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12 décembre 2017 2 12 /12 /décembre /2017 13:25

  Général français, Premier consul (1799-1804) puis Empereur des Français (1804-1814/1815), NAPOLÉON BONAPARTE (Napoleone Buonaparte), surnommé le Corse ou le Petit Caporal, est l'une des figures marquantes de l'histoire occidentale. Il révolutionne l'organisation et la formation militaire, fait élaborer un Code juridique (le Code Napoléon), qui sert de modèle aux codes civils ultérieurs et qui inspire également d'autres codes en Europe, réorganise l'éducation et met en place avec la Papauté le Concordat, dénoncé en 1905 mais toujours en vigueur en Alsace et en Moselle. Ses grandes réformes laissent une empreinte durable sur les institutions de la France et d'une grande partie de l'Europe. Cependant, la passion qui le dirige est l'expansion militaire de la domination française et, bien qu'après sa chute la France est à peine plus grande qu'au début de la Révolution, il est quasi unanimement révéré, de son vivant et jusqu'à la fin du second Empire (sous le règne de son neveu), comme l'un des grands héros de l'Histoire. (Jacques GODECHOT)

Connu dans le monde entier pour ses campagnes militaires (et même célébré périodiquement, notamment en... Russie), son empreinte principale réside pourtant dans l'organisation politique, économique, juridique, administrative de la société. S'il a supprimé nombre d'acquis révolutionnaires (cultes non religieux, libertés d'expression, égalité entre l'homme et la femme, abolition de l'esclavage...), rétrospectivement beaucoup estiment qu'il a sauvegardé l'essentiel de la dynamique née de la Révolution. Sans doute l'évolution ultérieure de la République française (échecs des Restaurations) est favorisée par le mythe napoléonien, même si dans les faits bruts de son époque c'est loin d'être le cas pour ses entreprises... 

 

Un des plus grands chefs militaires de l'Histoire.

    Napoléon BONAPARTE est l'un des plus grands chefs militaires de l'Histoire. Son génie de la guerre a coïncidé avec une révolution sociale qui transforma l'armée française en une machine de guerre redoutable. Celle-ci faillit bouleverser l'ordre politique européen de manière irréversible, et elle laisse encore de grandes traces aujourd'hui, matériellement et surtout symboliquement. Au plan de la stratégie, son passage marque le début d'une ère nouvelle en matière d'organisation et de combat militaires. Toute la pensée stratégique du XIXe siècle est formulée d'après son expérience, que ce soit en matière de stratégie, de tactique ou de logistique. Les doctrines de la "petite guerre" et, indirectement, la pensée de la guerre maritime, sont définies d'après les stratégies de NAPOLÉON et de ses adversaires. Les concepts de guerre de masse, de guerre totale et de nation armée trouvent leur origine dans la guerre napoléonienne. La reconstruction de l'armée prussienne, puis allemande, qui est entreprise par la suite, tout au long du XIXe siècle, a son origine dans la défaite d'Iéna en 1806, infligée par NAPOLÉON BONAPARTE. (BLIN et CHALIAND)

 

Une oeuvre qui se confond avec celle de l'Empire

  S'il n'a pas laissé de Traité, on trouve dans ses Mémoires, dans ses notes de commandement et ses directives de nombreuses matières à méditer. Et c'est ce qu'ont fait tous ses commentateurs, qui ont, eu, élaboré de grands Traités sur la guerre : JOMINI et CLAUSEWITZ principalement. La carrière militaire et politique tes trop connue et écrite par ailleurs pour qu'on y revienne ici, mais il n'est pas inintéressant de signaler plusieurs réflexions sur celles-ci, à commencer par celles d'Emile WANTY, qui rapproche entre autres les changements physio-psychologique de la personnalité de cet homme et les divers changements dans la manière d'élaborer les plans stratégiques, les manoeuvres tactiques et d'exercer le commandement. 

  BONAPARTE est général de la République de 1796 à 1800. Il bénéficie, d'abord auparavant comme officier de l'armée républicaine de l'évolution de l'armée vers la levée en masse, la conscription, et de l'expérience du modèle divisionnaire de sa marche, en manoeuvres comme au combat. 

"Napoléon est un problème, rapporte Emile WANTY (1895-1986), général belge des deux guerres mondiales et historien, et en sera toujours un", a déclaré Lord Roseberry (Napoleon, the last phase, 1900). Il y a en lui deux hommes successifs, si pas trois avec l'adolescent. (Auguste-Frédéric-Louis Viesse de) Marmont (1774-1852), maréchal d'Empire en 1814, dont les Mémoires (ouvrage publié en 1856) constituent une référence, en a esquissé le contraste : "Le premier, maigre et sobre, d'une activité prodigieuse, insensible aux privations, comptant pour rien le bien-être et les jouissances matérielles, ne s'occupant que du succès de ses entreprises, prévoyant, prudent, excepté dans le moment où la passion l'emportait... (...)". Obscur gentilhomme corse, admis dans une école royale, d'un pays très longtemps génois, médiocrement noté, sauvage, jeune officier totalement inconnu, il végète longtemps avant de révéler ses immenses possibilités. Et ceci d'autant plus qu'il est d'abord pris dans d'obscures conflits propres aux familles corses et s'il n'avait pas fait partie des momentanément vaincus de ceux-ci, sans doute serait-il resté célèbre... en Corse! Peu sociable, il s'enferme facilement dans les écoles dans la lecture des classiques, des philosophes, des historiens, des traductions d'auteurs latins et grecs. Il annote ses lectures et développe, aidé d'une capacité de mémoire prodigieuse, un corpus bien ordonné de savoirs et d'idées générales, sans attirance spéciale d'ailleurs pour les écrits militaires. Il connait néanmoins très bien les oeuvres de LLOYD, de BOURCET, de BOSROGER, de GUIBERT. Le jeune BONAPARTE y cueille des idées novatrices, hardies, coulées parfois dans des formules frappantes et concises.

Tellement pris dans les conflits entre familles corses (il reste sur l'ile jusqu'en juin 1793), à 24 ans, sa carrière est plus que compromise : il a négligé sa formation, n'a participa à aucune campagne, alors que dans sa génération, déjà des généraux font leurs preuves. Spécialisé dans l'artillerie, il se fait remarquer à Avignon dans l'été 1793, et surtout à Toulon en décembre de la même année. "Parmi les éminentes qualités, explique Emile WANTY, qui se réveilleront progressivement, retenons (...) le sens mathématique et la mémoire. Du premier découlent : la netteté et la précision de vues ; la clarté et l'accent positif des décisions. Bonaparte rejette le flou, le vague, l'abstrait ; par penchant naturel, il va traiter le cas concret en soi, y donner une "solution simple obtenue par le raisonnement et le calcul". Sa mémoire fera de lui un prodigieux enregistreur de tableaux et de statistiques, un cerveau qui pourra embrasser à la fois ensemble et d'attelés les plus minutieux. Dans cette organisation interne réside déjà le germe d'une centralisation poussée qui se développera lorsqu'ils sera devenu maître absolu."

Mais ensuite, ayant refusé un commandement en Vendée, il végète à Paris, jusqu'à ce qu'il participe au soutien militaire du régime (lors de l'insurrection royaliste du 5 octobre 1795) et devienne un général politicien. "Commandant l'Armée de l'Intérieur, ses ordres révèlent la précision inexorable dans le bilan, la minutie sans défaut dans les mesures d'exécution." Nommé après beaucoup d'hésitations par CARNOT Commandant de l'Armée d'Italie, ce qui est également un bon moyen de l'éloigner de la scène politique, il est chargé d'accomplir une mission dont il dépasse allègrement les termes : séparer les Autrichiens des Piémontais, déterminer le roi de Sardaigne à faire la paix avec la France, attaquer le Milanais avec vigueur. Entouré d'un adjoint BETHIER, lequel désigne également des adjudants-généraux. Bridé par les nécessités politiques venant de Paris, d'abord soucieux de s'emparer de terres riches propres à ravitailler le pays et aussi par les contingences militaires liés à des effectifs faibles et souvent mal habillés et mal armés et surtout parce que toujours pour Paris, le théâtre d'opérations principal est l'Allemagne. Servi par la lenteur et l'esprit routinier des généraux autrichiens, et par l'inadaptation de leurs troupes à la manière de combattre les Français, BONAPARTE et ses lieutenants repoussent ceux-ci assez loin de l'Italie. Ils ne peuvent exploiter plus avant leur victoire de Rivoli car la priorité est de chasser les Anglais de la Méditerranée. D'où cette "digression orientale" que constitue la campagne d'Egypte. On l'appelle souvent ainsi mais sur le plan stratégique, cela représente tout de même la première apparition dans l'Art militaire d'une politique impériale visant à frapper un adversaire en un point sensible hors de portée de ses réactions immédiates. Mais la supériorité navale, que BONAPARTE n'a pas, y est tout aussi indispensable que pour une attaque directe de l'Angleterre. 

"Sur le plan tactique, explique encore Emile WANTY, à des siècles de distance, cette campagne fut un nouveau choix entre les dispositifs articulés occidentaux, renforcés cette fois par la puissance de feu, et les formations de cavalerie orientale, chargeant et et se dérobant. Dans l'ensemble, la poursuite d'un mirage par une armée vite déçue au contact des réalités de cette guerre épuisante. (...) La prodigieuse imagination de Bonaparte, qui contraste furieusement, à certains moments, avec son sens aigu des réalités immédiates, se donne libre cours, même aux heures difficiles, par exemple après l'échec du siège de Saint-Jean-d'Acre." Son ambition est s'il réussit, est de renverser l'Empire turc et de fonder dans l'Orient un nouvel et grand empire. Mais après moins de 14 mois, la grande aventure se solde par un échec complet. Il doit alors rembarquer pour la France cet octobre 1799. Son accès à la magistrature de Premier Consul ouvre une sorte de nouvelle époque.

         C'est là que maints biographes, dont MARMONT, dessinent une périodisation qu'amorce la campagne de 1800, pour aboutir à l'Empire : d'abord une phase ascendante (1802-1809), puis une phase déclinante jusqu'en 1815. Chacune de ces phases se caractérisent par des éléments (de la tactique à la forme de commandement) qui changent beaucoup. 

C'est notamment sur le plan de la composition des armées, de la méthode de commandement, de la manoeuvre sur le terrain, de la logistique de la tactique et du facteur moral, qu'ils pointent les différences, mêmes si elles n'expliquent ni toutes les victoires ni la défaite finale. Souvent, les adversaires sont les mêmes, Prussiens, Autrichiens, Russes, Angleterre, cette dernière étant déterminée autant sur le plan dynastique que sur le plan stratégique à ne pas laisser perdurer en Europe une puissance dominante, qui pourrait nuire surtout à ses intérêts commerciaux. Cette dernière puissance conserve sa stratégie d'équilibre des puissances continentales qui lui laisse les mains libres sur de nombreux plans. 

      Dans la phase ascendante, en ce qui concerne la composition des armées, "Napoléon a dépassé le stade des armées de 35 000 à 60 000 hommes avec lesquelles il avait fait des prodiges en 1796 et 1800. Il puise largement dans les disponibilités humaines de la France par une conscription (officielle, mais le tirage au sort perdure largement) aux exigences toujours plus âpres. Car, s'il ne fut jamais très ménager du sang de ses soldats, il va se laisser aller, de plus en plus, à dédaigner les pertes (que pendant la Révolution il minimise d'ailleurs dans ses rapports...). Cette tendance n'est pas encore perceptible en 1805 et 1806 ; les batailles-boucheries (à grande renfort de manoeuvres coûteuses et d'usage d'artillerie de plus en plus présente sur les champs de batailles dans tous les camps) commencent en 1807, à Eylau, à Friesland ; puis vient Wagram (1809). 

La Grande Armée type 1805 et 1806 totalise quelque 200 000 hommes, masse plus difficile à manier, Napoléon, en 1804, l'articula en corps d'armée. Il y en eut sept en 1805, plus la Garde et la Réserve de cavalerie. En 1806 : six corps, plus la Réserve de cavalerie de six divisions. L'Empereur les manoeuvre tout comme Bonaparte le faisait avec les divisions, mais il sera amener à les constituer en groupements pour faciliter les mouvements. (...). Le vertige du nombre eut une autre conséquences. Napoléon s'écarte des idées de la Révolution en "contaminant" le caractère national de l'Armée par des apports étrangers. Les Suisses, à son grand étonnement, renâclèrent, et ceux qui furent incorporés de force firent défection à Baylen. La Hollande ne donna pratiquement rien, alors que la Belgique offrait de nombreux officiers et soldats à l'Empire. Il y eut des formations italiennes, piémontaises surtout, dalmates, allemandes, espagnoles. La Pologne fournit le plus sérieux efforts : 18 régiments. Napoléon intervient personnellement, tranche de haut, impose les chiffres des contingents étrangers, les fait muter à travers l'Europe, mange, morigène et ne cesse d'échafauder cette armée internationale, européenne, composite, sans cohésion, sans idéal solide, où se multiplieront les causes de faiblesse, les germes de défection. Au début de 1809, les armées d'Espagne compteront 50 000 étrangers sur 300 000 hommes ; à Wagram, un tiers de l'Armée sera non français."

Sur la méthode de commandement, "entre 1803 et 1807, Napoléon fut en pleine possession de ses moyens physiques". Il lit en détail, annote, enregistre en détail les états mensuels des unités et des flottes. "Il travaille plus languit que le jour, se réveille à minuit pour l'arrivée des courriers, donne ses décisions, dicte ses réponses avec célérité. (...). Ceci explique, d'une part l'apparente indécision aussi longtemps que les renseignements politiques ou militaires, restent imprécis, d'autre part l'instantanéité de son action, la foudroyante rapidité des ordres dès que se précise l'hypothèse la plus probable parmi toutes celles qu'il a envisagées. De juin à août 1805, il ne croit pas au projet d'alliance entre l'Angleterre, la Russie et l'Autriche. Mais le 23 août (ses ordres de marche sur Vienne tombent). Le rythme est moins accéléré en 1806, car la Grande Armée est en partie à pied d'oeuvre. (...) L'Empereur, chef absolu, se conduit comme tel. Les qualités foncières de ses maréchaux, révélées parfois bien avant l'ascension de Bonaparte, eussent pu être confirmées, développées, coordonnées par Napoléon s'il se fût donné la peine d'être le professeur unique et prestigieux d'un "Cours de Maréchaux", pour en faire des chefs capables d'agir en pleine autonomie. Il a préféré agir par voie d'autorité (et cette façon de faire n'est ni nouvelle ni originale, au grand détriment de nombreux Empires...). Les exécutants n'auront presque jamais une vue et une compréhension d'ensemble de la manoeuvre projeté ou en cours. Les relations et réactions réciproques de ses commandants de corps, déjà rendus malaisés par les jalousies, les susceptibilités, en souffriront. Aussi longtemps que l'Empereur sera présent, il n'y aura que demi-mal, mais, pour avoir commis cette erreur capitale, il connaitra plus tard bien des déboires dont il porte seul la responsabilité. Cela commence à se manifester en 1809. (...)". 

