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14 janvier 2018 7 14 /01 /janvier /2018 07:25

      Le philosophe d'origine iranienne, spécialiste de Gandhi, auteur déjà de plusieurs ouvrages et pas seulement sur la non-violence ou Gandhi, publiés notamment en persan (non traduit en français), examine dans cet ouvrage les sources intellectuelles de l'animateur du mouvement de l'indépendance de l'Inde. Son ouvrage permet de mieux comprendre les influences hindoue et occidentale sur sa pensée et son action. On préférera de très loin la lecture de ce livre aux biographies plus ou moins défavorables publiées depuis de très nombreuses années, surtout dans la presse. il reste extrêmement fidèle à ce que Mohandas Karamchand GANDHI a pu écrire lui-même.

   Dans son avant-propos, Ramin JAHANBEGLOO, écrit fort justement que l'oeuvre (littéraire) de GANDHI reste en grande partie inconnue dans Français. Sur les cent volumes, compte-t-il, qui la constituent, à peine le dixième est traduit en français et la majeure partie des oeuvres proposées est épuisée depuis de nombreuses années, malgré la réédition ici et là de quelques publications.

"Or, explique t-il, ce qui fait la force et la qualité de Gandhi, c'est non seulement sa vie exemplaire, sa personnalité spirituelle, mais surtout l'héritage intellectuel laissé à travers ses écrits. Gandhi écrivait beaucoup et bien. Son style est simple et limpide, son ton franc et direct. C'est d'ailleurs grâce à cette clarté, certainement, qu'il a pu devenir le véritable artisans de la libération du peuple indien auquel il a redonné fierté et dignité. (...) Le nom de Gandhi est lié depuis cinquante ans (l'ouvrage est publié en 1998 à l'histoire et au concept de non-violence. En cela, nous pouvons dire qu'il y a un avant et un après Gandhi dans l'histoire de la non-violence. Il serait donc difficile de faire une étude sérieuse sur cette question sans faire référence à la pensée et à l'action de Gandhi. Pourtant, Gandhi lui-même n'a écrit aucun livre sur ce sujet. Bien que redondant, le thème de la non-violence ne parait que dans ses discours, interviews et articles. Il n'existe aucune pensée systématique de la non-violence chez Gandhi. Il serait donc inexact, selon nous, de parler de Gandhi comme d'un "philosophe de la non-violence".

D'autant plus qu'il n'a pas de formation de philosophe et s'est toujours défendu de parler en philosophe. le projet principal de ce livre est de présenter les principaux auteurs occidentaux qui ont participé à l'élaboration de sa pensée, à savoir l'Américain Henry David THOREAU, l'Anglais John RUSKIN et le Russe TOLSTOÏ, avec lequel il entretien une abondante correspondance. Mais loin de s'y restreindre, l'auteur évoque également le fond religieux de la pensée de GANDHI, à savoir une certain vision de l'hindouisme, avec un regard profond sur les autres religions, notamment le christianisme, l'islam et le bouddhisme. Pour lui, la politique n'est pas une fin, mais un moyen d'expérimenter la Vérité ou la recherche de vérité qu'il en tire. C'est pour cela que dans ses écrits, dans son Autobiographie, il a tendance à sous-estimer ses expériences politiques, pour ne mettre en valeur que l'impulsion spirituelle qui est à leur origine. 

     Beaucoup d'articles ont été publiés sur les relations familiales de GANDHI ainsi que sur les influences hindoues de son action. Certains se sont même fourvoyé en grande partie (comme Roger GARAUDY) sur les origines principales de ses sentiments religieux. En fait ce qui caractérise l'activité de GANDHI n'est pas dominée par des considérations de politiques familiales - en tout cas il ne s'exprime que très peu là-dessus, sauf pour dire que ses décisions de s'installer en Afrique du Sud puis en Inde sont l'objet d'attentions familiales très fortes - et il ne fonde pas son action dans le cadre d'une stratégie familiale comme il en existe fortement en Inde. Il considère que tous les hommes sont frères et s'étend sur ses plutôt sur ses propres tendances intérieures. Il considère que la sagesse se trouve en tout homme et en toute religion, et qu'il et qu'elle mérite pour cela le respect le plus étendu. 

"Il va sans dire, écrit l'auteur du livre, que l'action politique de Gandhi a ses racines dans une dans une expérience spirituelle. Chaque moment historique de cette action est marquée par la quête de la Vérité. C'est pourquoi la politique de Gandhi est inséparable d'un dynamisme spirituel. Ce dynamisme prend chez lui la forme d'une maîtrise de soi, qui se présente à travers de multiples pratiques personnelles comme le jeûne, l'abstinence sexuelle, le végétarisme... Or, d'après Gandhi, posséder d'une manière parfaite le brahmacharya, c'es-à-dire le stade d'observation de certaines règles de vie et notamment le célibat, c'est remplacer toute forme de violence et de désir de possession par un amour pur. Gandhi définit l'amour pur comme la non-violence sous sa forme active, c'est-à-dire comme la bienveillance envers toute forme de vie. La non-violence est donc, selon lui, l'absence totale de mauvaise volonté envers tout ce qui existe. (...) Ainsi, opter pour la non-violence, c'est renoncer au désir de violence qui habite en chaque homme. C'est la raison pour laquelle Gandhi utilise le mot d'ahimsa (formé du préfixe négatif a et du substantif himsa, qui signifie faire violence ou porter atteinte) en reprenant à son compte la philosophie générale de la Bhagavad-Gitâ. L'ahimsa signifie le non-désir de faire violence". Bien qu'étant une notion centrale du jaïnisme, qui met en évidence la conception générale du renoncement et l'attitude à l'égard de la vie dans cette religion, l'ahimsa est associée à un véritable dessein sociopolitique. La force de Gandhi est donc bien là : donner un sens politique aux pratiques ascétiques des mouvements religieux comme le jaïnisme et le bouddhisme pour mener une action aux enjeux modernes.

Ainsi, dans sa lecture du concept de l'ahimsa, poursuit Ramin JAHANBEGLOO, dépasse les simples limites de l'ascétisme religieux en élaborant une vaste théorie de l'action juridico-politique. La non-violence n'est plus simplement le droit de la charité et de l'humilité, mais une capacité positive de délégitimer la violence de l'autre. C'est cette réflexion sur le rapport à l'autre qui va conduire Gandhi à parler de la non-violence comme de la vertu de l'homme moralement fort. Pour lui, la non-violence est une attitude plus courageuse que la violence" et très souvent il dit et écrit qu'entre la lâcheté et la violence, il faut choisir la violence. Mais la non-violence est la loi de l'espèce humaine comme la violence est celle de la brute. Gandhi est attaché à l'obéissance à la non-violence, non-violence qui entraîne la souffrance. Sa pensée exige la discipline, l'abnégation, la souffrance altruiste, l'humilité, la responsabilité, le dévouement, mais surtout l'esprit d'indépendance. "C'est d'ailleurs cette réflexion sur l'indépendance au plan individuel, mais aussi au plan "national", qui va conduire Gandhi à forger un concept essentiel dans sa pensée qui est celui de swaraj. Le swaraj traduit à la fois l'autonomie morale d'une personne au plan individuel, mais aussi la volonté d'une nation d'être maître de son propre destin. A l'opposé de certains nationalistes indiens, Gandhi ne cherche pas dans l'idée de swaraj la justification d'actions violentes contre le colonisateur. Riche de diverses influences indiennes, mais surtout occidentales, il mène une lecture très spécifique du swaraj. Pour lui, tout swaraj, ou indépendance, doit se définir dans la voie de l'ahimsa. La gestion du swaraj ne peut se fonder que sur une stratégie non violente. En affirmant cela, Gandhi pense non seulement à la lutte que doivent mener les Indiens contre l'Empire britannique, mais aussi et surtout à l'avenir démocratique de l'Inde." De plus, "pour Gandhi, la non violence va bien au-delà de la société indienne ; elle constitue une doctrine universelle, pour tous les hommes et pour tous les temps. Il est lui-même intimement convaincu que la non-violence est l'un des maîtres mots de l'histoire en son siècle, mais plus encore des siècles à venir. C'est en cela que ses idées sur la non-violence et la tolérance dépassent le seul cadre de l'histoire de l'Inde et de son avenir qu'il s'agit à l'origine. Il n'empêche que Gandhi, très tôt, développa une conscience aigüe de ce qu'est la culture indienne, avec ses forces et ses faiblesses, tout en cherchant des points d'appui dans d'autres cultures pour l'élaboration théorique de son idée de la non-violence.

Par delà les diverses influences indiennes, véhiculées notamment par la Bhagavad-Gitâ et les Upanishad, Gandhi tenta de chercher le support philosophico-politique de son action non violence chez des penseurs occidentaux. Lecteur de la modernité occidentale, Gandhi se donne la possibilité de conduite la tradition indienne vers la non-violence." Il modifie donc les anciens modèles de la philosophie indienne par rapport aux nouvelles urgences de la société indienne. C'est autour de la désobéissance civile de THOREAU, la loi de l'amour de TOLSTOÏ, et des pensées sociaux-économiques de RUSKIN qu'il rocherche des outils pour sa stratégie politique, le satyagraha. La dette de GANDHI envers ces trois penseurs occidentaux est bien plus grandes qu'on ne pourrait le croire. Sa non-violence ne sort pas de l'hindouisme ni du christianisme, mais bien des deux.

    L'auteur indique que depuis 50 ans la postérité de GANDHI, en Inde et dans le monde, est riche de formation de divers mouvements. En Inde, Vinoba BHAVE, avec son mouvement Boodham (don de la terre)  créé en 1951 et plus tard le mouvement Gradam (don du village), a une large influence notamment dans l'Etat de Bihar (l'Inde est une fédération, rappelons-le). Puis en Inde toujours J.P. NARAYAN dans les années 1960, qui fait son entrée sur la scène politique nationale indienne, fondateur en 1975 du Parti Janata. Mais depuis la mort de ces deux leaders, apparemment pas de relève à proprement parler politique. Mais de multiples mouvements ruraux à travers l'Inde porte la non-violence dans la vie quotidienne. Le raisonnement internationale est également important, de l'action du mouvement de Martin Luther KING dans les années 1950 et 1960 aux Etats-Unis à celle du mouvement de résistance polonais à l'occupation soviétique de Lech WALESA, à l'époque où il présidait Solidarnosc....

    L'auteur détaille les origines intellectuelles de la pensée gardienne et consacre un chapitre à chacun des grands auteurs occidentaux de référence de la pensée de GANDHI, qui jette à chaque fois un regard très éclairant sur leurs apports que GANDHI lient de manière indissociable à ses références hindoues, formulées elles-mêmes dans des acceptions bien particulières, qui n'a en définitive rien à voir avec l'ahimsa tel qu'il est célébré et pratiqué traditionnellement. 

 

Ramin JAHANBEGLOO, Gandhi, Aux sources de la non-violence, Editions du félin, 1998, 180 pages.

 

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13 janvier 2018 6 13 /01 /janvier /2018 12:27

     Si les vétérans en tant que tels, et pas seulement officiellement, ont toujours existé au sein d'une armée : soldats ou guerriers ayant une longue (longue étant relatif suivant les époques) expérience de la guerre, ils constituent un atout pour une armée qui a toujours besoin de troupes aguerries et expérimentées. Lorsque les vétérans sont trop âgés pour se battre ou s'ils ont effectué une durée réglementaire dans les armées, chaque régime et chaque époque a une manière particulière de les employer ou pas. Récompensés notamment par l'octroi de terres, ils peuvent poursuivre une activité militaire ou de défense sous une autre forme, notamment lorsqu'ils sont installés dans des territoires conquis ou aux frontières d'un Empire.

Tant que la guerre perdure, les vétérans peuvent souvent s'enrôler jusqu'à usure, mais lorsque la paix s'installe, ils peuvent devenir pour l'Empire ou l'Etat une charge. Un Empire peut y trouver son compte et poursuivre de les utiliser dans sa stratégie d'ensemble, comme l'a fait pendant longtemps d'Empire Romain, ou même les États américains qui favorisent leur installation de manière parfois massive pour la poursuite à l'Ouest de leur expansion (ce qui ne va pas sans quelques inconvénients...).

Un Etat également, mais si celui-ci n'a pas de vocation impériale ou coloniale de quelque manière que ce soit, la présence de vétérans sur son territoire  en temps de paix constitue alors une charge, comme elle l'est pour les Etats-Unis  d'aujourd'hui après les guerres du Golfe. Et une charge dont l'Etat fédéral s'acquitte plus ou moins bien. Plus mal que bien si l'on en croit les divers mouvements de vétérans aux Etats-Unis et au Canada. Leur poids psychologique (leurs problèmes personnels dus directement aux conditions des combats et le "problème" qu'il peut représenter pour des citoyens peu favorables à leur présence) et financier (les pensions et les aides diverses auxquels ils ont normalement et humainement droits) marque l'ensemble d'une nation.

