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6 décembre 2017 3 06 /12 /décembre /2017 12:51

  Ecrits juste après les bombardements atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki, en 1945, ces petits textes de Denis de ROUGEMONT (1906-1985), directeur littéraire, écrivain, philosophe et professeur universitaire suisse, lié au personnalisme et militant du fédéralisme européen, n'ont pas pris (malheureusement, pourrait-on écrire) beaucoup de rides. L'auteur fait suivre ces 18 textes d'un appendice, l'un sur l'expérience atomique qui précède ces bombardements, l'autre sur le point de vue du général J.-F.-C. FULLER.

   Choqué à la nouvelle de ces explosions nucléaires rayant de la carte deux villes japonaises, Denis de ROUGEMONT écrit notamment parmi ces "lettres", La guerre est morte, étant à ce moment-là à Lake George (New York), le 12 août 1945.

"On nous parle d'armistice depuis hier. Est-ce encore une de ces fausses nouvelles comme cette guerre en a vu tant, qui ne font qu'anticiper d'un ou deux jours sur la réalité? La libération de Paris a été fêtée un soir à New York, démentie le lendemain, confirmée quelques jours plus tard. Effet manqué. C'est pourtant, d'une manière symbolique, la date capitale de la guerre. De même la victoire en Europe nous fut annoncée en deux temps, laissant la foule de Times Square perplexe. Cela n'est pas sans conséquence pour le moral de la population. Rien de plus malsain que de couper court à un élan de soulagement collectif, après des années de discipline et de souci. L'explosion vitale et délirante qui devait marquer la fin d'une ère a fait long feu. On dit que les accidents de ce genre, dans divers ordres, sont souvent à l'origine d'une névrose...

Mais cette fois-ci, prématurée ou non, la nouvelle de la fin de la guerre se trouve déclassée par la Bombe. Nous n'aurons pas de Onze Novembre, parce que nous venons d'avoir un Six Août, et que c'est à partir de la Bombe, non de la paix, que l'ère nouvelle sera comptée.

D'ailleurs, il s'agit moins de la naissance d'une paix que de la mort subite de la guerre. C'est c'est la guerre en général qui vient d'être atteinte en plein coeur. Voilà qui me frappe bien davantage que l'aspect scientifique de l'invention, ou que l'aspect criminel de son application à 300 000 Japonais non prévenus. La science ira beaucoup plus loin. les morts seront oubliés dans une génération. Mais quelque chose d'irréparable s'est produit. (...)".

  Sur un mode faussement badin, provocateur, absurde, Denis de ROUGEMONT met en situation les questions métaphysiques, toujours d'actualité, qu'ont suscitées, au lendemain de la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, les destructions par bombe nucléaire d'Hiroshima et de Nagasaki. "Quel est le sens de la vie si elle finit demain? Qu'est-ce que cette mort de l'homme causée par son génie? Pourquoi l'intelligence conduit-elle au suicide?" Au fil des réflexions émises par les différents protagonistes, on est saisi de constater que tant d'années après la rédaction du texte, les hypothèses théoriques émises comme des conjectures, ont été conduites par les Etats-Unis comme un but à atteindre : "A l'arme planétaire correspond donc une communauté universelle, qui relègue les nations au rang de simples provinces". Par là, il pointait l'un des ressorts les plus puissants de la réalité de l'actuel Empire américain. Cet ardent défenseur d'une Europe fédérale et d'un gouvernement mondial croyait-il vraiment qu'il fallait une menace planétaire pour provoquer l'union sacrée du genre humain? On peut se le demander encore aujourd'hui face à l'immense défi que représente pour l'humanité le changement climatique en cours. Si la menace nucléaire n'a pas suffit, peut-être la menace d'une possible extinction le sera...

  Publiés auparavant dans divers quotidiens et hebdomadaires, ces lettres ici rassemblées, adressées à un correspondant imaginaire, restent d'une sinistre actualité.

 

Denis de ROUGEMONT, Lettres sur la Bombe Atomique, Gallimard, 1946, 130 pages. Rééditions nombreuses, entre autres aux éditions La Différence, collection Minos, 2015. 

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5 décembre 2017 2 05 /12 /décembre /2017 12:55

   Joseph Marie SERVAN DE GERBEY est un général français de la Révolution et de l'Empire. Collaborateur à l'Encyclopédie de DIDEROT et d'ALEMBERT, il est ministre de la guerre dans le cabinet girondin formé en mars 1792. Il commande l'armée des Pyrénées occidententales avant de démissionner pour raison de santé. Il est interné pendant la Terreur et libéré en 1795 où il réintègre l'armée. Sous le consulat, admiratif avec des limites de BONAPARTE, il est président du conseil des revues et admis à la retraite en 1807. Il est toujours resté en contact avec les milieux républicains de la Décade philosophique. 

 

   Joseph SERVAN DE GERBEY est l'auteur d'un ouvrage, Le Soldat citoyen, écrit en 1771 et publié en 1780, dans lequel il élaborait un plan destiné à transformer de manière radicale la constitution des armées. Il était opposé à certains usages militaires courants dans les armées de l'Ancien Régime. En particulier, il était défavorable à l'usage de milices pour compléter les effectifs et il s'opposait à l'avancement des officiers selon des critères autres que ceux du mérite. Il soulignait également la nécessité d'améliorer la solde, les uniformes et la nourriture et il réclamait une meilleure éducation militaire pour les soldats et les officiers. SERVAN préconisait une armée de citoyens soldats pour des raisons morales autant que stratégiques. le passage des citoyens au service de la nation aurait pour effet, selon lui, d'ouvrir l'esprit des recrues et les motiverait pour défendre les intérêts et les valeurs de l'armée en temps de paix pour des travaux d'utilité publique. Ses idées recoupaient les propositions de MACHIAVEL tout autant que celles des philosophes du XVIIIe siècle. Avec la Révolution, ses propositions, comme celles de GUIBERT, trouvèrent rapidement leur application et aidèrent à transformer radicalement la manière de conduire la guerre. (BLIN et CHALIAND)

    Il est aussi l'auteur d'une Histoire des guerres des Gaulois en Italie ainsi que de plusieurs articles militaires publiés dans l'Encyclopédie méthodique de Charles-Joseph PANCKOUCKE. 

 

Joseph SERVAN DE GERBEY, Le soldat citoyen, ou Vues patriotiques sur la manière la plus avantageuse de pourvoir à la défense du royaume, 1780. Disponible sur le site Gallica de la BNF ; Tableau historique de la guerre de la révolution en France, 1808. Disponible également sur le site Gallica de la BNF. 

Eugène CARRIAS, La Pensée militaire française, 1960. Jean-François LANIER, Le Général Joseph Servan de Gerbey, Pour une armée au service de l'homme, auto-édition, 2002. Ce dernier ouvrage, qui n'est pas une biographie, nous met en contact avec de nombreux documents de nature diverse qui indiquent un engagement continu de 1792 à 1808.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Les éditions Perrin, tempus, 2016.

 

 

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4 décembre 2017 1 04 /12 /décembre /2017 12:06

    Lazare Nicolas Marguerite CARNOT, mathématicien, physicien, général d'Empire et homme politique français, est surnommé "L'organisateur de la Victoire" ou "Le Grand Carnot". Il participe aux guerres révolutionnaires et napoléoniennes, notamment à la campagne des Cent Jours. 

 

   Une carrière contrastée et chaotique comme la Révolution

   Entré à l'école militaire en 1771, Lazare CARNOT en sort officier de génie en 1773. Il se fait connaitre dix ans plus tard avec son Éloge de Vauban (il n'est alors que capitaine au corps royal) mais doit attendre, comme d'ailleurs beaucoup d'autres, la Révolution française pour occuper les devants de la scène politique. Elu à la Législative et à la Convention, il vote la mort du roi le 17 janvier 1793. Auparavant, à la Convention, il fait décréter l'armement d'une nombreuse garde nationale et le licenciement de la gare du roi. Il est alors chargé de mission auprès de l'armée du Rhin, de l'armée des Pyrénées et de l'armée du Nord qu'il reprend en main après la trahison de DUMOURIEZ. En août 1793, il fait partie du Comité de salut public où il est chargé de l'administration de la guerre. Très vite, il développe ses idées sur la stratégie révolutionnaire;, qu'il énonce dans son Système général des opérations de la campagne de 1794. Élu au Directoire en 1795, il doit partir en exil après de 18 fructidor. En 1800, il revient brièvement comme ministre de la Guerre. Ecarté du pouvoir, il passe ses loisirs à la rédaction de textes militaires et scientifiques. Il produit, entre autres, De la défense des places fortes (1811), traité dans lequel il développe ses théories sur la défense active. En 1814, l'empereur NAPOLÉON le convainc de revenir sur la scène publique. Il est rapidement nommé général de division, alors qu'il débute comme simple officier, et devient gouverneur d'Anvers. Il devient ministre de l'intérieur de NAPOLÉON durant les Cent-Jours, et, après l'abdication de ce dernier, prend la tête du gouvernement provisoire avant d'être écarté par FOUCHÉ. Il finit en exil (bannissement pour régicide en 1816) à Varsovie puis à Magdebourg. 

La guerre, selon CARNOT, est un acte de violence qu'il fait pousser à l'extrême. A cet effet, il faut provoquer chez les soldats la haine de l'ennemi. La posture stratégique de choix est l'offensive (à outrance) ; l'objectif est l'anéantissement total de l'adversaire. Pour annihiler celui-ci, il faut le connaître. Développer un système de renseignements de premier ordre et encourager l'utilisation d'espions devient une nécessité. Fondée sur le mouvement, l'attaque et la rapidité de décision, l'armée nouvelle nécessite une qualité de commandement supérieure à tous les échelons. La concentration des forces et la recherche de la bataille complètent ce tableau de la guerre révolutionnaire : engagement à "six contre un", attaque sur les flancs de l'arrière plutôt que sur le front. Ces idées, pour la plupart seront adoptées par les généraux de la Grande Armée.

Lazare CARNOT fut un administrateur militaire tout autant qu'un stratège. Il sut réorganiser une armée affaiblie en mettant à sa tête des généraux jeunes et motivés qu'il entourait de techniciens capables de moderniser la machine de guerre française et d'accélérer la fabrication d'armement. Il réorganisa la base de son armée avec la levée en masse, qui deviendra le marque de la Grande Armée, et grâce à laquelle il réunit un effectif d'un million d'unités dès la fin de l'année 1793. CARNOT sut exploiter au moment opportun les changements sociaux et politiques de la Révolution pour transformer l'armée française en l'améliorant sensiblement. (BLIN et CHALIAND)

 

 

   Une oeuvre théorique influente sue le long terme

   Son oeuvre n'est pas que militaire loin de là. Il est également connu pour ses travaux scientifiques. Dans son Essai sur les machine en général de 1783 (édité en 1786), il précise les lois du choc et énonça la loi de conservation du travail. Métaphysique du calcul infinitésimal (1797), Géométrie de position (1803), le fait apparaitre comme l'un des créateurs de la géométrie moderne, avec MONGE, avec lequel il participe à la fondation de l'École polytechnique. Il est également l'auteur des Principes fondamentaux de l'équilibre et du mouvement (1803).

    Participant de manière intense aux événements politiques, militaires, scientifiques, techniques de ces années de la Révolution, Lazare CARNOT est une figure complexe qui ne se résume pas à l'organisation décisive des armées. Il participe à des controverses tant politiques, stratégiques et tactiques qui, sans doute, n'ont pas été tranchées toutes dans son sens. Il n'a pas d'ailleurs, lui-même, comme beaucoup d'acteurs de la Révolution de position ferme pendant tous ses événements. S'il est anti-royaliste, c'est parce que tout l'Ancien Régime s'oppose à l'ascension de personnalités comme lui, et dans une certaine mesure à l'expression des Lumières (lui-même est Rosati et fonde d'ailleurs avec deux de ses anciens "collègues' la société des Belles Lettres), et il s'oppose ensuite à l'autoritarisme napoléonien.

Parmi ces controverses figurent des controverses techniques, ainsi sur l'art de fortifier, et une autre stratégiques et politique sur l'utilité des forteresses. Il adopte dans la première le nouveau système (la fortification perpendiculaire de MONTALEMBERT), mais dans la seconde se maintient dans la ligne classique de VAUBAN...  De sympathie pourtant girondine, il est appelé au Comité de Salut public en août 1793. Il apparait balloté comme beaucoup entre des menées (complotistes, diraient certains aujourd'hui) contradictoires, tantôt contre BABOEUF, puis contre ROBESPIERRE, accepte un temps d'être ministre de la guerre avant de démissionné, désapprouvant BONAPARTE. 

