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19 mai 2016 4 19 /05 /mai /2016 05:38

     Le philosophe français Yves Charles ZARKA, professeur à l'université Paris Descartes-Sorbonne, fondateur de la revue Cités, effectue des recherches autour du concept de "monde émergent", sur la démocratie, les nouveaux enjeux environnementaux, la nouvelle configuration du pouvoir au niveau mondial, le cosmopolitisme, la tolérance, etc. Il dirige aux Presses Universitaires de France trois collections de philosophie politique. Sous sa direction, aux mêmes éditions, est publié en 2015 La philosophie en France aujourd'hui. 

   Il est l'auteur de plusieurs ouvrages d'histoire de philosophie politique sur HOBBES, sur l'âge classique, sur la période contemporaine, sur l'Europe... Très critique sur le traitement médiatique de l'actualité intellectuelle comme sur les visions répandues sur le monde par la plupart des médias, trop près des pouvoirs économiques et politiques dominants, il propose de refonder le cosmopolitisme. Ses préoccupations fondamentales depuis une quarantaine d'années portent sur les fondements philosophiques de la modernité. Il estime que le monde entier bascule, concepts et principes, dans tous les domaines, rapport à la nature, l'économie, la société, l'éthique, la politique, le droit, etc. L'humanité, pour lui, "traverse actuellement l'une des mutations les plus considérables de son histoire" et la question est de savoir "si un monde reconfiguré va en sortir et lequel ou si nous sommes voués à l'effondrement."

Comme beaucoup de ses contemporains philosophes politiques, il s'interroge sur les apports (contestés) de la philosophie au corpus des connaissances. Qu'est-ce que la philosophie a encore à dire sur tous les problèmes essentiels ou/et quotidiens?

   S'il passe de l'étude des philosophies classiques, des philosophies qui fondent la modernité actuelle (MACHIAVEL, GROTIUS, HOBBES, ROUSSEAU, KANT, TOCQUEVILLE, FOUCAULT...), à l'analyse sur l'état actuel de la Terre, c'est qu'il y a pour lui urgence à reconsidérer à la fois notre manière d'être et notre rapport à la nature. Il y a une tragédie de notre temps, dans le désir de s'approprier sans limites, sans égard pour ses conséquences. Ce que nous savons de la société, en grande partie grâce aux auteurs cités ci-avant et d'autres, doit nous aider à trouver comment refonder notre rapport à la nature et notre rapport aux autres. 

Il est l'auteur notamment, outre les ouvrages collectifs auxquels il a participé, de :

- La Décision métaphysique de Hobbes. Conditions de la politique, Vrin, 1987 (réédition en 1999);

- Hobbes et la pensée politique moderne, PUF, 1995, 2000.

- Philosophie et politique à l'âge classique, PUF, 1998.

- L'autre voie de la subjectivité, Beauchesne, 2000.

- Figure du pouvoir, PUF, 2001.

- Difficile tolérance, PUF, 2004.

- Un détail nazi dans la pensée de Carl Schmitt, PUF, 2005.

- Réflexions intempestives de philosophie et de politique, PUF, 2006.

- Critique des nouvelles servitudes, PUF, 2007.

- La destitution des intellectuels, PUF, 2010.

- L'inapropriabilité de la Terre : Principe d'une refondation philosophique, Armand Colin, 2013.

- Refonder le cosmopolitisme, PUF, 2014.

- Philosophie et politique à l'âge classique, Hermann, 2015.

- Métamorphoses du monstre politique, PUF, 2016.

 

    Dans Refonder le cosmopolitisme, Yves Charles ZARKA, après avoir tenter d'éclaicir les notions de "mondialisation", de "globalisation" et de cosmopolitisme au sens courant, qu'il aborde sous ses formes ancienne et moderne, s'attache à définir les contours d'un cosmopolitisme contemporain. Alors que KANT se fondait sur une vision optimiste de l'Histoire - un progrès vers la réalisation du droit - cet optimisme n'est aujourd'hui plus de mise, en raison d'un progrès technique qui ne conduit pas nécessairement vers le meilleur : l'exploitation sans limites de la nature ne défigure pas seulement cette dernière mais aussi le monde humain dans son ensemble. Ne connaissant pas de frontières, les questions environnementales se trouvent au centre de la problématique cosmopolitique. Il faut alors, selon ZARKA, reconsidérer fondamentalement notre rapport à la "Terre-sol", qui n'est pas seulement le globe se mouvant dans le système solaire, mais est avant tout le champ d'existence et d'expérience commun de l'humanité, à partir duquel nous percevons, voulons et rêvons : c'est de cette donnée primordiale que les diversités se constituent, tissu même de l'existence. La responsabilité cosmopolitique pour l'humanité inclut donc de repenser entièrement notre rapport pré-originaire à la Terre dans une perspective d'inappropriabilité, notamment en oeuvrant à une régulation de la propriété (individuelle et collective) et de la logique capitaliste du profit. Le constat d'un désastre imminent est singulièrement partagé dans le monde intellectuel d'aujourd'hui, il est même relativement beaucoup décrit et conceptualisé dans un certain nombre de disciplines des sciences humaines et des sciences naturelles. Mais le contrate est fort entre des constats presque unanimes et l'inactivité des sphères politiques et économiques dominantes, qui considèrent cela comme, somme toute négligeable et qui en restent précisément à ce concept un peu béat d'un cosmopolitisme moderne optimiste. Dans ces conditions ZARKA envisage un "droit de résistance" et un "principe de précaution" dont les fondements sont à retrouver bien loin dans le passé de la philosophie politique moderne. Il faut au moins que l'humanisme cosmopolite dépasse les deux limites de l'humanisme traditionnel : la séparation ontologique radicale de l'homme par rapport au vivant et l'universalisation d'une figure particulière de l'homme, généralement occidentale, donc réductrice. ZARKA conclut sa réflexion sur une problématique intimement liée au cosmopolitisme : l'étranger et le migrant.

Ce livre, plus qu'un livre de philosophie politique, a des accents de manifeste politique et entend s'adresser au plus grand nombre. Il y manque sans doute des considérations plus reliées à la géopolitique, à la realpolitik, et une problématique réelle du conflit. On ne peut, en l'état actuel du monde, se limiter, il est vrai à une vision qui reste très humaniste et globale. Devant l'énormité du constat, que l'on retrouve beaucoup ailleurs de nos jours, les principes de précaution et droits de résistance apparaissent utiles (et même indispensables) mais très insuffisants. Sa réflexion sur l'inapropriabilité de la Terre se complèterait utilement d'une analyse et de propositions sur la propriété privée et publique, qui aille plus loin que le simple constat global que la propriété publique donne parfois des résultats pires. La problématique de la propriété et de l'usage est bien essentielle pour l'avenir de l'humanité, pour parler au niveau de ce que l'auteur veut discuter.

 

Yves Charles ZARKA, La philosophie en France aujourd'hui, PUF, 2015. Eric DAVID, Yves Charles ZARKA, Refonder le cosmopolitisme, Les comptes rendus de lecture, lectures.revues.org, 2014. Entretien avec Yves Charles ZARKA : la destitution des intellectuels, avec Daniel Salvatore SCHIFFER, blog al'arme, citoyens, Le club de Médiapart, 2 décembre 2010.

 

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18 mai 2016 3 18 /05 /mai /2016 12:17

    Sous-titrée Enjeux des approches empiriques des religions, cette revue récente (2011), à périodicité annuelle, veut "se mettre à l'école de l'expérience pour la penser". "Loin de pouvoir leur imposer des catégorie prédéfinies, la philosophie comme les sciences humaines et sociales des religions ne sauraient faire l'impasse sur les différentes manières dont se donnent les pratiques et les croyance squ'elles veulent penser. Cette rencontre de la philosophie et des sciences avec l'expérience religieuse, les conflits qu'elle génère, les potentialités théoriques qu'elle porte, sont les thèmes de la revue (...). Par conséquent, ThéoRèmes a pour vocation de proposer des travaux originaux en sciences des religions, que ce soit en anthropologie, sociologie, psychologie ou sciences cognitives, mais qui toujours possèdent une portée réflexive."

     Publiée en ligne et en accès libre sur le portail revues.org, elle présente sous une forme originale des recherches en cours dans l'urniversité francophone mais aussi de langue anglaise. En effet, au lieu de reprendre la formule classique, héritée de la parution sur papier, de la parution par numéros, elle choisit de publier les articles sélectionnés par son comité scientifique dès qu'ils sont finalisés et de les organiser par discipline et thématiquement. Même si cette méthode joue sur la souplesse d'Internet, les articles publiés sont l'objet de la même attention que dans l'édition habituelle en matière scientifique. 

     Ainsi la revue a-t-elle déjà plusieurs dossiers en activité : 

- Wittgenstein et le religieux (depuis 2011) ;

- Les renouveaux analytiques de la philosophie de la religion en question (2012) ;

- Réfléchir les conversions (2012) ;

- Christianisme et condition postcoloniale (2013) ;

-Ll'incroyance religieuse (2013) ;

- Le réalisme spéculatif. Entre athéisme et messianisme (2014)

- Capter le rite, filmer le rituel (2015).

     Son directeur de publication Anthony FENEUIL (Université de Lorraine), docteur en philosophie et théologie, spécialisé en partie sur BERGSON, qui travaille sur les apports possibles de la théologie à la philosophie, et son rédacteur en chef Yann SCHMITT, docteur en philosophie (EHESS), spécialisé en métaphysique et philosophie de la religion animent un comité de rédaction de 4 membres, appuyé par un comité scientifique d'universitaires de plusieurs horizons.

 

Revue ThéoRèmes, Anthony Ferneuil, Faculté de théologie - IRSE, Université de Genève, 5 rue de Candolle, 1211 GENÈVE 4.

 

     

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18 mai 2016 3 18 /05 /mai /2016 07:06

  Si l'impact de la pensée de SPINOZA a encore des conséquences de nos jours, c'est bien parce que le "travail" de son oeuvre (au sens de Claude LEFORT) continue encore dans les réflexions sur la religion. Tout ce que ses commentateurs contemporains ont pu écrire sur ses écrits, qui font du spinozisme plus que du Spinoza (même si la formule est osée), trouvent des échos chez les commentateurs de notre époque, lesquels font encore plus du spinozisme. Peu importe si parfois leurs commentaires dépassent la pensée profonde de l'auteur, ce qui importe - d'ailleurs ce qui importe toujours au bout du compte - c'est ce que son oeuvre nous amène à penser. Dans le domaine de l'histoire des idées, lesquelles viennent dans des conditions précises, elles nourrissent à la fois la pensée et l'imaginaire de la postérité. Si SPINOZA a de Dieu (ou de la Nature, les termes sont souvent interchangeables) des idées parfois très nuancées, pour des raisons inhérentes aux conditions de la vie intellectuelle de sa propre époque, ses continuateurs ne se font pas faute de reprendre les idées là où ils les a laissées d'une manière ou d'une autre pour les prolonger, et souvent, dans le domaine qui nous occupe ici, les radicaliser. Ne prenant en fin de compte encore que les germes de la pensée de SPINOZA, ce qu'elle implique, pour théoriser plus loin que lui. Même avec quelques entorses, des philosophes, qu'ils soient professionnels ou non, continuent de penser avec les idées de SPINOZA, faisant de celles-ci des acteurs incontournables de la manière de penser le monde. 