Et sa capacité à s'occuper d'eux, des citoyens en fait tout-à-fait ordinaires, mais "spéciaux", donne un idée du niveau de justice qui y règne. Le sort qui leur est réservé était habituellement en fonction de la victoire ou de la défaite à la guerre à laquelle ils ont participé. Mais pas seulement : lorsqu'un Etat est en difficulté économique, les vétérans font partie des premiers sacrifiés. 

Mais les vétérans ont pour eux (ou contre eux, du coup) de maitriser en partie l'usage de la violence, ce qui en fait réellement des sujets "spéciaux", sujets à suspicion, à surveillance et à méfiance, notamment dans une société qui ne se déclare pas ou plus guerrière, et dont les lois confient à l'Etat le monopole de la violence. La question peut devenir "virale" lorsqu'en vertu de ces même lois (par des dispositions particulières), le port d'arme est très toléré sur un territoire. De nombreux "dérapages" peuvent alors avoir lieu, surtout si les aides et à l'assistance (familiale, locale ou étatique) auxquels ces vétérans peuvent s'attendre au fois "retourner au pays" ne sont pas au rendez-vous... Ces vétérans, auxquels parfois le seul métier est de faire la guerre, faisant encore partie de la culture "pacifique" de leur pays peuvent être amenés à se suicider, et ils le font parfois en série. 

On le voit, la question des vétérans ne se résume pas au fait qu'ils savent "bien" faire la guerre ou qu'ils soient trop usés pour la faire ou à des questions reléguées dans la sphère sociale ou individuelle.  La présence de vétérans sur un territoire peut constituer un problème s'ils n'entrent pas dans une stratégie globale, que celle-ci soit de conquête ou d'expansion, ou qu'elle soit objet et sujet d'une stratégie économique et sociale. Cela va bien plus loin que la problématique du traumatisme individuel subi lors des combats. 

 

       Jean-Pierre BOIS, docteur ès lettres, professeur au lycée Joachim-du-Bellay (Angers) et auteur d'une thèse sur la question (Les anciens soldats dans la société en France au XVIIIe siècle, Paris-Sorbonne, 1986), définit le vétéran comme "un vieux soldat, retiré des armes après avoir obtenu son congé." Mais il indique que "le terme est très général et désigne parfois simplement les corps formés de soldats aguerris par l'âge et la durée de leurs services, ou tout simplement des soldats âgés à condition qu'ils aient fait une ou plusieurs campagnes. Dans tous les cas, le vétéran est un soldat qui a combattu. Dans l'histoire, le mot a également reçu des significations très précises, bien différentes les unes des autres."

     L'auteur s'étend ensuite sur l'époque romaine et à l'époque moderne, sur la révolution française et l'empire français, n'abordant pas l'histoire des Etats-Unis, pourtant très riche en ce domaine. 

     A l'époque romaine, écrit-il "le mot vétéran, employé dans la langue latine (de vetus, veteris, vieux), n'avait qu'un sens vague au temps de la République." "L'armée, composée de citoyens non prolétaires, était convoquée au début de chaque campagne, et les soldats rentraient chez eux après la guerre. Le vétéran apparait vraiment après les réformes de Marius qui étend aux prolétaires le recrutement des légions, et crée ainsi une armée de métier, faite d'une classe d'hommes vivant de la guerre, combattant pour le butin, et dévoués à leurs généraux plus qu'à la République. Au terme des hostilités, le général devait récompenser ses soldats de leur fidélité, et leur donner les moyens de vivre. Il distribuait des terres à ses vétérans, qui devenaient alors des colons. Ainsi agirent Marius, Pompée, César. Organisant l'armée impériale, Auguste s'inspira de ses prédécesseurs et établit un statut officiel de la vétérance. Les vétérans (veterani) devaient avoir servi au moins seize ans pour les soldats des cohortes prétoriennes, vingt ans pour les légions, et 25 ans pour les corps auxiliaires. Ils pouvaient rester à l'armée, servant alors sous le nom de vexerai (porte-étendards), ou rentrer dans la vie civile. Ils recevaient comme retraite une somme d'argent, un certain nombre de privilèges (par exemple, le droit de cité romaine pour les soldats des troupes auxiliaires), mais aussi des terres (un lot) pour leur permettre de vivre. Ils étaient parfois dotés d'une concession individuelle ; on les installait plus souvent en grand nombre sur le territoire d'une ville provinciale. Plus fréquemment encore, ou au moins de manière plus spectaculaire, ils pouvaient être chargés de fonder une colonie nouvelle (par exemple Fréjus au temps d'Auguste), que l'on pris vite l'habitude d'établir aux frontières de l'Empire, autant pour romaniser les régions lointaines que pour en assurer la défense (par exemple Cologne au temps de Claude, ou Trinidad au temps de Trajan). les difficultés de l'Empire à partir du IIIème siècle entraînèrent le déclin puis la disparition de cette institution."

    A l'époque moderne, le vétéran "fait sa réapparition dans l'armée française avec une ordonnance de 1771, qui accorde une haute-paye, un uniforme, et un médaillon honorifique, aux soldats qui ont servi 24 ans (3 engagements), mais sans condition d'âge. C'est donc une retraite, accompagnée d'une distinction (chose que l'on retrouve souvent par la suite dans les armées européennes et états-uniennes). (...) La création de cette retraite mettait un terme aux hésitations de la politique royale en faveur des vieux soldats, mais ne réglait pas la question générale du sort des anciens soldats qui n'avaient pas tous servi aussi longtemps. Au reste, la monarchie n'avait plus les moyens financiers de sa politique. En 1776, sans supprimer le médaillon de vétérance, le comte de Saint-Germain remplace la haute-paye et les autres pensions (soldes et invalidité) par une pension unique de récompense militaire. En 1790, la loi sur les pensions fait disparaitre la vétérance."

     A l'époque que l'auteur appelle "contemporaine", le mot "est repris aussitôt pour désigner les 100 compagnies de 50 hommes (...) créés par la loi de 16 mai 1792 sous le nom de compagnie de vétérans nationaux. Ces compagnies, établies dans les chefs-lieux des départements et sur les côtes, remplacent les anciennes compagnies détachées de l'Hotel royal des Invalides, mais remplissent la même fonction. Plus que d'une activité militaire comme la garde d'une place-forte, il s'agit surtout d'assurer les vieux jours de soldats mutilés ou fatigués, incapables de vivre sans secours, mais que les dimensions exigües de l'Hotel ne permettaient pas d'accueillir, et que la débâcle financière de la République interdisant de pensionner. Les guerres révolutionnaires créèrent de tels besoins que le corps des vétérans nationaux fut porté à 15 000 hommes par une loi de fructidor an V. On songea même à placer un dans chaque commune, avec les fonctions de garde champêtre. Réduit sous le Consulta à 13 680, puis 11 500 hommes, le corps des vétérans subsiste sous l'Empire, sous le nom de vétérans impériaux, et reste formé d'hommes ayant au moins 24 ans de services, ou blessés des suites de leur service ou de la guerre."

"Napoléon, poursuit-il, avait un instant imaginé de restaurer la vétérance antique, et le vieux mythe du mariage de l'ancien soldat et de la terre, en établissant des vieux soldats dans des colonies militaires fondées sur les territoires nouvellement conquis. Ces colonies, appelées camp de vétérans, affermiraient la conquête en affirmant la présence française, et seraient un moyen de récompenser et de rendre utiles ces vieux soldats qui mettraient ces terres en valeur. La terre reviendrait en propriété au vétéran ou à ses héritiers après 25 années d'exploitation. Deux camps ont été effectivement installés (...) Mais ces camps éphémères disparaissent en 1814. Cette institution ne reverra pas le jour en France. Mais l'Empire d'Autriche-Hongrie installait au XIXe siècle des colonies comparables sur ses confins, surtout pour affirmer la présence austro-hongroise parmi les nationalités minoritaires qui constituaient l'Empire.

Les anciennes compagnies de vétérans, réorganisées dès 1814, sont devenues en 1818 des compagnies de canonniers et fusiliers sédentaires. Comme sous l'Ancien Régime, elles tiennent des garnisons sur les frontières. Mais, d'autant plus inutiles qu'existaient alors des pensions de retraite, ces campagnes sont réduites à partir de 1848, puis sous l'Empire, et finalement supprimées par la loi de 1875 relative à la constitution des cadres de l'armée active et de l'armée territoriale. Seule subsiste, jusqu'en 1892, la compagnie de canonniers sédentaires du département du Nord.

La loi Gouvion-Saint-Cyr avait repris le mot vétéran pour qualifier les sous-officiers et soldats ayant achevé leur service, mais astreints à 6 années de service territorial en temps de guerre. Cette appellation disparait en 1824. Au même montant, le service territorial apparaissait sous une forme comparable dans la nouvelle armée prussienne, mais encore sous une autre dénomination. (...).

Vidé de son contenu traditionnel, le mot reçoit maintenant des acceptions civiles dans lesquelles ne subsiste plus que la notion d'ancienneté. Seules, les armées anglo-saxonnes ont conservé le mot avec un sens précis. Dans l'armée des Etats-Unis, le vétéran est un ancien combattant quelle que soit la durée de ses services et qu'il soit mutilé ou non."

 

   En France toujours, les vétérans de l'"ère napoléonienne" ont formé un ensemble de citoyens qui pèsent sur l'opinion publique, défavorables notamment aux diverses tentatives de restauration de la monarchie. Que ce soit pour peser dans un sens militariste ou un sens pacifiste sur les orientations politiques du moment, ils jouent un rôle certain, surtout à l'intérieur de certaines formations politiques. On en voit participer aux événements liés à l'affaire Dreyfus (dans un sens militariste surtout) et plus tard, beaucoup jouent un rôle non négligeable en liaison avec certaines fractions présentes dans les armées. Ils restent jusqu'au abord de la Première Guerre Mondiale, des acteurs de ce qu'on peut appeler une société militaire, active au sein même des institutions politiques, sociales et économiques. A côté d'une fonction de mémoire exercée à propos de la Première puis de la Seconde Guerre mondiale, puis de la guerre d'Indochine, puis de la guerre d'Algérie, ils sont présents bien ailleurs que dans les commémorations militaires. Mais surtout au fur et à mesure qu'on avance dans le temps vers nos jours, ils jouent un rôle de moins en moins actif, leur nombre décroissant, sauf dans le cadre des politique d'Anciens combattants, où il s'agit pour de préserver leurs pensions. 

     Aux Etats-Unis, où le vétéran jouit d'une place particulière dans l'imaginaire collectif, parfois biaisée par une représentation très guerrière (notamment dans le cinéma américain), notamment à partir de la Guerre de Sécession, il participe souvent en tant que tel aux débats sur les opérations militaires ou les guerres en cours et a un point non négligeable dans l'opinion publique. Howard ZINN, dans son Histoire populaire des Etats-Unis, évoque l'activité des vétérans lors de la guerre du VietNam.

De nos jours, ce sont surtout les effets traumatiques des soldats du Moyen-Orient des années 1990-2000 qui sont l'objet d'articles et d'enquêtes récurrentes. Parce qu'ils sont mal pris en compte, parce que les vétérans sont plus que tout autre partie de la population dans le chômage et la misère matérielle, parce que l'armée américaine a longtemps refusé de les prendre en compte, notamment parce que cela révélait l'emploi de matériels (à uranium enrichi ou chimiques) dans les combats, ils se constituent en puissantes associations relayées dans les médias, pour témoigner des réalités de la guerre "moderne". Surtout parce qu'ils sont, soldats aguerris ou non, dans une société très loin d'être guerrière, mal pris en compte, à cause précisément de cette tendance à l'oubli bien ancrée dans celle-ci (que l'on avait déjà constatée lors de la guerre du VietNam), et qu'ils par rapport à leur propre engagement ou "métier" une attitude plutôt critique, notamment à propos des agissements de l'establishment militaire américain, les vétérans se constituent en des associations fédérales relativement influentes. Maintenant, l'on manque d'études sur le temps long sur leur rôle dans la société américaine : l'on trouve tout de même dans plusieurs Etats, de puissantes associations, bien pourvues en vétérans, d'entrainement aux armes, de chasseurs, de défenseurs de la détention d'armes par tout citoyen, utilisées notamment par différents lobbies d'armements. On doit certainement distingués la masse des vétérans présentes dans ces associations de multiples officiers qui se réinvestissent parfois dans des écoles militaires privées.

    En tout cas, partout dans le monde, le vétéran n'est guère pensé en matière de stratégie, comme il a pu l'être sous l'Empire romain ou sous Napoléon. Il est présent plutôt sous une double forme, souvent individualisée, de charges (pensions diverses, aides multiples) pour les Etats, et c'est très variable et parfois très diffus, d'influences dans un sens ou dans un autre à propos de la politique étrangère. 

