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13 avril 2016 3 13 /04 /avril /2016 10:07

  On dit que le cheval est la plus noble conquête de l'homme, mais on a aussi longtemps sous-entendu, seulement si un noble le monte... A cause de son coût (même dans les terres agricoles, seuls les riches paysans pouveaient se permettre d'en avoir) qui inclut notamment l'existence d'écuries et de champs à proximité assez grands pour ces animaux (même pour les espèces les plus petites...), des qualités requises de dressage et de maintien en équilibre sur la monture (lequel exige également un... dressage de l'homme qui le monte...), l'utilisation des cheveaux pour la guerre demeure longtemps un apanage des unités les plus prestigieuses des armées. 

   Élément réservé (et très jalousement) des armées des civilisations nomades (pour lequel il est doublement précieux) et sédentaire, le cheval donne à la guerre une autre dimension. La cavalerie, surtout utilisée dans des reliefs de plaine, est l'arme de l'exploration lointaine, du choc, de la manoeuvre, de la conquête. "C'est à cheval, écrit Gilbert BODINIER, que les peuples guerriers et dynamiques (Germains, Huns, Mongols) asservissent d'autres peuples souvent plus civilisés qu'eux."

    Posséder (de manière privée ou octroyée à titre public) une monture et combattre à cheval constitue autant un art de la guerre qu'un instrument de prestige social. Et surtout chez les peuples où la cavalerie n'est pas un élément d'armement essentiel, faire partie de cette élite qui se réserve les chevaux de guerre ou de parade est de manière ostentatoire affiché jusque dans les allées et au sommet du pouvoir politique. Ainsi, la chevalerie désigne-telle autant ce qui donne aux chevaliers romains tout le prestige et le pouvoir politique possible qu'aux chevaliers du moyen Âge occidental le privilège de sauvegarder la paix féodale ou la reconquête des lieux saints. Autant la cavalerie est couplée aux autres armes sur les champs de bataille, autant la chevalerie constitue le fer de lance décisif dans les combats, et lorsqu'elle existe, les autres armes ne sont là qu'à titre d'auxilliaires (officiellement car elles peuvent s'avérer tout aussi artisanes de la victoire). 

  Plus tard, lorsque la chevalerie succombe sous les boutoirs de progrès techniques dans les armements (notamment l'artillerie à feu), lorsque la cavalerie cesse d'être réellement utile, les techniciens et ingénieurs de l'armement, les commandements politiques et militaires, tenteront de retrouver la mobilité qui les caractérisaient. Par les chars et véhicules blindés, ils s'efforcent de retrouver cette mobilité, avec de plus la puissance de feu des divers projectiles utilisés de tout temps depuis l'antiquité. 

  On a peine à s'imaginer aujourd'hui tout ce qu'implique toute cette cavalerie ou toute cette chevalerie : de grands prés pour l'entrainement, de grandes étables (surtout par grand froid), d'énormes quantités de fourrages et d'herbage (heureusement, les chevaux ne sont pas carnivores...), quantités de servants tout autour, une foule de services divers, sans oublier des services vétérinaires très recherchés. La seule analogie valable (et cela se complique encore lorsqu'on se met à utiliser les chevaux comme animaux de traits et de voyages, avec toute la charrerie militaire et civile que cela requiert) possible dans le monde moderne est l'automobile, avec tout son asservissement en sol (routes et parking), ses exigences en matière de voie de circulation, transformant les villes de lieux de vie en lieux de circulation), d'alimentation, de réparation...

 

      Dans l'Antiquité, deux mille ans av JC, les armées chinoises se composaient déjà de nombreux cavaliers montés. En Inde et en Assyrie, on distingue une cavalerie cuirassée et des formations légères. Leurs cavaliers combattent avec l'arc, le javelot, l'épée et la lance, ils portent un casque léger et un bouclier et parfois une cuirasse. Les Egyptiens qui ne disposent pas de cavalerie propre font appel à des mercenaires étrangers, comme les Hittites ils adoptent le char de combat qui porte des archers. Les cavaliers n'apparaissent apparemment chez les Perses qu'à l'époque de Cyrus, au VIe siècle av JC ; ils forment une armée redoutable constituée d'archers montés mais échouent contre les Grecs qui donnent leur préférence aux fantassins. 

Couplée à l'infanterie lourde, la cavalerie en Mésopotamie ancienne, sous forme de chars dotés de quatre roues pleines et d'une caisse importante sur laquelle se tiennent le cocher et un combattant équipé de javelines, constitue un ensemble de choc décisif. Mais les chars sont trop lourds pour des évolutions tactiques et servent surtout à poursuivre l'ennemi en déroute ou au transport de troupes. L'apparition au XVIIIe siècle d'un char beaucoup plus léger, plus rapide et plus maniable révolutionne la tactique. La cavalerie évolue par paire : un écuyer tient à la fois ses propre rênes et celles d'un archer monté. Au Ier Millénaire, la cavalerie se modifie davantage, jusqu'à mettre au premier plan le cavalier monté, armé d'un arc et d'une arme légère. il semble bien, dans les premiers temps, que la charrerie précède, au moins paur la Mésopotamie, la cavalerie proprement dite. 

En Egypte ancienne, l'armée du Nouvel Empire emprunte aux Hyksos (en employant d'ailleurs ces peuples là...) l'utilisation du char de guerre. La charrerie devient l'élément de décision dans la bataille et fait figure d'aristocratie de l'armée. D'ailleurs, il est intéressant de comparer l'augmentation du statut militaire de cette charrerie avec l'évolution de la composition politico-ethnique des maîtres de l'Egypte. 

Les Grecs, en dehors de la Thessalie et de certaines colonies, utilisent peu les formations de cavalerie, car le pays est peu propice à l'élevage du cheval. Leur cavalerie, de caractère aristocratique, n'est pas une arme de choc (c'est plutôt l'infanterie qui assume ce rôle). Les Macédoniens possèdent une phalange équestre dotée du glaive et de la lance, utilisée comme arme de rupture du camp adverse. 

L'étude de la place de la charrerie, donc de tout ce qui entoure les cheveaux, dans l'Empire mycénien, comme de son évolution donne des indications intéressantes sur les relations entre l'art militaire et le pouvoir politique.

"A la fin du second millénaire, relate Marcel DETIENNE, cet empire dispose d'une puissante charrerie placée sous le contrôle administratif du palais royal et, vraisemblablement sous le contrôle militaire du Rawaketa. S'il est vraisemblable que les hommes de char forment dans le corps social et dans l'organisation militaire de l'Etat mycénien un groupe privilégié, il est actuellement impossible à partir de la comptabilité palatiale, connue et analysée jusqu'à présent, de définir le caractère spécifique du statut social des "meneurs de char", impossible d'en connaitre les fondements économiques, impossible de préciser leurs relations avec les principaux "dignitaires" du régime". On ne peut que se fier aux récits homériques pour connaitre leur importance tactique, mais le vocabulaire employé de la charrerie est très pauvre comparativement à celui du cheval. Il semble bien qu'on ait presque perdu toute trace d'une véritable civilisation de la charrerie. Sans doute, avec les destructions qui accompagnent la chute de l'empire mycénien, avec la disparition d'un pouvoir centralisé, la charrerie disparait, ses techniques sont oubliées, les divers documents la concernant disparus. La fonction militaire du char régresse, même si c'est très utile, à la fonction de transport. Il joue le même rôle que le cheval : conduire le guerrier face à l'ennemi dans l'espace réservé au combat. Combattre à cheval est difficile : pas d'étrier, pas de selle.... Combattre à char comporte des difficultés techniques et s'apprend longuement. Mais pour notre auteur, "l'aspect technique dans ce cas renvoie très directement à autre chose : un certain type d'organisation politique..

Avec l'apparition de la formation hoplitique, poursuit-il, le char ne va plus jouer qu'un rôle secondaire. (...) Si sa fonction militaire devient dérisoire, sa valeur sociale ne fera que croître : l'entretien des cheveaux, la construction de la caisse, du timon, des roues, fabriquées non plus par les artisans du palais mycénien, mais par le démiurge du haut archaïsme, tout cela devait être très coûteux. C'est l'affaire de nobles pour lesquels le char est l'objet de prestige.(...)".

A Athènes, comme dans sans doute nombre de cités grecques au Ve siècle av JC, la cavalerie est marginale dans les amées, mais il y existe une élite peu nombreuse. Grâce à XÉNOPHON (Le commandement de cavalerie), nous sommes renseignés sur l'entrainement, la conduite et l'utilisation de la cavalerie par les Athéniens. Montées à cru sur de petits chevaux, les cavaliers sont chargés de mission de reconnaissance et d'observation ainsi que de harcèlements et de poursuites. Leur rôle dans la vie civile est important, notamment dans les parades et défilés (qui sont pris autrement au sérieux que dans le monde contemporain). A Sparte, se maintient également une cavalerie, mais se sont surtout les Béotiens, les Thessaliens et les Macédoniens qui possèdent la meilleure maitrise de cette arme. La cavalerie de certaines cités de Sicile, en particulier de Syracuse, est réputée. Dès le règne de Philippe II, l'armée macédonienne s'appuie sur une cavalerie entrainée et efficace. En utilisant la cavalerie comme arme de rupture, Alexandre de Macédoine emporte nombre de victoires en Grèce et en Asie. Il réussit une combinaison entre cavalerie, infanterie lourde et troupes légères que beaucoup de généraux romains lui envieront plus tard. Le rôle de la cavalerie diminue dans les armées des royaumes hellénistiques au profit de la phalange qui y joue un rôle déterminant.

Chez les Romains la cavalerie joue longtemps un rôle médiocre. Très savant dans l'usage de l'infanterie, les commandements de l'armée font appel aux cavaleries étrangères. Mais, dans l'Empire et dans l'Empire romain d'Occident, ils ne paviennent jamais à l'articuler avec leurs autres armes. En revanche dans l'Empire romain d'Orient, la cavalerie devient prépondérante. Les peuples qui envahissent et détruisent l'Empire romain, Germains, Huns, Sarrasins, combattent essentiellement à cheval, et une fois l'infanterie défoncée et les fortifications détruites, il n'y a plus de moyens de les combattre. 

Même si le rôle dans l'armée du cheval est réduit dans l'ensemble du monde romain tout au long de son histoire, les chevaliers romains forment l'ordre équestre dont la naissance se place aux origines mêmes de l'Etat romain. L'ordre équestre, formation d'abord militaire, est étroitement lié au système servien, qui sous la République organise le service militaire obligatoire dû par les citoyens et les répartit dans les unités de vote. le fondement du système réside dans la possession du patrimoine, éclaré et vérifié à chaque cens. En principe, les pauvres ou prolétaires sont dispensés de toute obligation militaire et donc du droit de vote dans l'assemblée du peuple en armes. Il ne leur était de toute façon pas possible d'entretenir les chevaux et les armements correspondants, et de plus, comme cet entretien était extrêmement onéreux, c'est l'Etat qui fournit le cheval. Les chevaliers ne peuvent remplir d'offices politiques qu'après leur service militaire (de 17 à 34 ans) et sont les aristocrates dont les revenus ne sont pas très différents de ceux des sénateurs. Mais ils subissent moins de contraintes dans le domaine de l'économie. Par exemple, ils sont moins soumis aux exigences de l'évergétisme (les dons obligatoires et réguliers aux entreprises publiques). Mais cela n'empêche pas, même si ce n'était pas une obligation morale ou sociale, leur intervention dans la sphère publique (finances, fermes publiques). Au fur et à mesure qu'on avance vers l'Empire, très lié à l'ordre sénatorial, nombre de chevaliers s'immiscent dans la vie politique pour assurer leurs intérêts. Alors que la plupart tentent d'intervenir pour garder l'équilibre politique entre optimates et populaires, la guerre civile les ruinant souvent. Mais même sous l'Empire, l'ordre équestre est le second ordre, seconde aristocratie romaine. Il forme le séminaire de l'ordre sénatorial qu'il peut renouveler. Bien entendu, tout affaiblissement du Sénat face à l'Empereur se traduit par une rétrogradation dans l'architecture politique de l'ordre équestre. Sous le coup des réformes entreprises sous DIOCLÉTIEN et sous CONSTANTIN, il disparait progressivement, avant l'ordre sénatorial, au cours du IV e siècle. On a là l 'exemple presque parfait d'une classe sociale dont l'utilité militaire devient pratiquement nulle mais dont le prestique originel reste intact et dans la durée beaucoup plus solide que celui des sénateurs. 

    Y-a-t-il un lien entre ces chevaliers aristocratiques romains et les chevaliers du Moyen-Age solidement installé dans le paysage socio-militaro-politique de l'Occident chrétien? Ces chevaliers romains garants de la solidité et de l'unité d'un Empire serait-ils les "ancêtres", à cinq siècles de distance - du VIe siècle de la fin de cet vaste ensemble unifié au XIe siècle d'un ensemble féodal? Leurs valeurs diffèrent quelque peu, leur univers mental est tout autre, la société a changé profondément ses cadres institutionnels et idéologiques. De même, les liens entre les deux Empires se sont distendus politiquement, géopolitiquement et idéologiquement si fortement qu'il faudrait vraiment rechercher des filiations entre la cavalerie lourde byzantine et la chevalerie lourdement dotée de l'Occident chrétien... Mais, dans les deux cas, la classe des chevaliers est de noblesse, même si les serments de fidélité n'ont rien à voir. Mais lorsque les chevaliers romains ont perdu peu à peu leur pouvoirs politiques, l'ordre sénatorial restant seul vers la fin, auraient-ils accompagnés ce vaste mouvement de migration de la noblesse romaine vers les campagnes? Fuyant à la fois les problèmes urbains et les obligations militaires d'Etat, établissant lentement des domaines gigantesques centrés sur des activités agricoles et versant de plus en plus rarement impôt à Rome, domaines de plus en plus lointain du pouvoir central à tout point de vue, tout en se dotant de moyens de défense (à pied) contre les bandits et les barbares, ces chevaliers même s'ils perdent les mille et uns usages personnellement du cheval, auraient-ils fait le lien entre l'ancienne gloire et la nouvelle? Difficile à établir. Mais souvenons-nous qu'il n'y a pas de coupure franche entre l'Empire romain finissant et les divfférnts royaumes "barbares" qui se renforcent au fil des années. L'allégéance à Rome, et même le paiement d'un impôt jusque fort tard, comme la fourniture d'hommes (parfois de la familleà au service de l'Empire, le souvenir même de la puissance romaine - nonobstant la propagande d'un pouvoir religieux bien divisé lui-même quant à ses représentations de la Ville Eternelle - qui va jusqu'à l'élaboration de toute une représentation idéologique de l'Empire Romain Germanique.

 Par ailleurs, ce que l'on sait, c'est que l'ensemble des valeurs forgées dans le nouveau monde féodal, provient de la conjonction-fusion directe des deux systèmes politico-sociaux, qui vont donner naissance à de nouvelles morales et à de nouvelles façons de vivre (du quotidien à l'institutionnel) : l'un a son origine dans l'Antiquité greco-romaine, l'autre dans les pratiques initiatiques tribales des peuples de Germanie. Lorsque les Romains conquièrent les vastes étendues européennes, ils leur imposèrent l'organisation politique, économique et sociale dans lequel l'ordre équestre avait une place importante, et tout naturellement, les membres de cet ordre équestre se fondirent dans le paysage des grandes propriétés terriennes, par alliences matrimoniales souvent aux peuples conquis. Lorsqu'à leur tour, les peuplades germaniques, où les procédures initiatiques aux armes permettent la transmission d'une véritable civilisation du cheval, ils cotoyèrent facilement les chevaliers romains. Un phénomène intégratif entre equites romains et cavaliers germains se poursuit pendant plus d'un siècle, où se mélangent pratiques hippiques guerrières et rituels attachés aux différents peuples. Mais il y a loin des représentations "barbares" et de celles des romains, notamment sur la guerre. Le christianisme, avec sa problématique du Seigneur et des seigneurs, officiellement religion romaine, change les mentalités, dès le IVe siècle, mêlant rite initiatique guerrier et finalités renouvelées de la guerre. C'est surtout à travers l'étude des différentes procédures initiatiques chez les Romains et chez les "Barbares" qu'on a jusqu'ici construit la connaissance d'une possible transmission de savoirs techniques et d'une transformation des finalités de la chevalerie. Il faut noter qu'en cours de route, par le choix de coeur, de corps et d'esprit pour la carrière des armes, la chevalerie médiévale est aussi illetrée, ce qui forme un constraste évident avec les chevaliers romains, nobles très instruits.

  C'est pourquoi la chevalerie du Moyen-Age présente un visage dans lequel ne peut se reconnaitre la chevalerie de l'Empire romain... Rien de commun non plus entre l'esprit de corps à son ordre et ses liens avec d'autres, la discipline qui caractérise le chevalier romain et l'esprit individualiste, centré sur le salut de son âme personnelle, incapable de discipline dans les combats, où seuls comptent la bravoure et la vaillance...

Chez les Francs, la cavalerie joue un rôle prépondérant, comme pour les autres peuples venant de l'Est. Seuls les riches peuvent entretenir un cheval et les Carolingiens leur font obligation de servir. A cette époque, la cavalerie, qui s'alourdit, se montre incapable de s'opposer aux incursions des Normands et des Hongrois mais les chefs francs cherchent la parade en à la fois transformant la cavalerie en cavalerie cuirassée et en renforçant les fortifications des villes.

Toute l'organisation militaire repose alors sur le chevalier et la société féodale. A chaque mobiisation, le seigneur fait appel à ses vassaux qui forment avec son chevalier une Lance qui regroupe également tous les servants. A côté de la chevalerie apparait une sergenterie, plus légèrement montée et moins coûteuse qui se recrute parmi les roturiers. Les Lances sont groupées en bannières et celles-ci en batailles fortes au moins d'une centaine de chevaliers.  

     Entre le XIe et le XIVe siècle, la chevalerie se perfectionne et joue un rôle fondamental. Des trois Ordres, il est le seul à faire la guerre, et ce privilège, renforcé dans le fait qu'il ne peut y avoir de guerre qu'à cheval, fait que le nombre des combattants se réduit considérablement. Dans les batailles rangées, des chevaliers, alignés sur quelques rangs d'épaisseur et groupés en unités tactiques appelées batailles, échelles, conrois... s'affrontent au corps à corps (les armes de jet sont de plus  normalement prohibées, mais cela ne dure qu'un temps...) ou chargent lance en avant. Pour des raisons techniques (dues au relief ou à la... fatigue des chevaux!), ils peuvent mettre pied à terre. le plus souvent confrontés à d'autres chevaliers, ils le sont aussi à ds troupes légères à cheval, à des gens de trait (archers, arbalétriers), à des gens de pied munis d'armes de hast. Notons que les chevaliers ne sont jamais seuls, avant, pendant et après la bataille. Avant, toute une foule de servants s'affairent, de la nourriture et du soin des chevaux à l'équipement sur place du chevalier, et ils deviennent de plus en plus nombreux au fur et à mesure que les carapaces des chevaux et des chevaliers s'alourdissent. Pendant, d'autres types de combattants marchent à leurs côtés, à des moments variables de la bataille, des éclaireurs discrets aux donneurs de signaux pour la manoeuvre, des coupeurs de gorge pour achever les ennemis tombés de leur monture aux divers  soldats chargés de mettre hors d'état de nuire leurs collègues adverses. Après, lorsqu'il faut regrouper les chevaux pris à l'ennemi ou de leurs maîtres morts, dépouiller les cadavres des ennemis tombés (récupérer leurs armes, mais pas seulement...), lorsqu'il faut s'occuper des chevaliers épuisés ou/blessés... Avec de telles armées, aux XII-XIIIe siècles, peu d'Etat, et s'il le peut, il est considérer comme un Etat puissant, est capable de mettre d'un coup en campagne plus de 2 000 ou 3 000 chevaliers à la fois. C'est pourquoi d'ailleurs, et c'est peu évoqué, l'objectif d'une armée de chevalier est double : vaincre et faire le plus de nobles possible prisonniers, autant d'otages qui permettront d'effectuer des échanges avec des ennemis, généralement sous forme de rançons monétaires. Afin de pouvoir financer la campagne militaire... et d'en préparer d'autres. 

