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10 octobre 2017 2 10 /10 /octobre /2017 07:11

       L'auteur de Corpus Dionysiacum, PSEUDO-DENYS L'AÉROPAGITE, considéré depuis le IXe siècle comme l'homme converti par PAUL et mort en martyr comme évêque de Rome sous le règne de l'empereur DÈCE (249-251) est entouré encore aujourd'hui de légende (on ne sait si c'est réellement un auteur chrétien du Vie siècle, qui écrit dans la mouvement de la philosophie de PROCLUS (410-485)). Commenté et traduit à plusieurs reprises par des savants tels que Jean SCOT ÉRIGÈNE (810-877), Thomas GALLUS (mort en 1246), Robert GROSSETESTE (1175-1253), Thomas d'AQUIN (1224-1274), cet ensemble de textes influence fortement la pensée des Médiévaux.

      Avant même les écrits d'AUGUSTIN, ceux de PSEUDO-DENYS L'AÉROPAGITE, dont l'activité littéraire attestée se situerait dans les toutes premières années du Vème siècle et dans le premier quart du VIe siècle, constituent une étape très importante dans la constitution du corpus chrétien. On n'est même pas certain des dates, et sans doute les écrits dont on le crédite ont-ils été élaborés, en même temps que beaucoup traduits, après-coup, après le concile de Chalcédoine de 451. Ce qui veut dire après les écrits d'AUGUSTIN, eux bien datés. Le fait qu'on l'est situé dans le sillage direct de PAUL en dit long sur sa notoriété au Moyen-Age, notoriété qu'ERASME s'efforce d'ailleurs ensuite de détruire.

     Ses écrits sur l'esthétique et l'art ont d'autant plus de poids qu'ils font autorité dans la foulée de la constitution de la pastorale chrétien, même si ensuite, plus ou moins officiellement, on y apporte de larges nuances. Tant dans le monde occidental que dans le monde byzantin (la religion orthodoxe utilise ses conceptions dans la querelle des iconoclastes du XIe siècle), l'influence de ses écrits se fait longtemps sentir, que ce soit Les Noms divins, La Théologie mystique, La Hiérarchie céleste, La Hiérarchie ecclésiastique et les dix Lettres. Comme souvent  pour les auteurs religieux chrétiens, des ouvrages fictifs lui sont attribués tout au long du Moyen-Age, à savoir Esquisses théologiques et Théologie symbolique...

     Relayé par des autorités politiques, l'oeuvre de cet auteur légendaire est composé surtout de traités théologiques et ne comporte pas une seule section consacrée à l'analyse du beau et de l'art. Cependant, on peut affirmer sans crainte, écrit Laura RIZZERIO, que "cet auteur et (...) son corpus est le premier stade du développement systématique de l'histoire de l'"esthétique" chrétienne, tant en Orient qu'en Occident." C'est d'ailleurs le regain d'intérêt pour cette relation entre l'Orient et l'Occident au Moyen-Âge qui met de nouveau cet auteur sous les projecteurs de la recherche historique. L'héritage grec (Byzance) a effectivement été souvent trouver négligeable par rapport à l'héritage latin alors qu'en Occident même, l'influence de la culture autour de Byzance existe réellement. C'est héritage a longtemps été occulté à cause de la rivalité entre l'Eglise catholique et l'Eglise orthodoxe.

  L'héritage grec dans la pensée de Pseudo-Denys L'Aéropagite provient d'une part du Banquet de PLATON (surtout le passage du discours de Diotime qui traite de la Beauté), et d'autre part des deux traités de PLOTIN consacrés au beau sensible et au beau intelligible. De PLATON, il retient l'idée que la beauté intelligible est supérieure à la beauté sensible et que la contemplation du beau permet à l'âme de parcourir le chemin qui conduit du monde ici-bas au monde intelligible des Idées. De PLOTIN, il retient le caractère absolu de la Beauté et la conviction que toute beauté de ce monde n'est qu'une émanation de la Beauté absolue, elle-même indissolublement unie au Bien.

   L'héritage chrétien doit beaucoup aux réflexions des Pères de l'Eglise du Ive siècle, et se veut un ajustement et une systématisation de la doctrine élaborée par eux. Cependant, Pseudo-Denys L'Aéropagite rend plus abstraite et plus spéculative leur définition du beau, la soustrayant à toute expérience sensible. Les Pères en étaient arrivés à parler du monde comme d'une oeuvre d'art, liant sa beauté à son ordre et à sa finalité. Tout en affirmant que la Beauté est une réalité parfaite en Dieu, transcendant toutes les beautés particulières, ils avaient pu conserver aux choses sensibles, créées et voulues par dieu, est intrinsèquement bon et beau comme Lui. Pseudo-Denys ne partage pas cet optimisme. il conçoit une autre "esthétique chrétienne". Il se démarque des deux traditions grecques antiques et chrétiennes. 

On peut comme Laura RIZZERIO, puisqu'il n'existe dans son oeuvre aucune localisation précise de sa conception du beau, prendre comme référence le chapitre 7 du livre IV du traité sur les noms divins, qui constitue une bonne synthèse de pensée à cet égard. "En effet, la beauté est ici présentée, écrit-elle, comme une réalité suprasubstantielle et absolue, ce qui n'est pas sans rappeler Plotin et les Néoplatoniciens. Mais en même temps, cette même beauté est associée au Dieu chrétien, créateur de tous les êtres et absolument transcendant par rapport à sa propre création". Il définit le beau et la beauté "faisant (d'eux) la perfection absolue de l'être qu'est Dieu et qui crée toutes les choses à son image." La beauté est Dieu et uniquement Dieu.

Cette manière de voir entraine d'importantes conséquences pour l'"esthétique" chrétienne.

- Dieu est à la fois la cause de la beauté des choses et leur beauté même. L'analogie avec la lumière confirme cette interprétation : comme elle, qui est à la fois la cause de la clarté des choses et la clarté même qui fait apparaitre la luminosité et la couleur de celles-ci. Cette analogie devient l'un des points forts de l'"esthétique" du Pseudo-Denys et à travers lui, de toute la pensée médiévale du beau. D'ailleurs par la suite, cette analogie devient tellement prégnante en Occident que même les philosophes mécréants et athées reprendront le thème de la Lumière, faisant baptiser leur siècle comme telle... 

- Comme le monde n'est pas Dieu, il ne peut être dit "beau". Tout ce que nous trouvons de beau dans le monde n'est que le reflet de la Beauté qu'est Dieu. Du coup, il défend une vision moniste de la beauté, qui éloigne des choses toute possibilité de conserver pour elles-mêmes une beauté propre. L'optimisme relatif - il faut dire que l'on a changer d'époque dans l'Empire romain... - à la beauté intrinsèque du monde, qui avait été caractéristique de le pensée des Pères, disparait au profit de la conviction que le monde ne brille que des reflets de la beauté divine. Dans la Lettre X, il dit nettement que les choses sensible ne sont que des images (vestigia, traduiront les Occidentaux) des choses invisibles, parfaites et belles directement issues de la Beauté de Dieu.

   Quelle est la place de l'art dans cette nouvelle "esthétique"? 

Pour Laura RIZZERIO, la réponse est simple : "si l'art veut suivre la Beauté absolue, il devra imiter la réalité idéale ou archétype des choses, c'est-à-dire leur beauté parfaite qu'est Dieu" Au chapitre 3 du Livre IV de la Hiérarchie ecclésiastique, où il propose une comparaison significative : "la véritable oeuvre d'art devra être construite par quelqu'un qui est capable de façonner les choses en ayant toujours le regard fixé sur la perfection de la Beauté divine. Dans cette optique, la créativité de l'artiste se réduit à la capacité de toujours imiter la Beauté invisible, propre de Dieu. Dans sa recherche de la belle oeuvre, l'artiste doit donc travailler en écartant toute représentation qui, étant trop "sensible", peut distraire le regard du spectateur des réalités divines, invisibles et parfaites. Il devra donc éviter l'ornement, le superflu, respecter les proportions exactes des choses, suivant les "mesures" qui sont les plus proches de la perfection des réalités invisibles, et surtout faire apparaitre la lumière, cet analogue parfait de la parfaite Beauté divine. C'est ainsi que la beauté d'une oeuvre sera mesurée suivant le critère de la proportion et de la brillance ou luminosité, critère qui trouvera une application spectaculaire pendant plusieurs siècles tant dans l'Occident médiéval que dans l'Orient byzantin." Cette conception se trouve concrétisée dans certaines réalisations de l'art de l'époque, en peinture, dans l'iconographie et l'architecture.

Laura RIZZERIO, La Beauté et le Beau chez le Psudo-Denys : nouveauté et originalité de son "esthétique chrétienne", dans Esthétique et philosophie de l'art, L'atelier d'esthétique, éditions de boeck, 2014.

Oeuvres complètes du Pseudo-Denys l'Aéropagite, Edition de M. de Gandillac, Paris, 1943, réédition en 1990 aux éditions Aubier. Dictionnaire critique de théologie, Sous la direction de Jean-Yves LACOSTE, PUF, 1998.

 

ARTUS

 

   

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9 octobre 2017 1 09 /10 /octobre /2017 12:30

      Trickster est d'abord la dénomination anglaise du mythe du fripon tel qu'il a été étudié chez les Indiens d'Amérique du Nord. Personnage farceur et rusé, le trickster symbolise le renversement de l'ordre établi. Il possède nombreux équivalents : clown, pitre, bouffon... et est mis en scène dans des rites collectifs : saturnales, carnaval, liturgies parodiques, etc. Ses effets ont été décrits notamment par l'anthropologue Paul RADIN et le mythologue Karl KERENYI dont les travaux ont influencé JUNG? Le psychanalyste a proposé une interprétation psycho-dynamique de ce mythe, aussi bien sur le plan individuel que sur le plan collectif.

Il faut noter que sous une apparente gentillette, grotesque ou inoffensive, à la manifestation passagère, se trouve une véritable mise en cause de l'ordre tel qu'il est : si les moqueries et les plaisanteries sont prises au deuxième degré (la farce rigolote...) par la plupart des spectateurs ou acteurs, le fond même de ce qui est moqué est une remise en cause de façon la  plus radicale, même s'il n'y a pas chez le clown, le fripon ou le bouffon d'analyse longue des situations. Si le bouffon à la cour des Rois exprime ce que tout le monde pense sans oser le dire, et sur un ton souvent très ambigü, à cause précisément des menaces potentielles parfois graves qui pèsent contre tous ceux qui veulent émettre une critique en bonne et due forme avec une argumentation offensive, ses avis et humeurs sont souvent bien analysés par les conseillers royaux, sinon par le Roi lui même (qui guettent à travers lui des signes d'alarmes sur ce "qui ne va pas"). Le clown, s'il est vu de manière encore plus "rigolote" agit tout de même de façon parfois bruyante, abrupte et moqueuse même si sa façon habile de faire est de  retourner contre lui les rires. 

    Laura MAKARIUS se livre à une analyse du Trickster, d'abord par l'étude du phénomène rituel de la violation magique des interdits et de la situation dans laquelle le violateur vient à se trouver, ensuite par un examen de trois figures de héros "tricktiens" dans trois continents, notamment sur les traits qui les caractérisent qui sont ceux du violateur et enfin par la description de l'activité du "trickster", comme projection, sur le plan du mythe, du violateur rituel d'interdits, des contradictions formant la texture du personnage, à la lumière des contradictions et de l'ambivalence inhérentes à la violation.

   Paul RADIN, co-auteur avec Charles KERENSKI et Carl Gustav JUNG écrit dans Le Fripon divin. Un mythe indien (Goerg, 1958, traduction de The trickster : a study in American Indian Mythologie, Londres, Rutledge and Paul, 1956) qu'il "n'est guère de mythe aussi répandu dans le monde entier que celui connu sous le nom de "mythe de Fripon" dont nous nous occuperons ici. Il y a peu de mythe dont nous puissions affirmer avec autant d'assurance qu'ils appartiennent aux plus anciens modes d'expression de l'humanité ; peu d'autres mythes ont conservé leur contenu originel de façon aussi inchangée. (...) Il est manifeste que nous nous trouvons ici en présence d'une figure et d'un thème, ou de divers thèmes, doués d'un charme particulier et durable et qui exercent une force d'attraction peu ordinaire depuis les débuts de la civilisation". 

      JUNG, l'étudie surtout à partir de 1943, dans Essai sur la symbolique de l'esprit, Le fripon divin et dans Réponse à Job. Le Trickster représente une structure archétype "provenant des temps les plus reculés" et liée à "une conscience indifférenciée qui a à peine quitté le plan animal" (le fripon divin). La nature double, animale et divine, l'inconscience, l'impulsivité, la mobilité, la versatile rapprochent le Trickster du Mercure des alchimistes (Essai sur la symbolique de l'esprit) et en font une figure de la transformation psychique. Son effet principal est le renversement.A ce titre, il incarne la dynamique de l'ombre dans une conscience trop unilatérale et dominée par le moi. Sa survenu dans les rêves, lapsus, actes manqués, voire dans des situations vécues comme chaotiques, signale la libération d'une énergie compensatrice. A une autre échelle, il est un symbole de l'ombre collective, rappelant au groupe social les états antérieurs archaïques, à la fois pour empêcher l'oubli et pour signaler leur aspect révolu (Le fripon divin). Agissant dans des registres variés allant du rire et de l'ironie au sarcasme et au non-sens, le symbole du Trickster ouvre la voie à un sens caché et porte en lui un sauveur potentiel. Certains le voient à l'oeuvre par exemple dans la résurgence actuelle des gourous.

A partir de 1943, les travaux de comparaison et d'amplification de jUNG s'étendent dans les  domaines de la mythologie, de l'alchimie et de la religion. Dans Réponse à Job, il voit en effet dans la puissance, le caractére imprévisible et capricieux du Trichster des traits attribués à Yahvé dans l'Ancien Testament.

Il se dégage des caractéristiques diverses et opposées du Trickster une dynamique du changement par énantiodromie (retour naturel du contraire) qui fait référence à la théorie d'Héraclite.

La richesse et la variété des données de ce mythe suscitent une interrogation méthodologique : peut-on interpréter de la même façon des contenus symboliques lorsqu'on passe de l'échelle collective à l'échelle du psychisme individuel? (Claire DORLY)

     Les travaux autour du fripon divin permettent à JUNG de développer le concept d'enfant intérieur (enfant divin), en apportant sa contribution à l'étude de la psychologie du fripon. 

    Claire DORLY discute de ce qu'elle appelle la dérangeante diversité des registres de l'ombre et c'est précisément dans ces registres que l'on pourrait situer le trickster. 

