui voudrait lui donner un statut légal rattaché à l'exercice du droit d'association il y a bien des différences. Un tel statut serait difficile à mettre en place, objecte par ailleurs Ronald DWORKIN (Prendre les droits au sérieux, PUF, 1998), car il faudrait d'abord définir les critères des désobéissances valides devant les tribunaux...

Bon nombre de réflexions sont sous-tendues par l'idée que les acteurs de la désobéissance civile ne respectent pas les règles de la démocratie. Elles ignorent un simple fait d'observation, écrit à juste titre Albert OGIEN : les actes de désobéissance civile, loin d'être des mouvements d'humeur irrationnels ou dangereux, mettent au jour le souci des citoyens d'exercer leur vigilance à l'égard du contenu pratique des textes législatifs et réglementaires. Plus il existe de faits de désobéissance collective, plus se révèle un état de délitement de la société. Et ces faits rencontrent frontalement des projets bien détaillés et ouvertement revendiqués de changer les règles de la démocratie, dans l'ensemble du monde occidental. Il s'agit de transposer, pour les rendre plus efficaces, les règles de l'entreprise privée, dans les administrations et/ou services de l'Etat. Sous ce prétexte de gouvernance, il s'agit de confier à une technocratie le soin de définir précisément les bons fonctionnements, quitte à observer des indicateurs économiques plus proches de la finance que de la réalité socio-économique. Pour des intérêts qui apparaissent au fil de leurs impuissances devant les politiques économiques des multinationales, rien moins qu'équitables.

 Une quantification de l'action publique, dans la recherche, exprimée souvent avec morgue, de résultats, met de côté tout simplement l'expression efficace des besoins par les citoyens eux-mêmes. Il s'agit bien d'une dépossession de pouvoir de la part de gouvernants, imbus d'une culture du résultat, des gouvernés, réduits à l'état de patients, qui "doivent accepter" des "médecines" (au sens que l'on donne à ce mot souvent en Belgique) dont la scientificité ne peut faire l'objet d'aucun doute. Cette dépossession de pouvoir non seulement sur les objectifs globaux mais dans la pratique quotidienne, est bien une forme d'aliénation comme l'écrit S.HABER (L'aliénation, PUF, 2008). Cette situation est vécue de manière d'autant plus négative qu'elle repose sur une vision sociale bien précise et peu partagée. Soutenue parfois par des statistiques douteuses, émises en partie par des administrations officielles ou privées dont on - pour des raisons d'efficacité... - a amputé personnels et moyens matériels. 

Cette gouvernance induit en la démocratie même une défiance qui se traduit à de multiples échelons de la société par de multiples phénomènes souvent aperçus de manière dispersée, dont les mouvements ouverts de désobéissance ne forment sans doute que la partie émergée d'icebergs inquiétants. 

Albert OGIEN, Opposants, désobéisses et désobéissants, dans Multitudes, n°41, 2010/2. Disponible sur le site Cairn ; Pourquoi désobéir en démocratie?, La Découverte, 2011. Paul ARIÈS et René BALME, La désobéissance : un enjeu de citoyenneté, Golias, 2011. 

Désobéisseurs, Entretien avec des agents du service public, Collectif d'Auteur, 2013 (Bande dessinée)

 

SOCIUS

 

 

 

 

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4 janvier 2018 4 04 /01 /janvier /2018 08:54

       Reprenant l'appellation de l'amiral CASTEX sur la guerre entre forces organisées que constitue la guerre d'escadres, Hervé COUTEAU-BÉGARIE détaille cette dimension militaire de la stratégie navale, qu'il distingue de la dimension économique qui serait incarnée par la guerre de course. 

        La modalité la plus fréquente, la plus recherchée en tout cas de cette guerre d'escadres est la bataille. Mais celle-ci n'est véritablement souhaitée, bien plus que sur terre, que par le parti qui dispose d'une supériorité, quantitative ou qualitative. Car si sur terre on peut user en état de faiblesse de stratagèmes pour l'emporter, en jouant sur de nombreux facteurs (relief, communications, état des troupes...), c'est nettement plus difficile sur mer. Même s'il y existe de tels stratagèmes en mer (offensives mineures et flotte en vie), les chances de l'emporter, surtout quand la puissance de feu l'emporte sur la puissance du choc restent faibles. Cela se traduit souvent par un refus de la bataille par le plus faible et conduit le plus fort à une stratégie du blocus, alternative à la bataille pour acquérir et conserver la maîtrise de la mer. 

