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5 novembre 2017 7 05 /11 /novembre /2017 08:56

       Caroline CONBROMDE enchaine, après une analyse de l'oeuvre de Marsile FICIN et ses influences, sur le renouveau de la littérature artistique. Ce qui se passe alors dans les cités italiennes, qui constituent dans cette période le creuset d'un capitalisme commercial en expansion, a ensuite une influence profonde sur toute l'Europe. La littérature, qui n'est pas seulement l'écrit, mais aussi très souvent le dessin très élaboré, se transforme sous la prise de conscience d'une rupture, sous également le triomphe de l'humanisme artistitique, facette d'un ensemble de libération qui mêle art, science, politique, tactique et stratégie militaires. C'est sans doute en peinture que les évolutions sont les plus spectaculaires, parce que sont concernés énormément de corps de métier consacrés à l'habillage de tous les édifices, notamment religieux. Toutes les réflexions, notamment en philosophie qui émanent des auteurs du XVe siècle trouvent dans le siècle suivant des applications qui changent la fece de l'Europe.

      C'est deux ou trois générations de lettrés qui de PÉTRARQUE (1304-1374) à ÉRASME (1469-1536) qui s'enthousiasme devant les nouveautés du monde, qui prend conscience d'une modernité en train de s'accomplir qui est le propre d'une époque. C'est un sentiment d'éveil, aux multiples causes et aux multiples aspects, qui mêle redécouverte de textes anciens et découverte d'horizons nouveaux, en termes de territoires (multiplication des voyages) et de possibilités techniques. Dans la sphère artistique, la rupture avec le Moyen-Âge est consacrée par le poète Dante ALIGHIERI (1265-1321) et par l'écrivain italien BOCACCE (1313-1375) qui voient "l'art acquérir sa propre autonomie" grâce aux peintres CIMABUE (1240-1302), le premier affranchi des contraintes byzantines, et GIOTTO (1266-1337), son élève. Avec eux, le fond d'or des prédelles est peu à peu remplacé par le paysage, la lumière auparavant diffuse et symbolique s'enrichit de la théorie naissante des proportions pour donner à l'espace figuré un relief naturaliste novateur. Si l'architecture et la sculpture s'inspirent du modèle antique, la peinture, quant à elle, s'attache à la redécouverte de la nature, soulevant les questions relatives à la véracité et à la mimèsis.

    Inspirée par la lecture des écrits d'art classique, une littérature d'art originale et sans précédent voit le jour, non sans résistance d'ailleurs, mais dans un mouvement d'ensemble qui touche également de haut en bas les institutions religieuses. Les écrits d'art sont alors de trois sortes : manuels artistiques contenant à la fois règles pratiques et théoriques, traités de mesure à l'usage des artistes et enfin recueils historiographiques. Tous se fondent sur la conscience universelle des principes et élaborent un système de conventions qui est le garant de la libéralisation des arts et de leur autonomie vis-à-vis des confréries médiévales, sans doute les principes lieux de résistance à ce mouvement d'ensemble, plus par corporatismes professionnels, synonymes de privilèges d'exercice (parfois réduits à une petite ville...) que par conviction philosophique.

     Caroline CONBROMDE situe l'initiateur de cette floraison littéraire dans le Libro dell'Arte du peintre Cennino CENNINI (1372-1420), premier ouvrage sur les techniques picturales écrit en 1390 en langue vulgaire. Encore héritier du Moyen Âge, il ouvre l'époque qu'il nomme lui-même pour la première fois moderne. Malgré le goût qui le porte encore vers les ornements, l'or et les couleurs du gothique tardif, malgré la forme encore très codifiée de l'ouvrage, son livre est plus qu'un simple témoignage des formules employées dans les ateliers des XVIe et XVe siècles, il partage avec les humanistes la conviction qu'avec GIOTTO une nouvelle ère s'ouvre à la peinture. Pour prendre conscience de l'ampleur du mouvement, il ne faut pas se représenter ces peintres comme officiant de manière solitaire dans leur cabinet ; il s'agit bien véritablement d'ateliers où travaillent des dizaines d'ouvriers : élèves, compagnons, apprentis, professionnels partagent les mêmes expériences et se découvrent les mêmes théories. De plus, ces ouvriers ne se fixent pratiquement jamais dans l'ateliers du maître qui leur apprend presque tout : ils voyages énormément, travaillent ici et là et font du coup propager de nouvelles manières de faire, et ceci d'autant plus facilement, que les chemins et les routes, de même que les villes ou les relais ou encore les place-fortes sont plus sécurisés. De plus, nombre de maîtres changent jusqu'à leur vocabulaire technique et artistique, et rendent ainsi bien plus accessibles aux apprentis les manières de faire, même à distance, par correspondance. Des lignes bougent enfin entre des expressions artistiques figées auparavant dans une hiérarchie d'arts nobles et d'arts inférieurs. Le dessin, par exemple prend en soi de l'importance, tout au long des XVe et XVIe siècles, dans différentes ramifications : dessin extérieur et dessin intérieur, mental. Cette évolution intellectualise l'art graphique, et la question du modèle naturel, oubliée par la tradition médiévale, réapparait à son tour.

     La théorie de la perspective, peu utilisée au XIVe siècle, utilisée seulement par certains maîtres de façon ponctuelle, se développe progressivement parmi les artistes humanistes. Nul doute que si l'origine mythique de sa découverte s'annonce avec l'architecte et sculpteur Filippo BRUNELLESCHI (1377-1446), le pont inexistant au Moyen-Âge, respect de la hiérarchie des arts oblige, entre la peinture et la science de la vision vient déjà d'être franchi par quelques expérimentations spontanées (voir Vita di Filippo Brunelleschi, de 1475, écrit par Tuccio MANETTI (1423-1491)). Ces expérimentations apparaissent comme la recherche d'un solution au problème que se posent les peintres depuis GIOTTO : si la peinture est une fenêtre ouverte sur le monde, comment suggérer l'illusion, comment peindre l'espace. Ou dans des termes modernes comment représenter un espace en trois dimensions sur une surface à deux dimensions? (problème qui se pose toujours pour le cinéma, soit dit en passant, malgré les slogans publicitaires et les usages plus qu'immodérés de l'expression 3D). De nombreuses expériences d'optique grâce au ponts enfin établis entre arts et sciences (certains peintres et dessinateurs étant eux-mêmes experts en optique), Et grâce à des peintres et graveurs comme l'Allemand Albrecht DÜRER (1471-1528), se diffusent de nouvelles découvertes sur la perspective et dans les ateliers aussi bien qu'en dehors, se généralise durant tout le XVIIe siècle une nouvelle manière de peindre, de sculpter, de dessiner...

     Ces avancées techniques ne s'opèrent pas sans conflits, parfois violents. Comme Caroline CONBROMDE le rapporte, "la quête des gratifications intellectuelles qu'engagent sculpture et peinture pour se détacher des arts mécaniques peut aussi s'avérer une véritable lutte fratricide dont la littérature rapporte les échos. Il est ici question du parangonne, parallèle des arts, visant à établir la légitimité de chacune des disciplines et cela en fonction des critères hiérarchiques imposés par la division entre arts mécaniques et libéraux. Le sujet est d'actualité au XVe siècle où peintres et sculpteurs sont conscients du décalage existant entre leur désir d'autonomie et leur appartenance aux corporations qui ne rendent pas compte de la spécificité intellectuelle et "esthétique" de leur profession. Cette tension ne peut se comprendre pleinement qu'au sein de la doctrine de l'Ut pictura poesis remise en valeur par quelques vers de Dante confrontant poètes et peintres. Un contresens par rapport à la phrase initiale d'Horace fait d la peinture le terme comparé et de la poésie le terme central. Or, l'art du langage, jouissant depuis l'Antiquité d'une haute estime, donne à la peinture qui adopte les catégories de la rhétorique, l'opportunité de légitimer sa supériorité vis-à-vis de tous les autres arts. Comme le montre Léonard, la peinture relève de l'intellect et possède le pouvoir de narrer : elle trône au sommet de l'édifice du savoir, loin devant poésie, littérature ou même sculpture."

  En fait, comme l'explique toujours Caroline CONBROMDE, "la rupture établie par les théoriciens du XVe siècle avec le Moyen Âge repose non seulement sur l'universalité des lois et règles scientifiques appliquées à l'art mais aussi sur une nouvelle conception de la beauté dégagée de la tradition, et des préoccupations théologiques. Avec la réapparition du modèle naturel, c'est toute une conception de l'art qui s'effondre, conception selon laquelle l'étude des maîtres primait par rapport au monde tandis que la subjectivité et le symbolisme qui donnaient la clef de la représentation gothique sont effacées par l'existence de la juste proportion. L'acte de peindre est désormais entendu à la fois dans sa dimension mathématique et naturaliste. (...) La toile ouverte sur l'univers est donc censée en rapporter l'essence et la forme, et le théoricien revient par là à d'antiques interrogations comme celles de la mimèsis. Pourtant, nu n'existe de l'artiste une copie servile de la nature, ce en quoi l'art perdrait sa dignité et sa finalité, la beauté. La nature est traduite, corrigée, recomposée et il n'est pas innocent que les écrits du siècle reprennent fréquemment l'épisode de Zeuxis et des jeunes filles de Crottons dont une seule ne pouvait suffire à traduire en art l'universelle Beauté (Leon Battista ALBERTI, De pictura)." Il s'agit bien maintenant pour l'artiste de garder l'équilibre délicat entre exigences naturalistes et exigences du beau, en montrant combien les concepts d'imagination et de sentiment pouvaient tempérer un rendu brut et littéral du monde.

"De cette attention à la nature découlent deux conséquences. Il s'agit tout d'bord de l'émerveillement des théoriciens renaissants (de la Renaissance veut dire l'auteur) pour l'acte de vision, acte intellectuel et esthétique. L'oeil est grisé de la variété du réel offrant des possibilités infinies à l'artiste. (...) D'autre part, devant la diversité de la création les artisans deviennent "presque égaux à un dieu" (BATISTA) (Ce qui correspond bien à une mentalité narcissique de l'artiste en général...). Selon Léonard (de VINCI) (Traité de la peinture), "le caractère divin de la peinture fait que l'esprit du peintre se transforme en une image de l'esprit de Dieu ; car il s'adonne avec une libre puissance à la création d'espèces diverses". Ces nouveaux démiurges donnent naissance à un espace où l'emporte l'idée d'une nature recomposée, belle en tous points. Cette beauté, quelle est-elle? Dans le De re aedificatoria et voluptas, Alberti définit l'architecture au tour des trois termes de necessitas, commoditas et voluptas. Si ces termes ajoutent à la beauté, elle n'est pas complètement comprise en aucun d'eux, mais se rapproche de l'Eurythma de Vitruve, c'est-à-dire de l'harmonie. (...). L'homme fait aussi partie de la mesure harmonieuse du monde, il existe une analogie entre le corps humain et l'édifice, une proportionnalité entre le monde peint et l'homme peint : au Cinquecento, l'humanisme a intégré la question du beau par la théorie de l'art."

     Leon Battista ALBERTI (vers 1404-1472), auteur d'un Traité de la peinture qui fait référence, est l'un des plus grand humaniste du Quattrocento (italien) : à la fois philosophe, peintre, mathématicien, architecte, théoricien des arts et de la linguistique (mais à cette époque, il n'est pas rare de cumuler plusieurs disciplines...). Une des figures les plus importantes de la Renaissance,au service du pape Eugène IV dont il suit les nombreux déplacements, de 1434 à 1443 environ, organise des concours, et lance des projets avec plus ou moins de bonheur, mais cela lui permet de diffuser ses idées, souvent dans des rapports conflictuels avec les autres intellectuels humanistes.

Ses ouvrages sur les arts figuratifs et l'architecture constituent les premiers Traités des Temps modernes, ses projets d'édifice créèrent un nouveau langage architectural, synthèse hardie de l'Antiquité et d'une modernité déjà mise en oeuvre par Filippo BRUNELLESCHI. sa foi dans le pouvoir créateur de l'esprit humain n'exclut pas, comme cela transparait dans ses textes, un certain pessimisme lié aux vicissitudes de sa propre existence et à la fréquentation des cours princières et pontificales. A l'inverse de son prédécesseur, homme de chantier, il est plutôt un homme de cabinet (nous dirions de bureau aujourd'hui), correspondant beaucoup avec d'autres maîtres. 

      Giotto di BONDONE ou GIOTTO (vers 1267-1337), deux ou trois générations plus tôt, peintre, architecte et sculpteur florentin, exerce une influence qui se fait sentir surtout après sa mort. On peut parler d'écoles "giottesques" à propos de certaines tendances de la peinture, mais cela semble exagéré. Il reste attacher à une conception de l'art chrétien du Moyen-Âge tout en traçant des voies qui sont approfondies après lui. Son appart est surtout d'avoir imaginé une forme artistique distincte de l'art grec en vigueur dans l'Empire romain d'Orient. Fondamentalement, sa peinture change les rapports de la créature avec son créateur. Alors que dans la peinture médiévale tout n'a de réalité que céleste, ce qui se traduit par des figurations stéréotypées sur fond doré, il replace l'homme ou l'ange représenté dans un contexte qui veut mettre en valeur la circulation entre le ciel et la terre, plaçant dans les fresques plantes, animaux, enfants, vieillards. Ses tentatives sont à l'époque considérées comme des erreurs graves par ses "confrères", et c'est vraiment au cours de la dernière décennie du XIVe siècle que la reconnaissance de GIOTTO triomphe dans les villes comme dans les cours d'Italie et que son oeuvre devient quasiment synonyme de la nouvelle notion d'artiste qui émerge peu à peu.

Caroline COBROMDE, La littérature artistique à la Renaissance, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'Atelier d'esthétique, de boeck, 2014. Daniel RUSSO, Giotto, et Frédérique LEMERLE,  Alberti,  dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

(Très énervant ce correcteur orthographique : parce qu'il manque véritablement de vocabulaire, il oblige souvent à revenir en arrière, pour corriger sa correction... Sa conception est vraiment à revoir, même si un correcteur est assez utile en général...)

    

ARTUS

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3 novembre 2017 5 03 /11 /novembre /2017 12:36

     Dietrich Adam Heinrich von BÜLOW (Henri Bülow), membre d'une grande famille de militaires, est un écrivain prussien. Il a écrit des ouvrages de tactiques militaires qui eurent du succès, surtout son Histoire de la campagne de 1805 où il critiquait les opérations du gouvernement. Incarcéré pour ce fait, il meurt en prison. Il était un grand partisan de Emmanuel SWEDENBORG 1688-1772), scientifique, théologien et philosophe suédois, qui dans la première partie de sa vie était un scientifique et un inventeur hors pair.

