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29 août 2017 2 29 /08 /août /2017 09:23

     Avant tous les développements modernes et contemporains sur l'expérience esthétique, des auteurs depuis l'Antiquité ont tenté de rendre intelligible les relations entre l'oeuvre belle et l'harmonie nécessaire ou indispensable à la vie en collectivité. L'explication par PLATON ou PLOTIN des oeuvres, supposant l'identification des qualités principales propres à chacune d'entre elles, prétendait rendre raison des moyens de l'artiste, et l'esthéticien en venait à légiférer tant sur la production que sur l'appréciation de l'objet d'art. On ne se rend peut-être pas compte de nos jours de la puissance sociale que procurait alors cette sorte de législation,  à l'heure où le beau se réduit à l'agrément ou à l'"entertainment", mais aux époques reculées où la définition du beau a à voir fortement avec la religion et la politique, le pouvoir de désignation de ce qui est beau ou pas possédait un fort impact sur les esprits, jusqu'au quotidien. 

    Daniel CHARLES (1935-2008), musicien, musicologue et philosophe français indique bien que l'esthétique comme discipline devient autonome précisément au moment où la qualification de l'objet passe au second plan. "A l'idée rectrice du Beau absolu se substitue progressivement le thème d'un jugement du goût relatif au sujet. Car ce qui permet la beauté réside dans l'objet, sans cependant se laisser déterminer comme telle ou telle caractéristique de cet objet, à ce moment l'attitude que l'on adopte à son égard importe plus que tout le reste : l'être de l'objet renvoie au sujet, l'esthétique thématise le vécu. De l'âge dogmatique, l'esthétique passait à l'étape critique : et elle n'a de cesse, à l'époque moderne, qu'elle n'ait accompli jusqu'au bout la critique et parachevé la besogne de Kant."

    Cet auteur s'inspire fortement de Jean GRENIER (1898-1971), philosophe et écrivain français, (L'art et ses problèmes) dans sa vision globale de l'histoire de l'esthétique. "Mais, si l'intelligible, écrit-il, en vient à être visé comme dépendant du senti ou du perçu, l'esthétique ne peut se targuer de découvrir les règles de l'art que dans la mesure où elle réduit la normativité à n'être plus que la justification idéologique de tel ou tel goût. Ainsi l'esthétique, de science du Beau idéal, en vient elle-même à capituler devant la pure et simple sensation, et à la limite elle se contenterait, à notre époque, de compiler "le catalogue des sensations produites par des objets". Mais l'idée même d'un tel catalogue "entraine à poser des problèmes brûlants : quelle différence y-a-t-il entre des objets (si vraiment il n'y a plus de jugement de valeur) et des oeuvres? Peut-on parler d'objets esthétiques à la place d'oeuvres d'art? En quoi consistent ces sortes d'objets? Faut-il y inclure les reproductions, les esquisses, les photographies et même les faux? Les nouvelles techniques, les nouveaux instruments doivent-ils être regardés comme étant du ressort de l'esthétique? Et que penser des matières brutes? Peuvent-elles donner naissance à un art brut?" Ce genre de réflexions est éclairé par exemple par l'habitude de cataloguer art tout objet à partir du moment où il est présenté d'une certaine manière (éclairage, disposition par rapport au visiteur...), même si cet objet relève du quotidien ou de l'industrie... "Finalement, poursuit-il, après la crise la plus grave de son histoire, ne peut-on pas conclure à un renouveau possible de l'esthétique? Alors même que l'objet semble avoir pris la place du sujet, ne l'a-t-il pas fait grâce à une importance inattendue du sujet qui pose des décrets en faisant semblant de constater? Dans ce cas, on pourrait reprendre la parole de (Frédéric) Mistral (1830-1914), lexicographe français de la langue d'oc, à propos de la langue provençale : "On dit qu'elle est morte et moi je dis qu'elle est vivante". Reste à savoir si le "renouveau" de l'esthétique que constate Jean Grenier est bien lié à la réaffirmation de ce que les philosophes appellent subjectivité. Ne faut-il pas aller plus loin, et se demander si l'art d'aujourd'hui, dans son inspiration la plus profonde, est encore justiciable d'une problématique axée sur la qualité des catégories du sujet et de l'objet? Il se pourrait que les artistes forcent les philosophes à renouveler leurs concepts... L'esthétique, du coup, redevient la discipline de pointe qu'elle était pour Baumgarten, mais dans un sens tout-fait différent. Que l'objet puisse passer pour beau, cela cesse en effet de renvoyer au (bon) vouloir d'un sujet : il faut un lien beaucoup plus secret, celui de l'homme avec la Terre."

   Ouvrant son chapitre sur la Grèce, Daniel CHARLES peint un registre où les auteurs (qui nous sont parvenus...) dressent un tableau du monde où soit existe dans la nature déjà une certaine correspondance entre les catégories Beau/Laid, Vrai/Faux, Bien/mal, soit il faut s'efforcer de la réaliser. Il est vrai qu'une certaine confusion chronologique et une certaine difficulté d'attribution de notions à des auteurs (à qui souvent on les prête souvent pour mieux les combattre...), ne facilite pas les mises en perspective...

      "Ce n'est pas uniquement, écrit-il, de façon métaphysique, comme le veut Platon, qu'il convient d'interpréter la foule homérique selon laquelle "l'Océan est le père des choses". Cette première grande affirmation du Devenir a aussi valeur d'esthétique. Elle renvoie en effet à l'élément liquide, archétype de ce miroitement éblouissant qu'est, pour Homère, le Beau. Car le poète ne nous propose pas vraiment une réflexion de l'artiste sur sa création : tout au plus nous apprend-t-il que, la mémoire lui faisant défaut, force lui est de solliciter l'inspiration divine : en sorte que l'essentiel de son originalité réside dans la technique qu'il a su se donner. Mais il est sensible, en contrepartie, à la splendeur de ce qui apparait. Beauté de la mer, de l'eau ; mais aussi du corps, du geste ; de la générosité, de la bonté. La vérité sur les hommes et les dieux n'est-t-elle pas, d'abord, l'éclat du visible?

Hésiode, à son tour, exalte l'ondulation indéfiniment recommencée, le fluide et le féminin ; la beauté est, à ses yeux, totalité et immédiateté. Mais il faut découper les diverses qualités du réel : à la beauté visible (et invisible) s'oppose l'utile (dans lequel sont à distinguer la fin et les moyens).

A l'opposé de ce qu'enseignent Homère et Hésiode, le Beau peut être dit invisible - c'est-à-cire qu'il existe, en supplément, une beauté morale (Sappo), que le poète est un prophète (Pindare), qu'il fait exalter (au dire des tragiques) le scintillement sombre de la mort : cela dénote que le Beau peut s'enfuir du monde. On le saisit là où il se cache : beauté voilée, métaphysique - touchant  au Bien et au Bon, à l'obscur ou à la clarté de l'origine - et non pas seulement à l'utile.

Tel est bien le sens  de l'affirmation pythagoricienne, selon laquelle une harmonie caché régit tout ce qui est. Ecoutons Homère : n'est-ce pas la musique des sphères qu'il évoque par le chant des sirènes? Le Beau ne serait-il pas ce qui accorde, en profondeur, les divergences? Telle est l'harmonie d'Héraclite. Mais alors, l'art devrait s'efforcer d'imiter les rapports - secrets - de l'Un et du multiple, la texture et la substructure du réel ; il aurait vertu médicale (et donc morale) de catharsis.

A ce dualisme pythagoricien (et héracléticien) du voiler et du dévoiler répond la doctrine éléate. L'Être est lisse, sans partage ; il n'y a pas lieu de le scinder. Mais si l'Être est un, comment - chez Parménide le premier - le poète pourra t-il énoncer plus, et autre chose, que ce qui, précisément, est? Comment admettre, après le chant de la Vérité, celui de l'Opinion? De que droit Homère et Hésiode ont-ils attribué aux dieux le vol ou l'adultère? De telles questions trouveraient réponse si l'on s'avisait que la contradiction n'est qu'apparente : d'où le thème de l'algéroise de toute poésie. La façon qu'a le poète de dire l'Être, c'est l'allusion.

L'allusion ou l'illusion? Pourquoi le poète s'arrogerait-il le pouvoir de dévoiler la carcasse - mathématique, ontologique - de ce qui est? Pythagoriciens et éléates ont en commun d'être insupportablement édifiants ; les sophistes vont récuser à la fois l'allégorisme et la catharsis. Il n'existe pas plus, à les entendre, de Beauté en soi ou d'Être que de valeur thérapeutique de la musique ou de l'art en général. Ce qui importe, c'est part de persuader, c'est-à-dire de tromper ; le seul critère esthétique est l'événement, l'occasion. Pour le relativisme opportuniste d'un Protagoras seule compte l'interprétation d'un savoir, d'une sagesse ; et encore moins de le prendre comme médication. Ce qu'il est, au fond, c'est "doux mal" (Gorgias, Eloge d'Hélène) ; en l'occurence, une maladie, une faiblesse, préférable - après tout - à la platitude de la normalité, mais qui ne tranche pas qualitativement sur cette dernière. Ne conservons pas ces distinctions captieuses : l'être et l'apparaitre, l'harmonie voilée et son dévoilement ; renvoyons Héraclite et Parménide dos à dos : "L'Être reste obscur s'il ne coïncide pas avec l'apparence ; l'apparence est inconsistante si elle ne coïncide pas avec l'être" (Gorgias)."

   On peut ne pas être d'accord avec cette présentation globale, d'autant qu'il est parfois difficile de démêler ce que l'un a dit de l'autre et ce qu'il a dit réellement, et la rareté relative des sources autorise peu de restituer quoi que ce soit à qui que ce soit. Ce qui importe sans doute plus, ce sont plus les idées que leurs auteurs. Mais ce que l'on ne peut nier, c'est que ces idées, outre qu'elles influencent ensuite beaucoup d'autres et après l'Antiquité, selon les écrits disponibles, restent "actuelles". Ceux qui pensent que toutes ces réflexions sur le Beau, le Bien, le Vrai ne sont que du vent, devraient regarder du côté de leur propre quotidien et de leur propre société. L'envahissement de la publicité, le triomphe de l'apparence sur la réalité des êtres et des choses, la déformation constante de la réalité par la production extensive de "représentations" de toutes sortes, jusqu'à la déformation de cette réalité, à des fins commerciales ou politiques, se trouvent bien en résonance avec les diverses falsifications historiques des différents pouvoirs (politiques, religieux, financiers) en place depuis des centaines d'années. La production de Beau pour camoufler un Vrai ou un Bien, ou encore pour transformer le Faux en Vrai et le mal en Bien est une constante dans l'histoire de l'humanité, qu'il "bénéficie" ou non de l'apport culturel grec ancien.  Le retour sur le réel, par-delà tous les écrans qu'on interposent entre les gens et les réalités, est bien facilité par la lecture des Anciens.

    Poursuivant son exposé sur l'histoire de l'esthétique, Daniel CHARLES écrit que "toutes les polémiques qui précèdent (?) Platon, et jusqu'à un certain point l'esthétique de Platon lui-même, s'éclairent si l'on garde à l'esprit l'acuité de cette lutte entre moralistes et immoraliste. Tel est le combat que mène Socrate, partisan de la morale et de l'utilité dans l'art - raillé copieusement par Aristophane, lui-même héritier du rationalisme des sophistes - contre tout hédonisme mal compris. ne faut-il pas, demande Socrate, rapprocher l'art de la philosophie - celle-ci étant la plus haute musique (Platon, Phédon)? Or Platon commence par s'identifier à Socrate ; et c'est au nom de l'opposition de l'être et du paraître que l'hippies majeur condamne les principales thèses sophistiques : l'occasion ne livre jamais que le faux-semblant ; il faut se détourner de l'idée d'un art essentiellement pathologique comme de l'idée que cette pathologie est superficielle. Au contraire, pour Platon, l'art est magique, d'une magie qui délivre de toute superficialité ; il est folie, délire (Phèdre), mais en cela il nous ravit dans un ailleurs, dans un au-delà, dans le domaine des essences. Loin de résider exclusivement dans l'objet, dans le visible, le Beau est, en soi, condition de la splendeur du visible, et, à ce titre, l'idéal dont l'artiste doit se rapprocher ; d'où le thème de la mimerais. De la beauté des corps à celle des âmes, de celle des âmes à celle de l'idée, il y a une progression, qu'énoncent les texte de l'hippies majeur et du Phèdre et que ramasse la dialectique du Banquet et de la République ; mais il faut noter que l'idée du Beau est seule à resplendir dans le sensible ; seule capable de séduire directement, elle est distincte des autres idées. D'où la complexité de l'esthétique platonicienne. Car, d'un côté, l'art ne peut être que second par rapport au Vrai ou au Bien et le Beau est en désaccord avec le Vrai et le Bien, puisqu'il apparait dans le sensible : pourtant, ce désaccord en heureux, et le Beau rejoint le Vrai parce qu'il révèle ou désigne l'Être au sein du sensible ; et l'art, s'il peut et doit être condamné, en ce qui l'imitation des idées telle qu'il accomplit est toujours de second ordre, mérite cependant d'être pris en considération en ce qu'il est médiation : par lui s'articule la différence entre sensible et non-sensible.

Ce dernier point, continue notre auteur, explique la souplesse des jugements que Platon a successivement portés sur l'art : souvent sévère, il s'adoucit jusqu'à suggérer, dans Les Lois, que l'art n'est qu'un divertissement inoffensif. De même, il faut souligner l'incertitude dans laquelle se trouve Platon sur le bien-fondé de la théorie des Idées : dans la première partie du Parménide, il s'interroge sur l'opportunité de parler d'idées à propos des choses laides ; c'est seulement à propos des choses belles que le mot avait jusqu'ici été prononcé. Il est clair que c'est alors toute la question des rapports du sensible et de l'intelligible, du Devenir et de l'Être, c'est-à-dire de la participation, qui se trouve posé à nouveau."

   Luc BRISSON et Jean-François PRADEAU détaillent ce que PLATON entend par Beau. "Le beau, écrivent-ils, est probablement la notion platonicienne dont le champ d'extension est le plus vaste ; il existe de beaux discours, de beaux objets, de beaux corps, de belles pensées et de belles actions. Cette diversité d'usage tient au fait que le beau, objet de cette passion que l'on nomme amour, hisse l'âme du sensible à l'intelligible. C'est par amour que l'on désire et découvre des choses de plus en plus belles.

Du point de vue de la sensation, l'adjectif kalon désigne tout ce qui est harmonieux, c'est-à-dire tout ce dont les parties ne sont pas associées de manière effrayante ou ridicule. On dira pour cette raison de l'objet de l'amour, un homme ou une femme par exemple, qu'il est beau. Ce qui est beau procure du plaisir à qui le regarde ou le touche, un plaisir esthétique ou érotique (Philèbe).

