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8 septembre 2017 5 08 /09 /septembre /2017 13:43

     Si un renouveau de la pensée stratégique aérienne s'amorce dans les années 1980, suite à l'érosion des stratégies nucléaires, accélérée à la fin de l'URSS, il semble bien que l'on assiste à des redites des anciens clivages aux seins des états-majors. Le débat concerne alors beaucoup plus les spécialistes, les opinions publiques s'en désintéressant, notamment avec la fin de la crise des euromissiles, terminée par forfait d'un des protagonistes. C'est au Etats-Unis que le débat se fait le plus ouvert car les chercheurs y sont les plus nombreux qu'ailleurs et manifestent un insatisfaction croissante face au retard de la théorie sur des progrès techniques constants. 

    En 1996, le Livre blanc Aerospace Power for the 21e century, qui émane d'un important think tank, le Strategic Aerospace Warfare Study Panel, constate que "l'édifice de la puissance aérienne sur lequel l'US Air Force a été fondée en septembre 1947 a souffert d'une fragmentation croissante, d'une érosion de son objectif et de certaines perceptions négatives dues surtout à l'héritage de 1941-1945 et aux circonstances spécifiques de la guerre froide". Différents auteurs explorent des voies nouvelles, mais dans des directions différentes. Mais comme le constate Hervé Couteau-BÉGARIE, "au lieu de la nouvelle synthèse espérée par certains, on voit ressurgir, sous de nouveaux habits, les anciens clivages".

       Le colonel John Richard BOYD (1927-1997), pilote de chasse, chercheur et consultant du Pentagone, émet des théories, qui n'étaient pas destinées à la publication, qui ont encore aujourd'hui une grande influence sur le développement de l'aviation militaire et de la stratégie aérienne des Etats-Unis. Il propose un modèle de décision stratégique, dit OODA (Observation-Orientation-Décision-Action) qui met l'accent sur les dimensions morales et mentales du conflit. A partir d'une démarche théorique très complexe qui associe CLAUSEWITZ au théorème d'incomplétude de GÖDEL, à la relation d'incertitude d'HEISENBERG et à la deuxième loi de la thermodynamique, il recommande de maximiser la friction chez l'ennemi par une combinaison d'actions variées effectuées avec la plus grande rapidité qui doivent rendre l'ennemi incapable d'agir. 

Curieusement, alors que lui-même, souvent en désaccord avec ses supérieurs démissionne de l'US Air Force en 1975, se consacrant ainsi à ses études théoriques, d'après David FADOK (La paralysie stratégique par la puissance aérienne, John Boyd et John Warden, Economica-ISC), ses idées, répétées au cours de multiples conférences, ont un impact certain sur le Manuel FM 100-5 de l'Army, dans sa version de 1986, et sur le Manuel I de la Fleet Marine Force de 1989, mais aucun sur les doctrines de l'Air Force ou de la Navy (du moins immédiatement). Plus tard dans les années 1990 et 2000, son travail est reconnu par l'ensemble des chefs d'états-majors de l'USMC qui l'ont utilisé pour leurs manuels d'aera of responsability. 

      Le colonel John A WARDEN III (né en 1943) conçoit la théorie des cinq cercles, une stratégie d'attaque mise au point durant la guerre du Golfe. Dans The Air Campaign de 1988, il adopte une approche systémique. Renversant l'axiome traditionnel qui voir dans la destruction des forces armées adverses la mission prioritaire, sinon exclusives, il voit "l'ennemi comme un système composé de nombreux sous-systèmes". Il définit cinq cercles : direction (commandement), fonctions organiques essentielles (réseaux électriques, installations pétrolières, approvisionnement en nourriture et finances), infra-structure (système de transport), population (qui assure la protection et le soutien des dirigeants, forces déployées (forces armées ennemies), ces dernières étant moins vulnérables aux attaques directes parce qu'elles ont été conçues pour cela. La stratégie détermine les points vulnérables de chaque sous-système à attaquer afin de provoquer la paralysie stratégique de l'ennemi jusqu'à ce que celui-ci reconnaisse sa défaite ou soit hors d'état de continuer à résister.

Il s'agit, comme pour le système de BOYD, d'une stratégie sélective reposant sur une planification très élaborée. Mais à la différence de ce dernier, sa réflexion débouche très vite sur une application pratique, puisque WARDEN est chargé de la planification de l'offensive aérienne préliminaire contre l'Irak durant la guerre du Golfe. Malgré le succès de celle-ci, xa carrière s'arrête et il quitte l'Air Force sans avoir obtenu ses étoiles (de général...), ce qui est dû sans doute en parties à des manoeuvres professionnelles de rivaux dans l'armée de l'air, comme souvent. De plus, la liberté de pensée n'est pas vraiment la qualité la plus en vue dans les armées.  Cette théorie est mise en pratique grâce à la précision grandissante des armes, notamment les smart bombs ou précision-guided missiles (PGM) et au fait que l'aviation, de force d'accompagnement des opérations terrestres, devient la force principale. On considère que l'objectif fondamental est la destruction de l'infrastructure assurant la survie de la population ou de l'organisation sociale. Ces infrastructures, deviennent cibles légitimes de la guerre (WARDEN, Air Theory for the 21st century, in Battle of the future, Air and Space Power Journal, 1995).

Si les objectifs ont bien été atteints (colonel Kenneth RIZEL, 2001), les avions détruisant les infrastuctures duelles (civiles et militaires) de l'Irak tout en évitant de bombarder directement les populations civiles (3 000 morts), l'impact global est problématique. En effet, on évalue à plus de 100 000 civils le nombre de victime des épidémies et des privations de toute sorte, provoquée par la destruction de toutes les infrastructures sanitaires et énergétiques. Depuis la guerre du golfe, la doctrine de l'Air Force n'a guère évolué à partir de cette stratégie-là, le bombardement des infrastructures téléphoniques étant ajouté pour jeter la confusion dans les esprits.

        Après la guerre du Golfe, le débat continue.

Une partie de la hiérarchie désapprouve cette orientation jugée trop liée à la bataille de surface et préfère une stratégie dans laquelle "la puissance aérospatiale" serait un instrument "indépendant" et "dominant". Cette tendance s'exprime dans les Livres blancs Global Reach, Global Power (1991) du secrétaire à l'Air Force Donald RICE (né en 1939), entre 1989 et 1993, en même temps président ou directeur exécutif de nombreuses compagnies de l'aéronautique et think tanks...   On retrouve cette tendance dans l'Aerospace Power for the 21st Century (1996), rédigé par un groupe de travail international de l'Air University et qui plaide pour une "guerre aérienne stratégique" ayant pour but "la poursuite directe des objectifs politico-militaires primaires ou ultimes à travers la puissance aérospatiale. Edward LUTTWAK célèbre lui aussi "la renaissance de la puissance aérienne stratégique", grâce aux armes guidées avec précision (The Renaissance of Strategic Air Power, 1996).

Au sein de l'US Air Force, une tendance s'écarte des thèses de WARDEN pour prôner des frappes beaucoup plus violentes dès le début de la crise ou du conflit afin d'obtenir une solution immédiate (half pass concept). Cette conception est simulée pour la Bosnie et pour l' Irak (dans les "jeux de guerre" informatiques maintenant d'usage banal au Pentagone). Mais cette conception se heurte à de fortes réticences ; elle suppose en effet une grande supériorité de moyens et beaucoup la soupçonne de n'être qu'une justification de plus pour le développement d'avions très coùteux comme le F-22.

La glorification du "tout aérien" n'est pas unanimement partagée. Le Gulf War Air Power Survey  Summary (1993) se montre beaucoup plus réservé. Le major Stephen T GANYARD par exemple, officier du Marine Corps se livre à des attaques très violentes contre le bombardement stratégique, dans le Golfe (échec selon lui) et de manière générale (William R HAWKINS), des analyses du Congrès dénonce l'affaiblissement de la capacité de projection qui résulte de la réduction de l'armée de terre, ceci sous le ciseau des réductions budgétaires générales et de l'augmentation relative des moyens alloués à l'aéro-spatial.

On voit donc ressurgir des clivages classiques qui suggèrent que le débat n'a pas réellement avancé depuis l'entre-deux-guerres. Au milieu des débats strictement militaires teintés de considérations économiques apparaissent toutefois des considérations politiques bienvenues.

Ainsi, Robert Anthony PAPE Jr (né en 1960), politologue américain connu pour ses travaux géopolitiques sur la sécurité internationale, entend démontrer que le bombarder,t stratégique est, dans l'ensemble, inefficace (Bombing to Win, Air Power and Coercition in War, 1996). 

Le recensement dans d'autres pays des sources de débat est très peu réalisé. La relance du débat ne se limite pourtant pas aux Etats-Unis, témoins les travaux du commodore R A MASON et de l'air vice-marshal Tony MASON en Grande Bretagne ou les deux généraux Michel FORGET (parfaits homonymes par le nom, le grade et les dernières fonctions actives) en France. Les différentes activités aériennes militaires après la guerre du Kosovo mettent en lumière à la fois des problèmes qui dépassent largement la question d'une supériorité de l'arme aérienne et démontrent encore une fois les grandes limites des approches strictement militaires.

   Sont remise de plus en plus en cause l'évaluation sur le moment des bombardements stratégiques dans toutes les guerres, y compris dans la seconde guerre mondiale. De graves mécomptes sont à mettre sans doute (et la littérature à venir va sans doute s'amplifier à ce sujet) dans les débordements d'enthousiasme de nombre d'acteurs du complexe militaro-industriel, peu soucieux des conséquences à moyen et long terme de l'usage de ces armements aériens. Sans doute les politiques libérales de réduction des moyens des Etats vont-elles être plus efficaces dans le déclin de la "puissance aérienne militaire" que les questions de plus en plus pressantes de l'opinion publique internationale....

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002

 

STRATEGUS

 

 

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7 septembre 2017 4 07 /09 /septembre /2017 09:10

   Daniel CHARLES étudie l'apport de PLOTIN dans l'Histoire de l'esthétique, troisième figure phare après PLATON et ARISTOTE.

  "Par son exigence, écrit-il, de rappel à l'ordre, par sa vocation classificatrice, taxinomique, La Poétique recevra d'une époque à l'autre et jusqu'à la fin de l'âge classique, d'innombrables systématisations. Citons la première en date - qui n'a pas été conservée, mais dont l'essentiel demeure : celle de Théophraste, selon laquelle à la philosophie, discipline formelle, et à la rhétorique, liée à la matière, s'oppose la poésie, où s'affrontent polèma et polèsis, forme et contenu.

L'esthétique néo-platonicienne lutte violemment contre l'aristotélisme, tout en s'en inspirant dans une certaine mesure, et elle réévalue Platon lui-même. Potin tire en effet les extrêmes conséquences de l'idée que le monde sensible est un non-être, auquel il faut échapper. Loin de se laisser cerner à l'aide de schèmes comme la symétrie ou la régularité, le Beau est tout ce qui est informé par une idée ; le Laid, tout ce qui ne l'est pas. Pourtant, ce n'est que dans les actes que certaines choses sont moins réussies que d'autres ; en puissance, elles sont toujours contenues dans des formes ; en sorte que le Beau, d'une part, s'applique à tout ce qui est, et, d'autre part, ne peut se penser que comme ce qui s'offre en surcroît de la rationalité. Il y a donc un dynamisme, une dialectique de fuite vers la transparence et la lumière ; car le Beau ne se laisse même pas saisir là où il apparait vraiment ; il vient d'ailleurs, il est le miroitement de l'Un. Si "la beauté consiste davantage dans l'éclat de la proportion que dans la proportion elle-même (Plotin, Ennéades, VI, VII, 22), c'est que "le Beau est l'intelligible approfondi et saisi dans sa relation au Bien. Il est le passage de l'un à l'autre, le moyen terme grâce auquel le Beau se reconnaît dans l'idée, et l'amour dans la pensée : (...) il culmine quand le multiple est transcendé sans que l'unité préapperçue soit encore consommée" (Jean TROUILLARD, La procession platonicienne, PUF, 1956, La purification platonicienne, même édition, même année). 

Plotin redouble littéralement Platon. Il assigne à la beauté un rôle pré-noétique sur lequel épilogueront Eckhart, Shaftesbury, Bergson. Qui plus est l'"in-forme" platonicien a probablement inspiré l'esthétique de Byzance, si l'on admet la définition qu'en propose  Grabar (La peinture byzantine, 1954) : "Sera idéale la vision qui sera "transparente", c'est-à-dire où les objets ne seront ni autonomes, ni impénétrables, où l'espace sera absorbé, où la lumière traversera sans encombre les objets solides et où le spectateur lui-même pourra ne plus discerner les limites qui le séparent de l'objet contemplé.""

