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1 avril 2016 5 01 /04 /avril /2016 11:11

  Lorsqu'une armée est en campagne ou en cantonnement, les soldats ou les guerriers qui la composent restent des hommes (en majeure partie), avec leurs besoins physiologique et physique habituels. La sexualité faisant partie de ses besoins, il n'existe pas beaucoup de moyen de la satisfaire :

- Soit (et ce fut le cas dans la plus grande partie de l'Histoire) les hommes et les femmes voyagent ensemble, ne se séparant que lors des cambats. Les mutliples armées de peuples nomades ont dû connaitre cette manière de faire, facilitée en ce sens que lorsqu'une armée se déplaçait, c'est toute une ville qui le faisait, avec toute la populaition, les animaux, les tentes ou bois, le ravitaillement pour hommes et animaux, tous les services matériels et spirituel. A notez que dans le plan des camps romains, existent à la fois une organisation d'un système de santé et d'un système de prostitution. Dans la Grèce ancienne, on note également souvent un phénomène d'homosexualité rampante, cantonnée au temps à l'espace militaires, ce qui constitue aussi une solution qui présente certains avantages... l'interdiction par une morale - religieuse notamment ) de tels actes entre personnes du même sexe supprime évidemment cette solution-là...

- Soit les soldats ou guerriers assouvissent leur soif sexuelle chez les habitants des contrées qu'ils traversent, de préference chez les ennemis et encore plus chez les vaincus, mais ce n'est pas une obligation. Le récit des périples de conquête s'accompagnent presque toujours de scènes de viols isolés ou collectifs ;

- Soit les soldats, dans le cas d'armée régulière d'Etats sédentaires constitués, organisent, sous la vigilance des autorités supérieures leurs activités sexuelles. La prise de conscience des pertes et des inconvénients tactiques des maladies vénériennes amène plusieurs Etats à organiser autour des cantonnements ce que l'on a appelé pour le cas de la France, notamment dans les colonies, les bordels militaires de campagne (BMC), surveillés socialement et médicalement, le destin des prostituées de passage ou professionnelles n'étant pas bien entendu la préoccupation principale du commandement. A cet égard, on peut constater que suivant les dispositions morales des classes dominantes, des effets différents sont constatés suivant qu'elles adoptent une position de réglementation ou une position de prohibition. Une morale rigoriste prônant l'abstinence des soldats conduit tout droit à la propagation incontrôlée de maladies vénériennes par refus d'opérer les ajustements d'hygiène et de santé nécessaires. En niant les besoins sexuels, cette morale favorise le développement d'une prostitution clandestine incontrôlable. 

 

   Dans le domaine de la prostitution en milieu militaire, peu d'ouvrages ont été écrit et celui de Christian BENOIT comble en partie ce relatif vide. L'auteur se centre sur les deux derniers siècles et à la France, mais cela constitue déjà une somme considérable d'informations et de rééflexions.  Comme il l'écrit, "la place prise par l'armée dans l'épisode du réglementarisme ne constitue qu'un chapitre de la longue histoire de la prostitution. Si même la prostitution n'est pas le plus vieux métier du monde, la première prostituée a sans doute connu le premier soldat. Depuis, ces deux êtres ne se sont jamais quittés et forment un couple solide. Le recours des militaires à la prostitution est une constante. L'ignorer conduit à des catastrophes sanitaires. Le développement de la prostitution non contrôlée a pour conséquence inéluctable l'irruption massive des maladies vénériennes, qui prive l'armée d'une partie de ses effectifs et amoindrit sa capacité opérationnelle. Les solutions préconiées par les bonnes âmes, comme l'éducation des jeunes garçons, pour détourner les soldats de tout commerce avec les prostituées, pour aventageuses qu'elles soient, sont inopérantes, car leur efficacité, perceptible à très long terme, reste à démontrer.

Au regard du passé, la solution réglementariste a les faveurs de l'armée, qui fait toujours le choix de contrôler la prostitution à destination de ses hommes plutôt que d'ignorer la question, en particulier en campagne. Son souci constant est de maîtriser la situation, celle-là comme toutes les autres, l'action militaire étant globale et l'autorité du chef indivise. Son attachement à la prostitution contrôlée se double d'une lutte contre la prolifération de la prostitution clandestine, qui lui apparait toujours comme la source intarissable de la maladie. Cette attitude s'observe aussi dans les armées étrangères, comme celles qui ont combattu ou séjourné sur le sol français." A noter que si l'autorité militaire accédite en quelque sorte certaines maisons de protitution, elle ferme très souvent les yeux sur le destin et le recrutement des prostituées, sauf si cela crée des troubles sans ses propres plans de campagne. 

"Les hommes jeunes et en bonne santé qui forment les armées et qui côtoient la mort parfois de façon quotidienne assouvissent leurs désirs sexuels avec les prostituées, souvent les seules femmes qu'ils ont l'occasion de rencontrer. Leur situation particulière dans la nation est régie par une multitude de règles strictes, et nombreuses sont les autorités qui veillent à leur application. Ainsi s'explique la somme de documents de toute nature qui permet de tracer la silhouette d'un client des prostituées, de connaître ses habitudes, d'approcher ses goûts, d'appréhender ses rapports avec les filles, de suivre sa contamination. Rare occasion de savoir qui et comment se comporte cet homme souvent inexistant dans l'histoire de la prostitution, faute de moyen de le connaitre.

Aborder la question du seul point de vue des hommes serait n'en voir qu'une face. A une histoire de la prostitution dont profitent les soldats répond une recherche sur les femmes qui sont mises à leur disposition. Dans le Nord occupé pendant la Première Guerre mondiale ou dans toute la France pendant la Seconde, les Allemands ont recours aux prostituées françaises, avec un système très réglementé, tant ils craignent la maladie. La Wehrmacht met en place un réseau de maisons closes à l'intention de ses troupes dès le début de l'Occupation et établit une réglementation de plus en plus répressive pour retirer de la société les femmes déclarées sources de contagion. L'armée américaine au cours des deux guerres mondiales, fait de même appel aux Françaises pour la satisfaction de ses hommes, des clandestines pour la plupart, l'accès aux maisons de tolérance contrôlée leur étant interdit." 

L'auteur s'attache aux parcours des soldats et des prostituées aux XIXe et XXe siècle en France, après avoir très brièvement évoqué les situations antérieures (sous l'Ancien Régime notamment). Ce qui l'intéresse surtout, ce sont les diverses modalités de cette prostitution réglementée, de même que les vécus des uns et des autres. Toutes les réglementations n'empêchent pas l'existence d'une prostitution clandestine, mais elles la limitent dans le temps et dans l'espace. D'établissements en quartiers réservés, les zones de prostitution sont souvent strictement délimitées. Des temps (permissions notamment) sont aménagés pour permettre les relations sexuelles des soldats. L'auteur indique bien également que malgré tout, même dans les établissements réglementés, peuvenet survenir de maultiples "accidents" contagieux. S'il décrit minutieusement, suivant les situations (armées en campagne en France ou dans les colonies, dans les pays occupés...), il fait la part des failles du système, et pour le moins, il serait difficile de ne pas le faire dans des théâtres d'opérations sujets à de nombreuses destructions et de nombreuses désorganisations... 

Puisant dans les archives de préfectures de police, des brigades mondaines, des services de santé des armées, s'inspirant de nombreux ouvrages écrits sur la prostitution (civile surtout) dont on peut trouver une large liste en fin d'ouvrage, Christian BENOIT fait là oeuvre de pionnier. Fruit de dix ans de recherche, ce livre fait revivre ce couple inséparable, la putain et le soldat.

 

Christian BENOIT, Histoire d'un couple inséparable, Le soldat et la putain, Editions Pierre de Taillac, 2013, 670 pages.

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27 mars 2016 7 27 /03 /mars /2016 09:14

  Le socialisme dans la partie nord du continent américain relève d'une tradition ancienne, antérieure à l'installation des colons européens, née de certaines utopies sociales et/ou religieuses exilées d'Europe, irriguée par une lutte des classes vivace (ouvrière et paysanne) même si elle est occultée par les médias, enrichie par l'apport des exilés socialistes européens, tenace car ancrée dans des mentalités fortement réticentes à tout centralisme et à tout autoritarisme, fut-ce l'autoritarisme patronal. Le socialisme américain, vivace dans surtout les zones rurales, est tout de même présent dans nombres de réviltes ouvrières urbaines. Souvent plus social que politique, le socialisme américain est toutefois régulièrement présent dans les joutes électorales locale, régionales (au niveau des Etats) et même nationale. Il n'est pas aussi détacher qu'on pourrait le penser du mouvement socialiste international et des luttes d'influences entre les divers courants socialistes. Même brimés et poursuivis pendant la guerre froide, les socialistes, et même les communistes n'ont cessé d'avoir une activité dans divers secteurs de la société américaine, jusque dans les luttes les plus saillantes aux Etats-Unis, les luttes de "race" et autour de la sexualité. Que ce soit à travers l'"épopée" américaine de Wilhelm REICH ou les multiples essais d'installation de communautés plus ou moins autarciques, le socialisme américain a toujours eu une influence (souterraine) sur la vie sociale, scientifique et politique des Etats-Unis.

Mais cette influence a des efets plus sporadiques que majeurs sur cette société américaine surtout travaillée par les questions raciale, religieuse et sexuelle et même ethnico-nationale que par la question sociale, d'autant plus qu'une forte mobilité régit les habitudes de vie des nord-américains. Sans doute un certain brouillage régit notre perception de la vie politique américaine. Centrée sur le régime électorale fédéral des Etats-unis, l'information reçue, notamment par les Européens, ne rend pas compte de la diversité et de la vitalité de la vie politique locale et des Etats. Le socialisme américain ne se réduit pas à la vie des petits partis nationaux des Etats-Unis, loin de là, et au niveau fédéral, la résultante des différentes dynamiques locales est émoussée par un jeu fédéral largement orienté vers l'extérieur. Symétriquement, les américains en large partie méconnaissent, ignorent et parfois méprisent ce qui se passe au niveau fédéral et en tout ignorent encore plus ce qui se passe en dehors des Etats-Unis, excepté lors de grandes crises ou de guerres.

     Marcel RIOUX (1919-1992), sociologue critique et écrivain québécois décrit bien cette situation du socialisme aux Etats-Unis : "Quand (Werner) Sombart (1863-1941, sociologue allemand) veut savoir pourquoi il n'y a pas de socialismes aux Etats-Unis, il ne veut pas dire qu'il n'y a aucune organisation ni aucun mouvement socialiste dans ce pays ; il ne parle que de la faiblesse électorale du parti socialiste aux USA. Au début du XIXe siècle, comme aujourd'hui, les USA se distinguaient par l'absence de députés socialistes. La plupart des pays européens, au contraire, comptaient un nombre imposant d'élus socialistes juste avant la guerre de 1914 (...). Seuls les Etats-Unis continuent, comme au temps de Sombart, à faire exception et à se présenter comme le dernier rempart du capitalisme. Pourquoi? Si le socialisme n'a pas une forte clientèle électorale aux Etats-unis, ce n'est pas faute d'organisations socialistes ; tous les types de socialismes, depuis les utopistes religieux jusqu'au trotskysme, ont pénétré dans ce pays et ont été proposés au public. L'apparition des différnts socialismes aux USA suit à peu près la même chronologie que celle des variétés européennes. En Europe comme aux USA, le socialisme suit la même évolution que la société elle-même : au XVIIIe siècle, les utopies pré-socialistes s'incarnent dans une Europe encore largement religieuse et sont elles-mêmes imprégnées de religion ; les rationalisme du XVIIIe siècle rend les mouvements de réforme plus profanes ; ce n'est qu'au XIXe siècle qu'apparait le socialisme dit scientifique."

Ce serait trop simmliste que de dire que seul le socialisme religieux a été influencé par le christianisme. la visée essentielle du socialisme, utopique et scientifique, celle de l'égalité de tous les hommes, de la perfectibilité de l'homme, de la justice pour tous, se retrouve dans le christianisme. Et il semble bien que dans les pays anglo-saxons la liaison entre le christianisme et le socialisme ait été particulièrement forte ; c'est cette caractéristique qui end compte, semble-t-il, du pullulement des organisations et des idées socialistes aux USA, mais aussi de leur faiblesse politique."

 

    Patrick LE TRÉHONDAT, animateur d'un encyclopédie sur l'autogestion, décrit bien l'aube du mouvement coopératif américain, mouvement qui influence largement le mouvement socialiste américaine dans son ensemble. Après avoir rappelé que des tribus amérindiennes développent nombre de traits propres au socialisme (ignorance de la propriété privée, partage des moyens de production, démocratie tribale à large échelle...), l'auteur relate l'organisation sous forme coopérative des premiers colons qui s'installent sur le sol américain qui devaient rembourser le prix de leur voyage à des sociétés de crédit. En passant, il pointe là un des nombreux problèmes importants de tous les immigrants venant de contrées lointaines (souvent négligés par les observateurs même à propos des conflits qui surviennent à ce propos). "Ils entrent ainsi rapidement en conflit avec les financiers londoniens qui voient d'un mauvais oeil leur autonomie croissante. Dès 1623, un gouvernement de rébellion est élus, selon le principe un homme (les femmes en sont exclues) une voix et gère la colonie. Cet esprit démocratique ne devait cependant pas perdurer très longtemps", sans doute au contraire du sentiment envers les anciens maîtres de l'Amérique du Nord... "Un siècle plus tard, en 1778, la première grève éclate sur le sol américain. Vingt tailleurs de New York cessent le travail en raison d'une réduction de salaire. Afin de résister à leur patron et aux briseurs de grève, ils fondent leur coopérative. En 1791, à Philadelphie, le même scénario se répète avec des charpentiers qui revendiquent la journée de dix heures. Au sein de la coopérative qu'ils fondent, ils appliquent la réduction du temps de travail revendiquée. La coopérative, dans l'esprit des grévistes, ne devait durer que le temps de la grève, et elle disparait effectivement avec la reprise du travail et et l'échec du mouvement. Une année plus plus tard, des cordonniers en lutte pour une augmentation de salaire créent une cooopérative de production. Organisés en syndicat, ils gagnent à leur cause la moitié des cordonniers de la ville et, contrairement à leurs prédécesseurs, ils obtiennent  satisfaction.

La création de coopératives comme moyen de lutte pour résister au patronat se développe. Jusqu'en 1840, alors que la production est basée essentiellement sur l'artisanat, la création de coopératives est relativement facile. L'investissement en machines ou en moyens de production est relativement faible. De leur côté, les consommateurs organisent également des coopératives dont le modèle de Robert Oxen est le prototype. Josiah Warren, après être passé par New Harmony, crée une coopérative d'échanges, Time Store, dont l'unité de compte est le temps de travail. Le magasin fermera cependant après trois années d'activités. Cette expérience inspeirera d'autres projets d'où toute monnaie était exclue. (...). Patrick LE TREHONDAT relative ensuite quelques grèves ouvrières marquantes, qui montre bien que la lutte des classes existe aux Etats-Unis.

        Le mouvement coopératif et syndical est marqué à la fois par la répression policière, le refus du patronat, surtout de la grande industrie et des chemins de fer, d'envisager des négociations avec des syndicats souvent créés ad hoc, la division entre plusieurs "grands syndicats" qui ne se soutiennent pas dans leurs revendications différentes (les Chevaliers du Travail et l'American Federation of Labor (AFL) en sont de bons exemples)... Puis après la première guerre, s'il y a alliances (surtout locales) entre coopératives et syndicats, le patronat refuse toujours toute discussion de manière générale, et la seule réponse aux grèves est d'abord la violence de l'armée et de la police.

Certainement en raison de l'hostilité gouvernementale (au niveau des Etats comme au niveau fédéral) envers des syndicats contraints parfois de s'allier avec le grand banditisme pour se faire entendre (Teamsters, le syndicat des camionneurs), la coopérative est souvent le moyen préféré de lutte de classes dans la citadelle du capitalisme. Ce mouvement coopératif marque encore profondément les divers mouvements d'émancipation. Dans le monde agricole (Californie), l'alliance du mouvement syndical avec le mouvement coopératif et les mouvements de consommateurs ont pu toutefois provoquer des victoires retentissantes des travailleurs syndiqués. A noter la grande connivence entre des gros syndicats et des grosses industries (dans l'automobile notamment) où le syndicat opère un contrôle des embauches et où le patronat garantit la paix sociale par la garantie de salaires importants et d'un système de retraite (lui-même chapeauté par des organisations à mi-chemin entre syndicat et patronat)... jusqu'aux crises industrielles...