Du point de vue éthique ou politique de la conduite, l'adjectif kalon est couramment employé pour désigner ce qui est moralement convenable, ce que la situation exige. Dans le Banquet, Pausanias remarque : "Prise en elle-même, une action n'est ni belle ni honteuse. Par exemple, ce que, pour l'heure, nous sommes en train de faire, boire, chanter, converser, rien de tout cela n'est en soi une belle action ; mais c'est dans la façon d'accomplir cette action que réside telle ou telle qualification. Lorsqu'elle est accomplie avec beauté (kalos) et rectitude (orthos), cette action devient belle (kalon), et lorsque la même action est accomplie sans rectitude, elle devient honteuse (aiskhron)" L'essentiel de la morale traditionnelle se retrouve dans ces deux phrases, où kalon, le beau se trouve opposé à aiskhron, qui signifie à la fois laid (physiquement) et honteux (moralement). C'est pourquoi la belle chose est aussi, indistinctement, la chose bonne, plaisante et avantageuse ; la beauté est une forme de bonté, elle est un bien avantageux pour celui qui la perçoit ou mieux, qui l'accomplit (Alcibiade). C'est ce qu'exposent le grand Hippias et le Gorgias, qui qualifient également de beaux un corps, une couleur, une forme, une voix, une occupation, des connaissances et des lois, dans la mesure où chacun d'eux procure un plaisir et un avantage. Et c'est pour cette raison, finalement, que l'on peut donc identifier les belles choses aux bonnes choses ; le plaisir et l'avantage réel que produit la beauté contribuent plus que tout à la poursuite du bonheur.

La beauté n'est donc pas simplement un qualité de l'objet, mais elle peut qualifier la valeur morale d'un sujet qui aime ou fait de belles choses. Celui-ci devient "beau". Ou plus exactement, son âme (qui est le véritable sujet de la perception et de la conduite) devient belle. La beauté de l'âme consistera en la contemplation des plus belles choses qui soient, les formes intelligibles, et en l'accomplissement des plus belles choses dont elle est capable (les belles pensées et les beaux discours, Phèdre, Parménide). Ainsi s'explique l'importance de l'amour comme moyen d'accès de l'âme à l'intelligible, en un mouvement de remontée dont on trouve la description dans le Banquet et dans le Phèdre. La beauté du corps mène à celle de l'âme et la beauté de l'âme se trouve orientée vers cette Beauté dont elle ne constitue qu'une image imparfaite. Par degrés, ce sentiment universel et si puissant permet à l'âme de remonter du sensible vers l'intelligible et d'entrainer dans cette remontée tous ceux qui partagent le même sentiment. (...). Par l'intermédiaire de l'amour, l'âme passe de la connaissance du sensible à la connaissance de l'intelligible et change ainsi en quelque sorte de statut.

Si l'on ne peut soutenir que la forme du Beau et celle du Bien soient identiques, car ce sont deux Formes distinctes, on voit commences formes sont parentes et comment l'un conduit l'âme à l'autre. L'intervention de l'amour comme accès au Beau présente un intérêt tout particulier dans le contexte de la philosophie platonicienne : il s'agit de la seule passion qui puisse avoir pour objet à la fois le sensible et l'intelligible, pour lequel elle constitue un moyen d'accès incomparable. Le philosophe y trouve de ce fait sa véritable définition : c'est un amoureux."

 

    Jacques FOLLON, philosophe, enseignant et chercheur à l'Université catholique de Louvain, analyse l'idée du Beau dans l'oeuvre de PLATON. "Les conceptions de Platon (417-347) en matière d'art et de beauté, écrit-il, sont étroitement liées à sa théorie des Idées ou des Formes. On peut voir l'origine de cette théorie dans la recherche de définitions des vertus morales à laquelle Socrate avait consacré l'essentiel de son activité de philosophe après avoir renoncé à l'étude décevant de la philosophie de la nature des Présocratiques. C'est, en effet, ce que suggère Aristote dans un passage célèbre de sa Métaphysique."

"La définition universelle, poursuit-il, est celle qui donne le sens d'un prédicat lui-même universel, c'est-à-dire d'un prédicat convenant à tous les individus ou cas particuliers d'un même genre et exprimant de ce fait leur essence. Si Socrate cherchait de telles essences dans le domaine de la morale, c'est bien parce qu'il voulait faire de celle-ci une science et que, comme le dit Aristote, toute science est constituée de raisonnements (de "syllogismes") qui ont pour principes des essences. En effet, Socrate estimait qu'il est impossible de déterminer le caractère moral ou vertueux d'un comportement humain en se fondant sur les opinion courantes. Car celles-ci sont presque toujours subjectives, partiales et même contradictoires (donc "non scientifiques"), alors que les critères de l'agir moral ne sauraient être que "des normes objectives et universellement valables", c'est-à-dire précisément des essences. (...)."

D'après Platon, Socrate (que nous ne connaissons d'ailleurs pas autrement que dans les écrits de Platon..., eux-mêmes parfois vus sous la plume d'Aristote, réalité que l'on doit toujours avoir à l'esprit quand on étudie les écrits qui nous sont parvenus de l'Antiquité...) aurait appliqué la méthode du dialogue pour les vertus morales, comme le courage ou la tempérance, à des "valeurs" plus larges, telle justement la beauté. Laquelle était pour les Grecs une qualité indissociablement éthique et "esthétique". C'est à la recherche d'une définition de la beauté qu'est entièrement consacré le dialogue socratique Hippias majeur. Cette discussion aboutit d'ailleurs, comme les autres, à une impasse, mais montre toutefois ce que Socrate entend par la forme ou l'idée (ideos, idea) du beau : non pas telle ou telle chose belle particulière, si éclatante que soit sa beauté, mais "le beau en soi", qui par sa présence "orne toutes les autres choses et les fait paraitre belles", ou qui "bonne de la beauté à tout objet auquel il s'ajoute, pierre, bois, homme, dieu, action ou science quelles qu'elles soient" (Hippias majeur).

C'est sans doute chez les Pythagoriciens, note Jacques FOLLON, que PLATON trouve la preuve qu'il existe bel et bien des réalités parfaites et immuables, transcendant le monde empirique. Ces philosophes montrent l'existence de l'univers immuable et méta-empirique des objets mathématiques et ils pensent que cet univers communique au monde sensible tout ce qu'il comporte d'ordre et de régularité. C'est sous l'influence conjointe de SOCRATE, d'HÉRACLITE et des Pythagoriciens que PLATON développe sa théorie dans Le Banquet et dans Le Phèdre.

Ces deux oeuvres n'ont pas pour sujet principal le beau, mais l'amour. C'est à travers une discussion sur la nature de l'Éros (est-il vraiment beau?).

Dans le texte (Le Banquet), on voit apparaitre des formules, des phrases dans lesquelles on peut facilement substituer beau à bon, notamment dans des évocations précises (et physiologiques) de la sexualité. En fin de compte, il apparait que l'amour n'a pas pour objet la beauté comme telle, mais plutôt l'engendrement et l'enfantement dans la beauté. Platon conçoit l'homme fécond selon l'âme comme un individu attiré par des adolescents beaux, non seulement physiquement, mais aussi et surtout, moralement et spirituellement. Dans un univers mental où l'homosexualité n'est pas proscrite (mais parfois encouragée comme dans l'armée) mais souvent circonscrite à certains âges, la figure de l'amant est comparée parfois à la figure de l'éducateur moral. Dans cette discussion, toujours conduite sous forme de dialogue et ne perdant jamais de vue son objectif , la recherche de l'essence. "Il s'ensuit, écrit notre auteur, qu'on devient alors amoureux de tous les beaux corps et qu'on dédaigne désormais de n'en aimer qu'un seul. Sans doute cette beauté des beaux corps n'est-elle pas encore l'idée du beau proprement dite, laquelle n'aura plus rien de corporel, mais c'est déjà la forme universelle du beau sensible, qu'on obtient en éliminant de tous les beaux corps ce qui fait leur singularité, pour ne conserver que ce par quoi ils se ressemblent en tant qu'ils sont beaux." Ensuite, il faut prendre conscience que la beauté des âmes est supérieure à celle des corps, de sorte que, si l'on rencontre quelqu'un qui a, comme Socrate, une belle âme sans avoir la beauté corporelle, on saura s'en contenter. Et enfin des moeurs (du beau au bon), on passe aux sciences (du bon au bien), pour tenir leur beauté sous son regard. Cependant, le beau se confondant avec le bien, on peut ajouter que l'Idée du beau est identiquement l'idée du bien dont il est question dans les livres VI et VII de la République : l'idée du bien n'est rien de moins que la dialectique.

Dans le Phèdre, on retrouve le même cheminement, mais en insistant davantage sur le rôle privilégié de la Beauté dans le processus de réminiscence des Idées. En effet, écrit encore Jacques FOLLON, "alors que des Idées comme la Justice, la Sagesse, etc... "ne présentent aucun éclat dans leurs images d'ici-bas", la Beauté, elle, manifeste toute sa splendeur à même le monde sensible, puisqu'elle "a le privilège d'être ce qu'il y a de plus éclatant au regard et de plus digne d'être aimé". Dès lors, quand une âme qui a été récemment initiée aux choses de l'amour, ou qui n'a pas été corrompue par après, "voit un visage d'aspect divin, heureuse imitation de la Beauté, ou un corps qui offre quelque trait de la beauté idéale" elle sent les plumes repousser à ses ailes. Or, comme la percée des dents, ce processus est une succession d'irritations et de soulagements, c'est-à-dire de souffrances en l'absence de l'aimé et de joies ou de plaisirs en sa compagnie, et, quand il se trouve dans cet état, l'amoureux délaisse mère, frères et amis, de même qu'il néglige sa fortune et ne tient plus aucun compte des usages et des conventions sociales. C'est cet état d'âme que les hommes appellent Éros (amour), mais son nom véritable serait plutôt Ptéros (Ailé), car il a le pouvoir de nous donner des ailes (ptera). Certes, le type de personne susceptible de provoquer une telle passion dépend du tempérament de l'amoureux ; ainsi chez les meilleurs (les suiveurs de Zeus) les qualités qui la suscitent sont "le goût du savoir et le sens du commandement", tandis que les autres sont attirés par des dons différents. Mais dans tous les cas, l'amoureux cherche à faire de l'être qu'il idolâtre une image toujours plus fidèle du dieu dont ils sont l'un et l'autre les suiveurs, et cela en reproduisant "la conduite et la forme divines autant qu'il peut le faire"."

    Toute cette théorie des idées explique la position de PLATON à l'égard de la création artistique, position développée dans la République. Dans le livre X de la République, Socrate rejette fermement la poésie imitative. L'art n'est rien d'autre qu'une création d'illusions éloignées des choses, de leur essence. Il dénigre Homère par exemple, qui n'a même pas connu de son vivant la notoriété qu'il possède (du vivant de Socrate), qui ne doit l'illusion de leur connaissance qu'aux beaux mots et aux beaux rythmes.

Cette condamnation de l'art, spécialement de la poésie imitative, dans le livre X recoupe sur le plan métaphysique celle déjà portée au niveau moral et pédagogique dans les livres II et III. "Là, en effet, résume Jacques FOLLON, présentant le programme éducatif de l'Etat idéal, Socrate avait dit que, dès l'âge de raison, les enfants des deux classes supérieures (soldats et magistrats) y seront pris en charge par les pouvoirs publics, qui leur feront apprendre la gymnastique et la musique, afin de développer leur force et leur résistance physiques, ainsi que leur sens du rythme et de la beauté. Mais les modes et les instruments musicaux qui amollissent l'âme seront proscrits : tels les modes lydien et ionien d'une part, la flûte et la harpe d'autre part. On ne pratiquera donc que les modes et les instruments qui affermissent le caractère : modes dorien et phrygien d'un côté ; lyre, cithare et pipeau de l'autre. Les rythmes seront aussi rigoureusement sélectionnés. Enfin, et surtout, seront exclus de la cité les poètes qui font redouter la mort, ou qui donnent une image fausse et immorale des dieux, ou encore qui montrent les héros en train de se lamenter ou de rire, au lieu de souligner leur courage et leur vertu. Cette exclusion frappera au premier chef Homère et Hésiode, malgré tout le respect qui leur est dû. Cela dit, on notera que la condamnation platonicienne de l'art et de la poésie n'est pas totale, puisqu'une place importante dans l'éducation des gardiens et des magistrats est réservée à une musique et à une littérature d'inspiration martiale et de caractère édifiant. Plus tard, d'ailleurs, plus précisément dans le Sophiste, Platon distinguera deux formes de la technique de production d'images, appelée aussi "technique de l'imitation, à savoir celle de la copie et celle de l'illusion" Car, écrit PLATON, il y a bien deux sortes d'images : les unes, copies qui veulent reproduire exactement le modèle et les autres, où les artistes doivent fausser les proportions réelles pour créer une illusion. Il y a certainement chez PLATON des attaques déguisées contre des "confrères rivaux" car on devine que sont visés les sophistes. La création artistique est subordonnée en tout cas à l'idéal éducatif et politique de la Cité, de la Belle Cité. 

Luc BRISSON et Jean-François PRADEAU, Platon, dans Le Vocabulaire des Philosophes, tome 1, Ellipses, 2002. Daniel CHARLES, Esthétique - Histoire, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Jacques FOLLON, Platon : l'idée du beau, dans Esthétique et philosophie de l'art, Repères historiques et thématiques, L'atelier d'esthétique, De Boeck, 2014.

 

ARTUS

 

Complété le 21 septembre 2017.

 

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28 août 2017 1 28 /08 /août /2017 13:01

   Méconnu aujourd'hui du grand public et ignoré souvent par les spécialistes dans leurs écrits, le stratégie français Clément ADER, acharné de recherches aéronautiques, est l'un des tous premiers pionniers de l'aviation militaire. Après des recherches soutenues par le ministère de la Guerre, il se tourne vers la théorie, notamment la théorie de la guerre dans les airs, vers 1890.

   Il fait publier plusieurs ouvrages qui seront suivis par des yeux attentifs. Successivement, la Première Étape de l'aviation militaire en France (1907), L'Aviation militaire (1909), Avionnerie militaire. Pointage aérien (1912), puis après la première guerre mondiale, Les Vérités sur l'utilisation de l'aviation militaire avant et pendant la guerre (1919) trace des voies assez proches de DOUHET en Italie, de MITCHELL aux Etats-Unis et de TRENCHARD en Angleterre. 

   Passionné par tout ce qui touche à l'aviation militaire, aussi bien en matière de stratégie et de tactique que de technologie, il croit à l'avenir de l'avion qui va rendre, selon lui, la guerre beaucoup moins meurtrière qu'auparavant. Pour Clément ADER, l'avenir de la guerre repose sur la maitrise de l'air. il conçoit trois types d'avions militaires : le torpilleur, l'éclaireur et l'avion de ligne et propose des plans pour une défense anti-aérienne sol-air. Il prévoit l'émergence d'enjeux géostratégiques importants que ne manqueront pas de se disputer les grandes puissances mondiales. Parmi-ceux-ci, la cordillère des Andes, le couloir aérien le plus long de la planète. Celui qui en sera maître sera aussi le maître de toutes les Amériques.

   Ses intuitions tactiques (il décrit des porte-avions à point d'envol continu) et stratégiques (il imagine une "armée aviatrice" allemande installée sur les côtes de France se lançant à l'assaut de l'Angleterre) étonnantes voisinent avec un refus d'admettre d'autres solutions techniques que les siennes, de plus en plus dépassées au fur et à mesure des rééditions de son Aviation militaire, ce qui contribue à limiter son audience réelle. Cette "manie" est celle de nombreux inventeurs-pilotes de l'aviation de cette période, chacun livrant la course à l'innovation et à la notoriété. Clément ADLER est le plus connu des pionniers de l'arme aérienne, au cause de la controverse autour de son premier vol (ou essai de vol), mais il est loin d'être le seul. Chaque nation impérialiste a ses pionniers et souvent ils se lancent des défis techniques soutenus par les ministères intéressé dans leur pays.

