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28 septembre 2020 1 28 /09 /septembre /2020 12:04

     Considérant que "la bataille de idées n'est pas une bataille abstraite", l'équipe de la jeune revue Lava, contestatrice et militante à gauche de l'échiquier politique entend s'inscrire dans un espace de luttes. "Elle entend, écrivent ses animateurs, offrir un outil intellectuel naviguant à contre-courant du cadre dominant". A travers un site Internet et une revue papier, Lava se donne pour objectif ambitieux de "devenir un carrefour important de la pensée à gauche. Critique sociale et analyse marxiste sur tous les sujets ayant trait à l'émancipation humaine, sont les axes de Lava.

   Depuis printemps 2017 (date de son numéro 1), la revue trimestrielle belge se compose d'articles provenant d'auteurs critiques (jusque là une bonne trentaine...) abordant des sujets divers. Ainsi le (dernier) numéro 13, après un éditorial de Ruben RAMBOER, aborde L'anticapitalisme au temps du COVID-19 (David HARVEY), La pandémie et la fin de l'ère néo-libérale (Atilio A. BORON), Le coronavirus et l'horizon socialiste (Sam GIDIN); Avec le corona, retour au prolétariat (Nic GÖRTZ), Le capitalisme et la pandémie : l'heure des comptes a sonné (Rhadika DESAI), le coronavirus et la prochaine crise de l'Euro (Étienne SCHNEIDER et Félix SYROVATKA)...

  La revue est disponible en français, anglais et néerlandais, n'a que peu de moyens et fait appel aux dons sur ses pages Internet pour vivre.

 

Lava,    Site Internet : lavamedia.be

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25 septembre 2020 5 25 /09 /septembre /2020 12:43

    Si Léon TOLSTOÏ est surtout connu pour son oeuvre romanesque, il prend part à une certaine vie intellectuelle internationale et produit un certain nombre de textes "théoriques", comme en témoigne ces quelques lettres, dont la première adressée à un journaliste britannique, John MANSON. Cette lettre-réponse du 24 décembre 1895, d'abord publiée en anglais dans le Daily Chronicle du 17 mars 1896, puis en russe à Genève la même année, est éditée dans les Oeuvres complètes, tome 90, à Moscou, en 1958. Publiée sous le titre Le patriotisme ou la paix, elle est rééditée par L'Herne en 2017 dans sa collection Carnets, avec d'autres missives, qui font partie de la correspondance entre GANDHI et TOLSTOÏ en 1909-1910, dont le dernier article écrit par le poète et romancier russe : Du socialisme (1910), retrouvé après sa mort, et édité dans les Oeuvres complètes, tome 38, à Moscou en 1935.

   Nous sommes apparemment dans une période d'édition autour de la non-violence, que ce soit  pour ou contre, dans la première décennie des années 2000, et cette publication tombe tout à fait à pic pour montrer l'ampleur et la qualité de débats d'il y a plus d'un siècle.

   Dans la première lettre éditée ici, Léon TOLSTOÏ répond à un journaliste qui le questionne sur le conflit entre les États-Unis et l'Angleterre à cause des frontières du Venezuela. "Mais il faut avoir peu de perspicacité, n'est-ce pas, pour ne pas voir que les causes qui ont mené au conflit actuel entre l'Angleterre et l'Amérique demeurent les mêmes, et que si ce conflit se résout aujourd'hui sans qu'une guerre éclate, inéluctablement, demain ou après-demain, en surgiront d'autres entre l'Angleterre et l'Amérique, l'Angleterre et l'Allemagne, l'Angleterre et la Russie, l'Angleterre et la Russie (...), dans toutes les permutations possibles, comme ils apparaissent quotidiennement, et l'un d'entre eux mènera inéluctablement à une guerre." Dans cette période d'avant la première guerre mondiale, se multiplient effectivement des conflits entre puissances coloniales.

"Car si deux hommes en armes vivent côte à côte, si depuis leur enfance on leur suggère que la puissance, la richesse et la gloire sont des vertus cardinales ; si, en conséquence, acquérir la puissance, la richesse et la gloire par les armes aux dépens des autres souverains voisins représente la cause la plus louable ; si, en outre, ces hommes n'ont au-dessus d'eux aucune restriction, ni morale, ni religieuse, ni politique, n'est-il pas évident que de tels hommes iront toujours guerroyer, que la relation normale entre eux sera la guerre? Si de tels hommes, après s'être querellés, se séparent temporairement, ils ne le font, comme dit le dicton français, que pour mieux sauter, autrement dit pour se précipiter l'un sur l'autre avec plus d'acharnement encore.

L'égoïsme des individus est effroyable, mais dans la vie privée, les égoïstes ne sont pas armés, ils ne considèrent pas comme une bonne chose ni de se préparer ni d'utiliser une arme contre leurs adversaires ; l'égoïsme des individus se trouve sous le contrôle aussi bien du pouvoir de l'État que de l'opinion publique. (...) Il en va différemment pour les États : tous sont armés, aucun pouvoir n'existe au-dessus d'eux, hormis des tentatives comiques d'attraper un oiseau en lui mettant du sel sur la queue. A l'image de ces tentatives d'instituer des congrès internationaux qui, de toute évidence, ne seront jamais acceptés par les États puissants (ils sont armés, justement pour n'obéir à personne). Mais, surtout si l'opinion publique châtie toute violence venant d'une personne privée, elle célèbre les louanges de toute appropriation de ce qui n'appartient pas à sa patrie, dès l'instant qu'il s'agit d'accroître sa puissance, et l'élève au rang de la vertu du patriotisme. (...)"

"(...) afin d'éviter la guerre, il ne faut pas prononcer de sermons ni prier dieu pour qu'il y ait la paix (...), il ne faut pas créer d'unions bipartites et tripartites, il ne faut pas marier les princes aux princesses d'autres nations, mais il faut éliminer ce qui engendre la guerre. Et ce qui l'engendre, c'est le désir d'un bien exclusif pour sa nation, autrement dit le patriotisme. C'est pourquoi, afin d'éliminer la guerre, il faut éliminer le patriotisme. Et pour éliminer le patriotisme, il faut au préalable être convaincu qu'il s'agit d'un mal, et c'est précisément ce qu'il est difficile de faire." Le penseur russe écarte qu'il puisse y avoir de bon et de mauvais patriotisme. Tout patriotisme est censé relié les hommes entre eux à l'intérieur de l'État, mais à quoi bon de nos jours, encourager une fidélité exclusive des hommes à leur État si elle engendre des malheurs épouvantables?  Dans sa lancée, TOLSTOÏ estime que "le mal les plus épouvantable au monde est l'hypocrisie. C'est n'est pas pour rien que le Christ s'est mis en colère une seule et unique fois, et c'était contre l'hypocrisie des pharisiens." 

Une voie pour éliminer le recours à la guerre lui semble l'instauration d'une religion commune (mais pas unique) à tous les hommes, qui bannisse justement cette hypocrisie, cette dénaturation de la religion, une religion qui stigmatise l'égoïsme  et répande la fraternité.

   Les dernières phrases de son article Du socialisme se situe dans la même logique : "Si bien qu'en définitive, der langen Rede kurzer sinn (le sens bref de longues réflexions) est le suivant. Vous, les jeunes gens, les hommes du XXe siècle, les hommes de l'avenir, si vous voulez vraiment accomplir votre destinée supérieure d'homme, vous devez avant tout vous libérer, premièrement de la superstition selon laquelle vous savez comment doit s'organiser la société humaine du futur, deuxièmement de la superstition du patriotisme, tchèque ou slave, troisièmement, de la superstition de la science, autrement dit de la confiance aveugle en tout ce que l'on vous transmet sous l'étiquette de la vérité scientifique, y compris les différentes théories économiques et socialistes, et, quatrièmement, vous libérer de la principale superstition, la source de tous les maux de notre temps, selon laquelle la religion a vécu et relève du passé. Quand vous serez libérés de ces superstitions, vous devrez avant tout vous efforcer d'étudier tout ce qui dans le domaine de la définition des fondements véritables, des fondements religieux de la vie, a été accompli par tous les plus grands penseurs du monde, et après avoir fait vôtre une vision du monde rationnelle et religieuse, vous devrez vous conformer à ces exigences non pas pour que vous, ou n'importe qui d'autre, alliez vers un but défini, mais afin d'accomplir votre destinée d'homme, qui, sans aucune doute, mène à un but qui nous est inconnu, mais qui est sans doute bon." Cet appel positif, teinté tout de même de doute, tranche avec l'aspect un peu désespérant que l'on retrouve dans ses romans. Une pensée positive s'exprime, qui met l'accent sur les dangers de la nature égoïste de l'homme et la possibilité, à travers la religion, au sens fort de relation de fraternité entre les hommes, de parvenir à endiguer, éradiquer, la guerre.