   Rappelons que PLOTIN est connu avant tout pour sa compréhension du monde qui fait intervenir trois "existences", terme traduit par "hypostases" par PORPHYRE :

- L'un ou le Bien, principe suprême ; qui est sa propre cause et la cause de l'existence de toutes les autres choses dans l'univers ;

- L'Intelligence, qui dérive de l'Un et qui est son principe, qui contient tout le pensable, l'ensemble des idées ou des intelligibles ou des Formes au sens de PLATON ;

- L'Âme du Monde, qui a son principe dans l'Intelligence et est, elle-même, principe du monde sensible.

Dans sa représentation de l'univers, la matière est le mal et la privation de toute forme ou intelligibilité. En opposition avec ARISTOTE, pour qui la matière n'est pas privée de toute intelligibilité, pour PLOTIN, le mal qui est la matière car il réside dans la séparation de l'Un par l'intellect. Cette perception s'étend au statut ambigu du corps qui divise d'ailleurs plus tard les commentateurs. 

    C'est dans les Ennéades que dans ce cadre, le philosophe conçoit l'amour et le beau, abordé en même temps que les questions éthiques, la philosophie naturelle et la cosmologie, à des questions relatives à l'âme, à l'intelligence, aux nombres en général et à l'Un en particulier. Très denses et assez difficiles à lire, les Ennéades, écrits courts qui paraissent ésotériques, ne se comprennent qu'en s'aidant des commentaires extérieurs, anciens ou modernes. 

      Mais, comme l'écrit Joseph COCHEZ (1884-1956), père belge de langue latine, philologue et professeur à l'Université catholique du Louvain et fondateur de la revue Philologische studien, spécialiste de PLOTIN, il faut rechercher la conception de l'esthétique du philosophe grec dans l'ensemble de son oeuvre. Il décèle dans cette oeuvre au moins deux conceptions assez différente de l'esthétique, selon qu'il se place dans la dignité de la conception antique générale de la divinité (les dieux...) et plus tard dans la perspective, qui inspire plus tard le christianisme, d'un seul Principe originel et fondateur. 

Dans L'esthétique de Plotin (1914), il conclut que PLOTIN "considère le Beau à un double point de vue ; dans les objets, le beau est la réalisation éclatante de leur archétype, indépendamment de tout sujet connaisseur ; dans le sujet, c'est la perception de la conformité brillante de l'objet connu avec un idéal subjectif, vrai ou faux, perception qui cause nécessairement un plaisir et un amour désintéressés.

Cette réalisation d'un idéal, qui constitue le beau objectif, suit une graduation descendante d'après la hiérarchie plotinienne des êtres ; elle se présente avec toute sa vérité dans l'Intelligence et dans le monde des idées ; elle existe comme image vraie dans l'âme et ses raisons ; il n'en reste qu'une apparence irréelle dans le monde sensible (nature et art). Enfin la beauté du Principe suprême est la beauté de l'intelligence et, plus précisément, la réalisation interne de sa propre perfection (...) ; ailleurs, c'est la beauté de l'un ou du bien, principe supérieur à l'Intelligence et, plus précisément, la splendeur ineffable de son essence.

Parmi les sujets capables de percevoir le beau, Plotin range le Principe suprême, l'Intelligence, l'âme, les corps célestes, les animaux ; ils connaissent la beauté de manière différente d'après la perfection de leur propre être. Les divers modes de perception se trouvent réunis dans l'homme ; chez lui nous pouvons analyser l'impression esthétique.

Différente selon qu'elle est purement sensible, raisonnable, intellectuelle ou supra-intellectuelle, la perception esthétique implique toujours un plaisir et un amour désintéressés, basés sur la conformité évidente entre l'objet perçu et l'idéal, réel ou imaginaire, auquel notre âme la rapporte.

L'originalité de l'esthétique platonicienne se manifeste surtout, croyons-nous, dans quatre points de doctrine.

Rompant avec ses prédécesseurs, Plotin fait consister la beauté objective non plus dans la symétrie et la disposition parfaite des parties, mais dans la réalisation éclate de l'archétype dans l'objet.

Il relève l'art de sa déchéance : il n'y voit pas qu'une simple imitation de la nature, mais il lui reconnait une valeur proportionnée à l'élévation de l'idéal de l'artiste et à la perfection avec laquelle l'oeuvre réalise cet idéal.

Il met en relief les éléments subjectifs du beau : la perception de l'objet ; le jugement sur sa conformité avec un idéal de l'âme ; l'émotion spécifique, plaisir et amour désintéressés.

Enfin ses théories sur l'art extatique paraissent toutes personnelles. Ses prédécesseurs ne connaissaient pas de principe supérieur à l'Intelligence ; c'est lui-même qui en établit la nécessité pour la première fois (...). Il fait monter l'homme au-dessus de son être, jusqu'à la jouissance de la beauté divine.

C'est ainsi que Plotin couronne l'esthétique objective de l'antiquité et ouvre la voie à l'esthétique moderne, toute subjective. Sa doctrine tient un juste milieu, et prépare l'exposé méthodique des philosophes médiévaux sur la nature du beau. Par ce côté encore, les théories esthétiques de Plotin s'imposent à l'attention des philosophes et des historiens de la philosophie."

 

    Laura RIZZERIO, philosophe, chargée de cours aux Facultés Notre-Dame de la Paix à Namur présente la "Nouvelle esthétique" introduite au IIIe siècle par PLOTIN 205-270) et transmise surtout par son disciple PORPHYRE (233-305).

Au sein de sa pensée de l'Unité, le discours sur le beau et sur l'art occupe une place d'honneur. "Toute beauté sensible, qu'elle soit naturelle ou produite par l'art témoigne de cette Beauté originaire et représente donc un chemin qui y conduit".

PLOTIN consacre deux de ses traités à l'analyse de la beauté ; Ennéades I, 6, qui concerne la Beauté sensible, et Ennéades V,8, qui porte sur la Beauté intelligible. Mais il l'aborde également dans de nombreuses parties des autres éléments de son oeuvre.

"Plotin, explique-t-elle, élabore sa théorie du beau en pleine rupture avec la tradition classique. Comme il l'avoue lui-même en Ennéades I, en critiquant la pensée traditionnelle qui trouvait dans la symétrie le seul et unique critère de la beauté, sa théorie inaugure une nouvelle manière de définir le beau et suscite une nouvelle approche de l'oeuvre d'art."Alois RIEGL (Grammaire historique des arts plastiques, Klincksieck, 1978) écrit qu'on peut dire que PLOTIN, par sa pensée du beau et de l'art, fait en sorte que l'artiste ne soit plus celui qui corrige la nature en créant de beaux corps, mais celui qui corrige la nature en spiritualisant la beauté. 

"La critique de Plotin, poursuit-elle, vise (...) la conception hellénistique du beau, et plus particulièrement la pensée stoïcienne qui en avait été la source. Pour celle-ci, en effet, la définition de la Beauté dépendait entièrement de la mesure et de la proportion. Toute oeuvre se voulant "belle" devait être construite suivant le canon de la symétrie entre les parties. Ici, au contraire, la beauté n'est pas une question de proportions mais de qualité. Dans (son) Traité sur le Beau, Plotin donne quatre raisons à son refus d'accepter la théorie de la symétrie comme canon de la Beau :

- Tout d'abord, si la Beauté équivaut à la symétrie, elle se trouvera dans les objets composés et non dans les simples. Mais comment ce qui n'est pas beau à l'origine du composé peut-il contribuer à engendrer la Beauté de ce même composé? S'il en était ainsi, il faudrait alors admettre que la Beauté est engendrée par son contraire, ce qui est absurde.

- Ensuite, tout objet peut paraitre beau ou laid suivant le mode d'expression qui lui est propre ou le point de vue du spectateur qui le regarde. Mais cela ne peut plus être vrai si la symétrie constitue le seul et unique critère capable de définir la Beauté, car, suivant les lois de la symétrie, la "proportion" initiale qui engendre la Beauté ne peut plus être modifiée ni par le mode d'expression de l'objet ni par le point de vue du spectateur. Définir la Beauté comme symétrie est donc contraire aux lois de la vision.

- En troisième lieu, la beauté ne peut pas coïncider avec l'accord des parties, car même le mal possède cet accord, et le mal ne peut jamais être beau.

- Enfin, si le concept de symétrie peut parfois convenir pour définir la Beauté des objets matériels, il ne convient pas pour définir la Beauté des objets spirituel, car il n'y a pas de "parties" dans une belle vertu, ou un "beau" théorème. Si donc la Beauté équivaut à la symétries, les réalités spirituelles manqueront à jamais de la Beauté qu'on leur accorde pourtant spontanément, ce qui est absurde."

Mais qu'est-ce donc l'essence de la Beauté pour PLOTIN, dont l'approche est qualifiée de néo-platonicienne? Qu'ented-t-il par la qualité qui est le critère à ses yeux essentiel? Dans le deuxième paragraphe du Traité 1 des Ennéades v,8 (qui porte sur la Beauté intelligible), PLOTIN  apporte sa réponse. "Tout d'abord, (il a) la conviction que l'essence de la Beauté se trouve dans l'intelligible, et plus précisément dans l'idée, dans la forme ou dans la raison. Ensuite, (il a) la certitude que cette spiritualisation de la Beauté dépend de l'identification de la Beauté avec l'Unité. Selon Plotin, en effet, la Beauté est en dernière instance, l'éclat de l'Unité de laquelle procèdent tous les êtres. Et puisqu'il n'y a pas d'unité dans la matière, rien de matériel ne pourra être considéré comme source de la Beauté. L'Un se manifeste de la manière la plus pure dans l'Intelligible, dans la forme et dans l'âme. Par conséquent, le beau ne pourra se trouver que du côté de l'intelligible."

Qui discute de la nature spirituelle discute, et cela jusqu'à une époque pas très lointaine et dans encore certains milieux aujourd'hui (plus largement hors d'Occident), de l'âme. Pour PLOTIN également, parler de l'âme comme réceptacle de la Beauté signifie aborder l'épineuse question des caractéristiques et des activités de l'âme et ainsi prendre position dans un débat fort controversé. Pour PLOTIN, l'âme illumine le corps exactement comme une source lumineuse illumine un objet. Egalement, pour l'âme le corps est la seule "visibilité" de celle-ci. L'entrelacement de l'âme et du corps a des conséquences pour la pensée du Beau et de l'art, car elle fonde, par exemple, une nouvelle manière de penser la sensation et donc de concevoir la perception de la Beauté. L'étroitesse de la conception de PLOTIN par rapport précisément à la problématique de la lumière, chose très étudiée dès l'Antiquité, amène PLOTIN à élaborer une théorie de la vision, dans un bref traité, Ennéades IV,5. 

Il y affirme que la vue est le résulta d'une union sympathique entre la lumière interne de l'oeil et la lumière externe de l'objet. Cette influence par sympathie n'a rien à avoir avec la propagation physique de l'impression des Stoïciens,  "Chez ceux-ci, explique toujours Laura RIZZERIO, l'union sympathique prévoyait que la forme des objets, émise par ceux-ci au contact de notre organe sensoriel, soit transmise à la vue par l'air affecté de proche en proche. Cela les obligeait à admettre, d'une part, que le milieu intermédiaire entre l'objet et l'oeil soit agi à la manière d'un corps et, d'autre part, que la sensation soit une impression de l'objet dans l'âme, comparable à l'empreinte d'un cachet sur la cire. or Plotin ne pouvait accepter cette théorie qui contredisait sa conception de l'âme comme acte "lumineux" et immatériel d'un corps devenu, grâce à elle, lumière et couleur. Selon le Néoplatonicien, la vision ne peut en aucun cas être une "altération" de l'âme (...). La vision est un acte de l'âme qui voit et connaît, sans pâtir, tout objet correspondant à son essence. Même à distance, l'influence de la sympathie se fait sentir et elle permet à des objets semblables de se rapprocher, indépendamment du milieu qui les sépare. Plotin en arrive à dire que le milieu ne peut en aucun cas favoriser la propagation de la vision (comme le pensaient les Stoïciens) ; il ne peut que nuire à cette propagation, car il s'interpose comme obstacle entre la source de la lumière et l'âme qui veut voir. Pour que la vision soit parfaite donc, peu importe la distance entre le voyant et le vu, ce qui importe, c'est l'absence d'obstacle entre les deux et la sympathie ou ressemblance qui les lie l'un à l'autre." 

Ceci a une importance de premier plan par ses deux corollaires :

- D'une part, elle oblige à penser que l'acte de voir se réalise à l'endroit où l'objet vu se trouve ;

- D'autre part, elle force à reconnaître que celui-ci n'est en aucun cas une "image", un "représentation" dans l'âme, de ce que l'on voit. En effet, la distance entre le voyant et le vu semble être la condition indispensable de la vision, de telle manière qu'on ne voit que ce qui n'est pas situé dans l'âme.