    Howard ZINN, historien américain, montre bien l'ampleur du défi socialiste au système capitaliste aux Etats-Unis. "La guerre et le chauvinisme pouvaient différer, écrit-il, la colère de classe inspirée par les dures réalités de la vie quotidienne mais ne pouvaient par la faire disparaitre complètement. A l'orée du XXe siècle, cette colère éclata de nouveau; Emma Goldman - militante anarchiste et féministe dont la conscience politique avait été forgée, entre autres, par le travail en usine, les exécutions du Haymarket, les grèves de Homestead, le long emprisonnement de son amant et camarade, Alexander Berkman, la crise des années 1890, les luttes et les grèves de New York, enfin sa propre incarcération sur l'île de Blakwell - s'adressa à la foule au cours d'un rassemblement organisé quelques années après la guerre hispano-américaine : "Comme nos coeurs se soulevaient d'infignation devant ces cruels Espagnols! (...) Mais lorsque la fumée fut dissipée, que les morts eurent été enterrés et qu'il revint au peuple de supporter le coût de cette guerre par la hausse des prix des produits de premières nécessité et des loyers - c'est-à-cire quand nous sommes sortis de notre ivresse patriotique -, il nous est soudainement apparu que la cause de la guerre hispano-américaine était le prix du sucre. (...) Et que les vies, le sang et l'argent du peuple américain avaient servi à protéger les intérêts des capitalistes américains."  Cette prise de conscience traverse alors de larges pans de la société américaine, entrainant toute une littérature (Mark TWAIN, Jack LONDON, Henry JAMES, Upton SINCLAIR, Theodore DREISER, Frank NORRIS...), toute une série de luttes ouvrières dans l'industrie et dans l'agriculture, tout un faisceau de création de parits socialistes de différents courants, tout un foisonnement de syndicats locaux et nationaux. L'idée de l'action collective, écrit encore Howard ZINN, "était une idée extrêmement puissante. Au moment même où la croissance capitaliste devenait fantastique et les bénéfices énormes, et au cours des dix années captivantes qui suivirent sa création, l'IWW représenta une menace pour la classe capitaliste. Officiellement, l'IWW ne compta jamais plus de 5 ou 10 mille membres en même temps. Les gens allaient et venaient, mais on peut néanmoins estimer à cent mille environ le nombre total des membres de l'IWW. Leur énergie, leur persévérance, leur force de conviction, leur capacité à mobiliser des milliers de personnes en un lieu et à un moment précis leur conféraient un poids dans le pays sans rapport avec leur effectif réel. Ils voyageaient partout et nombre d'entre eux étaient des travailleurs itinérants ou sans emploi. Ils militaient, écrivaient, discouraient, chantaient et pour finir propageaient leur idéal et leur message."  Ces militant traversaient de multiples répressions, souvent violentes, tenaces, et beaucoup, au sein même des organisations politiques et syndicales, avaient la tentation d'user de sabotages et de violences envers par exemple les jaunes briseurs de grèves. Le système ne se faisait pas faute de montrer à l'opinion publique, via une presse souvent conservatrice, les fauteurs de désordre. Le mouvement progressiste mené par d'honnêtes réformateurs, au niveau fédéral, comme le sénateur du Wisconsin Robert La FOLETTE ou par des conservateurs non avoués comme ROOSEVELT, paraissait conscient de détourner en outre et d'affaiblir le socialisme, à coup de mesures sociales et économiques apparemment et immédiatement favorables aux travailleurs (augmentation de salaires, systèmes de retraite ou de caisses de solidarité, système d'assurances...), mais utiles à terme pour le capitalisme. Howard ZINN se demande si les socialistes comprenaient clairement combien les réformes maintenaient l'ensemble du système économique existant. Seuls des partis socialistes et des personnalités dénonçaient ces courtes victoires. En fin de compte, à l'orée de la première guerre mondiale, les réformes progressistes sont parvenues à stabiliser le système capitalisme en corrigeant ses pires défauts et à couper l'herbe sous le pied du socialisme, restaurant un consensus fort, une grande et longue trêve dans les luttes sociale, ce qui n'empêche pas l'éclosion, ici et là, de grèves sectorielles parfois violentes, la formation d'encore plus de coopératives de production et surtout de distribution, d'organismes de solidarité qui souvent veulent prendre le relais des organisations charitables ou hygiénistes. Si une solidarité réelle forte et parfois longue s'organise, le socialisme à l'américaine n'est pas majoritairement revendicatif d'une réforme globale et encore moiins d'une révolution, attitude qui subsiste toutefois dans certains partis socialistes ultra-minoritaires. 

 

    Enfin, il ne faudrait pas minorer l'apport des différentes vagues d'immigration sur l'esprit d'entraide collective (souvent entre membres d'une même communauté, qu'elle soit blanche ou noire, pour reprendre une distinction états-unienne), ni non plus celle de vagues d'exilés européens socialistes.

L'étude par exemple de Michel CORDILLOT montre bien l'importance de la vague d'utopistes et d'exilés français entre 1848 et 1880. "Il s'agit de cette cohorte d'émigrés politiques français au sein de laquelle se côtoyèrent "utopistes" de différentes persuasions, émeutriers vaincus de juin 1848, républicains en fuite après le coup d'Etat du 2 décembre 1851, opposants politiques lassés de ruser avec les autorités impériales, et pour finir communards et internationaux traqués après la chute de la Commune (...) (Il s'agit de retracer) comment ces exilés se sont regroupés au sein de divers organisations de langue française se réclamant d'idéaux de progrès et de transformation sociale, comment, depuis le milieu du XIXe siècle jusqu'à la fin des années 1870, ils se sont efforcés soit de créer de toutes pièces une société nouvelle, soit d'agir au plan social, économique et politique, pour tenter d'améliorer la vie des plus défavorisés en contraignant la société américaine à offrir à ces déshérités un sort meilleur. Car il est important de redonner une existence à ce mouvement tombé dans l'oubli - et l'on sait combien la mémoire collective peut se montrer défaillante s'agissant des "classes subalternes" ou des vaincus de l'histoire -, tout en esquissant au passage une réflexion plus large à propos de certaines évolutions constitutives de l'identité américaine.".

L'auteur tente d'expliquer l'impact des événements européens sur la mentalité des Américains, dont les exilés eurent sans doute paradoxalement à pâtir, malgré ou en partie à cause de leurs engagements dans différents secteurs des Etats-Unis (lutte pour le suffrage universel, y compris pour les femmes, lutte émancipatrice des Noirs et des minorités, participation à la création de coopératives...). Il ne faut jamais oublier non plus l'impact conjoint de la guerre de Sécession américaine (1861-1865) et surtout de ses conséquences. La succession de bouversements socio-politiques et économiques ne manque pas d'avoir un impact sur la mentalité américaine.

"Ce bouleversement de l'idée que les Américains se faisaient des valeurs fondatrices de leur république, et donc de celle qu'ils se faisaient de leur identité nationale, allait avoir, avec un décalage de quelques décennies, des conséquences importantes. Alors qu'elle s'était longtemps vue en héraut d'un type nouveau de société montrant la voie au monde, l'Amérique s'abandonna progressivement à un repli identitaire. Confrontée à des mouvements sociaux de plus en plus durs, confontée aussi à la montée de l'immigration de masse, la société américaine se durcit. Les événements violents survenus à Chicago (4 mai 1886) dans le cadre de la lutte pour la journée de huit heures et leur épilogue tragique avec la pendaison des dirigeants syndicalistes anarchistes le 11 novembre 1887 montrèrent que les autorités n'hésiteraient pas à recourir à une répression impitoyable. Le mouvement syndical américain en tira les leçons, optant majoritairement pour une approche résolument réformiste et renonçant à remettre en cause le capitalisme. Si bien qu'après Haymarket, la gauche socialiste et révolutionnaire se trouva réduite, au sein du mouvement ouvrier américain, à un rôle de force contestataire, certes toujours active et parfois entendue, mais irrrémédiablement minoritaire. Plus généralement, le socialisme s'identifiait désormais dans l'imaginaire politique d'une opinion traumatisée à une idéologie condamnable, profondément incompatible avec les valeurs héritées des Pères fondateurs, et véhiculée par des agitateurs essentiellement étrangers. Marginalisés électoralement, les "rouges" se retrouvèrent également mis au ban de la communauté nationale."

 

Howard ZINN, Une histoire populaire des Etats-Unis, de 1492 à nos jours, Agone, 2002. Patrick Le TREHONDAT, L'aube du mouvement coopératif américain, dans Encyclopédie internationale de l'autogestion, 2016, www.syllepse.net. Marcel RIOUX, Le socialisme aux Etats-Unis, 1964, édition électronique, dans le site Les classiques en sciences sociale, www. uqac.ca. Michel CORDILLOT, Utopistes et exilés français aux Etats-Unis, 1848-1880, dans Cahiers d'histoire, Revue d'histoire critique, n°124, 2014, dans un dossier Pour en finir avec le socialisme "utopique".

 

 

 

 

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27 mars 2016 7 27 /03 /mars /2016 08:36

  Auguste BLANQUI (1805-1881), socialiste (tendance communiste) français de la tradition babouviste, qui figure parmi les néo-babouvistes les plus célèbres et les plus actifs, fondateur en 1848 de la Société républicaine centrale est l'auteur de nombreux articles (sténographe de métier) et de quelques ouvrages et de quelques textes marquants, dont Instruction pour une prise d'armes (1868). Toute son action et tous ses écrits tendent vers l'organisation de la révolution pour la prise du pouvoir et la transformation de la société, avec le souci d'éducation du peuple. Après la chute du Second Empire, il fonde le journal La patrie en danger et participe, contre le gouvernement de Défense nationale, aux émeutes du 31 octobre 1870 et du 22 janvier 1871. Arrêté, il ne peut participer lui-même à la Commune, dans laquelle ses amis blanquistes jouent un rôle important. Alors qu'il est élun invalidé, mais gracié et libéré en 1879, il lance l'année suivante un autre journal, Ni Dieu ni maître, qu'il dirige jusqu'à sa mort. Sa principale publication, La critique sociale n'est publique qu'en 1885 qu'après sa mort.

  Classé souvent parmi les socialistes utopiques, Auguste BLANQUI s'en distingue pourtant par sa conviction que seule la révolution et la révolution violente du peuple peut déboucher sur le socialisme. Alors que que tous les autres représentés de ce socialisme utopique français, républicains, socialistes, communistes militent pour le suffrage universel, les ateliers, les associations, les communautés, il est réellement le seul à rêver de révolution communiste et de dictature parisienne.

 

    Singulièrement son Instruction pour une prise d'arme, court texte de 1868-1869 qui circule discrètement sans être publié de son vivant, où la barricade est au coeur de l'insurrection blanquiste : c'est autour d'elle que se structure la guerre des rues, tout part d'elle, tout reflue vers elle, tout s'organise autour d'elle. Et c'est dans Paris, "capitale de l'intelligence", avec ses multiples rues et ses multiples possibilité de refuges et de fabriques d'armes, avec ses hommes objectivement intéréssés à ce que les choses changent, que la révolution doit avoir lieu. Mais si le peuple de volontaires doit être l'artisan de cette révolution, celle-ci ne peut être que l'oeuvre de professionnels qui encadrent militairement ce peuple. C'est directement la projection dans la lutte du mode de fonctionnement des sociétés secrètes blanquistes, les Familles ou les Saisons. C'est  dans le moment fort de la révolution où l'organisation clandestine doit donner toute sa mesure en se démultipliant sans se dénaturer. 

        Sitôt disponibles, résume pour nous Michel OFFERLÉ, les bras de l'insurrection sont encadrés minutieusement ; Blanqui, peu enclin d'ordinaire aux démonstrations théoriques, ne choisit certes pas cet instant pour de longs développements justificatifs. L'analyse politique a chez lui des fonctions de dénonciation et de dévoilement d'une réalité finalement aisée à comprendre, bien que masquée par l'ignorance multiséculaire. Comme une barricade, la société a deux face : d'un côté, le peuple, les ouvriers, les prolétairs de la plume et de l'outil, de l'autre, des "fénéants dorés", des sangsues, buveurs de sueur et de sang, rois, militaires, prêtres, agioteurs, cocottes et petits crevés ; vocabulaire sans âge qui va de Babeuf aux postcommunards traversera tout le siècle.

Tout cela sera proclamé, pour désagréger l'ennemi ; pour les volontaires, comme pour les militants des sociétés blanquistes, mieux vaut un manuel de manoeuvres qu'un traité de socialisme. Ici, non plus, pas de suffrage universel. Les chefs préexistent au mouvement et décident sur le tas, des affectations de chacun : jeune bourgeois en rupture de classe, militaires démobilisés, ouvriers instruits forment l'encadrement ; les ouvriers qualifiés offrent leur savoir-faire ; tous les autres leur enthousiasme, leur dévouement à la cause. Mais tous n'ont qu'un rôle : obéir à ceux qui ont pris l'initiative du mouvement (quand? comment?, Blanqui, ici moins qu'ailleurs n'en souffle mot), et surtout à celui qui concentre entre ses mains tous les pouvoirs : le révolutionnaire, pour qui le devoir, c'st la "lutte toujours, la lutte quand même, la lutte jusqu'à l'extinction", Blanqui, le commandant en chef.

C'est lui qui a une vision "panoptique" de la ville, manoeuvrant ici tel bataillon, érigeant là telle barricade ; de lui partent toutes les consignes, vers lui convergent toutes les informations. Démiurge de la révolution, il instaure l'ordre dans l'émeute, sur le modèle militaire, en donnant aux forces irrégulières "l'aspect d'une armée parisinenne en bon ordre, manoeuvrant selon les règles de la tactique" pour mieux préparer l'ordre postrévolutionnaire autour de "l'appareil d'une force gouvernementale" se générant dans l'insurrection. (...)"

Dans Instruction, BLANQUI s'enferme, et il l'écrit, dans l'insurrectionnel. Il ne discute ni des conditions pré-révolutionnaires (réduites à la préparation de l'insurrection), ni des situations post-révolutionnaires. Tous les ennemis de la révolution doivent être châtiés, la lutte social est réduite à un combat armé. 

       Pratiquement tous les grands auteurs et les grands hommes politiques socialistes de son époque rejette cette manière de voir. Singulièrement de plus, si son Instruction pour une prise d'armes veut corriger les défauts des insurrections précédentes, son petit livre n'a même pas d'influence sur l'organisation des insurgés de la Commune de 1870-1871. Son ouvrage apparait même comme une autocritique permanente du blanquisme réellement existant, dans la manière dont ceux-ci s'organisent pour faire triompher la révolution. 

   La postérité de cette oeuvre est très faible, nonobstant une attitude de référence (de parfois de déférence) de certaines franges très diverses du socialisme, qui le réinsère dans le socialisme utopique (même Jean JAURÈS, Introduction aux Discours parlementaires s'y essaie). Il s'agit pour Michel ABENSOUR par exemple de greffer "la très riche matière utopique du XIXe siècle sur les traditions révolutionnaires et l'intentionnalité du babouvisme". Mais Léon BLUM repousse ses idées pour quasi-léninisme, Rosa LUXEMBOURG fait d emême pour "centralisme conspirateur" (Centralisme et démocratie, 1904). Il sert même de repoussoir à LÉNINE, qui ne consent à accepter une filiation avec ses idées que pour partager avec lui le goût de l'insurrection comme art, abandonnant l'héritage du blanquisme aux balbutiements des révolutions prémodernes Le marxisme et l'insurrection, 1917). Sans doute parce que loin d'être une progression du babouvisme et du néo-bavouvisme, les idées que défend Auguste BLANQUI semblent constituer une sorte de régression dans la pensée politique. 

 

Auguste BLANQUI, Insturction pour une prise d'armes (1868-1869), La tête de feuilles, collection Futur antérieur", texte établi et présenté par Michel ABENSOUR et Vincent PELOSSE, 1972 ; Textes choisis présentés par V P VOLGUINE, Editions socialies, 1955.

Michel OFFERLÉ, Instruction pour une prise d'armes, dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986.

 

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24 mars 2016 4 24 /03 /mars /2016 10:40

   Loin d'en rester au discours convenu sur l'alcoolisme dans les armées ou aux divers Réglements de discipline qui le répriment, il semble bien que le rôle de l'alcool dans les affaires militaires en général et dans les troupes en particulier soit complexe.

De toute temps, l'alcool joue un rôle important dans le fonctionnement des armées, en cantonnement comme en manoeuvre. Dans le fonctionnement des armées, la proscription est loin d'être la règle, même si elle l'est dans les armées modernes (ce qui devrait être aussi objet d'inverstigation).

En cantonnement, la discipline passe par une certaine prohibition de l'alcool (différenciée d'ailleurs entre simples soldats et officiers). En tout cas, la circulation de l'alcool dans les troupes est souvent fortement contrôlée, ne serait-ce que celles-ci sont entourées, (suivies et/ou précédées) d'une foule de prestataires de biens et de services, pourvoyeurs tant de nouritures, de femmes que de boissons plus ou moins énivrantes. Elle est contrôlée à la fois pour maintenir une discipline et une hygiène dans les camps et pour procurer en cas de nécessité un exutoire à des troupes trop longtemps cantonnées, souvent par l'intermédiaire des permissions de sortie, très finement distribuées suivant les individus et les grades.

