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14 juin 2017 3 14 /06 /juin /2017 06:48

  Sixième secrétaire général des Nations Unies, Boutros BOUTROS-GHALI (1922-2016), juriste, politologue, homme d'Etat et diplomate égyptien, par ailleurs francophone, suit d'abord une carrière en droit international, professeur d'Université au Caire de 1949 à 1977. Membre de la commission du droit international de 1979 à 1981, il se pose en défenseur du tiers-monde, étant ministre d'Etat égyptien des Affaires étrangère à partir de 1977 et vice-premier ministre égyptien chargé des affaires étrangères en 1991. Il prend les fonctions de secrétaire général de l'organisation internationale le 1er janvier 1992 pour un mandat de cinq ans, gr^ce notamment au soutien de l'Organisation de l'unité africaine (OUA).

  Boutros BOUTROS-GHALI propose dès son arrivée à la tête de l'ONU l'idée de "peace enforcement", soit que l'ONU devrait pouvoir imposer la paix par la force dans un pays donné au besoin en affrontant militairement ses combattants. Il crée au sein de l'organisation internationale deux nouveaux départements : le Département des opérations de maintien de la paix (DOMP) et le Département des affaires politiques. Il augmente dès 1993 le nombre des troupes de l'ONU, le faisant passer à 80 000. Dès son arrivée également, il fait publier l'Agenda pour la paix, contribution importante à la doctrine de la diplomatie préventive. Ce rapport novateur vise à mieux organiser les opérations de maintien de la paix, qui en cette période de fin de guerre froide augmentent de manière exponentielle et font s'envoler le budget. Le coût des opérations de maintien de la paix passe de 320 millions de dollars en 1988 à 3,6 milliards de dollars en 1993. Cet agenda pour la paix résulte des réflexions d'une session exceptionnelle du Conseil de sécurité tenue fin janvier 1992 avec la participation des présidents BUSH, ELTSINE, MITTERRAND et du premier ministre John MAJOR, qui réfléchissent aux moyens d'utiliser le conseil e sécurité et l'ONU pour assurer la paix et la sécurité dans le monde. Parmi les propositions originales contenues dans ce rapport, il y a la collecte permanente d'informations sur la situations politique, économique et sociale des Etats membres ; un système d'alerte rapide sur les menaces contre la paix ; le déploiement préventif d'observateurs ou de forces de maintien de la paix en cas de vives tensions. Le rapport recommande que le Conseil de sécurité utilise l'article 42 de la Charte et puisse décider d'entreprendre des actions militaires en cas de besoin : cela suppose que les Etats membres mettent à disposition de l'ONU des forces armées à titre permanent. Il recommande aussi que les Etats membres fournissent des "unités d'imposition de la paix" composées de volontaires biens entrainés et placées sous l'autorité du secrétaire général. 

L'Agenda pour la paix introduit aussi le concept nouveau de "consolidation de la paix" (peacebuilding). Par un ensemble de mesures économiques et politiques, il faut apporter la possibilité d'un avenir décent à toutes les parties en présence à la fin de conflits intérieurs. C'est dire que l'ONU ne doit pas se contenter de rétablir la paix dans un pays, sur le plan militaire, mais doit ensuite accompagner ce pays, sur le long terme, vers la démocratie, en formant sa population, l'aidant à acquérir les valeurs démocratiques, à organiser des élections, etc.

Tous ces aspects novateurs, qui en fait ne font que de vouloir transposer dans la réalité ce qui existe déjà dans la Charte en vertu des chapitres VII et VIII, reviendraient à doter l'ONU d'un service de renseignement autonome, d'une armée complète, d'une force de police, de services économiques et sociaux considérables à l'échelle des pays concernés par des conflits. Mais bien vite, la reapolitik prend le dessus après l'enthousiasme immédiat d'un après guerre froide où se réconcilieraient Etats-Unis et Russie, pour plusieurs raisons : les pays du Sud craignent pour leur souveraineté, sans compter que la Chine, pourtant membre du conseil de sécurité, n'a pas été suffisamment pris en compte. Certains craignent aussi que par là, l'Occident, ne cherche à imposer ses valeurs "démocratiques". Les grandes puissances craignent que le secrétariat général, nantis de ces capacités d'action, ne prennent trop de pouvoir, face au conseil de sécurité et surtout face à l'assemblée générale. Finalement, ces deux dernières instances ont longuement discuté de l'Agenda pour la paix, mais ne l'ont pas adopté dans son ensemble. Comme à chaque fois que les pouvoirs régaliens des Etats sont en danger d'être pris en charge par une organisation internationale, les efforts pour coordonner les activités de l'ONU sur un plan militaire ou policier sont souvent mis en échec, soit théoriquement comme pour l'Agenda pour la paix, soit ou plus grave, sur le terrain comme dans certains conflits où il intervient de manière plus ou moins massive.

  En cela les échecs de la force onusienne dans la crise somalienne est exemplaire. Dans les opérations mettant en cause des milliers d'hommes (là au plus fort de l'intervention, 44 000 hommes dont 24 000 soldats américains) dans ce pays, l'ONU est confrontée aux multiples problèmes de base d'une armée en campagne : l'armée américaine se comporte comme une armée d'occupation et non de libération. Elle prend position dans le conflit en faveur de l'une des parties. Au lieu de calmer le jeu, son activité accroit le chaos et le désordre. On observe le même problème en campagne. Faute d'une autorité forte et unifiée, l'ONU se trouve confronté à des problèmes très classiques : le désordre engendre le pillage et le pillage est le fait en définitive de tous, surtout si les corps d'armée sont composés d'éléments hétéroclites. Faute d'une logistique forte, les pratiques de corruption peuvent se multiplier, de l'anodin au sordide. Dans les deux cas en Somalie et au Rwanda, l'ONU doit se retirer devant l'intensification de la guerre civile.

  En réponse aux critiques contre l'ONU générées par cette impuissance répétée, le secrétaire général gèle le budget de l'ONU et effectue une réorganisation de l'organisation. Il crée en 1995, la "Lessons Learned Unit" (unité des leçons apprises) pour répondre aux critiques des Etats-Unis. Mais cela n'empêche par la superpuissance de mettre en veto à ce qu'il ne soit pas réélu.

   Le bilan de Boutros BOUTROS-GHALI ne se mesure pas uniquement à cet échec. Car son mandat est marqué par la publication de plusieurs rapports importants. La commission sur la gouvernance mondiale publie en 1995 le rapport Our Global Neighbourhood, qui souligne l'interdépendance des Etats et appelle au renforcement de l'ONU. La "Commission sur l'intervention humanitaire et la souveraineté des Etats", établie par le Canada en 2000 dont les travaux ont été préparés bien en amont, publie en 2001 le rapport The Responsabilité to Protect. La "responsabilité de protéger" est une notion qui sera ensuite communément désignée par le sigle R2P. Cette idée recouvre l'idée que les Etats, et plus encore la communauté internationale, ont le devoir de protéger les populations et d'éviter les massacres, et que la communauté internationale a le devoir d'intervenir dans des situations de crise sir l'Etat concerné s'avère incapable de le faire (voir Chloé MAUREL, Histoire des idées des NATIONS unies, L'ONU en 20 notions, L'Harmattan, 2015).  La commission sur la sécurité humaine publie de son côté le rapport Human Security Now, qui introduit en 1994 la notion de "sécurité humaine", une conception de la sécurité : économique, alimentaire, sanitaire, environnementale, personnelle, communautaire, politique. Le secrétaire général publie sous sa propre responsabilité deux autres rapports importants l'Agenda pour le développement (1995) et l'Agenda pour la démocratisation (1996) qui complète son Agenda pour la paix de 1992.

    Dans la foulée de la fin de la guerre froide, l'ONU s'est engagée dans un rôle de superviseur pour la transition politique en Europe de l'Est. Mais ses avis n'ont pas été écouté et le niveau de vie a chuté dans maints pays, comme en Russie. L'ONU a donc échoué (certains disent a été fait échouer), dans ce rôle. la transition n'a pas été réellement "démocratique", de nombreux pays d'Europe de l'Est échouant à des régimes autoritaires et parfois xénophobes. Sa seule réussite est dans un rôle de coordination technique, d'harmonisation des normes techniques entre Est et Ouest de l'Europe. 

  Sous la responsabilité du secrétaire général se tient durant son mandat, une vague de grandes conférences de l'ONU. Dans les années 1990, beaucoup place leur espoir dans une revitalisation du multilatéralisme face aux grands problèmes du monde. Ces conférences rencontrent du succès et redonnent de la visibilité à l'organisation internationale : Conférence sur les enfants (1990, New York), sur l'environnement (Rio, 1992), les droits de l'homme (Vienne, 1993), la population (Le Caire, 1994), les femmes (pékin, 1995), le développement social (Copenhague, 1995), l'habitat (Istanbul, 1996), l'alimentation (Rome, 1996). Beaucoup de ces conférences accueillent des chefs d'Etat et de gouvernement, et en marge d'elles, se déroulent souvent des forums d'ONG très importants. 

  S'interrogeant sur l'efficacité de ces grandes conférences, Chloé MAUREL écrit : "Plusieurs avancées conceptuelles y sont obtenues et des engagements officiels pris. Ainsi, à la conférence de Vienne sur les droits de l'homme, les pays du Nord doivent accepter la notion de  "droit au développement". A la conférence du Caire sur la population, l'expression de "santé reproductrice" est forgée pour faire accepter au Vatican et aux pays musulmans que l'avortement soit traité comme une question relevant de la santé. Les gouvernements y reconnaissent le droit des femmes à déterminer le nombre de leurs enfants et celui des couples à utiliser les méthodes de planning familial (avec toutefois la limite qu'elles ne sont pas "contraires à la loi" de leur pays). A la conférence de Copenhague sur le développement social, les pays du Nord ont dû reconnaitre, sous la pression des pays du Sud, que les programmes d'ajustement structurel imposés par les institutions financières internationales aux pays en difficulté ne prennent pas assez en compte l'éducation, la santé et les questions sociales."

  Mais, la réforme de l'ONU voulue par le secrétaire général s'est révélé beaucoup plus difficile que prévu, chose prévisible tant l'organisation est devenue une énorme bureaucratie. Le personnel lui-même relève les défauts de l'ONU, une certaine auto-censure camouflant un décalage entre des discours officiels et des réalités sur le terrain. Il se communique à l'ONU une culture étatique dans le mauvais versant, culture qui n'épargne d'ailleurs pas les grandes organisations privées internationales, qu'elles soient commerciales ou caritatives. Malgré toutes les difficultés de mises en oeuvre, Boutros BOUTROS-GHALI dirige plusieurs initiatives de réorganisation : création en 1992 du Département des affaires politiques, qui regroupe six anciens départements (affaires du Conseil de sécurité, les questions de politique spéciale, affaires de l'Assemblée générale, le désarmement et la recherche, le centre anti-apartheid), suppression de 18 postes de haut niveau. Mais ces initiatives ne sont pas perçues de la même façon par les pays membres : si aux Etats-Unis, on peut se féliciter de ces cures d'amaigrissement et on pousse à en faire davantage, maints pays pauvres du Sud considèrent que tout cela constitue un prétexte pour réduire l'activité des Nations Unies en leur faveur. C'est d'ailleurs pour cette raison que le secrétaire général se voit freiner dans ses initiatives : échec de la fermeture du l'Institut international de recherche et de formation pour l'avancement des femmes, tentative de revitalisation de la conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED)... 

  L'impopularité aux Etats-Unis de l'ONU est pour beaucoup dans l'échec de Boutros BOUTROS-GHALI à se faire réélire en 1996. Du fait de cette hostilité, relayée plus ou moins par les critiques sur la situation financière de l'organisation internationale, en Europe notamment, il est l'un des seuls secrétaires généraux de l'ONU à ne pas avoir été réélu pour un second mandat. Pour lui, les Etats-Unis voyaient d'un mauvais oeil ses réticences à approuver les bombardement de l'OTAN en Bosnie, alors que dix Etats membres du Conseil de sécurité, menés par des pays d'Afrique, promouvaient une résolution soutenant sa réélection. il évoque plus tard avec regret l'abandon de ses trois plans d'action, l'Agenda pour la paix, l'Agenda pour le développement et l'Agenda pour la démocratisation, une semaine après son départ. 