Sur la manoeuvre napoléonienne, Emile WANTY toujours écrit : "En octobre 1806, l'Empereur écrivait à Soult : "Avec cette immense supériorité de forces réunies sur un espace aussi étroit... je suis dans la volonté de ne rien hasarder, d'attaquer l'ennemi partout où il voudra, avec des forces doubles..." Il n'a plus la mentalité du joueur ; au coup de dés il substitue le calcul. Mais la victoire impose des servitudes ; plus la Grande Armée s'enfoncera au coeur de l'Europe, plus elle devra laisser derrière elle de détachements. Sur 200 000 hommes elle n'en mènera que 65 000 en Moravie (1805), et 90 000 à Iéna et Auerstädt. Marmont qualifiait d'admirable le rabattement stratégique  général vers le Danube en aval d'Ulm (1805) (...)". Un certain manque de coordination entre les corps d'armée auraient pu être préjudiciable, mais Napoléon exploite toutes les erreurs de l'ennemi. "Et ce fut la marche sur Vienne, les premiers contacts, assez durs avec les Russes, l'arrivée en Moravie, l'attente de l'offensive austro-russe, puis Austerlitz. En octobre 1806, la concentration prussienne est signalée dans la région d'Erfurt, et Napoléon peut en déduire plusieurs hypothèses. Son plan, placer son armée loin à l'extérieur d'une direction possible d'attaque des Prussiens, puis la faire tourner autour d'eux et intercepter les lignes de communications, grâce à cette vaste conversion. (...). Le même concept d'une fixation par un pivot de manoeuvre et d'une action d'interception, exigeant donc la division des forces, caractérise en gros la manoeuvre initiale contre les Russes, fin 1806, tout comme celle de Ratisbonne en avril 1809. Mais, cette fois, l'Archiduc Charles garde sa liberté d'action en agissant à l'inverse de ce qu'attendait l'Empereur, en menant le combat retardateur par un détachement. La marche sur Vienne, en 1809, est citée en exemple : un groupement le long du Danube en verrouille successivement les points de passage ; une colonne centrale marche de Landshut vers Braunau ; une colonne Sud, par Kufstein et Salzbourg, flanc-garde contre une menace possible venant d'Italie, en débordant les résistances opposées sur l'Isard et l'Inn. La progression, retardée par des actions dilatoires, par la crue des rivières et par la pénurie des moyens de pontage, fut plus lente que prévu. Vienne ne fut occupée que le 12 mai. L'armée autrichienne avait eu le temps de se concentrer et de venir prendre position au nord du Danube. Et ce fut Essling le 22 mai, puis Wagram le 4 juillet."

Sur la logistique, l'Empereur veille à toute une série de mesures et de prévisions pour les transports, les ravitaillements, les évacuations... Mais il ne semble pas que telle ait été sa préoccupation majeure. C'est certainement parce qu'il bénéficie d'un réseau de communications et d'une force de ravitaillements (réseaux de greniers et de moulins par exemple) mis en place durant des décennies non seulement au sein du Royaume de France mais aussi par les royaumes (on pense à la Hollande notamment) environnants. On inscrit tout de même à son actif le transport en poste de la Garde qui opère nombre de marches forcées. "En général, les plans impériaux font abstraction des normes humaines. Les marches de 1805 entre les côtes et le Rhin furent un calvaire, avec, parfois, des étapes de onze lieues ; les troupes n'avaient plus le temps de préparer les vivres qu'ils avaient dû se procurer par la maraude, faute de ravitaillements réguliers. (...) La situation s'améliorait lorsque les opérations stagnaient et que les troupes pouvaient vivre sur le pays. En Pologne (novembre 1806) l'Armée n'eut aucun ravitaillement, pas même la Garde, toujours favorisée pourtant. A la veille d'Eylau (février 1807), elle était privée de toute distribution depuis huit jours. En 1809, le groupement central fut retardé par l'Inn pendant 3 jours par les défenseurs, et 2 jours par l'inexistence d'équipages de pont. L'Empereur les avait supprimés après la campagne de 1805, les jugeant trop lourds. Cela fera perdre encore 5 jours sur le Danube. Napoléon semble être resté fermé aux perfectionnements techniques. Marmont dit à ce propos : "les préjugés de Bonaparte, son éducation d'artilleur le rendaient opposé aux innovations ; il marquait une répugnance aux choses nouvelles." On constate en effet que, malgré ses dons prodigieux d'organisateur, l'équipement, les armes, les voitures, les chevaux manquaient, et cela faute d'argent, de matières premières, de contrôle sur les fournisseurs."

En ce qui concerne la tactique, l'Empereur ne codifie pas l'instruction et ses méthodes sont disparates. "Il insista plus sur "l'ensemble dans les mouvements" que sur la technique des tirailleurs et l'utilisation du terrain. Il aime les revues minutieuses, interminables. Les pertes vont écrémer les unités ; la hantise du nombre videra les dépôts de leurs instructeurs et remplira les corps de recrues à peine dégrossies (après Iéna). Dès 1808, Groucho qualifie sa cavalerie de piteuse. A Essling, les formations seront incapables de se ployer et se déployer sous le feu avec ordre. Mais ces armées, si mal pourvues du nécessaire, sont malgré tout magnifiques au feu. Napoléon sait qu'il possède en elles l'instrument idéal pour sa conduite de la bataille, qu'il peut leur demander la ténacité dans la défense, la fougue dans l'attaque. Il s'attache à "créer l'événement", à provoquer par des procédés variables l'usure de l'adversaire en un point choisi, pour y asséner ensuite le choc qui produira la décision." C'est que NAPOLÉON bénéficie encore jusque dans les années 1810 de l'élan révolutionnaire dans les armées, même si celui-ci, pour de nombreuses causes, s'use avec le temps. De plus sa façon nouvelle de faire la guerre n'est comprise que lentement pas les adversaires successifs. En tant qu'il bénéficie de masses d'hommes importantes dans ses forces de réserve dans les armées, les nombreuses pertes n'entament pas leur manoeuvrabilité.

C'est sur le facteur moral que l'armée française possède une grande supériorité pour un temps encore long, jusqu'aux extrémités de 1815. "L'Empereur s'est retranché délibérément des hommes, pour qui il n'a guère que mépris, tempéré parfois par une dédaigneuse indulgence". Cette appréciation d'Emile WANTY, qui provient en grande partie d'ailleurs des biographes de NAPOLÉON, est valable pour tous ces hommes parvenus à un pouvoir tellement important, absolu, qu'il se prennent pour des dieux, d'ALEXANDRE à HITLER. "D'où vient alors ce prestige extraordinaire, cet ascendant sur les troupes? Ils émanent de sa personne, mais aussi de ses proclamations (mais aussi de l'immense appareil de propagande qui s'active autour de lui...). Il eut le don des phrases incisives (qui ne sont rien si elles ne sont pas rapportées et amplifiées...), suscitant l'enthousiasme. Mais rien ne valait le contact direct, (mode d'expression du leader charismatique, même si ses actions sont idiotes...). Chaque fois qu'il remontait une colonne, il mettait pied à terre et passait une revue, complimentait les régiments qui s'étaient distingués, récemment, et dont sa mémoire infaillible lui rappelait les détails, complétait les cadres, donnait des décorations. De la légion d'honneur, créée le 14 mai 1802, il avait dit : "On appelle  cela des hochets. Eh bien! C'est avec des hochets qu'on mène les hommes... Les Français n'ont qu'un seul sentiment : l'honneur...". La présence de l'Empereur, la simplicité de sa tenue, la bonhomie naturelle ou affectée de son attitude envers les vieux soldats, tout cela galvanisait la troupe et lui faisait oublier ses misères et accepter les risques effroyables de la bataille. La valeur individuelle n'y jouait pas un grand rôle. Pris, étroitement enfermé dans l'ordre serré, le soldat, qu'il fut courageux ou poltron, pouvait difficilement s'en dégager. Les bataillons, les divisions, en dispositifs massifs, debout, non abrités, restaient inutilement à portée efficace des feux ennemis, sans broncher, subissant des pertes terribles. Une file s'était-elle renversée par le "vent du boulet"? Froidement, les serre-files faisaient fermer le rang; Ce stoïcisme, ou cette résignation, se haussaient à hauteur de l'Antique, mais ne parlaient pas en faveur de chefs exigeant de tels sacrifices, inutiles sur le plan tactique, néfaste sur celui de l'efficience." Peu importe, en fait, tant qu'il y avait de la réserve...

      Dans la phase descendante, méthodes de commandement, évolution de l'instrument militaire, logistique, stratégie et tactique tirent l'Empire, en tout cas sa facette militaire, vers le bas. 

Pour le méthodes de commandement, "après la plénitude physique de 1805 à 1808, voici le déclin de Napoléon". On le voit aux tableaux même qui le représentent : "Gras et lourd, sensuel et occupé de ses aises, ... insouciant et craignant la fatigue, blasé de tout, indifférent à tout, ne croyant à la vérité que lorsqu'elle se trouvait d'accord avec ses passions, ses intérêts et ses caprices... Son esprit était toujours le même, mais avec moins de résolution, et une mobilité qui ressemblait à de la faiblesse". Tel est le second volet du dytique de Marmont, outrancier sans doute, mais confirmé par de nombreux témoins quant au besoin grandissant de sommeil et à son indécision. Jusqu'ici, Napoléon avait été commandant de sa grande armée en même temps que chef d'Etat, toujours présent là et quand il fallait. Son absence, en 1809, avait suffit à compromettre le début de la campagne. Mais les tâches immenses de l'organisation et de l'administration de l'Europe napoléonienne par un cerveau centralisateur exigeaient sa présence à peu près continue à Paris. Il met du reste l'accent sur cet aspect de son rôle (...). De plus en plus, il va devoir confier à des subordonnés la conduite de ses armées, réparties un peu partout. L'accroissement continuel des effectifs, que lui seul a voulu, l'élargissement des théâtres d'opérations le contraignirent par la suite, pour diminuer le nombre de ses subordonnés et obtenir de la souplesse dans la manoeuvre, à recourir à une nouvelle articulation réunissant plusieurs corps d'armée sous un même commandement : l'armée, ou plutôt le groupe d'armée, réalisé en 1812 et 1813. Dans cette tentative il sera desservi par l'impréparation de ses maréchaux et de ses états-majors." Contrairement à sa maxime même selon laquelle celui qui n'a su qu'obéir pendant 10 ans n'a plus la capacité de commander", il choisit ses maréchaux, non par rapport à leur mérite militaire, mais pris dans ce "complexe de la cour" bien connu sous les Royautés, par rapport à l'habileté politique (et sociale) de ceux-ci. D'autant qu'il favorise la formation d'une noblesse impériale. "En 1814, l'Empereur tarde à se rendre aux armées, impose à ses commandants de corps d'observation des conduites reposant sur une estimation inexacte de la situation. Ils se replieront, rendant impossible la constitution d'une armée de réserve. Mais lorsque Napoléon ne disposera plus que de forces réduites, il se retrouvera le Bonaparte de 1796 : "activité, vitesse", manoeuvrant par lignes intérieures, parfois servi, parfois desservi par des lieutenants qui se reprennent ou restant las. Enfin, en 1815, son plan initial sera, comme toujours, impeccablement classique, mais cette fois, il ne sera plus servi ni par l'état-major, ni par les commandants de corps de naguère (...)".

L'évolution de l'instrument militaire reste soutenue par les dons d'organisateur de l'Empereur. "Il est prodigieux qu'après chaque série de défaites, il réussisse à faire surgir de France une nouvelle armée. Bien que les luttes stériles d'Espagne immobilisent 300 000 hommes et en coûtent 50 000 par an, il concentre en juin 1812, à l'ouest du Niémen, près de 600 000 hommes, avec 1 800 bouches à feu ; 428 000 entreront en Russie, dont 230 000 étrangers. (...) Ce fut la 1ère armée européenne intégrée sous un commandement unique, mais impuissante contre les immensités russes. Elle laissera là-bas 135 000 morts, 215 000 prisonniers, un millier de canons. Du chaos, il faut faire surgir une armée. On puise partout, impitoyablement. Dès avril 1813, la nouvelle Grande Armée compte 215 000 hommes, dont 175 000 Français, et, plus extraordinaire encore, s'il y a peu de cadres instruits, peu d'artillerie, presque pas de cavalerie, elle a un moral très élevé. (...) L'insuffisante formation de base se paiera par des pertes très lourdes ; c'est désormais une chaîne sans fin. En novembre 1813, les limites paraissent atteintes. Mais Napoléon est implacable. Il fait flèche de tout bois, rappelle les unités repliées d'Allemagne, d'autres rappelés d'Espagne, des conscrits, des gardes nationaux âgés de moins de 40 ans. Mais cette fois, l'adhésion du pays à ces sacrifices répétés semble avoir atteint ses limites ; il y a beaucoup de déchets (remarquez le vocabulaire fleuri utilisé par Emile WANTY, qui ne fait que relayer le ton des biographes du XIXe siècle). Cette armée composite, où des recrues, fin janvier 1814, seront engagées le lendemain du jour où elles ont reçu leur fusil, comprend encore des corps d'armée, mais ce terme ne peut faire illusion ; ce ne sont plus que des régiments de 500. (...) Pourtant, cette pauvre armée fera des merveilles d'endurance et de bravoure. Débarqué en France, fin février 1815, avec un millier d'hommes, Napoléon rappelle tous les anciens soldats licenciés, les recrues de 1814 et 1815 ; le pays se montre rebelle mais, au 1er juin, l'armée est passée de 200 000 à plus de 400 000 hommes et à l'intérieur, dont après  tous les détachements nécessaires aux frontières et à l'intérieur, il n'en restera que 125 000 pour l'armée opérative, contre 230 000 Coalisés immédiatement disponibles dans les Pays-Bas, et près de 400 000 Austro-Russes en cours de concentration. Le résultat final est dans ces chiffres." Mais aussi parce que les armées contre la France ont appris à se battre en grande partie à la "napoléonienne"...