   Sa correspondance révèle une attention très forte aux aspects économiques - d'où son fort intérêt envers le socialisme - des programmes entrepris par de grands réformateurs comme GANDHI, non seulement une attention circonstancielle mais une forte considération supportée par une connaissance certaine du contenu de ces programmes. Dans le cadre de la Russie pré-révolutionnaire, où ses contacts avec des membres de la mouvance socialiste-anarchiste, TOLSTOÏ déploie une réflexion de fond que l'on ne met sans doute pas suffisamment en avant, lorsqu'on examine le contenu et l'impact de son oeuvre.

 

Léon TOLSTOÏ, Sur la non-violence et le patriotisme, Les Éditions de L'Herne, 2017.

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24 septembre 2020 4 24 /09 /septembre /2020 12:27

   Une certaine tradition intellectuelle (non générale) oppose non violence et révolution. Toute révolution, pour que c'en soit vraiment une, doit passer par la violence et même par des violences extrêmes. On oppose même les révolutions bourgeoises et/ou populaires aux révolutions de palais, qui, elles, entrent presque dans le registre de l'opérette... Cependant, un certain nombre de penseurs estiment, qu'au contraire, une révolution qui change réellement la société doit passer par des moyens non-violents, faute de quoi on ne fait que reproduire les mêmes institutions violentes et injustes et l'on change seulement les acteurs au pouvoir.

   Ceci posé, nombre de militant(e)s et d'organisations non-violentes n'ont pas la même vision d'ensemble et parfois n'en n'ont pas. Parmi eux et elles, ceux et celles qui visent une meilleure société ou une meilleure qualité de vie pour tous, sans doute seule une minorité pensent à une révolution non-violente qui change de fond en comble l'ensemble de la société, et parmi eux encore, seule une partie pensent à l'émergence d'une société "non-violente" ou s'approchant, ayant donc une vision révolutionnaire de leurs moyens d'action. C'est une tradition longue, sans doute apparue récemment de manière forte, dans les élans révolutionnaires des années 1920-1930, qui s'exprime de manière ouverte dans des écrits qui se veulent rationnels, proches souvent des marxistes, même si l'ensemble de ce mouvement ne retient pas ses arguments. Barhélemy de LIGT  est un de ces auteurs qui réfléchissent sur la guerre et la révolution en proposant des perspectives non-violentes.

 

Une réflexion révolutionnaire avec une perspective sur le long terme

    Barthélemy de LIGT écrit en 1935, qu'"alors que le capitalisme en est arrivé, par sa nature même, ) des méthodes fascistes, le socialisme lui, ne doit jamais retomber dans de telles méthodes = cela porterait atteinte à son essence même. La violence et la guerre qui caractérisent de plus en plus les conditions intérieures et extérieures du monde impérialiste, jurent avec la libération individuelle et sociale, qui est l'oeuvre historique, que les masses exploitées doivent réaliser. Plus il y a de violence, moins il y a de révolution, même dans les cas où l'on a mis délibérément la violence au service de la révolution, c'est-à-dire de construction sociale, moins il y aura de destruction et de violence à déplorer. Pour créer un véritable ordre nouveau, la violence ne peut être tout au plus qu'un "pis aller et un moyen d'infortune" et elle "n'est, du point de vue révolutionnaire, jamais chose essentielle" (ARON et DANDIEU, La Révolution nécessaire, 1933)."

"le révolutionnaire moderne doit donc :

- ou accepter la conclusion que, à la Conférence contre la guerre des gaz de Francfort, en 1929, des hommes et des femmes bolchevistes proclament à grands cris : "Contre les régiments de femmes des réactionnaires blancs, il nous fait des régiments de femmes rouges! Contre les gaz asphyxiants blancs, il nous fut des gaz asphyxiants rouges! Contre les bactéries blanches, il nous fit des bactéries rouges!" et diriger continûment tout son système de production et toute la vie sociale vers la destruction universelle,

- ou bien il lui fait briser avec tout cela, en principe comme en pratique, et s'en tenir avec persévérance aux moyens de lutte essentiellement en harmonie avec son but de reconstruction universelle."

  "Des révolutionnaires du siècle précédent pouvaient encore penser naïvement que la guerre politique ou nationale était susceptible d'être transformée en une guerre civile révolutionnaire, quoique Proudhon eût déjà conclu des guerres napoléoniennes et des événements de sa propre époque, que la violence collective moderne perdrait de plus en plus son sens civilisateur et qu'elle jurait avec le caractère du socialisme moderne : en raison de l'évolution technique et scientifique de la guerre, toute oeuvre constructive se trouvait menacée de destruction : il fallait donc, selon l'idéal de Saint-Simon, transformer aussitôt que possible la société militaire en une société industrielle. De nos jours, la guerre, par l'évolution scientifique des moyens de meurtre, présente un caractère si négatif, pour ne pas dire nihiliste, que l'emploi de ce moyen de lutte devient impossible pour un véritable révolutionnaire (voir Léo CAMPJON, Le Noyautage de l'Armée), à moins qu'il ne veuille prendre à son compte l'extermination automatique et en masse d'hommes, femmes, enfants, animaux ; la destruction entière de villes, des plaines, des habitants et des plantes ; la diffusion incontrôlable des gaz et microbes qui anéantissent aveuglément amis et ennemis, camarades et adversaires - une manière d'agir plus barbare encore que celle du Dieu de l'Ancien Testament contre Sodome et Gomorrhe - et l'odieux attentat que tout cela représente contre le socialisme et l'humanité."

  Plus loin, toujours dans son livre de 1935, notre auteur écrit : "En somme, le grand problème de l'action révolutionnaire des masses réside en ceci : Comment trouver des moyens de lutte dignes de l'homme auxquels même la puissance réactionnaire la plus armée ne pourra tenir tête? C'est précisément ces moyens-là que les peuples de couleur (l'auteur fait référence aux luttes anti-colonialistes de son époque)  commencent aujourd'hui à avoir recours : désobéissance civile, non-coopération, boycottage, refus collectif de payer les impôts, refus de service militaire, etc. Si les masses prolétariennes de tous les impérialismes de l'univers, y compris le Japon, savent pratiquer ces moyens au moment opportun - surtout si, à la même heure, ils sont employés par les masses opprimées des pays coloniaux et semi-coloniaux, - il n'y aura pas de puissance au monde capable de leur résister. Dans une telle action, il ne serait même pas nécessaire de verser une seule goutte de sang du parti adverse. S'il doit y avoir du sang versé, ce sera en premier lieu celui des combattants non violents. Mais un tel sang est réellement sacré : on se sacrifie, en effet, non seulement pour une idée, mais pour ce qui dépasse l'idée.

Il est d'ailleurs probable qu'une telle attitude ne se produira pas avec la perfection entrevue par Shelley ( voir La Paix créatrice) et qu'un certain nombre de ceux qui combattent pour la paix et la justice retomberont encore dans la violence vulgaire. D'innombrables opprimés et déshérités, outre qu'ils sont tourmentés par des ressentiments et une soif de vengeance somme toute compréhensible, obéissent automatiquement comme nous l'avons remarqué, à la suggestion de la violence bourgeoise, féodale et pré-féodale. Pourtant, on a eu l'occasion d'observer dans l'Inde, même chez les Pathans, combien les masses sont capables de 'élever au-dessus de cela. On l'a vu également, en mai 1926, en Angleterre, pendant la grève générale, où les ouvriers, par leur conduite, atteignirent à un très haut niveau moral. En tout cas, dans des luttes aussi gigantesques, la violence sera réduite au minimum, alors que le niveau moral atteindra le maximum. Ce dont il s'agit ici surtout, c'est de persuader les masses de tous les pays que la violence n'est pas leur atout le plus fort, mais au contraire, leur carte la plus faible, et que, si au cours des mouvements de non-coopération, de boycottage, de grève, la violence officielle peut bien détruire la masses travailleuse, elle ne peut pas la ramener dans les rangs du travail.

Cela ne signifie nullement que les moyens de lutte non violents ne soient pas susceptibles d'entraîner des conséquences redoutables". Ici de LIGT, montrant là un niveau de réflexion important, évoque le fait que les boycottages économiques peuvent être des méthodes très dangereuses, entrainant du chômage massif (dans les zones exportatrices). Mais, face à l'intransigeance des pouvoirs en place, alors que la violence "verticale et horizontale" s'accroit et devient de moins en moins efficace pour faire plier les exploités en révolution, les méthodes de lutte non-violente en elles-mêmes ne détruisent rien. Après avoir fait le point sur les facteurs économique et moral de la révolution sociale, notre auteur indique la nécessité d'un rapport juste entre les méthodes de coopération et de non coopération, dans une organisation maitrisée d'une solidarité et d'une coopération universelle, avec une préparation technique des moyens non-violents, se situant dans une perspective de révolution sociale comme long processus historique.

Dans tout le long de son développement, Barthélemy de LIGT se situe d'emblée dans un mouvement d'ensemble d'idées et d'actions favorables à une révolution socialiste, très proche des idées marxistes, à l'exception bien entendu de la doxa violente. A une époque où l'on juge encore possible une révolution mondiale... 