   Entre les écrits de SPINOZA lui-même, et entre l'analyse de Charles RAMOND sur sa notion de Dieu puis encore entre les conséquences du spinozisme dans les relations envers la religion tel que les rapportent Yvon QUINIOU, il n'y a pas réellement l'écart entre des exactitudes et des interprétations, car dans les écrits d'un auteur comme SPINOZA, tout est devenir, en fonction de ce que sa pensée peut produire au fil des temps. En tout cas, il est exact qu'il existe des nuances (qui tiennent aussi aux modifications de la langue) dans la pensée de Spinoza par rapport à Dieu, mais il n'en est pas moins que son hostilité envers la religion existe bien dans ses écrits et que cette hostilité peut se formuler en un certain nombre de propositions radicales encore opérationnelles dans le monde d'aujourd'hui.

 

     Comme l'explique Charles RAMOND, pour SPINOZA, "il n'y a pas plusieurs, mais une seule réalité. Notre univers, ses étoiles, ses galaxies les plus lointaines, n'est qu'un "mode" (le "mode infini médiat) d'un des "attributs" infinis (l'attribut "étendue") de la "substance", que Spinoza appelle encore "cause de soi", "Dieu", ou "Nature"(Lettre 64). La célèbre expression "Dieu ou la Nature" ("cet être éternel et infini que nous appelons Dieu ou la Nature agit et existe avec la même nécessité") résume ainsi un monde sans extériorité, sans transcendance, un monde qui n'a pas de Dieux parce qu'il est Dieu - double détermination permettant de comprendre, dans une certaine mesure, le double mouvement d'enthousiasme et de scandale historiquement suscité par la philosophie de Spinoza.

La première définition, poursuit notre auteur, de l'Ethique est celle de la "cause de soi" : "Par cause de soi, j'entend ce dont l'essence enveloppe l'existence, autrement dit, ce dont la nature ne peut se concevoir qu'existante" (repris aussi dans son Traité politique). Il est clair en effet que ce qui est cause de soi-même ne saurait manquer de se causer, de se produire, et donc d'exister. Toute la question est de savoir si l'on peut admettre logiquement une "cause de soi", qui par définition est aussi "effet de soi", si bien que la différence entre "cause" et "effet" s'y efface. Car l'Ethique n'est autre chose que le développement de la "cause de soi". On y distingue en effet, à l'exemple de (Martial) Gueroult (Spinoza, 2 tomes, inachevé, Aubier Montaigne, 1968 et 1974) , un "Dieu cause", ou "Nature Naturante", c'est-à-dire l'ensemble infini des attributs eux-mêmes infinis ; et un "Dieu effet", ou "Nature Naturée", c'est-à-dire l'ensemble des modes, des plus petits (...) jusqu'à la totalité du monde visible (...), en passant par les "choses singulières" plus habituelles que sont les plantes, les animaux, les hommes, mais aussi les Etats et les corps politiques en général. La grande difficulté du spinozisme comme philosophie de l'immanence est de concevoir à la fois la distinction le plus claire entre "Nature Naturante" et "Nature Naturée" (puisque les caractéristiques des attributs et des modes s'opposent terme à terme), et en même temps leur fusion complète (puisqu'il n'y a aucune transcendance de la "Nature Naturante" par rapport à la "Nature Naturée"). Spinoza parle en termes de "Nature Naturante" et de "Nature Naturée", et de "causalité", précisément pour ne pas parler en termes de "Créateur", de "Créature" et de "création". Comme la causalité, cependant, introduit une distance quasi infranchissable en "le causé" et sa cause ("le causé diffère de sa cause précisément en ce qu'il tient d'elle", etc), la relation de causalité se redouble, pour le spinozisme, d'une relation "d'expression" entre la Nature Naturante et la Nature Naturée (point bien mis en évidence par Deleuze, dans Index des Principaux Concepts de l'Ethique, dans Spinoza, Philosophie Pratique, Editions de Minuit, 1981). La causalité divine n'est jamais finale. Dieu ne peut causer en fonction d'une idée qu'il aurait préalablement, car l'entendement infini lui-même appartient à la Nature Naturée, c'est-à-dire est un mode, ou un effet. La nature spinoziste est ainsi totalement désenchantée : elle est bien cette entité ou réalité gigantesque, aveugle et sourde, à laquelle il est  absurde de prêter des intentions et des préoccupations, bien que ce soit une activité constante chez les hommes. Spinoza dénonce ainsi avec une vigueur particulière, dans l'Appendice de la première partie de l'Ethique, la croyance aux "causes finales", qui pousse les hommes à se réfugier, quand il leur arrive d'être réduits à quia, dans la "volonté de Dieu, cet asile de l'ignorance". De même, il n'y a pas à admettre de miracles, c'est-à-dire de perturbations de l'ordre de la nature par quelque chose qui lui serait extérieur, d'abord parce que nous ne connaissons pas le détail de cet ordre de la nature, et qui, par conséquent, nous sommes ignorant de ce que peuvent, ou ne peuvent pas, les corps considérés en eux-mêmes ("nul ne sait ce que peut un corps") ; et ensuite parce que, ne pouvant rien concevoir d'extérieur à la Nature, il nous est également impossible de concevoir quoi que ce soit qui pourrait en perturber l'ordre éternel (également dans Traité Théologico-politique).

La "cause de soi", la "nature" qui est "Dieu", la "substance" sont autant de noms d'un monde intégralement pourvu de raison, et dépourvu de sens. La parenté profonde entre le rationalisme le plus absolu et un certain sentiment de l'absurde explique sans doute la fortune du spinozisme dans la modernité."

  Du coup, la religion ne peut être comprise que comme surnaturalité fictive et déraison pratique. Yvon QUINIOU, prenant acte que, pour SPINOZA, il n'y a pas de Dieu extérieur à la nature, qu'aucune finalité ne préside à la production des phénomènes, que le libre arbitre n'existe pas plus que le péché originel, et que surtout l'homme peut faire son salut sans attendre une transcendance mystérieuse, formule quelques conséquences spizoniennes :

- La critique du culte, ou d'une conception cultuelle de la religion, avec son rapport purement extérieur à Dieu qui n'est qu'une "adulation" et non une "adoration" de Dieu, et qui remplace la foi pratique authentique.

- La dénonciation directe des fonctions ecclésiastiques, de leur apparat, de leurs prébendes, de leurs faux honneurs, qui induisent une soumission aveugle, non fondée, de la masse des fidèles au clergé : c'est l'intérêt et l'ambition qui motivent les fonctionnaires des Eglises, immenses monuments d'hypocrisie qui se servent de la foi et ne la servent pas.

- La complicité corrélative  avec les puissants, lesquels trouvent dans la crainte que suscitent les Eglises, dans l'ignorance qu'elles entretiennent, les préjugés qu'elles diffusent auprès du peuple et le mépris de la raison qu'elles professent, de quoi maintenir en état de soumission la population crédule. C'est le rôle proprement politique de la superstition religieuse que SPINOZA indique.

- SPINOZA peut alors pointer l'origine intellectuelle, chez les hommes d'Eglise en priorité : l'attachement aveugle à la lettre des Ecritures, pourtant interprétées différemment selon les Eglises ou les sectes et selon les époques, sans que la raison puisse intervenir comme puissance d'acceptation ou de refus lucide, autonome, capable de fonder un accord spirituel.

- D'où pour finir, des luttes intestines entre les confessions, au sein du même monde religieux censément voué à l'amour et à la paix, dont Spinoza dénonce à la fois l'absurdité intellectuelle et la violence dogmatique, hors raison, l'une à cause de l'autre.

 Mais SPINOZA pose des limites du possible, dans la traduction politique de sa critique de la religion. L'accès à la sagesse nécessaire pour que l'homme assure son salut est en fait réservé à ceux qui savent. D'où la nécessité d'un salut religieux pour le peuple, lié à la moralité et à ses notions, dont SPINOZA conteste par ailleurs la validité théorique. Car si la sagesse dispense des impératifs moraux puisqu'elle les réalise d'elle-même, l'absence de sagesse nous contraint à y recourir ou à les préconiser pour autrui. Mais en droit tous les hommes doivent pouvoir y accéder (Sylvain ZAC, La morale de Spinoza, PUF, 1959). Toutefois, le développement de sa pensée introduit une conception qui creuse un abîme entre philosophie et religion, alors que celle-ci domine les esprits et possède un important pouvoir institutionnel d'intimidation. Yvon QUINIOU fait le rapprochement avec notre époque contemporaine marquée par un "retour du religieux" avec ses nouveaux dangers.

 

Si la pensée de SPINOZA constitue une attaque en règle contre la religion, et surtout la religion cultuelle, peut-on faire toutefois de l'écrivain juif un athée. Très peu d'auteurs le soutiennent et on peut déceler dans son oeuvre comme le voit par exemple Eric DELASSUS (une religiosité dans le spinozisme) ou Henrique DIAZ (Spinoza est-il réellement athée) un déisme que sa formation et son éducation peuvent difficilement contourner. Par ailleurs Léon BRUNSCHWIG estime que SPINOZA ne répond pas vraiment sur la question de l'existence de Dieu, même s'il l'assimile à la Nature.

Ce n'est pas son problème. Son problème, c'est de savoir comment fonder la morale nécessaire à une politique qui fasse le Bien des hommes. Vu les attributs de Dieu (Ethique), il n'est pas possible de le connaitre ni d'en attendre autre chose que ce qu'on peut attendre, par une politique raisonnée, de la Nature, et certainement pas par l'entremise de "représentants"... De même pour Emile CHARTIER (ALAIN), qui tente de réécrire de manière "moderne" une partie de l'oeuvre de SPINOZA, Dieu y est omniprésent.

 Eric DELASSUS, professeur agrégé et docteur en philosophie, auteur d'une thèse publiée aux PUF (De l'éthique de Spînoza à l'éthique médicale, 2011) écrit que l'on peut discuter d'une religiosité du spinozisme à condition d'en bien préciser les contours. "Si donc, il y a une religiosité du spinozisme, il s'agit, cela est clair, d'une religiosité sans religion, sauf à parler comme (nous le faisons) d'une religion philosophique de l'immanence. Le spinozisme présente en effet certains caractères du religieux, dans la mesure où il permet aux hommes, tant sur le plan éthique que sur un plan plus spirituel, de répondre véritablement à tout ce à quoi ils aspirent lorsqu'ils se jettent aveuglément dans les bras des religions historiques, établies et institutionnelles, et si cette réponse est véritable c'est parce que précisément elle propose comme réponse, à ce désir d'unité et de sens, une vérité qui est à elle-même et pour elle-même son propre signe et non une croyance imparfaite et trompeuse en des surperstitutions irrationnelles.

L'homme peut donc trouver son salut dans et par la raison, être sauvé de l'ignorance et de la crainte par la science philosophique, être sauvé de la mort (et surtout de la crainte de la mort) en prenant part à l'éternité par la connaissance, du second et surtout du troisième genre, qui nous permet de saisir notre essence éternelle et celle de toute chose et de participer dans une certaine mesure à l'entendement divin."