 

Jean-Pierre BOIS, Vétéran, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988

 

STRATEGUS

 

 

 

 

 

 

     

 

 

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11 janvier 2018 4 11 /01 /janvier /2018 07:34

   Le césarisme, système politique historiquement daté, dans l'Empire romain naissant et se développant, désigne également une forme de pouvoir qui se retrouve - un peu artificiellement il faut bien le dire dans les écrits des historiens - autant dans les régimes autocratiques que dans les régimes démocratiques. 

    Pour Yvan LE BOHEC, spécialiste de l'Antiquité romaine, professeur émérite à l'université Paris V,  "la recherche récente tend à négliger le terme de "césarisme" auquel elle préfère ceux de "principat" et de "dominant", ces deux derniers mots recouvrant deux aspects du premier. Il peut néanmoins être conservé  avec un sens très général, celui de pratique du pouvoir impérial, ainsi que l'entendait l'historien Suétone quand il intimait son oeuvre Les vies des douze Césars."

"L'assassinat, précise t-il, de Jules César en -44, montre que la royauté paraissait odieuse aux Romains, symbole qu'elle était de tyrannie et d'arbitraire. Mais c'est avec Auguste que tout commence, une fois de lus : il fonda en effet un régime difficile à analyser.

Theodor Mommsen (1817-1903), auteur d'une monumentale Histoire romaine, s'attachant aux structures juridiques, l'avait décrit comme une dyarchie : le pouvoir aurait été partagé à égalité entre le prince et le Sénat. De nos jours, cette théorie ne trouve plus de défenseurs, et tout le monde considère que l'Empire entra dès sa naissance dans la catégorie des monarchies.

Anton von Premestein et sir Ronald Syme (1903-1989), ce dernier auteur de La Révolution romaine, ont insisté sur le poids des forces socio-politique qui désavantageaient les aristocrates : l'existence d'une noblesse d'Empire et de nombreuses clientèles renforçaient le rôle d'Auguste qui, en outre, sortait en vainqueur de la guerre civile, et en chef de parti (les populaires le soutenaient, et le serment de -32 liait à sa personne tous les habitants de l'Italie). Bérangère a apporté une autre pierre à l'édifice en montrant que l'idéologie dominante et la propagande favorisaient le prince : général en chef, il assure la paix grâce à la victoire ; il ramène l'âge d'or (Virgile le dit) ; il jouit de la protection divine (Horace), et est marqué d'un charisme (d'où le culte impérial) ; enfin il possède les vertus, la justice, la clémence, la piété et le dévouement à l'Etat (c'est ce qui est gravé sur le bouclier l'Ales, copie en marbre du bouclier d'or offert par le Sénat à Auguste).

On pourrait ajouter que, même du point de vue juridique, le régime se définit d'entrée de jeu comme une monarchie : le premier empereur accumule les pouvoirs dans les domaines militaire (imperator), civil (puissance tribunicienne, consulat, proconsulat) et religieux (Auguste, père de la patrie et fils de César divinisé).

Mais Auguste, échaudé par le précédent césarien, sauva les apparences : il maintint le Sénat et les magistrats, et les comices survécurent jusque 97, jamais il n'osa dire qu'il avait fondé un nouvel ordre, et toute sa propagande reposait sur un diptyque : sauvegarde des apparences républicaines, instauration d'une monarchie. Il respectait les sénateurs et préservait leur sécurité : ces deux règles servent à définir le "principat".

Après lui, Tibère essaya d'abord de suivre la même politique ; mais les circonstances le firent évoluer, et il utilisa l'accusation de lèse-majesté à l'encontre de plusieurs membres de la haute assemblée qui furent ainsi contraints à la mort. Le règne de Caligula fut également partagé en deux, celui de Tibère, et, après l'intermède relativement libéral de Claude, Néron suivi l'exemple de Caligula ; après le quinquennium (cinq ans de calme), il se laissa aller à la rigueur et aux persécutions. Vespasien et Titus renouèrent avec la pratique augustine, alors que Domitian préféra imiter les précédents de Tibère, Caligula et Néron ; et comme il voulut se faire appeler "seigneur et dieu", dominos et deus, le régime qu'il imposa à l'Empire fut défini comme un "dominant". Dorénavant, on distingue les "principats" (de Nerve à Marc Aurèle) et les dominants (à partir de Commode) : pendant les premiers, les souverains prenaient les avis des sénateurs et s'abstenaient de mesures radicales à leur encontre ; sous les seconds, les aristocrates étaient méprisés et menacés d'accusations de lèse-majesté : les plus en vue d'entre eux payaient leur notoriété de leur tête. La distinction se fit entre "bons" et "mauvais" empereurs" ; l'Histoire Auguste, qui reflète le point de vue de la tradition sénatoriale vers 400, donne ainsi des listes, sortes de tableaux d'honneur et de déshonneur."

   Si l'on considère l'ensemble de l'historiographie, le césarisme est un régime politique inspiré du gouvernement de type monarchique que voulait, selon des partisans et la rumeur publique, imposer Jules César à Rome, où le pouvoir est concentré entre les mains d'un homme fort, chef militaire charismatique, appuyé par le peuple. Ce type de régime comporte une forte dimension démagogique, voire "populiste", dans le sens où le chef prétend tirer sa légitimité directement du peuple et contre l'élite.

Durant la Révolution française, puis sous le Directoire, le Consulat et le Premier puis le Second Empire, apparaissent en France des régimes qualifiés de "césarisme démocratique", pour désigner des gouvernements qui concentrent les pouvoirs au bénéfice de l'exécutif tout en s'appuyant sur le peuple à chaque opération politique majeure, en détournant des précédés de démocratie semi-directe, tels que le référendum, pour en faire des plébiscites (plébiscites napoléoniens). Les apparences démocratiques restent sauves mais le fonctionnement est monarchique. Pour que cela fonctionne, il faut que le César fasse soit appel souvent au plébiscite formel, soit alimente sa popularité sous forme de prodigalités (pain et jeux), soit encore soumette le pays à un état de guerre perpétuel, réelle ou virtuelle. 

Le qualificatif de césarisme est utilisé (assez peu souvent il faut le dire) à titre polémique contre un pouvoir que certains trouvent excessifs. Par exemple, le général de Gaulle fut souvent accusé de césarisme à mots plus ou moins ouverts. La main-mise sur les systèmes d'information (notamment télévisuelle) est l'occasion parfois d'accusation de ce genre. Le modèle césarien peut être adapté suivant les traditions nationales, prenant appui sur une culture du chef et du héros, et sur la passivité d'une très grande partie de la population. Donald TRUMP et Vladimir POUTINE, mais aussi certains chefs d'Etat de pays d'Asie (Corée du nord par exemple), d'Afrique et d'Amérique Latine sont l'objet d'études sous l'angle du césarisme. 

   Mais l'historiographie du césarisme est bien plus importante que ce que pourrait suggérer ce qui précède. Chaque époque, en Europe, a son interprétation de César et de la forme de pouvoir qu'il exerce et le donne soit en exemple, soit en repoussoir, à propos d'un régime précis. Tant dans la littérature (voir le Jules César de Shakespeare) que dans le domaine des sciences politiques, le césarisme est l'objet de bien des conjectures, souvent partisanes. Et souvent, l'étude scientifique du contexte et de la personnalité de Jules CÉSAR ainsi que de la forme du pouvoir qu'il a effectivement exercé est obérée par les orientations partisanes, qu'elles soient progressistes ou réactionnaires. Zvi YAVETZ détaille dans un texte que l'on recommande ces différentes orientations, bien avant d'ailleurs que ne soit inventé dans les années 1850 le mot césarisme. Il se concentre sur les représentations (très abondantes en langue allemande) des XIXe et XXe siècles, déclinées entre autres en nominalistes et en sceptiques. Ce qui importe, c'est sans doute la réalité des mesures politiques, administratives, économiques et sociales prises lors de l'exercice du pouvoir - sous différents titres - de CÉSAR, même si cela ne peut pas limiter l'utilisation du mot césarisme, qualificatif de régimes personnels populaires. Ce qui importe encore plus, selon le professeur d'histoire romaine à l'Université de Tel-Aviv, pour la suite de l'Histoire, c'est l'image de César, dont l'activité propagandiste fut énorme. 

 

Zvi YAVETZ, César et son image, Des limites du charisme en politique, Les Belles Lettres, 2004. Yann LE BOHEC, Césarisme, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

PHILIUS

 

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11 janvier 2018 4 11 /01 /janvier /2018 06:48

      Si l'oeuvre de HEGEL et notamment son Introduction aux leçons d'Esthétique donnent un coup d'accélérateur au développement de la Kunstwissenschaft, terme allemand pour à la fois science de l'art, histoire de l'art et psycho-sociologie de l'art, l'intérêt pour l'étude "scientifique" de l'esthétique s'amorce depuis le début du siècle des Lumières. C'est ce que nous rappelle Ralph DEKRONINCK en détaillant d'abord l'apport de Joachim WINCKELMANN (1717-1768) et de son influence sur l'élaboration d'un discours "scientifique" sur l'art.

Johann Joachim WINKELMANN est indéniablement l'une des personnalités les plus fascinantes de ce XVIIIe siècle que GOETHE appelait le "siècle de Winkelmann". Précurseur du néo-classicisme européen et notamment allemand, il est le fondateur de l'archéologie de l'art en tant que discipline moderne ; grâce à ses écrits, l'histoire de l'art et de l'histoire de l'archéologie allemande peuvent connaître une diffusion européenne. Suivant un parti pris rigoureux, il consacre la validité exclusive de certaines caractéristiques bien déterminées de l'art grec. Le Beau est au coeur même de sa réflexion esthétique. Pleinement conscient de son originalité, il poursuit son objectif avec une assurance admirable et évoque les "miracles" de son existence dans sa correspondance qui comprend près de mille lettres. Ses penchants homosexuels et sa mort violente ont contribué ensuite à la naissance de sa légende (Horst RÜDIGER). Son oeuvre maîtresse est Histoire de l'art de l'Antiquité (1764), avec Remarques (1767), et beaucoup encore aujourd'hui les lisent et y puisent des réflexions sur l'esthétique (et de ses rapports avec l'éthique) en général. 

L'historien de l'art, chargé de recherches auprès du FNRS, à l'Université de Louvain, met en lumière l'apparition d'une nouvelle catégorie de personnes intéressées par les faits artistiques, amateurs érudits animés par la double exigence d'une observation empirique rigoureuse et d'une appréciation esthétique des oeuvres, n'abordant pas forcément la critique d'art proprement dite ou le savoir philosophique en esthétique, tout en s'acoquinant parfois de la fréquentation des cercles de pensées. Le passionné  de culture classique qu'est WINCKELMANN écrit en 1764 une histoire de l'art de l'Antiquité qui fait date, "puisqu'elle propose le premier projet d'un développement historique du style à travers l'élaboration de catégories esthétiques." 

"Jusque-là, explique notre historien, le discours sur l'art était en effet fondamentalement inspiré par la volonté d'apporter des normes aux artistes". Edouard POMMIER, auteur d'une étude sur l'oeuvre du savant allemand, écrit que "Les considérations historique, que traduit un effort d'insertion dans le temps, n'étaient certes pas exclues des principales formes que prenait ce discours (biographie des artistes, description des oeuvres d'art, dissertations techniques). Mais dans une réflexion dominée par les phénomènes de décadence et de renouveau,et par la conviction que la création artistique, donc la continuité et la régénération de l'art, ne peuvent être assurées que par le recours à des modèles antérieurs et intangibles, l'"histoire" n'avait vraiment pas sa place." Avec WINCKELMANN, "s'inaugure, poursuit l'historien de l'art à l'Université de Louvain, l'historicisation de l'art, car il ne s'agit plus seulement de fonder en essence la conception d'un art éternel qui constituerait la norme du goût, mais aussi de penser l'art comme l'une des productions de l'esprit humain soumise comme ses autres productions aux déterminations socio-culturelles et aux lois de l'histoire." Si cette approche historique s'accompagne encore chez lui de la volonté de découvrir un idéal de Beauté, cet idéal se découvre désormais dans un art circonscrit historiquement, chaque époque possédant plus ou moins son style, et le style de l'art d'un moment donné caractérise une époque. Il représente ainsi un moment de transition entre la norme et l'histoire, entre une vision essentialiste et une vision historiciste, partagé encore entre la contemplation et la vision historique de l'art. Après lui, de plus en plus d'amateurs éclairés et de philosophes vont disjoindre recherche esthétique et recherche historique, pour ne parfois plus voir en l'art qu'une succession de formes caractérisées par leur époque. Et l'étude scientifique de l'art aide surtout à comprendre l'histoire d'une civilisation. Au XIXe siècle, époque marquée par l'essor des sciences historiques et des philosophies de l'histoire, l'idée d'une évolution nécessaire des arts s'impose progressivement, évolution guidée soit par un principe extérieur (telle la lutte des classes), soit par des lois immanentes (la vie des formes).