La question d'une stratégie impériale se pose encore, après tant d'ouvrages consacrés à l'"ère napoléonienne". Emile WANTY écrit qu'en Espagne, il y eut deux guerres conjointes, mais rarement synchronisées : une guerre nationale et une guerre régulière par les Anglo-Portugais. Le conflit prenait un caractère confus, fragmentaire, totalement étranger à celui des "belles campagnes réglées". Et pourtant l'Empereur s'obstina étrangement à ignorer ce caractère aléatoire, ne croyant qu'à la force du Nombre, multipliée par sa présence. En Russie, il ne comprend visiblement pas cette politique de la terre brulée et s'obstine à avancer jusqu'à Moscou. On en arrive à se demander si NAPOLÉON n'a remporté ces victoires, triomphes tactiques après triomphes tactiques, uniquement parce que la Coalition souffrait de ses contradictions politiques et stratégiques, écartelée entre les modérés et les jusqu'au boutistes, les irrésolus et les dynamiques. En face, il semble qu'il n'y jamais eu également de plan stratégique d'ensemble. Par contre, il y eut bien une stratégie d'Empire, par l'installation d'élites politiques à la tête des pays occupés, par des réformes administratives et juridiques imposées, et cela se voit réellement mis en oeuvre... dans les temps de trêves, à chaque fois remises en cause par l'Angleterre. Il y avait bien une stratégie politique et idéologique, mais il semble bien qu'il manquait une véritable stratégie militaire... des deux côtés...Ce n'est qu'en 1815 que les Coalisés coordonnèrent leurs commandements. Et dans le mois de Mars, face à cette coordination, la possibilité d'une défensive efficace sur les lignes intérieures, les lignes entre les deux armées ennemies se rétrécissant, s'amenuisèrent assez rapidement. Ces deux armées réussirent une vaste opération de surprise par une concentration dissimulée jusqu'au 14 juin. 

Même la tactique, dans cette phase, décline dans l'armée française, sans s'améliorer d'ailleurs chez les adversaires. C'est un véritable équilibre dans la médiocrité et les pertes... Peu de batailles se réclament encore du coup d'oeil napoléonien. A Lützen, "la lenteur des mouvements des Coalisés, le système des attaques fragmentaires et frontales réduisirent à rien le bénéfice initial de la surprise tactique et permirent à l'armée française de se réunir sur le champ de bataille, conformémentaux prévisions et aux calcules basés sur les distances. Mais il n'en sortit qu'une bataille parallèle, non décisive." Après Bautzen, Leipzig, Brienne... Waterloo "confirme ce déclin tactique ; il serait vain d'y chercher le souvenir des batailles de la grande époque, si ce n'est dans la bravoure." Les Coalisés profitent, enfin, d'une défaillance tactique de l'Empereur, obtenu, enfin, une bataille décisive. Alors que les troupes de NAPOLÉON avancent réellement, elles sont surprises par des bataillons anglais dissimulés. Désordre, recul, confusion et bientôt panique, s'emparent de ce qui reste de la Grande Armée. Sans doute manque t-il à l'exposé d'Emile WANTY un aspect pourtant bien développé dans l'armée française dans la phase ascendante de l'Empire : l'activité des sections de renseignement, des chaînes de l'information sur le terrain et les mouvements de troupe.

  Tacticien militaire parmi les plus grands, il semble bien manquer à NAPOLÉON un sens de la stratégie d'ensemble, sur tous les plans. Il reste du passage fracassant de NAPOLÉON PREMIER, une transformation radicale de l'Art de la Guerre, théorisée ensuite par JOMINI et CLAUSEWITZ.

N'oublions jamais, qu'en fin de compte, l'oeuvre d'un homme si grand soit-il, n'est que l'expression d'actions réciproques : sans des ennemis aussi pugnaces que l'Angleterre monarchique et une constante hostilité envers les idées révolutionnaires en Europe, hostilité qu'il a pu lui-même, par ses activités militaires, aviver, on ne peut comprendre la dynamique de cette oeuvre. 

 

NAPOLÉON BONAPARTE, Correspondance générale, 12 volumes, Fondation Napoléon-Fayard, Paris, 2004 (première édition sur la commande de Napoléon III, 32 volumes, 1858-1869) ; Oeuvres littéraires et écrits militaires, 3 volumes, Bibliothèque des Introuvables, réédition 2001 ; Oeuvres de Napoléon 1er à Saint-Hélène, 4 volumes, Bibliothèque des Introuvables, Paris, réédition 2002. Pensées politiques et sociales, rassemblées par A. DANSERRE, Flammarion, 1969  et Comment faire la guerre, éditions Lebovici, 1973. Des extraits de ces deux derniers ouvrages se trouvent dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990 : Maximes, 

Jean COLIN, L'Education militaire de Napoléon, 1900. J.DELMAS et P. LESOUEF, Napoléon, chef de guerre, 1969. Jacques GARNIER, L'ART MILITAIRE DE napoléon, 2015. Antoine Henri de JOMINI, Vie politique et militaire de Napoléon, 1827. B.H. LIDDEL HART, The Ghost of Napoleon, 1933. James MARSHALL-CORNWALL, Napoleon as Military Commander, Londres, 1967. Gunther ROTHENBERG, The Art of Warfare in the Age of Napoleon, Londres, 1977. Jean TULARD, Napoléon ou le mythe du sauveur, Fayard, 1977 ; Dictionnaire Napoléon, Fayard, nouvelle édition 1999 ; Napoléon, chef de guerre, 2012. 

Emile WANTY, l'Art de la guerre, tome 1, Marabout Université, 1967. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jacques GODECHOT, Napoléon 1er dans Encyclopedia Universalis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 décembre 2017 2 12 /12 /décembre /2017 08:57

   Il est en fait difficile de faire une coupure nette entre les entreprises militaires et du coup la stratégie mise en oeuvre lors des guerres révolutionnaires et lors des guerres d'Empire.

Un mouvement d'ensemble européen

      Outre le fait que l'histoire de France la montre acquérir des frontières aux obstacles naturels et de plus ceci de manière consciente de la part de nombreux hommes d'Etat au long des siècles, la révolution sociale, politique, idéologique et militaire qui marque en France la fin du XVIIIème siècle provoque contre elle les mêmes alliances, dresse les mêmes ennemis lors des guerres révolutionnaires et des guerres d'Empire. Tout en se gardant d'une vision téléologique de la formation de la France, qui fait partie parfois de l'idéologie même de sa formation, on doit bien constater que le modèle napoléonien d'Empire est présent déjà avant la proclamation officielle d'un Empire français. Outre un certain caractère défensif de sa constitution, qui n'est pas sans rappeler le modèle romain antique, le Premier Empire français, au-delà de son aspect éphémère sur le plan géopolitique, marque la consolidation (libérale) d'idéaux et de structures républicains opposés (c'est pour cela qu'on parle de tentatives de Restauration en France) aux formes d'organisation sociale dans les contrées voisines, formes d'organisation de plus en plus différentes au fur et à mesure que l'on s'éloigne du territoire français. Le legs de l'Empire à l'Europe est important sur le plan militaire bien sûr, mais aussi politique et administratif. Cela est facilité par le legs de la Royauté en France, une centralisation administrative, économique et sociale qui en fait déjà un modèle très différent régionalement.

    Avant même la formation de l'Empire français, les principes stratégiques et surtout tactiques napoléoniens sont de plus déjà à l'oeuvre. Sans clore un certain débat entre historiens, il faut dire qu'il existe un doute quant à l'existence d'une "stratégie napoléonienne", d'autant que les talents de NAPOLÉON BONAPARTE sont bien plus tactiques que stratégiques. Mais, malgré le caractère certain de dictature centralisée militaire de l'Empire français, ce serait compter sans la myriade de talents dont s'entoure l'Empereur et qui confèrent à l'Empire une dimension politique, juridique, diplomatique, administrative, économique et même sociale (notamment par l'intermédiaire d'un complexe militaro-industriel et d'une société militaire en formation) qui dépasse les aspects purement militaires et qui perdure d'ailleurs bien après l'Empire officiel. Ces aspects marquent également les Etats à la périphérie de la France, et il ne faut pas oublier que le phénomène révolutionnaire secoue l'ensemble de l'Europe continentale et pas seulement la France. 

   L'Empire tel qu'il se construit, au moment où la France passe de la défensive à l'offensive conquérante, n'est pas seulement le fait d'une stratégie militaire, mais aussi d'une stratégie politique, avec la tentative d'instauration dans les pays occupés selon des modalités diverses (de l'accroissement du territoire français lui-même à l'installation de nouvelles dynasties) d'un régime semblable à celui de la France d'alors. Aidé en cela par tous les éléments (populations, classes, individus...) sympathisants de la Révolution dans pratiquement tous les pays traversés, et par des éléments (moins sympathiques avec un jeu de mot il est vrai) voulant profiter de la machine militaire française, en termes économiques. Les sociétés traversées sont travaillées comme la France depuis le début des Lumières par des forces réformatrices très fortes qui peuvent voir - même si c'est un peu à tort - dans les armées et l'administration impériales les forces dont ils ont besoin pour faire avancer leurs conceptions. Et longtemps après le départ des troupes françaises, des aspects de l'Empire perdureront, notamment sur le plan juridique et d'organisation de l'économie (notamment la fiscalité...). 

   Comme tout Empire, l'Empire français n'a de chance de rester que si la société civile prend le relais de l'occupation militaire, et si se mettent en place des structures économiques, politiques, juridiques, idéologiques (propagande et culture) qui s'appuient sur des forces vives déjà en place. Il se peut que, précisément, l'imposition de composants napoléoniens à des populations occupées produisent l'effet inverse de celui attendu, et provoquent des résistances de la part de populations fidèles à l'Ancien Régime ou considérant que la situation avec la présence des troupes aggravent leurs conditions de vie ou finissent par entraver leurs propres buts politiques (désordres, exactions, massacres, pillages...). 

    Le moteur de l'Empire français est malgré tout militaire et à de nombreux problèmes qu'ils rencontrent les autorités françaises utilisent la violence. Du coup, alors que des stratégies politiques et économiques sont pourtant mises en même temps en oeuvre, ce sont les stratégies militaires qui donnent le la de la situation générale. D'autant qu'une partie de l'économie est, vu l'ampleur des opérations militaires, tournée plus qu'auparavant vers le soutien aux forces armées, non seulement bien sûr dans l'armement et les équipements militaires, mais aussi dans l'approvisionnement des troupes en choses de toutes sortes (des vêtements aux... prostituées!), les transports et l'entretien des relais des chevaux et des courriers. Et si l'économie n'y va pas "naturellement" guidée par les profits de la guerre, le recours à la violence vient y pallier...

   

Le versant militaire boursouflé de la stratégie

   Dans le domaine militaire, la fin du XVIIIe siècle est marquée par la supériorité de l'armée prussienne. Sous l'impulsion de FRÉDÉRIC LE GRAND, la Prusse s'est dotée d'une armée qui exploite au mieux les données stratégiques et technologiques du moment. Ses institutions militaires marquent l'apogée de l'armée de type Ancien Régime dont l'origine remonte au XVIe siècle. Jugée invincible quelques années plus tôt, l'armée prussienne sera anéantie par la Grande Armée en 1806, à la bataille d'Iéna, symbole de la confrontation entre deux époques.

Le succès de la stratégie napoléonienne doit être attribué au génie guerrier de NAPOLÉON tout autant qu'aux changements sociaux provoqués par la révolution de 1789. D'autres facteurs, tels que le système divisionnaire et les progrès en matière d'armement (fusil de 1777 et artillerie Gribeauval) contribuèrent également à la révolution militaire provoquée par la France. N'oublions pas non plus l'essor démographique plus présent en France qu'ailleurs, qui permet de multiplier le nombre de soldats. Dans la plupart des cas, c'est dans la défaite que les stratèges puisent leur inspiration et l'humiliation subie par la France au cours de la guerre de Sept Ans (1756-1763) avait contribué de manière significative un renouveau stratégique chez les Français qui s'étaient mis à réfléchir sérieusement sur la guerre. Les techniciens, comme GRIBEAUVAL, perfectionnaient les pièces d'artillerie au moment même où les stratèges prenait conscience de la supériorité du feu. Parmi les nombreux penseurs militaires français qui émergent au cours de cette époque, deux personnages exerceront une influence considérable sur NAPOLÉON BONAPARTE : Jacques de GUIBERT et Pierre de BOURCET, deux innovateurs en matière de stratégie et de tactique.

Un certain nombre des thèmes développés par GUIBERT seront repris par NAPOLÉON et constitueront le fondement de sa stratégie. S'il n'anticipe pas encore l'armée de masse, GUIBERT préconise toutefois une armée de citoyens qui rétablit le lien entre la population et son armée et lui insuffle une énergie morale fondée sur un sentiment patriotique vivace, sentiment que saura bien exploiter BONAPARTE, à renforts de propagande et de mise en scène des revues militaires. GUIBERT est aussi à l'origine du système divisionnaire qui permet d'obtenir à la fois une grande indépendance d'action, une bonne souplesse dans le mouvement et une puissance supérieure dans la concentration des forces. Adepte de l'offensive, GUIBERT perçoit la supériorité du feu, principalement des tirs d'artillerie, et défend l'ordre mince par rapport à l'ordre profond. Le principe de ravitaillement sur le terrain et la nécessité de ses nourrir de ses conquêtes sont autant d'éléments, dans le domaine de la logistique, que NAPOLÉON BONAPARTE retient de ses lectures de GUIBERT. Ainsi, dans ses grandes lignes, la stratégie du général de la Révolution apparait déjà dans les pages de l'Essai général de tactique, publié par GUIBERT en 1772.

Chez BOURCET, il puise des aspects pratiques de la conduite de la guerre. Soldat expérimenté, BOURCET fournit à NAPOLÉON une étude approfondie sur la tactique, dans un texte modestement intitulé Principes de la guerre de montagne, écrit en 1775. Dans les pages de ce traité qui va beaucoup plus loin que la montagne, BOURCET fait la distinction entre attaque et défense, et formule en détail le rôle de la défense active. Partisan convaincu, comme GUIBEERT, du système divisionnaire; il souligne l'importance des communications et de la mobilité. Surtout, il met en relief le rôle de la surprise dans la guerre.

Lors du siège de Toulon, face à l'insurrection à Paris, et surtout lorsqu'il part en campagne à la tête de l'armée d'Italie (1796), BONAPARTE a déjà assimilé les enseignements militaires qu'il a tirés de ses lectures. Lors de son passage à Auxonne, il a également profité de son contact avec les frères DU TEIL, alors à la pointe du progrès dans le domaine de l'artillerie. Les circonstances politiques vont favoriser l'application de ces principes. La décision de loin la plus importante en matière de réorganisation militaire est la levée en masse de 1793. D'un seul trait de plume, toute la stratégie qui était pratiquée jusqu'alors est rendue caduque. Brusquement, l'armée devient massive, les effectifs gigantesques. La participation active des populations transforme la guerre en une entreprise nationale que nourrissent des sentiments patriotiques très intenses. Le génie de NAPOLÉON sais l'occasion qui s'offre à lui. Fort des principes de GUIBERT et de BOURCET, disposant de ressources qui iront grandissantes, soutenu par la ferveur nationale qui anime ses soldats, équipés d'une artillerie efficace, et motivé par sa fougue et son ambition, BONAPARTE est rapidement victorieux d'adversaires désormais dépassés. La révolution stratégique que réalise NAPOLÉON est facilitée par le fait qu'il peut s'entourer d'un corps d'officiers jeunes, enthousiastes, et qui ne se rattachent plus aux valeurs ou aux principes de l'Ancien Régime. Surtout, il va devenir le chef suprême qui aura entre ses mains tous les pouvoirs de décision, dans le domaine politique tout autant que militaire. 