Dans deux entretiens accordés en 2005 et 2007, à Romuald SCIORA, l'ancien secrétaire général, sur le bilan à tirer des cinq ans de mandat, dit : "Je retiens que rien n'est possible si les protagonistes d'un conflit n'ont pas de volonté réelle de trouver une solution. Cela étant, nous avons réussi au Salvador ce qui était pourtant une opération difficile, ainsi qu'au Mozambique et au Cambodge. Nous avons pu mettre fin à l'apartheid en Afrique du Sud. En revanche, notre bilan est nettement plus contrasté en ex-Yougoslavie, et le Rwanda a été un échec, particulièrement sévère, qui s'est soldé par un génocide. (...) Nous avons également échoué en Angola, en Sierra Leone, ou en Somalie, où toutes les troupes se sont retirée." Sur la perception américaine d'un acte fondateur du 11 septembre, il répond qu'à ses yeux, "l'acte fondateur, c'est l'effondrement de l'Union Soviétique ; à partir de ce moment, les Etats-Unis se sont sentis porteurs d'une mission à l'échelle planétaire - un peu comme les marxistes en 1917. Selon les Américains, la paix dans le monde est liée à l'exportation du modèle de démocratie occidentale et l'écart entre le Nord et le Sud ne peut se combler qu'avec la généralisation de l'économie de marché." Sur son maitre-mot, la fracture Nord-Sud, "ce n'est pas sans raison que le fossé entre le Nord et le Sud continue de se creuser. Les Nations-Unies restent dominées par un certain européocentrisme. Beaucoup plus d'efforts ont été déployés pour la Yougoslavie que pour le Liberia par exemple. Encore aujourd'hui, des tragédies se déroulent dans l'indifférence la plus totale... Il suffit d'observer ce qui se passe au Darfour! (...) Nous vivons encore à l'échelle de l'Etat-nation où chaque pays veut défendre son pré carré et refuse de partager sa richesse avec des populations lointaines. Or, l'humanité s'est engagée dans l'ère de la mondialisation et la seule certitude aujourd'hui, c'est que les problèmes ne peuvent plus être résolus qu'à l'échelle planétaire." Sur sa vision de l'avenir de l'ONU, il pense que "les Nations Unies traversent une crise très grave, qui a commencé avec la fin de la guerre froide. Tant que durait le rideau de fer, les deux superpuissances avaient intérêt à limiter tout conflit pour qu'il ne dégénère pas en guerre mondiale. Quand l'Union Soviétique s'est retirée, il n'est resté qu'une seule super-puissance, et l'ONU s'est trouvée confrontée à une multitude de conflits sans avoir ni la capacité, ni les infrastructures nécessaires pour les gérer. Aucune conférence internationale n'a eu lieu après 1989, comme il est toujours arrivé à la suite d'un conflit. (...). Dès lors, les Etats-Unis ont utilisé les Nations Unies à la carte, dans le cadre d'une politique particulièrement unilatéraliste et le scandale du programme "Pétrole contre nourriture" n'a rien arrangé. Pour autant, je trouve très exagéré de dire que l'Organisation ne fonctionne pas. Nous ne pourrons cependant pas plus longtemps faire l'économie d'une réforme en profondeur. (...)". Il rappelle les grandes lignes de plusieurs plans de réforme : "Avec la mondialisation, les Etats perdront une partie de leur autorité mais continueront néanmoins à être les principaux sujets de la politique internationale. Après, c'est à nous de trouver des méthodes pour engager tous les acteurs dans l'élaboration des normes qui doivent réguler la globalisation. Je pense notamment aux parlementaires, aux partis politiques, aux entités régionales et aux ONG. Dans cet esprit, j'avais d'ailleurs conclu un accord avec l'Union parlementaire internationale et j'ai tenu pour la première fois des réunions avec les représentants des différentes organisations régionales." Pour en revenir aux réformes essentielles de l'ONU, sur le Conseil de sécurité, il estime "qu'aujourd'hui la conjoncture internationale est très différente de celle de 1945 et de nouvelles grandes puissances mériteraient un siège au Conseil de sécurité, tels la Chine, l'Inde, l'Union européenne, le Brésil. (...) Des réformes secondaires aussi pourraient être conçues, envisageant par exemple un Conseil, une Assemblée générale, qui ne soient pas représentatifs uniquement des Etats mais aussi d'acteurs non étatiques." Pour lui, la réforme essentielle est à penser dans le cadre "d'une troisième génération d'organisation (la première étant la Société des Nations, la deuxième les Nations Unies) au sein de laquelle les Etats seraient amenés à consacrer la même volonté politique aux affaires internationales qu'aux préoccupations internes. Pour atteindre cette mobilisation étatique il faut faire appel aussi aux acteurs non étatiques, issus de la société civile, plus proches de l'opinion publique. (...) Nous avons le devoir, en ce début du XXIème siècle, d'ouvrir nos fenêtres sur le monde et nos esprits au dialogue et au partage que nous impose notre destin commun."

      Philippe Moreau DESFARGES décrit le mandat de Boutres BOUTROS-GHALI comme celui d'un mandat démarré avec ambition mais se passant "plutôt mal". "Boutres-Ghali veut être un grand secrétaire général, non un simple exécutant du Conseil de sécurité, mais le porte-parole de la majorité des Etats membres, et d'abord des pays du Tiers Monde, ces ignorés des grandes puissances. Cette ambition est formulée dans le célèbre Agenda pour la paix (janvier 1982). Ce document vise à clarifier et à évaluer les possibilités d'intervention de l'Organisation : développement de la diplomatie préventive afin de stopper les engrenages faisant basculer les différents dans la guerre ; promotion d'accords mettant en permanence à la disposition de l'ONU des forces nationales mobilisables très rapidement ; enfin expérimentation de processus de construction de la paix (peace-building), transformant progressivement des zones traditionnelles d'affrontement en zones de paix et de coopération. (Son) mandat se passe plutôt mal. (Il) critique, en Africain, l'excessif engagement de l'ONU en Europe (ex-Yougoslavie- et pousse à sa réorientation vers le Sud. En 1992-1995 se déroule l'opération de Somalie : le contingent onusien avec, pendant quelque temps pour fer de lance des marines américains, s'y enlise, échouant à dompter les seigneurs de la guerre qui se partagent le pays. L'échec majeur du mandat reste, en 1994, l'incapacité de l'ONU à prévenir, puis à arrêter le génocide au Rwanda, malgré la présence sur place d'une mission (la Minuar) depuis l'année précédente. Boutros-Ghaili réclame une ONU allant au-delà du maintien de la paix, et promouvant une action économique et sociale en profondeur. Sa démarche exaspè re les Etats-Unis, qui se méfient de l'ONU. C'est pourtant leur enfant, mais celui-ci s'est à leurs yeux dévoyé, l'Assemblée générale ayant manifesté, en particulier dans les années 1970, un tiers-mondisme anti-américain virulent. Pour les Etats-Unis, qui paraissent souvent au bord de quitter l'Organisation, le secrétaire général n'a pas à être un personnage politique. La Maison-Blanche, qui n'ignore pas la nécessité de l'ONU, doit sans cesse négocier la contribution financière américaine à l'Organisation avec les parlementaires de Washington, pour lesquels les invectives contre la bureaucratie onusienne sont électoralement très payantes. Dans ces conditions, le secrétaire général, au lieu de se poser en conscience universelle, doit se concentrer sur la remise en ordre de la maison (maîtrise du budget, réduction des effectifs...). En 1996, le renouvellement du mandat de Boutres-Ghali déclenche un bras de fer, principalement entre les Etats-Unis, qui ne veulent plus de l'Egyptien, et la France, très attachée à l'occupation du poste de secrétaire général par un francophone, francophile de surcroit. Les Etats-Unis ne pouvaient que l'emporter. Boutro-Ghali, amer, n'obtient pas de second mandat. Il est le premier secrétaire général de l'Organisation internationale de la francophonie de 1997 à 2002."

 

Entretien de Boutros BOUTROS-GHALI par Romuald SCIORA, dans L'ONU dans le désordre mondial, Les éditions de l'atelier, /Les éditions ouvrières, 2015. Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017. Philippe MOREAU DESFARGES, Boutros Boutros-Ghali, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

PAXUS

 

Complété le 1 Août 2017.

 

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7 juin 2017 3 07 /06 /juin /2017 08:24

   Cinquième secrétaire général de l'ONU, Javier Pérez de CUÉLAR GUERRA (né en 1920), diplomate et homme politique péruvien, est depuis longtemps dans la mouvance des Nations Unies puisqu'il est membre déjà en 1946 de la délégation péruvienne à l'Assemblée générale de l'organisation internationale. En 1971, représentant permanent du Pérou, il est à la tête de la délégation de son pays jusqu'en 1975. Cette même année, il est nommé représentant spécial du secrétaire général à Chypre jusqu'en 1977 où il retourne dans son pays au sein du ministère des Relations extérieure du Pérou. Deux ans plus tard, il revient dans les instances de l'ONU où il est nommé secrétaire général adjoint aux affaires politiques spéciales de l'organisation internationale. A partir d'avril 1981, alors qu'il est toujours à ce poste, il exerce les fonctions de représentant personnel du secrétaire général pour les questions relatives à la situation en Afghanistan, et en mai poursuit conjointement cette activité et réintègre le ministère péruvien des Relations extérieures. Il est élu le 1er janvier 1982 secrétaire général des Nations unies, après que plusieurs autres candidats se soient heurtés à un veto. Réélu en 1986 pour un second mandat qui débute l'année suivante. A la demande des membres du Conseil de sécurité, il commence même un troisième mandat jusqu'à ce qu'un accord soit trouvé sur son successeur.

   Il s'efforce de mettre entre parenthèses ses appartenances nationales et pendant ses deux mandats, il exerce avec impartialité les médiations entre le Royaume Uni et l'Argentine dans le cadre de la guerre des Malouines en 1982 et encourage les efforts du Groupe de Contadora pour ramener la paix et la stabilité en Amérique Centrale (mais un projet de résolution condamnant l'invasion de Panama par les Etats-Unis se heurte au veto des Etats-Unis, de la France et du Royaume-Uni). Il intervient également dans les négociations pour l'indépendance de la Namibie, dans le conflit au Sahara occidental entre le Maroc et le Front Polisario et dans le conflit à Chypre. Il mène également des efforts de médiation dans la guerre Iran-Irak (qu'il contribue à terminer), et dans le retrait de l'URSS d'Afghanistan, où les troupes de moscou sont empêtrées. La mission de bons offices des Nations Unies en Afghanistan et au Pakistan (UNGOMAP) surveille, de 1988 à 1990, le retrait des forces soviétiques et facilite le retur volontaire des réfugiés. 

Pour augmenter l'efficacité de l'ONU dans le règlement des conflits, le secrétaire général établit une unité consacrée à collecter et analyser l'information pour alerter le Conseil de sécurité sur les situations qui menacent la paix et la sécurité. 

  Sous son mandat, un boycott des institutions onusiennes par les Etats-Unis continue. Ainsi, ils se retirent de l'UNESCO en décembre 1984, institution qu'ils critiquent, accusant le Directeur Général Amadou MAHTAR M'BOW de tiers-mondisme, de gaspillages et de corruption. Ce retrait américain cause une grosse perte financière pour l'UNESCO. L'année suivante en 1985, le Royaume Uni et Singapour imitent les Etats-Unis et se retirent eux aussi (le Royaume Uni n'y retourne qu'en 1996, les Etats-Unis en 2003). Auparavant, en 1982, parce que l'AIEA adopte une résolution hostile à Israël, les Etats-Unis boycotte cet organisme, bloquant le versement de leur contribution financière jusqu'à ce qu'il se montre plus conciliant envers ce pays (stratégie qui fonctionne). De manière générale, et de la part d'un Etat qui se réarme alors moralement et militairement cela se comprend, notamment parce que l'ONU mène des diplomaties qui contrecarrent de plus en plus ouvertement et efficacement la sienne, en 1985-1986, les Etats-Unis, critiquant la "politisation" de l'organisation, qu'ils jugent pencher de plus en plus pour le camp pro-communiste et tiers-mondiste, refusent de payer leur contribution budgétaire, plongeant l'ONU dans une crise budgétaire et politique.

Pour résoudre cette crise, en décembre 1985, un groupe de 18 experts est créé pour enquêter sur le fonctionnement de l'ONU, pour introduire des réformes et améliorer l'efficacité de l'institution. Le groupe émet 71 recommandations en août 1986, que l'Assemblée générale approuve en décembre. Cela aboutit à des réformes pour des raisons financières. Les Etats-Unis se montrent satisfaits des résultats et reprennent leurs versements. 

La focalisation sur les Etats-Unis ne doit pas faire oublier, qu'à leur exemple, l'URSS bloque des fonds destinés à l'organisation internationale au gré de certains désaccords sur tel ou tel point. 

     Si le conflit ONU-Etats-Unis se dénoue, c'est à la détente de la fin des années 1980 plus qu'à un réel rapprochement des points de vue : le multilatéralisme onusien rencontre depuis toujours  et encore aux Etats-Unis soit un isolationnisme soit un hégémonisme partagés l'un et l'autre par une partie de la classe politique et des électeurs.

De même le différent ONU-URSS est amoindrit en 1987 lorsque GORBATCHEV décide de régler les dettes soviétiques. Car, devant une certaine décomposition interne et externe de l'URSS, il veut utiliser le conseil de sécurité pour régler certains conflits. La réconciliation de l'URSS avec les Nations Unies influence l'attitude des Etats-Unis. De même que GORBATCHEV, REAGAN abandonne publiquement son attitude jusqu'alors extrêmement critique et exprime à l'Assemblée générale son appréciation pour le travail de l'organisation, son secrétaire général et ses forces de maintien de la paix. Selon lui, les Nations Unies ont maintenant l'occasion de fonctionner comme jamais auparavant. Cependant, il reste opposé à l'accroissement des actions et du budget de l'ONU, à l'inverse de ce que souhaite Pérez de CUÉLLAR. Cette chance à saisir, les Etats espère t-ils réellement, que l'ONU va le faire? 

   Commentant le bilan de Perez de CUÉLLAR à la tête de l'organisation, Chloé MAUREL souligne le souvenir mitigé qu'il laisse tout compte fait aux anciens fonctionnaires de l'organisation internationale. Son manque d'énergie est pointé par certains anciens du Secrétariat. "Perez de Cuéllar lui-même, poursuit-elle, lui-même conserve des regrets à la suite de son mandat, celui de n'avoir pas prêté assez d'attention aux problèmes économiques et sociaux, et de n'avoir pas pris pour numéro deux un homme du tiers-monde (le numéro deux était un Français)." Toutefois, c'est sous son mandat que se tient la Conférence internationale des droits de l'enfant en 1989 ainsi que la consolidation, malgré les crises financières, de la majorité des activités de l'ONU. 