La chevalerie implique des obligations coûteuses, surtout à la guerre, et en temps de paix, un train de vie dispendieux. Comme d'autre part, au XIIIe siècle, les transformations du concept de noblesse rendent la chevalerie moins indispensable, il arrive un moment, lentement, où un très grand nombre de cavaliers, et la majorité au XIVe siècle, ne sont plus que des sergents montés, des écuyers, des hommes d'armes. Le recul de la chevalerie, dont on dit souvent qu'il est dû à son incapacité à faire face à de multiples innovations militaires (notamment la généralisation des arbalètes), est aussi le résultat d'une évolution socio-culturelle majeure. L'idéal chevaleresque n'existe alors déjà plus que chez les Hospitaliers, les ordres de l'Espagne et du Portugal, des ordres à la fois religieux et militaires, descendants de toute une chevalerie qui se perdit plus tôt sur les champs de bataille du Moyen-Orient. Les croisades, en une sorte de boomerang dévastateur, décime cette chevalerie, faisant des Etats féodaux des proies de plus en plus faciles pour des royaumes recourant surtout à une infanterie renouvelée.

    C'est, sur le plan militaire, durant la guerre de Cent ans que le chevalier, bon guerrier mais mauvais soldat, est défait par l'infanterie. Dans leurs efforts pour constituer des armées nationales, les différents rois offrent des soldes et tentent de constituer un ensemble armé permanent, avec des compositions changeantes : en 1494, la cavalerie constitue encore les deux tiers de l'armée de Charles VIII, trente ans plus tard elle ne formait plus que le dixième de celle de françois Ier.

Dans ce grand mouvement technique et tactique qui donne à l'infanterie - et aux archers - une place grandissante, la cavalerie elle-même se diversifie, et au XVIe siècle, les cavaliers se dotent d'armes à feu. Devenues plus légères, les cavaleries se constituent d'arquebusiers, de carabins et de pistoliers. Ces cavaliers pratiquent le combat de la caracole. Disposés en escadrons, à l'exemple des reitres allemands, les cavaliers des premiers rangs déchargent à tour de rôle leur arme sur leur adversaire puis viennent se placer au dernier rang pour recharger. Ce n'est que lorsque les rangs de l'adversaire sont suffisamment éclaircis qu'ils chargent à l'épée. Alors que l'efficacité de cette manière qui fait ralentir le rythme de la bataille n'est pas évidente, la cavalerie continue d'utiliser l'arme à feu jusqu'au XVIIIe siècle. La cavalerie prussienne proprement dite est disposée en première ligne et charge en muraille, en seconde ligne les dragons se tiennent prêts à attaquer, les hussards en troisième ligne protègent les deux premières et prennent part à la poursuite. En France, on suit cette façon de faire avec retard et une certaine incohérence, ayant tendance à mélanger les hommes durant l'engagement. Jusqu'au début du XIXe siècle, la cavalerie, tant dans les guerres napoléoniennes que durant la guerre de Sécession américaine, garde une place importante dans la tactique, malgré l'accroissement de la puissance de feu de l'artillerie et de l'infanterie qui rend problématique les charges. Aux Etats-Unis, la cavalerie, tenant compte des leçons de la guerre de Sécession, se transforme en infanterie portée. Elle est aussi utilisée avec profit pour l'exploitation et l'exécution de raids en profondeur ayant pour objet de détruite les voies de communication (voies ferrées notamment) de l'adversaire. En 1870, durant la guerre contre les Allemands, le commandement fraçais ne tient pas compte de l'enseignement américain (sans doute par mépris des "anciennes colonies") et perd beaucoup de troupes montées dans ses assaut contre la cavalerie adverse. Les Allemands de leur côté, commettent les mêmes erreurs, menant les dernières charges de cavalerie de l'histoire, du moins dans la partie Ouest de l'Europe. Car, la Pologne et d'autres pays lancent encore des cavaleries contre les Allemands durant la première guerre mondiale et même la seconde... C'est également le cas des Russes et même des Soviétiques... Laquelle tente la massification : le maréchal Joukov remporte quand même quelques succès en combinant infanterie, chars et grandes unités de cavalerie, tandis que sur ce front russe, les Allemands remettent sur pied des corps de cavalerie pour lutter contre les partisans et effectuer des missions de reconnaissance et des raids en profondeur, avec des pertes importantes.

    Par conservatisme social et perpétuation des "traditiones militairs", tout un ensemble de commandements militaires ne tient pas compte des expériences passées sur le terrain et continue d'utiliser une cavalerie plus ou moins nombreuse. Mais, les corps de cavalerie disparaissent progressivement à partir de 1945 (sauf pour la parade), une des raisons étant, outre une efficacité de moins en moins démontrée sur le terrain, l'hécatombe des montures elles-mêmes sous le feu meurtrier des canons et des chars. Peu d'études, soit dit en passant, se penchent sur le sort des montures durant une guerre et le les pertes subies par les chevaux. 

   "Si, écrit G BODINIER, le cavalier est gratifié de nombreux défauts, on lui reconnait aussi des qualités certaines, liées et nécessaires aux missions de son arme : l'esprit offensif, l'audace, l'initiative, un jugement rapide, l'exécution immédiate. C'est l'ensemble de ses qualités et de ses défauts qui constituts "lesprit cavalier". Le cavalier a toujours bénéficié d'un grand prestige. On le représente (notamment dans la littérature et au cinéma) volontiers comme un grand sabreur et un grand séducteur, dont la vie mondaine est intense, semant l'argent sans compter, méprisant les valeurs bourgeoises. (...)."

  L'histoire de la cavalerie est plus vastes que les lignes qui précèdent le montre : des regards sur le rôle de la cavalerie byzantine, pièce maitresse de la résistance aux Musulmans... et aux Croisés, de celle des amérindiens comme de celle des différentes armées coloniales montrent les entrecroisements des considérations militaires et celles qui relèvent plus de l'idéologie, du prestige social, et aussi le poids de toute une organisation socio-économique reposant sur l'exploitation du cheval.

  Sur le plan strictement tactico-militaire, le char concentre des qualités importantes : alors que les autorités militaires de toutes les époques sont obligées de choisir entre la capacité de choc (avec une carapace de plus en plus imposante), la mobilité et la puissance de feu de la cavalerie, le char alimenté à au carburant pétrolier concentre à la fois les bénéfices d'une cuirasse (qui protège ses servants et les autres armes), de la puissance de feu et de la mobilité.

 

Gilbert BODINIER, Cavalerie ; Philippe CONTAMINE, Chevalerie, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. Dictionaire de l'Antiquité, PUF, 2005. Marcel DETIENNE, Remarques sur le char en Grèce, dans Sous la direction de Jean-pierre VERNANT, Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, EHESS, 1999.

 

 

 ARMUS

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12 avril 2016 2 12 /04 /avril /2016 13:12

  Il existe une différence entre des groupes militants qui se mettent à film des luttes - ce n'est ni leur vocation de faire du cinéma et ne le font qu'occasionnellement - et des réalisateurs permettant techniquement d'en faire, qui n'en font sans doute pas souvent, qui ne militent pas principalement mais font de la fabrication des métranges leur métier. Dans leur filmographie, les films militants peuvent prendre une plus ou moins grande place.

   Ainsi les groupes Medvedkine constituent une expérience sociale audiovisuelle menée par des réalisateurs et techniciens du cinéma militant avec des ouvriers de la région de Besançon et de Sochaux entre 1967 et 1974. Le nom des deux groupes a été choisi en hommage au travail du réalisateur soviétique Alexandre Ivanovitch MEDVEDKINE (1900-1989).

Ce dernier est l'inventeur du ciné-train, un véritable train aménagé pour la réalisation de court-métrage. ce film travers toute l'Union Soviétique en 1932 afin d'y filmer la population laborieuse des villes et des campagnes. Les films sont tournés et montés immédiatement pour les projeter à la population dès le lendemain. Cette expérience lui donne l'idée de son film Le bonheur (1934), petite comédie paysanne. Il réalise ensuite plusieurs films de fiction dont Un printemps mouvementé (1956), considéré somme un échec par la critique. Après cela, Alexandre MEDVEDKINE se détourne du cinéma de fiction pour ne plus faire que des documentaires de propagande, pour lesquels il reçoit de nombreux prix dans son pays. Ses documentaires de campagne tournés dans les années 1920 ont une influence énorme sur le cinéma indépendant des années 1960 dans le monde : des groupes Medvedkine sont créés dans beaucoup de pays d'Europe occidentale, d'Afrique et d'Amérique Latine.

      Beaucoup de cinéastes s'inspirent de ses travaux. Ainsi Chris MARKER, qui, à la demande des ouvriers de Besançon en grève, met à leur disposition en 1967 son savoir et son expérience, pour développer l'animation culturelle autour des luttes. Cinéaste expérimental, il filme de l'intérieur la grève des Rhhodiaceta en faisant participer les ouvriers eux-mêmes à la mise en scène et à la fabrication du film. A bientôt, j'espère sort en salle un an plus tard et cette expérience suscite beaucoup de vocations dans la fabrication de films militants par des militants. Plusieurs films sortent ensuite jusqu'en 1971. 

Un autre groupe se forme à Sochaux où il aide également un groupe informel formé autour de Pol CÉBE et de Bruno MUEL. Beaucoup plus sous l'influence de la dynamique de Mai 68, les militants tournent et produisent Sochaux, le 11 juin 1968, ainsi que plusieurs autres à la suite jusqu'en 1975. 

     La volonté de maitriser la distribution de ces films, la grande majorité des courts métrages, conduisent plusieurs d'entre les particaipants de cette expérience, avec l'aide encore de Chris MARKER, à former une société de distribution qui existe toujours, Iskra. On retrouve dans beaucoup d'endroits dans le monde, de la part des groupes militants faisant des films militants , la volonté d'assurer la distribution de leurs oeuvres, de maitriser - avec une analyse théorique (souvent anticapitaliste) à la clé ou pas - de bout en bout toute la chaîne du film : fabrication avec des moyens artisanaux, contrôle du montage, assurance de distribution... le tout dans une ambiance plus ou moins festive, où la rentabilité est le tout dernier de leurs soucis. Pour Iskra, l'activité de cette coopérative doit beaucoup au travail de plusieurs cinéastes, dont certains travaillent pour d'autres types de films par ailleurs, et surtout à celle qui en fut la cheville ouvrière, même au moment les plus sombres : Inger SERVOLIN. Au départ; il n'y avait qu'un groupe d'amis, ensuite il y eut Slon (1968-1973), puis Iskra (à la fin de 1973), et puis toujours Iskra (qui redémarre en 1985), comme le raconte Guy GAUTHIER : "Les anciens films sont en dépôt et circulent encore, de nouveaux s'y ajoutent chaque année, enregistrant les tendance d'un increvable cinéma militant, fidèle reflet des problèmes du jour. reflet aussi des moments de faveur ou d'indifférence qui rythment de façon pas toujours explicable l'histoire en dents de scie du militantisme cinématographique (surtout à gauche et à l'extrême gauche, mais aussi sans étiquette précise, autre que celle de faire triompher une lutte ouvrière ou paysanne, environnementale, antinucléaire, antimilitariste, libertaire, précions-le nous-mêmes...). Iskra continue, avec Inger Servolin, toujours fidèle au poste, Viviane Aquilli, et quelques animateurs tout aussi fidèles."  Son catalogue de films, toujours disponibles, s'avère diversifié et dense. 

Cette volonté de maitrise du message politique et idéologique n'est pas simplement issu du caractére militant des films, ni du fait que souvent des combats idéologiques assez durs traversent parfois les groupes ou mouvement qui les fabriquent, mais aussi par le fait même que ce message est en opposition et avec les idées dominantes dans la société et avec une conception même de la production et de la diffusion des films. Alors que le système capitaliste a tendance à détruire des moyens de production et des façons de faire pour les remplacer par d'autres, ces militants exigent, au nom de la démocratie et souvent du peuple, le respect même de conditions de vie décentes des travailleurs, quel que soient leurs activités. Dotés d'un discours anti-capitaliste adapté aux circonstances (centrales nucléaires menaçant l'environnement et acroissant la concentration des pouvoirs ou extension de camps militaires au détriment des conditions de vie agricoles), ces militants défendent des conceptions politiques souvent bien précises et entendent faire acte d'une pédagogie elle-même souvent sujet à débats. Alors que dans le paysage audio-visuel, la demande de spectacle influe sur la production des films, que le distributeur guide le contenu des films et que l'attente de profit prime sur les qualités  et les intentions des scénarios, alors aussi que le cinéma est oeuvre collective dominée par une idéologie de consensus favorable au capitalisme, il s'agit de faire en sorte que le message offensif et précis reste, du début des scripts à la distribution, qu'il atteigne son objectif de mobilisation et non d'ansthésie ou de relaxation, que ce soit en direction d'autres militants, d'autres travailleurs ou du public le plus large. Il y a sur le fond une opposition entre la nature de ces films militants - c'est pourquoi parfois ils peuvent paraitre ennuyeux car ils requièrent beaucoup d'attention! - et celle des films de spectacle.

    Monique MARTINEAU indique les divers changements intervenus dans les motivations, la composition de groupes militants et les techniques de réalisation des films, lors du renouvau du cinéma militant lors dans années 2000. Il s'assigne toujours d'un "mission de contre-information, d'intervention et de mobiolisation" (HENNEBELLE) en faveur des plus démunis. participants à une utopie audiovisuelle, critiques de cinéma, universitaires chevronnés cotoient toujours de jeunes chercheurs, de nouveaux militants. Mais leurs orientations et domaines d'intervention ont changé. Après quelques âges d'or comme à l'époque du Front populaire, les révoltes de mai 68 et la vague de grèves marquent son réveil. Ensuite, dans les années 1980, marqué par la réhabilitation des entreprises et des entrepreneurs, seuls quelques obstinés poursuivent l'aventure. la décennie 1990 est plus favorable avec l'ouverture de la télévision et de certaines institutions à la réflexion sur le travail et les travailleurs. Certains cinéastes militants atteignent enfin le grand public avec les chaines nationales : Jean-Michel CARRÉ avec Femmes de Fleury. "Autour de l'année 1995, une nouvelle forme de mouvement social émerge et se partage en trois courants. Le premier occupe le devant de la scène en octobre-novembere, avec la grève des cheminots pour la défense de leur retraite et du service public. Au soulèvement des jeunes refusant en 1968 de devenir les chiens de garde d'une économie prospère succède celui d'adultes assurés de leur emploi, mais inquiets pour leurs vieux jours et soucieux de défendre les acquis sociaux de la Libération. Le deuxième courant, à travers une multitude d'associations, lutte aux côtés de tous les victimes de l'insécurité sociale, les "sans" (sans-papiers, sans logement, sans travail). Le troisième, né en France en 1998, combat certaines orientations de la mondialisation avec ATTAC (...). ce courant s'inscrit dans la dynamique internationale depuis 2001 par le forum social mondial de Porto Alegre au Brésil. En 2003 y émerge le désir de passer de l'antimondialisation à l'altermondialisation. 

Ce triple mouvement social adopte plus souvent un fonctionnement horizontal, en réseau, que la discipline verticale, chère aux partis léninistes. Les médias, notamment les télévisions, lui sont bien plus ouverts qu'avant 1981. Pourtant, en cas d'urgence (...), on revient à des tournages militants : cheminots en grève, chômeurs en marche, sans-papiers en lutte sont à nouveau devant et derrière les caméras."

    De multiples manifestations culturelles (cinémathèques, associations d'étudiants, festivals) permettent à de nombreux films de trouver un public plus large que celui des groupes militants eux-mêmes. Plus, à travers l'éclosion-explosion du marché documentaire, de nombreux cinéastes  sont à l'écoute d'un cinéma militant dont ils empruntent parfois la tonalité ou certains contenus de leurs discours. La double pression des difficultés économiques croissantes et la crise de l'environnement y sont pour beaucoup. Il s'agit pour certains cinéastes de communiquer, fût-ce à travers de belles images, leur prise de conscience.

    De la conservation des anciens films militants (conservation d'une mémoire éparse) à l'ouverture du marché documentaire, tout un champ d'activité mobilisent beaucoup d'acteurs. L'explosion de la video révolutionne d'un autre côté les modes de fabrication et les possibilités de diffusion (notamment via Internet) de nombreux films de toute sorte (de tout métrage et de toute... qualité!) permettent la diffusion d'idées - avec un langage (politique) bien plus adapté au grand public - qui jusque là resteraient confinées aux militants. Au déclin d'un militantisme politique, visible autant dans les partis traditionnels que dans les groupes les plus contestataires, répond une montée plus forte d'un autre militantisme, social, sociétal, environnemental, de consommateurs aussi... Si le discours apparait moins offensif et anticapitaliste, il pénètre, de manière thématique, dans l'ensemble de la population, lentement et preuves à l'appui des multiples nuisances sociales, politiques, environnemtales, pour une prise de conscience très large et très diffuse, relayée même par des fractions de l'opinion publique indifférentes ou hostiles à la remise en cause du système dans son ensemble.

 

Monique MARTINEAU, Cinéma militant : le retour!, dans Cinémaction, le cinéma militant reprend le travail, Corlet/Télérama, 2004. Guy GAUTHIER, de Slon à Iskra, Ibid. 