    La perspective de JUNG, à travers l'ouvrage Le fripon divers, envisage l'existence d'un processus qui renvoie à un archétype présent dans chaque être humain, quelle que soit sa culture. Ce universalité se retrouverait au travers du fripon divin. Lequel est la figure de la petite créature mythique des légendes mais bien plus il est aussi une composante de notre âme. Celle qui permet à l'enfant et plus tard à l'adulte d'avoir ce dialogue intérieur qui lui permet de se situer dans le monde et de grandir toujours, de se renouveler toujours. Ceci dans un rapport au monde fondamentalement ambigu : il a besoin du monde mais ne veut pas croire qu'il s'agit de ce monde-là qu'il a besoin ; il s'affirme dans le monde tout en le critiquant. Il n'y a pas de visée à transformer le monde, mais plutôt à se centrer sur soi, ce qui n'empêche pas dans l'expression de la critique de le remettre en cause parfois de façon absolue. L'adulte cherche à retrouver toujours cette forme de dialogue avec l'enfant qu'il était et qu'il lui semble, en fin de compte être toujours, face à l'univers si vaste et si rempli de dangers et d'espoirs. L'ombre dont il est question n'est pas seulement l'ombre du monde, mais également la sienne propre, c'est pourquoi le comportement intérieur (dans le dialogue intérieur) et le comportement à l'extérieur est fondamentalement ambigüe. Tout cela, ou quelque chose de très approchant, JUNG tente de l'imager dans l'évocation des rêves, des mythes, des contes et des récits folkloriques.

Ses ouvrages ne sont jamais didactiques et on pourrait d'ailleurs rapprocher son style de celui de NIETZSCHE... C'est d'ailleurs pourquoi des thérapeutiques en psychologie ou en psychanalyse utilisent ses notions avec souplesse, et singulièrement la figure du trickster s'y prête. Il y a toujours chez nous une partie d'espièglerie, de critique radicale et en même temps de besoin de se raccrocher au monde (besoin de soin et d'attention), même en se comportant en fin de compte, passé l'expression friponne, en véritable conformiste. Ce qui est essentiel pour JUNG, c'est que l'enfant divin tel qu'il le présente, et qui demeure en nous toujours, ne désigne pas une inconscience enfantine, mais une capacité de renaissance et de renouvellement.

 

Claire DORLY, Trichter, dans Le vocabulaire de Jung, Ellipses, 2005 ; la dérangeante diversité des registres de l'ombre, Cahiers jungiens de psychanalyse, 2007/3. Laura MAKARIUS, Le mythe du "Trickster", dans Revue de l'histoire des religions, tome 175, n°1, 1969, www.persee.fr. 

PSYCHUS

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7 octobre 2017 6 07 /10 /octobre /2017 13:14

       Si la confusion entre insécurité et sentiment d'insécurité est permanente, notamment dans les médias, l'opinion publique ne perçoit guère la sécurité dont il bénéficie par rapport à des époques pas si lointaines. Pour se rendre compte à quel point il est facile de circuler librement sur de nombreux territoires sans être inquiété, il faut comparer avec la situation d'insécurité réelle qui existe sur d'autres, où l'Etat est moins présent, où la mobilité des populations est constante et où les armes sont présentes en grande quantité. Le sentiment de sécurité, physique et même moral (les lois sur les moeurs sont parmi les plus nombreuses) devrait pourtant être beaucoup plus fort, mais ce sentiment ne se réduit ni au physique ni au moral, il est aussi social.

    Dans un premier temps, il faut rappeler, avec Laurent MUCCHIELLI (Vous avez dit sécurité?, Champ social, 2012), mais aussi avec beaucoup d'autres, pourquoi et comment dans quantité de représentations, se confondent trois choses :

- les opinions générales sur l'importance du "problème de sécurité" ;

- les peurs sur sa sécurité personnelle ou celle de sa famille ;

- l'expérience réelle de la victimisation. 

Il s'agit de trois choses très différentes, qui sont toutes identifiées et mesurées par les enquêtes. Selon la façon dont la question est posée dans l'enquête ou le sondage, on peut interroger l'une ou l'autre de ces trois aspects et s'apercevoir de leurs différences. Or ce que mesure la plus grande partie des sondages, c'est le sentiment d'insécurité de population plus ou moins grande après une série d'attentats terroristes par exemple, ou d'attaques contre les voitures dans certaines banlieues de grandes villes.

Jamais les sondages ne portent sur l'insécurité sociale. Il faut pour avoir des données sur celle-là consulter des enquêtes sociologiques menées en bonne et due forme. Bien entendu, comme il ne s'agit pas seulement d'effectifs de police ou d'opérations judiciaires à mettre en place, mais que cela touche directement l'organisation même de la société, ces études sont vite qualifiées de politiques, voire politiciennes et attaquées comme telle, non prises en compte par les pouvoirs politiques hostiles à ce que l'on aborde la sécurité sous cet angle.

    Et cependant, la société - la société moderne -, d'une certaine manière, avec des périmètres qui varient suivant l'idéologie dominante, met en place des systèmes de sécurité sociale, sous forme de péréquation de revenus, de redistribution de richesses souvent, ou/et des systèmes d'assurances étatiques ou privés qui sont censés mettre à l'abri contre toute une gamme de risques immobiliers, mobiliers ou même sociétaux, comme le vol ou l'attentat aux personnes... Mais on ne fait jamais le lien entre l'insécurité sociale et l'insécurité tout cours, alors que les deux existent au sein de la même société dans une certaine dynamique, mise en relief, notamment sur le long terme, à travers les statistiques sur les délinquances et les violences quotidiennes, dans certaines études sur le long terme (Histoire de la violence, Jean-Claude CHESNAIS).

La volonté politique de dissocier les deux, alimentée par l'ignorance et une certaine tendance à penser qu'il existe des caractères innés chez les personnes (ce qui rejettent sur toute la responsabilité de ce qui arrive...), est pourtant contredite par l'histoire : aux siècles de pauvreté, de misère, et aux vols et meurtres abondants, on peut facilement opposer les siècles de prospérité et aux violences "ordinaires" bien moins importantes en nombre et en gravité. Même dans des sociétés fortement inégalitaires (la société romaine ou la société arabe par exemple), des systèmes de charité publique et privée constituent des soupapes de sûreté sociale, et de sûreté tout court, de premier plan, lorsque ceux-ci peuvent compenser par des transferts de richesse les besoins criants de logement, de nourriture et d'eau, de santé... 

Les liaisons entre l'insécurité physique et l'insécurité sociale sont pourtant avérés par ailleurs sur le plan psychologique, dans le mécanisme du bouc émissaire. A la recherche d'une cause, d'une responsabilité, les personnes et les groupes souffrant d'insécurité sociale, ont tendance à reporter sur d'autres personnes ou d'autres groupes la source de l'insécurité physique. Notamment en l'absence de connaissance des dynamismes sociaux réels et également à cause de la facilité avec laquelle on peut ensuite spolier (moralement et/ou physiquement et/ou socialement) ces personnes et ces groupes. 

 

    Le vocabulaire sur l'insécurité apparait surtout au moment où les remises en cause globale du système politique et économique (notamment marxistes) refluent des scènes politiques comme des paysages universitaires. Si le mot "insécurité" apparait pour la première fois en 1794 et si le mot "sécurité" apparait en français encore plus tôt, dès le XIIe siècle (mais il n'est vraiment utilisé qu'au XVIIIème...), les argumentaires sur la sécurité et l'insécurité fleurissent en Europe dans la fin des années 1970, début des années 1980, pour devenir des sortes de vademecum ensuite... Les discours sur l'insécurité remplacent les préoccupations anciennes sur les guerres endémiques, les famines, les épidémies, les brigandages... et sur les revendications sociales pour un changement de système économique et social... 

   D'une certaine manière, ces argumentaires constituent bien plus des réponses que des questions : il permettent de ne plus discuter des fondements même de la société. Rares sont ceux qui refusent ces argumentaires et qui préfèrent parler d'incertitude, afin de rouvrir, de mettre en évidence la conflictualité sociale (qui n'a pas disparu dans le consensus...) afin de  tout simplement pouvoir agir efficacement sur les souffrances individuelles et collectives. Seuls les auteurs qui ne soucient pas de grimper dans la hiérarchie sociale restent sur les acquis d'une manière de penser la société qui en révèle autant les ressorts de solidarité que les failles conflictuelles. 

     

     Philippe ROBERT, directeur de recherche au CESDIP, constate que dans les dernières décennies du XXe siècle, "la délinquance acquiert une place remarquable dans le débat public, dans les joutes politiques et dans les politiques publiques. L'émergence de cette préoccupation est assez précisément datée: en France, elle remonte à la deuxième partie des années 70 ; la création par le président Giscard d'Estaing d'un comité sur la violence, la criminalité et la délinquance peut faire figure de fait dateur. Selon les pays, le calendrier varie quelques peu : au Royaume-Uni, on peut adopter comme point de départ l'accession au pouvoir du gouvernement Tory de Mme Thatcher ; en Italie et en République fédérale, le souci pour la délinquance ordinaire n'émergera qu'après la fin des années de plomb du terrorisme noir ; dans les pays ibériques, après la tradition vers la démocratie ; aux Etats-Unis au contraire, il faudrait remonter d'une décennie, au milieu des années 1960 avec la President's Commission présidée par l'Attorney General Katzenbach."

Cette période vient en France après les années d'agitation sociale, les mouvements sociaux issus de mai 1968, dans ce que certaines classes possédantes alors appelait le terrorisme maoïste. La délinquance est appréhendée alors en terme de sécurité : il s'agit d'apporter à des situations concrètes bien délimitées dans le temps et dans l'espace, isolées du contexte social le plus souvent ou pire encore, rattachée à des situations "marginales" liées à certaines problématiques précises : le problème des banlieue, la question de l'architecture urbaine, les incendies de voitures... Ces solutions oscillent entre la prévention et la répression avec à chaque fois des cibles précises : les jeunes des banlieues, par exemple, même si, dans un deuxième temps, passés le moment de se plaindre des incivilités, on songe à traiter globalement les problèmes. 

Philippe ROBERT, après avoir détaillé différentes phases dans le traitement de l'insécurité, écrit sur la peur et la préoccupation de la délinquance. L'appréhension apparait comme une sorte d'anticipation du risque d'être victime de ces violences. Ce sentiment d'insécurité qui ne se réduit par à la peur est plutôt une préoccupation flottante avec des pointes à l'occasion d'affaires criminelles (prise d'otages, viols, pédophilie, enlèvements...

Peut-être aujourd'hui, avec les attentats terroristes liées à la situation internationale, on assiste peut-être à la fin d'un cycle commencé par la peur du "maoïsme" pas forcément partagée par tout le monde. D'autant que les problèmes du chômage reviennent intensément sur le devant de la scène et fait justement rapprocher ces phénomènes jusque-là disjoints : l'insécurité physique et l'insécurité sociale... En même temps que la préoccupation sécuritaire se propage dans des milieux qui s'y montraient alors rétifs, faisant le lit de certaines forces politiques basant leur popularité par le recours annoncé de "fortes réponses" aux délinquances, avec ce terrorisme venu d'ailleurs, revient la question lancinante au moins dans les classes possédantes de la question sociale. Le fait que la plupart des acteurs de ces actes terroristes soient des natifs des pays occidentaux posent question...

Comment opérer la gouvernance des sociétés devenant instables à cause d'un capitalisme sauvage se camouflant derrière une idéologie libérale, au moment où agiter des boucs émissaires ne suffit plus et se propagent bien plus vite qu'auparavant des informations sur les réalités politiques et économiques?... Le discours sur l'insécurité ne suffit plus comme réponse à la question sociale.

 

   La question de l'incertitude ou l'insécurité sociale n'est pas la préoccupation seulement du syndicalisme ou du socialisme. Bien avant, là l'intérieur du système capitaliste, beaucoup ont mis en oeuvre une assurance pour couvrir les risques inhérents à toute activité humaine et cela depuis longtemps. Dès le XIVe siècle, en Occident, les sociétés d'assurance maritime font partie du paysage du commerce, d'un commerce où les risques sont très importants puisque la probabilité de perte d'un navire, entre aléas de la mer et pirateries diverses, est toujours importante. Rappelons également tout simplement que dans l'échelle des accumulations de richesses, les sociétés d'assurance occupent souvent les toutes premières places. 

Ce n'est pourtant que plus tard que des historiens ou des sociologues s'intéressent à la question des assurances. Ainsi, Jean HALPÉRIN (1921-2012), spécialiste suisse de l'histoire des assurances, s'occupe dans les années 1950, d'analyser le besoin de sécurité à l'origine du développement des assurances.

Cet auteur se demande quel pouvait avoir été dans l'histoire le rôle du sentiment que traduit le mot "sécurité". Dans un communication d'août 1950 au Congrès international des sciences historiques, il tente, non pas de faire à partir du sentiment de la peur une reconstruction de l'histoire économique, comme FERRERO, mais de restituer sa part légitime à un complexe de sentiments qui, compte tenu des latitudes et des époques, n'a pas pu ne pas jouer dans l'histoire des sociétés humaines un rôle capital. Outre que Jean HALPÉRIN ne s'intéresse qu'aux sociétés d'un Occident longtemps façonné par la pensée chrétienne, il dissocie peut-être un peu trop les affaires des croyances. Pour que les sociétés d'assurances, selon Lucien FEBVRE, puissent donner aux hommes une sécurité de nature à les armer au cours de leur vie contre toutes les infortunes, il a fallu que s'affaiblisse le rôle dévolu par le sentiment général à la Divinité dans la conduite même des destins individuels. Quoi qu'il en soit, l'histoire du sentiment d'insécurité fait partie de l'histoire économique et sociale et inversement.

 

Philippe ROBERT, Le sentiment d'insécurité, dans Crime et sécurité, l'état des savoirs, Sous la direction de Laurent MUCCHIELLI et Philippe ROBERT, éditions de la découverte, 2002. Jean HALPÉRIN, La notion de sécurité dans l'histoire économique et sociale, Revue d'histoire économique et sociale, tomme XXX, 1952  ; Les assurances en Suisse et dans le monde. Leur rôle dans l'évolution économique et sociale, Neuchâtel, 1946. Lucien FEBVRE, Pour l'histoire d'un sentiment : le besoin de sécurité, dans Annales. Economies, Sociétés, Civilisations, 11e année, n°2, 1956. Dan KAMINSKI, L'insécurité : plainte sociale et solution politique, dans Politique, revue de débats, Bruxelles, hors-série n°9, septembre 2008, www.revuepolitique.be.

