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27 novembre 2017 1 27 /11 /novembre /2017 12:23

     Le culte de l'offensive résulte d'un dilemme stratégique : les grands chefs militaires croient que les avantages de l'offensive sont si grands qu'aucune force défensive ne peut la repousser. Le premier qui attaquerait serait celui qui remporterait la victoire, si possible en une seule bataille décisive. Le culte de l'offensive, parfois issu d'une lecture partielle de grands auteurs comme CLAUSEWITZ, est surtout répandu dans les états-majors français et allemands aux débuts de la Première Guerre Mondiale. Il est souvent invoqué, à raison d'ailleurs, pour expliquer les causes et aussi les pertes dans la guerre européenne. 

   Il existe néanmoins des références à l'offensive à outrance avant la Première Guerre Mondiale. Il faut rappeler l'"audace celtique" décrite par Jules César (La guerre des Gaules), la furia francese, cette intrépidité des chevaliers coûteuse pour le royaume de France à Crécy, les propos de SAINT-JUST, partisan de l'offensive à tout prix en 1794... et bien d'autres... Il existe dans la littérature militaire et la littérature en général une sympathie certaine pour l'attaque par rapport à la défense...  C'est cependant dans le premier entre-deux-guerres franco-allemandes (1870-1871 et 1914-1918) que fleurissent les doctrines de l'offensive à outrance, que ce soit à l'Ecole de guerre française (conférences de FOCH), rendues en partie responsable des hécatombes de la Grande guerre. Cependant, même tardivement, les auteurs des livres aux publics plus ou moins restreints et des manuels officiels qui traitent de stratégie  prônent plutôt des offensives prudentes qui tiennent compte de la puissance de feu de l'artillerie, et intègrent bien offensive et défensive. Parce que ces manuels qui introduisent ces notions d'offensives mesurées sont tardifs, ils n'influencent que très peu l'attitude des officiers et sous-officiers. De plus, des oppositions (Général Charles LANREZAC, par exemple), qui deviennent majoritaires après la Grande guerre, s'expriment au sein même des états-majors. FOCH lui-même, dès septembre 1914 (bataille de la Marne, course à la mer) recherche une meilleure coordination de l'artillerie et de l'infanterie. Mais cette recherche n'est pas à la mesure de la destructivité des nouveaux moyens de l'artillerie. C'est que les moyens de protection contre les effets de l'artillerie sont assez pitoyables, avant l'apparition tardive dans la guerre des chars d'assaut.

Globalement, le culte de l'offensive est l'une des pensées dominantes chez beaucoup de chefs politiques et militaires (JOFFRE, GRANDMAISON, CARDOT du côté français) dans la Première Guerre Mondiale. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, les états-majors tentent d'éviter les offensives à tout prix, attitude directement la cause de l'immobilisme du début de la guerre (Drôle de guerre) sur le front franco-allemand. 

   

      Jean-Marc MARRIL, ancien chef de corps du 21e Régiment d'infanterie de marine et ancien attaché de défense au Tchad, chef du département des études et de l'enseignement au SDH en 2012 et chef du Centre historique des archives l'année suivante, expose dans un article mesuré cette doctrine et ses conséquences dans les grandes puissances militaires en 1914. 

"Au cours des premiers mois de la guerre, écrit-il, les combattants français firent preuve d'un courage et d'un sens du sacrifice qui permirent de surmonter les échecs initiaux de la bataille des frontières et, finalement, de remporter une bataille décisive sur la Marne au début du mois de septembre 1914. Cette victoire française marquait l'échec définitif du plan inspiré par Schlieffen dont l'application avait entrainé la Grande-Bretagne dans la guerre. Si la bataille de la Marne avait ainsi sauvé du désastre les armées françaises, elle avait toutefois été gagnée au prix de lourdes pertes humaines qui venaient s'ajouter à celles de la bataille des frontières. L'étendue des pertes consenties, imputable en partie à l'étonnant esprit offensif des unités françaises, conduisit à mettre en cause le corps de doctrine français et l'enseignement dispensé par l'Ecole supérieure de la guerre avant les hostilités. Ce primat de l'offensive apparait pourtant comme largement partagé par les grandes puissances militaires du début du XXe siècle. Les Allemands n'échappaient pas à ce courants de pensée et les Britanniques eux-mêmes, malgré leur tradition militaire et les déboires de leurs récentes opérations en Afrique du Sud, y avaient souscrit. Cependant, ces derniers restaient plus réalistes et avaient mieux intégré, après leurs revers pendant la guerre du Transvaal, la notion de combat défensif dans le cours général des opérations.

Dans les marines de combat occidentales se retrouvaient le même primat de l'offensive. Clausewitz avait trouvé un héritier pour la guerre sur mer en la personne de l'amiral américain Mahan dont la pensée irriguait alors les grands états-majors occidentaux. La composition de leurs flottes de guerre traduisait en définitive ce concept de guerre offensive et la recherche de la bataille d'anéantissement. Les cuirassés constituaient la pièce maitresse de ces flottes et la cours à l'armement, au tonnage et à la protection faisait rage entre les grandes puissances maritimes. La marine française à l'école de la pensée stratégique du général Mahan prônait également l'offensive et la guerre d'escadre. Le capitaine de frégate Daveluy traduit bien l'état d'esprit ambiant lorsqu'il écrit "Les uns prétendent que la marine a pour but d'assurer l'inviolabilité des côtes et d'attaquer celles de l'adversaire ; d'autres assurent que son rôle est de détruire le commerce ; d'autres enfin veulent la consacrer à la réussite d'une invasion. Eh bien! Détruisez l'ennemi et vous aurez tous ces résultats à la fois". La bataille de Tsushima remporté par l'amiral Tojo en 1905 sur la flotte russe confirmait bien cette conception de la guerre sur mer.

Ainsi, à la veille de la Grande Guerre, au sein des armées de mer ou de terre qui allaient s'affronter sur les champs de bataille, l'esprit du temps était-il à l'offensive. Dans la doctrine terrestre française, cependant, un souci certain de la sûreté et du renseignement venaient tempérer ce que les idées en vogue, telles celles du lieutenant-colonel de GrandMaison, pouvait avoir d'excessif. Les échec initiaux étaient semble-t-il davantage liés à cette "mode de l'offensive" que traduisait le plan XVII, qu'aux règlements d'emploi des différentes armes qui, cependant, n'avaient pas échappé complètement à l'influence des idées offensives d'alors. Les armées avaient ainsi perdu leur avant-garde. Leur absence se révéla tragique lors de la bataille des frontières, notamment pour le corps colonial qui, à Rossignol, fut surpris dans un combat de rencontre en colonne de marche. Au combat, la mise en application des doctrines élaborées par des états-majors assoupis par de longues périodes de paix et devenues des sortes de "modes" non remises en cause, se paie parfois d'un prix élevé en vie humaine. "La guerre est le meilleur professeur mais ses leçons coûtent chères" aurait déclaré le célèbre général Moltke." 

      Notre auteur fait reposer sur l'influence "décisive" du lieutenant-colonel de GRANDMAISON l'adoption du primat de la doctrine offensive à l'état-major français. François Jules Louis Loyzeau de GRANDMAISON  (1861-1915), par ailleurs très apprécié de ses camarades officiers, est nommé chef du 3ème bureau du ministère de la guerre en 1908 et c'est dans ce poste qu'il fait connaitre cette doctrine de l'offensive à outrance. Même si effectivement, comme le rappelle Jean-Marc MARRIL, le lieutenant-général combat avec efficacité les principes du règlement de 1895 qui prévoyait une stratégie plus complexe, basé entre autre sur une grande importance du renseignement, même si également il fait adopter une stratégie qui selon lui redonne la liberté d'action à l'armée, à travers notamment la diffusion de son Dressage de l'infanterie (1909),  il n'est pas isolé. Il est partie-prenante dans une véritable bataille de générations dans l'état-major, via un système d'avancement qui cloisonne d'ailleurs fortement plusieurs éléments du corps des officiers. Il fait partie ainsi d'un groupe d'officiers, les "Jeunes Turcs", féru de de spiritualisme et de tout ce qui exalte le courage et l'audace, pour qui les aspects moraux priment sur les aspects techniques de la guerre. Se focaliser sur lui revient sans doute à exonérer les officiers qui peuplent l'état-major qui ont laissé faire ou favoriser ce nouvel état d'esprit. Dans une caste imbue d'elle-même il faut le dire, où l'on regarde parfois avec mépris les autres classes, notamment celle montante des ouvriers de l'industrie, on ne recule pas devant la perspective de sacrifier de nombreux hommes pour la victoire. Précisément se développe tout un courant sacrificiel qui développent des idées que l'on qualifierait aujourd'hui très facilement sans se faire incendier de réactionnaires, avec en arrière plan les idées de Gustave Le Bon et d'un darwinisme très mal compris. Dans Vaincre par exemple, de 1913, le Lieutenant-colonel MONTAIGNE proclame que "le salut est dans la révolte de la volonté contre la raison. Le lieutenant LAURE rejette de son côté "le progrès de la science et des idées qui développe au sein des nations les plus civilisées le microbe des utopies et le germe de la défaillance des caractères"... Cet état d'esprit se reflète dans la rareté dans les manuels ou les ouvrages qui circulent à l'Ecole supérieure de Guerre de références aux progrès techniques dans l'artillerie et même de tout ce qui touche l'automobile (alors que les ouvrages sur la cavalerie foisonnent), et encore plus l'aviation... Il faut dire que l'armée est prise alors dans les années 1899-1910 dans les remous de l''affaire Dreyfus, étant attaquée par un antimilitarisme virulent et influent et obligée de s'impliquer dans la répression de grèves ouvrières. Les évolutions de la pensée militaire française à la veille de la guerre de 1914-1918 sont à évalués aussi en fonction de ce contexte. 

Même pour les historiens qui se penchent sur les "responsabilités" du lieutenant-colonel GRANDMAISON et qui pensent à une hypothétique "réhabilitation", constatant qu'effectivement il fait office de bouc émissaire de toute une évolution, il est difficile de ne pas constater également que le contenu de ses conférences a de quoi, rétrospectivement, "surprendre". On peut les résumer en 4 points :

- la sûreté est réalisée par la vitesse de l'attaque ;

- la liaison entre les unités partant au combat est inutile par leur progression même ;

- il faut prendre l'offensive à outrance et simultanément sur tout le front ;

- le combat en retraite n'est pas possible.

Selon les tenants de "l'école de l'offensive à outrance", la volonté et son corollaire, la liberté d'action, se trouvaient au coeur de l'action et la Tactique Générale en tire les conclusions pratiques.

    Cette mystique de l'offensive est partagée chez les Allemands et chez les Anglo-Saxons. 

"En pleine Première Guerre mondiale, écrit Jean-Marc MARRIL, sur le front occidental, des officiers de haut rang prussien ou bavarois affirmaient que l'aune de la combativité de leurs unités se mesurait au sang versé. (...) En 1915, certains chefs de corps étaient encore de l'avis que le "mérite" d'une unité se reflétait dans les pertes subies (Christian STACHELBECK, revue historique des armées, n°256.). (...) De même, l'idée d'une guerre courte était partagée par l'état-major impérial. La doctrine allemand, en effet, exprimait à travers le plan Shlieffen cette conception offensive de la guerre, brève et brutale. (...) Leur plan d'opération traduisait bien ce primat de l'offensive, voire de démesure opérative, puisque l'état-major impérial avait pris le risque pour une idée de manoeuvre de provoquer l'entrée en guerre de la Grande-Bretagne. La puissance aile marchante des armées allemandes, après avoir contourné le dispositif défensif français et débordé son aile ouest, devait terminer rapidement la compagne de France pour permettre aux forces du Kaiser de se retourner à l'est contre l'ennemi russe. (...)"

"Le manuel anglais du service de campagne de 1909 apparaissait comme plus pragmatique et faisait preuve d'un souci du détail prononcé. Cependant, il n'échappait pas à l'esprit offensif de l'époque et affirmait aussi : "dans le combat, le succès décisif ne peut être obtenu que par une offensive vigoureuse. Tout chef qui offre le combat doit donc être résolu à prendre l'offensive tôt ou tard" (Eugène CARRIAS, La Pensée militaire allemande, PUF, 1948). Toutefois ce règlement était toujours marqué par les échecs de la guerre des Boers et il reflétait une prudence certaine pour tempérer le dogme de l'offensive. (...). Cette conception de la guerre se retrouvait d'ailleurs de l'autre côté de l'Atlantique dans le règlement du service en campagne de l'armée des Etats-Unis du 21 février 1910. (...) Toutefois, le règlement américain accordait une plus grande importance à la sûreté liée essentiellement aux avant-gardes dont les effectifs devaient varier du neuvième au tiers de la colonne, interarmes lorsqu'il s'agissait de grandes unités. (...). 

   Que ce soit du côté allié ou du côté allemand, la prise en compte des réalités du combat, met le holà à l'esprit d'offensive à tout prix, replace les avant-gardes sur le devant de la marche des combats et renforce le rôle du renseignement préalable à tout engagement. On pense beaucoup plus aux coordinations artillerie-infanterie, le feu devant ouvrir la voie au choc. Et pratiquement à l'inverse de cet esprit d'offensive, dans une certaine précipitation, on opte des deux côtés par le développement de tactiques défensives (guerre des tranchées). Il faut dire que cette volte-face chez les états-majors étaient préparées par l'existence de nombreux manuels sur la défensive et sur la défensive-offensive, bien plus dans l'esprit de CLAUSEWITZ qu'auparavant. Les règlements français de 1913 prévoyaient déjà ce changement, avant même le développement désastreux des opérations, mais ils n'étaient encore que médiocrement assimilés dans l'état-major générale comme dans les troupes. La phraséologie offensive de ces manuels, même si dans le détail ils détaillaient des tactiques plus complexes, la présence forte de considérations morales également, l'encore rare prise en compte des techniques d'armements, surtout les plus avancées, ne faisaient rien pour la rapide application de nouvelles tactiques. 

Notre auteur conclut : "Ce règlement sur la conduite des grandes unités de 1913 montrait ainsi, par l'importance qu'il donnait à la sûreté, au renseignement et à la manoeuvre enveloppante, le peu de portée des conférences du lieutenant-colonel de Grandmaison dans la réalité des règlements français à la veille de la Grande Guerre. Paradoxalement certains de ces règlements auraient pu d'ailleurs être rédigés à la fin des hostilités. Face à une phraséologie offensive qui inonda un temps le corps des officiers, la rigueur sèche des règlements d'infanterie ou du génie aurait dû contrebalancer dans les esprits le dérapage offensif d'un certain discours officiel (lequel, il faut compléter était destiné autant à l'arrière civil qu'aux troupes), bien éloigné de l'enseignement de l'Ecole supérieur de guerre (sous l'égide de FOCH notamment). En 1909, dans son cours d'infanterie, le futur général de Maud'huy y professait et prophétisait que "l'assaut n'(avait) de chance de réussir que si l'assaillant (avait) une supériorité momentanée de feu d'attaque. Les outils feront rapidement de toute position où l'on s'arrêtera une position fortifiée et cela des deux côtés ; d'où s'ensuivra une guerre de siège avec utilisation de parallèles. L'union des armes est indispensable." Ce discours annonçait clairement la réalité que les armées allaient vivre durant la Grande Guerre. Mais l'abandon du principe des avant-gardes d'armée au moment de l'entrée en campagne de 1914, et les pertes inutiles qu'engendrèrent les surprises tactiques constituèrent l'hideux héritage des idées offensives à tout prix du lieutenant-colonel de Grandmaison et des choix du général Joffre d'avoir suivi les "jeunes turcs" de son état-major. Ainsi, le choix initial de l'offensive sur la défensive, autrement dit la primauté du choix sur le feu avait déterminé l'organisation générale des forces armées et le plan XVII."

 

 

Jean-Marc MARRIL, L'offensive à outrance : une doctrine unanimement partagée par les grandes puissances militaires en 1914, Revue historique les armées, Dossier Avant la guerre, n° 274, 2014. Lieutenant-colonel Michel GOYA, La pensée militaire française de 1871 à 1914, Pensées mili-Terre; CDEC (https://penseemilitaire.fr).

 

STRATEGUS

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24 novembre 2017 5 24 /11 /novembre /2017 07:12

      Ferdinand FOCH, général et académicien français, maréchal de France, de Grande-Bretagne et de Pologne, est l'auteur d'oeuvres diverses très étudiées, notamment lors de ses passages à l'École de guerre. Commandant en chef des forces alliées sur le front de l'Ouest pendant la Première guerre mondiale, son rôle est encore controversé notamment chez les critiques de son action militaire et chez le personnel politique de son époque. Beaucoup estiment par exemple qu'il ne suivit pas forcément sur le terrain ses propres réflexions sur la guerre. 

 

Une très grande carrière militaire et des oeuvres marquantes. 

    Ferdinand FOCH est considéré comme le grand théoricien français de "l'offensive à outrance", doctrine qu'il a l'opportunité, en que soldat, de mettre en application au cours de la Première Guerre mondiale. Élève à l'Ecole polytechnique, sorti comme officier d'artillerie en 1873, affecté à Tarbes puis à rennes, il sert ensuite au comité technique de l'artillerie avant de suivre les cours de l'École de guerre. Après un passage à l'état-major général, il revient à l'Ecole de guerre comme professeur d'histoire militaire et de stratégie (1894-1900). Placé en 1907 à la direction de cette École, il obtient en 1911 le grade de général de division.

En 1914, il est à la tête du XXème corps d'armée à Nancy et conduit la 9ème armée à la bataille de la Marne. Par la suite il coordonne habilement l'action des troupes françaises, anglaises et belges pendant la période de la "course à la mer". En 1915 et 1916, il mène les troupes du Nord au cours des campagnes d'Artois et de la Somme, mais le semi-échec de son action entraîne sa disgrâce auprès des autorités françaises. Il refait néanmoins surface en mai 1917 comme chef d'état-major général. Enfin, en mars 1918, alors que les Allemands lancent leur grande offensive en Picardie, il est choisi pour commander les troupes alliées sur le front de l'Ouest, et reçoit, le 15 avril, le titre de général en chef des armées alliées. Après avoir repoussé l'assaut de l'armée allemande lors de la deuxième bataille de la Marne (15 juillet-5 août 1918), il organise la contre-offensive décisive qui contraint l'Allemagne à réclamer l'armistice. Après cette victoire, il est promu maréchal de France.

C'est durant deux de ses trois passages à l'École de guerre, comme professeur puis comme directeur, que FOCH mûrit sa réflexion sur la guerre. Il expose sa doctrine au cours des conférences qu'il donne à l'École en 1900, publiées plus tard sous le titre de Principes de la guerre (1903). Le teste de son oeuvre comprend De la conduite de la guerre : la manoeuvre pour la bataille (1904), et ses Mémoires pour servir à l'histoire de la guerre (1918). En tant que théoricien de la guerre, il se réclame de Carl von CLAUSEWITZ, à qui il emprunte certains concepts importants.