Henrique DIAZ, sur le site spinozaetnous.org, tente de répondre lui aussi à la question : le spinozisme est-il un athéisme? Ni athéisme, ni théisme, il s'agit plutôt d'un déisme : "il y a un Dieu, principe de toute réalité et de toute connaissance complète, qui s'il n'intervient pas en "personne" dans la vie des hommes, est au principe de leur salut". Cela passe un peu vite positivement sur l'hypothèse d'un Dieu personnel, alors que SPINOZA assimile d'une certaine manière Dieu et la Nature. Si SPINOZA critique l'anthropomorphisme des représentations ordinaires de Dieu, comme l'auteur l'écrit bien, cela ne vas pas tellement dans le sens d'un Dieu personnel, extérieur à la Nature. Mais lisons ce que Henrique DIAZ en dit : "Rien de ce que Spinoza affirme de Dieu n'est "inconcevable" car un concept rationnel n'a pas à permettre d'appréhender un objet selon une expérience sensible, si cet objet n'est pas un objet fini. En revanche, on peut dire que Dieu est "insondable" puisque cela renvoie à l'appréhension d'un objet fini (on sonde une rivière pour en faire ressortir un objet perdu). Mais Dieu, comme nature naturante, n'a pas à être "sondé" puisqu'il est déjà immédiatement présent en chaque réalité particulière, en tant qu'elle affirme son être dans l'être. Dieu n'est pas "perdu", on ne le croit que parce qu'on cherche avec les yeux du corps ou avec l'imagination, au lieu de le voir avec les yeux de l'entendement que sont les démonstrations.

D'autre part si rien de ce qui caractérise l'homme en tant qu'être fini ne saurait être attribué à Dieu en tant que substance, il ne faut pas négliger que toutes les propriétés de Dieu se retrouvent en l'homme comme expression finie de la substance. Ainsi l'homme "participe" à la pensée divine par ses idées inadéquates et adéquates, à l'entendement infini par son entendement fini, à l'amour intellectuel de Dieu par son amour intellectuel... Chez Spinoza, dire que Dieu pense, entende, aime... n'est pas "anthropomorphiser" Dieu, mais diviniser l'homme. La "désanthropomorphisation" de Dieu est une épuration de son concept, conformément à la "méthode" du Traité de Réforme de l'Entendement, non l'annulation de toute idée s'y rapportant."

  Ces deux réflexions tendent à défendre SPINOZA du "soupçon" d'athéisme, mais toute son oeuvre ne tire pas dans le sens d'une conception religieuse. Elle tire, et ses continuateurs directs rament aussi dans ce sens, vers des remises en cause de plus en radicales de toute pensée religieuse en soi, pour ancrer la pensée et l'action des hommes sur la compréhension de la réalité tant physique que sociale. 

  Léon BRUNSCHWIG insiste surtout sur la dissociation que SPINOZA introduit entre réflexions religieuses et réflexions scientifiques, l'une ne devant pas interférer avec l'autre : "il a justifié et sanctifié l'Ecriture, il a justifié et sanctifié la raison, sans que l'autorité de l'une gêne l'indépendance de l'autre. (...). La tolérance est la forme nécessaire de toute religion, comme la liberté était la loi nécessaire de l'Etat ; les droits de la pensée sont inviolables et inaliénables, non point en vertu d'un principe mystérieux et mystique presque, mais par une disposition de la nature qui a fait que la vérité ne peut se trouver que dans l'esprit, qu'il n'y a point d'esprit pénétrable du dehors, point d'esprit collectif, que tout esprit forme une conscience individuelle. En tant que  l'Etat et la religion s'adressent à l'imagination pour faire accomplir, l'un par l'espoir de ses récompenses et la crainte de ses châtiments, l'autre par l'expérience de ses récits et les commandements de ses prophètes, ce que les hommes devraient naturellement s'ils savaient se diriger par leur seule raison, ils ont une valeur morale, toute provisoire en quelque sorte et tout d'imitation ; ils déterminent du dehors, sans l'atteindre en son fond, la vérité morale, qui consiste non dans des actions extérieures, mais dans l'intimité de l'âme. (...)". Comme d'autres, cet auteur estime que dans l'Ethique SPINOZA parle de Dieu non seulement pour échapper aux persécutions religieuses (ce qui peut se discuter...), mais parce qu'il veut faire accéder "à une expérience spirituelle que l'on peu apparenter à l'expérience mystique et religieuse". Ce qui est aller un peu loin dans l'interprétation de la pensée du philosophe de l'Ethique!  Dans ses textes, parcourt pourtant presque toujours la tension vers la raison, le raisonnement scientifique, et non vers une expérience mystique...

 

Léon BRUNSHWIG, Spinoza et ses contemporains, PUF, 1971. Eric DELASSUS, Edelassus.free.fr. Henrique DIAZ, spinozaetnous.org. ALAIN, Spinoza, Gallimard, 1949. Charles RAMOND, Spinoza, dans le Vocabulaire des Philosophes, tome II, Ellipses, 2002. Yvon QUINIOU, Critique de la religion, La ville brûle, 2014.

 

PHILIUS

 

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17 mai 2016 2 17 /05 /mai /2016 06:46

  La Revue de l'histoire des religions (RHR), publication trimestrielle fondée en 1880, dont la direction est établie au Collège de France, couvre toutes les formes du donné religieux, discours et vécu, des origines à nos jours, sous toutes les latitudes. Publiée aux éditions Armand Colin et disponible sur le site Internet Cairn, la revue met à la disposition du public le texte intégral des fascicules parus de 1946 à 2004, consultable gratuitement sur le portail Persée. La revue alterne mélanges et numéros thématiques avec à chaque fois un coordinateur particulier. 

    Lancée par l'industriel lyonnais Emile GUIMET (1836-1918), sa direction est confiée à un fils de pasteur, spécialiste du judaïsme, Maurice VERNES, avant qu'il ne devienne président de la section des "sciences religieuses" à l'Ecole pratique des hautes études. Ce n'est qu'en 1988 que les responsables de la publication mettent en place pour la première fois un conseil de rédaction composé de jean BAZIN, Nicole LORAUX, Charles MALAMOUD et Maurice OLENDER, sous la direction d'Antoine GUILLAUMONT (1915-2000) et de Charles AMIEL, de l'EHESS, toujours à son poste.

Actuellement le comité de rédaction est composé d'Hélène BERNIER, Katell BERTHELOT, Frédéric GABRIEL, Viviane COMERRO, Milad DOUEIHI, Guillaume DUCOEUR, Cédric GIRAUD, Laura PETTINAROLI, Alain RAUWEL, Gaëlle TALLET, François TRÉMOLIÈRES et de Stéphanie WYLER. Avec une trentaine de correspondants à l'étranger.

   D'emblée, Maurice VERNES annonce son refus de tout dogme et veut appliqueer les méthodes critiques et historiques aux faits religieux, mettant sur un même plan les textes bibliques, le judaïsme, le Coran et les textes de l'Islam, les mythologies égyptienne, grecque ou romaine, les religions chinoises, etc.

Un des objectifs de la revue est de rendre possible l'enseignement des religions dans l'enseignement public et obligatoire.

 

  Plus sans doute que beaucoup d'autre revues, la revue se démarque de tout esprit d'activité ou de pensée religieuse. Elle n'entend pas participer ni à l'oecuménisme ni aux manifestations diverses de dénigrement. Il s'agit d'analyser froidement, en regard de la réalité observable, les tenants et aboutissants du phénomène religieux.

Ainsi dans le numéro 2 de 2011 qui porte sur Religion, secret et autorité, pratiques textuelles et cultuelles en clandestinité, on trouve les contributions de Chrystel BERNAT et Deborah PUCCIO-DEN (avant propos), d'Asma HILLALI (Compiler, exclure, cacher. Les traditions dites "forgées dans l'Islam sunnite (VIe-XIIe siècle)), de Frédéric GABRIEL (Les mystères de l'institution liturgique (1629-1662)) ou d'Okhan MIR-KASIMOV (Techniques de garde du secret en Islam)... Le numéro 2 de 2013 porte sur Ecrire dans les pratiques rituelles de la Méditerranée antique. Identités et autorités, tandis que le numéro 2 de 2014 sur Langue et autorité théologique à la fin du Moyen Âge... Ces thèmes parmi bien d'autres éclairent sur des aspects tous particuliers des manifestations bien temporelles du pouvoir religieux. 

 

 

Revue de l'histoire des religions, Collège de France, 11, place Marcelin Berthelot, 75231 Paris CEDEX 05.

 

 

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16 mai 2016 1 16 /05 /mai /2016 09:28

  Les mines sont des armements différents selon les époques. Si l'on se trouve dans l'Antiquité jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, il s'agit essentiellement de moyens de destruction des remparts de villes ou de place-fortes. Après, il s'agit surtout d'engins explosifs, sur terre, sur mer, et même dans les airs, constituant des barrages à l'avance des troupes, des navires ou des avions ennemis. Même après l'apparition et la généralisation de l'usage de la poudre, il faut distinguer les mines dans la guerre de siège et les mines en campagne.

 

  Les mines sont employées comme moyens d'attaque depuis l'Antiquité, pour prendre des places fortes. De nombreux récits sur des sièges de villes montrent son emploi.

   Il s'agit de creuser une galerie souterraine passant sous la muraille. Dans des cas rares, cette galerie peut déboucher dans la cour de la forteresse permettant l'irruption de l'assaillant. Généralement, la muraille est étayée, la cavité remplie de matières inflammables, dont la combustion détruit les étais et assure la ruine de la muraille. Le mineur peut également travailler au pied même de la muraille, protégé au début de son travail par des "tortues" ou "mantelets". La mise à pied d'oeuvre du mineur se disait "attacher" le mineur.

Les contre-mesures consistent à partir de la détection par les ébranlements ou le bruit (écoutes) à creuser une galerie à sa rencontre, pénétrer dans son boyau et s'y battre ou l'asphyxier.

La ventilation facilitant la combustion, bénéficiait des techniques des mines civiles.

 

  Quand l'usage de la poudre explosive se répand (depuis 1250 en Europe occidentale), elle sert surtout à des fins balistiques : bâtons de feu, bombardes, canons, etc. Le premier emploi dans la mine parait être lors du siège de Sorezanella par les Génois en 1487.

La poudre, lorsqu'on commence à l'utiliser, et pendant trois siècles, ne diffère pas de la poudre à canon, charbon, soufre, salpêtre. Une poudre plus fine sert à l'amorçage. Le régime de l'explosion est détonnant, la réaction se déplaçant par conductibilité thermique ; la partie imbrûlée reçoit une impulsion de la surface en ignition vers l'avant.

Les explosifs ont un régime détonnant, la réaction progressant à une vitesse de plusieurs kilomètres par seconde par le moyen d'une onde de choc. Il n'y a pas d'impulsion sur la partie qui n'a pas encore détonné. L'effet de l'onde de choc sur le milieu extérieur a entrainé le qualificatif d'explosif "brisant". Le premier et plus connu est la dynamite, découverte en 1867 par NOBEL, incorporant la nitroglycérine particulièrement instable au kieselgur inerte. Elle est employée exclusivement dans les travaux de mines, carrières et destructions sous l'eau. Cependant, elle est utilisée par les mineurs asturiens lors de la guerre civile d'Espagne. Les explosifs sont très variés, le plus connu du grand public étant le TNT (trinitrotoluène). Pour un pays, le choix d'un explosif est lié non seulement à son efficacité, mais encore aux facilités d'approvisionnement et de production de matières premières.