  Dans un entretien accordé à Romuald SCIORA en décembre 2004, Javier Pérez de CUÉLLAR, expose son point de vue, entre autres sur le conflit israélo-palestinien : "Aucune négociation n'aboutirait sans des concessions, de part et d'autre. Or, dans ce cas, je n'ai jamais eu l'impression que les parties étaient vraiment décidées à trouver une solution. Certes, Arafat disposait d'une marge de manoeuvre étroite, le soutien des pays arabes n'étant pas suffisamment puissant pour contrer l'appuie américain à Israël. De plus, le leader palestinien était un homme sympathique et chaleureux mais le charme qu'il exerçait au début sur tout le monde s'est peu à peu dissipé. On l'a traité de terroriste alors qu'en réalité il défendait une cause noble, ce qui l'a conduit parfois à autoriser des actes de violence. Mais quelle guerre de libération n'a pas engendré des violences irréparables?" A propos de la chute du mur de berlin et la désintégration progressive de l'URSS, il estime que "la fin de la guerre froide a ouvert des horizons nouveaux en faisant tomber les barrières idéologiques. Cette nouvelle donnée changea profondément le climat aux Nations Unies, surtout au sein du Conseil de sécurité. Mon second mandat comme secrétaire général fut en effet beaucoup plus productif que le premier. Ce fut comme si des chemins s'ouvraient vers une résolution pacifique des problèmes de la planète : l'indépendance de la Namibie et l'abolition des lois de l'apartheid en constituent des exemples." Sur son rôle précisément sur ces deux événements importants, pour lui "les deux affaires sont indirectement liées car la Namibie, ancien territoire allemand, se trouvait sous domination sud-africaine. (...) Le dialogue devint plus facile lorsque le premier ministre Pieter Botha, archétype du raciste, fut remplacé par Frederik de Klerk. Nous avons également bénéficié de l'inestimable coopération de Martii Ahtisaari, un diplomate finlandais hors classe qui travailla des années sous le Secrétariat général de Waldheim et le mien d'une manière remarquable. Je dois également saluer le soutien des Etats-Unis, qui avaient désigné un émissaire spécial avec lequel je prenais contact pour qu'il exerce à ma place une pression sur l'Afrique du Sud. Du côté namibien, en revanche, nous devions négocier avec le leader rebelle Sam Nujoma. Cet homme avait été un guérillero, mais il écoutait. Je lui donnais des conseils, en tant qu'originaire d'une ex-colonie. Nous avons ainsi poursuivi les négociations et sommes allés jusqu'à rédiger la Constitution du futur Etat. L'Union soviétique et cuba, à leur tour, ont apporté une aide précieuse à la conclusion des négociations (...). La déclaration d'indépendance permit l'assermentait d'un président élu, Sam Nujoma, en présence de Frederik de Klerk, alors devenu président sud-africain (...). L'indépendance de la Namibie apaisa le climat en vue de la fin de l'Apartheid. Frederik de Klerk engagea par la suite un processus qui porta au pouvoir Nelson Mandela, un homme que j'admire sans réserve." Sur sa vision de l'ONU face aux enjeux de ce début du XXIème siècle, il déclare que "les Nations Unies sont certes une "instance internationale supérieure pour la solution pacifique des problèmes, mais si les pays membres ne font pas appel à l'ONU, ou ne savent pas s'en servir, à qui la faute? Certes, j'admets des déficiences, qu'il est urgent de corriger ; c'est aux pays membres de le faire. (...). On parle également d'une réforme de la Charte. J'ai la conviction qu'il faut repenser le traité avec des critères beaucoup plus ouverts. Réaffirmer certains principes et en inclure d'autres, comme la démocratie (non mentionnée dans la Charte), les droits de l'homme, l'environnement. (...). Aujourd'hui, il faut surtout réfléchir à l'évolution de l'ONU face aux changements du monde. Je pense aux mutations visibles en Inde ou en Chine, deux pays à la démographie effrénée, et au potentiel économique et scientifique considérable. (...). Et puis, il y a l'Afrique - notamment subsaharienne - qui aurait besoin d'un effort coordonné des grands pays industrialisés pour enfin sortir du sous-développement. (...). De plus, nombreux sont les régimes politique, généralement corrompus, qui abusent de l'ignorance des peuples. Hélas, la communauté internationale reste indifférente face à ces sujets. Or la pauvreté est le terreau du terrorisme, une rébellion insensée qui surgit du sous-développement, du désespoir, de l'ignorance."

 

Entretien de Romuald SCIORA avec Javez Pérez de Cuéllar, dans L'ONU dans le désordre mondiale, Sous la direction de Romual SCIORA, Les éditions de l'atelier/Les éditions ouvrières, 2015. Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017.

 

PAXUS

 

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6 juin 2017 2 06 /06 /juin /2017 08:37

   Rédigé au moment où la bataille fait encore rage entre les tenants du néo-libéralisme et les partisans du multilatéralisme, entre les défenseurs des fonctions protectrices des Etats et ceux du libre-échangisme sans contraintes, notamment sociales, ce plaidoyer pour l'ONU, organisation internationale d'Etats, est plutôt le bienvenu. S'il ne fait pas du tout l'impasse sur les faiblesses et les insuffisances des Nations Unies, il montre qu'a contrario, son absence serait encore plus préjudiciable à l'état des relations internationales. Autant sur la paix et la sécurité internatlonales que pour les droits de l'homme, l'action humanitaire, le développement et la lutte contre les changements climatiques, l'ONU et ses organismes spécialisés s'avèrent indispensables.

   Jean-Marc de LA SABLIÈRE est aux premières loges dans l'organisation dont il décrit le fonctionnement, les réussites et les échecs, car représentant permanent de la France auprès des Nations Unies de 2002 à 2005. Sans complaisance, il nous invite à un voyage à l'intérieur des Nations Unies, de ces assemblées générales aux discours particulièrement soporifiques et particulièrement décevants pour tout observateur extérieur, à ces réunions du conseil de sécurité où, de temps en temps, des paroles fortes résonnent dans la marche du monde. Mais aussi dans certaines méandres où avancent - et parfois stagnent ou reculent - l'élaboration de traités, d'accords, de conventions qui marquent, bon an mal an, la planète entière. 

  Le relativement court voyage que nous propose l'auteur, actuellement en charge à Science Po (PSIA) du séminaire sur le Conseil de sécurité, conduit, historiquement d'ailleurs, aux tentatives de réforme de l'organisation internationale. Conscient des difficultés de poursuite de sa mission, il ne cesse au fil de ces pages, ne nous faire comprendre en quoi l'ONU est indispensable. Seul forum mondial permanent, seul lieu de rencontre de responsables de tout genre, de toutes les nationalités, de toutes les religions, de toutes les idéologies aussi, l'ONU s'est heureusement ouverte à la société civile, notamment dans tous ses organisme spécialisés, et cela se révèle une force certaine ) l'heure du déclin - réversible sans doute mais bien présent - des Etats. Même si les tentatives de réforme de cet organisme tentaculaire, procédurier, terriblement bavard, sont pour l'instant de résultat limité, Jean-Marc de LA SABLIÈRE pointe celles qui lui paraissent, comme aux yeux de nombreux acteurs ou observateurs, nécessaires. Que ce soit sur les méthodes de travail, où les choses progressent petit à petit, sur la question du veto pour rendre l'exercice de ce droit plus difficile ou pour l'exclure dans certains cas, cher veto que les puissance permanente du Conseil de sécurité veulent conserver à leur discrétion, sur la composition du Conseil de sécurité où ni l'Afrique, ni l'Amérique Latine ne sont présents, où voudraient enter Japon, Allemagne et bien d'autres, les choses évoluent très lentement. De toute manière, la crédibilité du Conseil de sécurité, comme de l'organisation toute entière dépend beaucoup pour l'avenir du devenir de ces réformes... La capacité de l'ONU à rassembler se révèlent souvent, celle de s'assurer que ses recommandations deviennent opérationnelles beaucoup moins. "Finalement, les Nations unies n'ont certainement pas rendu le monde parfait, loin de là, mais c'est un bien commun trop précieux pour que nous n'ayons pas l'ambition de le défendre et de le réformer", conclut-il.

 

Jean-Marc de La Sablière, Indispensable ONU, Plon, collection Tribune du monde, 2017, 200 pages environ.

 

 

 

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6 juin 2017 2 06 /06 /juin /2017 08:18

    Quatrième secrétaire général de l'ONU, Kurt Josef WALDHEIM (1918-2007), homme d'Etat autrichien, mène une carrière politique et diplomatique, qu'il poursuit après son passage aux Nations Unies, comme président fédéral de la République d'Autriche de 1986 à 1992. Premier secrétaire à l'ambassade d'Autriche à Paris jusqu'en 1951, puis directeur du département du personnel du ministère des Affaires étrangères autrichien, il devient en 1955 observateur permanent de l'Autriche après de l'ONU, puis de 1956 à 1960 ambassadeur au Canada. Représentant de son pays à l'ONU de 1964 à 1968, il participe à des travaux sur l'utilisation de l'espace extra-atmosphérique, avant de retourner en Autriche. Représentant de son pays de nouveau de 1970 à 1972, il se porte candidat du parti conservateur autrichien aux élections présidentielles où il est battu. Elu en 1972 secrétaire général des Nations Unies, il accomplit deux mandats successifs à ce poste. Prolixe en ce quo concerne sa double carrière politique et diplomatique, Kurt WALDHEIM n'évoque que très peu son passé nazi, qui lui vaut d'être déclaré persona non grata aux Etats-Unis et dans d'autres pays au milieu des années 1980. Il faut sans doute écrire à sa décharge que n'être pas au moins sympathisant nazi sous la seconde guerre mondiale en Autriche pouvait coûter toute une carrière. A contrario, d'autres hommes politiques autrichiens ont choisi l'option de la résistance, souvent en s'exilant. En tout cas, compte tenu de ses orientations politiques conservatrices (tous les glissements idéologiques sont alors possibles), son action à la tête du secrétariat général des Nations Unies est plutôt jugée positive, dans le fil droit de ses prédécesseurs.

     A la tête de l'ONU, Kurt WALDHEIM voyage beaucoup, s'impliquant fortement pour régler les conflits (Inde/Pakistan en 1971, invasion du Cambodge par le Vietnam, révolution iranienne à partir de 1979, guerre Iran-Irak qui début en 1980, conflit israélo-arabe, en particulier la guerre du Kippour en 1973... affaire de Chypre), faisant preuve d'une diplomatie prudente, compte tenu de l'hostilité persistante des deux Grands à de trop grandes initiatives. Il contribue à l'invitation de l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP) à l'assemblée générale en 1974. Il réagit aux massacres de Hutus au Burundi, que dans un rapport de juin 1972, il qualifie de génocide. Ses efforts ne sont pas toujours couronnés de succès : il échoue à sauver les otages américains à Téhéran en 1979, mais est toutefois réélu pour un second mandat par acclamation en 1978. 

    Sans établir de nouvelles politiques ou de nouvelles conceptions, il s'efforce de promouvoir le développement économique des pays les plus pauvres. Sous son double mandat se développe la pratique de grandes conférences thématiques (sur l'environnement, l'habitat humain, la sécurité alimentaire...), mais, critiqué par de nombreux Etats du tiers-monde qui le trouvent trop pro-occidental, ses efforts sont souvent contrariés... Seule conception à avoir été impulsée en partie par le secrétaire général, le "nouvel ordre économique international", apparu vers 1974 dans l'enceinte onusienne, tombe la décennie suivante en désuétude. 

   L'ensemble de l'activité de l'organisation internationale est obéré par l'opposition des Etats-Unis, qui cessent, faute de pouvoir ruiner politiquement son activité, de payer leur contribution financière à l'Organisation Internationale du Travail (OIT) en 1971 et s'en retirent en 1976-77 avec le soutien du principal syndicat américain, l'AFL-CIO (opposition à l'activité normative de l'OIT), y revenant seulement en 1980-81. Ils quittent aussi l'AIEA en 1982 pour y revenir l'année suivante, l'UNESCO en 1984...Une pratique courante des Etats-Unis pour freiner l'activité de l'ONU est de retarder le paiement de ses échéances, tarissant ainsi sa trésorerie. Dans la seconde moitié des années 1970, les Etats-Unis considèrent l'ONU comme un problème. Ils critiquent sa "politisation", estimant qu'elle penche trop du côté des pays communistes et des pays du tiers-monde. L'attitude des Nations Unies envers Israël et la question palestinienne est également critiquée par les Etats-Unis. La superpuissance occidentale dénonce la condamnation de la politique sociale d'Israël dans les territoires occupés en 1974 et l'admission de l'OLP comme observateur à l'UNESCO et l'OIT en 1975. C'est dans ce climat que Kurt WALDHEIM échoue à obtenir un troisième mandat, devant le veto de la Chine.

   Dans un entretien réalisé à Vienne en 2004 par Romuald SCIORA, Kurt WALDHEIM explique  entre autres que "depuis ses origines, le sort du tiers-monde s'est trouvé lié aux Nations Unies et les Etats décolonisés se sont organisés au sein de celles-ci. Des groupes régionaux se sont formés, tenant des conférences qui ont certainement contribué à développer la conscience nationale de la plupart de ces pays. Comme secrétaire général, j'ai vécu une belle expérience, j'étais vraiment heureux que ces peuples puissent espérer une vie meilleure, surtout d'un point de vue économique. Hélas, la pauvreté n'a toujours pas été dépassée. Les pays ne voie de développement, en Afrique, en Asie ou en Amérique Latine, ont néanmoins acquis un poids particulier au sein des Nations Unies, gagnant leurs galons auprès des grandes puissances et des état moyens. C'est pourquoi ces derniers ont systématiquement cherché à séduire les nouveaux Etats pour gagner leur soutien lors des votes onusiens, où chaque voix compte." En ce qui concerne l'évolution des rapports Nord-Sud les années suivantes, "il faut passer des discours aux actes. (...) Force est de constater que l'on a toujours pas réussi à combler ce fossé Nord et Sud ni à jeter les bases saines pour la vie en commun des peuples. Aussi longtemps qu'il n'y aura pas assez à manger pour tous, la stabilité du monde ne sera pas garantie. Les conflits politiques, jusque dans les aspects militaires, découlent de cette problématique". Il estime que "l'on a placé à l'époque (où il était secrétaire général) de trop grands espoirs dans les Nations Unies, et en particulier dans son secrétaire général. Aujourd'hui, les illusions ont cédé la place au réalisme. Chacun sait bien que le secrétaire général n'est pas Superman, et qui lui aussi a besoin de l'aide des Etats membres. Si tout le monde coopère, surtout les grandes puissances, la machine peut fonctionner et se révéler être un instrument incroyablement précieux au service de la communauté internationale pour rétablir la paix, résoudre les grands problèmes humanitaires et favoriser le développement économique." Face aux grands défis du XXIème siècle, il est "convaincu que l'ONU, malgré toutes ses faiblesses, reste irremplaçable. Hélas, on s'arrête généralement à l'aspect politique de son oeuvre, en négligeant ses efforts pour améliorer les conditions de vie et de travail des êtres humains par le biais de ses multiples branches sectorielles. (...). J'ai mesuré moi-même la reconnaissance des réfugiés lorsqu'ils reçoivent l'aide de l'Organisation par exemple. N'oublions pas non plus que le travail préventif des Nations-Unies sur le terrain permet souvent d'éviter le déclenchement de nombreux conflits. L'ONU est une organisation extrêmement utile, qu'il faut soutenir. Cependant, ses structures ont vieilli et les intérêts des Etats divergent tellement qu'il est aujourd'hui difficile de dire si toute négociation aboutira bien au but. Il appartient au comité de révision de la Charte de proposer les évolutions appropriées, avec prudence."