    Mais comme d'ailleurs beaucoup de ses "collègues" et "concurrents", il est très isolé et s'isole dans ses travaux et peu s'en inspirent directement par la suite, même ses collaborateurs directs ne laissent que peu de traces. L'historiographie actuelle met d'ailleurs en doute que les trois appareils conçus entre 1890 et 1897 aient réellement volés et même qu'il ne serait pas le "père de l'aviation", le mérite en revenant plutôt à Alphonse PÉNAUD (1850-1880), suivant des études sur les brevets. Mais si les biographies s'intéressent plus aux aspects techniques de ses avions et à ses essais de vol, ce sont plutôt les travaux de stratégiste qui attirent notre attention, car ceux-ci, par contre, ont été fort suivis et, comme tous les ouvrages de ce genre à cette époque (mais la nôtre est-elle réellement exemplaire à ce propos) fort copiés. 

 

Clément ADER, L'Aviation militaire, Berger-Levarult, 1914, réédition Service historique de l'Armée de l'air, 1990 ; La première étape de l'aviation militaire française, en ligne (cnum.cnam.fr) ; Avionnerie militaire : Pointage aérienne. Instruments de mesure pour avions torpilleurs : Le cacatoès, le vélosolmètre, l'altimètre : tableaux de guide de visée, en ligne (ibid).

Claude CARLIER, "Clément Ader, premier stratège aérien, dans Stratégique n°49, 1991.

Arnaud BLIN, Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, éditions Perrin, tempus, 2016. 

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26 août 2017 6 26 /08 /août /2017 18:19

   Les unes des médias sont occupées par les divers attentats de par le monde, mais surtout en Occident (car les morts du Tiers-Monde ont beaucoup moins d'intérêts...) depuis le lancer d'avions à New York le 11 septembre 2001.

Bien qu'auparavant, de nombreux attentats avaient eut lieu, notamment au Moyen-Orient, on se trouva tout d'un coup dans une débauche de plans anti-terroristes, d'états d'urgence, d'alertes plus moins bien déterminées, sous les yeux surpris (ils avaient d'abord été horrifiés par les attentats eux-mêmes, surtout ceux qui faisaient beaucoup de morts ou se déroulaient dans des lieux-sanctuaires comme écoles et églises...)... de l'ensemble de la population. On voit depuis déambuler comme des fantômes un peu hagards, car très fatigués, des soldats mitraillettes à la main, dont on ne sait si elles sont chargés ou non, dans les endroits les plus divers, par groupes de trois ou plus. On les voit stationner devant d'improbables cibles (du moment qu'il y a un notable national quelconque).. On nous explique que c'est pour protéger la population, pour empêcher les terroristes d'agir, que c'est pour la rassurer, la convaincre que la classe politique n'est pas là uniquement pour se servir ou servir les amis...

Nous apprenons ainsi que c'est pour faire échec à des terroristes dont les moyens diminuent  régulièrement en importance (des bouteilles de gaz à des couteaux de cuisine) (un peu dramatiquement d'ailleurs pour continuer à alimenter ainsi les colonnes des médias), dont les moyens pourraient être utilisés par n'importe quel "déséquilibré", "malade mental", "mal dans sa peau", "frustré", "au bout du rouleau"... L'usage des moyens militaires dans une population européenne est généralement mal vu, mais là, à renfort de propagande, on a pu les faire passer pour indispensable au maintien de la paix publique... 

   Mais qui donc terrorise qui?  Les populations, mais permettez de dire qu'elles ont en vus d'autres, pendant la seconde guerre mondiale et après (guerre d'Algérie en France, attentats "irlandais" à Londres, attentats d'extrême droite et d'extrême gauche...) mais à l'époque Internet et les médias presse-boutons et autocopieurs n'existaient pas...

Permettez de dire qu'après les manifestations de deuil ou de solidarité (très courte...), ce n'est pas la peur qui transparait sur les fronts de nos concitoyens, tout juste une légère crainte dans des lieux publics de transports (et encore... pas longtemps après)... Cela donne l'impression que les plus terrorisés ne sont pas les populations mais les élites politiques qui donneraient des signes d'impuissance... A ce compte-là, même, on peut se demander qui terrorise qui... les bombardements au Moyen Orient et en Afrique sur les bandes armées qui se baptisent soutiens de califat ou d'un Dieu dont on se demande s'il y retrouverait ses petits, tant les arguments ont l'air de lecture de troisième ou de quatrième main des livres sacrés, ont vite fait changer de camp la peur, si peur il y a eu... A ce compte-là aussi, tout ce qui compte de stratèges ou de tacticiens dans ces groupes armés fait preuve de myopie intellectuelle rare ou d'un sens de l'histoire qui se réduit à leur village natal... L'histoire du terrorisme est l'histoire de multiples contre-productivités, surtout celle de groupes qui n'ont pas de réels supports dans les populations, ont des moyens intermittents limités et qui se servent notamment de la vulnérabilité des réseaux de transports et de vie en Occident. Echec, c'est le seul bilan de ces petits chefs de bande, qui, parce qu'ils ont trouvé les moyens de profiter de certaines informations, les moyens de se procurer des armes (abondantes tant les contrôles sont rachitiques), se prennent pour des califes ou des héros ou encore des martyrs... On peut dire d'ailleurs que leurs meilleurs alliés ne se trouvent pas dans leur région, avec les affinités qu'ils peuvent avoir, les injustices de tout ordre dont ils peuvent profiter, mais dans les pays où les mass-médias ont les moyens de faire passer en boucle pendant des heures et des heures les mêmes images de résultats d'attentats. Tous ces commentateurs, tous ces pseudos-spécialistes qui se pressent pour chanter leur chanson sur les ondes de toute portée, peuvent s'honorer de leur avoir donner leur quart d'heure de gloire!

    On ne peut s'empêcher de penser que les pouvoirs politiques des Etats, les pouvoirs économiques des grands organismes financiers, bénéficient sur le long terme de cette politique de la peur. D'abord détournement des vrais problèmes, déformation relative de la réalité (ne serait-ce que sur le plan des dangers quotidiens : on risque bien plus de mourir d'un accident de la route ou domestique que d'un attentat...), puis accaparement des esprits par ces "menaces" venus "d'ailleurs", tout ce bruit permet de justifier toutes les "mesures" attentatoires aux libertés, jusqu'à entraver la marche même de l'économie (le contrôle aux ports et aéroports fait chuter à terme d'abord l'envie de voyager et le nombre des voyages lui-même, sans compter le ralentissement directement effectué...). 

   En fin de compte, si les "terroristes" se donnent là de merveilleux instruments pour se faire battre (interventions militaires croissantes au rythme des attentats) jusqu'à les faire disparaitre au profit d'autres "terroristes" (car de toute façon le réservoir des rancoeurs est immense), on peut se demander si ce ne sont pas les pouvoirs dominants en place, médiatico-politico-financiers, qui profitent de cette "terreur". Les hommes au pouvoir font semblant d'avoir peur pour communiquer la peur à leurs populations, décidément revêches à ce genre de manipulations (du moins en Occident). Mais remettons cent fois sur le même métier... Les manifestants tournent en ridicule cette prétention d'apprenti-terroristes : à quand l'usage des casseroles pour commettre des attentats? Les résistances à la peur sont soutenues par une très forte résilience des sociétés qui en ont vu d'autres, ce que les commanditaires ou simplement revendicateurs de toute sorte semblent ignorer, centrés qu'ils sont dans leur petit univers mental où ne se distingue pas l'esprit de bande avec leurs petits chefs et petits sous-chefs, qui se nourrissent de "coups" fumants dans leur petit quartier et l'esprit pseudo-religieux et empreint de martyrologie de bandits autosacrés icônes religieuses et résistantes qui combattent principalement grâce aux produits de rapines et de grand banditisme. 

 

RAGUS

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25 août 2017 5 25 /08 /août /2017 11:34

  La stratégie aérienne, depuis l'apparition d'appareils qui ne volaient que quelques centaines de mètre, met un temps relativement long pour s'imposer, avec des accélérations notables pendant les deux guerre mondiales. Même s'il n'existe pas d'histoire de la pensée aérienne, les mêmes noms revenant dans presque tous les ouvrages de stratégie, on peut, comme Hervé COUTEAU-BÉGARIE, tenter de repérer les étapes essentielles - et les stratégistes correspondant - en s'appuyant de la même manière sur la seule anthologie remarquable existante à ce jour, The impact of Air Power National Security and World Politics, d'Eugene EMME (Princeton, Van Nostrand, 1959). 

   Le concept de puissance aérienne est resté longtemps intermittent et n'a pas été théorisé tout de suite de manière satisfaisante (et encore aujourd'hui...). 

Dès les premières années du XXème siècle, Clément ADER énonce le dogme repris par tous ses successeurs : "Sera maitre du Monde celui qui sera maître de l'Air". Il fonde une pensée caractérisée par une volonté impérialiste et dogmatique. Au-delà des différences nationales, des multiples approches individuelles, la majorité des auteurs partagent la conviction qu'elle est appelée à supplanter les dimensions traditionnelles, terrestre et navale. Aux réactions indignées des théoriciens et praticiens de l'armée de terre et de la marine répondent des outrances des prophètes de l'aviation et vice-versa... Au sein même de l'armée de l'air qui se fraie un chemin à travers les expériences guerrières existe également, notamment dans la RAF britannique des opinions diverses et tranchées : pour ou conte l'indépendance de l'armée de l'air dans les années 20, pour ou contre le bombardement stratégique dans les années 1930-1940, pour le bombardier ou le missile dans les années 50... En fait, on chercherait en vain, parmi les fondateurs, un seul théoricien d'envergure. Même l'auteur qui devient une référence, DOUHET, avec son livre Il domino dell'aria (1921), ne soutient pas la comparaison avec CLAUSEWITZ. 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE expose les caractéristiques spécifiques de l'instrument aérien, qui influent fortement sur le type de stratégie développé.

"Si (...) la pensée aérienne est fille de la pensée navale, elle est dominée par un lien encore plus fort entre le matériel et l'emploi de sorte que la stratégie découle, pour la plus grande part, de choix tactiques préalables : un chasseur n'est pas apte au bombardement à grande distance et un bombardier n'a aucune utilité dans la défense aérienne. La définition du matériel est donc prépondérante. Qu'elle commande la stratégie ou que celle-ci soit déterminée par elle, le résultat est le même : il est très difficile de concevoir une stratégie aérienne théorique.

Pour autant, il ne faudrait pas en conclure que la pensée aérienne soit exclusivement technique. Les penseurs allemands ont mis au premier plan, dans les années 30, les problèmes d'organisation et de doctrine en partant de l'idée, qui s'est finalement révélée fausse, d'une relative équivalence technique des matériels des différentes nations. Cette négligence du facteur technique s'est payée très cher à partir de 1942, lorsque la supériorité doctrinale et tactique de la Luftwaffe n'a plus prévalu face à la supériorité matérielle des avions alliés. A partir des années 1960, on a vu l'émergence d'une pensée aérienne se voulant résolument historique : la plupart des auteurs récents s'efforcent d'illustrer leurs thèses par références aux enseignements de la Seconde guerre mondiale ou des guerres de Corée et du Viet-Nam. Le colonel Warden a construit un modèle qui combine les enseignements de l'histoire, l'analyse systémique et une parfaite connaissance des moyens contemporains, sa méthode est synthétique. Robert Pape se rapproche (sans y accéder vraiment) de la méthode philosophique dans son analyse du bombardement stratégique organisée autour du concept de coercition. De sorte que la pensée aérienne offre aujourd'hui une palette qui recouvre la plupart des catégories (...) identifiées à propos de la stratégie générale. Seule absente, la méthode culturaliste n'a pas trouvé d'application d'une certaine ampleur, mais elle ne serait pas dépourvue d'objet. Il suffit de citer le superbe essai de Horst Boog sur le commandement de la Lufwaffe de 1933 à 1945 (1979), (mais il s'agit d'une analyse historique, non stratégique) ou de songer au général Fogleman décrivant les Etats-Unis comme une "nation aérospatiale", du fait de leur immensité, de leur isolement et de leur attirance pour la technique, ou aux réactions britanniques face au danger aérien durant l'entre-deux-guerres."

Notre auteur dresse un tableau, indicatif et non exclusif, des théoriciens en la matière :

- Méthode historique : Tony MASON (RAF Officer), né en 1932, Michel FORGET, auteur de Puissance aérienne et stratégies (Economica, 2001).

- Méthode réaliste, Billy MITCHELL (1879-1936), pionnier de l'aviation américaine, Alexander de SEVERSKY (1894-1974), pionnier de l'aviation militaire russe, Camille  ROUGERON (1893-1980).

- Méthode rationnelle-scientifique, Giulio DOUHET (1869-1930), général italien, théoricien de la guerre aérienne.

- Méthode géographique : RENNER, JONNES.

- Méthode culturaliste : Horst BOOG (1928-2016), historien allemand spécialiste de la seconde guerre mondiale.

- Méthode Synthétique : John WARDEN, né en 1943, colonel américain spécialiste des questions stratégique au Pentagone.

- Méthode philosophique : Richard BOYD, né en 1942, spécialiste de la philosophie des sciences.

  Figurent parmi les auteurs de l'émergence d'une stratégie aérienne (voir Jules DUHEM, Histoire de l'arme aérienne avant le moteur, Nouvelles Éditions Latines, 1964), de manière lointaine le lieutenant Prussien Pilâtre de ROZIERS (La machine volante récemment découverte par Messieurs Montgolfier, 1784) ainsi que le Napolitain Antonio COSTA (Saggio sull'aeronautica, 1837).

Clément ADER, constructeur de l'Avion, écrit une série articles qui composent un livre prophétique, L'Aviation militaire dans les années 1900-1905. Pionnier de l'arme aérienne, il n'en est pas le seul : le major britannique JD FULLERTON qui lance le concept de maitrise de l'air, l'ingénieur Frederik MANCHESTER, qui annonce dès 1908 que la maitrise de l'air deviendra bientôt le complément obligé de la maitrise des mers.

D'autres auteurs ensuite accompagnent la naissance de l'arme aérienne, dans l'hostilité puis la bienveillance, première guerre mondiale oblige. La chasse s'organise en 1915, les doctrines d'emploi se forgent en 1916 pendant que s'organise l'appui au sol. Le bombardement stratégique sur les arrières apparait dès 1915 et se développe à partir de 1917. Le colonel TRENCHARD , le major TIVERTON en Grande Bretagne, le major Edgar S GORREL aux Etats-Unis se livrent à la bataille pour donner à l'arme aérienne une importance accrue. C'est en  premier en Grande Bretagne que l'arme aérienne (1918, naissance de la Royal Air Force) devient une armée à part entière. 

       Les pères fondateurs de l'affirmation de la stratégie aérienne, juste après la première guerre mondiale doivent batailler dûrement contre de hiérarchies réticentes. Le général italien DOUHET, le lord anglais TRENCHARD, le général américain Billy MITCHELL, des auteurs russes encore à découvrir participent à un mouvement largement polycentrique. 

Deux écoles s'affrontent : partisans et adversaires d'une stratégie générale dominée par l'arme aérienne luttent à la fois dans les cabinets ministériels, les arcanes des commandements militaires et dans l'opinion publique. Le débat prend souvent une tournure acérée, avec parfois la mise à la retraite dorée, sinon plus (MITCHELL, DOUHET) des adversaires de l'establishment d'alors. Mais on trouve des partisans de l'arme aérienne aux arguments moins tranchés et moins simplistes un peu partout. Ainsi, Amedeo MECOZZI, très critique à l'encontre de DOUHET : à travers de nombreux articles, il affirme que l'aviation sous être toujours décisive, peut être prédominante. De plus, parmi les partisans de l'aviation, les débats opposent les perspectives du bombardement stratégique à celles de la participation directe à la bataille. Dans le premier cas, on considère qu'elle rend caduc les concepts d'emploi des armes traditionnelles, dans le second, elle collabore avec elles. Ces débats perdurent tout au long des années 1920 et 1930. 