 

FILMUS

 

 

 

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11 avril 2016 1 11 /04 /avril /2016 09:25

  L'usage très ancien et important de l'archerie dans les armées s'avère souvent décisif dans les batailles. Pourtant, les traités de tactiques développent surtout les manoeuvres des fantassins ou des cavaliers, les écrits sur l'armement du soldat ou du guerrier mentionnent très peu les archers ou les arbalétriers. Au contraire des récits bien connus, d'auteur très étudiés, sur les batailles que l'on peu retrouver dans l'Antiquité ou le Moyen-Age, la majorité des stratégistes et des spécialistes en tactique ne donnent pas une place très importante à l'archerie. Si bien que c'est en creux qui l'on peut déduire cette importance. Si les boucliers sont fabriqués et utilisés ainsi, les rendant parfois mal conçus ou pas conçus du tout pour le corps à corps, si les soldats se placent souvent en blocs compacts, boucliers sur leur tête ou face à l'ennemi, si les agencements prévoient de parer aux projectiles de toutes natures, c'est bien pour éviter la pluie de flèches qui s'abat sur la troupe au début des engagements. Si les fortifications sont construites comme elles le sont, ce n'est pas seulement pour résister aux chocs des machines de combat, mais aussi pour prétéger les combattants de semblable pluie de flèches, tirées souvent depuis des tours mobiles des assiégeants. Tout est fait, dans les armées, pour préparer l'affrontement au corps à corps, pour le retarder, pour en faciliter le dénouement victorieux. Eclaircir les rangs de l'adversaire avant de l'affronter, tel a été, est et sera sans doute toujours l'objectif. Le tir de milliers de flèches comme le tir de centaines de coup de canons, comme l'envol de dizaines de missiles sont là pour ne pas donner seulement au corps-à-corps tout le poids du combat. Histoire aussi de garder une distance le plus longtemps possible d'avec l'adversaire tout en le détruisant le plus possible. Ce qui n'empêche pas l'utilisation de l'arc (plus que l'arbalète, car il faut nettement plus de temps pour replacer un carreau) dans les combats rapprochés, par un fantassin ou un cavalier.

   Si la littérature militaire est moins prolixe envers ces archers qu'envers ces fantassins alignés ou ces cavaliers, c'est moins parce que leur importance est faible que parce que les premiers sont mal considérés par la hiérarchie et par la soldatesque. La réputation de l'archer, comme de l'arbalétrier est celle d'une personne un peu lâche, ne voulant ou ne pouvant affronter son adversaire en face. Celle d'un maigre soldat qui d'une flèche peut tuer un roi ou un élément bien plus méritant à beaucoup de point de vue que lui. Dans l'armée romaine comme dans la troupe de la guerre de Cent ans, l'archer est méprisé, même si, devant leurs exploits victorieux dans maintes batailles, on a finalement, par expérience de plus en plus recours à lui. L'aspect moral de la guerre est détruit par sa présence. Si la chevalerie résistera longtemps au Moyen-Age, avec ces carapaces à n'en plus finir, c'est parce que dans la lutte entre la flèche et la cuirasse, cette dernière l'emportera souvent. Il faut attendre les flèches qui portent loin et forts et plus encore les carreaux des arbalètes pour qu'on renonce aux fantastiques armures recouvrant, parfois comme d'une seule pièce, monture et chevalier. Et in fine, la flèche, et plus tard le missile constitue l'arme  la plus redoutable et la plus décisive... Les perfectionnement des armes de jet individuels l'emportent sur tous les boucliers, et c'est devenu clair pour tous avec l'avènement d'armes à feu et de canons efficaces. Le retard de certaines armées à se doter d'archers ou/et d'arbalétriers, malgré de fortes déconvenues tient à la force des représentations morales et sociales des difféentes armes. Il est noble de combattre face à face à l'épée ou à la hâche ; il est lâche d'abattre un ennemi à distance. On peut même supputer, mais peu d'études fouillées existent sur ce sujet, qu'il existe de tout temps une tension conflictuelle entre la recherche pure et simple de l'efficacité sur le terrain et le statut rattaché aux différentes armes.

 

   Bernard SERGENT effectue une étude assez éclairante à ce dernier propos avec sa recherche anthropologique sur le statut de l'arc dans les différentes sociétés. P VIDAL-NAQUET et J Le GOFF n'ont fait que des remarques éparses à ce propos. "D'une part, en effet, Grèce ancienne et France médiévale s'accordent pour donner à l'arc un statut inférieur dans la hiérarchie des armes, qu'il soit réservé à une activité inférieure à la guerre, à savoir la chasse, ou qu'il soit mis entre les mains d'individus distincts de l'homme libre ou noble guerrier ; et d'autre part, ce faisant, elles s'opposent à l'Inde, dans laquelle l'arc est par excellence l'arme du guerrier qualifié. Autrement dit, l'arc comme signe change de sens selon les sociétés." L'auteur, à l'aide des textes historiques et mythologiques de ces peuples, met en évidence que tous les peuples indo-européens occidentaux (Celtes, Italiques, Germains) s'accordent avec elles sur le même sujet (il aurait pu ajouter les Romains à cette même enseigne), tandis que tous les peuples indo-européens orientaux s'accordent avec l'Inde. "La variation de signe coupe diamétralement le monde indo-européen.".

"Elle joue, dans l'un et l'autre cas, sur une série d'oppositions dichotomiques : jeunes/vieux, inférieurs/supérieurs, féminin/masculin, chasse/guerre, armes de jet/armes de main, guerrier à pied/guerrier monté..." .

Bernard SERGENT distingue aussi les sources "exoscopiques", fournies par des observateurs étrangers sur une société, et les sources "endoscopiques", fournies par une société sur elle-même. Les premières sont ambigües, et ne peuvent à elles seules être déterminantes dans la démonstration. Les secondes, par contre, consistant largement en mythes, révèlent d'emblée le système de valeur en vigueur dans telle ou telle culture.

Il y a bien une "opposition radicale entre les Indo-Européens de l'Est, pour qui l'arc est une arme noble, digne des grands guerriers, et ceux de l'Ouest, pour qui c'est une arme méprisable, reléguée aux marges de la société. Arme ici ambigüe toutefois, puisqu'à côté de son attribution aux niveaux les plus bas (esclaves, mauvais garçons, étrangers...), elle est aussi aux mains de certains rois et de certains dieux souverains. Sa puissance de mort - qui en fait, quant à sa vertu magique, l'homologue inversé de la femme, donneuse de vie - est celle du souverain sévère, lieur chez les Celtes, juriste chez les Germains, porteur de l'épidémie chez les Grecs. A deux exceptions près - les Baltes et Slaves à la "frontière" nord, les Hittites à la "frontière" sud - cette opposition coïncide avec celle entre les langues en satem et les langues en centum. (...)".

Cette opposition "n'a pas été toujours remarquée, malgré l'abondance des faits - et des silences (...). Cela tient (...) à deux causes.

L'une est que l'on n'a pas toujours pris garde à la notion même de valorisation, et à ce qu'elle implique. Il arrive qu'une société fasse un usage pour ainsi dire massif de l'archerie, et que pourtant son discours propre soit muet à ce sujet. On le soupçonnera pour l'Irlande du Nord du haut Moyen Age, on le sait pour une partie de l'histoire grecque. (...)."

 

   Une autre raison de la sous-estimation du rôle des archers résident dans la difficulté de trouver des preuves archéologiques sur leur rôle. En effet, les élements de leurs armes (arcs et flèches) sont constitués de matériaux périssables. Plus on avance loin dans le temps, moins on trouve de traces de leur présence, même ne ce qui concerne la chasse. S'il n'y avait pas les peintures dans les grottes de la préhistoire, les spécialistes ne feraient même pas d'investigation là-dessus. Ce n'est que lorsque les éléments de cette arme se trouvent emprisonnés dans des reliefs que l'on peut se rendre compte de son usage. On a retrouvé des traces des arcs et des flèches (surtout les pointes en silex) jusqu'à moins 25 000 ou 50 000 ans. 

Les armées de l'Antiquité font usage de l'arc avec abondance et doivent parfois à cette arme leur suprématie. Ainsi les armées de Mésopotamie utilisent l'arc dès 2370-2230 av JC. L'utilisation de l'arc, alors réservé à la chasse, représente une innovation importante dans les conquêtes de l'empire akkadien. Cette arme composite est faite de l'assemblage de pièces de bois de flexibilité  variable et renforcée de corne et de tendons ; l'adoption d'une poignée concave vient encore renforcer sa puissance de jet qui peut dépasser 400 m, permettant d'opérer de loin et de surprendre l'adversaire. L'apparition, aux XVIII-XVIIe siècles d'un char beaucoup plus léger, plus rapide et plus maniable révolutionne la stratégie. Dépourvu du haut tablier frontal sumérien, monté sur deux roues, placées plus en arrière, il est tiré par des chevaux. la cavalerie évolue par paires ; un écuyer tient à la fois ses propres rênes et celles d'un archer monté. L'infanterie est essentiellement composée d'archers et de frondeurs. Dans le temps, la cavalerie se modifie et le cavalier en arrive à évoluer seul, montant à cru son cheval, armé d'un arc et parfois d'une lance. Sans doute sous la pression de l'usage de l'arc dans les armées adverses, des armures apparaissent, ainsi que de hautes bottines lacées chez les fantassins. L'infanterie est composé depuis longtemps principalement d'archers, de frondeurs, de piquiers armés de pique légères, de javelots, avec leurs épées et leurs haches. 

Les armées de l'Egypte ancienne ont longtemps été formée principalement de fantassins, chacun protégé par un grand bouclier de cuir, armés de massues, bâtons de jet, haches et lances, mais déjà d'arc à flèches à pointe de silex, remplacé très progressivement par du cuivre et du bronze... L'armée du nouvel Empire emprunte aux Hyksos l'utilisation du char de guerre : entraîné par deux chevaux, il est monté par un conducteur et un combattant armé d'un arc et de javelots. La charrerie, constituée en escadrons de 50 chards, devient l'élément de décision de la bataille et fait figure d'aristocratie de l'armée. Plus tard, malgré l'apparition de nouvelles armes comme le glaive courbe et la longue épée des Shardanes, l'armement - arcs, javelots, dagues, reste inchangé, même si la tactique évolue en faisant jouer beaucoup plus de combattants à la fois, des divisions regroupant de grandes unités tactiques autonomes de 5 000 à 6 000 hommes, groupant infanterie, charrerie et services (Ramsès II).

En Grèce de l'époque mycénienne (XVI-XIIIe siècle), les guerrières utilisaient sourtout au combat de longues rapières en bronze, armes d'estoc, protégés par casque et grand bouclier. L'apparition de l'armement hoplitique ne laisse guère une grande place à l'archerie, même si la forme des boucliers laisse soupçonner que les armées grecques aient eu affaire à des archers ennemis. Les troupes légères apparaissent dès l'époque géométrique - archers et frondeurs en grand nombre. L'armement macédonien reprend surtout en l'améliorant l'hoplite grec (phalange macédonienne).

Les armées romaines ne méconnaissent pas la tactique de la préparation d'artillerie avant l'engagement du choc puis du corps à corps. D'autant qu'au fur et à mesure de leurs conquêtes, ils emprutent éléments d'armement, de tactique et même de stratégie aux peuples qu'ils rencontrent, engageant de plus en plus souvent (surtout sous l'Empire) des auxilliaires beaucoup utilisées pour leur habileté au jet de diverses armes, du javelot aux flèches. Surtout à partir du moment où de nombreuses armées ennemies se mettent à se battre "à la romaine", l'usage d'archers pour éclaircir les rangs se généralise. Cette préparation d'artillerie, notamment à l'aide de machines qui lancent des traits (javelots, flèches, dont certaines incendiaires, pierres, poutres), utilisées sur mer comme sur terre, pour soit couler des navires, soit pour détruire des murs lors des sièges. L'essentiel des batailles en rase campagne voit l'utilisation surtout des fantassins lourdement armés, des auxilliaires plus légèrement dotés et plus mobiles, et une cavalerie. le tout doit être très mobile, et une infanterie légère, notamment celle des archers et des frondeurs qui tuent de loin et qui sont dispersés devant l'armée, derrière elle ou sur les flancs. Une fois soigneusement mise en place, l'armée romaine commençait les hotilités par une préparation d'artillerie (catapultes, balistes) complétée au moment où les rangs de l'ennemi commencent à s'éclaircir et à se rapprocher par des archers et des frondeurs. 

Du bas Empire romain au Moyen-Age occidental, l'arc est employé diversement. Bien que les Francs et les divers Goths le connaissent, son utilisation ne se généralise pas avant la fin du VIIIe siècle. Les archers ne sont plus aussi prédominants à la guerre. Les archers étaient souvent les soldats les moins payés d'une armée ou étaient recrutés parmi les paysans. Sur le marché, l'arc est bien moins coûteux qu'une bonne armure et une bonne épée. Si on considère généralement que l'arc était rarement utilisé pour décider de l'issue d'une bataille, cela est dû à la nature des combats, faits surtout de corps à corps avec un nombre souvent limité de combattants. Toutefois, lors des invasions, les défenseurs utilisent l'arc ou l'arbalète pour tirer à plus ou moins longue distance avant que l'ennemi n'arrive aux remparts de la ville.

Ce n'est que lors de l'invasion de l'Angleterre par les Normands que les archers se multiplient dans les armées. pas seulement l'arc, mais surtout l'arbalète, capable de tirer plus loin et plus fort, jusqu'à entamer l'armure des cavaliers ou des fantassins. L'arbalète est si puissante, et peut se mettre entre toutes les mains (la mise en place du carreau se perfectionne et devient de plus en plus facile, de moins en moins lente...) qu'elle effraie la noblesse. Interdite par le Concile de Latran en 1139 par l'Eglise, elle n'est autorisé que contre les Infidèles. 

Durant la guerre de Cent ans, surtout les Anglais, les commandements des armées (et des grandes compagnies) ont appris à utiliser l'archerie comme élément de domination tactique, avec leurs arcs droits. Dans plusieurs batailles décisives, les archers défont les chevaliers. Au cours du XVe siècle, puis pendant la Renaissance, se développe en France et dans le reste de l'Europe, le tir à l'arc sous forme de jeu d'adresse. Dans sa réorganisation de l'armée, Charles VII crée les compagnies d'ordonnance, corps de cavalerie permanente. Chaue compagnie est composée de deux valets pou trois archers montés. Vers 1500, l'arrivée de l'arquebuse dans les armées provoque quelques lents changements (on verra des utilisations mixtes longtemps) et ce n'est qu'au XVIIIe siècle que le perfectionnement des armes à feu rend caduque les arcs de guerre.

  Ces armes à feu reprennent les fonctions de l'arc et des flèches : éclaircir les rangs des adversaires, semer l'effroi, désorganiser les divers éléments de l'ennemi, avec bien entendu plus d'efficacité meurtrière. Tout au long de l'histoire de son usage à la guerre, de multiples perfectionnements ont été apportés à ses divers composants = la corde, le repose-flèche, le Berger-button, l'accessoire qui sert d'amortisseur à la flèche lorsqu'elle est propulsée, le cliqueur qui permet de régler l'allonge du tir, le viseur, la visette, la stabilisation... De même les accessoires de l'archer sont devenus de plus en plus sophistiqué, lui assurant de plus en plus protection, agilité et rapidité et sûreté du tir... La flèche elle-même évolue, adaptée à l'arc ou plus courte à l'arbalète, adaptée également au type d'arc.

Dans ce domaine, le long arc anglais, évolution de l'ar gallois, est très puissant, d'environ 2 m de long. Apparaissant lors des guerres en Pays de Galles et en Ecosse, elle se révèle décisive pendant la plus grande partie de la guerre de Cent ans. De nombreuses solutions sont essayées par les Français, qui se refusent à adopter l'archerie comme élément important dans leurs armées : mise à pied des combattants montés, augmentation de la surface protégée par des plates dans les armures, protection des chevaux, neutralisation des archers. Avant de se résoudre, contre toutes les prévenances sociales et morales, à créer des compagnies d'ordonnance de francs-archers. Seule en fait l'artillerie de campagne met fin à la supréiorité de l'arc long anglais. 

 Mais seuls les plus fortunés pouvaient sans doute se procurer tous les avantages au fur et à mesure de leur apparition, et cela dans toutes les armées du monde, surtout lorsque l'homogénéisation de l'équipement du soldat n'est pas acquise (elle ne le sera pleinement qu'au XVIIe et surtout au XVIIIe siècle)... 

    

    L'arbalète n'est rien d'autre qu'un arc pour lequel le maintien en tension de la corde est assuré non plus par la force physique du tireur, mais par une pièce rigide, l'arbrier, organisée pour supporter la flèche, retenir la corde et la libérer au moment du tir au moyen d'un mécanisme simple. Quelque soit la position du tireur, il peut utiliseer l'arbalète dont la puissance peut être augmentée jusqu'à des niveaux compatible avec le percement des armurs ou l'abattage d'un cheval. Si les modèles apparus pendant la guerre de Cent ans sont de conception perfectionnée, l'arbalète est connue depuis l'Antiquité, et est encore plus utilisée en Asie qu'en Europe. Plus que l'arc, l'arbalète est l'objet de l'attention des pouvoirs successifs, car si avec l'arc comme avec l'épée, il faut un certain entrainement pour bien l'utiliser, avec l'arbalète, une arme relativement puissante peut être mise aux mains des... brigants, voleurs, assassins de toute sorte, petits soldats de petite extraction...et des opposants...

 

Bernard SERGENT, Arc, dans Mètis. Anthropologie des mondes grecs anciens, n°1, volume 6, 1991. Dictionnaire de l'Antiquité, Sous la direction de Jean LECLANT, PUF, 2005. Yan Le BOHEC, L'armée romaine, Editions A. et J. Picard, 2002. Jean-Pierre VERNANT, Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, EHESS, 1999. Philippe CONTAMINE, La guerre au moyen Age, PUF, 1999.

 

 

 

 

 

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10 avril 2016 7 10 /04 /avril /2016 08:40

  De son vrai nom David Abelevich KAUFMAN, le cinéaste soviétique d'avant-garde, d'abord rédacteur et monteur de films d'actualité, puis réalisateur de films documentairs et théoricien, déploie son oeuvre créatrice surtout à une période où la jeune Union Soviétique n'est pas entrée dans un système de censure et de mise en place d'un académisme officiel, le "réalisme socialiste". Il s'inscrit dans le mouvement de l'avant-garde cinématographique de la Russie des années 1920, influencé par le futurisme et le constructivisme. Il ne cesse d'expérimenter, s'opposant à des cinéastes comme Sergueï EISENSTEIN, Grigori TRAUBERG et Leonid TRAUBERG, qu'il accuse de faire du cinéma-spectacle, en raison de leur emploi de la fiction. Il se choisit le surnom de Dziga Vertov qui signifie littéralement la "Toupie qui tourne sans cesse". Responsable de plusieurs séries documentaires (1918 puis 1922, puis encore 1923 à 1925), il pose à travers de nombreux articles et son mouvement/manifeste du Cine-Oeil (1923), inspiré par ses propres découvertes à l'usage de la caméra, les bases d'un mouvement esthétique anti-bourgeois, nouveau et indépendant. Dont l'un des axes fondamentaux est l'abandon de toute trame romanesque ou narrative - qu'il perçoit comme un parasite empêchant la naissance d'un langage esthétique nouveau - au profit de l'utilisation d'images filmées dans la vie réelle.

Pour VERTOV, la caméra est un prolongement de l'oeil humain. Et pour l'expérimenter, il n'a besoin ni de scénario, ni de script, ni d'acteurs... Ce qu'elle enregistre doit être assemblé, monté, structuré pour créer un langage nouveau, supérieur à la vision linéaire que nous avons de la vie. Grâce à cet oeil mécanique qu'est l'objectif, nous pouvons voir mieux et plus loin qu'avec l'oeil humain nécessairement imparfait. 