Désormais, le but de la campagne  est l'anéantissement de l'adversaire. La bataille décisive est le moyen principal pour accomplir cette destruction totale des forces organisées de l'ennemi. La stratégie doit donc être orientée vers l'offensive. Offensive à outrance et défense active s'allient pour canaliser un effort optimal en un endroit déterminé, généralement le point le plus sensible de l'adversaire, celui dont la perte doit le déséquilibrer physiquement et moralement. Grâce au système divisionnaire, NAPOLÉON BONAPARTE parviendra à allier la rapidité du mouvement avec la concentration des forces. Cet énorme avantage qu'il possède par rapport à des adversaires plus lents et moins puissants lui laisse l'initiative et lui permet de choisir les théâtres d'opérations. Cela lui permet d'engager ses forces dans les meilleures conditions possibles e, surtout, de pouvoir surprendre son adversaire au moment où celui-ci s'y attend le moins. L'armée se ravitaillant en partie sur le terrain et les lignes de communication étant bien protégées, il peut faire avancer rapidement son armée de masse.

NAPOLÉON se déplace avec toutes ses forces réunies. Cependant, il donne l'illusion d'avancer de manière dispersée et peut ainsi tromper l'ennemi sur ses desseins. Le principe général qui guide toutes ses manoeuvres consiste à prendre l'ennemi sur ses flancs ou, mieux encore, sur ses arrières, tout en menaçant de couper sa ligne de retraite. La souplesse dans l'organisation de ses troupes lui laisse un choix presque inépuisable pour combiner ses forces de diverses manières. La rapidité avec laquelle il peut changer ces combinaisons lui permet de répondre aux manoeuvres de l'ennemi. On a souvent reproché à NAPOLÉON d'avoir uniformément sous-estimé ses adversaires. Néanmoins, il comprenait parfaitement la relation entre les fins et les moyens et, sur le terrain, il était généralement conscient du rapport des forces engagées. Lorsqu'il se sentait en état d'infériorité numérique, il savait se montrer prudent. Il employait alors une tactique particulière où il s'engageait directement contre le front ennemi tout en plaçant le gros de ses troupes en position défensive. Dans la mesure du possible, il tentait cette opération sur un terrain défavorable au mouvement des troupes ennemies. Lorsque l'adversaire s'était engagé sur le front, il lançait une seconde vague sur un point sensible du front, puis il envoyait ses troupes sur les flancs et l'arrière de l'ennemi.

Plusieurs facteurs contribuèrent à la chute de NAPOLÉON et à la fin de l'Empire. Tout d'abord, ses adversaires s'organisèrent et purent, ensemble, faire face à la Grande Armée avec des effectifs aussi nombreux, voire supérieurs. Ensuite, ils apprirent, dans la défaite et parfois dans l'humiliation, à comprendre la stratégie de l'empereur français puis à la combattre. Peu à peu, l'énorme avantage que possédait au départ la France par rapport aux autres armées européennes fut éliminé. Par ailleurs, certains des facteurs qui firent la force de BONAPARTE lors de sa longue série de victoires contribuèrent plus tard à son affaiblissement. Le fait qu'il cumulait les pouvoirs politiques et militaires lui avait permis d'entreprendre une série de campagnes audacieuses qui réclamaient un pouvoir de décision unitaire. A partir d'un certain moment, cette autorité devint un handicap car, d'une part, il était engagé sur divers fronts, et, d'autre part, il n'existait plus dans son entourage de contrepoids capable de critiquer une mauvaise décision. NAPOLÉON avait toujours recherché la bataille décisive où l'issue des combats devait être déterminée par la puissance des forces engagées a point culminant de l'effort et sur le centre de gravité de l'adversaire qui s'écroulait ensuite de lui-même. A force de rechercher ce centre de gravité de l'adversaire, il limita son champ d'action, et toute sa stratégie fut tributaire des ressources dont il disposait. Lors de la campagne de Russie, cette stratégie se retourna contre lui. Il s'acharna à rester à Moscou, même lorsque la ville fut incendiée et permit ainsi aux Russes de se réorganiser. Habitué à mener une stratégie d'anéantissement, NAPOLÉON était beaucoup mois à l'aise dans une guerre d'usure où son armée souffrir énormément du harcèlement perpétuel mené par l'adversaire et où elle fut trop affaiblie par les difficultés croissantes qu'elle rencontra au niveau du ravitaillement et des communications. Diminué physiquement mais néanmoins galvanisé par toutes ses victoires, il ne sur pas distinguer les limites de ses propres capacités stratégiques, lui qui avait si bien compris les rapports de forces au niveau de la tactique. Il ne comprit pas davantage la dimension économique et politique de certaines de ses stratégies, notamment en Espagne et au Portugal où il ne put imposer le blocus continental face à l'Angleterre et où il sous-estima la force de l'insurrection espagnole. (BLIN et CHALIAND).

 

Des stratégies économiques et politiques difficiles à mettre en place ou incomplètes. 

    L'Empire, dans une acception extensive il est vrai pas courante, qui entende la France révolutionnaire (1789-1804) qui mène à la République puis celle de l'Empire officiel (1804-1814/1815) représente, l'extension maximum du territoire français et une exception dans son Histoire. Si l'amalgame de territoires de plus en plus importants autour de l'Ile de France d'origine (l'ancien Royaume de France, féodal) constitue une dynamique réelle, l'acquisition de territoire aussi important au Sud et à l'Est (hormis bien entendu les conquêtes coloniales outre-mer), n'entre pas réellement dans une tradition multi-séculaire. Si chez les Capétiens surtout existe cette volonté de trouver des frontières "naturelles" sûres, l'entreprise napoléonienne va beaucoup plus loin, pour toutes sortes de raisons, au début défensives, ensuite plus conquérantes.

En plus de se distinguer des autres régimes politiques de l'Histoire de France d'abord par son originalité (il inaugure un système politique alors inédit en France, l'Empire), ensuite par sa belligérance (les guerres napoléoniennes voient la France affronter successivement cinq alliances), le Premier Empire reconfigure l'Europe non seulement politiquement, mais également idéologiquement. Il ne sera plus guère question par la suite de l'opposition dynastique entre Anglo-Protestants et Catholiques et les conflits politiques traversent de plus en plus tous les pays européens eux-mêmes traversés d'une idéologie nationaliste dont la France est en grande partie responsable (à son corps défendant parfois). Ces conflits permettent à NAPOLÉON de conquérir la majeure partie de l'Europe continentale, hors Scandinavie et Balkans ottomans, contrôlant à son apogée en 1812 un territoire s'étendant de Lisbonne à Moscou. Portée à son extension continentale maximale (860 000 km2), la France compte alors 135 départements, des villes comme Rome, Hambour, Barcelone, Amsterdam ou Raguse devenant chefs-lieux de départements français. 

L'Empire se veut, au moins à ses débuts, l'héritier du Consulat et de la République. Les victoires de son armée exportent dans les pays conquis nombre d'acquis de la Révolution. La justice et la solde seigneuriales sont abolies partout où passe l'armée française, lui valant une certaine popularité. Les privilèges aristocratiques sont éliminés, sauf en Pologne. Le Code napoléonien est introduit dans de nombreux pays, en particulier aux Pays-Bas, en Allemagne, et en Italie, rendant tout un chacun égal devant la loi. Il établit le système du jury et légalise le divorce. L'Empire se veut le creuset d'une nouvelle noblesse héréditaire. A l'occasion du redécoupage de la carte en Europe auquel se livre NAPOLÉON, sa famille et ses proches reçoivent les trônes de différents pays d'Europe tandis que ses principaux collaborateurs sont dotés de titres copiés sur ceux de l'Ancien Régime. Même après la défaite de l'Europe, tous ces essais de dynasties pèseront sur les systèmes d'accession au pouvoir en Europe. 

Les guerres continuelles empêchent l'administration française de s'établir durablement dans les pays occupés et l'exportation du système français dans de nombreux domaines (parfois inattendus comme le système métrique...) sera partielle et incomplète. L'établissement de nouvelles règles administratives et juridiques n'est possible qu'en temps de paix, et ces périodes de relatif calme sont inégalement répartis dans le temps et l'espace européens. Si en France sous le consulat qui constitue une période de pacification et de stabilisation après la décennie révolutionnaire, de nombreuses institutions sont fondées, et si sous l'Empire surtout en 1812-1813, ces institutions sont effectivement en train de s'installer, les périodes de guerre, les diverses insurrections (Bretagne, Espagne...), elles ne le sont que très incomplètement et diversement. Après l'Empire, les régimes politiques en France et en Europe se réapproprient certaines réalisations de l'Empire (des travaux entrepris seront poursuivis, le Code civil sera appliqué avec plus moins grande ampleur, le système fiscal sera utilisé à leur profit...).

   Alain JOXE, ne se limitant pas bien sûr ici au modèle napoléonien décrit bien l'épuisement d'un code de conquête politico-religieux, ici politico-idéologique, et la tentative de l'imposer par la violence, notamment par la destruction violente des codes locaux antérieurs. "Un code, écrit-il, qui sert trop bien à affirmer la conquête par la répression, s'affirmant comme détaillant des compétences répressives, - et se défendant déjà dans l'attaque - devient incompétent pour agglomérer des forces par la libération des forces locales et son extension est rapidement limitée dans l'espace et le temps. L'excès de compétence répressive dans la pratique de la conquête est bien l'équivalent d'une fortification prématurée autolimitatrice. 

Le code d'action politico-militaire français, cette religion anti-monarchique et anti-féodale, de la raison triomphante par la bataille décisive et la loi, ne peut engranger les systèmes de solidarité archaïques, les noblesses pauvres, les paysanneries libres, les Russes et leur tsar/ Il échoue en Vendée, en Espagne, en Russie. Napoléon échoue comme conquérant militaire, en quinze ans, mais il a répandu le Code civil."    

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre; PUF, 1991.

 

STRATEGUS

 

 

     

      

 

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8 décembre 2017 5 08 /12 /décembre /2017 13:03

        La critique du jugement, une fois publiée un peu partout en Europe, ouvre l'époque moderne de l'esthétique. C'est en tout cas ce que constate Daniel CHARLES. Successivement, Johan Wolgang von GOETHE (1749-1832), Friedrich von SCHILLER (1759-1805), SCHLEGEL, Friedrich Wilhelm SCHELLING (1775-1854), et pour finir HEGEL qui entame une nouvelle encore façon de voir l'esthétisme, produisent une certaine quantité d'oeuvres qui explicite les voies du Romantisme. 

GOETHE avec l'Urphänomenon (le phénomène premier) et surtout SCHILLER (Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme, 1795) décèlent en l'art une puissance infinie, susceptible d'embrasser, dans l'"illimité" du jeu, toutes les tentatives humaines - cela grâce à la limitation réciproque de l'instinct sensible et de l'instinct formel, de la vie et de la forme. De même SCHLEGEL, considère l'ironie - l'affirmation d'une force capable de surmonter la distinction entre sérieux et non-sérieux, entre fini et infini, et de faire accéder à une "poésie transcendantale" - comme "l'impératif catégorique du génie".

Mais c'est surtout l'esthétique de SCHELLING, bien plus connue d'ailleurs (Système de l'idéalisme transcendantal, Bruno, Philosophie de l'art, Rapports entre les arts figuratifs et les arts de la nature, 1800-1807) qui libère tout ce que la Critique du jugement contient de métaphysique implicite. Pour ce dernier auteur, l'art révèle l'Absolu : en lui se synthétisent et doivent se dépasser le théorique et le pratique, car il est l'activité suprême du moi, inconsciente comme la Nature et consciente comme l'esprit. On ne peut que penser là irrésistiblement à une réminiscence de la présence divine dans l'art, ceci d'autant que tous ces auteurs ont une formation religieuse et classique importante, éléments premiers du savoir dans beaucoup d'établissement scolaires et universitaires. Sauf que l'on passe réellement de Dieu à l'Homme, l'art n'étant plus l'émanation, la copie ou le réfléchit (comme un miroir) de la puissance divine, mais bien plus la quintessence de ce que l'esprit humain peut produire.

"D'une part, donc, explique Daniel CHARLES, l'art nous ancre dans la Nature et réconcilie celle-ci avec l'Esprit ; d'autre par, l'art est supérieur à la philosophie, parce qu'il représente l'Absolu dans l'Idée, tandis que la philosophie ne l'offre que dans son reflet ; et, de même, le rapport de la science et du génie est accidentel, tandis que le rapport de l'art et du génie est constitutif et nécessaire. En réalité, "il n'y a qu'une seule oeuvre d'art absolue qui peut exister en différents exemplaires, mais qui est unique, quand même elle ne devrait pas encore exister dans sa forme originale". D'où l'idée d'un devenir de la philosophie : cette dernière s'est détachée de la poésie, mais elle est destinée à lui revenir un jour, sous la forme d'une nouvelle mythologie."

    Caroline COMBRONDE suit la même historiographie quant aux sources du Romantisme. C'est un préromantisme qui s'affirme en Allemagne à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe. La poésie puis la littérature font cohabiter dès ce moment le goût pour une culture classique portant un regard nostalgique vers l'Antiquité et le goût pour une culture moderne, dite "romantique", préférant les valeurs nationales, telles celles vitalisées par les épopées et les mythe traditionnels (en tout cas dans leur réinterprétation...) : culte du génie, de la raison et de la sensibilité tout ensemble. Les événements politiques de la Révolution française ainsi qu'un certain recul critique vis-à-vis de la philosophie des Lumières engagent les penseurs dans la voie d'une réflexion sur la beauté qui réserve à cette dernière une place essentielle dans l'évolution et la transformation de la société.

Les deux figures de GOETHE et de SCHELLING dominent la scène de ce préromantisme.

GOETHE réfute la systématicien du raisonnement philosophique et sa pensée de l'art se développe à travers les formes littéraires que sont la poésie, l'essai ou le roman. Il faut rappeler que si dans sa jeunesse GOETHE se fait le chantre du préromantisme et vante l'harmonie du gothique germanique de la cathédrale de Strasbourg, il abandonne très vite l'influence du Stum und Drang pour se tourner vers l'art classique.