Il faut un explosif d'amorçage (fulminate de mercure). Des explosifs progressifs sont utilisés pour des cordeaux détonnants, en double allumage. L'explosion est produite par pression dans des mines anti-personnel, ou anti-chars. Elle est obtenue par contact dans les mines marines, par influence dans les mines magnétiques.

 

   L'emploi presque exclusif de la mine est pendant trois siècles dans la guerre de siège. On utilise pratiquement sans modification les procédés de la guerre antique : galeries, écoutes, contre-mines. La modification est la substitution de la poudre aux matières combustibles.

  Les tatonnements sont nombreux entre les premières tentatives à Orense (1468), Malaga et Sarzanello (1487) et le premier usage valable au château de l'Oeuf à Naples (1503). C'est la mise en application d'un tracé de galerie en zig-zag permettant un bourrage efficace de la poudre qui ouvre la voie à des sièges réussis (du point des assaillants bien sûr). Le principe du bourrage est la constitution d'un bouchon remblayé dans la galerie, calé par le tracé en baïonnette de l'extrémité de celle-ci. Ce bouchon est traversé par les cordeaux d'allumage, placés dans des enveloppes en cuir ou "saucissons". Toute la force de l'explosion est alors dirigée vers la muraille à ruiner.

Cette description veut donner une idée du travail qu'il faut accomplir lors d'un siège, lequel est toujours très long, même si la poudre permet d'accélérer les choses. De véritables ouvriers doivent creuser, sous la direction d'ingénieurs pour suivre le bon tracé, placer la poudre ; d'autres, vite spécialisés, doivent s'assurer qu'elle se trouve au bon endroit, l'amorcer, partir au bon moment de l'endroit de l'explosion, tout cela avec tout une soldatesque chargée de protéger ces "techniciens". Tout un artisanat se développe, entre la fabrication de la poudre et de son enveloppe, le creusement des galeries (songez aux déblais qu'il faut évacuer...) et leur installation adéquate. Sans compter qu'il faut prévoir les pertes de main-d'oeuvre, ce qui exige son remplacement continuel, de toute façon nécessaire pour l'efficacité des creusements (fatigue rapide...). Tout cela fait partie d'ailleurs d'un renchérissement du coût des sièges et d'un mercenariat des mines - de l'ingénieur aux ouvriers - qui vend ses services au plus offrant, exerçant parfois le chantage pour poursuivre le travail, sans égard de leur propre appartenance nationale et de la nationalité du commanditaire du siège (lesquelles n'avaient de toute façon pas la même importance que de nos jours ..., beaucoup moins que l'appartenance religieuse.). Ces "mineurs" font partie du mercenariat européen tant décrié par MACHIAVEL. 

Des perfectionnements sont apportés dans le cours du XVIe siècle, galeries d'écoute au niveau du fossé, desquelles des puits donnent accès à une chambre d'où partent les amorces de rameaux vers les contre-mines à creuser lors du besoin (San Gallo), détection par les vibrations de l'eau, au lieu de la peau du tambour et des cailloux employés à Rhodes en 1522 ; pilotage des galeries mieux assuré, évitant un certain nombre de ratés. Surtout la poudre permet de lutter efficacement contre le mineur ennemi. Toute une façon de faire se raffine, faisant appel plus aux compétences techniques qu'aux valeurs militaires. D'ailleurs, même si cette pratique va être abandonnée, notamment lors de la constitutions d'armées royales permanences (et de corps spécialisés des mines dans les armées, mais cela va prendre... un certain temp), on peut faire volontiers appel à des ingénieurs ou à des ouvriers qui travaillent généralement pour les mines d'extraction de métaux ou de houille...

Les sièges se pratiquent en deux niveaux : en surface par les sapeurs allant jusqu'à l'installation de batteries de brèche sur le chemin couvert ; en souterrain par les mineurs tendant à ruiner les murailles.

Cette technique a ses concepteurs, ses artisans et ses exécutants. Des théories sont élaborées, ensemble de géométrie, de poids et mesures, précautions matérielles, entrainant des dispositifs de siège de plus en plus précis (Antoine de VILLE, 1628 - Errard de BAR-LE-DUC, 1594). Et même des modélisations à appliquer sur place... Un siège très notable est celui de Candie durant 28 mois, de 1657 à 1659 ; l'attaque est menée tout autant par les fantassins et artilleurs que par les mineurs. On dénombre 1 364 fourneaux dont un chargé de 18 000 livres, et 69 assauts avec une perte pour les Turcs de 12 000 hommes. La défense fait elle aussi un large usage de mines, repoussant des batteries au contact direct de l'assaillant et reconstruisant immédiatement les ouvrages minés.

Au XVIIIe siècle, BÉLIDOR, professeur à l'école d'artillerie de La Fère, met au point la théorie des explosifs. Il écrit en 1729 une Nouvelle théorie de la science des mines, procède à des expériences en 1732 et 1753, qui sont reprises par l'ingénieur LEFEBVRE au service du roi de Prusse en 1754. Pour l'action souterraine. Il démontre surtout que les fourneaux surchargés ruinent sur une grande distance les galeries d'attaque.

 Dans les guerres de la Révolution et de l'Empire, les sièges utilisent les mines, surtout dans la lutte pied à pied de Saragosse.

Le long siège de Sébastopol est une lutte avec de lourdes pertes entre mineurs français et russes. Mines et contre-mines sont le labeur quotidien. Les Russes créent en particulier des galeries en sous-oeuvre à 17 mètres sous les premières les garantissant contre les mineurs français.

Au siège de Port Arthur, de mai 1904 à janvier 1905, les Japonais déterminent la chute de la place lorsqu'ils détruisent avec les explosifs modernes les coffres de contrescarpe interdisant le passage dans les fossés des forts.

 

Pour les mines en compagne, un premier essai peu concluant a lieu pendant la guerre russo-japonaise.

La guerre de 1914-1918 est marquée par un très large et spectaculaire emploi des mines. La guerre étant de position, on y trouve l'application sur des fronts stabilisés des principes appliqués dans la guerre de siège :

- origine des galeries en deuxième ligne, camouflée pour échapper à l'action de l'artillerie, et dans un abri assez vaste pour recevoir les déblais évacués à distance de nuit ;

- galerie d'attaque principale doublée par une ou plusieurs galeries pouvant la suppléer ou tromper l'adversaire ;

- galeries à niveau inférieur, protégeant contre une action souterraine de l'ennemi, éventuellement liaisons des galeries maitresses ;

- écoutes développées, silence obligatoire, car même les conversations téléphoniques sont à la merci du captage par la télégraphie par le sol (TPS) ;

- emploi, lorsque le bruit ne s'y oppose pas, d'engins mécaniques.

  Cette guerre des mines règne en 1915-1917, au prix de lourdes pertes mais avec des résultats guère meilleurs que ceux de l'action en surface, les avances se comptant en dizaines de mètres. Dans leurs manoeuvres en retraite de  de 1917 et surtout 1918, les Allemands développent des pièges et mines à personnel du genre "fougasses".

   Dans la guerre de 1939-1945, se développe la technique des mines légères, anti-personnel et anti-char saturant le champ de bataille.

Les Allemands mettent au point une bombe bondissante, la mine-S, utilisée jusqu'à nos jours. Elle permet de projeter la charge au-dessus du sol pour assurer une dispersion plus efficace du schrapnel. Durant ce conflit, les mines sont responsabls de 5% des pertes militaires.

Les mines anti-personnel sont réparties sur un champ de bataille probable, en vue de l'interdire. Elles sont enfouies suivant un plan à conserver afin d'en permettre le déminage ami en cas de besoin. Le champ de mines doit être signalé du côté ami. A noter que cette précaution s'avère le plus souvent théorique, car ces plans sont détruits dans la bataille, et on ne compte plus alors le nombre d'explosions fraticides. Après la guerre, la première des tâches est souvent de déminer. Les populations civiles de maintes contrées font ensuite la triste expérience de ces mines de mieux en mieux camouflées...

  La détection tout le temps qu'elles sont à enveloppe métallique se fait par détecteurs magnétiques, les "poêles à frire". Avec les mines en verre ou à enveloppe plastique, il faut recourir, comme à l'origine, à la fouille à la baïonnette. A partir de 1944, on construit des engins blindés, poussant devant eux un  lourd rouleau compresseur les faisant exploser. Les astuces se multiplient, double allumage, mines factices en dissimulant un véritable éclatant lors de l'enlèvement de la première, dissimulation des mines dans des objets anodins (poupées par exemple...). Faute de mieux, on utilise aussi des obus piégés jouant aussi un rôle de destruction. 

Les guerres d'Indochine et de Corée connaissent un extraordinaire développement technique voyant apparaitre des moyens archaïques mais efficaces, tels les trous de loup avec bambous pointus. Afin de projeter plus loin les éclats, on utilise des mines bondissantes.

   Les mines anti-char sont plus lourdes, devant détruire les chenilles, voire crever le dessous du char. Elles sont imaginées d'abord par les Allemands en 1935 et utilisées en grand dès la guerre. Le déminage est rendu de plus en plus dangereux, en y associant des mines anti-personnel.

   Des mines marines sont développées sous forme de tonneaux de poudre devant exploser sous la surface ou en surface pour endommager la coque des navires ennemis. Il faut dire que cette technique est déjà réalisée durant toute la marine à voile. Samuel COLT est le premier, en 1842, pour le compte de la Navy, à couler "scientifiquement" sur le Potomac une vieille canonière désarmée, le Boxer, avec une mine sous-marine à mise à feu électrique. 

Ces mines sont constituées d'une enveloppe métallique enfermant une charge explosive, le ou les dispositifs de mise à feu avec ses capteurs et combinateur d'influences, les dispositifs d'ancrage ou de contrôle d'immersion, un dispositif de programmation de contremesures, de neutralisation ou de sabordage. On distingue les catégories de mines selon leur position dans l'eau et selon leur dispositif de mise à feu.

   Variété inspirée des mines marines, les mines fluviales ou dérivantes gênent un franchissement de fleuve.

  La défense anti-aérienne utilise aussi des mines aériennes en chapelets suspendus à des ballons captifs, dont l'efficacité est limitée par l'élevation du plafond de navigation des avions. Des barrages aériens sont mis en place par les armées française, allemande, italienne et britannique durant la première guerre mondiale.

Durant la seconde guerre mondiale, c'est surtout au-dessus de villes britanniques et allemandes que sont installées des mines aériennes. Avec des ballons au-dessus de Londres, des barrages sont installés avec une certaine efficacité contre les missiles V1 et V2. Mais des accidents, dus à des tempêtes ou des ouragans, destructeurs fraticides, doivent faire abandonner l'usage systématique de ballons. Ils ne sont plus utilisés qu'à titre complémentaire, par exemple lors du débarquement anglo-américain en Normandie en juin 1944.

   Il était prévu dans les plans de maints états-major l'usage des zeppelins avant que leur production ne soit abandonnée. Inefficaces et vulnérables, pour ce qui est de freiner l'ennemi dans les airs, ils sont tout de même utilisés pour quelques bombardements pendant la première guerre mondiale. L'apparition d'avions chasseurs efficaces marque la fin de la menace zeppelin. Interdits explicitement par le Traité de Versailles (mais ce n'est pas l'essentiel, l'arbalète en son temps avait fait l'objet d'interdictions bien plus lourdes), les zépellins n'intéressent plus les états-majors. 