Le Ciné-Oeil - qui prend la vie "sur le vif"- est en ce sens le contraire même du Ciné-Drame, qui repose sur la narration et les émotions, et que VERTOV qualifie d'Opium du peuple. "Nous proclamons, écrit-il, que les films que nous connaissons basés sur le romanesque, les films narratifs et théâtraux et tous les films de ce genre, sont comme de la lèpre". Cette théorie du Ciné-Oeil influence ensuite profondément un pan entier du cinéma européen, de Hans RICHTER à Jean VIGO, de Luis BUNUEL à Man RAY, de Joris IVENS à Henri STARK, même s'il n'appliqueront jamais à la lettre ses préceptes. 

  Son film le plus connu, L'homme à la caméra, film manifeste de 1929, précède de peu Enthousiasme, la Symphonie de Donbass (1930), l'un des premiers films soviétiques sonores, tous tournés en Ukraine. En 1934, il propose, pour commémorer le 10ème anniversaire de la mort de LÉNINE, Trois chants sur Lénine, mais déjà les théories de l'avant-garde cinématographique sont de moins en moins bienvenues dans les allées du pouvoir stalinien. Lequel recherche beaucoup plus des films réalistes qui célèbrent la réussite collectiviste, visibles et plus faciles à comprendre selon lui par le grand public. 

D'autres films sont réalisés de 1919 à 1954, moins connus et une bonne moitié non diffusées en Occident : Les jouets soviétiques (1924), Kino-Glaz (1924), Kino-Pravda (1925), La sixième partie du monde (1926), En avant, Soviet! (1926), La onzième année (1928), Trois héroïnes (1938)...

Entre 1942 et 1944, il se replie, avec toute l'industrie cinématographique, en Asie Centrale, à Alma Ata (Kazakhstan) où de nouveaux studios sont construits au début de la guerre. VERTOV se consacre alors plus à l'enseignement et à la théorie, tout en continuant de travailler sur des actualités cinématographiques et des documentaires au service du pouvoir. De 1944 à 1954, il continue de collaborer aux journaux d'actualités, titrées Novosti Dnia (les nouvelles du jour), soit 55 numéros en 10 ans.

   L'homme à la caméra, film muet de 1929, réalisé et monté (avec son épouse) par Dziga VERTOV, dont la photographie est due à son frère, d'une duré de 65 minutes concentre une grande partie de sa conception du cinéma. En effet, à l'écart d'une tonalité très propagandiste des différents documentaires, il filme, se film en train de filmer, avec pour seule bande-son une musique entrainante. Le film évoque d'abord la vie quotidienne du matin au soir d'une grande cité soviétique (tournage à Odessa mais aussi à Kiev et à Moscou) et célèbre en même temps le travail du cinéma. On voit dans l'oeuvre comment se construit le film, on découvre quelle place occupe le cinéma dans la société soviétique, sa réception même par le public. L'énonciation est tout sauf gommée ou masquée. Un plan montre par exemple la circulation croisée des multiples véhicules, tram et piétons et le plan suivant montre le cameraman en train de les filmer... Il y a ainsi réflexion du cinéma sur lui-même, sa place, ses fonctions comme ses techniques. Il s'agit de faire prendre conscience aux spectateurs des mécanismes du cinéma, de son pouvoir sur le réel. Le travail du cineaste est d'ailleurs présenté comme similaire à celui de tous les travailleurs/travailleuses évoqués dans le film : la main à la camera vaut la main à charrue ou à mouvement des tricoteuses et réciproquement. On comprend à la vision du film comment Charles CHAPLIN par exemple a pu être influencé dans la vision de la société industrielle. Presque tous les artifices du montage sont utilisés : ralenti, accéléré, fondu enchaîné, contraste, surimpression, superposition... donnant à l'image une forte musicalité (pour un film muet!). La bande sonore a été recomposée par la suite à partir des annéées 1980, suivant les indications de VERTOV lui-même.

 

    Influence contemporaine du travail de VERTOV, le groupe Dziga Vertov, à l'existence brève, de 1969 à 1973, est fondé par Jean-Luc GODARD et Jean-pierre GORIN. Son activité est fondée sur une lecture de l'opposition Sergueï EISENSTEIN/Dziga VERTOV, affirmée dans le film-manifeste Vent d'Est (1969). Mais le projet de léguer des textes théoriques n'est au bout du compte pas réalisé. En guise de théorie, composée de thèses et de démonstrations, le groupe conduit son activité en suivant des mots d'ordre, à la manière du militantisme maoïste dans lequel il s'inscrit. Il s'agit de mettre les moyens et usages de la politique au profit d'une pensée voire d'une refonte du cinéma. La maigre théorisation du groupe se réduit souvent à "Pour qui? Contre qui?" Le collectif n'entend pas être un groupe d'auteurs, mais davantages celui de militants ("révolutionnaires professionnels") qui se donnent pour tâche principale de se consacrer au cinéma. Il s'agit donc de faire des films politiques "politiquement". Le groupe veut inscrire sa critique du cinéma suivant la conjoncture et ne rejette pas systématiquement les films politiques à grand spectacle, tels que Z (COSTA-GAVRAS, 1969). Pour saisir ce que le groupe a voulu dire, il faut surtout regarder ses films. 

David FAROULT, Maitre de conférences en cinéma à l'Université de Paris Est Marne-la-Vallée, écrit que "la démarche du groupe Dziga Vertov, à la différence du cinéaste soviétique qu'ils prennent comme étendard et qui congédiat le film "joué", consiste à profiter des moyens qui peuvent être capités par le nom d'auteur de Godard pour réaliser collectivement des films militants qui soient utiles aux militants eux-mêmes. Ainsi, nourri de Brecht peut-être plus que de Vertov, le groupe ne souhaite pas offir aux militants le spectacle de luttes ou de grèves dèjà passées, mais plutôt de proposer une dialectique théorique à travers des films "tableaux noirs". "Il y a deux sortes de films militants : ce que nous appelons les films "tableaux noirs" et les films "internationale", celui qui équivaut à chanter l'Internationale dans une manif, l'autre qui démontre et permet à quelqu'un d'appliquer dans la réalité ce qu'il vient de voir, ou d'aller le récrire sur un autre tableau noir pour que d'autres puissent l'appliquer aussi". 

Le groupe Dziga Vertov excelle dans l'exercice dialectique au sein des films eux-mêmes. Dans tous leurs films, même si cela est plus perceptible dans Pravda (1969) que dans Luttes en Italie (1970), la construction en différentes parties est exhibée au spectateur, et le mouvement dialectique qui soutient dans chacune d'elle la négation critique de la précédente est exposé explicitement. Ainsi, le film change-t-il de statut au fil de son déroulement. Menant la critique de son propre commencement, de ses choix de représentation initiaux, il aboutit à se révéler in fine consciemment pour ce qu'il est : un film, objet artificiel. Et le spectateur se trouve par-là convoqué à s'extraire de sa condition, conçue comme une aliénation dans "l'impression de réalité" (l'illusion) produite par la représentation." D'où l'importance d'affirmer le primat de la production sur la diffusion, le refus des règles du marché.

"Au terme de plusieurs années d'activités, de recherches fécondes et critiques (l'humour parfois potache), irrigue volontiers les films, voire les envahit, comme dans Vladimir et Rosa (1971), la méthode du groupe tend à se renverser, et ce sont les moyens d'une pensée cinématopgraphique (adossée au montage en particulier) qui sont convoqués pour penser la politique, jusque dans les manifestations intimes (en quoi l'apport des féministes est largement pris en compte). Tout va bien et sa suite Lettre to Jane (1972), film signé nommément par Godard et Gorin, constitue sans doute l'aboutissement réussi qui laissera plus de traces ultérieures dans les travaux des deux cinéastes. Godard (par exemple dans La rapport Darty, co-réalisé avec Anne-Marie Mièville en 1989) et Gorin (notamment dans Poto et Cabengo, 1977), qui ont alors éprouvé et démonté la capacité d'un cinéma, tournage et montage, à des fins d'investigation "scientifique". 

     

 

Dziga VERTOV, L'homme à la caméra, Kino Eye/La vue à l'improviste, Enthousiasme - La Symphonie de Donbass et Trois chants sur Lénine, Kino/Pravda n°21, issus des copies de la Cinémathèque de Toulouse, coffret combo Bluray et DVD VOST avec livret de 32 pages, 279 minutes, Lobster Films, 2014.

Diziga VERTOV, Articles, journaux, projets, traductions et notes par Syloviane MOSSÉ et Andrée ROBEL, Union Générale d'Editions, 1972.

Frédérique DEVAUX, L'homme à la camera de Diziga Vertov, Bruxelles, Yellow now, 1990 (visible sur Youtube). Sous la direction de Jean-Jacques MARIMBERT, Analyse d'une oeuvre : l'homme à la caméra, 2009. Georges SADOUL, Dziga Vertov, préface de Jean ROUCH, Champ libre, 1971. 

David FAROULT, Groupe Dziga Vertov, dans Dictionnaire de la pensée du cinéma, PUF, 2012.

 

 

 

 

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9 avril 2016 6 09 /04 /avril /2016 13:02

L'épée et le bouclier fait partie d'une représentation du monde des armes et de la guerre qui est reprise bien après la disparition de ceux-ci comme armement habituel des soldats ou des guerriers. Munir une armée d'épées, c'est la doter de moyens d'attaque, la munir de bouclier c'est la permettre de se défendre. Aujourd'hui encore, si les épées du monde moderne sont encore plus métaphoriques, et s'appliqueraient plus à une société qu'à une armée qui doit avoir les moyens de l'offensive politique et économique, les boucliers sont encore promis à un bel avenir concret avec le déploiement de boucliers missiles anti-missiles.

      En fait, avec l'épée et le bouclier, pour se replacer dans le contexte de l'Antiquité et du Moyen-Age (en tout cas occidental), il faut adjoindre la lance (laquelle préfigure nettement plus que l'épée le moyen d'offensive d'une armée contemporaine, des balles aux missiles...). Ainsi existe depuis des millénaires un armement tripartite. Rencontré autant chez les combattants germaniques du haut Moyen-Age que chez les Celtes, les Germains, les Romains de l'Antiquité. On pourrait même penser d'abord le couteau pour le corps à corps, suivi de la lance pour le lancer à distance, le plus loin possible de l'adversaire, le bouclier pour parer aux nuées de lances ou au choc des soldats adverses, puis l'épée pour le corps-à-corps puisqu'il faut en passer par là, autant pour se défendre que pour attaquer. Les experts discutent comment s'agencent suivant les époques et les armées l'utilisation de la lance, du bouclier et de l'épée. Sans oublier le complément arc à flèches inspensable, tout cela dans une problématique entre soldats à pied et soldats à cheval... de combat au corps-à-corps et de combat masse contre masse...

    Il n'est pas sûr que les différentes classifications usuelles entre armes défensives et armes offensives soient très utiles pour comprendre les combats d'antan, tant les instruments utilisés pour les unes que pour les autres sont variées et interchangeables... Mais comme l'usage veut que l'on passe par là, on fait dans cet article un petit inventaire des instruments de combat, en écartant tout ce qui est de la chasse et de la collection ludique. A noter d'ailleurs que dans les premiers temps, la chasse et la guerre ne devait pas se mener avec des instruments bien différents...

     Daniel REICHEL, docteur de l'université de Neuchâtel, colonel EMG, directeur scientifique du Centre d'histoire et de Prospective militaires à Morgues, écrit qu'"on désigne traditionnellement par arme blanche l'épée, le sabre, le poignard enfin la pique, la hallebarde et la baönnette. On peut  y joindre les armes de jet comme le javelot et la lance, cette dernière devenant une arme de main.  (...) On peut admettre que l'arme blanche est l'un des principaux instruments du combat à corps à corps."

il évoque tour à tour, en remontant aux temps les plus anciens, à l'époque mésolithique, les poignards de silex et d'obsidienne, les premiers essais d'alliages de bronze de 5000 à 3000 de notre ère, les armes de bronze elles-mêmes, prédominantes du IIIe millénaire au début de la période romaine, à l'exception des Hittites qui commencent à manier le fer vers le milieu du IIe millénaire. Grâce à ce maniement, les Hittites conservent un temps la suprématie d'une partie de l'Asie Mineure. Les Grecs, qui en aveient connaissance, préféraient le bronze.

Les Romains généralisent l'usage du fer, en conservant pour l'essentiel la forme des armes helléniques. La diversité des dimensions des épées semble indiquer que les combattants gréco-romains tenaient compte de la taille des combattants pour les équiper "sur mesure". L'entrainement au combat singulier de l'hoplite grec, puis du légionnaire romain, prend une grande place. 

Les légionnaires romains emloient le glaive, qui se porte du côté droit comme avant lui l'épée gauloise ou ibérique. Le glaive du haut Empire est directement inspiré de l'épée hispanique avec une lame qui peut atteindre 60 cm. Par la suite, la pointe se raccourcit et ses tranchants, jusqu'alors courbés en deux points (une courbure rentrante et une corbure sortante, lame de type "pistilliforme"), deviennent droits (type "Pompéi"). Le glaive du légionnaire est sans doute l'arme qui contribue le plus à la supériorité militaire romaine des premiers siècles de notre ère, notamment en raison de sa capacité à être utilisé de taille et d'estoc. Parallèlement, la cavalerie romaine, souvent composée des troupes auxiliaires celtes ou germains, emploie un type d'épée longue. A cause de sa relative complexité (de la poignée jusqu'à la pointe), l'épée est une arme dont la fabrication est confiée à des spécialistes. Pour cette raison, un modèle est souvent et longtemps imité avant qu'une innovation le remplace lentement. A partir du IIIe siècle environ l'épée longue romaine s'inspire des armes germaniques occidentales.

Les armes blanches arabes et asiatiques, caractérisées souvent par leur forme recourbée, indiquent que la frappe de taille (le geste de hacher), à l'inverse de la frappe d'estoc (le geste de piquer) ait été plus répandue chez ces peuples que dans le monde méditerranéen. 

Au Moyen-Age reprend les formes des armes blanches de l'Antiquité en les diversifiant et en apportant des perfectionnement très poussés à la garde et à la poignée, alors qu'auparavant les attentions étaient plus portées sur les tranchants, les longueurs de la lame proprement dite. "Certaines formes, qui atteignent à la perfection dans leur simplicité, comme celle du poignard mérovingien, se maintiennent pratiquement sans changement pendant plus de huit siècles." Parmi les innovations de la fin du Moyen-Age et de la Renaissance, Daniel REICHEL relève :

- l'allongement de l'épée, qui peut atteindre 110 cm et davantage. Le poids accru de l'arme confère aux coups portés de taille une efficacité plus grande. On peut s'en servir à cheval lorsque la lance est rompue ;

- le développement de la souplesse des armes qui confère sa véritable dimension à l'art de l'escrime. Les progrès des forgerons leur permettent d'obtenir entre le noyau d'une lame et son enveloppe une tension intérieure qui lui confère une souplesse et une résistance supérieures.

Dès le début de la Renaissance, l'épée longue fait place à la rapière, les lames ne sont plus utilisées pour la taille. Les protections de la main se développe ainsi que les liaisons entre la poignée et la lame (pommeau pour éviter le glissement de la poignée). Se développent aussi différents types d'épée, petite épée ou épée de cour, épée longue avec redécouverte de certaines capacités de frappe de taille. 

      La pique courte, à la fois arme de main et arme de jet, apparait très tôt dans l'Histoire. Elle équipe l'infanterie et la cavalerie légère des armées de l'Orient ancien, des Perses et des Grecs. Les romains utilisent également ensuite le pilum, arme de jet lourde capable de percer les boucliers légers et en se fichant dedans de les rendre peu maniables en les alourdissant. La pique longue (très longue parfois) est l'arme de l'infanterie lourde macédonienne. Elle permet à une troupe groupée de pratiquer le choc au pas de charge et de former des hérissons défensifs, mais cette formation est peu manoeuvrière. Les Romains adaptent ensuite leur armement pour rendre la manoeuvre plus facile. Il y a toute une progression de l'art de la manoeuvre et de la forme des lances et épées (et des boucliers) utilisées de la formation des hoplites grecs, de la phalange macédonienne et de la légion romaine. 

Au XVe siècle, grâce à leur robustesse (le paramètre de la constitution physique du soldat est relativement peu étudié mais entre de manière décisive dans l'adéquation de l'arme et du soldat) et leur habileté, les suisses, suivis des lansquenets allemands, remettent en honneur la pique utilisée par les fantassins en formation serrée. Lorsque le mousquet se répand, le piquier est considéré comme l'élément protecteur du mousquetaire rechargeant son arme (opération très laborieuse au début). Au XVIIe siècle, les piquiers portaient une cuirasse de telle manière qu'il gardaient une main libre pour l'épée. La recherche de la puissance de feu condamne plus tard la pique, très longtemps considérée comme une arme noble. Elle ne disparait toutefois que lorsque la baïonnette permet d'asocier l'arme blanche à l'arme à feu. Par contre, dans les troupes à cheval, la lance qui s'est allongée et a cessé d'être considéré comme arme de jet continue à équiper une partie de la cavalerie lourde, que l'on rencontre encore (hélas pour eux!) dans l'armée polonaise jusqu'en 1939.

    C'est à la Renaissance que l'arme blanche atteint de nouveau un apogée. Leur développement offre une analogie manifeste avec celui du choc considéré en ce temps comme l'élément décisif au combat. Lorsque l'emploi des armes à feu fait décliner la réputation du choc, les armes blanches passent au second plan (sauf dans la cavalerie avec l'usage du sabre). Seule la baÏonnette, plus ou moins courte, adaptée à l'arme à feu, subsiste, du XVIIIe siècle à nos jours. Dans les combats contemporains, l'usage d'une lame (poignard), notamment demeure à cause de son utilisation silencieuse, notamment dans les divers commandos de la plupart des armées. Cette arme primitve coexiste encore avec les moyens de combat les plus sophistiqués.

    

    Parmi les armes défensives, écrit encore notre expert, le casque occupe une place de choix, que ce soit en cuir ou en métal. 

Les Anciens s'attachent à protéger leur combattant de la grêle de flèches (pratiquement traditionnelles, pratique gardée oujourd'hui par les tirs au canon pour "préparer" une offensive) qui ouvre généralement le combat. "La principale parade est le bouclier, auquel on donne les formes les plus diverses. L'infanterie légère, moins exposée que la ligne, est équipée d'un bouclier léger d'osier, recouvert de peau de chèvre ou de mouton ; une échancrure accroit la visibilité et facilite la parade. Le bouclier de la ligne est soit circulaire, soit rectangulaire. Les légionaires romains qui le portent à l'assaut d'un rempart, joignent leurs bouclier bord à bord au-dessus de leurs têtes, manoeuvre qui porte le nom de "tortue". Par ailleurs, les Romains "neutralisent" les boucliers de leurs adversaires en les prenant pour civle de leur pilum lourd, qui perce 25 mm de chêne massif. Alourdie par une arme fichée comme un harpon, l'arme défensive adverse devient inutilisable." 