      Se développent alors successivement ou avec des chevauchements, l'historicisme et l'histoire de la culture, le déterminisme et le positivisme, le formalisme et la psychologie, l'iconologie ou le retour au contenu.

      L'historicisme et l'histoire de la culture sont impulsés par la philosophie hégélienne de l'histoire, "telle qu'elle trouve à s'exprimer dans son Esthétique, explique toujours Ralph DEBRONINCK, a pu fournir une justification philosophique à une reconstitution historique de l'évolution des arts de tous les peuples et de tous les temps, évolution décrite comme un processus logique accompagnant et reflétant l'épanouissement de l'Esprit. L'art ayant le pouvoir, selon une idée très chère aux romantiques, de suggérer un contenu spirituel et d'incarner par là même l'esprit d'une époque ou la vision du monde propre à chaque civilisation, la science qui se donnera pour mission de révéler ce Zeitgeist (esprit du temps) ou cette Weltanschauung (vision du monde) se penchera avec prédilection sur ses manifestations artistiques. Cette science qu'est la Kulturgeschichte assimila ainsi l'histoire de l'art dans son projet de présenter une histoire universelle de l'Esprit. Elle se donna pour tâche de démontrer l'unité organique de toutes les manifestations d'une civilisation, chaque élément culturel étant l'expression d'un seul et même esprit", comme l'exprime par exemple un élève de HEGEL, Carl SCHNAASE (1798-1875) (cité par Ernst H. GOMBRICH, dans En quête de l'histoire culturelle, Gérard Montfort, 1992). 

"C'est essentiellement l'historien suisse Jacob BURCKHARDT (1818-1897) qui donna ses lettres de noblesse à cette approche (...) à travers l'art. Bien que réfractaire aux spéculations théoriques et aux systèmes philosophiques, il n'en resta pas moins guidé par la conception hégélienne de l'histoire, notamment dans sa volonté de donner sens au chaos des faits historiques en les rapportant à une même vision du monde. Son célèbre ouvrage sur La Civilisation en Italie au temps de la Renaissance (1860) propose non pas une narration chronologique, mais le tableau d'une civilisation située dans le temps et dans l'espace, et considérée comme une unité dont les différents aspects sont soulignés et articulés. Sa démarche historique reste toutefois marquée par le désir de rendre compte de certaines valeurs universelles qui échappent aux déterminisme historiques et qui se manifestent dans l'art. Les oeuvre sont peut-être un produit dont on peut discerner les causes historiques, mais ce n'est pas en exposant ces causes que l'on en expliquera pour autant le sens, de même que les antécédents historiques du théorème de Pythagore ne sauraient, explique Burkhardt, dire quoi que ce soit concernant la poursuite de sa validité. Convaincu que la pratique historique reste sous-tendue par ce qui, du passé, a conservé une importance particulière (il) en appelle - comme le fera Nietzsche, d'ailleurs en cela influencé par le savant suisse - à un retour de l'histoire vers la vie, ce qui requiert l'implication et la participation nécessaires de l'historien."

     Le déterminisme et le positivisme se forment en réaction à l'approche hégélienne, jugée trop idéaliste, au sens où elle se servirait des images pour habiller les pensées et privilégierait l'histoire des idées par rapport à celle des faits. Nombre d'historiens du XIXe siècle cherchent à  se dégager de toute forme de métaphysique pour modeler l'histoire de l'art sur l'exemple des sciences exactes. "Il ne peut plus être question, poursuit Ralph DEBRONINCK, de déduire l'art de la personnalité de l'individu-créateur, ni de l'histoire de l'Esprit, mais de le réinscrire dans la réalité sociale de l'époque qui l'a vu naitre, sans le ramener à un dénominateur commun à toutes les manifestations culturelles. La création d'une oeuvre comme sa réception dépendent d'une série de facteurs qui sont autant de déterminismes dont les formes vont de la plus matérialiste (déterminisme du matériau et déterminisme technique) à la plus spiritualiste (déterminisme du milieu qui se décompose en milieu géographique, racial, social et culturel)."

Se situent dans cette perspective Gottfried SEMPER (1803-1879), architecte et historien de l'art allemand (déterminisme techniques) ; et inspiré par le positivisme d'Auguste COMTE (1798-1857) et par la méthode expérimentale du physiologiste Claude BERNARD (1813-1878), le philosophe Hippolyte TAINE (1828-1893) qui propose sa théorie du milieu, qui recherche la cause de la création artistique dans les actions du milieu sur cette dernière (influences géographiques, ethnologiques, climatiques). Et également, les auteurs marxistes qui cherchent à se dégager de la métaphysique hégélienne tout en sauvegardant sa visée téléologique. 

     Les formalisme et psychologie interviennent en force à la fin du XIXe siècle, qui représente une phase décisive dans le "devenir scientifique" de l'histoire de l'art.  Dans cette phase, des distances se prennent par rapport à l'ensemble de l'histoire générale des culturels (où l'art n'est envisagé que comme le symptôme d'un état de civilisation). On renonce à un approche essentiellement placée sous le signe de la biographie (où l'art n'est que l'expression du génie créateur). On cherche enfin à purifier ses jugements de toute conception normative basée sur des valeurs esthétiques ou éthiques (où l'art n'est que l'incarnation provisoire d'une norme universelle). Son idéal d'objectivité, influencé par les sciences "physiques" du XIXe siècle, fait dire, d'après un mort célèbre de RIEGL, que le meilleur historien de l'art est celui qui n'a aucun goût personnel. "Cet abandon de la norme a pour conséquence de mettre fin à la traditionnelle distinction entre les arts nobles et les arts appliqués d'une part, et entre les formes figuratives et non figuratives d'autre part, ce qui fait écho aux revendications des mouvements artistiques contemporains qui émancipent progressivement la forme et la couleur de leur devoir de représenter (voir Wassily KINDINSKY, Du spirituel dans l'art, 1911, réédition chez Denoël en 1969). 

"le détachement de l'histoire de la culture, écrit Ralph DEBRONINCK, l'abandon de l'idée de génie et du problème des valeurs contribuent à fonder l'autonomie d'une science de l'art qui en appelle à un histoire interne de l'art, basée sur une étude rigoureuse de ses formes et de leur évolution, étude débarrassée de toute considération qui dépasserait l'observation et l'analyse des oeuvres". On comprend tout le sens de l'opposition à ce formalisme d'une grande partie des auteurs marxistes, qu'ils soient orthodoxes ou pas.

"C'est du côté de la psychologie, dont les théories sont en plein essor en cette fin du XIXe siècle, que l'on va alors se tourner. Il s'agit désormais de décrire et d'expliquer les effets psychologiques que l'art est à même de susciter par ses moyens propres. Et ces moyens sont ceux du tracé et de la couleur dans le plan et dans l'espace. L'art ainsi réduit à sa pure manifestation formelle, il était possible de répondre à la questions du style en faisant abstraction non seulement des traits représentatifs et fonctionnels de l'objet, mais aussi du conditionnement éventuel par un matériau particulier." 

Parmi ceux qui défendent l'autonomie de la forme et de la discipline qui en étudie l'histoire figurent d'abord Alois RIEGL (1859-1905), représentant de ce qu'on appelle la première école de Vienne, Heinrich WÖLFFLIN (1864-1945), élève et successeur de BURCKHARDT à l'université suisse de Bâle, et Eugenio D'ORS qui propose en 1935 une véritable "histoire naturelle" du baroque, catégorie de l'esprit renvoyant à l'impulsion permanente et vitale du dionysiaque et de l'irrationnel. 

      L'iconologie ou le retour au contenu est réalisée, notamment parce qu'on a tendance à oublier que les oeuvres sont également porteuse d'un sens par par exemple Aby WARBURG (1866-1929). l'oeuvre de ce dernier se caractérise par la volonté de se départir d'une histoire de l'art esthétisante et de fonder une histoire de l'art ouverte au champ symbolique en général. Son entreprise d'"iconologie critique" consiste à enquêter, avec l'appui d'une érudition considérable, sur les sources des images, ce qui suppose une démarche résolument comparatiste nécessitant un constant déplacement dans le temps et dans l'espace, mais aussi à travers les savoirs (philologie, anthropologie, philosophie, psychologie...).

"L'intérêt qu'il témoigne très tôt pour l'anthropologie le conduisit, en 1895, à partir pour le Nouveau-Mexique en vue d'y étudier, en véritable ethnologue, les Indiens Pueblos et Navajos, chez qui il découvrit des images qui sont aussi des actes (corporels et sociaux) et des symboles. Ce voyage lui fit prendre conscience que "l'expérience de l'altérité est nécessaire pour interpréter le familier, que la distance géographique est une métaphore du passé - intime et personnel autant qu'historique et collectif - et le voyage, une technique d'anamnèse"." (voir entre autres Philippe-Alain MICHAUD, Aby Warburg et l'image en mouvement, Macula, 1998). C'est tout un programme qu'il élabore, qui fait revoir entre autres la question du style, programme repris par son élève Erwin PANOKSKY (1892-1968). Calé sur une différence fondamentale entre science de l'art et science de la nature, sur également la distinction entre re-création esthétique (induite souvent par les analyses de l'art) et enquête archéologique, ce dernier bâtit toute une science de l'art, appelée "iconologie". Ses travaux influencent notamment Ernst CASSIRER (1874-1945) et sa philosophie des formes symboliques.

"Au prix parfois, estime Ralph DEBRONINCK, d'une occultation du sens dont son porteuses les formes, Panofsky met ainsi l'accent sur le "déchiffrement" des images qui apparaissent comme un lieu de condensation signifiante, et sur la façon dont une oeuvre est symptôme culturel. Panofsky rejoint, par ce biais, l'idéalisme allemand. Il est peut-être parmi les derniers à avoir voulu faire de l'histoire de l'art une histoire de l'esprit humaine tel qu'il se manifeste à travers ses oeuvres artistiques".

 

Ralph DEBRONINCK, La Kunstwissenschaft au tournant du XXe siècle, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'Atelier d'esthétique, de boeck, 2014. Horst RÜDIGER, Winkelmann, dans Encyclopedia Universalis. 

 

ARTUS

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10 janvier 2018 3 10 /01 /janvier /2018 12:29

  Caius Julius Caesar ou Jules CÉSAR est un général, homme d'Etat et écrivain romain. Son destin exceptionnel marque le monde romain et l'historie universelle : ambitieux et brillant, il s'appuya sur le courant réformateur démagogue pour son ascension politique ; stratège et tacticien habile, il repousse les frontières romaines jusqu'au Rhin et à l'Océan Atlantique en conquérant la Gaule, puis utilise ses légions pour s'emparer du pouvoir. Il se fait nommer dictateur à vie et est assassiné peu après par une conspiration de sénateurs. Il est diviniser et son fils adoptif, Octave, vainqueur de Marc-Aurèle, achève la réforme de la République Romaine qui laisse la place au Principat et à l'Empire.

Une carrière de consul et de stratège militaire et politique de premier plan

      Jules César est considéré comme le plus illustre des généraux et hommes d'Etat romains. Issu d'une famille patricienne, il servit en Asie avant de rentrer à Rome après la mort de Sylla (-78) - qui l'avait obligé à fuir - dans le but de faire une carrière politique. En route pour Rhodes, où il comptait suivre des cours de rhétorique, il fut capturé par des pirates (ce qui n'était pas très original à l'époque...). Il réussit à lever lui-même le prix de sa rançon, puis il se constitua une petite flotte avec laquelle il capture ses ravisseurs avant de les faire crucifier (châtiment très répandu alliant l'exercice de la peine capitale à l'encontre du condamné et du terrorisme en direction de ses "collègues"...). Il travailla ensuite, avec Pompée, à défaire la constitution de Sylla et commença son ascension politique : prêteur en -62, propreté d'Espagne en -61, il forma le triumvirat avec Pompée et Crassus, et devant consul en -59. Il se fit attribuer le proconsulat de la Gaule cisalpine (plaine du Pô) et de la Narbonnaise. Sa campagne en Gaule cisalpine lui permit de se constituer une base militaire.

Afin de renforcer son pouvoir politique, César était désireux de briller sur le champ de bataille. Il décida d'entreprendre la conquête de la Gaule (en fait des Gaules), menacée par les Germains (et pas seulement par eux). César entrait véritablement dans la carrière militaire, à près de 44 ans.

La Gaule se divisait en trois provinces, la Gaule belgique au nord, la Gaule celtique au centre et l'Aquitaine, en plus de la Gaule cisalpine et de la Narbonnaise qui étaient déjà sous contrôle romain. Les Héveltes (établis en Suisse occidentale), poussés par les Germains vers l'Ouest, menaçaient le territoire (situé entre la Loire et la Saône) occupé par les Éduens qui réclamèrent le secours de Rome, avec laquelle ils étaient alliés. Profitant de l'occasion, César investit la Gaule, obligea les Héveltes à regagner leur pays et écrasa le Germain (Suève) Arriviste qu'il repoussa de l'autre côté du Rhin (-58).