 

    Des engins poseurs sont par ailleurs utilisés, afin de "planter" à la chaine des mines sur une grande superficie.

 

  Des mines de destruction de ponts, de démantèlement de fortifications sont classiques dans les guerres anciennes, mais difficiles si les constructions sont en pierre.

  L'emploi de la poudre a généralisé le procédé, qui intervient dans la préparation du champ de bataille.

 Néanmoins sa mise en oeuvre est délicate. La destruction prématurée peut causer des pertes fraticides en grand nombre.

 Les destructions visent surtout les communications de l'ennemi, voies ferrées, ponts et tunnels. L'énormité des reconstructions à entreprendre après la guerre de 1914-1918 conduit à éviter la ruine des ponts au niveau des fondations. 

 

  Après 1945, des mines à charge nucléaire sont développées, en version navale et terrestre, comme la mine Britannique Blue Peacock ou la Medium Atomic Munition. Il était prévu d'en disposer en très grand nombre sur le continent européen dans le cadre de la préparation d'un affrontement entre l'OTAN et les pays du Pacte de Varsovie.

 

Jean-Marie GOENAGA, Mines, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988.

 

 

   

 

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15 mai 2016 7 15 /05 /mai /2016 16:46

   Le fanatisme est le moteur de l'intolérance, la vraie, celle qui ne se satisfait pas d'une indifférence, mais qui s'exprime en pensées et en actes jusqu'à la destruction de l'objet de l'intolérance.

     Le terme fanatisme, issu, à la suite de l'adjectif fanatique, du latin fanaticus (relatif au famun, temple, lieu sacré), désignait à l'origine la conduite de transe extrême et violente des prêtres de certaines divinités païennes, qui, dans un état second, se flagellaient, se blessaient, se mutilaient et faisaient couler leur sang dans une expression de soumission totale aux dieux. On trouve un exemple de cette mortification sacrée dans l'épisode biblique des 450 prophètes de Baal au mont Carmel (1 Rois, 18.28). Par la suite, le fanatisme est devenu synonyme d'une passion véhémente, hostile et intolérante, en défense d'une croyance religieuse, politique ou autre.

  A l'article Fanatisme des Questions sur l'Encyclopédie de 1771, VOLTAIRE remarque que Fanaticus était un titre honorable (desservant ou bienfaiteur d'un temple). Ce mot désignait les devins inspirés et les prêtres célébrant le culte de Bellone qu'une fureur divine transportait : extravagant dans des convulsions extatiques souvent violentes, allant jusqu'à s'asséner des coups d'épée et de hachette pour faire gicler leur sang, les fanatiques étaient les messagers des vérités prophétiques. Ce titre vénérable se charge d'opprobe à partir de MELANCHTON qui réprouve les "fanatiques anabaptistes" (Somme théologique, traduite par CALVIN en 1546). La gazette de RENAUDOT (1661, n°15) introduit l'appellation à l'occasion d'un article anglais sur les méfaits des sectes lors de la guerre civile. BOSSUET l'applique ensuite aux Quakers dans son Oraison funèbre d'Henriette de France (1669) : recensant les responsables de la Révolution anglaise et du règne de CROMWELL, il accuse les sociniens et les anabaptistes, "les trembleurs, gens fanatiques" persuadés "que toutes leurs rêveries sont inspirées". Quand le prélat apostrophe FÉNELON et le quiétisme dans l'Histoire des variations du protestantisme (1688), l'Avertissement aux protestants (1689) ou le chapitre V du Sommaire de la doctrine du livre intitulé Explication des maximes des saints (1697), fanatique s'est imposé pour désigner les luthériens, calvinistes, anabaptistes... qui pervertiraient la puissance ecclésiastique romaine et la saint Europe catholique. 

C'est le départ de toute une série d'anathèmes versés de toute part dans toutes les directions pour stigmatiser des fanatismes religieux de tous bords. Phénomène essentiellement religieux, le fanatisme ne peut se séculariser et devenir profane. Pourtant, dès le début du XVIIIe siècle, le mot tend à embrasser l'ensemble des croyances déviantes et des rapports viciés à la réalité. (Patrick GRAILLE)

 

    Le décryptage psychologique du fanatisme commence à la fin du XVIIIe siècle à travers les écrits des philosophes des Lumières. Les aliénistes du XIXe siècle s'intéressent aux mécanismes en jeu dans la naissance de la mentalité fanatique. Pour certains psychiatres, le fanatisme constitue un vrai trouble mental qui témoigne d'une détérioration du jugement rationnel. Gustave Le BON considère qu'il y a un lien étroit entre le fanatisme et le comportement de la foule soumise à l'influence puissante d'une suggestion. De ce point de vue, pour lui, le fanatisme est de nature religieuse. Il est enraciné dans des croyances qui résistent à tout débat, qu'elles soient spécifiquement religieuses comme celles des inquisiteurs, ou apparemment laïques, comme celles des Jacobins de la Révolution. Le fondateur d'une croyance religieuse et le leader d'un mouvement politique ont su imposer aux masses populaires un sentiment de fanatisme sacré. L'homme englué dans le magma collectif croit trouver son bonheur dans l'adoration et est prêt à sacrifer sa vie pour son idole.

Le fanatisme religieux persiste à l'âge du rationalisme illusoire de la modernité. Les foules incroyantes sont aussi fanatiques, extrémistes et passionnées que les foules croyantes. Gustave Le BON, dans Psychologie des foules (1895) assimile l'athéisme, la Saint-Barthélémy, les guerres de Religion, la Terreur.

Dans une perspective psychanalytique, le fanatisme pourrait être décrypté comme une destructivité intense et véhémente dirigée contre la "mauvaise idée", autrement dit contre l'infiltration, dans l'esprit, des suggestions impures, diaboliques et malfaisantes contre lesquelles le fanatique se défend par la persécution, tentative de purification du monde par la violence. Le fanatisme s'inscrit dans l'interface entre Éros et Thanatos, entre pulsion de vie et pulsion de mort. FREUD, dans Malaise dans la civilisation (1930) estime que le fanatisme pourrait exprimer l'agressivité foncière dirigée contre le monde du dehors alors que l'amour est réservé au monde du dedans. Le dualisme pulsionnel freudieu de l'amour et de la haine permet de décrypter dans la passion fanatique l'issue de l'agressivité que la civilisation autorise à exercer à l'égard des étrangers.

Joseph GABEL (1912-2004), théoricien de la modernité, dans une recherche au carrefour de la psychiatrie phénoménologique, de la psychanalyse et du marxisme, propose une nouvelle classification de mécanismes persécutoires issus de la mentalité fanatique (La Fausse conscience. Essai sur la réification, Editions de Minuit, 1962) :

- la persécution homogénéisante, comme celle de l'Inquisition espagnole et portugaise contre les marranes, vise à construire un monde de totale unité mentale par l'éradication des déviances doctrinales et rituelles menaçantes et malfaisantes ;

- la persécution justicialiste et égalisatrice, comme celle en Malaisie, de la majorité musulmane contre la minorité boudhiste et confucianiste d'origine chinoise, vise à effacer en premier lieu les inégalités sociales et économiques et à établir la suprématie de la majorité ethnique et religieuse ;

- la persécution thanatique, comme celle du national-socialisme allemand contre les Juifs et les Gitans, vise à construire un monde affranchi du mal biologique absolu incarné par des races stigmatisées comme inférieures et diaboliques.

Pour GABEL, les trois formes de persécution, malgré leur masque idéologique rationaliste superficiel, s'inscrivent dans une vision manichéenne et archaïque du monde où lumières et ténèbres, diurne et nocturne, solaire et lunaire, divin et démoniaque, s'opposent dans un combat apocalyptique sans conciliation possible. Le dualisme de l'Un et de l'Autre est ainsi voué, dans la passion persécutoire fanatique, à se métamorphoser en monisme de l'Un sans l'Autre.

 

  Sur la psychopathologie du fanatisme, Haïm HARBOUN, docteur en psychologie et directeur de recherches à l'université d'Aix-Marseille explique qu'il convient d'être bien précis sur les termes utilisés : "On affirme que le fanatisme est l'expression ultime de la violence. Cependant, il convient de nuancer, car dès la première affirmation de la personne, l'opposition au monde externe nécessite une force de vie. L'étymologie du mot violence porte en elle deux dimensions : une composante positive, constitutive de la personne, et une dynamique potentiellement dangereuse pour soi ou pour l'autre." 

"L'homme est violent par nature, poursuit-il, comme tout être vivant, car la violence est l'expression de la force espansive de la vie. Mais il existe une bonne violence et une mauvaise. Le malheur, c'est que ni la raison ni la conscience morale ne permettent de les départager. C'est la même violence qui parait comme un acte héroïque et créateur aux uns, ou barbare et destructeur aux autres, suivant le camp auquel appartiennent les uns ou les autres. C'est la violence des autres qui nous parait coupable et la nôtre légitime, souvent même un devoir sacré.

La personne qui se fanatise n'est pas consciente des éléments structurels archaïques qui sont à l'origine de sa conduite. C'est pourquoi le fanatique va faire dépendre son action de Dieu dans une vision philosophique. On pourrait dire que le pire n'est pas de se tromper... mais d'être sûr de ne pas se tromper. Rien de plus morbide et dangereux pour l'équilibre psychique que de se croire l'interprète authentique, absolu, de la volonté divine. C'est la source de tous les illuminismes, de toutes les intolérances les plus brutales, de tous les prosélytismes et en un mot, c'est la source du fanatisme, qui se traduit par le clivage total entre les deux domaines de la morale et de la religion. La conscience morale est une notion immanente philosophique, confiante en l'homme, en son intuition du bien et du mal. Elle élabore des principes, puis, en déduction de ces principes, les différentes écoles de morale profanes. Par contre, la conduite du fanatique ne se préoccupe pas tant du principe, si sublime qu'il soit, que de suivre ce que lui dicte son inconscient. Mais pour que celui-ci n'entre pas en conflit avec son conscient, il fera dépendre sa violence de la volonté divine.

D'un point de vue psychopathologique, on peut classer les fanatismes en trois catégories :

- le fanatisme endogène : c'est le fanatisme inquisitorial, héritier d'un masochisme culpabilisé à outrance, où le sujet éprouve le besoin d'expier et de compenser l'absence de la figure paternelle;

- le fanatisme exogène : c'est la conséquence de séquelles narcissiques chez des sujets qui ont souffert d'anonymat et ont accumulé des blessures infantiles dévalorisantes, compensées par le vandalisme, le viol et les tentatives de destruction ;

- le fanatisme pathogène : un sujet héritier de séquelles sadiques, faible, doutant de lui, manquant de maturité, névrotique, sans la culture intellectuelle nécessaire pour aborder les controverses et les problèmes sociaux, peut compenser une culpabilité intense dans sa volonté de puissance, valeur suprême, jusqu'à la folie, miroir impudique de ses propres conflits ; il peut pousser cette volonté de puissance jusqu'au meurtre. Le rejet de la société par le fanatique pathogène l'apaise, avec une explication qui l'innocente en le victimisant, la violence, conséquence de l'ambivalence affective, de l'angoisse interne et des frustrations, se couvrant du masque rationalisant de la légitime défense."