Plus tard, surtout après la Seconde guerre mondiale, la perspective de cette révolution mondiale s'éteint peu à peu, surtout à l'Ouest, et les mouvements et personnes qui prônent l'action non-violente ne pensent plus du tout la révolution dans les mêmes termes. Plus tard encore, après la chute du "socialisme réel" à l'Est, la réflexion prend encore un autre tour et le sens de révolution n'est plus du tout à orientation socialiste, du moins dans le sens de planification centrale de la vie démocratique, dans la majeure partie de la mouvance non-violente. Ce qui ne veut pas dire qu'elle n'existe plus (notamment sous la forme de socialisme autogestionnaire...), mais toute une partie de l'argumentation se déplace de la révolution à la résistance au capitalisme d'une part, et des perspectives de luttes des classes à des changements profonds de société (anti-productivisme, écologie...).

 

Une perspective révolutionnaire

   C'est ainsi que par exemple Jean-Marie MULLER décrit un dynamisme révolutionnaire sans lequel de multitudes d'actions non violentes partielles n'ont que peu de sens.

"Aussi, écrit-il (Stratégie de l'action non-violente), dans la perspective offerte par la non-violence lorsque l'analyse nous a montré qu'il était illusoire de prétendre que les opprimés pourraient obtenir la justice sans exiger une transformation profonde du système économique et politique, il s'agit bien de se situer dans une visée révolutionnaire. On ne saurait alors se contenter de demander de petites réformes dont on sait qu'elles viennent davantage consolider le système en place que l'affaiblir. C'est pourquoi l'action non-violente serait vaine s'il ne s'agissait, comme on peut parfois le penser, que de protester régulièrement, par l'organisation d'une "manifestation", qu'il s'agisse d'une marche, d'un enchaînement, ou d'une grève de la faim, contre toutes les violences et les injustices que la société porte en elle, en les considérant les unes après les autres, sans aucune perspective d'ensemble. La multiplication de ces actions isolées et sans lendemain, qui seraient en quelque sorte des actions "charitables" d'une nouvelle formule, ne pourrait prétendre à aucune efficacité en vue de l'instauration d'un ordre social plus juste.

Pour combattre l'injustice, il s'agit donc de "renverser le système" qui la crée et la maintient. Mais précisément il n'est pas possible pour cela de le soulever d'un bloc et les forces dont disposent ceux qui désirent la justice sont trop faibles. Il serait vain de rêver d'une Révolution qui viendrait un beau jour mettre définitivement un terme à toutes les injustices du système en place et permettrait l'avènement d'une société nouvelle où règneraient effectivement la liberté, l'égalité et la fraternité. (...). En fait, on ne peut mener le combat contre "l'Injustice" ni contre "la Violence". Bien qu'il faille se situer dans une perspective qui englobe l'ensemble, c'est une nécessité stratégique de combattre telle ou telle injustice ou telle ou telle violence. (...) Les plus beaux programmes socialistes que l'on peut concevoir en pensant à la prise du pouvoir restent inopérants tant que le pouvoir reste inaccessible. Or c'est précisément pendant ce temps qu'il est urgent d'agir."

"Aussi la stratégie non-violente consiste-t-elle à choisir un point précis du système qui permette d'avoir prise sur lui et de pouvoir le faire basculer en agissant avec un levier. Ce point précis, ce sera la prise", un point faible. On le voit, on rejoint là la conception de de LIGT d'une lutte dans un long processus historique, même si les références politiques ne sont plus aussi clairs qu'auparavant. C'est que l'Utopie d'une société non-violente, mobilisatrice, prend la forme, non plus comme issue d'un conflit international global, mais plus "rampante", comme prise de pouvoir progressive de l'ensemble des citoyens, avec des objectifs plus précis, plus limité, mais décisifs dans une sorte de "longue marche".

 

Marxisme, révolution et non-violence...

     Pour notre auteur, il s'agissait dans les années 1980, quand on discute de la révolution, de maintenir le dialogue entre "marxistes" et "chrétiens", entre ces militants qui luttaient parfois sur les mêmes terrains, comme entre ces théoriciens du système social venant d'horizons parfois éloignés, nonobstant les tenants d'un marxisme révolutionnaire violent et les tenants d'une non-violence puriste empreinte souvent de religiosité, se passant souvent de toute analyse politico-économique. Même si plus proche de GANDHI que de MARX, et aujourd'hui d'ailleurs "plus gandhien que jamais", il se méfie de la phraséologie révolutionnaire du Grand Soir et ne croie pas, in fine, en cette fameuse convergence des luttes (ouvrières, étudiantes, paysannes...) si souhaitée à l'extrême gauche de l'échiquier politique français...

Jean-Marie MULLER estime que le socialisme apparait comme l'idéal-type de la démocratie et pourtant le socialisme historique s'est dévoyé en pactisant avec l'État totalitaire. Ce faisant, il s'est discrédité lui-même et il a permis au capitalisme de s'accréditer comme le seul régime qui puisse garantir les libertés fondamentales. Et c'est vrai que depuis plus d'un demi-siècle, ces contradictions n'ont pas été surmontées mais se sont plutôt renforcées. Elles empoisonnent et stérilisent le débat idéologique partout dans le monde, produisant un blocage politique et un brouillage idéologique permanent, qui favorisent le maintien du statu quo. Pire, comme l'histoire est dynamisme, le néo-ibéralisme prend de l'ampleur, et va jusqu'à faire remplacer l'État, dans maints secteurs économiques, par les classes sociales les plus favorisées...

Pourtant, comme le fait remarquer Jean-Marie MULLER, quand on relit les textes de Marx, d'Engels et même de Lénine sur l'État, on s'aperçoit que la pensée marxiste offre toujours, sur ce sujet, d'étonnants contrastes. Il faut relire effectivement L'État et la révolution (LÉNINE), Introduction à "La guerre civile en France" de MARX, rédigée par ENGELS. Ce sont les concepts négatifs de contrainte et de violence qui caractérisent pour eux l'État. Et il n'est question que de transformer, et faire dépérir l'État, comme l'ont oublié les praticiens soviétiques. Les anarchistes et les marxistes n'ont jamais été si proches les uns des autres jusqu'à ce que la prise du pouvoir en plein chaos violent par les bolcheviks fassent basculer toute la pratique socialiste dans la violence et la contrainte. Et il faudra sans doute tout l'art de camouflage idéologique de l'État soviétique pour fourvoyer des générations de militants sincères socialistes, notamment entre les deux guerres mondiales. Malgré ce que Jean-Marie MULLER nomme le socialisme historique, nombre de réflexions marxistes, nourries  pour partie de l'expérience de révoltes et de révolutions socialistes violentes, de la Commune à la guerre d'Espagne, restent utiles de nos jours. La relecture des textes fondateurs offre bien des surprises à bien des militants qui se disent révolutionnaires...

Repenser le marxisme à partir de ses propres bases est une entreprise déjà bien entamée par de nombreux chercheurs, philosophes, sociologues... et nombre d'entre ont trouvé matière à penser, dans le cadre d'une volonté de révolution (nécessaire et possible), à partir de lui, une politique de non-violence. A l'heure où surgissent des périls assez définitifs pour l'espèce humaine, l'urgence de la révolution, et de la révolution non-violente, est bien encore là....

 

Jean-Marie MULLER, Stratégie de l'action non-violence, Fayard, 1972. Barthélemy de LIG, Pour vaincre sans violence, réflexions sur la guerre et la révolution, Éditions Mignolet & Storz, 1935.

 

PAXUS

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22 septembre 2020 2 22 /09 /septembre /2020 08:26

   Le bisannuel Travail, Genre et Sociétés propose des études sur les relations et les différences entre hommes et femmes dans le monde du travail, et plus largement sur le rôle de la femme en société. Récente, puisque créée en 1999, publiée par les Éditions La Découverte, dans le dynamique lancée par la création en 1995 au CNRS, du groupement de recherche "Marché du travail et genre" (Mage), la revue "s'inscrit dans une double volonté : poser la question de la différence des sexes dans les sciences sociales du travail et inviter à la réflexion sur le travail dans le champ des recherches sur le genre ; décrypter les hiérarchies, divisions et segmentations qui parcourent le monde du travail et poser la question de l'égalité entre hommes et femmes".

    Pour ses animateurs, la revue est "un lieu qui vise à valoriser la recherche en suscitant des confrontations entre chercheurs et chercheuses qui ont des options différentes, voire opposées, mais qui partagent la conviction qu'une lecture sexuée du monde social - et, en particulier, des mondes du travail - a des vertus heuristiques. Cette confrontation repose sur une constante volonté de pluridisciplinarité, comme l'attestent la diversité des appartenances disciplinaires des auteurs ayant publié dans la revue (sociologues, économistes, historiens et historiennes, juristes, philosophes, politologues, psychologues, anthropologues, chercheurs et chercheuses en sciences de l'éducation, musicologues) et sur le recours systématique aux ouvertures internationales. La comparaison internationale permet de resituer les inégalités de sexe dans des configurations sociétales diverses et de repérer des récurrences et des clivages qui réinterrogent les concepts et problématiques. L'Europe occupe une place centrale dans les sommaires de la revue mais, au-delà, des chercheurs et chercheuses de la Chine, de l'Inde, du Brésil, des pays de l'Est, des États-Unis, de Turquie et d'Argentine sont présent." Depuis 2014, une sélection d'articles de la revue est traduite en anglais et accessible sur le site de Cairn international.