Le bouclier connait de grandes modifications à travers les âges, tant dans sa composition que dans sa forme, s'adaptant sans cesse aux avancées techniques ou tactiques. Chaque fois qu'une nouvelle arme au potentiel meurtrier est introduite, le bouclier voit son épaisseur ou la qualité de ses matériaux accrue, jusqu'à ce que la poudre à canon lance des projectiles au-delà du supportable. Dans les régions où justement elle est absente (Océanie, Afrique...), des boucliers sont encore utilisés au début du XXe siècle. Tant dans ses dimensions que dans ses moyens de préhension, le bouclier évolue en Europe de manière importante des débuts de l'Antiquité à la fin du Moyen-Age. En cuir, en lin, en cuivre, en bronze, en fer, puis dans l'époque moderne en acier puis en matière plastique, le bouclier garde sa fonction de protection dans les combats les plus divers.

Utilisé depuis les Sumériens, la lanière de cuir maintient le bouclier accroché en travers de l'épaule. Rejeté sur le dos lors des déplacements ou en cas de fuite, la lanière est ramenée en avant au moment de l'assaut, laissant les deux mains libres pour saisir une lance. C'est ce système de fixation que reprend l'armée macédonienne afin que ses fantassins puissent manier les longues sarisses utilisées au sein de la phalange. Le télamon, nom de cette lanière, a l'avantage, durant la fuite, de placer le bouclier sur le dos qu'il protège ainsi que de le maintenir fixé pour éviter de le perdre, car son prix est élevé. On retrouve un système de fixation similaire pour l'écu des chevaliers du Moyen-Age, permettant d'une main la conduite de la monture et de l'autre le maniement d'une arme.

Entre le VIIIe et le VIIe siècle av JC, les Grecs inventent un système révolutionnaire de préhension du bouclier utilisé encore de nos jours par les "forces de l'ordre". Soutenu par l'ensemble de l'avant-bras, le bouclier gagne une fermeté de maintien et une liberté de mouvements dans les corps à corps inconnus jusqu'alors. Un autre système très largement répandu, chez les Celtes par exemple, est celui d'une simple poignée au centre du bouclier, saisie par la main. Elle permet de maintenir celui-ci plus en avant mais se révèle peu adapté pour bousculeer un adversaire pendant un corps à corps. 

La forme des boucliers part d'abord de premiers modèles observables chez les sumériens, rectangulaire et de taille presque aussi haut qu'un homme. Elle se retrouve en de nombreuses régions dans l'Antiquité et jusqu'au Moyen-Age avec les pavois. Cette arme défensive peut aussi être lobée ou échancrée sur ses côtés, ce qui laisse un passage à la lance entre les boucliers de la ligne de front des combattants lors de l'assaut tout en permettant de maintenir les rangs serrés. Inversement, pour s'adapter à un autre type de combat, la forme ovale se rencontre chez les légionnaires ou au Moyen-Age.

 

Le Moyen-Age fait du bouclier un symbole, l'écu portant les armes "armoiries" du chevalier, tout en conservant le pavois (bouclier d'assaut) et la rondache, petit bouclier circulaire rappelant par son usage celui qu'en faisant les peltastes anciens. Un développement original est celui du bouclier incorporé, soudé au brassard (armure du bras) du chevalier.

L'époque moderne et contemporaine voit réapparaitre diverses sortes de boucliers ; pendant la première guerre mondiale, on a ainsi fabriqué des blindages imitant la forme d'arbres à demi brisés par des obus, pour servir de protection à des tireurs d'élite. pour le reste, le blidage du véhicule de combat a largement prit la relève de cette arme défensive qui, dans sa forme primitive, n'équipe plus guère que les forces de police engagées dans des opérations de maintien de l'ordre."

  Dans le développement du bouclier comme dans celui de la cuirasse en général (couvrant des parties plus ou moins importantes du corps, compromis tâtonnant entre la protection du soldat et ses rapidités de manoeuvre), on cherche à offir au combattant la sûreté la plus grande. L'archéologie militaire se dote aujourd'hui d'un corpus de connaissances, lesquels restent entravées par l'absence souvent de documents écrits. Il est difficile de savoir quelle est la réelle protection due au bouclier et à la cuirasse. Si un temps, le légionnaire est protégé peut-être à 70%, le chevalier à 90% (à force de compléter son armure), les efforts, pour favoriser la mobilité portent surtout sur le casque. Il semble bien d'ailleurs que si des efforts particuliers sont faits pour protéger les officiers et sous-officiers - ceux-ci d'ailleurs combattent de moins en moins en première ligne... - la piétaille ne bénéficie pas forcément des mêmes attentions. 

  L'usage de l'arme défensive ne se perd jamais tout à fait. Au XVIIIe siècle, le cavalier porte souvent encore une cuirasse à l'épreuve de la balle. Au XIXe siècle, le recours à la fortification de campagne se substitue peu à peu à l'usage de la cirasse, mais on retrouve en 1915 l'idée que le casque est indispensable au combattant.

"Plus tard, l'étude systématique des blessures reçues conduit la plupart des armées à équiper leurs hommes de casques de plus en plus enveloppants. le gilet pare-balles, enfin, pour lequel on emploi des matériaux nouveaux, dont certains treillis très résistants, superposés, qui peuvent fragmenter les projectiles pour en absorber le choc, sont l'un des développement les plus récents."

   Pour être complets en ce qui concerne l'usage de la lance, de l'épée et du bouclier, il convient de les englober dans les diverses catégories d'armes anciennes et armures, comme le fait Jacques BOUDET :

- les armes de choc (bâton, massue, marteau, maillet), sans doute les premières utilisées et dont la forme a peu varié ;

- les armes d'hast, c'est-àdire à fer : les unes, sous la forme de lance (arme du cavalieer), de pique (arme du fantassin), de sagaie, sont apparues très tôt, se sont peu modifiées, mais se sont prolongées très tard dans l'histoire ; les autres, à partir de la hache ou de la faux, ont multiplié leur forme dans les temps et dans tous les pays ;

- les armes de jet, à main (javelot, fronde) ou à engin bandé (arc, puis arbalète) ;

- les armes à main : glaive, épée, cimeterre, dague, qui à cause de leur emploi très généralisé tant à pied qu'à cheval n'ont cessé de se modifier selon les époques.

le vocable armure recouvre l'ensemble des moyens de portection du combattant :

- le bouclier, qui a subi un grand nombre d'évolutions parallèles de forme et de poids, régionales ou nationales ;

- les défenses de tête, c'est-à-dire les casques avec leurs infinies formes et variantes, selon les pays et les époques ;

- les défenses de corps, c'est-à-dire l'armure de mailles (dite habituellement cotte de mailles), ou l'armure de plates (plaques de fer), la plus récente (l'armure popularisée).

  "Les combats se déroulant, écrit-il encore, durant des millénaires comme une série de corps à corps et une multiplicité de duels simultanés, le rôle du poignard et de l'épée est attesté sans interruption de l'époque néolithique au XVIIIe siècle. Arme d'estoc (pour transpercer) à double tranchant, le poignard néolithique en lame de pierre courte (20 à 40 cm) était déjà si parfait que les modèles en métal, cuivre, bronze et fer qui suivirent ne firent que l'imiter. L'art de la forge permit non seulement d'en faire une arme de luxe (poignard à incrustations d'or), mais d'en allongeer la lame. Ainsi passa t-on de l'usage du glaive, arme d'estoc, mais aussi de taille (permettant de frapper de bas en haut), et l'achéologie a identifié sept types créto-mycéniens ne bronze. L'épée grecque à deux tranchants qui suivit était assez courte. Ce sont les peuples ibériques, déjà très habiles à forger les métaux, qui donnèrent à l'armée romaine son épée, beaucoup plus longue, et terminée en pointe. Elle fut remplacée au IIIe siècle par la spatha à bords parallèle, encore plus longue, empruntée aux cavaliers germains.

Déjà l'épée était tenue en main grâce à son pommeau, et à sa fusée où quatre dépressions aident l'effort des quatre doigts. Cette poignée au cours des sicècles ne cessa d'évolueer en fonction de préoccupations à la fois esthétiques et utilitaires. Une barre de fer plein, placée à l'intersection de la poignée et de la lame à l'époque carolingienne, se transforma en "quillons" recourbés au XIe siècle. Puis la poignée ira s'allongeant : les quillons se développeront pour mieux envelopper les mains, une ou deux gouttières évident la lame pour la rendre plus légère. Fourreau, baudriers, poignées et lames même s'enrichissent d'ornements, de garnitures, d'inscriptions. L'épée courte, ou dague, le poignard et sa variété, le cinquedeis italien, suivirent la même évolution. Ainsi, l'art des grands centres de fourbissage (Brescia, Tolède, Solingen, Rives) atteignit son plus haut point de luxe et de perfection au XVe et au XVIe siècle, cependant que la gigantesque épée à deux mains aussi haute qu'un homme était réseervée aux plus athlétiques.

le sabre, grand et long coutelas courbe, qui ne sera adopté réglementairement dans les cavaleries françaises qu'à la fin du XVIIe siècle, était déjà depuis longtemps en usage dans les armées asiatiques : arabe, turque, chinoise et japonaise. Il atteingnit son point de perfection au japon où les armes à feu ne durent introduites qu'au XVIIe siècle et où les samourais avaient le privilège de porter le daisho (le grand et le petit) et le kozuka, couteau qui se fixait dans le fourreau. De forme ronde et plate, la tsuba, ou garde du sabre, était beaucoup plus simple qu'en Occident (...)."

   Parmi les armes défensives, le bouclier est utilisé depuis les origines, confectionné en matérieux de toutes sortes, dont nous n'avons sans doute la trace que pour les plus résistantes au temps. 

Du IXe au XIVe siècle, l'Occident connut trois formes de boucliers :

- l'écu, aussi haut qu'un homme, ovale, terminé en pointe, décoré d'emblèmes héraldiques ; allégé au moment des croisades jusqu'à prendre la forme d'un triangle équilatéral, bombé au cours du XIVe siècle, il ne sert qu'à l'homme à cheval ;

- le pavoi, plus léger que le grand écu, mais tout aussi haut, de forme quadragulaire, sert à la protection des fantassins. Ses emblèmes, visibles de loin - fonction psychologique très importante - servent à "pavoiser" pour affirmer le désir de vaincre ;

- le bouclier rond sous le nom de rondache, servant aux combattants à l'épée, surtout en Italie et en Espagne, qui devint pièce de parade au XVIIe siècle, jusqu'à supporter de très belles peintures ou des motifs en métal repoussé.

  Pour mieux comprendre la forme de combat que suppose le port de l'épée, de la lance et du bouclier et de son utilisation, le plus ancien livre de combat connu en Occicent, Le Livre de l'Art de Combat, est fort utile. Manuscrit unique, composé d'aquarelles dessinées à la plume et commentées en latin (forme usuelle de présentation des livres de cette époque), il renferme la leçon d'un maître d'armes au tournant des XIIIe et XIVe siècles. Il enseignait à ses élèves les pratiques de combat ancestrales de l'Europe romane, germanique ou celtique. Cette oeuvre synthétique, inachevée (c'est le lot d'énormément d'ouvrages durant la Renaissance...), énigmatique, est traversée d'un souffle puissant (c'est dans la présentation, mais ce n'est pas faux...). Le maitre d'armes est un ecclésiastique, héritier d'une pensée scolastique qui déborde sur l'éducation du corps. Centré sur le maniement raisonné de l'épée et du bouclier, son enseignement renverse des préjugés relatifs à la brutalité des pratiques de combat médiévales. Et montre que l'escrime de cette époque n'a rien à envier aux arts martiaux traditionnels d'Orient. Cette oeuvre est disponible dans une édition critique de 2015, présentée par Franck CINATO et André SURPRENANT (CNRS Éditions).

     Chaque grande innovation est marquée par une reviviscence du mythe de l'arme absolue, de cette arme qui donne la suprématie et, dans la foulée, conforte la valeur morale (souvent requise au départ, découverte dans un processus iniatitique) de celui qui la brandit. Plus tournée vers l'épée que vers le bouclier, l'histoire d'un invincibilité acquise, mais contrariée ensuite par un destin funeste (sans doute une représentation de l'apparition d'une arme supérieure!), est visible dans les contes nordiques, moins dans la littérature romaine, plus dans la littérature du Moyen-Age. Le mythe des chevaliers de la Table Ronde, celui d'Excalibur, est bien connu. L'association de qualités morales d'un roi, d'un chevalier, d'un souerain, d'un chef, aux qualités de son épée relève d'une problématique de la violence, qui ne cesse en fait de hanter toutes les recherches, même contemporaines, d'une épée ou d'un bouclier définitifs. 

 

Daniel REICHEL, Armes blanches, Armes défensives, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. Jacques BOURDET, Armes anciennes et armures, dans Encyclopedia Universalis, 2015.

 

ARMUS

 

 

 

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8 avril 2016 5 08 /04 /avril /2016 12:28

      Si toute oeuvre cinématographique, parce qu'elle existe au milieu de conflits et de coopérations, est politique, elle n'a pas forcément vocation (mais cela n'enlève rien à sa nature politique) à intervenir sur les conflits politiques. Mais, depuis tous ces débuts, de la volonté de réalisateurs et créateurs, le cinéma intervient dans la politique, de manière plus ou moins distancée. Les pouvoirs politiques et économiques entretiennent avec ce médium, caractéristique de la culture de masse, des rapports très divers.

Le cinéma participe, même dans les films les plus anodins, à la représentation de la réalité d'hier, d'aujourd'hui et... du futur. Des réalisateurs de films cherchent par ailleurs depuis les origines du cinématographe à écrire l'Histoire, défendre des valeurs et proposer des modèles de comportement. 

   Fabien DANESI, Maitre de conférences en pratique et théorie de la photographie à l'Université de Picardie Jules Verne (Amiens) cite plusieurs éléments de ces rapports entre politique et cinéma : "L'histoire du cinéma politique est souvent initiée avec L'Affaire Dreyfus réalisée par Georges Méliès en 1899. Il faut immédiatement ajouter que cette première version est rapidement retirée des salles, en raison des empoignades qu'elle suscite. Ainsi, le cinéma et la politique vont être liés très tôt à travers la recherche d'un contrôle de la part des gouvernements", l'instauration de censures plus ou moins étendues." Durant la période de l'entre-deux guerres marquées par de fortes tensions idéologiques, les interdictions se multiplient, à l'image de L'Âge d'or, réalisé par le surréaliste Luis Bunuel en 1930. Subversif et antibourgeois, il entraine le saccage du Studio 28, le 3 décembre à Paris, par les ligues de l'extrême droite et est suivi immédiatement de son retrait. De même Octobre (Eisenstein, 1927) ne reçoit pas son visa de contrôle, comme Le Cuirassier Potemkine (1925) auparavant.

Dans le contexte des régimes totalitaires, la subordination du cinéma à l'Etat est évidente. Conscient que "le cinéma est de tous les arts le plus important", Lénine signe en 1919 un décret de nationalisation pour ce formidable outil de propagande. Le peuple doit être éduqué ; et cette tendance est renforcée lorsque Staline arrive au pouvoir (...). En 1928, un premier tournant est pris en URSS avec l'imposition d'un style académique qui va devenir officiellement en 1934 le réalisme socialiste. (...) Il en est de même dans l'Allemagne nazie où le ministre de la propagande Joseph Goebbels enage dès 1933 un processus d'élimination des personnels juifs et communistes au sein des sociétés de production. Il favorise une nouvelle culture néo-classique qui fait l'éloge de la beauté et de la pureté, de l'ordre et du surhomme, tel qu'on peut l'observer dans Le triomphe de la volonté (Riefenstahl, 1935)." Il se développe dans ces pays surtout une culture frivole de l'amusement censé faire oublier les soucis de la vie quotidienne et de la guerre. "Ce que les auteurs de l'Ecole de Francfort, Theodor Adorno et Max Horkheimer, perçoivent en 1944 comme une fuite face à la réalité, une formidable force aliénante rompant avec l'ambition d'une émancipation de l'individu. Pour eux, le cinéma est le fer de lance d'une industrie culturelle qui réduit l'art à une marchandise, et le spectateur à un enfant en attente de gratification. 

L'essor de l'entertainment - sous l'égide du commerce - est bien sûr présent dès les origines du médium qui est une attraction de foire, avant de devenir un plaisir plus ou moins bourgeois. Et les relations entre cinéma et politique ne peuvent s'en tenir aux oeuvres explicitement engagées, comme les films réalisés par Jean Renoir durant son compagnonnage avec le Parti communiste au milieu des années 1930. Pour preuve, le code Hays, mis en place aux Etats-Unis en 1934 auprès des réalisateurs, mentionne le type d'images prohibées, avant tout celles jugées indécentes, dans un pays où le puritanisme est un trait dominant. Il y est aussi précisé le nécessaire respect de la religion et du sentiment national, dans une perspective de consensus. Autrement dit, un tel code de "déontologie" permet de comprendre que chaque film, sans être ouvertement politique, engagé déjà des valeurs à travers les situations montrées et la manière dont elles sont décrites. Par conséquent, la mise en scène écarte tout rapport neutre avec la réalité. Il est d'ailleurs possible de considérer qu'au milieu du XXe siècle, l'industrie hollywoodienne a participé à la construction d'une culture universelle concrète, en exportant un modèle de vie basée sur la consommation individuelle, d'autant plus efficace que ses oeuvres narratives impliquent un processus de projection de la part du spectateur. Ces fictions, à mi-chemin entre réalisme et idéalisme sont au cinéma, ce que les grandes manicheries pompiers étaient à la peinture du XIXe siècle.

Avec la contestation libertaire des années 1960, de nombreux cinéastes vont s'opposer à une telle hégémonie qui accompagne le développement du capitalisme. Dans la lignée du processus de décolonisation, l'impérialisme américain est de plus en plus dénoncé. Au cinéma, il s'observe à travers la diffusion massive des productions sorties des grands studios, accrue en France notamment après les accords Blum-Byrnes de 1948. Même si Hollywood n'est pas un bastion homogènes - comme le rappelle en pleine guerre froide la "chasse aux sorcières" (1947-1960) lancée par le sénateur Joseph McCarthy contre les sympathisants communistes -, il reste que l'uniformisation des oeuvres est le signe d'un conservatisme ambiant, que les artistes d'avant-garde dénoncent. Dans la lignée de mai 1968 et du cinéma militant, Jean-Luc Godard remet en cause l'ensemble des codes visuels, ainsi que les moyens de production. Reniant la politique des auteurs qui avait assuré dans les années 1950 une légitimité artistique à cette industrie, il cherche à s'effacer au sein du "collectif" Dziga Vertov. Travaillant avec les chaines de télévision, ce groupe souhaite déconstruire les mécanismes propres à l'illusion cinématographique, en abandonnant par exemple la dichotomie entre fiction et documentaire. De même, le groupe Medvedkine, créé par les ouvriers de Besançon, sous l'impulsion de Chris Marker, montre la tentative de sortir des limites de la professionnalisation et de donner aux prolétariat la possibilité de s'exprimer sans médiation. Cette époque voit se multiplier les initiatives en faveur d'oeuvres qui tentent de réinventer une écriture filmique, à l'image du Collectif Zanzibar. Dans tous les cas, ce cinéma prend le contrepied des modèles d'identification et de socialisation qu'incarne l'économie du star system.