Dans les manoeuvres, l'alcool est généralement interdit sauf dans des situations où les taux de létalité dans les combats sont importants. Dérivatifs aux possibles désertions, désinhibiteurs au moment de passer à l'assaut fatal (pour l'attaquant le plus souvent...), les boissons alcoolisées, souvent fortes furent très utilisées dans les tranchées de la guerre de 1914-1918. Un phénomène très rapporté dans les chroniques historiques et très décrit dans la littérature fictive, est le combattant buvant une dernière rasade pour se donner le courage de l'ultime affrontement avec la mort. 

 

   Pour François COCHET, professeur à l'université de Metz, "peu de couples font autant sens, en apparence que les termes d'"alcool" et de "Grande Guerre". Le lien entre les deux semble aller de soit et être intranchable. La mémoire collective associe le "pinard" aux "poilus" presque aussi sûrement que ces derniers aux "totos". Au-delà de la réalité du phénomène, attesté par toutes les sources, ce lien relève aussi de systèmes de représentations tant civils que militaires. L'historien qui cherche à aborder de la manière la plus rigoureuse possible cette grave question des pratiques d'alcoolisation du front se heurte, comme souvent, à toute une série de difficultés, qui tiennent non seulement aux sources, mais aussi à la concrétisation mémorielle de convictions à la fois solides en apparence et emboîtées, loin d'être évidentes à démêler.

Le système de représentation de l'appareil militaire, à l'égard des consommations d'alcool, oscille entre un regard de connivence tacite par rapport à l'ivrognerie et une perception qui tend à leur attribuer tous les comportements déviants, par rapport à la discipline. A l'autre extrémité du spectre représentatif, les pacifistes des années 1920 et 1930 donnent de l'alcool une valeur d'"assommoir" qui masquerait la violence des officiers et permettrait de refouler la guerre.

Peut-on essayer de dépasser ces topoï et d'approcher une typologie de ce que furent les comportements d'alcoolisation aux armées entre 1914 et 1918? Le singulier s'impose-t-il lorsque l'on veut évoqueer le rôle de l'alcool au front? Les troupes au front ne constituent pas un ensemble parfait, ni dans leurs relations à la guerre, en intensité comme en temporalités, ni dans leurs conditions de vie matérielles et psychologiques. Pour approcher ces pratiques, il nous faut, tout d'abord, identifier des comportements, prendre en compte quelques pistes de pratiques différentielles, afin de rompre avec les stéréotypes ou, à tout le moins, d'essayer de les relativiser."

L'auteur constate des pratiques massivement attestées, sous les regards de la hiérarchie et des soldats. Il remet en contexte, des errements existants déjà largement dans la vie civile, où des pratiques sociales concernant l'alcool sont déjà bien ancrées, l'offre de boissons étant très abondante. Dans sa tentatives de typologie, il distingue une réponse au danger immédiat, l'alcool permettant une compensation individuelle chez les vrais combattants, d'un éthylisme d'ennui de l'arrière-front. 

"L'alcool rythme donc bel et bien tous les instants de la vie des soldats de la Grande Guerre, qu'ils soient de réels combattants ou non. Chez les combattants, l'alcool apporte un soutien mental de façade qui leur permet de tenir en refoulant leur quotidien. En cel, l'alcool joue un rôle de "béquille" pour le soldat. La dimension échappatoire et exutoire existe chez le "peuple des tranchées". Il s'agit d'un moyen de se soustraire à la réalité immédiate, faite de dangerosité. Elle peut être également un moyen de se mettre dans une bulle, de rompre avec la réalité du quotidien et de la hiérarachie militaire. En cela, l'ivresse est une soupape de sûreté. Il s'agit de se reconstruire sa part de liberté.

Le recours massif à l'alcool sur le front recouvre pourtant des pratiques et des buts différents. Des formes d'alcoolisation différentes attestent la complxité des mondes du front. En tout cas, les deux mythes fondateurs du recours à l'alcool durant la Grande Guerre (...) paraissent devoir être singulièrement remis en question, ne serait-ce que parce que, comme tout système d'images simplifiées, ils ont complètement sous-estimé l'alcoolisme d'ennui des arrière-fronts.

Si la part de convivialité induite par l'alcool ne doit pas être minorée, dans la mesure où la société  masculine du front reproduit des comportements festifs et compensatoires héritées du monde du travail et d'intériorisation de la culture du service militaire, c'est surtout la diversité des conditions de vie chez les soldats de la Grande Guerre (position combattants/non-combattants) qui ressort de notre proposition de typologie."  

     Pour l'auteur, chez les véritables combattants la consommation de décompensation semble largement l'emporter sur la consommation "incitative", c'est-àdire celle destinée à soutenir le courage des soldats au moment des attaques. Les processus de désinhibition comportent des transgressions qui peuvent prendre une multitude de visages et choisir des cibles très variées : pillage, viols, violences diverses. Les soldats ne sont pas des civils en uniforme, la vie aux armées et les combats changent profondément les personnalités : la culture militaire, que ce soit celle de la vie routinière ou celle des combats de la guerre 14-18 permet de multiples exactions de compensation, et ceci en dépit de tous les réglements de discipline. De manière générale, mentionne l'auteur, les situations d'ennuis (même au front) sont bien plus fréquentes que les situations de combat, et l'alcool permet de lutter contre la monotonie des jours. Les poussées d'angoisse sont bien plus fréquences que les fureurs de la guerre...

 

     Emmanuelle PRÉVOT, chercheure au Laboratoire Georges-Friedman, à l'Université Paris 1-Panthéon Sorbonne, élargit le propose du "boire militaire" à la cohésion, au contrôle, de l'intégration à l'exclusion par le biais des pratiques d'alcoolisation. 

"Le rapport à l'alcool n'est-il pas suceptible, écrit-elle, d'éclairer un autre pan (que l'attitude individuelle du soldat) des réalités militaires? Abordées du point de vue des usages sociaux plutôt qu'individuels, les conduites d'alcoolisation (selon la définition de GAUSSOT et ANCEL (Alcool et alcoolisme, Pratiques et représentations, L'Harmatan, 1998) : la manière de consommer de l'alcool sans connotation morale ni référence aux conséquences psychologiques ou physiologiques sur le corps humain) ne peuvent-elles pas nous informer sur les rôles et statuts dans ce corps professionnel?" L'auteure fait référence ici au cadre proposé par E C HUGHES (Le regard sociologique, Essais choisis, Textes rassemblés et présentés par J M CHAPOULIE, editions de l'EHESS, 1996). "En effet, lors d'une enquête sur le terrain d'un an dans un bataillon , d'une spécialité de combat, de l'armée de terre, dont 5 mois passés en ex-Yougoslavie (2001-2002), la question de la consommation d'alcool s'est immiscée, notamment pendant l'opération extérieure, du fait de son omniprésence dans les discours et les pratiques. Véritable enjeu de la gestion du groupe militaire et révélateur des relations en son sein, nous montrerons que la sociabilité (entendue au sens de Georg SIMMEL, forme et contenu des actions réciproques sur lesquelles se fonde l'existence de toute société ou de toute association) autour de l'alcoolisation éclaire le fonctionnement du système militaire. Dans un premier temps, l'interprétation de l'expérience opérationnelle, sous l'angle de la totalisation (GOFFMAN, Asiles, Etude sur la condition sociale des malades mentaux, Minuit, 1968), permettra de faire émerger une division morale du travail, dans laquelle l'alcool est l'objet, de contrôle par le commandement (grands chefs du groupement). De plus, cette approche donnera des repères sur le terrain d'investigation, nécessaires pour "planter le décor" de la relation à l'alcool. Dans un deuxième temps, nous nous intéresserons aux usages légitimés de sa consommation à des fins d'intégration et de formation d'une identité professionnelle. Enfin, le dernier temps sera consacré à la stigmatisation des EVAT (Engagé Volontaire de l'Armée de Terre), à partir du déni de leur "moralité" relayé par la surveillance dont ils sont l'objet et à leur réaction transgressive comme stratégie de défense (C DEJOURS, Souffrance en France. La banalisation de l'injustice sociale, Le Seuil, 1998)."

  Le programme de recherche de l'auteure, s'il est restreint ici à des conditions particulières, mériterait d'être testé sur d'autres unités militaires, de manière diversifée, pour en tirer des conclusions de portée générale. Toujours est-il qu'elle dresse un portrait de cette unité en Yougoslavie qui renseigne sur les fonctions de l'alcoolisation dans l'armée. Dans un univers fait de confinement, de réglement et de surveillance, "le contrôle de la consommation d'alcool répond aux considérations utilitaires du commandement qui cherche à maintenir l'efficacité du Groupement pour exécuter (sa) mission (...). Le mot d'ordre est d'occuper les personnels, car l'ennui est susceptible d'engendrer des comportements "déviants", nuisibles à la cohésion, et donc, à la "capacité psychosociologique", terme militaire désignant l'influence du moral et de la motivation sur la "capacité opérationnelle".(...). Il s'agit de favoriser la cohésion, entre relâchement de la pression de groupe et veille permanente sur les possibles "dérapages". 

S'interroger sur le "boire militaire" revient à questionner la dimension sociale des pratiques d'alcoolisation, à se demander s'il existe des manières de boire plus légitimes que d'autres, auxquelles seraient associés des lieux et des moments particuliers, manifestations d'une convivialité professionnelle, mais, peut-être, plus largement, de l'affirmation d'une représentation du métier militaire. Il existe en effet deux types d'espace spatio-temporel, desquels la consommation d'alcool est partie prenante en raison de leur rôle respectif dans le groupe militaire. Tout en permettant la gestion du boire, "pots" et "popotes" s'enracinent ainsi dans une conception particulière de la profession et du lien qu'elle suppose entre ses membres. Appartenance et identification prennent dans ces cadres des traits différents."

L'alcool rapproche mais également facilite la distribution des rôles (les surveillés et les surveillants), globalement et précisément : de la stigmatisation des EVAT au renforcement des relations hiérarchiques, dans un contexte environnemental et affectif très particulier (éloignement et isolement géographiques, conditions physiques et psychologiques, danger plus ou moins permanent...). 

  Les études réalisées dans d'autres secteurs de l'armée donnerait sans doute le même tableau de contrôle et d'utilisation de l'alcoolisation pour maintenir le moral des troupes, notamment dans les périodes d'inactivité qui peuvent être parfois très longues. Ces études pourraient inclurent d'autres modalités de maintien du moral, utilisation de drogues par exemple par l'intermédiaire des services de santé ou même de manière illégale. 

   Mais elles sont réalisées dans des types d'armée où l'Etat a une longue expérience de cette alcoolisation et même d'utilisation de certaines drogues à des fins "médicinales" (notamment dans les milieux fortement confinés, on pense aux personnels des sous-marins par exemple...), et où ce contrôle se réalise effectivement, même pour des périodes relativement longues de non professionnels dans le cadre des services militaires (notamment en compte les périodes de rappels pour guerre ou danger). Elles ne prennent pas en compte, ou elles sont rares et/ou non rendues publiques, des armées où le taux d'alcoolisme est relativement élevé (36% des soldats de retour d'Irak et d'Afghanistan souffraient d'alcoolisme, selon certaines études ; des taux supérieurs ont pu être constatés dans les armées ukrainiennes ou soviétiques, dans les armées américaines au VietNam, ce dernier cas étant couplé avec l'utilisation massive de plusieurs drogues...), les cas où finalement ce contrôle s'avère soit lacunaire, soit inopérant, soit encore pire inexistant. Il serait même intéressant d'inclure un autre paramètre dans de telles études : les situations pourraients varier suivant la situation d'une armée, vainqueur ou vaincue... que cette victoire ou cette défaite soit simplement de la représentation ou effective sur le plan militaire... C'est dans les archives des différents services de santé des armées qu'il faudrait pouvoir investiguer pour commencer de telles études...

 

   Enfin et pas la moindre, mais là il faudrait se placer dans une perspective de longue durée, il serait intéressant d'étudier l'usage de l'alcool comme... arme. A destination du camp adverse, la mise à disposition de boissons alcoolisées plus ou moins camouflées en boissons habituelles, par des filières auparavant identifiées, pouvait servir, dans une guerre, notamment dans les guerres longues, à faire perdre de ses troupes par le commandement de ce camp. Affaiblir, endormir, voire empoisonner des troupes peut passer par le biais de boissons alcoolisées. Après tout, dans la littérature grecque ancienne, on trouve Ulysse ennivrant Cyclope pour lui percer l'oeil et s'évader de la caverne dans laquelle cette créature l'a emprisonné avec ses compagnons. Et dans la Grèce ancienne, la culture de la vigne est suffisamment répandue pour que l'idée soit venue, dans le cadre de long sièges notamment, de faire perdre les esprits à l'armée ennemie.... Il y a là sans doute un livre à faire. Mais il ne faut pas verser dans l'excès inverse, l'usage de cette arme ne saurait être banalisée, le vin gardant un aspect sacré dans bien des cultures...

 

Emmanuelle PRÉVOT, Alccol et sociabilité militaire : de la cohésion au contrôle de l'intégration à l'exclusion, dans Travailler, n°2/2007 (n°18) dans le portail cairn.info. François COCHET, 1914-1918 : l'alcool, aux armées, représentations et essai de typologie, Cairn.Indo n°19-32.

 

SOCIUS

    

 

    

 

 

 

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24 mars 2016 4 24 /03 /mars /2016 10:14

Auteur d'un ouvrage de référence dans le mouvement socialiste, Organisation du travail (1839), qui préconise la réforme sociale par l'action de l'Etat, Louis BLANC, journaliste et historien français, mène à la fois une carrière politique (participation aux élections, élu à l'Assemblée constituante du 18 mars 1848 avant son exil, député en 1871 pendant une dizaine d'années à l'extrême gauche de l'Assemblée) et d'écrivain, notamment sur l'histoire immédiate. Socialiste et républicain, il fait campagne (Banquets) pour le suffrage universel et propose après la Révolution de 1848 la création des Ateliers sociaux afin de rendre effectif le droit au travail. Contraint de s'exiler en Angleterre (après les Journées de Juin) jusqu'à la fin de la guerre franco-prussienne de 1870, il y effectue une activité (Rite de Memphis) souterraine. Il prend le temps de rédiger un certain nombre d'ouvrages, centré en partie ce qui se passe dans ce pays, dans l'attente de pouvoir revenir en France. Revenu à Paris en 1870, il condamne la Commune de Paris de 1871, attaché jusqu'au bout à la légalité, même s'il milite pour les projets d'amnistie des communards en 1879 en se rapprochant des radicaux.

    Son oeuvre peut se partager en ouvrages d'histoire et en traités économicosocio-politiques.

En matière d'histoire, il rédige Histoire de dix ans, 1830-1840 (1842), Révélations historiques (1859), Histoire de la révolution française (1847-1862) en 12 volumes, Histoire de huit ans, 1840-1848 (1871) en trois volumes, La contre-révolution, partisans, vendéens, chouans, émigrés 1794-1800 (avec Jacques CRÉTINEAU-JOLY), Dix années de l'Histoire de l'Angleterre (1879-1881).

Sur le plan théorique et propositionnel, on note plusieurs ouvrages, mais il ne faut pas oublier les très nombreux articles de presse : Organisation du travail (1839), Le catéchisme des socialistes (1849), Lettres sur l'Angleterre (1866-1867), Questions d'aujourd'hui et de demain (1873-1884), Quelques vérités économiques, Révélations historiques, publié à titre posthume en 1911.

 

   Dans Organisation du travail, il décrit l'action de l'Etat qui devient propriétaire du crédit (banque publique), qui établit une assurance d'Etat sur un marché d'assurances libres et qui transforme (tout de suite) en associations industrielles autonomes (de l'Etat), la grande industrie et les chemins de fer. L'Etat fonde des "ateliers sociaux", dont le personnel d'encadrement est élu par les travailleurs souverains dans leur entreprise associative. Louis BLANC, pour ces propositions, propose un projet cohérent alliant démocratie politique (suffrage universel) et démocratie sociale (dans les entreprises). Edité d'abord dans le journal La revue du progrès en 1839, puis sous forme de brochure, Organisation du travail connait un grand succès (rééditée l'année suivante), la dernière édition datant de 1875 dans le recueil intitulé questions d'aujourd'hui et de demain, tome IV. Dans la neuvième édition, celle de 1850, de 240 pages, on y trouve une exposition en deux livres, l'un pour l'Industrie, l'autre pour le Travail agricole.