      Ce paradigme de la bataille, comme paroxysme de la guerre est le but, selon MAHAN et presque tous les auteurs après lui, vers lequel doivent tendre toutes les énergies. L'idée central et simple, basique et même un peu brute : la bataille doit permettre l'écrasement de l'adversaire, la destruction de sa force militaire et donc l'acquisition immédiate de la maîtrise de la mer. Pourtant, la validité de ce modèle est sujette à caution, même si officiellement (car officieusement dans toutes les marines du monde, d'autres options sont toujours possibles) il est souvent érigé en doctrine. De fait, au temps des galères, les batailles décisives sont fort rares. La fixation sur un certain nombre de batailles navales, les mêmes d'un auteur à l'autre (Salamine, Actium,Lépante, La Fougue, Trafalgar...) occulte une réalité fondamentalement différente : les batailles de galères ont été rares dans l'histoire et elles n'ont eu qu'exceptionnellement des résultats décisifs. La bataille de Lépante par exemple a certes brisé la puissance offensive de la marine turque, mais seulement pour la campagne en cours. Deux ans plus tard, la flotte turque reconstituée ravage de nouveau les côtes italiennes. A cela une raison essentielle : la construction de galères est très rapide, une flotte perdue dans la tempête (cas bien plus fréquent) et au combat peut être reconstituée en quelques mois.

Même plus tard dans l'Histoire cela se vérifie. Ainsi après la bataille de La Fougue présentée par MAHAN comme le coup d'arrêt décisif à la puissance navale française, la France met en ligne la plus forte flotte qu'elle ait jamais eue et remporte un succès éclatant à Lagos, contre le convoi de Smyrne. Le tournant se situe plus tard, durant la guerre de Succession de l'Espagne, quand l'invasion et la crise budgétaire obligent à sacrifier la marine pour sauver l'armée. (voir notamment l'article de Jean MEYER : "Pourquoi et comment une histoire des batailles navales?; dans Chronique d'histoire maritime, n°44, septembre 2000).

     La critique de CASTEX, premier stratégie à faire ce travail d'histoire, conduit à relativiser le modèle de la bataille. Il fait une démonstration en trois temps que Hervé COUTEAU-BÉGARIE présente de la manière suivante :

- Les missions de la force organisée ne peuvent se réduire à la seule recherche de la bataille. "La bataille navale n'est pas isolée, elle doit intégrer les missions qui lui sont assignées dans le cadre d'une stratégie générale : la protection des communications est une nécessité impérative, des considérations diplomatiques ou de soutien aux opérations terrestres peuvent conduire à donner la priorité à un objectif géographique au détriment de la recherche de la flotte ennemie.

- Il n'est pas toujours nécessaire de provoquer la bataille : la recherche de la flotte ennemi dans l'immensité de l'océan est souvent vaine. D'ailleurs la majeure partie du temps et du travail de deux flottes ennemies est souvent consacrée à se... trouver l'une en face de l'autre... C'était encore plus vrai du temps où les systèmes de détection à distance n'existait pas.

- La bataille ne produit pas toujours des effets décisifs, et les exemples sont réellement à foison.

Bien entendu, la bataille peut être recherchée et aboutir à des résultats même partiels. Il faut pour qu'elle soit décisive réunir plusieurs conditions :

- un adversaire plus faible qui accepte la bataille ou y est contraint ;

- des pertes suffisamment importantes pour que le vaincu soit durablement mis hors de combat. Cette condition n'est vraiment réalisée qu'à l'époque contemporaine, lorsque la construction des grands bâtiments exige plusieurs années ;

- une exploitation rapide et intelligente de la victoire qui peut prendre plusieurs formes : blocus, harcèlement côtier, opérations combinées ;

- l'absence de stratégies alternatives, ce qui est sur mer essentiel.

     De fait la bataille entre flottes ne constitue qu'une part de la guerre navale. Il existe plusieurs formes militaires qui possèdent la même importance : le blocus, les offensives mineures, la flotte en vie, la guerre côtière. 

Le blocus, les offensives mineures et la guerre côtière (mer-terre) sont assez bien connues généralement, mais la flotte en vie peut apparaitre comme assez mystérieuse. 

"Les offensives mineurs, écrit Hervé COUTEAU-BÉGARIE, supposent une certaine audace de la part du parti le plus faible qui se sait en position d'infériorité. Souvent, il hésite à monter des opérations qui sont très risquées et ils se cantonne dans une attitude passive en partant du principe qu'une flotte inactive vaut mieux qu'une flotte coulée, dès lors que sa seule présence constitue une menace pour le parti dominant. C'est la théorie de la flotte en vie suggérée par l'amiral HERBERT en 1690 pour justifier sa passivité après sa défaite à Béveziers, et systématisée, à la fin du XIXe siècle par l'amiral Philip COLOMB.