Pour autant, depuis les années 1950, la concurrence de la télévision a entrainé une baisse de fréquentation dans les salles. En tant que pratique sociale et relais idéologique, le cinéma a vu son importance s'érodeer progressivement, même s'il conserve un rôle non néglogeable dans la constitution des mythes contemporains. Auparavant messe publique et populaire, corps collectif et métaphorique de la communauté démocratique, matière visuelle à partir de laquelle écrire l'histoire, il a subi l'inscription dans la sphère privée, via la video, puis le numérique. Ce mouvement de repli s'est accompagné d'une multiplication exponnentielle des images que d'aucuns perçoivent comme le signe d'un simulacre généralisé. Elle est en tout cas l'indice que la réalité n'est jamais autonome à l'égard des représentations. Elle n'existe pas en soi, à l'écart des grilles d'interprétation. Dans le contexte de la mondialisation, qui fait suite à l'effondrement de l'URSS, le cinéma demeure donc un objet de la modernité, un objet qui véhicule affect et pensée, c'est-à-dire un objet qui génère des filtres à partir desquels continue à ce concevoir le réel, compris comme le lien indissoluble entre les espaces intérieur (ou subjectif/psychique) et extérieur (objectif/physique).

A ce titre, il reste un outil politique. Simplement, l'atomisation des propositions artistiques ne doit pas cacher les rapports de force qui persistent au coeur du libéralisme économique, et la permanence d'une production dominante de l'ordre de la distraction. Si les approches cinématographiques à la marge ont elles-mêmes souvent écarté la sacro-sainte distinction entre les cultures noble et populaire, en traversant les territoires dans une logique d'hybridation, il ne faut pas éluder le fait que les valeurs sont le produit de choix anthropologiques, et non uniquement esthétiques."

Se pose de toute façon, à travers les tentatives d'échapper aux canons de la grammaire filmique comme pour les multiples façons de proposer des schémas de représentation, qu'elles soient dominantes ou pas, de manière directe ou indirecte la question des pouvoirs et des représentations. 

  En dehors de toute quirielle d'oeuvres dérangeantes, sur le plan sexuel, sur le plan moral ou sur le plan politique ou sur le plan social, répartis sur toutes les époques et tous les continents, mais qui adoptent les formes narratives dominantes, voulant faire réagir tout en étant un spectacle attractif de masse, existe un courant voulant rompre radicalement avec les modes de fabrication des films comme avec les discours politiques dominants. 

    Guy HUNNEBELLE, rappelant que ce qu'on appelle "militant" "est presque aussi vieux de le cinéma lui-même" et que très tôt, nombre de cinéastes constatent que "le cinédrame devient l'opium du peuple" (Vertov), tente de définir ce cinéma militant. En le distinguant du cinéma politique. 

"Mais qu'entend-ton exactement par l'expression "cinéma militant"? Reconnaissons d'emblée que tout comme l'expression "cinéma politique", elle peut éventuellement prêter à équivoque : il est clair que tout film, (toute oeuvre d'art), est nécessairement "politique" et "militant" dans la mesure où il reflète toujours, à un degré ou à un autre, une conception du monde donnée pour laquelle il "milite", qu'il l'avoue ou qu'il cherche à le dissimuler. C'est en ce sens qu'"il n'y a pas d'art au-dessus des classes".

Il est méthodologiquement utile, cependant de distinguer les films, de droite ou de gauche, qui ont un contenu politique "latent" et ceux, de droite et de gauche également, qui ont un contenu politique manifeste.

Le cinéma militant avoue, lui, de façon "éclatante" le rôle qu'il entend jouer sur le plan idéologique, ou sur le plan politique ; ou encore sur le plan culturel. Si l'adjectif "militant" n'est pas le "meilleur", disons alors qu'il est le moins mauvais. En effet, toutes les autres dénominations qui ont été parfois proposées sont encore moins univoques : "Cinéma parallèle"? Il y a des films parallèles qui ne sont pas militants au sens "éclatant" que nous venons de préciser. "Cinéma non commercial"? Outre qu'il existe dans ce cas aussi des films non commerciaux qui ne sont pas militants, il peut arriver (c'est même l'objectif de beaucoup) que des films militants finissent par trouver un petit créneau dans la programmation commerciale. "Cinéma politique"? On vient de le dire, tous les films sont par quelque manière politiques, et par surcroit cette appelation recouvre aussi des films destinés au grand public (tel Z par exemple). "Cinéma populaire"? Si tous les films militants cherchent à atteindre le plus large public possible, peu y parviennent soit à cause des entraves du système soit à cause de leur structure intrinsèque. Et puis de Funès n'est-il pas "populaire", lui?

Nous alignant sur la majorité des choix effectués en France et ailleurs, (...) nous entendons par "cinéma militant", un cinéma qui présente généralement les trois caractéristiques suivantes :

- C'est un cinéma qui, dans les pays capitalistes; développés (en Occident) ou exploités (dans le tiers-monde), est le plus souvent tourné en marge du système commercial de production-distribution. Non pas en vertu d'un vain purisme, mais parce qu'on fait tout pour le confiner dans ce purgatoire. Cependant, il peut exister un cinéma militant dans certains pays socialistes ou socialisants qui ont compris que cette forme de cinéma conserve son utilité dans le contexte d'une lutte des classes qui, l'exemple de la Chine le prouve, continue après la révolution. C'est dans cet esprit d'ailleurs que travaillaient Vertov et Medvekhine dans la jeune Union Soviétique.

- C'est un cinéma qui, par la force des choses en régime capitaliste, est presque toujours produit avec de petits moyens : en 16 mm, en Super 8, ou encore en video. Cette contrainte pèse beaucoup sur la destinée des films militants qui peuvent rarement prétendre au niveau technique des films commerciaux. En France, c'est souvent au prix d'astuces acrobatiques que les groupes parviennent à mener à bien la réalisation d'un film. Les cours métrages et même les longs sont réalisés au prix de revient de la pellicule et des laboratoires. Et tout est à l'avenant.

- C'est un cinéma de combat, qui se met d'emblée, et par définition, au service de la classe ouvrière et des autres classes ou catégories populaires en s'assignant une fonction de contre-information, d'intervention ou de mobilisation. C'est un cinéma qui, globalement, lutte contre le capitalisme et l'impérialisme. Nombreux sont les cinéastes militants qui travaillent bénévolement ou se contentent d'une rétribution dérisoire, et en tout cas inférieure à celle qu leur aurait valu un travail analogue au tarif syndicale dans la "grande" production".

   De nombreux groupes en france apportent à cette définition des points particuliers, liés à leur activité propre, leur orientation politique ou le contexte dans le contexte dans lequel ils agissent. On rencontre notamment asez souvent cette formule selon laquelle le cinéaste est d'abord un militant qui fait des films. Par ailleurs des partis ou même des Etats font réaliser des films "militants" qui ont tout de films de propagande (parfois avec chants lyrics et virils).

Mais ce qui distingue souvent un film militant d'un film de propagande politique, c'est la manière de les faire, qui veut faire des travailleurs les acteurs de leurs propres films. On s'aperçoit alors que ces films de combat visent souvent des publics particuliers, des objectifs précis et souvent militants et plus tard, ils apparaissent pour la grande majorité d'entre eux, sauf précisément si on veut le remontrer avec un montage différentsreliant en ouvre plusieurs métrages, comme terriblement datés. Souvent, ces films militants visent d'autres travailleurs directement intéressés par les luttes filmées,rarement un plus large public. Prendre part à la réalité sociale qui s'élabore ici et maintenant est d'ailleurs l'objectif affiché de cinéastes-acteurs de luttes, que ce soit à l'usine, en monde rural, contre des guerres ou des activités militaires, pour de nouveaux droits (à l'avortement par exemple). Il faut remarquer d'ailleurs que même avec le temps, ce sont ces films de luttes locales (mais souvent à portée globale) qui résistent à l'épreuve du temps, qui se "démodent" le moins vite (car le contexte change vite), par rapport à d'autres films, commandés en général par des institutions constituées, véritables pensum (souvent lourds) politiques.

    Depuis les années 1980 en France, avec l'ouverture des médias et souvent avec les moyens financiers et techniques de télévision, s'élaborent une quantité importante de documentaires. En même temps que de nombreuses manifestations culturelles s'emploient à faire sortir de l'oubli de vieux films militants. C'est tout un pan d'une mémoire collective que voudrait bien balayer les vents du libéralisme qui est remis en perspective. Cela est particulièrement visible dans la résurgence ou la création de structures de production de films auxquels l'existence de matériels video et numérique relativement performants et relativement peu coûteux donnent de nouvelles opportunités. D'autant que les canaux de diffusion se sont multipliés depuis le début des années 2000 avec le développement du web. 

 

Guy HENNEBELLE, Cinéma militant : ce qu'en parler veut dire, Cinéma militant, n° double de Cinéma d'Aujourd'hui, mars-avril 1976. Fabien DANESI, Politique, dans Dictionnaire de la pensée au cinéma, Sous la direction de Antoine de BACQUE et de Philippe CHEVALLIER, PUF, 2012. 

 

ARTUS

 

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7 avril 2016 4 07 /04 /avril /2016 08:27

 Par un vote qualifié d'historique, l'Assemblée générale rattrape l'échec de la conférence finale des Nations Unies pour un traité sur le commerce des armes, le 2 avril 2013. Ceci par 154 voix, 23 abstentions et 3 votes contre. 

  A cette conférence finale qui avait eu lieu les 18-28 mars 2013, les délégués n'avaient pu se mettre d'accord pour adopter le texte par consensus. En effet, si l'ensemble des délégations avaient pu élaborer un texte, celui finalement adopté par l'Assemblée Générale plusieurs jours plus tard, le dernier jour des travaux l'Iran, la Syrie et la République populaire démocratique de Corée, les mêmes qui refuseront de voter le texte à l'AG, ont écarté tout espoir de consensus, mode de fonctionnement de ce genre de Conférence.    

   Pour les Nations Unies, il s'agit d'un succès, car c'est le premier texte juridiquement contraignant qui établit des normes internationales visant à réguler les transferts d'armes classiques. Il s'agit des chars, des véhicules blindés, des avions et des hélicoptères de combat ; des systèmes d'artillerie de gros calibre, des navires de guerre, des missiles et lanceurs de missiles ; ainsi que des armes légères et de petit calibre (ALPC). Ces "transferts" incluent leur exportation, leur importation, leur transit, leur transbordement et leur courtage. 

Aux termes de ce traité, les Etats parties ne pourront autoriser aucun transfert s'ils ont s'ils ont connaissance, avant celui-ci, d'éléments selon lesquels ces armes serviront à commettre un génocide, des crimes contre l'humanité, des violations graves des Convention de Genève de 1949, des attaques dirigées contre des civils ou d'autres crimes de guerre.

Même si le caractère flou de la notion "d'avoir connaissance" a été dénoncé par le représentant de la Dédération de Russie, pour de très nombreux pays, cette disposition est l'une des clefs de ce traité qualifié d'historique (par l'ONU) car elle permettra d'éviter de nombreuses souffrances et de sauver des vies humaines. 

Les trois pays qui ont voté contre rejoints par de nombreux abstentionnistes dont Cuba, la Bolivie, le Nicaragua et l'Equateur, estiment qu'il y a un déséquilibre entre les pays exportateurs et les pays importateurs qui, selon certains, décident de vendre ou de ne pas vendre à tel ou tel Etat, sans avoir de compte à rendre à personne. On permet ainsi, a commenté le représentants de l'Inde, une ingérence dans les affaires intérieures des Etats et le mépris du droit inaliénable de tout pays de s'armer pour assurer sa légitime défense. En revanche, le traité ne contient aucune disposition contre les terroristes puisqu'il ne dit rien sur les acteurs non étatiques.

   Ce traité, dont on trouvera le texte au site de l'ONU (www.un.org), est fortement critiqué par les organisations non gouvernementales (ONG) qui militent pour le contrôle des armes. Une certain nombre de lacunes existent dans le texte actuel :

- il ne concerne que les armes conventionnelles, mais les drones ou les équipement destinés aux forces de police sont exclus, tout comme les hélicoptères destinés au transport des troupes et les pièces qui entrent dans la composition des armes ;

- il ne comprend pas les accords de coopération militaire. Ainsi, les ventes d'armes, les prêts ou les dons, comme ceux que la France accorde à certains pays africains, ou l'aide de la Russie au régime syrien, ne sont pas concernés par le texte ;

- le texte ne contraint pas les Etats à rendre leurs contrats publics. Une simple déclaration annuelle, et confidentielle, suffit.

   Toutefois, ce texte va au-delà du début de la Conférence de négociation sur le traité sur le commerce des armes. L'un des attrait du traité est que chaque pays évalue, avant toute transaction, si les armes vendues risquent d'être utilisées pour contourner un embargo international ou d'être détournées au profit de terroristes ou de criminels.

Dans son article 6, le traité engage la responsabilité des Etats signataires dans tout transfert d'armes classiques dont l'usage violerait ou serait susceptible de violer les objegations pertinentes du droit international relatif aux droits de l'homme, tel le respect de la convention contre la torture et de la Convention internationale, pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées et les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires. Ainsi, quand un Etat aura connaissance que des armes dont il s'apprêtera à valider l'exportation pourraient être utilisées pour commettre de graves infractions à la Convention de Genève de 1949 et du droit international coutumier, un crime de guerre, un génocide ou un crime contre l'humanité, sa potentielle responsabilité dans le commission de ces actes sera engagée.

Dans son article 7, le traité stipule que les Etats devront refuser toute exportation d'armes présentant un "risque prépondérant" que leur usage puisse faciliter de graves violations du droit international des droits de l'Homme, y compris des droits économiques, sociaux et culturels, et du droit international humanitaire. Toute autorisation de transfert d'armes classiques devra dès lors dépendre expressément de l'assurance prise par l'Etat exportateur que ce "risque prépondérant" est bien éliminé.

En outre, la règle régissant l'adoption d'amendements pour l'amélioration du traité "par un vote majoritaire des trois quart", prévue à l'article 20, laisse de bons espoirs, pour les années à venir, d'une possible consolidation du TCA. C'est certainement ce qui a motivé l'adoption du texte final par l'Assemblée générale des Nations Unies.

   

   Comme pour tout tout traité international concenant les armements, plusieurs conditions sont requises pour son effectivité :

- il faut qu'il recueille cinquante instrument de ratification, d'acceptation ou d'approbation auprès du Dépositaire du traité (ONU). Il entrera alors en vigueur 93 jours après.

- Il faut que les Etats signataires soient en mesure de contrôler les transferts d'armes à partir de son territoire.

- Il faut que des vérifications fiables soient possibles quant à l'exécution des clauses du traité.

- Dans un domaine où règne le secret (qu'il soit commercial ou militaire), la parole des Etats ne sera sans doute (excusez la litote...) pas suffisante. 

- La triple difficulté de la conciliation du droit national de légitime défense et du contrôle international des armes, de l'évaluation de ce "risque prépondérant" dans un monde mouvant et d'harmonisation de la définition même des différents types d'armements concernés entre certains pays exigent des moyens matériels accrus de la part des Etats et de la part de l'ONU pour rendre effectif le traité.

Il faut noter que dans le corps même du traité (article premier) l'enjeu de l'institution de normes communes d'armements est rappeler, alors qu'il fait l'objet depuis le début de l'ONU de batailles diplomatiques.  De plus comme de plus en plus de composants des armements peuvent également faire partie de technologies duales (civiles et militaires), les difficultés ainsi accrues, exigeront bien plus de moyens de contrôle qu'auparavant.

Si l'objet est bien de "prévenir et d'éliminer le commerce illicite d'armes classiques et d'empêcher le détournement de ces armes" (article premier), le traité n'a pas pour ambition même d'amorcer la restriction du commerce licite. Un élément juridique relativement nouveau est introduit dans ce traité, celui de responsabilité étendue de l'Etat signataire sur l'utilisation des armements à l'encontre du droit international (précisé dans le traité). Jusqu'où cette responsabilité sera effective, seul l'usage le dira. 

   Les batailles diplomatiques qui ont eu lieu avant et pendant la Conférence, vont se poursuivre après l'adoption et même la ratification du traité. Un bilan pourra sans doute être établi 6 ans après l'entrée en vigueur du présent traité, c'est-à-dire au moment où chaque Etat pourra proposer des amendements.

 ARMUS

 

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6 avril 2016 3 06 /04 /avril /2016 07:08

    Au sens psychanalytique, les addictions ne peuvent être rangées dans la catégorie des mécanismes de défense. Les confusions de classifications induites par les différentes DSM, dont les derniers constituent, au dire de certains, de véritables machines de guerre contre la psychanalyse, peut amener divers auteurs à présenter les addictions aux drogues diverses, à l'alcool, à certains comportements "à risques", au jeu pathologique, comme des moyens de défense. Mais non seulement ces auteurs n'effectuent pas de présentation "psychanalytiques" des addictions, se refèrent explicitement aux classifications du DSM IV ou V, mais introduisent parfois un certain humour, en discutant de mécanismes de défonce. Ainsi Anne CHARPENTIER, psychopraticienne humaniste, Gelstalt-thérapeute, animatrice du Réseau Pratiques et qui supervise des programmes sociaux et psycho-sociaux d'Inter Aide aux Philippines, explique-t-elle les mécanismes de défense que sont les addictions en se centrant sur la question sur la souffrance de l'individu. Avec une analyse tirée des spécialités qu'elle exerce, elle présente les addictions en termes très proches des associations qui aujourd'hui luttent contre elles. Cette analyse n'est pas normative, écrit-elle, et ne prétend pas fixer une doctrine, même pas en psychologie, elle se contente de présenter des expériences qui ont donné des résultats intéressants dans le contexte où elles ont été menées. Cette présentation est même surtout à destination des animateurs des Réseaux Inter Aide. Pour autant, il est intéressant de présnter cette façon de voir les choses, car elle est globale, pas seulement et pas principalement médicale, elle resitue souvent les addictions dans leur contexte social.

 

   Elle reprend la définition de la psychanalyste néo-zélandaire Joyce MacDOUGALL (L'économie psychique de l'addiction, Revue Française de psychanalyse, volume 68, 2004) :

    "L'addiction peut se définir par deux propositions indissociables :

- tout ce qui peut entraîner un syndrome de dépendance, à savoir : un produit, un comportement mais aussi une personne ou une association, etc ;

- l'envie irrépessible inhérente d'utiliser ou de consommer (dimension impulsive) avec obligation de répétition (dimension compulsive).

Nous avons tous des dépendances affectives mais pas tous de besoins compulsifs" (Daniel SETTELEN, Les addictions répondent-elles toutes à la même souffrance? (Gérontologie et société, n°105, 2003).