  L'ensemble des documents sur son activité à l'ONU est aux archives à New-York, des affaires administratives et de gestion aux opérations de secours d'urgence des Nations Unies.

   Paul PASTEUR précise qu'en décembre 1981, la République de Chine met son veto à un troisième mandat. "Entre autres crises, Kurt WALDHEIM a été confronté à la guerre du Kippour de 1973 ; à cet égard, une trop grande proximité avec l'Union Soviétique et surtout avec les pays arabes lui a souvent été reprochée." Et c'est non à cause de la polémique sur son passé sous le régime nazi, mais à cause de cette proximité (rivalité Chine-URSS oblige...) qu'il n'a pas été réélu. Rappelons simplement que ce n'est qu'en mars 1986 que le New York Times donne les premières informations qui entraineront, avec d'autres à leur suite, la grande polémique contre l'ancien secrétaire général, devenu alors président de l'Autriche.

      

Romuald SCIORA, entretien avec Kurt Waldheim, dans L'ONU dans le nouveau désordre mondial, Sous la direction de Romuald SCIORA, Les éditions de l'atelier/ Les éditions ouvrières, 2015. Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017. Paul PASTEUR, Kurt Waldheim, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

PAXUS

 

Complété le 12 juillet 2017.

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4 juin 2017 7 04 /06 /juin /2017 07:24

     Maha Thray Sithu U THANT (1909-1974), homme politique birman est le troisième secrétaire général des Nations Unies, durant un peu plus de dix. D'abord spécialisé dans la communication (dès l'indépendance de la Birmanie en 1948, il accède au poste de directeur de la radiodiffusion, puis en 1949 de secrétaire au ministère de l'information), U THANT est à partir du début des années 1950 le plus proche confident et conseiller de U NU. Il participe à la Conférence de Bandoug en 1955 en tant que secrétaire et joue un rôle très actif à l'ONU dès 1952, où il devient membre de la délégation birmane aux Nations Unies, puis de 1957  à 1961, représentant permanent de son pays à l'ONU.

   Il est élu à la mort de Dag HAMMARKSJOD, en 1961, à l'unanimité par l'Assemblée générale, réélu en 1966, pour démissionné en décembre 1971. C'est le premier non-Européen à accéder à cette fonction. "Au cours des dix années passées à la tête de l'ONU, écrit Chloé MAUREL, U Thant, calme, simple et direct, proche du courant socialiste, a suscité l'admiration pour son intégrité, son courage, et son talent de négociateur. Il a été ainsi un ferme opposant à l'apartheid en Afrique du Sud. Cependant il a aussi montré des défauts sur le plan de l'administration (...)". Religieux, bouddhiste, il accepte que le Vatican soit représenté par un observateur à l'ONU, et en cela se situe bien dans un mouvement général d'oecuménisme même si bien entendu l'ONU a un caractère strictement laïc. Il s'oppose souvent à la France, et ce n'est pas seulement parce qu'il ne parle pas français...

   Ses deux mandats sont marqués par la poursuite de la guerre froide, mais sur un mode moins violent. C'est sous son premier mandat que, dans la logique du mouvement de décolonisation, l'Organisation Internationale du Travail devient opérationnelle dans les pays du Sud. 

     Dans le fil droit d'une diplomatie volontariste impulsée par son prédécesseur, l'ONU s'implique dans plusieurs conflits, au Congo, à Cuba, en Inde, au Pakistan, en République Dominicaine, au Moyen-Orient et au VietNam. Confronté à la crise de Cuba en 1962, il tente de faire une médiation, appelant les deux parties à négocier, à un moment où l'évolution de la crise amène les protagonistes à se rapprocher. L'impact de son intervention reste à mesure, mais il semble que son rôle ait été modeste. Bien plus, le secrétaire général est occupé par le dénouement de la guerre civile au Congo, par le conflit gréco-turc concernant Chypre où il établit une force de maintien de la paix en 1964 et par la guerre indo-pakistanaise de 1965 où il se rend sur place pour élaborer un cessez-le-feu. U THANT est très fortement critiqué aux Etats-Unis et en Israël, car il accepte de retirer les troupes de l'ONU (FUNU), interposée entre l'Egypte et Israël, au Sinaï, à la demande de l'Eglype. Malgré ses efforts, il ne peut empêcher le déclenchement de la guerre des Six jours en juin 1967, et certains lui reprochent une erreur stratégique en retirant la FUNU. 

    Parce qu'il critique les Etats-Unis au sujet de la guerre du VietNam et qu'il tente des négociations pour y établir la paix, ses relations avec les Américains se détériorent, et le thème du retrait de l'ONU est relancé encore une fois. Par la suite, la diplomatie d'U THANT se fait largement plus prudente, tendant à adopter une position neutre dans dans les conflits. Ainsi Chloé MAUREL résume : "En août 1968, l'URSS réprime le printemps de prague en envoyant les armées de cinq pays du Pacte de Varsovie. Le lendemain, à la session du Conseil de sécurité de l'ONU, le ministre tchécoslovaque des Affaires étrangères s'élève avec force contre l'occupation de son pays. Mais l'URSS utilise son veto. Le 31 août, les représentants du printemps de Prague sont relevés de leurs fonctions. Finalement, l'ONU n'a pas pu intervenir dans cette crise. Les pays occidentaux n'ont pas vraiment insisté en ce sens, car ils voulaient poursuivre leurs bonnes relations avec l'URSS, en cette période de détente, et continuer les négociations Est-Ouest sur le désarmement atomique. En 1970, les Etats-Unis ont utilisé pour la première fois leur veto, au sujet de la Rhodésie du Sud. Ce pays ségrégationniste avait déclaré unilatéralement son indépendance du Royaume-Uni en 1965, et l'ONU a décidé, en 1970, d'isoler cet Etat qui ne respectait pas les droits de l'homme. Les Etats-Unis ainsi que le Royaume-Uni se sont élevés contre cette décision, protégeant le gouvernement raciste de Rhodésie, et agissant en faveur des multinationales qui faisaient du profit en commercialisant les métaux rares présents dans le sous-sol de la Rhodésie."

    Ne pouvant agir réellement sur le plan politique sur la scène diplomatique, le secrétaire général, poussé par les différentes forces issues et parties prenantes de la décolonisation, et également par l'entrée massive de pays du Tiers-Monde à l'ONU, favorise une expansion des activités économiques et sociales de l'organisation internationale. Il contribue à la mise en place de plusieurs structures onusiennes dans le domaine du développement, de la recherche et de l'environnement (Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) en 1966, Université des Nations Unies, Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement (CNUCED) en 1964, véritable tribune pour les pays du Sud, réunis d'ailleurs dans le puissant "groupe de 77", Institut des Nations Unies pour la formation et la recherche (UNITAB) en 1963, Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUB) en 1972). Le secrétaire général incite également l'ONU à s'occuper des catastrophes naturelles et des désastres causés par l'homme. Il établit le poste de coordinateur du bureau des Nations Unies pour les secours au désastre.

    Le mandat de U THANT est aussi marqué par l'adoption du texte important du Traité de non-prolifération. Son action est constamment marquée par le souci de la coexistence pacifique entre les deux super-puissances. 

    Bien qu'ayant fait connaitre sa décision de démissionner en raison de l'impossibilité où il était d'influencer le cours de la guerre du VietNam, il est réélu le 2 décembre 1966 secrétaire général de l'ONU pour un deuxième mandat de cinq ans. Le secrétaire général de l'organisation internationale se sent particulièrement en première ligne en cas d'échec sur une question ou sur une autre, et il faut dire que cette fonction est particulièrement usante sur le plan moral comme sur le plan physique... A l'expiration de ce mandat, il refuse le troisième mandat qui lui est proposé. (Paul MORELLE)

  La documentation sur les activités du secrétaire général U THANT est réunie en grande partie à l'ONU, répartie en différentes déclarations, discours et compte-rendus de commission, notamment autour des opérations de maintien de la paix, outre ses Souvenirs et différents Records privés. 

 

Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017. Paul MORELLE, U Thant, dans Encyclopedia Universalis, 2014

 

PAXUS

Complété le 2 juillet 2017.

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3 juin 2017 6 03 /06 /juin /2017 12:54

    Dag Hjalmar Agne Carl HAMMARRSKJOLD (1905-1961), homme d'Etat suédois, second secrétaire général de l'organisation internationale de 1953 à 1961, par ailleurs économiste (secrétaire d'un comité gouvernemental sur le chômage dans son pays), succède immédiatement à Trygve LIE après la démission de celui-ci de ce poste. Elu par l'Assemblée générale en avril 1953, il est réélu secrétaire général en 1957. Il prend précédemment en 1950 une part active à la conférence créant l'UNISSANT, un forum de consultation économique associant le Danemark, la Norvège, la Suède et le Royaume-Uni. Diplomate par tradition familiale, il prend une part active à plusieurs réseaux d'organisations internationales économiques tissées en Europe juste après la Seconde guerre mondiale, dont l'OECE. 

    Pendant les premiers mois, HAMMARRSKJOLD s'attache à remonter le moral des fonctionnaires et à restructurer le Secrétariat. Sous sa direction, celui-ci s'élève à un effectif de 4 000 personnes. Désireux de réaffirmer son contrôle managériale sur le Secrétariat, tout-à-fait dans la ligne prévue par les statuts, il met fin à l'interaction du secrétariat avec les délégations nationales. Spiritualiste, il décide de permettre la participation du Vatican à l'ONU à partir de 1956 (en 1964, le Vatican obtiendra le titre d'observateur permanent à l'ONU, sans être un Etat membre). Essentiellement, dans les deux mandats, dont le second est écourté par un accident d'avion encore soupçonné d'être un attentat dans le cadre de l'affaire du Congo belge, il met en place une diplomatie préventive qui sera une part importante ensuite de l'activité de l'organisation.

     Méthodique, calme, négociateur hors pair, il forge cette "diplomatie préventive, s'attachant à appréhender les causes économiques et sociales des conflits, afin de les désamorcer avant qu'ils ne dégénèrent. Chloé MAUREL écrit que "ses interventions dans la crise du canal de Suez en 1956 (il organise en huit jours une force d'urgence qui permet aux Anglais, Français et Israéliens de se retirer d'Egypte sans perdre la face) et dans la crise de Jordanie en 1958 lui valent la réputation d'un ardent défenseur de la paix." C'est au lendemain de la crise de Suez qu'il lance le prototype des missions de paix de l'ONU, dotant les membres militaires de ces missions de paix de casques bleus. L'action de maintien de la paix l'ONU, qualifiée par lui, faute d'accord entre les grandes puissances, de "chapitre VI et demi" de la Charte, perdurera ensuite et existe toujours aujourd'hui. "Avec cette hésitation, commente notre auteure, on touche à un paradoxe de l'ONU, qui fait que les opérations de maintien de la paix (OMP), bien qu'étant le type d'action le plus connu de l'ONU, résultent à l'origine d'une improvisation, pour remplir le vide créé par la paralysie du système de sécurité collective. En effet, la guerre froide a rapidement bloqué le Conseil de Sécurité collective prévu par le Chapitre VII de la Charte. La notion de sécurité collective prévoyait que l'ONU puisse imposer la paix par la force, sans même le consentement des parties. Au lieu de cela, c'est la notion de maintien de la paix qui s'est imposée, fondée sur l'idée de consentement des pays concernés et de non-utilisation de la force par les casques bleus (sauf pour se défendre). D'où ce mandat, finalement très limité, des casques bleus."

   C'est sous son mandat qu'est créé l'AIEA, (Agence Internationale de l'Energie Atomique) en 1957. Au total, durant son mandat, HAMMARSKJOLD voyage beaucoup sur le terrain pour tenter de résoudre les conflits, s'attachant notamment à assouplir les relations entre Arabes et Israéliens, et (mais en vain) à créer une force onusienne de maintien de la paix pour mettre fin à la guerre du Vietnam. 

      C'est sans doute sous son mandat que la guerre froide à l'ONU fut la plus intense. Les Etats-Unis et l'URSS semblent utiliser le plus possible les instances de l'organisation internationale comme tribune publique (le long discours de CASTRO en 1960, et la même année les chaussures de KHROUTCHEV...) tout en lui déniant une influence déterminante dans le cours des événements. Cela se vérifie particulièrement dans la crise du Congo qui lui coûte la vie. Si l'ONU parviendra finalement à restaurer l'unité du Congo, il ne peut empêcher l'arrivée au pouvoir du général MOBUTU par un coup d'Etat en 1965. Le bilan de l'action de l'ONU au Congo est donc mitigé, l'ONU n'a pas réussi à éviter les violences meurtrières ainsi que l'instauration d'une sévère dictature.

On ne compte plus sous ses deux mandats les campagnes de presse, notamment américaines pour obtenir soit son éviction soit carrément le retrait de l'ONU, campagnes suscitées précisément par la perte d'influence américaine dans l'organisation, au fur et à mesure que le nombre de membres augmente, et que nombre d'organisations reliées s'accroit avec dynamisme. Alors même que sa diplomatie est loin d'être favorable au camp de l'Est de manière générale et à ses différents soutiens dans les pays du Tiers-Monde, témoin son attitude envers Patrice LUMUMBA dans l'affaire du Congo (d'ailleurs sans doute commit-il là une erreur politique en n'accédant pas fermement à la demande du leader africain d'agir par la force pour briser la sécession du Katanga. C'est qu'en donnant à l'ONU sa place revendiquée de centre de la vie diplomatique internationale, le secrétaire général fait plus que de l'ombre à certains groupes politiques et économiques états-uniens. 