On peut dire que ce n'est qu'en géopolitique qu'il s'assume ; ainsi il assume le gouvernement révolutionnaire dont, parallèlement à ROBESPIERRE et SAINT-JUST, ayant en vue certainement beaucoup plus la position de France, militairement, face aux autres puissances, que, même s'il reste libéral et modéré, la théorie et la pratique de la Terreur (Rapport sur la suppression du Conseil exécutif, 1794). Parce que, au-delà des dissensions politiques, "la patrie est en danger"  ce qui requiert pour lui avant tout la mobilisation des masses. Et fidèle à un certain esprit géopolitique, il préfère de loin à l'exportation inconsidérée selon lui de la Révolution dans les républiques-soeurs et même à la conquête de frontières "naturelles", l'établissement de frontières sûres, enserrant des populations sincèrement attachées à la patrie. C'est cette position qui le fait mettre en retrait de toutes ces campagnes de l'Empire Français. 

En stratégie, il formule avec éclat (et avec l'aide d'officiers d'Ancien Régime) le nouvel art de la guerre des armées révolutionnaires (Système général des opérations militaires de la campagne prochaine, 1794) ; principes de la nation sous les armes et de la guerre de masse (le nombre des soldats compensant dans les débuts leur inexpérience) ; principes de la concentration des forces et de la destruction de l'ennemi principal par la bataille. Tous ces principes qui seront analysés, mises en pratique à l'appui, par plus tard JOMINI et CLAUSEWITZ. C'est surtout NAPOLÉON qui les met pratique, mais qui pendant la Révolution voient leur application amoindrie par l'antagonisme entre CARNOT voulant anéantir le commerce anglais en poussant l'offensive vers les ports du Nord, et ROBESPIERRE et SAINT-JUST voulant établir un nouvel équilibre continental en refoulant l'Empire au-delà du Rhin ; et par la formation même de CARNOT qui, officier du génie, voudra appuyer la guerre de masse et de mouvement par une prudente guerre de siège . D'où l'affaiblissement de ses directives lors des campagnes de 1796-1797 sur le Rhin et surtout en Italie envers BONAPARTE qui, empereur, critiquera son traité (De la défense des places, 1810). 

En tactique il préconise la fatigue de l'ennemi par les actions de petite guerre, l'observation de ses mouvements par espions et ballon captif, des rocades sur les ailes et un effort soutenu une fois le combat engagé : la colonne d'attaque.

Ingénieur du roi, stratège de la Terreur, ministre éphémère de NAPOLÉON, modèle du savant citoyen pour la République, Lazare CARNOR décline, avant JAURÈS, un type d'idéal et de stratégie : la défense du sol sacré de la patrie par le citoyen soldat. (Jean-Paul CHARNAY).

 

     De la défense des places fortes...

   Dans sa conclusion générale de son ouvrage De la défense des places fortes, on peut lire : "L'art de la défense n'est donc point, comme l'ont imaginé quelques personnes, celui d'éluder le choix à la faveur d'un rempart, mais, au contraire, celui de pouvoir se battre avec avantage un contre dix ; celui d'être sans cesse agresseur, lorsqu'on semblait condamné, par les circonstances, à être constamment chassé et poursuivi, à chercher perpétuellement quelque retraite nouvelle pour éviter d'être accablé par un ennemi supérieur. L'industrie est de convertir le système général de la défense en une suite d'attaques partielles, mais multipliées et combinées de manière à opposer toujours le fort au faible, sans cependant jamais compromettre une partie trop considérable de ses forces.

Si, pour éviter l'avantage que donne à l'assiégé les attaques faites de vive force par son adversaire, celui-ci prend le parti de procéder méthodiquement, et de s'emparer, pied à pied, de toutes les défenses de la place, ce qui constitue le grand principe des attaques de M. de Vauban, l'assiégé ne sera pas forcé pour cela de renoncer aux coups de main, qui doivent faire toujours la base de son système défensif ; mais il devra les combiner avec l'emploi des armes à feu, de manière que par le jeu alternatif des uns et des autres, il empêche l'ennemi de s'établir jamais solidement en aucun point.

Le véritable esprit de la défense ne consiste ni à livrer des combats intempestifs et trop inégaux, ni à faire de continuelles retardes, en se contentant de retarder la marche de l'assiégeant par une série de petits obstacles, mais à épier toutes les occasions de prendre celui-ci, sur le temps, par un coup de main inopiné, lorsqu'il s'affaiblit quelque part, pour s'étendre et pour embrasser, par son développement, les ouvrages de la place, et, au contraire, à le laisser tout d'un coup exposé au plus grand feu de la place, préparé pour cela, lorsqu'on le voit se réunir en masse. En général, on peut dire que contre les attaques faites par coups de main, il fait se défendre pied à pied ; et contre les attaques faites pied à pied, il faut se défendre par coup de main."

 

Lazare CARNOT, De la défense des places fortes, in Liskenne et Sauvan, Bibliothèque historique et militaire, 1846, Extraits (tome IV) dans Anthologie mondiale de la stratégies, Sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990 ; Eloge de M. le Maréchal de Vauban, A. Jombert Jeune, 1784, Disponible sur le site Gallica de la BNF ; Mémoire présenté au Conseil de la Guerre au sujet des places fortes qui doivent être démolies et abandonnées ou Examen de cette question : Est-il avantageux au Roi de France qu'il y ait des places fortes sur les frontières de ses Etats?, Barois l'Aîné, 1789. 

On trouvera d'autres extraits de l'oeuvre de Lazare CARNOT dans l'Anthologie mondiale de la stratégie : Système général des opérations militaires de la campagne prochaine (1794), A Michaud, général en chef de l'armée du Rhin, à Kirweiler, par Landau (1794), Vues proposées au Comité de salut public sur les résultats que l'on croit tirer aux frontière du Nord, de la campagne actuelle (1794). 

Jean-Paul CHARNAY, Lazare Carnot, Révolution et mathématique, 1984 ; Lazare Carnot ou le Savant Citoyen, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, Centre d'études et de recherches sur les stratégies et les conflits, Série historique, volume II, 1990. Marcel REINHARD, Le Grand Carnot, 1952.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et Jean KLEIN, PUF, 2000.

 

 

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2 décembre 2017 6 02 /12 /décembre /2017 09:42

   L'ouvrage méconnu aujourd'hui de Roger CAILLOIS (1913-1978), publié en 1954, est un essai qui oscille entre anthropologie et histoire qui replace une notion à la fois mythique et repoussoir dans le cadre industriel des sociétés modernes. C'est un livre encore hélas d'actualité malgré tous les changements des dernières années. Réédité récemment, Bellone fait référence à la figure mythologique aux origines incertaines mais probablement sabine, déesse de la guerre, identifiée avec la déesse grecque Ényo, honorée notamment dans la Roma antique, aux côtés du dieu Mars. 

    Roger CAILLOIS est un écrivain, sociologue et critique littéraire français, longtemps proche des surréalistes comme André BRETON, et qui, après sa rupture avec eux, se rapproche d'ARAGON (revue Inquisitions) et de Gaston BACHELARD. il est surtout connu à l'époque pour ses textes de littérature (fantastique entre autres). Il s'interroge, entre autres choses, sur la sympathie qui paraît régner entre les formes complexes du monde minéral et les figures de l'imaginaire humain. Sur le plan des recherches sociologiques, il s'est d'abord fait connaitre par un essai d'anthropologie et de sociologie intitulé L'homme et le sacré dans lequel il développe une théorie de la fête. En disciple de Marcel MAUSS, il contribue à la fondation du Collège de Sociologie avec Leiris et Georges BATAILLE. Dans son ouvrage suivant Le Mythe et l'homme paru chez Gallimard en 1938, CAILLOIS poursuit son analyse du mythe de la fête de façon plus systématique. Dans ce dernier livre, il propose une analyse du système rationnel du mythe et de sa signification. Dans un de ses derniers ouvrages sociologiques, Les jeux et les hommes, il tente de construire une épistémologie visant à saisir la structure rationnelle des rêves et de l'imaginaire en général.

 

   Roger CAILLOIS n'est pas reconnu pour sa pensée stratégique. Si ses lecteurs habituels, et les spécialistes de son oeuvre, ont trop souvent occulté ses textes sur la guerre, les historiens militaires et les stratégistes connaissent mal la pensée de ce touche-à-tout de grande érudition. Pourtant, au travers de son ouvrage remarquable, Bellone, ou la pente de la guerre, et de ses essais sur la guerre et le sacré (L'Homme et le Sacré), il a produit des textes (écrits dans les années 1950-1960) parmi les plus percutants et les plus originaux sur le sujet.

Il entrevit la guerre de manière évolutive, avec quelques périodes de ruptures profondes : de la guerre limitée pratiquée par une caste guerrière, celle-ci se métamorphose avec l'apparition de l'Etat moderne, dont elle devient le fondement. Surtout, celle-ci remplit une fonction analogue dans la société moderne à celle que la fête occupe ou occupait dans les sociétés primitives : "La guerre possède à un degré éminent le caractère essentiel du sacré : elle parait interdire qu'on la considère avec objectivité. Elle paralyse l'esprit d'examen. Elle est redoutable et impressionnante. On la maudit, on l'exalte." Mais, poursuit-il, "Pour qu'elle déclenche les réflexes du sacré, il faut qu'elle constitue un risque total pour une population tout entière. Il faut que chacun soit acteur ou victime d'une tragédie généralisée, ou une nation engage l'ensemble de ses ressources pour une épreuve décisive." Perçue alors comme d'essence divine, la guerre produit, toujours selon lui, ses propres prophètes : Proudhon, Ruskin, Dostoëvski. "Oui! dira ce dernier, le sang versé est une grande chose! La guerre, à notre époque, est nécessaire, sans elle le monde s'effondrerait".

Le parallèle que perçoit CAILLOIS entre guerre et fête offre une grille de lecture nouvelle de la problématique de la guerre, et notamment de la guerre totale. Peu exploitée, cette interprétation illumine pourtant certains des aspects les plus complexes du phénomène guerre et elle s'avère particulièrement utile pour appréhender les nouveaux conflits du XXIe siècle. Gageons que Roger CAILLOIS obtiendra dans les prochaines décennies la place qui lui revient parmi les grands penseurs de la guerre. (BLIN et CHALIAND). 

 

    Bien que non spécialiste de la question de la guerre, l'auteur de L'Homme et le Sacré a été encouragé par ses proches à livrer en deux fois son analyse de la question. L'essai se compose ainsi de deux parties : un retour historique sur l'histoire de la guerre, qui commence dans la Chine impériale mais qui passe bien vite à nos guerres de Seigneurs avant de lier la naissance de l'Etat moderne à la guerre et la démocratie à la conscription pour tous. Une lecture classique donc, mais bien référencée et extrêmement bien écrite. C'est la deuxième moitié qui est la plus originale. Roger CAILLOIS explique pourquoi une violence que tous considère comme un mal absolu est en fait également une expérience-limite qui se situe au coeur d'une nature humaine trop corsetée par une civilisation désenchanteresse. Il y a du sacré dans le bas-ventre de la guerre, qui explique peut-être en large part sa capacité à perdurer dans un système aussi internationalisé que le notre. Ce qui ne veut pas dire que la manière de la faire n'a pas évolué. Bien sûr, depuis 1954, certaines choses datent dans cet ouvrage : l'arme atomique n'est que brièvement évoquées dans la conclusion, le totalitarisme évalué un peu rapidement et le terrorisme est absent. C'est un livre qui ne permet pas de prendre en compte les questions de l'ingérence de la même manière qu'un Michael WALTZER a du le traiter dans son classique "Guerres justes et injustes", cinquante ans après. Mais la part accrue de la souffrance de la population civile est bien prise en compte, quant au large score sur le développement historique, il décrit des phénomènes qu'on ne détaillerait pas autrement aujourd'hui. Enfin, bien que sommaire, la vision anthropologique sur la part nécessaire de violence brute que la guerre vient assouvir en l'homme est convaincante pour beaucoup et délicieusement bien écrite. (Yaël HIRSCH, dans culture.com)

A noter que le texte de CAILLOIS est augmenté d'un éloge de la guerre pour le moins surprenant de PROUDHON et d'importantes pages de JÜNGER sur le sujet. L'ouvrage a été traduit en plusieurs langues et constitue une base, un début (il y en a d'autres...) de réflexion tout à fait pertinente pour les conflits actuels. 