Cette théorie a donné lieu à des controverses très vives. Tandis que les auteurs du camp le plus faible la défendaient (Friedrich RUGE, Puissance maritime et sécurité, Presses de la Cité, 1969), les auteurs classiques, à la suite de MAHAN, l'ont généralement condamnée comme étant synonyme de facilité, sinon de lâcheté. Il existe cependant des cas où la disproportion ds forces est telle que le plus faible n'a guère de possibilité d'agir utilement : toute sortie entrainerait, pratiquement à coup sûr, la destruction sans profit notable. La conservation d'une force réduite à l'impuissance présente un double intérêt. Sur un plan politique, elle reste un symbole et un instrument de puissance qui comptera dans le règlement final. Sur un plan militaire, la flotte la plus inactive peut toujours redevenir active ; elle reste donc une menace et limite la liberté d'action du plus fort, dont la maîtrise de la mer reste imparfaite. Il suffit de songer aux efforts coûteux que les britanniques ont déployé de 1942 à 1944 pour surveiller et pour détruire le cuirassé allemand Tirpitz, réfugié dans un fjord norvégien et qui n'avait jamais étiré un coup de canon au combat, mais dont la sortie a suffit à provoquer la dispersion d'un convoi en 1942. Bernard BRODIE (La stratégie navale et son application dans la guerre 1939-1945, Payot, 1947), au lieu de reprendre la condamnation sommaire de MAHAN, estime que "dans la guerre intéressant le monde entier, une flotte inférieure, même totalement inactive, peut affecter considérablement les opérations dans les autres parties du monde, en retenant (...) un nombre considérable de navires ennemis qui auraient été plus utiles ailleurs". Application classique du principe de sûreté de la part du plus fort.

   Sans doute par habitude des découpages académiques, Hervé COUTEAU-BÉGARIE classe la guerre de course dans la dimension économique de la stratégie navale. En fait, et ce qu'il écrit le vérifie, cette guerre de course ne fait qu'appliquer directement sur le plan économique les stratégies d'appropriation des richesses que la guerre entre forces organisées n'effectue que de manière indirecte. Cette dimension "économique" est très ancienne et a précédé la dimension "militaire". Il s'agit à la fois de parcourir la distance entre la métropole et les colonies le plus rapidement possible, plus vite que ses adversaires pour le transport des marchandises (y compris ce pudiquement appelé bois d'ébène, en fait les esclaves), de l'empêcher d'aller plus vite que soi et de s'approprier, de manière ouverte ou camouflée, les biens et personnes présentes sur les navires ennemis. Au contraire de la guerre entre forces organisées, l'objectif n'est pas de détruire les vaisseaux ennemis, mais au contraire de se les approprier aussi sauvegardés que possible. Vus les difficultés de tirer en mer les vaisseaux capturés, ceux-ci étaient souvent coulés, en partie pour dissimuler la rapide effectuée.

La guerre de course, menée d'abord par des pirates, dès la plus haute Antiquité (voir Sous la direction de Gérard JAEGER, Vues sur la piraterie, Taillandier, 1992), a été progressivement investie par les Etats et par des entreprises privées agrémentés par eux (les fameux corsaires). Les premières tentatives des Etats pour répondre aux menaces des prédateurs marins qui gênaient et parfois empêchaient leur commerce, ont d'abord revêtu la forme de l'armement des navires de commerce. Et ce n'est qu'après une très longue maturation que l'on a assisté à l'apparition de flottes militaires spécialisées. Si l'on écarte les thalassocratie crétoises et phéniciennes, dont la réalité a donné lieu à des controverses (Jean PAGÈS, Recherches sur les thalassocratie antiques, CFHM-ISC-Economica, dans Hautes Études maritimes n°16, 2001), il semble que les premières escadres permanentes apparaissent en Grèce au Ve siècle avant JC. Elles perdurent durant l'époque de la Grêce classique, puis durant la période hellénistique, enfin durant la paix romaine. Si cette dernière ne connait plus de véritables batailles navales du fait de la conquête de toutes les rives de la Méditerranée par Rome, les flottes conservent leur raison d'être, principalement pour protéger le commerce contre les agissements des pirates. Au Moyen-Âge, cette tradition se perd, en dehors de quelques tentatives isolées de courte durée. Les flottes permanentes, et la lutte efficace contre les pirates, ne reparaissent vraiment qu'à l'extrême fin du Moyen Âge. Une des motivations des conquêtes des côtes, que ce soit par Rome ou par les Arabes musulmans se situe certainement dans l'insécurité permanente qui guette, à partir des ports de la Méditerranée, n'importe quelle embarcation de commerce... 

     Par la suite, on a réinterprété cette guerre de course par rapport à la guerre entre forces organisées, en écrivant comme d'ailleurs Hervé COUTEAU-BÉGARIE le fait, que "l'idée fondamentale de la guerre de course traditionnelle est de renoncer à disputer au tenant de la puissance maritime sa suprématie en raison d'un rapport de force trop inégale." Pour les Etats, la guerre de course procède alors uniquement d'une stratégie d'usure dont le but est d'empêcher la puissance dominante de profiter sans trouble de sa suprématie et de lui faire éprouver des pertes économiques qui, tout en restant limitant en chiffres absolus, se révèlent finalement pesantes, voire insupportables. 