Cette théorie de la vision influence par la suite largement la pensée du beau et de l'art dans la Basse Antiquité, favorisant la production d'oeuvres d'art à mille lieux d'être une imitation de la réalité sensible immédiate. Elle présente cependant une difficulté que PLOTIN doit s'efforcer de résoudre. "S'il est vrai que la vision est une union sympathique entre voyant et vu, indépendamment du milieu intermédiaire, il faut expliquer pourquoi la vision sensible n'est pas parfaite et pourquoi, par exemple, lorsque cet objet vu s'éloigne, les grandeurs paraissent plus petites et les couleurs s'effacent. Potin essaye de réponde à la question en Ennéades II, 8 et sa réponse contribuera de manière significative à modifier la conception de l'espace qui fut typique de l'art hellénistique et à faire naitre celle qui caractérisera l'art chrétien au Moyen-Age. Potin refuse, en effet d'accepter la théorie mathématique exposée dans le huitième traité d'Optique d'Euclide (IIIème siècle avant notre ère) suivant laquelle la diminution de la grandeur des objets s'expliquant par la diminution des angles sous lequel on les voit. Selon Plotin, l'imperfection de la vision sensible doit être cherchée dans la relation typique qui unit l'âmeau corps. Lorsque l'âme s'unit au corps, la lumière de ce qui est spirituel se mélange à l'obscurité de ce qui est matériel : c'est dans ce mélange de lumière et d'obscurité que surgit l'imperfection de la vision. Plotin le dit nettement : l'obscurité est un obstacle à la vision et elle doit être vaincue par la lumière. La perfection de la vision résidera donc dans la victoire de la lumière sur l'obscurité. Tout l'effort de Plotin consistera à montrer comment vaincre cette obscurité."

En passant, on peut voir que l'ensemble de la littérature occidentale au Moyen-Age sera de la même eau, et constamment, même dans les textes réputés les plus techniques, il faudra que l'auteur justifie sa position "scientifique" par son explication (plus ou moins conforme) de l'âme dans tout ça... La lecture des livres d'alchimie que l'on peut trouver encore dans les bonnes bibliothèques, de cette science qui est pourtant la préhistoire de la chimie, est assez convaincante à cet égard... Allez donc voir aussi les livres de médecine de l'époque. Quand on compare cette littérature platonicienne à celle des Grecs anciens, on ne peut s'empêcher d'éprouver une sensation de régression, même s'il faut toujours se replacer dans le contexte de l'époque...

En tout, dans cet effort, l'art véritable occupe une grande place. En Ennéades IV, 3, PLOTIN l'énonce sans détour : l'art véritable n'imite pas les choses que nous voyons, mais il remonte aux raisons qui constituent les choses que nous voyons. Il corrige donc l'image que nous avons des choses et nous permet de mieux parcourir le chemin qui conduit du sensible à l'intelligible. C'est ainsi que l'expression artistique en général se trouve valorisée et même pourvue d'une justification de la plus haute importance. C'est une "nouvelle esthétique" qui prône un oeuvre d'art peu réaliste et fort symbolique, dont on peut admirer les réalisations les plus typiques dans les icônes byzantines, les mosaïques de Ravenne, les sculptures et peintures de l'art roman.

Il y a une ressemblance très forte entre ce que l'Art produit à travers l'artiste et ce que l'Intelligence engendre dans l'univers grâce à l'âme qui informe la matière. 

Cette nouvelle esthétique conduit PLOTIN à proposer un classement des arts différent de celui adopté pendant toute la période hellénistique, et qui repose entièrement sur le critère de la proximité de chaque art au monde intelligible. Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour imaginer le bouleversement de la hiérarchie des honneurs que cela comporte, des artistes étaient alors rétrogradés et d'autres portés aux nues. Ce moment où ce néo-platonicienne l'emporte est un moment de conflit fort, sans doute noyé bien entendu dans des bouleversements globaux en Occident comme en Orient, mais qui traverse du coup des aires culturelles très vastes.

Ce classement en cinq degrés, PLOTIN le propose dans Ennéades V,9. Il influe longtemps sur les esprits au Moyen-Age et il faut vraiment de fortes pressions pour la faire évoluer, tant elle reflète le regard porté de façon générale sur le travail (réservé aux classes inférieures)   :

- Au niveau le plus bas, les arts directement liés à la nature, lesquels prêtent attention à la force physique et au bon fonctionnement de la nature même : agriculture et médecine ;

- Au deuxième niveau, les arts d'imitation qui appartiennent à notre monde et qui utilisent des modèles sensibles, en imitant et transformant figures, mouvements et proportions visibles. Ces arts sont liés au monde intelligible seulement par l'entremise du logos humain, qui exploite ces modèles. Il s'agit des arts plastiques, de la peinture, de la danse et de la pantomime ;

- Viennent ensuite les arts créatifs, qui créent des choses sensibles à partir d'"idées" intelligibles, ils tirent de l'intelligible leur principes et en cela ils sont dignes du monde intelligible. Puisqu'ils mélangent ces principes intellectuels avec l'élément matériel, ils ne peuvent cependant pas être considérés comme appartenant au monde intelligible, sauf lorsqu'ils restent encore au niveau de la pensée : architecture, art du bois, musique (le plus proche du monde intelligible) ;

- En quatrième position viennent les arts qui introduisent la Beauté (et donc quelque chose du monde supérieur) dans les activités humaines : rhétorique, stratégie, économie et politique ;

- Enfin viennent les arts qui appartiennent exclusivement au monde intelligible : géométrie et sagesse.

En plus, PLOTIN modifie le programme des arts. Il faudra toujours présenter les objets de face, de telle manière qu'il montrent la face lumineuse des choses. Ce programme n'est pas immédiatement appliqué par ses contemporains, mais est très suivi par les artistes de la Basse Antiquité, par l'art byzantin et finalement par l'art médiéval en général. Il y a dans ce programme une obsession de représenter le réel, la face lumineuse du réel pour permettre l'élévation de l'âme des fidèles chrétiens. Il s'agit de monter, finalement, au-delà des apparences cette réalité afin de conduire chacun vers l'Un. 

André GRABAR (Les origines de l'esthétique médiévale, Macula, 1992), écrit que le témoignage de PLOTIN "nous offre les grandes lignes d'une explication idéologique des recherches que les artistes, empiriquement, avaient commencées de son temps et qu'ils poursuivent surtout dans les ateliers chrétiens pendant les derniers siècles de l'Antiquité. L'esthétique nouvelle qui sortira de ces recherches finira par servir exclusivement l'art chrétien". C'est chez les penseurs chrétiens comme AUGUSTIN, le PSEUDO-DENYS L'AÉROPAGITE ou Jean SCOT ÉRIGÈNE qu'on trouve l'héritage de l'esthétique plotinienne.

 

Joseph COCHEZ, L'esthétique de Plotin, dans Revue néo-scolastique de philosophie, 21ème année, n°82, 1914, www.persee.fr.

Daniel CHARLES, Esthétique - Histoire, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Laura RIZERRIO, Plotin : la "nouvelle esthétique", dans Esthétique et philosophie de l'art, L'atelier d'esthétique, de boeck, 2014.

 

ARTUS

Complété le 3 octobre 2017

 

 

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5 septembre 2017 2 05 /09 /septembre /2017 12:22

  C'est parallèlement au développement du début de la stratégie aérienne qu'émerge une véritable géopolitique de l'air. Esquissée par Clément ADER avec sa théorie des voies aériennes (fondée sur l'idée que le milieu aérien n'est pas universellement propice au vol - questions d'altitude, de pression atmosphérique, de température, des mouvements des vents, etc...), elle devient une véritable discipline aux Etats-Unis avec SERVERSKY et des universitaires dont le plus important bien oublié aujourd'hui est George T RENNER (Human Geography in the Air Age, 1942). Le facteur aérien est au coeur du débat géopolitique qui se développe aux Etats-Unis dans les années 1940. Les théories de MAHAN, de MACKINDER, de SPYKMAN... sont réinterprétées à la lumière du développement de l'aviation.

    De manière générale, les géopoliticiens mettent l'accent sur l'émergence, grâce à l'avion, d'une nouvelle géographie à la fois globale, grâce au rétrécissement des distances, et inversée, par rapport à l'orientation traditionnelle : les cartes Mercator qui privilégient les régions tempérées et équatoriales et une polarité Est-Oust sont concurrencées par de nouvelles projections centrées sur les pôles qui placent les régions polaires au coeur des routes aériennes du futur. Cette approche est largement dominante, même si elle est contestée par par exemple J Parker VAN ZANDT (The Goegraphy of World Air Transport, Brookings, 1944), est à l'origine du réseau de bases organisé par l'US Air Force au Canada, au Groenland et en Alaska dès la début de la guerre froide.

Ce mouvement dominant n'a cessé de se renforcer, tant pendant cette guerre froide (frontières "communes" avec l'URSS, question de la circulation des sous-marins nucléaires...) qu'aujourd'hui, avec la fonte accélérée des glaces aux pôles....

 

     La révolution aérienne, tout comme la révolution de l'espace qui la suit, bouleverse les données géopolitiques, mais n'efface pas les constantes des siècles précédents qui demeure. Les réalités terrestres et maritimes continuent d'ailleurs de dominer souvent l'esprit de nombreux stratégistes et stratèges qui considèrent que l'aviation n'ajoute qu'une dimension supplémentaire, au demeurant moins facilement exploitable que les deux premières. Dans la géopolitique de l'air, les puissances déjà dominantes sur terre et sur mer gagnent un surcroît de possibilités d'action, et même si des "petits pays" tendent à se trouver à la pointe du progrès dans l'air et dans l'espace, ils n'en demeurent pas moins tributaires de l'étroitesse de leurs capacités au sol. 

       Contrairement au cas de la terre, dans le cas de l'air, il n'y a pas de "topologie géopolitique possible". Car l'espace aérien est considéré souvent comme homogène et continu. Les aéronefs y circulent dans toutes les directions et à de nombreuses couches atmosphériques ; le caractère très changeant des vents (du à beaucoup de facteurs) comme encore la faible connaissance scientifique des dynamiques globales de la Terre, interdisent pour l'instant de tracer des "routes" comme on trace des "routes maritimes". Une cartographie des vents existe, mais c'est surtout au niveau tactique que l'on peut la prendre en considération dans les opérations militaires. En fonction toutefois des couches d'altitude, le type de navigation, d'appareils et d'armements possibles est variable. Cela joue en terme de capacité d'action des aéronefs, tant en rayon d'action immédiat qu'en transport sur de longues distances. 

   Comme l'écrit Aymeric CHAUPRADE, "si l'on veut parler d'aéropolitique, il ne peut donc s'agir  d'une politique des caractéristiques de l'espace aérien, mais bien plutôt d'une politique de la puissance et de la stratégie aériennes, au sens où un Etat orienterait sa politique en fonction des possibilités que lui donne son aviation, et de la multiplication de ses bases projection aériennes.

L'importance stratégique d'îles relais des océans Atlantique et Pacifique ou de la Méditerranée - comme Malte - a dépendu dans l'histoire du XXème siècle des progrès de l'autonomie des avions. Les avions à long rayon d'action comme le ravitaillement en vol font que les puissances aériennes se contentent de plus en plus de leur Etat sanctuaire comme base de départ des actions militaires. 

Comment en effet ne pas se poser la question, dans le cas des Etats-Unis notamment, d'une philosophie de la puissance aérienne qui déterminerait une vision du monde et une politique étrangère? La possibilité même des guerres du Golfe et du Kosovo et donc la politique de puissance américaine au Moyen-Orient et dans les Balkans pourrait-il exister si les Etats-Unis ne disposaient pas d'une écrasante supériorité en matière d'avion, d'information satellitaires et de télécommunication?

Certains experts soutiennent la fameuse thèse de la révolution militaire selon laquelle c'est le militaire, à travers ses révolutions successives, qui détermine la nature de la politique des Etats et l'organisation de ceux-ci. Les Etats-Unis seraient donc des "aérocraties", à la manière des thalassocratie athénienne, phénicienne ou vénitienne qui tiraient l'essence même de leur puissance de la mer. Il y a lieu d'en débattre car si l'air est incontestablement devenu - la mer le reste aussi - un élément de puissance essentiel des Etats-Unis d'Amérique, la puissance américaine ne saurait se résumer à ce seul élément. Une fois encore, nous soulignons le danger de toute interprétation monocausale de l'histoire et l'importance des facteurs multiples."

    La géopolitique de l'espace n'est pas le simple prolongement de la géopolitique de l'air, même si les progrès technologiques expérimentés dans la couche atmosphérique servent ceux réalisés ensuite dans l'espace. La grande majorité de ces progrès visent d'abord la consolidation de la puissance au sol et sur mers, d'une manière plus secondaire la conquête spatiale. 

Aussi, il s'agit pour l'URSS et les Etats-Unis d'abord, puis pour d'autres puissances après la guerre froide, d'établir un leadership spatial. Ce leadership repose sur la capacité de lancement des missiles en tout genre, l'observation satellitaire, le repérage, les sepctro-imageurs, les systèmes d'observation à haute résolution, où se mêlent préoccupations militaires, économiques et, de plus en plus, environnementales. 