    Devant la guerre, BATAILLE s'exprime sur les idées de CAILLOIS d'une manière que nous sommes prêt d'approuver. La guerre est allée à ses yeux, au bout du possible. Sans céder au pathétique, il écrit en 1951, à l'occasion d'une recension du livre de ce dernier, L'Homme et le sacré. Réédition que CAILLOIS fait suivre d'un appendice qui présente la guerre dans les sociétés modernes comme le pendant du paroxysme des fêtes. Au lieu de souscrire à cette conception dont il est pour une large part l'origine, BATAILLE déclare cette interprétation "choquante". Sans se désolidariser clairement de CAILLOIS, on le devine moins fasciné que lui par la guerre, plus porté à la lucidité qu'appelle "le tragique de l'homme actuel". Et c'est sur le spectre d'un "anéantissement total", celui dont Hiroshima a livré la "monstrueuse recette", qu'il achève le compte rendu du livre de CAILLOIS. Les guerres du XXe siècle excèdent par trop la part accordée aux fêtes sanglantes par les sociétés archaïques. BATAILLE n'est plus sensible à l'apocalypse. La guerre a rendu manifeste l'inhumain et ce ne saurait en tout cas, être pour lui prétexte à la littérature engagée. L'impossible s'offre dans la banalité et de cela, qui pourrait jamais se remettre? Qui pourrait aller contre? (Jean-Michel BESNIER).

     Il est vrai qu'une certaine forme de festivité sanglante qui apparait dans certains aspects de la guerre peut rendre attrayants cette analyse, et d'ailleurs, elle ne peut que complaire à bon nombre de praticiens de la guerre. Toutefois, avec l'Etat moderne et avec la guerre totale, nous sommes passé à un autre paradigme, à une autre signification de la guerre, froide et complètement rationnelle, qui fait fi d'un quelconque aspect festif des peuples qui s'y trouvent enrôlés, même si au niveau du recrutement et de l'adhésion à la guerre, cela peut être utile et reste très instrumentalisé. On atteint aujourd'hui la limite de validité d'une certaine forme d'analyse qui pourtant opère encore sur les esprits un certain intérêt. Roger CAILLOIS, néanmoins, continue d'attirer notre attention sur un aspect (celui de l'expérience définitive, du va-tout...) encore bien présent dans les esprits de stratèges et de stratégistes...

 

Roger CAILLOIS, Bellone ou la Pente de la guerre, Flammarion, Champs, essais, 2012, 285 pages.

Annamaria LASERA, Caillois, Fragments, fractures, réfractions d'une oeuvre, Padoue, 2002.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jean-Michel BESNIER, Georges Bataille : de la révolte au désespoir, dans La guerre et les philosophes, de la fin des années 20 aux années 50, Textes réunis et présentés par Philippe SOULEZ, Presses Universitaires de Vincennes, 1992.

 

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1 décembre 2017 5 01 /12 /décembre /2017 09:50

     Paul-Gédéon JOLY DE MAÏZEROY, officier et théoricien militaire français, est l'inventeur en 1771 du mot "stratégie" sous une forme modernisée, en tant que science du général. 

Hélleniste distingué, il s'inspire beaucoup de textes anciens de Grecs et de Romains que par ailleurs il traduit en français. Il ne se contente pas de les traduire, il en fait aussi des Traités, par exemple Traité sur l'art des sièges et des machines des anciens en 1778 ou Tableau général de la cavalerie grecque, composé de deux mémoires et d'une traduction du traité de XÉNOPHON (Le commandement de la cavalerie) paru en 1781. Il est d'ailleurs pour ces traductions nommé membre associé à l'Académie des inscriptions et belles-lettres en 1776. Très connu à l'époque, il entretient des échanges épistolaires avec FRÉDÉRIC II et d'autres personnalités. En public, il est l'adversaire de Jacques Antoine Hippolyte de GUIBERT (1744-1790). Il est aujourd'hui bien moins connu que ce dernier, qui fait figure de moderne alors qu'il apparait plutôt rattaché à l'ancienne école (Robert QUIMBY, The background of Napoleonic Warfare, Columbia University Press, 1957)). Malgré cela, sa pensée peut être considérée comme celle d'un tournant de la pensée stratégique occidentale (Thierry WIDERMAN, voir Dictionnaire de stratégie, PUF, 2006). 

 

     Paul Gédéon JOLY DE MAIZEROY combat au côté du comte de Saxe dans les campagnes de Flandre et de Bohême et participe à la guerre de 1756. Auteur du Cours de tactique théorique, pratique et historique qui paraît en trois volumes (1766, 1767, 1773), il publie sa Théorie de la Guerre en 1777 où il met en germe un certain nombre d'éléments qui trouvent plus tard leur application à l'ère napoléonienne, aux côtés d'autres produits entre autres par Pierre de BOURCET et GUIBERT. Il est également l'auteur d'un traité sur les stratagèmes permis à la guerre (1765) et d'un Mémoire sur les opinions qui partagent les militaires suivi du traité sur les armes défensives (1773). C'est l'un des théoriciens les plus stimulants de cette époque qui précède la Révolution. 

Tout d'abord spécialiste de la stratégie antique, il fait publier le célèbre traité de tactique (Taktika) de l'empereur byzantin LÉON et consacré ses premiers écrits à la guerre dans l'Antiquité qu'il compare à la guerre moderne. Il est persuadé que la guerre est un phénomène qui ne peut être compris qu'à travers une étude rigoureuse de l'Histoire, approche qui est reprise et développée au XIXe siècle par l'Ecole prussienne. Esprit curieux, MAIZEROY s'intéresse également aux formes de la guerre dans d'autres espaces culturels comme l'Empire ottoman et l'Asie (la première traduction de SUN TZU par J.J. AMIOR parait en 1772). Pour lui, l'art de la guerre possède un certain nombre de principes fondamentaux dont la valeur est immuable, aussi bien dans l'espace que dans le temps. Les innovations techniques affectent certains aspects de la guerre, mais sans en changer le fondement. Il introduit et utilise une terminologie de la guerre qu'il reprend aux anciens.

Il fait la distinction entre stratégie et tactique, le premier terme étant peu employé à son époque mais qui lui est familier de par sa connaissance approfondie de la littérature militaire byzantine. La tactique, au sens que lui donne MAIZEROY, se restreint à l'organisation de l'armée et à la disposition des troupes. Cet aspect de l'art de la guerre peut être formulé selon des lois quasi mathématiques. Cette opinion est guidée en grande partie par son admiration pour les Grecs et les Romains qui avenir, selon lui, élevé la tactique au rang de science exacte et qui maîtrisaient ses divers aspects à la perfection. Au sujet de la controverse sur l'ordre mince et l'ordre profond qui domine les débats en cette deuxième moitié du XVIIIe siècle, il adopte une position conservatrice en se déclarant en faveur de l'ordre profond, c'est-à-dire favorable à la puissance de choix plutôt qu'à la puissance de feu. La conduite des opérations constitue le deuxième volet de l'art de la guerre. C'est la stratégie ou "dialectique militaire", domaine flou où le nombre incalculable de combinaisons entre des éléments souvent imprévisibles interdit la mise en place de règles sûres. La stratégie représente la partie sublime de la guerre dans laquelle les facteurs moraux, politiques et physiques s'entremêlent et provoquent une infinité de situations possibles. La stratégie est à la fois le domaine du militaire et de l'homme politique. C'est une méthode de pensée tout autant qu'un guide pour l'action. (BLIN et CHALIAND)

 

Pour Alexandre DAVID, en définitive, "ce n'est pas sans raison que Maizeroey est tombé dans l'oubli. En effet, "l'interprète des plus grands maîtres s'est parfois égaré dans une admiration excessive des Anciens, quitte à se rendre peu sensible à la réalité militaire de son époque. En outre, la comparaison avec Guibert s'impose, car les idées très audacieuses de ce dernier ont parfois influencé celles de notre auteur, notamment concernant l'ordre oblique, ce qui démontre l'ascendant qu'avait l'auteur de l'Essai général de tactique. Toutefois, l'ouvre de Maizeroey mérite d'être redécouverte. Soucieux de braver les préjugés et la routine de son époque, ses écrits sont une constante invitation à réfléchir et à s'instruire. Ennemi des visions exclusives, il s'engagea contre l'opinion dominante en considérant la guerre comme une science, mais pas au point d'occulter la part de réflexion qu'il considérait comme essentielle dans la conduite de la guerre. C'est pourquoi il assimila celle-ci à une dialectique en actes, auquel il attacha un terme provenant des Anciens : la stratégie. La doctrine qu'il y attacha, fondée en partie sur la prévoyance, la manoeuvre, la vitesse et les marches combinées, fut également une réussite de sa méthode historique. Mais s'il est possible de déterminer l'originalité des idées de l'auteur, il demeure encore difficile d'en mesurer l'apport, d'autant plus que peu d'idées étaient réellement propres à ce "sçavant militaire". Il serait donc intéressant d'approfondir l'étude de ses écrits afin de savoir si l'élaboration d'un modèle français durant la seconde moitié du XVIIIe siècle est due aux seuls écrits de Guibert".

 

Paul Gédéon JOLY DE MAÏZEROY, Traité de tactique. Pour servir de supplément au "Cours de tactique", Nabu Press, 2012 ; Théorie de la guerre, où l'on explore la constitution et la formation de l'infanterie et de la cavalerie, leurs manoeuvres élémentaires, avec l'application des principes à la grande stratégie, suivie de mensurations sur la Stratégique, 1777, disponible sur le site Gallica de la BNF.

Eugène CARRIAS, La pensée militaire française, 1960. Jean-Paul CHARNAY, Essai général de stratégie, 1973. Emile LÉONARD, L'Armée et ses problèmes au XVIIIe siècle, 1958.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Alexandre DAVID, L'interprète des plus grands maîtres, Paul-Gédéon Joly de Maizeroey l'inventeur de la stratégie, Stratégique, 2010.1, n°99, disponible sur le site cairn.info.

 

 

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1 décembre 2017 5 01 /12 /décembre /2017 08:41

   Pierre Joseph de BOURCET fait partie de ces auteurs français en matière de stratégie oubliés, soit parce que même s'il leur doivent beaucoup pour leur carrière, soit parce que d'autres ont porté plus loin la réflexion et la notoriété durables, qui ont pourtant contribué pour beaucoup à l'éducation et à l'enseignement, ici, excusez du peu, de NAPOLÉON, et du coup, plus tard, parce les campagnes militaires de ce dernier ont été beaucoup étudiées, de CLAUSEWITZ. Actif de 1709 à 1780 (jusqu'au grade de lieutenant général des armées du roi, puis de Commandant en second du Dauphiné), il fait partie du génie militaire, spécialisé notamment dans les fortifications.

  

   Pierre de BOURCET est l'auteur d'un livre, Principes de la guerre en montagne (1788), écrit en 1775, fondé sur son expérience, et dont les principes généraux furent appliqués par Napoléon Bonaparte à qui il doit sa notoriété. 

Ingénieur militaire, il participe aux guerres de Succession d'Autriche (1740-1748) et à la guerre de Sept Ans (1756-1763). Après 1766, il est directeur de l'Ecole des officiers de Grenoble, et, avec GUIBERT et Joly de MAIZEROY, exerce une influence considérable sur l'organisation générale et les conceptions stratégiques de l'armée française. Les Principes de la guerre en montagne ne se limitent pas uniquement, comme pourrait le faire croire son titre, à la guerre de montagne. Le champ analytique développé par Pierre de BOURCET s'étend au phénomène stratégique dans son ensemble. Il divise la stratégie en deux catégories distinctes : l'attaque et la défense. Dans les deux cas, il est important de cacher ses intentions à l'adversaire. Il favorise la mobilité et la concentration des forces. Dans cette optique, il formule ses plans de campagne en établissant des points de ralliement autour desquels convergent ses armées qu'il fragmente en divisions. Selon BOURCET, le système divisionnaire est particulièrement lors des campagnes ayant lieu sur des terrains accidentés et montagneux. Espacés en colonnes, sur un front aussi large que possible, les divisions ont pour objectif d'aboutir au même moment en un point décisif, en général théâtre d'une bataille importante. Ce déplacement en colonnes a pour effet de prendre l'ennemi au dépourvu. Pour que ce genre de déplacement soit efficace, il faut que l'ordre de marche soit respecté et que les lignes de communications soient maintenues. Une bonne connaissance des réseaux routiers est nécessaire, et il est impératif que les convois de ravitaillement et les pièces d'artillerie suivent le mouvement des troupes. Afin d'exploiter l'effet de surprise, un bon général doit avoir plusieurs plans de réserve, au cas où l'ennemi découvrirait ses intentions. Les manoeuvres de diversions et la ruse constituent une part importante de la tactique. La défense est plus difficile que l'attaque car l'initiative est toujours entre les mains de l'attaquant. En revanche, elle nécessite moins de troupes. Le commandant chargé de la défense doit mettre tout en oeuvre pour deviner les intentions de l'adversaire afin de lui faire obstacle et de freiner sa progression. Pour cela, il doit mener une défense active : destruction des lignes de communication et des convois de ravitaillement de l'ennemi, sabotage de ponts et de routes. (BLIN et CHALIAND).