César installa alors ses troupes en Gaule, mais il dut faire face à une coalition belge. A partir de sa base de Vensontio (Besançon), il remonta vers la Belgique (dont la frontière sud se situait au nord de Paris) où il allait livrer un rude combat. Surpris par les ,reviens au bord de la Sambre, il redressa la situation après avoir payé de sa personne (-57). La coalition belge était dissoute. Alors que Publius Crassus, un lieutenant de César, soumettait l'Aquitaine, les Romains affrontèrent un nouvel adversaire, les Vénètes (région de Vannes), dont la puissante flotte fut détruite lors d'une bataille navale (-56). cette victoire permet à César d'envisager la conquête de la Bretagne (Angleterre) dont l'accès maritime était désormais libre.

Après sa campagne du Rhin, où il étouffa une nouvelle menace des Germains, et ses deux expéditions en Bretagne (-55 à -54), César doit affronter une nouvelle fois les Gaulois. Ayant anéanti non sans mal, une armée belge dirigée par le chef des Éburons, Ambiorix, il trouva une nouvel obstacle sur son chemin, en la personne de Vercingétorix, chef de la tribu des Arvernes, placé à la tête d'une coalition gauloise.

Vercingétorix opta pour une tactique de harcèlement tout en cherchant à nouer de nouvelles alliances avec les tribus gauloises, stratégie destinée à épuiser son adversaire physiquement tout en l'isolant politiquement et militairement. Alors que Vercingétorix parvenait à créer des foyers d'insurrection de part et d'autre de la Gaule, les deux hommes se retrouvèrent face à face à Avaricum (Bourges) qu'assiégeaient les Romains. Malgré l'échec cuisant subi par les Gaulois, Vercingétorix parvint à échapper à l'emprise de son adversaire et poussa ses troupes vers le sud, chez lui, en plein territoire arverne. César le poursuivit, mais le siège de Gergovie (au sud de Clermont Ferrand), où s'était réfugié Vercingétorix, se solda par un échec pour les Romains lorsque l'attaque surprise sur la forteresse gauloise échoua, obligeant César à se retirer (printemps -52).

Quelques semaines plus tard, lors du siège d'Alésia (Alise-Sainte-Reine), le général romain eut plus de succès. l'armée gauloise avait tenté de surprendre son adversaire après la retraite de Gergovie, mais la charge de sa cavalerie avait échoué et Vercingétorix se retrouvait à nouveau assiégé. César avait décidé d'affamer l'armée gauloise et les populations civiles réfugiées dans la place forte. Au départ, Vercingétorix pratique la tactique d'harcèlement contre l'assiégeant, depuis la forteresse, avec notamment les assauts de sa cavalerie. Mais ne pouvant empêcher l'ennemi d'effectuer l'encerclement complet de la place, il fit appel à des renforts extérieurs pour le délivrer de l'étau romain. C'est alors qu'il commit ce qui sera son erreur la plus grave, décidant d'envoyer tous ses cavaliers chercher de l'aide extérieure, et affaiblissant ainsi considérablement sa propre position. Lorsque les renforts, venus en grand nombre de toute la Gaule (environ 250 000 fantassins et 8 000 cavaliers), arrivèrent, les assiégés étaient à court de vivres alors que les Romains, eux-mêmes désormais assiégés, aussi commençaient aussi à épuiser leurs provisions. En nette infériorité numérique (de l'ordre de un à six) (mais ce fut presque toujours le cas durant la campagne des Gaules...), les Romains repoussaient héroïquement trois attaques des Gaulois et finissaient par l'emporter. Vercingétorix rendit les armes. La Gaule était (pratiquement, car de nombreuses révoltes eurent lieu encore ensuite) soumise. César pouvait retourner à Rome en héros.

Les campagnes de César en Gaule et ses expéditions en Grande-Bretagne, lui donnèrent l'occasion - qu'il recherchait âprement - de se forger une réputation militaire et de conquérir un pouvoir politique qui lui permettaient de rivaliser avec Pompée, son principal adversaire après la mort de Crassus et la dissolution du triumvirat (-53). César déclencha la guerre civile au cours de l'hiver (-50/-49), après avoir franchi le Rubicon (Alea jacta es, Le sort en est jeté!), et repoussa les troupes de Pompée hors d'Italie avant de les écraser en Espagne. Les combats se poursuivirent sur le théâtre oriental, la bataille décisive ayant lieu à Pharsale, en Thessalie (août -48), et la victoire revenant à l'armée de César face à des troupes deux fois plus nombreuses. César poursuivit Pompée jusqu'en Egypte avant que celui-ci ne soit assassiné par les hommes du roi Ptolémée, qui fut chassé par César et détrôné au profit de Cléopâtre. La célèbre phrase (mais beaucoup de ses phrases furent célébrées à Rome...) de César, Veni vidi, vinci (je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu) a été prononcée à propos de la campagne qu'il mena en Anatolie à son retour d'Egypte, face au roi Pharnace Ier qu'il vainquit à Zana (-47). A peine rentré à Rome, où il se fit conférer la dictature, il dut s'embarquer pour l'Afrique (Tunisie) où ses opposants s'étaient ralliés. A nouveau vainqueur (-46), il mena ensuite une dernière campagne militaire en Espagne qui se termina par son succès à Munda (-45), avant de revenir à Rome pour poursuivre les réformes qu'il avait entreprises. Il fut assassiné l'années suivante, alors qu'il se préparait à partir en guerre contre les Parthes, qui avaient humilié Crassus quelques années auparavant.

César était avant tout un stratège politique, et ses campagnes militaires durent surtout un moyen pour lui de s'approprier le pouvoir suprême. Contrairement aux autres grands capitaines de l'Histoire, il entama sa carrière militaire relativement tard et il ne dut qu'à lui-même d'apprendre les fondements de l'art de la guerre. César savait très exploiter l'instrument militaire en vue des objectifs politiques qu'ils s'étaient fixés, et en ce sens, il possédait l'intelligence de la stratégie à son niveau le plus élevé. Mais il était aussi un remarquable tacticien qui savait se montrer audacieux et tenace. Il était passé maître dans la tactique des sièges lors de ses campagnes en Gaule et savait exploiter l'effet de surprise, comme il le démontra face à Pompée. la rapidité avec laquelle il déplaçait ses troupes surprit un grand nombre de ses adversaires. Il savait bien redresser une situation défavorable et il fut presque toujours vainqueur, n'ayant guère subi que deux échecs importants, à Gergovie et à Dyrrachium. Jules César était sans conteste le plus grand  général de son époque et un incomparable meneur d'hommes.

Toutefois, s'il passa maître dans la conduite de la guerre, César ne fut pas un grand organisateur militaire et moins encore un novateur. S'il exploita au mieux les qualités de ses troupes de légionnaires, il ne sut jamais distinguer les limites que lui imposaient un système reposant presque exclusivement sur le choc de l'infanterie lourde. Il ne changea pas l'organisation des armées romaines et ne tira pas les leçons de la défaite de Crassus face aux troupes de cavaliers-archers parties. face à la cavalerie humide qu'il affronta en Afrique, il avait effectivement modifié son organisation tactique, mais de façon très limitée (il avait créé des corps d'infanterie légère). (BLIN et CHALIAND)

A ce portrait manque toutefois le talent de propagandiste et la fabuleuse fortune qui lui permit de financer des troupes dont le recrutement ne reposait plus sur la conscription. Il sut utiliser ses rapports au Sénat pour magnifier ses hauts faits d'armes sans cacher ses difficultés et relater sa propre expérience de la guerre dans ses Commentaires sur la guerre des Gaules et La guerre civile. A un tel point qu'aujourd'hui encore, ce sont les presque seules sources (heureusement l'archéologie permet de corriger beaucoup de choses) historiques sur cette période de l'Histoire. La romanisation a effacé les traces qui pouvaient exister au niveau littéraire et nous ne connaissons même pas un seul avis non romain sur cette histoire de conquête de la Gaule. Quant à la fabuleuse fortune, elle provient de ses fonds personnels familiaux et d'une grande habileté des équipes d'armée chargées de la répartition des butins, notamment dans les régions les plus riches sans doute du continent européen de cette époque, tant sur le plan agricole (mais l'Egypte est encore le grenier du monde connu, bien avant les désertifications) que sur le plan minier (notamment parce que les autres sources de métaux sont encore inaccessibles aux Romains). On oublie souvent ce dernier aspect, on ne retrouve nulle part dans l'Histoire, une telle appropriation de richesses, avant, et cela va faire dresser la tête de certains, l'occupation allemande de la France durant la Seconde Guerre Mondiale...

 

Le fondateur d'une nouvelle Rome.

   Il y a bien un avant César et un après César dans l'Histoire de Rome. Il se situe entre la République et l'Empire, entre une Rome exclusivement méditerranéenne et une Rome européenne, qui élargit ses frontières et se trouve au contact direct, politiquement notamment, avec des peuples, notamment les Germains, qui avec elle vont faire l'histoire de l'Europe d'après l'Antiquité, et enfin entre un univers social dominé par les conflits entre plébéiens et patriciens, à l'issue souvent incertaine, à un autre univers social, alimenté par d'immenses richesses jamais prises auparavant, où domine la figure d'une classe impériale s'appuyant, contre les rivaux patriciens, notamment au Sénat, sur les leaders de la Phèbe, pourtant écarté de la réalité du pouvoir politique. 

Sa campagne politique abouti à un césarisme, nom de sa méthode pour accéder au pouvoir et le garder. Tant et si bien popularisé que son nom César deviendra attribut impérial et que ce césarisme est repris à leur compte sciemment par de nombreuses figures politiques au long des siècles par la suite, et par contre-coup est devenu une stigmatisation d'une forme personnelle de pouvoir. 

Trop occupé par la politique de l'immédiat, CÉSAR n'a pas le temps d'organiser de façon systématique ses pouvoirs, d'autant que jusqu'à la fin subsiste, dans les camps adverses, une "légitimité" qui conteste la sienne. Cependant, malgré le rythme harcelant des campagnes militaires, il déploie, dès janvier 49, une activité politique, législative et administrative prodigieuse, quoique souvent improvisée, et il songe sûrement à établir son pouvoir quasi absolu sur des bases nouvelles et à accomplir des réformes politiques et sociales fondamentales. Lorsqu'il passe le Rubicon, en janvier 49, César n'est plus que grand pontife ; son proconsulat a expiré et son pouvoir sur ses armées n'est qu'un pouvoir de fait. Il profite de ses pouvoirs religieux pour invalider les élections, y compris celles de son successeur, et retrouve ainsi son proconsulat. Mais pour parer à l'absence de la plupart des sénateurs et des magistrats, aux dérobades de ceux qui restent, il se contente d'utiliser sans ménagement ses droits de vainqueur et prend des mesures de circonstance. Ce n'est que pendant la première campagne d'Espagne qu'une loi lui confère une dictature extraordinaire semblable à celle de Sylla ; il l'utilise pour régler des problèmes économiques et administratifs, pour distribuer à ses partisans les provinces qu'il tient, mais la dépose à la fin de 49, pour se faire élire régulièrement conseil pour 48 - années où il ne met pas les pieds à Rome, le gouvernement en Italie étant assuré par son collègue P. Servilius Isauricus. Après Pharsale, sur proposition de son collègue, il est nommé dictateur une seconde fois, pour un an. En 46, c'est comme consul qu'il combat en Afrique et célèbre ses triomphes (ce qui veut dire festivités plus ou moins "énormes" pour la population...) ; il est encore consul en 45, sans collègue, jusqu'en octobre. Mais entre-temps, sans doute en avril 46, il est nommé dictateur pour la troisième fois, pour dix ans, avec renouvellement chaque année. Il renouvelle en effet cette dictature en avril 45, jusqu'en janvier 44, où il est nommé dictateur à vie.