 

   C'est dans les profondeurs de la personnalité que Wilhelm REICH, dans ses études sur l'origine du fascisme, trouve les fondements du fanatisme. La cuirasse caractérielle édifiée dès le début de l'enfance a plusieurs variantes dont certaines sont favorables à l'expression de doctrines religieuses et politiques intolérantes. Erich FROMM, de son côté, recherche les racines d'une destructivité humaine, consacrant une bonne partie de ses réflexion au nazisme. C'est pour lui dans les mécanismes d'une agressivité maligne qu'il faut rechercher les ressorts de comportements sadiques, cruels et destructeurs. Quel que soient les vérifications que l'on peut apporter aux théories de l'un et de l'autre, ils s'accordent avec de très nombreux auteurs sur le fait que les sources et les ressorts du fanatisme ne peuvent être étudiés au niveau du conscient. C'est dans les dynamismes de l'inconscient, à la mesure du caractère irrationnel des délires fanatiques, que se trouvent ces sources et ces ressorts. Ce n'est pas par le raisonnement intellectuel qu'on peut combattre le fanatisme, même si montrer ses méfaits constitue un premier pas dans son étude, mais dans une politique globale où l'éducation et la justice sociale ont une grande place. 

 

Patrick GRAILLE, Fanatisme, dans Dictionnaire européen des Lumières, PUF, 2010. Franklin RAUSKY, Haïm HARBOUN, Fanatisme, dans Dictionnaire de psychologie et psychopathologies des religions, Bayard, 2013. Erich FROMM, La passion de détruire : anatomie de la destructivité humaine, Robert Laffont, 1975. Willhelm REICH, L'analyse caractérielle, Payot, 1973.

 

PSYCHUS

 

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14 mai 2016 6 14 /05 /mai /2016 09:27

Les Archives des sciences sociales des religions, fondée en 1956 sous l'égide du CNRS (d'abord sous le nom de Archives de Sociologie des Religions, puis en 1973 sous le nom actuel), est publiée par les Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Elle se donne pour objectifs, selon ses propres termes de :

- promouvoir une perspective comparative, élargie à toutes les religions, et à toutes les aires culturelles ;

- favoriser une coopération de toutes les sciences sociales aux fins d'éclairer les facettes multiples du phénomène religieux ;

- accueillir l'exposé des réflexions méthodologiques et théoriques sur les objets de la recherche.

"L'effervescence, écrivent ses animateurs, de l'actualité religieuse et la globalisation des formes de religiosité conduisent plus que jamais les sciences sociales à interroger leurs frontières disciplinaires et à mettre à l'épreuve leurs paradigmes du fait religieux."

    Archives de Sciences Sociales publie alternativement des numéros thématiques ou de varia et des synthèses bibliographiques. Trilingue (anglais, français, espagnol), trimestrielle, ses articles témoignent des recherches les plus avancées en ce domaine, en France et à l'étranger. Les numéros de la revue sont disponibles sur le portail revues.org, en consultation libre pour les numéros de plus de trois ans (tous les résumés sont consultables).

   Fondée par Henri DESROCHE (1914-1994), prêtre catholique et sociologue, par ailleurs proche du groupe Économie et Humanisme de Louis-Joseph LEBRET, spécialiste des coopératives et Gabriel Le BRAS (1891-1970), juriste et sociologue des religions et du droit, elle constitue une mine d'informations sur les recherches en sciences sociales concernant les religions au sens large.

    Les Archives désignent moins au départ une revue qu'un bulletin, instrument au service d'un projet scientifique de catégorisation, de classement et de typologie de la matière disponible. Puis de vrais numéros thématiques apparaissent, surtout à partir des années 1970, avec la floraison d'articles. Le premier paradoxe est que l'épuisement de cette entreprise de recensement exhaustif de thèses, d'articles et d'ouvrages, et l'échec de la grande ambition de typologie des faits religieux qui lui donnait sens, a engendré, au fil du temps une revue dont la "partie rédactionnelle" n'a cessé de s'étoffer et de se construire. Elle passe d'une sociologie religieuse, plus ou moins héritée de l'école durkheimienne (surtout versant MAUSS) à une sociologie des religions d'intellectuels progressistes chrétiens, lecteurs de MARX, d'ENGELS, de WEBER et de DURHEIM et inspirés par l'entreprise de typologie des groupes religieux de Joachim WACH. Ces "jeunes sociologues des religions" se précipitent sur les non-conformismes et sur les marges du religieux autant que sur toutes les "religions de contrebande". En fait, au sein de l'équipe de rédaction comme entre les collaborateurs plus ou moins réguliers de la revue, la séparation entre une science des religions, dominée par le modèle universitaire de la scientificité sociologique et une sociologie appliquée, sociologie confessionnelle ou pastorale, sociologie d'expertise et de conseil de "pasteur sociologue" ou de sociologue pasteur, s'exprime difficilement.

La revue a du mal dans les années 1960 à se démarquer des pressions des institutions religieuses, le principe de la complémentarité des intérêts scientifiques et religieux étant très discutable et très discuté. S'agit-il de se démarquer des ancrages ou des héritages confessionnels au sein même de la revue ou de contribuer d'une certaine manière à un eoecuménisme interconfessionnel, interdisciplinaire, international? Cette problématique se retrouve en dehors du traitement du christianisme, dans les études sur l'Islam, le boudhisme, dle chamanisme, le judaïsme, et au delà sur les formes de non religiosité. L'ouverture de la revue à des auteurs non catholiques favorise avec un oecuménisme méthodologique qui n'est pas à confondre avec l'engagement dans un oecuménisme théologique ou religieux (qui était dans l'air du temps). La revue trouve l'aboutissement de ses interrogations dans une pratique coopérative rassemblant des compagnons de toutes convictions au service d'un développement humain communautaire.

Aujourd'hui la revue garde son aspect "mise à disposition du patrimoine" tout en continuant de développer des thématiques fournies. Tout en laissant chaque discipline concernée par l'étude des religions occuper un espace important, l'équipe s'efforce, avec peine tout de même, à traiter du phénomène religieux en tant que tel, préférant à la notion de spécificité tranchante celle d'une expérience du sacré. Sur le fond, les grands débats originels de la revue font retour dans les préoccupations philosophiques d'aujourd'hui, comme le montre l'engouement des philosophes pour le religieux. (André MARY, n°136, octobre-décembre 2006).

 

    Archives de sciences sociales des religieux, entre ces "Bulletins bibliographies", traite de questions aussi diverses que Chrétiens au Proche-Orient (170, 2015) que Religions et dictatures (169, 2015), Postérités allemandes (167, 2014) ou L'orthodoxie russe aujourd'hui (162, 2013) ou encore Les laïcités dans les Amériques (145, 2009). 

    Actuellement dirigée par Pierre-Cyrille HAUTCOEUR, la publication a à sa tête comme rédacteurs en chef Pierre LASSAVE et Emma AUSTIN-BOLTANSKI et un comité de rédaction d'une vingtaine de membres, sans compter un Conseil scientifique. Elle est publiée en collaboration avec le Centre d'Etudes Interdisciplinaires des Faits religieux (EHESS-CNRS), le groupe Sociétés, Religions, Laïcités (EPHE-CNRS), le Centre d'Anthropologie Religieuse (EHESS-CRH), le Centre d'Etudes de l'Inde et de l'Asie du Sud (EHESS-CNRS) et le Centre d'Anthropologie Sociale (LISST-CNRS, Université de Toulouse II - Le Mirail).

 

 

 

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14 mai 2016 6 14 /05 /mai /2016 08:59

     Ce n'est pas seulement par humour que ce titre apparait, car dans le monde de l'édition des revues, circule en permanence des publications qui déclarent ou ne déclarent pas leur appartenance religieuse. Comme les temps sont à la tolérance religieuse, à l'introspection des religions et aux multiples études sur les religions dont l'ampleur dépasse largement de nos jours le prosélytisme religieux ou l'affermissement de la foi religieuse ou même l'engagement de certaines asociations religieuses dans les domaines les plus divers, il n'est pas certain que la couleur religieuse des publications soit facile à identifier au premier abord.

L'ensemble du monde éditorial religieux, autrefois dominé par une Eglise ou une autre, chargé de diffuser sa foi auprès de plusieurs sortes de populations (diversifiant les présentations et les formats des ouvrages... ainsi que leurs contenus!), subit, suit, encourage (c'est selon) tout le mouvement de sécularisation du monde occidental et bien au-delà. Pour ce qui est de l'Europe. Le public averti sait bien que les Editions ouvrières sont liées à l'histoire du monde catholique, que les Editions Odile Jacob présentent des thèses plus ou moins favorables à une lecture conservatrice des textes sacrés. Le public en général discerne assez bien la provenance des journaux La Croix, Témoignage Chrétien ou L'Humanité (non suspect de favoritisme au sujet de la religion), mais il existe des passerelles, des accointances plus ou moins avouées entre certains intégrismes intolérants et certains journaux conservateurs et même d'autres, qui peuvent se permettre de distiller des idées sur l'invisible, des doutes sur la valeur de la recherche scientifique en général par exemple.

 C'est qu'il n'est plus possible aujourd'hui sans rire de diffuser des vulgarisations illustrées des Livres Saints ou des prêches plus ou moins conservateurs confinés à un public largement conservateur et... relativement intolérant envers les religions non chrétiennes, et parfois même particulièrement acides envers l'Islam en particulier. On admirera ici le zèle de ces missionnaires des Témoins de Jévohah capables de débiter plus d'un postulat à la minute... Le fait que ces revues diffusent dans l'extrême droite ne doit pas étonner. Toute la toile religieuse conservatrice, plus ou moins grossie par des événements comme le schisme de Monseigneur Lefèbvre ou encore les flambées médiatiques sur un "renouveau" religieux qui touche surtout les associations évangélistes, a tendance parfois à déborder sur des publication a priori profanes. Les écrivains sérieux sont parfois sollicités par cette mouvance qui n'hésite pas à mêler la violence physique à la violence verbale, mais ils préfèrent de loin diffuser leur prose dans des journaux, des revues ou des publications considéréres comme "sérieuses" et/ou scientifiques. Que l'on déplore le fait qu'ils le fassent souvent sous couvert de diplômes universitaires (parfois inventés!) et non au nom de leur foi est une chose, mais les faits sont là.

Des scientifiques de toutes les branches des sciences sociales ou des sciences politiques ou même des sciences physiques délivrent leurs messages plus ou moins élaborés, sans proclamer leur appartenance et cela encore plus dans le monde (de l'édition s'entend) européen que dans le monde américain. Car si aux Etats-Unis et en Grande bretagne, on admet le "mélange" et même "l'alliance" entre la science et la foi, on en est plus circonspect en Europe... Aux Etats-Unis, les fondations américaines "pieuses" financent et s'immiscent ouvertement dans les domaines les plus divers, distribuant au passage la charité, et cela n'émeut personne. En Europe, les associations qui font le même genre d'entreprise préfèrent se cacher pour mieux défendre leur foi.

Mais ce qui nous intéresse particulièrement ici, ce sont les revues qui traitent directement de la religion dans une perspective de recherche. Celles qui diffusent tout-à-fait officiellement une réflexion sur des aspects de la spiritualité (que l'on pense aux revues Etudes ou Projet) ou sur l'histoire, la sociologie... de phénomènes de manière "non" religieuses mais dans une perspective d'approfondissement en définitive de la foi et qui n'hésitent d'ailleurs pas à réaliser des études sur l'incroyance ou le paganisme sortent pour l'instant de notre champ. Car elles opèrent souvent aux marges d'une Eglise (mais de l'intérieur) avec un esprit critique tendant à les tirer souvent hors de ses conservatismes... et de sa bigoterie...