Pierre Joseph de BOURCET, Mémoires militaires sur les frontières de la France, du Piémont et de la Savoie, depuis l'embouchure du Va jusqu'au Lac de Genève, Levrau et Frères, an X ; Principe de Guerre de montagnes, Imprimerie Nationale, 1888 ; réédité en 2008 aux Éditions Economica (143 pages). Disponible sur le site Gallica de la BNF, en deux parties.

Cyrille BECKER, Relire Principes de la guerre de montagne du lieutenant général Pierre-Joseph de Bourcet, Economica, 2008. L'auteur analyse la perspective historique dans laquelle s'inscrit l'oeuvre de Bourcet, l'évolution du système d'état-major du 18ème siècle et bien entendu les Principes de guerre, leur esprit et leur influence.

Jean COLIN, L'Education militaire de Napoléon, 1900. B.H. LIDDELL-HART, The Ghost of Napoleon, New Haven, 1933.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. 

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30 novembre 2017 4 30 /11 /novembre /2017 13:16

    Cet gros ouvrage paru en 1886 destiné à servir de manuel de référence aux médecins légistes et aux magistrats, rédigé en partie en latin et dans un langage universitaire (allemand) afin de décourager les profanes, constitue un état du savoir fin-de-siècle sur la sexualité. Il peut être considéré comme une étude proto-sexologique dans laquelle puise par la suite largement, jusqu'à la terminologie, même si le contenu diffère grandement, le fondateur de la psychanalyse, Sigmund FREUD et tous ses disciples. Ouvrage très connu, très au-delà de son lectorat cible, et notamment dans quasiment tous les cercles mondains d'Autriche-Hongrie et même dans d'autres pays, il est l'une des premières monographies de la sexualité qui l'envisage dans ses aspect les plus divers : physiologie, biologie, psychologie, ethnologie, psychiatrie, etc. Dans le même registre, car c'est une époque où l'on discute beaucoup de sexualité dans le corps médical et chez leurs patients (ce qui fait beaucoup de monde...), on peut citer les oeuvres de MOLL et de Havelock ELLIS (Havelock ELLIS, Studies in the Psychologie of Sex, Watford, Londres, University Press, 1897).

     Psychiatre, KRAFFT-EBING (1840-1902) est professeur successivement à Strasbourg, à Graz et enfin à Vienne, où il remplace MEYNERT en 1889. Quoique peu favorable aux premiers travaux de FREUD sur les névroses ("Ça ressemble à un conte de fées scientifique", déclare t-il après la conférence de ce dernier sur "l'étiologie des névroses du 2 mai 1869), il cherche, néanmoins, à favoriser sa carrière universitaire en briguant pour lui, en 1897, avec NOTHNAGEL et HOCHWART, le grade de professeur adjoint (mais en vain à cause de l'antisémitisme ambiant). Son enseignement psychiatrique reste très classique. Il attache beaucoup d'importance aux facteurs héréditaires dans l'étiologie des maladies mentales, suivant en cela les idées de MOREL et de MAGNAN, son contemporain parisien. Mais c'est surtout dans le domaine des troubles sexuels qu'il apporte une contribution clinique originale avec son livre Psychopathia sexualis, où il étudie en particulier, les incidences médico-légales de la perversion et les nombreux problèmes posés aux tribunaux par les pervers sexuels. Mais cette étude reste purement descriptive et n'aborde que superficiellement le problème de la psychogenèse des troubles de la sexualité ; elle montre néanmoins combien le milieu médical et culturel de Vienne, où vit l'inventeur de la psychanalyse, est alors particulièrement réceptif aux études portant sur la sexualité (Jacques POSTEL). 

KRAFFT-EBING a rédigé un certain nombre d'autres ouvrages dont certains sont traduits en français : Sadisme de l'homme, sadisme de la femme, Petite Bibliothèque Payot, 2011 et Les Formes du masochisme. Psychopathologie de la vie sexuelle, Petite Bibliothèque Payot, 2010. 

       Loin de constituer une préhistoire de la sexologie, cet ouvrage assure déjà tout de même certains fondements conceptuels.

Dès la première édition, KRAFFT-EBING classe les pathologies sexuelles - il les considère comme des dégénérescence d'une sexualité "ordinaire", "normale", étant donné que cette dernière constitue surtout un idéal-type qu'autre chose, appartenant à une moralité ambiante aux contours indécis car plus ou moins appliquée dans les faits - en quatre catégories :

- paradoxie (libido-intempestive chez le jeune enfant ou la personne âgée) ;

- anesthésie (absence de libido) ;

- hyperesthésie (libido exaspérée) ;

- paresthésie (libido dévoyées. Appelée aussi "perversion de l'instinct sexuel". Dans cette catégorie sont décrits (et très amplement), l'homosexualité, le fétichisme, le sadisme et le masochisme. 

Ces quatre pathologie sont en outre classées dans la section névroses cérébrales, distinguées des névroses périphériques (pathologies relatives à la sensibilité des organes sexuels) et des névroses spinales (pathologies des centres d'érection et d'éjaculation, situées dans la moelle épinière). Elles sont des désordres fonctionnels du "sens sexuel", situé selon la plupart des auteurs de cette fin de siècle, dont lui-même, à la périphérie du cerveau. La définition de la perversion sexuelle (paresthésie) est précisée comme étant un état morbide des sphères de représentation sexuelle avec manifestation de sentiments faisant que les représentations, qui d'habitude doivent provoquer physico-psychologiquement des sensations désagréables, sont au contraire accompagnées de sensations de plaisir. Cette définition est élargie si l'on considère que les représentations perverses peuvent aussi, au lieu de provoquer ce qu'on imagine être le dégoût ou l'horreur, ne rien provoquer du tout. La perversion sexuelle peut revêtir de multiples formes.

     

      Malgré la lecture ludique que l'on peut en faire aujourd'hui comme hier (ou plutôt que l'on essaie d'en faire, la curiosité amenant cette lecture), lecture dont le plaisir oblige tout de même à rester concentré!, notamment dans ses parties descriptives, et l'aspect monumental de l'ouvrage, ressemblant à un assemblage de parties écrites très séparément, Psychopathie sexualis est réellement une oeuvre de raison.

Il est bien une forme de rationalisation du disparate sexuel malgré les emprunts divers à des expressions introduites par des auteurs avant tout soucieux d'érotisme (Donatien Alphonse François de SADE, Leopold von SACHER-MASOCH). Cet ouvrage se distingue par ses nombreuses éditions et publications, car son auteur ne cesse de l'enrichir à chaque nouvelle impression. D'ailleurs des auteurs comme Amine AZAR (Le sadisme et le masochisme innominés, étude historique et épistémologique de la brèche de 1890, thèse de 3ème cycle pour le doctorat de Psychologie et psychopathologie, Université de Paris VII, 1975) ont consacré une thèse sur l'évolution de ses idées d'une édition à l'autre. On y relève l'augmentation extraordinaire que subit la sous-section des paresthésies sexuelles : de quelque 38 pages à la première édition, elle passe à 261 pages à la dernière, et même 395 pages. Cette sous-section en est venue à occuper les deux tiers du livre, et est devenue un livre dans le livre.

L'on peut objecter qu'une augmentation en volume n'est pas forcément le signe d'une élaboration théorique. Cette augmentation peut par exemple se comprendre par l'ajout constant de nouvelles observations, quelquefois fort longues, ainsi que l'illustrent certaines autobiographies de patients? Une certain étymologie peut faire apparaitre une présentation plus complexe que ce qui précède et ferait de cette expansion le corrélât de la diversité sémiologique intrinsèque des perversions. Mais un argument simple vient réfuter cette possible interprétation : les espèces cliniques mentionnées sont bien au nombre de quatre (sadisme, masochisme, fétichisme et inversion). Ce n'est qu'à l'intérieur de ces quatre formes fondamentales de perversion que se décline l'ensemble des comportements que KRAFFT-EBING reconnait comme pervers. 

On peut aussi se poser la question si la caractérisation neurologique physiologique de la sexualité l'empêche d'avoir un raisonnement psychologique. La thèse de l'hérédité de la folie, très bien partagée dans le corps médical, empêche t-elle d'avoir un raisonnement psychologique? En fait, chez cet auteur, le raisonnement psychologique s'établit au contraire non pas contre un certain autre raisonnement, mais il émerge depuis la solidification d'un ensemble de paradigmes, à partir desquels il est possible de penser la sexualité dans ses rapports avec la norme. 

Dans sa dynamique, l'ouvrage est en fait un immense travail d'organisation, et c'est sans doute une des raisons pour lesquelles FREUD a pu y puiser si aisément, A partir du matériaux que constituent les observations, et plus généralement les figures historiques, la littérature, certains éléments de la vie sociale, dont une certaine conception du rapport entre les sexes, KRAFFT-EBING construit une théorie du sadisme et du masochisme qui devient un outil précieux pour l'interprétation d'une foule de phénomènes. Assassinat, viol, nécrophilie, anthropophagie, souillures, flagellation, maltraitance diverses, mais aussi comédies érotiques, actes "symboliques", certains fétichismes : tout un pandémonium qu'il ordonne peu à peu, autour du couple sado/maso. Il s'agit bien là d'une travail de rationalisation.

La volonté de savoir de KRAFFT-EBING l'amène à articuler un ensemble de concepts, qui traversent le corps et les pratiques pour pénétrer la sphère psychique. la pratique sexuelle n'est pas ce qui va faire l'objet privilégié de la clinique de l'auteur. Au contraire, à ses yeux la pratique sexuelle n'apparait que comme un épisode dans la vie sexuelle du pervers, qui est dominée par les fantasmes et l'imagination. Aussi, dans la mesures où il ressort des confessions que la vie sexuelle perverse est une expérience plutôt mentale que physique, KRAFFT-EBLING décide-t-il d'orienter sa clinique vers la psyché. De la même manière que le "doublet psychologique-éthique du délit" permet à la psychiatrie de son époque de fonctionner sur les conduites sans être forcée de s'en tenir à la caractérisation d'une infraction, la volonté de savoir l'excitation sexuelle fait émerger un double psychologique-érotique de la sexualité qui permet d'avoir prise sur autre chose que les actes sexuels, et d'y accéder autrement que dans un rapport juridico-discursif de répression et d'interdits. Le pivot autour duquel va s'organiser la clinique des perversions sexuelles n'est pas le comportement sexuel, mais l'érotisme. Par conséquent, la norme sexuelle ne va pas principalement porter sur la pratique sexuelle - même si c'est l'aspect qui marque le plus les esprits dans un premier temps. (Tiffany PRINCEP)

     

     Après la mort de KRAFFT-EBING, plusieurs disciples se sont attachés à gérer son héritage scientifique. Les éditions treize à quinze (1907, 1912, 1918) de l'ouvrage ont été prises en charge par Alfred FUCHS. Les seizièmes et dix-septièmes par Albert MOLI (1862-1939), fondateur de la sexologie, aux côtés de KRAFF-EBING et de Henry Havelock ELLIS.

Psychopathia sexualis est un des rares livres datant de l'époque classique de la psychiatrie qui soit encore couramment cité. Traduit en plusieurs langues, il continue également d'être édité. Le travail de systématisation de la nosographie réalisé par KRAFFT-EBLING entendait faciliter le travail clinique et judiciaire des psychiatres. En même temps il révélait pour la première fois à un large public la réalité incroyablement polymorphe de la sexualité, fût-ce sous l'angle strictement pathologique et à grand renfort de latin. L'auteur reconnaissait lui-même que le succès de son livre tenait au fait qu'il était aussi consulté par de très nombreuses personnes souffrant dans leur vie sexuelle. (Alfred SPRINGER)

 

Richard von FRAFFT-EBING, Psychopathias sexualis, Etude médico-légale à l'usage des médecins et des juristes, avec une préface de Pierre JANET, Payot, 1932, réédité en 3 volumes à Presses Pocket, 1999.

Tiffany PRINCEP, Krafft-Ebing et la science du sexuel : vers une pathologisation de l'érotisme?, Mémoire de Master 1, sous la direction de Elsa DORLIN, UFR de Philosophie (UFR 10), Université de Paris I (Panthéon-Sorbonne), 2007. Jacques POSTEL, Kraft-Ebing ; Alfred SPINGER, Psychopathias sexualis,  dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

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29 novembre 2017 3 29 /11 /novembre /2017 08:11

  L'apport de la littérature artistique à l'âge classique s'échelonne, si l'on suit Caroline COMBRONDE et Brigitte Van WYMEERSCH, musicologue et philosophe, chercheur qualifié auprès du FNRS (Université catholique du Louvain), du maniérisme au baroque, l'essentiel de la réflexion se déroulant dans les Académies et les Salons. De multiples conflits traversent ces institutions, de la Querelle des Anciens et des Modernes à la Querelle des Bouffons... Ils se déploient de manière de plus en plus différente suivant les régions de l'Europe. Notamment, on peut distinguer, au XVIIIe siècle surtout, des différences notables sur le sentiment du Beau entre la Grande Bretagne et le Continent. De plus en plus, les réflexions débordent le cadre des cités italiennes pour se diffuser un peu partout en Europe, jusque dans la cour russe...