Sans doute la puissance de CÉSAR, pendant toutes ces années, est le plus souvent une puissance de fait, et il ne s'encombre guère de légalisme. Pourtant il prend soin de se faire octroyer, outre la dictature et le consulat, d'autres pouvoirs ou d'autres titres. Ainsi apparait nettement une marche vers le pouvoir monarchique (aspect qui éclate et déplait beaucoup lors de ses liaisons avec CLÉOPÂTRE), qui devait peut-être, selon des partisans sans doute, aboutir en mars 44 à la restauration de la royauté. Quels que soient les pouvoirs qu'ils disposaient, CÉSAR a en tout cas réalisé, de 46 à 44 surtout, une mainmise totale sur le Sénat, les assemblées populaires, les magistratures. De 47 à 44, entre ses campagnes, il entreprend une série de réformes profondes, en partie inspirée par le "programme" que lui trace alors SALLUSTRE dès 49, et portant sur la composition du Sénat, très élargi, ouvert à des Italiens non romains et même à des Gaulois, portant sur les tribunaux, sur la liste des citoyens (réduction du nombre des bénéficiaires de l'annone), sur la vie économique de l'Italie (mesures en faveur des travailleurs agricoles libres, réduction du nombre des esclaves, lois somptuaires, établissement de colonies). Sont mises en route également des mesures concernant les gouvernements des provinces, sur l'accroissement, au moins provisoire, du nombre des questeurs et des prêteurs, l'apparition des consulats suffects. Sans oublier sur le plan économique, des mesures nettes concernant la dette. Il est évident que jusqu'à sa mort en 44, CÉSAR apparait comme le vainqueur d'une guerre civile et que chacun aspire à l'établissement d'une nouvelle constitution (CICÉRON...). Par-dessus les textes, CÉSAR gouverne grâce à son armée, à sa popularité parmi la plèbe urbaine, à ses clientèles dans la bourgeoisie italienne, grâce à un état-major officieux de partisans souvent remarquables, grâce au ralliement aussi, sincère ou non, de beaucoup d'adversaires, que permet sa fameuse "clémence". Tous ces traits, ce mélange d'absolutisme et de démagogie, caractérisent ce qu'on appelle le césarisme.  Sa mort ne fait que retarder l'établissement d'une monarchie qui ne dit pas son nom; monarchie essentiellement militaire, mais qui est encore loin de pouvoir étre héréditaire. (Claude NICOLET)

 

Jules CÉSAR, La guerre civile, Paris, traduction de P. FABRE, 1936, réimprimée régulièrement, notamment en 1959 ; La guerre des Gaules, Paris, traduction de L.A. CONSTANT, 2 volumes, Les Belles Lettres, 1926, réimprimé régulièrement également, notamment en 1984. Les deux livres sont également disponible librement sur Internet (sur Wikisource par exemple), mais sans l'appareil critique nécessaire pour leur évaluation. Ce ne sont pas les seuls écrits de Jules CÉSAR. Parmi ceux qui nous sont restés on peut citer : Sur la guerre d'Alexandrie, Sur la guerre d'Afrique, Sur la guerre d'hispanic, ainsi que des morceaux (parfois brefs) de plusieurs ouvrages politiques qui s'inscrivent dans l'activité polémique romaine. La propagande de l'Empire a réalisé un trou parmi ses oeuvres et c'est sans doute à cause d'elle qu'on en trouve seulement des traces. Même les Commentaires sur la guerre des Gaules et les Commentaires sur la Guerre Civile demeurent sans doute incomplets, même si ce que nous en avons est déjà bien conséquents. 

John Frederik Charles FULLER, Julius Caesar : Man, Soldier, Tyrant, New Gersey, 1965. Yvan Le Boec, César, chef de guerre, 2015. PLUTARQUE, Vies parallèles, Paris, 1950. SUÉTONE, Vie des douze Césars, Paris, 1961.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Claude NICOLET, Jules César, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

 

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9 janvier 2018 2 09 /01 /janvier /2018 14:00

   Le réalisme socialiste est la doctrine officielle dans le domaine de l'art en vigueur tant en URSS que dans les pays directement soumis à son hégémonie politique. Cette doctrine trouve sa formulation complète au cours du premier congrès des écrivains soviétiques de Moscou en août 1934. Ce premier congrès clôt toute une série de débats sur l'esthétique et l'art, leur place dans le socialisme, qui bat son plein dans les années 1920. Le réalisme socialiste exige de l'artiste "une représentation véridique, historiquement concrète de la réalité dans son développement révolutionnaire. En outre, il doit contribuer à la transformation idéologique et à l'éducation des travailleurs dans l'esprit du socialisme". Parmi ceux qui participent alors à l'élaboration de la doctrine, se trouvent GORKI, JDANOV et Karl RADEK. (John BERGER et Howard DANIEL).

    Jean-Michel PALMIER dans le Dictionnaire Critique du Marxisme écrit que "Marx et Engels ont salué le caractère révolutionnaire de l'oeuvre de Balzac, sa représentation de la révolution capitaliste sans faire du réalisme un dogme. Si, au XIXe et au début du XXe siècle, on trouve dans l'histoire de l'art de nombreuses discussions sur le réalisme, elles n'affectent pas immédiatement la critique marxiste. En Russie, la littérature russe était dans son encombre réaliste. ce fut le réalisme russe qui s'attacha à la description de la misère paysanne et dans leur ensemble ces romans étaient très progressistes. Le terme de "réalisme" appliqué à la littérature russe doit toutefois être nuancé par l'affirmation qu'il n'y a pas un mais des styles réalistes (Tourgueniev, Gogol, Tchekhov). Avec les romans de Gorki (La Mère), son théâtre (Les Bas-Fonds) apparut un nouveau réalisme orienté vers la description de la misère ouvrière. Si Lénine se garda bien s'imposer les goûts qui le poussaient vers le réalisme, une identification s'effectua rapidement entre "littérature progressiste" et "littérature réaliste". Si tous les styles purent se dérouler librement dans les années 1920 - du cube-futurisme au "réalisme prolétarien", ce dernier style aura tendance à se généraliser avec la AHRR (Association russe des écrivains révolutionnaires) et la RAPP (Association russe des écrivains prolétariens) et il faudra attendre 1934 pour voir le mot "réalisme socialiste" consacré par Gorki. 

S'il ne désigne alors qu'un style parmi d'autres de réalisme - Maiakowski lui-même se considérait comme "réaliste", il allait donner naissance, à l'époque stalinienne, à un style de plus en plus schématique, le "réalisme socialiste" qui consistait à développer systématiquement l'"esprit de parti" dans la littérature : le romancier se devait de décrire la réalité soviétique dans la perspective héro¨que de la construction du socialisme, en multipliant les évocations optimistes et les portraits de "héros positifs". Ce style, étranger à Marx comme à Lénine, imposé à tous les secteurs de la vie artistique, conduira bien vite à les stériliser (disparition des courants abstraits, disgrâce de V. Meyerhold, réhabilitation de Stanislavski, condamnation d'Eisenstein, élimination d'un grand nombre d'écrivains). Il faudra attendre le XXe Congrès  du Parti Communiste de l'URSS pour qu'il soit condamné comme dogme, laissant la parole à une nouvelle génération, celle du Degel d'Illya Ehrenbourg, mais aussi des poèmes d'Evtouchenko et de Voznessenski. En Europe, des critiques analogues seront menées par Miroslav Karleja en Yougoslavie, Tibor Dery en Hongire, E. Fischer en Autriche, R. Garaudy en France (D'un réalisme sans rivages). 

Georg Lukàcs, le plus important esthéticien marxiste d'origine hongroise, n'en continuera pas moins de combattre toutes les tentatives "formelles" des années 1920 - théâtre anti-aristotélicien de Brecht, roman prolétarien de E. Ottwalt ou de Willi Brede), mais aussi l'Expressionnisme. Ces affrontements qui eurent d'abord comme organe la revue Linkskurve (organe du BPRS, Association des écrivains prolétariens révolutionnaires) conduiront à la grande polémique de la revue Das Wort (1937-1938) sur l'expressionnisme et l'avant garde allemande. Née d'une discussion sur le ralliement du poète Gottfried Benn au national-socialisme, elle opposa partisans et adversaire de l'avant-garde allemande des années 1920 - en particulier de l'Expressionnisme. La qualité des participants - écrivains, esthéticiens, artistes en exil parmi lesquels G. Lukàcs, Anna Seghers, A. Kurella, E. Bloch - font de cette polémique théorique l'un des grands moments de la réflexion marxiste sur l'esthétique : elle enveloppe non seulement la question de l'avant-garde, de l'irrationnel, du formalisme, du classicisme; de l'héritage, de l'attitude par rapport aux classiques mais aussi l'opposition entre "réalisme" et "formalisme" qui sera abordée dans la dernière étape de cette polémique par une critique systématique des essais de Lukàcs par Brecht.

Toute la période qui suivra le XXe Congrès du Parti communiste de l'URSS donnera naissance à une série de tentatives de définir de nouveaux styles réalistes étrangers au réalisme socialiste. Georg Lukàcs, pour sa part, s'il condamna les tentatives "formalistes", "avant-gardistes", "expérimentales" des années 1920-1930 n'adhéra jamais au réalisme socialiste (Signification présente du réalisme critique) et continuera à défendre un certain style réaliste critique issu de Balzac, qui lui fit rejeter la plupart des grands auteurs contemporains (Proust, Kafka, Beckett, Faulkner...) et célébrer Thomas Mann comme le plus grand progressiste des "écrivains bourgeois". Il sera lui-même attaqué par la critique soviétique (et hongroise des années 1950) pour sa méconnaissance de "la valeur universelle du réalisme socialiste", tandis que Th. Adorno affirmait : "Mieux vaut la mort de l'art que le réalisme socialiste"."

 

     Louis-Marie MORFAUX distingue deux périodes : la période stalinisme et la période après Staline.

"C'est sous Staline (1879-1953), à partir de 1932, que se constitue une stéarique officielle et dogmatique. Les associations d'écrivains indépendants sont dissous et leurs membres inscrits autoritairement à l'Union des écrivains soviétiques soumise au Parti communiste. Elle impose le contenu et lui subordonne impérativement la forme, toute déviation étant considérée comme un délit ou un crime artistique et punie en conséquence. Au premier Congrès de cette Union, en 1934, sous l'inspiration de Gorki et sur l'ordre de Staline, est adoptée l'expression de "réalisme socialiste" pour désigner la doctrine scientifiquement établie de l'esthétique qui fait des écrivains des "ingénieurs de l'âme humaine". Rédigés sous l'impulsion du stalinien Jdanov, les statuts de l'Union précisent que le réalisme socialiste "exige de l'artiste une représentation véridique, historiquement concrète, de la réalité dans son développement révolutionnaire. En outre, il doit contribuer à la transformation idéologique et à l'éducation des travailleurs dans l'esprit du socialisme". Mais s'il est aisé de s'assurer de l'orthodoxie de la littérature, par rapport au dogme marxiste-léniniste, comment faire pour les autres arts? Le Comité central du Parti, en 1948, sur la proposition de Jdanov, n'en décidera pas moins que les compositions de Prokofiev et de Chostakovitch s'écartent du réalisme socialiste et leur prescrit de négliger les symphonies, de composer dorénavant des opéras, des oratorios et des chants dont la signification peut être facilement jugée. Mais le cinéma, dont Lénine disait qu'il est le premier des arts, est étroitement contrôlé et il est reproché à Eisenstein et à Poudovkine de s'occuper trop de l'action au détriment de la propagande que devrait prodiguer le film. Il leur est demandé, plutôt que de soigner la qualité de l'image, de porter désormais leur soin sur les dialogues.

Avec le XXe Congrès du Parti communiste de l'Union soviétique, en 1956, qui prétend consacrer la déstalinisation, il pourrait sembler que soit octroyée à la littérature et à l'art une liberté absolue. On lit, en effet, dans Le Communiste, revue du Parti : "Une condition fondamentale pour le développement d'une littérature et d'un art portés par de grandes idées et véritablement artistiques est la lutte sans merci contre le nivellement et l'uniformité de la création artistique... Le réalisme socialiste n'a pas de limites à cet égard." Mais cette liberté ne s'applique qu'à la forme et le contenu est strictement maintenu entre d'étroites limites politiques et sociales. Lors du IIIème Congrès des Ecrivains soviétiques, en 1959, il est rappelé que "le devoir des écrivains soviétiques est de montrer de façon vraie et vivante la beauté des exploits du peuple au travail". L'esprit stalinien règne toujours en ce domaine. C'est un postulat de l'esthétique marxiste que les grands écrivains et les grands artistique on en commun, quelles que soient leurs opinions, de rendre le plus exactement la réalité effective et de tendre vers la totalité. Encore faut-il que le pouvoir politique leur en accorde en fait le droit et ne soumette par leur oeuvre à une orthodoxie dogmatique. Ne doivent-ils pas aussi admettre que l'art ne peut non plus être réduit à une sociologie et à une psychologie sociale et s'il est toujours lié à l'évolution sociale, il atteint dans ses chefs-d'oeuvre à une valeur humaine permanente?"

    John BERGER et Howard DANIEL entendent porter sur le réalisme socialiste un regard qui va au-delà des intentions et des textes officiels. 