Selon Louis BLANC, trois principes dominent l'histoire des sociétés : l'autorité, vaincue en 1789, l'individualisme, qui lui a succédé, et la fraternité. Pour instaurer la fraternité et ne pas s'arrêter à l'individualisme, il faut supprimer la concurrence sauvage dans l'économie et entre les hommes en créant des coopératives ouvrières de production, les atelier sociaux. L'Etat doit fournir le capital social de démarrage et nommer l'encadrement. Il doit jouer un rôle de régulateur du marché, qui, lui, ne disparaitrait pas mais serait assaini. L'importance accordée à l'intervention de l'Etat s'effectue dans l'interdépendance des réformes politique et sociale, "car la seconde est le but, la première le moyen". Ses conceptions étatistes lui valent l'hostilité de PROUDHON pour qui BLANC "représente le socialisme gouvernemental, la révolution par le pouvoir, comme (lui-même) représente le socialisme démocratique, la révolution par le peuple". S'exprimant de façon claire, Louis BLANC parvient à rendre ses idées accessibles à un large public d'ouvriers et d'artisans. (Elisabeth CAZENAVE).

 

    Après avoir contribué à plusieurs journeaux d'obédience principalement républicaine, déjà journaliste réputé, Louis BLANC crée son propre journal en janvier 1839, la Revue du progrès politique, social et littéraire. Son principal objectif, présenté dans le numéro inaugural, est de déterminer les moyens de trouver l'unité de la société française alors "bannie tout à la fois et de l'ordre moral et de l'ordre social et de l'ordre politique", et de servir la cause démocratique. L'orientation sociale du journal est clairement énoncée : l'amélioration de la situation du "peuple", composé de tous les non-propriétaires et dépendant d'autrui pour subvenir à ses besoins, à la différence des propriétaires identifiés à la bourgeoisie (dans le numéro du 1er fevrier 1842). Mais ce journal n'est pas que le journal de Louis BLANC ; de nombreuses personnalités, principalement républicaines y participent. A ceux qui traitent d'"utopistes" les rédacteurs de la Revue du progrès, Louis BLANC oppose que l'étude des faits "qui existent, mais dont la durée est manifestement impossible" à prévoir, étude à laquelle s'adonnent ses contempteurs, relève encore plus de l'utopie que l'étude des "faits qui n'existent pas encore, mais dont l'apparition est inévitable et imminente" (1 avril 1839). Les luttes politiques et sociales incessantes que connait la France depuis 1830 indiquent la précarité de la société présente et sa fin proche, et demandent par conséquent d'échafauder les fondations de la nouvelle société. (Cyrille FERRATON)

La contribution de la Revue du progrès synthétise un grand nombre de thèmes et de revendications républicaines défendues depuis la révolution de juillet 1830. Le journal prolonge et perpétue le rôle joué par d'autres journaux au cours de la décennie 1830-1840. Ses contributeurs embrassent l'ensemble des tendances du mouvement républicain. On y trouve les signatures de Ulysse TRÉLAT, Armand MARRAST, J-F DUPONT, Jules BASTIDE, Eugène BAUNE, Victor SCHOELCHER, Godefroy CAVAIGNAC... Sa parution s'arrête en 1841, officiellement à cause de la création d'un journal concurrent mais ami, La Revue indépendante, fondé par George SAND, Pierre LEROUX et Louis VIARDOT. 

 

Louis BLANC, Lettres d'Angleterre, L'Harmattan, 2003. On trouve les textes politiques de Louis Blanc en version électronique en plusieurs endroits à la demande sur internet, sur AbBooks par exemple. Notons que la plupart des oeuvres sont disponibles également en français à University of Michigan Library (diverses éditions). Organisation du travail est disponible sur Wikisource. 

Cyrille FERRATON, Organiser le travail, La Revue du progrès de Blanc, dans Quand les socialistes inventaient l'avenir, La Découverte, 2015. Armelle LE BRAS-CHOPARD, Les premiers socialistes, dans Nouvelle Histoire des Idées Politiques, Hachette, 1987. Elisabeth CAZENAVE, louis blanc, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

Benoit CHARRUAUD, Thèse de doctorait en droit, Louis Blanc, La République au service du socialisme, soutenue en 2008, disponible à urs-srv-eprints.u-strasbg.fr. Du même auteur, une étude synthétique de l'ensemble de l'oeuvre de Louis Blanc aux Editions Baudelaire, Lyon, 2009.

 

 

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19 mars 2016 6 19 /03 /mars /2016 10:25

Comprendre les liaisons entre agressivité, violence et alcoolisme existe d'abord de regarder globalement la place de l'alcool dans la société et notamment les modalités d'alcoolisation (prise régulière de boissons alcooliques) des différentes catégories de la population. Or, très peu d'études globales existent et les biais de recherches sont surtout d'ordre criminologique et médical, centré sur la responsabilité individuelle ou la pathologie des patients. Il n'est pas inutile du coup de rappeler comme le fait F A WITHTLOCK, professeur honoraire de psychiatrie à l'Université de Queensland en Australie, ce que recouvre exactement la toxicomanie.

"Pour la plupart des gens, le concept de drogue ou de toxicomanie est dominé par les images de la dégradation physique et mentale due à l'emploi de l'héroïne et de la cocaïne. On oublie généralement que les drogues les plus utilisées sont la céféine (dans le thé et le café), la nicotine et l'alcool ; et que les meilleurs dealers de drogue sont les buralistes et les limonadiers. Naturellement, la grande majorité des consommateurs de ces drogues ne sont pas nécessairement toxicomanes, si l'on entend par toxicomanie l'association d'une tendance à  la consommation excessive d'une drogue, d'un état de besoin lorsqu'on ne peut s'en procurer ; et du développement de divers symptômes physiques et psychiques en cas de sevrage brutal.

Toxicomanie est un terme difficile à définir, et une commission d'experts de l'OMS (Organisation Mondiale de la Santé) lui a substitué en 1970 l'expression de dépendance chimique. Celle-ci se caractériste par des symptômes psychologiques comme la sensation de besoin et une compulsion à consommer la drogue de manière continue ou régulière, et par des effets physiques qui apparaissent en cas de sevrage ou lorsque la drogue ne peut être obtenue. (...) La plupart des drogues ne provoquent pas de symptômes de dépendance physique en cas de sevrage brutal, et ce sont leurs effets psychologiques qui représentent la principale motivation de la poursuite de leur consommation. L'inhalation de colle ou de solvants volatiles par les enfants sont probablement accrus par le bruit que l'on fait autour.  Aucune de ces substances ne peuvent être considérées comme entrainant une dépendance ; en dehors des risques d'atteinte hépatique par les solvants, leur principal danger est l'asphyxie, lorsque le consommateur place le tube de colle dans un sac en plastique dont il recouvre la tête. L'inhalation de colle est une forme de comportement qui cesse habituellement à l'adolescence, peut-êtr en raison de l'accès légal à la consommation d'alcool.

Bien que les préoccupations des gouvernements se concentrent surtout sur l'usage illégal de l'héroïne, le nombre des drogués connus est relativement faible par comparaison avec le très grand nombre des sujets dépendants de l'alcool. Il est difficile d'obtenir des chiffres précis, mais dans la mesure où les ventes de boissons alcoolisées ont considérablement augmenté au cours des dernières décennies (l'auteur écrit en 1993), il doit en être de même du nombre des alcooliques. Une formule bien connue met en relation le nombre estimé d'alcooliques dans une société avec la consommation annuelle d'alcool pur par membre de la population. Plus de 6 millions de Français sont alcooliques et il en meurt de nos jours 70 000 par an (corrhoses hépatiques, cancers de voies aéro-digestives supérieures, mais également suicides, psychoses et accidents de la route). La dépendance alcoolique se manifeste à partir de 1 litre de vin à 10° par jour. Dans le passé, l'alcoolisme et l'excès de boissons étaient surtout des attributs masculins, mais au cours des dernières décennies, on a constaté une brutale augmentation du nombre des femmes atteintes par l'intempérance. Ce phénomène est probablement lié à la facilité qu'il y a à acheter des alcools forts dans les supermarchés et les autres magasins de détail, et à les cacher.

Le problème de la dépendance à l'alcool n'a rien de particulier au XXe siècle. Les Romains promulguèrent des lois pour contrôler les conducteurs de char ivres, et la philanthropie victorienne connaissait bien les démons de la boisson. Maintenant comme alors, l'excès de boisson a des conséquences médicales et sociales néfastes. En Grande Bretagne et en Australie, les recherches ont montré que 10 à 15% des lits d'hôpitaux étaient occupés par des patients souffrant de pathologies ou de blessures directement ou indirectement dues à une trop grande complaisance pour l'alcool. Avec l'augmentation de sa consommation ont également augmenté les décès dus aux cirrhoses de foie et aux autres maladies qu'elle provoque, tandis que les hôpitaux psychiatriques sont familiers des psychoses aigües et chroniques qu'elle entraine. Les dégâts sociaux ne sont pas toujours admis et reconnus. En Grande Bretagne et en Australie et aux Etats-Unis par exemple, quelque 50% des décès et des blessures par accident de voiture peuvent être attribués aux effets de l'alcool, ainsi que 20 à 40% des autres morts accidentelles, notamment par chute, par noyade et par incinération. Il est impossible de parvenir à des chiffres précis sur le rôle de l'alcool dans les accidents de travail, mais il existe une frappante corrélation entre le nombre des patients admis à l'hôpital et atteints d'alcoolisme et celui des patients suivant un taritement pour des blessures survenant au travail. La contribution de l'alcool aux comportements antisociaux est bien connue : la violence dans les rues, lors des matches de football et à la maison ; les femmes et les enfants battus sont des exemples familiers de ce phénomène. Les comportement criminels tels que les viols et les homicides peuvent souvent être attribués à l'intoxication de l'agresseur et dans certains cas, de sa victime également. Néanmoins, en Occident, l'alcool continue d'être une drogue largement promue. (...)".

   Les études scientifiques sur les agressions et les violences dues à la consommation d'alcool tendent à prendre de plus en plus en compte les dynamiques socio-psychologiques. Des législations de plus en plus contraignantes sur cette consommation ont émergé, notamment en Europe, depuis les années 1980. Mais les différentes voies de distribution d'alcool demeurent et comme toutes les prohibitions, à la consommation légale et contrôlables de l'alcool se substitue une consommation cachée et difficilement chiffrable. L'interdiction simple de la publicité sur l'alcool et la restriction des périodes de distribution, plus efficaces que la prohibition pure et simple (qui, elle a tendance à faire exploser la criminalité violente comme aux Etats-Unis dans les années 1930), ne limite pas de manière importance l'alcoolisme (même si elle la limite en définitive...). Tant qu'on ne s'attaque pas aux causes profondes de l'alcoolisme, on ne réduit pas les violences et les agressions qu'il engendre. On en reste très souvent aux traitements des symptômes (individuels) et aux effets les plus visibles.

   Nombreuses sont les études qui mettent en évidence le rôle de l'acool dans de nombreux comportements agressifs ou violents, l'alcool n'étant souvent pas au centre du dispositif d'investigation. 

Ainsi les études sur les agressions sexuelles et les agressions domestiques révèlent-elles une rôle important à l'alcoolisme. 

Le lien entre la consommation d'alcool et l'agression sexuelle semble quelque peu paradoxal. Malgré les résultats de certaines études témoignant de l'état d'ébriété relativement fréquent des agresseurs sexuels et de leur victime au moment de l'événement agressif, CROWE et GEORGE (Alcohol and human sexuality, Pysychological Bulletin, 1989) ont constaté que l'alcool désinhibe l'éveil exsuel sur le plan physiologique mais supprime également les réactions physiologiques nécessaires au passage à l'acte. Ainsi, même si l'individu est sexuellement éveillé, son corps ne répond à cet état d'éveil. Toutefois, il ne faut pas négliger l'importance des croyances de l'individu en ce qui concerne la consommation d'alcool. Les individus qui escomptent des effets de la consommation d'alcool sur le comportement regardent plus fréquemment des films érotiques, de même, ceux qui croient avoir consommés de l'alcool regardent plus fréquemment des films violents et érotiques. Pour expliquer le lien entre consommation d'alcool et agression sexuelle, BARON et RICHARDSON (Human Aggression, Plenum Press, 1994) disent que les inhibitions contre les agressions sexuelles sont relativement plus fortes que les désirs de s'engager dans un tel acte. Cepdant, les idées concernant le viol et la consommation d'alcool peuvent renforcer ces désirs lorsque l'individu est en état d'ébriété. Les attentes concernant les effets de l'alcool et sa consommation effective pourraient contribuer à la concrétisation d'une agression sexuelle (BARON et collaborateurs, 1994). (Les comportements agressifs)

La consommation d'alcool peut aussi contribuer à l'abus conjugal. Les effets de l'alcool sur le comportement agressif ont été abondamment documentés. Un nombre important d'études montre que la consommation d'alcool est un des facteurs majeurs de la violence conjugale. Cependant, les mécanismes qui la conjugent à d'autres facteurs déclencheurs de l'agression n'ont pas été analysés en détail. Les études expérimentales menées par TAYLOR et ses collègues (Aggressive behavior and physiological aroud as a function of provocation and the tendancy to inhibit aggression, Journal of personality, 1967) montrent que la consommation d'alcool et certaines drogues pertirbent les processus cognitifs (BERMAN, TAYLOR et MARGED,  LMorphine and human aggression, Addictive behaviors, 1993). Après avoir consommé une certaine quantité d'alcool, les capacités des individus à interpréter les signaux sociaux subtils diminuent. Cette insensibilité cognitive peut amener les individus à répondre davantage aux signaux situationnels (foule, chaleur, bruit, auxquels l'agression peut généralement être liée et moins aux informations concernant les intentions de la victime ou les contraintes de la situation. (Les comportement agressifs)

La législation française traite des alcooliques dangereux. En adoptant le 15 avril 1954 une loi relative au traitement des alcooliques dangereux pour autrui, le Parlement se proposait de faire soigner de façon obligatoire les alcooliques dangereux qui ne sont pas délinquants et ceux qui ne présentent pas de troubles mentaux justifiant d'un internement. En effet, de nombreux alcooliques, bien que n'entrant dans aucune de ces deux catégories, n'en présentent pas moins un danger pour leur entourage ou la société. Toutefois, la loi ne définit pas en quoi consiste cette dangerosité. Or, chez l'alcoolique, l'effet désinhibiteur de l'alcool et son rôle de faciliteur dans le passage à l'acte font que la dangerosité est toujours potentielle. De plus, il faut tenir compte des facteurs situationnels et sociaux dans l'appréciation de cette dangerosité. Ces facteurs restant le plus souvent contingents, il est donc particulièrement difficile de porter le diagnostic d'alcoolique dangereux.

 

     Des études d'ensemble sont périodiquement commanditées par les différents organismes gouvernementaux de protection ou de répression contre l'alcoolisme. Ainsi l'Etude Evaluative sur les Relations entre Violence et Alcool commanditée par la Direction Générale de la Santé du ministère français de la santé, et réalisée en 2006 par Laurent BEGUE, de l'Institut Universitaire de France et à l'Université Pierre Mendès-France à Grenoble et le groupe VAMM (de plusieurs chercheurs).

  "Diverses recherches internationales indiquent que l'alcool représente la substance psychoactive la plus fréquemment associée aux violences entre les personnes. Son poids est plus importants que tous les autres produits psychoactifs cumulés. L'enquête épidémiologique Violence Alcool Multi-Méthodes (VAMM) avait pour but de décrire pour la première fois de manière approfondie en France l'association entre les consommations d'alcool et les violences agies et subies en population générale. (...). (Une) technologie innovante (d'investigation) a été employée afin de garantir une plus grande fiabilité des réponses aux questions sensibles et de favoriser l'accès à un échantillon diversifié."

Les chercheurs donnent des résultats chiffrées et effectuent une analyse et recherche théoriques.

Pour les chiffres, ils distinguent les violences actées (agresseurs) et des violences subies (victimes) :

- 40% des sujets ayant participé à une bagarre dans un lieu public avaient consommé de l'alcool dans les deux heures précédantes. La quantité d'alcool consommée en une occasion constituait l'une des prédicteurs statistiques les plus importants de la participation à des bagarres (avec le sexe, l'âge, le niveau d'étude et l'agressivité chronique).

- 25% des auteurs d'agression ayant eu lieu hors de la famille avaient consommé de l'alcool dans les deux heures qui précédaient. Idem pour les prédicteurs.

- 35% des auteurs d'agressions dans la famille avaient consommé de l'alcool dans les deux heures précédantes. Contrairement à d'autres enquêtes internationales, aucun lieu significatif n'a été observé entre l'alcoolisation habituelle et les violences dans la famille (qui sont davantage le fait des hommes et des personnes aux tendances agressives chroniques ayant un faible autocontrôle). Il se pourrait que cette absence de relation réelle résulte du très faible nombre de violences intrafamiliales engestrées dans l'enquête.

- En ce qui concerne d'autres formes de délinquance, 32% des destructions intentionnelles avaient été précédées d'une consommation d'alcool. Concernant les vols, de l'acool avait été consommé dans 20% des cas.