Pour défendre le trafic de leur commerce, le procédé de la formation de convois réapparait à la fin du Moyen-Âge et est employé jusqu'au XIXe siècle. Difficiles à imposer au début d'un conflit, à cause de l'individualisme des gens de mer, (qui ne le cède en rien à celui des gens de l'air), et de la répugnance des maisons de commerce de se soumettre à une discipline qui réduit le système des rotations, mais qui surtout s'accompagne souvent du contrôle des marchandises en prévention du "commerce clandestin". Ce procédé, devant un danger très grand, est relativement efficace et la majorité des convois passent sans encombre. Bien entendu, cela donne lieu à des situation cocasses : des entreprises concurrentes sont obligées de voyager ensemble. Chaque convoi bénéficie d'une protection fournie par des bâtiments de guerre, qui forment une escorte suffisante pour repousser les pirates ou les corsaires isolés. Durant la guerre d'Indépendance des Etats-Unis, par exemple, les convois français à destination des insurgés sont accompagnés dans l'Atlantique par des escadres parfois importantes, à la mesure de la valeur des convois. Ce n'est qu'à la fin du XIXe siècle que ce procédé devient décrié, en Grande-Bretagne comme en Allemagne, en raison des inconvénients qu'il engendre et parce que la généralisation de la vapeur et de la radio semblent permettre une chasse aux corsaires directe sans qu'il soit nécessaire d'assurer une protection rapprochées. le résultat en est des pertes très lourdes durant les trois premières années de guerre face à un nouveau type de guerre des communications qui se substitue à l'ancienne guerre de course.

      La raison majeure du changement, avant d'être technique, est géopolitique : la révolution industrielle du XIXe siècle entraine une croissance très rapide du trafic maritime et de la dépendance des Etats à l'égard du commerce international. La menace du blocus revêt une plus grande importance, surtout en matière d'approvisionnement en charbon ou en pétrole. La guerre de course prend une importance presque décisive avec l'apparition du sous-marin, mais ses termes changent : il n'est plus question de s'approprier les biens à bord des navires. Il s'agit de les couler. Durant la Première Guerre Mondiale, les sous-marins se soustraient facilement à la chasse des bâtiments de surface, eux-même devenus vulnérables. Pendant la Deuxième Guerre Mondiale, la guerre de course, devenu encore plus destructive, met également aux prises sous-marins et moyens de guerre sous-marine. Alors que les convois sont dénigrés dans l'entre-deux-guerres, ils sont rétablis au milieu de cette guerre mondiale. Ils sont désormais très protégés, les bâtiments de guerre étant parfois plus nombreux que les navires à protéger, parfois pour piéger les sous-marins. La guerre sous-marine devient beaucoup plus une question de course à la production des bâtiments qu'une course navale, les compétences des équipages et les performances des sous-marins comptant moins que leur nombre en présence. Les escadres sous-marines deviennent de plus en plus utilisées, dirigées à la fois contre les bâtiments de surface ennemis et contre les sous-marins de l'adversaire. 

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

STRATEGUS

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3 janvier 2018 3 03 /01 /janvier /2018 14:56

    Habituée de ouvrages sur l'emprise du libéralisme économique et sur les résistances qui s'y opposent, la diplômée de Science Po, journaliste et essayiste Elisabeth WEISSMAN aborde là la désobéissance éthique, forme de désobéissance civile, qui, au nom de l'éthique des services publics, s'oppose aux diverses atteintes à ceux-ci, à commencer par l'éducation, surgie vers 2008. 

Dans un style journalistique, avec des sous-titres empruntés à la présentation favorite des problèmes de société d'une maison d'édition aujourd'hui disparue (Alain Moreau), elle se livre à une enquête sur la résistance dans les services publics. A commencer par celle des instituteurs, aux directives du ministre de l'éducation de Nicolas SARKOZY, amorcée par Alain REFALO, militant non-violent bien connu, dont le statut de fonctionnaire n'a pas éteint la verve contestatrice.

Stéphane HESSEL, qui préface l'ouvrage, le présente comme "une caisse de résonance pour tous ceux qui d'une manière ou d'une autre résistent à la destruction du socle social de la République, à l'écrasement de ces valeurs fondamentales que nous avons essayé de faire pénétrer à travers le programme du Conseil national de la Résistance et que, avec Raymond Aubrac, et d'autres, nous avons rappelés il y a maintenant six ans (à l'occasion de la commémoration du 60ème anniversaire du programme du CNR).  Au delà d'aspects techniques qui sont souvent le déclencheur de ces nouveaux mouvements dont se réclament les désobéisseurs, dans l'éducation nationale, dans la poste ou dans l'agriculture, il est bon de rappeler l'incompatibilité du système social français vis-à-vis du libéralisme social. Et d'indiquer dans la foulée les moyens de s'y opposer. "Résister est donc aujourd'hui une ardente obligation et je le dis en particulier à ceux qui commencent leur vie de jeunes avec des défis qui ne peuvent être abordés utilement qu'en restant fermement attachés aux valeurs fondamentales, nos valeurs de français républicains et progressistes."