En même temps, il interprète librement certaines des idées maîtresses du grand penseur allemand, avec un résultat qui aurait certainement surpris ce dernier. Ce n'est d'ailleurs pas le seul à procéder ainsi, tant du côté Français que du côté Allemand... FOCH recherche chez les vainqueurs de 1870 la connaissance nécessaire à la résurrection militaire de la France, à l'instar des Prussiens après Iéna (1806). Ces derniers avaient réformé leurs institutions militaires en étudiant les principes de guerre de NAPOLÉON. La lecture que FOCH fait de De la Guerre est influencée de manière significative par l'interprétation de CLAUSEWITZ par des stratèges allemands comme MOLTKE et SCHLIEFFEN. Favorisant le principe d'anéantissement, par rapport au principe de la subordination de la guerre à la politique, les théoriciens allemands négligent ce second principe. De surcroît, ils "oublient" le fait que leur maitre à penser privilégiant l'action de défense par rapport à celle de l'attaque. Ferdinand FOXH hérite donc de cette interprétation tronquée de la doctrine de CLAUSEWITZ dont les effets sont d'ailleurs dramatiques pour les armées qui combattent en 1914. Alors que CLAUSEWITZ utilise la notion de guerre absolue comme un idéal théorique opposé à la guerre réelle, FOCH déduit de cette définition une invitation à la pratique d'une stratégie offensive qui demeure à ses yeux le meilleur moyen de parvenir à une décision dans le contexte de la guerre totale : "L'offensive manoeuvrière a finalement raison de toutes les résistances ; la défensive passive ne peut éviter l'échec."

L'approche générale de l'étude de la guerre, telle que la présente FOCH dans ses Principes, recourt à la méthode, établie auparavant par SCHARNOHOST et CLAUSEWITZ, qui privilégie l'étude de cas historiques. Pour lui, la défaite française dans la guerre franco-prussienne est due à une erreur d'analyse de la part des stratèges français. Ces derniers favorisent en 1870 un enseignement positiviste tout en manifestant une confiance aveugle dans l'expérience vécue. "Puisque la guerre est un drame effrayant, écrit FOCH, étudions le drame lui-même." L'expérience vécue étant toujours limitée, l'Histoire devient "le vrai moyen d'apprendre la guerre et de déterminer les principes fixes de la l'art de la guerre" (paradoxalement, son étude de l'Histoire reste superficielle et fragmentaire, limitée en grande partie aux campagnes napoléoniennes, alors que de l'autre côté de l'Atlantique vient de se dérouler une guerre dont les moyens annoncent fortement celle de 14-18). Bien que la guerre privilégie le rôle du hasard et de l'imprévue - ce fameux "brouillard de la guerre" sur lequel insiste tant CLAUSEWITZ - une bonne préparation et un savoir exceptionnel donnent au commandant en chef la confiance nécessaire pour agir, l'action étant la condition essentielle de la victoire. 

Bien qu'en guerre, il n'y ait que des cas particuliers, il existe des principes immuables, applicables à chaque cas d'espèce. Ces principes sont les suivants : économie des forces, liberté d'action, libre disposition des forces, et sûreté. Pour FOCH, les principes économie et de sûreté sont les plus importants. Le principe d'économie des forces est "l'art de peser successivement sur les résistance que l'on rencontre, du poids de toutes ses forces, et pour cela de monter ces forces en système" ; ou encore "art de déverser toutes ses ressources à un certain moment à un certain point". Ce principe ne doit pas devenir un dogme rigide mais plutôt un guide général de l'action. Dans la guerre moderne où règnent le chaos et la confusion, et où il est facile de disperser ses troupes et ses forces, il est important de bien coordonner sa puissance dans des actions ponctuelles. la concentration qui résulte du principe d'économie des forces doit encore soumettre l'agresseur à une attaque surprise en un endroit et à un moment inattendus. C'est pour parer à cette éventualité qu'il développe le principe de sûreté. Il existe deux types de sûreté : la sûreté matérielle et la sûreté tactique. La sûreté matérielle permet d'éviter les coups quand on ne veut ou en peut pas les rendre. La sûreté tactique permet l'exécution d'une action programmée malgré les circonstances contraignantes et imprévisibles inhérentes à la pratique de la guerre.

Dans la guerre moderne, selon FOCH, la destruction complète de l'adversaire est le moyen de la victoire. Cette destruction à la fois physique et morale de l'ennemi se réalise lors de la bataille et de la poursuite qui s'ensuit, dont l'objectif vise à l'anéantissement total de l'adversaire. La bataille décisive ne peut être qu'offensive, la bataille défensive ne servant qu'à la parade sans conséquences positives. Le parti qui n'utilise que la forme défensive de la guerre s'expose à long terme à succomber aux coups (offensifs) de son adversaire, même si celui-ci est plus faible. (BLIN et CHALIAND)

Juste après la guerre, la détermination des conditions militaire de l'armistice est en grande partie son oeuvre. Il est emporté par l'élan général de faire payer à l'Allemagne financièrement et territorialement le prix de la guerre. Mais il se trouve très vite en désaccord avec le pouvoir politique dans la discussion du traité de paix, sur le statut militaire de l'Allemagne et surtout sur la question de la frontière du Rhin, primordiale à ses yeux. "Qui tient le Rhin tient l'Allemagne", et le maréchal trouvait vital pour l'avenir de la France que la frontière soit sur le fleuve. Il se heurte à l'opposition formelle de la Grande-Bretagne, toujours soucieuse d'équilibre européen, et des Etats-unis. le gouvernement français n'estime pas opportun de soutenir le généralissime dont l'insistance opiniâtre (allant jusqu'à s'inviter aux réunions politiques sur le plan de paix) et le recours qu'il cherche auprès des hautes instances nationales indisposent le président du Conseil, CLÉMENCEAU, qui lui tient rigueur. Au Comité chargé du contrôle de l'exécution des clauses militaires du Traité de Versailles, dont il est le président, ses avis ne sont que peu ou pas du tout suivis ; il en va de même au Conseil supérieure de la guerre, qui, selon lui, prépare la guerre passée. (André DAUBARD). FOCH ne se prive pas, dans ses livres ultérieurs, de considérer les clauses de sécurité du Traité comme insuffisantes et d'en rendre responsable la classe politique. 

 

    Théories et pratiques de la stratégie

Alors que la plupart des auteurs montrent un général FOCH comme ardent défenseur de l'offensive à outrance, d'autres comme Etienne MANTOUX apportent, sans contraire complètement cette appréciation, d'importantes nuances. 

Après avoir détaillé ce que FOCH doit sur le plan de la réflexion à Ardant du PICQ, cet auteur expose l'influence que CLAUSEWITZ a dans les deux livres qu'il consacre à la stratégie avant la guerre de 1914. "Des deux livres, écrit-il, que Foch écrivit avant la guerre de 1914, il ressort clairement que Clausewitz l'influença probablement beaucoup plus que tout autre théoricien militaire. Cela explique que la plupart de ses exemples historiques sont tirés soit des guerres napoléoniennes, soit de la campagne de 1870 qu'il étudia de façon approfondie dans son ouvrage De la conduite de la guerre." Pour LIDDELL HART (Foch, the Man of Orleans, Londres, 1931), il y a peu de preuves qu'il suivit le conseil de NAPOLÉON "de lire et de relire les campagnes des grands généraux", d'ALEXANDRE à FRÉDÉRIC II. A cette connaissance historique fragmentaire, LIDDELLl HART a attribué certains des points faibles de la stratégie de FOCH pendant la Première Guerre Mondiale, mais Etienne MANTOUX fait remarquer que CLAUSEWITZ lui-même recourt rarement aux exemples historiques antérieurs aux guerres du XVIIIe siècle, et que FOCH, dans ses enseignements "fit fonction d'amplificateur des thèmes les plus extrêmes de Clausewitz".

"Ainsi, poursuit MANTOUX, l'originalité de Foch réside moins dans l'expression de nouveaux principes de stratégie ue dans l'intérêt particulier apporté à quelques notions très simples qui sont restées le symbole de son enseignement. Elles reflètent la dualité de son propre tempérament : l'élément intellectuel et la philosophie de la raison, l'élément spirituel et l'exaltation de la volonté. Il est vrai qu'elles ressemblent souvent un peu à des platitudes ; mais quiconque s'intéresse à l'étude de la pensée militaire doit avouer que les grands principes de la stratégie sont faits de peu d'autres choses.

Foch commence son propre livre en affirmant que dans la guerre il existe des principes de valeur permanente ; mais il s'empresse d'ajouter qu'il fait les préciser en les appliquant à des cas particuliers (...). Depuis (la lecture des oeuvres de Foch) on a répété ad nauseam cette maxime ("Au diable l'histoire et ses principes!", il s'agit avant tout du champ de bataille...) ; il est vrai néanmoins, qu'elle restera l'expression du paradoxe fauchien : un mélange de généralisations métaphysiques abstraites, presque abstruses, avec un bon sens réduit à son principe le plus élémentaire, et une indépendance par rapport aux solutions toutes faites." (ce qui est sans doute une des raisons pour lesquelles ses ouvrages sont aujourd'hui peu lus...).

"L'importance, poursuit-il encore, qu'attachait Foch à (la) nécessité d'une réflexion permanente ainsi que d'une improvisation et d'une adaptation constantes au coeur de l'action trouve son expression dans sa critique de la campagne allemande de 1870. L'une des maximes préférées de Napoléon, et que Foch citait fréquemment, dit : "La guerre est un art simple et tout d'exécution." Foch ne minimisait pas la valeur d'une préparation minutieuse : l'issue finale d'une guerre peut dépendre de la manière dont la première bataille a été engagée. Mais il jugeait impossible d'élaborer avec certitude un plan pour les opérations qui suivraient la première bataille. (...) Bien que Moltke reconnût lui-même qu'il était impossible de s'en tenir à un plan préétabli, la faiblesse de sa campagne de 1870, observait Foch, résidait dans l'immobilisme du haut commandement, lorsque le plan d'opérations fut laissé à l'initiative des généraux. (...) Si (les adversaires) n'agissaient pas comme prévu, le plan s'effondrerait, à moins que le commandant en chef ne fût toujours présent, prêt à adapter ses décisions aux conditions fluctuantes. Mais la conduite des opérations par le haut commandement fut lointaine, aveugle et dans l'irréel...Ce n'est pas d'une combinaison nettement conçue par lui (Moltke), fidèlement exécutée par les troupes que sort le succès... mais les troupes font encore la victoire où et quand il (le chef d'état-major) ne la projetait pas". L'armée française, soutenait Foch (...) ne fut pas vaincue par une stratégie irréprochable, mais parce que le haut commandement français, par son incompétence, fut incapable d'exploiter les erreurs de ses adversaires dont la plus grave fut la rigidité de leur plan d'opérations et l'absence d'une direction permanente de la part du haut commandement. Une critique rétrospective d'opérations militaires est ouverte à toutes les faiblesses propres à l'histoire hypothétique fondée sur la fameuse supposition "si seulement". Mais la remarque de Foche est digne d'intérêt parce qu'aujourd'hui on admet en général que l'une des causes de la défaite allemande de la Marne en 1914 fut précisément cette indifférence du haut commandement. (...)."

Etienne MANTOUX pointe ses principes généraux, avant de voir comment il applique ou ne les applique pas :

- le caractère absolu de la guerre, qui ne l'empêche pas d'ignorer la nécessité d'une mobilisation économique totale ou l'importance des opérations navales. Ce caractère absolu se manifeste par un retour à la "barbarie" de la guerre napoléonienne, poussée à l'extrême par les progrès techniques. On peut donner une structure formelle à ce principe en dominant principe de l'économie des forces, principe de la liberté d'action (notamment vis-à-vis de l'autorité politique), principe de la libre disposition des forces, principe de la sûreté...

Foch, contrairement à des idées répandues (par Jules ROMAINS, dans son roman Verdun par exemple) , ne néglige pas l'effet destructif des armes modernes. Il conçoit même le rôle important du tir d'artillerie dans la préparation de l'attaque, étudiant une disposition des troupes permettant d'exploiter au mois la puissance de feu. 

- l'insistance sur l'aspect strictement militaire de la guerre. Il accorde à la bataille dans la guerre une importance primordiale et ne fait qu'amplifier la recherche, dans le modèle occidental de la guerre, de la bataille décisive. Il faut concentrer toutes les forces dans cette bataille décisive. 

- il n'y a pas de distincte pour lui entre le principe de la liberté d'action et le principe de la libre disposition des forces.

- l'importance de l'avant-garde qui garantit une grande partie de la sûreté (mission de renseignement, préparation de l'entrée en scène de l'ensemble de l'armée, fixation de l'adversaire que l'on veut attaquer), veut préserver d'un effet de surprise de la part de l'ennemi.

- dans sa théorie du combat, il ne préconise pas l'action offensive en toutes circonstances, et du coup on ne peut lui attribuer la doctrine française de l'offensive à outrance

- il est vrai que dans ses premières conférences, la victoire dépend pas de la simple accumulation d'éléments matériels, les facteurs moraux étant primordiaux des deux côtés. En cela, même si dans ses ouvrages, sa position prend beaucoup plus en considérations ces aspects techniques, catholique très fervent, FOCH est marqué âr la philosophie de la guerre grandiose et terrible de Joseph de MAISTRE, ennemi aussi acharné des idées révolutionnaires républicaines qu'Edmond BURKE. La victoire est affaire de volonté. Et sans doute les officiers furent-ils plus influencés par ces perception de la guerre par ces conférences que par les principes de guerre (bien plus équilibrés) de ses ouvrages...

     Pendant la guerre de 1914-1918, FOCH applique-t-il ses propres principes? "Historiens et critiques militaires, écrit Etienne MANTOUX, se sont longtemps préoccupés de savoir s'il avait remporté ses victoires grâce à ses principes ou malgré eux. L'influence des enseignements de Foch à l'Ecole de guerre se fit sans doute sentir dans l'élaboration du plan de campagne français, dans lequel la doctrine de l'offensive s'affirma totalement en 1913. Le colonel de Grandmaison, chef des "Jeunes Turcs" qui réussirent à faire adopter le plan, avait été l'élève de Foch. Mais celui-ci n'eut aucun part directe aux plans de guerre et on peut dire qu'on attacha une importance insuffisante à sa doctrine de la sûreté qui, juste avant le début de la guerre, aurait paru sous-entendre "un manque de foi dans l'irrésistible élan du soldat français" (Liddell Hart). En tout cas, le plan d'offensive, tel qu'il fut élaboré, aboutit aux carnages de Morhange, Arlon et Charleroi. La foi de Foch en la guerre de manoeuvres céda devant les conditions nouvelles de la guerre de tranchées. Après la Marne, lorsqu'on l'envoya dans le Nord pour effectuer la coordination des armées française, anglaise et belge, il écrit à Tardieu que ("cet éternel alignement - face à face dans les tranchées - commence à me fatiguer"). La belle manoeuvre qu'il avait crue la forme supérieure de la guerre devait de plus en plus céder la place à la bataille de lignes." Dans ces circonstances, il s'agit surtout de "tenir" les positions. Le fait qu'on lui confie le commandement suprême, surtout à partir de mars 1918, confirme son principe de la liberté d'action et de la libre disposition des forces. "Il savait qu'une fois les Américains arrivés, il n'aurait plus qu'à tenir assez longtemps et qu'il regagnerait son pouvoir d'offensive. Mais ils n'étaient pas encore arrivés. L'armée française subit un autre contre-coup aux Chemins des Dames le 27 mai. Elle fut totalement surprise ; une percée fut ouverte et les armées allemandes, pour la première fous depuis 1914, se mirent à avancer à découvert, couvrant 20 km ou plus par jour. Le 30 mai, elles atteignaient la Marne. L'armée française s'était laissée surprendre ; elle n'allait pas recommencer. Lorsque le troisième coup fut porté le 15 juillet, Foch l'attendait avec toutes les réserves disponibles et, trois jours plus tard, il lançait sa première contre-offensive. Pour la première fois depuis le début de la guerre, l'invention tactique contribua au succès dans les deux phases de la bataille. Pendant la phase défensive, la manoeuvre effectuée par l'armée du général Gouraud laissa un vide entre l'étroite ligne de défense et la principale ligne de résistance, dans lequel les troupes allemandes allaient se précipiter sans le soutien de leur artillerie. Enfin, on assistait à une réelle "retraite stratégique" dans l'attente d'une offensive de l'ennemi. Mais il avait fallu de nombreux mois avant que Foch se persuade de son efficacité, convaincu qu'il était jusqu'alors de la nécessité de tenir chaque mètre de terrain. ce dispositif, tout simple qu'il fût, devint le trait permanent du système défensif de l'armée française jusqu'en 1940." Après cette contre-offensive, Foch ne laisse aucun répit aux forces allemandes : ce ne sont qu'offensives répétée partout. 

 

Ferdinand FOCH, Les Principes de la guerre. Conférences faites à l'École de guerre, Berger-Levraut, 1903 ; Des principes de la guerre, Economica, 2007 ; La conduite de la guerre, Berger-Levraut (1905) ; Mémoires pour servir à l'histoire de la guerre de 1914-1918, Plon, 1931 (disponible sur www.gallica.fr). Extrait de Des principes de la guerre, chapitre III, aux éditions Berger Levrault, 1918, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Raymond ARON, Penser la guerre, Clausewitz, volume 2, 1976. Eugène CARRIAS, La pensée militaire française, 1960. Henri CONTAMINE, La Revanche, 1871-1914, 1957. B.H. LIDDEL HART, Foch, The Man of Orléans, Londres, 1931. S. POSSONY et E. MANTOUE, Du Picq et Foch : L'école française, dans Les Maitres de la stratégie,  Sous la direction d'Edward Mead EARLE, volume 1, Berger-Levrault, 1980. Jean-Christophe NOTIN, Foch, Perrin, 2008.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. André DAUBARD, Foch, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

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22 novembre 2017 3 22 /11 /novembre /2017 11:18

   Le général Guillaume Auguste Balthazar Eugène Henri BONNAL est un stratégiste militaire français, qui tire des réflexions fécondes sur la défaite de l'armée française en 1871, côté stratégie militaire. Si on voit peu de trace de la guerre civile en France consécutive à cette défaite (Commune de Paris et d'autres villes), il fait partie de ces auteurs qui renouvellent la pensée stratégique en France dans le premier entre-deux-guerres, renouvellement qui se caractérise par le développement des organismes d'éducation et d'enseignement militaires. Il est écarté brutalement du commandement de l'Ecole supérieure de Guerre par décision présidentielle. Très bon connaisseur du cheval, il synthétise ses réflexions dans son ouvrage Equitation de 1890.    

Une pensée et une carrière brillantes.

     Fils d'officier, entré à Saint-Cyr en 1893, combattant de la guerre de 1870, puis de l'Annam (1885), il organise l'Ecole de gymnastique de Joinville-le-Pont (1879-1884), avant d'être nommé professeur d'histoire militaire, de stratégie et de tactique générale à l'Ecole supérieure de Guerre. Il y enseigne de 1887 à 1896. sa carrière militaire s'arrête en 1902 pour des raisons dont la politique n'est pas absente. Par son enseignement et ses diverses publications, il contribue à répandre dans le public français l'intérêt pour les problèmes militaires et exerce une influence sur les jeunes officiers qu'il invite à l'étude. On lui doit l'introduction du Kriegspiel à l'Ecole supérieure de Guerre (1889) comme il inspire la création de l'Ecole de Guerre navale. Bien que ses conceptions fortement teintées d'intellectualisme aient été abandonnées par la suite, Henri BONNAL marque à l'Ecole supérieure de Guerre le réveil de la pensée militaire française. (CORVISIER)

   Après la défaite contre l'Allemagne dans la guerre de 1870-1871, les militaires français réfléchissent sur les causes de la débâcle, à la manière des Prussiens après la défaite d'Iéna. Comme ces derniers, ils se tournent d'abord vers les vainqueurs en cherchent à comprendre les fondements de leur stratégie. Ainsi MOLTKE, CLAUSEWITZ et SCHARNHOST font-ils l'objet d'études en France durant le premier entre-deux-guerres (1871-1914). Mais à travers eux, les militaires français retrouvent surtout la stratégie napoléonienne. Le général Fenri BONNAL qui exerce à l'Ecole supérieure de guerre, où il enseigne l'histoire militaire et la stratégie, est l'une des figures militaires les plus emblématiques de cette période en France.