   La consolidation de la stratégie aérienne vient en Grande Bretagne surtout dans un contexte littéraire apocalyptique sur les destructions causées par les aéronefs (CHARLTON, War from the Air, 1935, par exemple). Rares sont les esprits qui ne s'emballent pas : Liddel HART conserve de la mesure, expliquant l'accroissement de la puissance de feu que recèle l'aviation (When Britain goes to War, 1935). Le gouvernement est obnubilé par la menace d'une attaque (française!) et tente d'obtenir la mise hors-la-loi du bombardement. On songe comme James M SPAIGHT (An International Air Force, 1932) a faire de l'aviation un instrument de dissuasion, renouant avec un certain esprit qui avait concerné en son temps l'invention et le développement de la dynamite... 

En France dans les années 1920, la question centrale est celle de l'indépendance de l'armée de l'air, mais là aussi les débats opposent partisans du bombardement et tenant de l'aviation de coopération. Les uns s'appuient sur DOUHET, les autres, majoritaires soit font de l'aviation une force coopérant avec les autres armes, soit la reléguant dans un rôle secondaire, cette dernière opinion étant celle de stratégistes éclairés (qui affirment le primat de l'armée de terre) comme le général ALLÉHAUT (Être prêt, 1935) ou même le Colonel De GAULLE (Vers l'armée de métier, 1934). Tous les auteurs sont nombreux mais de second plan. Sauf l'ingénieur de marine Camille ROUGERON, vers la fin des années 1930 (L'Aviation de bombardement, 1936). La guerre d'Espagne relance les débats, notamment avec, du même auteur, Le Enseignements aériens de la guerre d'Espagne (1939). La création de l'Ecole de Guerre aérienne et du Centre des Hautes Ecoles Aériennes n'intervient qu'en 1936, toujours sous pression du "lobby" de l'armée de terre. 

Même état de réflexion en Allemagne, alors même que le programme secret de réarmement prend en compte à la fin des années 1930, un surdéveloppement de l'aviation. La production d'armement aérien n'est pas soutenue par une réflexion théorique à la hauteur, ce qui en dit long sur la puissance du complexe militaro-industriel (aidée en cela par les firmes américaines...) dans un Etat pourtant officiellement bridé par le Traité de Versailles. Robert KNAUSS (pseudonyme Major HELDERS), le "Douhet allemand" ne laisse pas une grande trace dans la théorie aérienne (Luftkrie 1936, 1932). La mort prématurée du général VEWER, premier chef d'état-major de la Luftwaffe accélère la désaffection à l'égard de l'aviation à grand rayon d'action au profit d'une conception d'appui aérien au moyens terrestres. En ricochet si l'on peut dire, cela favorise la conception du couple char-avion dans la "guerre éclair". 

Les débats soviétiques, qui se centrent dans les années trente sur le bombardement à longue distance, sont alimentés par Alexandr LAPCHINSKY, auteur d'une oeuvre abondante d'une part et les partisans d'une vision douhettiste (Général KHRIPINE) d'autre part. Les purges staliniennes, là comme ailleurs dans la société soviétique, laminent ce débat, liquidant autant les partisans d'un camp que de l'autre. La persistance toutefois d'un courant partisan du bombardement stratégique (Major IVONOV) permet le développement d'un aviation à grand rayon d'action en 1942, qui demeure toutefois peu active.

L'élaboration d'une doctrine aux Etats-Unis suit également les méandres de ce jeu à trois Adversaires de l'Aviation/Partisans du Bombardement/Partisans de l'appui au sol) (campagnes de MITCHELL), avant un véritable partage, au sein de l'administration américaine (accord MacARTHUR/PRATT) entre l'aviation de l'armée et l'aviation de la marine en 1931. Mais cela n'empêche pas la constitution, notamment à l'Air Corps Tactical School, d'un modèle scientifique du bombardement stratégique. Le déroulement des opérations de la seconde guerre mondiale accélère la prise en considération d'un tel modèle.

D'ailleurs, ces mêmes opérations suscitent dans de nombreux pays à la fois un débat théorique et un développement rapide de l'aviation, alors qu'en contraste la théorie et la pratique maritime n'évoluent presque pas. La pensée aérienne continue donc son développement, dont le plus éclatant exemple est probablement le major Alexander de SEVERSKY, russe émigré aux Etats-Unis. Son livre Victory through Air Power, de 1942 connait un immense succès public. Son effort est soutenu par une myriade d'auteurs secondaires qui vulgarisent les thèses de DOUHET. Cyril C CALDWELL, propagandiste de l'Air Power (Air Power and Total War, 1943) répète que la puissance aérienne est décisive, sans être exclusive. Même si ses adversaires mettent en doute l'efficacité des bombardements aériens et si d'autres encore perçoivent la nécessité, comme Maurice J B DAVY de ne pas mettre aux mains de certains pays cette force aérienne et de placer cette forme sous contrôle international (Air Power and Civilization, 1942).

     Après la seconde guerre mondiale, le triomphe des tenants du bombardement stratégique est avéré dans les faits et les années 1945-1954 sont dominées par la réflexion autour de l'Air Power stratégique nucléaire. En fait, les débats prometteurs son orientés surtout par la recherche de la primauté nucléaire (pas seulement aérienne...) et en fin de compte à partir du milieu des années 1950, les progrès fantastiques des matériels ne s'accompagnent pas véritablement de l'effort de réflexion correspondant. On assiste même à un déclin de la pensée stratégique aérienne, qui n'est pas sans conséquence sur la définition des matériels (hésitations des états-majors).

   Ce n'est que dans les années 1980 qu'on assiste à un renouveau de la réflexion, résultat direct du déclin du nucléaire, qui oblige à penser simultanément la dissuasion et l'action, selon des modalités de plus en plus diversifiées. Les guerres du Golfe, vu les difficultés du maniement de la force aérienne et du Kosovo, vu la médiocrité des campagnes aériennes, obligent à repenser toute la stratégie aérienne. La glorification du "tout aérien", poussée par une puissance industrie aérienne, est remise en question. Les logiques industrielles et financières semblent ne pas correspondre aux logiques proprement militaires dans l'esprit de beaucoup de stratégistes. 

 

    Patrick FACON analyse dans le même esprit les limites et la réhabilitation très relative de la guerre aérienne stratégique. "Force est de la constater : aucun exemple dans l'histoire du XXème siècle n'offre l'illustration concrète d'une guerre qui aurait été gagnée par le recours à la seule puissance aérienne stratégique, telle que la conçoivent les douhétiens. Les théories de Douhet ou de Mitchell n'ont pu être vérifiées ni pendant la Seconde Guerre mondiale, ni à l'occasion des conflits coréen ou vietnamien. Pis encore, des voix nombreuses et influentes se son élevées pour dénoncer les méfaits de la guerre aérienne stratégique - à l'origine de la destruction de la civilisation - et, partant, cause possible d'un phénomène révolutionnaire. La guerre aérienne stratégique semble, par ailleurs, avoir à ce point obsédé les aviateurs qu'ils en ont oublié le rôle fondamental dont peuvent se prévaloir les armées de l'air dans l'appui des forces de surface ou le missions de défense aérienne - la doctrine de l'aviation de chasse a été ainsi clairement énoncée par Claire Lee Chennault aux Etats-Unis, au début des années 1930.

Aussi le bombardement stratégique a-t-il longtemps souffert du discrédit dans lequel l'ont amené les excès des épigones de Douhet. Ce phénomène se prolonge sans interruption jusqu'à la fin des années 1980 pour s'estomper avec la guerre du Golfe qui amène un renouveau épistémologique et théorique."

Figurent parmi les promoteurs de cette remise en question des penseurs en même temps que des praticiens, comme le colonel américain John WARDEN III. C'est l'un des planificateurs de l'offensive aérienne conte l'Irak en 1991 qui entreprend une redéfinition en profondeur de la guerre dans les airs, "y donnant un véritable coup de balai conceptuel". Il s'intéresse, à l'encontre des doctrines qui préconisent des dommages massifs sur les infrastructures économiques, à la paralysie politique de l'adversaire. Il préconise donc de s'attaquer en priorité aux centres de gravité ennemis les plus susceptibles d'entrainer sa neutralisation, les installations et processus  "sans lesquels l'Etat et son organisation ne peuvent se maintenir", les structures qui supportent sa capacité décisionnel au plus haut niveau. Il préconise des frappes aériennes ciblées, qui, tout en évitant les villes et les installations industrielles, et même les objectifs militaires, sur les centres de décision.

Le renouveau d'une pensée aérienne théorique qu'incarne WARDEN (La Campagne aérienne. Planification en vue du combat, est supporté également par d'autres théoriciens : David S FADOCK (La paralyse stratégique par la puissance aérienne), Edward LUTTWAK (La renaissance de la puissance aérienne stratégique... Leurs approchées est favorisée par le développement des armes guidées avec précision, ainsi que par l'importance-clé des systèmes informatiques d'assistance à la décision dont se dotent maintenant quasiment tous les états-majors. 

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. Patrick FACON, Guerre aérienne (Théorie de la), dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000.

 

STRATEGUS

 

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24 août 2017 4 24 /08 /août /2017 11:19

    La guerre aérienne ne se limite pas, en théorie comme en pratique, à la guerre menée dans ou à partir des airs. Dans l'histoire, la possibilité d'utiliser des aéronefs comme engins de guerre marque une évolution importante dans la stratégie dans son ensemble. Alors qu'auparavant - dans la réalité comme dans la fiction, avant que des auteurs comme Albert ROBIDA s'empare du thème - la guerre se fait en deux dimensions, clouées au sel, avec de rares exceptions, comme l'utilisation très intermittente de dirigeables ou d'objets planeurs plus ou moins maniables ; avec l'avion comme objet aérodynamique maitrisé, elle prend une troisième dimension qui remet beaucoup d'éléments tactiques et stratégiques en question.

   Patrick FACON, alors directeur de recherche au Service historique de l'Armée de l'Air,  explique bien ce que cette troisième dimension apporte à la guerre. "Par une sorte d'étrange et fascinant phénomène de chassé-croisé, l'avion (...) s'impose d'emblée comme un moyen de mettre à bas la civilisation industrielle dont il est lui-même issu. Mais, s'il est un des instruments de cette montée aux extrêmes qui caractérise les grandes guerres du XXème siècle, il n'en est pas pour autant la cause. D'une certaine manière, il incarne une évolution inéluctable dans la nature même des conflits, prédite par quelques philosophes à l'aune des mutations engendrées par la révolution industrielle du XIXème siècle. Des philosophes tels Nietzsche et Spengler, s'interrogeant sur le destin de la société née des machines, conclurent qu'elle ne peut rien engendrer d'autre que la guerre et la misère.

Machinisme et progrès technique portent en eux les germes de nouvelles formes d'affrontements guerriers. Désormais, les conflits ne concernent plus les seules armées sur le champ de bataille, mais le corps social dans son entier, l'ensemble des activités des nations qui y sont plongées. Aussi les théoriciens de la guerre totale - dont les théoriciens originels de la guerre aérienne forment un sous-ensemble - préconisent-ils de s'en prendre à toutes les ressources de l'ennemi, qu'elles soient militaires, économiques, industrielles, humaines ou morales. Désormais, les affrontements guerriers doivent aussi bien viser la destruction des armées que celle des populations adverses, pour la simple raison qu'ils impliquent tant les combattants que les non-combattants. 

De ce fait, le principe fondamental de la modération - plus ou moins bien appliqué jusque-là - laisse la place à des logiques différentes. Déterminisme technologique, dépravation de la morale - liée à la volonté de terroriser l'ennemi, comme le préconise, par exemple, la doctrine allemande de la Schrecklichkeit -, implication de l'ensemble des ressources nationales - notamment à travers la conscription universelle et l'industrialisation des conflits - se combinent pour donner naissance aux guerres totales. Bref, les guerres ne sont plus affaire des seules armées mais de défense nationale.

Comme le recours à la puissance aérienne s'inscrit-il dans cette problématique? La théorie naissante de la guerre aérienne s'intéresse avant tout au champ du bombardement stratégique. Essentiellement parce que celui-ci représente une tâche beaucoup plus "noble", dans l'esprit des aviateurs, que l'appui-feu ou l'appui-renseignement aux forces de surface, ou encore la défense aérienne. Mais surtout, il se rapport à une mission autonome sur laquelle les armées de l'air en devenir peuvent se fonder pour revendiquer leur indépendance pleine et entière."

Notons que cette revendication se heurte à l'organisation préexistante des armées et les différentes armes, terrestres et navales s'efforcent de s'approprier d'une manière ou d'une autre les nouvelles missions. Emblématique de cette lutte interne, l'organisation actuelle de la défense de certains pays (on pense notamment aux Etats-Unis)  où la marine et l'armée de terre possède des moyens autonomes aériens. De même la stratégie de l'air ne s'impose dans les états-majors qu'à l'occasion des guerres elles-mêmes. Ainsi, successivement, les deux guerres mondiales, donnent à une aviation militaire un statut d'égal à égal avec les autres armes, avec, en bonne et due forme, des stratégies et des tactiques qui lui sont propres, quitte même à imposer sa temporalité aux autres organes militaires.

"C'est que l'aviation autorise la destruction de l'appareil politique, économique, industriel et social qui nourrit l'activité militaire des Etats, objectif qui apparait à certains aussi important que la mise hors d'état de nuire des forces armées ennemies sur le terrain et devient bientôt une fin en soi. Les pertes subies par les populations civiles importent peu. Elles font partie, au contraire, de cette nouvelle logique, quand elles n'en sont pas un des éléments essentiels dans la mesure où la neutralisation psychologique de l'adversaire est alors consubstantielle à la guerre aérienne stratégique. Cette logique fait de l'ouvrier qui travaille dans les usines à l'arrière, du civil qui participe à l'effort collectif de la nation, de quelque manière que ce soit, un objectif dont la destruction est aussi nécessaire, voire plus importante, que celle du soldat qui se bat en première ligne. Car il s'agit dans ce cas précis, de priver les armées en campagne des moyens nécessaires à leur subsistance en anéantissant l'infrastructure socio-économique qui les soutient, en brisant aussi le ressort moral des populations afin qu'elles réclament immédiatement la paix auprès de leurs dirigeants. Ce but peut être atteint avec d'autant plus de facilité que les sociétés industrielles modernes, de par l'extrême fragilité qu'on leur prête, ne semblent guère devoir résister bien longtemps à une application massive et foudroyante de la puissance aérienne. Par là mêmes, les tenants de la nouvelle doctrine déplacent le principe d'anéantissement d'un objet - les armées - à l'autre - les fondements vitaux de toute société, en frappant les bases mêmes de la civilisation industrielle - les villes - dans le cadre d'une approche qu'on pourrait déjà qualifier d'nanti-cités". 

  L'histoire des guerres est marquée par ces doctrines même si, par ailleurs, l'outil aérien ne semble pas donné les effets escomptés. Les stratégies aériennes demeurent ancrées dans la culture militaire de nombreux pays (parmi les plus puissants...) comme pouvant donner les clés d'une victoire militaire. Les différentes "difficultés" à obtenir de réels résultats sur le terrain, -malgré la rageuse bataille des idées à l'intérieur des armées - poussent à augmenter encore la destruction potentiel que l'on peu déverser en territoire ennemi, tout en déjouant les tactiques des "cibles". Des armes aériennes de plus en plus puissantes et de plus en plus performantes (précision, guidage, etc...) voient le jour et sont utilisées, en démonstration ou sur les champs de bataille, et plus ces "difficultés" perdurent, plus les courses aux armements aériens s'accélèrent. Et de nos jours, il semble bien que nous en sommes encore là, dans les états-majors et, paradoxalement, dans l'esprit de certaines opinions publiques.