"Certains, écrit encore Aymeric CHAUPRADE, nous prédisent la fin des territoires par la mondialisation et le facteur technique. Ont-ils seulement étudié les applications du facteur technique? Car l'ironie de l'histoire fait que l'observation de la Terre donne davantage encore de forces aux recoins de la géographie : plus l'observation est fine, plus les stratégies géographiques sont aiguisées. La conquête spatiale n'est donc pas une mort annoncée de la géopolitique, car l'homme resté à terre ne cesse de jouer à cache-cache avec celui qui l'observe posté dans l'espace ; à la surveillance et au décryptage du relief répond la gamme inépuisable des leurres et des ruses.

L'espace est bien un facteur de changement de la géopolitique en ce qu'il accuse les données de la puissance - il renforce le leadership américain - mais, en même temps, la domination spatiale est une sorte de preuve affichée que l'homme n'en finit pas de courir après les déterminismes de la géographie. (...)".

 

 Aymeric CHAUPRADE, Géopolitique, Constantes et changements dans l'histoire, Ellipses, 2003. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. 

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5 septembre 2017 2 05 /09 /septembre /2017 08:36

          Le livre de DAVY, écrit en plein coeur du développement de la stratégie aérienne, en 1942, fait partie d'une série d'ouvrages de différents auteurs qui voient dans l'Air Power le garant d'un nouvel ordre international à instaurer ou restaurer la paix et la sécurité internationale. Celui de Maurice DAVY précisément relance l'idée d'une force de police aérienne internationale qui serait contrôlée par les pays anglo-saxons, en attendant l'avènement d'une fédération mondiale.

Vers la fin de la guerre, plusieurs autres auteurs comme O. STEWART (Air Power and the Expanding Community, 1944) et Eugène Edward WILSON (Air Power for Peace, Kessinger Publishing, 1945), proposent de faire de l'aviation sous contrôle international le garant de cette paix retrouvée après-guerre. Le journaliste Allan MICHIE (Keep the Peace through Air Power, Allen & Unwin, 1944) propose d'assurer le maintien de la paix après la victoire par une force de police aérienne composée de 4 800 avions, qui coûterait infiniment moins cher que les millions d'hommes qu'exigerait l'occupation de l'Allemagne et du Japon. Cette idée est reprise (d'une manière tout à fait théorique) par l'article 45 de la Charte des Nations Unies qui prévoit que les Etats membres mettront à la disposition de l'organisation des contingents de bombardiers susceptibles d'entreprendre des "actions coercitives" contre tout Etat qui menacerait la paix. 

      Ce qui distingue le livre de DAVY dans toute une littérature d'inspiration pacifiste, c'est une sorte d'urgence et d'angoisse devant la perspective d'un monde sans possibilité de s'abriter devant la menace permanente que fait peser sur la civilisation une multitude d'aéronefs répartis aux mains de n'importe quels dirigeants. 

Dans les quatre premiers chapitres du livre, DAVY décrit l'élaboration progressive de la navigation aérienne. Le suivant porte sur l'avion comme instrument de destruction, suivi lui-même d'un autre sur les conséquences sociales de la nouvelles inventions. Les deux derniers chapitres traitent des mérites relatifs à son contrôle et à son abolition. Si les chapitres sur l'histoire de l'aviation s'avèrent très éclairants, il n'en est pas de même sur les deux derniers, qui ne dépassent guère le niveau moyen des propositions pacifistes et ne s'étendent pas suffisamment sur les modalités du contrôle qu'il prône. De même, si la proposition, succincte malheureusement, est aussi claire que le cri d'alarme que l'auteur lance, l'auteur ne précise guère ce qu'il entend par civilisation. Alors qu'il ne voit guère ce qui peut freiner l'évolution généralisée de l'aviation, il garde une foi humaniste teintée d'espérance. Comme beaucoup, il pointe le décalage qui existe entre l'extension constante des capacités techniques de l'homme et sa connaissance des ressorts de son propre esprit et de sa propre société. 

Au cours de la lecture du texte, il ne donne guère de justification, sauf bien entendu une capacité destructrice démultipliée, au contrôle des nouvelles inventions volantes mécaniques. D'aucuns lui reprochent de ne pas étendre alors cette nécessité à l'automobile par exemple. Après tout, le nombre des accidents quotidiens dus à l'automobile ne provoque t-il pas autant sinon plus de dommages aux individus et à la vie sociale? Le pas en arrière que constitue l'automobile est encore à cette époque dans les années 1940 un sujet de nombre de livres et d'articles dans la presse. L'aviation militaire a ceci de particulier tout de même que les destructions sont de plus en plus importantes à mesure que le temps passe, notamment avec les stratégies de bombardements massifs. Ce que l'on peut plus précisément reprocher à ce livre, mais c'est le lot dans la littérature de nombre de critiques de l'expansion continue du militaire - littérature, très importante du reste, pacifiste ou/et antimilitariste - c'est de critiquer sans arrière-plan  idéologique, se limitant aux effets d'une technique particulière - ici l'aviation - sans apporter d'éléments quant aux processus civilisationnels qu'impliquerait l'abandon de cette technologie. Comment contrôler, pourquoi contrôler, qui contrôle, voilà, des questions insuffisamment ou pas du tout abordées...

 

M.J. Bernard DAVY, Air Power and civilization, G.Allen & Unwin, 1941. Anthony M. LUDOVICI, Civilization and the aeroplane, The New English Weekly n°21, 1942. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

PAXUS

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4 septembre 2017 1 04 /09 /septembre /2017 12:04

   Le pionnier de l'aviation militaire russe Alexander Pokofieff de SERVESKY, naturalisé américain par la suite en 1931, est un fervent défenseur du bombardement stratégique et développe une approche que domine l'élément techno-économique. Ses vues annoncent déjà les doctrines de guerre américaines d'après 1945, en particulier les stratégies nucléaires dérivées des modèles économiques. 

   Suivant les traces de son père, un des premiers aviateurs russes, il entre à l'Ecole navale de la Russie impériale. Ingénieur diplômé en 1914, le lieutenant SERVESKY sert en mer dans une flottille de destroyer juste avant la Premier guerre mondiale. Transféré à l'Ecole militaire d'aéronautique de Sébaspotol, il sert comme pilote jusqu'à la révolution de 1917, malgré l'amputation d'une jambe. Pendant la révolution, il continue de rester sous uniforme, mais il quitte la Russie pour les Etats-Unis, refusant de participer à la guerre civile. Il passe alors directement en 1918 au service de l'armée américaine, et après l'armistice devient l'assistant du général Billy MITCHELL, qui l'aide dans ses efforts pour prouver que la force aérienne peut couler des cuirassés. Il dépose de très nombreux brevets de fabrication d'éléments d'avion militaire à partir de 1921. Il fonde une société, la Servesky Aero Corporation, qui exploite ces brevets, se spécialisant dans la fabrication de pièces et d'instruments d'avion (société qui ne survit pas à l'effondrement boursier de 1929).

   A partir de 1931, il produit ses avions dans une nouvelle société qui investit surtout également dans la recherche-développement de nouveaux appareils. Lorsque la seconde guerre mondiale éclate, il se met à écrire ce qui deviendra son ouvrage principal, Victory throught Air Power (1942), suivi plus tard d'Air Power : Key to Survival (1950). Avec les studios Disney et ces livres, Alexandre de SERVERSKI popularise l'aviation militaire auprès du grand public, devenant un phare dans cet ensemble militaro-industriel qui allie prospections militaires tout azimut et médiatisation de la force aérienne des Etats-Unis.

   Cet industriel "showman" est avant tout un disciple de William MITCHELL. Comme son maître, dont il enrichit l'oeuvre par de nombreux exemples, il souligne l'importance des aspects techniques de l'aéronautique. Son analyse de la défaite allemande face à l'Angleterre met en relief les limites du rayon d'action des avions allemands, cause principale du désastre de leur offensive aérienne selon lui. Il préconise la mise en place d'une politique industrielle et militaire favorisant le développement de l'aviation, véritable épine dorsale de toute stratégie victorieuse. Pays industrialisé et puissant, les Etats-unis doivent utiliser leur supériorité économique et technologique pour se doter d'une aviation supérieure à celle de ses adversaires principaux, Allemands et Japonais, et plus tard de ses alliés et de ses ennemis à la fois (URSS, Japon, Chine, Europe...). La guerre de l'avenir sera une guerre inter-hémisphérique où la victoire se décidera dans le combat aérien. La stratégie qui découle des nouvelles inventions technologiques, avions et chars, est fondée sur une capacité d'adaptation supérieure dictée par les transformations quasiment quotidiennes des nouvelles machines de guerre. Le pays qui prétend à la victoire doit savoir se remettre en question pour rester à la pointe du progrès et toujours devancer ses rivaux.

    Alexandre de SERVERSKI contribue, avec des universitaires (George T RENNER...) à faire de la géopolitique de l'air une véritable discipline aux Etats-Unis. Réaliste, il inscrit sa pensée stratégique dans les possibilités techniques des avions, insistant par exemple sur l'importance de l'usage de porte-avions ou de postes avancés partout dans le monde. 

 

Alexandre de SERVERSKI, Victory throught Air power, Simon and Schuster, New York, 1950. Extrait dans l'Anthologie mondiale de la stratégie (Le défi aérien), Sous la direction de Gérard CHALIAND, robert Laffont, Bouquins, 1990, avec une traduction de Catherine Te SARKISSIAN ; America : Too Young to Die!, McGraw-Hill, 1961 ; 

 

Edward WARNER, Douhet, Mitchell, Serverski : les théories de la guerre aérienne, dans Les Maitres de la stratégie, tome II, Sous la direction de Edward Mead EARLE, Berger-Levraut, 1980. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de la stratégie, Perrin, tempus, 2016. 

 

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3 septembre 2017 7 03 /09 /septembre /2017 08:25

   Daniel CHARLES expose succinctement ce qui lie PLATON et ARISTOTE sur l'esthétique. "Il y a donc chez Platon, par rapport à l'esthétique de la transcendance, plus que l'amorce d'un retour au concret. Ce mouvement, Aristote le parachève dans toute son entreprise, et d'abord en transposant à l'ensemble du réel une analyse propre à l'esthétique : celle des quatre causes. Une statue est faite de marbre (cause matérielle), elle suppose un travail de la part du sculpteur (cause efficiente), ce dernier lui donne une certaine forme (cause formelle) en vue d'une certaine fin (cause finale). De cette description, on peut tirer une esthétique normative : car l'oeuvre montre l'union de la forme et de la fin, elle est et doit rester proportionnée à l'homme, et cela suppose une lutte contre la démesure et l'indéfini, l'aspect informe et fuyant de la matière. Toutefois, il n'y a pas moins de normativité chez Aristote que chez Platon : si ce dernier en appelait à une définition "idéale" du Beau ou au dogmatisme des idées-nombres, l'aristotélisme sera bien, lui aussi, un académisme, en ce qu'il prescrira la soustraction de la forme au Devenir ; si attentif qu'il soit à l'égard du contact de l'artiste avec la réalité physique, avec les individus et les choses, il n'en récuse pas moins le mouvant, en l'enserrant dans le système de la puissance et de l'acte.

D'où une nouvelle approche de la mimesis  : l'oeuvre reproduit la Nature telle qu'elle se manifeste, mais selon une exigence d'ordre et d'universalité logique, à déduire de cette manifestation même, et qui rend, par exemple, la poésie supérieure à l'histoire parce que plus universelle. Aussi la Poétique montre-t-elle dans la catharsis plus qu'une simple thérapeutique : une véritable conciliation rationnelle des passions. Par là, Aristote réinterprété le pythagorisme à la lumière des sophistes : preuve et démonstration doivent s'accorder à la psychagogie, à la fascination passionnelle ; l'hédonisme se trouve alors surmonté, ainsi que tout ce que Platon conservait du sens pythagoricien de la magie. la tragédie témoigne en effet de ce que le plaisir ne découle pas invariablement de la catharsis ; la comédie montre la possibilité d'une reconduction des instincts à l'équilibre, à la symétrie."