Sans doute l'oeuvre - très populaire dans les milieux lettrés et militaires - pourtant presque inconnue aujourd'hui, de cet écrivain est-il un exemple d'opinions erronées très partagées qui ont été ensuite mises sous le boisseau à cause d'événements qui les ont contredites cruellement, comme s'il fallait les oblitérés de la mémoire. Or, le lot de nombreux écrits militaires est d'être souvent faux alors qu'ils paraissent au moins vraisemblables et très bien pris sur le moment en considération. Mais "on" préfère se rappeler d'un plus petit nombre d'écrits militaires clairvoyants au niveau de l'analyse comme au niveau de la prospective... Malgré l'opprobre qu'il connait par la suite et même de son vivant, cela n'empêche pas de vrais stratégistes et de vrais stratéges de piller, en le nommant ou pas, une partie de son oeuvre aux idées mal agencées et dispersées...

 

Heinrich Dietrich von BULÖW est le témoin des grands bouleversement politique qui secouent l'Europe à la fin du XVIIIe siècle et qui transforment la nature de la guerre. Ses écrits militaires reflètent ces changements provoqués par la Révolution Française, qui mettent fin à la période des guerres de type limité. Partisan de la guerre de mouvement et annonciateurs des grandes réformes militaire de l'ère napoléonienne, il appartient à deux époques à lofais, d'où l'aspect parfois contradictoire de sa pensée. Il vaut mieux parfois considérer ses écrits isolément les uns des autres, pour bien percevoir ses apports novateurs ou archaïques lorsqu'il les rédige. 

BÜLOW s'engage dans l'armée prussienne à quinze ans et sert dans l'infanterie puis la cavalerie. Il quitte l'uniforme avec le grade de lieutenant, voyage et rédige une douzaine d'ouvrages dont L'esprit du système de guerre moderne (Der Geist des neuern Kriegssystems) paru en 1799, puis Neue Taktik der Neuer, wie sie seyn sorti en 1805 et Der Felzung von 1800, militärisch-politisch betrachtet en 1806. Il publie en France son Histoire de la campagne de 1800 en Allemagne et en Italie en 1804.

BÜLOW a le mérite de reconnaitre l'impact du feu sur la stratégie moderne : la puissance du feu contribue à l'augmentation de la taille des armées sur le continent et les rend dépendantes de leur ravitaillement en vivres et en munitions. Pour s'adapter à ces nouvelles exigences, il reprend le concept de lignes d'opérations inventé par Henry LLOYD, puis élaboré par Georg TEMPELHOFF, qui permet aux armées modernes de planifier leur stratégie selon leur logistique. Mais le théoricien prussien va plus loin que ses prédécesseurs en définissant une stratégie géométrique grâce à laquelle il prétend déterminer avec une précision mathématique le point sensible de l'adversaire et le lieu de la bataille décisive (et victorieuse). Il prétend faire de la guerre une science exacte et traite des implications géopolitiques de ses nouvelles doctrines scientifiques. Il élabore des théories sur l'espace politique et prévoit un échiquier international composé de grandes nations dont l'équilibre des forces assurerait à l'Europe une paix perpétuelle. La nécessité, pour un Etat moderne, de disposer d'une armée de masse devrait éliminer, pense-t-il, les pays de faible dimensions. Cette vision de l'avenir est fondée sur son principe des "bases" : plus un Etat possède une base étendue, plus il sera puissant. Mais plus une armée s'éloigne de sa base, plus elle aura de difficultés à assurer l'acheminement de son ravitaillement et plus elle sera vulnérable, chaque Etat étant limité par ses frontières naturelles. BÜLOW pense par ailleurs pouvoir calculer exactement cette perte de puissance d'une armée en mouvement, les lois régissant la guerre étant identiques aux lois de la gravité. Bien que ses théories soient contredites par l'exemple des campagnes napoléoniennes, il tente ensuite d'unifier ses principes de la guerre géométrique avec les nouvelles données militaires.

Il consacre les dernière années de sa vie à l'étude de NAPOLÉON qui le fascine à la fois comme chef militaire et comme chef d'Etat. Il perçoit, avec l'avènement de la guerre moderne "à caractère absolu", que la stratégie politico-militaire domine à présent le débat sur la guerre par rapport à la tactique, sur laquelle étaient fondées les guerres de l'Ancien Régime. Il est convaincu que la politique et la guerre sont intimement liées et qu'étant donné la complexité de la guerre moderne, le commandement suprême, incarné par NAPOLÉON, est la manière la plus efficace de mener à la fois un pays et une campagne militaire. Cette centralisation du pouvoir et la prédominance de la stratégie par rapport à la tactique éliminent, pense-t-il, le rôle du hasard, et font que la préparation et l'organisation de la guerre atteignent une dimension encore plus scientifique qu'auparavant. Sa définition de la stratégie et de la tactique est sobre : "La stratégie est la science des mouvements en dehors du champ de vision de l'ennemi, la tactique à l'intérieur de celui-ci".

Parmi toutes ces doctrines désordonnées et parfois confuses, on trouve néanmoins certains éléments clés à la base des théories élaborées un peu plus tard par JOMINI et par CLAUSEWITZ. JOMINI réussira avec plus de talent que Bülow à parier les principes des lignes d'opérations avec ceux de la guerre napoléonienne. Quant à CLAUSEWITZ, il reprendra certaines de ses idées sur la relation entre la guerre et la politique et sur le caractère absolu des conflits modernes, tout en critiquant sévèrement ses définitions de stratégie et de la tactiques ainsi que le fondement prétendument scientifique de ses théories. (BLIN et CHALIAND)

 

    Les historiens et commentateurs se montrent particulièrement sévères envers le personnage et l'oeuvre de Von BÜLOW. Ainsi PALMER écrit que "Frieherr Dietrich von Bülow, comme le comte de Guibert, était un petit noble possédant une modeste expérience de l'armée. Il gagnait sa vie en écrivant des livres sur de nombreux sujets. Il était aussi vélléitaire que Guibert et montra même un égotisme pathologique plus prononcé que ce dernier. Il rebutait tout le monde par ses prétentions au titre de sage méconnu, offensa les Russes à l'époque de l'alliance prusso-russe, fut déclaré fou et mourut en 1807 en prison à Riga. Depuis, il a eu droit à toutes les appellations, de celle de maniaque prétentieux jusqu'à celle de fondateur de la science militaire moderne."

Son premier ouvrage de 1799, qui acquit un immense crédit et fut bientôt traduit en français et en anglais, constitue pour les géopoliticiens d'aujourd'hui une étape dans le développement de leur discipline. Car il "concluait son ouvrage par des réflexions sur l'"espace" politique. Il déclarait (contrairement à Frédéric II) qu'en raison du système militaire moderne, l'âge de petits Etats était révolu". Il prédisait ainsi la carte de l'Europe de 1870, qui "ne s'appuyait pourtant guère sur une perspective précise de la situation militaire en 1799." Cet "ouvrage ne montrait aucune véritable compréhension des guerres de la Révolution. Pour Bülow, seule la nouvelle formation ouverte des tirailleurs, représentait une innovation significative. On reconnaît à Bülow d'avoir clarifié la terminologie, en diffusant, en tant que vocables de signification différence, les termes de "stratégie", "tactique" et "base d'opérations", mais ses définitions ne furent pas généralisées. Son livre est une codification d'idées périmées. (...)". Sur les livres publiés en  1804,1805 et 1806, l'auteur n'est guère plus indulgent : "Cette oeuvre étrange et contradictoire reflétait à la fois le déséquilibre mental de l'auteur et le trouble général de l'Europe". C'est que Bülow voyait dans la victoire française de 1805 la justification de la doctrine de GUIBERT et que malgré les fortes critiques qu'il émet contre la direction prussienne de la guerre, il livre des idées qui restent juxtaposées. "Il ne parvient jamais à cette fermeté de compréhension et à cette unité directrice qu'il jugeait indispensables chez un chef. Il est même impossible de dire quels buts il se proposait. Il semble avoir approuvé la Révolution française et respecté les droits de l'homme ; cependant, il était moins libéral que Gneiseneau, pour le comparer à un autre militaire de carrière. Il se disait patriote prussien, mais il méprisait Frédéric II et déclarait que la Prusse, par son existence même, avait mis fin à l'existence nationale de l'Allemagne. (...). Au niveau pratique, il conseilla à la Prusse et à toute l'Europe de composer avec Napoléon après Austerlitz ; il disait qu'une quatrième coalition serait inutile et pressait le continent de s'allier avec l'Empereur français pour l'humiliation de l'Angleterre. (...)." (R.R. Palmer)

Raymond ARON, Penser la guerre, Clausewitz, volume 1 : L'âge européen, 1976. J.L. BINZER, Uber die militärische Werke des Hern von Bülow, Kiel, 1803. Carl von CLAUSEWITZ, Bemerkungen über die reine und angewandte Strategie des Hern von BÜLOW, Neue Belohnt IX, 1805.

R.R. PALMER, Frédéric le Grand, Guibert, Bülow : de la guerre dynastique à la guerre nationale, Les Maîtres de la stratégie, volume 1, Sous la direction de Edward MEAD EARLE, 1980.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

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1 novembre 2017 3 01 /11 /novembre /2017 12:25

     HÉRACLITE d'Éphèse, à l'oeuvre dont nous ne possédons plus que des fragments, est évoqué dans de très nombreux écrits, comme un philosophe grec de référence. Cité de nos jours comme "Présocratique", avec un ensemble de penseurs aux doctrines parfois opposées. La datation de sa naissance et de sa mort est plus qu'incertaine et ne constitue qu'un repère commode. 

C'est l'un des rares Présocratiques dont le caractère est relevé par nombre d'auteurs : d'humeur mélancolique due à l'imperfection de certaines parties de son ouvrage et aux contradictions qui s'y trouvaient, mais là encore il s'agit sans doute plus d'allégorie que de réalité... HÉRACLITE, en tout cas, essaye d'exprimer une vérité qui bouscule la pensée rationnelle, car pour lui la logique de la pensée ne peut atteindre l'épicentre de la philosophie. Misanthrope, méprisant, instable... autant d'épithètes utilisées pour discréditer sans doute son oeuvre, à un point qu'il est difficile, à moins d'érudition, "par défaut" parfois, de percer les méandres essentielles. En tout cas, tous les indices convergent pour indiquer qu'il s'efforce de penser la contradiction et l'opposition, et du coup pour nous, le conflit.

Pour Clémence RAMNOUX, "la légende et l'histoire concourent à représenter Héraclite comme un aristocrate déchu des fonctions de sa caste, maintenant, dans une cité asservie, parmi une plèbe bigarrée de Grecs et d'Asiates, la hautaine réserve d'une sagesse pour les meilleurs. Chez ce grec, le destin de la servitude aurait provoqué une réponse autre que l'exil, autre que la rébellion héroïque : le phénomène culturel d'une trouvaille philosophique."

     Il n'a pu ignorer ses prédécesseurs de l'école d'Ionien, THALÈS et ANAXIMANDRE de Milet. Mais il ne les cite pas dans les textes qui nous restent, et ne les reconnait pas pour ses maîtres. S'il nomme HOMÈRE et ARCHILOQUE, c'est pour les rejeter ; s'il mentionne HÉSIODE, XÉNOPHANE et PYTHAGORE, c'est pour leur reprocher beaucoup de savoir sans intelligence, et même de la charlatanerie. C'est un de ses marques d'ailleurs de ne reconnaitre aucun maitre. Il se targue de reconnaitre les fabrications mensongères des doctrines bonnes. 

     Dans son introduction des écoles présocratiques, Jean-Paul DUMONT écrit pour HÉRACLITE qu'il s'inscrit naturellement dans le développement inauguré par l'école de Milet. "Les témoignages de Simplicius, d'Aétius et de Galien, relatifs à sa position concernant le principe, concourent tous à faire de lui un digne successeur des Milésiens. Pour eux comme pour lui, le feu est le principe de toutes choses, ou encore l'unique et premier élément constitutif d'un monde un, mû et limité. L'histoire du devenir et de la génération des êtres est donc l'histoire des transformations de ce feu. La transformation du feu en air, de l'air en eau et de l'eau en terre, s'opère par un mécanisme de condensation. Inversement, c'est par raréfaction que la terre engendre l'eau qui produit l'air, qui retourne au feu.

Clémence RAMNOUX, raconte Jean-Paul DUMONT, dans la première édition de son Héraclite, écrit comment en juin 1940, voyant devant Saumur les vapeurs humides monter et s'exiler de la Loire, elle avait revécu l'intuition héraclitienne :

"La route montante et descendante

Une et même"

"Tout Héraclite est là, pour qui veut bien apercevoir la triple signification du propos, poursuit jean-Paul DUMONT.

- Premièrement, il s'agit bien, comme nous venons de le rappeler, d'une thèse proprement ionienne, puisque tout dérive d'un principe matériel. Que ce principe soit le feu n'apporte en soi rien de profondément original à cette philosophie, la variante du feu n'étant elle-m^me qu'une des variations possibles sur le thème du principe matériel. L'idée même d'un aller et retour, ou d'un temps lié dans son concept à la justice, et qui rend nécessaire un juste retour des choses, évoque le célèbre parole d'anaximander : "Il faut connaitre, dit en effet Héraclite, que toutes choses naissent et meurent selon discorde et nécessité."

- Mais, deuxièmement, la philosophie du temps, au lieu de susciter, comme chez Thalès et Anaximander, des recherches astronomiques inspirées par la nécessaire périodicité cyclique du temps, va produire une philosophie du devenir exprimée dans la formule du mobilisme universel. Comme le rapporte Platon dans le Cratyle : "Héraclite dit quelque part que tout passe et que rien ne demeure ; et, comparant les existants au flux d'un fleuve, il dit que l'on ne saurait entrer deux fois dans le même fleuve". Exprimée dans un style héraclitien, la conjugaison de la postulation selon laquelle le monde est un et de celle selon laquelle il est par ailleurs en devenir, produit chez Aristote la formule : "Le même est et il n'est pas". On ne saurait dire plus clairement que la coexistence de l'immobilité et du mouvement, de l'éternité et du devenir, implique contradiction et procède de la contradiction. Que l'astronomie se change ainsi en philosophie de la contradiction est la contribution essentielle d'Héraclite. C'est ce qu'expriment les images célèbres des attributs d'Apollon, interprétés en raison : l'arc et la lyre. Le différent doit concorder avec lui-même et la contradiction habiter toutes choses. Comprendre les choses, c'est comprendre le désaccord de l'Un et de l'unité des contradictoires. Le théologien Hésiode, qui passait pourtant pour en savoir long,

"n'était pas capable de comprendre le jour et la nuit. Car ils sont un".