Alors que la nation tout entière s'interroge sur les causes de la défaite, à commencer par les intellectuels comme Hippolyte TAINE, auteur des Origines de la France contemporaine (1876-1896) et Ernst RENAN, auteur de la Réforme intellectuelle et morale (1871), l'Ecole supérieure de guerre est particulièrement active dans sa tentative de réformer les mentalités chez les officiers. Les militaires de haut rang réfléchissent, publient des articles dans les nouvelles revues spécialisées qui se créent et dirigent des études. Le général LEWAL, avec la Réforme de l'armée (1871), le général BERTHAUD, avec ses Principes de stratégie (1881), le colonel DERREGACAIX avec La guerre moderne (1885) et le colonel MAILLARD avec Eléments de la guerre (1891) tentent de repenser la guerre et le rôle de l'armée dans la nation, à l'image de leurs collègues d'outre-Rhin von der GOLTZ et von BERNHARDI.

Henri BONNARD s'intéresse à deux grands chefs de guerre du XIXe siècle, NAPOLÉON et MOLTKE - dont la mort en 1891 suscite un regain d'intérêt chez les historiens militaires -, chez qui il puise ses principes stratégiques. Comme CLAUSEWITZ, il perçoit l'importance de la défense stratégique, qu'il fait ressortir de son étude approfondie de la stratégie napoléonienne (L'art nouveau en tactique, 1904). BONNAL met aussi en lumière le rôle de l'avant-garde générale qui devançait la Grande Armée, lui fournissant de précieux renseignements sur la nature et l'état du terrain et la direction des mouvements de l'adversaire. Ces renseignements avaient permis à NAPOLÉON d'aborder la bataille dans les meilleures conditions. A partir de cette expérience, il établit une doctrine de guerre fondée en grande partie sur l'action des services d'exploitation et de sûreté dont la fonction est d'assurer la couverture et la protection des troupes.

Selon lui, les Allemands n'ont fait qu'imiter la stratégie de NAPOLÉON, assez pour battre les Français qui, eux, en avaient complètement oublié les principes élémentaires, mais sans en comprendre toute la portée. Malgré ce jugement critique à l'égard des Allemands, inférieurs selon lui à NAPOLÉON, il préconise des mesures visant à copier l'approche allemande, en particuliers dans le domaine de la préparation à la guerre. Ainsi, il encourage l'étude approfondie de cas historiques et organise des exercices de simulation. Son action à l'École supérieure de guerre aura un impact important sur les officiers qui fréquentent l'établissement et donc sur toute la classe militaire française. Ferdinand FOCH, qui subit cette influence et s'inspire, comme BONNAL, de la stratégie napoléonienne et des théories militaires allemandes pour établir ses principes généraux de la guerre, deviendra le théoricien militaire français le plus en vue de cette période charnière. La France d'avant-guerre produira aussi de très bons spécialistes d'histoire militaire, comme Jean COLIN.

Toutefois, l'époque qui sépare les deux guerres est une période de mutations profondes dans le domaine de la guerre dont la plupart des observateurs d'alors ne mesurent guère l'étendue. Chez les Français, ce seront finalement les vétérans des guerres coloniales, guerres d'un type très particulier, qui feront preuve de la plus grande originalité dans le domaine stratégique. Bon nombre d'entre eux joueront d'ailleurs un rôle essentiel lors de la Grande Guerre. (BLIN et CHALIAND).

Il ne faut pas entendre par là que ce rôle est positif, et les événements de la guerre démontreront une incompétence crasse dans la conduite des opérations militaires. Sans doute si ces vétérans n'avaient pas "noyauté" tout l'état-major, les événements auraient été tout autre. 

 

La stratégie en tant que science à la Belle-Époque.     

        Dans un environnement pauvre en matière de réflexions militaires, Henri BONNAL, ainsi que beaucoup d'autres, interviennent pour revitaliser l'éducation et l'enseignement militaires. Ils le font à une époque où la pensée stratégique a tendance à se nationaliser, en se répartissant souvent d'une réflexion sur les principes stratégiques premiers et en se focalisant sur l'organisation, la tactique, les matériels... nationaux. Cela dans une ambiance chauvine que l'on a peine à imaginer aujourd'hui. C'est aussi l'époque de l'institutionalisation des enseignements militaires officiels, avec la création ou le renforcement des Ecoles de Guerre en Europe. 

Après 1870, la réflexion stratégique change de dimensions, à tous points de vue. Elle se généralise et s'institutionnalise. Alors qu'auparavant, elle ne concernait qu'une infime minorité d'officiers, sauf en Allemagne, et qu'elle restait étrangère à la très grande majorité, elle devient désormais un élément essentiel de la formation des officiers supérieurs, qui doivent se pénétrer de la doctrine en vigueur. Les écoles de guerre et les bibliothèques régimentaires se répandent dans tous les pays, favorisant la diffusion de la pensée et l'émergence d'un public. Les publications se multiplient, aussi bien les livres que les revues. Alors que ces dernières ne traitaient guère jusqu'alors que d'administration ou d'histoire, elles s'ouvrent dorénavant à la géographie militaire, à la tactique, lentement à la stratégie. 

La caractéristique principale de cette littérature est de délaisser la dimension supérieure, appelée aujourd'hui politico-stratégique, pour se tourner d'abord vers les aspects tactiques, notamment d'usage des nouveaux armements, tant dans l'armée de terre et la marine. Il se produit de manière concomitante un désintérêt pour les questions politiques, et surtout de politiques immédiates. Hormis l'épisode de l'affaire Dreyfus, l'armée n'est que peu touchée par ce qui se passe dans la société française. 

Une des raisons spécifiques de l'orientation vers la tactique et la technique est que le niveau de formation des officiers est tellement bas à la fin du Second Empire que l'Ecole supérieure de guerre, lors de sa création, doit délaisser les études stratégiques pour développer une doctrine tactique. La littérature surabondante produite est dans l'ensemble très technique, souvent très aride, et a rebuté les commentateurs qui, au vu des résultats de 1914, ont prononcé une condamnation jugée aujourd'hui sommaire (par l'institution militaire). Des auteurs comme le colonel ECHEVARRIA qui ont étudié récemment ce corpus, parviennent à une conclusion très différente : le problème auquel devaient faire face les théoriciens militaires allemands comme français était immense, du fait des transformations techniques et sociales accélérées, et ils y on souvent correctement répondu (encore l'avis de l'institution militaire), percevant les progrès du feu, prônant le lien entre le feu et le mouvement, les attaques en ordre dispersé à la place des anciennes formations compactes... Les pertes de 1914 sont moins le résultat de règlements défectueux que de leur insuffisante application par des exécutants pressés d'en venir à l'épreuve suprême (Antonio J. ECHEVARRIA II, After Clausewitz, German Military Thinkers befoire the Great War, Lawrence University Press of Kansas, 2000).

La redécouverte de la stratégie ne se fait qu'à la toute fin de l'après-guerre, avec en France, après le premier essai du général BERTHAUT (Principes de la stratégie, 1881), le livre du méconnu lieutenant-colonel Antoine GROUARD (Stratégie : objet, enseignement, tactique, 1895) et celui, très célèbre, du général Ferdinand FOCH (Des principes de la guerre, 1903 ; La conduite de la guerre, 1904). (Hervé COUTEAU-BÉGARIE)

Henri BONNAL, L'Esprit de la guerre moderne. La Manoeuvre de Vilna, étude sommaire sur la stratégie de Napoléon et sa psychologie militaire de janvier 1811 à juillet 1812, R. Chapelot, 1905, Disponible sur Gallica, bnf.fr ; La manoeuvre de Saint-Privat, 18 juillet 1870. Etude critique stratégique et tactique, e-book, Rakuten Kobo. Sont disponibles sur AbeBook.com plusieurs de ses ouvrages, la plupart édités à l'origine par Chapelot : notamment Infanterie, Méthodes de commandement, d'éducation et d'instruction de 1900, Questions militaires d'actualité. La première bataille. Le Service de deux ans. Du caractère chez les chefs. Discipline - Armée nationale - Cavalerie, etc. (1908), Sadowa (très traduit), Etude de stratégie et de tactique générale, de 1901. A noter surtout sur le même site, l'ouvrage de référence, de l'avis même de l'auteur : Froeschwiller - Récit commenté des événements militaires qui ont eu pour théâtre le Palatinat bavarois, la Basse Alsace et les Vosges moyennes du 15 juillet au 12 Août 1870, publié alors toujours aux éditions librairie militaire R. Chapelot et cie, en 1899.

Eugène CARRIAS, La pensée militaire française, 1960.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

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20 novembre 2017 1 20 /11 /novembre /2017 08:28

  Successivement, Caroline COMBRONDE et Thierry LENAIN, philosophe et historien de l'art, chargé de cours à l'Université Libre de Bruxelles, précisent pour l'une les réflexions esthétiques dans le rationalisme classique et pour l'autre l'originalité de l'apport de LEIBNIZ. 

 

Réflexions esthétiques dans le rationalisme classique.

     Après avoir rappelé ce qu'on entend par rationalisme, soit le mouvement issu de la pensée cartésienne qui place la raison au coeur de tout processus de connaissance, Carole COMBRONDE explique que. les rationalistes se donnent des voies différentes. MALEBRANCHE, SPINOZA, LEIBNIZ, PASCAL... sur un ton plus ou moins polémique, divergent plus ou moins de l'édifice élaboré par DESCARTES, même s'il gardent l'armature de toute la philosophie du monde et de l'homme, et jusqu'à la morale, dans une métaphysique rigoureusement fondée en raison, mais culminant toujours avec la découverte du Dieu infini. Selon des modalités différentes, notamment pour SPINOZA, ils restent dans une philosophie déiste même si c'est seulement en dernier ressort. 

       Nicolas MALEBRANCHE (1636-1715), connaisseur éclairé de DESCARTES, peut-être même plus que la plupart des philosophes contemporains, retient surtout sa prudence et sa méticulosité, sans le suivre sur parole. Il ne traite guère de la beauté et de l'art de façon systématique, mais il est le premier à accorder au sentiment une place à part entière. Dans ses Entretiens sur la métaphysique et sur la religion (1688), il différencie l'idée dont l'existence est éternelle et nécessaire, et l'idée en nous, qui est le sentiment, pour s'interroger sur le statut de ce dernier. "Certes, écrit notre auteure, le sentiment qu'il distingue de la sensation comme donnée brute des sens, semble s'opposer à la raison puisqu'il ne nous livre aucune connaissance claire et distincte de nous-mêmes. Afin de démontrer sa nature subjective, Malebranche prend, dans le troisième Entretien, l'exemple de la musique. le son émis par une corde pincée n'est qu'un ébranlement de l'air, tandis que le sentiment musical qu'il produit en nous est un ébranlement tout personnel de l'esprit, indépendant de la cause occasionnelle qui l'engendre. Rien ne nous assure que d'autres auditeurs entendent la même sonorité, car le sentiment est indéfinissable.

Cependant, poursuit-elle, raison et sentiment peuvent se rejoindre grâce au sens privilégié de la vue. (...)" En rendant attentif, la vision conduit à l'intelligence. Il réconcilie donc ces deux éléments et accorde même au sentiment une certaine puissance cognitive distincte car il peut nous conduire à l'intelligible. "La théorie de l'art du début du XVIIIe siècle, précise t-elle, est redevable à Nicolas Malebranche de ce nouveau rapprochement entre raison et sentiment qui est au fondement de l'ouvrage de l'Abbé De Bos, Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture."

       Blaise PASCAL (1623-1662) "participe d'une certaine manière aussi du rationalisme ambiant. Mais si la raison apparait bien au coeur de ses pensées comme un référent essentiel, il en pose néanmoins les limites en montrant combien l'homme est abusé dans sa faiblesse par les puissances trompeuses, dont relèvent les oeuvres de l'art. L'art, comme le jeu, nous divertit et nous détourne de considérations plus essentielles sur notre propre nature et sur notre condition au sein de l'Univers. Sa réflexion esthétique s'adresse donc à l'homme pris dans la finitude et dans l'erreur. Cependant, il existe selon Pascal une hiérarchie dans l'ordre même de la activité entre la beauté véritable, répondant toujours à un modèle unique, et les multiples fausses beautés. (Il) ne cesse de mettre en garden dans l'art de l'éloquence, comme dans l'art poétique, contre le danger des beautés trompeuses, éloignées du naturel et des vérités du coeur : la vraie beauté est celle qui veut toucher. (...)". De toute manière, le domaine du beau est bien celui de l'apparence qui nous écarte de la quête de la vérité. PASCAL dénonce la peinture du genre qui plait sans convier l'esprit à la réflexion, les représentations qui n'ont d'autres aspirations que de singer la nature, l'admiration vaine et futile qu'ils suscitent...

 

L'originalité de LEIBNIZ.

     Parmi les philosophies du rationalisme classique, Gottfried Wilhelm LEIBNIZ (1646-1716) occupe pour Thierry LENAIN une place particulière du point de vue de l'esthétique. Pas plus que les autres, il ne fait une réflexion systématique sur l'art et le beau, mais son système métaphysique et sa conception des rapports entre raison et sensibilité déterminent une attitude plus ouverte. "Chez Leibniz, explique t-il, raison et sensibilité ne constituent plus les termes d'un dualisme fondamental : elles ne se différencient qu'au sein d'un vaste continuum ontologique où leurs racines se mêlent. Et c'est pourquoi, bien davantage que ses prédécesseurs, on le voit accueillir l'art, l'imagination, la fiction, la sensibilité et la pensée analogique à la table du philosophe. Les conséquences de cette attitude profondément nouvelle, qui inaugure un rapprochement appelé à se marquer toujours davantage dans l'évolution ultérieure de la philosophie, se vérifient d'ailleurs d'un point de vue historique (...). Notre auteur cite alors Alexandre Gottlieb BAUMGARTEN (1714-1762), héritier de LEIBNIZ par l'intermédiaire de Christian WOLF (1679-1754), qui constitue l'esthétique en tant que discipline distincte et branche à part entière de la philosophie.

Cette ouverture se manifeste plus généralement à l'égard de l'ensemble des activités humaines. C'est tout l'univers des signes et des faits historiques qui se voient crédités des lumières de la rationalité. "En ce sens, Leibniz prépare l'avènement de la philosophie de l'esprit et des sciences humaines. A côté des découvertes décisives dont il fut l'auteur dans le domaine de la mathématique et de la physique, en marge de ses ouvrages de philosophie première, il laisse d'ailleurs une masse considérable de travaux d'érudition qui révèlent un intérêt insatiable pour ces réalités proprement humaines où les métaphysiciens antérieurs ne voyaient pour l'essentiel, que des matériaux très subalternes."

Que ce soit dans ses Principes de la nature et de la grâce ou ailleurs, "l'ontologie leibnizienne se caractérise par deux traits marquants qui permettent de comprendre cette considération positive de l'esthétique au sens large du terme.

Le premier est la compréhension de l'être comme continuum différencié. En toutes ses régions, l'être se compose de monades, entités irréductibles, rigoureusement séparées les unes des autres, mais dotées du pouvoir de se refléter mutuellement selon des degrés de clarté divers. Tout, dans l'univers leibnizien, se modifie dès lors par petites différences, depuis la confusion foisonnante des sensations jusqu'à la distinction cristalline des idées. C'est pourquoi aucun gouffre infranchissable ne sépare la pensée spéculative du monde des sensations, des affects et des imaginations. Le continuum ontologique débouche ainsi sur une vision unifiée de la vie et de l'esprit, à l'enseigne dune mathématique universelle que l'invention du calcul différentiel et intégral rend à même de traiter les variations trop subtiles, les différences trop petites pour être saisies individuellement et qui, dans la vie de l'âme, appartiennent au domaine des perceptions inconscientes. (voir Yvon BELAVAL, Leibniz. Introduction à sa philosophie, Vrin, 1975 et André ROBINET, Leibniz ou la racine de l'existence, Seghers, 1962).

Le second trait marquant du système concerne l'objet de ce calcul métaphysique : l'être selon Leibniz est, avant tout, harmonie. Le philosophe s'efforce de ressaisir cette harmonie sur le plan rationnel, à l'enseigne d'un principe indissolublement esthétique et ontologique qui demande "le plus de variété qu'il est possible, mais avec le plus grand ordre qui se puisse, c'est-à-dire (...) autant de perfection qu'il se peut" (Discours touchant la méthode et la certitude et l'art d'invention). C'est cette unité infiniment différenciée, cette harmonie universelle que recherchent aussi - mais sur le terrain de la sensibilité où elle se donne à eux sur le mode du "je-ne-sais-quoi" - poètes et artistes" (Lettre à la reine Sophie-Charlotte). 

  Fort d'un équipement mathématique nouveau, le philosophe peut reconnaitre la pensée inconsciente et analogique, que le cartésianisme avait récusé. Car le rationnel se rencontre déjà, sur le mode de la clarté confuse, les produits de la fiction. Dans la mesure où la poésie, la rhétorique et même les langues comme telles participent, à leur manière, de la sphère rationnelle, elles peuvent donc contribuer à aviver les lumières de la philosophie. Bien plus, aucune production de l'âme humaine n'apparaitra si exotique qu'elle n'ait de quoi retenir l'attention du métaphysicien. C'est à l'enseigne de ce rationalisme ouvert que LEIBNIZ, vivement intéressés par les missions jésuites, a pu former le projet d'inviter des lettrés chinois pour qu'ils viennent eux-mêmes enseigner aux Européens les merveilles de leur pensée, de leur langue et de leur littérature (voir Catherine CLÉMENT, notice sur Leibniz, dans le Dictionnaire des philosophes, Encyclopedia Universalis, Albin Michel, 1998). 

Qu'on ne s'y trompe pas, à côté d'affirmations de fidélité à la foi chrétienne, et aux autorités ecclésiastiques, LEIBNIZ comme les autres, mettent de manière claire la rationalité comme moyen premier d'atteindre la vérité. il n'est plus question de laisser aux religions - et cela d'autant plus qu'on se sent solide, vus les nouveaux outils mathématiques - le monopole, pourtant tant clamé par ailleurs, de la vérité, même par l'art... Avec cette génération d'auteurs, il est difficile de revenir en arrière : le rationalisme investit même des domaines comme l'art que l'on pensait auparavant et pendant longtemps du ressort du divin (comme reflet au moins)... Cette génération de philosophes est si sûre de... son raisonnement, qu'elle peut se permettre d'approfondir les relations entre l'art et la nature ou la réalité représentées, et enraciner leur propos sur des disciplines réputées évanescentes...