On peut se référer notamment aux études de Sébastien ROCHÉ : La société d'Hospitalité, Le Seuil, 2000 ; Le sentiment d'insécurité, PUF, 1993

SOCIUS

     

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5 octobre 2017 4 05 /10 /octobre /2017 11:12

   Les récits officiels des Empires, ces Chroniques ou ces Mémoires exhibés et utilisés par les organismes officiels et même officieux (lorsqu'ils ne correspondent pas tout à fait aux canons de la propagande impériale) mettent en relief objectifs de Roi ou d'Empereur, faits glorieux et batailles victorieuses, et ensuite vénération des populations "libérées" qui n'attendaient que cela, réussites administratives, religieuses ou/et politiques... Pourtant d'autres histoires circulent pendant ces campagnes militaires, soit elles-mêmes glorifiées car elles ont le don de semer l'effroi parmi l'ennemi, soit occultées car nuisant à l'image d'armées disciplinées ou tout au service des chefs, soit encore minorées pour servir la pacification qu'attend tout Empire établi en son sein, pour mener à bien tous les travaux utiles et toutes les spoliations nécessaires... Ces histoires, insérées parfois dans les Chroniques car elles servent à l'époque où elles sont écrites - mais pas forcément ensuite - les Empires constitués, racontent des réalités de conquêtes fort peu reluisantes pour la postérité (proche et lointaine) et qui pourtant sont leur lot presque systématique dans l'Antiquité. 

  Il faut toujours, sous peine de ne pas tirer les bonnes leçons de l'Histoire, s'interroger sur les motivations des conquêtes entreprises par Alexandre le Grand par exemple. Il faut distinguer la cause officiellement invoquée par la propagande royale et les motivations réelles. Il faut également examiner les conséquences politiques et sociales engendrées par ici l'expansion macédonienne : l'impact de la conquête sur la fonction royale et les dissensions apparues au sein de l'armée en raison, en particulier, de l'orientalisation du pouvoir d'Alexandre. L'impact des conditions des victoires militaires et de leurs conséquences juste après les combats sur les villes et sur les populations doit être pris en compte pour mesurer par exemple quelle est la réalité de cette hellénisation dont quasiment tous les auteurs admettent comme une réalité (ils donnent même ce nom à la période historique). L'Histoire a des étapes surtout perçue par les différentes élites, religieuses, politiques, économiques... mais les peuples des villes et des villages, et encore plus les populations asservies depuis longtemps, bref l'immense majorité, ont souvent l'impression de simplement changer de maîtres... Toute une discussion sur la diffusion culturelle serait là bienvenue.

   Les extraordinaires succès qui marquèrent la conquête de l'Asie et la découverte par Alexandre des conceptions orientales de la monarchie, en particulier pharaonique et achéménide, eurent un profond impact sur la fonction royale. Le pouvoir d'Alexandre évolua dans un sens toujours plus personnel, autoritaire et surtout théocratique ; le roi finit par exiger qu'on lui rendît des honneurs habituellement réservés aux dieux. Cette nouvelle conception de la monarchie, en contradiction flagrante avec la tradition macédonienne, suscita des tensions et des séditions dans l'armée. Le roi riposta souvent par la terreur et l'élimination physique des opposants. 

   Les questions qui se posent sont donc de plusieurs ordres : les réalités de la conquête d'Alexandre, la propagande autour du panhellénisme et de l'universalisme de l'Empire d'Alexandre, l'impact de la guerre sur la fonction royale macédonienne, l'ampleur des dissensions dans l'armée, les réalités de la diffusion du modèle socio-politico-économique ou sans doute plus modestement, du rayonnement culturel grec culturel, avec tout ce que cela suppose (et ce n'est pas le moindre effet) de transmission de certaines valeurs sur les territoires conquis.

C'est que la vision romanesque de l'expédition d'Alexandre, répandue jusqu'à aujourd'hui dans bien des ouvrages de vulgarisation et même de facture "scientifique", ne permet pas toujours de bien saisir les enjeux. L'effort à cet égard d'auteurs comme Marie-Hélène DELAVAUD-ROUX, maître de conférences à l'université de Bretagne occidentale, Pierre GONTIER ou Anne-Marie LIESENFELT, maître de conférences à l'université de Paris X-Nanterre en sont d'autant plus méritoires. 

   Dans sa réalité quotidienne, la conquête de l'Orient achéménide s'apparente à une vaste entreprise de pillage des peuples vaincus et cela ne constitue pas une marque d'originalité... L'attrait du butin, des trésors perses prestigieux, constitue l'une des principales motivations de la guerre. C'est vers l'or, l'argent et les femmes de l'Asie que "se hâtaient les Macédoniens, comme des chiens", affirme PLUTARQUE dans sa Vie d'Alexandre (voir Les Vies parallèles des hommes illustres, composé entre 100 et 120, série de biographies d'hommes illustres du monde gréco-romain, organisées par paire, chaque paire mettant en parallèle un Grec et un Romain, extrêmement populaire, notamment dans les écoles et universités romaines...). Destructions (y compris des bibliothèques...), massacres, vêtements royaux, vases et statues dépecées à coup de hache sont le lot final de certains sièges de villes. Même si certaines villes sont épargnées, sur ordre (au grand dam des hommes de troupe... et de leurs accompagnateurs de toute sorte...), des grandes cités comme Persépolis n'y échappent pas. Il faut aussi ajouter l'habituelle mise en esclavage (lorsqu'elles ne sont pas encore esclaves...) des populations qui ont opposé une résistance forte. Le bétail humain peut alors être revendu par le commandement militaire au profit des caisses de l'armée. L'argent recueilli sert à couvrir les dépenses de l'armée. Les hommes, femmes et enfants comme les biens sont répartis entre les soldats méritants libres ensuite de les revendre ou de les échanger entre eux... La conquête de l'Orient se traduit sans doute par un regain des marchés d'esclaves, un des ressorts de l'économie antique. Les textes insistent parfois sur la discipline dans les armées, dont un des aspects est précisément une "bonne" répartition du butin parmi les soldats et officiers après la bataille, dans le calme et avec une organisation assez méticuleuse. 

A l'égard des peuples soumis s'exerce toujours le droit du vainqueur, considéré par les Grecs comme le propriétaire légitime des territoires conquis. Une partie de la grogne dans l'armée peut précisément, notamment vers la fin de l'expédition, se manifester à cause d'une certaine remise en cause de ce droit, au nom de l'amalgame socio-culturel voulu par Alexandre.

Le système fiscal achéménide, qui permet l'exploitation des campagnes, demeure inchangé. Alexandre conserve pour l'essentiel les cadres de l'ancienne administration, simplement mis au service du nouvel Empire. Les taxes et impôts payés au Grand Roi perse sont versées ensuite à Alexandre, dont les contrôleurs d'impôts jouent le rôle également de gouverneurs généraux des provinces. 

Selon ARRIEN, les richesses du pays, en particulier les épices et les parfums ont attiré le conquérant. Nourrissait-il également un vaste projet de contrôle du commerce entre l'Inde et la Méditerranée? La conquête de la péninsule arabe, un des derniers projets du roi, semble s'inscrire dans une telle optique commerciale. Qu'Alexandre ait eu ce projet ou non, ses conseillers et toute la floppée des marchands qui suivait les armées dans leur parcours visaient sans doute ce contrôle, une des causes récurrentes des conflits armées en Asie mineure et en Grèce depuis des siècles. 

     La quête du butin, motivation essentielle, ne serait-ce que pour appâter (aux enrôlement notamment) les troupes de l'armée, n'est pas la cause invoquée par le conquérant.

Celui-ci, par une série de mesures de propagande, laissa entendre que sa préoccupation première était la libération des cités grecques d'Asie Mineure du joug perse, le tout emballé dans une sorte de discours nationaliste grec (rappelons que la Grèce est alors très divisée en ces particularistes des cités...). Non sans mal d'ailleurs, car beaucoup d'intérêts grecs et perses s'entrecroisent encore... Alexandre s'investit officiellement d'une mission panhellénique qu'il accomplirait au moyen d'une "guerre de représailles" contre les Perses. Il s'agissait, pour le roi de Macédoine, de venger les Grecs des crimes autrefois commis par les "Barbares", mission ni propre à Alexandre ni très originale. La "croisade panhellénique" était l'objectif fixé par le texte fondateur, pour autant qu'on puisse le connaitre, de la Ligue de Corinthe créée par Philippe II en 337. Le père d'Alexandre projetait déjà la conquête de la Perse afin de "venger les grecs des profanations commises par les Barbares dans les temples de la Grèce", thème religieux qui fonctionne toujours bien dans presque toutes les parties du monde...

Philippe fit voter par la Ligue la "guerre de représailles", dont lui-même devait commander les opérations en tant que "stratège investi des pleins pouvoirs". Par ailleurs l'orateur ISOCRATE s'était déjà fait l'apôtre du panhellénisme au cours du IVème siècle. et avait eu des contacts avec Philippe.

Pour rendre crédible cette guerre de représailles, il fallait que les Grecs y participent tous pleinement. La Ligue de Corinthe mis sur pied une armée gréco-macédonienne par l'incorporation de contingents grecs dans l'armée. Il y eut ainsi 7000 fantassins et 600 cavaliers grecs sur un total d'environ 32 000 hommes, ce qui représente une bonne proportion. Par ailleurs, l'idéologie panhellénique se traduisit par de nombreux actes spectaculaires et de pure propagande : après la victoire du Granique, Alexandre fit triomphalement envoyer à Athènes trois cent tenues militaires perses en trophée ; après Gaugamélès, il proclama la fin de toutes tyrannie et le triomphe des lois "démocratiques". L'incendie de Persepolis, centre religieux des Achéménides, apparait comme l'ultime conséquence et comme le couronnement de cette guerre-là. Alexandre mettait fin symboliquement aux guerres médiques.

Dans l'iconographie officielle, Alexandre apparait comme le nouvel Hercule et le nouveau Achille, les anciens mythes, et l'Iliade et l'Odyssée d'HOMÈRE étant les références littéraires et mêmes populaires les plus répandues en Grèce et même en Asie Mineure. On retrouve d'ailleurs cette "lignée" jusque dans les mythes de la fondation de Rome...

D'innombrables objets sont fabriqués à la gloire de ce nouvel Hercule, fils de Zeus (et Alexandre devient en fait un fils de Zeus...) : statues, peintures, pendentifs... Mais surtout les pièces de monnaie frappée à son effigie (en posture artistique de Zeus) dont la circulation est amplifiée tout le long du parcours de la conquête, constituent des instruments démultipliés de propagande. La monnaie a remplit là sa deuxième fonction (idéologique) pleinement, à côté de sa fonction (marchande). Qui achète et vend avec cette monnaie honore le Souverain dont l'image est frappée sur chaque pièce et chaque lingot...

Quelles réalités se cachent derrière la façade idéologique?

Malgré tout, Alexandre remplit en partie la mission dont il s'était investi, en particulier en Ionie. On peut considérer que le conquérant libère Éphèse des Perses et de la tyrannie puisqu'il assure sous son autorité le rétablissement des institutions démocratiques. Cette "libération" se traduit par l'absence de tribut et de garnison. Mais le cas d'Éphèse ne peut être généralisé, car Alexandre se heurta également à la résistance de certaines cités grecques, en particulier dans le sud de l'Asie Mineure, où il est obligé de mener une dure campagne. Des cités subirent alors l'autorité directe d'un satrape nommé par Alexandre.

L'armée gréco-macédonienne n'était d'autre part pas aussi mixte qu'on pourrait le croire. L'élément macédonien y dominait en nombre mais surtout Grecs et Macédoniens n'étaient pas employés de la même manière. A part la cavalerie thessalienne, les troupes grecques servirent surtout à l'occupation du territoire. Des auteurs se demandent même si l'adhésion des Grecs n'étaient pas "forcées", s'ils ne servaient pas tout simplement d'otages par rapport aux autorités et familles grecques restées au pays... 

L'universalisme déclaré traduit un certain opportunisme. La "croisade contre les Barbares" se serait transformée en "fusion" des élites macédoniennes, grecques et perses? C'est que l'immensité du territoire conquis, le nombre important de points stratégiques... ne pouvaient être gardé uniquement par l'armée conquérante. Il fallait s'assurer, comme dans tous les grands empires, la collaboration des élites conquises, et une collaboration très active, à la mesure cette immensité et des grandes distances. Du coup, Alexandre s'est mis à concevoir une nouvelle idéologie - celle de la "croisade" devenant caduque avec l'anéantissement de la dynastie achéménide. Il se fait l'apôtre du dépassement de l'antagonisme Perse-Grec, ce qui fut d'ailleurs mal perçu par l'élite macédonienne.

C'est dans l'armée que devait commencer cette fusion, par une réforme en 324. Alexandre créa une cinquième hipparchie, ou corps de cavalerie, pour y intégrer essentiellement des Perses armés et entrainés à la macédonienne. A Suze, en 324, il intégra 30 000 jeunes Perses (épigones), dans des phalanges de type macédonien, mais distinctes et commandées par des Perses. Cela provoqua le mécontentement des vétérans qui manifestèrent leur colère lors de la "sédition d'Opis". Alexandre doubla également par l'intégration de troupes iraniennes, le nombre des hypapistes (troupes d'élites) qui constituaient sa garde personnelle. Par ailleurs, des aristocrates perses et indiens reçurent ou conservèrent leurs anciennes charges administratives. Certains se virent confier le gouvernement de provinces ou satrapies. 

Des mariages collectifs furent organisés entre Grecs, Perses et Macédoniens, plus ou moins forcés, tant dans l'élite que dans l'armée...

      Cette entreprise de fusion consolida le pouvoir d'Alexandre, qui se préoccupa aussi des conditions d'exercice de l'activité des nombreux personnels des temples et des lieux culturels, d'où la fondation de multiples Alexandrie dans tout le nouvel Empire.