  Le retour au concret, qui se signale par le refus de séparer les Formes et les réalités sensibles que faisait PLATON, qui en faisait la solution pour définir le principe d'intelligibilité présent dans les substances concrètes et qui ne permettait pas de rendre compte de la double nécessité de penser la présence de l'intelligible dans la réalité sensible et de faire en sorte que cet intelligible dans la réalité permette de rendre la réalité sensible connaissable, touche également l'esthétique. ARISTOTE conçoit la création littéraire et artistique comme une activité d'artisan obéissant à des règles codifiées et dont la fin est de produire un certain objet. L'art poétique relève des arts productifs. Sa Poétique, déjà courte, ne nous est parvenue que sur une forme écourtée. Il s'attache surtout à la tragédie (d'après ce qui nous est parvenu), représentation d'action, qui possède une certaine hauteur de ton, une certaine ampleur. Elle est représentation "non des caractères humains, mais de l'action et de la vie, du bonheur et du malheur, car le bonheur est une forme d'action". Il y explique les ressorts d'une bonne tragédie (pour parvenir à la catharsis). Il définit la différence fondamentale entre poétique et histoire, qui tient au fait que l'un raconte ce qui est réellement arrivé tandis que la poétique traite de l'univers et parait pour cette raison plus philosophique que l'histoire. 

En tout cas, l'ouvrage intitulé Art rhétorique, plus couramment dénommé Rhétorique est à l'origine d'une tradition d'enseignement et de pratique qui dure jusqu'à l'époque moderne, et cet enseignement est pour beaucoup dans la conception que nous avons des arts et des techniques, et du coup de l'esthétique. Le fait qu'ARISTOTE inventorie constamment tous les savoirs et définit à chaque fois leur spécificité les uns des autres, influe sur notre perception des catégories Beau/Laid, Vrai/Faux, Bien/Mal et sur leur spécifité. C'est par son rapport à la nature qu'ARISTOTE définit le mieux ce que ces catégories ont de spécifiques. 

   

Pierre PELLEGRIN, examinant le vocabulaire d'ARISTOTE, analyse sa conception de l'Art. 

La technè est une forme, écrit-il, de savoir qui "présente plusieurs caractéristiques. D'abord elle n'advient que chez des gens d'expérience, l'expérience étant surtout définie comme le moyen d'échapper au hasard. C'est qu'expérience et technè sont des savoirs véritables, notamment en ce qu'elles sont capables de prévoir leur résultat. L'un des exemples préférés d'Aristote est celui du vrai médecin qui guérit conformément à son pronostic parce qu'il possède une technè, contrairement aux charlatans qui réussissent par chance. C'est d'ailleurs par un exemple médical qu'Aristote, au début de la Métaphysique, illustre le second caractère de la technè, celui d'être à la fois universelle et idéale ou, comme il dit "distincte des sensations communes" : la médecine est une technè en ce qu'elle se révèle apte à constituer des jugements universels comme celui-ci : "tel remède guérit telle maladie affectant tel tempérament". La technè est ainsi capable d'expliquer ses procédures et ses résultats, passés et futurs, et non simplement de constater des connexions dans la nature. Enfin la technè est susceptible d'perte transmise par un enseignement rationnel. Il est manifeste que tous ces caractère sont liés entre eux.

Vers la fin du chapitre inaugural de la Métaphysique, Aristote établit une distinction entre les technai, et brosse une histoire elliptique de leur découverte, dont on peut tirer plusieurs éléments. C'est dans le domaine des "nécessités de la vie", nous dit Aristote, que les arts sont apparus, mais ils ne l'ont pas emporté d'emblée sur l'expérience et la routine par leur efficacité. Il est probable que si les humains avaient été confinés à une logique de l'utile, ils n'auraient jamais adopté, ni peut-être découvert, aucune technè. Mais il se trouve que les hommes sont aussi capables d'admirer ce qui fait précisément le propre, et la grandeur, de la technè, à savoir son caractère scientifique - Aristote parle de "sagesse" -, ce qui les poussa à admirer les découvreurs de technai. Aristote donne ainsi une version philosophique de l'un des sentiments communs des Grecs, qui ont souvent divinisé, ou héroïsé, les inventeurs de technai aussi bien que les fondateurs de cités. Mais cette histoire des découvertes des technai a un sens : les hommes ont d'abord accédé aux arts touchant aux "nécessités de la vie", ensuite à ceux qui visent l'agrément - qui comprennent entre autres ce que nous nommons les "beaux-arts" -, enfin à la suite de ces technai apparaissent les savoir comme les mathématiques qui ne visent ni l'utilité ni le plaisir, mais la seule spéculation intellectuelle désintéressée et qu'Aristote appelle des "sciences" (épistèmai). Dans l'analyse aristotélicienne, donc, la technè est le moyen - ou l'un des moyens - de l'auto-déploiement de la nature rationnelle de l'humanité.

L'opposition philosophiquement la plus féconde concernant l'art est celle qui le compare à la nature. La nature maintient uni ce que l'art disjoint. Dans les êtres naturels il n'y a pas de distinction entre l'objet et l'artiste. Plus exactement, dans les êtres naturels les causes motrice, formelle et finale arrivent à coïncider. Aussi, même s'il se sert de comparaisons techniques pour comprendre les processus naturels, c'est bien à la nature qu'Aristote attribue la position fondamentale. D'où sa fameuse formule selon laquelle "l'art imite la nature" (Physique II).

 

   Après avoir mis en garde sur le fait que nous ne possédons pas beaucoup de choses de l'oeuvre d'ARISTOTE (quantité de notes classées, traités fragmentaires voire inauthentiques...), Annick STEVENS, philosophe et chargée de cours à l'Université de Liège, expose la théorie de l'originaire de Stagire (Macédoine) sur l'esthétique. Notamment d'abord en expliquant l'importance et les limites de la Poétique. 

La Poétique est avec la Rhétorique le seul traité qui nous soit parvenu dans le domaine poïétique. Loin d'être un ouvrage général sur l'art, il limite son objet à l'art d'imitation qui utilise le langage en vers, accompagné ou non de chant et de musique. Cette définition se démarque de l'usage courant du mot poièsis qui signifie habituellement toute oeuvre en vers, alors que, précise ARISTOTE, un traité de médecine ou de physique en vers ne devrait pas être considéré comme de la poésie. 

"Cependant, écrit-elle, malgré son champ d'application restreint, l'ouvrage met en place des concepts fondamentaux par rapport auxquels toute théorie artistique devra se situer, en particulier l'imitation, l'émotion, les figures de style, ou encore le rôle de l'oeuvre d'art. En ce qui concerne les arts autres que la poésie, on trouvera des renseignements épars dans certains traités, par exemple, une réflexion sur la musique dans la Politique. Quant à l'imagination créatrice, concept fondamental dans les théories artistiques contemporaines, on constate qu'elle n'a pas fait l'objet d'études spécifiques chez les Grecs, moins parce qu'elle aurait un rôle secondaire dans l'élaboration de l'oeuvre d'art qu'en raison d'une sorte d'évidence de son rôle, impliquée dans le terme même de mimésis. Chez ARISTOTE, c'est seulement dans le traité De l'âme qu'est développée une analyse de l'imagination (phantasia), et, très significativement, si le rôle important qu'elle joue dans les processus de connaissance et comme moteur des actions est longuement démontré, en revanche elle n'y est jamais mise en  relation avec l'art."

La mimèsis, le plaisir, l'émotion, la katharsis, l'imagination sont autant d'éléments autour duquel gravite la théorie de l'art chez ARISTOTE. 

C'est la tragédie grecque qui reçoit la définition la plus complète par rapport à la mimèsis, en regard des autres arts d'imitation (épopée, dithyrambe, comédie...). "A propos de l'art en général, Aristote dit qu'il achève certaines choses que la nature est incapable d'effectuer, et en imite d'autres. Cette distinction correspond grosso modo à celle qu'on peut faire entre les métiers productifs (architecture, médecine, cordonnerie, agriculture...) et ce que l'on nommera, bien plus tard, les "Beaux-Arts", qui ne produisent pas un objet nouveau mais présentent sous une autre forme 'sculpture, peinture, musique, langage) des objets existants. Or on sait que pour Platon, les imitations constituent un genre dégradé de l'être, et les poètes doivent être rejetés de la cité parce qu'ils ignorent tout de la Forme et même de la réalité particulière qu'ils imitent, de sorte qu'ils sont plus éloignés de la vérité que les plus humbles artisans. Dans La République, cette condamnation ontologique s'ajoute à l'accusation morale de donner le mauvais exemple et d'exprimer des émotions que, dans la vie réelle, tout homme rougirait d'exprimer. De même, dans le Sophiste, Platon fait de la sophistique un art d'imitation et d'illusion, qui n'enseigne que fausseté et tromperie, et qui, loin de porter sur la vérité, porte sur le non-être.La conception ontologique d'Aristote rend impossible un tel rejet. En effet, mises à part les choses qui n'existent que dans les fictions, comme le sphinx ou le bouc-cerf, et qui sont en réalité des non-étants, tout le reste, du fait d'être produit ou transformé par l'art, ne subit pas une dégradation ontologique. Certes, il ne fait pas confondre ces objets avec ceux d'une science logique. certes, il ne faut pas confondre ces objets avec ceux d'une science théorétique : l'homme vivant et la statue de l'homme n'ont rien d'essentiel en commun, et c'est pourquoi cette dernière doit être connue et appréciée selon des critères différents, propres, précisément, aux sciences poïétiques. Mais cette division du réel en domaines, qui permet d'éviter toute concurrence entre leurs objets respectifs, n'est pas totalement imperméable, car d'une certaine manière l'art intervient dans l'apprentissage (domaine théorique) et dans l'éducation (domaine pratique)."

ARISTOTE insiste bien sur le fait que le récit poétique ne raconte par des événements qui ont eu lieu, mais qui auraient pu avoir lieu : il ne relate rien exactement du fait réel mais en atteint la signification universelle. Contrairement à la vérité historique ou expérimentale, la vérité générale est atteinte par le récit d'action. Et en fait, pour expliquer historiquement l'apparition des arts d'imitation, il suffit de considérer le plaisir d'imiter, le langage, la mélodie et le rythme, naturels à l'homme. Ce plaisir, cette émotion, cette katharsis, évoqués dans la Politique, dans un ensemble d'éléments qui font partie de la vie humaine. Notre auteure évoque le rôle de l'émotion artistique qui se compare, en dépit des controverses, à celui de la purgation médicale et à celui de l'extase sacrée. Dans le discours d'ARISTOTE, la composition de chaque groupe poétique est strictement définie et obéit à des règles précises, non pas seulement par souci pur de classification des connaissances, mais également pour toujours distinguer ce qui relève du réel et ce qui relève de la représentation (même si le terme n'apparait pas chez l'auteur grec) du réel pour un ensemble de spectateurs et de créateurs. 

"Peu prescriptif donc quant aux sujets, écrit-elle encore (aux antipodes d'une certaine volonté platonicienne), Aristote l'est aussi quant au langage poétique, qui se caractérise par l'utilisation de métaphores et de noms insolites, modifiés, ou dont on crée une signification nouvelle. La seule limite à la liberté créatrice dans le domaine de l'expression est d'éviter l'énigme par excès de métaphores, le barbarisme par excès d'un excès de mots insolites, ou, à l'extrême, la bassesse résultant d'un style trop courant." La représentation d'une chose, libre, selon la volonté de l'artiste de la rendre plus belle ou plus laide que dans la nature est toujours distinguable, par l'artiste et par le récepteur de son oeuvre, du réel lui-même. 

La phantasia (traduite par "imagination" ou par "représentation", justement, évoquée dans De l'âme, a deux rôles : un rôle passif de prolongement de la sensation, ou de mauvaise réception d'une sensation ou d'illusion de sensation dans le rêve et le délire ; un rôle actif de production volontaire de données sensibles (images, sons...), qui ne nous affectent pas car nous savons qu'elles sont produites par nous et que nous pouvons y mettre fin.

"Dans le domaine pratique, conclut notre auteure, le côté actif de la faculté permet de se représenter si un objet de désir est bon ou mauvais et ce qui résultera de sa poursuite ou de sa fuite : il s'agit donc de dépasser les données présentes, pour, d'une part, les confronter à une exigence générale et, d'autre part, imaginer des événements futurs. Dans le domaine théorique, les représentations (phantasmata) sont nécessaires à la pensée en tant qu'elles particularisent une pensée générale en la situant dans le temps et dans l'espace (...). C'est donc cette faculté de fabrication d'images (au sens large), cette imagination, qui fait le lien entre le général et le particulier, entre le sensible et l'intelligible. Or, nous avons vu ce même rôle attribué à la poésie, qui, en représentant une situation particulière, ne fait que particulariser une généralité. L'artiste utilise donc son imagination pour créer la situation particulière qui illustrera au mieux la règle générale de l'action humaine qu'il veut mettre en évidence. Cette particularisation qui n'est pas une copie a pu être pensée par Aristote parce qu'il a abandonné la conception platonicienne du rapport entre particulier et général comme un rapport de copie à modèle. Plus encore qu'une représentation, l'oeuvre d'art est donc pour Aristote la présentation d'un cas réalisable d'une forme générale, et en tant que telle partage quelque chose d'essentiel avec tous les autres cas, réalisés ou réalisables, de cette forme. Lorsque la tragédie est définie comme une "imitation d'action", il faut donc comprendre quelque chose ciel la "présentation imaginée d'une action générale particularisante". Reste à comprendre pourquoi ce rôle, qui nous parait fondamental, est si peu explicite dans l'oeuvre aristotélicienne. La réponse relève probablement de l'histoire des idées : ce concept d'imagination est tout neuf, comme en témoignent les tâtonnements et les hésitations du philosophe à son sujet dans le traité De l'âme, et c'est seulement à partir de ses premières réflexions problématiques que s'est déchiré le voile d'évidence sous lequel il sommeillait jusqu'alors". Pour notre auteure, la meilleure étude soulignant l'importance de cette découverte est celle de Cornélius CASTORIADIS dans La découverte de l'imagination, Domaines de l'homme. Les carrefours du labyrinthe, II, paru à Paris, aux éditions du Seuil, en 1986.