Avec LEIBNIZ, conclut notre auteur, "la pensée rationnelle n'est plus séparable de ses soubassements affectifs, et l'art et le beau conduisent eux aussi à la vérité et font à ce titre, l'objet d'une authentique curiosité de la philosophie. Celle-ci ne pourra plus, désormais, faire justice du monde des images, des r^ves et des jeux vains et superflus. La place de l'art est ainsi désignée parmi la multitude des modes d'appréhension du monde qui constituent le bouillonnement protéiforme de la vie humaine, et donc aucun ne se trouve coupé des sources mêmes du sens."

Carole COMBRONDE et Thierry LENAIN, Descartes et les cartésiens : vers une esthétique rationaliste, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'atelier d'esthétique, de boeck, 2014.

 

ARTUS

 

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18 novembre 2017 6 18 /11 /novembre /2017 12:54

   Si on peut discuter d'un modèle bolivarien d'Empire, c'est autant à travers les écrits de Simon BOLIVAR sur l'organisation politique de l'Amérique Latine ou d'une partie de celle-ci que par ses tentatives de l'établir. Il s'agit d'un échec - et d'un échec assez cuisant - qui ouvre tout de même, avec d'autres libertador dans d'autres régions de cette moitié de continent, une nouvelle période dans l'histoire de toute l'Amérique Latine. Alors qu'il vivait sous la dynamique des empires portugais et espagnols, cette partie du monde, sous le coup de plusieurs révolutions et guerres civiles (dites de libération), passe dans une période où l'empire britannique et les nouveaux Etats-Unis vont devenir les "partenaires" privilégiés de nouveaux Etats.

    Proclamée  par le Venezuelien Simon BOLIVAR en septembre 1819 à Angostura, la République de Grande-Colombie est une invention politique qui découle des révolutions d'indépendance hispano-américaine du début du XXe siècle. Regroupant le Venezuela et la Colombie, puis l'Equateur en 1822, cette entité illustre les rêves d'unification des anciennes colonies espagnoles qu'entretenait le Libertador. Elu président de la Grande-Colombie, BOLIVAR tente d'y mettre en oeuvre ses principes de gouvernement inspirés du césarisme démocratique, tout en continuant à combattre les armées espagnoles en vue d'une indépendance complète de l'Amérique hispanique. Lors du Congrès panaméricain de Panama en 1826, il ne parvient pas à imposer son rêve d'union continentale aux élites politiques des pays émancipés. Témoignant du pouvoir des caudillos locaux, cet échec est annonciateur de la désintégration de la Grande-Colombie, qui survient l'année même de la mort de BOLIVAR en 1830. (Olivier COMPAGNON)

 

 Francisco de MIRANDA.

Même s'il n'a pas les mêmes visions d'Empire, le général de la Révolution française, vénézuélien lui aussi, Francisco de MIRANDA (1750-1816) est le véritable précurseur des indépendances latino-américaines.  D'abord capitaine dans les troupes espagnoles, durant la guerre d'indépendance des Etats-Unis, il quitte lieutenant-colonel en 1783 l'armée de ce pays pour accomplir deux objectifs lié à son désir de combattre pour l'indépendance des colonies espagnoles d'Amérique du Sud : assurer sa formation de révolutionnaire et rechercher une puissance européenne susceptible de l'aider dans cette entreprise. C'est dans ce but qu'il passe 6 ans entre les Etats-unis, l'Angleterre et le continent européen. A Paris où il fréquent les salons les plus fréquentés il se fait l'ami de BRISSOT et de Jérôme PÉTION de VILLENEUVE et est un temps général dans l'armée de DUMOURIEZ en 1792 (maréchal de camp) et participe à la bataille de Valmy. Pris dans les conflits entre montagnards et girondins, il doit en 1797 se réfugier en Angleterre. De retour au Venezuela, il participe aux soulèvements de 1806 et de 1810, mais doit s'avouer vaincu (armistice de 1812) face aux troupes espagnoles, ce que Simon BOLIVAR considère d'ailleurs comme une trahison.

 

Le Manifeste de Carthagène.

Le Manifeste de Carthagène rédigé dans la foulée de cette armistice, le 15 décembre 1812, revient sur les cause de la cause de cette Première république vénézuélienne. Rédigé en Colombie, il est considéré comme le premier document important rédigé par Simon BOLIVAR. Il y expose de nombreuses causes politiques, économiques, sociales et naturelles, sur lequel il reviendra plus tard d'ailleurs après l'échec consommé définitivement en 1830, les mêmes causes produisant les mêmes effets, malgré le volontarisme politique dont il fait preuve. Il en ressort surtout 5 causes :

- L'adoption du système fédéral, que BOLIVAR trouve trop faible pour l'époque, car il accroit les divisions naturelles des provinces du Venezuela, certaines n'étant pas initialement favorables à l'indépendance ;

- Une mauvaise administration des rentes publiques ;

- Le séisme de Caracas de 1812, lequel est suivi d'épidémies ;

- L'impossibilité d'établir une armée régulière ;

- L'influence de l'Eglise catholique, contre l'indépendance.

 

 La Lettre de Jamaïque 

Dans la Lettre de Jamaïque du 6 septembre 1815, Simon BOLIVAR expose les raisons ayant provoqué la chute de la Deuxième République du Venezuela, dans le contexte de la guerre d'indépendance de ce pays, à la tête de quelle il est depuis 1812, depuis son Manifeste de Carthagène. 

Cette Lettre montre clairement l'influence du siècle européen des Lumières, lorsque BOLIVAR décrit l'Empire espagnol comme un "despotisme oriental". Tout comme MIRANDA, il fait partie de cette classe créole (espagnole métisse) qui aspire à dominer la société sud-américaine et conçoit sa propre théorie de libération nationale, qui est très loin d'une imitation des idées des Lumières. C'est surtout MONTESQUIEU qui l'inspire dans sa définition des institutions politiques qui doivent présider aux destinées de la Grande-Colombie. 

Il y décrit sa "vision prophétique" : "Je désire que se forme en Amérique la nation la plus grande du monde, moins par son étendue et ses richesses que par sa liberté et sa gloire. Bien que j'aspire à la perfection du gouvernement de rapatrie, je ne puis me persuader que le Nouveau Monde doive être régi pour le moment par une grande république ; et, comme c'est un régime impossible, je n'ose le désirer.

Mais je souhaite, poursuit-il, encore moins un royaume comprenant toute l'Amérique, car ce projet, d'ailleurs inutile, est irréalisable : la monarchie ne corrigerait pas les abus dont nous souffrons à l'heure actuelle, et notre renaissance demeurerait infructueuse. Or ce que réclament les Etats américains, ce sont les soins de gouvernements paternels capables de guérir les plaies et blessures que leur ont infligée le despotisme et la guerre. Et, d'ailleurs, quelle serait la métropole? Sans doute le Mexique, le seul Etat qui puisse jouer ce rôle en raison de sa puissance intrinsèque, essentielle pour une métropole. Supposons qu'on choisisse l'isthme de Panama, qui jouit d'une position centrale par rapport à toutes les extrémités de ce vaste continent. Les provinces éloignées ne demeureraient-elles pas, dès lors, dans le même état de prostration et même de désordre qu'aujourd'hui? Pour qu'un seul gouvernement crée, anime, mette en branle tous les ressorts de la prospérité publique, corrige, éduque, perfectionne le Nouveau Monde, il lui faudrait les pouvoirs d'un Dieu, et tout au moins les lumières et les vertus de tous les hommes. (...)".

BOLIVAR, conscient des difficultés de la tâche d'émancipation, prône une union où en fait, puisqu'il est opposé à la forme fédérative, concentre dans l'exécutif bien plus de pouvoirs que le Parlement. Et il compte bien plus sur l'élan de la libération qu'autre chose pour réaliser une République unie. Dans cette Lettre ne se dessine pas réellement les contours de cette union, et sans doute, n'en avait-il pas les moyens de l'instaurer. Par contre, dans plusieurs autres écrits, il expose plus fortement la nature du pouvoir politique qui pourrait réaliser cette union. 

 

     Charles-V AUBRUN, dans un texte de 1936, dresse un tableau d'ensemble de la situation, notamment sur le plan politique, qui permet de comprendre l'ensemble du projet bolivarien.Par ailleurs, la connaissance de la situation socio-économique aide à comprendre l'échec de ce projet et enfin une vue sur la situation stratégique de la Grande-Colombie permet de voir que ce projet n'était pas complètement vain (sinon d'ailleurs, il n'aurait pas pu dominer le passage politique pendant près d'une vingtaine d'années en Amérique Latine). 

 

L'ensemble de la situation et le projet bolivarien.

AUBRUN écrit dans son texte sur Bolivar et la révolution américaine que "les idées nouvelles  (des Lumières et de la Révolution française) trouvent vite un écho dans les classes éclairées de l'Amérique. la jeunesse en particulier s'éprend du credo en vogue : il vient à point satisfaire sa soif d'idéal que la malheureuse tentative aristocratique et cléricale de l'Espagne décevait chaque jour davantage.

Cependant en Europe les événements se précipitent. L'attrait en est puissant. Miranda va faire de l'histoire en France : il est même persécuté pour n'avoir pas consentis aux déviations autoritaires de la Révolution. Il ramènera en Amérique, avec des idées arrêtées, des émules de Rochambeau et de La Fayette : Châtillon, du Cayla, Schombourg. Narino non plus ne se départit pas un instant des théories qui furent à la source de ses malheurs et, partant, de sa renommée. L'Histoire de l'Assemblée Constituante, par Salart de Montjoie, demeure son livre de chevet, la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, son bréviaire. (...) l'acte d'émancipation surprend la société américaine politiquement divisée : les partisans du régime antérieur, auquel leurs intérêts sont liés, appuient de bonne foi la Révolution dans ses premières étapes ; les partisans d'un régime nouveau, dont l'information est surtout livresque, se révèlent fédéralistes, libéraux ; enfin les masses paysanne illettrées, les Nègres et les Indiens rompent leurs chaînes au maillon le plus faible.

Or Bolivar, s'il participa aux deux première républiques (venezualiennes), n'y apporta qu'un consentement de tête. Plutôt que d'y jouer un rôle trop grand, il se fait confier une mission auprès de Lord Wellesley pour obtenir de l'Angleterre son appui (contre l'Espagne), sa bienveillance ou sa neutralité. Le diplomate rapportera à sa jeune nation un bien maigre butin. Mais de quelle expérience politique s'est enrichi le futur homme d'Etat! Il a vu enfin fonctionner cette machinerie complexe dont Montesquieu avait relevé le plan. C'est justement l'époque où les gouvernements autoritaires de Pitt et de Canning, au demeurant respectueux des lois constitutionnelles, cédaient enfin le pas aux jeunes avocats groupés autour de l'Edinburgh Review, aux whigs qui engageaient la lutte pour la Réforme Parlementaire et l'émancipation des Catholiques. La spéculation politique revivait avec Jeremy Benthan. Bref l'Angleterre apportait à Bolivar la preuve que les principes démocratiques peuvent sans péril informer le gouvernement d'une nation - république ou royaume - sans que l'ordre et la discipline sociale en soient troublés.

Le futur Libérateur, riche de l'expérience française, de l'expérience anglaise et de la connaissance très précise de Montesquieu, son guide, affronte les problèmes américains avec une formation que seule en Amérique celle de Miranda peut égaler. Et c'est une vaste, profonde révolution politique qu'il médite sur le Sapphire (navire) avant d'aborder aux rivages de la patrie.

Or, que trouva-t-il à Caracas? Les luttes intestines, mettant le feu aux poudres, faisant éclater la révolution sociale. (...) Le triumvirat échoue, Miranda échoue, Monteverde échoue et Boves triomphe. Un avatar surprenant fait alors de l'élégant gentilhomme un chef de bandes, un caudillo, et pour reprendre la comparaison si juste de Sarmineto, le Charrette de l'Amérique.

Et quand ses "chouans", les populations exploitées eurent acquis le triomphe à leurs maitres, au Christ et à la civilisation européenne, Bolivar peut redevenir l'apôtre de la révolution politique, l'homme d'Etat anxieux d'offrir à la Colombie une et indivisible les bienfaits d'une législation rationnelle formée au moule de la nature américaine"

Malgré cette description légèrement magnifiée, on peut distinguer avec notre auteur 4 "monuments législatifs qui jalonnent la carrière législative de BOLIVAR :

- Une partie de la Lettre prophétique, adressée à un habitant de la Jamaïque, date de l'exil le 6 septembre 1815 ;

- Le discours prononcé le 15 février 1819 à Angustura pour l'inauguration du Second Congrès National Vénézuélien ;

- Le discours sur la Constitution de la Bolivie, composé à la fin de 1826 ;

- Le Message du Libérateur à la Grande Convention d'Ocana qui date du début de l'année 1828.

   Dans la lettre prophétique de 1815, BOLIVAR livre une longue méditation, dans la foulée de la philosophie politique européenne, sur la forme du régime la plus adaptée. Il veut une autorité centrale bien assise, avec une division du continent en républiques centralisées. Même s'il critique le fédéralisme de bien de ses alliés (et de MIRANDA), il opte pour une fédération d'Etats libérés, Panama semblant bien convenir pour en être la capitale. Dans son esprit, il s'agit plutôt d'un Congrès de type européen, d'une Société des Nations. 

  Dans le discours de 1819, alors que BOLIVAR est à la tête d'une sorte de coalition de caudillos menant une guerre terrible contre les Espagnols, il veut affermir l'Etat, lui donner des assises légales solides, avant que les complots incessants n'ébranlent un instable édifice, avec une Constitution en bonne et due forme. S'il renonce à une Dictature, il hérite d'une Présidence qui renforce son autorité. Ce qu'il faudrait pour légitimer le tout, ce sont des élections,un corps électoral, mais la conjoncture ne s'y prête guère. En dépit de ses dénégations, souhaitant sur le fond la souveraineté du "peuple", une Chambre Basse, un Sénat... il s'avère que le Sénat péniblement mis sur pied institue une noblesse héréditaire et investie de privilèges. On sera loin de son souhait d'instaurer une république de clercs, de philosophes élus par la masse pour lui servir de mentors. S'il obtient l'inscription dans la loi de la libération des esclaves et la distribution des biens nationaux aux soldats vétérans, BOLIVAR n'obtient que cela...

  L'unité du pays ne tient que par la force militaire et l'instauration en 1826, par la Constitution bolivienne de la République de Trois Chambres se partageant le pouvoir législatifs ne tient que parce qu'il détient une Présidence forte qui concentre toutes les prérogatives de l'Exécutif. Et encore, le discours l'emporte souvent sur la réalité. Et les structures institutionnelles... existent sans réellement fonctionner, à l'image de ce feront souvent les Parlements d'Amérique Latine. Comme les promesses de changements ne se concrétisent pas dans les faits, la rébellion gagne souvent jusqu'au coeur de l'armée et le paysage de ce qui devrait être la Grande Colombie ressemble plutôt à des champs de guerres civiles juxtaposées... Le congrès de Panama est un échec, et même le verbe BOLIVAR ne peut empêcher la déroute. le Message d'Ocana est plus une lamentation et un constat d'écho qu'autre chose...

 

 Les ressorts de la sécession.

     Louis BERGERON, dans son histoire du monde non-européen au XIXe siècle, quand il décrit la situation de l'Amérique dite Latine, s'inspirant beaucoup des études d'Alexandre de HUMBOLT, "le plus grand savant de l'Europe des années 1800", tente d'interpréter la sécession des colonies hispano-portugaises.

"La meilleure clé de la situation, c'est le rôle dirigeant qu'entendent assumer de plus en plus complètement les crioles, c'est-à-dire le groupe des immigrants espagnols ayant fait souche dans les colonies espagnoles.  Les effets combinés de l'immigration, de l'accroissement naturel et du recul de la population indienne ont porté les créoles de moins de 1% de la population totale à la fin du XVIe siècle à environ 20%, soit plus de 3 millions d'habitants. Ces créoles constituent une aristocratie de fait : celle de la peau claire, au sang hispanique pur ou faiblement mêlé. Mais ils comprennent des éléments extrêmement divers : des descendants des premiers pobladores, hacendalos ou estancieros propriétaires de grands domaines miniers, agricoles ou pastoraux, petits propriétaires, petits trafiquants, négociants des ports ouverts au commerce atlantique... C'est sans doute au Mexique (...) que se conserve le mieux une sorte de société seigneuriale analogue à celle de l'Europe médiévale. François Chevaler a décrit la vie de ces grands propriétaires, partageant l'année entre leur hacienda et la ville, se déplaçant avec tout un équipage militaire, toujours prêts à sauter à cheval - armés et en uniforme espagnol - exerçant sur leur domaine droit de justice et fonction de protection comme de vrais féodaux. (...) tous les créoles, exception faite d'une étroite minorité, tenaient avant tout à préserver leur position de prééminence sociale, ainsi que leurs libertés locales, à l'égard desquelles l'attachement des Espagnols d'Amérique atteignait parfois l'intensité d'une sorte de patriotisme américain. 

Or les créoles se sentaient sur ces points, menacés sur deux fronts. Et d'abord, minorité eux-mêmes, ils s'irritaient de la concurrence d'une autre minorité blanche, infiniment plus restreinte, celle des Espagnols d'Espagne, des "péninsulaires". Leur premier tort aux yeux des créoles était sans doute  - même si ce grief ne s'exprimait pas ouvertement - d'avoir la peau incontestablement plus blanche (...). D'autre part, la tension entre créoles et péninsulaires s'aggravait, depuis 1770 environ, du fait que l'immigration avait connu depuis lors une brusque accélération : quatre à cinq fois plus forte qu'au début du XVIIIe siècle, elle donnait aux colons anciennement installés l'impression d'une sorte d'invasion, d'autant que cette immigration provenait désormais des provinces septentrionales de l'Espagne et, se juxtaposant à un fonds de population créole issu principalement du Sud, redonnait vie outre-atlantique aux classiques antagonismes provinciaux de la métropole. Enfin, les rapports entre les deux minorités blanches se détérioraient parce que le plus important pouvait avoir l'impression de passer sous l'autorité de la moins nombreuse d'une façon effective et jusqu'alors inconnue. Il était de tradition, certes, que les péninsulaires peuplassent les rangs de l'administration, comme d'ailleurs du clergé, tandis que les créoles tenaient la terre et les activités de production ; cette répartition des tâches sociales était pour une part l'effet du très médiocre niveau culturel des Espagnols d'Amérique. Mais à la fin du XVIIIe siècle, le recrutement de l'administration devient de plus en plus strictement péninsulaire, et surtout ses membres paraissent détenir une autorité toute nouvelle parce qu'ils sont à cette date devenus les instruments d'une politique espagnole de réaction impériale. L'Espagne de Charles III, Etat en voie de modernisation, introduit dans ses colonies, jusque-là administrées de façon fort lointaine, le système français des intendants (...). Les ministres des Bourbons, conscients du mécontentement suscité par ces mesures, ont envisagé d'en neutraliser l'effet par l'adoption d'une structure confédérale de l'Empire, qui accueillerait des royaumes américaines autonomes sous le gouvernement de princes de sang ; mais ni le plan d'Aranda (1783), ni celui de Godoy (1804) n'ont reçu d'exécution. Tels paraissent avoir été les véritables points de friction entre l'Espagne et ses colonies. Il semble que les autres facteurs de la formation d'un séparatisme hispano-américain, invoqués de façon classique, aient joué de façon plutôt mineure. Il existait, certes, un problème du monopole commercial espagnol, que son évolution récente empêchait toutefois d'être véritablement aigu. Progressivement, de 1765 à 1778 et à 1789, une série de mesures libérales avait ouvert au trafic ibéro-américain de nombreux ports tant coloniaux que métropolitains, et pour finir supprimé les compagnies à monopole. (...) Dans les ports américains, une extraordinaire période de prospérité (...) s'en était suivie, au bénéfice essentiellement d'une nouvelle classe de marchands créoles, capitalistes plus audacieux que les vieilles maisons. (...) Mais (...) (avec le Brésil et le Mexique), le Venezuela, pays de riches plantations de cacao, de tabac, de coton, d'indigo, avait été la dernière colonie à bénéficier de l'ouverture, le gouvernement ayant tenu à contrôler de près l'exportation de biens si profitables à ses finances. De plus, il restait un problème non résolu, un droit non acquis : celui des relations commerciales directes entre mes colonies et les puissances étrangères, auxquelles l'Espagne persistait à se refuser. Ainsi, le sentiment d'une exploitation économique, d'autant plus vif qu'il s'agissait de survivances, pouvait-il s'ajouter à celui de l'oppression politique, dont les mécanismes nouveaux venaient bousculer les habitudes séculaires et prétendaient abolir les protections naturelles d'une structure géographique hostile à la centralisation. Dans quelle mesure ces tendances au séparatisme étaient-elles nourries par des influences idéologiques ou des exemples politiques extérieurs? Un renouvellement limité de l'enseignement des universités et des collèges, la multiplication à la fin du XVIIIe siècle des imprimeries, des sociétés littéraires, scientifiques, économiques (et politiques, n'oublions pas le développement des franc-maçonneries...), évoquent certes un mouvement analogue à celui de l'illustration espagnole ; mais avec un décalage chronologique, et une puissance de diffusion encore plus faible qu'en Espagne ; les cas individuels d'un Miranda et d'un Bolivar ne doivent pas faire illusion sur l'étroitesse de la clientèle - créole et urbaine - du rationalisme philosophique. Quant aux révolution américaine et française, l'Amérique latine imprégnée de tradition catholique n'a jamais eu que peu de contacts et d'affinités avec la première, et peu de sympathies à l'égard de la seconde."