Et c'est sans doute ce que les historiens retiennent le plus : la culture grecque, via ces nouveaux canaux, peuvent se diffuser sur l'ensemble des territoires conquis. L'hellénisme est d'abord culturel et ce sont, après la mort d'Alexandre, les différents chefs militaires qui se partagent l'Empire - et se font d'ailleurs la guerre pour agrandir chacun leur domaine - qui se chargent de faire perdurer l'activité intellectuelle de ces nouveaux foyers culturels. Malgré les destructions causées par ces guerres-là et les suivantes pendant la conquête romaine par exemple, ces foyers ont été suffisamment nombreux pour que reste cet esprit hellénistique qui finit par donner son nom à une période historique. Du rayonnement de la culture grecque, qui emprunte d'ailleurs plus à l'Ouest d'autre canaux, via notamment les cités marchandes de la Méditerranée, nait l'éclatement du monde grec, la fin de l'antagonisme entre la Grèce et l'Orient (pour faire place à d'autres conflits), de nouvelles conceptions de la monarchie... Le legs d'Alexandre n'est pas seulement la dissociation politique de l'Empire macédonien, celui-ci n'ayant pu assurer sa succession, si brutale et soudaine (effet conjugué des blessures et des épidémies) fut sa fin, mais aussi cette diffusion culturelle assurée par PTOLÉMÉE en Egypte (fondateur de la dynastie Lagide, qui règne jusqu'à l'occupation romaine, vers 30 av JC), ANTIGONE en Phrygie, en Lycie et en Pamphylie (qui étendit l'Empire des Antigonides à une partie de la Grèce, à l'Asie mineure et à la Syrie), SELEUCOS en Babylonie et en Syrie (Séleucides qui ne pourront garder que la Syrie jusqu'à l'occupation romaine en 64 av.JC), et d'autres qui reçoivent en succession de moindres territoires. Tous, entre deux guerres, surtout en Egypte, ont eu à coeur de répandre cette nouvelle culture hellénistique, dont Rome plus tard, à travers l'Empire romain, transmet un certain nombre de traits caractéristiques. 

Sous la direction de DELAVAUD-ROUX, GONTIER et LIESENFELT, Christian BOUCHET, Isabelle PIMOUGUET-PÉDARROS, Christian SCHWENTZEL, Sylvie VILATTE, Guerres et Sociétés, Mondes grecs, Ve-IVe siècles, Atlante, 2000.

STRATEGUS       

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4 octobre 2017 3 04 /10 /octobre /2017 16:06

   L'Empire fondé par Alexandre Le Grand (356-323 av JC), même s'il ne vécu pas longtemps de manière unifiée, constitue une sorte de précipité des configurations socio-politiques nécessaires à la formation et au maintien d'un Empire, même si précisément toutes les conditions n'étaient pas réunies pour qu'il perdure. Cependant, il constitue, de par sa formation et même de par son morcellement rapide, un Empire charnière dans l'histoire de l'Occident qui permet ensuite à l'empire romain d'advenir. C'est toute une époque, avec cet Empire, qui s'ouvre l'époque hellénistique qui propage sur de vastes territoires des manières de penser et de gouverner, avec tous les mouvements culturels que cela représente. Si les histoires du monde se focalisent sur l'"aventure", l'"épopée" de son fondateur, peut-être serait-il intéressant de s'attacher bien plus au devenir des royaumes qui sont issus de l'Empire macédonien. Ajoutons que de macédonien, sans doute cet Empire a une étiquette commode, car l'entreprise d'Alexandre le Grand et de son père avant lui, ne représente pour la Macédoine qu'une parenthèse (de près de cinq siècles tout de même) sans lendemain pour la Macédoine proprement dite. Sans doute doit-on la placer dans l'ensemble de l'histoire grecque (antique) au sens large.

   Comme l'écrivent Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, "la carrière politique et militaire d'Alexandre le Grand est unique dans l'Histoire. A l'exception de la percée mongole du XIIIème siècle, aucune tentative de conquête n'aura couvert un territoire aussi grand ni provoqué un choc aussi puissant en un temps aussi court".

"Alexandre, poursuivent-ils, reçoit son éducation d'Aristote (dont d'ailleurs il ne suivit pas tous les conseils mais dont la présence avec tous ses "collègues" est sans doute plus importante pour l'histoire culturelle qui suit...). Il succède à son père, Philippe de Macédoine (...) et hérite d'une armée puissante. Depuis la guerre du Péloponnèse, l'art de la guerre en Grèce a beaucoup évolué. La guerre s'est transformée en une activité technique et spécialisée. Les soldats sont des professionnels, bien entrainés et expérimentés, mais peu fiables. Philippe de Macédoine est parvenu à surmonter ce handicap en mêlant dans ses armées des troupes de mercenaires chevronnés avec un continent de miliciens attachés à leur patrie. Il a rééquilibré les diverses branches de son armée ; infanterie lourde et légère et cavalerie, et il a adopté les nouvelles techniques d'artillerie (par catapulte) qui se sont développées un peu partout en Grèce. Le choc, qui était réservé à l'infanterie lourde est désormais porté par la cavalerie. Les hoplites (fantassins casqués et cuirassés) macédoniens sont armés de piques qui sont deux fois plus longue que les piques traditionnelles."

Si son armée est un instrument de qualité, la situation politique dont hérite Alexandre est très précaire. Alexandre doit faire face à un grave agitation dans les terres conquises de Grèce et attaque sans tarder les cités les unes après les autres (tout en laissant Sparte...). Une fois la Grèce soumise, Alexandre se dirige vers la Perse en un vaste mouvement inverse de ce qui se passe d'habitude. En effet, l'histoire de l'Asie Mineure est une succession de tentative des empereurs perses d'étendre leur emprise vers l'Ouest. Après avoir battu Darius à Issos, il entreprend le contrôle systématique des ports de mers et des côtes du Levant. Après la prise de Gaza, Alexandre, délivré de l'hypothèque de la supériorité navale de l'Empire perse, peut s'attaquer au coeur de celui-ci. Et c'est à travers une véritable marche, malgré une infériorité numérique patente et avec un grand sens de la tactique tenant compte du relief, qu'il vainc Darius dans une bataille décisive (sur la plaine de Gaugamèles) et investit sans grande difficulté l'ensemble de l'empire perse, jusqu'au Nord-Est de l'Iran où il rencontre des guerriers aux tactiques de guérilla.

Outre les qualités tactiques de son armée, il accorde la plus grande importance à deux disciplines essentielles : la logistique et le renseignement. Suivant l'exemple de son père, il allège considérablement le cortège de chariots qui accompagnent généralement une armée en déplacement et en cantonnement. Il utilise de préférence des animaux de bât (mules, chevaux, chameaux) plus rapides, et contraint du coup le fantassin à porter lui-même sa panoplie et quelques provisions de marche. Il réduit même pour ses officiers le personnel d'accompagnement. Il fait du renseignement un usage constant, tant stratégique (informations sur l'état d'esprit de l'ennemi ou sur les ressources du pays) que tactique (utilisation systématique de cavaliers comme éclaireurs. Alexandre le Grand donne de plus une impulsion vigoureuse à la poliorcétique : tours, balistes deviennent des engins redoutables, servis par des ingénieurs renommés dont il s'entoure constamment tout au long de ses campagnes. (André CORVISIER).

Comme Napoléon loin après lui - qui a lu beaucoup sur lui - il s'entoure d'équipes de techniciens, ingénieurs et scientifiques de toute sorte, qui l'aident dans ses conquêtes, mais qui surtout, après celles-ci, doivent assurer le rayonnement de son pouvoir et des connaissances acquises. Dans le récit des campagnes militaires, on devrait bien plus mettre l'accent sur ce qui fait le succès des armées : la logistique, le renseignement, son accompagnement sur tous les plans, y compris sur des aspects jugés peu reluisants par une certaine morale.

Pour finir, il entreprend la conquête des marches de l'Empire achéménide : le Punjab. Lequel malgré la connaissance du relief - et la présence des éléphants de guerre - des rois rencontrés, il atteint les limites : ses troupes refusent de le suivre davantage. 

Depuis le départ de Macédoine, quelque 25 000 km avaient été couverts. Le retour s'effectue par terre et par mer jusqu'à Babylone, où Alexandre meurt brusquement (323 av JC). Tout au long du parcours et surtout au retour, Alexandre tente de pérenniser son entreprise par une fusion - mal acceptée d'ailleurs - entre les éléments civils et militaires macédoniens et perses, jusqu'à imposer des mariages gréco-perses parmi les supérieurs de l'armée et jusqu'à endosser les caractéristiques d'un roi oriental. Mais, après avoir vaincu tous les ennemies extérieurs, les rivalités internes prennent le plus d'importance dans les événements, et ce sont ces rivalités, après sa mort, qui contribuent à l'éclatement de l'Empire macédonien : les chefs d'armée se partagent les territoires. 

    Dans son enquête sur les sources de la guerre, Alain JOXE qualifie l'action d'Alexandre le Grand de "parcours sans défaut".

"Quand Alexandre, explique-t-il, succède à son père, à l'âge de vingt ans, il doit d'abord conquérir son propre héritage. cet héritage ne consistait pas seulement dans le royaume de Macédoine, mais dans la relation d'hégémonie particulière que Philippe avait imposée à la Grèce tout entière et qui affirme un nouveau critère du politique : les Grecs sont tous amis, leur ennemi est le Perse. C'est la paix générale, grâce à la fédération des cités : son conseil fédéral qui se réunissait à l'époque aux grands jeux (Olympie, Delphes et Némée), et son comité exécutif, siégeant à Corinthe. Le roi de Macédoine ne faisait pas partie de la ligue mais était hêgemôn à vie de la Grèce et, si le conseil fédéral décidait la guerre, il devait en confier la direction à Philippe. Philippe décidait en fait, de bien des choses et en particulier, en 338, il avait entraîné le conseil à déclarer la guerre à la Perse. Nommé autocrate (commandant avec pleins pouvoirs), terme qui servira plus tard à traduire le latin imperator, il interdit à tous les Grecs de servir les Perses, même comme mercenaires, mesure notoirement dirigée contre les Spartiates. C'est au moment où l'avant-garde de l'expédition était en train de franchir les détroits que Philippe est assassiné à l'âge de 46 ans. 

Le programme politique d'Alexandre était donc tout tracé par la définition de la paix et par le commandement de guerre, mis en place par son père. C'est un système qui, comme le pouvoir d'Athènes, jouit d'une "légitimité extérieure" fondée sur l'opposition à l'Empire perse, mais dépassant Athènes et ce que j'ai appelé le "code de Marathon". Le roi de Macédoine avait su imposer aux cités ce que Raymond Aron appelle une "paix d'hégémonie", par opposition à une "paix d'équilibre" et à une "paix d'Empire". Cette paix d'hégémonie définit le nouveau critère du politique en action. Alexandre est prêt à opérer ce bond qui va faire passer les Grecs de l'échelle de l'hégémonie intérieure à celle de l'Empire extérieur.

Le premier soin d'Alexandre est d'assumer entièrement ce code de légitimité politique. Or les cités grecque pensent le moment venu de secouer le joug". On pourrait se demander pourquoi, mais il suffit d'avoir en tête que cette situation politique ne plait pas à tous, et notamment à tous ces marchands qui ont fait auparavant d'une certaine prédominance maritime la base de leurs enrichissements. A tout honneur politique de plus, se rattache toujours des "préférences" économiques, en clair une certaine forme de tributs, même s'ils n'en portent pas le nom (n'oublions pas que la pratique des "otages" est toujours en vigueur ; l'honneur pour des jeunes aristocrates ou des fils et des filles de princes de vivre à la cour de la Macédoine est obligatoire...). "Il faut, poursuit notre auteur, réaffirmer à la fois l'unité-amitié de la Grèce et la dominance macédonienne. Dès la mort de Philippe, Démosthène, à Athènes, avait envoyé un ambassadeur au Grand Roi (de Perse) afin d'appuyer sur les Perses la fin du système macédonien : le "code de Marathon" est bien mort ; Thèbes qui, depuis Epaminondas, avait quelque titre à l'hégémonie, avait prétentieusement proclamé "l'indépendance de la Grèce". Les mouvements centrifuges pro-perses reprennent donc partout. Pour les arrêter, Alexandre se montre très modéré à l'égard d'Athènes qu'il considère comme une alliée qui n'a pas encore compris son dessein. Il se contente d'obtenir l'exil de deux conjurés (ce qui, à l'époque est très, très généreux...). Son propos est, en effet, clairement d'assumer l'héritage économique et politique de la cité attique et de se lancer avec l'approbation d'Aristote, son maître, à la conquête d'un empire dont les limites en Asie Mineure avaient été depuis longtemps proposées par Isocrate : une grèce qui s'arrêtait aux limites du royaume de Sardes et à la Cappadoce. Par contre, il marque durement son irritation contre les Béotiens en faisant raser thèse (plus dans les moeurs de son temps...) (...). Cet acte de terreur assoit son autorité : il établit, contre Thèbes, la hiérarchie, forme de critère d'action militaire. Il peut reprendre le projet d'expédition et se lancer à la conquête de l'Asie."

"Il faut noter qu'il se dote d'un outillage humain particulier aux conquérants : la duplication des logiciels de communication (politique) et de commandement (militaire) par des personnages "fidèles" à l'original. De tels "alter ego stratégiques" sont indispensables dans l'Antiquité et jusqu'à l'invention du télégraphe, étant donné les lenteurs de communication ; tous les conquérants en ont disposé. Mais ce n'est pas la seule raison qui est plus fondamentale et plus abstraitement liée au rôle de la "mémoire" en stratégie des moyens : tout homme politique, sur un itinéraire stratégique, a besoin d'alter ego (...). Ceux-ci sont susceptibles d'être transportés avec le conquérant ou, au contraire, laissés en arrière, fournissant ainsi au conquérant une sorte de don d'ubiquité. L'alter ego, qu'il laisse en arrière pour veiller sur la Grèce est Antidater, un doublet de Philippe, un ancien compagnon de son père qui se chargera fidèlement d'assurer ses arrières et de le représenter comme "toujours présent" en Macédoine et en Grèce, bases de départ de la conquête. Il enmène avec lui un autre alter ego de Philippe, Parménion, vieux guerrier qui représentera l'ancien code politique macédonien à la fois hiérarchique et égalitaire, pendant toute la conquête de l'Empire acheminée." Si Alain JOXE emploie le mot alter ego, expression forte en comparaison de "représentant du roi ou de l'empereur", c'est pour montrer que physiquement, ce personnage est Alexandre personnifié sur place, avec toute son aura et toute son autorité, sa personne étant aussi sacrée que lui, et son action étant quasiment la même, en tout cas présentée comme exactement la même...

"Du point de vue du "critère du religieux", Alexandre est un héros de la pluralité divine (de son vivant, faudrait-il souligner...). C'est avec l'appui de tous les dieux possibles (de toutes les villes hêgémôn) qu'il se prépare à affronter les Perses. Ceux-ci, malgré leur flexibilité administrative, constituaient un système monothéiste militant, marquant, chaque fois que cela paraissait nécessaire, la prééminence absolue du Dieu unique du mazdéisme, et se mettant à dos les temples d'Egypte et de Babylone (seul Yahvé trouvant grâce à leurs yeux). L'unification de la politique d'Empire et de la religion d'Empire, tentation récurrente des empires asiatiques, minait la politique acheminée." Alain JOXE montre bien le contraste entre les deux conceptions du religieux et du politique que cela constitue. C'est pourquoi la conquête d'Alexandre se fait sur tous les points de vue économique, religieux, politique, militaire. Et cela est sans doute le plus essentiel, que de concevoir une invasion globale des territoires et des mentalités. Car cette conquête, dans les faits concrets, n'est jamais qu'un parcours sinueux de lieu en lieu stratégique, à travers des reliefs souvent hostiles. Mais un parcours, même limité géographiquement aux pourtours des villes et des voies terrestres ou maritimes, qui résonne alentours, de proche en proche, dans chaque village, idéologiquement.