Caroline COMBRONDE analyse le texte de 1789, la Simple imitation de la nature, manière et style où "l'écrivain s'oppose au naturalisme romantique en décrivant les différente étapes de l'imitation. Le tout premier degré, dans lequel certains artistes se confinent, est l'appréhension sensible des objets de la nature. C'est "l'imitation", faite dans le calme et la contemplation par une âme apaisée. Elle possède cependant un nombre d'objets restreints. Vient ensuite l'étape intermédiaire de la "manière", où l'homme concevant l'unité à travers la multiplicité doit faire abstraction du particulier. Il veut alors, "donner une forme significative  à un objet déjà maintes fois reproduit par lui, sans avoir en face de lui, lors de la reproduction, ni la nature ni même son souvenir vivace. (...) En dernier lieu, le "style", summum de l'art, est l'étape ultime de l'accession à l'universel." GOETHE résume cela ainsi : "Tout comme la simple imitation repose sur une existence calme et une présence aimable, tout comme la manière se saisit d'un coeur léger et avec talent d'une apparition, de même le style repose sur les fondement les plus profonds de la connaissance, sur l'essence des objets pour autant qu'il nous soit permis de la connaitre sous forme de figures visibles et tangibles" (voir l'édition de 1983, chez Klincksieck, dans une traduction de Jean-Marie SCHAEFFER). 

l'oeuvre d'art parfaite est une oeuvre de l'esprit humain, qui ne cherche par à représenter ou à reproduire la nature, estime GOETHE dans son ouvrage de 1798, Du vrai et du vraisemblable dans les oeuvres d'art. Lorsque tout est transitoire et changeant dans la nature, l'art lutte contre la destruction et élève les objets naturels au niveau de la totalité. "Comme il le souligne dans l'introduction de la revue Les Prophylées qu'il publie la même année, nous explique encore notre auteure, "dès que l'artiste saisit un objet de la nature il n'appartient déjà plus à cette dernière." Même si la connaissance des lois de la nature n'est pas nécessaire à l'art qui possède ses règles propres, il y a dans le produit de l'art la même unité organique que dans le produit de la nature, et même plus, car le premier fait ressortir plus que la nature elle-même le significatif, le caractéristique et l'intéressant. L'artiste, décidément très valorisé, crée une deuxième nature "humainement parfaite", un univers clos sur lui-même, possédant, à l'égal de la nature, une cohérence interne. Si l'oeuvre de GOETHE possède une telle influence dans la culture allemande, qui précède de loin le futur espace politique allemand, c'est qu'il est loin d'être isolé, entretenant une correspondance importante et suivie avec d'autres écrivains et pas seulement des écrivains germaniques. Dès 1797, par exemple il entretien avec le philosophe Friedrich von SCHILLER une correspondance abondante sur la poésie épique et dramatique. 

SCHILLER est fortement influencé par la lecture conjointe de l'oeuvre de KANT et de celle de GOETHE. Dans ses Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme (1794), il assigne à l'art une fonction pratique et politique. "Partant du constat, écrit Caroline COMBRONDE, que le besoin règne en maître sur son siècle, (il) affirme que l'art est la solution à cette tyrannie de l'utilitarisme car il élève l'homme de l'état primitif du besoin à l'état de la raison grâce à une étape intermédiaire qu'est l'état esthétique. Jadis présent en Grèce, ce dernier a le pouvoir de restaurer l'harmonie de la nature et de l'esprit. C'est que l'homme est dual et qu'en lui deux instincts se combattent : l'instinct sensible le pousse à rendre réel ce qui est nécessaire, à déployer tout ce qui est virtuellement présent en lui. Il attache l'esprit au monde et l'empêche de se dédier à la pure abstraction. L'instinct formel, provenant de sa nature rationnelle, tend au contraire à harmoniser le multiple, à édicter des lois. Or si l'un des deux asservit l'autre, l'âme n'est plus libre. Il faut donc, pour respecter l'unité de la nature humaine, que chacun s'en tienne à son domaine d'action propre, chose que la beauté rend possible. Dès lors ces deux instincts peuvent fusionner en un troisième en unissant forme et matière : c'est l'instinct de jeu. En effet si l'objet de l'instinct sensible est la vie, si l'objet de l'instinct formel est la forme, l'objet de l'instinct de jeu sera la forme vivante. (...) Aussi l'expérience de la beauté est-elle pareillement celle de la liberté puisqu'elle permet de passer de la vie sensible inférieure à l'activité supérieure de la raison. Pourtant dans la réalité, la beauté ne synthétise jamais de façon aussi équilibrée besoin et raison et l'un des deux prédomine toujours : il existe ainsi deux formes de beauté, la beauté apaisante lorsque la forme est davantage présente en elle, et la beauté énergique, témoin de la force de la matière." SCHILLER reconnait à la beauté une puissance morale. "L'homme passivement en proie à la sensation ne peut se déterminer librement que lorsque la disposition esthétique brise la puissance du sensible qui l'aliène. La beauté ennoblit moralement en faisant passer l'homme de la sensibilité à la pensée et lui permet par là de juger de façon autonome. (...)."

SCHELLING fait prendre à l'esprit le relais de la raison kantienne. "Avide de connaitre l'Absolu l'esprit s'engage en un véritable "odyssée" dont l'objet est la recherche de l'identité du moi et du monde, identité qu'il incombe à part de réaliser." Dans le Système de l'idéalisme transcendantal, publié en 1800, il "montre combien dans l'acte de création, l'artiste objective l'idée dans la matière. En art les contraires irréconciliables que sont l'esprit et nature, sujet et monde, individualité et universalité sont réunis : il manifeste l'Absolu, en donne une image objective, ce que ne peut faire la philosophie. Il en est l'organon, l'instrument et l'organisme vivant. (...) Sont donc à la fois présente en l'oeuvre contradiction et apaisement, ce que Schelling nomme l'expression d'une "grandeur calme". En tant qu'il est la représentation de l'infini comme fini, intuition esthétique inobjective devenue objective, l'art est le "témoin permanent" de ce que la philosophie ne peut représenter extérieurement. (...)".

Ainsi, loin d'être une récréation, une détente, un divertissement, l'art est sacré car il émane directement de l'Absolu. SCHELLING, inspiré par WINCKELMANN, fait de l'art le lieu d'apparition d'une beauté inengendrée et éternelle dont la beauté sensible n'est qu'un aspect dégradé. Sur le lien avec la nature, il répond en 1807 lors d'une conférence Sur la relation des arts plastiques avec la nature : la nature est "la force cosmique primitive, sacrée, éternellement créatrice", comme elle l'était pour les Grecs. Mais il réfute le principe d'imitation servile qui ne conduit (chez les Grecs) qu'à reproduire les formes extérieures vides de vie. Si l'art "voulait se subordonner entièrement au réel, en tout conscience, et reproduire avec unes fidélité servile tout ce qu'il a rencontré, il produirait des masques, mais pas des oeuvres d'art". Il lui faut donc s'éloigner de la nature dont la beauté est contingente et incapable de pouvoir donner des règles à l'art, pour s'élever à la force créatrice dont le produit permettra bien plutôt de juger de la beauté naturelle. Ce que doit faire l'artiste, disciple de cette nature, c'est rendre compte de la vie intérieure des choses. S'il ne peut insuffler la vie aux oeuvres comme le fait la nature qui épouse et pénètre totalement son matériau, s'il ne peut animer son produit qu'en surface, l'art élève pourtant l'être hors du temps, dans l'éternité de la vie.

Ces penseurs, sans doute accompagnés d'autres moins connus, contribuent à la formation d'un vaste courant artistique et littéraire, le romantisme. Privilégiant les thèmes de l'intériorité, de la nature et cultivant une certaine nostalgie des origines (à moitié rêvées, ce courant gagne surtout toute l'Allemagne (sans doute la Prusse constitue-t-elle un autre cas...). Ce sont des poètes comme NOVALIS (1772-1801) ou Friedrich HÖLDERLIN (1770-1843) EN allemagne, François René CHATEAUBRIAND (1796-1848) en France qui forment les premiers piliers de ce romantisme, qui pénètre d'abord des milieux pas très favorables aux nouvelles idées de la Révolution et qui se mêle parfois plutôt à des mouvements anti-révolutionnaires et parfois aussi anti-Lumières. 

 

Caroline COMBRONDE, De Kant et des sources du romantisme, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'atelier d'esthétique, de boeck, 2014. Daniel CHARLES, Esthétique - Histoire, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

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7 décembre 2017 4 07 /12 /décembre /2017 08:38

         Daniel CHARLES, entre autres auteurs, saisit le sens de l'entreprise kantienne à partir de  l'oeuvre de BAUMGARTEN (1714-1762).

Celle-si, explique t-il, dans la Critique du Jugement de 1790, commence par démentir qu'il soit possible de fixer "une règle d'après laquelle quelqu'un pourrait être obligé de reconnaître la beauté d'une chose". Le jugement, écrit KANT, est donc subjectif. C'est un jugement réfléchissant, susceptible de varier d'un sujet à l'autre, et qui s'oppose par là au jugement logique, déterminant, lequel, reposant sur des concepts, est invariable. le plaisir, éminemment changeant, est-il dès lors le seul critère du Beau? Oui, répond le philosophe allemand, à la condition que l'on s'avise que ce qui plaît n'est pas une matière sensible, mais la forme que revêt cette matière. le plaisir est donc désintéressé, il ne concerne pas le contenu, qui ne suscite en nous que de l'agrément. Et, s'il y a plaisir, c'est que s'accordent en moi l'imagination et l'entendement, sans que l'enterrement régisse, comme dans le jugement de connaissance, l'imagination.

"Pourquoi le jugement de goût, poursuit notre auteur, qui est exclusivement subjectif, peut-il donc prétendre à l'universalité? Parce que "chez tous les hommes, les conditions subjectives de la faculté de juger sont les mêmes" ; sans cela, "les hommes ne pourraient pas se communiquer leurs représentations et leurs connaissances". D'où l'affirmation : "Est beau ce qui plaît universellement sans concept."

Le "je" ne peut donc énoncer la règle générale à laquelle l'objet beau serait susceptible de servir d'exemple ; la beauté implique par là même une "légalité sans loi". Et la finalité à laquelle renvoie le Beau est immanente à la forme elle-même : elle ne suppose aucune fin qui pourrait être située hors de l'objet : c'est donc une "finalité sans fin".

Dès lors, "ce ne sont ni des règles ni des prescriptions, mais seulement ce qui ne peut être saisi à l'aide de règles ou de concepts, c'est-à-dire le substrat suprasensible de toutes nos facultés, qui sert de norme subjective". Ce substrat, c'est l'idée esthétique que nous révèle le libre jeu de l'imagination, et qui ne saurait devenir connaissance, parce qu'elle est intuition à laquelle ne correspond aucun concept. On voit ici dans quelle mesure la Critique du jugement est appelée à équilibrer, chez Kant, la Critique de la raison pure : car une idée théorique de la raison, de son côté, ne peut devenir connaissance parce qu'elle est concept auquel ne correspond aucune intuition.

Il n'y a, en tout cela, qu'une esthétique du spectateur, qui ne renvoie qu'au Beau naturel. Comment peut-il se faire que l'homme parvienne à créer des objets qui se prêtent à note jugement de goût?

La faculté de représenter des idées esthétiques est le génie. Mais le génie est lui-même un présent de la Nature : c'est donc la Nature qui e révèle dans et par l'art ; et elle ne se révèle jamais mieux que dans l'art, dans l'unicité des oeuvres de génie. Ainsi, l'art "doit avoir l'apparence de la nature, bien que l'on ait conscience que c'est de l'art : et, si l'intérêt porté à l'art ne prouve pas nécessairement que l'on soit attaché au bien moral, l'intérêt porté au Beau naturel, en revanche, "est toujours le signe distinctif d'une âme bonne". Le Beau est finalement le symbole de la moralité, mais il ne l'est qu'en tant que celle-ci revoir à la Nature.

Et cela permet de comprendre l'importance du rôle assigné par Kant au sublime : état strictement subjectif, "il nous oblige à penser subjectivement la nature même en sa totalité, comme la présentation d'une chose suprasensible, sans que nous puissions réaliser objectivement cette présentation."

   Sans doute est -il difficile pour un homme (ou ne femme) du XXIème siècle de se pénétrer de cette conception, surtout en s'approchant de la traduction française d'une stricte manière d'écrire allemande qui n'existe plus guère aujourd'hui hors de cénacles universitaires. Pourtant, cette conception influence au plus haut point notre manière moderne de penser l'esthétique. En effet, comme l'écrit Daniel CHARLES, "la Critique du jugement ouvre l'époque moderne de l'esthétique".

 

     Comme Daniel CHARLES, Danielle LORIES évoque l'envol de la nouvelle discipline au XVIIe et XVIIIe siècle, dans le "précipité" que constitue l'oeuvre du philosophe allemand BAUMGARTEN. Dans ses Méditations philosophiques sur quelques sujets se rapportant à l'essence du poème (1735), il appelle cette nouvelle science de l'esthétique de ses voeux, en esquissant ses tâches. "Science de la sensibilité (aisthesis en grec signifie sensation), c'est-à-dire du mode inférieur de la connaissance, l'esthétique se présente à sa naissance comme une théorie de la connaissance sensible, ce qui ne l'empêche pas d'inclure une poétique philosophique au sens le plus classique et ancien qui soit. En effet, aux yeux de l'héritier du rationalisme leibnizien qu'est Baumgarten, la beauté n'est autre que la forme sensible de la vérité, l'objet par excellence du savoir sensible, et donc le thème premier de l'épistémologie que doit être son esthétique et dont on ne saurait dès lors séparer l'étude de l'art. C'est que ce dernier produit le beau, et ses règles doivent par conséquent être envisagées comme celles qui président à l'élaboration d'un savoir." La parution des deux premiers volumes (1750 et 1758) de sa monumentale Aesthetica inachevée à sa mort popularise dans toutes les langues d'Europe le nom de la nouvelle discipline, tout à la fois philosophie du beau, de l'art et de la connaissance sensible.

Cette esthétique connait son apogée moins d'un demi-siècle plus tard dans la Critique de la faculté de juger (1790) de KANT (1724-1804). il y analyse le jugement esthétique et la question du goût, de façon à surmonter la querelle du rationalisme et de l'empirisme, de l'objectivisme et du subjectivisme du beau. Il résume cette querelle par une thèse et une antithèse (Antinomie du goût) :

- Thèse : Le jugement de goût ne se fonde pas sur des concepts ; car autrement on pourrait disputer à ce sujet (décider par des preuves).

- Antithèse : Le jugement de goût se fonde sur des concepts ; car autrement on ne pourrait même pas, en dépit des différences qu'il présente, discuter à ce sujet (prétendre à l'assentiment nécessaire d'autrui à ce jugement).