Sur les violences subies :

- 23% des répondants avaient été victimes d'agressions . Parmi ceux-ci (sur deux ans). Parmi ceux-ci, 29% pensaient que l'alcool avait été consommé par l'agresseur (34% pensaient que cela n'avait pas été le cas, tandis que 37% ne pouvaient se prononcer). Lorsque les victimes affirmaient que l'agresseur avait bu, 54% d'entre elles indiquaient qu'il avait consommé 5 verres ou plus...

  Plus intéressants sont les éléments d'analyse et de recherches théoriques avancés par les auteurs de l'étude. Ils reflètent une prise de conscience globale du rôle de l'alcool, pas seulement en terme d'alcoolisme élevé aux moments des violences mais aussi en terme d'alcoolisation globale facilitant eux-mêmes des comportements violents au moment des pics d'absorption.

Ils s'interogent sur le rôle de l'alcool comme marqueur ou cause de la violence :

"L'alcool constitue un facteur de risque important dans le domaine des violences, sans qu'il n'en représente une cause nécessaire ou suffisante. Rappelons que l'association statistique entre l'alcoolisation et les violences ne signifie pas en soi que l'alcool représente une cause des agressions. Il est ainsi fréquent que l'alcoolisation se déroule en des lieux où divers catalyseurs de violence sont également présents, ce qui pourrait être à l'origine de la relation alcool-violence : bars ou boites de nit bondés, bruyants, parfois enfumés ou surchauffés, et dont les normes de conduite sont souvent permissives qu'ailleurs. En outre, les facteurs individuels qui sont conjointement liés à la propension à boire de l'alcool et aux inclinations violentes, également nombreux, peuvent produire une association non causale. Par exemple : les déficits cérébraux légers, l'impulsivité, le trouble de personnalité asociales, l'exposition à des parents alcooliques, la précarité économique, le malaise social, la valorisation d'une indentité hypermasculine, ou l'appartenance à un groupe délinquant pour lequel s'enivrer est un critère d'intégration. De tous ces facteurs de comorbidité peut résulter la corrélation alcool-violence. Pour élucider le statut causal de la consommation d'alcool sur les violences, la psychologie expérimentale a étudié en laboratoire les effets de l'ingestion par des volontaires humains de doses d'alcool sur leur réaction agressive. On a mesuré par exemple l'intensité ou la durée de chocs électriques ou de sons désagréables administrés à un faux participant, généralement provoqué, en fonction des doses d'alcool consommées. Les méta-analyses réalisées sur ces études concluent à un effet causal et linéaire de l'alcool sur les conduites agressives des hommes et des femmes, notamment en phase ascendante de l'alcoolémie (en pente descendante, un effet sédatif domine). Les recherches expérimentales soulignent également l'importance des variables contextuelles dans les agressions ébrieuses : lorsque l'on n'est pas provoqué à agresser, l'alcool n'a souvent aucun effet sur l'agression."

Ils étudient l'effet perturbateur sur le fonctionnement cérébral et dégagent la notion de myopie alcoolique :

"L'effet pharmacologique de l'alcool sur l'agression est essentiellement indirect. L'alcool perturbe le fonctionnement cognitif exécutif (FCE), qui comprend des capacités associées au cortex préfrontal comme l'attention, le raisonnement abstrait, l'organisation, la flexibilité mentale, la planification, l'auto-contrôle et la capacité à intégrer un feedback extérieur pour moduler le comportement. Diverses recherches étrangères ont montré que le FCE est déficient chez les auteurs d'agressions graves. On sait par ailleurs qu'il est altéré par la consommation d'alcool. Selon certains travaux, le lien alcool-agression est non seulement médiatisé par le FCE (consommer de l'alcool altère momentanément le FCE, ce qui augmente la probabilité de réponse agressive) mais est également modulé par le FCE de base des consommateurs. Ainsi, ceux ayant un déficit de FCE réagissent beaucoup plus agressivement que les autres sous l'influence de l'alcool. L'altération du FCE lors de l'ébriété induit une "myopie alsoolique", c'est-à-dire une focalisation attentionnelle excessive sur les informations les plus saillantes dans la situation (comme l'irritation d'avoir été contrarié durant un échange social) au détriment d'informations correctrices et inhibitives (l'évaluation de l'intentionnalité d'un comportement qui nous contrarie, ou les conséquences à long terme d'une action), ce qui extrémise les conduites et les rend potentiellement plus agressives (ou plus amicales, selon le contexte). L'effet de l'alcool sur la cognition concerne également la conscience de soi. Ainsi des personnes alcoolisées à qui l'on demande de s'exprimer mentionnent moins fréquemment des pronons comme je, moi-même, moi. Dans la mesure où une altération de conscience de soi précède fréquemment les agressions en diminuant la référence à des normes de conduite personnelle et en rendant plus réceptif aux normes de situation, son effet pourrait être comparé à celui du phénomène de désindividualisation. Dans une méta-analyse basée sur 49 études expérimentales indépendantes, on a observé que les différences de niveau d'agression entre des personnes alcoolisées et des personnes non-alcoolisées étaient fortement atténuées lorsqu'on augmentait leur conscience de soi (par exemple en plaçant un miroir dans le laboratoire)."

Les études mettent en évidence un concept d'alcool qui active automatiquement des idées agressives :

"La perspective insistant sur les perturbations cognitives liées à l'alcool reste néanmoins insuffisante pour expliquer tous les phénomènes comportementaux associés à ce produit.l'alcool est également associé à l'agression de manière implicite, sans que les consommateurs n'en aient toujours conscience. Dans le cadre de l'étude VAMM, on a présenté un court instant (300 millisecondes) aux participants sur un écran d'ordinateur des stimuli iconographiques neutres ou des stimuli iconographiques liés à l'alcool ou agressifs. Les participants percevaient donc une série d'images de boissons alcoolisées, d'armes ou de boissons non alcoolisées. Chaque image était immédiatement suivie d'un mot agressif, non agressif, ou d'un non-mot (suite de lettres sans signification). Les mots-cibles étaient des mots agressifs (par exemple frapper, tuer), des mots neutres (par exemple bouger, imaginer), et des non-mots (par exemple frider, foclager). La tâche des participants était d'indiquer le plus rapidement possible si le mot était un mot de la langue française ou non, en appuyant sur une touche située à droite ou à gauche de leur clavier (tâche de décision lexicale). Les résultats ont indiqué que la présentation d'images de boissons alcoolisées ou d'images d'armes facilitait de la même manière l'identification des mots agressifs. Ainsi l'exposition à des stimuli reliés sémantiquement à l'alcool permet d'augmenter l'accessibilité en mémoire des pensées agressives, et cela même en l'absence d'une consommation effective d'alcool. Ces résultats suggèrent donc que les effets de l'alcool sur les agressions peuvent également s'expliquer par certains aspects extra-pharmacologiques, et en l'occurence par les significations agressives implicitement associées aux boissons alcoolisées. D'autres travaux publiés démontrent que l'effet de l'alcool est loin de se limiter à ses propriétés pharmocologiques. Par exemple, des recherches en laboratoire indiquent qu'à dose d'alcool constante, la vodka ou le wisky sont plus fortement liés à l'agression que la bière et le vin. Si le lien alcool-agression résulte également de significations sociales associées à l'alcool, on devrait observer une augmentation des conduites agressives chez des personnes qui croient qu'elles ont consommé une boisoon alcoolisée même si elle ne contient pas d'alcool. ceci a également été démontré antérieurement dans le cadre des recherches menées à Grenoble : des hommes consommant un placebo, ayant un goût d'alcool étaient d'autant plus agressifs face à un autre participant qui les provoquait (en réalité un acteur) qu'ils pensaient que la boisson qu'ils buvaient était fortement alcoolisée. Cet effet placebo peut être interprété comme l'effet de l'activation automatique de concepts agressifs. Il peut également être interprété comme une stratégie volontaire de la part des participants qui, sachant qu'ils ont consommé de l'alcool, considèrent qu'il est moins inacceptable de se montrer agressif face à quelq'un qui les provoque."

Cette argumentation nous fait penser irrésistiblement à quantité d'expériences à plus ou moins grande échelle réalisées par des firmes publicitaires (évaluation d'impact notamment) pour augmenter la consommation d'alcool commercialisé par leurs clients. Il serait intéressant de "piocher" dans ces expériences pour avancer dans la même approche. La valorisation virile, l'assimilation du verre à la force et même à l'exposition d'un caractère affirmé... fait partie des éléments de l'arsenal publicitaire visible sur les affiches ou dans les médias (singulièrement à la télévision... l'alcool révélateur du héros en chacun de nous...).

Ce qui précède amène les chercheurs à considérer l'alcool comme possible excuse :

"Dans le cadre du programme VAMM, nous avons étudié le rôle de l'alcool dans le jugement social porté sur un auteur d'agression en fonction de trois caractéristiques du contexte : la dose d'alcool consommée par l'agresseuravant l'acte violent, son état psychologique précédant l'agression (tendu ou détendu) et le niveau de gravité des conséquences pour la victime. Nous avons présenté aux participants des scénarios ressemblant à des faits divers dans lesquels les circonstances de deux types d'agressions (altercation dans un bar et agression sexuelle sur une personne mineure) étaient décrites. En faisant varier certains segments des histoires, puis en recueillant l'avis des participants sur la responsabilité de l'auteur, il nous été possible d'identifier le poids de l'alcool dans l'attribution du blâme et de tester l'hypothèse selon laquelle l'alcool aurait une fonction de circonstance atténuante dans le jugement d'une agression. Nos résultats ont suggéré que l'alcool avait une fonction de circonstance atténuante dans le jugement se sens commun. Qu'il s'agisse d'une agression dans un bar ou d'une agression sexuelle perpétrée sur une personne mineure, plus les auteurs avaient consommé d'alcool, plus l'agression appararaissait comme une issue prévisible. Lorsqu'il s'agissait d'évaluer la responsabilité de l'agresseur, les choses étaient un peu moins claires : tandis que dans le cas d'une agression sexuelle sur une personne mineure, l'alcool diminuait la responsabilité de l'agresseur,  dans le cas d'une agression dans un bar, l'alcool ne diminuait la responsabilité que lorsque l'agression était grave. Lorsque l'agression était de gravité limitée, l'alcool constituait une circonstance aggravante, tandis qu'il n'exerçait aucune influence lorsque l'agression était de gravité était de gravité intermédiaire. On pourrait résumer ces observations en concluant que dans le cas d'agressions graves, l'alcool contribue à atténueer la percpetion de responsabilité des auteurs dans la pensée de sens commun."

Les auteurs de cette étude estime que "l'importance des phénomènes extrapharmacologiques intervenant dans le lien alcool-violence suggère qu'une délégitimation de l'idée selon laquelle l'alcool justifierait ou excuserait les conduites transgressives pourrait constituer une voie de prévention à étudier. Celle-ci complèterait utilement les mesures plus classiques de diminution de l'accès à l'alcool dont l'efficacité sur la diminution des violences a été attestée par plusieurs études internationales."

Références (disponibles sur demande à psychologie@upmf-grenoble.fr :

BUÈGUE et SUBRA, Alcohol and Agression. Perspectives on Controlled und Uncontrolled Social Information Processing, Social and Personality Psychology Compass, 2008. 

BÈGUE et collaborateurs, A message in a Bottle : Extrapharmacology Effects of Alcohol on Agression, Journal of Experimental Social Psychology, 2008. The role of alcohol in female victimization : fondings from a french representative sample. Substance Use and Misuse, 2008

SUBRA et BÈGUE, le rôle modulateur des attentes relatives à la consommation d'alcool, Alcoologie et Addictologie, 2008.

 

BEGUE et groupe VAMM, Etude Evaluative sur les Relations entre Violence et Alcool, Direction Général de la Santé, 2008. Jacques POSTEL, Dictionnaire de la psychiatrie, Larousse, 2003. Whitlock, Toxicomanie, dans Le cerveau, un inconnu, Sous la direction de Richard L GREGORY, Robert Laffont, collection Bouquins, 1993. Farzaneh PAHLAVAN, Les conduites agressives, Armand Colin, 2002.

 

SOCIUS

 

 

 

 

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17 mars 2016 4 17 /03 /mars /2016 14:25

   Les projets de défense anti-missiles à partir de l'espace, comme à partir du sol ont fleuri très tôt, mais les difficultés à résoudre restent immenses. Aucun projet d'ampleur n'a eu de développement réel avant le lancement, par le président américain Ronald REAGAN, dans son célèbre discours du 23 mars 1983, de l'initiative de défense stratégique, destinée à protéger les Etats-Unis d'une attaque massive. Auparavant, des programmes restreints ont vu le jour, dans le cadre de la course aux armements nucléaires entre l'URSS et les USA, et des déploiements ont même eu lieu de rampes de missiles anti-missiles autour de Moscou (8 sites de 16 missiles Galosh à la fin des années 1960), mais le traité ABM de 1972, pour partie parce ques technologies n'étaient alors pas au point, a officialisé l'abandon d'une course aux missiles anti-missiles. Même si le traité ABM en question permettait tout de même d'installer des missiles antibalistiques, au nombre de 100 engins sur 2 sites pour chacun des deux signataires, l'URSS et les USA. 

     L'idée était de disposer, à terme, d'une protection complète, et donc de restaurer l'inviolabilité des Etats-Unis. Au départ, de nombreuses critiques ont été émises sur un plan a priori technique, en fait, rempli de sous-entendus idéologiques très forts pour démontrer l'infaisabilité du projet. Pourtant, soutenues par une volonté politique forte et par une organisation administrative indépendante, le Strategic Defense initiative Organisation, devenu en 1993, Balitic Missile Defense Organisation, les recherches ont très vite pris une grande ampleur et des expériences réussies ont démontré la fasabilité d'interception durant la trajectoire balistique sans avoir à recourir à des armes nucléaires dangereuses à tous égards. Les problèmes à surmonter pour une couverture globale restaient et restent encore monstrueux, tant sur le plan politique (mais là, les Etats-Unis ont décidé depuis 2001 de passer outre le traité ABM de 1972), que sur un plan financier (là, les problèmes demeurent très redoutables) avec des coûts qui croissent au fur et à mesure des offres des entreprises concernées. 

En 1987, la SDIO envisageait un réseau de 200 à 300 satellites lourds équipés chacun d'une dizaine d'arme à énergie cinétique (Space Based Interceptors). On se heurte toujours au problème déjà rencontré dans les années 1960 avec le programme Sentinel : l'impossibilité d'assurer une défense hermétique contre une attaque de saturation. L'effondrement de l'union Soviétique a modifié la donne et met un terme à une vision aussi grandiose et très médiatisée (une guerre des étoiles...). En 1991, le président BUSH a annoncé une réorientation majeure : l'objectif serait désormais d'assurer une protection contre des frappes limitées de n'importe quelle origine. L'IDS (Initiative de Défense Stratégique) est devenue la Global Portection Agianst Limited Strikes (GPALS) qui mettait en oeuvre des dispositifs basés à terre mais également des intercepteurs basés dans l'espace, les Brilliant Pebbles. Mais il en aurait fallu des milliers (4 614 dans la première version) et le Congrès a reculé devant un tel engrenage (voir Serge GROUARD et François GÉRÉ, "Brilliant Peables", dans Défense nationale, octobre 1990). La guerre du Golfe est venue, à point nommé pour les entreprises engagées dans ce secteur, confirmer que l'interception en vol des missiles tactiques (lancés notamment contre Israël) était possible, même si les performances exactes des Patriot contre les vieux missiles Scud (d'origine soviétique), jugées assez médiocres au demeurant, ont engendré une controverse furieuse, dominée par des considérations industrielles (sous-capacités...).

Les recherches se sont poursuivies et une interception de missile Minunteman a été réussie en 1992 (système ERIS). Le GPALS est devenu le GPS (Global Protection System) en 1992, puis NMD (National Missile Defense) en 1993, avec comme objectif l'interception d'ne frappe accidentelle en provenance de la Russie ou d'une frappe délibérée par une puissance nucléaire inférieure. Le chiffre de 200 missiles à intercepter a été cité (Serge ROUARD, La Guerre en orbite, Essai de politique et de stratégie spatiale, Economica, Bibliothèque stratégique, 1994), chiffre qui excède largement les capacités d'une puissance nucléaire émergente, ce qui a conduit plusieurs commentateurs à désigner la Chine comme agresseur potentiel visé. L'administration Clinton s'est montrée hostile au projet et lui a substitué une TMD (Theater Missile Defense) plus modeste. Soumise à une intense pression du Congrès, qui vote en mai 1999 le National Missile Defense Act, elle a temporisé jusqu'à ce que plusieurs essais ratés donnent au président le prétexte pour renvoyer la décision à son successeur. Celui-ci, Georges BUSH Jr, s'est engagé en faveur de la NMD durant sa campagne mais la faisabilité technique du système reste problématique : la plupart des tirs d'expérimentation se soldent par des échecs alors qu'ils se déroulent dans des conditions (très favorables) sans rapport avec la réalité, l'interceteur connaissant tous les paramètres de sa cible. A la fin de 2001, l'avenir du système était largement compromis.  (Hervé COUTEAU-BÉGARIE)

      Heureusement pour les entreprises d'armement, les attentats de 2002, même s'ils sont sans rapport aucun avec la menace considérée, contribuent à rendre plus optimiste le climat politique autour de cette défense anti-missiles. Mais avant un battage médiatique à la rhétorrique guerrière bien affirmée, le président BUSH avait déjà dénoncer le traité ABM en décembre 2001. Afin d'orienter vers un programme qui vise avant tout les puissances émergentes, surtout la Corée du Nord. L'administration OBAMA s'inscrit dans cette ligne avec une nuance : si la défense anti-missile doit être poursuivie, elle se doit de ménager la Russie. 