   Dans chaque numéro, de plus de 250 pages, aux rubriques habituelles (mutations, critiques, ouvrages reçus, présentation des auteurs, résumés en français et en plusieurs langues) s'ajoutent des dossiers thématiques. Ainsi le numéro 2020/1 (n°43) porte sur le thème Sales boulots, évoquant la condition des travailleurs et travailleuses de secteurs souvent oubliés.

La revue a fêté ses 20 ans le 14 novembre 2019, en Sorbonne. 

   Hyacinthe RAVET est la directrice et Clothilde LEMARCHANT, la directrice adjointe de Travail, genre et sociétés, coordonnant un comité de rédaction d'une vingtaine de personnes (bien étoffé depuis les 7 personnes initiales), et appuyé par un comité scientifique fourni.

Travail, genre et sociétés, Université de Paris - Cerlis, 45, rue des Saints-Pères, 75270 Paris. Site Internet : travail-genre-societes.com

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17 septembre 2020 4 17 /09 /septembre /2020 09:03

   Depuis quelques années l'engouement dans le grand public émerge sur les événements de la Grande Guerre, engouement qui rencontre justement l'ouverture de certaines archives publiques à l'investigation des historiens. Malgré la création tardive pour certains pays, des équipes cinématographiques ont été très tôt dépêchées sur les différents fronts, alors même que se perdure une tradition de reconstitutions après-coup des combats. C'est bien entendu dans l'après-guerre que se multiplient les oeuvres cinématographiques de fiction, une grande partie d'entre elles ayant une tonalité franchement pacifiste ou/et antimilitariste.

   Comme pour la seconde guerre mondiale, nous proposons de dérouler les thèmes majeurs de cette guerre, batailles, arrières, aspects politiques, économiques et sociaux, même si, en fin de compte, la cinématographie, toutes techniques confondues, est moins riche pour la première que pour la seconde guerre mondiale. Comme l'abondance filmique est moindre, Comment voir la première guerre mondiale, la série d'articles, se déroulera au gré des recherches, notamment dans les archives, et pour l'instant sera moins systématique que pour Comment voir la seconde guerre mondiale.

 

Proposons donc d'abord deux grands documentaires, qui couvrent l'ensemble de la première guerre mondiale; de son prologue à ses conséquences : Apocalypse, la première guerre mondiale et La grande guerre.

Le premier est une production française, dans le sillage du succès de l'opus consacré à la seconde guerre mondiale, avec le même principe : archives colorisées et sonorisées et intervention de nombreux intervenants, présentation d'une famille et de son vécu tout au long de la guerre, récit clair ne voulant négliger aucun aspect, avec éventuellement des prises de position sur certains points historiographiques.

Le deuxième est un point de vue états-unien, sous la bannière des AAA, où intervient souvent l'historien Gary RHAY, diffusé sous l'égide  du marathon Music and Video (MM & V)Production, en 1998. Il met bien en perspective les évolutions technologiques, industrielles et politiques du début du siècle et fait bien comprendre les "hésitations" des États-Unis pour s'engager dans la Première Guerre mondiale. Archives en noir et blanc, aux images assez peu courantes en Europe.

Les deux documentaires possèdent leur propre dramaturgie et ont un rythme propre à retenir constamment l'attention.

Chacun est divisé en plusieurs parties : 1- La furie, d'Apocalypse montre la complexité des rivalités européennes et le déclenchement de la guerre ; 1 - Prélude à la bataille, insiste sur la situation des États-Unis et ses engagements internationaux à l'orée du conflit (tout à la fin, on se trouve assez bizarrement plongé aux conséquences de la guerre, mais il ne faut pas oublier que le documentaire semble d'abord destiné aux institutions scolaires et universitaires (aux programmes  audio-visuels bien plus élaborés qu'en France) et présentable partie par partie - parfois d'ailleurs une seule partie est présentée  aux élèves...).

Ne pas omettre de visionner le bonus, qui constitue un véritable complément, pour comprendre la manière dont est conçue cette série documentaire, et in fine, cette manière de voir la première guerre mondiale...

   Réalisée antérieurement  à plusieurs décades d'Apocalypse, cette série américaine est très centrée non seulement sur les États-Unis, mais sur l'armée américaine. Avec l'appui certainement des services de "communication" de l'armée, ce documentaire, surtout dans ses parties 3 et 4 (Commandement et L'éveil de l'Amérique), a des accents hagiographique (oh, ces glorieux chefs!) et patriotiques (ce long chant à plusieurs de la fin), ce qui en fait une véritable apologie de l'armée, avec ce complaisant historien... Il vaut le visionnage, témoignage d'une manière de voir la première guerre mondiale pas si lointaine et aussi pour ses images montrant des aspects peu montrés à l'écran (sur le plan technique des armements notamment)...

 

   Comme pour la seconde guerre mondiale, on peut mieux comprendre la première, vue à travers les images, qu'à travers la lecture qu'en proposent les historiens. On ne saurait trop recommander à ce point de vue la lecture du livre somme de François COCHET, agrégé et docteur en histoire, professeur émérite à l'université de Lorraine-Metz, La Grande Guerre, paru en janvier 2018 aux éditions Perrin.

 

 

   Signalons, pour suivre l'historiographie et s'informer de maints aspects de la première guerre mondiale, la revue 14-18, qui, si elle aborde cette guerre principalement sous l'angle des opérations militaires, peut être très utile.

FILMUS

 

Complété le 11 novembre 2020

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11 septembre 2020 5 11 /09 /septembre /2020 11:31

  Le magazine mensuel britannique Prospect couvre un large spectre de sujets, mais met l'accent sur la politique et l'actualité. Classé au centre gauche de l'échiquier politique, il propose des sujets sur la politique britannique, la politique internationale, la psychologie, l'art, la culture, la littérature, la musique, le cinéma et publie des essais sur l'économie, les questions sociales, l'architecture, les médias, la science et les technologies. Le mensuel a également une rubrique "opinions" qui propose des contributions provenant d'un large spectre politique.

   Dirigé par Tom CLARK, le magazine, créé en 1995, appartient à un Groupe, Resolution Group, se considérant comme "non-profit and public interest activities".  Prospect est considéré comme une référence par l'ensemble de l'élite britannique, comme par un public cultivé. Depuis 2004, le magazine se signale pur une série d'articles sur la diversité du Royaume Uni, participant ainsi aux débats sur l'autonomie/indépendance réclamée par plusieurs groupes politiques, que ce soit en Écosse, aux Pays de Galles ou en Irlande, posant la question de l'identité britannique, face à certaines réalités politiques, économiques et sociales. Dans son numéro d'avril 2020, le magazine estime dans plusieurs contributions au le paradoxe du réchauffement climatique, que, malgré ceux qui prônent le nationalisme que ce serait "le seul sentiment populaire capable d'inspirer le sacrifice collectif" requis pour l'objectif écologique.

 

 

Prospect, Londres, Site Internet : prospect-magazine.co.uk

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10 septembre 2020 4 10 /09 /septembre /2020 16:38

   L'Action Civique Non-Violente est historiquement un regroupement créé en 1958 en France, pour s'opposer activement aux pratiques de la guerre d'Algérie, telles que les camps d'internement et la torture, et pour soutenir et organiser les réfractaires à l'armée. Dissout en septembre 1965, il se situe dans l'ensemble des forces en métropole notamment opposées à la guerre d'Algérie, pour des raisons multiples et variées. Que ce soit le réseau des porteurs de valises en soutien au FLN (Front de Libération Nationale), la campagne de presse menée notamment par le journal L'express ou l'activité d'une partie des parlementaires français opposée à la poursuite de l'aventure coloniale française, toutes les composantes de cette opposition dans la société civile et politique ont pesé pour l'abandon de "l'Algérie française". Mais les effets de cette opposition ne se limite pas à la guerre d'Algérie, par exemple, l'ACNV est le point de départ de nombreuses activités et actions non-violentes touchant des thèmes plus généraux.

 

Un mouvement historique

   Suite à la visite en 1956 du journaliste Robert BARRAT, qui participe en novembre 1955 à la fondation du Comité d'action des intellectuels contre la guerre d'Algérie, à la Communauté de l'Arche que vient de créer Lanza Del VASTO, à Bollène (Vaucluze), des compagnons de l'Arche (dont Bernard GASCHARD et Pierre PARODI) lancent deux appels, l'un à la conscience des Français, l'autre aux chefs religieux de l'Islam et aux chefs di Front de Libération Nationale de l'Algérie, dans lesquels ils dénoncent la torture pratiquée dans les deux camps. Ils jeûnent pendant 20 jours au Centre d'information et de coordination pour la défense des libertés et de la paix (créé rue du Landy à Clichy en 1957 par Robert BARRAT, Roland MARIN et Maurice PAGAT).