 

     Nos auteures expliquent qu'en même temps que le cartésianisme entraine l'esthétique dans la voie de "la passion pour la raison, l'équilibre et la clarté", "un mouvement venu d'Italie et issu de la Contre-Réforme vient confondre le formalisme classique. Il s'agit du baroque. Esthétique de la surprise, de la séduction, il mêle illusion et réalité, envahit l'espace de courbes sinueuses, théâtrales, en mouvement. A côté de ces courants stylistiques, l'art trouve dans la production d'une riche littérature artistique de quoi légitimer ses nouvelles aspirations. C'est de l'Italie et de ses acquis renaissants que les écrits du XVIIe siècle tirent leur origine grâce à la réédition des ouvrages de Vasari, de Cellini, ou en 1657 grâce à la traduction par Roland Fréart de Chambray du Traité de la peinture de Léonard (de Vinci). Destination de prédilection des artistes étrangers comme Nicolas Poussin (1594-1665), l'Italie inspire un idéal d'antiquité et invite les artistes à produire des traités théoriques." Elles distinguent trois types de textes :

- les Vies ou ouvrages historiographies, biographies d'artistes, sur le modèle de l'oeuvre de Vasari, faisant recension des maîtres des périodes antérieures comme Karel Van Mander (1548-1605) qui rédige un Schilderboek en 1604 ;

- les remarques plus théoriques sur l'art, comme en Allemagne où Joachin Von Sandrart (1606-1688) publie en 1675 sa Teutsche Académie, conforme aux principes de la Renaissance, comprenant une introduction aux arts, une biographie, et une dernière partie iconographique. Francesco Pacheco (1564-1644), en Espagne, maître de Velasquez, produit une oeuvre aussi de source italienne, l'Arte de la pintera en 1638 ;

- un premier témoignage de la littérature artistique du Grand Siècle, écrits académiques, commentaires d'oeuvres qui représente la véritable Bible du classicisme.

"En règle générale, la multiplication des écrits sur l'art aux XVIIe et XVIIIe siècles atteste d'un ardent désir d'intellectualisation et de la valorisation de la part de la pratique artistique, valorisation qui avait déjà vu le jour en Italie au siècle précédent et qu'il restait encore à établir dans le reste de l'Europe."

    S'il existe des conflits en esthétique, c'est dans un cadre entièrement nouveau, et cela dans toute l'Europe. Comme COMBRONDE et WYMEERSCH l'écrivent, "la peinture et la sculpture (adhèrent) désormais à des sphères autonomes et sélectives : le peintre cultivé, critique, privilégiant la pensée et l'intellect dans l'acte créateur, appartient à une élite qui se professionnalise. L'apprentissage se fait à partir des modèles antiques ou vivants et la formation théorique repose sur l'anatomie et la perspective."

Bien entendu, face aux Eglises catholique et protestante, leur pratique a des odeurs de soufre, notamment parce que les artistes outrepassent certains tabous touchant au corps et à la sexualité. Ils n'hésitent plus à faire poser nu(e)s leurs modèles vivants, même lorsqu'ils s'autocensurent dans leurs oeuvres. Il n'est pas étonnant d'ailleurs que, parallèlement, la médecine recommence à progresser à grand pas... L'humanisme se déclare comme tel comme une ère qui veut sortir d'un certain obscurantisme, même si chacune de leurs côtés les religions catholique et protestantes voudraient bien imposer de nouvelles règles, et pas seulement esthétiques... Mais en fait, même chez les prêtres et les pasteurs, l'envie de se mêler de ces choses s'est amoindrit d'une manière considérable et même une partie d'entre eux resituent leur positionnement en fonction des nouvelles donnes morales et psychologiques. Beaucoup n'hésitaient d'ailleurs pas à les fréquenter. Ceci dit, prenons garde de le prendre dans notre propre contexte. Le XIXe siècle victorien puritain n'est pas encore passé par là (même si les puritains d'Angleterre font des ravages dès le XVIIe siècle...) et les gens étaient même plutôt moins prudes que nous, et l'espace privé était encore une notion très floue... 

"Mélange d'humanisme et cartésianisme, poursuivent-elles, où l'homme est le point de départ de toute spéculation, la théorie académique hierarchise les sujets à traiter selon la présence dans les toiles des grandes actions humaines tirées de l'allégorie, de l'histoire ou de la fable. Prenant Nicolas Poussin pour modèle, on pourrait dire que l'Académie fait sien l'adage suivant qui résume tout l'esprit classique : "Mon naturel me contraint de chercher et aimer les choses bien ordonnées, fuyant la confusion qui m'est aussi contraire et ennemie comme est la lumière des obscures ténèbres". Mais à l'amour des idées claires, à l'effort de rationalisation, s'ajoute aussi l'amour de l'invention et de l'imagination. L'exigence de symétrie et de juste proportion, c'est-à-dire de géométrisation de l'espace, ne s'enferme pas dans un pur dogmatisme puisque des notions comme celles de génie et de grâce viennent toujours tempérer la rigueur des règles de la composition et ce principalement au XVIIIe siècle."

Les auteures, pour mieux faire apparaitre ces grandes lignes que l'académie contribue à développer, évoquent tour à tour les querelles en son sein, du dessin au coloris, entre Anciens et Modernes, la recherche du rapport entre langage et peinture, les solutions proposées dans la peinture notamment entre vraisemblance et imitation, la définition du Grand goût, l'éclosion des Salons et la naissance de la critique, la querelle dite des Bouffons à propos de la musique.

 

       Danielle LORIES, philosophe et professeur à l'Université catholique du Louvain, évoque ce qui se passe Outre-Manche, où parviennent les échos de ces évolutions précédemment citées. L'esthétique évolue de manière sensiblement différente en Grande-Bretagne, vers l'esthétisme philosophique. 

"Contre l'intellectualisme trop exclusif de la raison classique se fait jour pas à pas, autour des notions de grâce, de génie, de sublime, du "je ne sais quoi", une esthétique qui, s'intéressant aux effets du beau sur la subjectivité du spectateur, insiste davantage sur le sentiment et la sensualité. Dans cette évolution, les philosophes ne sont pas en reste et c'est la pensée anglo-saxonne qui donne le ton.  Son orientation empiriste va, à cette époque, se marquant toujours davantage d'après les modèles de Francis Bacon (1561-1626), de Thomas HOBBES (1588-1679), puis de John LOCKE (1637-1704). De manière paradoxale néanmoins, c'est chez un amateur d'art éclairé au goût très classique, et dont la préférence pour les Anciens est dûment argumentée, chez un disciple de Platon, des Néoplatoniciens et des Stoïciens que l'esthétique empiriste moderne de langue anglaise trouve son impulsion première."

Il faut ici insister sur le fait que cela se réalise dans un effort croissant des différentes académies nationales pour définir et figer la syntaxe et le vocabulaire des langages en épousant en cela les desiderata des grandes familles royales ou princières européennes : le français, l'allemand (le prussien si l'on préfère), l'italien, l'espagnol, le portugais, l'anglais délimitent progressivement des périmètres culturels qui ne s'affirment que lentement, mais sûrement...

C'est à travers plusieurs figures d'auteurs que Danielle LORIES évoque concrètement cette évolution anglo-saxonne.

L'inspiration antique et le désintéressement est repris par Anthony Ashley COOPER, troisième comte de SHAFTESBURY (1671-1712), dans son oeuvre en trois volumes : Characteristicks of Men, Manners, Opinions, Times (1711). La pensée moderne du beau et de l'art lui doit d'abord "d'avoir mis en lumière la nature distinctive de la perception esthétique" (Jérôme STOLNITZ, 1961). "C'est, explique notre auteure, en usant de la notion de désintéressement qu'il fait accomplir à la pensée ce pas capital en direction d'une discipline autonome. ¨Paradoxe encore, cette étape essentielle dans le processus d'autonomisation de la pensée du beau et de l'art qui verra son accomplissement au milieu du siècle avec l'invention du nom d'esthétique pour désigner cette discipline naissante, cette étape est menée à bien par Shaftesbury au sein d'une réflexion tout entière axée sur les questions morales. C'est dans une pensée du bien que le beau s'affranchit."

C'est au crible de l'esprit de Francis HUTCHESON (1694-1746) que les idées de SHAFTESBURY marquent les penseurs de langue anglaise tout au long du siècle. En 1725, ce professeur écossais publie (un livre au nom très long... mais c'est encore l'usage à cette époque...) An Inquiry into the Original of our Ideas of Beauty and Virtue in Two Treatises, in which the Principles of the late Earl of Shaftesbury are explained agiainst the Author of the Fable of the Bees (il s'agit de Bernard MANDEVILLE) ; and the Ideas of Moral Good and evil are established, according to the Sentiments of the Ancient Moralists, with an Attempt To introduce  a Mathematical Calculation in Subjects of Morality". Cet ouvrage semble bien constituer le principal instrument par lequel la pensée néoplatonicienne de Shaftesbury a pu nourrir la pensée empiriste moderne, mais les textes de Shaftesbury lui-même sont également  beaucoup lus, jusqu'en France et en Allemagne. "Quant à la question du beau, Hutcheson retient de Shaftesbury la notion d'un sens du beau, c'est-à-dire d'une faculté interne, comparable à un sens externe, qui saisit son objet immédiatement, intuitivement, tant dans l'ordre sensible qu'intelligible, et procure ainsi un plaisir tout désintéressé. Mais alors que chez Shaftesbury sens du bien et du laid et sens du bien et du mal ne faisaient qu'un, puisqu'il s'agissait au fond d'un sens de l'harmonie, jugeant de l'intégration tantôt d'un forme, tantôt d'une action, dans l'harmonie universelle, Hutcheson affirme la distinction du sens du beau et du sens moral, entre lesquels il ne laisse subsister qu'une analogie. Un pas de plus est ainsi franchi en direction de l'autonomie de l'esthétique à venir et de son objet. Le sens du beau demeure néanmoins un sens universellement partagé par tous les hommes."

David HUME (1771-1776) publie en 1757 un court essai De la norme du goût (voir Les essais esthétiques, tome 2, introduits par Renée BOUVERESSE, Vrin, 1974). "Partant d'un constat indéniable de la diversité des goûts, (il) se pose la question de savoir si l'on peut trouver un critère qui établisse dans les débats à ce sujet qui a raison et qui a tort. Il décrit dès lors les deux positions théoriques opposées qui constitueront encore les deux thèses de l'antinomie du goût selon Kant. Les uns défendent un subjectivisme radical qui les conduit à admettre un relativisme absolu et par là même indépassable : en matière de goût, c'est seulement de sentiment qu'il s'agit, chacun dit ce qu'il éprouve, et par conséquent, ne ce domaine, le norme est par principe impossible tout autant que l'erreur, le sentiment de chacun ne renvoyant jamais qu'à lui-même. (...) Les autres soutiennent qu'il y a le bon goût et le mauvais, que l'on peut bien passer sur les désaccords de détail, mais qu'en réalité on sait bien qui a bon goût et qui est dépourvu de goût. Si les partisans de cette seconde thèse ont raison, alors il est une norme de goût, des règles, et il convient de les formuler. Ces règles ne peuvent être issues de la seule raison, comme le prétendent les héritiers de Descartes : l'expérience montre au contraire que le goût ne se laisse nullement enfermer dans les exigences de vérité de cette raison universelle, qu'il ne se laisse nullement régir par des lois a priori semblables à celles de la géométrie. (...) Les règles de goût ne peuvent être tirées que de l'observation de ce qui plaît aux hommes. leur fondement réside donc bien dans la nature commune à tous les hommes qui fait en sorte que des sentiments soient commun aux hommes comme tels. Ce type de règle, souligne Hume, n'implique pas l'impossibilité des désaccords : bien des éléments en effet peuvent perturber un jugement qui ne sera donc pas conforme aux "sentiments communs" des hommes : des circonstances externes ou internes peuvent intervenir, un temps, un lieu, une humeur, une situation... La norme du goût est ainsi une certaine relation établie par la nature humaine entre la forme et le sentiment, mais il est aussi difficile à repérer par un individu. (...)". HUME s'efforce par des termes empiristes d'échapper à la radicalité du relativisme, conséquence logique du renvoi empiriste de chaque sujet à sa propre expérience impartageable... Qu'il y parvienne, c'est une autre histoire...