L'actuel concept stratégique de l'OTAN adopté en november 2010 prévoit que l'europe se dote d'une défense anti-missile pour protéger son territoire et sa population. ce document ne désigne aucune menace en particulier, mais le président de la République française a tout de même précisé que le futur dispositif a pour objet de contrer des missiles iraniens. Il était prévu qu'en 2013, l'US Navy devrait avoir déployer jusqu'à 27 bâtiments AEGIS anti-missiles. 

  Actuellement, le Missile Defense américaine comprend deux grandes composantes :

- Pour la protection du territoire continental, des missiles antimissiles exoatmosphériques à impact direct contrôlés et guidés par les satellites d'alerte Sbirs et STSS (Space Tracking and Surveillance Satellite) combinés à un réseau comprenant quatre radars fixes (Belae air force base, Shemlya, Greenland, Thute) et deux radars mobiles AN/TPY-2.

- pour la protection des troupes en opérations extérieures, des batteries mobiles terrestres Thaad et Patriot Pac 3 et des bâtiments de combat armés d'engins SM-3. Les deux dispositifs partagent le même réseau d'alerte par satellites.

  Ces systèmes peuvent être complétés par le système ABL YAL-1A (Airborne Based Laser), un laser de forte puissance embarqué sur un avion Boing 747. Sa mission est de détruire un missile adverse dans l'atmosphère durant sa phase de lancement. Avantages indéniables (vantés, on s'en doute par ses constructeurs et ses vendeurs...) : les débris retombent sur l'adversaire et son coût de tir est faible. Le Pentagone prévoit une flotte de 8 appareils dont l'entrée en service devrait être effective au cours de la décennie 2010. Pour 2011, la Missile Defense Agency avait demandé plus de 8 milliards de dollars, une augmentation de plus de 6% par rapport à 2010.

   Ce schéma semble (mais les informations ici sont plus incertaines) aussi celui adopté par la Russie qui dispose du nouveau système S-400 pour la défense de théâtre et qui conserve un système de protection central.

    La Chine, en janvieer 2010, annonçait avoir réalisé avec succès une expérience d'interception à 20 000 m d'altitude, sans doute à l'aide d'un missile HQ-9, un engin dérivé du S-400 russe.

    L'Inde se propose d'utiliser son missile Prithvi, exposé au salon militaire Défexpo de 2010.

   Israël conforte son système Arrow, validé par plusieurs essais concluant.

   La France relance ses efforts sur le projet R&D en partant du système Aster SAMP/T. Elle déploie ses efforts sur les satellites d'alerte et entreprend de développeer un nouvel engin de MBDA permettant une interception de missiles balistiques d'une portée de 1 000 km. Le nouveau missile serait associé au radar Thales GS1000, équipement vu pour la première fois au salon d'armement 2009 du Bourget. 

 

     Dans les schémas de défense antimissile, le système parfait reste l'impact direct d'un missile de défense sur l'engin assaillant, c'est "la balle de fusil qui arrête la balle de fuseil", image beaucoup plus juste que celle d'un "bouclier qui arrête les missiles". 

Tout se joue en plus d'une vingtaine de minutes, le temps de parcours d'un missile intercontinental de son lancement à son arrivée sur la cible (beaucoup plus court s'il opère sur le même continent - missile de théâtre). Pour neutraliser une attaque, il convient de disposer de plusieurs composantes intervenant à tour de rôle de manière parfaitement coordonnée :

- pour la détection du tir, un système de détection des lancements (des radars de longue portée et des satellites d'alerte ;

- pendant la trajectoire des missiles adverses, il faut détruire les missiles le mieux avant la séparation des têtes. La phase ascendante du missile constitue a priori le moment le plus favorable à une tentative de destruction pendant le vol. Aucun contremesure ne peut être mise en oeuvre pour protéger le missile qui est relativement lent ; il est d'autant plus vulnérable que les ergols ou les propergols sont en train de brûler. la complexité de l'interception tient essentiellement au besoin de positionner des moyens de détection et des intercepteurs à proximité de la zone de tir et dans une position qui soit compatible avec une interception. Ces moyens peuvent eux aussi être vulnérables, constituant donc des cibles à haute valeur ajoutée et demandant des moyens de protection conséquents. Par ailleurs, le missile interceteur doit pour être suffisamment rapide pour parvenir à engager la cible dans une phase relativement courte (quelques minutes après détection)

- il faut opérer une discrimination entre les vraies têtes armées d'une charge nucléaire et les leurees inoffensifs chargés de détourner des vraies cibles. Il faut même opérer la discrimination entre la charge proprement dite et une quantité d'objets variables liés au missile balistique (dernier étage propulsif, partie haute contenant la case à équipement, débris de séparation... La discrimination contre des engins disposant d'aides à la pénétration sophistiqués s'avère encore aujourd'hui extrêmement difficile, voire impossible, pour les systèmes existants. 

- en dernière ligne, des missiles à grande vélocité basés à terre sont chargés de détruire dans l'atmosphère les corps de rentrée qui n'ont pu être interceptés dans l'espace.

  Le tir au but anti-missile sur missile est encore difficile et en termes purement physiques, la solution idéale est encore l'utilisation d'une charge nucléaire qui produit un effet de destruction sur une zone très importante. Cette dernière solution n'exige donc pas une précision très élevée pour le système de guidage et de navigation de l'intercepteur mais la masse de la tête de l'intercepteur est de quelques centaines de kilogrammes. Elle présente néanmoins des inconvénients importants du fait des conséquences d'une interception en altitude en terme de retombées radioactives... Cependant les solutions actuellement développées par les pays occidentaux ou la Russie consistent à réduire les distances de passage (entre missile et anti-missile), afin de permettre un impact direct ou du moins très rapproché. Cette solution est plus exigeante en termes de performances du système de guidage-navigation mais permet de réduire fortement les masses des têtes des intercepteurs. 

Toutes ces opérations sont réalisées depuis des centres de commandement et de communication dotés de moyens de calculs très puissants, capables d'effectuer des simulations, des corrections et des actualisations de trajectoire tout le long des parcours des missiles adversaires et des missiles intercepteurs, en temps réel bien entendu. (Dictionnaire de la dissuasion).

 

     Aux Etats-Unis, après 60 ans de controverses et plus de 150 milliards de dollars dépensés, le débat public sur la défense antimissile reste vif, mais il se fonde sur un consensus fort en faveur d'un système de protection contre les missiles balistiques, désormais bien éloigné des travaux initiaux. Loin d'un bouclier global, il s'agit pour les responsables politiques et militaires de protéger surtout des sites de défense opérationnels. Le débat s'y caractérise en outre par des réflexions de fond sur les ambitions que doit avoir le système global et voulu par tous les gouvernements successifs depuis la fin des années 1990, sur la place et le rôle des alliés des Etats-Unis ainsi que sur les coûts de production et de mise en place, et les performances techniques des systèmes retenus. 

Pour Emmanuel DELORME, coordinateur du dissuer antimissile à la Délégation aux Affaires stratégiques, Bruno GRUSELLE, maitre de recherche au sein du pôle "prolifération-dissuasion" à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), et Guillaume SCLUMBERGER, chercheur associé à la FRS, tous les trois favorables à ces nouveaux systèmes d'armement, "le développement du programme américain dans la durée explique en grande partie le rôle de premier plan que la défense antimissile joue dans le panorama stratégique contemporain. Ces systèmes répondent à une menace, qu'elle soit réelle ou perçue par les autorités des Etats concernés ou les opinions publiques : le choix de la défense antimissile (en complément d'autres capacités) peut s'imposer comme une évidence aux responsables politiques ou militaires. Le cas d'Israël vient immédiatement à l'esprit en la matière." Les auteurs reconnaissent toutefois en filigramme que le début public se trouve souvent restreint aux sphères dirigeantes. "Paris, et plus largement en Europe, le public ignore que se joue au siège de l'OTAN à Bruxelles et ailleurs en Europe, une pièce qui pourrait avoir des conséquences technologiques et financières majeures. A Lisbonne, en novembre 2010 et près de 10 ans de négociations, les chefs d'Etat de l'OTAN ont décidé de doter l'Alliance d'un système capable de défendre l'Europe, ses territoires et ses populations contre les missiles balistiques et leurs charges, qu'elles soient nucléaires ou conventionnelles. Cette décision doit beaucoup aux efforts iraniens, mis en lumière il y a quasiment dix ans (les auteurs écrivent en 2013), pour se doter de ce qui pourrait être la première arme nucléaire du Golfe Persique, associées à des missiles balistiques. Téhéran pourrait réussir là où son ancien ennemi irakien avait échoué dans les années 1980.

Malgré cette perspective, atteindre un consensus au sein de l'Alliance s'est avéré d'autant plus difficile que les intérêts et les objectifs des différents pays européens divergent :

- Le débat a été ainsi particulièrement marqué par une confrontation ouverte entre la France, tenant l'arme nucléaire pour la garantie ultime de la sécurité des Alliés, et l'Allemagne qui militaire, lors du sommet de Lisbonne, pour la poursuite d'un désarmement nucléaire complet et en premier lieu pour une dénucléarisation de l'Europe. Si cet affrontement a été mis en sourdine, la question de la nature des réponses opérationnelles à apporter à la prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs devrait continuer à se poser.

- Certains pays se trouvent particulièrement exposés au risque balistique et peuvent en conséquence légitimement souhaiter voir émerger des solutions collectives pour s'en prémunir ; d'autres à avoir un rôle auprès des puissances plus importantes.

- D'autres enfin, comme ceux qui ont été membres du pacte de Varsovie, sont moins inquiets de ces menaces que de l'apparent désengagement américain de la zone européenne et d'une potentielle réaffirmation du rôle de la Russie.

Moscou constitue d'ailleurs un acteur majeur de la défense antimissile et s'est doté depuis très longtemps de ses propres capacités. Les projets européens du gouvernement de G W Bush en matière de défense antimissile avait conduit à une rupture historique depuis la fin de l'Empire soviétique de la relation entre la Russie et l'OTAN." 

Le débat apparait parfois plus financier que technologique, entre les dépenses consenties par les pays européens et les exigences de prise en charge des Etats-Unis par eux. Les différents sommets de l'OTAN semblent tirer vers de plus en plus d'efforts financiers, comme celui de mai 2012, où des décisions de principe ont été prises, et notamment la mise en oeuvre opérationnelle d'une capacité intérimaire de défense antimissile en Europe et, dans une certaine mesure, celui de la stabilité stratégique de l'Alliance atlantique. 

Nos trois auteurs indiquent les différents progrès technologiques réalisés à ce jour, tant sur les missiles balistiques en général (notamment les systèmes d'alimentation et de propulsion, les carburants utilisés, solide/liquide des missiles) et sur les missiles intecepteurs en particulier. ils indiquent que de nombreux pays "en développement" (Iran, Inde, Pakistan, Syrie, Corée du Nord...) participe à la course aux armements anti-missiles et qu'ils le font dans un environnement économico-politique très permissif. En effet, les transferts de technologie, sur lesquels ils s'appuient, ne sont soumis à aucune règle internationale. 

     Les Etats-unis ne font pas mystère par ailleurs, de leur souhait de faire de la défense antimissile l'un des principaux piliers de la sécurité de leurs alliés. Il y a cela de très grands avantages à attendre :

- au niveau politique, la relance de cette course aux armements aux motifs variables, permet de garder la suprématie sur le continent européen, qu'ils auraient pu perdre avec la fin de la guerre froide, et notamment dans les vélléités de plus en plus précises de l'Union Européenne de constituer un pôle multi-facettes dans le monde. Perspectives positives pour le continent européen mises en cause par un retour d'un guerre froide avec la Russie, entretenue sur de nombreux plans, notamment par ses entreprises militairesen Europe, notamment en Ukraine, "juste" retour des choses au demeurant avec une stratégie consistant à faire rentrer cette région dans l'OTAN... et par une perte de vitalité de l'Union européenne, de plus en plus mise en cause sur le plan des politiques économiques.

- au niveau technologique, la possibilité de maintenir la main-mise sur tous les processus de normes techniques. 

- au niveau militaire, la réussite d'un système d'interception globale est conditionnée par la subordination des alliés aux procédures américaines. D'ores et déjà, l'élaboration de certains systèmes nationaux dépendent sur le plan technique des moyens des Etats-Unis, que ce soit pour le coeur des matériels utilisés ou pour leur utilisation. Si de manière formelle, des pays ayant une capacité formelle conservent un commandement autonome, les israéliens "bénéficient" des moyens de surveillance des Etats-unis, quitte à une très forte interopérabilité entre leur architecture de défense et celle des Etats-Unis dans la région du Moyen-Orient, les Japonais ont leur propre système de commandement co-lacalisé avec celui du Pacific Command américain, la Corée du Sud et demain les pays du Golfe dépendent fondamentalement des condition de leur intégration dans le c3I américain (Commandement-Communication-Contrôle). Pour ce qui est de l'Europe, l'Italie et l'Allemagne entreprennent leurs efforts dans le cadre d'un programme Medium Extended Air Defense Ssytem (MEADS) dominé par les Etats-Unis, jusqu'à ne pas avoir accès aux éléments de fonctionnement...

      Il n'est pas certain que les Etats européens suivent, ne serait-ce que pour des raisons financières, les programmes américains d'installation de missiles anti-missiles en Europe, même si il n'existe pas d'alternatives actuellement aux propositions de l'industrie américaine.

A l'intérieur de l'OTAN, les Etats-Unis tentent de faire adopter aux pays européens et surtout de leur faire respecter certaines engagements formels quant au déploiement d'un DAMB de l'OTAN, suivant une planification dont on ne sait en définitive si elle sera réellement effective : quatre phases sont prévues jusqu'en 2020 (European Phased Adaptative Approach). Une première phase s'est achevée en 2011 par le déploiement des premières capacités d'interception navale (la composante la plus avancée même dans les programmes américains aux Etats-Unis). Un destroyer Aegis avec des missiles SMS3 Block IA contre des missiles de moins de 1 500 km est opérationnel, de même qu'un radar en bande X en Turquie. Une phase est prévue pour 2015, avec la mise en place de capacités navales et terrestres (site en Roumanie) pour protéger l'Europe contre des missiles de moyenne portée. La phase 3 ; programmée pour 2018, prévoit des capacités d'interception contre des missiles intermédiaires, sur plateformes navales ou basées à terre (en Pologne). La phase 4 devrait se terminer en 2020 par le déployement de capacités additionnelles contre des missiles intercontinentaux. 

Au niveau des Etats-Unis eux-mêmes, le déploiements des système anti-missiles est l'enjeu de batailles entre les trois armes traditionnelles (air, terre, mer), où la composante navale est désormais une des composantes essentielles de la stratégie de défense anti-missile. Atout majeur de la marine, les navires peuvent se déployer sans contrainte dans tout domaine maritime et rallier les positions les plus favorables pour les missions de détection initiale, de gestion de la bataille ou de l'interception. A l'horizon 2020, les Etats-Unis devraient disposer d'une centaine de navires - destroyers et croiseurs - équipés du système de combat Aegis et donc capables de recevoir des intercepteurs SM3, y compris ceux dont le développement a été lancé pour pouvoir intercepter des missiles intercontinentaux. 

Si les informations en provenance des Etats-Unis par différents canaux (entre les investigations du Sénat américain et les propagandes commerciales) sont relativement importantes, celles en provenance de Russie ou de Chine restent de l'ordre des hypothèses (entre propagande de ces Etats et spéculations - souvent orientées - occidentales).

   La Russie protègerait actuellement 30% de sa population, selon DELORME, GRUSELLE et SCHLUMBERGER. On peut se demander d'où sort ce chiffre et, de même que pour les Etats-Unis, gardons-nous de citer des proportions de populations protégées, dans la mesure même où les techniques actuelles sont loin de ressembler aux projets futuristes parfois mis en avant. Il reste de nombreux aléas, compte tenu de l'expérience, la plus tangible étant celle de la protection d'Israël pendant la guerre du Golfe, les missiles anti-missiles s'avèrant aussi contre-performant que les missiles eux-mêmes notamment en terme de précision.