"L'application, écrivent-ils, de la doctrine aux différents arts produisit des effets variés et inégaux, et ne fut jamais quelque chose de parfaitement cohérent. Dans la mesure où ses significations échappaient à toute prise légale ou verbale, la musique se trouva moins atteinte que les autres arts. (...) La peinture et la sculpture se révélèrent particulièrement vulnérables du fait, notamment, qu'elles furent contraintes de revenir à un académisme artificiel et prérévolutionnaire qui était étranger à toutes les traditions russes dans le domaine des arts visuels et qui avait été importé arbitrairement par Pierre le Grand (...). C'est la littérature qui exerçait l'influence la plus profonde et la plus large sur les masses. Certaines oeuvres (...) purent franchir les écueils du dogmatisme doctrinaire et sa tailler une place importante en tant qu'oeuvres littéraires. Mais avec le temps, la chose devint de plus en plus difficile (...) L'impact sur le public russe rendit le parti extrêmement méfiant à l'égard des écrivains. Il ne suffisait pas de censurer ou d'interdire la publication. Il était toujours possible de glisser des significations cachées. Ainsi se forma progressivement un public capable de lire entre les lignes. Un langage "second" se constitua, qui servit à aller au-delà de la "réalité seconde" et permit de renouer avec la réalité vécue. On comprend que les écrivains durent, en tant que groupe constitué et proportionnellement à leur nombre, un des secteurs les plus persécutés de la population russe. Sur les 700 écrivains qui participèrent au premier Congrès des écrivains en 1934 - et dont plus de 70% étaient âgés à l'époque de moins de 40 ans - seulement 50 vivaient encore en 1954 pour participer au deuxième Congrès des écrivains. Beaucoup d'entre eux, certes, étaient morts à la guerre, mais les chiffres n'en demeurent pas moins éloquents.

Bien que la littérature officielle du parti eût fait un usage pléthorique des citations de Lénine,le fait d'associer son nom à la doctrine du réalisme socialiste est dû à une déformation de ses écrits : l'article fondamental de Lénine sur la question, L'Organisation du parti et la littérature du parti a été écrit en 1905, à un moment où le parti émergeait de la clandestinité, et il traitait en fait des textes politiques et de propagande. Corrigeant les déformations que les idées de Lénine avaient subies sa veuve, Nadejda Kroupskaïa, établit en 1937 que l'article cité plus haut et d'autres textes similaires de Lénine n'avaient rien à voir avec la littérature en tant qu'art. Jusqu'à ces dernières années, cette mise au point est restée ignorée, comme l'ont été les éclaircissements apportés par Lénine lui-même, dans une conversation avec Clara Zetkin : "Tout artiste, et tout individu qui se considère comme tel, a le droit de créer librement en accord avec son idéal personnel, et sans tenir compte de rien d'autre."

 

John BERGER et Howard DANIEL, Réalisme socialiste, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Louis-Marie MORFAUX, Esthétique marxiste, dans Vocabulaire d'esthétique, PUF, 2004. Jean-Michel PALMIER, Esthétique, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1999.

 

ARTUS

 

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8 janvier 2018 1 08 /01 /janvier /2018 13:32

    Tout d'abord le problème des fausses nouvelles (joliment appelés aujourd'hui "fake news") n'est pas très nouveau. On le retrouve tout au long des siècles, de la propagation des rumeurs par voie orale ou écrite à la propagande officielle des Royaumes, des Principautés, des Empires et des Églises. On ne compte plus dans l'Histoire les événements causés par de fausses nouvelles qui trouvent un terreau fertile dans des mentalités collectives peu informées des réalités ou/et dans de multiples conflits sociaux, économiques et politiques et dans les différentes injustices. 

   Le cas contemporain des fausses nouvelles sur Internet est que ce moyen de communication multiplie à la fois leur vitesse de propagation et la multiplicité des canaux qui les répercutent dans la société. Non seulement les réseaux sociaux sont fait de multiples sites qui se relayent toutes les informations, fausses ou vraies, vérifiées ou erronées car incomplètes, mais la presse écrite, les organes audio-visuels, les organismes officiels s'en font l'écho sans beaucoup de discernement. Et très vite, car il s'agit de ne pas se faire doubler par la concurrence, à l'heure où les médias précisément sont aux mains la plupart du temps de propriétaires privés dont le seul souci souvent est de gagner de l'argent. On en arrive au point à considérer les tweets du Président TRUMP comme des déclarations officielles... Quand donc ignorera-t-on ces petits messages spontanés? 

On pourrait penser que, vu le niveau d'instruction de la majeure partie des citoyens en Occident notamment, d'où partent le plus souvent les fausses nouvelles (mais la Chine, la Russie et de nombreux pays s'y adonnent aussi...), celles-ci seraient tuées dans l'oeuf, tout simplement parce que, manquant de soubassement intellectuel, elles sont tout de suite en apparence fausses. Mais ce serait compter sans la manie manipulatrice des opinions publiques de tous les services de tous les Etats, la mise au service de ces fausses nouvelles, de toute une technologie d'information empruntée en grande partie à la publicité commerciale et la... crédulité malheureusement de nombreux citoyens qui, d'une manière ou d'un autre, y trouvent leur compte. Car ces informations confortent des opinions acquises pour des raisons de confort intellectuel. Car de nombreux acteurs voient en certaines informations le progrès de leurs positions dans la société. Car il est nettement plus facile de répéter ce qui est dit dans beaucoup d'endroits, par conformisme social ou/et paresse intellectuelle. 

De plus, les société occidentales sont constamment soumises à des flots continus de messages par de multiples canaux, poussés par de multiples intérêts, lesquels n'ont même pas la faculté d'analyser l'impact de leurs messages particuliers (car ils confient cette analyse par ceux même à qui ils achètent leur diffusion, soit les organes de... publicité!)...

Cet état de "surinformation" crée un effet bruit, les médias exploitant toutes les faiblesses psychologiques humaines à cet égard, qui troublent tous ceux (et même au-delà) n'ont pas le temps ou/et les moyens de faire un tri entre les vraies informations et les fausses. Ajoutons à cela une défiance des citoyens envers des informations "officielles", la persistance il faut le dire, de superstitions religieuses ou de méconnaissances des réalités, notamment scientifique. Ajoutons encore à cela, et c'est un registre très différent mais souvent mallheureusement mélangé à d'autres, une certaine culture du complot rattaché à de nombreux sujets, souvent très spécifiques. Tout cela se retrouve multiplié sur Internet.

Comme y faire face?

Tout d'abord en cessant de naviguer au hasard sur la Toile. Même si la navigation de ce genre recèle d'indéniables aspects ludiques. Si on choisit de le faire à un moment donné, se réserver mentalement un espace "de second degré".

 En choisissant sciemment d'ignorer certaines sources d'informations, même si on peu passer à côté de vraies informations, et en se focalisant sur certains sites nantis de certaines références solides.

Ensuite ne jamais, jamais, se fier pour une information à une seule source et rechercher en d'autres endroits des moyens de la vérifier. Le meilleur conseil que l'on pourrait donner, même il est vrai que cela oblige à un certain travail, est de comparer des sources d'informations radicalement différentes : à un site d'internet voir un organe de presse écrite, à une information radiophonique une recherche sur Internet.

Maintenant, sur Internet, les obstacles se multiplient pour la recherche de vraies informations. D'abord l'invasion des videos et des textes publicitaires qui parviennent à gêner les lectures et les visionnages. Ensuite, la baisse de sérieux dans de nombreux journaux - surtout ceux qui possèdent un site - pour la vérification et la précision des informations. Un critère peut aider : plus l'article est court, plus il y a des chances pour que de fausses ou imprécises informations s'y glissent. On ne compte plus, de plus, les mauvais titrages des articles et même des formulations emplis de fautes de grammaires et d'orthographes, voire emplie de contre-sens ou contenant plusieurs possibilités d'interprétation. Il faut absolument repérer les sites ayant la mauvaise habitude de se répéter sous de multiples variantes. Bien entendu, ne pas se laisser abuser par des titres à la véracité tellement évidente que le contenu puisse être facilement avaler, genre Il neige ou il fait froid ou encore C'est la canicule! parfois commis par un journal parisien bien connu. Regardez en tout cas toujours les références, les références, les références, et pas seulement le nom de celui qui a rédigé l'article ou fabriqué la video...

Mais tout cela est difficile... Car Internet est en train de descendre rapidement dans les critères d'informations valables, non seulement au niveau de la présentation mais également du fond. Certains pensent même que la défiance existante envers les pouvoirs publics et les organes d'information (écrits et audiovisuels) pourraient s'accroitre rapidement dans les prochaines années et s'étendre à Internet. Au point que, même si les clics et les claques augmentent constamment (je veux écrire les clics par une touche de clavier sur la flèche de votre écran) (et les rapides changements de site en cliquant sur tous les liens qui se présentent), notamment parce que la comptabilité des connexions est réalisée à partir de ces clics et de ces claques, la crédibilité des informations qui y circule subit la chute... Dont le premier effet dommageable est de détourner les citoyens de la recherche même des informations... Et d'accroitre leur individualisme et de blinder encore davantage leur bulle de relations sociales. Chacun dans son smartphone! 

Cet article d'humeur traduit une certaine exaspération d'un internaute actif. 

 

RAGUS

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7 janvier 2018 7 07 /01 /janvier /2018 16:23

    L'expression "Jeune École" désigne un groupe de théoriciens navals français qui, sous l'autorité de l'amiral Hyacinthe Laurent Théophile AUBE (1826-1890) s'oppose aux doctrines officielles à la fin du XIXe siècle. Ce groupe se donne lui-même ce nom, ce qui donne l'idée qu'il y aurait sans doute à faire une étude sociologique sur un genre des conflits internes aux armées (parmi d'autres) entre conflits de génération et tensions hiérarchiques. Comment des conflits directement liés aux objectifs et aux buts des armées peuvent-elles naître et s'exprimer dans un corps d'une institution où la discipline hiérarchique est érigée en dogme, avec tout son réseau de conditionnements et de punitions en cas de transgression. Suggestion aussi valable pour d'autres corps dont les membres sont soumis à un strict "devoir de réserve" (police, gendarmerie, voire pompier). Une des explications de cette possibilité d'éclosion de débats au sein d'une institution où ce terme signifie séditions, est représentée par l'environnement social global, où varie les possibilités d'expression des citoyens sur toutes sortes de sujet. Précisément, la société française est alors traversée par toute une série de conflits concernant notamment l'armée et pour tout un mouvement favorable à la liberté de la presse. 

     Compte tenu des difficultés budgétaires de la marine, sacrifiée au réarmement terrestre après 1870, ce groupe juge irréaliste le maintien d'une stratégie du fort face à la Royal Navy. Il propose une stratégie du faible au fort compensant l'infériorité numérique de la flotte par l'adoption d'armes révolutionnaires censées assurer la victoire à moindre frais. Formé à l'école des guerres coloniales - ce qui éclaire son engouement pour les petites unités et le facteur technologique - AUBE critique dès 1874 le primat des bâtiments de ligne, trop coûteux et trop vulnérables aux torpilles, puis développe une vision trifonctionnelle de la marine future :

- les torpilleurs assureraient la défense rapprochée du littoral et disloqueraient les forces de blocus ;

- les bâtiments de ligne parachèveraient au large la destruction des escadres adversaires ; 

- les croiseurs, attaquant sur toutes les mers du globe,saturerait la défense et anéantiraient le commerce anglais.

Entièrement dépendante du large depuis son industrialisation massive (au détriment d'ailleurs de son agriculture), la Grande Bretagne ne résisterait pas à cette saignée. Ainsi, les nouvelles données matérielles déclasseraient les enseignements de l'Histoire et inverseraient la hiérarchie traditionnelle de la stratégie navale au bénéfice de la guerre de course : simple expédient des marines inférieures à l'ère classique,celle-ci primerait désormais la guerre d'escadres et annulerait la matrice du large.

Pour doter les corsaires français d'un réseau mondial de base-relais, AUBE plaide l'expansion coloniale à outrance ; réfutant les considérations humanitaires, il prône le torpillage des paquebots et le bombardement des villes côtières comme les plus sûrs moyens de dissuader les agresseurs potentiels et de conclure rapidement les guerres (perspective terroriste qui annonce les théories de DOUHET pour l'armée de l'air). Aussi son passage au ministère de la Marine (1886-1887) contribue-t-il à la dégradation du climat international. AUBE durcit sa doctrine en prêtant au torpilleur une capacité océanique dont il est dépourvu et en réduisant le trinôme initial torpilleur/cuirassé/croiseur au binôme torpilleur/croiseur, alors même que la Royal Navy se dote de contre-torpilleurs lourds, puis reprend la course aux cuirassés.Mais ses "torpilleurs autonomes" et "bateaux canons" manquent de rayon d'action, d'endurance et de stabilité, sont des échecs, si bien qu'AUBE admet que les bâtiments lourds conservent leur légitimité.

Contre le dogmatisme de l'école historique, AUBE fonde son analyse (La guerre maritime et les ports français, 1882 ; De la guerre navale, 1885) sur le caractère changeant di contexte international et surtout des instruments disponibles. Il estime que les enseignements des grandes batailles du passé sont rendus caducs par l'apparition de moyens nouveaux comme la mine ou la torpille, qui fonctionnent comme des égalisateurs de puissance, comme le figure beaucoup plus tard, l'arme atomique. Il propose d'en tirer parti dans le cadre de stratégies nationales adaptées à chaque pays et à chaque situation. Il situe sa réflexion pour la France bien entendu, mais également bien au-delà, ce qui explique les nombreuses traductions étrangères de ses ouvrages (Autriche, Italie, Japon, Allemagne, et même Grande Bretagne...). Malgré l'échec de sa politique au Ministère de la marine, ses principes trouvent bien des oreilles attentives. 