La conquête d'Alexandre se fait ensuite en trois étapes très nettes (...). La première est la conquête de la Méditerranée orientale (et ses quatre zones de conquêtes) : des villes d'Ionie, de cette partie de l'Asie Miennes jusqu'à l'Haly, l'ancienne royaume de Crésus, de la côte phénicienne, en particulier de Tyr, de l'Egypte où il est accueilli en libérateur et fait Pharaon (à la suite d'un pèlerinage au temple d'Amon où il se pense investit d'une mission divine - car en fait Alexandre est aussi sujet au mysticisme que ses contemporains...).

"Ces quatre zones de conquête sont précisément celles qu'Athènes n'avait pas réussi à maîtriser ou à détruire. il n'y manque que l'Italie et la Sicile. Jusque là le Macédonien est bien l'héritier du rêve impérial athénien. Mais en restaurant les cités ioniennes et en détruisant la puissance de Tyr (vieux rêve grec), il s'engage à maîtriser la fonction d'échange de l'économie-monde de l'Orient tout entier. Puis, en assumant la royauté pharaonique, il ne cherche pas tant à comprendre les recettes de production planifiée étatique qu'à s'imaginer comme "Dieu" de tout le bassin oriental de la Méditerranée et donc de réarticuler l'un sur l'autre les composants hétéroclites qu'étaient l'Egypte pharaonique, la cavalerie macédonienne et la cité grecque. La fondation d'Alexandrie permet à l'hellénisme de se greffer directement sur le système productif de la grande usine à grains d'Egypte (le grenier du monde antique... très loin des espaces désertiques actuels) et d'en faire les bases arrière du réseau international des cités marchandes. Le projet d'expansion de l'hellénisme cesse de rester tributaire, comme cela avait été le cas d'Athènes, d'une agilité chrématistique marginale (basée sur la bonne gestion d'une petite mine d'argent) d'une flotte dont la valeur repose sur le sens civique du démos et d'un réseau de comptoirs toujours menacés. C'est, avec un changement d'échelle, un nouveau mode d'articulation de la cité sur la paysannerie asiatique. En installant la cité grecque au flanc même du delta du Nil, comme le centre d'un nouveau grand racket, Alexandre va bien au-delà des petites entreprises coloniales des cités grecques, y compris d'Athènes. On peut dire que l'hellénisme a trouvé dans l'Egypte sa banque, mais aussi que l'Egypte a trouvé dans le Macédonien son soldat. La relation de hiérarchisation ambiguë entre pouvoir militaire et pouvoir économique n'est jamais stable, mais c'est une oscillation perpétuelle entre la domination de l'un ou de l'autre."

D'ailleurs, il y a sans doute une autre façon de raconter l'histoire de la Méditerranée en se centrant sur l'Egypte, pivot de puissance romaine plus tard, et pivot de puissance arabe encore plus tard....

"Autrement dit, au terme de cette première tranche de conquêtes, à laquelle sans doute la plupart des Grecs et des Macédoniens auraient souhaité qu'il se limite, Alexandre a fait l'unité politico-militaire du monde de la Méditerranée orientale : il en est devenu l'"empereur" au sens que nous donnons à ce terme. Tout se passe, en outre, comme si par le contact avec le dieu Amon en Egypte, il était aussi chargé d'une mission d'agrégation sans fusion et sans combat de la pluralité divine et agissait en fonction du critère religieux comme Sauveur. Enfin lui-même, en tant que conquérant militaire, découvre qu'il ne peut s'arrêter, n'ayant fait qu'écorner l'ensemble d'une économie-monde dont il pressent les prolongements et l'appel, au-delà des rives de sa mer : c'est le début de la poursuite qui l'amènera au fond de l'Asie.

La deuxième étape commence alors, il entre en Babylonie et, après avoir battu Darius à Gaugamèles, il pénètre en vainqueur à Babylone qui se donne à lui, sans résistance, comme l'Egypte. Alexandre se fait alors consacrer dans l'antique temple de Marduk. Il collectionne les divinités protectrices. Il est le contraire d'un conquérant agissant au nom d'un dieu contre les autres dieux ennemis. Il rejette la confusion du politique et du divin. Le voici donc en possession, sans contestation, des deux noyaux préhistoriques où est apparu l'Etat. Il doit, alors, poursuivre encore le Roi en fuite et détruire le lieu d'origine de la puissance perse, Persepolis, qu'il pille et rase de fond en comble. Puis il se rue à la poursuite de Darius, jusqu'à Esbatane et dans les régions plus lointaines de la Perse profonde, jusqu'en Afghanistan à la conquête des satrapies perses d'Asie centrale qui touchent aux barbares nomades des steppes.

L'itinéraire suivi n'est pas celui qui avait naguère servi à la constitution de l'Empire de Darius (...), la Perse avait conquis les terres hautes de Médie, et l'Anatolie jusqu'à l'Ionise avant de conquérir la Babylonie. Alexandre ne suit pas l'itinéraire inverse des Achéménides : une fois absorbée l'Asie Mineure hellénisée, il s'attaque aux vieux noyaux irrigués, centres de haute productivité de l'économie-monde, nilotiques et mésopotamiens, de la "genèse" de l'Etat, accoutumés depuis des millénaires à vivre par phases sous le joug militaire de quelque peuple marginal conquérant venu du nord. C'est ensuite seulement qu'il se lance à la conquête violente des bases de départ du système achéménide, remontant de la base au sommet de cet organigramme fondamental."

Alain JOXE veut guider le lecteur vers ce qu'il juge important dans les conquêtes : les itinéraires de conquêtes, qui touchent tour à tour les centres importants des royaumes ou empires constitués auparavant, autant de villes, de place-fortes, de centres commerciaux ou même de noeuds de circulation des hommes et des marchandises, des lieux de richesses, qu'elles y soient produites ou qu'elles y circulent obligatoirement, compte tenu des contraintes géographiques et climatiques. Il ne s'agit bien évidemment pas d'investir tout un territoire, mais de se servir de la maîtrise de tous ces lieux pour constituer un Empire, une entité politique - surtout politique, générateur de tributs et d'impôts - reconnue sur l'étendue "utile" de ce territoire. Et pour cela, il faut passer par des chemins, des routes, terrestres ou maritimes, "sécurisés" qui permettent de tout canaliser : marchandises, esclaves, honneurs....

D'ailleurs notre auteur fait une pause dans la description des campagnes d'Alexandre pour l'écrire clairement : "Considérons un instant que l'organigramme fondamental de tout Empire est l'organigramme du racket, c'est-à-dire le parrainage par un groupe violent d'un groupe producteur. Alexandre procède dans un certain ordre : il cherche à retrancher le fondement économique de la puissance acheminée avant d'attaquer son système militaire. Il "libère" les terres basses et les grandes organisations hydrauliques pour conquérir ensuite les plateaux iraniens d'où étaient issues les aristocraties cavalières conquérantes de la nation perse."

Vu l'étendue de ces conquêtes, "il utilise cependant immédiatement la société perse comme pépinière de fonctionnaires et réalise, précisément à l'issue de cette deuxième tranche de conquêtes, la fameuse opération de mariage collectif qui scelle l'unité des Perso-Macédoniens pour la domination de l'Egypte-Babylonie. Mais il agit toujours dans le respect des usages des temples (qui pourtant attirent par leurs richesses, notons-le, les convoitises de ses troupes), ces conservatoires de savoir politique antérieurs à l'invention de la guerre de conquête et qui l'ont coopté comme leur héros (et protecteur...).

En quittant les rives de la Méditerranée, Alexandre fut conduit à "changer de nature", c'est-à-dire à modifier quelque peu son code de conduite politique. Il entre en opposition avec le vieux lieutenant de son père, Parménion, qui non seulement s'est déclaré hostile à la conquête au-delà de l'Hales, et se serait contenté des propositions de Darius, mais encore s'oppose nettement à l'orientalisation du pouvoir du roi qui tente alors d'imposer aux Macédoniens la prosternation rituelle. Alexandre doit (donc) faire exécuter cet anti-héros, dépassé par les dimensions nouvelles de l'entreprise de conquête et dont la critique devient insupportable non pas en en soi, mais dans le lieu où il s'est transporté." Il faut bien voir que les spectateurs de cette querelle ne sont pas seulement les éléments de l'armée et/ou toutes les équipes qui vont avec, mais également - et surtout sans doute - (car enfin, ces hommes grecs sont habitués aux débats, même un peu chauds...) tous les dignitaires et les populations conquis, qui ont, eux, une notion tout autre de l'autorité d'un chef...

"La troisième étape de la conquête est celle qui va le mener en Inde jusqu'à l'Indus et le verra naviguant au retour, par le golfe persique. Sans s'étendre sur cette entreprise étonnante, il faut rappeler que la victoire d'Alexandre en Inde est une demi-victoire seulement, qu'ils se rend si bien compte de la fragilité de son succès qu'il conserve son titre de roi à Porus, le vaincu de la bataille de l'Hydaspe et, finalement renonce à poursuivre au-delà, vers le Gange, sous la pression de ses troupes qui estiment que, cette fois, les limites sont atteintes (et, disons-le, les pertes bien plus importantes...)". Alain JOXE pose bien la question : quelles limites? Car il ne s'agit là pas seulement d'impasses ou de demi-impasses militaires. Il y a aussi chez Alexandre sûrement le sentiment que la retraite risque d'être plus périlleuse que l'avancée. 

"Pour Alexandre, qui plaide sur le front des troupes macédoniennes assemblées sur la rive du fleuve Hyphase, en faveur de la poursuite de l'expédition, ils ont atteint la limite au-delà de laquelle on a intérêt à continuer plutôt qu'à revenir en arrière, parce que, la terre étant entourée par l'océan, on est presque déjà, en allant plus loin, sur le chemin du retour. En outre, un conquérant qui retourne strictement sur ses pas a l'air battu. Alexandre vit dans une géographie fantasmatique, fondée sur les périples phéniciens et déformée par une sorte de besoin maladif de poursuivre indéfiniment, toujours plus avant, l'exploration du monde (...°). Notre auteur est peut-être un peu sévère : le fantasme d'Alexandre est simplement fondée sur les connaissance cartographiques de l'époque (n'a-t-il pas d'ailleurs avec lui les cartographes les plus compétents de son temps, qu'ils soient Grecs ou pas?...), et la lassitude de ses troupes ne provient pas seulement de leur fatigue et de leur vieillesse. C'est que ses chefs sont là de fait qu'ils ne peuvent pas réellement profiter de leurs conquêtes (dont en plus ils sont mis en demeure de partager avec des conquis...). Ils désirent, comme le rappelle d'ailleurs Alain JOXE que la conquête soit réservée à un continent plus frais qu'on va recruter en Grèce au retour.

"La vision de la conquête qu'Alexandre et ses compagnons partagent sans aucun doute, c'est que l'Empire se fabrique par l'expédition, qui prend les peuples comme au lasso dans le cercle de sa marche triomphale. Le seul argument présenté par les militaires, c'est leur fatigue et donc  un doute sur l'espace qu'il reste à parcourir en poursuivant en avant." Après tout, les cartes semblent devoir être modifiées au fur et à mesure qu'on avance. "Doute justifié : le tour de l'Afrique n'est pas aussi court que l'imaginait Alexandre. Il n'est pas possible d'y parvenir en poussant vers le Gange. C'est avec prudence et bon sens (les cartographes devaient sans doute se diviser eux aussi...) que les Macédoniens souhaitent une relève. Mais dans leur contre-argumentation, il y a le rappel de deux directions stratégiques, bien plus efficaces et plus raisonnables pour la constitution d'un Empire hellénique centré sur la Grèce : l'expédition en Mer Noire, l'expédition de Carthage et contre l'Afrique au-delà de Carthage, jusqu'aux colonnes d'Hercule, mais en passant par la Méditerranée. Alexandre furieux s'est retiré sous sa tente. Puis, finalement, il accepte l'opinion du peuple. En renonçant à poursuivre, au-delà de l'Hyphase, toutefois, il ne revient pas sur ses pas mais envoie une partie des troupes longer par le désert la rive du golfe persique, tandis que lui joint par mer l'Inde et la Mésopotamie. Il a touché les limites de son économie-monde : celle qui s'était d'ailleurs organisée dès les premiers empires sumériens. Mais il n'a pas su cependant remplir le contrat divin qui lui avait été suggéré par les prêtres d'Amon et doit renoncer à unifier les trois Temples (Egypte, Mésopotamie et Inde). Dans la tradition arabe et persane, Alexandre est un héros précurseur de l'Islam : il a, en effet, rassemble un instant toutes les terres du califat, et fondé à ce carrefour des trois continents le "Dar" commun des navigateurs, des marchands, des irrigateurs, des montagnards et des nomades, mais sans la révélation du Dieu unique."

 

La bibliographie sur Alexandre le Grand est surabondante.

Pour les sources antiques :

Flavius ARRIEN, historien romain de langue grecque du IIème siècle (95-175), avec L'anabase ou Expédition d'Alexandre qui donne une description fiable et détaillée des campagnes militaires, la source préférée des auteurs contemporains. On trouve des extraits de L'Anabase d'Alexandre le Grand, dans une traduction de Pierre SAVINEL, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990. Ces extraits sont tirés d'un ouvrage, qui reprend aussi le texte "Flavius Arrien : entre deux mondes, de Pierre VIDAL-NAQUET : L'Anaphase d'Alexandre le Grand, éditions de Minuit, 1984.

La Vulgate d'Alexandre Le grand, qui mêle faits tangibles et légende, écrite par CLITARQUE, contemporain de la conquête de l'Asie, est la source commune des historiographies antiques, Didore de Sicile, Trogue-Pompée et QUINCE-CURCE. On l'oppose parfois, même si on en tire souvent des éléments, à l'Anabase d'ARRIEN et des écrits de PLUTARQUE, lesquels s'inspirent des Mémoires d'ARISTOBULE et de PTOLÉMÉE, deux lieutenants d'ALEXANDRE LE GRAND. On peut se référer pour bien s'y retrouver à Historiens d'Alexandre, Les belles lettres, 2001. 

 

Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988, Alexandre le Grand, rédaction de R. LONIS. Pierre BRIANT, Alexandre le Grand, PUF, Que sais-je?, 2005. CLOCHÉ, Alexandre le Grand, 1961. John Frederik Charles FULLER, The Generalship of Alexandre the Great, Londres, 1958.