       En septembre 1961, Dag HAMMARSKJOLD est en route pour le Congo pour négocier un cessez-le-feu entre les forces de l'ONU et les troupes katangaises de Moïse TSCHOMBE lorsque, dans la nuit du 17 au 18 septembre, son avion s'écrase en Rhodésie du Sud. Il meurt avec quinze autres personnes. C'est un choc pour l'opinion mondiale.

L'année même de sa mort, il lui est attribué à titre posthume le prix Nobel de la paix. Plus récemment, Kofi ANNAN a créé la médaille Dag Hammarskjold qui est décernée à titre posthume aux personnes des forces de l'ONU mortes dans le cadre d'une opération de paix.   Elle a été attribuée pour la première en 1998. L'hypothèse d'un sabotage de son avion, ainsi que celle d'un abattage de l'avion par des mercenaires belges, a été évoquée à maintes reprises mais aucune preuve n'est jusque-là venue l'étayer.

Dag HAMMARSKJOLD laisse un bilan positif et il est très regretté par la communauté internationale à sa mort. Non seulement il parient à détacher relativement bien l'organisation des préoccupations intérieures de certains Etats membres, dans leur paranoïa anti-communiste, mais parvint à mettre l'organisation enfin en état de marche quant à ses missions. Il faudrait certainement faire une étude sur les réglementations mises en place quant aux responsabilités et aux droits du personnel, notamment du secrétaire général, pour mesurer toutes les limites mises à ces ingérences. Concernant précisément la chasse aux communistes maccarthysme, en arrivant à la tête de l'ONU en pleine crise, le nouveau secrétaire général prit le premier prétexte en nombre 1953 pour arrêter la longue enquête du FBI. Laquelle, comme d'ailleurs partout ailleurs sur le territoire des Etats-Unis, n'a pas conduit à des révélations sur une supposée infiltration communistes chez les agents américains de l'ONU ; finalement les USA ont dû payer des compensations aux onze employés de l'ONU inquiétés. 

     

     Patricia BURETTE écrit que les Cinq Grands "avaient choisi en lui un technocrate originaire d'un pays qui n'était pas directement engagé dans la guerre froide, dont ils espéraient un mandat sans éclat, consacré à des tâches essentiellement administratives. Mais Hammarkjöld se fait une toute autre idée de ses nouvelles fonctions. Son premier soin est de réformer le secrétariat afin d'assurer aux fonctionnaires internationaux une indépendance qui, le mandat de Trygve Lie l'avait démontré, leur faisait parfois défaut. Créant un nouveau corps de fonctionnaires, les sous-secrétaires, ainsi que plusieurs services, tous exclusivement dépendants de lui, il s'attache à préserver ses collaborateurs de toute influence. Profitant de l'absence de crise grave durant les premières années de son mandat, il s'emploie à gagner la confiance des Etats membres (...). Hammarskjold fera souvent appel à la méthode de la "diplomatie privée" au cours des nombreuses crises qui se déclenchant, dès la fin de 1955, dans le contexte de la guerre froide. Les combats opposant Israël aux Etats arabes, la crise de Suez, les troubles au Liban et en Jordanie lui permettent de jouer un rôle de premier plan dans la solution des conflits. Ses "navettes" entre les représentants des pays intéressés sont demeurés célèbres. L'appui qu'il trouva souvent auprès des délégations des pays qui n'étaient pas concernés par l'action en cours lui fut toujours précieux. C'est à elles qu'il fit appel lorsqu'il s'agit de mettre en place, dans le cadre d'opérations de maintien de la paix, d'une force d'urgence des Nations Unies. Face à une Assemblée générale souvent impuissante, à un Conseil de sécurité paralysé par les vétos, Hammarskjold usa de l'imprécision des termes fixant les limites du mandat du secrétaire général pour prendre, surtout au début, d'importantes initiatives. Mais elles lui valurent, lors de l'affaire du Congo notamment, de nombreuses critiques et, même, une violente opposition de la part de l'URSS. Très attaché au principe de la neutralité des fonctionnaires internationaux et à celui de la souveraineté des Etats, il refusa toute ingérence dans les affaires des Etats membres et sollicita toujours l'autorisation des pays en crise avant d'y envoyer le moindre observateur. C'est ainsi que l'Etat d'Israël refusa l'entrée des troupes de l'ONU sur son territoire en janvier 1957, que le gouvernement hongrois s'opposa à l'envoi d'observateurs à Budapest en 1956 et que Moïse Tschombé fit longtemps obstacle à l'entrée des Casques bleus a Katanga. Hammarskjold considérait comme nécessaire de soustraire les pays nouvellement décolonisés, dont la récente admission avait modifié la majorité à l'Assemblée, à la lutte d'influence, nouvelle forme de la guerre froide, entre l'Est et l'Ouest. Il s'agissait de tenir ces Etats en dehors de la guerre froide et, si possible, d'en faire une "troisième force". (...)"

La Bibliothèque Dag-Hammarskjold, au siège de l'organisation internationale à New-York,  consacrée à sa mémoire, est spécialisée dans deux domaines majeurs. Elle est le dépositaire principal des documents et des publications de l'ONU et maintient une collection de documents produits par les institutions spécialisées et par les organismes affiliés aux Nations Unies. La bibliothèque recueille également des livres, journaux et autres documents relatifs aux programmes et aux activités de l'organisation (www.library.un.org.fr).

 

Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017. Patricia BURETTE, Hammarskjold, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

PAXUS

 

Complété le 30 juin 2017

  

 

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2 juin 2017 5 02 /06 /juin /2017 12:46

     Avant de saisir l'ensemble des conflits sur l'esthétique, il convient sans doute de rappeler l'origine du mot esthétique, car on a tendance à le confondre avec l'art tout simplement. Le mot a été créé par Alexander Gottlieb BAUMGARTEN (1714-1762), dans ses Mediatationnes et dans son grand ouvrage AEsthetica (1750-1758), où il utilise la distinction traditionnelle entre les noeta, faits d'intelligence, et les aitheta, faits de sensibilité, dans une perspective tracée avant lui par LEIBNIZ. Il voit dans les aistheta de vraies connaissances, mais "sensitives" ; les images de l'art en feraient partie par leur caractère concret et sensible ; et une "science philosophique en est possible lorsque le philosophe réfléchit sur l'art. Il forge donc ce mot nouveau pour désigner une nouvelle discipline, l'étude philosophique et scientifique de l'art et du beau. On estime (mais est-ce vrai...) qu'on y a réfléchit depuis l'Antiquité de manière dispersée, et à l'occasion d'autres préoccupations (c'est certain...). BAUMGARTEN apporte l'idée neuve d'une discipline spécifique et à part entière. 

Rappelons seulement que BAUMGARTEN est l'un des premiers à présenter une théorie générale et qu'il donne à la pensée des Lumières une partie de sa cohérence. Son AEsthetica compte 36 sections, qui abordent pratiquement tous les aspects de l'esthétique connus en son temps.

Il sépare explicitement l'esthétique :

- de l'art lui-même, en ce sens que l'art est une pratique, et l'esthétique une réflexion sur cette pratique et ses oeuvres ;

- de la didactique des arts et de la littérature, et surtout des nombreux Arts poétiques, en ce que l'esthétique ne donne pas de préceptes, et n'a pour but de former des poètes et des artistes (bien qu'elle puisse leur apporter des connaissances profitables ;

- de la critique, en ce que la critique veut apprécier les oeuvres littéraires et artistiques et porter sur elles des jugements de valeur (souvent de manière subjective et par "goût), alors que l'esthétique est descriptive, objective et analytique ;

- de la psychologie, bien qu'il y ait des intersections entre les deux disciplines quand l'esthéticien fait l'analyse des sentiments esthétiques, des dispositions de l'artiste et de la réaction du contemplateur : mais l'esthétique se restreint à ce qui, en psychologie, concerne l'art et le sentiment du beau ;

- et de la morale, en ce que les finalités sont distinctes, et les valeur esthétiques indépendantes des valeurs morales (bien qu'elles puissent aussi élever l'âme, car l'art ne se réduit pas au seul agrément sensuel).

   Même si BAUMGARTEN fonde alors une nouvelle discipline, qui a ensuite ses enseignants, ses élèves, ses écoles de pensée, depuis deux siècles se sont construits des conflits d'interprétation de l'esthétique sur chacun des points de sa définition.

Anne SOUREAU pointe d'ailleurs tous ces conflits qui coexistent toujours dans le champ de l'esthétique, chacune des séparations énoncées faisant l'objet de précisions ou/et de contestations. 

- Aux distinctions opérées s'ajoutent à l'époque actuelle celle entre l'esthétique et l'histoire de l'art, discipline encore embryonnaire à l'époque de BAUMGARTEN. L'esthéticien, ici pris au sens théoricien, qui a peut de choses à voir avec le métier pratique d'esthétique telle qu'on peut l'entendre dans le commerce aujourd'hui, n'ignore pas les relations entre l'art et l'évolution des sociétés ou ne se désintéresse pas au fait que les idées esthétiques d'une époque sont propre à celle-ci. Mais l'esthétique n'a pas pour objet la temporalité en elle-même. L'histoire de l'art situe des faits (oeuvres, artistes, écoles...) dans l'espace et le temps ; l'esthétique s'en écarte par le caractère conceptuel et général que BAUMGARTEN lui attribuait déjà. Mais l'évolutions la plus importante du concept d'esthétique a porté sur la définition même de son objet : il s'est élargi et diversifié, en même temps que précisé.

- Dans la continuité des idées de BAUMGARTEN, la notion du Beau s'est scindée. DIDEROT, dans l'Encyclopédie l'indiquait déjà. Aujourd'hui, le mot désigne avec précision deux concepts différents.

Dans un cas, on appelle "beau" un certain idéal, distinct du sublime, du joli, etc L'étude du beau alors n'est qu'une partie d'une étude bien plus vaste, celle des essences, beau, sublime, joli, gracieux, poétique, tragique, comique, dramatique, pittoresque, qu'on appelait au XVIIIème et au XIXème siècle, modifications du beau et au XXème catégories esthétiques. L'esthéticien les analyse, en étudie les applications, les manières d'y être sensible.

Ou bien on appelle beau le caractère commun à toutes ces catégories, c'est-à-dire la valeur esthétique en général. Il y a là un ordre de préoccupations spécial, dont l'esthéticien cherche justement la spécificité. SI quelques auteurs à tendances nominalistes ont sporadiquement contesté cette conception, l'esthétique y apparait comme une étude d'essence.

Mais, pour choisir entre ces deux voies, il faut un support positif, des faits objectivement observables, où se manifestent ces essences. Ces nouvelles routes se sont ouvertes à l'esthétique, parallèlement à celles-ci, et d'abord, celle où KANT s'est engagé par réaction contre BAUMGARTEN.

- Pour KANT (Critique du jugement), l'esthétique est l'étude du "jugement de goût". Cette définition kantienne, contestée en ce qu'elle a de restrictif, a ouvert un champ d'études dont l'importance est de plus en plus grande à l'heure actuelle. L'influence kantienne se voit dans le Vocabulaire technique et critique de la philosophie (André LALANDE), au début du XXème siècle. L'esthétique y est définie comme "Science ayant pour objet le jugement d'appréciation en tant qu'il s'applique à la distinction du Beau et du Laid, avec ce parallélisme qui revient souvent, Beau/Laid et Bien/Mal, et Vrai/Faux, celui-ci reliant, peut-être de manière un peu facile (trop facile?), la logique, l'esthétique et la morale. En fait, la définition de LALANDE (1867-1963) contredit, pour Anne SOUREAU, KANT qui refusait la possibilité d'une science du Beau. Elle a l'avantage de dissiper une méprise fréquente : celle qui refuse à l'esthétique toute possibilité d'être une science, en arguant d'un caractère affectif et subjectif attribué aux appréciations sur l'art. Même si l'objet étudié était une appréciation subjective et affective, il ne s'ensuivrait pas que son étude le soit aussi ; et le Lalande distingue bien l'étude et son objet. Il existe donc, une branche de l'esthétique, même si on en conteste la valeur, qui observe les constatations sur l'art et les réactions aux oeuvres d'art, faits existants, consultables, et qu'on peut étudier en prenant soin d'y mettre toute la rigueur voulue. On peut même chercher à préciser la part des facteurs anesthésiques et celle des facteurs proprement esthétiques dans les réactions à l'art.

Anne SOURIAU indique même que ce mouvement largement dû à KANT a fini par se retourner contre lui, car le philosophe allemand considérait, que le jugement esthétique est un jugement sans concept. Or, des études modernes ont pu montrer que des concepts interviennent assez souvent dans les réactions à l'art, et même dans la création artistique. Ce qui rejoint la voie des analyses conceptuelles sur l'essence d'un art, sur les catégories esthétiques, sur les abstraits affectifs et sensibles, analyses développées dans l'esthétique actuelle. 

On discute en fait, même si les tenants d'une voie polémiquent durement contre les tenants d'une autre, d'une part sur l'existence d'une valeur esthétique indépendamment du temps et de l'espace, d'autre part sur la possibilité d'étude des réactions par rapport aux oeuvres artistiques ou à un art spécifique, indépendamment de l'existence, jugée problématique, d'une valeur esthétique en soi... Derrière cette discussion se dissimulent sans doute des impératifs socio-économiques qui concernent au premier chef les artistes (la possibilité d'un statut incontestable...), leurs commanditaires (recherche de prestige et de... richesses)... mêlés à des aiguillons psycho-sociaux assez forts... L'intérêt que représente la réflexion sur les réactions face à l'art est par ailleurs évident pour qui travaille sur le conflit en général : les différences que manifestent les différentes cultures sur l'expression artistique révèlent des conflits de goûts qui ne comptent pas pour rien dans l'appréciation des uns et des autres sur les habitudes des autres peuples. 