     A des syndicats professionnels parfois surpris, il est bon de bien montrer pourquoi des solutions techniques (qui sont présentées sous des jours avantageux et de responsabilité collective) apportées par les ministères aux effets de leurs propres politiques de démantèlement du service public, à savoir des réductions drastiques des effectifs et des moyens matériels, ne sont que des cautères sur jambes de bois qui ne font que déplacer les problèmes, que ce soit en matière d'éducation, de transports, de police et de gendarmerie, ou des services de pompiers.

     Parce que les oppositions professionnelles officielles s'avèrent impuissantes, des individus s'élèvent un peu partout, "désobéissent". Sans expérience officielle, sans rang élevé dans la hiérarchie, au nom de leur devoir de citoyen, ils entendent, dans l'Education nationale, l'Université, le secteur hospitalier, l'aide à l'enfance, la justice, la police, la protection judiciaire de la jeunesse, EDF, La Poste, ONF, Pôle emploi, musées, services de statistiques, météorologie, archéologie préventive, services vétérinaires, sapeurs-pompiers, empêcher que s'installe en France, mais aussi en Europe, un système social à l'anglo-saxonne. Même si la grande presse se soucie finalement peu d'eux, sauf lors de leur procès intenté par l'Administration, après une période où la "nouveauté" du mouvement font quelques grands titres, ils continuent d'oeuvrer dans de nombreux secteurs, relayés parfois (très peu) par des organisations syndicales en recherche d'autres moyens d'action. 

    Les chapitres de son livre sont autant de déclinaisons de ce mouvement de "désobéisseurs" dans plusieurs secteurs de la fonction publique. Mais sans doute l'auteure va vite en besogne en décrivant un avant 2008 et un après concernant les acteurs de la désobéissance civile. Auparavant, écrit-elle," les acteurs de la désobéissance civile s'appellent tous des "désobéissants". C'est avec le mouvement des enseignants qu'apparaît le terme de "désobéisseurs". Désobéissants, les militants de l'association Droit Au Logement qui investissent et occupent illégalement les appartements vides pour y reloger des familles à la rue, ou ceux du Jeudi noir, comme est noir chaque jeudi, jour de chasse aux logements.(...). pour faire simple, on dira que la différence entre désobéissants et désobéisses tient aujoud'hui essentiellement à la nature, à la forme et au lieu de la désobéissance, même si tous indistinctement se réclament de la philosophie de la désobéissance civile. Et tous indifféremment se retrouvent sous le concept de "désobéissance éthique". Il est vrai que la caractéristique des "désobéisseurs" est de faire partie eux-mêmes des organes de la fonction publique dont ils contestent les nouvelles orientations. Alors que les mouvements de désobéissance civile massif dans l'Histoire rassemblait bien plus contre un fait majeur qui frappe toute la société, que ce soit une occupation étrangère ou un putsch militaire. En tout cas, l'auteure ne cesse de développer la philosophie globale de cette désobéissance civile et la relation de l'activité de ces "désobéissants" ou "désobéisseurs". Qu'importe. 

   Voici donc un livre comme on aimerait les voir plus nombreux et plus connus, qui rend compte d'actions de premier plan en ce qui concerne la démocratie. On trouvera en annexe la lettre fondatrice d'Alain REFALO du 6 novembre 2008 ainsi que plusieurs textes concernant la désobéissance éthique comme celui des enseignants en désobéissance pédagogique qui s'adressent aux syndicats, et d'autres textes encore qui dépassent le cadre français, comme la Déclaration concernant les buts et objectifs de l'Organisation Internationale du Travail. On relira de manière instructive le Programme du Conseil national de la Résistance du 15 mars 1944.

 

Elisabeth WEISSMAN, La désobéissance éthique, Editions Stock, 2010, 360 pages

 

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2 janvier 2018 2 02 /01 /janvier /2018 08:48

  Parce que tout simplement l'espèce humaine n'est pas une espèce aquatique, que les mers et océans occupent une majeure partie de la surface de la planète, et que pour y évoluer, il est nécessaire d'avoir une certaine technologie et une certaine connaissance des courants marins. La marine dépend plus que l'armée de terre de ses matériels et on ne peut trouver un équivalent récent de cette dépendance que pour l'air et encore plus pour l'espace.

   Le milieu maritime est le domaine d'élection, explique Hervé COUTEAU-BÉGARIE, des révolutions militaires. L'innovation ne s'impose pas automatiquement (les résistances y sont autant politiques, sociales, q'économiques...), mais lorsqu'une puissance l'adopte, les autres doivent suivre sous peine d'être surclassés. Le passage de la galère au vaisseau est très rapide (en quelques décennies) alors que la diffusion de l'artillerie ne modifie la physionomie de la bataille qu'au bout de plusieurs siècles. de même le cuirassé monoculaire se généralise en quelques années, entre 1905 et 1914, alors que la mitrailleuses, qui existe déjà durant la guerre franco-allemande de 1870, est encore largement sous-estimée en 1914.