 Nous sommes alors déjà dans une période de contestation active contre l'armement atomique français. Le 11 avril 1958, 82 personnes, dont Lanza de VASTON, André TROCMÉ et Jean-Pierre LANVIN manifestent pour la première en France, en occupant pendant 5 heures l'usine nucléaire de Marcoule qui produit du plutonium pour la bombe atomique. Suite à cela, le Préfet du Gard interdit toute manifestation et réunion de la Communauté de l'Arche jusqu'à nouvel ordre. Néanmoins, en juillet 1958, 18 personnes jeûnent 15 jours, près du site de Marcoule, d'où les gendarmes les délogent, et aux abords du Palais des Nations à Genève, où se tient une conférence préparatoire à la suspension des essais nucléaires.

     Un compagnon de l'Arche, Roland MARIN, qui assure à Bollène le secrétariat de l'Action civique non-violente (ACNV) lance le journal du même nom, qui paraît à un millier d'exemplaires. L'animateur de ce mouvement tout à fait informel est alors Joseph PYRONNET. Très vite, des groupes locaux se constituent, et lancent des actions plus ou moins relayées par la presse.

     Les cibles "favorites" de ces militants non-violents sont les camps d'internement créés dans des sites militaires durant la guerre d'Algérie. Près de 14 000 suspects d'être membres du FNL y sont internés. L'ACNV fait signer un Appel au Président de la République. "Priver des hommes de leur liberté et de leur travail et exposer ainsi leur famille à la misère matérielle et morale, c'est porter atteinte à la justice et à la dignité humaine."

le 28 juin 1959, 60 personnes manifestent devant le camp militaire du Larzac et devant la sous-préfecture de Millau contre ce qu'ils qualifient de camp de concentration. 7 d'entre eux se déclarant suspects, demandent à partager le sort des Algériens internés sans jugement. Selon le journal ACNV ; "il s'agit d'un témoignage de conscience et non d'une manifestation politique."

30 volontaires de l'ACNV, dont Joseph PYRONNET, Jean-Pierre LANVIN et André DUPONT, dit Aguigui Mouna, se déclarent suspects, demander à partager le sort des internés dans les camps, notamment dans le camp du Larzac. Certains des volontaires quittent leur emploi afin d'être disponibles pour cette action. Robert BARRAT, le père dominicain Pie Raymond RÉGAMEY et le pasteur Henri ROSER interviennent lors d'une formation du groupe et de ses amis, du 5 au 10 avril 1960; à Grézieu-la-Varenne, près de Lyon. Le 10 avril, cette session se prolonge par une marche de 200 à 250 personnes de Pont-d'Ain vers le camp de Thol où 30 volontaires demandent leur internement. Les manifestants résistent sans violence à la police qui tente de les bloquer puis les transporte en camion loin de là. Les jours suivants, la manifestation est répétée deux fois. Après une nuit au commissariat, les protestataires sont dispersés dans le Jura, à 100 ou 120 kilomètres du camp.

Le 30 avril, à l'appel lancé par l'ACNV, le Comité Maurice Adin et le Comité de vigilance universitaire et signé par 21 personnalités dont Germaine TILLON, Gabriel MARCEL, Théordore MONOD, Laurent SCHWARTZ et Pierre VIDAL-NAQUET, entre 700 et 1 000 manifestants marchent silencieusement vers le centre de tri de Vincennes. Comme ils opposent une résistance passive à l'ordre de dispersion, la police en enferme dans les sous-sols de la mairie du 11e arrondissement et conduit certaines personnalités devant la tombe d'un gardien de la paix récemment tué par le FLN. Maurice PAPON, préfet de police, a pris cette décision "pour les faire réfléchir", écrit-il dans une note officielle.

Le 28 mai 1960, dans une douzaine de villes, des manifestants rassemblent contre les camps de 15 à 220 personnes. La principale réunit 1 500 non-violents, par principe ou par tactique, qui marchent vers le ministère de l'Intérieur. Selon les autorités judiciaires, 629 personnes sont appréhendées. Elles sont emprisonnées jusqu'au lendemain. Claude BOURDET, dans France-Observateur (2 juin 1960) témoigne : "Nombreux étaient les jeunes gens, chrétiens, membres du PSU, jeunes communistes isolés n'appartenant à aucune organisation, qui nous disaient au cours de ctete nuit : "C'est la première fois que nous avons l'impression de faire quelque chose : ni les partis, ni les syndicats, ni les comités n'avaient su nous donner cet espoir et cette satisfaction"".

      A partir de septembre 1960, sous l'impulsion du parachutiste déserteur Pierre BOISGONTIER, l'ACNV soutient les réfractaires au service militaire.

L'anarchiste André BERNARD est insoumis et exilé à l'étranger depuis 1956 où il a participé au groupe Jeune Résistance. Il rentre en France en 1961 pour lutter avec l'ACNV. Il se laisse arrêter au cours d'une manifestation et subit 21 mois d'incarcération.

L'ACNV réclame pour les réfractaires un service civil en Algérie et, en attendant, organise, avec quelques d'entre eux et des volontaires, des chantiers en Dordogne et en région parisienne. Des déserteurs et des insoumis sont arrêtés sur ces chantiers, ce qui déclenche des manifestations de résistance non-violente. L'ACNV encourage la solidarité avec les réfractaires, notamment par le renvoi de livrets militaires et des décorations.

Le 15 décembre 1960, 11 hommes s'enchaînent aux grilles du jardin des Thermes de Cluny, à Paris, sous la banderole "Pour la paix en Algérie, Jacques Muir va en prison. Nous sommes tous Jack Muir". Selon une technique pratiquée à plusieurs reprises par les non-violents, ils déclarent tous à la police être ce réfractaire. N'étant pas munis de leurs papiers d'identité, ils sont inculpés de vagabondage et de participation à une manifestation non déclarée. Avec un distributeur de tracts, ils sont incarcérés à la prison de la Santé et deux distributrices le sont à la Petite Roquette. Après 10 jours d'interrogatoires et de perquisitions de leurs sympathisants, qui refusent de coopérer, les prisonniers sont identifiés. Ils sont libérés un par un, les derniers après six semaines de détention. Le vrai Jack MUIR est attendu à sa sortie par des gendarmes et emmené dans une caserne, emprisonné à Lille et enfin réformé pour "déséquilibre mental" le 24 mars 1961. En 1962, selon le même scénario; les 5 prétendus insoumis Yves BEL sont incarcérés 52 jours à Nantes.

Le 22 novembre 1961, 4 membres de l'ACNV comparaissent devant le tribunal de grande instance de Carpentras pour provocation de militaires à la désobéissance. De nombreux témoins sont cités, dont Jean-Marie DOMENACH et des réfractaires détenus ou non. Après ces témoignages, dont un d'un réfractaire du FLN, le Procureur de la République prononce un réquisitoire qui, selon le journal Le Monde, peut "apparaître comme une apologie pure et simple des inculpés." Ceux-ci sont néanmoins condamnés à des peines de prison avec sursis. En outre, pour son renvoi de livret militaire, Joseph PYRONNET est condamné à 8 mois d'emprisonnement avec sursis, peine confondue avec la première. Pour ne pas financer la force de frappe nucléaire, il refuse de payer les frais du procès, ce qui lui vaut, en 1963, 20 jours de contrainte par corps.

     A la fin de la guerre d'Algérie, on compte une trentaine de réfractaires au service militaire, soutenus par l'ACNV et condamnés jusqu'à 3 ans de prison. Des procès frappent aussi les renvoyeurs de livrets militaires.

Le 27 avril 1963, à Colombes, 400 manifestants réunis par l'ACNV accompagnent Daniel BEAUVAIS qui se constitue prisonnier comme objecteur de conscience. Parmi eux, Claude BOURDET, Wladimir JANKELEVITCH, Alfred KASTLER et Louis LECOIN.

 

Après la guerre d'Algérie, les prolongements de l'ACNV

   Les méthodes de l'ACNV et parfois à travers celle-ci, la philosophie des Communautés de l'Arche ont une influence importante sur les mouvances non-violente, pacifiste et antimilitariste, sur la lutte pour l'objection de conscience et sur celle des paysans du Larzac (contre l'extension du camp militaire) et sur d'autres actions de désobéissance civile.