Elle cite un certain nombre d'addictions, incluant les "addictions sans substance : alcool, drogues, tabac, médicaments, "troubles de comportements alimentaires", achats compulsifs, jeu, sport, sexe, travail, télévision, internet, le portable, la dépendance affective, addiction à une personne.

"Les co-addictions sont fréquentes (alcool + tabac, drogue + médicaments). Certaines addictions (en général celles liées à des substances illégales, mais aussi la dépendance alcoolique) sont très mal vues socialement (et parfois considérées comme des "vices") et les personnes dépendantes de ces produits peuvent être dénigrées, méprisées et subir des discriminations.

D'autres addictions sont ou ont été socialement acceptées ou "acceptables" selon les époques et les pays (ce sont généralement les drogues légales, comme le tabac, l'alcool et les médicaments psychotropes, qui en France sont sur-prescrits par les médecins et remnoursés par la Sécurité sociale), enfin, d'autres encore, qui ne sont pas toujours perçues du grand public comme des addictions, sont parfois même très valorisées socialement (addictions au sport, au travail...)

Elle chisit de ne présenter dans ce travail que les addictions à l'alcool et aux drogues et, brièvement, le jeu pathologique, comme se sont les plus fréquemment rencontrées sur les programmes d'accompagnement familial qu'Inter Aide et ses partenaires mènent dans les bidonvilles aux Philippines, en Inde et à Madagascar.

"Selon des recherches récentes (jeux de hasard et d'argent - Contexte et addictions, INSERM), le jeu en lui-même ne rend pas dépendant. La dépendance au jeu est elle-même sous l'influence d'autres facteurs : elle ne se développerait que chez les personnes dont la réactivité est modifiée par des substances toxiques ou par un mal-être psychique) : ainsi pour accompagner ces personnes, il faut se préoccuper d'abord du malaise psychique sous-jacent et non du jeu en lui-même (Faut-il interdire les écrans aux enfants, de Serge TISSERON et Bernard STIEGLER, Editions Mordicus, 2009). Mais on peut dire la même chose de toutes les addictions : il y a toujours un mal-être psychique dont l'addiction n'est que le symptôme."

Daniel SETTELEN, rapporte t-elle, écrit dans Les addictions répendent-elles toutes à la même souffrance?" : "La psychogenèse des addictions apparaît comme la résultante de traumatismes archaïques précoces vécus corporellement avant l'acquisition du langage et de la capacité à symboliser. Il y a une incapacité à utiliser les mots pour communiquer et exprimer les souffrances et angoisses communes aux humains. Ces traumatismes peuvent être aussi in utero ou transmis transgénérationnellement. Tout se passe comme si les difficultés dà mentaliser et à représenter se déplacent vers un comportement substantif ou médiateur de parole. Les addictions peuvent apparaitre à tout âge, lorsque les mécanismes de protection, les étayages, s'affaiblissent ou s'effondrent. C'est le deuxième temps du traumatisme ou l'élément déchanchant. Rappelons enfin que les addictions ont pour fonction de préserver la survie psychique du sujet et qu'il convient de penser le lien à l'objet d'addiction avant d'envisager la séparation". 

"L'accoutumance, poursuit-elle, ou l'assuétude (nécessité d'augmenter les doses pour obtenir le même effet) et la dépendance physique ne sont pas des caractéristiques qui suffisent à définir l'addiction, bien qu'elles accompagnent les addictions à certaines substances. Par exemple, des personnes souffrant de douleurs chroniques sévères et utilisant des médicaments opiacés (comme la morphine) auront besoin d'augmenter les doses pour maintenir l'effet analgésique (qui soulage la douleur) du médicament. La dépendance physique est aussi une propriété pharmacologique et signifie que si l'usage d'une drogue est arrêté brutalement, la personne ressentira un syndrome de manque se caractérisant par des signes et symptômes spécifiques. De nombreux médicaments utilisés dans des buts thérapeutiques peuvent provoquer un syndrome de manque, comme les stéroïdes, certains antidépresseurs, les benzodiazépines (Valium, Lexomil...) et les opiacés.

L'usage abusif est défini comme un usage qui n'est pas acceptable n'est point de vue médical, légal ou social (et donc susceptible de varier suivant l'acceptabilité sociale). Cela peut s'appliquer à des substances légales comme l'alcool chez les jeunes de moins de 16 ans, ou chez les adultes s'il y a un risque potentiel physique, psychologique ou soclal.

Les facteurs de risque (source : WHO Guide to Mental Health in Primary Care) incluent :

- des facteurs psychosociaux, tel que la maltraitance, l'abus physique ou sexuel, la négligence pendant l'enfance (certaines statistiques indiquent que 60% des toxicomanes ont été abusés sexuellement dans l'enfance, 75% dans les cas de boulimie, 50% des anorexies...) ;

- une histoire familiale marquée par les addictions ;

- une exposition précoce (in utero, ou à travers des traitements médicamentaux, tel que la Ritaline pour l'hyperactivité) ;

- Facteurs psychologiques : detresse, anxiété, troubles émotionnels, troubles mentaux ;

- Exclusion sociale, chômage, délinquance, crime...

- des facteurs sociaux tels que conflits parentaux, séparation, divorce...

    Pour notre auteure, au-delà des aides aux personnes que peuvent apporter nombre d'organismes sociaux publics ou privés, reste posée une question posée crûment : à qui profite le crime?

"Certainement pas à "l'addict" qui y laisse sa liberté, sa santé et son argent.

De même que pour le jeu, pour tous les produits addictifs, oin peut questionner la responsabilité des Etats (qui gèrent les loteries nationales et empochent les gains), la rsponsabilité sociales des entreprises qui créent et/ou vendent ces produits (on sait bien que les additifs des cigarettes sont ajoutés au tabac précisément pour augmenter la dépendance) y compris les médicaments psychotropes - les anxyolytiques et les somnifères génèrent des dépendances -, comme celles de toutes les entreprises légales ou mafieuses qui produisent et vendent des substances addictives et les gouvernements qui régulent, autorisent, tolèrent ou ferment les yeux, et in fine profitent de toutes ces "drogues" licites et illicites (...)... maigré les coûts sanitaires et sociaux induits. Pour autant, la prohibition n'est pas une solution, car elle ne fait qu'augmenter la criminalité.

Et que dire de la société de consommation, qui n'a d'autre vision à proposer que celle d'un monde écologiquement non-viable, peuplé d'acheteurs compulsifs... (et surendettés...).

Une éducation sans violence, une politique de développement et de protection de la petite enfance (soutien à la parentalité, accès à la santé, au logement, et à des modes de gardes abordables et de qualité...), une école publique respectueuse et non discriminante, valorisant les élèves sur leurs apprentissages (et non pas uniquement en sanctionnant les erreurs...), une société plus égalitaire et moins violente, où la réussite humaine ne se mesure pas exclusivement à la capacité d'acquisition matérielle... seraient de meilleures pistes de prévention."

 

  Si l'on peut concevoir que les addictions constituent pour les sujets des mécanismes de défense devant une réalité destructrice, l'ensemble de la psychanalyse, même anglo-saxonne, ne classe pas les addictions parmi les mécanismes de défense "stricto sensu".

Ainsi Henri CHABROL et Stacey CALLAHAN expliquent que "la sublimation (mécanisme de défense) qui est plaisante, épanouissante, est à distinguer des activités compulsives, des dépendances au travail et au sport (addiction au travail et au sport) où le sujet éprouve un sentiment de contrainte, et d'une fuite dans l'activisme comme modalité du coping évitant ("Je bosse comme une malade, c'est un refuge" ; "Ma seule façon de ne pas penser de trop, c'est de travailer, de travailler"). 

De même Matholde SAÏET analysent l'addiction comme solution psychosomatique plutôt que comme solution psychique à la souffrance." Il s'agit d'un acte-symptôme.

"Les addictions, caractérisées par des agirs immédiats, voués à la répétition, s'apparentent à des "actes-symptômes" : "tout acte-symptôme tient lieu d'un rêve jamais rêvé, d'un drame en puissance, où les personnages jouent le rôle des objets-partiels ou même sont déguisés en objets-choses, dans une tentative de faire tenir aux objets substitutifs externes la fonction d'un objet symbolique qui manque ou qui est abîmé dans le monde psychique interne" (Joyce McDOUGALL, Théâtres du Je, Gallimard, 1982). Le recours à ds objets-choses correspond à un "théâtre du réel" qui se substitue à la paralysie de la psyché, compense un "engourdissement de l'imaginaire" (Jean-Louis PEDINIELLI, Corps et dépendance, dans Dépendance et conduites de dépendance, Sous la direction de Daniel BAILLY et Jean-Luc VENISSE, Masson, 1994).

L'agir résulterait ainsi des défaillances rencontrées par la psyché pour élaborer un conflit sur la seule scène psychique : les conduites addictives sont des acting-out directs, sans rémomération ni élaboration psychiques, et correspondent à des autoérotismes particuliers ; elles se substituent au fantasme en réalisant un plaisir de fonctionnement qui adhère au besoin. La décharge dans l'agir est un mode particulier de défense qui permet au sujet de maintenir un équilibre psychique dès lors qu'il est menacé soit sur un versant objectal, soit sur le versant narcissique : "c'est l'enfant qui, dans la détresse la plus totale, ne se rend pas au néant, à la pulsion de mort, mais sort du berceau pour cheercher lui-même quelque chose ) avaler ou à boire" (Entretiens avec Joyce McDOUGALL", Nouvelle revue de psychanalyse, n°29, 1984).

Le passage à l'acte peut également s'inscrire dans une logique de réduction de la souffrance liée à l'aliénation : "une mesure pour s'étourdir" (Sigmund FREUD, Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense, 1896, dans Névrose, psychose et perversion, PUF, 1973), il représente une décharge, mais aussi un pouvoir antisymbolisation, une coupure avec "laboration psychique. L'addiction représenterait pour certains une sorte de "dépsychisation", d'exclusion de la dimension psychique ou subjective (Gérard PIRLOT, Psychanalyse des addictions, Armand Colin, 2009).

Joyce McDOUGALL postule que le but premier de l'acte addictif est de se débarrasser de ses affects (alexithymie). Du fait des défaillances de l'organisation du Moiet parce que l'organisation psychique n'est pas à même de lier représentation et affect, le fonctionnement psychique est assailli par des douleurs insoutenables, "au-delà de l'angoisse de castration" qui concernent la mort psychique, "où le Je risque de perdre ses repères narcissiques et identificatoires". La prise de substances ou la conduite viennent avant tout éviter l'irruption de l'affect : le "briseur de souci" est une sorte d'écran de fumée, un analgésique engourdissant les expériences affectives, formant un rempart contre le risque d'écroulement. L'addicté est donc un sujet pris dans un cercle vicieux, qui lutte par des actes contre une ouleur déclenchée par une menace d'annihilation et qui ressent ce type de douleur parce qu'il se trouve dans l'impossibilité de traiter psychiquement certains phénomènes.

L'acte addictif s'exprime surtout par une "recherche de sensation" - également mise en évidence par la psychiatrie anglo-saxonne (Marvin ZUKERMAN, Sensation Seeking : a Comparative Approach to a Human Trait, Behovioral and Brain Sciences, n°7, 1984) -, l'excitation-sensation visant principalement à contre-investir toute représentation (représentant-représentation) de la pulsion. Jouant le rôle d'un "procédé-autocalmant" (SMADJA, SZWEC), l'addiction convoquerait l'excitation afin de lutter contre le vide affectif et une "dépression blanche" (P MARTY, Les mouvements individuels de vie et de mort, Payot, 1976). Face au défaut de sécurité interne et aux menaces d'annihilation et de confusion avec l'objet, seul le maitien d'une excitation endogène assurerait les sujets de la permanence de leur différenciation avec l'environnement. Instautant le règne de la sensation, l'expérience toxicomaniaque intervidnrait ainsi pour compenser les défaillances de l'enveloppe de représentation, "sensorialité supposée pensante" (Piera AULAGNIER, Les Destins du plaisir, PUF, 1979), organisation dans laquelle le sensoriel fait fonction d'activité de penser."

 

Mathilde SAÏET, Les addictions, PUF, Que sais-je?, 2015. Henri CHABROL et Stacey CALLAHAN, Mécanismes de défense et coping, Dunod, 2004. Anne CARPENTIER, Mécanismes de défonce, Mécanisme de défense, Réseau pratiques, 2010, www.interaide.org.

 

PSYCHUS

      

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5 avril 2016 2 05 /04 /avril /2016 10:24

  Si le blanquisme constitue une référence dans l'oeuvre de MARX et ENGELS, le marxisme s'éloigne de plus en plus dans le temps de la philosophie politique des barricades. 

  Karl MARX, qui diffuse, dans les milieux allemands de Paris, son bilan de 1848 (Avis au peuple écrit par lui, en janvier 1851), écrit dans Les luttes de classe en France : "... le prolétariat se groupe de plus en plus autour du socialisme révolutionnaire, autour du communisme pour lequel la bourgeoisie elle-même a inventé le nom de Blanqui". Il dénonce en 1861 "l'infamie de Bonaparte contre Blanqui" à l'occasion du procès intenté à de dernier (Correspondance à Lasalle du 8 et 29 mai et du 22 juillet ; à Engels du 19 juin) et il déclare à Louis WATTEAU tenir Blanqui pour "la tête et le coeur du parti prolétarien en France (lettre du 10 novembre, entre autres).

   Au moment de la Commune, Friedrich ENGELS reproche aux blanquistes leur mot d'ordre "Pas de compromis" et leur apologie inconditionnelle (Programme des communards blanquistes émigrés, apud Volskaat, n°73, du 26 juin 1874...) ; mais dans sa Question du logement, il souligne encore la communauté de vues des blanquistes et du Manifeste du parti communiste sur l'action politique du prolétariat et la dictature comme transition à l'abolition des classes et de l'Etat. Paul Lafargue, de son côté, fait greif à Blanqui et aux blanquistes de "laisser dans l'ombre la question économique" (lettre à Friedrich Engels du 24 juin 1884).

    C'est LÉNINE qui, au rythme des expériences révolutionnaires russes, qui procède aux démarcations les plus nettes entre blanquisme et marxisme. D'abord rapproché de l'idéologie de la Narodnaïa Volia, le blanquisme est défini comme méthode de conspiration, prônant le recours aux minorités agissantes, mésestimant la lutte des classes, cultivant la phrase révolutionnaire et représentant avec le proudhonisme et l'anarchisme, le point de vue du petit bourgeois et non celui du prolétaire. En septembre 1917, dans Le marxisme et l'insurrection, LÉNINE écrit : "Pour un parti, l'insurrection doit s'appuyer non pas sur un complot, no pas sur un parti, mais sur la classe d'avant-garde. Voilà un premier point. L'insurrection doit s'appuyer sur l'élan révolutionnaire des masses. Voilà le second point. L'insurrection doit agir à un tournant de l'histoire de la révolution ascendante où l'activité de l'avant-garde du peuple est la plus forte, où les hésitations sont les plus fortes dans les rangs de l'ennemi et dans ceux des amis de la révolution faibles, indécis, pleins de contradictions : voilà le troisième point. Telles sont les trois conditions qui font que, dans la façon de poser la question de l'insurrection, le marxisme se distingue du blanquisme. (Christian LAZZERI).

     Sans doute le positionnement idéologique est-il clair, mais la pratique des bolchéviks sur l'usage des violences l'est moins. Car si l'insurrection peut agir, mais sans s'assurer d'un soutien des masses (surestimé souvent), la révolution risque de trainer en guerre civile longue. Et quelle différence doit-on supposer entre l'avant-garde de LÉNINE et le groupe dirigeant de BLANQUI?

   Les partisans de Rosa LUXEMBOURG se poritionnent dans ce débat, par rapport à celles de PLEKHANOV. Elle répond à celui-ci dans un article intitulé Blanquisme et social-démocratie de juin 1906. Celui-ci pour caractériser le blanquisme prend comme référence un texte d'ENGELS, où il estime que l'idée blanquiste est que toute révolution est l'oeuvre d'une petite minorité. Il estime que les bolchéviks constitue aujourd'hui une telle minorité. En 1848, rétorque t-elle, BLANQUI n'était nullement obligé de prévoir que son club formerait une "petite minorité". De plus, même si elle ne défend pas LÉNINE, elle estime que "toute la différence entre la situation française de 1848 et l'actuelle situation dans l'empire russe réside justement dans le fait que le rapport entre la minorité organisée, c'est-à-dire le parti du prolétariat, et la masse s'est fondamentalement modifié. En 1848, les révolutionnaires, dans la mesure où ils étaient socialistes, firent des efforts désespérés pour porter les idées socialistes dans les masses (...). Aujourd'hui justement ces masses se rassemblent (en Russie) sous la bannière du socialisme." Elle explique le succès des partis socialistes (en Allemagne comme en Russie), non par la qualité des dirigeants supérieure à celle de BLANQUI, mais à la différence de nature de ces "masses". Les conditions économiques et sociales ne sont pas les mêmes. Les social-démocrates ont la tâche bien plus facile. Elle veut "rassurer" le camarade PLEKHANOV sur "l'autonomie révolutionnaire des masses". "Nous contestons, écrit-elle, que les camarades russes de l'actuelle "majorité" aient été victimes d'errements historiques blanquistes au cours de la révolution (on est en plein dans le débat sur les rsponsabilités de l'échec de la révolution de 1905...), comme le reproche le camarade Plekhanov. Il se peut qu'il y ait eu des traces dans le projet organisationnel que le camarade Lénine avait rédigé en 1902, mais c'est une chose qui appartient au passé (...). Ces erreurs ont été corrigées par la vie elle-même, et il n'y a pas de danger qu'elles puissent se renouveler. Et même le spectre du blanquisme n'a rien d'effrayant, car il ne peut ressusciter à l'heure actuelle." Le danger réside moins dans un blanquisme que dans la tentative de recours (de Plekhanov et de ses partisans de la "minorité") de compter plus sur des masses en dehors du prolétariat. En ce qui concerne la dictature du prolétariat, même problématique : si avec BLANQUI, c'était l'affaire de conspirateurs, aujourd'hui, il s'agit de l'organise avec "toute la classe révolutionnaire du prolétariat". A cette époque, Rosa LUXEMBOURG croit encore que le parti révolutionnaire de Russie va enfler au point de recouvrir toutes ces classes-là. Elle semble plus confiante dans le destin d'une Russie socialiste que ne l'avait été en son temps Karl MARX, plus réaliste quant au poids de la classe ouvrière dans ce pays à énorme majorité paysanne. En tout cas, ce débat montre  en tant cas que l'étiquette "blanquiste", et ce qu'elle recouvre,  constitue un enjeu idéologique important.