Et parmi les revues nous intéressent dans un premier temps, au détour d'une étude plus générale sur la tolérance, qui traitent directement de la religion, celles qui étudient leur histoire, leur sociologie, voire leur économie ou les relations entre politique et religieux, les Archives des sciences sociales des religions, la Revue de l'histoire des religions, ThéoRèmes, Cahiers d'études du religieux, la Revue des Sciences religieuses, Chrétiens et Sociétés, et pour dépasser un certain christiano-centrisme, la Revue des Etudes Juives et la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, puis pour aller au-delà de la sphère des revues plus ou moins bienveillantes envers les religions, Athéisme, l'homme debout et La Pensée, d'où est issue La Pensée Libre.

On peut observer que le niveau de compréhension de la religion dans ces revues est parfois bien supérieur à la moyenne des prêcheurs de tout bords. On peut tout juste souligner qu'en Europe, on est encore sourcilleux sur le mélange des genres qu'implique le "Godbusness" outre-atlantique...

     Le ton général qui se dégage de toute cette recherche n'est pas facile à distinguer, tant nous sommes plutôt dans un éclatement général des convictions qui s'éloignent très souvent de tout dogme clair, à l'image sans doute du monde des Eglises proprement dit, jusque dans l'Eglise catholique, le "dernier rempart" du dogmatisme en univers chrétien semblant se trouver dans l'Eglise orthodoxe en Russie, qui semble reprendre nombre de pouvoirs spirituels et temporels que l'URSS lui avait déniés. Même en terre d'Islam et bien entendu en terre judaïque (mais là, il s'agit d'une tradition pluri-séculaire), le paysage est tellement bigarré qu'on serait même en peine de distinguer conservateurs et progressistes, à moins de prendre comme élément de sondage l'accointance des uns et des autres aux pouvoirs économiques et politiques. On peut même pointer l'existence au sein de ces recherches sur les religions une résistance forte dans toutes les occasions de revitalisation des vieilles lunes bibliques (créationnisme, péché originel...), par exemple lors de l'épidémie du SIDA sur la morale sexuelle, lors des élucubrations plus ou moins fortes des neurosciences à l'égard de problématiques de l'inné et de l'acquis...

 

FURIUS

 

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13 mai 2016 5 13 /05 /mai /2016 10:12

       L'hélicoptère, aéronef sustenté et propulsé par un ou plusieurs rotors, hélices de grand diamètre, auxquels est directement appliqué la puissance motrice, est de conception très ancienne (hélice chinoise du Moyen Age, esquisses de Léonard de Vinci, Manifeste de l'autolocomotion de NADAR publié en 1863, premier vol d'essai en 1907 de Paul CORNU à Lisieux) mais de réalisation très tardive, car datant seulement de la fin de la Seconde guerre mondiale. Le mot hélicoptère lui-même est inventé par le français Gustave Ponton d'AMÉCOURT, à partir du grec "helix" (spirale, hélice) et "pteron" (aile). Il apparait dans une demande de brevet en 1861 déposée en Angleterre.

     L'hélicoptère peut être décomposé en un nombre limité de sous-ensembles : cellule, voilure, groupe motopropulseur, commandes de vol, servitudes de bord, avionique, emports. Mais chaque élément est de fabrication précise et doit être assemblé avec les autres éléments dans des ateliers spécialisés.

      L'hélicoptère concentre une quantité assez importante de techniques, de puissance, de tenue mécanique, et de pilotage longtemps hors de portée. Mais à partir du moment en 1936 où des chercheurs comme S PETROCZY et T von KARMAN ou encore de PESCARA, s'attèlent à dominer ces problèmes techniques, le développement est rapide. Les recherches s'accélèrent durant le conflit mondial et les Américains comme les Allemands mettent au point les premiers appareils entre 1942 et 1945.

Dès la Seconde guerre mondiale jusqu'en Corée et en Indochine, les hélicoptères militaires assurent avant tout un rôle de soutien dans l'observation d'artillerie et l'évacuation sanitaire. A partir des années 1950, après les progrès réalisés par les Français en Algérie et le Howze Board aux Etats-Unis, l'hélicoptère étend son emploi au transport tactique armé. L'exemple le plus célèbre est le UH-1 Huey employé de manière extensive par les Américains aux VietNam. Alors que son armement devient plus important, apparait dès les années 1960 un hélicoptère d'attaque, propre à l'appui-feu, sous la forme de l'AH-1 Cobra qui est construit à partir des châssis de Huey. Dans les années 1970 et 1980, un hélicoptère de manoeuvre apparait, développé par les Soviétiques et les Américains dans la perspective d'une guerre conventionnelle en Europe.

Actuellement le rôle en France des hélicoptères militaires est surtout l'appui des troupes au sol, que ce soit au combat ou en ravitaillement. L'aviation légère de l'armée de terre (ALAT) est constituée principalement d'hélicoptères, dont les différents rôles sont l'éclairage des forces au sol (chars et infanterie), le repérage de soldats en zone ennemie (Alouette, Gazelle, Puma). L'armée française dispose en tout d'environ de 530 hélicoptères, dont 420 pour l'armée de terre.

    Grâce à l'élaboration du turbomoteur, léger, puissant, facile à monter, la production d'hélicoptères s'accroit rapidement dans les années 1950. Les conflits de Corée, d'Algérie, du VietNam confirment sa valeur militaire et suscitent le développement d'une forte industrie spécialisée. Dans les années 1970, les besoins de la recherche et de l'exploitation pétrolières sur terre et sur mer sont l'occasion d'adapter et de produire des appareils civils de moyen tonnage à forte charge utile et offrant une distance franchissable améliorée. La mise en place et le développement d'une industrie capable de produire à la fois des hélicoptères militaires et des hélicoptères civils permet la production et l'exploitation de diverses variétés d'appareils.

Parmi les leçons tirées de la guerre du Golfe en 1990 figurent celui de la nécessaire spécialisation dans des hélicoptères de combat pour la lutte antichar et pour le soutien des troupes au sol, de jour comme de nuit. Les hélicoptères, devenus souples, résistants et fiables, sous réserve de la formation de pilotes spécialisés, prennent une place importante dans l'aviation militaire, mais aussi dans toutes les armes, de nombreux pays. L'armée de terre, de l'air et la marine utilisent couramment de nos jours l'hélicopère pour les transports, liaisons, évacuations sanitaires et sauvetages.

        C'est surtout l'armée de terre qui est son plus gros utilisateur. Elle en fait, sans doute de manière plus adaptée aux conditions des manoeuvres qu'avec l'avion, un élément important sur le champ de bataille. Poste de commandement volant, déplacements rapides de matériels et de combattants, attaques de chars et autres objectifs au sol échoient à des appareils spécialisés, aux systèmes d'arme très élaborés et aux senseurs optroniques de plus en plus perfectionnés, qui peuvent opérer de jour comme de nuit. Les hélicoptères de combat les plus récents sont de plus équipés de dispositifs de réduction de la détectabilité thermique de leurs moteurs et de leur signature radar pour échapper aux missiles ennemis. Mesures et contre-mesures se perfectionnent au gré d'une course aux armements qui touche surtout la qualité plutôt que la quantité (problème des coûts là aussi). L'hélicoptère reste vulnérable aux tirs venant du sol et du ciel et ses meilleures défenses sont le vol tactique, au plus près du terrain, et la recherche de l'effet de surprise. 

  La marine, elle, oppose l'hélicoptère aux sous-marins et aux bâtiments de surface. Des systèmes d'armes complexes à base de radar, sonar, détecteurs d'anomalie magnétique, torpilles, grenades... permettent de repérer et d'attaquer, soit de façon autonome, soit en liaison avec d'autres hélicoptères ou des navires. Les gros appareils embarqués sont munis de mécanismes de repliage automatique des pales et de la queue. Les principales marines possèdent un certain nombre de porte-hélicoptères.

     Une des problèmes de l'hélicoptère, quand sont résolus ceux de l'aérodynamique, de la transmission de puissance et de la qualité des rotors, réside dans les vibrations et la fatigue de ses différents éléments. En cours de vol, comme au démarrage, les pales sont soumises à rude épreuve et doivent être fréquemment révisées voire remplacées.

Le pilotage et la stabilité requierent une formation poussée. Analogue à celui de l'avion en vol de croisière, le pilotage de l'hélicoptère présente des difficultés particulières en vol vertical ou lent. En effet, dans ces conditions, les oscillations pendulaires de l'appareil et les réactions du rotor à ces mouvements se couplent de façon divergente. La forte instabilité qui en résulte oblige le pilote à intervenir en permanence, en anticipant les réactions de sa machine. Des opérations précises, par temps turbulent ou mauvaise visibilité, peuvent nécessiter une stabilisation automatique.

  Plus sans doute que pour les autres appareils aériens, l'hélicoptère voit son coût augmenter de façon sensible, concentrant des technologies, souvent de pointe, très spécifiques. Réduire sensiblement son coût est en contradiction avec une certaine course aux armements : mesures et contre-mesures électroniques, perfectionnements des missiles sol-air, mer-air et air-air, tentatives de dépassement des limites structurelles (vitesse des rotors notamment) par la recherche de nouveaux matériaux...

 

Louis François LEGRAND et Pierre ROUGIER, Aviation - Hélicoptères, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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12 mai 2016 4 12 /05 /mai /2016 07:28

     L'emploi de l'aéroplane comme engin de bombardement est envisagé dès le début de l'aviation. De toute manière, il est nettement plus facile d'envoyer des projectiles d'en haut plutôt que de s'efforcer de tirer sur une cible à l'air en mouvement. Cette "manoeuvre" de bombardement était déjà envisagée pour des ballons ou des mongolfères au XVIIIe siècle et même avant... La convention signée entre Clément ADER et le ministère de la Guerre en 1891 prévoit la mise au point d'un appareil capable d'emporter des bombes explosives ou incendiaires. Comme beaucoup pour de nouvelles armes (le fusil par exemple, la dynamite plus tard, et dans une illusion persistante, la bombe à poudre elle-même..., et aujourd'hui la bombe atomique), ADER souligne la puissance destructrice d'un tel moyen de combat et en déduit son caractère dissuasif. 

Avant même le commencement de la première guerre mondiale, différentes aéronautiques perçoivent les possibilités d'utilisation d'avions équipés de bombes. Les Américains mènent les premières expériences en ce sens et les Italiens sont les premiers à conduire des attaques réelles lors de la guerre contre les Turcs en Libye et en Cyrénaïque. Mais les progrès sont très lents, pour des raisons techniques : absence de viseurs adaptés, charge offensive réduite emportée par des appareils légers aux structures trop peu robustes, manque d'engins adaptés. Et même si on envisage un pilote et un servant à l'arrière, difficile de coordonner le vol avec le ciblage au sol d'objectifs... 