Offenbach pourra chanter : "Mon Dieu! Que les hommes sont bêtes!, Héraclite entonne le même air au commencement de son De la nature :

"Le Logos, ce qui est toujours les hommes sont incapables de le comprendre, aussi bien avant de l'entendre qu'après l'avoir entendu pour la première fois, Car bien que toutes naissent et meurent selon ce Logos-ci, les hommes sont inexpérimentés quand ils s'essaient à des paroles ou à des actes, Tels que moi je (les) explique. Selon la nature séparant chacun et exposant comment il est(...)".

Ainsi la loi de nature est la contradiction et la raison (ou Logos) qui meut cette nature, est le principe développé par toute contradiction ou le principe de contradiction. Les contradictoires sont toujours un, et l'Un, éternel et immobile parce que un, est en même temps mobile et multiple, parce que mû contradictoirement par le mouvement qu'il engendre en lui, du fait de la volonté contradictoire propre à la nécessité et au destin qu'il porte en lui.

Comment Héraclite parvient-il à se sortir de cette contradiction? Si il y parvient, ce n'est pas sans obscurité, d'où son nom d'Obscur.

- Troisièmement, la pensée de la contradiction, à la fois comme moteur du devenir, comme raison d'être des choses et comme immanente à la nature de l'Un, en qui elle réside en germe au commencement, avant même tout développement ultérieur, produit une théorie nouvelle et à jamais originale du Logos. D'abord, le logos est le feu, principe matériel. Ensuite, quand les autres éléments se condensent, tout le feu ne se condense pas, de sorte qu'il subsiste aussi en partie comme feu, c'est-à-dire comme puissance de faire condenser et raréfier, qui meut les trois autres éléments issus de lui. Il est alors dieu, destin et âme. Il est, comme dit Aétius : "le Logos répandu à travers la substance du tout. Il est le corps éthéré, semence de la génération du tout et mesure de la période ordonnée". La parcelle de feu ou de Logos qui provient directement du feu primitif est la moira, c'est-à-dire "le lot qui provient de l'enveloppe céleste" et "trouve en nos corps un domicile hospitalier". L'origine de démon dans le fragment célèbre : "La personnalité de l'homme est son démon".

Mais il existe deux routes, et qu'à la voie descendante de la génération répond la voie montante, il existe deux sortes d'exhalation, qui, bien sûr, sont matériellement de même nature, mais dont l'une est interne au lieu d'être externe : "Pour les âmes, mort est devenir eau. Et pour l'eau, mort devenir terre. Mais de la terre, l'eau nait. Et de l'eau, l'âme."

De sorte qu'il existe deux sortes d'âmes, les âmes divines et sèches, et les mêmes humides et lourdes d'animalité. Tout cela est encore également du Logos ; mais, spécialement Logos, c'est-à-dire feu originairement pur, est la raison cosmique, ainsi que la raison sèche et brûlante du philosophe. En tant que raison, le feu est principe de la condensation qui le détruit comme feu, origine de la contradiction, et faculté de connaitre qui découvre la contradiction et pense contradictoirement l'unité, en découvrant la tension discordante qui est au fond de toute harmonie. On comprend d'Héraclite ait beaucoup de mal à formuler dans un discours (Logos) l'unité profonde à la fois du Logos comme feu, c'est-à-dire comme cause motrice et efficiente, et enfin des mouvements contradictoires (eux-mêmes Logos ou raisons) qui expriment les directions contraires des deux routes, descendante et montante, qui sillonnent et creuses l'unité du Logos un, quoique à la fois principe matériel et cause efficiente. Mais telle est bien, dans son couronnement, la leçon de l'école ionienne, dont la dialectique moderne tirera tardivement profit, surtout au XIXe siècle."

  Il nous est encore plus difficile, vu l'état de ce qui nous est parvenu de son oeuvre, à restituer sa pensée dans son intégrité. Encore est-il intéressant de constater que, par son obscurité même, la philosophie d'Héraclite, certainement par qu'il est tant cité!, suscite l'imagination et la réflexion sur une longue période à l'intérieur des philosophies postérieures. On sent bien qu'à travers le discours sur l'unité et la contradiction, qui renvoie aussi à la société et à ses conflits, on peut tenir là quelque chose d'essentiel sans qu'il soit exprimable immédiatement et complètement.

   Au travers des témoignages et des fragments, on suppose qu'HÉRACLITE n'écrivit qu'un seul et unique livre, malgré d'autres allégations qui donnent des indications bien incertaines (telle celle de la Souda). Les meilleurs analystes français, dont Jean BOLLACK (1923-2012), philosophe, philologue et critique, et Heinz WISMANN (né en 1935), philologue et philosophe, de double nationalité française et allemande, s'en tiennent à la version d'un seul livre. Il faut préciser ce qu'on entend par livre : un ensemble de tablettes (de pierre?) dont les phrases inscrites, suivant des procédés techniques sans doute grossiers, peuvent être aisément isolées et rassemblées par le lecteur... C'est d'ailleurs comme cela que des fragments peuvent être facilement isolés et replacés ailleurs, dans le processus de pensée du lecteur, et même recopiés à la suite, en dépit de leur place d'origine...
Ce livre, à l'existence donc hypothétique, écrit en ionien, langue de son auteur est désigné sous le titre Sur la nature (Mousai, les Muses, titre provenant sans doute de PLATON). Mais il existe par ailleurs des livres apocryphes d'HÉRACLITE. 

D'après Diogène LAERCE, l'auteur qui nous donne le plus long témoignage, cet ouvrage aurait été composé en trois parties : Sur le tout ou Sur l'univers, Sur la politique, et Sur la théologie. Mais cette division thématique relève cependant d'un anachronisme basé sur des divisions scolaires datant de la période hellénistique.

 

   Classant HÉRACLITE dans les penseurs préplatoniciens, Jonathan BARNES estime que pour HEGEL et encore plus pour nous, le problème de sa pensée est tel qu'"il y a autant d'Héraclite qu'il y a de philologues. Même si HÉRACLITE méprise ses devanciers, il creuse un sillon déjà tracé avant lui, et son livre sur la nature, tout comme les livres des Milésiens, en donne (de la nature) une explication raisonnée.

Il propose une astronomie qui rivalise avec celle d'ANAXIMANDRE, la fondant sur le feu. On trouve chez lui des réflexions sur la mort et la vie, le Logos s'étendant à notre état post morte. Et comme dans la vie comme après la mort, il existe une éthique et certains exégètes estiment que sa philosophie toute entière est une théorie de la morale. Comme beaucoup de philosophes, il écarte une façon de voir les dieux (anthropomorphique) et préfère l'identifier au feu cosmique et au Logos lui-même. Niant la possibilité d'une cosmologie et donc d'une théorie de l'origine de l'univers, il développe une conception d'éternité, de perpétuel recommencement.

Il affirme l'unité des opposés dans l'univers comme dans la vie humaine. Cette unité doit être comprise comme quelque chose de dynamique. Et la guerre elle-même signifie la tension interne aux choses, l'union dynamique des opposés qu'une analyse subtile a trouvée partout dans le monde naturel ; mais c'est une guerre juste, sans laquelle aucune chose n'existerait. "L'univers héraclitien se présente dans toute sa multiplicité, dans toutes ses contrariétés ; on y voit une lutte éternelle, impitoyable. Pourtant, c'est cette lutte qui garantit aux choses leur existence, une coexistence faite de conflits qui conserve les natures et les identités de ces choses, et qui s'achève selon des lois justes et déterminées. Voici la vision d'Héraclite, vision qui ne doit rien à une imagination poétique ou à un mysticisme ésotérique. C'est une vision qui s'est fondée sur une analyse rationnelle, étayée sur un empirisme scrupuleux (tiré de l'observation même de la nature) et qu'une âme qui n'avait rien de barbare a toujours contrôlée." HEGEL trouvera dans ce qui nous est parvenu de cette pensée, matière à méditation. (Jonathan BARNES).

 

    Émile BRÉHIER, dans l'ensemble qu'il nomme lui, les présocratiques, HÉRACLITE d'Éphèse, dit l'Obscur, situe sa pensée dans le contexte catastrophique des villes ioniennes d'alors. Dans un monde très conflictuel, cet auteur Grec a pu édifier une philosophie des opposés. 

La méditation personnelle d'HÉRACLITE (il méprise la recherche érudite consistant à empiler les traditions intellectuelles) se développe sur 4 thèmes, pour autant qu'on puisse les découvrir à travers fragments et témoignages : la guerre, l'unité de toutes choses, le perpétuel écoulement des choses, une vision ironique des contrastes.

- La guerre est le père de toutes les choses : la naissance et la conservation des êtres, écrit BRÉHIER, "sont dues à un conflit de contraires qui s'opposent et se maintiennent l'un l'autre. Souhaiter, avec Homère, voir "la discorde s'éteindre entre les dieux et les hommes", c'est demander la destruction de l'univers. Ce conflit fécond est en même temps harmonie, non pas au sens d'un rapport numérique simple comme chez les Pythagoriciens, mais au sens d'un ajustement de forces agissant en sens opposé, comme celles qui maintiennent bandée la corde d'un arc : ainsi se limitent et s'unissent, harmonieux et discordants, le jour et la nuit, l'hiver et l'été, la vie et la mort. Tout excès d'un contraire, qui dépasse la mesure assignée, est châtiée par la mort et la corruption ; si le soleil dépasse ses mesures et ne se couche pas à l'heure marquée par le destin, son feu brûlera toute chose. On le voit, le thème des contraires s'applique à la fois aux contraires simultanés qui se limitent dans l'espace, et aux contraires successifs, suite réglée d'excès et de manque, de satiété et de famine, qui se limitent dans le temps. Leur union solidaire est maintenue par Dikê, la Justice, au service de qui se trouvent les Enrinydes vengeresses ; ainsi chez Hésiode et Pintade, les Heures, filles de Thémis, étaient des déesses de la règle, de la justice et de la paix (Eunomia, Dikê, Eiréné).

- L'unité de toutes choses, c'est la vérité par excellence que "le vulgaire, incapable de prendre garde aux choses qu'il rencontre, ne remarque pas, l'or qu'on ne trouve qu'en remuant beaucoup de terre et que la nature aime à cacher, comme l'Apollon de Delphes révèle l'avenir tout en le cachant sous des mots énigmatiques ; c'est la sagesse qui n'est point la vaine érudition d'un Hésiode ou d'un Pythagore recueillant toutes les légendes, mais cette unique chose, séparée de tout, qui se fie aux yeux plus qu'aux oreilles, à l'intuition plus qu'à la tradition, et qui consiste à reconnaître l'unique pensée qui dirige toutes choses. Qu'est-ce donc cette unité? Est-elle l'unité de la substance primordiale, comme chez les Milésiens? Oui, en un sens : la substance primordiale est le feu, en lequel peuvent s'échanger toutes choses, comme toute marchandise s'échange contre de l'or ; tout nait et progresse selon que le feu, éternellement vivant, s'allume ou s'éteint avec mesure. Mais le feu n'est plus un de ces grands milieux physiques, comme l'étendue marine ou l'atmosphère génératrice de tempêtes, qui obsédaient l'imagination des Milésiens ; c'est plutôt une force incessamment active, un feu "toujours vivant". Le choix que fait Héraclite, appelle donc l'attention moins sur la substance des choses que sur la règle, la pensée, le logos qui détermine les mesures exactes de ses transformations."

- Le perpétuel écoulement des choses découle des observations : "Tu ne peux pas descendre deux fois dans le même fleuve ; car de nouvelles eaux coulent toujours sur toi". "L'être, écrit encore BRÉHIER, est inséparable de ce continuel mouvement ; la bière se décompose si elle n'est pas remuée ; on ne se repose qu'en changeant ; le temps déplace les choses, comme un enfant qui joue aux dames ; le jeune devient vieux ; la vie cède la place à la mort, la veille au sommeil. Les choses froides deviennent chaudes ; ce qui est humide se sèche."

- Une vision ironique des contrastes, un renversement qui nous révèle dans les choses l'opposé de ce que nous y voyions d'abord. "Pour les porcs, la fange vaut plus que l'eau limpide, et pour les ânes, la paille est supérieure à l'air ; l'homme le plus sage, vis-à-vis de Dieu, n'est qu'un singe ; l'eau de la mer est la plus pure et la plus impure, salutaire aux poissons, funeste aux hommes."

"Toutes les intuitions d'Héraclite, nous explique Emile BRÉHIER (et pas que lui , d'ailleurs...), tendent vers une doctrine unique et d'une singulière profondeur ; tous ces contestantes se retrouvent dans un contraste unique : le permanent ou Un et le changeant ne sont pas exclusifs l'un de l'autre ; c'est tout au contraire dans le changement même, dans la discorde, mais dans un changement mesuré et dans une discorde réglée que se trouvent l'Un et le permanent.

Héraclite a eu l'intuition que la sagesse consiste à découvrir la formule générale, le logos de ce changement. Parmi ces régularités, une des principales concerne les changements périodique du temps, qui ramène, après un cycle toujours pareil, les jours, les mois, les années ; s'inspirant de traditions fort anciennes qui remontent à la civilisation babylonienne, Héraclite s'efforça de déterminer une grand année qui fût, à la vie du monde, ce qu'une génération est à la vie humaine. La fin de cette grande année était marquée, si l'on en croit les documents postérieurs, par une conflagration universelle ou résorption de toutes choses en feu, après laquelle le monde renaitrait du feu ; mais peut-être, est-ce là une fausse interprétation d'Héraclite par les stoïciens ; sans doute, pour lui, tout se transforme en feu ; mais à tout moment cette transformation est équilibrée par une transformation inverse du feu dans les autres choses ; "le chemin du haut", la conflagration, est identique au "chemin du bas" ou extinction du feu en air ; en même temps, "il se disperse et se rassemble, il avance et se retire"."