Bien plus que HUME, Edmond BURKE (1729-1797) prend ses distances par rapport à toute espèce de théorie posant un sens interne spécialisé dans la discrimination du beau. Sa Recherche philosophique sur l'origine de nos idées du sublime et du beau (1757) met particulièrement en honneur cette distinction entre le beau et le sublime qui marque l'époque et qu'on retrouve dans la Critique de la faculté de juger de KANT. il adopte une méthode d'explication physiologique et élabore une typologie des plaisirs et des douleurs. 

Caroline COMBRONDE et Brigitte Van WYMEERSCH, De l'âge classique aux Lumières : l'apport de la littérature artistique ; Danielle LORIES, Le sentiment du beau Outre-Manche. Vers l'esthétique philosophique, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'atelier d'esthétique, de boeck, 2014.

ARTUS

 

 

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27 novembre 2017 1 27 /11 /novembre /2017 12:23

     Le culte de l'offensive résulte d'un dilemme stratégique : les grands chefs militaires croient que les avantages de l'offensive sont si grands qu'aucune force défensive ne peut la repousser. Le premier qui attaquerait serait celui qui remporterait la victoire, si possible en une seule bataille décisive. Le culte de l'offensive, parfois issu d'une lecture partielle de grands auteurs comme CLAUSEWITZ, est surtout répandu dans les états-majors français et allemands aux débuts de la Première Guerre Mondiale. Il est souvent invoqué, à raison d'ailleurs, pour expliquer les causes et aussi les pertes dans la guerre européenne. 

   Il existe néanmoins des références à l'offensive à outrance avant la Première Guerre Mondiale. Il faut rappeler l'"audace celtique" décrite par Jules César (La guerre des Gaules), la furia francese, cette intrépidité des chevaliers coûteuse pour le royaume de France à Crécy, les propos de SAINT-JUST, partisan de l'offensive à tout prix en 1794... et bien d'autres... Il existe dans la littérature militaire et la littérature en général une sympathie certaine pour l'attaque par rapport à la défense...  C'est cependant dans le premier entre-deux-guerres franco-allemandes (1870-1871 et 1914-1918) que fleurissent les doctrines de l'offensive à outrance, que ce soit à l'Ecole de guerre française (conférences de FOCH), rendues en partie responsable des hécatombes de la Grande guerre. Cependant, même tardivement, les auteurs des livres aux publics plus ou moins restreints et des manuels officiels qui traitent de stratégie  prônent plutôt des offensives prudentes qui tiennent compte de la puissance de feu de l'artillerie, et intègrent bien offensive et défensive. Parce que ces manuels qui introduisent ces notions d'offensives mesurées sont tardifs, ils n'influencent que très peu l'attitude des officiers et sous-officiers. De plus, des oppositions (Général Charles LANREZAC, par exemple), qui deviennent majoritaires après la Grande guerre, s'expriment au sein même des états-majors. FOCH lui-même, dès septembre 1914 (bataille de la Marne, course à la mer) recherche une meilleure coordination de l'artillerie et de l'infanterie. Mais cette recherche n'est pas à la mesure de la destructivité des nouveaux moyens de l'artillerie. C'est que les moyens de protection contre les effets de l'artillerie sont assez pitoyables, avant l'apparition tardive dans la guerre des chars d'assaut.

Globalement, le culte de l'offensive est l'une des pensées dominantes chez beaucoup de chefs politiques et militaires (JOFFRE, GRANDMAISON, CARDOT du côté français) dans la Première Guerre Mondiale. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, les états-majors tentent d'éviter les offensives à tout prix, attitude directement la cause de l'immobilisme du début de la guerre (Drôle de guerre) sur le front franco-allemand. 

   

      Jean-Marc MARRIL, ancien chef de corps du 21e Régiment d'infanterie de marine et ancien attaché de défense au Tchad, chef du département des études et de l'enseignement au SDH en 2012 et chef du Centre historique des archives l'année suivante, expose dans un article mesuré cette doctrine et ses conséquences dans les grandes puissances militaires en 1914. 

"Au cours des premiers mois de la guerre, écrit-il, les combattants français firent preuve d'un courage et d'un sens du sacrifice qui permirent de surmonter les échecs initiaux de la bataille des frontières et, finalement, de remporter une bataille décisive sur la Marne au début du mois de septembre 1914. Cette victoire française marquait l'échec définitif du plan inspiré par Schlieffen dont l'application avait entrainé la Grande-Bretagne dans la guerre. Si la bataille de la Marne avait ainsi sauvé du désastre les armées françaises, elle avait toutefois été gagnée au prix de lourdes pertes humaines qui venaient s'ajouter à celles de la bataille des frontières. L'étendue des pertes consenties, imputable en partie à l'étonnant esprit offensif des unités françaises, conduisit à mettre en cause le corps de doctrine français et l'enseignement dispensé par l'Ecole supérieure de la guerre avant les hostilités. Ce primat de l'offensive apparait pourtant comme largement partagé par les grandes puissances militaires du début du XXe siècle. Les Allemands n'échappaient pas à ce courants de pensée et les Britanniques eux-mêmes, malgré leur tradition militaire et les déboires de leurs récentes opérations en Afrique du Sud, y avaient souscrit. Cependant, ces derniers restaient plus réalistes et avaient mieux intégré, après leurs revers pendant la guerre du Transvaal, la notion de combat défensif dans le cours général des opérations.

Dans les marines de combat occidentales se retrouvaient le même primat de l'offensive. Clausewitz avait trouvé un héritier pour la guerre sur mer en la personne de l'amiral américain Mahan dont la pensée irriguait alors les grands états-majors occidentaux. La composition de leurs flottes de guerre traduisait en définitive ce concept de guerre offensive et la recherche de la bataille d'anéantissement. Les cuirassés constituaient la pièce maitresse de ces flottes et la cours à l'armement, au tonnage et à la protection faisait rage entre les grandes puissances maritimes. La marine française à l'école de la pensée stratégique du général Mahan prônait également l'offensive et la guerre d'escadre. Le capitaine de frégate Daveluy traduit bien l'état d'esprit ambiant lorsqu'il écrit "Les uns prétendent que la marine a pour but d'assurer l'inviolabilité des côtes et d'attaquer celles de l'adversaire ; d'autres assurent que son rôle est de détruire le commerce ; d'autres enfin veulent la consacrer à la réussite d'une invasion. Eh bien! Détruisez l'ennemi et vous aurez tous ces résultats à la fois". La bataille de Tsushima remporté par l'amiral Tojo en 1905 sur la flotte russe confirmait bien cette conception de la guerre sur mer.

Ainsi, à la veille de la Grande Guerre, au sein des armées de mer ou de terre qui allaient s'affronter sur les champs de bataille, l'esprit du temps était-il à l'offensive. Dans la doctrine terrestre française, cependant, un souci certain de la sûreté et du renseignement venaient tempérer ce que les idées en vogue, telles celles du lieutenant-colonel de GrandMaison, pouvait avoir d'excessif. Les échec initiaux étaient semble-t-il davantage liés à cette "mode de l'offensive" que traduisait le plan XVII, qu'aux règlements d'emploi des différentes armes qui, cependant, n'avaient pas échappé complètement à l'influence des idées offensives d'alors. Les armées avaient ainsi perdu leur avant-garde. Leur absence se révéla tragique lors de la bataille des frontières, notamment pour le corps colonial qui, à Rossignol, fut surpris dans un combat de rencontre en colonne de marche. Au combat, la mise en application des doctrines élaborées par des états-majors assoupis par de longues périodes de paix et devenues des sortes de "modes" non remises en cause, se paie parfois d'un prix élevé en vie humaine. "La guerre est le meilleur professeur mais ses leçons coûtent chères" aurait déclaré le célèbre général Moltke." 

      Notre auteur fait reposer sur l'influence "décisive" du lieutenant-colonel de GRANDMAISON l'adoption du primat de la doctrine offensive à l'état-major français. François Jules Louis Loyzeau de GRANDMAISON  (1861-1915), par ailleurs très apprécié de ses camarades officiers, est nommé chef du 3ème bureau du ministère de la guerre en 1908 et c'est dans ce poste qu'il fait connaitre cette doctrine de l'offensive à outrance. Même si effectivement, comme le rappelle Jean-Marc MARRIL, le lieutenant-général combat avec efficacité les principes du règlement de 1895 qui prévoyait une stratégie plus complexe, basé entre autre sur une grande importance du renseignement, même si également il fait adopter une stratégie qui selon lui redonne la liberté d'action à l'armée, à travers notamment la diffusion de son Dressage de l'infanterie (1909),  il n'est pas isolé. Il est partie-prenante dans une véritable bataille de générations dans l'état-major, via un système d'avancement qui cloisonne d'ailleurs fortement plusieurs éléments du corps des officiers. Il fait partie ainsi d'un groupe d'officiers, les "Jeunes Turcs", féru de de spiritualisme et de tout ce qui exalte le courage et l'audace, pour qui les aspects moraux priment sur les aspects techniques de la guerre. Se focaliser sur lui revient sans doute à exonérer les officiers qui peuplent l'état-major qui ont laissé faire ou favoriser ce nouvel état d'esprit. Dans une caste imbue d'elle-même il faut le dire, où l'on regarde parfois avec mépris les autres classes, notamment celle montante des ouvriers de l'industrie, on ne recule pas devant la perspective de sacrifier de nombreux hommes pour la victoire. Précisément se développe tout un courant sacrificiel qui développent des idées que l'on qualifierait aujourd'hui très facilement sans se faire incendier de réactionnaires, avec en arrière plan les idées de Gustave Le Bon et d'un darwinisme très mal compris. Dans Vaincre par exemple, de 1913, le Lieutenant-colonel MONTAIGNE proclame que "le salut est dans la révolte de la volonté contre la raison. Le lieutenant LAURE rejette de son côté "le progrès de la science et des idées qui développe au sein des nations les plus civilisées le microbe des utopies et le germe de la défaillance des caractères"... Cet état d'esprit se reflète dans la rareté dans les manuels ou les ouvrages qui circulent à l'Ecole supérieure de Guerre de références aux progrès techniques dans l'artillerie et même de tout ce qui touche l'automobile (alors que les ouvrages sur la cavalerie foisonnent), et encore plus l'aviation... Il faut dire que l'armée est prise alors dans les années 1899-1910 dans les remous de l''affaire Dreyfus, étant attaquée par un antimilitarisme virulent et influent et obligée de s'impliquer dans la répression de grèves ouvrières. Les évolutions de la pensée militaire française à la veille de la guerre de 1914-1918 sont à évalués aussi en fonction de ce contexte. 

Même pour les historiens qui se penchent sur les "responsabilités" du lieutenant-colonel GRANDMAISON et qui pensent à une hypothétique "réhabilitation", constatant qu'effectivement il fait office de bouc émissaire de toute une évolution, il est difficile de ne pas constater également que le contenu de ses conférences a de quoi, rétrospectivement, "surprendre". On peut les résumer en 4 points :

- la sûreté est réalisée par la vitesse de l'attaque ;

- la liaison entre les unités partant au combat est inutile par leur progression même ;

- il faut prendre l'offensive à outrance et simultanément sur tout le front ;

- le combat en retraite n'est pas possible.

Selon les tenants de "l'école de l'offensive à outrance", la volonté et son corollaire, la liberté d'action, se trouvaient au coeur de l'action et la Tactique Générale en tire les conclusions pratiques.

    Cette mystique de l'offensive est partagée chez les Allemands et chez les Anglo-Saxons. 

"En pleine Première Guerre mondiale, écrit Jean-Marc MARRIL, sur le front occidental, des officiers de haut rang prussien ou bavarois affirmaient que l'aune de la combativité de leurs unités se mesurait au sang versé. (...) En 1915, certains chefs de corps étaient encore de l'avis que le "mérite" d'une unité se reflétait dans les pertes subies (Christian STACHELBECK, revue historique des armées, n°256.). (...) De même, l'idée d'une guerre courte était partagée par l'état-major impérial. La doctrine allemand, en effet, exprimait à travers le plan Shlieffen cette conception offensive de la guerre, brève et brutale. (...) Leur plan d'opération traduisait bien ce primat de l'offensive, voire de démesure opérative, puisque l'état-major impérial avait pris le risque pour une idée de manoeuvre de provoquer l'entrée en guerre de la Grande-Bretagne. La puissance aile marchante des armées allemandes, après avoir contourné le dispositif défensif français et débordé son aile ouest, devait terminer rapidement la compagne de France pour permettre aux forces du Kaiser de se retourner à l'est contre l'ennemi russe. (...)"