Même si force est de constater qu'aucun exemple dans l'histoire du XXème siècle n'offre l'illustration concrète d'une guerre qui aurait été gagnée par le recours à la seule puissance aérienne, tel que les conçoivent les théoriciens les plus influents, une grande partie de l'ingénierie des armements est orientée vers l'acquisition de tels résultats, et l'on peut dire que cette tendance s'est notablement aggravée avec l'apparition des armements nucléaires. 

 

    La guerre aérienne ne modifie pas seulement la stratégie. Elle bouleverse la géopolitique. 

Comme l'écrit entre autres, car on retrouve cette réflexion un peu chez tous les auteurs qui se préoccupent de stratégie ou/et de géopolitique, Aymeric CHAUPRADE, "par l'importance croissante qu'elle joue dans les conflits contemporains, l'aviation modifie les données de la puissance et le rapport de l'homme au territoire." Même si l'irruption de l'aviation ne signifie pas l'élimination des facteurs pré-existants, l'homme s'affranchit avec elle des obstacles du relief, de la topologie. Les déterminants du rapport de l'homme à la nature s'en trouve modifié en profondeur et les trois dimensions doivent désormais être pensées dans leur interaction, au temps de guerre comme en temps de paix. L'existence des engins aériens, des monoplaces aux missiles de croisière, modifient complètement les rapports de puissance, même si des permanences fortes, liées notamment à la culture des populations qui y vivent, ne changent que lentement la géopolitique proprement dite. Comme dans l'air, il n'y a pas de topologie géopolitique, c'est toute une aéropolitique et une aérocratie qui s'installe, d'abord progressivement, puis durablement, dans un faisceau de faits qui donnent à la stratégie aérienne une certaine prépondérance dans la stratégie.

Ce mouvement, amplifié à l'ère nucléaire, et qui se prolonge avant que celui-ci ne s'affermisse (l'Histoire le dira) par la "conquête de l'espace", n'a sans doute pas encore donné sa pleine mesure, car beaucoup d'illusions persistent, entretenues par des théories stratégiques qui sont loin d'avoir fait leurs preuves. Si la géopolitique est bouleversée, les ensembles culturels peuvent avoir à la longue le dernier mot, car si la guerre modifie les choses surtout sur le court terme, et cela de façon si spectaculaire que nombre de médias ne voient pas autre chose, des constantes demeurent de par cette réalité toute simple : les hommes vivent encore sur la terre... C'est d'ailleurs en comptant sur les ressources du sol et du sous-sol que nombre d'Etats industriels ont pu survivre même sous les bombardements massifs (Troisième Reich jusqu'à ce que les sols soient conquis,  VietNam du Nord, qui mit en échec l'armée américaine par usure ...).

 

Patrick FACON, Guerre aérienne (Théorie de la), dans Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et de Jean KLEIN, PUF, 2000. Aymeric CHAUPRADE, Géopolitique, Constantes et changements dans l'histoire, Ellipses, 2003.

 

STRATEGUS

 

 

 

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23 août 2017 3 23 /08 /août /2017 07:01

     La phénoménologie se situe d'abord contre le psychologisme qui identifie sujet de la connaissance et sujet psychologique.

    Les choses, disent les auteurs qui se rattachant au psychologisme, (Jean-François LYOTARD prend la proposition le mur est jaune comme exemple) ont-elles une existence en soi, transcendante au sujet et au réel? "Mur" et "jaune" sont des concepts définissables en extension et en compréhension indépendamment de toute pensée concrète. "Les contradictions, explique t-il, du réalisme des idées (platonicien par exemple) sont inévitables et insolubles. Mais au moins si l'on admet le principe de contradiction comme critère de la validité d'une thèse (ici platonicienne) n'en affirme t-on pas l'indépendance par rapport à la pensée concrète? On passe ainsi du problème de la matière logique, le concept, à celui de son organisation, les principes : mais le psychologisme ne désarme pas sur ce nouveau terrain. Quand le logicien pose que deux propositions contraires ne peuvent être vraies simultanément, il exprime seulement qu'il m'est impossible en fait, au niveau du vécu de conscience, de croire que le mur est jaune et qu'il est vert. La validité des grands principes se fonde dans mon organisation psychique, et s'ils sont indémontrables, c'est précisément parce qu'ils sont innés." Du coup, il n'y a pas de vérité indépendante des démarches psychologiques qui y conduisent. Comment, dans ce cas, peut-on savoir si le savoir est adéquat à son objet, comme l'exige la conception classique du vrai? Le signe de cette adéquation est nécessairement un "état de conscience" par lequel toute question sur l'objet dont il y a savoir se trouve être superflue : la certitude objective. "Ainsi, le concept était un vécu, poursuit notre guide, le principe une condition contingente du mécanisme psychologique, la vérité une croyance couronnée de succès. le savoir scientifique étant lui-même relatif à notre organisation, aucune loi ne pouvait être dite absolument vraie, elle était une hypothèse en voie de vérification sans fin, l'efficacité des opérations (pragma) qu'elle rend possibles définissait sa validité. La science tisserait donc un réseau de symboles commodes (énergie, force...) dont elle habille le monde ; son seul objectif serait alors d'établir entre ces symboles des relations constantes permettant l'action." Il n'était pas question à proprement parler d'une connaissance du monde, mais seulement d'une possibilité d'action sur ce monde. 

Tout l'effort de HUSSERL et de ses continuateurs vise à échapper à un relativisme dangereux pour la recherche de la vérité, même les mathématiques demeurent un tel réseau de symboles opératoires. Le fondateur de la phénoménologie estime (Recherches logiques, Ideen I) que le scepticisme induit par ce relativisme et ce psychologisme menace toute possibilité de réelle connaissance. Tout son effort intellectuel consiste à refonder les bases à partir desquelles une réelle connaissance est possible, qui ne soit pas soumise aux aléas des perceptions psychologiques.

Pris tout de suite dans le champ de la psychologie, en tant que science constituée, ce relativisme reviendrait à doter chacun de sa propre perception, de sa propre vérité, vérité qui ne peut que rencontrer celles des autres. Cela conduit, à moins de forts réseaux de coordination et d'adéquation des perceptions les unes aux autres, inévitablement, à des conflits sans fin, car ces réseaux de croyances ne pourront jamais correspondre partout et toujours. Mais pourtant les coopérations dans les sociétés humaines finissent par l'emporter sur les conflits qui portent sur la perception/foi du réel.

HUSSERL ne se pose pas exactement ce genre de questions, car d'une part il raisonne, dans le fil droit de DESCARTES, de KANT et de HEGEL, à partir d'une seule personne et ne discute jamais (sauf peut-être commence t-il à le faire dans ses dernières oeuvres) d'intersubjectivité.  D'autre part, il est complètement préoccupé par la recherche du fondement d'une réelle connaissance, distincte des perceptions psychologiques, même si en fin de compte il est bien obligé de convenir de l'importance du corps biologique dans la formation de toute science (après tout s'il existe un système décimal en mathématiques, science dure s'il en est, c'est bien parce l'homme a dix doigts...).

Pourtant les interrogations suscitées par la phénoménologie en matière de psychologie, de psychanalyse ou de sociologie amènent à poser ce genre de questions. 

  Le premier grand mouvement de la démarche husserlienne, explique jean-François LYOTARD, "prend appui sur le fait, défini comme "être là, individuel et contingent" ; la contingence du fait renvoie à l'essence nécessaire puisque penser la contingence, c'est penser qu'il appartient à l'essence de ce fait de pouvoir être autre qu'il est. La facticité implique donc une nécessité. Cette démarche reprend apparemment le platonisme et sa "naïveté". Mais elle contient aussi le cartésianisme, parce qu'elle s'efforce de faire de la connaissance des essences non pas la fin de toute connaissance, mais l'introduction nécessaire à la connaissance du monde matériel. En ce sens, la vérité de l'eidétique est dans l'empirique, et c'est pourquoi cette "réduction eidétique" par laquelle nous sommes invités à passer de la facticité contingente de l'objet à son contenu intelligible, peut être dite encore "mondaine". A chaque science empirique correspond une science éidétique concernant l'endos régional des corps étudiés par elle, et la phénoménologie elle-même est, à cette (première étape) de la pensée husserllienne, définie comme science eidétique de la région conscience ; en d'autres termes, dans toutes les sciences empiriques de l'homme se trouve impliquée nécessairement une essence de la conscience, et c'est cette implication que Husserl tente d'articuler dans Ideen II".    

    Toute ou presque l'oeuvre de HUSSERL constitue une vaste tentative, tout en reconnaissant la psychologie de l'être comme recouvrant toujours la vérité de la chose, et même plus loin que l'intention du sujet de s'approprier l'objet (dans tous les sens du teme) est essentiel dans la démarche vers toute connaissance, pour fonder cette perception du réel sur une essence qui pousse le sujet vers lui. Beaucoup sont déçu car sa démarche ne semble pas aboutir réellement. Certains auteurs le qualifient même parmi les auteurs donnant au psychologisme une prépondérance.

Tout son effort vise cependant à toujours remettre en question un savoir en mettant en garde contre la puissance de la contingence qui peut brouiller la réalité (mais dont on a besoin tout de même pour atteindre l'objet...). Entre KANT, DESCARTES et d'autres, HUSSERL navigue tout en refusant le transcendantalisme qui abouti au système hégélien et le simple développement du cogito et du doute. Le fond de sa pensée est sans doute de ne jamais se fier à la vérité-dogme établie de manière contingente et, en scientifique mathématicien qu'il était, il faut toujours tenter de cerner les méandres parfois douteuses qui mènent aux vérités du moment... Ni dogmatisme, ni scepticisme : l'évolution des sciences est à ce prix. Le dogme mène à la vérité-foi dont on sait qu'elle est porteuse de lourds conflits ; le scepticisme conduit à douter de la démarche scientifique elle-même pour retomber dans l'obscurantisme. De même l'extériorité est impensable pour comprendre le monde, de même rester sur le sujet brouille toute compréhension également de ce monde. Pour vérifier la véracité d'une donnée "scientifique", il faut toujours opérer une "régression" pour ne jamais oublier d'où elle vient... Pas de vérité divine (où DESCARTES la cherchait en dernier ressort), pas de conditions a priori de la connaissance (où KANT dirigeait sa recherche). 

    On touche plus facilement le fond de la phénoménologie quand on renvoie aux phénomènes psychologiques et sociologiques mêmes qui l'ont fait naitre... 

  C'est en effet à partir de la crise du psychologisme, du sociologisme, de l'historicisme que HUSSERL tente tout au long de son oeuvre de restituer à la scie en général et aux sciences humaines leur validité. Loin de poser la philosophie face à la science, et comme certains, au-delà de la science, il entend replacer l'expérience scientifique à sa place.

Le psychologisme prétend réduire les conditions de la connaissance vraie aux conditions effectives du psychisme, de telle sorte que les principes logiques garantissant cette connaissance ne seraient eux-mêmes garantis que par les lois de fait établies par le psychologue. Si on pousse les choses un peu loin, la science ne serait qu'illusion valable uniquement (opérationnelle) dans le cadre des êtres psychiques que nous sommes. Le sociologisme cherche à montrer que tout savoir peut à la rigueur se déduire des éléments du milieu social dans lequel il est élaboré. Si l'on pousse là aussi un peu loin, et malheureusement l'histoire des idées montre qu'on peut pousser loin, il n'existe de science qui bourgeoise, ou ouvrière, capitaliste ou socialiste suivant les milieux où elle nait et s'applique. L'historicisme souligne la relativité de ce milieu au devenir historique et achève la dégradation du savoir, chaque civilisation, chaque époque ayant "sa" science. La science n'est plus qu'une architecture de mythes, ayant une certaine efficacité dans un certain milieu et une certaine époque, avec certains mentalités. A ce compte l'alchimie du Moyen-Âge occidental possède la même véracité que la chimie moderne... .Pour les auteurs qui se penchent sur cette question, ce relativisme était né des sciences humaines (positivisme de COMTE, humanisme de SCHILLER, pragmatisme de JAMES). IL entrainerait peur disparition comme sciences. Car si l'on ruine la validité du savoir en subordonnant les principes et catégories logiques qui le fondent (causalité par exemple) à des processus psychiques établis par les psychologues, il reste à savoir quelle est la validité des principes et catégories utilisés par eux-mêmes pour établir ces processus. Faire de la psychologie  la science clé, c'est la détruire comme science puisqu'elle est inapte à se légitimer elle-même. En d'autres termes, le relativisme attaque non seulement les sciences de la nature mais également les sciences humaines et au-delà l'infrastructure logique sur laquelle le corps des sciences s'établit. C'est la défense de cette infrastructure que la phénoménologie entend réaliser.

La phénoménologie est une logique : des Recherches logiques à Expérience et jugement, on peut voir la constante de la pensée husserlienne. Mais cette logique n'est pas formelle ni métaphysique : elle ne se satisfait pas d'un ensemble d'opérations et de conditions opératoires définissant le champ du raisonnement vrai : mais elle ne veut pas davantage fonder l'opératoire sur le transcendant, sur une volonté divine mais si celle-ci est plus ou moins laïcisée. La logique qu'est la phénoménologie est une logique fondamentale qui cherche comment en fait il y a de la vérité pour nous : l'expérience au sens husserlien exprime ce fait. Il ne peut pas s'agir d'un empirisme pur et simple, dont HUSSERL a maintes fois critiqué la contradiction profonde. Il s'agit en réalité de faire sortir le droit du fait. On pourrait retomber dans le relativisme sceptique mais le psychologisme par exemple ne parvient pas à faire sortir la valeur de la réalité ; il réussit le nécessaire au contingent, il réduit la vérité logique du jugement à la certitude psychologique éprouvée par celui qui juge.

Ce que veut faire la phénoménologie, c'est au contraire à partir d'un jugement vrai redescendre à ce qui est effectivement vécu par celui qui juge. Or pour saisir ce qui est effectivement vécu, il faut s'en tenir à une description épousant étroitement les modifications de conscience : le concept de certitude, proposé par MILL pour décrire la réalité comme vécu de conscience, ne rend absolument pas compte de ce qui est réellement vécu. On voit alors apparaître la nécessité d'une description de conscience extrêmement fine et souple, dont l'hypothèse de travail est la réduction phénoménologique : celle-ci en effet ressaisit le sujet dans sa subjectivité en l'extrayant de son aliénation au sein du monde naturel, et garantit que la description porte bien sur la conscience effectivement réelle et non sur un substitut plus ou moins objectivé de celle-ci. Pour le psychologue, il n'y a pas de jugement vrai et de jugement faux : il y a des jugements à décrire. La vérité de ce que juge le sujet qu'il observe n'est pour le psychologue, qu'un événement en soit nullement privilégié ; ce sujet qui juge est déterminé, enchaîné dans des séries de motivations qui portent la responsabilité de son jugement. On ne peut atteindre le vécu de vérité qu'il s'agit de décrire que si l'on ne biffe pas d'abord la subjectivité du vécu.