Pourquoi nous attachons-nous ainsi à la pensée d'HÉRACLITE? Il suffit parfois de remplacer par feu par énergie, de songer à la conception contemporaine de l'attraction-répulsion qui gouverne l'équilibre des planètes, à la théorie de l'expansion continue de l'univers, aux conflits sociaux existant dans une société qui reste malgré tout une société qui possède sa cohérence, sa structure son fonctionnement, des idées sur la dialectique, marxiste notamment, pour se rendre compte de la modernité du penseur Grec. De même, son attitude face aux divinités, à la "religion populaire", aux cultes mystérieux orphiques ou dionysiaques, son mépris des conventions-habitudes-modes sociales, constitue un sentiment qui perdure durant des siècles jusqu'à aujourd'hui.

Emile BRÉHIER rappelle le succès de l'héraclétisme au courant du Ve siècle et au début du Ive, dont il reste deux échos : d'abord le traité Sur le Régime, conservé dans la collection des oeuvres attribuées à HIPPOCRATE, puis la peinture d'ensemble, si palpitante de vie que PLATON fait des mobilistes de son temps dans le Cratyle et dans le Théétète. Le traité médical applique à la théorie de la santé la doctrine cosmologique d'HÉRACLITE ; c'est l'harmonie du tout, c'est-à-dire l'ajustement des deux forces opposées, le feu moteur et l'eau nourrissante, qui constitue la santé. Il n'est pas d'ailleurs une doctrine cosmologique qui ne soit en même temps médicale ; l'idée que l'homme est un microcosme est, dans ce temps, une des plus banales et répandues qui soient. Quant à ceux dont nous parle PLATON, c'est-à-dire son propre maitre CRATYLE et ses disciples, ce sont des héraclitéens exaspérés qui, poussant jusqu'au bout le mobilisme universel, nient qu'il n'y ait rien de stable et se refusent à toute discussion et même à toute parole, sous prétexte que discussions et paroles impliquent la subsistance des choses dont on discute. L'héraclétisme, en ses derniers prolongements (dans l'Antiquité) est donc hostile à la philosophie dialectique du Veme siècle. (Emile BRÉHIER)

En fait, l'influence d'HÉRACLITE sur les philosophies postérieures, même si elle est difficile à distinguer tant elle semble dispersée et diffuse en multiples témoignages et reprises, est bien plus multiforme. Si sa pensée peut se retrouver aisément, sur leurs propres indications, chez PLATON, ARISTOTE, HEGEL, NIETZSCHE, HEIGEGGER, CASTORIADIS, CONCHE, DELEUZE et CHAR, bien plus d'éléments se retrouvent chez tous les penseurs de la contradiction et du changement, surtout chez ceux qui veulent relier, comme lui, les phénomènes cosmologiques aux phénomènes sociaux, au moins dans leurs fondements philosophiques. 

 

Emile BRÉHIER, Histoire de la philosophie, Tome 1, Antiquité et Moyen Âge, PUF, collection Quadrige, 2001. Jonathan BARNES, Héraclite, dans Philosophie grecque, Sous la direction de Monique CANTO-SPERBER, PUF, 1997. Jean-Paul DUMONT, Les écoles présocratiques, Editions Gallimard, folio essais, 1991. Clémence RAMNOUX, Héraclite, dans Encyclopédia Universalis, 2014. Jean BOLLACK et Heinz WISMANN, Héraclite ou la séparation, Editions de Minuit, collection Le sens commun, 1969.

 

 

 

 

 

 

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31 octobre 2017 2 31 /10 /octobre /2017 09:26

    Friedrich Adolf Julius Von BERNHARDI, général prussien et historien militaire allemand, était un auteur best-seller en Allemagne avant la première guerre mondiale, pour son livre L'Allemagne et la prochaine guerre de 1911. Avocat d'une guerre d'agression "vitale pour le peuple allemand", il est d'abord  lieutenant de cavalerie pendant la guerre franco-allemande de 1870-1871. Attaché militaire de 1891 à 1894 à Berne et à la tête du département d'histoire du grand général STAFF à Berlin et sert comme général pendant la première guerre mondiale successivement sur le front Est et sur le front Ouest. Tout au long de sa carrière, il préfère grandement son travail d'écrivain et de propagande à celui d'officier sur le terrain, qu'il mène toutefois avec la même ardeur.

     

     Von Friedrich BERNHARDI est souvent comparé à CLAUSEWITZ lorsqu'il publie son ouvrage La Guerre moderne en 1911 (suivi de peu par La Guerre d'aujourd'hui), considéré comme un des théoriciens allemands les plus stimulants du premier entre deux-guerres, entre les deux premières guerres franco-allemandes de 1870 et de 1914. 

A son analyse théorique de la guerre, il ajoute une vision prophétique des conflits à venir. pour lui, la guerre est un phénomène en évolution constante mais qui, comme tout phénomène social, possède ses propres lois. Il faut déterminer quelles sont ces lois puis réadapter sans cesse la doctrine au cadre mouvant de la guerre. Les conditions dans lesquelles se produisent les guerres sont toujours différentes, selon la nature des belligérants et le théâtre des opérations, même si la forme de la guerre change; sa substance reste la même. L'expérience pratique du soldat étant toujours limitée, il fait donc fouiller dans l'étude des combats du passé tout en restant conscient du fait que les leçons tirées n'ont qu'aune valeur limitée pour le présent et plus encore pour le futur. L'expérience de la guerre fournit une base d'informations utiles sur des éléments tels que les facteurs moraux, le rôle du hasard ou celui de l'individu. Mais il fait encore savoir appréhender les divers facteurs capables d'affecter la nature du prochain conflit et comprendre les changements survenus depuis la dernière guerre.

"L'expérience, écrit BERNHARDI, montre que, s'il est, d'une part, très important de se donner des principes pour faire la guerre, il est, d'autre part, extrêmement difficile de découvrir la loi des phénomènes de la guerre future dont se déduisent ces principes." Il est donc difficile pour une nation d'établir sa supériorité numérique et matérielle de manière telle qu'elle soit sûre de vaincre. En revanche, le théoricien allemand reste persuadé que les qualités morales des grands généraux, résolution, courage, hardiesse, constituent le facteur déterminant de la victoire. Il importe également d'être bien préparé et d'apprécier avec justesse ses propres forces et celles de l'adversaire.

L'application de principes nouveaux est l'autre élément ayant assuré aux plus grands généraux l'avantage nécessaire à la victoire. L'utilisation de principes oubliés peut également s'avérer décisive, comme ce fut le cas pour l'ordre oblique, utilisé jadis par EPAMINONDAS, et que FRÉDÉRIC LE GRAND remit à l'ordre du jour. En revanche, l'application rigide de certains procédés est néfaste. Le principe d'enveloppement appliqué par MOLTKE et SCHLIEFFEN, par exemple, est un principe de guerre cohérent, mais son élévation au rang de dogme stratégique (par l'état-major allemand) est, selon lui, ridicule.

Au-delà de la théorie, BERNHARDI est préoccupé par le sort de l'Allemagne dans la prochain de guerre. Partisan de l'offensive à la fois tactique et stratégique, il préconise une politique belliqueuse qu'il défend par des arguments moraux, historiques et scientifiques, notamment dans L'Allemagne et la prochaine guerre, de 1912. L'Histoire démontre que la nation qui attaque la première s'octroie un net avantage si elle parvient à conserver l'initiative pendant tout le conflit. L'Allemagne, pense-t-il, doit donc agir la première. Pour cela, elle doit évaluer intelligemment le caractère de la prochaine guerre et la valeur de ses ennemis potentiels, qu'il décrit avec soin. Trois éléments nouveaux vont déterminer la nature de la guerre :

- Tout d'abord, le prochain conflit sera un conflit de masse avec une participation populaire sans précédent.

- Ensuite, la capacité de destruction des armes modernes atteindra un seuil inconnu jusqu'alors.

- Enfin, la qualité des moyens de communication connaitra des progrès énormes.

L'emploi de "masses" accroit la puissance mais réduit l'efficacité tactique. En même temps, la taille des armées et les nouveaux moyens de destruction contribueront à rehausser le facteur psychologique, et les nouveaux moyens de communication devraient rendre les troupes totalement dépendantes de l'acheminement de vivres et de munitions. En conséquence, la nation qui saura se doter d'une armée mobile et efficace au niveau tactique devrait pouvoir s'assurer la victoire. Comme il sera impossible de mouvoir la totalité des troupes, la victoire se jouera en un point décisif où l'avantage incombera à l'armée sachant concentrer le maximum de forces le plus rapidement possible.

Von BERNHARDI est l'un des rares penseurs militaires à avoir su entrevoir, en temps de pais, les transformations fondamentales qui s'effectueraient à son époque, comme l'avait fair un siècle auparavant un autre prophète de la guerre, Jacques de GUIBERT. (BLIN et CHALIAND)

Nul doute que ce penseur dû étudier avec attention les évolution de la Guerre de Sécession américaine, notamment grâce à la présence sur place de nombreux observateurs/conseillers militaires européens, dont beaucoup allemands. Les trois éléments nouveaux énoncés sont bien des caractéristiques essentielles de la guerre lors de ce conflit armé.

Sans conteste également, les écrits du général BERNARDHI ont contribué à préparer de nombreux officiers et l'opinion publique allemands à considérer la guerre comme nécessaire (quasiment une nécessité divine...) pour le bien de l'Allemagne. Dans l'Allemagne et la prochaine guerre notamment, il expose pratiquement toutes les conditions nécessaires à cette guerre...nécessaire. Maints commentateurs estiment qu'il porte, par ses écrits, une certaine responsabilité dans le déclenchement (au niveau intellectuel) de la Première guerre mondiale. 

 

Von Friedrich BERNHARDI, L'Allemagne et la prochaine guerre, Editions du Trident, 1989. Disponible sur le site Gallica (BNF) ; Les ambitions allemandes et la guerre. Notre avenir, avec une préface de Georges CLEMENCEAU, Edition L. Conard, 1915.

Eugène CARRIAS, La Pensée militaire allemande, 1948.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

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29 octobre 2017 7 29 /10 /octobre /2017 07:18

     Si cette série documentaire américaine de 2016 n'est probablement pas la meilleure qu'on puisse produire sur la guerre du VietNam, elle a le mérite de vouloir couvrir l'ensemble de cette guerre (du colonialisme français et de l'impérialisme américain) avec la volonté de contribuer à une réconciliation entre peuples et à l'intérieur des Etats-unis. Diffusée par la chaine ARTE en 2017 avec une durée de 9 heures (la version américaine dure 18 heures), elle suscite beaucoup de commentaires qui indiquent que les plaies ne sont pas encore refermées. Ce documentaire, bien qu'il situe parfois bien les protagonistes, s'arrête souvent aux considérations morales (le courage des soldats de tout bord) et à une vision politique intérieure (les mensonges des diverses administrations américaines, la division de l'opinion publique). Si elle dénonce bien les absurdités stratégiques (l'expérience française n'a pas été prise en compte par les états-majors américains), les destructions insensées au VietNam et dans les pays voisins, les multiples souffrances, elle ne montre pas les ressorts économiques de cette guerre. Rien sur les complexes militaro-industriels en action, rien non plus sur le rôle économique et financier de la guerre aux Etats-Unis, rien encore sur l'imbrication complexe des relations entre Russes, Chinois, Américains, par grand chose non plus sur le commerce des drogues commencé sous administration française...

Ce qui importe en fait le plus pour les réalisateurs et les producteurs de ce grand documentaire (qu'on ne peut qu'encourager à visionner), par ailleurs auteurs d'un autre documentaire important sur la guerre civile dite de Sécession, c'est de tenter de comprendre (encore qu'ils disent explicitement qu'il encore difficile de le faire) cette "deuxième guerre civile américaine". On a affaire donc à une problématique intérieure américaine plus qu'à autre chose et des critiques n'ont pas manqués à ce propos. Toutefois, et c'est là un des mérites de cette série cinématographiquement très bien faite, si l'on est bien attentif à bien des propos exprimés par pratiquement tous les protagonistes (sauf les responsables des commerces d'armement...), elle indique bien la manière dont les peuples sont entrainés dans une guerre qui les broient au nom d'intérêts très souvent opaques, idéologie servie par les médias en prime. Il faut justement l'intervention d'éléments de ce "quatrième pouvoir" pour que l'opinion publique prenne conscience et de l'existence de cette guerre "sale" et de son ampleur, dans un contexte, il est important de bien le voir, de contestation généralisée du système consumériste et productiviste américain : campagnes pour les droits civiques, montée du mouvement des consommateurs et des mouvements écologistes, des mouvements féministes... Tout cela se conjugue pour effectivement fracturer la société américaine et pas seulement d'ailleurs celle-là. L'ensemble des contrées occidentales est touché, nous sommes-là entre 1968 et les années 1970, par une vague qui remet en question bien des fondements des sociétés.

Il faut noter enfin que le public européen n'a pas les même possibilités que le public américain pour apprécier cette série. L'amputation de la moitié de la durée, si elle se justifie dans le passage à l'antenne sur ARTE, aurait pu être évitée, pour l'apprécier pleinement, dans l'édition en DVD. Après tout, d'autres programmes (on pense aux séries sur la seconde guerre mondiale) dépassent allègrement les vingt heures de programme... Il est déjà difficile de décrire les événements sur plus d'un siècle de cette guerre aux protagonistes nombreux, et on peut comprendre que aborder d'autres aspects que ceux évoqués demanderait sans doute un autre documentaire...

    En neuf épisodes de 52 minutes chacun, les réalisateurs Ken BURNS et Lynn NOVICK proposent donc un récit de la guerre du Vietnam, en se concentrant surtout sur les trente ans de la période américaine. Indochine, la fin (1858-1961), Insurrection (1961-1963), Le bourbier (janvier 1964-décembre 1965), Le doute (janvier 1966-décembre 1967), Révoltes (janvier-juillet 1968), Fantômes (juin 1968-mai 1969), Mer de feu (avril 1969-mai 1970), Guerre civile (mars 1970-mars 1973), L'effondrement (mars 1973 à nos jours) sont les titres de ces épisodes, dont le découpage général, vu les coupes réalisées, peut parfois dérouter dans le déroulement chronologique des événements. Il faudrait pourvoir visionner la version américaine pour bien s'en rendre compte...