 

STRATEGUS

 

 

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3 octobre 2017 2 03 /10 /octobre /2017 09:23

   PLOTIN ou PLOTINUS, philosophe gréco-romain de l'Antiquité tardive est le représentant du courant philosophique "néoplatonisme". Son oeuvre nous est connue surtout par un de ses disciples dans son école à Rome, PORPHYRE de Tyr, qui la regroupe dans les Ennéades. Sa relecture des oeuvres de PLATON est une source d'inspiration importante pour la pensée des fondateurs de l'Eglise chrétienne (les Pères, AUGUSTIN parmi les plus importants). L'originalité de sa pensée tient dans sa réflexion sur la nature de l'intelligence et de l'univers, conçus  comme provenant de l'Un, et destinés à revenir à l'Un, pensée qui séduit les promoteurs du monothéisme dans l'Empire romain. Fortement influencée par la philosophie indienne et l'ensemble des auteurs grecs anciens, il influence plusieurs lignées de philosophes, jusqu'à HEGEL, LÉVINAS ou JERPHAGNON. Sans doute pour bien comprendre la philosophie occidentale est-il indispensable de passer par l'étude des Ennéades, au même titre que les oeuvres de PLATON et d'ARISTOTE. 

   Les Ennéades se composent traditionnellement de neuf parties, mais la recherche actuelle (Pierre HADOT), permet de les restituer dans l'ordre chronologique. Il est possible que cette restitution facilite la compréhension de l'oeuvre, mais l'édition traditionnelle perdure encore.

   Maurice de GANDILLAC écrit que "reprenant la doctrine e Platon avec des éléments aristotéliciens et stoïciens, en même temps qu'elle subit l'influence de courants ultérieurs, la philosophie de Plotin représentent une recherche du salut autant que de la vérité, un épanouissement du platonisme autant qu'une véritable création. Elle s'impose surtout, à travers une interprétation originale du Parménide de Platon, par sa doctrine de l'Un et par sa conception du double - et unique - mouvement de la procession qui est effusion d'unité et de la conversion ou ascension purificatrice vers le Principe.

Après bien d'autres, Jaspers soulignait naguère toutes les contradictions du plotinisme, cet Un et cette matière qui sont parallèlement indétermination et puissance de tout déterminé, ce monde qui naît presque d'une faute et dans la beauté duquel on doit pourtant reconnaître un signe divin, ce mal qui n'est en principe qu'un moindre bien et qui le présente néanmoins comme séduction et même bourbier. Dans sa perspective éternise, Plotin ne saisit ni le tragique des "situations limites" ni le malheur des opprimés, "tourbe vile" dont il semble lier le sort à quelque immoralité antécédente (Ennéades III, IX, 9). S'il évoque en termes poétiques l'Un, qui est à la fois "aimable et amour même et amour de soi" (VI, VIII, 15), il ne traduit cet Eros sublimé ni dans une agapè fraternelle ni dans une compassion universelle, moins encore dans une volonté révolutionnaire de justice. Cependant, par des entremises comme celles de Proclus et d'Augustin, Plotin a marqué de son empreinte un vaste secteur de la spiritualité chrétienne : grâce à lui, les philosophes arabes et les soufis ont pénétré d'une dimension mystique le rationalisme aristotélicien et le fidéisme coranique. Depuis la Renaissance, de Ficin et de Bruno à Hartmann et à Bergson, diversement entendu et transposé, il a continué d'inspirer tout ensemble maintes expériences intimes et plus d'un rêve spéculatif."

    

     PLOTIN, connu avant tout pour sa compréhension du monde qui fait intervenir trois hypostases :

- l'Un ou le Bien ;

- L'Intelligence (ou l'Intellect) ;

- L'Âme du monde.

   Le terme d'hypostase est introduit tardivement par PORPHYRE. Les trois hypostases désignent les trois principes fondamentaux à l'origine du monde intelligible, bien que PLOTIN lui-même n'utilise le terme hypostase autrement que dans l'acception courante de son époque, l'Existence. Les trois hypostases fonctionnent comme trois niveaux distincts de réalité. 

La première hypostase, l'Un, est simple, infinie, illimitée en puissance et en perfection, supérieure à l'être, à la pensée, à l'essence, à la forme... Cette hypostase peut être définie comme puissance universelle.

La seconde hypostase, l'Intelligence, est l'Etre total. Elle possède en elle-même les formes intelligibles. De ce fait, elle contient le monde intelligible au sens strict du terme : les Idées, les Formes, les essences ou les êtres véritables. Les Idées sont conçues toutes à la fois par l'Intelligence, mais sont pourtant différentes les unes des autres. En tant qu'essences, elles sont, par rapport au monde sensible, des modèles ou encore les formes intelligibles des choses. En tant que puissances, elles sont les formes premières et créatrices, les raisons que l'Intelligence transmet à l'Âme universelle pour que la matière sensible puisse participer au monde intelligible.

La troisième hypostase a moins d'unité que l'Intelligence et est d'un niveau ontologique inférieur. Cette hypostase est double, à la fois éternelle et temporelle. L'Âme universelle contient toutes les âmes et les formes individuelles, c'est ce qui explique la sympathie par laquelle sont unies toutes les parties de l'univers sensible. Ainsi l'Âme a une fonction rationnelle, qui est de penser, et une fonction génératrice qui est de donner à la matière sensible l'existence tout en diversifiant les êtres mondains à l'aide des raisons séminales.

  Toute cette conception se rapproche de façon frappante d'une partie de la philosophie indienne, dont s'inspire d'ailleurs PLOTIN. Pour Olivier LACOMBE (1904-2001), indianiste et philosophe français, par exemple, il y a une "affinité profonde", "aux résonances multiples" entre des aspects importants des Ennéades et des Upanishad de la pensée indienne. (Notes sur Plotin et la pensée indienne, Annuaire de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, 1950-1951) D'ailleurs plusieurs auteurs grecs s'intéressent de près à la philosophie indienne, résultat sans doute (ou au moins cela l'accéléra-t-il) des expéditions d'Alexandre le Grand dans la vallée de l'Indus. Ce qui rapproche PLOTIN des Upanishads, c'est la volonté d'abolir les relations de l'ego avec le "cosmos", "les autres consciences" et "le principe suprême et universel". 

    Pour Agnès PIGLER, docteur en philosophie, enseignante au Lycée le Castel et à l'Université de Dijon, "la lecture des Énnéades de Plotin est complexe, elle implique au moins deux niveaux  : le premier est celui d'une lecture qui tend à comprendre le texte par et pour lui-même, en retenant la cohérence du discours et celle des images employées par l'Alexandrin ; le deuxième niveau est plus subtil, quittant l'immanence du texte il nous invite à repérer, à l'intérieur même de sa densité philosophique, les références constantes aux grands ancêtres, de l'emprunt, par Plotin, de leurs concepts.

C'est ainsi qu'apparaissent des concepts du pythagorisme, de l'orphisme, du platonisme, de l'aristotélisme, ou du stoïcisme. (...) Etudier un concept, c'est aussi bien le restituer au texte unique et prodigieusement dense de Plotin, qu'indiquer la présence constante de la référence au passé en montrant que (son) vocabulaire est tout entier nourri par la tradition philosophique. (...)" Il faut prendre en compte, pour la lecture de l'oeuvre de PLOTIN, "l'arsenal de notions qui ont leur sens plotinien propre, comme (ayant) ont aussi leur passé propre qui ajoute au sens philosophique précis que l'Alexandrin leur confère les stratifications sémantiques déposées par l'histoire de la philosophie. En bref, la présentation des notions employées par Plotin oblige à un effort d'interprétation, mais aussi à un effort d'approfondissement, de diversification et de précision."

    La postérité des Ennéades est une postérité éclatée. "Dans les deux siècles et demi qui ont suivi la mort de Plotin, écrit Emile BREHIER, dans son Histoire de la philosophie, le néoplatonisme a une histoire fort complexe non seulement par ses doctrines, souvent divergentes chez les très nombreux maîtres qui les enseignent, mais aux points de vue religieux et politique.

Au point de vue religieux, le néoplatonisme se fait peu à peu solidaire des religions païennes, qui finissent au milieu du triomphe croissant du christianisme. L'enseignement de Plotin contenait (...) une doctrine religieuse distincte de sa doctrine philosophique ; elle se distingue par deux traits : la divinité des êtres célestes, des astres ; un ensemble d'actes religieux, prières, évocations des âmes, incantations magiques, dont l'efficacité découle d'une manière en quelque sorte mécanique de l'observation exacte des rotes prescrits." PLOTIN se situe dans le courant des idées communes qu'il agrège à sa philosophie. Il participe, d'une certaine manière, aux luttes, mais c'est bien après sa mort que tout cela s'intensifie rapidement, entre religions orientales concurrentes et entre culte impérial et ces religions. Les néoplatoniciens "cherchent parfois à aller à la rencontre de ces croyances, en se faisant eux-mêmes plus populaires ; de là naissent des écrits comme le petit écrit de Sallustre, Des dieux et du monde, sorte de catéchisme néoplatonicien qui s'adresse aux gens du commun et sur les mythes connus de tous, avec un évident souci de clarté." 

 

PLOTIN, Ennéades, texte grec et traduction française d'Emile BRÉHIER, 7 volumes, Les Belles Lettres, 1924-1938. Rééditions nombreuses, souvent en morceaux, comme Du Beau, Ennéades I,6 et V, 8, Agora Pocket, 1991. Egalement Ecrits, sous la direction de Pierre HADOT, Cerf, 1988.

 

Emile BREHIER, Histoire de la philosophie, tome 1, Antiquité et Moyen-Âge, PUF, collection Quadrige, 1981 (voir aussi La philosophie de Plotin, 1928, réédition Vrin, 1982. Agnès PIGLER, Plotin, dans le Vocabulaire des Philosophes, ellipses, 2002. Maurice de GANDILLAC, Plotin, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

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29 septembre 2017 5 29 /09 /septembre /2017 14:46

  Revue interuniversitaire, internationale et quadrimestrielle (trois numéros par an), Pallas publie en français, en anglais, entaillais, en espagnol, italien et allemand, des articles d'enseignants, jeunes chercheurs et doctorants traitant des sciences de l'Antiquité au sens large, qui intéressent tous les domaines des civilisations grecque et romaine : littérature, linguistique, métrique, histoire, archéologie, iconographie. 

Pallas se présente, à chaque fois sous la direction d'un chercheur différent, sous forme de dossier thématique sur un sujet par numéro. Tous les deux ans, la revue accueille la nouvelle question d'histoire ancienne aux concours de l'enseignement du CAPES et de l'Agrégation.

Fondée en 1952 par Robert LUCOT, c'est une revue interuniversitaire (université de Toulouse II-Le Mirail et université de provence), principalement mais pas seulement consacrée aux mondes anciens grecs et romains. Vu l'étendue des influences qui ont donné naissance, même de manière lointaine à ces mondes et vu l'étendue de leurs influences propres dans l'histoire, on conçoit que les auteurs les abordent de manière très larges. De plus, le monde greco-romain possède longtemps avant l'empire romain un ensemble culturel et économique une véritable unité, même si elle ne s'exprime pas d'abord sur le plan politique. 

La revue s'est imposée dans le paysage universitaire français et est ouverte au paysage universitaire européen. Depuis l'année 2000, elle est régulièrement chargée par la SOPHAU de la publication du numéro thématique issu du colloque qu'elle organise tous les deux-trois ans aux concours de l'enseignement.

Son comité scientifique est à l'image de sa place dans ces paysages français et européens : on y trouve par exemple Marie BEARD (Cambridge), Emmanuelle BOUBE (archéologie), Pascal PAYEN (histoire grecque)... Son directeur de publication actuel est Christian RICO, professeur en économie ancienne à l'Université de Toulouse Jean Jaurès.

Parmi les numéros de cette revue, on notera Sons et audition dans l'Antiquité (n°98, 2015), Regard et représentation dans l'Antiquité (n°92, 2013), Entre le vrai et le faux. Approches discursives et stratégies de pouvoir dans l'Antiquité, du colloque du PARSA à Toulouse des 28-29 octobre 2010 (n°91, 2013), La souffrance physique dans l'Antiquité, Théories et représentations (n°88, 2012)... La revue n'hésite pas à publier parfois l'intégralité de son numéro en langue étrangère (en langue anglaise, pour le n°86, 2011, portant sur The Gods of Small Things).

 

Pallas, Presses Universitaires du Mirail (PUM), Université de Toulouse le Mirail, 5, allée A. Machado, 31058 TOULOUSE CEDEX 9. Revue présente sur le portail revues.org.

 

 

 

 

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29 septembre 2017 5 29 /09 /septembre /2017 09:09

    Si l'image que l'on a aujourd'hui de l'Empire assyrien, qui est celle d'un Etat cruel, voué à la guerre et pratiquant cet art avec une cruauté raffinée, n'est pas vraiment démentie par l'ouvrage de Frederick Mario FALES, il y apporte un certain nombre de nuances. Pour le chercheur en sciences religieuses à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, l'un des meilleurs spécialistes de la deuxième grande période assyrienne, au vu des documents disponibles (textes et archéologie), s'il est vrai que les Assyriens affichent (et ne font pas qu'afficher) une politique de conquête sans merci, il est tout à fait vrai aussi que leurs souverains préfèrent les solutions pacifiques. Et que les peuples (même déportés) qui affirment leur allégeance à l'Empire restent libres d'honorer leurs dieux, de respecter leurs traditions culturelles et d'organiser même dans certains cas leur vie politique interne.

Ses quatre conférences prononcées en 2007 regroupées dans cet ouvrage concernent la période dite "néo-assyrienne", du IXe au VIIe siècle av JC. 

   Son étude de l'Assyrie fait suite à celle de Florence MALBRAN-LABAT, qui avait déjà en 1972, décortiqué les lettres des Sargonies trouvées à Ninive. Depuis cette date, les publications et re-publications des textes néo-assyriens se sont multipliées (S. PARPOLA), complétées entre autres par l'auteur de cet ouvrage, dans les années 1990.

Son ouvrage commence par établir un bilan historiographie de cette période historique, dont les premiers travaux y ont été consacrés depuis le milieu du XIXème siècle. La redécouverte de cette civilisation assyrienne à cette époque s'est faite dans l'enthousiasme, un enthousiasme peu regardant sur les réalités guerrières de l'époque. Depuis les horreurs des deux guerres mondiales, nous ne pouvons évidemment pas regarder toute cette documentation, qui se répartit entre inscriptions royales et grands bas-relief des palais, avec le même regard. D'autant que l'on découvert depuis, au fur et à mesure des recherches sur le terrain, les moins reluisantes pratiques de l'Empire assyrien. 