"Désireux, explique notre auteure, d'échapper au relativisme empiriste renvoyant chacun à sa propre émotion impartageable au point qu'il est vain même de converser du beau, Kant est également conscient des limites du rationalisme qui s'interdit d'en penser une véritable spécificité. S'il faut renoncer à situer le beau dans le registre de la raison pour le faire résider dans le registre subjectif du sentiment de plaisir et de peine, il faut néanmoins que ce sentiment ne diffère pas en chacun et assure au beau une validité universelle, comme s'il était objectif." 

Le beau, au long de ses comparaisons, est circonscrit en quatre définitions successives :

- (selon la qualité) "le goût est la faculté de juger d'un objet ou d'un mode de représentation, sans aucun intérêt, par une satisfaction ou une insatisfaction. On appelle beau un objet d'une telle satisfaction".

- (selon la quantité) "est beau ce qui plaît universellement sans concept".

- (selon la relation des fins) "la beauté est la forme de la finalité d'un objet, en tant qu'elle est perçue en celui-ci sans représentation d'une fin."

- (selon la modalité) "est beau, ce qui est reconnu sans concept comme objet d'une satisfaction nécessaire.".

L'universalité et la nécessité seulement subjectives s'attachent au jugement de soûle qui découlent essentiellement du désintéressement. C'est souvent par comparaison avec le partage des connaissances que l'on peut comprendre la prétention mise en évidence par KANT au partage universel du plaisir du beau. 

Un autre jugement réfléchissant, esthétique, a la particularité de présenter une finalité seulement subjective et sans concept, qui porte sur le sublime. Comme dans le cas du beau, KANT prend à ce propos ses distances par rapport à ses prédécesseurs et tout particulièrement par rapport à l'empirisme de BURKE. Kant, explique toujours Danielle LORIES, "relève des ressemblances et des dissemblances entre le sublime et le beau. Si, dans les deux cas, le jugement est réfléchissant et simplement subjectif, s'il est désintéressé et prétend posséder universalité et nécessité subjectives, néanmoins le jugement sur le sublime se distingue du jugement sur le beau, parce qu'au contraire de ce dernier il n'est pas relatif à la forme d'un objet, parce que le jeu des facultés implique la raison et non pas seulement l'imagination, parce que loin d'être de part en part rapports heureux et harmonieux, ce jeu se présente d'abord comme un conflit, et parce qu'enfin le plaisir est éprouvé à l'occasion du, mais non au spectacle offert dans l'intuition". Devant le sublime mathématique, l'on n'est pas impressionné par l'immensité de sa puissance ou de sa force, par l'absence de forme, et le spectacle (de la voûte céleste, de l'océan...) apparait d'abord comme faisant violence au sujet, comme dépassant infiniment ce que l'imagination peut saisir de manière unifiée. Ce spectacle  dépasse la faculté sensible et oblige le sujet à recourir, sans que cela soit possible, à la faculté de Idées. Le sentiment du sublime s'apparente ainsi au sentiment de respect dû à la morale. 

Une fois établie la spécificité du jugement sur le beau, et le sublime indiqué comme l'objet d'un autre jugement esthétique désintéressé, KANT aborde la question de la création artistique en se demandant comment il est possible à l'artiste de produire un objet, une oeuvre du Bel-Art, qui en appellera, précisément, à ce jugement du goût pur qu'il a décrit.

Une des conditions à la production d'une oeuvre d'art par un artiste, c'est qu'elle se distingue de la production d'un produit intellectuel pur, comme une loi scientifique. "C'est qu'il faut que personne, écrit notre auteure, pas même l'artiste, ne puisse rendre compte intégralement de la production de cette oeuvre, de l'oeuvre telle qu'elle est et telle qu'elle plaît au spectateur ; il faut que personne ne puisse énoncer la règle qui a présidé à sa réalisation, c'est-à-dire à la production du beau, il faut que personne ne puisse saisir cette oeuvre, son principe, dans un savoir conceptuel. Pourquoi? Parce que si c'était le cas, le jugement sur l'oeuvre ne pourrait jamais totalement faire abstraction de ce savoir, et on ne jugerait pas de l'oeuvre indépendamment de son concept, on jugerait de sa conformité par rapport au but que s'était fixé l'artiste, et le jugement serait jamais un pur jugement esthétique, désintéressé et sans concept". Même si la production du beau requiert de l'artiste une faculté des Idées esthétiques, soit l'imagination de produire des formes sensibles, il existe une différence essentielle entre créativité artistique et créativité scientifique. Si l'on tente de comprendre une oeuvre, la faculté de juger du goût de celle-ci se perd. Le génie d'un artiste ne dépend en dernier ressort pas d'une connaissance, mais d'une disposition innée de l'esprit par laquelle la nature donne les règles à l'art. Cela apparait bien évidemment à nos yeux puriste, comme d'ailleurs l'analyse Danielle LORIES.

L'attitude esthétique, tel que le décrit KANT n'est pas partagée à son époque, où se développe au contraire une connaissance raisonnée de l'oeuvre, mais avec le temps, qui efface précisément la connaissance de l'intention de l'artiste, de ses connaissances possibles en matière de production de sa propre oeuvre, du contexte même dans lequel elle a été produite, le spectateur qui vise une salle des Beaux-Arts ne la perçoit que comme belle (ou laide), au niveau précisément de ce qu'il nomme la faculté de juger le beau. 

 

Danielle LORIES, Kant : le jugement esthétique, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'atelier esthétique, de boeck, 2014. Daniel CHARLES, Esthétique - Histoire, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

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6 décembre 2017 3 06 /12 /décembre /2017 12:51

  Ecrits juste après les bombardements atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki, en 1945, ces petits textes de Denis de ROUGEMONT (1906-1985), directeur littéraire, écrivain, philosophe et professeur universitaire suisse, lié au personnalisme et militant du fédéralisme européen, n'ont pas pris (malheureusement, pourrait-on écrire) beaucoup de rides. L'auteur fait suivre ces 18 textes d'un appendice, l'un sur l'expérience atomique qui précède ces bombardements, l'autre sur le point de vue du général J.-F.-C. FULLER.

   Choqué à la nouvelle de ces explosions nucléaires rayant de la carte deux villes japonaises, Denis de ROUGEMONT écrit notamment parmi ces "lettres", La guerre est morte, étant à ce moment-là à Lake George (New York), le 12 août 1945.

"On nous parle d'armistice depuis hier. Est-ce encore une de ces fausses nouvelles comme cette guerre en a vu tant, qui ne font qu'anticiper d'un ou deux jours sur la réalité? La libération de Paris a été fêtée un soir à New York, démentie le lendemain, confirmée quelques jours plus tard. Effet manqué. C'est pourtant, d'une manière symbolique, la date capitale de la guerre. De même la victoire en Europe nous fut annoncée en deux temps, laissant la foule de Times Square perplexe. Cela n'est pas sans conséquence pour le moral de la population. Rien de plus malsain que de couper court à un élan de soulagement collectif, après des années de discipline et de souci. L'explosion vitale et délirante qui devait marquer la fin d'une ère a fait long feu. On dit que les accidents de ce genre, dans divers ordres, sont souvent à l'origine d'une névrose...

Mais cette fois-ci, prématurée ou non, la nouvelle de la fin de la guerre se trouve déclassée par la Bombe. Nous n'aurons pas de Onze Novembre, parce que nous venons d'avoir un Six Août, et que c'est à partir de la Bombe, non de la paix, que l'ère nouvelle sera comptée.

D'ailleurs, il s'agit moins de la naissance d'une paix que de la mort subite de la guerre. C'est c'est la guerre en général qui vient d'être atteinte en plein coeur. Voilà qui me frappe bien davantage que l'aspect scientifique de l'invention, ou que l'aspect criminel de son application à 300 000 Japonais non prévenus. La science ira beaucoup plus loin. les morts seront oubliés dans une génération. Mais quelque chose d'irréparable s'est produit. (...)".

  Sur un mode faussement badin, provocateur, absurde, Denis de ROUGEMONT met en situation les questions métaphysiques, toujours d'actualité, qu'ont suscitées, au lendemain de la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, les destructions par bombe nucléaire d'Hiroshima et de Nagasaki. "Quel est le sens de la vie si elle finit demain? Qu'est-ce que cette mort de l'homme causée par son génie? Pourquoi l'intelligence conduit-elle au suicide?" Au fil des réflexions émises par les différents protagonistes, on est saisi de constater que tant d'années après la rédaction du texte, les hypothèses théoriques émises comme des conjectures, ont été conduites par les Etats-Unis comme un but à atteindre : "A l'arme planétaire correspond donc une communauté universelle, qui relègue les nations au rang de simples provinces". Par là, il pointait l'un des ressorts les plus puissants de la réalité de l'actuel Empire américain. Cet ardent défenseur d'une Europe fédérale et d'un gouvernement mondial croyait-il vraiment qu'il fallait une menace planétaire pour provoquer l'union sacrée du genre humain? On peut se le demander encore aujourd'hui face à l'immense défi que représente pour l'humanité le changement climatique en cours. Si la menace nucléaire n'a pas suffit, peut-être la menace d'une possible extinction le sera...

  Publiés auparavant dans divers quotidiens et hebdomadaires, ces lettres ici rassemblées, adressées à un correspondant imaginaire, restent d'une sinistre actualité.

 

Denis de ROUGEMONT, Lettres sur la Bombe Atomique, Gallimard, 1946, 130 pages. Rééditions nombreuses, entre autres aux éditions La Différence, collection Minos, 2015. 

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5 décembre 2017 2 05 /12 /décembre /2017 12:55

   Joseph Marie SERVAN DE GERBEY est un général français de la Révolution et de l'Empire. Collaborateur à l'Encyclopédie de DIDEROT et d'ALEMBERT, il est ministre de la guerre dans le cabinet girondin formé en mars 1792. Il commande l'armée des Pyrénées occidententales avant de démissionner pour raison de santé. Il est interné pendant la Terreur et libéré en 1795 où il réintègre l'armée. Sous le consulat, admiratif avec des limites de BONAPARTE, il est président du conseil des revues et admis à la retraite en 1807. Il est toujours resté en contact avec les milieux républicains de la Décade philosophique. 

 

   Joseph SERVAN DE GERBEY est l'auteur d'un ouvrage, Le Soldat citoyen, écrit en 1771 et publié en 1780, dans lequel il élaborait un plan destiné à transformer de manière radicale la constitution des armées. Il était opposé à certains usages militaires courants dans les armées de l'Ancien Régime. En particulier, il était défavorable à l'usage de milices pour compléter les effectifs et il s'opposait à l'avancement des officiers selon des critères autres que ceux du mérite. Il soulignait également la nécessité d'améliorer la solde, les uniformes et la nourriture et il réclamait une meilleure éducation militaire pour les soldats et les officiers. SERVAN préconisait une armée de citoyens soldats pour des raisons morales autant que stratégiques. le passage des citoyens au service de la nation aurait pour effet, selon lui, d'ouvrir l'esprit des recrues et les motiverait pour défendre les intérêts et les valeurs de l'armée en temps de paix pour des travaux d'utilité publique. Ses idées recoupaient les propositions de MACHIAVEL tout autant que celles des philosophes du XVIIIe siècle. Avec la Révolution, ses propositions, comme celles de GUIBERT, trouvèrent rapidement leur application et aidèrent à transformer radicalement la manière de conduire la guerre. (BLIN et CHALIAND)

    Il est aussi l'auteur d'une Histoire des guerres des Gaulois en Italie ainsi que de plusieurs articles militaires publiés dans l'Encyclopédie méthodique de Charles-Joseph PANCKOUCKE. 

 

Joseph SERVAN DE GERBEY, Le soldat citoyen, ou Vues patriotiques sur la manière la plus avantageuse de pourvoir à la défense du royaume, 1780. Disponible sur le site Gallica de la BNF ; Tableau historique de la guerre de la révolution en France, 1808. Disponible également sur le site Gallica de la BNF. 

Eugène CARRIAS, La Pensée militaire française, 1960. Jean-François LANIER, Le Général Joseph Servan de Gerbey, Pour une armée au service de l'homme, auto-édition, 2002. Ce dernier ouvrage, qui n'est pas une biographie, nous met en contact avec de nombreux documents de nature diverse qui indiquent un engagement continu de 1792 à 1808.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Les éditions Perrin, tempus, 2016.

 

 

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4 décembre 2017 1 04 /12 /décembre /2017 12:06

    Lazare Nicolas Marguerite CARNOT, mathématicien, physicien, général d'Empire et homme politique français, est surnommé "L'organisateur de la Victoire" ou "Le Grand Carnot". Il participe aux guerres révolutionnaires et napoléoniennes, notamment à la campagne des Cent Jours. 

 

   Une carrière contrastée et chaotique comme la Révolution

   Entré à l'école militaire en 1771, Lazare CARNOT en sort officier de génie en 1773. Il se fait connaitre dix ans plus tard avec son Éloge de Vauban (il n'est alors que capitaine au corps royal) mais doit attendre, comme d'ailleurs beaucoup d'autres, la Révolution française pour occuper les devants de la scène politique. Elu à la Législative et à la Convention, il vote la mort du roi le 17 janvier 1793. Auparavant, à la Convention, il fait décréter l'armement d'une nombreuse garde nationale et le licenciement de la gare du roi. Il est alors chargé de mission auprès de l'armée du Rhin, de l'armée des Pyrénées et de l'armée du Nord qu'il reprend en main après la trahison de DUMOURIEZ. En août 1793, il fait partie du Comité de salut public où il est chargé de l'administration de la guerre. Très vite, il développe ses idées sur la stratégie révolutionnaire;, qu'il énonce dans son Système général des opérations de la campagne de 1794. Élu au Directoire en 1795, il doit partir en exil après de 18 fructidor. En 1800, il revient brièvement comme ministre de la Guerre. Ecarté du pouvoir, il passe ses loisirs à la rédaction de textes militaires et scientifiques. Il produit, entre autres, De la défense des places fortes (1811), traité dans lequel il développe ses théories sur la défense active. En 1814, l'empereur NAPOLÉON le convainc de revenir sur la scène publique. Il est rapidement nommé général de division, alors qu'il débute comme simple officier, et devient gouverneur d'Anvers. Il devient ministre de l'intérieur de NAPOLÉON durant les Cent-Jours, et, après l'abdication de ce dernier, prend la tête du gouvernement provisoire avant d'être écarté par FOUCHÉ. Il finit en exil (bannissement pour régicide en 1816) à Varsovie puis à Magdebourg. 

La guerre, selon CARNOT, est un acte de violence qu'il fait pousser à l'extrême. A cet effet, il faut provoquer chez les soldats la haine de l'ennemi. La posture stratégique de choix est l'offensive (à outrance) ; l'objectif est l'anéantissement total de l'adversaire. Pour annihiler celui-ci, il faut le connaître. Développer un système de renseignements de premier ordre et encourager l'utilisation d'espions devient une nécessité. Fondée sur le mouvement, l'attaque et la rapidité de décision, l'armée nouvelle nécessite une qualité de commandement supérieure à tous les échelons. La concentration des forces et la recherche de la bataille complètent ce tableau de la guerre révolutionnaire : engagement à "six contre un", attaque sur les flancs de l'arrière plutôt que sur le front. Ces idées, pour la plupart seront adoptées par les généraux de la Grande Armée.