Ainsi, la philosophie du sujet transcendantal requérait inéluctablement une psychologie du sujet empirique. Jean-François LYOTARD insiste sur l'identité entre les deux sujets, qui ne sont qu'un ; dans la perspective des sciences humaines, cette identité signifie que "la psychologie intentionnelle porte déjà le transcendantal en elle-même" (Méditations cartésiennes), ou qu'une description psychologique bien faite ne peut pas ne pas restituer finalement l'intentionalité constituante du moi transcendantal. La phénoménologie est donc amenée inévitablement à inscrire la psychologie à son programme non pas seulement parce qu'elle pose des problèmes méthodologiques particuliers, mais surtout parce que la phénoménologie est une philosophie du cogito. Le lien avec la sociologie et l'histoire est moins problématisé par HUSSERL, mais n'en est pas moins aussi étroit.

On conçoit bien que les auteurs des sciences visées ait pu se sentir visés par les perspectives élaborées ci-dessus. Mais, dans l'histoire des idées, ce qui s'est passé c'est moins un conflit où les scientifiques refuseraient toute portée à la philosophie (même si par ailleurs un tel mouvement d'idées a existé et existe encore) et où les phénoménologues voudraient substituer aux arguments "hasardeux" d'autres plus féconds - que sa reprise par toute une série d'auteurs, en l'interprétant de manière très diverse, de ses interrogations. A un tel point que, pour reprendre l'expression de Philippe CAPELLE-DUMONT, "la salle des convives est singulièrement bigarrée".... La phénoménologie nous indique en tout cas comment les êtres parviennent à éviter nombre de conflits (de compréhension, puis de lutte pour la prépondérance d'une perception) et à développer au contraire de multiples coopérations. Si l'on comprend HUSSERL, il existerait au fond de toute perception, laquelle provient d'une intention, un fond préexistant à toute investigation du monde, présent dans chacun de ces êtres... Lequel permettrait au-delà de la contingence, mais s'appuyant toujours sur elle, d'atteindre le réel véritable... 

   La phénoménologie, et sa longue histoire maintenant l'indique, reste un projet. En introduisant dans ses réflexions les sujets et non pas seulement un sujet, elle permet le développement d'autres réflexions (l'intersubjectivité) par des auteurs comme par exemple, pour ne citer ici qu'un seul, RICOEUR. Et pour évoquer cette fameuse contingence, la phénoménologie ne se développe que dans un univers mental traversé par le criticisme, qui écarte précisément la référence ultime à une divinité et qui écarte également, malgré les tentatives de KANT et de HEGEL, le recours à des a priori, sauf à tenter de comprendre et d'expliquer en quoi consiste ces a priori... 

 

     Jean-François LYOTARD, indique bien, après le vaste détour méthodologique, comment se pose, par une sorte de retour aux préoccupations sociologiques qui l'on fait finalement surgir dans la pensée du XXème siècle, pour la phénoménologie, le problème sociologique. 

"Ce problème avait d'être un problème de méthode est un problème d'ontologie : seule une définition eidétique adéquate du social permet une approche expérimentale féconde. Cele ne signifie pas (...) qu'il soit bon d'élaborer a priori une "théorie" du social, ni de forcer les données scientifiques jusqu'à en exprimer des conclusions concordant avec l'éidétique. En réalité, cette éidétique indispensable doit se construire au cours de l'exploration des faits eux-mêmes, et aussi à sa suite. Elle est une critique (...) mais toute critique révèle déjà son autre face, sa positivité." Pour HUSSERL et plus encore pour MERLEAU-PONTY, il faut toujours partir de l'expérimentation, et singulièrement en s'appuyant sur les raisonnements de la physiologie, de l'anthropologie et de la psychologie, toujours en en critiquant les fondements et en faisant ressortir leur positivité. 

"Or, la compréhension, poursuit LYOTARD, foncière à tout savoir anthropologique (...) exprime mon rapport fondamental avec autrui. En d'autres termes, tout anthropologue projette l'existence d'un sens de ce qu'il étudie. Ce sens ne se réduit pas à une fonction d'utilité par exemple, il ne peut être correctement identifié que s'il est référé à l'homme ou aux hommes étudiés ; il y a donc dans toute science humaine le "postulat" implicite de la compréhensibilité de l'homme par l'homme ; par conséquent, le rapports de l'observateur à l'observé, dans les sciences humaines, est un cas du rapport de l'homme à l'homme, de moi à toi. Donc, toute anthropologie, et notamment la sociologie, contient en elle-même par là ce rapport par lequel les sujets sont donnés les uns aux autres. Cette socialité originaire, en tant qu'elle est le sol de tout savoir anthropologique, nécessite une explication, dont les résultats pourront ensuite être repris afin d'éclairer la science sociale elle-même. "Le social est déjà là quand nous le connaissons ou le jugeons... Avant la prise de conscience, le social existe sourdement et comme sollicitation"." HUSSERL ne fait qu'esquisser l'élaboration théorique du problème d'autrui et ses continuateurs approfondissent celle-ci, jusqu'à toutes ses conséquences. 

Jean-François LYOTARD tient à rappeler cette esquisse : "comment se fait-il que je ne perçoive pas autrui comme un objet, mais comme un alter ego? . L'hypothèse classique du raisonnement analogique présuppose ce qu'elle devrait expliquer comme le montre Scheler (Essence et forme de la sympathie), disciple de Husserl. Car la projection sur les conduites d'autrui des vécus correspondant pour moi aux mêmes conduites implique d'une part qu'autrui soit saisi comme ego, c'est-à-dire comme sujet apte à éprouver des vécus pour soi, et d'autre part que moi-même je me saisisse comme vu "du dehors", c'est-à-dire comme un autre pour un autre alter ego, puisque ces "conduites" auxquelles j'assimile celles d'autrui que j'observe, je ne puis comme sujet que les vivre, et non les appréhender de l'extérieur. Il existe donc une condition fondamentale pour que la compréhension d'autrui soit possible : c'est que je ne sois pas moi-même pour moi une pure transparence. Ce point a été établi à propos du corps. Si, en effet, on s'obstine à poser le rapport avec autrui au niveau des consciences transcendantales, il  est clair que seul un jeu de destitution et de dégradation réciproques peut s'instituer entre ces consciences constituantes. L'analyse sarriette du pou-autrui, qui est faite essentiellement en termes de conscience, s'arrête inévitablement à ce que Merleau-Ponty nomme "le ridicule d'un sollpsisme à plusieurs". "L'autre, écrit Sartre (Etre et Néant), comme regard n'est que cela, ma transcendance transcendante". La présence de l'autre se traduit par ma honte, ma crainte, ma fierté, et mes rapports avec autrui ne peuvent être que du mode destitution : amour, langage, masochisme, indifférence, désir, haine, sadisme. Mais la correction que Merleau-Ponty apporte à cette interprétation nous oriente dans la problématique d'autrui : "En réalité, le regard d'autrui ne nous transforme en objet que si l'un et l'autre nous nous retirons dans le fond de notre nature pensante, si nous nous faisons l'un et l'autre regard inhumain, si chacun sent ses actions non pas reprises et comprises, mais observées comme celles d'un insecte" (Phénoménologie de la perception). Il faut descendre au-dessous de la pensée d'autrui et retrouver la possibilité d'un rapport originaire de compréhension, faute de quoi le sentiment de solitude et le concept de solipsisme eux-mêmes n'auraient aucun ses pour nous. On doit par conséquent découvrir antérieurement à toute séparation une coexistence, du moi et d'autrui dans un "monde" intersubjectif, et sur le sol de laquelle le social prend son sens.

C'est précisément ce que nous apprend la psychologie de l'enfant qui est déjà une sociologie. A partir de six mois, l'expérience du corps propre de l'enfant se développe : Wallon note en conclusion de ses observations qu'il est impossible de distinguer chez l'enfant une connaissance intéroceptive (coenesthésique) de son corps et une connaissance "du dehors" (par exemple par image dans un miroir, ou image spéculaire) ; le visuel et l'intéroceptif sont indistincts, il y a un "transitivisme" par lequel l'enfant s'identifie avec l'image du miroir : l'enfant croit à la fois qu'il est là où il se sent et là où il se voit.De même, quand il s'agit du corps d'autrui, l'enfant s'identifie avec autrui : l'ego et l'alter sont indistinct ; Wallon caractérise cette période par l'expression "sociabilité incontinente", et Merleau-Ponty, le reprenant et le prolongeant, par celle de sociabilité syncrétique. Cette indistinction, cette expérience d'un intermonde où il n'y a pas de perspectives géologiques, s'exprime dans le langage lui-même, bien après que la réduction de l'image spéculaire à une "image" sans réalité a été opérée. (...) La saisie de sa propre subjectivité en tant que perspective absolument originale ne vient que plus tardivement, et en tout cas le je n'est employé que lorsque l'enfant a compris "que le tu et le toi peuvent aussi bien s'adresser à lui-même qu'à autrui", et que chacun peut dire je. Lors de la crise des 3 ans, Wallon note un certain nombre de comportements caractérisant le dépassement du "transitivisme" : volonté d'agir "tout seul", inhibition sous le regard d'autrui, égocentrisme, duplicité, attitudes de transaction (...). Wallon montre que toutefois le transitive n'est pas supprimé, il se prolonge en deçà de cette mise à distance d'autrui, et c'est pourquoi Merleau-Ponty s'oppose à la thèse de Piaget selon laquelle vers 12 ans l'enfant effectuerait le cogito "et rejoindrait les vérités du rationalisme". (...). Merleau-Ponty montre qu'en effet l'amour par exemple constitue une expression de cet état d'indivision avec autrui, et que le transitivisme n'est pas chez l'adulte aboli, au moins dans l'ordre des sentiments. 

On voit la différences avec les conclusions sarriettes. "L'essence des rapports entre consciences n'est pas le Mitsein, c'est le conflit", écrivait l'auteur de l'Etre et le Néant. Une analyse phénoménologique semble montrer au contraire, sur la base des sciences humaines, que l'ambiguité du rapport avec autrui, telle que nous l'avons posée à titre de problème théorique, prend son sens dans une genèse d'autrui pour moi : les sens d'autrui pour moi sont sédiments dans une histoire qui n'est pas d'abord la mienne, mais une histoire à plusieurs, une transitivité, et où mon point de vue se dégage lentement (à travers le conflit bien sûr) de l'intermonde originaire. S'il y a du social pour moi, c'est parce que je suis originaire du social, et les significations que je projette inévitablement sur les conduites d'autrui, si je sais que je les comprends ou que j'ai à les comprendre, c'est qu'autrui et moi avons été et demeurons compris dans un réseau unique de conduites et dans un flux commun d'intentionalités."

Jean-François LYOTARD, La phénoménologie, PUF, Quadrige, 2015. Philippe CAPELLE-DUMONT, Après Merleau-Ponty, que devient la phénoménologie française?, dans La philosophie en France aujourd'hui, Sous la direction de Yves Charles ZARKA, PUF, Quadrige, 2015.

 

PHILIUS

Complété le 6 septembre 2017

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21 août 2017 1 21 /08 /août /2017 12:58

   La philosophe américaine Judith BUTLER, professeure à l'Université Berkeley depuis 1993, développe une thématique importante dans le champ de la littérature féministe. Ecrivant dans le sillage de la French Theory, parfois corrigée par ses relations directes avec le monde intellectuel européen, elle réfléchit sur la vulnérabilité, sur l'ambivalence du sujet en tant que soumis à un pouvoir et produit par cette soumission même. Sa théorisation de la "performativité du genre", à partir du triple héritage de la théorie austinienne (de John Langshaw AUSTIN) des actes de langage, du féminisme français et de la déconstruction constitue un apport majeur dans le champ des études féministes et queer. C'est à partir des événements du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, que ses écrits traitent - de la guerre, du deuil et des figures de la dépossession comme le prisonnier extra)juridique ou le réfugié. Critique envers la politique étrangère de son pays, elle intervient publiquement sur des questions politiques contemporaines, comme celle des droits des homosexuels et, plus récemment, sur le conflit israélo-palestinien. Elle se situe sur ce dernier comme anti-sioniste (l'enfermement des Juifs dans un Etat est une erreur de premier plan) au nom d'une identité juive diastolique, valorisant l'accueil et la "non appartenance". D'une manière plus générale, elle écrit (et agit d'ailleurs) contre toute forme de violence et développe une éthique - non-violente - de la relationalité. 

    Son oeuvre est née et s'est développée sur le fil de la question du genre (Gender Trouble, 1990). La formulation de cette question telle qu'elle l'avant d'abord rencontrée dans la pensée féministe lui a semblé insuffisante. Pour elle, en effet, celle-ci conteste à juste titre les déterminations sociales et culturelles dont ont été affectés les individus en raison de leur sexe, ainsi que les places auxquelles ils/elles ont été assignées dans le cadre de rapports de pouvoir. Elle n'interroge cependant pas la réalité du genre en tant que telle, et contribue même à la recalcifier dans sa forme séculaire. L'analyse critique butlérienne porte en effet non sur les effets socio-économiques ou symboliques de la bicatégorisation sexuée mais sur cette bicatégorisation elle-même, et ultimement sur le caractère déterminant conféré à une différence organique. (Françoise COLLIN). C'est une réflexion sur une dialectique des sexualités, liée à la question du pouvoir qu'elle continue de développer.

     Si la lecture de certains de ses livres est difficile - un style ardu d'écriture amplifié dans la traduction en Français - c'est en partie dû à la volonté de l'auteure de promouvoir une manière différente de parler. Il n'est pas certain que l'abus de néologisme et de création de vocabulaire différent militent en faveur des thèses défendues. Sur le fond, un certain déni de réalités physiologiques et physiques est critiqué au sein même du féminisme. La théorie de la construction sociale des différences sexuelles pourrait sans doute être plus convaincante si ce déni ne transparaissait par trop dans son argumentation. Comme souvent par ailleurs, la critique sociale, sociologique et psychologique de cette construction sociale a bien plus de force lorsqu'elle s'ancre dans le quotidien ou dans l'analyse de situations ou d'événements, que lorsqu'elle s'aventure dans les aspects biologiques. 

    Trouble dans le genre (1990) est le livre qui fait connaitre Judith BUTLER. Elle y propose pour la première fois ses analyses du caractère performatif du genre. Objets d'interprétations et de réappropriations diverses et variées, voire contradictoire, les analyses de cet ouvrage sont reprises par l'auteure même plus tard, dans Ces corps qui comptent (1993), notamment pour lever certaines ambiguïtés (interprétation volontariste de sa théories de la "performativité du genre" et pour répondre aux critiques soulevées. Elle y développe des analyses vigoureuses et originales sur la matérialité du corps dans une perspective constructiviste. Même si certains militants que considèrent là un certain recul.

    Dans Le Pouvoir des mots ; politique du performatif (1997), Judith BUTLER traite de débats autour du pouvoir des morts et leurs portées : socioculturelle, politique, juridique et psychologique. Elle y interroge les discours de haine homophobes, racistes ou sexistes, la pornographie et la censure. Elle y propose les grandes lignes d'une théorie de la "puissance d'agir" linguistique, de politique de la résignation. Elle opère une critique des tentatives d'imposer une police des discours (en tant que répression juridique de ces discours). Nombre d'auteurs s'inspire de sa réflexion sur l'agency (l'"agence" individuelle ou collective, autrement dit la "capacité d'agir" (Cynthia KRAUS) ou encore la "puissance d'agir" (Charlotte NORDMAN et Jérôme VIDAL, inspirée de la "potinait agenda" spinoziste) ou même "l'agressivité" (traduction d'"agency" que l'on retrouve dans des textes de linguistique, psychologie cognitive et théorie de l'action...).