Daniel CHARLES, Esthétique - Histoire, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Pierre PELLEGRIN, Le Vocabulaire des philosophes, Ellipses, 2002. Annick STEVENS, Aristote : mimèsis, katharsis, imagination, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'Atelier d'esthétique, de boeck, 2014.

 

ARTUS

 

Complété le 27 septembre 2017

 

 

 

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2 septembre 2017 6 02 /09 /septembre /2017 13:23

   Parmi les auteurs nombreux mais de second plan qui commentent en France les thèse des trois pionniers de l'aviation militaire, Camille ROUGERON est une stratégiste peu connu, malgré une oeuvre considérable. Polytechnicien, ingénieur du génie maritime, d'une fureté abondante en ce qui concerne les découvertes scientifiques et techniques les plus récentes de son temps, doté d'un réel talent de vulgarisation (notamment par ses article parus entre 1927 et 1979 dans la presse quotidienne), il est sans doute le technocrate-type qui recherche constamment dans la technique la solution à tous les problèmes de l'humanité.  

Même s'il est marginalisé assez tôt par l'institution militaire, suite notamment à ses mises en garde à plusieurs reprises sur la vulnérabilité des flottes au mouillage face aux attaques aériennes de 1931 à 1938, il conserve à la foi sa foi en la technique et sa virulence quant aux certitudes stratégiques sur lesquelles se fondent les systèmes de défense de la France et de ses alliés à l'orée de la seconde guerre mondiale. 

  Sa pensée originale englobe tous les aspects de la guerre et ses ouvrages denses fourmillent de détails techniques et de récits de combats, tellement qu'il est parfois difficile de distinguer ce qui relève de la stratégie, de la tactique et du "monde d'emploi" des armes. Cet auteur refuse de se spécialiser dans un domaine précis et se pensée est un continuel va-et-vient entre les descriptions d'armement, la pratique du champ de bataille, la stratégie du théâtre d'opération, l'analyse politique et économique des nations en guerre, l'histoire et l'actualité. Son refus des doctrines, des conventions de pensée, du conservatisme sous toutes ses formes, le mettent à part, et c'est seulement parfois plusieurs décennies plus tard que ses vues s'avèrent exactes. 

    Il commence véritablement à écrire qu'à la fin des années 1930. Son premier livre, l'Aviation de bombardement, en deux tomes, (1936) est abondamment commenté à l'étranger. Suivent Les enseignements aériens de la guerre d'Espagne (1939), dont les conclusions sont discutées par l'amiral CASTEX dans la deuxième édition du tome II des Théories stratégiques (1939). 

Même s'il partage avec ses "confrères" la même foi en la technique, il est par contre exaspéré par l'esprit de caste des ingénieurs d'Etat. Ceux-ci trouvent tous les défauts possibles aux matériels conçus par leurs concurrents pour retarder leur sortie et leur adoption éventuelle, ce qui leur permet de gagner du temps pour mettre au point leur propre matériel dans les arsenaux d'Etat. Cette attitude - à la rigueur justifiée économiquement lorsqu'on table sur une longue période de paix - devient contestable lorsque la guerre menace, surtout lorsque l'ennemi potentiel possède un armement moderne et puissant. En tant que directeur du service technique du ministère d l'Air, il constate par ailleurs qu'une partie de l'armement est inutilisable, ce qui est vérifié lors dans premiers engagements dans les airs,. Ses recommandations suite à ses contrôles restent souvent sans effets et il demande sa retraite anticipée en 1938. Dans son ouvrage de 1939 il continue de mettre en garde contre les deux principaux dangers de la guerre qu'il prévoit imminente, la destruction des flottes au mouillage par bombardement aérien et l'attaque directe des colonnes d'infanterie par l'aviation d'assaut. Tout comme pour DE GAULLE pour les chars, ses recommandations pour la défense aérienne ne sont pas réellement pris en compte par une hiérarchie militaire cantonnée dans une stratégie défensive terrestre. 

    Après s'être réfugié en zone libre puis en Algérie pendant la seconde guerre mondiale, étant en relation avec DE GAULLE, par l'intermédiaire de leur éditeur commun, BERGER-LEVRAULT, et membre du groupe de réflexion du colonel Emile MAYER, il n'arrête pas de publier, soit dans la presse publique (Echo d'Alger, Journal de la Marine marchande, Science et Vie...), et, surtout après la Libération, dans la presse spécialisée militaire (Forces aériennes, Revue de la défense nationale). Ses idées sont surtout utilisées par les néo-douhétiens qui veulent une force aérienne autonome et une stratégie aérienne préliminaire à toutes autres opérations. Alors qu'il est énormément sollicité par le lobby militaro-industriel pour faire la promotion de l'avion, la publication en 1952 de Les enseignements de la guerre de Corée les déçoit, ainsi que la hiérarchie militaire d'ailleurs. Il estime dans ce livre que les enseignements de la seconde guerre mondiale ne sont pas transposables au théâtre d'opération en Corée, car les Nord-Coréens et leurs alliés font preuve d'une résistance importante (DCA efficace) face aux bombardements stratégiques. Pour lui tous les dogmes hérités de la Deuxième guerre mondiale sont remis en cause par ce conflit : la maitrise de l'air, le commandement stratégique, le rôle des intercepteurs, le bombardement pré-stratégique des moyens de transport, l'appui-feu et la défense anti-aérienne. Du coup, les dispositions pour la défense de l'Europe de l'Ouest lui semblent fortement inadaptées et il s'éloigne définitivement des positions officielles.

   Dans les années 1950 et 1960, son principal centre d'intérêt est la stratégie nucléaire. Dans La guerre nucléaire, armes et parades de 1962, il récuse la stratégie de dissuasion mis alors en oeuvre par le général DE GAULLE. Il se marginalise un peu plus, ne publiant plus que des articles techniques sans considérations doctrinales dans la Revue de défense nationale, tout en militant pour les utilisations civiles (dans les très grands travaux, type percement de canal) de l'explosif nucléaire. 

    Dans tous ses écrits, Camille ROUGERON ne propose pas de stratégie ou de tactique, il refuse de se prononcer sur les priorités à accorder, car pour lui l'outil militaire doit rester souple et adaptable, de manière à pouvoir changer rapidement une tactique qui a atteint son niveau de saturation, quitte à y revenir plus tard si les circonstances l'obligent. Si les commandements civils et militaires préfèrent les armements coûteux et lourds, c'est parce que selon lui dominent l'esprit du système, la concurrence interarmées et l'amour-propre des chefs militaires. Et parce que, pointant là le complexe militaro-industriel, les enjeux économiques et sociaux finissent par prendre la priorité sur les enjeux stratégiques. Toute reconversion importante de l'industrie d'armement en fonction des impératifs de défense est bloquée par des dirigeants politiques beaucoup plus soucieux des fermetures d'usines et de leurs répercussions locales que des enjeux globaux de défense, et même parfois des problèmes de financements.

     Pour Camille ROUGERON, c'est la notion de rendement qui est l'élément-clé qui rassemble tous les enjeux. L'armement et sa mise en  oeuvre ont un coût et leur rendement doit être proportionnel à ce coût. "Entre adversaire d'égale richesse, toute destruction est avantageuse qui coûte moins cher que l'objet détruit" écrit-il (L'aviation de bombardement). Il prône une forme de guerre économique dans lequel il faut privilégier un mode de combat peu coûteux, tout en imposant à son adversaire un mode de combat ruineux pour lui ; on entrevoit bien là la leçon qu'il tire du mode de guerre utilisé par les insurgés engagés dans des guerres de décolonisation...

   Dans Les applications de l'explosion thermonucléaire (1956) et La guerre nucléaire, armes et parades (1956) parus aux éditions Berger-Levraut, il développe des idées assez proches d'Herman KAHN, ne croyant pas du tout qu'un armement nouveau, même spécialement meurtrier, puisse produire un effet de dissuasion durable. Il critique la crédibilité de la stratégie de dissuasion, ne croyant pas aux effets psychologiques sur laquelle elle repose. Il préfère réfléchir à la guerre réelle plutôt qu'à la guerre potentielle. Ce n'est pas seulement parce qu'il prend systématiquement le contre-pied des stratégies officielles qu'il est marginalisé, c'est également parce qu'il mésestime les progrès de l'électronique dans les armements. Toutefois, si sa carrière militaire ne dépasse pas l'aube de la seconde guerre mondiale, un certain nombre de ses idées sont reprises, telle la notion de base stratégique autour de laquelle s'articule dans les années 1945-1950 la recherche opérationnelle. La possession d'un certain nombre de bases navales et aériennes fortement défendues, reliées entre elles par un réseau d'aviation de transport, peut servir de point d'appui à l'armée de terre pour l'occupation et le maintien de l'ordre dans vastes territoires. Cette politique est mise en oeuvre en Afrique et maintenue après la décolonisation. Il s'agit bien plus d'une "récupération" de la part de l'armée qui opère une "veille des idées stratégiques" notamment depuis la fin de la seconde guerre mondiale qu'une véritable influence s'appuyant sur un réseau de relations. En tout cas, l'activité et l'oeuvre de Camille ROUGERON permettent de poser la question de la capacité d'un très grand appareil de défense pour l'accueil des idées novatrices.

 

Camille ROUGERON, L'Aviation de bombardement, deux tomes, Berger-Levraut, 1936 ; La prochaine guerre, berger-Levraut, 1948 ; Les enseignements de la guerre de Corée, Berger-Levraut, 1952 ; Les applications de l'explosion thermonucléaire, Berger-Levrault, 1956 ;  L'aviation nouvelle, Larousse, 1957 ; La guerre nucléaire, armes et parades, Calmant-Lévy, 1962, préface de Raymond ARON. Voir aussi ses nombreux articles dans La Revue de défense nationale, Forcées aériennes françaises, l'Illustration et Science et Vie. 

 

Claude d'ABZAC-EPEZY, La pensée militaire de Camille Rougeron : innovations et marginalité, Revue française de science politique, volume 54, 2004/5, www.cairn.info. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

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1 septembre 2017 5 01 /09 /septembre /2017 09:18

  Le commandant du Royal Flying Corps en France en 1916-1917, Hugh Montague TRENCHARD, 1st Discount Trenchard, officier britannique cité comme fondateur de la Royal Air Force, est le troisième pionnier dans l'histoire de la théorie aérienne avec DOUHET et MITCHELL. Dans sa carrière militaire en Inde, en Afrique du Sud, au Nigeria puis en Europe, il milite pour la création d'une armée aérienne autonome. Contrairement à ses deux "collègues", il s'insère dans la hiérarchie militaire avec relativement beaucoup moins de heurts : il est nommé Chef d'état-major de la RAF et conserve son poste jusqu'en 1929. 

   Son oeuvre publiée se limite à trois brochures écrites durant la Seconde Guerre mondiale, alors qu'il n'y joue aucun rôle actif. Lui-même reconnait qu'il ne sait pas écrire et la plupart de ses discours ou de ses textes doctrinaux rédigés durant son commandement de la RAF le sont par des officiers de son état-major, notamment le futur général SLESSOR. Il est pourtant impossible de ne pas l'inclure dans le trio des fondateurs de la théorie stratégique tant son action est déterminante dans l'élaboration d'une doctrine qui inspire largement toutes  les imitations ultérieures. De plus, ses "confrères" américains lui accordent une influence non négligeable dans le débat interne aux Etats-Unis. 

Dans ses mémorandums rédigés pendant et après la guerre, il définit les caractéristiques de l'action aérienne : supériorité de l'offensive sur la défensive, bombardement stratégique combinant les effets matériels et moraux, avec prédominance de ces derniers. Sa fixation sur le bombardement est telle qu'il écarte l'idée d'une escorte de chasseurs pour les bombardiers, qui n'ont besoin d'aucun auxiliaire pour remplir leurs missions. Comme DOUHET, il s'appuie sur  son inspiration plus que sur l'observation, les principes abstraits l'emportant sur l'expérience. "Bomber Harris" est son fils spirituel. Une grande part de son prestige est dû à sa participation à la bataille d'Angleterre, si décisive dans le versant européen de la seconde guerre mondiale.