Les deux réalisateurs nous font revivre, pour la première fois avec tant d'ampleur, la guerre du VietNam au plus près de ceux qui l'ont vécue, VietNamiens et Américains. Simple militaire ou dirigeant, journaliste ou activiste, déserteur, diplomate ou soeur d'un soldat défunt, qui se retrouvent chacun presque tout au long de ces épisodes, tous ont fait, observé ou subi cette guerre, "mère de toutes les guerres modernes", comme le dit la présentation du dossier de presse officiel. "Au coeur d'un récit où le rythme s'accélère d'épisode en épisode, une foule d'archives inédites, fruit de 10 ans de recherche, de célèbres photos devenus emblématiques, de films amateurs ou d'enregistrements sonores qui dévoilent des coulisses de la maison Blanche, racontent une histoire commune. L'histoire de la fin du colonialisme, de la montée en puissance de la Guerre froide et de la victoire d'un peuple de paysans contre la machine de guerre la plus dévastatrice au monde. L'histoire d'une guerre qui a divisé l'Amérique et l'opinion mondiale pour toujours."

Les réalisateurs, qui ont travaillé ensemble sur des documentaires fleuve, dont Baseball (1994), The Civil War, puis The War (2007), reviennent dans un long entretien sur leur dix ans de travail et précisent leur vision. Même si on peut ne pas partager tous leurs points de vue (ils discutent du conflit entre trois pays, les USA, le VietNam du Nord et le VietNam du Sud...), il entendent se détacher d'une certaine culture médiatique de leur pays : "Dans notre culture médiatique d'aujourd'hui, disent-ils, où tout est binaire, manichéen, surtout dans (notre) pays, nous montrons qu'une vérité et son contraire peuvent toutes les deux être vraies au même moment. Nous souhaitions donner un espace d'expression à des gens d'opinions politiques différentes, voire opposées, et questionner la notion de courage : est-ce aller à la guerre ou refuser de la faire? Au final, la réponse est oui, pour les deux opinions. Quant à ceux qui nous gouvernent, les archives révèlent leurs doutes, leur côté ordinaire. Démystifier ceux qui sont au sommet de la hiérarchie et glorifier en quelque sorte les gens ordinaires est important pour (nous). Et ce que nous disons depuis The War, c'est précisément qu'en temps de guerre, il n'y a pas de gens ordinaires." "Notre travail est de créer une narration à partir du chaos de l'Histoire. Et de ce processus a émergé un thème essentiel, celui de la perte de notre innocence quant à la place de l'Amérique dans le monde. Pour nous Américains, ce fut un effondrement : ceux qui nous gouvernent savent-ils vraiment ce qu'ils font? Avant cette période, les Américains avaient une forme de confiance naïve en leurs dirigeants, ils les voyaient comme des personnages héroïques, "bigger than life". Mais pendant la guerre du VietNam, cette confiance a été détruite. Et n'a jamais été restaurée. C'est le moment où tout un pan de l'Amérique s'éveille à une nouvelle conscience politique et une nouvelle forme d'activisme, avec la bataille pour les droits civiques. C'est relativement nouveaux aux Etats-Unis et cela va essaimer dans le monde entier. Depuis on a toujours le sentiment qu'il y a deux Amériques. Ce sentiment courts tout au long de notre film, de l'innocence du début des sixties jusqu'aux fractures du début des servantes. Le VietNam est au centre de cette trajectoire, à travers l'histoire intime de certains de nos personnages qui ont eux-mêmes vécu cette guerre." "Ce que nous avons cherché à faire, c'est éclairer d'un regard neuf un sujet très important et mal compris, ou mal connu, chez nous et ailleurs. Cette guerre a tellement divisé aux Etats-Unis qu'on ne veut plus en parler. Et il s'avère que c'est aussi très compliqué pour les Vietnamiens. Comment faire face à une histoire aussi tragique avec tant de souffrances et d'épisodes horribles? La leçon que nous, réalisateurs, en retirons, c'est qu'éviter de parler de quelque chose de douloureux n'en atténue pas la douleur. L'ignorer ne signifie pas qu'on a réglé le problème, bien au contraire, cela ne fait que l'aggraver. Et si aujourd'hui en Amérique nous apparaissons si divisés, si polarisés, en colère, si peu sûrs de nous, je crois que beaucoup de ces réactions ont pris naissance dans les profondes divisions apparues chez nous durant la guerre du Vietnam. Cette histoire a valeur d'avertissement pour nous tous."

Ken BURNS et Lynn NOVICK, Vietnam, série documentaire, Production Florentine Films, en association pour la partie diffusée en France avec ARTE France et PBS/WETA, Etats-unis/France, 2017, 9 x 52 minutes. Durée du DVD : 8 heures trente, avec les bonus. 

 

FILMUS

 

     

 

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29 octobre 2017 7 29 /10 /octobre /2017 06:48

   August Wilhelm Neidhardt von GNEISENEAU, général prussien, succède à SCHARNORST, après sa mort en 1813, comme chef d'état-major de l'armée et poursuit sa politique de réforme de l'armée. 

Débutant sa carrière militaire au sein de l'armée autrichienne, il combat en Amérique du côté des Anglais (trop tard pour combattre les insurgés) avant de passer dans l'armée prussienne, sur la demande de FRÉDÉRIC II en 1786. Cette pratique qui pourrait passer pour étrange dans le monde contemporain (mais dans le mercenaire international, on voit des cas analogues...) était à l'époque assez courante, et cela à tous les niveaux hiérarchiques, les nationalismes n'étant pas affermis comme aujourd'hui.

Il se fait remarquer lors des guerres napoléoniennes au cours desquelles il manifeste des qualités de commandement (Kolberg, 1807 et Leipzig, 1813). Contribuant à la défaite de NAPOLÉON à Waterloo (chef d'état-major de BLÜCHER), il est animé d'un sentiment de haine à l'égard des Français. Toutefois, il est persuadé que l'Allemagne doit tirer les leçons de la révolution stratégique découlant de la Révolution française. Devenu partisan de la stratégie d'anéantissement, il refuse toute restriction à la violence. 

Pour lui comme pour nombre des officiers supérieurs de sa génération (notamment STEIN et SCHARNORST), la Révolution française a su mettre en oeuvre la force vive de la nation et ils veulent puiser pour la Prusse aux mêmes sources. La réforme de l'armée passe par la réforme de l'Etat. Le peuple doit être entrainé à la guerre et animé d'un esprit militaire ; seul le service militaire obligatoire - très difficile néanmoins à mettre en pratique - peut amener à un tel résultat. Ces idées émises dès la déroute de 1806 commenceront à avoir un début d'application seulement dans la loi de 1814. 

Homme de terrain avant tout, GNEISENEAU est moins attentif aux considérations théoriques et philosophiques de la guerre que ne le sont ses amis SCHARNHORST et CLAUSEWITZ. Au sein de l'état-major, il rompt avec les vieilles habitudes en faisant participer un plus grand nombre d'officiers aux décisions, tout en dégageant le haut commandement de certaines de ses responsabilités les moins importantes. Il permet ainsi aux officiers subalternes de faire preuve de plus d'initiative, et crée dans son armée une cohésion et un esprit de corps beaucoup plus forts qu'auparavant. Quelques décennies plus tard, cette approche trouve son champion en la personne de MOLTKE. (BLIN et CHALIAND ; Jean DELMAS)

Dans la pensée militaire allemande, il n'occupe pas une position prédominante sur le plan théorique mais sa pratique, qui ne manque pas d'être conceptualisée dans nombre d'écrits, répond à la fois à la trop grande mobilité des officiers qui passent d'une armée à l'autre au gré des appels de carrière ou des conflits "professionnels" et à la "maladie" des armées, à savoir une désertion endémique qui connait des pics lors des batailles, notamment en cas de rumeurs de défaite ou de vraie défaite. Comme beaucoup d'officiers de son niveau (gouverneur de Berlin en 1818, comte en 1814), il produit quantité de rapports et de notes à l'appui de sa politique de réforme. Si ce genre du littérature n'est évidemment pas à la portée directe de l'opinion publique, il constitue souvent la base d'écrits plus théoriques écrits par d'autres. 

 

Eugène CARRIAS, La pensée militaire allemande, Paris, 1948. Hans DELBRUCK, Das Leben des Feldsmarschalls Gafen Neidhardt von Gneiseneau, Berlin, 1880. Rudolph FAHRNER, Gneiseneau, Munich, 1942. 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jean DELMAS, Gneiseneau, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

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28 octobre 2017 6 28 /10 /octobre /2017 07:38

  Frédéric II de Prusse, dit Frédéric le Grand, de la maison des Hohenzollern, roi de Prusse de 1740 à 1786, et premier à posséder ce titre (ces prédécesseurs se font connaitre surtout sous le titre de Grand Électeurs...). Agrandissant notablement le territoire de ses Etats tout en rendant l'ensemble de la Prusse plus homogène, il fait entrer son pays dans le cercle des grandes puissances européennes. Écrivain prolifique, il aborde les domaines de la stratégie - politique et militaire - des arts, de la culture et de toutes les affaires administratives de son pays. S'il est beaucoup connu même aujourd'hui, c'est aussi à cause de toute une littérature écrite ou inspirée par lui. En matière de stratégie militaire, il émet une véritable doctrine d'emploi des armées et en matière de stratégie politique internationale, une théorie des équilibres européens. Enfin en matière de stratégie politique intérieure, il jette les bases d'un despotisme éclairé, dans la pratique comme en théorie.

 

  L'art de la guerre tel qu'il se pratique sous Frédéric le Grand marque à la fois l'apogée et la fin d'une époque. L'approche de la guerre du roi de Prusse, empereur en son royaume, est issu d'une tradition qui remonte aux débuts de la Renaissance et qui, malgré les variations au niveau de la tactique, reste fondée sur des principes stratégiques quasiment inchangés. La Révolution française de 1789, la levée en masse de 1792, les guerres napoléoniennes mettent fin à une longue période de guerres à objectifs et moyens limités. 

Grand admirateur d ela culture française, il rédige plus de la moitié de ses textes militaire et politique en français. Il correspond avec VOLTAIRE qui l'aide notamment à écrire son Anti-Machiavel. Lorsqu'il accède au trône, Frédéric II, comme plus tard NAPOLÉON auquel il sera souvent comparé, il tient entre ses mains pouvoir politique et puissance militaire. Théoricien de la guerre, historien - il relate soigneusement ses propres compagnes militaires -, le roi est avant tout un homme de terrain aimant l'atmosphère de la guerre. Son génie réside principalement dans sa capacité à exploiter des ressources économiques et militaires limitées. Lucide quant aux moyens dont il dispose, Frédéric sait s'adapter à toutes les situations de guerre qu'il peut rencontrer.

La guerre au XVIIIe siècle est fondée sur une stratégie défensive, acceptée pratiquement dans toutes les cours européennes. Le général à cette époque mène ses campagnes de façon méthodique. Avec des effectifs peu nombreux, il veut à tout prix éviter des pertes d'hommes importantes. En conséquence, il essaye de maitriser tous les paramètres de la guerre dans laquelle il va s'engager afin de réduire au maximum les risques. L'objectif de telles guerres est le gain de territoires plutôt que la destruction de l'ennemi. Le but est de provoquer la décision lors de l'affrontement direct. Toutefois, les stratèges affectionnent l'effet de surprise pour prendre l'ennemi de flanc. La connaissance du terrain est primordiale dans ces guerres où l'avantage se gagne par le mouvement. Favorisant l'approche indirecte, le général tente de détruire les réseaux de communications adverses afin de déséquilibrer l'ennemi et de l'attaquer en son point le plus faible. Comme chacun des adversaires s'attachent aux mêmes tactiques, il est essentiel de s'en garder, notamment en contrôlant étroitement le ravitaillement des troupes en vivres et en munitions. Il vaut mieux apporter dans ses campagnes de quoi ravitailler ses troupes plutôt que de compter vivre sur les territoires traversés.

C'est dans cet environnement stratégique qu'évolue Frédéric II qui en maîtrise toutes les subtilités grâce à une expérience militaire qu'il complète par une réflexion permanente sur la guerre. Cependant, il comprend que ses propres limites financières et humaines, ainsi que la position stratégique vulnérable de la Prusse, réclament une approche différente de la guerre. IL comprend que la guerre de mouvement ne favorise guère son armée et qu'il ne pourra jamais s'assurer l'avantage dans une guerre de mouvement. Il ajoute à ce constat rationnel un goût pour l'offensive et privilégie une approche tactique encourageant une décision rapide. Toutefois, cette approche tactique offensive est appliquée dans le contexte d'une stratégie défensive. Frédéric dispose d'une armée de taille modeste, surtout si on la compare à celles de ses voisins, notamment l'Autriche, mais il reste persuadé qu'un petit Etat peut parfaitement se défendre. Sur le plan politique, il comprend mieux que personne la notion d'équilibre des forces. Il engage rarement plus de 40 000 hommes dans la bataille, et compte sur la discipline et l'entraînement supérieur de ses troupes pour surprendre et dominer ses adversaires dans une guerre de mouvement où la rapidité reste son arme principale. Il doit compter sur les services de troupes mercenaires pour lesquelles il a peu de respect, mais le manque de ressources humaines en Prusse le contraint à employer des troupes auxiliaires. Cet élément impose certaines contraintes. La désertion constitue un véritable fléau pour qui commande une armée de mercenaire. La peur de la désertion oblige Frédéric à réduire le nombre de marches de nuit, limitant ainsi la rapidité de manoeuvre qui fait sa force.

Frédéric le Grand établit sa supériorité à travers la puissance de feu de son infanterie. Ses fantassins sont techniquement supérieurs à ceux des autres armées, particulièrement dans leur capacité à tirer et à recharger (qualité de l'armement). Il change la configuration de ses armées pour exploiter au maximum la vitesse d'exécution de ses troupes d'infanterie. Celles-ci avancent dans un alignement parfait, tirant par rafales sur le front adverse et achevant leur charge à la baïonnette. Les formations prussiennes sont très étendues mais délibérément dénuées de profondeur : les hommes avancent sur deux lignes par rangs de trois. Les formations de Frédéric son conçues pour déborder l'ennemi sur ses flancs. Sa propre expérience en Silésie et sa lecture de l'Histoire lui font adopter un ordre de bataille dit "oblique", employé dans l'Antiquité par le général grec Epaminondas. Dans cet ordre, une aile est renforcée alors que l'autre est "délaissée". C'est par l'aile forte que Frédéric espère surprendre l'adversaire, le déséquilibrer et entamer ainsi son encerclement total. Le succès de cette opération repose sur l'ignorance de l'adversaire quant à la provenance et la direction de l'attaque. Simple en théorie, l'offensive par ordre oblique requiert une discipline irréprochable et un entrainement rigoureux pour être mené à bien. La connaissance du terrain où l'attaque doit avoir lieu détermine en grande partie les chances de succès. C'est là qu'inter vient le "coup d'oeil" de celui qui organise et commande les troupes. Cette capacité à jauger terrain et adversaire est une des qualités de Frédéric.