Ce primat apprend du matériel entraine, en fait, celui des idées, les navires étant construits en fonction de doctrines stratégiques et une erreur fondamentale de conception ne se rattrape pas. La formation des hommes, leur entraînement et leur qualification aussi. 

      L'évolution technique va de la galère au sous-marin

Hervé COUTEAU-BÉGARIE toujours présente cinq grandes étapes de l'évolution technique des navires de guerre.

- Dès le second millénaire av JC, les Egyptiens et les Crétois entretiennent des marines de guerre avec des navires spécialisés. Ils demeurent légers et peu nombreux. L'une des premières batailles navales connues, au VIIIe siècle av JC n'oppose que 12 avirons syriens à 18  navires assyriens. Ce qui n'empêchent pas dans des chroniques la magnification à titre de propagande à la gloire du souverain vainqueur (et parfois vaincu!, tant la propagande est ce qu'elle est à cette époque...) de ces pauvres batailles. Ce n'est qu'au VIIe siècle av JC qu'apparait la trière, premier navire exclusivement conçu pour le combat et qu'au Ve siècle que les cités grecques disposent de flottes constituées, nombreuses (50 trières athéniennes avant la Première Guerre médique, 200 avant la Deuxième) et capables de conduire des opérations stratégiques.

- Dès l'Antiquité, on assiste à une spécialisation des navires : liburnes légères pour la reconnaissance et la chasse aux pirates et, pour le combat, des navires moyens (trirèmes puis quinquérème à l'époque hellénistique) et lourds (polyènes).

- Au temps de la marine à voiles, les vaisseaux sont divisés en cinq rangs (selon le nombre de canons qu'ils embarquent) et accompagnés de frégates et de corvettes, qui sont affectées à la course, à la reconnaissance, à l'escorte...

- A l'ère de la vapeur, la diversification s'accentue : les capital ships sont cuirassés, lourdement armés et protégés, conçus pour la bataille ; les croiseurs de bataille, plus rapides et moins protégés, précèdent la flotte, les croiseurs sont affectés à la lutte anti-surface, contre les corsaires ou les bâtiments plus petits ; les torpilleurs et les destroyers protègent les capital ships et le trafic contre les dangers sans-marin et aérien.

- La Seconde guerre mondiale, confirmant et amplifiant la Première, entraine une nouvelle mutation qui consomme la décadence du cuirassé, déclassé face à ses adversaires sous-marin et aérien. Il est progressivement relégué au rang de batterie flottante, d'ailleurs extrêmement précieux lors des débarquement. 

Il faut sûrement ajouter à cela l'apparition juste avant la Seconde guerre mondiale des porte-avions, véritables bases aériennes sur mer, qui constituent encore maintenant une pièce maîtresse dans la stratégie navale.

      L'évolution tactique du choc, de la manoeuvre, du feu

Hervé COUTEAU-BÉGARIE distingue là deux grandes périodes.

- La trière permet de concevoir des tactiques élaborées, dont on trouve la première trace certaine à la bataille de Ladé (494 av JC). Elle combine la manoeuvre (avec ses rameurs, elle peut fournir des vitesses de combat élevées) qui peut être enveloppante ou frontale, le choc (elle dispose d'un éperon et de grappins pour l'abordage et les Romains y ajoutent le corvus, la passerelle amovible) et le feu (avec des armes de jet très diverses : balistes, pierriers, pots enflammés). La nature du navire de guerre ne varie guère pendant plus de deux millénaires. A Lépante (1571) a lieu la dernière bataille de galères. Surclassés par les vaisseaux de haut bord, les galères ne se maintiennent que dans des mers étroites et parsemées de hauts fonds : on en  trouve encore en Baltique au début du XIXe siècle.

- A partir du XVIe siècle, l'apparition de ce vaisseau de haut bord armé de canons entraine une mutation décisive : le choc code la place au feu : les vaisseaux ne sont que des batteries flottantes à la mobilité très réduites, condamnant les combats navals à n'être plus que des duels d'artillerie (relativement inefficaces par suite de la résistance des vaisseaux) entre flottes dispersées en lignes de file, seule formation adaptée à un tel instrument, du moins tant que les adversaires sont de force comparable. Le passage du vaisseau à voiles au cuirassé à vapeur, si important sur le plan de la manoeuvre, ne remet pas en cause le primat de la puissance de feu. Le choc ne fait plus que des apparitions intermittentes. Tous les bâtiments de ligne sont pourvus  d'un éperon jusqu'au début du XXe siècle, mais l'expérience des guerres chicano-péruvienne (1881), sino-japonaise (1894) et russo-japonaise (1904-1905) confirme la restauration du feu. Simplement, celui-ci ne s'incarne plus dans la seule artillerie, il devient polymorphe, avec la mine, la torpille, la bombe, le missile...