La région de Moscou est protégée depuis plusieurs décennies par des intercepteurs endo-atmosphériques, "gazelles". Ces intercepteurs sont dotés de charges nucléaires, comme ceux des projets américains des années 1960-1970, et sont déployés sur 5 sites autour de la capitale. Ils ont été modernisés une dernière fois à la fin des années 1980 pour prendre en compte des systèmes américains installés en Europe (Pershing et Lance). Malgré les efforts de maintien en condition opérationnelle, il est probable que ces intercepteurs ne pourront être conservé au-delà de l'horizon 2020. il faut noter que ces intercepteurs ne fonctionnent pas par impact cinétique sur leur cible, mais la détruise via une explosion nucléaire en altitude, permettant de fait de s'affranchir des problèmes de discrimination. Cette défense anti-missile, intégré à une défense du territoire, s'appuie sur un réseau de radars d'alerte et de détection (notamment en Aberbaïdjan) et d'un réseau d'alerte avancé en bordure de la Russie, certains éléments pouvant être déployés chez leurs alliés (Belarus et Kazakstan). Les capacités satellitaires, conçues principalement pour surveilleer le territoire américain n'ont été conservées que partiellement depuis la chute de l'URSS. Les contraintes budgétaires pèsent sur le maintien à niveau nécessaire de l'ensemble des éléments de la défense aérienne, malgré quelques possibilités d'exportation de technologies qui restent inférieures à celles des Etats-Unis. Les programmes en cours, qui gardent au nucléaire toute sa place, contrairement aux pays Occidentaux qui s'efforcent de déployer des mesures anti-missiles avec des charges conventionnelles, sont orientés selon une stratégie qui n'est pas symétrique de celle des Etats-Unis. En effet, la Russie ne partage pas la vision pessimiste des Occidentaux sur les programmes de prolifération balistique en Inran et en Corée du Nord et il s'agit de pouvoir contrer dans l'immédiat les déploiements de matériels américains en Europe. Actuellement en phase de redéfinition de sa posture dans la DAMB, avec le souci de préserver son rang stratégique, la Russie cesse de faire des propositions à l'OTAN (partage de capacité d'une DABM OTAN/Russie basée sur le partage géographique des tâches de protection) et s'efforce d'accélérer la mise en oeuvre de programmes d'essai, de fabrication et de déploiement de nouveaux systèmes d'intercepteur, appuyés sur la mise en orbite de nouveaus satellites. 

Face aux efforts américains, nos trois auteurs distinguent trois types d'efforts chinois :

- Une modernisation des forces stratégiques, sans doute d'abord sous l'effet de l'obsolescence et du vieillissement des systèmes ; la dynamique de la course aux armements offensifs/défensifs entre la Chine et les Etats-Unis sous l'effet des projets américains de DAMB, reste une question controversée ;

- Un développement de capacité anti-accès (conventionnelles) dans lesquelles la défense aérienne, et progressivement la défense anti-missile peuvent s'inscrire ; il s'agit principalement de protéger les moyens militaires ou les centres de décisions d'opérations de contre-forces conventionnelles qu'un assaillant pourrait vouloir mener sur le territoire chinois (les Etats-Unis et leurs alliés régionaux) ;

- Des efforts technologiques réguliers comme le projet d'intercepteur exo-atmosphérique, permettant de limiter les effets d'une rupture technologique américaine.

 

Emmanuel DELORME, Bruno GRUSELLE et Guillaume SCHLUMBERGER, La nouvelle Guerre des étoiles, idées sreçues sur la défense antimissile, Editions Le Cavalier Bleu, 2013. Philippe WODKA-GALLIEN, Dictionnaire de la dissuasion, Marines Editions, 2011. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

ARMUS

 

 

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17 mars 2016 4 17 /03 /mars /2016 13:46

    Les premiers socialistes français, et qui s'affirment socialistes, sont issus des mouvements inspirés par l'activité et l'oeuvre de FOURIER et de l'école saint-simonienne.

   En 1830-1831, parmi les nombreux dissidents de l'école saint-simonienne, deux hommes vont fonder leur propre doctrine : Pierre LEROUX (1797-1871) et Philippe BUCHEZ (1796-1865). De l'oeuvre de SAINT-SIMON, ils retiennent principalement l'aspect religieux qui induit chez BUCHEZ un retour au catholicisme. 

  Pierre LEROUX apparait, malgré certaines idées tournées en ridicule (mais quels grands auteurs n'en a pas émis...) comme le plus philosophe des socialistes de sa génération. Il relie toutes les questions de l'économie à la métaphysique en une vaste synthèse qui se veut plus "une nouvelle conception de la vie" qu'un code complet d'organisation sociale. Dans son système, les principes de la société résultent de la nature des hommes. L'homme est "sensation-sentiment-connaissance" : les trois termes de la formule sont de qualité égale mais ils se trouvent en des proportions diverses selon les individus. D'où égalité des hommes mais différences entre eux et nécessité pour tout un chacun de "s'associer" à deux personnes dont les termes prépondérants sont différents du leur. De la trinité psychologique, on passe ainsi à l'organisation sociale en triades, agencées selon un système qui va de l'atelier à l'Etat pour lequel l'auteur de De l'humanité (1840) envisage un tricaméralisme à base professionnelle. Il conserve donc l'etat mais le dépouille de sa fonction répressive pour lui assigner un rôle économique et social mais aussi spirituel qui rendra la démocratie religieuse, cette transformation de l'Etat s'effectuant par des réformes graduelles et non pas une révolution.

Il a de nombreux collaborateurs dont Jean REYNAUD connu pour son article "De la nécessité d'une représentation spéciale pour les prolétaires" (1832) ou son frère Jules LEROUX, savant sur les questions économiques. Mais il n'a pas fait école véritablement, la communauté de Boussac qu'il a créée étant surtout à la base familiale. Son influence est cependant grande tant en milieu populaire que chez les intellectuels (SAINTE-BEUVE, RENAN, MICHELET...) ou chez les artistes (George SAND, Victor HUGO...) auxquels il indique "la voie de l'art social" et pour lesquels il développe la théorie du "symbolisme". Par ses revues, sa pensée pénètre en Russie, aux Etats-Unis et jusu'au Rio de la Plata. L'oeuvre écrite de Pierre LEROUX est immense en volume comme par la diversité des domaines abordés. Il rédige avec Jean REYNAUD l'Encyclopédie nouvelle, référence importante dans le socialisme français, à l'égal de l'Encyclopédie d'Alembert et Diderot pour la pensée bourgeoise du XVIIIè siècle. Représentant du peuple sous la IIe République (de1848 jusqu'au coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte), il participe au vote de toute une législation et à l'élaboration d'un programme législatif qui influence jusqu'à des dispositions prises sous la IIIe République. Il influence d'ailleurs la pensée de Jean JAURÈS. Oubliée après la première guerre mondiale, son oeuvre est redécouverte longtemps après avec les travaux de David Owen EVANS, Jean-Pierre LACASSAGNE, Jean-Jacques GOBLOT, d'Armelle LEBRAS-CHOPARD et Vincent PEILLON. Jacques VIARD (1920-2014) anime à partir de 1985, l'association des Amis de Pierre Leroux et publie un Bulletin annuel. Une anthologie de l'oeuvre de Pierre LEROUX est publiée par Bruno VIARD (Au bord de l'Eau, 2007), lequel a tenté aussi une synthèse de sa pensée dans Pierre leroux, penseur de l'humanité (Sulliver, 2009). On trouve le texte de De l'humanité à WikiSource.

Bruno VIARD estime que "redécouvrir Pierre Leroux aujourd'hui, c'est remonter à la source perdue du socialisme français, une source que les échecs avérés du socialisme collectiviste et étatique font apparaitre beaucoup plus rafraichissante et féconde qu'on ne pouvait le croire aux temps du scientisme. Cette oeuvre nous semble gravement sous-évaluées, car dans le climat idéologique longtemps manichéen et dualiste qui fut celui du XXe siècle, la philosophie de la triade (liberté, fraternité, égalité, conditions de l'unité) ne pouvait trouver grâce ni chez les partisans du marché ni chez ceux du tout-Etat, ni chez les catholiques ni chez les athées. Et pas davantage chez les partisans du juste milieu." Sans son article de 1834, paru dans la Revue encyclopédique, De l'individualisme et du socialisme, il explique que les prétentions concurrentes de l'économie politique et du collectivisme à pacifier le lien social sont également abusives et erronées. Il n'existe pas une forme de corruption du lien social comme la gauche et la droite s'accordent à penser, mais deux, et que la modernité est exposée à deux fléaux opposés : la pulvérisation du lien social sous l'effet délétère de l'économie de marché, la schlérose de ce lien et l'étouffement de la personne individuelle quand un Etat trop bien intentionné se mêle de tout régenter pour pallier les dégâts du marché. Cette vision binoculaire, il l'exprime d'abord au Globe (fondé par lui et quelques autres en 1924), puis dans la Revue encyclopédique en 1832. 

 

     Philippe BUCHEZ, qui revient au catholicisme après être passé par la Charbonnerie et le saint-simonisme, exprime des idées ouvertement chrétienne. Son idée fondamentale est celle du progrès, dont les principaux facteurs dans les temps modernes ont été le catholicisme (et non le protestantisme, trop individualiste) et la Révolution française, elle même fille de l'Evangile. Les progrès sociaux se feront par des associations ouvrières fondées sur le "dévouement" qui réaliseront les principes chrétiens de fraternité et de charité et ne viseront pas tant à améliorer le sort des ouvrier qu'à les émanciper. Ils deviendront leurs propres employeurs et bénéficieront du produit de leur travail. Les coppératives de production, pour lesquelles les seules conditions d'entrée sont fondées sur des exigences de moralité, reposent sur deux clauses : l'individualité du capital social et l'interdiction de procéder entre les membres de la société à aucune répartition des bénéfices. Après avoir d'abord songé à calculer le salaire d'après les jours de travail, il s'arrête à un mode de rétribution "selon les oeuvres", c'est-à-dire selon le travail exécuté. Il prévoit un "pouvoir fort" qui doit trouver, à l'aide de la "science sociale", les moyens pour atteindre "le but commun" et aider éventuellement à la constitution de départ des coopératives. Mais soucieux de liberté et favorable à une concurrence limitée, c'est sur la propre force d'expansion des coopératives qu'il compte pour leurs généralisation. En fait, peu nombreuses sont les associations ouvrières constituées selon cette formule. Les deux plus connues sont le journal L'Atelier (1840-1850) animée principalement par A CORBON et L'Association des ouvriers bijoutiers en doré (1834-1873). Philippe BUCHEZ a surtout une grande influence sur le mouvement coopératif sous la deuxième République, à travers son action et ses oeuvres, dont Des associations ouvrières (1838). Ses idées inspirent en Angleterre la fondation des Christian Socialists de MAURICE ;  LUDLOW et Ch KINGSLEY fondent en 1850 la society for promoting working's men associations. Philippe BUCHEZ contribue au rapprochement d'une partie du clergé et des catholiques avec l'opinion démocratique (notamment sous la Monarchie de Juillet) et est considéré comme l'animateur du mouvement social chrétien. Il influence notamment LACORDAIRE. Comme ses "collègues" socialistes, il diffuse ses idées surtout à traveers la presse, à travers par exemple le Journal des sciences morales et politiques (1831), qui devient ensuite L'Européen. Avec son Introduction à la science de l'histoire, ou science du développement de l'humanité (1833), Essai d'un traité complet de philosophie du point de vue du catholicisme et du progrès social (1830), L'histoire parlementaire de la révolution en 40 volumes (1834-1840) compilation de débats d'asemblée, d'articles de journaux, de motion de clubs émaillés de commentaires, et son Histoire de la formation de la nationalité française (1859), il expose des idées qu'il tente de mettre en oeuvre dans sa carrière politique avec plus ou moins de bonheur : Garde nationale parisienne, Ateliers nationaux, présidence d'une assemblée française, première véritablement élue au suffrage universel en juin 1848 (pendant une huitaine de jours!). Pendant les jourénes de juin 1848, écoeuré par les luttes fraticides entre l'armée et la garde nationale, commandée par le général CAVAIGNAC, ministre de la guerre, et les ouvriers, il refuse de porter les armes et monte sur les barricades seulement pour soigner les blessés. Il préside toutefois l'Association démocratique des amis de la Constitution qui oeuvre en faveur de CAVAIGNAC avant l'élection présidentielle de décembre. Son échec aux élections législatives de mai 1849 marque la fin de sa courte carrière politique. Pendant l'Empire, il se consacre à la rédaction d'un Traité de politique et de science sociale, paru à titre posthume en deux volumes (1866). Il y insiste sur la valeur de la liberté individuelle et la nécessité de la garantir contre tout empiètement de l'Etat.

  Son Introduction à la science de l'histoire de 1833 est la critique de son temps la plus complète du capitalisme libéral, le développement consacré à l'idée de progrès associé au catholicisme étant plus confus. 

 

   Beaucoup d'écrivains et d'auteurs autour du premier socialisme se radicalisent avec l'affirmation plus grande du souci d'égalité, sans doute également face à la répression de nombre d'organisation et au refus de la majorité des classes dirigeantes et d'entrepreneurs qui refuse de prendre en compte les revendications ouvrières, voire qui refuse de considérer les travailleurs  salariés comme des sujets de l'histoire. Des socialistes comme Louis BLANC (1811-1882), Constantin PECQUEUR (1801-1887), Etienne CABET (1788-1856) s'engagent dans la presse et la vie politique et les néo-babouvistes n'hésitent à en appeler à la révolution pour changer les choses. 

    Louis BLANC doit sa popularité à une brochure, l'Organisation du travail (1840) parue d'abord dans la Revue du progrès (qu'il fonde un an plus tôt), où il préconise la création grâce à l'Etat d'ateliers sociaux dans lesquels les bénéfices (et les pertes) sont répartis en trois parts : pour les membres de l'association, pour les malades, vieillards, infirmes et pour le soutien à d'autres industries en crise, pour la rémunération de l'apport des capitalistes. Il subsisterait au début un secteur privé à côté d'un secteur public, le second destiné à abserber rapidement le premier par le seul attrait exercé par les ateliers sociaux, et devant aboutir à la mise en place d'un atelier central désigné par l'Etat. Il dénonce plus tard, accusé lui-même d'avoir plagié BUCHEZ, la créations des ateliers nationaux créés en février 1848, parodies selon lui de ses idées, étant surtout des ateliers de charité. Quelques coopératives de production plus proches de celles qu'il préconise sont néanmoins créées en mars 1848 (tailleurs d'uniformes pour la Garde nationale, brodeuses...) qui propèrent avant d'être dissoutes en 1850 par l'autorité publique. Louis BLANC attend de l'Etat un interventionnisme très poussé, une mission tutélaire en faveur des plus déshérités, destinée à profiter aux classes privilégiées elles-mêmes. A l'intérieur du système en place qu'il souhaite réformer progressivement, il se bat pour le suffrage universel, la responsabilité politique de l'Assemblée Nationale et se prononce (y compris en 1875) pour une assemblée unique.

Il milite, après une période où il se fait la réputation également d'historien pamphlétaire (L'histoire de 10 ans (1830 à 1840), 1841), notamment dans la campagne des Banquets de 1848. Entré au gouvernement organisé par le comte de Paris, il tente en vain de garantir le droit au travail. Exilé sous le Second Empire, il se dresse en 1871, après la défaite de la Commune, contre la sévérité de la répression, mais avec une influence très amoindrie, même s'il reste très populaire. Influence qu'il tente de maintenir avec de nombreux écrits : Histoire de la révolution française (1847-1862) en 12 volumes, réédité en 1857-1870, Le catéchisme des socialistes (1849), Histoire de huit ans, 1840-1848 (1871), Lettres sur l'Angleterre (1866-1867), Dix années de l'histoire de l'Angleterre (1879-1881); La contre-révolution, partisans, vendéens, chouans, émigrés 1794-1800, avec Jacques CRÉTINEAU-JOLY ; Questions d'aujourd'hui et de demain (1873-1884)...

 

     Constantin PECQUEUR collabore de 1835 à 1850 à tous les journaux de l'opposition, étudie le saint-simonisme, travail avec les fouriéristes. Appelé par Louis BLANC à la Commission du Luxembourg, il se retire complètement de la vie politique après 1851.