"Le manuel anglais du service de campagne de 1909 apparaissait comme plus pragmatique et faisait preuve d'un souci du détail prononcé. Cependant, il n'échappait pas à l'esprit offensif de l'époque et affirmait aussi : "dans le combat, le succès décisif ne peut être obtenu que par une offensive vigoureuse. Tout chef qui offre le combat doit donc être résolu à prendre l'offensive tôt ou tard" (Eugène CARRIAS, La Pensée militaire allemande, PUF, 1948). Toutefois ce règlement était toujours marqué par les échecs de la guerre des Boers et il reflétait une prudence certaine pour tempérer le dogme de l'offensive. (...). Cette conception de la guerre se retrouvait d'ailleurs de l'autre côté de l'Atlantique dans le règlement du service en campagne de l'armée des Etats-Unis du 21 février 1910. (...) Toutefois, le règlement américain accordait une plus grande importance à la sûreté liée essentiellement aux avant-gardes dont les effectifs devaient varier du neuvième au tiers de la colonne, interarmes lorsqu'il s'agissait de grandes unités. (...). 

   Que ce soit du côté allié ou du côté allemand, la prise en compte des réalités du combat, met le holà à l'esprit d'offensive à tout prix, replace les avant-gardes sur le devant de la marche des combats et renforce le rôle du renseignement préalable à tout engagement. On pense beaucoup plus aux coordinations artillerie-infanterie, le feu devant ouvrir la voie au choc. Et pratiquement à l'inverse de cet esprit d'offensive, dans une certaine précipitation, on opte des deux côtés par le développement de tactiques défensives (guerre des tranchées). Il faut dire que cette volte-face chez les états-majors étaient préparées par l'existence de nombreux manuels sur la défensive et sur la défensive-offensive, bien plus dans l'esprit de CLAUSEWITZ qu'auparavant. Les règlements français de 1913 prévoyaient déjà ce changement, avant même le développement désastreux des opérations, mais ils n'étaient encore que médiocrement assimilés dans l'état-major générale comme dans les troupes. La phraséologie offensive de ces manuels, même si dans le détail ils détaillaient des tactiques plus complexes, la présence forte de considérations morales également, l'encore rare prise en compte des techniques d'armements, surtout les plus avancées, ne faisaient rien pour la rapide application de nouvelles tactiques. 

Notre auteur conclut : "Ce règlement sur la conduite des grandes unités de 1913 montrait ainsi, par l'importance qu'il donnait à la sûreté, au renseignement et à la manoeuvre enveloppante, le peu de portée des conférences du lieutenant-colonel de Grandmaison dans la réalité des règlements français à la veille de la Grande Guerre. Paradoxalement certains de ces règlements auraient pu d'ailleurs être rédigés à la fin des hostilités. Face à une phraséologie offensive qui inonda un temps le corps des officiers, la rigueur sèche des règlements d'infanterie ou du génie aurait dû contrebalancer dans les esprits le dérapage offensif d'un certain discours officiel (lequel, il faut compléter était destiné autant à l'arrière civil qu'aux troupes), bien éloigné de l'enseignement de l'Ecole supérieur de guerre (sous l'égide de FOCH notamment). En 1909, dans son cours d'infanterie, le futur général de Maud'huy y professait et prophétisait que "l'assaut n'(avait) de chance de réussir que si l'assaillant (avait) une supériorité momentanée de feu d'attaque. Les outils feront rapidement de toute position où l'on s'arrêtera une position fortifiée et cela des deux côtés ; d'où s'ensuivra une guerre de siège avec utilisation de parallèles. L'union des armes est indispensable." Ce discours annonçait clairement la réalité que les armées allaient vivre durant la Grande Guerre. Mais l'abandon du principe des avant-gardes d'armée au moment de l'entrée en campagne de 1914, et les pertes inutiles qu'engendrèrent les surprises tactiques constituèrent l'hideux héritage des idées offensives à tout prix du lieutenant-colonel de Grandmaison et des choix du général Joffre d'avoir suivi les "jeunes turcs" de son état-major. Ainsi, le choix initial de l'offensive sur la défensive, autrement dit la primauté du choix sur le feu avait déterminé l'organisation générale des forces armées et le plan XVII."

 

 

Jean-Marc MARRIL, L'offensive à outrance : une doctrine unanimement partagée par les grandes puissances militaires en 1914, Revue historique les armées, Dossier Avant la guerre, n° 274, 2014. Lieutenant-colonel Michel GOYA, La pensée militaire française de 1871 à 1914, Pensées mili-Terre; CDEC (https://penseemilitaire.fr).

 

STRATEGUS

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24 novembre 2017 5 24 /11 /novembre /2017 07:12

      Ferdinand FOCH, général et académicien français, maréchal de France, de Grande-Bretagne et de Pologne, est l'auteur d'oeuvres diverses très étudiées, notamment lors de ses passages à l'École de guerre. Commandant en chef des forces alliées sur le front de l'Ouest pendant la Première guerre mondiale, son rôle est encore controversé notamment chez les critiques de son action militaire et chez le personnel politique de son époque. Beaucoup estiment par exemple qu'il ne suivit pas forcément sur le terrain ses propres réflexions sur la guerre. 

 

Une très grande carrière militaire et des oeuvres marquantes. 

    Ferdinand FOCH est considéré comme le grand théoricien français de "l'offensive à outrance", doctrine qu'il a l'opportunité, en que soldat, de mettre en application au cours de la Première Guerre mondiale. Élève à l'Ecole polytechnique, sorti comme officier d'artillerie en 1873, affecté à Tarbes puis à rennes, il sert ensuite au comité technique de l'artillerie avant de suivre les cours de l'École de guerre. Après un passage à l'état-major général, il revient à l'Ecole de guerre comme professeur d'histoire militaire et de stratégie (1894-1900). Placé en 1907 à la direction de cette École, il obtient en 1911 le grade de général de division.

En 1914, il est à la tête du XXème corps d'armée à Nancy et conduit la 9ème armée à la bataille de la Marne. Par la suite il coordonne habilement l'action des troupes françaises, anglaises et belges pendant la période de la "course à la mer". En 1915 et 1916, il mène les troupes du Nord au cours des campagnes d'Artois et de la Somme, mais le semi-échec de son action entraîne sa disgrâce auprès des autorités françaises. Il refait néanmoins surface en mai 1917 comme chef d'état-major général. Enfin, en mars 1918, alors que les Allemands lancent leur grande offensive en Picardie, il est choisi pour commander les troupes alliées sur le front de l'Ouest, et reçoit, le 15 avril, le titre de général en chef des armées alliées. Après avoir repoussé l'assaut de l'armée allemande lors de la deuxième bataille de la Marne (15 juillet-5 août 1918), il organise la contre-offensive décisive qui contraint l'Allemagne à réclamer l'armistice. Après cette victoire, il est promu maréchal de France.

C'est durant deux de ses trois passages à l'École de guerre, comme professeur puis comme directeur, que FOCH mûrit sa réflexion sur la guerre. Il expose sa doctrine au cours des conférences qu'il donne à l'École en 1900, publiées plus tard sous le titre de Principes de la guerre (1903). Le teste de son oeuvre comprend De la conduite de la guerre : la manoeuvre pour la bataille (1904), et ses Mémoires pour servir à l'histoire de la guerre (1918). En tant que théoricien de la guerre, il se réclame de Carl von CLAUSEWITZ, à qui il emprunte certains concepts importants.

En même temps, il interprète librement certaines des idées maîtresses du grand penseur allemand, avec un résultat qui aurait certainement surpris ce dernier. Ce n'est d'ailleurs pas le seul à procéder ainsi, tant du côté Français que du côté Allemand... FOCH recherche chez les vainqueurs de 1870 la connaissance nécessaire à la résurrection militaire de la France, à l'instar des Prussiens après Iéna (1806). Ces derniers avaient réformé leurs institutions militaires en étudiant les principes de guerre de NAPOLÉON. La lecture que FOCH fait de De la Guerre est influencée de manière significative par l'interprétation de CLAUSEWITZ par des stratèges allemands comme MOLTKE et SCHLIEFFEN. Favorisant le principe d'anéantissement, par rapport au principe de la subordination de la guerre à la politique, les théoriciens allemands négligent ce second principe. De surcroît, ils "oublient" le fait que leur maitre à penser privilégiant l'action de défense par rapport à celle de l'attaque. Ferdinand FOXH hérite donc de cette interprétation tronquée de la doctrine de CLAUSEWITZ dont les effets sont d'ailleurs dramatiques pour les armées qui combattent en 1914. Alors que CLAUSEWITZ utilise la notion de guerre absolue comme un idéal théorique opposé à la guerre réelle, FOCH déduit de cette définition une invitation à la pratique d'une stratégie offensive qui demeure à ses yeux le meilleur moyen de parvenir à une décision dans le contexte de la guerre totale : "L'offensive manoeuvrière a finalement raison de toutes les résistances ; la défensive passive ne peut éviter l'échec."

L'approche générale de l'étude de la guerre, telle que la présente FOCH dans ses Principes, recourt à la méthode, établie auparavant par SCHARNOHOST et CLAUSEWITZ, qui privilégie l'étude de cas historiques. Pour lui, la défaite française dans la guerre franco-prussienne est due à une erreur d'analyse de la part des stratèges français. Ces derniers favorisent en 1870 un enseignement positiviste tout en manifestant une confiance aveugle dans l'expérience vécue. "Puisque la guerre est un drame effrayant, écrit FOCH, étudions le drame lui-même." L'expérience vécue étant toujours limitée, l'Histoire devient "le vrai moyen d'apprendre la guerre et de déterminer les principes fixes de la l'art de la guerre" (paradoxalement, son étude de l'Histoire reste superficielle et fragmentaire, limitée en grande partie aux campagnes napoléoniennes, alors que de l'autre côté de l'Atlantique vient de se dérouler une guerre dont les moyens annoncent fortement celle de 14-18). Bien que la guerre privilégie le rôle du hasard et de l'imprévue - ce fameux "brouillard de la guerre" sur lequel insiste tant CLAUSEWITZ - une bonne préparation et un savoir exceptionnel donnent au commandant en chef la confiance nécessaire pour agir, l'action étant la condition essentielle de la victoire. 

Bien qu'en guerre, il n'y ait que des cas particuliers, il existe des principes immuables, applicables à chaque cas d'espèce. Ces principes sont les suivants : économie des forces, liberté d'action, libre disposition des forces, et sûreté. Pour FOCH, les principes économie et de sûreté sont les plus importants. Le principe d'économie des forces est "l'art de peser successivement sur les résistance que l'on rencontre, du poids de toutes ses forces, et pour cela de monter ces forces en système" ; ou encore "art de déverser toutes ses ressources à un certain moment à un certain point". Ce principe ne doit pas devenir un dogme rigide mais plutôt un guide général de l'action. Dans la guerre moderne où règnent le chaos et la confusion, et où il est facile de disperser ses troupes et ses forces, il est important de bien coordonner sa puissance dans des actions ponctuelles. la concentration qui résulte du principe d'économie des forces doit encore soumettre l'agresseur à une attaque surprise en un endroit et à un moment inattendus. C'est pour parer à cette éventualité qu'il développe le principe de sûreté. Il existe deux types de sûreté : la sûreté matérielle et la sûreté tactique. La sûreté matérielle permet d'éviter les coups quand on ne veut ou en peut pas les rendre. La sûreté tactique permet l'exécution d'une action programmée malgré les circonstances contraignantes et imprévisibles inhérentes à la pratique de la guerre.

Dans la guerre moderne, selon FOCH, la destruction complète de l'adversaire est le moyen de la victoire. Cette destruction à la fois physique et morale de l'ennemi se réalise lors de la bataille et de la poursuite qui s'ensuit, dont l'objectif vise à l'anéantissement total de l'adversaire. La bataille décisive ne peut être qu'offensive, la bataille défensive ne servant qu'à la parade sans conséquences positives. Le parti qui n'utilise que la forme défensive de la guerre s'expose à long terme à succomber aux coups (offensifs) de son adversaire, même si celui-ci est plus faible. (BLIN et CHALIAND)

Juste après la guerre, la détermination des conditions militaire de l'armistice est en grande partie son oeuvre. Il est emporté par l'élan général de faire payer à l'Allemagne financièrement et territorialement le prix de la guerre. Mais il se trouve très vite en désaccord avec le pouvoir politique dans la discussion du traité de paix, sur le statut militaire de l'Allemagne et surtout sur la question de la frontière du Rhin, primordiale à ses yeux. "Qui tient le Rhin tient l'Allemagne", et le maréchal trouvait vital pour l'avenir de la France que la frontière soit sur le fleuve. Il se heurte à l'opposition formelle de la Grande-Bretagne, toujours soucieuse d'équilibre européen, et des Etats-unis. le gouvernement français n'estime pas opportun de soutenir le généralissime dont l'insistance opiniâtre (allant jusqu'à s'inviter aux réunions politiques sur le plan de paix) et le recours qu'il cherche auprès des hautes instances nationales indisposent le président du Conseil, CLÉMENCEAU, qui lui tient rigueur. Au Comité chargé du contrôle de l'exécution des clauses militaires du Traité de Versailles, dont il est le président, ses avis ne sont que peu ou pas du tout suivis ; il en va de même au Conseil supérieure de la guerre, qui, selon lui, prépare la guerre passée. (André DAUBARD). FOCH ne se prive pas, dans ses livres ultérieurs, de considérer les clauses de sécurité du Traité comme insuffisantes et d'en rendre responsable la classe politique. 