La cavalerie occupe une place importante dans les armées prussiennes (depuis longtemps) et constitue un quart des troupes. Elle est utilisée principalement pour des actions de choc. Frédéric est réticent quant à l'utilisation de l'artillerie, en grande partie pour des raisons financières. Il doit cependant s'engager lui aussi dans la courses aux armements qui se poursuit tout au long du XVIIIe siècle, mais il cantonnera ses troupes d'artilleurs dans un rôle auxiliaire. Il utilise néanmoins son esprit inventif dans un domaine qu'il dédaigne en introduisant l'artillerie attelée. Sur le tard, il considèrera l'artillerie comme une arme égale en importance à l'infanterie et à la cavalerie. Finalement, il en fera un élément majeur de sa stratégie.

Du choc et du feu, la pensée stratégie du roi évolue au cours de sa vie. Ces changements suivent les transformations de la guerre et subissent l'influence provoquée par l'accumulation de ses connaissances théoriques et pratiques. Sa pensée militaire est contenue dans différents ouvrages. Ses principes généraux de la guerre, de 1746, sont tirés de son expérience des deux premières guerres de Silésie. cet ouvrage est adressé à ses généraux (normalement par des voies discrètes ou secrètes) mais les Français l'interceptent et ils sont publiés en 1760. Frédéric écrit en 1752 son Testament politique destiné à ses successeurs et suivi en 1768 d'un Testament militaire. Enfin en 1771, il destine à ses généraux son traité Éléments de castramétrie et de tactique. Comme tous les stratèges et commandants militaires à cette époque, il contribue aussi à la très vaste littérature formée de multiples rapports techniques, tactiques ou/et stratégiques, dont sont très friands d'ailleurs tous les services d'espionnage de l'Europe. 

Au fil des années, l'ensemble de sa pensée stratégique évolue. Au départ, lorsqu'il décide d'envahir la Silésie en 1740, Frédéric II se montre combatif, et il prend d'énormes risques pour la Prusse. Lors de la deuxième guerre de Silésie (1744-1745), il pense un moment à détruire la monarchie autrichienne mais doit y renoncer. Il conserve cependant la Silésie. La guerre de Sept ans (1756-1763) est au départ favorable à Frédéric qui profite de l'effet de surprise pour envahir la Saxe en 1756. Il marche ensuite sur Prague où il lutte contre les troupes autrichiennes. Il doit battre en retraite, menacé chez lui par les Russes et les Français. A Rossbach, il obtient l'un de ses plus beaux succès militaires, infligeant aux forces alliées une perte de près de 8 000 hommes (chiffre énorme pour une bataille à l'époque) pour seulement 500 victimes du côté prussien. A Luthen, il remporte une victoire grâce à son ordre de bataille oblique, la discipline de ses troupes et son utilisation du terrain. Avec seulement 33 000 hommes, il repousse 65 000 soldats autrichiens. Trop faible par rapport à la coalition à laquelle il fait face, il ne peut tirer bénéfice de ses victoires. A partir de là, la guerre de Sept ans devient pour la Prusse une guerre défensive. La guerre de Succession de Bavière (1778-1779) est avant tout une guerre de position, sans batailles décisives.

Au vu de ses campagnes militaires, Frédéric II évolue et entend maitriser le plus de paramètres possibles et manifeste moins d'enthousiasme devant le risque qu'à ses débuts. Bien que son tempérament le pousse vers l'offensive qui lui donne le sentiment de garder une plus grande liberté d'initiative, il ne se lancera dans des batailles décisives que muni de renseignements ey de connaissances topographiques de premier ordre lui permettant de s'assurer un avantage conséquent ainsi qu'une grande marge de manoeuvre. Au fil du temps, plutôt que de provoquer la décision sur le champ de bataille, Frédéric préfèrera jouer habilement sur les rivalités politiques et les rapports de forces entre les nations européennes.

La pensée stratégique et l'expérience militaire de Frédéric auront une certaine influence sur l'art de la guerre au XIXe siècle, malgré les bouleversements intervenus entre temps. Carl von CLAUSEWITZ s'inspire en partie de l'expérience du roi qu'il compare et oppose à NAPOLÈON BONAPARTE, ainsi que le feront d'autres historiens ou théoriciens de la guerre comme Hans DELBRÜCK ou Theodor von BERNHARDI. Le premier fera de Frédéric le stratège génial de la guerre d'usure (et limitée). CLAUSEWITZ est admiratif devant le génie guerrier du Frédéric, en particulier sa capacité à jauger l'adversaire ainsi que de sa façon de s'adapter aux circonstances, favorables ou défavorables. Il souligne le goût de l'offensive et l'audace, mais aussi la modération et la sagesse du monarque prussien. Il admire sa rapidité de décision, la supériorité morale qu'il possède sur ses adversaires et la manière dont il définit ses objectifs par rapport à ses propres moyens et ceux de ses rivaux. En revanche, il lui reproche un excès de confiance dans certaines circonstances. La plupart des critiques formulées à l'encontre de Frédéric, par CLAUSEWITZ et d'autres, concernent son incapacité à anéantir l'adversaire lorsque c'est possible, mais le roi appartient à une autre univers mental aristocratique. Le débat sur la stratégie d'anéantissement qui va devenir le mode de pensée dominant par la suite, oppose Hans DELBRÜCK, partisans de Frédéric, à d'autres théoriciens militaires allemands, notamment Theodo von BERNARHI, et ce débat reste encore ouvert aujourd'hui. (BLIN et CHALIAND).

  Si Frederic II est considéré durant son règne comme roi-philosophe, c'est que son habileté ne se limite pas à la stratégie militaire. En matière de stratégie politique, il réalise un certain nombre de réformes qui permettent non seulement de renforcer sa posture militaire mais également assure à la Prusse un rayonnement politique et culturel. Non seulement, il ne néglige aucun point de la nécessaire intendance des armées, mais il ordonne l'organisation de l'instruction publique (unification de l'enseignement), la mise en place d'un système judiciaire (code civil), la rationalisation de l'hygiène et de la sécurité des grande villes, et s'assure de la bonne marche du système fiscal (en donnant par exemple une importance accrue à l'impôt indirect, plus indolore et plus facile à gérer), bref dote son royaume de tous les éléments qui en font un véritable empire. A la base de tout cela, c'est l'assurance de son autorité par la réduction, comme l'avait fait Louis XIV en France en son temps, de l'importance et de l'influence de la noblesse en général et des minorités religieuses et politiques (catholiques, juifs...). A ceux-ci ils garantit des droits (pour les nobles sur leurs terres, quasiment inaliénables à leurs familles) en échange de leur obéissance. Il s'assure de tous les moyens d'un despotisme éclairé.

 A bien des égards son Testament politique se trouve bien au niveau de son Testament militaire. Nombre d'écrits sont consacrés aux moeurs, aux coutumes, au commerce, à l'industrie, à la législation. Dans le même esprit, il écrit également sur les ouvrages contemporains (Avant-propos de l'Histoire ecclésiastique de Fleury, Commentaire sur Barbe-Bleue), sur la morale et la philosophie. Il se targue de faire venir à la cour tout ce qui compte d'esprits brillants en Europe, tout en incitant à la construction d'une mémoire nationale (théâtre, musique, écoles, universités...). 

FRÉDÉRIC LE GRAND, Instructions militaires à ses généraux, sous la direction de LISKENNE et SAUVAN, Bibliothèque historique et militaire, tome V, 1844. Extraits dans Anthologie mondiale de la stratégie, sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990. On retrouve des extraits tirés directement de ses oeuvres dans les livres ci-après. 

Jean-Paul BLED, Frédéric le Grand, 2004. Christopher DUFFY, The Military Life of Frederic the Great, 1986, réédition à Emperor's Press, 1996. Gehrard RITTER, Friedrich der Grosse : Ein Historiches Profil, Heidelberg, 1954. ASPREY, Frédéric le Grand, Hachette, 1989. R.R. PALMER, Frédérick le Grand, Guibert, Bülow : de la guerre dynastique à la guerre nationale, dans Les Maitres de la stratégie, sous la direction de E.M. EARLE, Berger-Levraut, 1980. 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Frédéric le Grand, dans Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

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26 octobre 2017 4 26 /10 /octobre /2017 13:37

     Le spécialiste des questions stratégiques, directeur d'études à l'EHESS, poursuit là sa réflexion sur le monde post-guerre froide et sur l'état actuel de l'empire "américain". Intitulé spéculations financières, guerres robotique, résistance démocratique, on trouve dans ce livre analysés des aspects de la mondialisation en ce début du XXIe siècle. Pour Alain, il s'agit toujours de la guerre, qu'elle soit économique, physique ou intellectuelle.

Pour lui, ce n'est pas d'une guerre qu'il faut parler, mais d'une combinaison de guerres par lequel le capitalisme poursuit ses oeuvres : il consacre à chacun de ces aspects un chapitre. 

Il développe d'abord ce qu'il appelle "société insécuritaire" globale. Qu'est-ce qui relève, dans les crises actuelles, de l'accident technique ou de la volonté politique? Fukushima et la crise des supprimes en sont emblématiques. Sous cet angle, la réflexion de l'auteur est particulièrement intéressante, cat elle tente d'éclairer l'intrication profonde entre le "technique" et le "politiques". Un enchevêtrement, dans un monde de plus en plus rapide, bien difficile de démêler.

Alain JOXE revient sur les guerres menées sous la houlette des Etats-Unis, des guerres selon lui politico-économiques, "sans but politique fixe. A l'heure où les Bourse et les marchés mondiaux sont lancés dans la course au millième de milliseconde (le trading haute fréquence), l'auteur fait le parallèle entre la gestion désormais entièrement informatisée des marchés et la robotisation de la guerre : supercalculateurs capables de déclencher une attaque massive contre une valeur ou une monnaie d'un côté, drôles de l'autre. Dans le domaine économique aussi, la guerre "propre" ne le reste jamais bien longtemps. A qui profite cette évolution? A une nouvelle noblesses rentière dénationalisée", écrit-il qui rappelle au passage que "l'esclavage pour dette" était déjà condamné dans l'Antiquité.

On peut reprocher à l'auteur de se focaliser excessivement sur le phénomène de la spéculation, celle-ci n'étant qu'un des aspects de la dimension désormais planétaire de la technique. Nous vivons sous la menace d'un "Hitler invisible", affirme Alain JOXE, pour souligner le risque de conflagration majeure que fait peser sur la planète un capitalisme débridé.

De façon convaincante, l'auteur plaide pour un nouveau "réalisme" à l'échelle mondiale. "Il est devenu essentiel de regrouper les nations démocratiques en une fédération capable, par son poids, de se défendre contre les nuisances de la finance, écrit-il. En prévenant que seule une revitalisation démocratique de l'Union Européenne, pour l'instant encore trop sous l'emprise de ce capitalisme financier, permettra d'éviter les replis régionalistes ou fascisants.

Au total, il s'agit d'un essai ambitieux, dans lequel, à son habitude, Alain JOXE manie les concepts avec brio. Il montre que les mutations économiques, militaires et technologiques qui  se combinent dans une accélération des décisions efface le temps long du politique et fabrique un système incapable de réguler la finance ou la violence. Pour en finir avec la dictature des marchés, une mobilisation éthique commence en faveur de la conversion de l'Europe, seule force qu'il voit pour l'instant capable d'inverser la tendance. Chemin faisant, il montre que le temps de CLAUSEWITZ risque bien de finir : plus de victoires décisives, que des guerres qui n'en finissent pas, s'enchainant très vite l'une l'autre. Son analyse des fins de guerre de Barak OBAMA par exemple tend à indiquer que, faute de décision sur le terrain et même faute de "buts de guerre" bien définis, des territoires de plus en plus étendu sont en proie à la violence, et d'une violence de plus en plus automatisée. La nouvelle "noblesse dénationalisée" ne s'intéresse ni aux buts de guerre bien définis, ni aux dégâts "collatéraux" de ce qu'elle favorise dans le monde entier, du monde que "son" système continue de fonctionner.

 

Alain Joxe, les guerres de l'empire global, La Découverte, 2012, 260 pages. 

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26 octobre 2017 4 26 /10 /octobre /2017 04:40

       Philipp ROSEMANN, philosophe et professeur à l'université de Dallas (Etats-Unis), commence sa présentation de l'esthétique à l'époque des premières universités, par la description d'un retable attribué aujourd'hui à un maitre siennois, à la riche composition qui met en image Thomas d'Aquin en tant que centre d'un rayonnement culturel émanant quasi directement du divin. Dans la culture philosophique et théologique du Moyen-Âge, explique-t-il, "cette métaphore était fort courante. Elle remonte au moins à Platon, qui, dans le livre VII de la République, établit une analogie entre les processus du voir et du penser : la forme du bien accomplit pour la connaissance ce que le soleil fait pour rendre possible la vision. Aristote, qui écarte la théorie platonicienne des formes, continue néanmoins à user d'une analogie très semblable, notamment dans le traité De l'âme.

Les Scolastiques, quant à eux, ont connu la métaphore de la lumière par différentes voies. Saint Augustin (354-430), Père de l'Eglise imprégné de lectures néoplatoniciennes, avait formulé une très influente théorie de l'illumination, d'après laquelle toute connaissance humaine dépend d'un influx de "lumière" divine". (...) C'est pourquoi certains auteurs - l'Oxonien Robert Grosseteste (approximativement 1120-1253), par exemple - sont allés jusqu'à voir dans la lumière, non seulement une puissante métaphore, mais l'essence divine elle-même. Saint Thomas prend ses ses distances à l'égard de telles positions, réduisant également le rôle qu'Augustin et les augustiniens voulaient attribuer à l'illumination. Mais ceci ne veut pas dire que l'analogie de la lumière soit absente de l'oeuvre thomiste, tant s'en faut! (...) Thomas d'Aquin est de ceux qui pratiquent la méthode scolastique, laquelle consiste à synthétiser autant que possible les auteurs de la tradition, dans le but de réunir, dans un système à la fois nouveau et très ancien, les parcelles de vérité que chacun d'entre eux a découvertes." Sans doute y-a-t-il de la part des scolastiques le sentiment - car après tout ils sont les témoins de nombreuses destructions de savoir - de la nécessité de recourir à cette méthode pour sauver des connaissances qu'ils savent de plus au départ parcellaires... 