 Lorsque la guerre éclate, Allemands, Britanniques et Français lancent quelques raids en territoire ennemi ou sur les troupes en marche, utilisant des obus réformés et des fléchettes en acier. Mais les premières véritables structures du bombardement ne sont mises en place qu'en novembre 1914, avec la constitution d'un groupe spécifique au sein de l'aéronautique militaire française. Le débat essentiel qui agite les différents états-majors aériens des pays belligérants concerne l'emploi des moyens de bombardement sur le champ de bataille ou contre des objectifs situés en territoire adverse. La France choisit dans un premier temps de lancer des actions de représailles contre les cités allemandes (réponse aux bombardements terrestres, avec de gros canons, type Grosse Bertha) en utilisant de puissantes formations dont la protection est assurée par les tirs de mitrailleuses montées sur les appareils. Mais l'accroissement des défenses antiaériennes ennemies et l'action des intercepteurs coûtent de telles pertes aux bombardiers français qu'il faut renoncer à des actions en plein jour pour se convertir aux attaques de nuit. Les problèmes techniques inhérents à ce nouveau type de mission sont nombreux : balisage des terrains, projecteurs d'atterrissage, méthodes de navigation à définir. Tandis que les Français renoncent en 1916 aux raids importants stratégiques pour reporter le bombardement sur le champ de bataille, les Britanniques et les Allemands concentrent leurs efforts sur les villes ennemies. A la fin de 1915 et en 1916, l'Allemagne engage ses dirigeables Zeppelin sur la Grande Bretagne mais y renonce en raison de lourdes pertes. L'industrie allemande ayant produit un effort remarquable pour la mise au point de bombardiers lourds à long rayon d'action, l'aviation impériale peut attaquer Londre et certaines cités britanniques de jour puis de nuit en 1916 et en 1917. Ces raids provoquent un tel mouvement de colère dans l'opinion anglaise qu'ils sont à l'origine de la création d'un ministère de l'Air centralisant tous les services aéronautiques, puis de la formation de la Royal Air Force indépendante. Très loin d'avoir l'impact démoralisant, ces bombardements renforcent au contraire la détermination des populations visées et de leur gouvernement, comme le feront très longtemps les initiatives de ce genre dans plusieurs guerres, ceci allant à l'encontre des résultats promis par bien des théoriciens de l'arme aérienne. Il n'y a pas d'automatisme entre d'énormes destructions causées (cela se vérifie même sur terre et sur mer) - et les bombardements en termes de villes détruites sont effectivement matériellement et mortellement efficaces - et l'attitude militaire et politique des ennemis touchés. Une étude approfondie  et longitudinale mériterait sans doute de vérifier... l'inverse!

Cela n'empêche par les états-majors de persister dans la même idée (sans doute faut-il voir aussi l'expression de nombreux intérêts industriels, mais aussi d'un désir de vengeance pure qui anime certains esprits du simple soldat au chef des armées...). Les Britanniques, symétriquement aux Allemands, sont eux-mêmes de fervents adeptes du bombardement stratégique démoralisant. Cette doctrine se concrétise par la constitution, en mai 1918, de l'Independant Force, dont la mission essentielle est de détruire les objectifs industriels situés dans les villes allemandes et de frapper dans le même temps le moral des ennemis. Hugh TRENCHARD, à la tête du clan au sein de l'armée britannique suivant cette doctrine, tente d'entrainer les alliés Italiens et Français dans la même logique, mais échoue devant le refus français. Le général DUVAL, créateur de la division aérienne, est en effet opposé à l'emploi des bombardiers dans des actions à caractère stratégique. Il préfère une force de bombardiers capables d'intervenir dans la bataille terrestre. Les avions de bombardement français participent ainsi, le plus souvent avec succès, à l'arrêt des grandes offensives allemandes sur le front occidental en 1918, tout comme ils coopèrent au succès des attaques alliées.

     A la fin de la Grande Guerre, l'aviation de combardement a accompli de grands progrès. Aux machines de 1914 capables d'emporter quelques engins explosifs ont succédé des appareils pouvant mettre en oeuvre des centaines de kilogrammes de bombes à haute puissance et dotés d'équipements adaptés. En dépit de certaines théories outrancières - tendant à valoriser de manière dantesque l'arme aérienne et le bombardement stratégique, peu de bombardements ont été réalisés dans ce sens, les états-majors tant allemand qui britannique redoutant un cycle de représailles incontrôlables.

Entre les deux-guerres, assimilée par l'opinion publique à des opérations contre les populations civile, l'aviation de combardement constitue la cible privilégiée des milieux pacifistes. La crainte de l'apocalypse liée à une éventuelle guerre aérochimique conduit les principaux gouvernements à bannir l'utilisation de gaz dans la guerre aérienne. Les théories développés par le général italien DOUHET et le général américain MITCHELL ne font que renforcer les "préjugés" contre cette spécialité. Fondées sur la certitude que la guerre ne peut plus être gagnée par les armées terrestres, bloquées par des fronts infranchissables, ces doctrines se proposent la destruction pure et simple des ressources vives de l'adversaire pour remporter la décision : centres urbains et industriels, moyens de transport, ressources agricoles, mais aussi moral de la population. Malgré l'hostilité de l'opinion publique et même de certains états-majors militaires (même au-delà de la traditionnelle lutte entre les trois armes), ces idées ont d'importantes répercussions dans les milieux militaires aéronautiques, notamment en Grande Bretagne, aux Etats-Unis et en Italie.

   Selon les Etats concernés, l'essor de l'aviation de bombardement prend une ampleur inégale. D'abord menacé dans son existence à l'époque de la conférence du désarmement (1932), cette spécialité est sacrifié en France pour des raisons budgétaires, au point qu'en 1939, l'armée de l'air ne dispose que d'une vingtaine de bombardiers modernes. En revanche, les aviations militaires britanniques et américaines se dotent d'une importante force de bombardiers lourds. L'Allemagne néglige le bombardement stratégique au profit du bombardement moyen tactique et du bombardement en piqué. Cette déficience coûte en partie au IIIe Reich son échec pendant la bataille d'Angleterre. Par contre, les Britanniques puis les Américains utilisent leurs bombardiers à long rayon d'action pour tenter d'abattre la puissance économique et militaire allemande.    

       Pendant plusieurs années, l'aviation stratégique constitue un des principaux moyens dont disposent les Alliés pour luttre contre l'adversaire. Dès 1937, les Britanniques envisagent d'attaquer l'Allemagne par la voie des airs. Mais l'outil de cette politique, le Bomber Command, est long à se forger. Outre la recherche d'appareils adaptés (Lancaster, Halifax, Stirling), la RAF est confrontée à d'importants problèmes techniques : moyens de radionavigation, brouillage des dispositifs de détection ennemis. D'autre part, dès le début de l'offensive aérienne contre l'Allemagne, les Britanniques doivent résoudre d'importants problèmes de doctrine d'emploi. L'analyse des résultats des bombardements montrent leur dramatique manque de précision. De plus, les pertes enregistrées de jour sont si élevées - cela avait déjà été constaté durant la première guerre mondiale - que les responsables de la RAF décident de se limiter à des raids nocturnes au détriment de la précision, encore... A partir de la fin de l'année 1941, le Bomber Command s'oriente vers des actions de bombardement de zone (toujours cette technique d'arrosage, de larges secteurs sont pris pour cibles). Les actions dirigées contre les grandes villes n'ont plus qu'un seul but : briser le moral de la population civile. les bombardements de Hambourg (juillet 1943), les attaques sur Berlin tout au long du conflit, le raid sur Dresde (février 1945), loin d'être des erreurs, sont la traduction de cette volonté politique.

   La doctrine américaine est sensiblement différente. Les responsables de l'US Army Air Force entendent en effet engager leurs bombardiers de jour dans des attaques de précision contre des objectifs militaires. Mais dans la pratique, ils sont entrainés, à l'instar des Britanniques, dans des bombardements de terreur. Si cette guerre des villes n'obtient pas les résultats escomptés par les Alliés - la résistance allemande s'en trouve au contraire fortifiée -, les bombardiers anglo-américains se montrent efficaces contre les voies de communication et l'industrie des carburants, cela nettement car des indications très utiles sont fournies par les différentes résistances à l'occupation allemande dans les territoires occupés. C'est surtout dans la guerre contre les Japonais que les Américains, avec leur bombardiers B-29, en utilisant des bombes incendiaires, résussissent  à atteindre leurs objectifs. Soit détruire les grandes métropoles japonaises et à paralyser la plus grande partie de l'activité industrielle du pays.

  Le bilan global des bombardements avec divers types de bombes reste très mitigé, voire contre productif (eu égard du moral des populations). Même lorsque les objectifs sont strictement militaires, la précision des impacts laisse énormément à désirer. Ce manque de précision, avant les progrès électroniques et surtout l'apparition des missiles, une grande faille des différentes unités de bombardement.

 

   Les raids atomiques sur Hiroschima et Nagasaki bouleversent de manière radicale les conceptions du bombardement stratégique, ce qui n'empêche pas la doctrine d'emploi du bombardement massif (guerre du VietNam) d'être encore en vigueur. 

Vecteur unique de l'arme nucléaire à la fin de la seconde guerre mondiale, le bombardier s'impose comme l'arme suprême jusqu'à l'entrée en service des premiers missiles  balistiques intercontinentaux. Des commandements spécifiques au bombardement nucléaire sont mis en place dans les principales forces aériennes : Strategic Air Command aux Etats-Unis (1946), aviation à long rayon d'action en Union Soviétique, commandement des forces aériennes stratégiques en France, Strike Command en Grande-Bretagne. A partir du milieu des années cinquante, l'apparition des missiles intercontinentaux semble compromettre durablement l'avenir du bombardier stratégique. Mais les états-majors réalisent rapidement que ce dernier, du fait même de sa souplesse d'emploi, représente un élément indispensable de la triade stratégique. Passant du vol à haute altitude à l'attaque de pénétration à basse altitude, grâce à l'utilisation de systèmes de contre-mesures électroniques et de brouillage très sophistiqués, le bombardier peut mettre aujourd'hui en oeuvre des missiles de croisière ou des missiles à courte portée qui lui permettent de détruire son objectif sans être contraint de le survoler à distance de sécurité. Par ailleurs, la multiplication des conflits périphériques, n'impliquant pas l'utilisation de l'arme nucléaire, conduit les responsables de l'arme aérienne à ne pas privilégier le seul bombardier nucléaire. 

   Se poursuivent en conséquence encore la recherche-développement et la construction de divers bombardiers. Avec des caractéristiques techniques de plus en plus difficiles à tenir, compte-tenu des obstacles dressés au sol ou par liaison satellite par les système de détection et d'interception ennemis. Ces caractéristiques restent :

- une grande autonomie ;

- une bonne capacité d'emport de charge ;

- un bon système de guidage (navigation/bombardement) ;

- de bons systèmes d'auto-défense.

Suivant l'évolution de la spécialisation en général des avions militaires, on classe ces bombardiers en différentes catégories, appelées sans doute encore à se diversifier - et devenant eux aussi de plus en plus coûteux : bombardier stratégique (pour des cibles stratégiques avec bombe atomique ou missile de croisière), bombardier-torpilleur (contre les navires et les sous-marins), bombardier en piqué (attaque au sol) de moins en moins prisé, avion d'attaque au sol (bombardier léger pour atteindre des cibles mobiles : chars, concentration de troupes...) chasseur-bombardier, avion multi-rôle capable d'attaquer des cibles terrestres et doté de capacité de combat aérien), le plus coûteux.

 

Antony BEEVOR, La seconde guerre mondiale, Calmann-Lévy, 2012. Patrick FACON et Arnaud TEYSSIER, Aviation militaire, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988.

 

ARMUS

    

 

 

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