Ses disciples continuent d'ailleurs à proclamer "la mort du cuirassé" jusqu'aux début du XXe siècle. Ses successeurs directs, notamment le journaliste Gabriel CHARMES et le commandant Z et Henri Montéchant (Les guerres navales de demain, 1891 ; Essai de stratégie navale, 1893), donnent à ses idées une tournure dogmatique, encore aggravé par des choix techniques défectueux, dont AUBE lui-même est en partie responsable. Les thèses plus mesurées de l'amiral BOURGEOIS (Les Torpilleurs, 1888) et de l'amiral FOURNIER (La Marine nécessaire, 1899) ne pourront prévaloir contre cette tendance. Il en résulte des errements qui discréditent plus tard le Jeune Ecole de façon durable.

De puissants mobiles extra-stratégiques contribuent à cette hérésie : la Jeune Ecole traduit les rancoeurs des officiers-mécaniciens contre une amirauté plus ou moins verrouillée par les élites traditionnelles, d'où la politisation croissante de la rivalité entre le torpilleur "démocratique" et le cuirassé "réactionnaire". L'état désastreux de la marine française au moment de Fadocha sanctionne ce débat surréaliste, mais les radicaux ramènent la Jeune École rue Royale (au Ministère de la Marine) en 1902-1905, période pendant laquelle le ministre PELLETAN mise sur le sous-marin. Il faut attendre le triomphe de l'école machinante, après 1905, pour que la marine revienne à des vues plus classiques.

En dépit des aberrations dans lesquelles elle finit par sombrer, la Jeune École a le mérite en fin de compte de chercher à définir une stratégie adaptée aux marines des puissances continentales, ce qui explique qu'elle ait fait de nombreux émules hors de France (notamment en Allemagne). Si les idées d'AUBE sont finalement invalidées au plan stratégique par l'issue de la Grande Guerre - les Alliés réussissant in extremis à garder la maîtrise de la mer -, elles s'avèrent prophétiques au plan tactique et opérationnel : les escadres cuirassées sont paralysées par la menace sous-marine dès 1914 et les U-Boots portent des coups terribles au commerce de l'Entente en 1917-1918. D'où la résurgence ultérieure des tendances technicises, que CASTEX ne réfute qu'au prix d'amendements considérables à l'orthodoxie Mahanienne. (Martin MOTTE, Hervé COUTEAU-BÉGARIE).

   Les différentes influences qui donnent à la Jeune Ecole toute son importance, outre la diffusion de ses idées, non seulement au sein de l'institution militaire mais également dans l'opinion publique, s'expliquent également par deux problématiques majeures : l'économie des industries militaires navales, notamment les programmes lancés dans les chantiers navals, ensemble de dynamiques industrielles et d'intérêts qui peuvent être très contrariés et le balancement constant, qui se retrouve dans les budgets militaires et les commandes d'armements, entre des impératifs de défense territoriale terrestre et des impératifs coloniaux. 

 

Théophile AUBE, A terre et à bord : notes d'un marin, 1884 ; De la Marine française, Rochefort, 1874 ; Un nouveau droit maritime international, 1875 ; Entre deux campagnes, 1881 ; La guerre maritime et les ports militaires de la France, Berger-Levrault, 1882 ; Italie et Levant, 1884. 

P. MASSON, Histoire de la marine, Paris/Limoges, Lavauzelle, tome II, 1983. T. ROPP, The Making of a Modern Navy, Annapolis, Naval Institute Press, 1987.

Martin MOTTE, Jeune École, dans Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et Jean KLEIN, PUF, 2000 ; Une éducation géostratégique : la pensée navale française de la Jeune École à 1914, Economica, 2004.  Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

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6 janvier 2018 6 06 /01 /janvier /2018 13:07

  Herbert RICHMOND, officier de Marine royale de 1885 à 1931, décrit parfois comme le plus brillant officier de sa génération, est également un historien et un stratégiste naval, reconnu comme le MAHAN britannique. Brillant intellectuel, il n'hésite pas à prendre le contrepied de sa hiérarchie, menant une révolution intellectuel à la royal Navy, qui lui vaut tôt une retraite comme cadre d'active. C'est sans doute rendre un grand service à ses idées, car loin d'être un exil doré comme le conçoivent beaucoup le cantonnement à des tâches d'enseignement, cela lui permet de multiplier les interventions hors et en direction de publics variés.

Il est reconnu en fait comme un stratégiste qui ajoute bien des éléments aux réflexions de MAHAN, notamment en 1992 lorsque le Naval War College de Newport (Rhode Island), réunit des experts du monde entier pour examiner ses oeuvres . 

 

Une carrière soutenue dans l'enseignement militaire grâce à des amitiés et de solides convictions

    Herbert RICHMOND, officier et intellectuel autodidacte a bien connu CORBETT, lequel l'a encouragé, en 1907, alors qu'il est seulement capitaine de vaisseau, à commencer son ouvrage fondamental d'histoire maritime, The Navy in the War of 1739-1748. La publication est retardée jusqu'en 1923 à cause de la guerre, mais entre-temps, en 1912, RICHMOND apporte sa contribution à la création de la revue Naval Review, publication de diffusion restreinte et moyen de promotion de la réflexion parmi les officiers. Malgré ses heurts avec les autorités militaires, cette revue a prospéré et continue encore. 

Quand éclate la Première Guerre Mondiale, il est adjoint au directeur des opérations navales au War Staff pour la création du quel il fut très enthousiaste. Malheureusement, il lui est impossible de travailler avec les deux grandes figures qu'étaient alors FISHER et CHURCHILL, et il quitte l'Amirauté sur sa demande. La réputation de RICHMOND, le "jeune Turc" au franc-parler, le provocateur, le tient à l'écart de la politique navale globale pour le restant de la guerre.

En tant que commandant d'un cuirassé de la Grand Fleet, il peut cependant avoir quelque influence sur la pensée de l'amiral BEARRY et sur son état-major après que ce dernier succède à JELLICOE à la fin de 1916. RICHMOND a alors quelques idées intéressantes sur une politique un peu plus offensive en Méditerranée capable de dissuader les sous-marins allemands d'attaquer les navires de commerce ; il est aussi partisan de l'utilisation de la flotte aérienne pour attaquer la flotte allemande dans ses bases. Cependant, étant un ami de CORBETT, il n'est pas favorable à une action qui ferait courir des risques à la flotte elle-même. 

Les bonnes relations qu'il entretient avec BEATTY permettent à RICHMOND de diriger le Naval ,War College au moment où il se reconstitue à Greenwich en 1920 ; il devient alors contre-amiral. Il commande la station des Indes orientales de 1923 à 1929 et, par la suite, il est le premier commandant de l'Imperial Defence College (aujourd'hui le Royal College of Defence Studies). Il voit parfaitement que l'intérêt de la Grande Bretagne appauvrie se porte sur les navires de ligne de moindre tonnage et RICHMOND va jusqu'au bout dans ses idées. Dès 1921, pendant la Conférence de Washington, sous l'anonymat, dans le Times, il remet en question le besoin des grands tonnages et les navires de ligne de 35 000 tonnes. En novembre 1929, il demande l'abandon des navires de ligne existants et leur remplacement par des croiseurs de 10 000 tonnes. Ses idées ne heurtent pas seulement une partie de l'état-major britannique ou même américain, elles gênent considérablement les plans des industriels rattachés aux chantiers navals et RICHMOND reçoit un blâme officiel. Après cela, on se doute qu'il quitterait le service, et lorsqu'il est amiral, il prend sa retraite et se met à écrire et faire des conférences. Il est nommé à la chaire d'histoire navale et impériale à Cambridge en 1934. Deux ans plus tard, il devient principal du Downing College de Cambridge et le reste jusqu'à sa mort. 

Après avoir quitté le service, RICHMOND écrit des livres, des articles et des textes de conférence sur l'histoire maritime et la politique navale contemporaine. Dans tous ses écrits, il se situe dans le sillage des COLOMB et des CORBETT, insistant sur la suprématie des communications maritimes, élément crucial à la fois pour la compréhension de la stratégie et pour la sécurité de lEmpire britannique. Il souligne avec force l'importance des leçons d'histoire, convenablement et scientifiquement dispensés, pour comprendre les forces dynamiques de la stratégie maritime. RICHMOND reconnait l'importance des navires de ligne (quel qu'en soit le tonnage) pour la maîtrise des mers, mais il est d'accord avec CORBETT "dans son refus de penser que la grande bataille qui amenait la décision était le but de toute guerre navale".

Herbert RICHMOND souligne l'importance des opérations combinées et les facteurs de succès comme une planification sérieuse, une bonne liaison entre le commandement à la mer et le commandement à terre, éviter les défenses fixes, la nécessité de s'emparer de la maîtrise de la mer en contenant au moins les forces navales adverses partout ailleurs. Dans le contexte des leçons de la Première Guerre Mondiale, il est naturel de souligner plus particulièrement la défense du commerce maritime, le blocus et les droits des belligérants ; il attire l'attention sur l'importance des bases navales. Les écrits de RICHMOND reflètent les problèmes d'une marine face à un monde où les contraintes de la stratégie maritime devenaient de plus en plus nombreuses et diversifiées, mais où les ressources économiques de la puissance britannique n'étaient clairement plus en mesure de défense la sécurité de l'Empire. (Eric GROVE)

   

Herbert RICHMOND, Tne Navy in the War of 1739-1749, Cambridge University Press, 1920, en deux volumes consultables sur le site archive.org ; Sea Power in the Modern World, 1934. Voir dreadnought Project.org. 

Arthur MARDER, Portrait of an Admiral, Londres, 1952. D. M. SCHURMAN, the Education of a Navy : The deveelopment of British Naval Strategic Thoughts, 1867-1914, Chicago, 1965.

Eric GROVE, Herbert Richmond, dans Dictionnaire de la stratégie, Sous la direction de Arnaud BLIN et de Gérard CHALIAND, tempus, 2016.

 

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5 janvier 2018 5 05 /01 /janvier /2018 13:01

      Méconnu en France, voire inconnu, le professeur américain Hugo Adam BEDAU est bien connu en revanche aux Etats-Unis pour son activité contre la peine de mort et son ouvrage, beaucoup utilisé, sur la désobéissance civile. 

Professeur de philosophie émérite à l'Université de Tufts (près de Boston, Massachusetts, Etats-Unis), il est appelé par Stuart TAYLOR Jr, comme une "autorité dans la lutte contre la peine capitale". Il obtient son diplôme de doctorat en 1961 à l'Université Harvard et enseigne ensuite au Dartmouth College, à l'Université de Princeton et au Reed College avant de rejoindre Tufts en 1966. Retraité depuis 1999, il est membre fondateur de l'American Civil Liberties Union pour qui il écrit sur la peine de mort. Il est l'auteur de nombreux livres sur la peine de mort, non traduits en Français, comme The Death Penalty in America (1964), the Courts, the Constitution, and Capital Punishment (1977), Death is Different (1987) et Killing as Punishment (2004). Il est co-auteur également de In Spite of Innocence (1992).

A l'occasion de la retraite de Hugo BEDAU, Norman DANIELS écrit, à propos de son livre sur la peine de mort en Amérique, que "c'est le premier exemple dans ce siècle de l'application systématique de compétences philosophiques académiques pour une question pratique, et donne le point de départ dans l'éthique pratique de l'étude philosophique de la peine de mort" (approximatif). Il écrit en 1969 (éditions Pegasus) Civil Disobedience : Theory and Practice, suivi d'un dernier volume sur la théorie de la désobéissance civile en 1991 (Civil Disobedience in Focus, Routledge). 

      Il définit dans son article On Civil Desobedience, publié dans Journal of Philosophy en 1961, l'acteur de la désobéissance civile. "Un individu commet un acte de désobéissance civile si et seulement si il agit de manière illégale, publique, non-violente, et délibérée dans l'intention de s'opposer à une des lois, politiques ou décisions de son gouvernement". Dans Civil Disobedience in Focus, il détaille les questions entourant la désobéissance civile, discutée  et pratiqué depuis au moins 399 av JC, et dans la foulée d'événements récents comme la protestation sur la Place Tienanmen en Chine. Ces questions sont toujours d'une grande pertinence. Il présente tous les matériaux de base, classiques et philosophiques, nécessaires à une évaluation de la nature et de la justification de la désobéissance civile. Il présente également une interprétation de la réflexion d'éminents penseurs contemporains comme RAWLS. Hugo Adam BEAU expose dans son introduction les enjeux contemporains de la désobéissance civile.

Hugo Adam BEDAU, Civil Desobedience in Focus, Taylor & Francis Ltd, 1991 ; Civil Desobedience : Theory and Practice, Macmilan Pub Co, 1969. On peut se procurer ce dernier livre sur le site AbeBooks.fr. 

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