C'est que par exemple, les inscriptions royales insistent sur la destruction totale des villes et le massacre des ennemis (même si dans la pratique cela n'est jamais complètement réalisé), sur l'organisation du pillage (très important pour les partages "équitables" des butins), et sur les déportations massives des populations. Les lettres témoignent des difficultés logistiques d'acheminement des populations vers les lieux décidés par le souverain. 

Cependant, l'ouvrage se termine par une étude du concept de "paix". A l'intérieur de l'Empire, la sécurité était assurée par l'armée et l'administration civile. Avec les Etats alliés, les bonnes relations pouvaient être formalisées par des traités. La présence assyrienne permettait parfois de développer l'économie d'une ville ou d'une région. Avec les autres Etats souverains, les Assyriens auraient cherché la paix. La guerre, toujours considérée comme une violation à l'initiative de l'ennemi - vieille méthode qui se retrouve dans tous les Empires qui suivent - de cet état de paix, déchaînait la juste fureur divine et permettait au roi de se présenter comme celui qui cherchait à rétablir l'ordre cosmique. 

Des listes des principaux souverains, des figures très parlantes sont réparties dans l'ouvrage. Il est conseillé pour ces figures d'utiliser une loupe pour leur bonne compréhension (loupe matérielle ou loupe virtuelle).

Ce livre remarquable est conseillé à tous les étudiants et chercheurs intéressés par cette période.

 

Frederick Mario FALES, Guerre et paix en Assyrie - Religion et impérialisme, Editions du Cerf, 2010, 246 pages.

Brigitte LION, Compte Rendus, Généralités, tome 115- 2013, n° 1; Revue des Études anciennes. Florence MALBRAN, L'armée et l'organisation militaire de l'Assyrie sous les Sargonides, d'après les lettres (1470 en tout, ce qui est loin d'être rachitique...) trouvées à Ninive, Ecole Pratique des Hautes Etudes, 4ème section, Sciences historiques et philologiques, Annuaire 1971-1972, 1972.

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27 septembre 2017 3 27 /09 /septembre /2017 12:53

    L'Empire assyrien est considéré comme le premier empire militaire qui dépasse les différents systèmes bâtit autour des cités-Etats précédents. 

   Rappelons avec Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND que l'Empire assyrien vient après de "brèves tentatives d'instaurer un Empire tel celui de Sargon, ou celui, plus durable, de Babylone. Quant à l'Egypte, elle ne se militarise qu'à partir du Moyen Empire avec la XVIIIème dynastie, celle des Ramsissides.

"Placée au nord de la Mésopotamie, l'Assyrie se trouve dans une position de grande vulnérabilité vers les XVe-XIVe siècle avant notre ère. Au Sud, Babylone, alors dominée par les Kassites, à l'est, les montagnards agressifs du Zagros, au nord, le royaume de Mitanni.

L'Assyrie se dote, au XIVe siècle (...), d'une armée remarquable, fondée sur une infanterie lourde, disposant d'armes en fer et d'instrument de siège. L'expansion assyrienne connait deux phases bien distinctes : 

- du XIVe au XIIIe siècle ;

- du IXe au VIIe siècle (Nouvel Empire).

Au cours de la première phase, les Assyriens conquièrent le royaume de mitanni, mais au-delà, la puissance hittite reste considérable, et les Assyriens se heurtent au royaume d'Ourartou qui leur tien tête. En revanche au sud, les Assyriens l'emportent sur les Kassites et s'emparent de Babylone. La désagrégation de l'empire hittite au début du XIIIe siècle offre à l'Assyrien la possibilité de s'étendre en direction de la Méditerranée où elle rencontre par ailleurs une vive résistance de la part des Araméens.

La grandeur militaire de l'Empire assyrien est surtout le fait du Nouvel Empire (...), qui perfectionne l'outil militaire unique à l'époque qu'est l'infanterie assyrienne. Une série de grands souverains conquièrent la Syrie, contrôlent à nouveau l'ensemble de la Mésopotamie et s'emparent de l'Egypte, constituant ainsi le plus vaste empire de la région avant celui des Achéménides au Ve siècle avant notre ère.

Tiglathpileser 1er (1115-1077) restaure brièvement la grandeur assyrienne et introduit l'usage systématique de la terreur qui compense l'infériorité numérique des Assyriens, très souvent en lutte sur plusieurs fronts. La guerre devient une activité chronique, saisonnière et rentable, ayant pour but l'appropriation violente des biens et des personnes (esclave).

Tiglathpileser III (745-728) étend encore les régions contrôlées par l'empire jusqu'en Egypte portant la logistique de l'Assure jusqu'à ses limites. Shalmaneser V (126-722) écrase la rébellion des Araméens de Damas et celle de leur allié, le royaume d'Israël, qu'il détruit (722) ; une partie de la population d'Israël est déportée en Mésopotamie. Le royaume de Judée est abattu par Sennacherib (705-682), et Esarhardon (681-670) conquiert la Basse-Egypte, puis Memphis (671). Assurbanipal III (668-625) est le dernier de la grande lignée des souverains assyriens qui, avec ténacité, poursuivent une politique expansive dont l'issue leur sera fatale lorsque leurs lignes de communication s'étendront au-delà de la  capacité de contrôle du pouvoir central.

L'Empire assyrien s'effondrera brusquement en - 612 sous l'offensive conjuguée des Mèdes, des Babyloniens et des Scythes.

Le zénith de l'armée assyrienne se situe entre le VIIIe et le VIIe siècle. Peut-être pouvait-elle compter jusqu'à 150 000 hommes - un chiffre très rarement dépassé avant le XVIIe siècle de notre ère. Elle comprenait, outre l'infanterie et la cavalerie, des corps spécialisés de sapeurs, de génies, d'infanterie de montagne. L'art du siège était déjà pleinement maitrisé. Bien que la cavalerie soit développée, le chariot, pour les dignitaires, reste à l'honneur lorsque le terrain est propice. La logistique assyrienne permettait à l'armée d'opérer jusqu'à 1 500 km de ses bases."

    Ce petit rappel, inutile pour ceux qui connaissent bien l'histoire de l'Antiquité, permet de bien situer dans le contexte spatial et temporel, un certain nombre d'éléments qui expliquent l'expansion et le maintien d'un Empire. Certaines méthodes et réalisations inspirent bien après sa disparition, nombre d'autres empires et font partie d'un "savoir stratégique" plus ou moins bien maitrisé.

   André CORVISIER rappelle que "la stratégie des "Sargonides" consista à implanter des forteresses contrôlant un réseau routier chez les peuples vaincus et à y installer des prisonniers de guerre enrôlés. A partir de ces bases, ils lancèrent des expéditions chez les voisins destinées à lever des tributs, véritable razzias d'Etat qui soutenaient l'économie du royaume. Les résistances étaient réprimées avec férocité et donnaient lieu à de véritables mises en coupe réglée.

La royauté assyrienne faisait du souverain le champion des dieux et lui résister était un péché et un crime. Une organisation commune s'étendait sur militaires et civils et s'appuyaient sur les "fidèles du roi" (ardenes) qui lui devaient obéissance en échange d'aide et protection, obligations établies par un engagement juré lors d'une cérémonie. Les ardenes fournissaient au roi, fonctionnaires, officiers et soldats dévoués. Tous les sujets avaient le droit de renseigner le roi. Les informations étaient recueillies et centralisées par les gardes du roi", sorte de Deuxième Bureau. Les "yeux et les oreilles du roi" utilisaient l'action des Dajjalis ou éclaireurs qui sillonnaient les pays vassaux et le roi entretenait à l'étranger de nombreux espions. Les transmissions étaient assurées par des courriers express et par des signaux de feu.

L'armée assyrienne réalisa une synthèse entre la traditionnelle phalange sumérienne de fantassins lourds et les enseignements des Hittites concernant le cheval, l'usage du fer et les chars. Les troupes étaient organisées suivant le système décimal, avec des cadres très hiérarchisés (...). L'infanterie se composait d'archers et de "boucliers", fantassins lourds armés de piques et d'un grand bouclier. La ligne de combat était composée de binômes archer/bouclier, le bouclier protégeant les deux hommes. Les Assyriens perfectionnèrent les chars, mais ceux-ci devinrent plus lourds, montés par un maitre de char, un cocher et un ou deux "tiers-charristes". On y retrouvait aussi le binôme archer/bouclier. De plus ds chars étaient destinés au transport des hommes et des armes. Ainsi s'étaient constituée une sorte d'infanterie montée."

Après avoir détaillé en quoi consistait leur charrerie et leur corps de génie, André CORVISIER note une caractéristique, réputée parmi les contemporains, de l'Empire des Assyriens. "L'Empire des Assyriens reposait en partie sur la terreur inspirée aux adversaires, dont ils firent une arme de dissuasion. Tandis que les Annales qu'ils ont laissées exaltaient l'invincibilité des rois, les bas-reliefs montraient complaisamment les supplices infligés aux ennemis. Par contre, les correspondances conservées, étudiées par Mme (Florence) MALBRAN-LABAT (L'armée et l'organisation militaire de l'Assyrien d'après les lettres des Sargonides trouvées à Ninive, Genève-Paris, 1982) laissent une image assez différente et beaucoup plus terre à terre de la vie des soldats. Quoi qu'il en soit, les Assyriens suscitèrent beaucoup de haines et succombèrent à une coalition des peuples voisins (prise de Ninive, 612 av JC)." On peut consulter, comme l'auteur, le livre de J. F. ROLLAND, Aristocrates et mercenaires au Moyen-Orient, dans Histoire universelle des armées, tome I, chapitre III.

      Traitant de "l'impasse assyrienne", Alain JOXE décrit les caractéristiques de cet Empire en sociologie de défense. 

"L'Empire militaire de Rome fut capable de "coller" ensemble un Etat logistique ancien, comme l'Egypte, une nébuleuse de cités marchandes ouvertes, comme la Grèce, un conglomérat de tributs comme la Gaule, sans les confondre ni les homogénéiser ni chercher à le faire par la violence au service de l'organisation. Pourquoi? Parce qu'on savait déjà en Orient, stratégiquement parlant, depuis fort longtemps, que quand c'est l'organisation du militaire qui l'emporte sur tout autre facteur, et se mêle d'accompagner dans le détail, de manière totalitaire, chaque relation de production par une relation de menace, il arrive que le système cesse assez rapidement de jouer le rôle "néguentropique" qui est celui de toute organisation politique."

Par néguentropie, notre auteur entend un facteur d'organisation des systèmes sociaux et humains, qui s'oppose à la tendance naturelle à de la désorganisation (entropie), extension de la notion exposée d'abord par  le physicien français Léon BRILLOUIN (La science et la théorie de l'information, 1956) pour les systèmes physiques, reprenant là un concept initialement introduit par le physicien autrichien Erwin SCHRÖDINGER en 1944 dans son ouvrage Qu'est-ce que la vie? Cette notion de néguentropie dans les systèmes sociaux est utilisée entre autres par Edgard MORIN (La nature de la société, 1974).

"L'histoire de l'Empire assyrien est, à cet égard, exemplaire. La production de destruction devenant supérieure à la production de structure organisationnelle, l'Empire assyrien s'est effondré d'un seul coup, cédant la place à une restauration de l'Empire babylonien dans une zone de souveraineté réduite au vieux territoire de "Sumer et Akkad". Celui-ci renoue alors avec de vieilles coutumes sécuritaires bien plus logistiques et pacifiques que "militaristes", l'achat du daprt des barbares ou leur mercenarisation."

"Ce qui s'est passé en Mésopotamie entre 1375 et 1047, puis, surtout, entre 909 et 612 av JC concerne très précisément le rapport entre la technique militaire, sans cesse perfectionnée par les Assyriens et les techniques agricoles; également perfectionnées sous leur Empire, mais insuffisamment. "Colosse aux pieds d'argile", l'Empire assyrien s'est souvent démantibulé, comme aujourd'hui l'Empire soviétique et demain, peut-être, l'Empire américain. Avec les Assyriens, on était sorti du train-train socio-militaire qui entrainaient les peuples du croissant fertile dans des cycles sans fin de prospérité et d'invasion. Les Assyriens sont des volontaristes de l'ordre et de la mise au pas.

C'est sans doute, poursuit-il, sous l'Ancien Empire assyrien que fut mis au point, dès 1800 (...) pour la première fois, une organisation militaire basée sur un recensement général fournissant l'assiette des milices locales et l'incorporation des recrues dans des unités permanentes, jouissant de congés réguliers ; en outre, l'organisation d'une intendance et d'un service de renseignements. Ces principes d'organisation ont peut-être servi de modèle à l'Empire babylonien de Hammurabi qui leur succède. Mais refoulés une première dois dans leurs bases de départ, les Assyriens, entre l'Ancien et le Moyen Empire, paraissent avoir subi une lobotomie (en fait, pensons-nous, la transmission culturelle de génération en génération n'est pas toujours réalisée...) : tout en restant fidèle au système des milices locales rassemblées sous commandement royal pour la guerre, ils ont oublié l'intendance. La "production de milices" est immédiatement vouée non pas tant à la défense ou à la conquête qu'au pillage. Ils commencent leur expansion par des razzias sur les peuples voisins qu'ils ne cherchent pas nécessairement à conquérir. Ils ont inventé dès le Moyen Empire, sous Salmanasur Ier (1273-1244) et Tukulti Ninurta Ier (1243-1207), la pratique du génocide et de la déportation massive destinées à détruire la substance des nations soumises et à les transformer en commandos de travailleurs déracinés. L'extension maximale de l'Empire est atteinte sous Téglath-Phalasar Ier, puis les Assyriens retournent à leur noyau primitif, redevienne un royaume.

Ayant résisté aux Araméens qui bouleversent tout vers 1050, les Assyriens reconstituent encore une fois leur royaume vers 900, puis un Epire conquérant, en se conduisant selon les normes destructrices inventées au Moyen Empire. Evidemment, ils finissent par imposer leur souveraineté sur les provinces ainsi soumises et dépecées. Mais ils continuent à y conserver une mentalité de conquérants pillards. Le pouvoir royale ne se renforce pas au cours de cette expansion rapide mais, au contraire, doit déléguer ses prérogatives locales à une très haute noblesse militaire de cour qui finit par se mettre à dos non seulement les provinces mais la "petite noblesse assyrienne" dépourvue de responsabilités politico-économique. Une première révolte de la petite noblesse d'Assyrien est écrasée en 827 avec l'appui de Babylone (qui préfère le maintien d'un roi affaibli par de grands apanages). Il faut attendre le règne de Téglat-Phalasar III (746-727) pour que triomphe une révolution de la petite noblesse qui s'empare du pouvoir royal et restaure le pouvoir central du roi, éliminant les grands gouvernerais nobles. Le roi organise alors une armée permanente mercenaire d'origine étrangère, qui constitue à la fois sa garde et le noyau du dispositif militaire d'annexion. Mais la stratégie de l'Empire peut se ramener à une tentative constante de s'emparer et de contrôler les centres de production anciens et rationalisés du monde antique, à savoir la Babylonie, l'Elam et l'Egypte.