    L'évolution stratégique

Suivant toujours le même toujours, la guerre sur mer a, dès l'origine, revêtu des formes diverses. le combat entre flottes constituées n'en a été qu'une modalité parmi d'autres. Dans l'Antiquité, la flotte athénienne avait trois missions fondamentales : la protection des côtes de l'Attique, la destruction des forces navales ennemies pour assurer la maitrise de la mer et l'attaque des côtes ennemies. Donc une dimension défensive et deux missions offensives. A côté de la guerre d'escadres, dimensions purement militaire de la guerre navale, on voit très vite se développer une guerre de course à finalité économique et qui relève principalement de l'initiative privée, sanctionnée par l'Etat, qui délivre des lettres de marque (autorisation d'opérer). Il s'agit tout simplement d'acheminer des marchandises le plus vite possible et de couler ou de s'approprier de celles des concurrents ou adversaires). Ces deux guerres ont coexisté, comme sur terre la grande guerre et la guérilla, mais avec deux différences :

- sur mer, la guerre d'escadres n'est pas exclusive de la guerre de course, les deux peuvent se dérouler simultanément sur le même théâtre, à la différence de ce qui se passe sur terre où la grande guerre refoula la guérilla sur les arrières ou dans des zones peu accessibles ;

- la guerre de course a jusqu'à son abolition au XIXe siècle toujours été regardée comme un genre licite pour un Etat, alors que la guérilla terrestre est généralement le fait de combattants irréguliers, non investis d'une autorité ou d'une délégation étatique.

   La bipolarité de la stratégie maritime est l'une des caractéristiques les plus remarquable de la guerre sur mer. La plupart des auteurs ne l'ont cependant guère soulignée, tant ils se focalisent sur l'étage noble, la guerre d'escadres, avec son point culminant : la bataille décisive ou plutôt supposée telle, car, dès le XVIIIe siècle, beaucoup ont souligné qu'en mer il n'y en a pas. Cette bipolarité est surtout théorisée au XXe siècle par l'amiral CASTEX et Bernard BRODIE.    

  L'existence d'une stratégie navale est longtemps déniée et parfois surgissent à la fin du XIXe siècle, des plaidoyers en sa faveur. Ainsi (voir Wikisource) l'article La stratégie navale, anonyme écrit dans la Revue des Deux Mondes, tome 94, en 1889. Si aujourd'hui aucun auteur sérieux ne nie sa réalité, beaucoup estiment, à l'instar d'ailleurs de ceux qui contestent l'autonomie de la stratégie aérienne, qu'il n'y a pas de stratégie navale dissociée d'opérations terrestres et aériennes. Une bonne partie de l'argumentation des auteurs reste orientée par la défense d'intérêts "professionnels" au sein des armées, vivace lors des multiples arbitrages budgétaires entre l'Air, la Mer, la Terre, et maintenant l'Espace. Des amiraux montent au créneau pour valoriser les marines et leur rôle, des généraux défendent la suprématie multiséculaire des armées de terre et d'autres élaborent des scénarios d'usage de l'aviation militaire... Autant dire que lorsqu'on discute stratégie navale, il ne s'agit pas seulement d'une vision théorique indépendant des conflits inter-armes, même si, avec le temps, de plus en plus d'auteurs entendent discuter de stratégie globale, et, de plus en plus, on évite chez ces amiraux, généraux et aviateurs des envolées verbales trop limitées et trop exclusives... 

    Quand on discute stratégie navale, on ne prend souvent en compte que les luttes inter-étatiques. Or, la piraterie a longtemps eu une très grande importance, tant dans les mers que dans les océans, et il faut même attendre le XVIIIe siècle pour voir les vaisseaux pirates (les vrais, non accrédités...) disparaitre peu à peu. Longtemps, par exemple, la mer Méditerranée a été peu sûre pour le commerce et les navires pirates formaient des acteurs économiques (très agressifs) à part entière, au moins pendant deux grandes périodes, dans l'Antiquité, jusqu'à la "pacification maritime" romaine, et lors du "partage" des eaux entre Chrétiens et Maures, les uns et les autres considérant les autres comme des pirates... Encore aujourd'hui, avec l'affaiblissement des Etats, ressurgissent de temps à autres de véritables compagnies maritimes pirates qui écument notamment les mers asiatiques. Lesquelles mêlent à leurs activités de transport de marchandises illégales (biens et humains...), des contrats clandestins avec des Etats soucieux de contourner des embargos et des activités de racket visant notamment les touristes en navigation de plaisance... Une stratégie navale doit se préoccuper encore aujourd'hui de la sécurité maritime (contre ces pirates), et des moyens de guerre doivent très souvent y être utilisé. S'ils n'ont plus la même importance qu'auparavant ( comme notamment lors de l'ère des galères), des moyens financiers considérables étant requis pour la construction et l'entretien des navires, et si la piraterie ne peut plus rivaliser avec les puissances étatiques, elle conserve parfois une activité de nuisance indirecte sur les aspects militaires de la stratégie maritime (que l'on songe simplement au transport des armements faisant l'objet du commerce clandestin). 