- Tandis que s'amplifie avec le temps ce mouvement issu des réflexions de KANT, on cherche en même temps d'autres voies, si l'esthétique pouvait avoir un objet propre positivement contestable. HEGEL fait remarquer que l'oeuvre d'art a bien ce caractère : il définit l'esthétique comme la philosophie de l'art. Partir de l'art constitué peut avoir un inconvénient, qu'avait déjà la réduction de l'esthétique aux seules réactions à l'art : ne risque t-on pas de négliger l'activité créatrice de l'artiste? On tend alors à compléter la définition de l'esthétique en en faisant une réflexion sur l'art, soit déjà constitué, soit se constituant. C'est comme cela qu'apparait en grande partie l'esthétique moderne ; et même science générale de l'art (Max DESSOIR, philosophe, médecin, psychologue et historien de l'art allemande, 1867-1947).

Pourtant cette définition de l'esthétique prête aussi à objection. D'abord, on peut étudier l'art d'un point de vue autre qu'esthétique (purement historique, par exemple ; ou bien technique, physique, chimique... Il n'est pas impossible d'étudier dans un tableau la composition chimique des pigments colorés, où les propriétés physique du subjectile... Dans la période contemporaine, nombre de réflexions se penchent sur l'influence sur les perceptions artistiques que peuvent avoir les différents supports cinématographiques : pellicules diverses, images analogiques et numériques...). Ensuite, restreindre l'esthétique à l'étude de l'art néglige  tout ce qu'on peut trouver de beau dans la nature. KANT avait vu cette importance de la nature - ou bien, faudrait-il, comme Benedetto CROCE, nier l'existence d'un beau naturel? Si l'esthétique a le droit d'étudier un tableau représentant un paysage, lui est-il interdit d'étudier, en dehors de tout tableau, le paysage lui-même? De réfléchir sur un coin de campagne, un coucher de soleil, un arbre majestueux, un animal superbe, où la grâce d'un visage?

- C'est pourquoi on a cherché à l'esthétique une définition plus large, qui puisse englober à la fois la nature et l'art. On l'a conçue par exemple comme la science des formes (Robert ZIMMERMANN, mathématicien et philosophe autrichien, 1824-1898) (voir Anne SOURIAU, L'avenir de l'esthétique, 1929 et Clefs pour l'esthétique, 1970).

Le fait formel est en effet "un fait positif, susceptible de connaissance scientifique", un fait sui generis, distinct du fait psychologique, sociologique, etc, qu'utilise la philosophie de l'art. Et il donne bien lieu à une science spécifique qui ne se confond avec aucune autre. Une telle conception a reçu l'accord de bons esthéticiens (le mouvement structuraliste par exemple en est un cas très fort). De telles recherches sont encore en plein développement (travaux par exemple de narratologie).

  Pour Anne SOURIAU toujours, "dans toute cette évolution et sa recherche d'une définition, l'esthétique apparait comme à la fois, et organiquement, une et multiple. On peut reprendre à son sujet la métaphore de l'arbre. L'esthétique, étude réflexive du beau, au sens général, se subdivise dans l'étude des modes du beau, les catégories esthétiques. Ces valeurs-racines nourrissant la création et la constitution d'un corps d'êtres existant objectivement en eux-mêmes, observables et positifs, les oeuvres d'art. L'esthétique prend alors son tronc massif, elle se fait philosophie et science de l'art. Mais du troc naissent maintes branches, car l'étude des oeuvres elles-mêmes tient étroitement à bien d'autres études qui en dérivent : étude de leurs réalisations (l'esthéticien étudie alors la création artistique et l'artiste en tant qu'artiste) ; étude des analogies entre ces oeuvres et la nature ; études des formes considérées en elle-mêmes (esthétique morphologique) ; étude des réactions qu'elles suscitent, du jugement esthétique, de la sensibilité esthétique (esthétique psychologique), et de leurs relations avec la société (esthétique sociologique), etc. Qu'est-ce que donc que l'esthétique? C'est un arbre entier."

Cette analogie avec l'arbre, que l'on retrouve aussi pour d'autres domaines de la connaissance en général, ne doit tout de même pas camoufler les aspects conflictuels qui traversent toute "science". Cette analogie ne rend pas compte qu'au fur et à mesure que des réflexions se font jour pour constituer des corpus de connaissances, ici sur l'esthétique, les multiples polémiques, contradictions, séparations se multiplient. Si de manière académique, Anne SOURIAU a raison de souligner la tendance majeure à l'oeuvre dans le monde contemporain, tendance majeure seulement, dans de multiples chemins de traverses s'exercent des critiques vives, des conflits réels. Qui ne tiennent pas seulement au fait de mettre plus l'accent sur des aspects que d'autres, ce qui peut se concevoir même d'un point de vue objectif ou "scientifique", mais également aux divers intérêts de toutes sortes qui marquent les parcours des artistes, des spécialistes de l'esthétique, des commerçants de l'art, des théoriciens de la communication, jusqu'à ces professions qui font de la manipulation de l'art dans la publicité de masse, un véritable tronçon de "l'arbre" précédemment évoqué. La perception de la "science" esthétique comme un tout provient sans doute de la co-pénétration de conceptions dans des théories différentes, facilitée dans un monde où la circulation des idées et des oeuvres constitue un véritable credo. Aussi les contradictions apparaissent-elles non entre théories à proprement dites, à force d'emprunts réciproques (du langage comme des concepts), mais dans les intentions qui président à leur élaboration...

 

Anne SOURIAU, Esthétique, dans Vocabulaire d'esthétique, PUF, 1990.

 

ARTUS

 

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1 juin 2017 4 01 /06 /juin /2017 12:11

       Trygve Halvdan LIE (1896-1968), homme d'Etat norvégien est le premier secrétaire général de l'ONU, de 1945 à 1952. Membre du Parlement norvégien (le Stroting) dès 1935, il dirige divers ministères successifs de 1936 à l'invasion allemande. Il fait partie en exil du gouvernement à Londres et devient ministre des affaires étrangères de ce Gouvernement en exil en 1941. C'est à ce titre qu'il préside la Délégation norvégienne à la conférence de Sab Francisco (avril-juin 1945) où est signée la Charte des Nations Unies. Il y préside d'ailleurs la commission chargée de rédiger le chapitre de la Charte traitant du Conseil de sécurité. Cette même commission place d'ailleurs comme principe que le secrétaire général des Nations Unies ne doit pas faire partie d'un pays membre du Conseil de sécurité, règle qui s'applique encore aujourd'hui. Cela n'empêche pas bien entendu les membres du Conseil de sécurité, notamment les membres permanents, d'exercer leur influence sur son élection.

Il préside ensuite, après la libération de son pays, alors qu'il est ministre des affaires étrangères en octobre 1945, la délégation norvégienne à la première session de l'Assemblée générale des Nations unies à Londres en 1946. Le 1er février 1946, il est élu premier secrétaire général pour une durée de cinq ans. Le 1er novembre 1950, l'Assemblée Générale prolonge son mandat de 3 ans. Mais il démissionne sous la pression soviétique du fait de son attitude pendant la guerre de Corée. Son mandat n'est guère défendu par les personnels de l'ONU, à cause de son attitude faite de mansuétude vis-à-vis de la "chasse aux sorcières" entreprises par les partisans du sénateur MacCarthy aux Etats-Unis. Il ne s'oppose alors guère aux enquêtes pour espionnage faite par le FBI à l'intérieur même de l'enceinte du bâtiment des Nations Unies à New-York. Rentré en Norvège, il y poursuit sa carrière politique, dans les milieux socialistes  et travaillistes dont il est resté une personnalité éminente, en occupant différents postes ministériels et en menant plusieurs missions diplomatiques. D'ailleurs ce faisant, il inaugure en quelque sorte une tradition, nombre d'anciens secrétaires généraux des Nations Unies étant appelés après leur mandat officiel à poursuivre, parfois officieusement, des missions pour l'ONU.

"D'après ceux qui l'ont côtoyé, écrit Chloé MAUREL, Lie était "un homme plutôt simple qui n'avait pas beaucoup de dons pour la diplomatie" (Yves BERTHELOT, J M JAKOBOWICZ, l'ONU pour les nuls, First, 2010). Dans ses Mémoires, il se demande encore pourquoi il a été choisi pour ce poste. La tâche était d'autant plus compliquée que le poste était nouveau et qu'il fallait en définir les limites. Trigle Lie aurait dit à son successeur, Dag Hammarskjold, en quittant son poste : "Vous allez prendre le poste le plus impossible sur terre!". Pour Brian Urquhart, ancien secrétaire général adjoint des Nations Unies, Trygve Lie était "un personnage médiocre et assez pathétique" ; "il n'avait aucune autorité morale et il était intellectuellement totalement inadéquat pour le poste"." Pour poursuivre sur la même mauvaise langue, dirions-nous, c'est sans doute pour cela qu'il a été choisi par les grandes puissances, d'une attitude très mitigée envers cette nouvelle organisation internationale. 

"Trygve lie, poursuit notre auteure, pour dresser en quelque sorte son bilan, "n'a pas réussi à empêcher plusieurs conflits d'éclater dans le monde sous son mandat, mais il a été pionnier dans l'usage de l'article 99 de la Charte de l'ONU." Rappelons que cet article évoque l'idée de diplomatie préventive et donne au secrétaire général la compétence de faire considérer par le Conseil de sécurité les questions qui peuvent menacer la paix et la sécurité internationales.

"Trygve Lie prônait aussi la création d'une armée des Nations Unies : il appelait de ses voeux une force de 1 000 à 5 000 hommes qui pourrait soutenir les missions de l'ONU. L'idée n'a pas porté ses fruits alors, mais cela aboutira plus tard à la création des Casques bleus. Par ailleurs, Trygve Lie était opposé à l'adhésion de l'Espagne à l'ONU, car il condamnait le régime de Franco. L'Espagne sera pourtant admise en 1955. Il était en outre en faveur de la reconnaissance de la République populaire de Chine (RPC) comme détenteur du siège de la Chine à l'ONU, ce qui sera fait seulement en 1971 ; en effet jusqu'à cette date c'est le régime nationaliste et anti-communiste de Taïwan qui est reconnu comme le représentant officiel de la Chine."

    C'est dans une atmosphère idéaliste et enthousiaste que le premier secrétaire général de l'ONU prend ses fonctions. Encore de taille modeste l'organisation rassemble alors des fonctionnaires et des employés qui croient en sa mission, d'autant qu'elle joue un rôle jugé crucial au lendemain de la Seconde guerre mondiale. C'est durant ces premières années que l'ONU prend véritablement forme, rôde en les interprétant ses statuts, notamment dans les rôles respectifs du secrétariat général, du conseil de sécurité et de l'assemblée générale. Le siège de l'ONU à New York n'est achevé qu'en 1952, le personnel ne se répartissant pas encore avant cette date dans tout cet immeuble dessiné par Le Corbusier et Oscar Niemeyer et réalisé par plusieurs architecte de différents pays. 

Le mandat de Triygve LIE est marqué par la Déclaration universelle des droits de l'Homme de 1948, et à contre courant du bel ensemble qu'elle représente, par une certaine passivité à l'égard du maccarthysme. Le personnel du secrétariat général de l'organisation en première ligne doit affronter plusieurs crises, la crise iranienne de 1946, le conflit israélo-palestinien, la guerre civile en Grèce (1946-1949) et surtout la guerre de Corée (1950-1953) qui voit l'opposition des Soviétiques à une activité déterminante de l'ONU dans ce conflit armé. La rivalité Est-Ouest est visible jusque dans les institutions spécialisées, comme celle concernant la santé, l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS). A un point tel que beaucoup considéreront la victoire remportée sur la variole comme une victoire de l'URSS contre les USA, qui préférait consacrer ses efforts à la lutte contre le paludisme...  On ne se rend peut-être pas compte que l'activité des organisations spécialisées est sujette à une conflictualité intense qui ne le cède en rien aux organes d'action de l'ONU. Après avoir été l'enjeu, autour de maladies infectieuses importantes, de combats entre les USA et l'URSS, elle est devenue après la guerre froide un des centres du combat (souvent feutré) mené par l'organisation contre une grande partie de l'industrie pharmaceutique, les lobbies du tabac et ceux de l'alcool. L'activité du secrétaire général est aussi une activité en faveur de la santé comme en faveur de la paix. 

Le deuxième mandat inachevé de Trygve LIE est donc marqué par le maccarthysme. Même s'il a publiquement blâmé la pression que les Etats-Unis ont fait peser sur des fonctionnaires onusiens, il a autorisé les agents du FBI à conduire des entretiens avec des employés américains de l'ONU. Un des objectifs de l'équipe de MCCARTHY était de faire, selon le diplomate britannique Brian URQUHART, ancien secrétaire général adjoint de l'ONU, des Nations Unies un centre important de la chasse aux sorcières, fabuleux détournement d'une organisation qui se voulait le centre de la vie internationale. Cette chasse aux communistes a suscité un grand malaise au sein de l'ONU, comme l'illustre le suicide d'un agent de l'ONU, Abe FELLER, accusé d'être un agent secret des Soviétiques. 

     

     Alain MENOTTI décrit l'activité du premier secrétaire général de l'ONU, à travers diverses affaires : "Lors de l'affaire iranienne - les Soviétiques, qui avaient occupé le nord de l'Iran à la fin de la guerre, cherchaient dans les premiers mois de 1946 à promouvoir, à leur profit, un gouvernement autonome en pays kurde et en Azerbaïdjan et refusaient d'évacuer leurs troupes -, Lie fait prévaloir une interprétation très larges des articles 97 et 99 de la Charte des Nations unies et se voit reconnaitre, par exemple, le droit de donner son opinion sur les matières débattues par le Conseil de sécurité. Par son action à la même époque, lors des affaires de Grèce et de Trieste, il élargit encore les possibilités d'action du secrétariat général ; il est aidé en cela par le fait qu'aucune de ces affaires n'engage les intérêts essentiels des deux Grands. Lors de l'affaire de Palestine (1947), Lie se fait le champion du partage de la Palestine et fait voter à l'Assemblée générale une résolution dans ce sens ; da,ns cette affaire, il affirme le droit du secrétaire général d'ouvrir des enquêtes publiques, d'organiser un exécutif, d'avoir ds entretiens privés avec le gouvernement en cause.