En fait, TRENCHARD envisage la guerre aérienne sans les prétentions qu'ont pu avoir à la même époque les autres grands stratèges de l'aéronautique. S'il défend les intérêts de la RAF, il croit aussi à la coopération interarmes entre l'aviation, la marine et l'armée de terre, elle-même en pleine effervescence avec le développement de la mécanisation. Contrairement à DOUHET, adepte du seul bombardement stratégique, il tente de développer simultanément les branches tactique et stratégique de sa doctrine de guerre aérienne. Il n'est pas convaincu que la seule puissance aérienne puisse décider de la victoire, l'objectif de l'aviation étant d'exercer contre l'ennemi une pression similaire à celle des troupes de surface tant en s'assurant la supériorité - plutôt que la maitrise - aérienne. 

Les bombardements aériens doivent être à la fois tactiques et stratégiques, pour assister les troupes de surface tout d'abord, pour détruire les réseaux de communications et les convois de ravitaillement ensuite, et, pour briser le moral et la volonté du peuple de l'adversaire. Plutôt que de séparer sa doctrine en deux composantes distinctes - bombardements tactiques et stratégiques -, le fondateur de la RAF préfère créer une force aérienne souple et mobile capable de répondre aux exigences du moment, selon les circonstances, et en accord avec l'action de toutes les forces armées. Pour lui, l'avion est l'instrument idéal de la guerre totale et de la stratégie d'anéantissement, compte tenu de sa capacité à pouvoir détruire des cibles militaires autant que des cibles civiles et industrielles. Persuadé que la dimension psychologique de la guerre dépasse toutes les autres en importance, TRENCHARD veut multiplier les actions contre les centres urbains et industriels par rapport aux offensives à objectif strictement militaire. Pour défendre ses positions concernant les commandements stratégiques de cibles non militaires, il avance l'argument qu'une telle stratégie doit pousser l'ennemi à capituler plus rapidement, en conséquence de quoi la guerre sera moins longue et moins sanglante qu'avec les moyens traditionnels du passé. 

Face à des autorités britanniques critiques envers une stratégie orientée contre les populations, TRENCHARD se défend de vouloir s'attaquer directement aux populations civiles en argumentant qu'il s'agit de briser leur volonté de résistance en détruisant leurs ressources matérielles et économiques. A cet égard, les positions respectives des trois pionniers de l'aviation militaire représentent chacune des variations d'attitude stratégique qui se reflètent dans les débats entre état-majors lors de la seconde guerre mondiale, notamment entre britanniques et américains, mais aussi avec l'ensemble des acteurs militaires, y compris les résistances dans les territoires occupés.

Dans son Mémorandum de 1928, Hugh TRENCHARD introduit une nouvelle définition de la supériorité aérienne. Alors que, auparavant, il préconisait une attaque directe contre l'aviation ennemie pour s'assurer la supériorité aérienne avant de commencer une offensive totale, il pense désormais que l'aviation doit accomplir une offensive générale visant à déséquilibrer l'adversaire en laissant à l'attaquant l'initiative et la supériorité aérienne. Il y examine la question en trois points : - Cette doctrine viole t-elle un véritable principe de la guerre?, - Une offensive aérienne de ce genre est-elle le contraire à la loi internationale ou aux impératifs humanitaires? - L'objectif poursuivi mènera-til à la victoire et, à cet égard, est-ce en conséquence un emploi convenable de la puissance aérienne?.

Hugh TRENCHARD, Mémorandum à la sous-commission des chefs d'état-major sur le rôle d'une force aérienne en temps de guerre, 2 mai 1928, Traduction de Catherine Ter SARKISSIAN, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, Bouquins, 1990. 

Andrew BOYLE, Trenchard, Man of vision, Londres, 1962. Malcolm SMITH, British Air Strategy between the Wars, Oxford, 1984.

Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Perrin,  tempus, 2016. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economisa/ISC, 2002. 

 

 

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30 août 2017 3 30 /08 /août /2017 13:43

  William (Billy) MITCHELL, général américain, pilote est un pionnier de l'aviation militaire, avec Giulio DOUHET et Hugh TRENCHARD. Partisan de la stratégie aérienne, il tente tout au long de sa carrière de faire de l'aviation une arme indépendante. Souvent en bute avec sa hiérarchie,  il finit par être condamné par une cours martiale pour insubordination en 1925, malgré ses hauts faits durant la première guerre mondiale. C'est qu'il se heurte (et heurte par son caractère - mais c'est le lot des pilotes de cette époque...) à l'opposition de l'armée de terre et de la marine au projet d'une troisième arme autonome. Il est considéré par beaucoup aux Etats-Unis comme le Père de l'US Air Force créée en 1947 et est d'ailleurs réhabilité après sa mort. 

   Il prédit dès 1906 que les futurs conflits se joueraient dans les airs et non seulement au sol ou en mer. Instructeur et directeur adjoint (car l'armée de terre préfère ensuite l'un des siens pour le plus haut poste...) de l'arme Service en 1919, il influence toute une génération de futurs officiers qui servent ensuite durant la seconde guerre mondiale. 

   Ses théories portent à la fois sur les transformations stratégiques provoquées par l'invention de l'aéroplane et sur des questions de tactique, domaine où son expérience pendant la première guerre mondiale lui est précieuse. Sa doctrine apparait dans de nombreux articles et dans plusieurs ouvrages consacrés à l'aéronautique, parmi lesquels On Air Force (1921), Winged Défense (1925) et America, Air Power and the Pacific. Comme DOUHET, MITCHELL fait une synthèse cohérente des nombreuses théories sur la guerre aérienne qui émergent à cette époque. S'il n'est pas considéré comme le meilleur stratégiste en la matière, son activisme et sa propagande est bien plus efficace que ceux de ses "collègues" en Europe. 

Visionnaire, il sait anticiper l'impact de l'aéronautique sur la société en général et est l'un des premiers à voir se profiler la menace japonaise. Sa passion exaltée pour l'aérien, compréhensible à une époque où le scepticisme ambiant et les intérêts des autres armes dominent, le pousse à affirmer que l'aviation devrait réduire les autres armes  à un rôle auxiliaire. Par certains côtés, c'est un idéaliste qui voit dans l'aéronautique une instrument du progrès technique, mais aussi un moyen de faire progresser l'humanité tout entière. Cet idéalisme est curieusement partagé (par myopie et par méconnaissance de la dynamique des progrès techniques...) par de nombreux initiateurs de nouvelles armes depuis le XVIIIème siècle, la figure de Alfred NOBEL étant emblématique à cet égard... 

Sa foi dans la technique, autre trait de ces inventeurs de génie myopes quant aux conséquences de leurs inventions, lui fait commettre l'erreur de croire que l'avion va transformer complètement toutes les données politico-stratégiques - au même moment, les pionniers de la mécanisation, comme l'Anglais FULLER, sont tout aussi persuadés que l'avenir de la guerre réside dans le char motorisé. 

    Adepte de l'offensive, convaincu de la nécessité du développement d'une nouvelle arme autonome, partisan des bombardements massifs démoralisants des populations entières,  il ne commet toutefois pas l'erreur de DOUHET de préconiser un seul type d'appareil. Plus à l'aise dans le domaine technique que dans la stratégie, William MITCHELL préconise une coopération plus complexe entre forces armées différentes, et opte pour trois sortes d'avion de combat : chasseur, bombardier et attaquant au sol ou avec les navires opérant eux-mêmes de concert. Comme pour les avions destinés à l'attaque, chaque bombardier doit être appuyer par deux chasseurs. 

     Nombre d'écrivains militaires américaines, partisans de la puissance aérienne comme premier élément de l'organisation militaire, ont considéré la défense de leur continent comme la préoccupation militaire primordiale de leur pays. MITCHELL n'accepta jamais de pareilles restrictions et il chercha avant tout à analyser en termes généraux l'application de la puissance aérienne, avec un soutien minimum des forces de surface. Inlassablement, il défendit les routes aériennes arctiques entre les continents qui ont récemment (au milieu des années 1940) éveillé un vif intérêt dans le public et qui ont contribué, dans une grande mesure, au remplacement des cartes Mercator par les cartes à projection polaire. Il insista sans relâche sur la valeur que représentait une route transatlantique par le Groenland et l'Islande et sur ses possibilités d'utilisation d'un point de vue militaire, de même qu'il défendit, pour les mêmes raisons, les routes aériennes entre les Etats-Unis et l'Asie passant par l'Alaska et la Sibérie ou la par la chaîne des îles Aléoutiennes et Kouriles (point de friction avec l'URSS...). Tout au début de sa carrière militaire, il considérait déjà l'Alaska comme la clé de la suprématie militaire dans le Pacifique ; l'apparition de l'avion et sa puissance toujours plus grande confirmèrent ses convictions sur ce point. C'est à l'époque où le général MITCHELL était chef-adjoint de l'aviation militaire qu'un escadron de trois appareils, lancé autour du monde, traversa le Pacifique et l'Atlantique par la route jalonnée d'îles qu'il avait préconisée parce qu'elle représentait un avantage pour les Etats-unis et une menace pour leur sécurité. La ligne aérienne via le Groenland et l'Islande est aujourd'hui en service. L'installation des Japonais dans les îles Aléoutiennes à l'été 1942, où aucune base n'avait été établie en temps de paix, est une remarquable confirmation des prévisions de MITTCHEL sur les événements à venir, quoique l'opération semble avoir nécessité la participation d'un grand nombre de navires et d'être moins attachée aux objectifs aériens qu'il ne l'avait imaginé.

Nombre de ses prédictions se sont révélées justes. D'autres se réaliseront dans les prochaines années (l'article date de 1943...). Mais une grande partie des progrès techniques qui lui semblaient poindre à l'horizon ou même imminents à l'époque où il écrivait, sont encore loin, vingt ans après et malgré les études intensives entreprises, de se concrétiser (les concurrences entre armes ont en fait une influence certaine sur la vitesse de développement des différentes techniques...). Le général MITCHELL était extrêmement imaginatif, du point de vue technique comme tactique. Ce fut un créateur et il supportait difficilement les obstacles, mêmes réels et tenaces. D'avantage encore que DOUHET, il sut prévoir l'orientation des transformations futures, amis son optimisme souvent excessif sur la rapidité de cette évolution le rendit vulnérable, et le priva de certains de ses partisans. (Edward WARNER).

Alfred HUXLEY, Billy Mitchell : Crusader for Air Power, New Tork, 1964. Edouard WARNER, Douhet, Mittchell, Seversky : les théoriciens de la guerre aérien, dans Les Maitres de la stratégie, tome 2, Sous la direction de Edward Mead EARLE, Bibliothèque Berger-Levraut, 1982. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, Perrin, tempus, 2016. Extrait de Winged Defence. The Development and Possibilities of Modern Air Power-economic and military, New York et Londres, GP Putnam's Sons, 1925, Traduction de Catherine Ten SARKISSIAN, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990. Serge GADAL, Théories américaines du bombardement stratégique (1917-1945), Astrée, 2015.

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29 août 2017 2 29 /08 /août /2017 12:37

   Le général italien Giulio DOUHET est considéré comme l'un des principaux théoriciens de la guerre aérienne. Contemporain de l'Américain William MITCHELL et du Britannique Sir Hugh TRENCHARD, il se fait l'avocat du bombardement aérien à basse altitude. C'est l'un des premiers théoriciens de la guerre aérienne et l'un des plus influents jusqu'à encore aujourd'hui. Sa vision de la guerre aérienne a un impact important sur le développement de la stratégie de l'entre-deux-guerres et notamment l'état-major des Etats-Unis, durant la seconde guerre mondiale, s'inspire de ses travaux.

    Après des études à l'Académie militaire de Modène, il étudie les sciences à l'Ecole polytechnique de Turin, et est affecté à l'état-major où il poursuit des recherches dans divers domaines de la technologie de l'automobile, de la mécanique et de la chimie. Dès les premiers vols d'aéroplanes, il perçoit ses possibilités militaires et discute déjà en 1909 de la "maitrise de l'air".

Commandant le bataillon aéronautique de l'armée italienne en 1913, il publie son premier ouvrage sur la tactique de guerre aérienne, Règles sur l'utilisation de l'aéroplane en guerre, qui n'est pas pris au sérieux par le commandement ni par le gouvernement italiens. Ses appels à constituer une aviation militaire restent sans effets et de plus, ses critiques sur la conduite de la guerre du Gouvernement lui valent la cour martiale et la prison entre 1915 et 1917. Après le désastre de la bataille de Caporetto, il est libéré mais il est trop tard pour construire une armée de l'air. Il quitte l'armée en 1918, même s'il est réhabilité et qu'on reconnait la justesse de ses analyses. 