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. Le directeur d'études à l'Ecole Pratique des Hautes Études et directeur du cours d'introduction à la stratégie au Collège Interarmées de Défense est l'auteur d'une (monumentale) étude sur l'Evolution de la pensée navale (en 8 tomes), parue aux éditions Economica entre 1999 et 2007.

 

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2 janvier 2018 2 02 /01 /janvier /2018 08:29

       Ce livre du vice-amiral Pierre LACOSTE, qui date de 1981, d'une période de renouveau de l'intérêt sur les questions stratégique, pourrait n'être qu'un ouvrage à mi-chemin entre le manuel de recrutement/propagande pour la marine et la vulgarisation dans le grand public de questions-clés dans la stratégie navale. Mais parce que les livres qui traitent globalement de stratégie navale sont plutôt peu nombreux et parce que celui-là aborde réellement toutes les problématiques plus savamment étudiées ailleurs, sa lecture s'avère extrêmement utile, surtout pour une première approche d'esprits curieux sur ces questions. Ecrit par un expert, praticien et théoricien à la fois, Stratégie navale fourmille de points d'accroche, appuyés par beaucoup de schémas, de tableaux et de notes hors texte principal. 

   Organisé en 6 chapitres d'égale importance, il veut communiquer de toute évidence au lecteur, les sentiments d'aventures, d'importances et de passions que peut procurer la mer. Abordant successivement les données fondamentales de la puissance navale, ce qui constitue pour lui deux grandes novation, la double révolution nucléaire et l'apparition d'une nouvelle puissance navale, l'URSS (qui bénéficie d'ailleurs aujourd'hui à la Russie), le cadre et les conditions des affrontements en mer, les types différents de navires (croiseurs, frégates, corvettes, sous-marins, porte-avions, avions de patrouille maritime, les principales formes de combats, les stratégies navales de demain... l'auteur donne un panorama assez complet de ce qu'est la stratégie navale aujourd'hui, malgré l'"ancienneté" de son ouvrage. Y manquent bien entendu, et c'est compréhensible, des développements sur les technologies de missiles et les problématiques d'interopérativité entre les différentes armes. Sans doute l'ouvrage aurait-il été plus complet s'il ne se limitait pas fortement à des problématiques occidentales et s'il faisait une petite excursion du côté de la géopolitique des océans. Mais il ne pouvait prévoir l'importance colossale qu'ont les changements climatiques sur cette géopolitique et sans doute son analyse d'alors aurait-elle parue un peu vieillie. 

     On ne peut que saluer l'initiative d'écrire et de faire publier ce livre, d'autant qu'il abonde de schémas très clairs et qui invitent à aller plus loin, malgré l'absence d'une bibliographie. De bout en bout, cet ouvrage communique la passion de Pierre LACOSTE pour la mer, même au milieu de considérations très techniques. Il manque dans la littérature sur la défense d'aujourd'hui un ouvrage de ce genre, avec un peu moins de candeur peut-être. Heureusement, mais il s'agit là d'un pavé, que l'étude sur la pensée navale de COUTEAU-BÉGARIE existe... Pour un pays qui ne manque pas de traditions maritimes mais dont l'ensemble de la littérature militaire reste centrée sur la terre, on peut le regretter, d'autant qu'avec la montée des eaux des océans, le milieu maritime va prendre de plus en plus d'importance.

   On peut lire en quatrième de couverture cette présentation : "Contrairement aux Britanniques, pour qui tout ce qui touche à la mer fait partie de la culture nationale, peu de Français connaissent les choses de la marine. Les fondements de la stratégie navale, le cadre et les conditions des affrontements en mer, le rôle des hommes, les caractéristiques des navires, des sous-marins, des aéronefs, la vérité des techniques et des tactique de la guerre navale moderne ne sont connus que de quelques initiés. 

A une époque où les tensions internationales font craindre à nouveau pour la paix (nous sommes alors aux débuts des années 1980, mais aujourd'hui avec des Etats-Unis en dérive stratégique et en délire verbal, on peut craindre des dérapages), une nouvelle grande puissance navale l'URSS, aujourd'hui présente sur toutes les mers, constitue un défi pour les marines occidentales (défi toujours présent...). Comment intégrer les leçons du passé et tenir compte des mutations de notre temps? Quelles sont les perspectives de la stratégie navale dans le monde d'aujourd'hui? La dissuasion nucléaire interdit le recours délibéré à la guerre ouverte, mais il fait être en mesure de faire face aux multiples occasions de conflit, notamment sur les mers. Par les responsabilités qu'elle assume dans la dissuasion comme dans la mise en oeuvre des stratégies indirectes, la marine est appelée à jouer un rôle déterminant dans le maintien des équilibres du monde et dans la sauvegarde de la paix".

Pierre LACOSTE, Stratégie navale, guerre ou dissuasion?, Fernand Nathan, 1981, 320 pages.

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