 

Une conception de l'action

   Beaucoup de participants à l'ACNV ont participé à toutes une mouvance non-violente et n'ont pas simplement participé à titre provisoire à une lutte comme celle contre la guerre d'Algérie. Style de vie, philosophie politique, attitude au quotidien et dans les circonstances exceptionnelles, actions et réflexions se sont mêlés pour constituer, à travers un réseau de relations souvent informelles mais tenaces, une mouvance qui se veut souvent de contre-société. A de multiples reprises renforcées dans leur conviction, et à travers l'organisation de sessions de formation et d'information plus ou moins structurées, et dans leur action, suivant une dynamique personnelle et collective du type que l'on ne rencontrait alors que dans certains milieux anarchistes et communistes. C'est l'engagement souvent total de nombreuses personnes sur le long terme qui charpentent à termes des réseaux qui, à l'occasion d'actions ponctuelles et souvent locales, mais d'intérêt national (on pense notamment à la lutte contre les centrales nucléaires civiles et contre l'armement atomique), se renforcent en expériences d'action et en conception de l'action, voire en projet de société globale. On y retrouve là les éléments d'une praxis révolutionnaire.

    A l'heure d'Internet, il est difficile d'imaginer les conditions concrètes de la prise de conscience de ce qui se passe de l'autre côté de la Méditerranée. Cette prise de conscience se fait très lentement et les prises de position ont beaucoup de mal à s'exprimer ouvertement et à se manifester publiquement. Les français de l'époque n'ont pas à leur disposition autant de source d'information que maintenant. Même les journalistes doivent faire preuve, s'ils ne sont pas correspondants de guerre de beaucoup de curiosité et d'investigation pour connaitre la réalité en Algérie. Les moyens d'appréhender le présent d'alors (radios, télévision, cinéma) sont pour l'essentiel sous contrôle gouvernemental et la hiérarchie militaire surveille le comportement de la presse sur le terrain. Si la presse écrite d'opposition a parfois réussi à alerter l'opinion publique sur la réalité des choses, le gouvernement a riposté par la saisie des journaux et l'envoi des journalistes devant les tribunaux. C'est dans un véritable désert de la communication que les témoignages directes doivent s'exprimer et il n'était pas évident pour la grande majorité des Français de se rendre compte que cette "pacification" cachait une guerre coloniale bien réelle. C'est dans une certaine clandestinité que les groupes d'ACNV ont dû agir, penser, réfléchir, élaborer une tactique d'action... C'est dans un certain isolement que les militants non-violents, et pas seulement eux d'ailleurs, ont dû se faire une idée de son obligation de témoigner et d'agir pour tenter d'infléchir les choses. C'est ce qui explique ce fameux triptyque intense action-conscientisation (d'eux-même et de leur entourage proche ou lointain)-formation qui forme l'horizon de la réalité alors de beaucoup d'entre eux...

   La campagne de l'ACNV contre les camps d'internement et suite logique, contre la répression des réfractaires, est unique, tant dans son but que dans ses formes. Mus par des valeurs de justice, de dignité de la personne et d'honneur, les membres de l'ACNV considèrent les camps d'assignation à résidence comme un des aspects les plus révoltants de la guerre d'Algérie et un danger majeur pour la démocratie. Ceux-ci; physiquement plus identifiables que les lieux de torture, sont propices aux formes d'action qu'ils préconisent. Par ailleurs, le fait de ne s'intéresser seulement aux camps - du moins en tant que militants de l'ACNV - leur permet de ne pas se situer dans un champ politique et d'échapper à la dichotomie entre le soutien au gouvernement français ou au FLN. Alors même que leur audience s'élargit, surtout lorsqu'il en viennent à s'occuper activement des réfractaires, la répression s'accroit et beaucoup doivent s'arrêter de militer. L'ACNV se situe dans un ensemble de forces qui se politisent de plus en plus au fur et à mesure que se déroule la crise qui met fin à la IVe République. Elle est fortement dépendante de la conjoncture, mais les développements des luttes autour de l'objection de conscience par la suite démontre que le mouvement lui-même, après l'ACNV, est alors loin de s'essouffler.

 

Joseph PYRONNET, Résistances non-violentes, L'Harmattan, 2008. Erica FRATERS, Les réfractaires à la guerre d'Algérie 1959-1962, Éditions Syllepse, 2005. Claude MICHEL, La quête du sens, Fleurus Novalis, 1972. Tramor QUEMENEUR, L'ACNV et la lutte contre les camps, Matériaux pour l'histoire de notre temps n°92, 2008. Jean-Pierre LANCIN, A Dieu vat, Lyon, CDRCP, 1999. Michel AUVRAY, Objecteur, insoumis, déserteurs : histoire des réfractaires en France, Stock, 1983. Michel HANNIET, Insoumission et refus d'obéissance : un ancien réfractaire à la guerre d'Algérie passé à la question cinquante ans plus tard, Éditions Les Tilleuls du Square - Gros textes.

 

PAXUS

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8 septembre 2020 2 08 /09 /septembre /2020 12:42

  Le mensuel L'Émancipation syndicale et pédagogique, se présente comme une revue ancienne, parce que, dans la continuité des pionniers du syndicalisme enseignant du début du XXe siècle, il entend poursuivre l'oeuvre de leur revue L'École émancipée, née en 1910. L'équipe de ce magazine entend donc animer une revue de tribune libre et de débat, au service du syndicalisme de lutte de classe, une outil pour les mobilisations et les luttes.

  Il faut préciser que l'École émancipée a été traversée depuis ses origines par d'importantes divisions, dont la dernière la plus remarquable eut lien en 2002, où une nouvelle scission a abouti à la création de l'Émancipation - tendance intersyndicale, suite à un désaccord sur la participation aux exécutifs dans la FSU, elle-même issue de la FEN, où une tendance minoritaire décide de la quitter en 1992.

Au-delà de ces divisions, se perpétue la tradition d'un syndicalisme très offensif sur toutes les questions de l'éducation. Changer l'école, changer la société demeure toujours l'objectif de cette partie des militants dans l'enseignement, très attachée à la laïcité et opposée à toute influence marchande ou religieuse sur l'école. Présents dans l'ensemble des hiérarchies du syndicalisme enseignant, ces militants de l'École émancipée, qui dirige maintenant le mensuel débattent dans un monde en transformation.

   Diffusée notamment, comme l'écrit l'équipe de la revue dans un millier de boites à lettres, L'Émancipation syndicale et pédagogique demeure une revue vivante, agréable à lire, dans une grande diversité d'exposition des points de vue.

Le numéro 6 de février 2020 de l'Émancipation syndicales et pédagogique est largement consacré à la question de la laïcité et à la place des femmes dans les luttes politiques.

 

L'Émancipation syndicale et pédagogique, Colette Mallet, le Stang, 29710 Plogastel-St-Germain. Site Internet ; cnt-f.org

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7 septembre 2020 1 07 /09 /septembre /2020 14:29

    Antimilitariste et pacifiste libertaire néerlandais, Barthélemy ou Barholomeus ou encore Bart de LIGT est un théoricien reconnu à son époque de la résistance non-violente.

Un activisme au sein de l'Église

   Pasteur protestant, fils de pasteur calviniste, il évolue du christianisme à l'athéisme, et parallèlement du socialisme à l'anarchisme. C'est ainsi que suivant l'exemple de son père Nicolaas Maringue de LIGT, il étudie la théologie à l'université d'Utrecht de 1903 à 1910 et qu'en 1909 ou 1910, il adhère à la Ligue des socialistes chrétiens (Bond van Christen-Socialisten, BCS). Lorsqu'en 1910, il est nommé pasteur protestant à Nuenen, près de Eindhoven en Brabant hollandais, il déploie une intense activité sociale et diffuse de la littérature socialiste. Il dénonce dans ses textes les positions réactionnaires des églises sur la question sociale (notamment le concept de charité chrétienne) et leur soutien aux classes sociales dominantes (Profeet en volksfeet, Amsterdam; 1913), la guerre et l'impérialisme (Profeet en volsnood, Amsterdam, 1914).

 

Pacifiste et Antimilitariste pendant et après la Première Guerre mondiale

     Il déploie, pendant et après Première Guerre mondiale une intense activité de soutien aux réfractaires et aux insoumis qui lui vaut plusieurs séjours en prison.

Dès 1914, il manifeste sa foi et ses convictions pacifistes dans ses sermons contre la mobilisation et la Première Guerre mondiale. Progressivement, il se sépare de l'Église et évolue du pacifisme chrétien à l'antimilitarisme et le socialisme libertaire. Sa rencontre avec Clara WICHMANN joue un rôle important dans cette évolution.

En 1915, il est le co-auteur d'une brochure, De Schuld der Kerben (La dette des Églises) où il affirme que la plupart des dirigeants de l'Église et les pasteurs sont en partie responsable de la guerre en raison de leur glorification du nationalisme et du militarisme, ce qui lui vaut d'être désavoué par la hiérarchie de l'Église réformée néerlandaise et banni de son domicile, de sa paroisse et d'une partie du territoire des Pays-Bas.

En septembre 1915, il signe le Dienstweigeringsmanifest (Manifeste contre le service militaire) en soutien aux réfractaires et aux insoumis. En mars 1916, il est condamné à 15 jours de prison. En juin 1915, il avait déjà prononcé un sermon radicalement antimilitariste lors de l'office de la Pentecôte.