C'est là un fait essentiel qui explique l'échec du bolivarisme : l'étroitesse de sa base sociale et politique, ajoutée au morcellement et des "territoires" des propriétaires et des régions. 

"De toute façon, les craintes de la société créole ne pouvaient demeurer univoques. Société dominatrice d'implantation européenne, elle avait davantage à redouter de l'énorme base de la pyramide sociale qu'elle entendait contrôler à jamais." On assiste d'ailleurs à une revitalisation des Indiens après les grandes épidémies de la colonisation, qui rend de plus en plus compliqué la poursuite au XVIIIe siècle de la destruction du système économique et social de l'Amérique pré-colombienne. En dépit des interdictions de la monarchie espagnole, "la grande propriété créole poursuit ses empiètements sur la propriété collective des terres par les communautés indiennes, et continue à asservir le travail des Indiens. Parfois, les auteurs des confiscations en obtiennent la légalisation en passant une "composition" à la couronne ; mais parfois aussi les Indiens réussissent à trouver une protection dans les jugements du Consejo de Indias, qui défend l'intérêt de l'Etat en faisant respecter la législation tutélaire de la propriété et du travail des autochtones. Sur le grand domaine, l'exercice des pouvoirs administratifs, judiciairs, militaires... par le maître blanc confirme le caractère féodal des relations humaines qui s'y établissent. Cependant un retour offensif des communautés agraires spoliées est toujours possible ; l'Indien dépossédé se sent un homme mutilé et humilié : rien n'a plus d'importance pour lui que la terre, et parfois il cherche à la récupérer. Le point de vue des victimes est d'ailleurs soutenu à la fin du XVIIIe siècle par certaines tendances critiques de l'hacienda : des évêques, des religieux, des intendants, des vice-rois, sans oser vraiment poser le problème de la réforme agraire, indiquent la nécessité de développer la petite colonisation agricole, de créer des paroisses et des villages hors des grands domaines - au nom du progrès économique et social, de la lutte contre le nomadisme et l'insécurité. (...) De (cette) insécurité ressentie (c'est dure la fréquence et l'intensité des révoltes...) nait chez les créoles un réflexe loyaliste sans doute aussi puissant au total que les inclinations à la sécession : car l'aide des troupes espagnoles est indispensable au maintien de leur domination. Du moins perçoit-on l'existence de ce que Pierre Chaunu appelle "l'axe loyaliste" de l'Amérique andine, celle des hauts-plateaux où les Blancs sont particulièrement minoritaires : Pérou, Mexique ; en revanche, au Venezuela ou autour du Roi de la Plata, les Blancs sont plus forts, plus ouverts aux idées nouvelles, partant plus frondeurs."

On voit bien déjà les ferments de divisions et d'ambigüités peu favorable d'une part à une émancipation américaine et d'autre part à une réforme économique et sociale, capable de susciter l'établissement d'une base politique pour asseoir une nouvelle République. De plus, on le sait, BOLIVAR, le plus prestigieux des indépendantistes, appartient à la tendance conservatrice du mouvement sécessionniste...

"l'ensemble de ces problèmes n'aurait sans doute connu qu'une maturation lente, et une crise n'en serait peut-être sortie qu'assez tard dans le XIXe siècle, si les guerres de la Révolution et de l'Empire (français) n'avaient créé une occasion plus proche." A partir de 1797, l'Espagne dut "bon mal gré autoriser ses colonies, pour leur éviter la ruine, à commercer avec l'étranger par l'intermédiaire des neutres. Ainsi s'acheminait-on vers la rupture de la dépendance avec la métropole, rupture sur laquelle il serait impossible de revenir. En revanche, les terribles difficultés de l'Espagne et du Portugal dans les années 1807-1814 n'entraînèrent pas la rupture des liens politiques, malgré de multiples troubles." De multiples circonstances font que même au Venezuela, où le coup de main en 1806 de Miranda est repoussé, les autorités locales, comme l'ensemble de l'aristocratie en Amérique Latine demeurent loyalistes. Même si l'Espagne est bien incapable de résister aux menées anglaises et françaises qui forcent à ouvrir les ports, la tentation de proclamer l'indépendance même si elle s'exprime (comme au Venezuela encore dès juillet 1811, et plus encore au Mexique de 1808 à 1813, ravagé par une guerre civile) ne débouche pas, sauf au Brésil en 1810. Au Venezuela, "les deux républiques successives ne résistent pas à la contre-offensive des loyalistes : le clergé, et surtout les grands propriétaires des hautes plaines de l'intérieur, les llanos, qui réussissent à entrainer, contre l'aristocratie et la bourgeoisie libérales des ports et des régions côtières, une armée de métis et d'Indiens."

"Mais alors que le rétablissement de l'autorité de Ferdinand VII parait confirmer la faiblesse du sécessionniste, la maladresse des vainqueurs lui rend toutes ses chances et presque aussitôt s'ouvre véritablement la phase des luttes pour l'indépendance. D'une part, Ferdinand VII refuse de récompenser (mais en avait-il les moyens?) le loyalisme des chefs créoles par quelques réformes ou concessions (commerciales) ; méfiant même à l'égard des plus influents, il les écarte" et les troupes espagnoles et bandes loyalistes écrasent les révoltes dans un bain de sang. "D'autre part, les conservateurs se rendent compte que, de cette métropole incurablement autoritaire et impérialiste, ils n'ont en fait plus besoin comme gendarme puisqu'ils ont pu, presque par leurs seuls moyens, tenir en respect les populations sujettes : dès lors, les conservateurs deviennent séparatistes et une sorte de coalition de fait s'établit entre les divers courants favorables à l'indépendance"  (Mexique, Venezuela, Chili, Pérou)

Après l'indépendance, s'épanouit la vieille société coloniale. "En effet, le trait le plus frappant des nouveaux Etats issus des guerres de 1817-1826 est l'accentuation des caractères traditionnels de la société. L'indépendance, pour la classe des grands propriétaires, c'est d'abord la liberté d'accaparer les terres ; c'est donc corrélativement, une grande défaite pour la propriété indienne jusqu'alors protégée, même de façon intermittente et plus ou moins efficace, par la Couronne. L'hacienda, née à l'époque coloniale, n'a atteint qu'au XIXe siècle et même au début du XXe siècle sa plaine puissance."

Si nous insistons sur les faits de l'indépendance, due notamment aux entreprises de BOLIVAR, c'est pour souligner qu'indépendance, aux allures sympathiques souvent pour des opinions mal informées, n'est pas toujours synonyme de libération, surtout pour la grande majorité de la population. En l'occurrence pour la Grande-Colombie, l'indépendance est plutôt conservatrice et non progressiste, et n'a rien à avoir avec ce qui s'est passé dans d'autres pays d'Amérique Latine, comme au Mexique par exemple. Si à l'intérieur des pays nouvellement indépendants, le courant qui l'emporte se partage entre conservateurs et progressistes, la ligne dominante est bien libérale, au plus mauvais sens du mot. 

 

La Grande Colombie, un projet stratégique possible.

   La Grande Colombie, de 1821 à 1831, né de l'indépendance d'une partie de l'Amérique Latine, tout au Nord, formant une sorte de cône, bordé par le Panama inclu et les deux Océans Pacifique et Atlantique, regroupait les actuels Colombie, Equateur et Venezuela, Etats dont ils sont issus. Avec pour capitale Bogota, cette République regroupait un peu moins de 2,5 millions d'habitants et une superficie de plus de 3 millions de kilomètres carrés. Proclamée le 17 décembre 1819, la fédération est dissoute le 19 nombre 1831. Cette entité viable géopolitiquement, mais politiquement et socialement fragile, suscite tout au long de son existence les inquiétudes de l'Angleterre, de la France et des Etats-Unis, sans compter l'oeil pas très compatissant (litote) du Mexique. D'ailleurs, les Etats-Unis séparent en 1903 Panama et son canal de l'actuel Colombie.

La formation et la dissolution de cette fédération sont le produit direct de l'émancipation de l'Espagne et des luttes armées internes. Sa Constitution (de Cùcuta) n'emporte que peu l'adhésion à cause de sa tendance au centralisme à une époque où beaucoup considèrent - vus les relations entre grands propriétaires rivaux - qu'il est difficile d'intégrer politiquement et administrativement trois pays possédant des caractéristiques différentes. Les divergences entre partisans de BOLIVAR et partisans de SANTANDER provoquent dès 1827 la formation d'assemblées populaire et/ou militaires qui se joignent aux uns ou aux autres. Un Congrès de la Grande-Colombie est convoqué en mars 1828 pour réformer la constitution de 1821 pour tenter de résoudre les problèmes issus de l'intégration. Ce Congrès d'Ocana se déroule dans une ambiance houleuse où s'affrontent frontalement deux projets de réforme constitutionnelle.

S'affrontent principalement bolivaristes et santanderistes. Les premiers, conservateurs menés par Simon BOLIVAR, sont favorables à un Etat centralisé et s'appuyant sur l'Eglise. Ils proposent des pouvoirs extraordinaires pour le président de la République en temps de guerre, un mandat présidentiel de 8 ans, des droits de co-législateur accordés au Président, une réunion annuelle avec les assemblées départementales, une magistrature à vie pour les magistrats de la Haute Cour de Justice... Les seconds, libéraux menés par Francisco de Paula SANTANDER, sont favorables à un Etat décentralisé, à la prééminence de l'Etats dans l'enseignements et les affaires civiles (ce qui ne fait pas les affaires de l'église...) et un suffrage plus élargi (base électorale notamment). Ils proposent un fédéralisme comme moyen de défense de la liberté du peuple de Nouvelle-Grenade, la défense de la liberté de culte par la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la défense du libre commerce et de la propriété privée, la défense de l'égalité des droits et devoirs de tous les citoyens sans prise en compte du statut social, de la religion, de l'origine ethnique, la promotion de l'éducation publique comme moyen d'élévation dans la société des classes les plus défavorisées, l'abolition de l'esclavage, la défense du gouvernement civil, l'abolition de l'impôt sur le travail, la défense de la social-démocratie... Rappelons simplement que SANTANDER (1792-1840) est également un "héros" de l'indépencance, compagnon de guerre de BOLIVAR, militaire et homme d'Etat, un temps vice-président de la Grande Colombie de 1819 à 1827, avant d'être évincé par BOLIVAR. Les conflits entre SANTANDER et BOLIVAR sont telles qu'ils en viennent à conspirer l'un contre l'autre. Il est devenu par la suite Président de la République de Nouvelle-Grenade de 1832 à 1837.

Le Congrès se dissous le 10 juin 1828, sans accords, BOLIVAR imposant sa dictature. Lorsque le Pérou envahit la Grande-Colombie dans la région de l'Equateur la même année, les troupes de BOLIVAR tentent de le contrer. Mais elles sont défaites en 1829, défaite prélude à la dissolution de la Grande-Colombie. 

La faiblesse politique du bolivarisme constitue la principale cause de la destruction d'une entité géopolitique qui aurait pu mettre en échec l'hégémonie des Etats-Unis sur tout le continent. Mais à cette époque, nombre de conflits armés du sous-continent résultes des rivalités entre les grandes puissances européennes et avec les jeunes Etats-Unis. N'oublions pas que les troupes anglais et françaises interviennent au début des années 1800 et même jusqu'en 1870 pour la France, au coeur même des Etats-Unis, les puissances européennes ne se privant d'ailleurs pas d'intervenir dans la guerre de Sécession nord-américaine, discrètement mais fortement (diplomatie et fournitures d'armements...). Elles le font aussi en Amérique Latine, le fait le plus saillant étant la tentative de constitution d'un Empire français au Mexique. Cette Grande-Colombie est appelée, mais elle s'effondre d'abord sous l'effet des dissensions internes, à devenir un enjeu de ces puissances-là. Sa position géopolitique, possibilités d'actions de tout genre via les deux Océans, possibilités d'intervention vers le Nord et et le Sud de l'Amérique Latine, levier idéologique de révolutions ou de réformes, constituait un fort potentiel de puissance régionale. Mais les rivalités entre grands propriétaires, le refus de la société créole d'amalgamer les autres populations avec un partage de richesses et des allocations de ressources, ont eu raison de ce "rêve". 

 

Olivier COMPAGNON, Fondation de la Grande-Colombie par Bolivar, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Charles-V AUBRUN, Bolivar et la Révolution américaine, dans Bulletin Hispanique, tome 38, n°2, 1936, www.perse.fr. Louis BERGERON, Le monde non-européen au XIXe siècle, dans Le monde et son histoire, Sous la direction de Louis BERGERON et Marcel RONCAYOLO, TOME III, Robert Laffont, collection Bouquins, 1972.

 

STRATEGUS

 

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15 novembre 2017 3 15 /11 /novembre /2017 10:08

    Dans sa périodisation de l'histoire de l'esthétique, Daniel CHARLES poursuit avec la fin de la Renaissance, entre DESCARTES et KANT. Cette fin de Renaissance est marquée par le mysticisme (Thérèse d'AVILA, Jean DE LA CROIX) ou l'étrange (PARACELSE, BÖHME) ; par des poétiques de la violence (comme celle de l'éclatement de l'ordonnance chez DÜRER) ; par l'austérité de la Contre-Réforme, puis par le maniérisme et enfin par le baroque. Le classicisme ne s'impose qu'au XVIIe siècle, d'abord dominé par les arts poétiques inspirés d'ARISTOTE, puis conscient de lui-même avec DESCARTES. C'est qu'en Occident, les guerres de religion "aidant", il est de moins en moins question pour les artistes d'exprimer la divinité dans leurs oeuvres, puisqu'il y de plus en plus de conflits concernant précisément la nature et le sens de cette divinité. 

   DESCARTES, rappelle notre auteur, n'a pas constitué une esthétique. D'ailleurs, "la structure de son système lui interdisait peut-être de faire se rejoindre vraiment en l'homme la perception et le jugement, et par là de rendre pleinement compte de l'attitude humaine en face de l'art". Toutefois, sa philosophie englobante de recours à la raison pour fonder l'ensemble des sciences, ne manque pas de toucher l'art comme tel. "Pour partielle et provisoire qu'elle soit, l'esthétique cartésienne, qui commence par un relativisme, s'achève dans un rationalisme : car les différences définitions de l'art et du Beau doivent pouvoir se soumettre, au même titre que la Nature, à une règle de raison qui permette d'en opérer la déduction."

Un certain effort vers une unification des connaissances humaines est réalisé par plusieurs auteurs :

- BOILEAU pour joindre le Beau et le Vrai dans le retour à une origine commune - raisonnable - des arts et des sciences ;

- BATTEUX pour qui les Beaux-Arts sont réduits à un même principe, celui de l'"unité dans la multiplicité", ce principe comprenant aussi bien l'exigence purement théorique, géométrique, d'une reprise des figures particulières sous un schème général et générateur, que l'exigence sociologique avant la lettre, de la réduction des diverses bienséances d'une même époque à un unique réseau de conventions simples ;

- LESSING (Laocoon, 1756) démêle cet entrelacs : il s'agit, avant tout, de ne point confondre la part de la raison et celle de l'insertion historique ;

- DUBOS (Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture, 1719) développe la théorie des conditions - géographiques, climatiques - d'apparition de l'oeuvre d'art, montrant ainsi la voie non seulement à MONTESQUIEU, mais à l'esthétique du XIXe siècle.

   Daniel CHARLES explique que "par son souci de fonder en raison la science comme telle, Descartes n'avait pas seulement déclenché une rationalisation de l'esthétique. Sa recherche d'un tel fondement renvoyait au cogito, c'est-à-dire à l'affirmation de la certitude du sujet comme garantie de toute objectivité, et à l'aidée que le jugement suppose l'"assentiment de la volonté". Que l'art, comme spécimen de l'être, dépende du sujet en tant que celui-ci est certain de ce qu'il affirme, c'est-à-dire que la description de la conscience esthétique importe davantage, désormais, que celle des oeuvres elles-mêmes ; que l'esthétique relève dorénavant de la psychologie et non plus de l'ontologie - telle est la conséquence capitale, qui va peser de façon décisive sur tous les développements ultérieurs". On conçoit que dans maints esprits religieux, cela peut constituer un véritable scandale et c'est une raison de plus aux prudences de DESCARTES lui-même dans ses écrits, qui a bien conscience, en posant ce qu'il pose, de dresser contre maintes autorités religieuses - lesquelles possèdent encore malgré tout une grande emprise sur ce qu'il est convenu s'appeler Beau, un véritable arsenal logique. Parmi tous ces développements ultérieurs, Daniel CHARLES cite :

- PASCAL, pour qui l'esprit de finesse s'oppose l'esprit de géométrie ;

- Roger de PILES (1635-1709) qui se montre soucieux du vrai singulier contre le vrai idéal, celui de par exemple, de LE BRUN (1619-1690) ;

- Le père ANDRÉ (Essai sur le Beau, 1741), qui aboutit à une définition sensible du style : "J'appelle style une certaine suite d'expressions et de tours tellement soutenue dans le cours d'un même ouvrage, que toutes ses parties ne semblent être que les traits d'un même pinceau ou, si nous considérons le discours comme une espèce de musique naturelle, un certain arrangement de paroles qui forment ensemble des accords, d'où il résulte à l'oreille une harmonie agréable".