Lazare CARNOT fut un administrateur militaire tout autant qu'un stratège. Il sut réorganiser une armée affaiblie en mettant à sa tête des généraux jeunes et motivés qu'il entourait de techniciens capables de moderniser la machine de guerre française et d'accélérer la fabrication d'armement. Il réorganisa la base de son armée avec la levée en masse, qui deviendra le marque de la Grande Armée, et grâce à laquelle il réunit un effectif d'un million d'unités dès la fin de l'année 1793. CARNOT sut exploiter au moment opportun les changements sociaux et politiques de la Révolution pour transformer l'armée française en l'améliorant sensiblement. (BLIN et CHALIAND)

 

 

   Une oeuvre théorique influente sue le long terme

   Son oeuvre n'est pas que militaire loin de là. Il est également connu pour ses travaux scientifiques. Dans son Essai sur les machine en général de 1783 (édité en 1786), il précise les lois du choc et énonça la loi de conservation du travail. Métaphysique du calcul infinitésimal (1797), Géométrie de position (1803), le fait apparaitre comme l'un des créateurs de la géométrie moderne, avec MONGE, avec lequel il participe à la fondation de l'École polytechnique. Il est également l'auteur des Principes fondamentaux de l'équilibre et du mouvement (1803).

    Participant de manière intense aux événements politiques, militaires, scientifiques, techniques de ces années de la Révolution, Lazare CARNOT est une figure complexe qui ne se résume pas à l'organisation décisive des armées. Il participe à des controverses tant politiques, stratégiques et tactiques qui, sans doute, n'ont pas été tranchées toutes dans son sens. Il n'a pas d'ailleurs, lui-même, comme beaucoup d'acteurs de la Révolution de position ferme pendant tous ses événements. S'il est anti-royaliste, c'est parce que tout l'Ancien Régime s'oppose à l'ascension de personnalités comme lui, et dans une certaine mesure à l'expression des Lumières (lui-même est Rosati et fonde d'ailleurs avec deux de ses anciens "collègues' la société des Belles Lettres), et il s'oppose ensuite à l'autoritarisme napoléonien.

Parmi ces controverses figurent des controverses techniques, ainsi sur l'art de fortifier, et une autre stratégiques et politique sur l'utilité des forteresses. Il adopte dans la première le nouveau système (la fortification perpendiculaire de MONTALEMBERT), mais dans la seconde se maintient dans la ligne classique de VAUBAN...  De sympathie pourtant girondine, il est appelé au Comité de Salut public en août 1793. Il apparait balloté comme beaucoup entre des menées (complotistes, diraient certains aujourd'hui) contradictoires, tantôt contre BABOEUF, puis contre ROBESPIERRE, accepte un temps d'être ministre de la guerre avant de démissionné, désapprouvant BONAPARTE. 

On peut dire que ce n'est qu'en géopolitique qu'il s'assume ; ainsi il assume le gouvernement révolutionnaire dont, parallèlement à ROBESPIERRE et SAINT-JUST, ayant en vue certainement beaucoup plus la position de France, militairement, face aux autres puissances, que, même s'il reste libéral et modéré, la théorie et la pratique de la Terreur (Rapport sur la suppression du Conseil exécutif, 1794). Parce que, au-delà des dissensions politiques, "la patrie est en danger"  ce qui requiert pour lui avant tout la mobilisation des masses. Et fidèle à un certain esprit géopolitique, il préfère de loin à l'exportation inconsidérée selon lui de la Révolution dans les républiques-soeurs et même à la conquête de frontières "naturelles", l'établissement de frontières sûres, enserrant des populations sincèrement attachées à la patrie. C'est cette position qui le fait mettre en retrait de toutes ces campagnes de l'Empire Français. 

En stratégie, il formule avec éclat (et avec l'aide d'officiers d'Ancien Régime) le nouvel art de la guerre des armées révolutionnaires (Système général des opérations militaires de la campagne prochaine, 1794) ; principes de la nation sous les armes et de la guerre de masse (le nombre des soldats compensant dans les débuts leur inexpérience) ; principes de la concentration des forces et de la destruction de l'ennemi principal par la bataille. Tous ces principes qui seront analysés, mises en pratique à l'appui, par plus tard JOMINI et CLAUSEWITZ. C'est surtout NAPOLÉON qui les met pratique, mais qui pendant la Révolution voient leur application amoindrie par l'antagonisme entre CARNOT voulant anéantir le commerce anglais en poussant l'offensive vers les ports du Nord, et ROBESPIERRE et SAINT-JUST voulant établir un nouvel équilibre continental en refoulant l'Empire au-delà du Rhin ; et par la formation même de CARNOT qui, officier du génie, voudra appuyer la guerre de masse et de mouvement par une prudente guerre de siège . D'où l'affaiblissement de ses directives lors des campagnes de 1796-1797 sur le Rhin et surtout en Italie envers BONAPARTE qui, empereur, critiquera son traité (De la défense des places, 1810). 

En tactique il préconise la fatigue de l'ennemi par les actions de petite guerre, l'observation de ses mouvements par espions et ballon captif, des rocades sur les ailes et un effort soutenu une fois le combat engagé : la colonne d'attaque.

Ingénieur du roi, stratège de la Terreur, ministre éphémère de NAPOLÉON, modèle du savant citoyen pour la République, Lazare CARNOR décline, avant JAURÈS, un type d'idéal et de stratégie : la défense du sol sacré de la patrie par le citoyen soldat. (Jean-Paul CHARNAY).

 

     De la défense des places fortes...

   Dans sa conclusion générale de son ouvrage De la défense des places fortes, on peut lire : "L'art de la défense n'est donc point, comme l'ont imaginé quelques personnes, celui d'éluder le choix à la faveur d'un rempart, mais, au contraire, celui de pouvoir se battre avec avantage un contre dix ; celui d'être sans cesse agresseur, lorsqu'on semblait condamné, par les circonstances, à être constamment chassé et poursuivi, à chercher perpétuellement quelque retraite nouvelle pour éviter d'être accablé par un ennemi supérieur. L'industrie est de convertir le système général de la défense en une suite d'attaques partielles, mais multipliées et combinées de manière à opposer toujours le fort au faible, sans cependant jamais compromettre une partie trop considérable de ses forces.

Si, pour éviter l'avantage que donne à l'assiégé les attaques faites de vive force par son adversaire, celui-ci prend le parti de procéder méthodiquement, et de s'emparer, pied à pied, de toutes les défenses de la place, ce qui constitue le grand principe des attaques de M. de Vauban, l'assiégé ne sera pas forcé pour cela de renoncer aux coups de main, qui doivent faire toujours la base de son système défensif ; mais il devra les combiner avec l'emploi des armes à feu, de manière que par le jeu alternatif des uns et des autres, il empêche l'ennemi de s'établir jamais solidement en aucun point.

Le véritable esprit de la défense ne consiste ni à livrer des combats intempestifs et trop inégaux, ni à faire de continuelles retardes, en se contentant de retarder la marche de l'assiégeant par une série de petits obstacles, mais à épier toutes les occasions de prendre celui-ci, sur le temps, par un coup de main inopiné, lorsqu'il s'affaiblit quelque part, pour s'étendre et pour embrasser, par son développement, les ouvrages de la place, et, au contraire, à le laisser tout d'un coup exposé au plus grand feu de la place, préparé pour cela, lorsqu'on le voit se réunir en masse. En général, on peut dire que contre les attaques faites par coups de main, il fait se défendre pied à pied ; et contre les attaques faites pied à pied, il faut se défendre par coup de main."

 

Lazare CARNOT, De la défense des places fortes, in Liskenne et Sauvan, Bibliothèque historique et militaire, 1846, Extraits (tome IV) dans Anthologie mondiale de la stratégies, Sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990 ; Eloge de M. le Maréchal de Vauban, A. Jombert Jeune, 1784, Disponible sur le site Gallica de la BNF ; Mémoire présenté au Conseil de la Guerre au sujet des places fortes qui doivent être démolies et abandonnées ou Examen de cette question : Est-il avantageux au Roi de France qu'il y ait des places fortes sur les frontières de ses Etats?, Barois l'Aîné, 1789. 

On trouvera d'autres extraits de l'oeuvre de Lazare CARNOT dans l'Anthologie mondiale de la stratégie : Système général des opérations militaires de la campagne prochaine (1794), A Michaud, général en chef de l'armée du Rhin, à Kirweiler, par Landau (1794), Vues proposées au Comité de salut public sur les résultats que l'on croit tirer aux frontière du Nord, de la campagne actuelle (1794). 

Jean-Paul CHARNAY, Lazare Carnot, Révolution et mathématique, 1984 ; Lazare Carnot ou le Savant Citoyen, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, Centre d'études et de recherches sur les stratégies et les conflits, Série historique, volume II, 1990. Marcel REINHARD, Le Grand Carnot, 1952.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et Jean KLEIN, PUF, 2000.

 

 

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2 décembre 2017 6 02 /12 /décembre /2017 09:42

   L'ouvrage méconnu aujourd'hui de Roger CAILLOIS (1913-1978), publié en 1954, est un essai qui oscille entre anthropologie et histoire qui replace une notion à la fois mythique et repoussoir dans le cadre industriel des sociétés modernes. C'est un livre encore hélas d'actualité malgré tous les changements des dernières années. Réédité récemment, Bellone fait référence à la figure mythologique aux origines incertaines mais probablement sabine, déesse de la guerre, identifiée avec la déesse grecque Ényo, honorée notamment dans la Roma antique, aux côtés du dieu Mars. 

    Roger CAILLOIS est un écrivain, sociologue et critique littéraire français, longtemps proche des surréalistes comme André BRETON, et qui, après sa rupture avec eux, se rapproche d'ARAGON (revue Inquisitions) et de Gaston BACHELARD. il est surtout connu à l'époque pour ses textes de littérature (fantastique entre autres). Il s'interroge, entre autres choses, sur la sympathie qui paraît régner entre les formes complexes du monde minéral et les figures de l'imaginaire humain. Sur le plan des recherches sociologiques, il s'est d'abord fait connaitre par un essai d'anthropologie et de sociologie intitulé L'homme et le sacré dans lequel il développe une théorie de la fête. En disciple de Marcel MAUSS, il contribue à la fondation du Collège de Sociologie avec Leiris et Georges BATAILLE. Dans son ouvrage suivant Le Mythe et l'homme paru chez Gallimard en 1938, CAILLOIS poursuit son analyse du mythe de la fête de façon plus systématique. Dans ce dernier livre, il propose une analyse du système rationnel du mythe et de sa signification. Dans un de ses derniers ouvrages sociologiques, Les jeux et les hommes, il tente de construire une épistémologie visant à saisir la structure rationnelle des rêves et de l'imaginaire en général.

 

   Roger CAILLOIS n'est pas reconnu pour sa pensée stratégique. Si ses lecteurs habituels, et les spécialistes de son oeuvre, ont trop souvent occulté ses textes sur la guerre, les historiens militaires et les stratégistes connaissent mal la pensée de ce touche-à-tout de grande érudition. Pourtant, au travers de son ouvrage remarquable, Bellone, ou la pente de la guerre, et de ses essais sur la guerre et le sacré (L'Homme et le Sacré), il a produit des textes (écrits dans les années 1950-1960) parmi les plus percutants et les plus originaux sur le sujet.

Il entrevit la guerre de manière évolutive, avec quelques périodes de ruptures profondes : de la guerre limitée pratiquée par une caste guerrière, celle-ci se métamorphose avec l'apparition de l'Etat moderne, dont elle devient le fondement. Surtout, celle-ci remplit une fonction analogue dans la société moderne à celle que la fête occupe ou occupait dans les sociétés primitives : "La guerre possède à un degré éminent le caractère essentiel du sacré : elle parait interdire qu'on la considère avec objectivité. Elle paralyse l'esprit d'examen. Elle est redoutable et impressionnante. On la maudit, on l'exalte." Mais, poursuit-il, "Pour qu'elle déclenche les réflexes du sacré, il faut qu'elle constitue un risque total pour une population tout entière. Il faut que chacun soit acteur ou victime d'une tragédie généralisée, ou une nation engage l'ensemble de ses ressources pour une épreuve décisive." Perçue alors comme d'essence divine, la guerre produit, toujours selon lui, ses propres prophètes : Proudhon, Ruskin, Dostoëvski. "Oui! dira ce dernier, le sang versé est une grande chose! La guerre, à notre époque, est nécessaire, sans elle le monde s'effondrerait".

Le parallèle que perçoit CAILLOIS entre guerre et fête offre une grille de lecture nouvelle de la problématique de la guerre, et notamment de la guerre totale. Peu exploitée, cette interprétation illumine pourtant certains des aspects les plus complexes du phénomène guerre et elle s'avère particulièrement utile pour appréhender les nouveaux conflits du XXIe siècle. Gageons que Roger CAILLOIS obtiendra dans les prochaines décennies la place qui lui revient parmi les grands penseurs de la guerre. (BLIN et CHALIAND). 

 

    Bien que non spécialiste de la question de la guerre, l'auteur de L'Homme et le Sacré a été encouragé par ses proches à livrer en deux fois son analyse de la question. L'essai se compose ainsi de deux parties : un retour historique sur l'histoire de la guerre, qui commence dans la Chine impériale mais qui passe bien vite à nos guerres de Seigneurs avant de lier la naissance de l'Etat moderne à la guerre et la démocratie à la conscription pour tous. Une lecture classique donc, mais bien référencée et extrêmement bien écrite. C'est la deuxième moitié qui est la plus originale. Roger CAILLOIS explique pourquoi une violence que tous considère comme un mal absolu est en fait également une expérience-limite qui se situe au coeur d'une nature humaine trop corsetée par une civilisation désenchanteresse. Il y a du sacré dans le bas-ventre de la guerre, qui explique peut-être en large part sa capacité à perdurer dans un système aussi internationalisé que le notre. Ce qui ne veut pas dire que la manière de la faire n'a pas évolué. Bien sûr, depuis 1954, certaines choses datent dans cet ouvrage : l'arme atomique n'est que brièvement évoquées dans la conclusion, le totalitarisme évalué un peu rapidement et le terrorisme est absent. C'est un livre qui ne permet pas de prendre en compte les questions de l'ingérence de la même manière qu'un Michael WALTZER a du le traiter dans son classique "Guerres justes et injustes", cinquante ans après. Mais la part accrue de la souffrance de la population civile est bien prise en compte, quant au large score sur le développement historique, il décrit des phénomènes qu'on ne détaillerait pas autrement aujourd'hui. Enfin, bien que sommaire, la vision anthropologique sur la part nécessaire de violence brute que la guerre vient assouvir en l'homme est convaincante pour beaucoup et délicieusement bien écrite. (Yaël HIRSCH, dans culture.com)

A noter que le texte de CAILLOIS est augmenté d'un éloge de la guerre pour le moins surprenant de PROUDHON et d'importantes pages de JÜNGER sur le sujet. L'ouvrage a été traduit en plusieurs langues et constitue une base, un début (il y en a d'autres...) de réflexion tout à fait pertinente pour les conflits actuels. 