Au printemps 1917, il est expulsé des provinces d'Overijessel et Gueldre. Il donne de nombreuses conférences, y compris à la Internationale School voor Wiljsbegeerte (École internationale de philosophie) de Amersfoort.

En 1919, il rompt définitivement avec les socialistes chrétiens du BCS.

 

Activisme anarchiste

    Comme bon nombre de libertaire de l'époque, il accueille avec enthousiasme la révolution russe d'octobre 1917, avant de prendre assez rapidement conscience (l'information circulait alors très bien en Europe, de Paris à Moscou) de la brutalité et de l'oppression du nouveau pouvoir bolchevique : l'État "communiste" a la même nature coercitive et violente que les autres États. La conférence anarchiste de Berlin du 25 au 31 décembre 1921 confirme ses intuitions et informations.

Dans la brochure Anarchisme et révolution (Baarn, 1922), il rappelle l'importance dans une situation révolutionnaire, de mettre en accords les buts et les moyens. Contre la centralisation et la "dictature du prolétariat", il réaffirme les principes anti-autoritaires d'autogestion, d'autonomie et de fédéralisme libertaire qu'il considère fondamentalement supérieurs au marxisme.

En 1921, suite à un meeting de soutien à la grève de la faim de l'objecteur de conscience Herman GROENENDAAL, il est poursuivi et condamnée à 26 jours de prison avec Albert de JONG pour "appel à la révolte".

 

Il participe alors à l'Association Internationale Antimilitariste (AIA) fondée le 28 juin 1904 à la suite du Congrès antimilitariste d'Amsterdam, et en 1921 dès sa fondation lors des rencontres de Bilthoven (Pays-Bas) à l'Internationale des Résistants à la Guerre (IRG). Les deux organisations fonctionnent en parallèle et le 27 juillet 1924, à la Maison du Peuple de La Haye, il est l'un des orateurs aux côtés de Domela NIEUWENHUIS, Rudolf ROCKER, Emma GOLDMAN et Pierre RAMUS, lors du meeting d'anniversaire des 20 ans de la création de AIA.

En 1924, il figure parmi les fondateurs de la Social-Anarchistisch Verbond (Fédération anarchiste sociale) et prend en charge la rédaction du journal De Vrije Samenleving (La société libre).

 

Exil en Suisse et théories de la résistance non violence

     En 1925, il quitte les Pays-Bas pour s'installer en Suisse, près de Genève. Il y nous des correspondances avec GANDHI, NEHRU, Albert EINSTEIN et Aldous HUXLEY. Ses échanges avec eux nourrissent en partie son travail éditorial : la renaissance de Marie (Arhnem, 1926), sur l'émancipation des femmes ; la paix et l'action (Arhnem, 1931-1932), sur l'histoire du mouvement pacifiste radical ; Érasme considéré comme l'une des figures majeures de la culture européenne (Arhnem, 1936). Rédacteur à partir de 1930 de Bevrijding (Libération), il publie en 1934 à Neue Niedorp, la brochure Religion et athéisme.

Il est également le fondateur de l'Association des intellectuels révolutionnaires (1919-1922) ainsi que du Bureau international Antimilitariste, qui propose en 1934 un "Paln de mobilisation contre toute guerre".

Dans la brochure de 1937, Le problème de la guerre civile, il exprime publiquement ses critiques sur les choix militaires des anarcho-syndicalistes de la Confédération Nationale du Travail pendant la guerre d'Espagne.

     En 1929, son Manuel de résistance passive, traduit et publié en 1936 en français (Pour vaincre sans violence- et en anglais en 1937 (The Conquest of Violence), préfacé par Aldous HUXLEY, a une grande influence sur les pacifistes anglais et américains.

 

 

  Sa vie durant, il récuse toutes les formes de guerre et de recours à la violence, qu'elle soit horizontale (entre les nations et les peuples) ou verticale (entre les classes sociales). De tous les penseurs anti-autoritaires non violents, il est celui qui parvient à définir et à organiser sur un plan théorique les nouvelles méthodes de lutte non-violente. Son "Plan de Mobilisation contre la Guerre", en 1934, développe de façon radicalement novatrice pour l'époque la "stratégie et la tactique antimilitariste", en période de paix ou de guerre. Cet ouvrage reste un guide pratique, très souvent imité, de l'action directe contre la guerre.

 

Barthélemy de LIGT, Contre la guerre nouvelle, Paris, Marcel Rivière, 1928 ; La paix créatrice : histoire des principes et des tactiques de l'action directe contre la guerre, Marcel Rivière, 1934 ; Mobilisation contre toute guerre, Bruxelles, Pensée et action, 1934 ; Pour vaincre sans violence : réflexions sur la guerre et la révolution, Paris, G. Mignolet et Storz, 1935 ; le problème de la guerre civile, Bruxelles, Pensée et action, 1937 (disponible sur Internet à kropot.free.fr).

Hem DAY, Barthélemy de LIGT, l'homme et son oeuvre, Bruxelles, Pensée et action, 1960.

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7 septembre 2020 1 07 /09 /septembre /2020 09:44

   Jean-Marie MULLER résume dans une forme très laïcisée un principe très ancien dans les milieux non-violents :

"La recherche de l'efficacité dans l'action nous amène à considérer la non-violence comme un ensemble de moyens, non comme une fin en soi. Ces moyens doivent être jugés non pas seulement en fonction des mérites que leur attribuent la morale, la philosophie ou la spiritualité, mais également en fonction de leur efficacité, c'est-à-dire, de leur capacité à atteindre la fin recherchée.

Le choix des moyens n'est pas plus important que le choix de la fin. Au contraire, il importe que la fin poursuivie par l'action soit juste. Le choix des moyens n'est que second par rapport au choix de la fin : il est second, mais il n'est pas secondaire. Les idéologies dominantes tentent de légitimer la violence en affirmant que "la fin justifie les moyens", c'est-à-dire qu'un fin juste légitime des moyens injustes. Dire cela, c'est s'enfermer dans une contradiction intrinsèquement perverse. Qui veut la fin ne doit pas vouloir n'importe quels moyens, mais des moyens qui lui permettent d'atteindre effectivement la fin poursuivie. C'est précisément l'importance accordée à la fin d'une action qui amène à considérer comme essentiel le choix des moyens".

L'auteur et militant de la non-violence s'appuie bien entendu sur GANDHI : "les moyens, affirme-t-il, sont comme la graine et la fin comme l'arbre. Le rapport est aussi inéluctable entre la fin et les moyens qu'entre l'arbre et la semence". "En mettant ainsi en évidence, poursuit Jean-Marie MULLER, la cohérence entre la fin et les moyens, Gandhi n'affirme pas seulement un principe moral et philosophique ; il énonce en même temps un principe stratégique sur lequel il entend fonder l'efficacité de son action politique. C'est un fait d'expérience que la perversion des moyens entraîne inéluctablement la perversion de la fin poursuivie. Dans le moment présent, nous ne sommes pas maîtres de la fin que nous recherchons, nous ne sommes maîtres que des moyens que nous utilisons - ou, plus exactement, nous ne sommes maîtres de la fin que par l'intermédiaire des moyens. La fin est encore abstraite, tandis que les moyens sont immédiatement concrets. La fin concerne l'avenir, tandis que les moyens concernent le présent. Or nous sommes toujours tentés de sacrifier le présent à l'avenir en préférant l'abstraction de la fin à la réalité des moyens. En acceptant de recourir à des moyens qui contredisent dans les faits la fin que nous prétendons poursuivre, nous rejetons sa réalisation vers des lendemains hypothétiques qui ne nous appartiennent point. le risque est grand alors que la justice soit toujours repoussée à demain, que la violence soit toujours imposée aux hommes comme une fatalité." (Lexique de la non-violence, 1988).

    On retrouve le même ton chez Christian MELLON et Jacques SÉMELIN : après avoir discuté des liens entre violence et politique, ils se demandent comment la visée non-violente du politique peut-elle se traduire dans le choix des moyens concrets de l'action politique au jour le jour. "Telle est la question à laquelle les traditions non-violentes prétendent apporter ne réponse spécifique, comme l'a bien vu Paul Ricoeur (Histoire et vérité, Seuil, 1955). Évoquant les campagnes de Gandhi, il précise en quoi elles ont une "portée exemplaire" : "Elles réalisent non seulement la présence symbolique des fins humanistes, mais leur réconciliation effective avec des moyens qui leur ressemblent : loin donc que le non-violent exile les fins hors de l'histoire et déserte le plan des moyens qu'il laisserait à leur impureté, il s'exerce à les joindre dans une action qui serait intimement une spiritualité et une technique."