   

   Aujourd'hui encore dans une mouvance marxiste en plein renouvellement, des auteurs reviennent sur la figure d'Auguste BLANQUI. Ainsi Daniel BENSAÏD et Michael LÖWY dissertent-t-ils sur la véritable signification du blanquisme/ 

"Figure de transition entre le babouvisme républicain, la Charbonnerie conspirative et le mouvement socialiste moderne, Auguste Blanqui illustre, dès les années 1830, la prise de conscience des limites du républicanisme. Certains de ses énoncés semblent annoncer la mue de Marx lui-même, de l'humanisme libéral au socialisme de lutte des classes. Plus impitoyablement que lui, il rejette "la burlesque utopique" ds fouéristes qui faisaient leur cour à Louis-Philippe, ainsi que le cléricalisme positiviste d'Auguste Comte. Il entrevoit la transcroissance de l'émancipation seulement politique en émancipation sociale et humaine. Il en nomme la force propulsive - le prolétariat -, bien que le mot précède encore, dans une large mesure, sur la chose telle qu'elle surgira de la grande industrie. (...)" La figure du Blanqui putschiste, le Blanqui dont faisait principalement la critique LÉNINE et a sa suite toute l'intelligentisia soviétique; laisse la place au Blanqui de Critique sociale, celui qui indique l'extrême danger des "bourgeois déguisés en tribum" populistes et qui indique ce qui selon lui sont les termes "objectifés" des conditions d'une réelle émancipation. 

 

Daniel BENSAÏD et Michaël LÖWY, Auguste Blanqui, communiste hérétique, dans Les socialismes françaises à l'épreuve du pouvoir, sous la direction de P CORCUFF et A MAILLARD, Textuel, 2006. Rosa LUXEMBURG, Blanquisme et social-démocratie, dans A propos de la scission de la social-démocratie russe... Czerwony Sstander, Cracovie, n°82 de juin 1906, disponible sur www.marxist.org. Christian LAZZERI, blanquisme, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1999.

 

PHILIUS

 

 

 

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4 avril 2016 1 04 /04 /avril /2016 11:27

   On peut considérer que le babouvisme et le néo-babouvisme constituent, aux côtés, et sans doute un peu de manière originale, de tous les socialismes réformistes et républicains du début du XIXe siècle, l'éclosion d'une philosophie communisme qui s'en distingue par sa radicalité. L'itinéraire révolutionnaire de Gracchus BABOEUF (1760-1797), l'aventure de la Conjuration des Egaux (1795-1796), la reprise par des écrivains et activistes des années 1840-1850 de l'essentiel de son projet politique et social, l'inspiration qu'y trouve, entre autres, Karl MARX, tout cela fait considérer le néo-babouvisme comme un pré-communisme, terreau sur lequel peut se bâtir ce que l'on a appelé le socialisme scientifique.

Loin de voir seulement l'action conspirationniste de la fin de la Révolution française, beaucoup ont considéré le projet socio-politique élaboré pendant des années par BABOEUF. Si dans l'historiographie de l'épopée révolutionnaire, le babouvisme est perçu comme extrémisme violent, il est d'abord un système idéologique cohérent. Par la mise en action de la Conjuration des Egaux, et avant que le mot soit inventé, il effectue une praxis, une liaison entre théorie et pratique, jusque dans la composition sociale de la conspiration. Si dans l'histoire du socialisme, on fait apparaitre comme extrême là-aussi, la théorie et la pratique de ses continuateurs, leurs idées mènent au marxisme combattant. Dans son activité révolutionnaire, Karl MARX ne manque pas d'y faire référence, même s'il peut critiquer des approximations et des manques.

    En tout cas, ces idées sont revisitées régulièrement. Les études babouvistes, stimulées par la révolution de 1917, ont connu en France, un renouveau à partir de 1960 et du colloque qui leur fut consacré à Stokholm, à l'occasion du XIe Congrès international des sciences historiques...   Dans les années 1980, caractérisée par la montée en puissance d'une historiographie  de la Révolution française concurrente de celle qui dominait jusque-là, influencée par le marxisme. De cette nouvelle manière de comprendre l'histoire de la Révolution sort uniquement dans un premier temps que la réédition par les éditions Sécher et Brégeon du pamphlet La guerre de Vendée et le système de dépopulation, bourré d'inexactitudes, qui date de la période où BABOEUF dénonce la "dictature de Robespière". Puis, surtout le volumineux Dictionnaire critique de la Révolution française publié en 1988 sous la direction de François FURET et de Mona OZOUF. L'article consacré à Baboeuf cherche à minimiser l'envergure de ses idées et l'impact historique de la conjuration (pourtant retentissant à l'époque...). Cet article reprend la fausse information selon laquelle le "Manifeste des Egaux" de Sylvain MARÉCHAL fut adopté comme charte par les conjurés, charte qui veut sacrifier les arts et les sciences à la cause de l'égalité sociale et qui fut refusé précisément par eux à cause de cela...La présentation des deux auteurs de ce Dictionnaire est reprise par les réalisateurs Robert ENRICO et Richard KEFFRON dans leur mise en scène de La Révolution française de 1989, et dans les manuels scolaires...Les grands contre-feux n'arrivent qu'en 1990-2000, avec une "troisième voie pour la lecture de la conspiration des égaux" (dixit Michel VOVELLE) : un déplacement de l'interrogation, de la personne de BABOEUF vers les babouvistes, les individus, leur enracinement social, leur pratique politique, leurs idées. Ainsi Jean-Marc CHIAPPA s'intéresse dans sa thèse publiée en 2003, à la conjuration comme mouvement politique inscrit dans son temps et non comme chaînon de transition entre ROBESPIERRE et MARX. Ainsi encore, l'ouvrage de Alain MAILLARD sur les néo-babouvistes.  Aujourd'hui encore, le regain de l'attention accordée aux premiers socialistes suscite également un nouveau regard sur le babouvisme et le néo-babouvisme.

 

      Dans l'histogriaphie marxiste critique (LABICA-BENSUSSAN), Danielle TARTAKOWSKY, historienne, met en relief l'influence des idées de BABOEUF sur l'oeuvre de Karl MARX. 

"(...) La pensée politique de Baboeuf, pouvons-nous lire, qui se développe au feu de la pratique révolutionnaire demeure assurément marquée par l'égalitarisme, le pessimisme économique caractéristique du XVIIIe siècle finissant et l'état de développement des forces productives. Elle ne s'en inscrit pas moins en rupture théorique et pratique avec le mouvement jacobin et montagnard dans la filiation duquel elle se situe pourtant. Baboeuf est en effet seul parmi ceux qui mettent comme lui l'égalité au centre de la réflexion politique à tenter de dépasser la contradiction inhérente à l'idéologie jacobine entre l'affirmation du droit à l'existence et le maintien de la propriété privée et de la liberté économique. D'abord partisan d'une loi agraire, et en cela proche des aspirations de la petite paysannerie, il admet bientôt que l'égalité ainsi établie ne durerait "qu'un jour" et dépasse ce qui n'était qu'un communisme de répartition pour préconiser l'abolition de la propriété des fonds et la mise en commun "des biens et des travaux" dans le cadre des "fermes collectives" régis par une organisation commune du travail. L'expérience révolutionnaire le conduit à intégrer la production artisanale et manufacturière à sa réflexion puis à se rallier, après Thermidor toutefois, à un nécessaire contrôle national de l'économie. Ce qu'exprime le "Manifeste des phébéiens" publié par Le Tribun du peuple en frimaire an IV.

Mais le babouvisme n'est pas seulement un système idéologique. Confronté à cette tentative de stabilisation bourgeoise qu'est le régime issu de Thermidor et à la misère populaire des hivers 1794-1795 et 1795-1796, Baboeuf tente de faire entrer dans la réalité politique un communisme demeuré jusqu'alors du domaine de la rêverie utopique. Sa pratique politique s'inscrit en rupture avec les pratiques de démocratie directes ayant caractérisé le mouvement sans-culotte et annonce les formes d'action du mouvement révolutionnaire qui va naître des contradictions de la société nouvelle. La Conspiration des égaux (1796) repose en effet sur l'action conspirative d'un groupe dirigeant, le comité insurrecteur, appuyé sur un nom restreint de militants sûrs. Elle tend au renversement du régime et à l'instauration d'une dictature révolutionnaire chargée d'assurer la refonte de la société et la mise en place d'institutions nouvelles après la prise du pouvoir.

Cette tentative ultime pour réorienter à gauche le cours des événements révolutionnaires peut certes n'apparaître que comme un épisode sans lendemain. La conspiration est démantelée, ses instigateurs guillotinés en prairal an V et, jusqu'en 1830, les masses populaires s'effacent de la scène politique. Mais c'est à l'échelle du XXe siècle que le babouvisme prend toute son importance (A SOBOUL). "Chainon entre l'utopie communiste moralisante du XVIIIe siècle et le socialisme industriel de Saint-Simon", il constitue le lien qui unit les luttes populaires à la pensée et au mouvement révolutionnaire du XIXe siècle. La conspiration pour l'égalité dite de Baboeuf rédigée en 1828 par Buonarroti depuis son exil de Burxelles permet en effet aux sociétés secrètes de la Restauration et tout particulièrement à Blanqui d'en recueillir l'héritage. En Allemagne, à la suite de Lorenz von Stein, Moses Hess se réapproprie le thème babouviste de l'inachèvement de la Révolution (notation de son Tagebuch). Il introduit également une distinction essentielle qui lui servira à établir le développement historique en trois moments du principe communiste : communisme "babouviste" - ou "grossier", "chrétien", "monacal" (Philosophie der Tat, dans Philosophische und Szialisstische Schriften, Berlin, 1961) - puis communisme "abstrait" et communisme "scientifique" enfin. Dans les Manuscrits de 1844, Marx reprendra strictement et développera cette tripartition. Si le babouvisme nomme alors la forme "orréfléchie" ou "grossière" du "communisme de caserne", Marx et Engels ont toutefois constamment placé la figure de Gracchus Baboeuf du côté de ceux qui, au sein des "grandes révolutions modernes", surent "formuler les revendications du prolétariat". 

 

   Avant l'élaboration de l'oeuvre de Karl MARX, le néo-babouvisme se développe en Europe et en particulier en France. Un groupement des "communistes néo-babouvistes" déploient une activité do'rganisateurs parmi les ouvriers parisiens, avec des journaux complètement rédigés par des ouvriers. A la tête de ce groupement figurent :

Filippo Giuseppe Maria Ludovico BUENARROTI (Philippe Buonarreti) (1761-1837), d'abord activiste en Toscane (entre autres publication d'une Gazetta universale favorable aux troubles révolutionnaires) puis en France dès 1789 (en Corse, il considère l'ile comme un conservatoire des formes primitives de communautarismes et d'égalitarismes agraires). Commissaire national à Corte, il se lie avec les Bonaparte et s'oppose à Pascal PAOLI. Lié à la Charbonnerie, il est protégé par Fouché et participe à la conspiration du général Malet. Son rôle dans des sociétés secrètes lui vaut d'être explusé entre 1813 et 1814. Il ne rentre en France que sous la Restauration, où il fonde plusieurs loges maçonniques. Il est l'un des principaux instigateurs des mouvements révolutionnaires des années 1830, intervient à la Société des Droits de l'Homme et joue un grand rôle dans la formation politique de RASPAIL, Louis BLANC ou d'Auguste BLANQUI. Parmi ses écrits les plus importants, citons Histoire des sociétés secrètes de l'armée (1815), Conspiration des égaux (1828), Histoire de la Conspiration pour l'Egalité dite de Baboeuf (1828), Observations sur Maximilien Robespierre (édité en 1912), La conjuration de Corse, réédité en 1997 (Editions Centofani, Bastia).

Albert LAPONNERAYE (1808-1849), historien, essayiste politique, journaliste, admirateur de Robespierre dont il édite les oeuvres. Promoteur de l'instruction populaire (fondateur de la "Société de la jeune France"), il fonde un périodique en 1837, L'Intelligence, journal de droit commun, devenu par suite de déboires financiers journal de la réforme sociale, avant de disparaitre en 1840 (13 numéros). Son activité de journaliste se déroule successivement dans plusieurs journaux, entre plusieurs livres, dont une Histoire complète de la révolution depuis 1789 jusqu'en 1814 publiée en 1838, suivie d'ailleurs de beaucoup d'autres Histoire de la Révolution française, de la France, des grands capitaines (on peut même dire que beaucoup s'y essaient dans cette période)... et une Oeuvres de Maximilien Roberspierre (1840)... Egalement entre autrs un Catéchisme républicain (Avignon, Peyri, 1848). 

Richard LAHAUTIÈRE (1813-1882), avocat, journaliste. Rédacteur à L'Intelligence, journal de la réforme sociale, il collaborre à plusieurs autres journaux et rédige De la loi sociale (1841). Sous le Second Empire, il se retire de la vie politique pour ses activités d'avocat, se consacrant plutôt à la poésie dans ses écrits. A noter sa participation à la brochure Boulets rouges aavec Etienne CABET, qui lui s'exprime dans le courant plus pacifique et spiritualiste dans le Populaire.

Jean-Jacques PILLOT (1808-1877), écrivain, athée, personnalité de la Commune de Paris. A partir de 1839, alors qu'il a renoncé à être prêtre, il fait de la propagande pour les idées de Baboeuf. Arrêté à la suite de l'insurrection de la Société des saisons (12-13 mai 1839), enfermé. Une fois sorti, il devient directeur de la Tribune du peuple, organise avec Théodore DÉZAMY et Corneille HOMBERG, le premier banquet communiste à Belleville le 1er juillet 1840, en réplique directe aux banquets socialistes. Condamné à six mois de prison en 1841 pour affiliation à une secte communiste, il est condamné à la déportation après le coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte en 1851, et s'échappe au Brésil. Il se lance dans les affaires une fois revenu en France (dentifrice et dentiers) et participe ensuite à la Commune. Il est cité par Karl MARX parmi les "communistes matérialistes", avec Jules GAY et Théodore DÉZAMY. Parmi ses écrits notons surtout Le Code religieux, ou le Culte chrétien (Valant, 1837), Histoire des égaux ou moyens d'établir l'égalité absolue parmi les hommes (Bureaux de La Tribune du Peuple, 1840), Ni châteaux, ni chaumières, ou état de la question sociale en 1840 (Imprimerie Bajat, 1840) et La communauté n'est plus une utopie! Conséquence du procès des communistes (autoédition, 1841). Pour plus d'informations consulter le Dictionnaire de la Commune, de bernard NOËL (Flammarion, 1978).

Théodore DEZAMY (1808-1850), tôt associé à Auguste BLANQUI, écrivain, enseignant, journaliste. D'abord au Populaire avec CABET avec lequel il rompt à cause de désaccords théoriques, puis au journal qu'il crée en 1840, L'Égalitaire, dont la parution s'arrêt au bout de quelques mois, comme beaucoup de publications à cette période. Il publie plusieurs ouvrages, de 1840 à 1848, dans lesquels il développe des thèses très radicales. Après avoir formulé de vigoureuses critiques à l'égard du catholicisme social dans M Lamennais réfuté par lui-même, il expose son propre projet d'organisation politique dans le Code de la communauté, divisé en 19 chapitres et contenant 47 articles de foi (1842). Il y stigmatise les lignes de fore de son opposition aux conceptions de CABET (qui avait fait paraitre le voyage en Icarie deux ans plus tôt). Il dirige surtout ses attaques contre la distinction entre la "phase de transition" et la "phase de constitution" de la société nouvelle, et dénonce l'idée d'une collaboration possible avec la bourgeoisie. Pour lui, il s'agit de substituer immédiatement à la société bourgeoise, dont il fait une analyse impitoyable, la "communauté", qui représente le "mode naturel et parfait de l'association". Les principes essentiels de cette communauté, longuement détaillés dans le Code, sont la propriété collective et l'égalité totale, matérielle et morale, des deux sexes. Il met l'accent sur la nécessité de donner une part prépondérante à la vie communautaire, et de faire que la plupart des activités soient exercées de façon collective et égalitaire, car "la communauté ne connait que des égaux". S'il s'affirme matérialiste, il professe un communisme fondé sur une vision profondément humaniste : "mon criterium, ma règle de conduite, c'est la science de l'organisme humain, c'est-à-dire la connaissance des besoins, des facultés et des passions de l'homme". Après avoir prit part à l'organisation du "banquet communiste" (juillet 1840), il anime avec Auguste BLANQUI, la Société républicaine centrale, et prend part activement aux journées de juin 1848. (Christine BARTHET). Dans ses oeuvres, on note aussi Le Jéuitisme vaincu et anéanti par le socialisme... (1845) et Organisation de la liberté et du bien être universel (1846). 

Auguste BLANQUI (1805-1881), journaliste, adhérent à la Charbonnerie, souvent arrêté et enfermé pour sa participation à de multiples sociétés secrètes et de nombreux complots (dès 1827...). Il revendique un "socialisme pratique", prône la prise du pouvoir par la révolution et une période transitoire de dictature populaire parisienne. Il est empêché de participer à la Commune juste après  avoir lancé son journal La Patrie en danger après la chute de Napoléon III. En 1880, il lance un journal, Ni Dieu ni maître, qu'il dirige jusqu'à sa mort. S'il est connu surtout pour son activisme et son livre sur les barricades, il est aussi l'auteur d'un livre, Critique sociale, publié après sa mort (1885). Le blanquisme constitue une philosophie politique à part (celle qui se dit la plus révolutionnaire) chez les néo-babouvistes. L'oeuvre de Auguste BLANQUI est dispersée, notamment dans ses écrits dans les journaux. Il n'a pas une analyse fouillée du capitalisme. Dans sa conception du capital et de l'exploitation capitaliste, il reste au niveau des utopistes de la première moitié du XIXe siècle. Pour lui, le capital, on le voit bien dans Critique sociale, est synonyme d'usure : il voit la source du profit capitaliste dans la non équivalence de l'échange. Sa critique du capitalisme repose principalement sur un jugement de caractère moral et rationnel. L'ordre existant ne répond pas aux exigences de la joustice, de la logique, du bon sens. Or "la justice, déclare-t-il, est le seul criterium vrai applicable aux choses humaines". Son application conduit inévitablement au socialisme. L'économie politique bourgeoise est indifférente à la morale et son "indifférence morale lui ôte toute puissance de critique, son scepticisme la frappe d'impuissance." Sa conception de l'exploitation capitaliste est liée au fait qu'il assimile le prolétariat à tout l'ensemble des groupes sociaux vivant de leur travail sans exploiter le travail d'autrui. Il tend à assimiler les différentes formes d'exploitation et le pouvoir despotique de l'Empereur Ecu (argent) a commencé dès les temps les plus reculés. (V P VOLGUINE) Doté d'une analyse politique et économique restreinte (il y en a une, même si ce n'est pas la plus développée des socialistes "utopiques", inférieure en tout cas à celle d'un Saint-Simon), il s'attache surtout à réaliser la révolution qui permettra le déploiement de tous les efforts pour construire une société socialiste. Le texte de Critique sociale est disponible sur le site de la BNF, et une présentation (de V P VOLGUINE est disponible également, avec des extraits importants sur le site Les classiques en science sociales.

 

Stéphanie ROZA, Situation de la connaissance du babouvisme, Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique, n°115, 2011. Albert SOBOUL, Babouvisme, dans Encyclopedia Universalis, 2015. Daniel TARTAKOWSKY, Babouvisme, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1992. 

 

PHILIUS

 

 

 

 

 

    

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