- DUBLOS qui conclut au primat du sentiment sur la raison : "L'attrait principal de la poésie et de la peinture vient des imitations qu'elles savent faire des objets capables de nous intéresser" ; s'il en est ainsi, "les poèmes et les tableaux ne sont que de bons ouvrages qu'à proportion qu'ils nous émeuvent et nous attachent" ; en sorte que le meilleur jugement est celui des non-spécialistes : "Les gens de métier jugent mal en général, quoique leurs raisonnements examinés en particulier se trouvent souvent assez justes, mais ils en font un usage pour lesquels les raisonnements ne sont point faits. Vouloir juger d'un poème ou d'un tableau en général par voie de discussion, c'est vouloir mesurer un cercle avec une règle".

- DIDEROT, prônant le naturel du jeu théâtral, invoque le critère classique du vraisemblable pour mieux faire éprouver au spectateur un sentiment, même factice ; en sorte que l'émotion et le pathétique, la sensibilité et l'observation de soi deviennent finalement les antithèses "fortes" du raisonnement et de l'équilibre de l'oeuvre classique. 

"Mais c'est d'Angleterre, explique-t-il encore, avec le primat humien (de David HUME...) de l'imagination sur la raison, et d'Allemagne, avec la théorie du Gefühl que développent SULZER (Origine des sentiments agréables ou désagréables, 1751) et WINCKELMANN (Histoire de l'art dans l'Antiquité, 1764), que vient le recul de la raison : désormais, l'expérience individuelle compte plus, dans le jugement de goût, que l'universalité rationnelle ; ainsi l'on se prépare à admettre l'esthétique romantique de l'intériorité, des états d'âme et des chocs qualitatifs que l'art fait subir au sujet."

Daniel CHARLES estime qu'à l'insurrection cartésienne de la subjectivité et à tous les développements non cartésiens qu'elle entraine au XVIIIe siècle, deux éléments viennent s'adjoindre cependant, qui infléchissent d'une manière décisive la démarche esthétique proprement dite :

- Les oeuvres de SHAFTESBURY (1671-1713), suivies de celles de HUTCHESON (1694-1746) et celles de Henry HOME (1696-1782), trématassent l'intuition et le génie en une doctrine de la saisie esthétique immédiate de ce qu'il y a de sublime dans le Tout ; il y a, particulièrement chez SHAFTESBURY, une résurgence platonicienne et même platonicienne qui oblige à méditer à nouveau sur l'équation du Beau et du Bien.

- La philosophie - anticartésienne- de LEIBNIZ (1646-1716) assigne à l'esthétique une place centrale dans le système du monde : car l'univers reflète l'harmonie intérieure de la monade, et cela rend l'artiste "capable de connaitre le système du monde, et d'en imiter quelque chose par des échantillons architectoniques, chaque esprit étant comme une petite divinité dans son département".

   Mais BAUMGARTEN répond à LEIBNIZ, dans son Aesthetica (1750) ; il élabore la notion d'une faculté esthétique propre au sujet humain comme tel. Cette faculté, qu'il appelle cognitio sensitiva perfecta, est définie comme intermédiaire entre la sensation (obscure, confuse) et l'intellect (clair, distinct). Ainsi, par rapport au platonisme, le Beau n'est plus situé au-delà de l'intelligible comme puissance d'unification de celui-ci et, par là, révélation intuitive du Tout ou de l'Un ; mais il se trouve en deçà de l'intelligible comme principe d'unification "imitant" celui de l'intelligible. Que la loi intérieure de l'intuition esthétique soit un analogon rations, elle n'en est pas moins indépendante pour autant de la raison conceptuelle : elle la déborde et ne lui est nullement soumise (il n'y a pas, dira t-il, "tyrannie de celle-ci sur celle-là, mais bien plutôt harmonie entre elles deux), et cela justement parce qu'elle n'est pas moins logique. Qu'il existe donc une Raison esthétique, au même titre qu'une Raison gnoséologique, et même que la Raison dans son ensemble comporte non seulement celle-ci mais encore celle-là, voilà qui doit entraîner, d'une part, la fondation de l'esthétique comme discipline autonome, et, de l'autre, la constitution d'une nouvelle philosophie, proprement anthropologique, qui témoigne de ce que la Raison s'humanise, se limite par la sensibilité. Toutefois, la sensibilité n'est ainsi libérée qu'en tant qu'elle est légitimée : elle demeure en quelque sorte conditionnée par l'idéal d'une connaissance pure. Elle ne signifie pas l'insurrection du désir ou de la passion, mais désigne l'aspiration à une vie véritable de la Raison. (Daniel CHARLES)

   Malgré ses aspects insurrectionnels, toutes ces réflexions, cela ne peut nous échapper, reste attachées à l'existence d'une harmonie - céleste - qui ne veut plus dire son nom, tellement elle est rattachée à une oppression ecclésiastique, qu'elle soit catholique ou protestante, et plus prosaïquement, ce qui limite évidemment son impact, à une harmonie sociale, où la stabilité est préservée. C'est d'ailleurs parce que ces auteurs expriment leur attachement à cette idée ancienne, à quelque tradition qu'elle soit rattachée, que nombreux bénéficient de la bienveillance de mécènes parfois puissants, liés de manière étroite à la Monarchie, ne serait-ce en tant que concept, même plus ou moins précisée (limitée) politiquement. C'est - parallèlement à toute une littérature clandestine ou semi-clandestine qui prend beaucoup moins de pincettes à cet égard, sur bien des plans, du moral au social - pourquoi cette littérature esthétique se développe dans les classes supérieures amplement, bien plus, il faut le dire, qu'une littérature politique réformatrice ou... insurrectionnelle. Sur le plan idéologique, la contestation esthétique, pourrait-on dire, prépare la contestation politique, sociale ou économique, à une manière soft et rampante, si soft que sans doute les auteurs qui publient à tour de bras, n'ont pas conscience de le faire...

   

       Comme Daniel CHARLES, Tamara KOCHELEFF, historienne de l'art et philosophe, enseignante et collaboratrice scientifique à l'Université Libre de Bruxelles, constate que DESCARTES écrit peu sur l'art. Il ne répond donc pas à une grande partie du corpus aristotélicien (Poétique...). L'évacuation pure et simple de la sphère du sensible hors de la philosophie cartésienne parait donc aller de soi. Pourtant, note-t-elle, "l'ambition cartésienne annoncée de construire un savoir couvrant la totalité du champ de l'expérience humaine autorise à s'interroger plus avant sur la raison de l'absence dans cette oeuvre, sinon de l'esthétique, du moins d'une théorie de l'art." Il faut interroger alors l'oeuvre de DESCARTES pour y chercher au moins les conséquences de ses raisonnements sur l'esthétique.

D'abord, rappelle notre auteure, DESCARTES  a tout de même écrit sur l'art. Il a rédigé en 1618, à l'intention du physicien BEECKMAN, le Compendium musicae qui traite, comme son nom l'indique en latin, de musique. Cet écrit, oeuvre de jeunesse, est à replacer dans le contexte des premières réflexions du philosophe français. 

Dans ses premières oeuvres, DESCARTES distingue mal les différentes plans du connaitre et tend à englober les différentes facultés de l'homme - sensation, imagination et entendement - pour les porter ensemble vers l'objet de connaissance. Ainsi ses Cogitationes privatae de 1619-1921 comme le rappellent Jean WAHL et Ferdinand ALQUIÉ (Jean WAHL, Du rôle de l'idée de l'instant dans la philosophie de Descartes, Vrin, 1953, réédition de 1920). Ce qui en ressort, c'est l'aspect privé, personnel des connaissances, alors qu'il est déjà en recherche d'une physique strictement mathématique (Ferdinand ALQUIÉ, La découverte métaphysique de l'homme chez Descartes, PUF, 1950).

Ce n'est qu'ensuite que DESCARTES se dégage de son premier élan vitaliste, commençant une rupture théorique vis-à-vis de toute philosophie à caractère vitaliste. Cette rupture est réfléchie à travers une oeuvre scientifique et épistémologique d'une part et métaphysique de l'autre. L'ordre que DESCARTES met alors dans les connaissances ne cherche pas à redire l'ordre de la nature, mais cherche à rendre intelligible (modestie ou orgueil, c'est selon...) le divers épais de l'expérience premier pour le constituer en objet de science. Rupture envers la philosophie scolastique, dont les Universités se servent et enseignent encore en partie, qui recherche une méthode pour parvenir à une connaissance. Pour se faire, DESCARTES ne néglige ni imagination, ni sensation... contrairement à certains de ses continuateurs et.... commentateurs. Il s'efforce se cloisonner les trois "notions premières", celle du corps, celle de l'âme, celle de l'âme jointe au corps pour parvenir à appliquer une méthode rationnelle. 

Parce - entre autres -  qu'il ne néglige donc pas la sensation, prise pour elle-même, que plusieurs auteurs cherchent à savoir si le corpus cartésien renferme une philosophie de l'art.

Tamara KOCHELEFF indique que "les réponses à cette question ont été, et sont encore, l'objet de controverses. Certaines études ont voulu faire de Descartes l'initiateur de l'esthétique classique, à condition de transposer les règles de la méthode du domaine du vrai à celui du beau. C'était l'option d'Emile Krantz qui, en 1882, pensait pouvoir affirmer : "Le vrai fils de Descartes est (...) Boileau (Émile KRANTZ, Essai sur l'esthétique de Descartes, Baissière & Cie, 1898 (1882)). Au contraire, d'autres auteurs ont estimé que la philosophie cartésienne était incompatible avec le développement d'une philosophie de l'art en raison d'une assimilation, chez Descartes, du beau avec le vrai. Ainsi Gustave Lanson dans son texte L'influence de la philosophie cartésienne sur la littérature française, paru dans la Revue de métaphysique et de morale en 1896."

Ernst CASSIRER et Geneviève LEWIS se sont interrogés sur les rapports entre la philosophie cartésienne et la création littéraire plastique du XVIIe siècle français. Quelques études philosophiques conscientes des déformations que certaines interprétations avait imposées à la pensée de DESCARTES (l'ouvrage d'Emile KRANTZ en étant un exemple typique), tout en reconnaissant la brièveté des pensées de cet auteur dédiées à l'art ainsi que leur caractère non systématique dans son oeuvre, ont voulu en extraire toute l'intelligibilité. Sans doute DESCARTES lui-même n'aurait pas été aussi loin et il existe une réelle différence entre DESCARTES et ses héritiers cartésiannistes. On peut citer dans cet ordre d'idées Victor BASCH, Lucie PRENANT et Olivier REVAULT d'ALLONNES et aussi Brigitte VAN WYMEERSCH parmi nos contemporains qui ont suivi cette voie respectivement dans les années 1930, 1940, 1950 et 1990. C'est surtout dans le domaine de la musique que ces auteurs ont tenté de voir des développements cartésiens de la philosophie de l'art. 

Pour Tamara KOCHELEFF, "ce qui, dans le Compendium, prend l'allure d'une ambiguïté dans la mesure où Descartes fait appel à deux registres distincts de critères dans sa détermination du beau - les uns, objectifs, conciliables avec une esthétique classique, les autres subjectifs et inconciliables avec celle-ci - évolue dans les écrits ultérieurs vers l'amplification décisive de la part subjective en jeu dans cette détermination. Comme l'ont bien montré de récentes études, cette évolution va de pair avec la distinction qu'opère Descartes, dans les années 1630, entre l'acoustique et l'esthétique. Symptomatique de cette distinction est la modification de vocabulaire qu'elle entraine. (...) Parallèlement à cette nouvelle conceptualisation du phénomène sonore et musical, surgit la conception du caractère insaisissable, rationnellement parlant, de ce qu'on appellera plus tard le "jugement esthétique" : Descartes insiste sur son instabilité et sur le rôle prépondérant qu'y joue la subjectivité liée à la "fantaisie" individuelle. (...) Outre l'avis de la majorité (du public), désormais le véritable critère qui légitime la qualité d'un son est l'"agrément" qu'il nous procure. (...) Et ce plaisir qui est une passion révèle le lieu d'une opacité pour la raison que seule "explique" la troisième notion primitive, l'union de l'âme avec le corps, qui, pour se connaître, ne se réfléchit pas, mais se vit." (Il faut, encore une fois, pour s'en convaincre lire Lettre à Elisabeth, 1643). 

A travers sa théorie de la sensation, DESCARTES installe une distance entre les deux termes que la scolastique reliait avec force, car c'est par le moyen d'une dissemblance postulée entre signifiant (nommé "signe" par le philosophe français) et signifié ("signification") que la sensation apparait. Dans la théorie cartésienne de la sensation, celle qu'il émet, ce qui impose de soi la distance entre la chose même et sa perception, c'est le mécanisme, partie intégrante d'une physique du mouvement qui, depuis les Regulae, a réduit le corps à une substance étendue. Ainsi la couleur rouge est le résultat d'un pur mouvement de particules lumineuses qui s'imprime sur la rétine et se répercute, en tant que mouvement, par le moyen des (filets des) nerfs optiques jusqu'au cerveau, où, grâce à l'institution de la Nature, il nous devient proprement du "rouge". Point d'image ici qui se transmette sous l'effet de la traction causée par la figure rétinienne : en ne retenant de son premier moment que le concept abstrait d'étendue auquel se joint la transcription de l'aspect qualitatif, l'analyse évacue toute similitude entre les termes du processus.

Du coup, on comprend, et ceci d'autant plus fortement que DESCARTES réalise maints travaux d'optique, que les choses, si harmonieuses qu'elles nous paraissent ne correspondent en rien à un divin "représenté". Mais tout n'est pas si simple, dans cet univers mental qui sorte d'un Moyen-Âge (tout-à fait relatif par ailleurs, la Renaissance pouvant se signaler par un certain déclin ailleurs que dans les arts et la connaissance), et c'est pour cela qu'on ne passe pas si facilement d'observations scientifiques sur les choses à l'absence d'impulsion divinise sur celles-ci...

Deux conceptions écrit encore, Tamara KOCHELEFF, se font jour :

- Descartes balaye définitivement l'idée d'une volonté présente aux choses que le concept de species véhiculait sous la forme de l'intentionnalité. Héritée de la physique aristotélicienne marquée d'un caractère finaliste, cette idée se concentre dans l'expression de "Nature déesse" dont la physique cartésienne exprime le rejet. 

- L'écart radical introduit entre l'"objet et son image" conduit au concept de code puisque l'établissement du sens nécessite (au moins) deux codifications, l'une lors de la constitution de la figura, l'autre dans le geste qui demeure insondable de l'institution naturelle.

"Enfin, l'analyse de la sensation reçoit un éclairage décisif par le biais de la théorie sur la création des vérités éternelles. Ecrit en 1630, cet exposé de caractère métaphysique rattache l'existence de toute vérité intelligible - y compris celle des vérités mathématiques - à la création divine. Il s'oppose ainsi radicalement à la conception thomiste qui considérait les vérités intelligibles comme partie intégrante - incréée - de l'entendement divin. Or, en reliant toutes choses, y compris les plus fondamentales, à l'idée de création, Descartes les prive également de la capacité à se soutenir elles-mêmes puisque sa théorie fait reculer l'être jusque dans la clôture incompréhensible de Dieu. Désormais, en la Nature, ce gigantesque automate, rien ne  peut plus surgir dans l'étrangeté de sa pure présence car il n'y demeure plus que de purs mouvements qui se font et se défont dans un entrechoquement quasi silencieux.

Posé hors de Dieu, par un geste qui ne saurait souffrir de se soumettre à aucune nécessité puisque celle-ci s'établit désormais avec ce geste-là, le monde de Descartes peut devenir, comme simple objet privé d'être, l'objet de la science et, dans le recul de l'être, le mécanisme trouve la possibilité de sa réalisation théorique. Est-ce pour cela qu'il s'insère jusqu'en nos jugements esthétiques, lesquels répondent, en 1630, à une mécanique - véritable conditionnement lié à la mémoire et à la répétions - dont la raison nous échappe et nous rapproche du comporte irréfléchi de l'animal? (DESCARTES, Lettre au Père Mersenne)) Car la privation d'être opère une déréalisation du monde, le rend fictif comme apparait fictive la sensation tant l'écart s'est creusé entre la chose et son image (Ferdinand ALQUIÉ)".(...) Dans sa radicale transcendance, le Dieu de Descartes est le seul créateur véritable. Et puisqu'en lui c'est "une même chose de vouloir, d'entendre et de créer", la seule esthétique cartésienne possible n'eût pu être l'oeuvre que du théologien."

 

Tama KOCHELEFF, Descartes et les cartésiens : vers une esthétique rationaliste, Esthétique et philosophie de l'art, L'atelier d'esthétique, de boeck, 2014. Daniel CHARLES, Esthétique - Histoire, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

ARTUS

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14 novembre 2017 2 14 /11 /novembre /2017 10:27

     La vie de Simon BOLIVAR se confond, pour l'essentiel, avec le combat qu'il mène pour l'émancipation des colonies américaines de l'Espagne. La séduction du personnage et l'éclat de son rôle historique expliquent la persistance, jusqu'è nos jours, d'un véritable mythe bolivien en Amérique du Sud. La Bolivie est nommée telle en référence à cet homme politique. De culture autoritaire, il ne faut pas donner à Simon BOLIVAR une dimension sociale qu'il n'a pas. Si l'on regarde la composition des armées, on serait même tenté de voir dans son entreprise la tentative de constitution d'un Empire sans préoccupations sociales. Il agit essentiellement en s'appuyant sur des vétérans des guerres napoléoniennes.

Durant ses brefs mandats politiques, il laisse des instructions de réforme des Universités, qu'il amorce sans pouvoir les poursuivre. Et aussi, c'est essentiel, des idées de Constitutions. Tenant d'un libéralisme face à l'économie dirigiste et monopolistique de la métropole espagnole, son combat politique peut être interprété comme un archétype de lutte contre toute influence étrangère, mais son anti-impérialisme se limite à une opposition contre l'Espagne, ce qui peut laisser à penser qu'il a un projet bel et bien impérial. Sur le plan des institutions, il préfère s'inspirer de la Constitution britannique...

     Né à Caracas d'une riche famille créole, il fait partie d'une aristocratie souvent cultivée, sensible aux idées nouvelles venues de France, d'Angleterre et des Etats-Unis, qui supporte mal le despotisme, synonyme d'impôts et de commerce hors de leur maitrise, même éclairé, de l'administration espagnole et prétend jouer un rôle plus important dans la gestion des affaires. 