"Dans cette perspectives, poursuivent les deux auteurs, le refus de la violence se fonde sur la conviction éthique que le recours à des moyens violents - quelles que soient les "bonnes intentions" des acteurs - pervertit les fins poursuivies. C'est une illusion que de prétendre construire la paix, promouvoir la justice ou défendre la démocratie par des moyens qui leur sont si évidemment contraires. En témoignent les dérives totalitaires des révolutions violentes, le militarisme de maints régimes issu des luttes de décolonisation, ou encore la course aux armements qu'a engendrée la priorité donnée aux moyens militaires dans la défense des causes les plus justes."

Grande référence aussi, la lutte pour obtenir l'égalité raciale aux États-Unis, menée par Martin LUTHER-KING. Celui-ci disait dans un discours à la Mutualité, à Paris, en octobre 1965 : "l'emploi de la violence pour obtenir l'égalité raciale est à la fois inefficace et immoral. Je sais très bien que la violence amène souvent des résultats provisoires. Bien des pays ont obtenu leur indépendance par la guerre. cependant, malgré ces victoires temporaires, la violence ne peut amener une paix durable... La violence finit par se vaincre elle-même. Elle fait naître l'amertume chez les survivants et la brutalité chez les vainqueurs". Oscar TEMARU déclarait dans une interview à Non-violence Actualité en septembre 1993 : "Justifier la violence pour reconquérir la liberté, c'est courir le risque de la justifier dans la future société, même une fois l'indépendance acquise. L'exemple de l'Algérie est à prendre en considération." (La non-violence, PUF, 1994)

   

   Barthélemy de LIGT (1883-1938), antimilitariste et pacifiste libertaire néerlandais, pasteur protestant, écrivait déjà en 1935 sur la violence et les masses opprimées, qu'"on ne se résout pas à renoncer à la violence parce qu'il faudrait, croit-on, renoncer du même coup à ses résultats."

"Que faire, si nous ne répondons pas par la violence ) la violence des réactionnaires? Les moyens de lutte de la défense ne sont-ils pas déterminés par ceux de l'agresseur? Ne doit-on pas convaincre les classes dominantes par leurs propres arguments? Dans une conférence contradictoire, un ouvrier hollandais m'a jeté cette phrase : - On ne peut pas chasser la bourgeoisie avec un éventail. On ne se met pas en guerre contre Hitler avec un cure-dents. Contre la violence réactionnaire, il nous faut opposer des moyens de lutte efficaces.

Eh bien oui!, il nous faut des moyens efficaces. Il n'existe cependant pas une fiction plus grande que le dogme, universellement accepté sous la suggestion féodalo-bourgeoise que, pour la défense d'une cause juste, la violence serait le moyen approprié, et que la guerre rendrait ses arrêts comme une ordalie infaillible. Depuis que les hommes guerroient, dans toute guerre, il y a toujours eu au fond deux guerres menées chacune par l'une des parties contre l'autre. Un grand nombre de ces entreprises armées ont eu une issue indécise ; et pour ce qui est de la victoire, elle n'appartient jamais, aurait affirmé le véridique M. de la Palice, qu'à un seul des belligérants. Il s'ensuit donc que de toutes les guerres faites dans l'univers, il y en a eu davantage d'indécises ou perdues que de gagnées. Et parmi ces dernières, très peu de celles entreprises pour défendre une cause juste entrent en ligne de compte. La plupart des guerres qui se sont terminées par une victoire furent plutôt menées au service d'une cause injuste que juste. La cause juste pèse de moins en moins dans la balance. Napoléon avait déjà déclaré que Dieu est toujours du côté des canons les plus forts. Une chose que l'on put constater, c'est qu'au commencement de ce siècle, les Boers qui luttaient d'une manière héroïque pour une "cause juste", la Bible dans une main et le fusil dans l'autre, ont perdu la partie, malgré leur Dieu et leurs moyens de lutte violents, contre la "perfide Albion". La bourgeoisie moderne a même édifié tout un univers d'injustices et d'oppressions par ses violences horizontale et verticale. Jusqu'à présent, une cause juste n'a certainement jamais eu, dans le monde, un dixième de chance de vaincre par la violence. Et de nos jours, une telle cause aurait-elle encore un centième de chance de l'emporter par la violence? De chance, elle n'aurait aucune, car, ainsi que nous venons de le démontrer, l'emploi des moyens de guerre moderne rend injuste la cause la plus juste, puisque ceux qui s'y laissent entrainer ne peuvent faire autrement que de descendre au même niveau de violence brutale que ceux qu'ils combattent. Même s'ils vainquaient, en fait, ils seraient condamnés fatalement à garantir les fruits de leur victoire par un système de défense violent toujours plus perfectionné, donc plus inhumain, et de s'embourber au point de n'en pouvoir sortir, dans le chemin de la destruction. Les moralistes catholiques commencent aujourd'hui à reconnaître que par suite du développement de la technique scientifique, et vu le caractère de la politique moderne, une "guerre juste" ne peut même pas se produire.

En tout cas, c'est une fiction de croire que pour une cause juste, la violence serait l'unique moyen approprié. Pour les masses blanches exploitées et les races de couleur opprimées, la violence guerrière n'est déjà plis une chose praticable, étant donné que les moyens scientifiques de destruction sont dorénavant entre les mains de spécialistes bien rémunérés, ayant un général une mentalité profondément réactionnaire, et que les prolétaires ne disposent ni d'avions de combat, ni de gaz asphyxiants, ni de rayons électriques, ni de bactéries de guerre. Tout cela est devenu  le monopole d'un groupe de professionnels, dénués de tous scrupules et de tout sentiment d'humaine responsabilité. Et même si les masses pouvaient réellement disposer de tous ces moyens, elles ne pourraient par les employer sans commettre, comme nous l'avons déjà constaté, un attentat immense contre elles-mêmes, parce que les conséquences d'une guerre chimique, bactériologique, électronique, stratosphérique, etc, ne peuvent plus être contrôlées. Comme l'apprenti sorcier, les masses déchaineraient ainsi une tempête de violences indomptables, dont elles seraient elles-mêmes les principales victimes." On reconnait bien dans cette argumentation, même si se mélange quel que peu luttes des classes et conflits armés entre États, l'argument qui dénie la formule : le pouvoir est au bout du fusil, car en fait, tous les fusils sont entre les mains de l'ennemi.

"En attendant, du côté révolutionnaire, on reproche en termes véhéments à ses adversaires l'emploi de moyens dont on se réserve de faire l'emploi soi-même. (...). Des socialistes français, suisses, belges, danois néerlandais, anglais, tchèques, etc, se préparent tout comme Albert Einstein et Emile Ludwig, à s'opposer à la violence des nazis par une violence "démocratique". Comme si une guerre moderne ne réserverait pas, même aux pays soit-disant démocrates et éventuellement vainqueurs, une ère de fascisme et de dictature d'une rigueur inconnue!

Celui qui veut le but doit vouloir les moyens, nous répète-t-on de toutes parts. Oui, mais les moyens qui répondent au but. Et pour de véritables révolutionnaires, ces moyens ne peuvent jamais être : "tous les moyens", parce que la majorité des méthodes de lutte, bourgeoises, féodales et barbares jurent avec le socialisme et l'humanité. Il est de la plus haute importance de pouvoir constater que dans les milieux néo-marxistes, on commence enfin à comprendre quelle faute ont commise Marx et Engels en acceptant automatiquement la violence verticale et horizontales, comme moyens de lutte pour la révolution sociale." Mention directe des critiques émises par exemple par Simone WEIL dans La Crique sociale (novembre 1933), de l'exercice violent du pouvoir en Union Soviétique. Même si par la suite, toute une critique marxiste se déploie contre précisément cette machine bureaucratique née directement de la révolution russe et de la guerre civile, même si Marx et Engels ont eu, notamment après La Commune de 1870-1871, une attitude bien plus nuancées quant aux tactiques violentes révolutionnaires, il faut bien constater que la seconde guerre mondiale, puis la guerre froide ensuite, a comme occulté toute réflexion sur la violence utilisée pour la cause des ouvriers et des paysans et sur les liens avec cette violence des structures politiques installées en URSS et en Chine notamment.

     Les réflexions des actuels militants de la non-violence sur les relations entre les fins et les moyens d'une action ou d'une révolution, sont contenues en germe dans ces propos d'avant la seconde guerre mondiale. Les actions non-violentes entre autres de Gandhi en Afrique du Sud et en Inde ont inspirés ces réflexions portées alors par toute une partie du mouvement anarchiste. Cette logique de l'action non-violente parcourt toute la réflexion et l'action de nombreux militants et organisations de par le monde.

 

Barthélemy de LIGT, Pour vaincre sans violence, réflexions sur la guerre et la révolution, Éditions Mignolet & Storz, Paris, 1935. Christian MELLON et Jacques SÉMELIN, La non-violence, PUF, collection Que sais-je?, 1994. Jean-Marie MULLER, lexique de la non-violence, Alternatives non violentes/Institut de Recherche sur la Résolution non-violente des conflits, n°68 numéro spécial, 1988.

 

PAXUS

 

 

 

 

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