 

    Théories et pratiques de la stratégie

Alors que la plupart des auteurs montrent un général FOCH comme ardent défenseur de l'offensive à outrance, d'autres comme Etienne MANTOUX apportent, sans contraire complètement cette appréciation, d'importantes nuances. 

Après avoir détaillé ce que FOCH doit sur le plan de la réflexion à Ardant du PICQ, cet auteur expose l'influence que CLAUSEWITZ a dans les deux livres qu'il consacre à la stratégie avant la guerre de 1914. "Des deux livres, écrit-il, que Foch écrivit avant la guerre de 1914, il ressort clairement que Clausewitz l'influença probablement beaucoup plus que tout autre théoricien militaire. Cela explique que la plupart de ses exemples historiques sont tirés soit des guerres napoléoniennes, soit de la campagne de 1870 qu'il étudia de façon approfondie dans son ouvrage De la conduite de la guerre." Pour LIDDELL HART (Foch, the Man of Orleans, Londres, 1931), il y a peu de preuves qu'il suivit le conseil de NAPOLÉON "de lire et de relire les campagnes des grands généraux", d'ALEXANDRE à FRÉDÉRIC II. A cette connaissance historique fragmentaire, LIDDELLl HART a attribué certains des points faibles de la stratégie de FOCH pendant la Première Guerre Mondiale, mais Etienne MANTOUX fait remarquer que CLAUSEWITZ lui-même recourt rarement aux exemples historiques antérieurs aux guerres du XVIIIe siècle, et que FOCH, dans ses enseignements "fit fonction d'amplificateur des thèmes les plus extrêmes de Clausewitz".

"Ainsi, poursuit MANTOUX, l'originalité de Foch réside moins dans l'expression de nouveaux principes de stratégie ue dans l'intérêt particulier apporté à quelques notions très simples qui sont restées le symbole de son enseignement. Elles reflètent la dualité de son propre tempérament : l'élément intellectuel et la philosophie de la raison, l'élément spirituel et l'exaltation de la volonté. Il est vrai qu'elles ressemblent souvent un peu à des platitudes ; mais quiconque s'intéresse à l'étude de la pensée militaire doit avouer que les grands principes de la stratégie sont faits de peu d'autres choses.

Foch commence son propre livre en affirmant que dans la guerre il existe des principes de valeur permanente ; mais il s'empresse d'ajouter qu'il fait les préciser en les appliquant à des cas particuliers (...). Depuis (la lecture des oeuvres de Foch) on a répété ad nauseam cette maxime ("Au diable l'histoire et ses principes!", il s'agit avant tout du champ de bataille...) ; il est vrai néanmoins, qu'elle restera l'expression du paradoxe fauchien : un mélange de généralisations métaphysiques abstraites, presque abstruses, avec un bon sens réduit à son principe le plus élémentaire, et une indépendance par rapport aux solutions toutes faites." (ce qui est sans doute une des raisons pour lesquelles ses ouvrages sont aujourd'hui peu lus...).

"L'importance, poursuit-il encore, qu'attachait Foch à (la) nécessité d'une réflexion permanente ainsi que d'une improvisation et d'une adaptation constantes au coeur de l'action trouve son expression dans sa critique de la campagne allemande de 1870. L'une des maximes préférées de Napoléon, et que Foch citait fréquemment, dit : "La guerre est un art simple et tout d'exécution." Foch ne minimisait pas la valeur d'une préparation minutieuse : l'issue finale d'une guerre peut dépendre de la manière dont la première bataille a été engagée. Mais il jugeait impossible d'élaborer avec certitude un plan pour les opérations qui suivraient la première bataille. (...) Bien que Moltke reconnût lui-même qu'il était impossible de s'en tenir à un plan préétabli, la faiblesse de sa campagne de 1870, observait Foch, résidait dans l'immobilisme du haut commandement, lorsque le plan d'opérations fut laissé à l'initiative des généraux. (...) Si (les adversaires) n'agissaient pas comme prévu, le plan s'effondrerait, à moins que le commandant en chef ne fût toujours présent, prêt à adapter ses décisions aux conditions fluctuantes. Mais la conduite des opérations par le haut commandement fut lointaine, aveugle et dans l'irréel...Ce n'est pas d'une combinaison nettement conçue par lui (Moltke), fidèlement exécutée par les troupes que sort le succès... mais les troupes font encore la victoire où et quand il (le chef d'état-major) ne la projetait pas". L'armée française, soutenait Foch (...) ne fut pas vaincue par une stratégie irréprochable, mais parce que le haut commandement français, par son incompétence, fut incapable d'exploiter les erreurs de ses adversaires dont la plus grave fut la rigidité de leur plan d'opérations et l'absence d'une direction permanente de la part du haut commandement. Une critique rétrospective d'opérations militaires est ouverte à toutes les faiblesses propres à l'histoire hypothétique fondée sur la fameuse supposition "si seulement". Mais la remarque de Foche est digne d'intérêt parce qu'aujourd'hui on admet en général que l'une des causes de la défaite allemande de la Marne en 1914 fut précisément cette indifférence du haut commandement. (...)."

Etienne MANTOUX pointe ses principes généraux, avant de voir comment il applique ou ne les applique pas :

- le caractère absolu de la guerre, qui ne l'empêche pas d'ignorer la nécessité d'une mobilisation économique totale ou l'importance des opérations navales. Ce caractère absolu se manifeste par un retour à la "barbarie" de la guerre napoléonienne, poussée à l'extrême par les progrès techniques. On peut donner une structure formelle à ce principe en dominant principe de l'économie des forces, principe de la liberté d'action (notamment vis-à-vis de l'autorité politique), principe de la libre disposition des forces, principe de la sûreté...

Foch, contrairement à des idées répandues (par Jules ROMAINS, dans son roman Verdun par exemple) , ne néglige pas l'effet destructif des armes modernes. Il conçoit même le rôle important du tir d'artillerie dans la préparation de l'attaque, étudiant une disposition des troupes permettant d'exploiter au mois la puissance de feu. 

- l'insistance sur l'aspect strictement militaire de la guerre. Il accorde à la bataille dans la guerre une importance primordiale et ne fait qu'amplifier la recherche, dans le modèle occidental de la guerre, de la bataille décisive. Il faut concentrer toutes les forces dans cette bataille décisive. 

- il n'y a pas de distincte pour lui entre le principe de la liberté d'action et le principe de la libre disposition des forces.

- l'importance de l'avant-garde qui garantit une grande partie de la sûreté (mission de renseignement, préparation de l'entrée en scène de l'ensemble de l'armée, fixation de l'adversaire que l'on veut attaquer), veut préserver d'un effet de surprise de la part de l'ennemi.

- dans sa théorie du combat, il ne préconise pas l'action offensive en toutes circonstances, et du coup on ne peut lui attribuer la doctrine française de l'offensive à outrance

- il est vrai que dans ses premières conférences, la victoire dépend pas de la simple accumulation d'éléments matériels, les facteurs moraux étant primordiaux des deux côtés. En cela, même si dans ses ouvrages, sa position prend beaucoup plus en considérations ces aspects techniques, catholique très fervent, FOCH est marqué âr la philosophie de la guerre grandiose et terrible de Joseph de MAISTRE, ennemi aussi acharné des idées révolutionnaires républicaines qu'Edmond BURKE. La victoire est affaire de volonté. Et sans doute les officiers furent-ils plus influencés par ces perception de la guerre par ces conférences que par les principes de guerre (bien plus équilibrés) de ses ouvrages...

     Pendant la guerre de 1914-1918, FOCH applique-t-il ses propres principes? "Historiens et critiques militaires, écrit Etienne MANTOUX, se sont longtemps préoccupés de savoir s'il avait remporté ses victoires grâce à ses principes ou malgré eux. L'influence des enseignements de Foch à l'Ecole de guerre se fit sans doute sentir dans l'élaboration du plan de campagne français, dans lequel la doctrine de l'offensive s'affirma totalement en 1913. Le colonel de Grandmaison, chef des "Jeunes Turcs" qui réussirent à faire adopter le plan, avait été l'élève de Foch. Mais celui-ci n'eut aucun part directe aux plans de guerre et on peut dire qu'on attacha une importance insuffisante à sa doctrine de la sûreté qui, juste avant le début de la guerre, aurait paru sous-entendre "un manque de foi dans l'irrésistible élan du soldat français" (Liddell Hart). En tout cas, le plan d'offensive, tel qu'il fut élaboré, aboutit aux carnages de Morhange, Arlon et Charleroi. La foi de Foch en la guerre de manoeuvres céda devant les conditions nouvelles de la guerre de tranchées. Après la Marne, lorsqu'on l'envoya dans le Nord pour effectuer la coordination des armées française, anglaise et belge, il écrit à Tardieu que ("cet éternel alignement - face à face dans les tranchées - commence à me fatiguer"). La belle manoeuvre qu'il avait crue la forme supérieure de la guerre devait de plus en plus céder la place à la bataille de lignes." Dans ces circonstances, il s'agit surtout de "tenir" les positions. Le fait qu'on lui confie le commandement suprême, surtout à partir de mars 1918, confirme son principe de la liberté d'action et de la libre disposition des forces. "Il savait qu'une fois les Américains arrivés, il n'aurait plus qu'à tenir assez longtemps et qu'il regagnerait son pouvoir d'offensive. Mais ils n'étaient pas encore arrivés. L'armée française subit un autre contre-coup aux Chemins des Dames le 27 mai. Elle fut totalement surprise ; une percée fut ouverte et les armées allemandes, pour la première fous depuis 1914, se mirent à avancer à découvert, couvrant 20 km ou plus par jour. Le 30 mai, elles atteignaient la Marne. L'armée française s'était laissée surprendre ; elle n'allait pas recommencer. Lorsque le troisième coup fut porté le 15 juillet, Foch l'attendait avec toutes les réserves disponibles et, trois jours plus tard, il lançait sa première contre-offensive. Pour la première fois depuis le début de la guerre, l'invention tactique contribua au succès dans les deux phases de la bataille. Pendant la phase défensive, la manoeuvre effectuée par l'armée du général Gouraud laissa un vide entre l'étroite ligne de défense et la principale ligne de résistance, dans lequel les troupes allemandes allaient se précipiter sans le soutien de leur artillerie. Enfin, on assistait à une réelle "retraite stratégique" dans l'attente d'une offensive de l'ennemi. Mais il avait fallu de nombreux mois avant que Foch se persuade de son efficacité, convaincu qu'il était jusqu'alors de la nécessité de tenir chaque mètre de terrain. ce dispositif, tout simple qu'il fût, devint le trait permanent du système défensif de l'armée française jusqu'en 1940." Après cette contre-offensive, Foch ne laisse aucun répit aux forces allemandes : ce ne sont qu'offensives répétée partout. 

 

Ferdinand FOCH, Les Principes de la guerre. Conférences faites à l'École de guerre, Berger-Levraut, 1903 ; Des principes de la guerre, Economica, 2007 ; La conduite de la guerre, Berger-Levraut (1905) ; Mémoires pour servir à l'histoire de la guerre de 1914-1918, Plon, 1931 (disponible sur www.gallica.fr). Extrait de Des principes de la guerre, chapitre III, aux éditions Berger Levrault, 1918, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Raymond ARON, Penser la guerre, Clausewitz, volume 2, 1976. Eugène CARRIAS, La pensée militaire française, 1960. Henri CONTAMINE, La Revanche, 1871-1914, 1957. B.H. LIDDEL HART, Foch, The Man of Orléans, Londres, 1931. S. POSSONY et E. MANTOUE, Du Picq et Foch : L'école française, dans Les Maitres de la stratégie,  Sous la direction d'Edward Mead EARLE, volume 1, Berger-Levrault, 1980. Jean-Christophe NOTIN, Foch, Perrin, 2008.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. André DAUBARD, Foch, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

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