    Heureux en stratégie militaire, il l'est moins dans ses efforts pour organiser politiquement l'Amérique libérée. Alors qu'en 1825, il est président des trois républiques de Grande-Colombie, du Pérou et de Bolivie (nom nouveau du haut-Pérou), il n'a que son prestige personnel comme atout. La dispersion et l'hétérogénéité sociale des pays libérés, la difficulté d'imposer une conception politique d'une république césarienne (Constitution bolivienne de 1826) celle de confédérer durablement les trois Etats, ont raison de ce grand projet. Grand projet d'une alliance continentale qui échoue dès le Congrès de Panama (1826). La dictature conservatrice qu'il veut imposer rencontre trop d'oppositions et il ne réussit même pas à empêcher la désintégration de la Grande-Colombie en trois républiques souveraines en 1829-1830), Venezuela, Équateur et Colombie. (Jean-Pierre BERTHE)

 

   Homme politique de tout premier plan, Simon BOLIVAR est aussi un stratège militaire particulièrement doué. Envoyé par sa famille en Europe à l'âge de seize ans, il voyage, lit beaucoup  MONTESQUIEU, LOCKE, VOLTAIRE et ROUSSEAU, rencontre un certain nombre de personnalités politiques et intellectuelles, et se passionne pour la figure de NAPOLÉON, dont il admire le génie guerrier et l'autoritarisme. C'est d'ailleurs par l'effet des campagnes napoléoniennes (en Espagne) que le mouvement d'indépendance en Amérique Latine prend naissance. Avec MIRANDA, BOLIVAR déclare l'indépendance du Vénézuela le 5 juillet 1811 et, après l'emprisonnement de son compagnon en Espace, prend la tête des opérations militaires. Il se rend à Carthage des Indes, en nouvelle-Grenade (Colombie), où il écrit son célèbre Manifeste de Carthage. Après six batailles d'une violence extrême, BOLIVAR prend le contrôle du Venezuela et pénètre victorieux dans Caracas LE 6 Août 1813. Ce triomphe est de courte durée. Les espagnols s'organisent et rassemblent leur armée de llaneros (Indiens des plaines), dont les troupes d'anciens vachers reconvertis en cavaliers sont redoutables. Emmenés par BOVES, ils reprennent Caracas tandis que BOLIVAR fuit en exil où il rédige la Lettre de la Jamaïque (6 septembre 1815), dans laquelle il dévoile sa vision grandiose de l'avenir de l'Amérique latine.

Avec l'appui de Haïti, BOLIVAR réorganise son armée. En 1819, après plusieurs tentatives avortées, il prépare un plan, très audacieux, d'invasion de la Nouvelle-Grenade. Fort de 2 500 hommes, dont de nombreux vétérans anglais et irlandais des guerres napoléoniennes, en pleine saison des pluies, ses troupes avancent péniblement sur un terrain difficile avant de traverser les Andes en un passage jugé infranchissable. Les pertes sont importantes mais l'effet de surprise l'est encore plus : BOLIVAR affronte son adversaire, le général espagnol BARREIRO, sur son flanc gauche, avant de lancer un offensive frontale. C'est le choc de la bataille de Boyaca, le 7 août, dont BOLIVAR sort vainqueur. Trois jours plus tard, il pénètre dans Bogota. Il reprend ensuite le Venezuela, puis, avec SUCRE, l'Equateur et le Pérou à la bataille d'Ayacucho (1824). En avril 1825, les derniers opposants au mouvement d'indépendance sont défaits par SUCRE dans le nord du Pérou. L'Amérique espagnole est libérée, mais m'union des Etats souverains qui avaient constitué, grâce à BOLIVAR, la Grande Colombie est minée par les dissensions. BOLIVAR n'est bientôt plus que le président de la seule Colombie (1828). Deux années plus tar, il démissionne et choisit l'exil (1830). (BLIN et CHALIAND)

   Plus que pour d'autres auteurs stratèges, ce rappel est rendu obligatoire par le peu de connaissances de faits peu connus dans le monde francophone, mais archi-connus dans la sphère linguistique espagnole ou portugaise. On a peine à imaginer l'ambiance intellectuelle en Amérique Latine devant l'effervescence européenne qui met à bas l'Espagne. Les parallèles ne manquent pas dans la marche vers l'Indépendance entre l'indépendance des Etats-Unis envers l'Angleterre et l'indépendance de l'Amérique Latine, pensée aussi sur le modèle de la grande puissance du Nord, envers l'Espagne et plus loin envers le Portugal.

   Militairement, les guerres menées par BOLIVAR n'impliquent pas d'effectifs élevés et l'armée expéditionnaire espagnole ne dépasse jamais le dixième des armées royalistes. BOLIVAR, bien que "chanceux" sur le terrain, n'est pas un militaire professionnel, au sens où on l'entend aujourd'hui, et encore moins un expert de la stratégie. Sa formation militaire est basique et son instruction théorique ne va pas plus loin qu'au-delà des bases de la discipline et de la hiérarchie. Il possède néanmoins plus de connaissances de stratégie militaire que sa formation ne lui apporte. Il emploi les fondamentaux de Planification et Stratégie pour élaborer ses opérations et, à l'occasion d'actions particulières, il démontre ses connaissances des classiques de l'art de la guerre, appliquant des tactiques telles l'ordre oblique de FRÉDÉRIC II de Prusse. Il s'inspire également des formations romaines décrites par TITE LIVE, et met en pratique certains principes militaires de MACHIAVEL. BOLIVAR est constamment conscient de l'économie des forces ainsi que de la nécessité d'analyse du terrain et de l'adversaire et considère la logistique comme fondamental. Dans la littérature militaire, il est avéré que BOLIVAR a lu les histoires de POLYBE, de La Guerre des Gaules de CÉSAR. Suffisamment d'indices laissent à penser de plus qu'il s'est beaucoup inspiré des textes de MAURICE DE SAXE et du COMTE DE GUIBERT. Cependant, il apparait qu'il ne prit connaissance des oeuvres de MONTECULLI qu'en 1824, et des études à propos des stratégies de NAPOLÉON qu'après ses campagnes militaires. 

Simon BOLIVAR, Pages choisies, Paris, 1966 ; La lettre de la Jamaïque est disponible sur wikipedia en espagnol (wikisource). 

J.L. Salcedo BASTARDO, Vision y Revision de Bolivar, Caracas, 1957. G. SAURAT, Simon Bolivar, le libertador, nouvelles éditions Grasset, 1990. Salvador DE MADARIAGA, Bolivar, Mexico, 1951 ; Bolivar, Coral Gables, 1967. V. A. BELAUNDE, Bolivar and the Political Thought of the Spanish American Revolution, Baltimore, 1938. John LYNCH, Simon Bolivar : A life, New Haven, 2006. Pierre VAYSSIÈRE, Simon Bolivar : le rêve américain, Biographie Payot, 2008. Clément THIBAUD, Républiques en armes, Les armées de Bolivar dans les guerres d'indépendance du Venezuela et de la Colombie, Presses Universitaires de Rennes, 2006. Cahier Bolivar, sous la direction de Laurence TACOU, L'Herne, 1986.

Jean-Pierre BERTHE, Simon Bolivar, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. 

 

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11 novembre 2017 6 11 /11 /novembre /2017 10:21

    Au moment des grosses commémorations officielles ronflantes, que ce soit au niveau européen ou au niveau de villages, il est bon de rappeler les paroles de tous ceux qui participèrent en première ligne à cette guerre-suicide. En 1998, à l'appel de Radio France, huit mille auditeurs et auditrices envoyèrent les témoignages écrits de ces soldats issus de multiples positions sociales.

Ce petit livre rassemble certaines d'entre elles - environ 300 documents - qui nous rappellent la réalité de cette guerre, qui est aussi d'une certaine manière à des échelles différentes la réalité de presque toutes les guerres, mais singulièrement de celle-là, qui, rompant avec les jours de la "Belle époque", a mis fin à bien des vies, des espoirs et des illusions.

    Laissons introduire ce petit livre par Jean-Pierre GUÉNO, écrivain français, ancien directeur des éditions de Radio France  : "(...) Il y eut soudainement (dans les rues) des civils, des militaires de carrière, des conscrits, des réservistes, des artilleurs, des marins, des fantassins, des zouaves, des aviateurs, des sapeurs, des brancardiers, des agents de liaison, des télégraphistes, des sous-officiers (...), des cantiniers, des bleus, des rappelés, des permissionnaires... Il y eut soudainement des poilus.

Leur écriture était ronde ou pointue : elle avait la finesse de la plume ou le trait gras du crayon à encre. Ils s'appelaient Gaston, Jean, Auguste, Marcel (...). Leurs femmes et leurs mères s'appelaient Félicie, Léonine, Hortense (...)... Ils avaient le plus souvent entre 17 et 25 ans, mais ils pouvaient en avoir 30 ou 40.

Autant de voyageurs sans bagages qui durent quitter leurs familles, leurs financées, leurs enfants. Laisser là le bureau, l'établi, le tour (...). Revêtir l'uniforme mal coupé, le pantalon rouge, le képi cabossé. Endosser le barda trop lourd et chausser les godillots cloutés.

Très vite, ils comprirent que cette guerre n'avait pas de sens. De faux espoirs en faux espoirs, de dernières batailles en dernières batailles, ils finirent par ne plus pouvoir prévoir la fin de la guerre dont ils étaient les acteurs et dont l'utilité vint à ne plus leur paraître évidente.

Sur 8 millions de mobilisés entre 1914 et 1918, plus de deux millions de jeunes hommes ne revirent jamais le clocher de leur village natal. Leurs noms sont gravés dans la pierre froide des monuments de nos villes et de nos bourgs. Et quand l'église s'est tue, quand l'école est fermée, quand la gare est close, quand le silence règne dans ces bourgs qui sont devenus des hameaux, il reste ces listes de mots, ces listes de noms et de prénoms qui rappellent le souvenir d'une France dont les campagnes étaient si peuplées.

Plus de 4 millions d'hommes ne survécurent qu'après avoir subi de graves blessures, le corps cassé, coupé, marqué, mordu, la chair abîmée, quand ils n'étaient pas gravement mutilés. Les autres s'en sortirent en apparence indemnes : il leur restait le souvenir de l'horreur vécue pendant plus de 50 mois, la mémoire du sang, de l'odeur des cadavres pourrissants, de l'éclatement des obus, de la boue fétide, de la vermine, la mémoire du rictus obscène de la mort. Il leur restait la griffe systématique et récurrence du cauchemar pour le restant de leurs jours et avec elle le cri angoissé parce que sans réponse, l'appel de leur mère. Il leur restait la force des mots qui évoquaient des images dont ils n'oublieraient jamais l'horreur : Gallipoli, Verdun, Le Chemin des Dames, Arlon-Virton, le moulin de Lavaux, la Somme, Ypres, Péronne, Montmirail, Douaumont, le fort de Vaux..."

    Les responsable de ce livre n'ont pas la prétention de faire oeuvre d'historiens. Leur démarche est avant tout humaniste et littéraire. "Il s'agissait simplement de faire entendre ces cris de l'âme confiée à la plume et au crayon, qui sont autant de bouteilles à la mer qui devraient inciter les générations futures au devoir de mémoire, au devoir de vigilance comme au devoir d'humanité."

"Entre 1914 et 1918, poursuit-il, la propagande gouvernementale fut tellement intense qu'elle fit perdre tout crédit à une presse écrite trop servile et trop prompte à relayer le "bourrage de crâne". La France fut le seul pays incriminé dans le conflit dans lequel il était strictement interdit de publier les pertes. Cette chape de silence et de mensonge porta longtemps ses fruits après la Première Guerre mondiale. Nos livres d'histoire ont trop longtemps minoré les pertes de l'une des plus grandes boucheries de l'histoire qui fit dans le monde plus de 10 millions de morts et près de 20 millions de blessés. Ils ont trop longtemps passé sous silence le véritable état d'esprit de ces poilus qui pour la plupart ne se faisaient aucune illusion sur le fondement réel du conflit, mais qui n'en accomplirent par moins leur devoir avec un courage surhumain. Ils ont trop longtemps passé sous silence l'incompétence criminelle de certains officiers supérieurs qui n'ont pourtant pas laissé une trace négative dans la mémoire collective. (...)"

     Ces 300 documents sont présentés au rythme des saisons : Premier été, saison du départ et du baptême du feu, Automnes, saisons ensanglantées, saisons de la mort et du pourrissement, Printemps, saisons à contre-pied, saisons du cafard et de la nostalgie., Etés, saisons des amours à distance, saisons des aveux qui l'on n'avait jamais osé exprimer, Dernier Automne : saisons des ultimes boucheries, saison de la paix qui se déchaîne aussi brutalement que la guerre avait pu enflammer les moissons de 1914. L'ensemble des lettres reçues sont versées dans les fonds d'archives de la Grande Guerre de Péronne et dans les Fonds d'archives du ministère de la Défense. 

 

A noter que Jean-Pierre GUÉNENO a publié également Paroles de poilus, paroles de paix en 2017 aux Editions rue des écoles. Il a publié encore avec Jérôme PECNARD, aux éditions Les Arènes en 2009, Paroles de l'ombre, Lettres et carnets des françaises sous l'Occupation (1939-1945).

 

Sous la direction de Jean-Pierre GUÉNO et d'Yves LAPLUME, Paroles de Poilus, Lettres et carnets du front (1914-1918), Librio, Radio France, 1998, 190 pages.

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9 novembre 2017 4 09 /11 /novembre /2017 17:38

      Le comte Alfred von SCHLIEFFEN, descendant d'une famille noble qui a donné à la monarchie nombre de remarquables fonctionnaire et officiers, est l'exemple type de grand homme de guerre prussien, qui porte le modèle impérial de la Prusse, puis de l'Allemagne au premier rang en Europe et dans certaines autres contrées du monde. Se gardant de se mêler de politique, sauf pour protéger l'autonomie du monde militaire notamment en cas de guerre, toute sa vie et toute sa pensée sont consacrées aux problèmes militaires. En service de 1854 à 1906, il participe à la guerre franco-prussienne de 1870 et est le concepteur du plan de mobilisation allemand en partie appliqué en 1914.

   

      Alfred von SCHLIEFFEN est le grand stratège de l'armée allemande après la mort de MOLTKE (1890) dont il est le digne successeur à la tête de l'état-major. Son influence est considérable tant sur les hommes que sur les événements de la Première Guerre Mondiale. Il forme toute une flopée de généraux, HINDENBURG, ARMIN, LUDENDORFF, STEIN, SEECKT, LITZMANN entre autres et rédige entre 1899 et 1905 le plan d'invasion de la France (plan Schlieffen). Bien qu'il ne se soit jamais illustré sur le champ de bataille comme MOLTKE et bien que son plan d'invasion, qui est mis ensuite en application par le second MOLTKE (neveu du premier), se soit soldé par un échec, SCHLIEFFEN devient le héros de toute une génération d'officiers allemands, comme SEECKT et BECK,qui reprennent certains de ses principes après la Grande Guerre.

Alors qu'il est étudiant en droit lorsqu'il s'engage pour un an dans l'armée en 1853, il décide de rester militaire et entre à l'académie de guerre en 1858. Il est ensuite affecté aux services topographiques de l'armée en 1863. A l'état-major de l'armée allemande à partir de 1865, il participe à la campagne de Bohême l'année suivante et prend par à la bataille de Sadowa. Pendant la guerre franco-prussienne, il est présent au combat de Noiseville, aux sièges de Toul, Soissons et Paris, lors de plusieurs batailles. Général de brigade en 1884, de division en 1888 et sous-chef d'état-major en 1889, SCHLIEFFEN y poursuit avec vigueur l'action de MOLTKE. Il développe encore plus l'infrastructure de l'armée, en particulier son état-major et la formation de ses officiers. Blessé au cours d'une de ses séances quotidiennes d'équitation, il doit prendre sa retraite en 1906 mais profite de son nouvel emploi du temps pour rédiger de nombreux ouvrages militaires. Où il s'intéresse aux grands capitaines, HANNIBAL et FRÉDÉRIC. Il fait publier des études diverses sur la stratégie contemporaine : Le Général en chef, La Guerre moderne et Les Armées de millions d'hommes. A l'instar des grands théoriciens allemands, il consacre aussi son temps à l'étude des campagnes napoléoniennes.

Sa pensée est imprégnée des principes élaborés par ses prédécesseurs : il se méfie de tous les systèmes et adopte une approche pragmatique de la guerre où théorie et pratique ont pour but de définir ensemble l'action à entreprendre. Chaque cas est particulier et nécessite sa propre solution qu'il revient aux chefs d'établir en toute liberté. Tout comme MOLTKE, SCHLIEFFEN voudrait que le chef militaire soit entièrement libre de ses mouvements une fois la guerre déclarée. Il réussit à élaborer différents plans d'opérations, adaptés selon lui aux circonstances du moment, et il parvient à donner aux chefs d'état-major un pouvoir plus grand qu'auparavant. Cela veut dire que dans l'équilibre des pouvoirs entre la monarchie (politique) et les nobles militaires, la noblesse en tant que caste exerce un pouvoir sur la société dès le temps de paix, notamment par l'intermédiaire de son emprise sur une partie du système industriel, sur une partie du commerce, mais aussi sur une partie du système éducatif, prolongeant par là un modèle autoritaire et hiérarchique qui imprègne les coeurs et les esprits. 

SCHLIEFFEN met en pratique les principes définis par MOLTKE ; ce dernier les avait établis d'après la lecture de CLAUSEWITZ qui lui-même avait construit son oeuvre sur des bases formulées à l'origine par SCHARNHORST. Il marque donc en quelque sorte le point culminant d'une tradition, née au lendemain de la défaite prussienne à Iéna (1806) face aux Français. Cette tradition provient aussi auparavant d'une longue lignée de princes et de stratèges, celle qui avec la dynastie des Hohenzollern a fait émerger la Prusse en tant qu'Empire appelé à de grandes destinées.

Prônant l'offensive à outrance, SCHLIEFFEN tente de dégager la stratégie militaire de l'emprise de la politique et de réduire au minimum le rôle du hasard, de l'imprévu et de la "friction" dans la guerre. C'est ainsi qu'il élabore le plan d'invasion de la France qui porte son nom : travail de longue haleine, entamé dès 1889 et terminé seulement en 1905, après de nombreux changements. A l'origine, ce plan est inspiré par la tactique d'HANNIBAL lors de la bataille de Cannes (216 av JC). Persuadé que les guerres futures seront de courte durée et estimant que tous les efforts doivent être concentrés contre l'adversaire le plus dangereux, SCHLIEFFEN prend la France pour cible principale. Il préconise une stratégie offensive mettant en lumière le mouvement, l'emploi des masses, la concentration, l'économie des forces, la vitesse, et dont l'objectif est l'anéantissement total des forces adverses. En tablant sur la lenteur de la mobilisation russe, SCHLIEFFEN vise à détruire les forces françaises par un mouvement circulaire, l'aile occidentale violant la neutralité belge. Le plan prévoit de prendre celles-ci en tenaille de façon à s'emparer des flancs et des arrières de l'armée adverse pour l'envelopper complètement ; de garder l'initiative en étant le premier à attaquer et, avec la concentration des troupes sur les flancs de l'ennemi, de le déstabiliser, tout en réduisant de façon dramatique sa marge de manoeuvre. La conduite des opérations repose donc sur un plan d'attaque détaillé où les différentes phases de l'action doivent se succéder sans trop d'encombre jusqu'à la bataille décisive. Tout retard dans les manoeuvres éloigne le plan de l'objectif. Pour réduire les obstacles potentiels et pour coordonner le mouvement de son armée de masse, SCHLIEFFEN compte sur les nouvelles données technologiques, notamment celles qui concernent les communications et les transports. Avec cette doctrine, il franchit une nouvelle étape vers la guerre d'anéantissement, non sans avoir réduit en un dogme tactique ce qui a été défini au départ comme un principe de stratégie, et oubliant au passage - et ses continuateurs encore plus que lui - la relation entre fin et moyen qui a été élaborée par CLAUSEWITZ, son maitre à penser. Le Plan Schlieffen, dans sa version finale, est excessivement rigide, élevant au rang de loi l'offensive à outrance et la manoeuvre par enveloppement, et ceci au mépris des réflexions pourtant étendues de l'auteur de De la Guerre, sur les vertus de la défense offensive. En même temps, il manifeste une certaine arrogance de la part de son auteur - mais cela est un trait de caractère très bien partagé par les membres de sa caste - trop confiant dans son génie personnel pour anticiper avec succès la nature du conflit qui se prépare. Le second MOLTKE, qui mit ce plan en application en 1914, fut considéré comme le grand responsable de l'échec allemand, alors que SCHLIEFFEN était élevé au rang de héros par les officiers qui sortirent vaincus de la guerre. (BLIN et CHALIAND)

 

      Hajo HOLBORN, tout en saluant les capacités organisationnelles et stratégiques de SCHLIEFFEN, pointe un certain nombre d'éléments, après avoir fortement détaillé le contenu du Plan Schlieffen, qui sont autant de faiblesses, en fin de compte, du modèle militaire allemand, à la veille de la Première Guerre mondiale. 