"Cette méthode, précise encore Philipp ROSEMANN, que beaucoup de savants regardent comme le coeur de la mentalité scolastique, fut développée depuis les temps patristiques. Cependant, elle ne put atteindre à sa pleine maturité qu'après la découverte de bien des sources grecques qui étaient restées inconnues jusqu'au XIIe siècle - en particulier des écrits aristotéliciens tels que les Seconds analytiques, la Métaphysique et l'Ethique à Nicomaque. Sous la forme de disputes destinées à confronter l'héritage chrétien avec le défi lancé par ces textes, et visant à une synthèse aussi englobante que possible, la méthode scolastique devint un des piliers de l'enseignement dispensé dans les nouvelles universités (L'université de Paris, peut-être la première, fut établie en 1200)." (voir les thèses de Erwin PANOFSKY sur l'architecture et la pensée scolastique, éditions de Minuit, 1992 et également la thèse de Robert MARICHAL sur l'écriture gothique).

"On a souvent remarqué, poursuit Philipp ROSEMANN, que la pensée scolastique sur l'art et la beauté serait relativement pauvre, en plus d'être assez homogène chez les différents auteurs. (...) Il est en effet indéniable que même dans l'oeuvre si vaste et détaillée de celui qu'on appelle le "prince des Scolastiques", il n'y a aucun traitement soutenu et développé de (ces) questions. (...) Cependant, cela ne veut pas dire que (ces) jugements négatifs (...) soient justifiés." Umberto ECO, auteur de Art et beauté dans l'esthétique médiévale (1987) accuse d'anachronisme ceux qui les prononcent" et qu'on juge la pensée esthétique des Scolastiques selon des critères extrinsèques. Il faut plutôt "se demander en quoi consiste la spécificité des analyses scolastiques de la beauté."

"Au début de ses Questions disputées sur la vérité, saint Thomas présente une liste de ce que les scolastiques nommaient transcendentia, ou "transcendantaux". Un transcendantal est un "mode concernant en général tout étant", c'est-à-dire une propriété ou caractéristique qui accompagne toute chose, simplement en tant qu'elle est. Thomas distingue deux sortes de transcendantaux : ceux qui caractérisent tout étant pris en soi, et ceux qui résultent du fait qu'aucun étant n'existe seul, mais se trouve toujours dans un rapport avec d'autres." 

- Considéré en soi, tout étant est, d'abord, quelque "chose" ; "chose", res, est donc le premier transcendantal. Il exprime le fait que tout ce qui est possède une essence qui lui confère une identité précise. Il n'y a rien qui tout simplement "soit", de façon indéfinie ; tout ce qui est, est telle chose ou telle autre. (...) Vient alors le deuxième transcendantal : "un", unum. Tout ce qui est n'est pas seulement quelque chose ou essence, mais est une chose une ; autrement dit, tout étant, en tant qu'il est, jouit d'une unité foncière - ce qui n'exclu évidemment pas qu'il soit composé de multiples parties.

- A propos de ceux qui précisent les rapports dans lesquels tout étant se trouve nécessairement impliqué, en premier lieu, il mentionne un transcendantal aliquid, qu'il définit étymologiquement comme aliud quid, "un autre quoi". Tout étant, en tant qu'il est, possède une essence (un "quoi") qui est autre que les autres, c'est-à-dire qui distingue cet étant de tous les autres. Thomas d'Aquin pense aliquid comme la contrepartie d'unum, car l'unité interne de toute chose est indissociable d'une différence externe : tout étant est un, en étant autre que les autres. Cependant, tout étant ne se distingue pas seulement de tous les autres - les repousse, pour ainsi dire -, mais possède également une certaine convenance (convenientia) par rapport à eux. Plus particulièrement, toute chose se trouve dans un rapport de convenance avec l'âme humaine, dont l'ouverture universelle la rend capable d'accueillir mentalement tout ce qui existe. Or l'âme se divise en deux aspects, le désir et l'intellect. Dès lors, en tant que toute chose peut devenir l'objet d'une pensée vraie, tant étant est "vrai" (verum) ; et en tant que toute chose est susceptible de devenir l'objet d'un désir, tout étant est "bon" (bonum). Cette dernière affirmation pourrait surprendre, mais elle doit être prise dans le contexte de l'ancienne conviction chrétienne d'après laquelle le mal absolu n'existe pas, en tant que créature de Dieu, qui est le Bien absolu, toute chose créée - même le diable, disait-il déjà - possède une bonté foncière que rien ne peut lui ôter.

On a bien sûr remarquer que le beau ne figure pas dans la liste... Et c'est ce qui provoque un long débat parmi les experts de la pensée thomiste... Peut-on comme Philipp ROSEMANN veut le faire, déduire de sa définition de la transcendance une conception du beau? En tout cas, il semble bien qu'il existe, comme il l'écrit, une "différence cruciale entre l'esthétique scolastique et celle des autres époques" : pour les scolastique, de la beauté est partout présente - analogiquement, bien sûr. Il semble en tout cas que par rapport aux époques antérieures, souffle là un vent d'optimisme sur la Chrétienté... 

Thomas d'Aquin définit le beau dans deux textes fondamentaux de la Somme théologique.

- Dans le premier, il développe l'idée que le beau et le bien sont identiques dans le sujet, puisqu'ils sont fondés sur la même chose, à savoir la forme ; mais ils diffèrent par leur définition. Car le bien a particulièrement rapport au désir ; en effet, le bien est-ce que toutes les choses désirent. Dès lors, il a la nature d'une fin, car le désir est comme une sorte de mouvement vers la chose. Par contre, le beau à rapport à la puissance cognitive : en effet, on appelle belles les choses qui plaisent lorsqu'on les voit. De là, le beau consiste dans une juste proportion, puisque la sensibilité se délecte dans des choses justement proportionnées qui lui ressemblent. Car même la sensibilité est une sorte d'ordonnancement, comme toute vertu cognitive. Et puisque la connaissance se fait pas l'assimilation, et que l'assimilation à rapport à la forme, le beau relève particulièrement de l'ordre de la cause formelle.

- Dans le second, il estime que le beau est identique au bien, ne différant de lui que par sa seule définition.

Thomas d'Aquin suit là une tradition qui remonte à l'Antiquité : on définit le beau par rapport au bien et inversement, même si les subtilités du désir diffèrent suivant qu'il s'agit de choses belles ou de choses bonnes. La différence entre les deux consiste en ceci que la puissance cognitive intervient dans l'apaisement du désir suscité par le beau alors que le bien, quant à lui, apaise le désir plus "simplement". Le problème pour les commentateurs est que Thomas d'Aquin n'a jamais utilisé sa définition de la beauté pour analyser un objet d'art...On peut tenter de déduire de cette définition un rapport à l'art, de décortiquer des conditions objectives du beau selon lui mais une théorie de l'art stricto sensu, une esthétique scolastique est difficile à établir. Car de plus, le mot art au Moyen-Âge désigne, comme dans l'Antiquité, la techné, le savoir-faire humain. Il n'y a pas, comme plus tard, une interrogation sur les "Beaux-Arts". 

Si l'art est compris comme l'habileté qui est nécessaire pour bien exécuter tout acte transitif, alors la théorie découlant de cette conception, pense Philipp ROSEMANN, "sera bien différente d'une réflexion sur l'et entendu au sens moderne, c'est-à-dire comme une création d'oeuvres visant délibérément à la beauté. La raison pour laquelle cette conception moderne de l'art n'a pas de place dans l'univers scolastique est claire : pour les Scolastiques, la beauté n'est pas, et n'est certainement pas en premier lieu, due à l'homme. En effet, poursuit-il, pour les penseurs du Moyen Âge l'art ne représente pas du tout le champ d'une création autonome ; bien au contraire, il dérive de la nature, parce qu'il "imite" cette dernière. " Il est difficile pour un contemporain d'imaginer que puisse être mise sous le même plan une activité comme la médecine avec une autre comme l'architecture. Et pourtant, comme l'écrit notre auteur, "les scolastiques auraient dit : puisqu'il appartient à la nature humaine d'être doté de rationalité, les produits de cette rationalité ne sont pas extérieurs à la nature". Néanmoins, du passage de la Somme théologique qui permet d'affirmer cela, "on a appris que les Scolastiques ne confondent point art et nature, mais reconnaissent leur différence. C'est vrai, à ceci près que cette différence n'est pas comprise à la façon d'une opposition binaire. (...° Si, pour les Scolastiques, l'art imite la nature, la nature elle-même découle, d'une part d'une intelligence dont l'opération présente des analogies avec l'art humain, c'est pourquoi on pourrait dire que Dieu est une sorte d'artiste.(...)"

  C'est sans doute plus dans l'expression artistique même, notamment en architecture, que l'on pourrait trouver des évolutions de l'esthétique. Sans se référer directement aux réflexions contenus dans la Somme de Thomas d'Equin, les développements dans la scolastique tardive de cette expression donnent plus de prise dans la compréhension de ces changements. "Dans l'architecture du bas Moyen Âge, explique encore Philipp ROSEMANN, on assiste à l'émergence d'un style dit "flamboyant". Celui-ci se distingue du style gothique classique en mettant davantage l'accent sur une certaine volonté d'expression, basée sur une appréciation plus positive de la multiplicité. En d'autres termes, là où le style classique visait à une clarté et une transparence formelles moyennant des structures homologues se répétant partout, le style flamboyant accentue plutôt la beauté de détails délicats, parfois même filiformes. Des développements analogues caractérisent l'écriture du XIVe et, plus encore, du XVe siècle. La gothique devient "batarde", sacrifiant ainsi la lisibilité à une plus grande expressivité : la main du scribe, de moins en moins domestiquée par les règles du style classique, se laisse plus souvent aller à donner des formes exagérées ou excentriques à des lettres individuelles (Robert MARECHAL, L'écriture latine et la civilisation occidentale du Ier au XVIe siècle, dans L'écriture et la psychologie des peuples, Sous la direction de Marcel COHEN, XXIIe Semaine de Synthèse, Armand Colin, 1963)."

Après les parallèles entre art et pensée de la période scolastique, on trouve dans la pensée du bas Moyen Âge des tendances qui font davantage valoir le singulier et la multiplicité. Signes d'un certain "relâchement" de la discipline imposée par les autorités ecclésiastiques, résultats aussi de l'autonomie de plus en plus grandes des Universités en général, expressions dans l'esthétique des conflits entre autorité politique et autorité religieuse, ces tendances se vérifient déjà dans l'oeuvre de Jean DUNS SCOT (vers 1266-1308), qui était presque contemporain de Thomas d'Equin, et qui se confirment chez Guillaume d'OCKHAM (vers 1285-1347). 

"Selon le Scot, explique Philipp ROSEMANN, la beauté ne réside donc plus dans le rayonnement d'une forme une, et dans la manière dont cette dernière confère de l'intégrité et de l'harmonie à l'objet ; au contraire, elle résulte de l'ensemble des propriétés individuelles qui caractérisent cet objet, aussi bien que des rapports entre elles. Il est évident que cette façon de concevoir la beauté donne plus d'ampleur à la multiplicité et à l'individualité que la théorie thomiste. La pensée de Duns Scot sur la beauté ne représente d'ailleurs que le prolongement logique de sa métaphysique, dans laquelle la notion thomiste de l'unité de la forme (tout objet ne possède qu'une forme qui explique toute la complexité de son être) est abandonnée en faveur d'une multiplicité de formes. Il ne faut pas oublier de mentionner ce qui constitue peut-être le concept clef de la pensée scotiste, à savoir l'haecceitas, ou l'"être-ceci". D'après Duns Scot, l'objet individuel doit être compris à partir de son haecceitas, ou particularité absolue, plutôt qu'à partir de sa quiddité, qu'il partage avec tous les étants appartenant à la même espèce. Là encore, le scotisme se sépare sensiblement du thomisme, annonçant ainsi la modernité dans sa mentalité plus individualiste."

   Pour en revenir à Thomas d'Aquin, Umberto ECCO (Art et beauté dans l'esthétique médiévale, Le livre de poche, GRASSET, 1997), préfère parler, à son propos, d'esthétique de l'organisme plutôt que d'esthétique de la forme. Cet auteur est relativement en accord avec le précédent dans son analyse. "Lorsque Albert le Grand, écrit-il, nous entretient de la resplendentia formae substantialis super partes materai proportinatas, il fait évidemment allusion à la forme aristotélicienne qui met en acte les potentialités de la matière et s'organise avec elle en synolon, c'est-à-dire en substance. Et il conçoit la beauté comme l'irradiation de cette idée organisatrice à travers la lumière réduite à l'unité. Chez saint Thomas, en revanche, la manière dont peuvent être interprétés, en relation à l'ensemble du système, les concepts de claritas, intergritas et proportio amène à conclure que, lorsqu'il parle de forma à propos du pulchrum, il a à l'esprit non pas tant la forme substantielle, mais bien plutôt la substance dans son entier, l'organisme en tant que synthèse concrète de matière et de forme." 

Lorsque, "par la vertu de la participation divine, forme et matière s'unissent en une opération d'existence, alors, et alors seulement s'établit un rapport entre organisant et organisé. A ce point que ce qui importe vraiment, c'est l'organisme dans son entier en tant que vivant, la substance dont l'opération propre est l'ipsum esse. L'être n'est plus une simple détermination accidentelle de l'essence, comme c'était le cas pour Avicenne, mais ce qui rend possible et effective l'essence même ; et ce dont il est l'essence, la substance."

Toutes les notions assemblées autour de la fonctionnalité du beau confèrent une forme systématique à une idée bien ancrée durant toute la période médiévale, explique le médiéviste. C'est une "idée qui tend à une identification entre pulchrun et utile, comme s'il s'agissait là d'un corollaire de l'équation pulchrum et bonum. Une telle identification, considérée comme exigence fondamentale, est au demeurant la résultante d'une quantité de phénomènes vitaux, de témoignages de vie : et les théoriciens pendant ce temps se donnent bien du mal pour distinguer entre les deux valeurs. La réticence à admettre une distinction entre penchant esthétique et penchant fonctionnel conduit à une insertion de ce qui est esthétique dans chaque manifestation de la vie ; et elle n'aboutit pas plus à assujettir au beau ce qui est utile ou ce qui est bon. Lorsque l'homme d'aujourd'hui perçoit une incompatibilité entre l'art et la moralité, le pourquoi de cet accident est dû au fait qu'il se trouve contraint d'accorder une conception moderne de l'esthétique à une appréciation du sentiment éthique qui reste encore d'appartenance classique. Pour l'homme du Moyen Âge, une chose ne peut être que laide quand elle ne vient pas s'insérer dans une hiérarchisation de finalités toutes centrées sur l'homme et sur sa destination surnaturelle. Seulement une chose ne saurait trouver place dans la hiérarchie des finalités si elle est laide, parce que la difformité qu'elle manifeste prend à l'évidence sa source dans quelque défectuosité de sa structure qui la rend inadaptée à sa destination propre."