Plutôt que de poursuivre une carrière militaire, il préfère oeuvre pour ses idées, même s'il est affecté à la commission générale de l'Aéronautique. C'est ainsi qu'il écrit son oeuvre maitresse, La Maitrise de l'Air (Il domino dell'arte) en 1921, qu'il révise pour une seconde édition en 1926, et qui est traduit dans la plupart des langues européennes au début des années 1930. En France, il sort en 1932 et fait l'objet d'un certain nombre d'études, dont l'une d'entre elle, celle de Paul VAULTHIER (1935) est préfacée par le Maréchal PÉTAIN. 

      Sur le plan de la technique aéronautique, ainsi que dans le domaine de la tactique, Giulio DOUHET est moins original que d'autres théoriciens de la guerre aérienne de cette époque, en particulier en regard des travaux de l'Américain William MITCHELL. Mais il se montre supérieur à ses contemporains dans sa perception de l'enjeu stratégique créé par l'intention de l'aéroplane. Pour lui, la dimension psychologique de la guerre est une composante essentielle des conflits armés contemporains. Mieux que n'importe quel instrument, l'aviation permet de saper le moral et la volonté de défense et de résistance des populations civiles. C'est pourquoi la guerre aérienne devient l'élément principal de toute la stratégie. L'invention de l'aéroplane représente une percée militaire - on est beaucoup dans l'entre-deux-guerres à la recherche de l'arme absolue - dont l'impact dans toute l'histoire de la guerre surpasse toutes les autres innovations. L'avion transforme toutes les données stratégiques. Qui possède la maitrise du ciel acquiert la victoire. Cette maitrise est non seulement nécessaire mais suffisante pour s'assurer la sauvegarde de son territoire. Sans elle, la défaite menace. 

La stratégie de DOUHET comprend deux phases : la maitrise des airs, puis son exploitation, une fois celle-ci obtenue. Il se montre sceptique quant à l'efficacité des systèmes de défense anti-aériens et la seule défense réside dans la maitrise des airs. Il s'ensuit que la nature de la stratégie aérienne est exclusivement offensive et devient l'instrument principal de la stratégie globale d'anéantissement qu'il préconise. Sa vision de la stratégie confond défensive et offensive, la première devenant tributaire de la seconde. Le rôle défensif de l'armée est tenu par les forces de surface dont le but est d'empêcher l'ennemi d'avancer ; les forces aériennes assurent le reste. Dans le cadre de la notion de guerre "totale" à la mode dans l'entre-deux-guerres, il donne à sa stratégie offensive l'objectif de détruire rapidement à la fois les cibles militaires et civiles. Sa guerre offensive se résume à trois objectifs :

- la paralysie au sol de la force aérienne de l'adversaire ;

- la destruction de ses centres de production aéronautiques et industriels ;

- l'anéantissement de la volonté populaire de résistance par les bombardements massifs des populations civiles.

    Au cours de la Seconde guerre mondiale, le premier objectif fut atteint - destruction d'avions au sol. L'importance attribuée par DOUHET aux bombardements des cibles industrielles ne cesse de croitre tout au long de la guerre, des deux côtés à la fois. Et cet élément fait toujours partie de la stratégie contemporaine comme en témoignent les événements de la guerre du Golfe de 1991. En revanche, les bombardements stratégiques de populations civiles semblent avoir, en pratique, provoqué des réactions inverses  celles prévues par DOUHET, et d'autres après lui.

   La tactique du combat aérien développée par DOUHET reflète sa doctrine stratégique : étant donné le caractère offensif de la guerre moderne et de l'aviation, l'avion doit être conçu en priorité pour l'attaque. Pour économiser temps, argent et énergie (pour la formation des servants des avions par exemple), l'avion de combat doit être con!u en priorité pour l'attaque. Du coup, la construire de certains types d'avions est à proscrire. DOUHET préconise, mais il est beaucoup moins suivi de nos jours sur ce point, un seul appareil polyvalent, capable de se défendre contre une attaque aérienne, de prendre en chasse l'aviation adverse et principalement de bombarder les cibles ennemies. Cela donne lieu pendant la seconde guerre mondiale à la construire par les Etats-Unis de super-forteresses très armées. Mais après 1945, les états-majors tirent d'autres conclusions de leurs analyses, ces bombardiers étant encore trop vulnérables à la chasse adverse. Conscient de l'imprécision des bombardements, DOUHET préconise des lâchers imposants de bombes causant les plus grandes destructions au sol, pour avoir des chances d'atteindre les objectifs. Mais outre les erreurs d'appréciation des distances et des ventes, et d'orientations dans les airs, faisant bombarder des cibles amies, les destructions au sol touchent plus les populations civiles que les installations stratégiques. Du coup, et surtout au vu du développement de l'arme nucléaire, cette vision des choses est progressivement abandonnée au profit de la recherche de la précision des tirs.    

       DOUHET consacre beaucoup d'énergie à convaincre les autorités civiles et militaires de la nécessité doublement, d'avoir une aviation comme arme autonome, et d'avoir ce type type d'appareil. Il est entendu par son gouvernement, sous MUSSOLINI, qui voit là une voie pour compenser la faiblesse de son armée de terre et de sa marine, mais ce dernier n'a pas le temps  ni l'énergie de mettre en oeuvre la stratégie préconisée par DOUHET. 

     En fin de compte, en ce qui concerne sa contribution pérenne à la stratégie aérienne, la grande majorité des stratégistes lui reproche après le second conflit mondial son décalage par rapport aux potentialités techniques existantes, son évaluation toute théorique des effets des bombardements, sa sous-estimation de l'efficacité de la défense aérienne,etc. L'apparition de l'arme nucléaire pourtant réévalue la vision douhétienne d'une guerre intégrale, surtotale, ne distinguant plus entre espace militaire et espace civil, et faisant reposer la dissuasion sur la capacité de frappe ai coeur des forces vives de l'adversaire (ce que DOUHET avait déjà théorisé dans un roman paru en 1919, voir la revue Etudes polémologiques, n°25-26, 1982). Les livres de DOUHET ont été beaucoup et parfois mal lus. ses prévisions ont souvent échoué. Produit de la fascination technique et du traumatisme de la première guerre mondiale, il demeure partout l'une des figures les plus symboliques du siècle, l'un des plus impressionnants prophètes de la guerre moderne. (Dominique DAVID).

     

      Dans son livre La Maitrise de l'air, on peut lire :

   "Avoir la maitrise du ciel signifie être dans une position qui permet d'empêcher l'ennemi de voler tout en en gardant soi-même la possibilité. Il existe déjà des avions pouvant transporter des charges de bombes relativement lourdes, et la construction d'un nombre suffisant de ces appareils pour la défense nationale ne demanderait pas de moyens exceptionnels. On produit déjà les éléments actifs des bombes et des projectiles, explosifs, incendiaires et gaz toxiques. Il est aisé d'organiser une flotte aérienne capable de lâcher des centaines de bombes de ce type. De ce fait, la force de frappe et l'amplitude des offensives aériennes, considérées du point de vue de leur importance soit matérielle, soit morale, sont beaucoup plus efficaces que celles de toute autre offensive connue aujourd'hui.

Un pays qui a la maitrise du ciel est en mesure de protéger son propre territoire d'une attaque aérienne de l'ennemi et même de mettre un terme à ses actions annexes en appui de ses opérations sur mer et sur terre, le laissant dans l'incapacité de faire quoi que ce soit d'important. De telles actions offensives peuvent non seulement couper de leur base opérationnelle l'armée de terre et la marine d'un adversaire, mais elles peuvent également bombarder l'intérieur du pays ennemi en y faisant des ravages capables de ruiner la résistance physique et morale de la population.

Tout cela est possible, non pas dans un avenir lointain, mais d'ores et déjà. Et le fait que cette possibilité existe revient à faire savoir à qui veut l'entendre qu'avoir la maitrise du ciel, c'est avoir la victoire. Sans cette maitrise, c'est la défaite qui menace, et les termes qu'il plaira au vainqueur d'imposer.

Il y a douze ans, lorsque les premiers aéroplanes ont fait leurs premiers sauts de puce au-dessus des champs - c'est à peine si aujourd'hui on pourrait appeler cela voler -, j'ai commencé à souligner l'importance de la maîtrise du ciel. Depuis cette époque, j'ai fait ce que j'ai pu pour attirer l'attention sur cette nouvelle forme de guerre. j'ai annoncé que l'aéroplane serait le frère cadet de l'armée de terre et de la marine. J'ai annoncé qu'un jour viendrait où des milliers d'avions militaires sillonneraient les cieux sous l'autorité d'un ministère de l'Air. J'ai annoncé que le dirigeable et autres appareils plus légers que l'air disparaitraient devant la supériorité de l'avion. Et tout ce que j'ai prédit depuis 1909 s'est réalisé. (...)

Voici ce que j'ai à dire : dans les préparatifs de défense nationale, nous devons suivre une voie totalement nouvelle parce que la nature des guerres à venir sera entièrement différente de celle des guerres de jadis. S'accrocher au passé ne nous enseignera donc rien d'utile pour l'avenir, car cet avenir sera radicalement différent de tout ce qui s'est produit précédemment, et il faut l'aborder sous un nouvel angle." Traduction de Catherine Ter SARKISSIAN.

 

      Dans l'ouvrage du Général FORGET, Puissance aérienne et stratégies, on trouve une opinion nuancée de l'apport de Giulio DOUHET en stratégie.

"Douhet, écrit-il, beaucoup en parlent. Peu l'ont lu. Beaucoup se contentent des caricatures nées des exagérations de ses thèses. Celles-ci présentaient pourtant des aspects très intéressants. (...) La thèse (prédominance du bombardement lourd) était intéressante car elle mettait un évidence à la fois la spécificité de l'arme aérienne, le préalable de l'acquisition de la supériorité aérienne, le respect de concentration des forces, la recherche indispensable de la surprise, l'aptitude aux réactions immédiates, lointaines et rapides, ainsi que sa vocation offensive, notamment contre les voies de communication.

Douhet eu également le mérite de souligner le rôle éminent de l'aviation de reconnaissance, une aviation qui devait être dotée, selon lui, d'appareils très rapides, non armés, monoplaces équipés de moyens de transmissions élaborés. La vision sur ce point était remarquable. Elle ne saurait être démentie aujourd'hui.

Douhet a cependant affaibli sa thèse par ses exagérations et aussi ses erreurs. Il s'est en effet trompé à la fois sur le rôle de l'aviation de chasse et sur celui de la défense antiaérienne. Il a minimisé ces rôles au point de préconiser la suppression de ces deux subdivisions d'armes. Il a gravement surestimé en revanche les capacités de pénétration des bombardiers - ou, ce qui revient au même, sous-estimé l'efficacité des défenses aériennes - en niant la nécessité de disposer de chasseurs d'escorte. Il s'en enfin lourdement trompé, comme beaucoup de stratèges à l'époque, quant aux effets des bombardements stratégiques sur le moral et la volonté de résistance des populations et des combattants. Cette surestimation a été telle que Douhet en est venu à réduire le rôle des forces terrestres et navales à celui de simples forces supplétives en attendant que l'offensive aérienne produise ses effets. Dans la théorie de Douhet, notons aussi que l'aviation tactique n'avait pas sa place. Tout cela n'a pas évidemment facilité les relations entre les partisans d'armées de l'air "indépendantes" et les deux autres armées.

Finalement, pour Douhet, la puissance aérienne était le facteur clé "unique" de toute stratégie. Stratégie aérienne et stratégie militaire en venaient à se confondre. Douhet n'eut raison qu'une seule fois dans l'histoire. Ce fut en août 1945, Hiroshima et Nagasaki... (encore que, pour nous et presque toute l'historiographie sur l'événement, cela reste douteux pour l'issue de la guerre..., mais pas pour les états-majors des armées de l'air, désireux de faire "avancer leur cause"...). On ne saurait cependant justifier une théorie par ce cas d'exception.

Il convient certes de ne pas exagérer l'influence de Douhet sur la doctrine de l'époque. Il faut quand même constater que bien des stratégies aériennes appliquées pendant le deuxième conflit mondial relevaient d'idées "à la Douhet", même si leurs concepteurs ne se sont pas directement inspirés du général italien et ont oeuvré selon leurs idées et convictions propres."

 

Giulio DOUHET, La Maitrise de l'air, Rome, 1921. Edition française en 2007, traduction de Jean ROMEYER ; La guerre de l'air, Editions du Journal des Ailes, 1932 ; 

Extrait de La Maitrise de l'air, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Des origines au nucléaire, Sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990. Dominique DAVID, Giulio Douhet, dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de la stratégie, éditions Perrin, tempus, 2016. Edward WARNER, Douhet, Mitchell, Severski : les théories de la guerre aérienne, Sous la direction de Edward Mead Earle, dans Les Maitres de la stratégie, tome 2, Flammarion, 1980, 1987. Les thèses du Général Douhet et la doctrine française, Stratégique, 1996. Général FORGET, Puissance aérienne et stratégies, Economica, 2001.

 

Complété le 26 septembre 2017.

     

 

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