Il joue un rôle discret dans la négociation de Berlin, mais à cette occasion, il préconise une diplomatie "ouverte", avec mise au fait de l'opinion publique. C'est d'ailleurs dans cette optique qu'il aborde le délicat problème de la représentation de la Chine à l'ONU, puis présente au monde, en 1950, son plan pour la paix de vingt ans. Il entreprend alors la tournée des capitales pour expliquer les dix points de ce plan : fin de la course aux armements, assistance technique aux pays en voie de développement, utilisation de l'ONU pour libérer les peuples colonisés et pour développer le droit international, réunion périodique du Conseil de sécurité avec les chefs de gouvernement, contrôle international de l'énergie atomique.

Pau après avoir mécontenté plusieurs pays par sa position favorable à l'admission de la Chine Populaire au sein de l'ONU, Trygve Lie prend l'initiative de soutenir inconditionnellement les Etats-Unis dans l'affaire de Corée ; il déclare la Corée du Nord agresseur, et règle d'office de délicats et nombreux problèmes juridiques par cette phrase : "Il est du devoir du Conseil de sécurité de prendre les mesures nécessaires pour rétablir la paix." Lie assume directement la responsabilité d'avoir transformé l'ONU en force armée internationale. Il est alors l'objet de manifestations d'hostilité de la part de l'Union Soviétique.

Lorsque son premier mandat vient à expiration en 1951, il se trouve en butte à l'opposition violente de l'URSS, de la Chine nationaliste et de la Ligue arabe. Toute réélection est impossible, mais l'assemblée générale prolonge son mandat de trois ans. Le 10 novembre 1952, un an avant le terme de son mandat, il démissionne, considérant que son successeur sera plus qualifié pour assainir les rapports Est-Ouest ; il est remplacé par Dag Hammarskjöld.

Trygve Lie a montré beaucoup de logique dans son action : il s'est engagé dans la bataille pour l'ONU, pour son secrétariat général ; il a tenté de démontrer que l'ONU constituait la seule solution face à la guerre froide et à la division du monde en blocs (il a même, en 1948, préconisé la création d'une force internationale permanente recrutée par le secrétaire général)."

 

L'ensemble des archives de l'ONU est composé surtout des dossiers des réunions de l'Assemblée générale de 1945 à 1953, et pour comprendre cette période de l'ONU, en ce qui concerne l'activité du secrétaire général,  il faut se référer aux Andrew Cordier Papers à l'Université de Columbia à New York et aux Handwritten list of correspondants in Brefs du Ministère Royal des Affaires étrangères d'Oslo en Norvège ainsi qu'à divers types d'archives à la Bibliothèque National de Norvège.

Chloé MAUREL, Une brève histoire historique de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017. Alain MENOTTI, Trygve Lie, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

Complété le 28 juin 2017.

 

PAXUS

 

 

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23 mai 2017 2 23 /05 /mai /2017 11:42

    Pour aborder cette série d'articles concernant l'ONU et sa place actuelle dans le monde, il est utile à la fois de revenir sur l'histoire (d'où cette série consacrée aux secrétaires généraux de l'organisation internationale) et sur la nature même, au réel, de celle-ci. En effet, s'il est utile et même indispensable de connaitre les rouages de son fonctionnement pour apprécier sa place dans le monde (d'où la comparaison faite entre l'ONU et la SDN à travers les articles fondateur), on doit avoir à l'esprit qu'elle n'est pas seulement une structure et un fonctionnement bien particuliers. 

Chloé MAUREL nous rappelle qu'en fait, dans la réalité des conflits d'aujourd'hui, nous avons affaire à "trois" ONU et non à une seule. L'ONU n'est pas une seule personne ni même un collectif de personnes, elle ne se confond pas avec son secrétaire général, dont la voix souvent est citée lorsque l'organisation agit ou n'agit pas. La docteur en histoire spécialisée dans les Nations unies et l'histoire globale, chercheuse notamment à l'IRIS décrit ces "trois" ONU.

"La "première ONU", écrit-elle, est constituée par les représentants des Etats membres, qui étaient 51 en 1945 et qui sont au nombre de 193 actuellement. Lors des grandes décisions prises à l'Assemblée générale ou au conseil de sécurité, ce sont les représentants des Etats membres qui s'expriment, qui votent", selon des règles précisées dans sa Charte. "L'ONU n'est donc, dans un certain sens, que la somme de ses Etats membres", pleinement responsables d'ailleurs de son fonctionnement ou de la réalisation ou non de ses objectifs.

"La "deuxième ONU" recouvre le personnel de l'organisation. ce personnel a connu une croissance exceptionnelle au fil des années. Alors que la première année en 1946, il y avait 300 à 500 employés, aujourd'hui le personnel des Nations Unies est d'environ 55 000 personnes, auxquelles il faut ajouter 20 000 employés des agences spécialisées. Cela n'inclut ni le personnel temporaire des opérations de maintien de la paix (à peu près 125 000 personnes), ni le personnel du FMI et de la Banque Mondiale (à peu près 15 000 personnes). Ces chiffres attestent d'une croissance importante des effectifs de l'organisation lorsqu'on les compare à ceux de la première année de l'ONU et aux 700 qu'a eus à son maximum son ancêtre la Société des Nations (SDN)". Ce personnel pèse d'un poids considérable, non seulement en tant que force d'exécution des décisions de l'ONU, mais également en tant, notamment dans les échelons hiérarchiques élevés, une force informée et très présente dans la diplomatie internationale, même lorsqu'elle n'agit malheureusement pas suivant cette force. Potentiellement, vu la situation de son personnel diplomatique, de la qualité souvent importante de toutes ses expertises, le personnel de l'ONU représente parfois ce qu'il y a de meilleur, suivant notamment les objectifs de l'organisation, dans le monde. 

"Enfin, la "troisième ONU" est formée de la nébuleuse des ONG et des nombreux experts et consultants associés à l'Organisation. Cette troisième ONU est indépendante des gouvernements et du Secrétariat". Depuis la disparition de la confrontation Est-Ouest, les initiatives sociales, sociétales, environnementales, sont surtout venues de cette "troisième ONU", aiguillon parfois turbulent médiatiquement pour les deux autres.

"Il est bon d'avoir cette superposition des "trois ONU" à l'esprit lorsqu'on analyse l'action de cette organisation, même si, il est vrai, le secrétaire général, qui peut apparaitre comme une sorte de personnification de l'ONU, est souvent en mesure de jouer un rôle moteur." C'est d'ailleurs parce que cette "coexistence" entre les trois ONU existe que ses initiatives peuvent avoir plus de poids que ne le voudraient les principales puissances parties prenantes de l'organisation. 

   Les secrétaires généraux qui se sont succédés, Trygve LIE, Dag HAMMARSKJOLD, U THANT, Kurt WALDHEIM, Javier Pérez de CUÉLLAR, Boutros BOUTROS-GHALI, Kofi ANNAN et Ban KI-MOON, de 1953 à 2016, avaient tous en commun d'appartenir à des ensembles politico-diplomatiques (divers) ayant des ramifications dans le monde entier. Dotés d'une connaissance juridique parfois profonde, d'un sens diplomatique variable, de réseaux d'influence toujours solides et capables de les aider dans leur tâche, même à titre officieux, les secrétaires généraux n'ont pas eu ni la même influence ni la même force dans l'ONU. Les défis qui attendent l'actuel secrétaire général Antonio GUTERRES sont à la mesure d'une mondialisation où seule l'ONU fait figure de possible centre diplomatique, même si les temps, encore sous l'emprise d'un néo-libéralisme ambiant, ne sont pas très favorables à son épanouissement pour un rôle qui est le sien. Il doit compter notamment, à la fois avec l'affaiblissement de centres de pouvoir globaux qu'étaient les Etats, malmenés par des puissances, notamment économiques, qui n'ont certainement pas les objectifs généraux de la Charte dans leur esprit et par des menaces que, l'humanité, depuis que nous en connaissons l'Histoire, n'a jamais connu. 

Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017.

PAXUS

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22 mai 2017 1 22 /05 /mai /2017 09:34

       A l'occasion d'une visite (ou revisite) de l'oeuvre de Jean-François LYOTARD dont la pensée sur l'art est un précipité de sa conception de la modernité, il est intéressant de regarder, ce que sont devenus en France, à la situation "philosophique" particulière, les relations entre art et philosophie. Maints courants s'opposent sur la perception de ce que sont ou ce que doivent être ces relations, entre ceux qui estiment se situer dans le prolongement de la patristique, voire de l'Antiquité, ceux qui les perçoivent en rupture pour redonner à l'art toute sa spécificité, sans recherche de contenus, une spécificité centrée sur l'immédiat et ceux encore qui recherche derrière les formes, les sons et les couleurs, des sens qui structurent de près ou de loin les relations sociales.

C'est ce que veut faire Carole TALON-HUGON, philosophe française spécialiste d'esthétique, professeure des universités enseignante à Nice, dans un examen de l'esthétique en France aujourd'hui. Même si bien entendu la situation de ce pays ne reflète pas forcément l'évolution globale dans le monde, notamment dans la sphère d'influence anglo-saxonne, quoiqu'on y retrouve certains éléments. Elle situe la pensée de Jean-François LYOTARD à la confluence de trois courants : l'aisthétisation de la scène moderne de l'art, la phénoménologie et la psychanalyse freudienne. Nous reproduisons son point de vue car il a le mérite d'être clair, même pour ceux qui "ne connaissent rien à l'art"...

"Alors que, explique t-elle, l'ut pictural poesis entendait ennoblir la peinture et la hisser du rang d'art mécanique à celui d'art libéral en affirmant qu'elle est une poésie muette - autrement dit qu'elle appartient à l'ordre du discours - la modernité s'est efforcée de montrer que la peinture, et plus largement l'art, est le lieu par excellence de l'aisthésis. En se donnant pour tâche de fixer une impression optique subjective et momentanée, l'impressionnisme accomplit le triomphe de la sensation visuelle sur la perception. Manet fut l'icône de la modernité picturale pour avoir rendu la peinture à la picturalité et l'avoir livrée des fonctions du discours au profit de ce que Bataille nomme "l'"horreur sacrée" de la présence". A la fin du XIXème siècle, Konrad Fiedler (1841-1895, théoricien allemand de l'art) déclara qu'il fallait en finir avec la transparence du contenu et défendit une théorie de la pure visibilité, fournissant par là le cadre théorique de la critique formelle qui triompha avec Roger Fry (1866-1934, peintre et critique d'art anglais), Clive Bell (1881-1964, critique d'art anglais, cofondateur du Bloomsbury Group) ou Clement Greenberg (1909-1994, critique d'art et polémiste américain). Cette aisthétisation de l'art ne concerne pas que la peinture. (...)"." Le texte Discours figure se présente comme une "défense de l'oeil" et décrit la manière dont la peinture moderne a déjoué la ruse du logos pour asservir le visible en se débarrassant de l'espace homogène, rationalisé et faux qui était celui de la perspective géométrique instaurée par la Renaissance. L'éloge de la couleur, la présence de la matière, l'événement de l'apparition sensible, tout cela va dans ce sens. 

"Pour Lyotard, dire que cette aisthétisation est la riposte victorieuse de l'art contre la rationalité occidentale qui vaudrait le tuer, ce n'est pas dire que le combat est celui du sensible contre toutes les formes de sens. Ce que Lyotard rejette, c'est le sens du logos, autrement dit la signification. Ce qu'il admet et qu'il célèbre, c'est une autre forme de sens qui, lui, est du côté de l'art, de l'oeil et du sensible. Par cette affirmation d'un sens des sens, Lyotard met ses pas dans ceux de la phénoménologie dont il partage la démarche depuis ses premiers écrits, au début des années 1950, jusqu'au début des années 1970. 

Il est inévitable que le paradigme asthénique des arts, en mettant en avant l'attention portée à la phénoménalité du sensible plutôt qu'à l'organisation conceptuelle du monde en objets, ait trouvé dans la phénoménologie un appui théorique considérable. Parce qu'elle est une pensée de la phénoménalité, c'est-à-dire de ce qui fait cde chaque phénomène un phénomène - son apparaitre, sa manifestation, sa révélation, sa vérité -, la phénoménologie a trouvé dans la manière moderne de comprendre l'expérience esthétique, la mise en oeuvre de son intuition philosophique fondamentale. Henri Maldiney (1912-2013, philosophe français) établit clairement cette parenté lorsqu'il écrit à propos de Cézanne : "La "logique des yeux", la seule que dira Husserl : "c'est seulement en voyant, que je peux mettre en évidence ce dont il s'agit véritablement dans un voir ; l'explicitation propre d'un tel voir, je dois l'effectuer en voyant". Lyotard ne dit pas autre chose quand il dit ce qu'est le tableau pour la peinture moderne : "un objet où se montre l'engendrement des objets, l'activité transcendantale elle-mùeme". Pour lui, comme pour Merleau-Ponty, Cézanne est le héraut de cette peinture phénoménologique : parce que l'espace de ses tableaux n'est plus représentatif et réalise "la décontraction de la zone focale par la plage courbe du champ de vision", le peintre "manifeste la Sainte-Victoire en train de se donner à voir", autrement dit "le paysage tel qu'on peut le voir avant de le regarder", et, ce faisant, "nous fait voir ce que c'est de voir". L'expérience asthénique de l'art est donc une mise en oeuvre de la réduction phénoménologique qui effectue la suspension (l'épohké) de tout jugement sur les choses et les faits pour voir le monde comme un pur phénomène. Cette pensée du "il y a" se retrouve dans toute l'oeuvre de Lyotard : "un tableau de Newman, c'est un ange. Il n'annonce rien. Il est l'annonce même", écrit-il encore dans L'inhumain.