"Schlieffen, en tant que grand conseiller militaire de la couronne, aurait dû élever la voix face aux dangers que représentait la politique de Guillaume pour la sécurité allemande. Le programme naval de ce dernier et de Tirpitz poussait la Grande-Bretagne dans le camp rival, et Schlieffen n'en avertit pas le gouvernement quoiqu'il dût impossible, compte tenu de l'état des armements et des plans de guerre allemands, de négliger le caractère menaçant de la situation internationale. Le plan Schlieffen (...) se fondait sur la prévision que la défaite complète de la France inciterait la Grande-Bretagne à faire la paix. Mais ce n'était guère plus qu'un espoir car le grand état-major allemand n'envisagea jamais une invasion de l'Angleterre. En supposant que la guerre germano-russe se soit poursuivie après une défaite de la France, la Grande-Bretagne aurait pu du moins paralyser le commerce et l'industrie allemands et forcer ainsi cette transformations totale du système économique et social allemand que Schlieffen redoutait tellement. Il est encore plus surprenant que Schlieffen ne se soit pas soucier du rôle de la marine allemande dans un programme de défense nationale. Elle n'avait aucune place dans le type de guerre  qu'il avait prévu et la constitution d'une marine de cette envergure représentait donc un gaspillage d'argent et d'hommes. L'armée en eut constamment conscience car elle fut incapable de procurer suffisamment de fonds et de futurs officiers pour la formation des nouvelles divisions nécessaires à l'exécution du plan Schlieffen. Ce dernier ne s'en plaignait pourtant pas, ni ne sembla préoccupé par les aspects internationaux d'un programme naval dont la conséquence ultime serait d'amener l'armée britannique sur le continent. Il s'intéressait encore moins aux problèmes du système gouvernemental en place et notamment à la question de savoir si l'armée n'aurait pas besoin d'un contact plus étroit avec les nouvelles forces sociales pour s'assurer un maximum d'efficacité dans un état d'urgence national.

Sclieffen ne mit jamais en question autorité autocratique de Guillaume II. Même dans son propre domaine, il s'abstint d'insinuer que l'incapacité militaire évidente de l'empereur pourrait être catastrophique pour la monarchie prussienne. Guillaume II aimait remporter des victoires par des charges de cavalerie colossale qu'il conduisait lui-même, et les critiques qu'il lançait ensuite contre les actions de l'état-major trahissaient effectivement un manque de dextérité dans les affaires militaires. Ce comportement provoquait crainte et ressentiment chez les officiers que Schlieffen parait en déclarant que tout critique de l'empereur mènerait l'autorité monarchique sur laquelle reposait la force morale de l'armée prussienne. La nomination du neveu de Moltke au poste de chef d'état-major n'ébranla même pas sa foi aveugle en la monarchie, quoiqu'elle le poussât à déclarer, sous forme d'avertissement, que la gravité de la situation stratégique de l'Allemagne ne permettait aucune erreur militaire.

Sa foi aveugle en la monarchie l'empêcha de reconnaitre que les problèmes les plus graves de la guerre dépassent le domaine de la simple compétence militaire. Aucun général moderne ne peut espérer rivaliser avec Marlborough, le prince Eugène, Frédéric le Grand ou Napoléon en combinant le commandement politique et militaire. Les affaires politiques et militaires sont devenues trop complexes et leur maitrise nécessite une longue expérience professionnelle dans chaque spécialité. Pourtant, le fait que la guerre est un acte politique demeure. La plus haute forme de stratégie est le résultat d'un grand talent militaire éclairé par un jugement politique critique et constructif. Cette vérité, dont les fondateurs de l'école de stratégie prussienne avaient bien conscience, Schlieffen et ses élèves l'oublièrent. (...)."

 

Alfred SCHLIEFFEN, Gesammelte Schriften, 2 volumes, Berlin, 1910. Extrait La guerre actuelle, tiré de la Revue militaire générale, Paris, avril 1909, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Arden BUCHOLZ, Moltke, Schlieffen and German War Planning, New York, 1991. Eberhard KESSELL, Generalfeldmarschall Graf Alfred Schlieffen Briefe, Göttingen, 1958. Gerhard RITTER, The Sclieffen Plan : Critique of a Myth, Londres, 1958. 

Arnaud BLIN ET Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Hajo HOLBORN, Moltke et Sclieffen : l'école russo-germanique, dans Les maîtres de la stratégie, Sous la direction de Edward Meade EARLE, Bibliothèque Berger-Levralt, collection Stratégies, 1980. 

 

 

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8 novembre 2017 3 08 /11 /novembre /2017 12:35

     Caroline COMBRONDE, philosophe et assistante à l'Université catholique de Louvain, décrit une série de mise en pratiques d'innovations du siècle précédent. Tant dans le domaine artistique que spéculatif, s'enclenchent au XVIe siècle des changements importants. 

Un nouveau style littéraire voit le jour avec les écrits de Giorgio VASARI (1511-1574), l'historiographie de l'art. Son entreprise est précédée par quelques tentatives mais c'est surtout ses Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes édités successivement de 1550 à 1568, tant par leur qualité que par les conditions favorables à leur diffusion. Il y projette d'adapter la manière de PLINE et de XÉNOCRATE aux artistes modernes. Il ne discute que des artistes morts dont le développement et le style sont arrivés à terme, exception faite de MICHEL-ANGE. Son propos optimiste consiste à exposer dans une fresque magistrale la vie des peintres et l'évolution progressive de l'art. Il part de CIMABURE vers 1260 et termine aux environ de 1500 avec GIORGIONE, TITIEN, LÉONARD, RAPHAËL et MICHEL-ANGE. L'abondance des épisodes anecdotiques vient directement de l'Antiquité où la narration est considérée comme un art, où la réalité est adaptée, certains diraient arrangée, en fonction d'un message à faire passer. Si ces ouvrages témoignent de la manière dont à la Renaissance on "capitalise" toutes les recherches picturales antérieures, surtout à travers l'oeuvre des "modernes" qui n'en portent pas encore le nom, on prendra garde de ne pas prendre ces témoignages comme véridiques surtout quand on fait référence à des artistes ou des auteurs de l'Antiquité. Chaque période de la Renaissance a son artiste clé,illustrant des innovations majeures que sont la recherche du "naturale" et la maîtrise de la "maniera". VASARI amorce véritablement cette nouvelle discipline qu'est l'histoire de l'art, lui donnant une postérité immédiate, et qui va se "perfectionner", devenir "scientifique" par la suite.

Sous son influence, les arts qui sur le plan théorique s'étaient déjà anoblis, vont pouvoir accéder à un nouveau statut grâce à la création des Académies. Avant la fin du XVIe siècle, peintres et sculpteurs ne pouvaient apprendre et exercer leur métier qu'au sein d'une corporation dans laquelle ils étaient dépendants d'un maître, généralement jaloux de ses compétences, de ses savoirs et de son rayonnement propre, et protégé d'ailleurs comme tel par tout l'appareil judiciaire de l'époque. Anticipant le mouvement, les humanistes florentins ont déjà édifié quelques cinq cent Académies afin de se séparer à la fois du système scolastique et du cadre corporatif. En même temps qu'ils proposent un modèle achevé pouvant servir pour la peinture et la sculpture, ils permettent à beaucoup de bénéficier d'une circulation d'informations théoriques et pratiques beaucoup plus importante en volume et en rapidité. Vers 1530, l'organisation des Académies, fonctionnant alors comme de simples réunions informelles d'érudits, change et se dote de règles, s'ordonne et s'institutionnalise. VASARI, en exposant sa cause et sa manière de voir devant par exemple Cosme de MÉDICIS, accélère ce mouvement, au moment où justement les corporations ont perdu aura et puissance. Dans son Accademia del Disegno de 1563, praticiens et maîtres partagent leurs expériences, dans une interdisciplinarité avant la lettre, beaucoup de formes d'art y étant représentés. Il s'agit de prendre en charge également un véritable enseignement, mais peu de cours sont mis réellement en place.

L'attention portée au dessin met l'Académie au coeur d'une querelle - mélange de considérations théoriques et pratiques réelles et de rivalités socio-professionnelles - dont hérite le XVIIe siècle, entre partisans du dessin, dont VASARI est le plus grand défenseur et partisans de la couleur, avec à leur tête le peintre Ludovico DOLCE (1508-1568). Ce dernier oppose à VASARI une doctrine coloriste qui distingue entre colore et colorito : la couleur est matérielle, tandis que le coloris est l'arrangement spirituel des teintes, artistiquement déposées sur la toile. DOLCE défend le lien existant entre le coloris, la chair et le plaisir de l'oeil. Le dessin, quant à lui, formule des concepts "clairs et logiques", il est l'expression sensible de l'idée conférant à l'art sa dignité intellectuelle. Le renom de l'Académie del Designo est immédiat et important au point que Philippe II d'Espagne vient la consulter à deux reprises. En 1571, à Florence, un décret libère enfin officiellement peintres et sculpteurs des corporations. La dépendance du prince et l'institutionnalisation auront rapproché l'art des autres sciences libérales et auront oeuvré pour le statut social des artistes. (Caroline COMBRONDE)

         Giorgio VASARI (1511-1574), peintre, architecte et écrivain toscan, considéré comme fondateur de l'histoire de l'art, donne l'impression d'avoir vécu plusieurs vies à la fois. Il est à la fois l'interprète insurpassable d'une grande époque et l'artiste officiel type. Né à un moment bouillonnant d'idées de l'histoire , son ouvrage est durant trois siècles une référence sinon un modèle obligé, même pour ceux qui condamnent son dogmatisme et son toscanisme intempérant : les critiques vénitiens, au XVIe et au XVIIe siècles ; MALVASIA revendiquant au XVIIe siècle l'originalité des Bolonais ; G. Della VALLE, au XVIIIe, celle des Siennois. C'est à l'imitation expresse de VASARI que Carel van MANDER a composé le "Livre des peintres" pour les Flamands et les maîtres du Nord (1604). Les milieux académiques français lui ont reproché son goût excessif de l'anecdote et sa fragmentation de l'idéal entre des personnalités multiples (FÉBÉLIEN l'appelle "âne chargé de reliques"). Mais il est resté irremplaçable. Même au moment où, avec la grande édition des Vite par MILANESI, les travaux de K. FREY ou de V. KALLAB, la critique révélait dans les Vite d'innombrables erreurs et partis pris, la pensée d'un BERENSON a conservé l'armature générale de sa vision de la Renaissance, et les maîtres de l'érudition italienne, A. VENTURI, R. LONGHI, en le rectifiant et en le complétant d'abondance, ont conservé le cadre monographique et l'interprétation de l'histoire de l'art comme recherche des personnalités artistiques. (André CHASTEL)

     L'académie telle qu'elle se développe à partir du Quattrocento italien, dans le grand mouvement de retour à l'Antiquité qui caractérise la Renaissance, est inspiré du modèle grec de l'akademia (le jardin où enseignait PLATON). Elle s'épanouit dans toute l'Europe à l'âge classique, pour ne décliner qu'à l'époque romantique, jusqu'à revêtir une connotation plus souvent péjorative qu'emphatique. D'ailleurs à ses débuts, le mouvement de l'académie est plutôt facteur de liberté (de nouvelles libertés... et de nouveaux privilèges accordés) et un instrument de ce que Norbert ELIAS nomme le processus de 'civilisation des moeurs", même s'il y a encore loin de la généralisation et même de l'existence de véritables civilités... Même s'il ne concerne qu'une toute petite partie de l'ensemble de la population, il fait partie des nouveaux foyers de diffusion de la culture, prise au sens large, ne comprenant pas d'ailleurs que les arts, tels que nous les entendons aujourd'hui, mais ce que l'on appelait encore arts à l'époque, c'est-à-dire tout un ensemble de techniques et de manières de penser... 

    Prenons garde de concevoir ce genre de disputes comme réglée par la politesse de moeurs aimables et une civilités de débats entre érudits ne mettant en jeu que des argumentations intellectuelles. Non seulement, les habitudes des artistes et des apprentis ne sont pas exemptes de visites dans les cabarets des villes où l'on peut s'enivrer plus que de raison, mais beaucoup ont - comme dirait de fins esprits - le sang chaud. Et des querelles qui peuvent apparaitre "byzantines" à nos yeux mettent en jeu parfois l'honneur et cela doit se régler comme il se doit, c'est-à-dire souvent l'épée à la main...Dans une époque où les situations peuvent vite évoluer pour toutes sortes de raisons hétéroclites (des maladies, incendies "soudaines", des batailles qui "surgissent" là où on ne les attend pas, les édits de princes de toutes sortes qui se démangent soudain d'être appliqués...), on conçoit que les joutes intellectuelles - notamment lorsque les débats sont plus oraux qu'écrits (pas de distance entre rivaux), où les protagonistes peuvent vivre dans une certain pomiscuité (la vie privée n'est pas un concept bien établi...) - peuvent comporter une part de violences...

 

    Dans le cadre des rivalités entre villes italiennes, véritables petits Etats et également dans l'atmosphère de troubleS qui entoure l'émergence de nouvelles façons de concevoir l'art, une autre Académie d'art est constituée à Rome, pour répondre à l'inquiétude du pape Grégoire XIII constatant la décadence des arts. C'est le cardinal BORREMEO et le peintre Federico ZUCCARI (vers 1542-1609) qui mettent en place une structure dont la principale activité est l'éducation des jeunes artistes. En novembre 1593, l'Accademia di San Luca est déclarée ouverte. Une grande place y est réservée chaque jour aux débats théoriques et parmi les thèmes traités se trouvent le parangonne, le dessin, le mouvement et l'expression. Conférences et cours composent l'essentiel de son activité. En centrant leurs priorités sur la représentation et la gloire pour l'Accademia del Disegno et l'éducation pour l'Accademia di San Luca, ces premiers établissements résument les deux thèmes principaux qui nourrissent au siècle suivant l'essentiel  du programme académique.

   En réaction en grande partie contre cette nouvelle manière de penser l'art, nait un courant artistique allant du début du XVe siècle jusqu'en 1620. Roland Fréart de CHAMBRAY, écrivain français, emploie en 1662 le terme de maniérisme pour le désigner. A l'inverse de l'usage fait par VASARI du mot maniera - car cette bataille intellectuelle est aussi une bataille de vocabulaire - qui s'entendait comme style, le XVIIe siècle porte un jugement négatif sur ce courant et y voit une période de décadence de l'art. Ces peintres du XVIe siècle comme PONTORMO, ROSSO, BRONZIONS n'ont-ils pas travaillé d'après la manière des maîtres RAPHAËL ou MICHEL-ANGE, ne se sont-ils pas écartés de la nature? Le maniérisme se présente comme un refus de l'ordre renaissant (de la Renaissance), et impose le choix entre nature et idéal. Les thèmes privilégiés par les oeuvres se hasardent hors des limites classiques et valorisent la précarité, la force, les sujets terribles, dramatiques et duels. Les formes fantasques, coulantes, fluctuantes, serpentines brisent l'univers équilibré de l'image à présent composée de couleurs et de lumières étranges.

Giovani Paolo LOMAZZO (1538-1600) dans le Trattato dell'arte della Pittura de 1584 évoque la forme d'une flamme bondissante. Bien qu'elle ne soit pas à proprement parler maniériste, sa doctrine s'écarte néanmoins des écrits du XVe siècle. Sous l'influence du néoplatonisme, la beauté qu'il décrit est la grâce émanée de la face divine. Sa lecture de Marsile FICIN l'amène à comparer lumière incorporelle et beauté. Selon Erwin PANOFSKY, "pour cette sensibilité nouvelle en effet, le monde visible n'est que le symbole de significations invisibles et spirituelles, et l'opposition du sujet et de l'objet, dont la pensée théorique vient de prendre conscience, ne peut se résoudre que par référence à Dieu". La métaphysique réintègre le règne artistique. L'art maniériste déjoue le système de proportions organisé par Lucia PACIOLI et Piero della FRANCESCA pour allonger les formes ou rompre l'harmonie de la représentation.

Ce poète et théoricien milanais de l'art attaché à ce vaste traité didactique sur la peinture de sept livres, participe à un effort systématique d'intellectualiser complètement le contenu de la peinture. Pour la première fois dans la littérature artistique, LOMAZZO applique des modèles magiques et astrologiques à l'explication des arts. Comme le magicien, l'artiste doit connaitre la planète qui le gouverne pour communiquer certains influx astraux à son oeuvre et faire ainsi participer le spectateur à l'istoria représentée. Mieux, il devait combiner objectivement ces influx pour atteindre la beauté parfaite et toucher l'ensemble de son public. Il reconnait le style personnel (maniera) de l'artiste comme valeur positive, mais rêve d'un éclectisme supérieur qui préserverait l'idéal de beau unique qui sous-tendait alors la théorie des grands artistes de la Renaissance (Marc LE CANNU)

Federigo ZUCCARI (1542-1609), peintre et architecte, écrit dans Idea de 'pittori, scultori ed architetti, publié à Turin en 1607 : "Je dis que l'art de peindre - et je sais que je dis vrai - n'emprunte pas ses principes aux sciences mathématiques et qu'il n'a aucun besoin de s'adresser à elles pour apprendre les règles ou les procédés indispensables à sa pratique" ; "or les pensées de l'artiste ne doivent pas être simplement claires, mais elles doivent encore être libres ; l'esprit de l'artiste doit être affranchi, il ne doit pas être asservi, c'est-à-dire qu'il ne doit pas dépendre mécaniquement de semblables règles". Le dessin intérieur est à l'origine de la formation de l'oeuvre et le dessin extérieur en est la réalisation.

Toujours selon PANOFSKY, il établi un lien entre Dieu et l'homme et donne la possibilité à ce dernier de créer un monde susceptible de rivaliser avec la nature. Avec LOMAZZO et ZUCCARI, la beauté maniériste devient éclat et dépend d'une forme idéale. Il ne s'agit plus d'extraire de la nature les éléments les meilleurs mais de "restaurer, contre les apparences, les principes dissimulés sous elles (...) La beauté d'une oeuvre d'art ne résulte donc plus de la synthèse pure et simple d'une multiplicité dispersée mais néanmoins donnée ; elle dépend de la vision idéale d'une "forme" qui n'existe absolument pas dans la réalité". (voir Erwin PANOWSKI, dont s'inspire beaucoup notre auteure, La Renaissance et ses avant-courriers dans l'art d'Occident, Flammarion, 1993). (Caroline COMBRONDE).

 

André CHASTEL, Vasari ; Marc LE CANNU, Lomazzo, Encyclopedia Universalis, 2014. Caroline COMBRONDE, Le XVIe siècle et ses tournants, dans La littérature artistique à la Renaissance, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'atelier d'esthétique, de boeck, 2014.

 

ARTUS

     

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