    Devant la guerre, BATAILLE s'exprime sur les idées de CAILLOIS d'une manière que nous sommes prêt d'approuver. La guerre est allée à ses yeux, au bout du possible. Sans céder au pathétique, il écrit en 1951, à l'occasion d'une recension du livre de ce dernier, L'Homme et le sacré. Réédition que CAILLOIS fait suivre d'un appendice qui présente la guerre dans les sociétés modernes comme le pendant du paroxysme des fêtes. Au lieu de souscrire à cette conception dont il est pour une large part l'origine, BATAILLE déclare cette interprétation "choquante". Sans se désolidariser clairement de CAILLOIS, on le devine moins fasciné que lui par la guerre, plus porté à la lucidité qu'appelle "le tragique de l'homme actuel". Et c'est sur le spectre d'un "anéantissement total", celui dont Hiroshima a livré la "monstrueuse recette", qu'il achève le compte rendu du livre de CAILLOIS. Les guerres du XXe siècle excèdent par trop la part accordée aux fêtes sanglantes par les sociétés archaïques. BATAILLE n'est plus sensible à l'apocalypse. La guerre a rendu manifeste l'inhumain et ce ne saurait en tout cas, être pour lui prétexte à la littérature engagée. L'impossible s'offre dans la banalité et de cela, qui pourrait jamais se remettre? Qui pourrait aller contre? (Jean-Michel BESNIER).

     Il est vrai qu'une certaine forme de festivité sanglante qui apparait dans certains aspects de la guerre peut rendre attrayants cette analyse, et d'ailleurs, elle ne peut que complaire à bon nombre de praticiens de la guerre. Toutefois, avec l'Etat moderne et avec la guerre totale, nous sommes passé à un autre paradigme, à une autre signification de la guerre, froide et complètement rationnelle, qui fait fi d'un quelconque aspect festif des peuples qui s'y trouvent enrôlés, même si au niveau du recrutement et de l'adhésion à la guerre, cela peut être utile et reste très instrumentalisé. On atteint aujourd'hui la limite de validité d'une certaine forme d'analyse qui pourtant opère encore sur les esprits un certain intérêt. Roger CAILLOIS, néanmoins, continue d'attirer notre attention sur un aspect (celui de l'expérience définitive, du va-tout...) encore bien présent dans les esprits de stratèges et de stratégistes...

 

Roger CAILLOIS, Bellone ou la Pente de la guerre, Flammarion, Champs, essais, 2012, 285 pages.

Annamaria LASERA, Caillois, Fragments, fractures, réfractions d'une oeuvre, Padoue, 2002.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jean-Michel BESNIER, Georges Bataille : de la révolte au désespoir, dans La guerre et les philosophes, de la fin des années 20 aux années 50, Textes réunis et présentés par Philippe SOULEZ, Presses Universitaires de Vincennes, 1992.

 

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1 décembre 2017 5 01 /12 /décembre /2017 09:50

     Paul-Gédéon JOLY DE MAÏZEROY, officier et théoricien militaire français, est l'inventeur en 1771 du mot "stratégie" sous une forme modernisée, en tant que science du général. 

Hélleniste distingué, il s'inspire beaucoup de textes anciens de Grecs et de Romains que par ailleurs il traduit en français. Il ne se contente pas de les traduire, il en fait aussi des Traités, par exemple Traité sur l'art des sièges et des machines des anciens en 1778 ou Tableau général de la cavalerie grecque, composé de deux mémoires et d'une traduction du traité de XÉNOPHON (Le commandement de la cavalerie) paru en 1781. Il est d'ailleurs pour ces traductions nommé membre associé à l'Académie des inscriptions et belles-lettres en 1776. Très connu à l'époque, il entretient des échanges épistolaires avec FRÉDÉRIC II et d'autres personnalités. En public, il est l'adversaire de Jacques Antoine Hippolyte de GUIBERT (1744-1790). Il est aujourd'hui bien moins connu que ce dernier, qui fait figure de moderne alors qu'il apparait plutôt rattaché à l'ancienne école (Robert QUIMBY, The background of Napoleonic Warfare, Columbia University Press, 1957)). Malgré cela, sa pensée peut être considérée comme celle d'un tournant de la pensée stratégique occidentale (Thierry WIDERMAN, voir Dictionnaire de stratégie, PUF, 2006). 

 

     Paul Gédéon JOLY DE MAIZEROY combat au côté du comte de Saxe dans les campagnes de Flandre et de Bohême et participe à la guerre de 1756. Auteur du Cours de tactique théorique, pratique et historique qui paraît en trois volumes (1766, 1767, 1773), il publie sa Théorie de la Guerre en 1777 où il met en germe un certain nombre d'éléments qui trouvent plus tard leur application à l'ère napoléonienne, aux côtés d'autres produits entre autres par Pierre de BOURCET et GUIBERT. Il est également l'auteur d'un traité sur les stratagèmes permis à la guerre (1765) et d'un Mémoire sur les opinions qui partagent les militaires suivi du traité sur les armes défensives (1773). C'est l'un des théoriciens les plus stimulants de cette époque qui précède la Révolution. 

Tout d'abord spécialiste de la stratégie antique, il fait publier le célèbre traité de tactique (Taktika) de l'empereur byzantin LÉON et consacré ses premiers écrits à la guerre dans l'Antiquité qu'il compare à la guerre moderne. Il est persuadé que la guerre est un phénomène qui ne peut être compris qu'à travers une étude rigoureuse de l'Histoire, approche qui est reprise et développée au XIXe siècle par l'Ecole prussienne. Esprit curieux, MAIZEROY s'intéresse également aux formes de la guerre dans d'autres espaces culturels comme l'Empire ottoman et l'Asie (la première traduction de SUN TZU par J.J. AMIOR parait en 1772). Pour lui, l'art de la guerre possède un certain nombre de principes fondamentaux dont la valeur est immuable, aussi bien dans l'espace que dans le temps. Les innovations techniques affectent certains aspects de la guerre, mais sans en changer le fondement. Il introduit et utilise une terminologie de la guerre qu'il reprend aux anciens.

Il fait la distinction entre stratégie et tactique, le premier terme étant peu employé à son époque mais qui lui est familier de par sa connaissance approfondie de la littérature militaire byzantine. La tactique, au sens que lui donne MAIZEROY, se restreint à l'organisation de l'armée et à la disposition des troupes. Cet aspect de l'art de la guerre peut être formulé selon des lois quasi mathématiques. Cette opinion est guidée en grande partie par son admiration pour les Grecs et les Romains qui avenir, selon lui, élevé la tactique au rang de science exacte et qui maîtrisaient ses divers aspects à la perfection. Au sujet de la controverse sur l'ordre mince et l'ordre profond qui domine les débats en cette deuxième moitié du XVIIIe siècle, il adopte une position conservatrice en se déclarant en faveur de l'ordre profond, c'est-à-dire favorable à la puissance de choix plutôt qu'à la puissance de feu. La conduite des opérations constitue le deuxième volet de l'art de la guerre. C'est la stratégie ou "dialectique militaire", domaine flou où le nombre incalculable de combinaisons entre des éléments souvent imprévisibles interdit la mise en place de règles sûres. La stratégie représente la partie sublime de la guerre dans laquelle les facteurs moraux, politiques et physiques s'entremêlent et provoquent une infinité de situations possibles. La stratégie est à la fois le domaine du militaire et de l'homme politique. C'est une méthode de pensée tout autant qu'un guide pour l'action. (BLIN et CHALIAND)

 

Pour Alexandre DAVID, en définitive, "ce n'est pas sans raison que Maizeroey est tombé dans l'oubli. En effet, "l'interprète des plus grands maîtres s'est parfois égaré dans une admiration excessive des Anciens, quitte à se rendre peu sensible à la réalité militaire de son époque. En outre, la comparaison avec Guibert s'impose, car les idées très audacieuses de ce dernier ont parfois influencé celles de notre auteur, notamment concernant l'ordre oblique, ce qui démontre l'ascendant qu'avait l'auteur de l'Essai général de tactique. Toutefois, l'ouvre de Maizeroey mérite d'être redécouverte. Soucieux de braver les préjugés et la routine de son époque, ses écrits sont une constante invitation à réfléchir et à s'instruire. Ennemi des visions exclusives, il s'engagea contre l'opinion dominante en considérant la guerre comme une science, mais pas au point d'occulter la part de réflexion qu'il considérait comme essentielle dans la conduite de la guerre. C'est pourquoi il assimila celle-ci à une dialectique en actes, auquel il attacha un terme provenant des Anciens : la stratégie. La doctrine qu'il y attacha, fondée en partie sur la prévoyance, la manoeuvre, la vitesse et les marches combinées, fut également une réussite de sa méthode historique. Mais s'il est possible de déterminer l'originalité des idées de l'auteur, il demeure encore difficile d'en mesurer l'apport, d'autant plus que peu d'idées étaient réellement propres à ce "sçavant militaire". Il serait donc intéressant d'approfondir l'étude de ses écrits afin de savoir si l'élaboration d'un modèle français durant la seconde moitié du XVIIIe siècle est due aux seuls écrits de Guibert".

 

Paul Gédéon JOLY DE MAÏZEROY, Traité de tactique. Pour servir de supplément au "Cours de tactique", Nabu Press, 2012 ; Théorie de la guerre, où l'on explore la constitution et la formation de l'infanterie et de la cavalerie, leurs manoeuvres élémentaires, avec l'application des principes à la grande stratégie, suivie de mensurations sur la Stratégique, 1777, disponible sur le site Gallica de la BNF.

Eugène CARRIAS, La pensée militaire française, 1960. Jean-Paul CHARNAY, Essai général de stratégie, 1973. Emile LÉONARD, L'Armée et ses problèmes au XVIIIe siècle, 1958.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Alexandre DAVID, L'interprète des plus grands maîtres, Paul-Gédéon Joly de Maizeroey l'inventeur de la stratégie, Stratégique, 2010.1, n°99, disponible sur le site cairn.info.

 

 

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1 décembre 2017 5 01 /12 /décembre /2017 08:41

   Pierre Joseph de BOURCET fait partie de ces auteurs français en matière de stratégie oubliés, soit parce que même s'il leur doivent beaucoup pour leur carrière, soit parce que d'autres ont porté plus loin la réflexion et la notoriété durables, qui ont pourtant contribué pour beaucoup à l'éducation et à l'enseignement, ici, excusez du peu, de NAPOLÉON, et du coup, plus tard, parce les campagnes militaires de ce dernier ont été beaucoup étudiées, de CLAUSEWITZ. Actif de 1709 à 1780 (jusqu'au grade de lieutenant général des armées du roi, puis de Commandant en second du Dauphiné), il fait partie du génie militaire, spécialisé notamment dans les fortifications.

  

   Pierre de BOURCET est l'auteur d'un livre, Principes de la guerre en montagne (1788), écrit en 1775, fondé sur son expérience, et dont les principes généraux furent appliqués par Napoléon Bonaparte à qui il doit sa notoriété. 

Ingénieur militaire, il participe aux guerres de Succession d'Autriche (1740-1748) et à la guerre de Sept Ans (1756-1763). Après 1766, il est directeur de l'Ecole des officiers de Grenoble, et, avec GUIBERT et Joly de MAIZEROY, exerce une influence considérable sur l'organisation générale et les conceptions stratégiques de l'armée française. Les Principes de la guerre en montagne ne se limitent pas uniquement, comme pourrait le faire croire son titre, à la guerre de montagne. Le champ analytique développé par Pierre de BOURCET s'étend au phénomène stratégique dans son ensemble. Il divise la stratégie en deux catégories distinctes : l'attaque et la défense. Dans les deux cas, il est important de cacher ses intentions à l'adversaire. Il favorise la mobilité et la concentration des forces. Dans cette optique, il formule ses plans de campagne en établissant des points de ralliement autour desquels convergent ses armées qu'il fragmente en divisions. Selon BOURCET, le système divisionnaire est particulièrement lors des campagnes ayant lieu sur des terrains accidentés et montagneux. Espacés en colonnes, sur un front aussi large que possible, les divisions ont pour objectif d'aboutir au même moment en un point décisif, en général théâtre d'une bataille importante. Ce déplacement en colonnes a pour effet de prendre l'ennemi au dépourvu. Pour que ce genre de déplacement soit efficace, il faut que l'ordre de marche soit respecté et que les lignes de communications soient maintenues. Une bonne connaissance des réseaux routiers est nécessaire, et il est impératif que les convois de ravitaillement et les pièces d'artillerie suivent le mouvement des troupes. Afin d'exploiter l'effet de surprise, un bon général doit avoir plusieurs plans de réserve, au cas où l'ennemi découvrirait ses intentions. Les manoeuvres de diversions et la ruse constituent une part importante de la tactique. La défense est plus difficile que l'attaque car l'initiative est toujours entre les mains de l'attaquant. En revanche, elle nécessite moins de troupes. Le commandant chargé de la défense doit mettre tout en oeuvre pour deviner les intentions de l'adversaire afin de lui faire obstacle et de freiner sa progression. Pour cela, il doit mener une défense active : destruction des lignes de communication et des convois de ravitaillement de l'ennemi, sabotage de ponts et de routes. (BLIN et CHALIAND).

Pierre Joseph de BOURCET, Mémoires militaires sur les frontières de la France, du Piémont et de la Savoie, depuis l'embouchure du Va jusqu'au Lac de Genève, Levrau et Frères, an X ; Principe de Guerre de montagnes, Imprimerie Nationale, 1888 ; réédité en 2008 aux Éditions Economica (143 pages). Disponible sur le site Gallica de la BNF, en deux parties.

Cyrille BECKER, Relire Principes de la guerre de montagne du lieutenant général Pierre-Joseph de Bourcet, Economica, 2008. L'auteur analyse la perspective historique dans laquelle s'inscrit l'oeuvre de Bourcet, l'évolution du système d'état-major du 18ème siècle et bien entendu les Principes de guerre, leur esprit et leur influence.

Jean COLIN, L'Education militaire de Napoléon, 1900. B.H. LIDDELL-HART, The Ghost of Napoleon, New Haven, 1933.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. 

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