Cet accès aux sources principales du surplus, ce parasite, sont évidemment rendus nécessaires à l'entretien d'une armée qui devient la spécialité assyrienne et le lieu d'une extraordinaire activité novatrice, mais qui est, par là même, très coûteuse. Par cette définition dans ce qu'elle a de général, c'est-à-dire comme parasite, la stratégie impériale assyrienne est comparable à l'Empire de Rome : le rapport entre l'Occident romain et l'Orient est conforme au rapport entre l'Assyrien et la Babylonie/Elam/Egypte. Un système militaire supérieur domine pendant un cycle un système de production supérieur. Mais la priorité stratégique des Assyriens reste la domination directe des zones de production et non leur "protection" (comme ce fut le cas de Rome, qui fut même "cooptée protectrice" en Asie). Cette tâche de pillage/parasitage détourne les souverains de veiller sur la frontière nord, et c'est de là que viendront les envahisseurs.

L'équilibre social interne, et notamment le triomphe d'une classe de petits notables locaux, ne créa pas les conditions les meilleures pour permettre au roi d'accumuler des ressources, et la vocation militaire du système assyrien est lancée aussi par l'avidité de cette noblesse nombreuse. Jusqu'au bout, les Assyriens organiseront leur expansion et leur défense intérieure sur le mode purement militariste de l'épreuve de force, de la déportation, des tortures et du massacre. Dans le déferlement de l'invasion scythe qui suit la mort d'Assourbanipal en 631, l'Assyrie, battue militairement ne peut pas se protéger. Le pharaon Néchao, qui s'est affranchi des Assyriens, n'a sans doute pas la force de battre les Scythes, mais il achète, sans problème, leur départ d'Egypte.

Cet épisode est exemplaire : en se consacrant à sa machine militaire permanente et à son amélioration des ressources excessives, l'Empire assyrien n'avait-il pas fait courir un risque aux deux grands foyers de civilisation? Celui de voir partout la mort, le génocide, le pillage, l'emporter et détruire au lieu de protéger les techniques néolithiques de l'agriculture communautaire irriguée et de l'économie royale-sacerdotale planifiée, qui sont l'ornement de l'humanité du IVème millénaire au VIIe siècle avant JC? Ne fallait-il pas renouer avec une coutume moins coûteuse, illustrée par Néchao : e défendre des barbares par des dons, les utiliser comme sa propre armée et par là, les civiliser?

Lorsque les Assyriens s'effondrent, battus par les Mèdes (...), c'est sous les coups d'armées ui se sont toutes formées à leur école. Il faut certainement une grande habileté à l'Empire néo-babylonien qui se reconstitue, et à la dynastie saute qui fait renaître l'Egypte, pour remettre en place un système plus traditionnel d'équilibre. Ce qui est visible, c'est que les techniques de production stagnent tandis que les techniques de destruction ont fait un bond en avant. Si un "chercheur" de cette époque avait été conscient de cette tendance, il aurait sans doute cherché à définir quelles étaient les techniques proprement militaires transposables en techniques de production, de telle sorte qu'une partie du progrès des forces destructives soient réinjectées dans l'intensification de la production." Notre auteur consacre par ailleurs dans son étude de sociologie de défense énormément de pages sur le système militaire romain et sans doute considère-t-il que l'Empire a réussi en partie cela, à travers notamment la légion.

"Une des pratiques que la terreur militaire assyrienne avait rendue possible, c'était l'arrachage de populations entières à leur pays d'origine, leur réduction massive en esclavage, leur déportation par le Roi dans le lieu qu'il décidait pour telle tâche productive qu'il envisageait. Le résultat de cette série de brassages (qui, notons-nous est réalisé avec beaucoup moins de violences ailleurs et dans un autre temps...) avait été , paradoxalement, l'homogénéisation de la culture assyrienne autour de la langue araméenne, une langue de "personnes déplacées", appartenant déjà à une culture méditerranéenne et marchande plus ouverte que le militarisme assyrien.

L'esclavage d'Etat relié à l'attachement à la glèbe, constituait en Mésopotamie, en Anatolie et en Egypte, une combinaison de statuts personnels en mosaïque qui mérite sans doute le nom d'"esclavage généralisé". Mais cet esclavage généralisé qui restait dans la main du souverain, en tant que propriétaire éminent de la terre et de l'eau (avec notons-le toute la mythologie qui va avec) ou en tant que chef de l'entreprise royale alimentée par la déportation, était évidemment administré par une hiérarchie de fonctionnaires royaux et ne pouvait atteindre qu'une productivité infime. La privatisation de l'esclavage apparait alors comme le moment d'une invention qui permettait de détourner une partie de la force militaire vers l'acquisition de moyens de production dont la productivité supérieure serait acquise par l'intéressement direct des particuliers, se substituant à l'intérêt général du roi. La sortie en marche arrière de l'impasse assyrienne est pratiquée par les Egyptiens et les Babyloniens, mais la reprise du mouvement en avant, l'intensification de l'intéressement économique dispersé sur des producteurs centrés  se répartissant des esclaves, se produit d'abord en Grèce.

L'esclavagisme des Grecs, puis des Romains, peut donc être considéré comme l'étape de reconversion à la productivité des inventions "destructivistes" des Assyriens. Mais il est clair que l'esclavagisme n'est pas un mode de production supérieur. C'est toujours une mise en tutelle du travail par la violence et donc un parasite du mode de production par le système stratégique dominant, ce n'est pas un progrès des techniques de production, mais un détournement habile des techniques de destruction. Le "mode de production esclavagiste" n'est supérieur aux système de production asiatiques que par le fait qu'il produit, en même temps, des entrepreneurs privés et des soldats meilleurs, au niveau de la société civile, et que l'équilibre production-prédation ne détourne pas toutes les forces de destruction vers la répression interne mais permet d'en détacher suffisamment vers la défense des frontières pendant un cycle bien plus long que celui de l'Assyrien."

   On aimerait voir ce type d'analyse reproduit plus souvent dans les Histoires d'empire; Elle s'efforce de comprendre comment se forment, vivent et se détruisent les Empires et pas seulement d'exposer une succession d'événements avec plus ou moins de bonheur, mettant l'accent plus sur le volet militaire que sur leurs conditions sociales, économiques et politiques. Cela permettrait de mieux expliquer comment fonctionnent, entre autres, les empires contemporains...

 

Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991. André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, Perrin, tempus, 2016.

 

STRATEGUS

 

 

 

  

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26 septembre 2017 2 26 /09 /septembre /2017 08:19

   Bertrand Arthur William RUSSELL, mathématicien, logicien, philosophe britannique, est également un philosophe, homme politique et moraliste très engagé tout le long de sa vie à la fois dans la recherche scientifique et la lutte contre la guerre et les injustices. Il est considéré comme l'un des plus importants philosophes du XXème siècle, influencé par de multiples penseurs et influençant également de multiples chercheurs et de multiples hommes politiques. 

    On présente souvent sa pensées suivant trois axes :

- La logique, fondement des mathématiques ; avec FREGE, il est l'un des fondateurs de la logique contemporaine. Son Principia Mathematica (1903), écrit avec Alfred North WHITEHEAUD fait autorité dans le monde universitaire ;

- La philosophie scientifique ; il propose d'appliquer l'analyse logique aux problèmes traditionnels comme l'analyse de l'esprit, de la matière et de la relation entre l'esprit et la matière, de la connaissance et de l'existence du monde extérieur. Père de la philosophie analytique, il rejette l'idéalisme ;

- L'engagement dans le siècle, sa libre pensée : agnostique de coeur et d'esprit (proche de l'athéisme), il combat contre toutes formes de religion et par ailleurs toutes formes de guerre. Il défend des idées proches du socialisme tout en, à une étape de sa réflexion, condamnant le régime soviétique. Il s'appuie sur une philosophie rationaliste oeuvre pour la paix et l'amour et s'engage dans de nombreuses polémiques. Il est parfois considéré comme le "Voltaire anglais" ou le "Voltaire du XXème siècle". Son activité, notamment pour le désarmement nucléaire et contre la guerre du VietNam, se poursuit sous l'égide du Tribunal Russel (après avoir été le Tribunal Sartre-Russel). 

     Sa vie, longue, tumultueuse et féconde est toute entière gouvernée par trois passions : "le besoin d'aimer, la soif de connaitre et le sentiment presque intolérable des souffrances du genre humain" (A1, Prologue). Son oeuvre immense, multiple et décisive est encore en traduction et en publication (37 volumes en tout...). On y trouve des travaux théoriques relevant de la logique mathématique et de la philosophie, mais aussi des études de morale et de politique, et même des nouvelles et des romans. Le commentateur de cette oeuvre se trouve devant la difficulté particulière de la variation des thèses soutenues et à la transformation constante de son système. (Denis VERNANT). C'est ainsi que sur la croyance, le jugement et la vérité, il ne cesse de rechercher, passant par quatre conceptualisations successives : l'affirmation initiale de l'anti-psychologisme et du réalisme ; l'appréhension discursive du jugement (1910-1912) ; sa réinterprétation béhavioriste et moniste (1921) et l'approche langagière (1940). Demeure toutefois son rejet de l'idéalisme et l'affirmation constante d'une philosophie analytique. 

Il mène de front les trois axes de ses réflexions et actions, s'activant notablement dans les années 1940 et 1950. Sa première oeuvre porte sur la sociale démocratie allemande (1896) et ses premiers travaux mathématiques débutent sur la géométrie (1897). Il alterne alors publications scientifiques et publications politiques. Pour notre part, retenons Principle of Social Reconstruction (1916) republié en 2008 par Presses de l'Université de Laval, Justice in War-Time (Open Court, Chicago, 1916), Political Ideals (1917, New York), Roads to freedom : Socialism, Anarchisme, and Syndicalism (Londres, 1918), traduit en français sous le titre le monde qui pourrait être, The Problem of China (1922, Londres, Allen & Uniwin), The Prospects of Industrial Civilization (avec Dora RUSSELL, 1922, Londres), What I believe (1925), Selected Papers of Bertrand Russell (1927, New York), Sceptical Essays (1928, Londres), Mariage and Morals (1929), Education and the Social Orders (1932), Religion and Science (1935), Which Way to Peace? (1936), A History of Western Philosophy and Its connection with political and social circomstances from the earliest times to the present day (1946), The impact of science on Society (1952), Why I am not communist? (1956), Has Man a Future? (1961), Essay in Skepticism (1963), Unarmed Victory (1963), On the philosophy of science (1965); War crimes in VietNam (1967). A noter un The Autobiography of Bertrand Russell, en trois volumes, parus en 1967-1969. 

  Être philosophe pour RUSSELL ne saurait se limiter à élaborer une méthode d'analyse logique et à rendre compte des possibilités de connaissance. Homme politique (un temps député à la chambre des Lords en 1937), moraliste et militant anti-religieux et anti-guerre, il élabore une oeuvre politique au moins aussi importante que son apport en logique et en mathématique. Soucieux d'efficacité, aux essais abstraits et savants, il préfère délibérément les ouvrages (et les articles de journaux) destinés au grand public. 

Très tôt, la réforme de la morale sexuelle est pour lui une des nécessités vitales de son époque. Opposé à la "morale du tabou", qui puise sa sources dans des "superstitions" en partie religieuses; il prône la suppression de toute censure. A cette morale du tabou, il oppose une morale de libération, qui, sur le modèle de l'approche scientifique, se veut rationnelle et objective. Ce qui lui vaut des campagnes de presse, orientée par des autorités religieuses (protestantes) le faisant passer pour un "suppôt de Satan". Bertrand RUSSEL reste fidèle à lui-même en intervenant sur l'institution du mariage et sur les relations familiales.

C'est en héritier d'une grande famille de la noblesse anglaise que Bertrand RUSSELL entre en politique et n'en sort jamais. A ses débuts, tout en poursuivant sur les traces radicales et libre-penseuses de celle-ci, il défend d'abord un libéralisme aristocratique accordant une grande place à la liberté et à la justice, étranger à l'esprit démocratique et égalitaire des Temps . Modernes. Même lorsqu'il promeut des valeurs socialistes, il reste foncièrement aristocrate. C'est pendant la Grande Guerre que se concrétise ses nouvelles idées pacifistes et qu'il s'engage dans une action militante, abandonnant un certain patriotisme (et même... impérialisme...) qu'il avait affiché auparavant notamment pendant la guerre des Boers et juste avant la conflagration mondiale. Autant il défend dans ses écrits des idées socialistes et de justice social, autant, suite d'ailleurs à un voyage en URSS (en 1920) où il est frappé par le dogmatisme "communiste", il refuse le marxisme. Au terme d'une grande critique, RUSSELL considère que le socialisme russe est pire que le capitalisme lui-même dans la mesure où, nouvelle religion, il foule aux pieds ce qui à ses yeux fait toute la valeur de la "civilisation" : l'esprit scientifique, la tolérance et la démocratie. Dans Roads to Freedom (1918), déjà, il prône plutôt un socialisme de guilde ; il développe une augmentation en faveur de l'anarcho-syndicalisme, étant bien plus proche des thèses de BAKOUNINE et de KROPOTKINE que de LÉNINE...  

C'est après la deuxième guerre mondiale la menace atomique qui le mobilise le plus fortement, et cela dès 1945. La course aux armements nucléaires constitue la plus grande menace contre l'humanité ; son action (et ses écrits) se dirigent dans deux directions complémentaires : l'opinion publique et la communauté scientifique. Il plaide également, de manière alternative à cette course aux armements, pour un gouvernement mondial, seul capable à ses yeux de permettre d'apporter les solutions à tous les graves problèmes sur notre planète. 

Bertrand RUSSELL, Histoire de mes idées philosophiques, tel Gallimard, 2003 ; Le pouvoir, Editions Syllepse, 2003 ; Ma conception du monde, Gallimard, Idées, 1962 ; La connaissance humaine, sa portée et ses limites, Vrin, 2002 ; Science et religion, Gallimard, 1971 ; Le mariage et la morale, 10/18, 1970 ; Pratique et théorie du bolchevisme, Mercure de France, 1969 ; Le monde qu'il pourrait être, Denoël, 1973 ; 

Denis VERNANT, Bertrand Russell, GF Flammarion, 2003.

    

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