"Sans aucune doute, poursuit Umberto ECO, toujours attaché à comprendre la mentalité médiévale dans son ensemble, fut-ce par une étude de sa conception de l'esthétique, ceci veut dire ou signifier une incapacité pour le moins relative de percevoir une sensation de plaisir esthétique qui pourrait nous être procurée, pourquoi pas, même par ce dont la difformité contrarie l'idéal éthique que l'on tient pour valable. Et, à l'opposé, ceci équivaut, de par sa signification, à justifier sur le plan de l'éthique, chaque fous que s'en offre l'occasion, ce qui apparait, esthétiquement, source de plaisir. Dans la pratique, le Moyen Âge ne fait guère preuve d'une maîtrise équilibrée et accomplie dans le maniement de cette sensibilité (...)."

Il règne un certain flou dans les jugements de maints auteurs sur le plan éthique et esthétique, et la position thomiste est "bien trop impeccable pour retrouver une correspondance spéculaire dans des interventions concrètes du goût et du jugement, mais malgré tout elle traduit sur le plan d'une déontologie les coordonnées fondamentales d'une civilisation et d'un mode de vie. Umberto ECO fait là la part des choses entre une pensée écrite élaborée, dans un monde où l'analphabétisme est roi, références antiques pas à la porte de n'importe qui à l'appui, et l'univers mental général qui prévaut par exemple chez les constructeurs de cathédrales ou les artisans des icônes. Bien entendu, le fait que Thomas d'Aquin puisse écrire ce qu'il écrit n'est pas sans lien avec notamment le mode de pensée de ceux qui élaborent intellectuellement et construisent matériellement - ce qui demandait de toute façon une certaine expertise chez les ouvriers -, et plus loin avec le mode de pensée de l'ensemble des contemporains qui de proche en proche forme une société unifiée, même si cette société reste une société de classes et de castes (mais avec bien des formes d'évolution des individus). Chez eux comme chez lui, il y une vision de la normalité et des normes qui confondent honnêteté et beauté, bonté et droiture qui mènent au Ciel...

Thomas d'Aquin, du fait de ses énoncés lui garantissant à la fois tranquillité (face aux hiérarchies ecclésiastiques) et autorité (en s'appuyant ainsi sur l'ensemble du corpus antique admis), peut se permettre de proclamer, à la limite, une certaine autonomie du fait artistique. Du fait de l'unité de la substance et de l'essence dans la chose, la clarisses de Thomas d'Equin provient d'en bas, de l'intérieur de l'objet; comme auto-manifestation de l'objet, comme auto-manifestation de la forme organisante. Comme l'objet est ontologiquement disposé à être jugé beau, une fois réalité concrète (donc après sa création...), il suffit de réaliser la proportion naturelle dans l'acte artistique. 

"La pax, c'est la tranquillité ordonnais ; après l'effort imposé par la compréhension discursive, l'intellect jouit du spectacle d'un ordre et d'une intégrité qui se manifeste comme claire présence de soi. A ce point, en même temps que le plaisir, on éprouve un sentiment de paix, une paix qui implique l'élimination du trouble et de tout ce qui s'oppose à l'obtention du bien (...). La joie de la vision, c'est la joie libre d'une contemplation éloignée du désir, comblée par la perfection qu'elle admire. Les choses belles visa placent, non point parce qu'elles seraient saisies sans effort, mais au contraire parce qu'elles sont conquises à travers l'effort et que leur jouissance intervient au terme de celui-ci. Nous éprouvons de la joie grâce à la capacité cognitive qui s'exerce sans rencontrer d'obstacles, et de la joie, aussi, dans le désir qui trouve son apaisement par l'opération de la capacité cognitive."

 

Umberto ECO, Art et beauté dans l'esthétique médiévale, Le livre de poche, Grasset, 1997. Philipp ROSEMANN, Thomas d'Acquis : l'esthétique à l'époque des premières universités, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'atelier d'esthétique, de boeck, 2014.

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25 octobre 2017 3 25 /10 /octobre /2017 07:01

    Gerhard Johan David von SCHARNHORST est un général prussien réformateur. Avec le comte August von GNEISENAU, il réforme de façon décisive l'armée prussienne en instituant  par exemple une armée de réserve, qui augmente notablement l'effectif potentiellement mobilisable. Il abolit en 1807, dans la foulée de sa réflexion sur le soldat, les châtiments corporels dans l'armée.

 Plus praticien que théoricien, SCHARNHORST est GNEISENAU, le grand réformateur de l'armée prussienne après la défaite d'Iéna (1806). Il est aussi le père spirituel de Carl Van CLAUSEWITZ sur lequel il exerça une influence considérable ainsi que sur toute une génération de disciples moins connus aujourd'hui (TIEDEMANN, BOYEN, RÜHLE, KLEIST).

Hanovrien, il sert d'abord dans l'armée de son pays (1778) avant de passer au service de la Prusse en 1800. Officier de cavalerie à ses débuts, il se retrouve ensuite dans l'artillerie et s'établit bientôt une solide réputation, à la fois comme théoricien de la guerre et comme technicien ne matière d'armement. Il se distingue dans la guerre contre la France, notamment à la bataille de Hondschoote (1793), puis au siège de Menin (1794). Son intérêt pour la théorie militaire et surtout son expérience pratique de la guerre le poussent à étudier de près le rapport entre la théorie et la pratique de la guerre. A travers son étude de l'Histoire, il va tenter de constituer une théorie "unifiée" entre ces deux aspects mais ne parviendra jamais à produire une doctrine théorique.

La Révolution française révèle à SCHARNHORST les avantages stratégiques que peut s'assurer une nation débarrassée des dogmes du passé. Il note la supériorité de la nouvelle armée française en matière de recrutement, d'organisation, de tactique et aussi de motivation par rapport aux autres armées européennes fonctionnant selon le modèle de l'Ancien Régime et dont l'exemple le plus brillant était incontestablement la Prusse. Affecté au 3ème régiment d'artillerie à Berlin dès son adhésion à la cause prussienne, il rédige un manuel d'artillerie et donne son avis sur la réorganisation de l'armée. A partir de 1801, il exerce son influence en tant qu'instructeur à l'Ecole des sciences militaires de Berlin qu'il réorganisera avec, entre autres, la création de l'Académie de guerre (1804) dont il devient le directeur. Il fonde la prestigieuse Société militaire en 1802 avec sept autres membres dont l'objectif est d'échanger des idées sur l'art de la guerre. Trois ans plus tard, la société comptera déjà près de deux cent adhérents. Ses conférences sur la stratégie et la tactique obtiennent un grand succès, et leur enseignement sera incorporé dans la nouvelle politique militaire de la Prusse. Les thèmes principaux de son enseignement seront repris et approfondis par CLAUSEWITZ. Ses innovations s'appliquent aux niveaux stratégique et tactique, et il s'intéresse aux problèmes concernant l'éducation des officiers et l'organisation de l'armée.

Bien qu'il soit à la recherche de fondements théoriques applicables universellement au phénomène de la guerre, il se propose tout d'abord de préparer ses officiers à la réalité du combat, en particulier à l'imprévu et à l'imprévisible. Selon lui, le soldat ne doit pas s'enfermer dans une conception anticipée et définie des événements. Plutôt que d'estimer les forces de l'adversaire, il est préférable de comprendre sa psychologie. Cet aspect de la guerre est le plus important, bien que SCHARNHORST soit conscient que "la partie psychologique de la guerre (soit) d'ailleurs un terrain très peu connu". Il importe au stratège de connaitre le "coeur humain", et c'est à l'aide d'une étude approfondie de l'Histoire qu'il y parviendra. Il substitue la méthode expérimentale à la méthode analytique qui dominait jusque là l'éducation militaire. Le seul champ expérimental disponible à celui qui étudie la guerre demeure l'Histoire, et c'est elle qu'il place au centre de son système éducatif. Cette conscience historique le contraint à interpréter la guerre comme un phénomène social dont les transformations vont de pair avec les changements dans l'ordre politique et social. C'est cette vision globale qui l'aide à comprendre l'évolution brutale de la guerre engrendrée par la Révolution française, et il va être le premier à mettre en relief la relation entre politique et stratégique que popularisera CLAUSEWITZ.

Un autre thème le préoccupe tout particulièrement, la concentration des forces. Le dilemme à résoudre consiste à disperser ses troupes avant l'attaque pour pouvoir les concentrer au maximum au moment de la bataille, soit "ne jamais se tenir concentré, mais toujours se battre concentré", conséquence directe de l'importance prise par l'artillerie. Dès 1797, dans une étude sur la réussite des armées françaises, il examine tous les éléments, du plus grand au plus infime, ayant un rapport, même lointain, avec la guerre. Chacun de ces éléments a son importance et aucun ne doit être négligé. Ainsi, il préconise l'abandon de l'ordre linéaire et rejette la colonne unique. Il encourage le ravitaillement combinant magasins et réquisitions. Nommé à la tête de la commission de réorganisation de l'armée en 1807, il propose de rompre avec l'esprit du XVIIIe siècle en organisant une armée moderne selon le modèle français. Convaincu que l'avenir de la guerre est lié au concept de nation armée, il préconise un système de conscription universel, radical pour l'époque par son étendue à toutes les classes sociales. Alors que les troupes étaient auparavant composées de nombreux étrangers, il préfère instituer un système de recrutement national. Momentanément reporté à cause du traité de Tilsit qui limite le nombre de recrues à 42 000, ce système sera finalement adopté en 1814, après sa mort, grâce à l'action d'un de ses anciens élèves, Hermann von BOYEN. SCHARNHORST répartit ses troupes en brigades composées de 7 bataillons d'infanterie, 12 escadrons et 7 pièces d'artillerie. Convaincu de l'importance que revêt le feu, il développe son artillerie. Enfin, il veut donner à l'officier l'esprit d'initiative et les moyens de ses décisions. En 1809, il est chargé de la réorganisation du ministère de la Guerre bien qu'il soit privé, pour des raisons politiques, du titre de ministre. Il crée une division spéciale chargée des plans d'organisation et de mobilisation de l'armée ainsi que l'entrainement et de l'éducation des troupes en temps de paix. L'état-major de l'armée est incorporé au ministère mais deviendra autonome à partir de 1821. En opposition avec la noblesse, qui craint pour ses privilèges, il tente de faciliter l'accès à la carrière d'officier à d'autres classes de la société. Malheureusement, il ne vivra pas assez longtemps pour voir appliquer ses réformes, mourant de ses blessures à la bataille de Lützen, le 28 juin 1813. 

Malgré tout, et surtout malgré les manoeuvres de la noblesse, en enseignement demeurera après sa mort grâce à ses anciens élèves qui le transmettront aux générations suivantes sous une forme ou sous une autre. MOLTKE, SCLIEFFEN et BERNHARDI seront animés par les principes qu'il a établi, remaniés et approfondis par GNEISENAU, BOYEN et surtout CLAUSEWITZ. (BLIN et CHALIAND)

Ses travaux théoriques dont des Mémoires pour servir à l'art militaire défensif (1775) constituent des références jusque dans l'Empire allemand de BISMARK, même s'ils sont rapidement plus que complétés par d'autres théoriciens. Tout le long de sa carrière, l'affrontement entre les armées de l'Absolutisme et celles de la Révolution française suscite, comme dans les Etats allemands, en Prusse un vastes débats d'idées - qui dépassent d'ailleurs les questions purement militaires - entre les partisans des conceptions frédériciennes et ceux qui estiment qu'il faut s'inspirer du modèle nouveau mis en oeuvre par la France. Il critique, après avoir pris part à la guerre de Sept ans,  brillamment et impitoyablement dans ses Betrachtung über die Kriegskunt (1797) les conceptions tactiques et le mode d'instruction frédériciens. Selon lui, et c'est le sentiment d'un certain nombre d'autres penseurs prussiens, le roi n'a remporté ses victoires que lorsqu'il a agi contre ses propres principes. Il plaide pour une tactique simplifiée pratiquée par une armée populaire, motivée par l'enthousiasme patriotique. Ce qui compte désormais, ce n'est plus la perfection de l'ordre linéaire, mais l'intensité de la force morale. En même temps, il attache une importance démesurée au rôle du hasard à la guerre qui, à ses yeux, n'est qu'un art extrêmement flou. Peu d'ouvrages théoriques allemands ont suscité de telles polémiques et ont été autant lus. Les partisans de l'ancien y voyaient une provocation, ceux du nouveau un traité génial et prophétique. Il va, entre autres, exercer une influence décisive sur H.D. von BULOW. F. von DECKEN, en dernier défenseur du système militaire de l'Absolutisme, fait entendre sa voix dans les Betrachtungen übes das Verhältnis das Kriegsstandes zu dem Zwecke der Staaten (1800). Pour lui rien ne doit changer car l'Absolutisme, avec son type particulier d'armée, marque un achèvement qu'il est impossible de dépasser. Mais les auteurs qui plaident pour l'armée de milice, pour le système de tirailleurs, pour le "soldat naturel" remplaçant le "mécanique" se font toujours plus nombreux. Une multitude d'écrits techniques vont tous dans le même sens de la réforme, et dès 1806, les réformateurs vont oeuvrer pour le renouveau de l'armée prussienne. (Jean-Jacques LANGENDORF)

 

Peu d'oeuvres du réformateur sont traduites en Français. Notons toutefois un Traité sur l'artillerie, publiée à Paris en 1840.

Engène CARRIAS, La pensée militaire allemande, 1948. Max LEHMANN, Scharnhorst, Leipzig, 1887. Rudolph STADELMANN, Scharnhorst, Shicksal und geistige Welt, ein Fragment, Wiesbaden, 1952. Hansjürgen USZER, Scharnhorst, Theoretiker, Reformer, Patriot, Berlin, 1979. 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jean-Jacques LANGENDORF, Théoriciens allemands et prussiens, dans Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et Jean KLEIN, PUF, 2000.

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