   Dans Vie précaire ; les pouvoirs du deuil et de la violence après le 11 septembre 2001 (2004), elle réfléchit sur les transformations de la souveraineté et sur les conditions du maintien d'un sphère publique critique après ces attentats terroristes. Elle veut s'inscrire dans le droit fil des préoccupations qui animent dans son oeuvre depuis Trouble dans le genre, sur la question de la vulnérabilité et de la viabilité de la vie, sur la définition normative de l'humain, sur le deuil et la mélancolie comme constitutifs des sujets.

     Humain, Inhumain ; le travail critique des normes  (2004) possède un caractère autobiographique. Il s'agit d'un recueil d'entretiens inédits de 1994 à 2004, sorte de synthèse qui couvre l'ensemble de son travail. On ne peut que conseiller cet ouvrage comme introduction à son oeuvre, manière d'éviter certaines interprétations récurrentes, notamment sur la matérialité du corps... Ce qui permet aussi de passer sans doute un peu vite sur certains développements des livres précédents qui prêtent bien trop facilement à de telles interprétations... 

       Défaire le genre (2004) est ancré sur l'actualité politique immédiate du genre et de la sexualité. Judith BULTLER se montre plus convaincante qu'avant sur la double perspective, théorique et pratique de déconstruction du genre. Son objectif est bien de contribuer à défaire l'emprise des formes de normalisation violentes dont il est le vecteur.

    L'État global (2007) est issue du dialogue entre les féministes Gayatri Chakravorty Spiral et Judith BUTLER sur ce que les philosophes contemporains peuvent dire sur le phénomène des migrations (permanentes, dues à un faisceau de raisons économiques, culturelles, militaires et/ou climatiques) qui concerne autant les Palestiniens que les pays de l'Union Européennes. Elles soulèvent des questions de plus en plus pressantes de nos jours autour du sentiment d'appartenance à une nation ou une culture précises, sur l'identité réelle des détenteurs du pouvoir aujourd'hui, et sur la possibilité d'avoir toujours le droit d'avoir des droits, et enfin... de la signification du fait de chanter l'hymne américain en espagnol. Elles s'interrogent aussi sur le rôle de l'Etat qui se transforme de plus en plus en lieu transitoire, temporaire, et qui se compose des habitants qui sont de plus en plus apatrides...

    Dans Rassemblement (2016), elle décrit comment les personnes dont les droits fondamentaux ne sont pas assurés, deviennent visibles lorsque les corps sont rassemblés sur une place publique, en Egypte, en France et aux Etats-Unis.

   Judith BUTLER en élargissant le champ de ses réflexions et en approfondissant les problématiques des sexualités dans les dynamiques de pouvoir, dessine peu à peu une réflexion sur la non-violence, en tant que projet éthique, opérateur critique et pratique corporelle...

     Mylène BOTBOL-BAUM, professeur de philosophie et bioéthique à l'Université Catholique du Louvain, présente ce parcours : "De quoii s'agit-il en effet? Au plan philosophique, la violence revoir à une ontologie pétrifiée ou pétrifiante, c'est-à-dire à un processus qui entend retirer aux sujets sociaux leur historicité, leur diversité, leur part de complexité aussi, pour les ramener à des "catégorie d'être", les inscrire dans des états pré-sociaux dont ls ne pourront jamais sortir. Parallèlement à l'émergence d'idéologies destructrices, en complément de la sophistication perverse avec laquelle les crimes de masse sont généralement perpétrés, cette "ontologisation du social" apparait comme une condition nécessaire à l'émergence de violences multiples. En termes simples, cela signifie que les processus destructeurs ont besoin de faire référence à des catégories figées, déliées de tout rapport aux autres et à la société, pour justifier leur marginalisation, voire leur éradication. Ce fut, de façon paradigmatique, le cas des Juifs d'Europe au XXème siècle, expérience qui constitue l'ancrage biographique de la réflexion de Judith Butler. Mais de nombreuses expériences pourraient être relatées. Une telle approche permet d'ailleurs d'éviter de sélectionner par avance les violences légitimes et les violences illégitimes, en fonction de la gravité des actes ou du nombre de victimes, mais aussi des structures politiques qui les soutiennent ou des intérêts économiques qu'elles servent.

Cette démarche permet alors d'aborder le problème de la violence dans sa globalité, y compris - ou surtout - lorsque ses expressions semblent phénoménologiquement très disparates. A chaque fois, ce sont les cadres normatifs à travers lesquels les situations violentes parviennent jusqu'à nous qu'il est possible de mettre en question. En même temps, ces cadres s'appliquent à une extraordinaire diversité de situations, de personnes et de groupes. Ils permettent de s'intéresser autant aux violences envers les femmes ou les minorités sexuelles qu'à celles exercées à l'encontre de groupes culturels, ethniques ou religieux, sans oublier les formes multiples de discriminations qui rythment la vie sociale ordinaire. Ils visent autant les groupes armés que les acteurs dominants, autant les Etats que les groupements privés (corporations). Ce qui compte à chaque fous est moins l'expression particulière de telle ou telle violence (...) que les processus sur lesquels cette violence s'appuie - ce que l'on pourrait appeler sa généalogie. "Défaire" suppose de s'attaquer aux processus qu'une telle généalogie mobilise, à commencer par cette "ontologisation du social" qui opère à l'intérieur de toutes les sociétés, en particulier les sociétés occidentales. L'expérience des minorités sexuelles fonctionne ici comme une métaphore : à travers elle, c'est une architecture générale de la vie sociale qui se met en place, dont la corporéité est le théâtre principal.

On mesure, au regard d'une telle situation, l'ampleur de la tâche qui est celle de la non-violence. Celle-ci ne consiste pas seulement à "résister à mains nues" : à travers elle, se met en place une nouvelle impulsion philosophique, sous la forme d'une "éthique de la relationalité". Pour Butler, une telle éthique est inspirée par une lecture féministe d'Emmanuel Levinas mais aussi, plus largement, par une lecture critique des grands textes de la tradition philosophique. Son livre Vers la cohabitation. Judéité et critique du sionisme (2013) invite à rompre avec la violence, sous une double modalité : celle d'une ontologie pétrifiée et pétrifiante, mais aussi celle qui verrait dans la violence la seule réponse possible permettant de déjouer une telle ontologie - stratégie qui fut la marque du marxisme historique, qu'Etienne Balibar désigne sous le terme de "contre-violence". A "l'ontologisation du social", il ne s'agit pas d'opposer une dogmatique de la force, une posture virile du dépassement des contradictions, mais une nouvelle "ontologie sociale ou relationnelle". 

Cette ontologie est avant tout un défi à la pensée statique. Judith Butler demande alors à son lecteur de penser avec elle l'impossible, en se situant au-delà de l'identité de la nation, en définissant l'altérité comme interruption de l'identité. Elle lui demande d'oser penser avec elle les fondations contingentes de la violence comme destin, mais aussi la perspective d'un universel ouvert, permettant la resignification du sujet face aux conséquences violentes du nihilisme. Sa critique du sujet est donc une critique du sujet stable, figé : un sujet qui, en même temps, repousserait constamment les limites de sa fragilité, renierait les dépendances qui le font advenir à lui-même. Ses textes sont, en ce sens, un défi à toute dora sur l'autonomie, la surjection et la normativité. Avec elle, ces notions sont délocalisées, arrachées aux discours politiques ambiants. Car la non-violence est tout sauf le signe de l'inaction. Elle désigne un combat social et politique ou, plus exactement, un certain type de combat : celui qui entend résister à la violence sous toutes ses formes, en consentant à la vulnérabilité de l'être-au-monde. Son travail met donc au défi la vulnérabilité de son lecteur face à la séduction de la belle âme, laquelle est inadéquatement traduite par Heidegger comme une destinée romantique visant "l'être pour la mort", alors qu'elle est déconstruite par la notion de non-violence par Levinas. Celui-ci est en effet conscient du fait que la dénonciation de la violence risque elle-même de se retourner en violence et en arrogance : à ses yeux, la guerre contre la guerre perpétue la guerre en se libérant de toute mauvaise conscience...

Pour Butler, la notion de violence nécessite d'être entièrement repensée, à travers une réflexion sur la "passivité" ou sur ce que Walter Benjamin appelait l'"interruption". Sans cette réflexion, dit Levinas, la résistance non-violente est en danger de devenir un amoralisme qui superficiellement nie les symptômes de la violence (Totalité et infini) (...). A partir de telles références, Butler retourne la destinée de "être pour la mort" en viabilité, en capacité de s'arracher de l'ancrage dans l'ontologie universelle de la raison à partir des ressources que sont le féminisme, le post-structuralisme, le marxisme, etc. Toutes ces étiquettes confortables sont néanmoins dissoutes à travers une stratégie de resignification des limites de la violence, tout autant que des limites de la non-violence.

Cette herméneutique est extrêmement puissance, séduisante pour certains mais très intrusive pour ceux qui restent attachés à des constructions narratives rigides. La résistance à la violence est donc un thème central de l'oeuvre de Judith Butler - depuis la politique normative du genre qui inclut la violence des rôles sociaux à une époque où les subjectivité étaient politisées, jusqu'à la critique de "l'état de guerre", qui, aujourd'hui, s'immisce dans le quotidien des sociétés occidentales. Des sociétés marquées par la défiance à l'égard de "l'autre", le renforcement des inégalités ou des discriminations, mais aussi l'expulsion hors du champ de la conscience critique du problème de la légitimité d'interventions militaires sur des théâtres d'opérations "extérieurs". Cette extériorité géographique cache un refoulé psychique : comme le montre très bien Butler dans ce qui fait une vie, l'époque contemporaine ne parvient plus à problématiser ces opérations qui semblent aller de soi. Elle semble ne plus avoir les ressources nécessaires pour critiquer l'existence de frontières arbitraires à l'expression du chagrin. 

Mais la non-violence - et Butler insiste beaucoup là-dessus - ne se réduit pas à un pur acte de pensée. Elle est avant tout une pratique corporéisée, une mise en jeu de la copropriété du sujet face à la désincarnation des pouvoirs. Le projet philosophique qui la porte n'a de sens qu'en raison de cette spécificité pratique. Or, celle-ci questionne directement la "passivité" associée généralement à la non-violence décrite en termes légaux. En réponse au pouvoir souverain de la loi qui vise à justifier la violence policière ou la violence d'Etat, la non-violence resignifie la problématique de l'agir commun, en le situant dans un face-à-face corporel avec les puissances qui oppriment. En adoptant la manière dont Gandhi propose une alternative à la gouvernance violente, à travers les termes d'une "inaction concertée" qui "expose un soi incarné" capable avec les autres de solidarité dans la défiance, la philosophe américaine inscrit la non-violence dans l'histoire longue des mouvements de défense des droits civiques, tout en étant attentive aux formes corporelles qu'elle parvient à prendre dans les temps présents.

Cette approche lui permet de relier Arendt et Benjamin, pour questionner l'inéluctabilité de la violence monopolisée et légitimée par l'Etat, qui entend faire de la violence un destin. Dans ce dispositif, toute critique de la violence est interprétée comme... violence. Comment l'expliquer? Pour elle, ce détournement renvoie au fait que la non-violence interrompt la validité du contrat social de l'échange de la liberté contre la sécurité, qui se confond avec la violence légitime en place. La violence épidémique se prolonge alors par des exclusions pratiques, qui intensifient le cycle initial. "Défaire" suppose de s'attaquer à l'ensemble de ce processus. En raison même de l'originalité de la non-violence - projet éthique, opérateur critique et pratique corporelle -, une approcher interdisciplinaire de ces questions est nécessaire. (...)."

 

Judith BUTLER, Le pouvoir des mots. Politique du performatif, Editions Amsterdam, 2004 ; Humain, Inhumain. Le Travail critique des normes. Entretiens, Editions Amsterdam, 2005 ; Trouble dans le genre. pour un féminisme de la subversion, La Découverte, 2005 ; L'Etat global, avec Gayatri Chakravorty SPIVAK, Payot et Rivages, 2007 ; Ce qui fait une vie, Zone/La Découverte, 2010 : Vers la cohabitation. Judéité et critique du sionisme, Fayard, 2013 ; Rassemblement. Pluralité, performativité et politique, Fayard, 2016.

Françoise COLLIN, Judith Butler, dans Encyclopedia Universalis, 2004. Sous la direction de Mylène BOTHOL-BAUM, Judith Butler, du genre à la non-violence, éditions nouvelles cécile defaut, 2017.

     

     

 

  

 

 

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19 août 2017 6 19 /08 /août /2017 13:07

     Le critique littéraire, sémiologue, historien des idées et essayiste français d'origine bulgare Tzvetan TODOROV se consacre à partir des années 1980 surtout à l'histoire des idées, aux problèmes de la mémoire et au rapport à l'autre (altérité). Attaché à la démocratie libérale, son analyse de la vie commune s'inscrit dans une démarche à la fois anthropologique et historique. Que ce soit pour défendre les intellectuels russes pourchassés et plus largement une certaine culture russe ou pour soutenir les personnes victimes de la torture et de la violence politique (au centre Primo Levi par exemple), l'écrivain reste fidèle à un certain idéal démocratique. 

    On peut partager son oeuvre en deux grandes parties, un ensemble de textes consacrés à la littérature (fantastique, entre autres) et à la poésie (co-fondateur en 1970 de la revue Poétique), aux sciences du langage (auteur d'un Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage) puis, sans abandonner ces centres d'intérieur une partie nettement plus centrée sur l'histoire des idées, se situant en Européen (des Lumières) s'inspirant entre autres des oeuvres de ROUSSEAU, MONTESQUIEU, MONTAGNE, Benjamin CONSTANT et Jacques CAZOTTE.

    On peut ranger dans la première partie sa Théorie de la littérature, textes des formalistes russes (1965), Littérature et Signification (1967), Introduction à la littérature fantastique (1970), Théories du symbole (1977), Les Genres du discours (1978), Mikhaïl Bakhtin, le principe dialogue (1981), La notion de littérature et autres essais (1987), Le Triomphe de l'artiste. La révolution et les artistes : 1917-1941 (2017)...

Dans la deuxième partie, citons La Conquête de l'Amérique ; la question de l'autre (1982), le Jardin imparfait : la pensée humaniste en France (1998), Mémoire du Mal, tentation du Bien (2000), le Nouveau Désordre mondial : réflexions d'un Européen (2003), L'Esprit des Lumières (2006), La peut des barbares : au-delà du choc des civilisations (2008), L'Espérience totalitaire : la signature humaine (2010), Les Ennemis intimes de la démocratie (2012), Insoumis (2015)...