Au programme logocentré de "l'oeil écoute" selon Claudel, la phénoménologie a substitué le programme de "voir l'invisible". Lyotard se détache de ce courant de pensée lorsqu'il cesse de considérer cet invisible comme celui de la phénoménologie, pour l'envisager comme celui de Freud : la pulsion, l'inconscient, le désir. A côté du sens sensible, il existe un autre sens qui, lui, est libidinal. La phénoménologie s'est détournée du "je" au profit du "on" ; mais même si elle n'est plus une philosophie de la première personne, elle reste une philosophie du sujet. Il faut aller plus loin, plus profond : passer du "on" au "ça". Merleau-Ponty a donc le tort de croire que c'était le corps qui était le lieu de l'événement, troublait le langage et qu'était néanmoins possible "un langage de la coïncidence, une manière de faire parler les choses mêmes". C'est là selon Lyotard une illusion : Merleau-Ponty n'a pas vu ce qui résiste définitivement au langage et est tombé dans l'erreur de croire dans la toute-puissance de la pensée ; il a cru pouvoir aller "là-vbas en restant ici". La phénoménologie est alors jugée coupable, comme toute la philosophie occidentale, d'avoir cherché à abriterai le désir, de "récupérer l'autre en même".

Les principes psychanalytiques sont à la fois les armes de critique de la phénoménologie et, positivement, le principe de la vision de l'art qui se met en place durant ces années et colorent les positions durables de Lyotard sur l'art. L'art est ainsi conçu comme affleurement du désir, étendue courbe, face à l'invariabilité et à la raison, espace diacritique". Il témoigne de l'imprésentable, fait signe vers "quelque chose qui reste en dehors de la sphère de la conscience au sens phénoménologique du terme". (Lyotard, "Freud selon Cézanne", dans Dispositifs pulsionnels, Christian Brugeois, 10/18, 1973). Mais comment présenter l'invisible quand celui-ci est l'imprésentable? Ici intervient le terme clé de "figure". la figure ) - à la fois forme sensible dans la peinture et figure de style dans la littérature - est ce où se manifeste une pulsation qui vient d'ailleurs, une énergie irréductible au discours. Discours, figure insiste sur l'analogie entre le travail de création et le travail du rêve. Tous deux obéissent aux mêmes opérations qui déconstruisent le discours articulé. Ainsi l'espace figura de Cézanne est-il l'équivalent plastique de l'inconscient : travaillé par des processus primaires et secondaires, il est un espace "oscillant, laissant coexister plusieurs points de fuite, un espace de non-localisé". L'oeuvre porte toutes les traces des procédés qui lui ont donné naissance : déplacements, renversement, unité des contraires, indifférence au temps et à la réalité : elle est en ce sens "l'atelier exhibé du processus primaire". L'oeuvre poétique est, quant à elle, "un texte travaillé par la figure", c'est-à-dire ici par les figures de style qui transgressent les règles ordinaires du lexique et de la syntaxe." (...). Telle est l'esthétique libidinale de Lyotard. L'oeuvre d'art est affaire d'intensités, de dispositifs, de déplacements, d'énergie. Dans les années 1980, la pensée de l'art de Lyotard, aimantée par le traitement kantien de la question du sublime, évolue. L'expérience du sublime est celle d'un plaisir par la souffrance. (...)  Ainsi en t-il de l'expérience de la couleur : non un plaisir simple, rétinien, mais plaisir et souffrance à la fois car elle est anamnèse de l'abyssal (...). L'art n'est plus alors le lieu de la représentation indirecte, inattendue, détournée, de l'imprésentable, mais le lieu où se manifeste le fait qu'il y a de l'imprésentable. Le sublime renvoie à une fulgurante de l'absolu qui se montre en même temps qu'il se dérobe. (...). L'art postmoderne est interprété par Lyotard comme le lieu de cette présentation négative. Pour dire l'indicible de la Shoah, l'oeuvre de Gertrude Stein est alors préférable à Si c'est un homme de Primo Levi, ou à La Nuit, d'Elie Wiesel. Ainsi, depuis Duscours, figure jusqu'aux textes esthétiques les plus tard, Lyotard soutient que l'art témoigne du creux qui est au coeur de la représentation, de ce non-sens originaire qui se nomme d'abord "figure", puis "différent".".

    L'analyse que fait Carole TALON-HUGON du panorama de l'esthétique en France aujourd'hui, après les réflexions de Jean-François LYOTARD, a le mérite d'exister, même s'il est difficile aujourd'hui de s'y retrouver tant les réalités de l'art comme commerce prennent souvent le dessus sur les considérations philosophiques. Il n'est pas sûr que les différentes pensées sur l'art aujourd'hui sachent se distancier d'une forme de critique de l'art qui tient plus de considérations financières que de l'esthétique. De plus, à heure où le cinéma et la video, instruments de traduction des perceptions les plus intérieures comme des plus brutes, supplantent des art comme la peinture qui sont précisément au centre de tant d'analyses, on peut s'interroger sur la place de l'esthétique. Sans compter le grand continuum de propagande qui relie plus que jamais la politique, le spectacle et l'argent et qui utilise n'importe quel art sans limites réelles, même de goût, pour faire aimer ou haïr n'importe quoi... Elle tente en tout de s'en tenir au périmètre de la philosophie, même si comme elle l'écrit, ce panorama est "varié, complexe et contrasté".

Elle estime que "les analyses lyotardiennes de l'art rendent extrêmement problématique le statut de l'esthétique et plus largement de la philosophie." "Pour Hegel, poursuit-elle, l'esthétique comme réflexion philosophique sur l'art est possible et nécessaire puisque l'art n'est pas autosuffisant et que le logos est le seul lieu du sens. La philosophie est donc requise pour dire la vérité de l'art. Mais quand l'art est conçu comme le royaume d'un sensible que le langage ne peut saisir, d'un sens libidinal qui échappe précisément au logos, d'un sens qui se dérobe en même temps qu'il se donne, quand la théorie est jugée terroriste et destructrice des singularités et des intensités, quid de la philosophie de l'art?" Elle met en avance deux réponses, confier à l'art la tâche de la philosophie ou faire de l'esthétique autrement que philosophiquement.

Pour la première réponse qui consiste à confier à l'art la tâche de la philosophie, idée ancienne d'ailleurs, signale-t-elle, tentée par le Romantisme allemand de Iéna. Celui-ci "a cru en une philosophie de l'Art, non pas au sens d'une philosophie qui parlerait de l'Art, mais une philosophie qui sourdrait de l'Art, qui précèderait de l'Art et qui serait supérieur à la philosophie classiquement conçue." Parmi les courant qui vont dans le sens de cette réponse, elle cite les réflexions de NOVALIS, la Philosophie de l'Art de Friedrich SHLEGEL, la French Philosophy. Alain BADIOU, dans son recueil de textes sur l'art, Petit Manuel d'inesthétique (1998), entend remplacer le discours sur l'art par celui d'un art qui est lui-même.

Pour la seconde, qui consiste à faire de l'esthétique autrement que philosophiquement, idée également ancienne, est donnée en amorce par NIETZSCHE. Il avait fait périr l'idéal de vérité et de science sous le coup de la critique, et voyait dans les illusions de l'art un modèle pour un monde débarrassé du vrai, et appelait de ses voeux le philosophe artiste qui refuse le système au profit de l'intuition et de la vision, et qui procède par méditations aphoristiques. Même si le philosophe allemand fait plutôt l'analyse de la musique sans pour autant négliger d'autres arts, LYOTARD étend ces réflexions à l'ensemble de l'art. "Lyotard ne reconnait pour l'esthétique qu'un discours faible, qui admet son "impouvoir". En substituant l'idée d'aléthéia à celle de vérité, il entend échapper à l'accusation de sophistique, de relativisme et de nihilisme : "la vérité ne passe nullement par un discours de signification, son topos impossible n'est pas repérable par les coordonnées de la géographie du savoir, mais il se fait sentir à la surface du discours par des effets, et cette présence du sens se nomme expression" (Discours, figure). Dans un complet bouleversement l'esthétique comme discours ordonné et articulé serait fausse puisqu'elle ne réaliserait pas la décontraction. Inversement, le discours incertain, fragmenté, inachevé, pourrait seul toucher au vrai. La force de la philosophie devient sa faiblesse congénitale ; sa faiblesse devient sa grandeur. (...). 

Ces deux propositions étroitement liées se retrouvent dans ce qu'elle appelle le paradigme artistique de l'esthétique. Il s'agit de laisser à l'art toute sa place et la philosophie ne peut avoir le "dernier mot" sur l'art. Il s'agit de laisser les oeuvres interroger, questionner, remettre en cause, inviter à réfléchir, sans qu'un discours philosophique oriente vers telle ou telle voie en terme de représentations.

La musique comme la peinture s'adressent à des sens particuliers de manière irréductible à un discours. On peut s'interroger comme nous le faisons plutôt sur les arts qui sont bien plus présents dans notre univers contemporain : cinéma, video, 3D, qui envisage plutôt des combinaisons parfois raffinées, avec toutefois souvent des intentions fortes de la part des auteurs qui ont procédés, eux, à des réflexions instrumentales concrètes qui mettent en jeu non pas des sensations désordonnées ou hasardeuses touchant un sens plus qu'un autre (la vision, le toucher, l'ouïe...) mais des combinaisons précises de sons, de mouvements et de couleurs... D'ailleurs, comme poursuit notre auteur, un courant s'est développé dans le monde anglo-saxo, qui ne va dans le sens prôné par Jean-François LYOTARD... 

"En même temps que se répandait (sa) pensée, se développait dans le monde anglo-américain une esthétique issue de la philosophie analytique qui s'inscrivait en faux contre la grande tradition spéculative du XIXème siècle. Les penseurs qui se recommandait de cette méthode font leur la formule de Russell selon laquelle il ne s'agit pas de construire des systèmes mais d'analyser, c'est-à-dire de décomposer un concept, un fait ou une entité en ses composantes, et de clarifier des notions, vagues et confuses en examinant la manière dont elles sont employées. L'esthétique analytique s'est construite en réaction contre les grands systèmes spéculatifs de type hégélien et contre les pensées issues du Romantisme, mais elle s'attaque aussi à leurs déclinaisons les pus variées et les plus contemporaines. Qu'il s'agisse de figure de l'esprit absolu selon Hegel, de l'être de l'étant selon Heidegger, ou de l'imprésentable de Lyotard, toutes ces thèses sont jugées obscures, confuses et stériles."

L'auteur, qui partage le projet de l'esthétique analytique estime qu'elle "a opposé un contrepoids puissant au paradigme artistique de l'esthétique et a contribué, aux côtés de bien d'autres travaux d'inspiration plus classique, à rendre l'esthétique à la philosophie." Dans une perspective axée sur la notion de représentation symbolique en même temps que sur la prise en compte des processus psychologiques qui donnent aux oeuvres un pouvoir émotionnel immédiat inscrit dans des contextes historiques bien précis, elle adhère plutôt à une approche historico-conceptuelle qui "consiste à procéder par des questions déterminées et explicites (l'art peut-il racheter le dégoût? La critique esthétique est-elle légitime?; Quels sont les rapports de l'artistique et de l'esthétique?,etc.) et à construire une argumentation pour y répondre." Il appartient néanmoins, à la différence de ce que soutient l'esthétique analytique d'évoquer lorsqu'il le fait l'histoire de l'art et l'histoire des idées, pour instruire ces questions.

Il s'agit, en tenant compte de la pensée de Lyotard, parfaitement en phase avec le moment moderne de l'art, qui contribue à constituer l'idée d'art du modernisme tardif et de la postmodernité, de réfléchir à ce qu'elle nomme dé-définition, dé-autonomisation et dé-artification. La dé-définition (empruntée à Harold ROSENBERG) est, à partir d'un critique de la surestimation du XVIIIème siècle de l'art, la constatation qu'au XXème siècle, l'art moderne change la manière de voir, de regarder, de ressentir. La dé-autonomisation, par delà du moment formaliste et autolétique de l'art, se réalise par les engagements variés des artistes en terme de solidarité, de fraternité ou d'avenir écologique de la planète. La dé-artification désigne la transformation de l'artistique en culturel et du culturel en art de masse. Il s'agit simplement de voir que l'art contemporain - ce qu'on désigne par là dans un cerclé parfois limité à la sculpture, la peinture, la musique pris isolément - est un îlot isolé dans l'océan de l'industrie culturelle. Les arts de masse, diffusés par des technologies de masse (cinéma, video par DVD et Internet). 

De fait, comme le constate l'auteur, "le XXème siècle s'est achevé en France par une forte remise en cause de l'esthétique. (...)." Celle-ci correspond à deux types d'accusations diamétralement opposées. "D'un côté, les partisans du paradigme artistique de l'esthétique, l'ont accusée de vouloir dominer et assujettir la grandiose subtilité de l'art par des procédures autoritaires et oppressives du logos (Petit Manuel d'inesthétique de Badiou, 1998) ; de l'autres, les partisans du paradigme philosophique de l'esthétique l'ont accusée de tenir des discours oraculaires, plaquant sur l'art des thèses spéculatives injustifiées (L'Adieu à l'esthétique de jean-Maris Schaeffer, 2000). (...). Sous les feux croisés de chacun des deux camps, l'esthétique a souffert mais s'est relevée d'une crise qui correspondait au conflit ouvert de deux modèles. Requise par ses objets traditionnels et sollicitée par de nouvelles questions qui résultent de la dé-définition de l'art, de sa dé-autonomisation et de sa dé-artification, l'esthétique constitue aujourd'hui en France un champ consistant et prometteur de la philosophie."

   Cette évolution des conceptions fait partie d'en ensemble qui date de l'Antiquité, car si le terme esthétique est formulé par BAUMGARTEN (AEsthetica) à partir de la distinction traditionnelle entre les notes, faits d'intelligence et les aistheta, faits de sensibilité, les considérations dont il parle sont l'objet de réflexion déjà de PLATON, dans un monde qui a du mal à distinguer, c'est le moins qu'on puisse dire, le bien du beau, la vérité de l'apparence...

 

Anne SOURIAU, Esthétique, dans Vocabulaire d'esthétique, PUF, 2004. Carole TALON-HUGON, Après Lyotard, l'esthétique en France aujourd'hui, dans la philosophie en France aujourd'hui, sous la direction de Yves Charles ZARKA, PUF, 2015.

 

ARTUS

 

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