    Se définissant comme exilé enraciné en France, Tzetan TODOROV, mène de front plusieurs vies de chercheur et d'intellectuel, très sollicité à la fois en Europe et aux Etats-Unis. Il est, au cours de la décennie 1960, soit depuis son arrivée à Paris en 1963, l'un des principaux acteurs du structuralisme littéraire, en compagnie de Roland BARTHES, de Gérard GENETTE et d'autres. Ces intellectuels veulent donner à la critique littéraire un rang bien plus important que d'être une "causerie". C'est la période où il publie plusieurs études sur les genres du discours et nous avons une préférence bien subjective pour son Introduction à la littérature fantastique. Il fait connaitre en Occident les travaux de Mikhaïl BAKHTINE dont les textes ne paraissent que plusieurs décennies plus tard...  Lorsqu'il enseigne à l'université de Yale aux Etats-Unis en 1967-1968, il est bien plus intéressé par les débats sur les droits civiques, la reconnaissance des droits des Noirs dans le Sud et les problèmes raciaux que par ceux de mai 68 à Paris. C'est à la fin des années 1970 qu'il commence à diversifier et élargie le champ de ses intérêt, devenu auteur d'essais dont certains connaissent un certain succès critique et public. Ses études sur les acteurs-auteurs des Lumières (Rousseau Frêle bonheur, 1985 ; Benjamin Constant : la passion démocratique, 1997, avec bien sûr L'Esprit des Lumières) soutiennent ses efforts, aux côtés de Luc FERRY, Pierre MANENT ou Alain RENAULT, pour promouvoir une tradition libérale. C'est dans le même esprit qu'aux côtés d'Edgar MORIN, Umberto ECO, Jean GOYTISOLO et de Hans Magnus ENZENSBERGER, entre autres, qu'il participe à la Lettre internationale, revue européenne publiée en quatre langues (1986-1991). (Philippe ROUSSIN)

  Ses essais portent surtout sur l'altérité, le rapport à l'autre, de La Conquête de l'Amérique. La Question de l'autre (1982, à partir de conférences données au Mexique en 1977-1978), à Nous et les autres. la réflexion française sur la diversité humaine (1989, où il analyse la tradition qui va du début du XVIIIème au début du XXème siècle). Notons que cette réflexion se situe, sans s'y confondre, dans une certaine révision historiographie de la révolution française.

  Sa réflexion (notamment sur le totalitarisme) le mène à son livre Insoumis (2015), où il met en exergue la "capacité de dire non quand tout le monde dit oui" et les combats de huit contemporains dont les formes morales d'engagement ont fini par jouer un rôle politique dans l'espace public : Germaine TILLION, Etty HILLESUM, PASTERNAK, SOLJENITSINE, MALCOLM X, MANDELA, Edwards SNOWDEN et David SHULMAN. Jusqu'à sa dernière oeuvre, il est préoccupé par la "nouvelle espère de mur apparue depuis quelques décennies" "particulièrement caractéristique de notre temps : c'est le mur anti-immigrés, destiner à empêcher les pauvres d'entraidants les pays riches pour y gagner mieux leur pain et y vivre plus décemment. Le plus spectaculaire, construit entre les Etats-Unis et le Mexique, coupe le continent en deux." (entretien accordé à Books en 2009).

 

Tzvetan TODOROV, La peur des barbares : au-delà du choc des civilisations, Robert Laffont, 2008 ; Les Ennemis intimes de la démocratie, Robert Laffont, 2012 ; Introduction à la littérature fantastique, Le Seuil, 1970 ; Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, avec Oswald DUCROT, Le Seuil, 1979.

Philippe ROUSSIN, Tzvestan Todorov : une vie de penseur européen, Les invités de Mediapart, février 2017.

 

 

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16 août 2017 3 16 /08 /août /2017 08:10

  En partie centré sur les bombardements nucléaires au Japon en 1945, ce petit livre, qui reflète assez bien l'opinion majoritaire américaine aujourd'hui concernant ceux-ci, évoque presque toute la gamme des arguments sur l'inutilité des bombardements aériens. A l'encontre de la doctrine officielle initiée par le général Giulio DOUHET (1869-1930), les bombardements aériens, pour destructeurs qu'ils soient, n'ont jamais entamé, où qu'ils soient effectués, le moral des populations en guerre et ont plutôt renforcé à chaque fois le soutien de celles-ci au pouvoir politique, quel que soit sa nature, démocratie ou despotisme. Concernant le Japon, la décision de capituler date d'avant ces bombardements atomiques, comme l'attestent de nos jours pratiquement toutes les sources. Sur une utilité strictement militaire, la grande imprécision des bombardements massifs fait qu'ils détruisent bien plus d'habitations que d'usines ou d'installations militaires.

     Mais Howard ZINN (1922-2010), qui a lui-même participé de plein gré à des bombardements, dont celui de la ville de Royan, en France, et qui a accueillit avec joie le bombardement d'Hiroshima parce qu'il mettait, dans l'esprit des opinions publiques d'alors, à la guerre mondiale, insiste surtout sur l'aspect moral de ces actions militaires. Alors que les Alliés se targuent d'appartenir à une civilisation démocratique en lutte contre le démon nazi ou contre la dictature nippone, quelle différence y-a-t-il entre eux dès lors qu'ils utilisent les mêmes moyens immoraux de faire la guerre. Tuer des civils, indistinctement hommes, femmes et enfants peut-il avoir une justification quelconque quand on se réclame d'une société qui entend respecter les droits de l'homme et du citoyen? 

    Ce livre entendait en 1995 faire contrepoids aux discours officiels - de moins en moins tenables d'ailleurs - qui entouraient la célébration du cinquantième anniversaire des bombardements nucléaires. Sa réédition en 2010 (au 65ème anniversaire) s'inscrit dans un ensemble de littératures scientifiques et journalistiques leur déniant toute utilité, et replaçant les bombardements plutôt dans le début de la guerre froide entre les Etats-Unis et l'URSS. Au moment où les gouvernements martèlent qu'ils entendent lutter contre le terrorisme, la mise en perspective de ces bombardements permet de qualifier précisément les Etats de terroristes, et ce ne sont pas les récents bombardements d'Irak ou de Syrie qui vont démontrer le contraire...

      Divisé en deux parties, Hiroshima, briser le silence et Le bombardement de Royan d'avril 1945,  ce dernier se révélant comme le résultat d'une succession d'erreurs du commandement allié, le livre apporte quantité d'arguments, références nombreuses à l'appui, sur l'inefficacité et l'immoralité non seulement des bombardements nucléaires mais de tous les bombardements massifs par voie aérienne. On ne peut qu'être frappé du nombre important de témoignages d'acteurs (pilotes, gradés, responsables politiques et militaires) culpabilisés après coup à cause des destructions des vies humaine (qui se comptent par centaines de milliers...) causées par ces bombardements.

Reproduisons ici simplement les dernières lignes de ce livre : "On peut toujours attribuer, en toute légitimité, une responsabilité à autrui. Pour l'exemple, film remarquable (Joseph LOSEY, 1964) ayant pour trame la Première Guerre mondiale, raconte l'histoire d'un paysan naïf qui, écoeuré de la boucherie des tranchées, décide un jour de déserter. En Cour martiale, au terme d'un procès en deux étapes, il est condamné à mort. Bien que personne ne considère vraiment que son exécution est justifiée, les officiers ayant pris part à une étape peuvent imputer la responsabilité du verdict à ceux qui ont participé à l'autre. En fait, le tribunal de première instance l'a condamné pour l'exemple, et souhaite au fond que le verdict soit renversé en Cour d'appel. Cette dernière, qui confirme plutôt le jugement, peut faire valoir que la condamnation à mort ne relève pas d'elle. L'homme est donc fusillé. On rappelle qu'une telle façon de faire remonte à l'Inquisition, où l'Eglise seule mentit le procès alors que l'Etat se chargeait de l'exécution, si bien qu'on ne pouvait savoir qui de Dieu ou des hommes était à l'origine de la décision.

Le mal qui fait aujourd'hui l'objet d'une production de masse, exige une division du travail de plus en plus complexe, si bien que plus personne ne peut être tenu directement responsable des horreurs ayant cours. Cependant, tout le monde porte une responsabilité négative, car n'importe qui peut tenter d'enrayer la machine. Bien entendu, rares sont qui disposent des outils nécessaires, mais il reste aux autres leurs mains et leurs pieds. La capacité de nuire à cette terrible progression est donc inégalement répartie, si bien que le sacrifice à consentir varie selon les moyens donc chacun dispose. Dans cette transformation perverse de la nature qu'on appelle société (la nature semble outiller chaque espèce selon ses besoins propres), plus grande est la capacité d'un individu de s'opposer au mal, moins pressant est son désir de le faire.

Ce sont les victimes désignées, celles d'aujourd'hui comme celles de demain, qui en éprouvent le plus grand besoin et qui ont le moins de moyens à leurs disposition. Il ne leur reste que leurs corps (ce qui pourrait expliquer pourquoi la rébellion est un phénomène si rare). Voilà qui pourrait inciter ceux d'entre nous qui, non contraints à l'usage de leurs seules mains nues, souhaitent le moindrement voir la machine s'enrayer, à s'engager dans la recherche d'une issue à l'impasse sociale.

Il est possible qu'un tel choix exige de dénoncer les croisades mensongères, ou à tout le moins telle ou telle opération ayant lieu dans le cadre d'une campagne légitime. Il ne faut cependant jamais se laisser paralyser par les gestes d'autrui, par les vérités d'une autre époque. Il faut agir en son âme et conscience, au nom de notre humanité commune et à l'encontre de ces abstractions que sont le devoir et l'obéissance."

 

Howard ZINN, La bombe, De l'inutilité des bombardements aériens, Lux éditeur, 2011, 90 pages

 

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13 août 2017 7 13 /08 /août /2017 07:44

    Edward Nicolae LUTTWAK, d'ascendance roumaine, historien et spécialiste en stratégie américain est un stratégiste des plus connus dans le monde. Membre du Centre d'études stratégiques et internationales de Washington DC, il construit une théorie générale de la stratégie tant au travers d'ouvrages généraux sur ce thème que d'études historiques sur des empires (Empire romain, Empire byzantin, Empire soviétique, Empire américain...). 

   Consultant de diverses institutions militaires des Etats-Unis, il élabore une réflexion originale sur la stratégie, non exempte d'aspects critiques envers une stratégie entièrement militaire. et la stratégie adoptée par son pays. Il fournit des services de consultation pour les gouvernements et les entreprises, y compris les diverses branches du gouvernement des Etats-Unis et de l'armée américaine. Il a été conseiller au Bureau du secrétariat de la défense, le Conseil de sécurité nationale, le Département d'Etat des Etats-Unis, la marine, l'armée et l'Air force. Ainsi que pour plusieurs secteurs de la défense de l'OTAN. Travaillant pour OSD/Assesment, il a co-développé le concept de guerre de manoeuvre actuelle. Au TRADOC, il introduit le "niveau opérationnel de la guerre" dans la doctrine de l'armée américaine et écrit le premier manuel pour l'organisme de service spécial, et co-développé le concept de Force de de déployement rapide (et plus tard celui de commandement central américain) pour le Bureau du secrétaire de la défense de la sécurité internationale.

   Conférencier très demandé et consultant, il est connu pour ses idées politiques novatrices, suggérant par exemple que les tentatives des grandes puissances pour réprimer les guerres régionales soient prolongées. Son livre Coup d'Etat (1979) est un guide pratique imprimé de nombreuses fois et traduit en 18 langues. Son livre Stratégie : la logique de la guerre et de la paix est utilisé comme un manuel dans les écoles de guerre et les universités.

       Contrairement à de nombreux confrères aux Etats-Unis, il prévoit par exemple la fin de l'Empire soviétique et adopte des attitudes critiques envers l'engagement américain en Irak (avec des arguments pas toujours vérifiés toutefois...). Il ne pense pas que la présidence de TRUMP soit l'accession de changements profonds dans la politique extérieure américaine. 

    Il existe pour lui cinq niveaux interdépendants de la stratégie, idée développée dans Le Paradoxe de la stratégie (1987) :

- niveau de la Grande stratégie

- niveau des stratégies de théâtre

- niveau des stratégies opératives

- niveau tactique

- niveau technique.

Dans ce livre, Edward LUTTWAK veut restaurer une "vraie stratégie", se situant dans une perspective culturaliste. Il s'agit pour lui, ainsi que pour la génération du moment de restaurer la pensée stratégique : Il faut : 

- surmonter la rupture nucléaire en réactualisant le concept de victoire ;

- réduire le flux de pensée de l'arme control ;

- restaurer une authenticité stratégique en ne s'appuyant plus sur la science économique, la gestion et les mathématiques, mais sur les disciplines qui ont toujours servi la pensée stratégique : l'histoire et la géographie. 

Tout dans la guerre est antinomie : dans le domaine technologique (le mieux est souvent l'ennemi du bien), au niveau de l'efficacité stratégique (qui contredit l'économie). La guerre est faite de paradoxes qui n'obéissent pas à une logique linéaire (à l'inverse de la rationalité économique ou de la vie courante). Cette logique paradoxale connait plusieurs phase : action-culmination - déclin-renversement. En effet, tel est la paradoxe de l'arme nucléaire, qui du fait de son excès de puissance, a très rapidement atteint un point culminant d'efficacité et donc entamé son "déclin". Elle ne peut servir aucune stratégie militaire, encore moins en constituer une par ses propres effets (concept de non-stratégie). Pour LUTTWAK, "l'affrontement dynamique des volontés opposées est la source unique de cette logique invariable mais les facteurs qu'elle conditionne varient selon le niveau de la rencontre". Il définit ainsi les 5 niveaux qui forment une hiérarchie, mais qui ont des interactions les uns avec les autres. La stratégie possède deux dimensions : la dimension verticale (superposition des différents niveaux) et la dimension horizontale qui est celle "de la logique dynamique qui déploie ses effets, concurremment, à chacun de ces niveaux" qui correspond au paradoxe de la stratégie. Le propos de LUTTWAK n'est pas de donner une définition abstraite de la stratégie, mais plutôt de montrer "les lignes de partage de la stratification naturelle des phénomènes conflictuels", car "les définitions abstraites ne peuvent nous livrer que les formes creuses de la stratégie et non son contenu changeant". Il n'a, en effet, que l'intention d'exprimer les réalités objectives qu'il a observées, notamment à travers un cas d'espèce : la défense de l'Europe occidentale face à l'armée soviétique et qu'il va comparer avec les doctrines normatives d'institutions ou d'observateurs intéressés. (Etienne de DURAND).

   Bien qu'il travaille souvent sur des ouvrages de seconde main (auteurs spécialisés sur l'un ou l'autre thème), il connait un succès critique tant dans les milieux universitaires que dans le grand public. La grande stratégie de l'empire romain (1976) est reconnu, bien que LUTTWAK ne soit pas un spécialiste de l'Antiquité comme apportant une lecture globale originale. Son livre a relancé l'étude de l'armée romaine et des frontières (défense en profondeur) de l'Empire romain. 

  Il fait partie des comités de rédaction de Géopolitique, de la revue des études stratégiques, de l'European Journal et du Washington Quaterly.

Si la plus grande partie de son travail porte sur les relations Est-Ouest, ses élaborations théoriques s'appuient aussi sur l'étude des grands empires dans l'Histoire.

On peut citer ainsi ses ouvrages principaux :

- A Dictionary of Modern War (1971), The Strategic Balance (1972), The Political Uses of sea power (1974) ; The US-USSR Nuclear Weapons Balance (1974), Strategic Power : Military capabilities and Political Utility (1976) ; Sea Power in the Mediterranean : Political utility and military constraints (1979) ; The rise of China, the logic of strategy (2012)...

- The Grand Strategy of the Roman Empire from the first century to the Third (1976) ; The Grand strategy of the Soviet Union (1983) ; The Israeli Army (1983) ; The Pentagon and Art of War (1984) ; Strategy and History (1985) ; Strategy : The logic of War and Peace (2002) ; The Grand strategy of byzantine Empire (2009)....

 

Edward LUTTWAK, Le Grand livre de la stratégie, Odile Jacob, 2002 ; La Grande Stratégie de l'empire romain, Economica, 2011 ; la grande stratégie de l'empire byzantin, Odile Jacob, 2010 ; le paradoxe de la stratégie, Odile Jacob, 1989.

Etienne de DURAND, Fiche de lecture de Le paradoxe de la stratégie, www.thomas.petit.gr.free.fr, 2002.

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