La Théorie Nouvelle de 1842 synthétise l'essentiel de sa pensée. Le collectivisme, forme d'association permettant l'harmonisation des intérêts collectifs et individuels, respecte la liberté bafouée par les saint-simonienes mais cette liberté ne peut être effective que grâce à un Etat fort à multiplicité de rôle. Dans l'éducation socialisée, gratuite et uniforme pour tous, dans l'assistance aux plus défavorisés, dans la sécurité et dans le domaine économique. Dans ce dernier domaine, l'Etat, propriétaire des intruments de travail, ajuste la production centralisée à la consommation. Il répartit les travailleurs dans les divers secteurs d'acitivité selon un double système de consours et d'élection. Avec leur salaire en espèces, calculé d'après le temps de travail, les travailleurs se fournissent aux comptoirs de vente tenus par l'Etat. L'originalité de l'Etat collectiviste; très hiérarchisé, réside dans un bicaméralisme où prend place à côté d'une assemblée générale représentant les intérêts généraux, une assemblée spéciale élue en fonction des professions et qui représente leurs intérêts. Le passage à cet Etat et même à la communauté mondiale, se fera pour l'auteur, hostile à toute violence, par des "moyens transitoires gradués vers l'idéal." Constantin PECQUEUR reste très isolé en son temps à l'inverse des autres socialistes. Il est cependant l'un de ceux qui a exercé la plus grande influence sur Karl MARX, anticipant nombre de ses analyses sur la valeur-travail, sur l'évolution de la société capitaliste. Même si le fondateur du marxisme apprécie Economie sociale. Des intérêts du commerce, de 1837, il n'en considère pas moins PECQUEUR comme utopiste car sa doctrine prétend avoir un fondement spirituel et religieux et non pas économique. 

Il développe ses théories également dans les 2 volumes de L'économie sociale : des intérêts du commerce, de l'agriculture, de l'industrie et de la civilisation en général, sous l'influence des appplications de la vapeur, paru en 1839.

 

   Etienne CABET, influencé à la fois par le communisme utopique (L'Utopie, de thomas MORE) auquel il emprunte la forme romancée de son Voyage en Icarie (où il fonde une colonie en 1847-1848), par le babouvisme (ami de BUONARROTI) et par OWEN. Comme ce dernier, il pense que ce ne sont pas les passions humaines mais les institutions sociales qui ont empêché les hommes d'atteindre le bonheur commun : la propriété privée engendre l'inégalité. La communauté devrait abolir cette dernière et établit une égalité tellement stricte entre individus qu'elle s'étendra jusqu'aux vêtements, aux logements, aux distractions, les mêmes pour tous. L'organisation politique qui repose sur le suffrage universel est poussée à son plus haut degré de perfectionnement depuis la représentation communale jusqu'à la représentation nationale. La religion issue de l'Evangile (enfin bien compris, par celui clamé des chaires des Eglises d'alors) met en oeuvre la fraternité. Mais comme ce n'est pas par la force mais par la divulgation d'exemples concrets que sera établie la communauté, une période de transition est nécessaire sous la direction d'un dictateur jouissant de la confiance du peuple. ce communisme n'est pas révolutionnaire et la communauté ne s'étend qu'aux biens, la famille et le mariage sont conservés... Ce dictateur-là pourrait être dans son esprit Napolèon Premier (durant les Cent jours)  mais l'essentiel de son activité politique, quand il n'est pas en exil, est l'opposition à la monarchie restaurée, la participation à l'insurrection de juillet 1830, et la députation de la Côte d'Or en juillet 1831. Il fonde en septembre 1833, Le Populaire, journal ultra-démocratique qui attaque violemment le gouvernement de Louis-Philippe. Interdite en 1833, elle reprend en 1841, encore plus virulente. Ses oeuvres s'échelonnent de Histoire de la Révolution de 1830 et situation expliquée et éclairée par les révolutions de 1789, 1792, 1799 et 1804 et par la Restauration (1832) à Réalisation de la Communauté d'Icarie (1847). Défenseur du féminisme (La femme, son malheureux sort dans la société actuelle, son bonheur dans la communauté, de 1844), son ouvrage L'Ouvrier, ses misères actuelles, leur cause et leur remède, son futur bonheur dans la communauté, moyens de l'établir, de 1846, trouve un écho jusque dans certaines pages du Capital de Karl MARX et Friedrich ENGELS. 

 

     Les néo-babouvistes se distnguent des socialisme précédents par les moyens mis en oeuvre pour parvenir au nouvel ordre social : la révolution. Philippe BUONARROTI (1761-1837), italien naturalisé français par décret de la Convention, fut l'ami de Gracchus BABOEUF (1760-1797). Il publie en 1828 La conspiration pour l'égalité dite de Baboeuf et inspire le renouveau babouviste en Europe, en particulier en France sur le groupe appelé "communistes néo-babouvistes" qui déploient une activité d'organisateurs parmi les ouvriers.

Citons Albert LAPONNERAYE (1808-1849), connu pour ses travaux sur la Révolution française ; Richard LAHAUTIÈRE (1813-1882) (Le Petit Catéchisme de la réforme sociale, 1839 ; De la loi social, 1841), Jean Jacques PILLOT (1808-1877) (Ni châteaux, ni chaumières ou Etat de la question sociale en 1840, 1840) ; Théodore DEZAMY (1808-1850), secrétaire de CABET qu'il juge vite utopiste, opposant à l'Icarie son Code de la communauté (1842) et surtout Auguste BLANQUI (1805-1881). Ce dernier, enfermé en prison en tout pendant plus de 35 ans de sa vie, revendique un "socialisme pratique". Il prône la prise du pouvoir par la révolution et une période transtoire de dictature populaire parisienne et veut donner l'exemple : agitateur dans plusieurs sociétés secrètes, il est le compagnon de combat d'Armand BARBÈS à la Société des familles et à la Société des saisons avant de rompre avec lui en 1848. L'essentiel de sa pensée se trouve dans un ouvrage posthume, Critique sociale (1885), oeuvre qui passe parmi les socialistes pour être le plus proche du socialisme scientifique, celui dont les thèses sront présentes plus tard dans les écrits de LÉNINE sur la tactique révolutionnaire. Toutefois, sa doctrine reste faible parce que, pour ne pas tomber dans les errements des utopistes, il refuse de décrire trop précisément l'avenir, sur ce qu'il adviendra par exemple après la dictature populaire. Ses oeuvres comprennent également Défense du citoyen Louis-Auguste Blanqui devant la cour d'assises (1832), Instruction pour sa prise d'arme (1866), La Patrie en danger (1871), L'Eternité par les astres (1872)...

 

Armelle LE BRAS-CHOPARD, Les premiers socialistes, dans Nouvelle histoire des Idées politiques, Hachette, 1988. Thomas BOUCHET et ses colllaborateurs, Quand les socialistes inventaient l'avenir, La découverte, 2015. Bruno VIARD, Pierre Leroux et le socialisme associatif de 1830 à 1848, La Revue du MAUSS, n°16, second semestre 2000.

 

PHILIUS

      

 

 

 

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15 mars 2016 2 15 /03 /mars /2016 13:58

Il est difficile de discuter de l'alcoolisme en anthropologie sans examiner de manière globale le rôle de l'alcool dans la société. Entre usages médicinaux et excès d'alcool dans des cérémonies religieuses, entre alccolisation "courante" dans la société et ivresses collectives plus ou moins organisées, l'objet du boire de l'alcool est encore un champ de recherches peu défriché. 

   Comme le constate Lionel OBADIA, les recherches en sciences humaines et sociales qui se réclament de l'alcoologie sont assez peu nombreuses en France, alors qu'aux Etats-Unis existe un vaste domaine, celui des Alcohol Studies : mais l'un et l'autre ont suivi, à peu de choses près, des lignes similaires. Ces études relèvent encore souvent des recherches sur les aspects biologiques et psychologiques du boire, et de plus, cette approche - très médicalisée - semble moins ancrée dans la psychologie expérimentale que dans la psychiatrie. "Née comme beaucoup  d'autres domaines scientifiques, de réflexions morales, nourrie un temps à la philosophie et aux sciences de l'invisible (confinant parfois à l'alchimie), puis aux sciences expérimentales triomphantes des XIXe et XXe siècles, l'alcoologie scientifique ne s'est que très progressivement et assez tardivement ouverte aux problématiques des science sociales. 

Les approches biologique et médicale en forment l'armature paradigmatique et conceptuelle initiale dans lesquelles les sciences humaines et sociales ont du trouver leur place, dans les années 1970 pour les Alcohol Studies américaines, dans les années 1980-1990 pour les sciences sociales françaises - ou du moins est-ce dans ces décennies que sont parues les premières publications qui ont donné une visibilité au champ d'un alcoologie "sociale" ou "sociologique". (Préface d'Alphonse D'HOUTAUD à l'ouvrage de T FILLAUT et ses collaborateurs, Histoire et alcool, L'Aharmattan, 1999). Cette prédétermination paradigmatique laisse de prime abord peu d'alternatives aux sciences sociales : soit elles s'alignent sur les orientations préexistantes de la recherche alcoologique (biologisantes), soit elles offrent des modèles alternatifs en conservant l'originalité de leur démarche et du niveau d'analyse qu'elles proposent. Les sciences humaines ont en effet depuis près d'un siècle largement dissocié le biologique du social et du culturel, pour en faire un substrat presque "inerte" soumis aux inflexions de ces deux dernières dimensions. Ce qui est le cas pour une partie importante de la psychologie, la mojorité de la sociologie et de l'anthropologie - à l'exception de quelques domaines localisés et qui se revendiquent comme "révolutionnaires" comme la sociobiologie, l'épistémologie naturaliste et le cognitivisme sous ses expressions les plus positivistes - et à plus fortes raison de l'histoire. La distinction entre sciences du biologique d'un côté, du social de l'autre, n'est toutefois pas l'opposition conceptuelle qui a le plus contribué à souligner la singularité des disciplines du social mobilisées dans le champ de l'alcoologie. La principale dichotomie qui structure le champ des études alcoologiques est bien celle - première ) dérivée des propriétés mêmes de l'alcool éthylique et formulée à partir de conceptions médicales : celle qui oppose un "mauvais" boire d'un "bon" boire, un boire "anonique" d'un boire "convivial", bref, ce qui sépare une conception (socialement et biologiquement) pathologique d'une conception hygiénique de l'alcoolisation." 

   L'anthopologie du "boire" permet de visiter des habitudes millénaires. La consommation de l'alcool, produit d'une manipulation intentionnelle, n'apparait qu'avec la civilisation humaine. "L'origine précise de sa découverte est néanmoins incertaine, poursuit Lionel OBADIA, les premières traces avérées d'usages de l'alcool ne remontent qu'au néolithique - elles sont consécutives de la sédentarisation des groupes humains, et de la découverte de techniques de transformation et de conservation des aliments. Les sagas et textes antiques des civilisations de la méditerranée donnent déjà des indications détaillées de la fabrication des boissons alcoolisées, ces mêmes civilisations qui ont conféré aux première boissons fermentées un statut particulier en les dotant de modes de production, technologies de transformation et de conservation, systèmes de distribution et modalités d'usages qui ne cesseront de se perfectionner. Parallèlement, la consommation d'alcool s'inscrit dans des récits mythiques, systèmes symboliques et pratiques culturelles sur les cinq continents, partout où l'invention ou l'emprunt culturel ont donné naissance à des usages alcooliques. Déjà, ce regard rétrospectif et comparatif signale la diversité non seulement des breuvages mais aussi des manières, contextes et significations des conduites d'alcoolisation. Pourquoi l'anthropologie ne s'est t-elle donc pas saisie de l'alcool comme l'un de ses "grands" sujets? Celui-ci satisfaisant aux critères conventionnels de la discipline : universel et particulier, il possède du sens pour les indigènes et son étude peut tout à fait ouvrir la voie à la compréhension d'une culture. L'alcool semble cependant avoir souffert, au même titre que d'autres objets potentiels de l'anthropologie, d'une image de trivialité."

   L'anthropologie ne s'est intéressée à l'alcool que très tardivement. On ne trouve d'ailleurs pas d'entrée alcool ou boire dans la plupart des dictionnaires d'anthropologie. Même si quelques travaux le précèdent, celui de Mary DOUGLAS de 1987 (Constructive Drinking : Perspectives on Drink from Anthropology) ouvre la voie à une entreprise de recherches dignent de ce nom. Par exemple, on peut compter aujourd'hui un numéro spécial de la revue Terrain (1989) avec des contributions d'ethnologues de premier plan et plusieurs ouvrages importants, comme ceux de Sylvie FAINZANG  (Ethnologie des anciens alcooliques. La liberté ou la mort, PUF, 1996), de Jean-Pierre CASTELLAIN ( Manières de vivre, manières de boire. Alcool et sociabilité sur le port, Imago, 1989) ou d'Eric JOLLY. L'alcoolisation commence à être considérée de manière globale, entre assignations primitivistes, symbolisme et religiosité, religion et alcools ente l'ivresse divine et les interdits incontournables, jusqu'à l'élaboration de véritables typologies des cultures selon l'articulation des paramètres religieux et du boire : cultures abstinentes (en pays musulman et hindouiste), cultures permissives (bassin méditerranéen, Amérique Latine), cultures ambivalentes qui oscillent entre tolérance et prohibition (Etats-Unis, Grande-Bretagne...). Il en ressort l'existence de véritables rapports institutionnels à l'alcool, mais il ne faut jamais oublier que les conduites des acteurs sociaux ne sont jamais totalement déterminées par des système symboliques prédominants... 

Lionel OBADIA toujours indique des voies diverses par où l'anthropologie peut traiter la problématique du boire :

- les explorations dans le domaine linguistique, des variations des terminologies ou des catégories sémantiques associées à l'alcoolisation ;

- l'analyse des représentations collectives et de leur distribution sociale ;

- les formes de la sociabilité du "boire" à travers les interactions "microscopiques", leurs rapports aux structures sociales, aux système de représentation, aux normes et les écarts à la norme que les acteurs sociaux se permettent - qui ne s'interprètent pas en anthropologie comme des déviances.

- la variabilité des significations rattachées au "boire" dans le temps et dans l'espace ;

- le vin, considéré comme médicament, devenu source pathogène : toute une anthropologie médicale liée à une anthropologie sociale qui s'intéresse aux temporalités, ryhmes, genres, interdits et licences, contextes, formes sociales, solidarité, réciprocité en jeu dans le boire, liée elle-même à une anthropologie politique : institutions, formes de pouvoir, luttes des idées et des hommes, mouvement anti et pro-alcooliques... Et une anthropologie de l'alimentation, qui s'article autour des thèses de Léo STRAUSS du "bon à penser, bon à manger".

 

      Claudine FABRE-VASSAS dessine les contours d'études d'ethnologie des boissons qui reste à entamer, face à une hégémonie des approches biologiques et médicales, qui, même si l'on prend en compte la fertilité d'une rencontre pour les sciences de la vie et les sciences de l'homme, tend à perdurer. Pour elle, "sociologie et épidémiologie des manières de boire sont nées ensemble et ont eu longtemps une histoire commune. l'une et l'autre sont héritières et porte-parole d'une conception de l'alcoolisme forgée dans les pays industriels préoccupés, au XIXe siècle, de leur "hygiène sociale". Faire d'emblée de la consommation d'alcool un trait pathologique, définir de ce point de vue une certaine altérité - celle des "travailleurs de force", des Indiens déculturés, des jeunes hooligans ou des Bretons -, c'est illustrer toutes les facettes de l'ethnocentrisme qui ont conduit à définir une "maladie de l'alcool". Or, l'alcoolisme stricto sensu n'est-il pas de fait inconnu des sociétés où l'ivresse est fréquente, valorisée et activement recherchée? Et partout où cette catégorie médicale s'est imposée, n'y-a-t-il pas opposition entre le bon et le mauvais boire, entre l'ivresse et l'ivrognerie, entre la conduite commune et la maladie réprouvée? Le premier souci de l'ethnologue sera donc de restituer le "point de vue indigène" sur la consommation d'alcool et donc le système des conduites et des valeurs sans-jacentes que ces façons expriment en les reproduisant. Mais cette prise de conscience - que Mary Douglas (Constructive Drinking. Perspectives on Drink from Antrhpology, Cambridge University Presse et Maison des sciences de l'homme, Paris, 1987) et Dwight Heath (A critical review of ethnographie studies of Alcohol use, dans Resarch Advances in Alcohol and Drug Problems, sous la direction de Gibbins et de ses collaborateurs, volume 2, New York, John Wiley and Sons, 1975 et A decade of Development in the Anthropological Study of alcool use, 1970-1980, dans le livre de Douglas, 1987) situent à la fin des années 60 - a eu un effet pervers incarné, à leurs yeux, par les sociologues de l'école de Chicago, disciples de David Reisman et, à travers lui, de Georg Simmel. Pour eux, l'objet de l'étude est devenu l'univers que secrètent ceux qui partagent le même alcool ; cette sociabilité des buveurs, la plupart du temps liée à des situations de domination et de misère, a donné lieu à des travaux sociologique engagés où l'on s'efforce d'évoquer - souvent avec moins de talent qu'un quelconque romancier - un monde clos, dans lequel l'observateur se fond jusqu'à disparaitre. En croyant échappeer au jugement péjoratif du sens commun, on n'élimine pas l'etnocentrisme, on le déplace du dehors au dedans et, au bout du compte, la description des interactions dans les pubs, les bars et les parties se referme sur elle-même. (A l'exception de l'ouvrage de James P Spradely et Brenda J Mann, traduit en français en 1979, Les bars, les femmes et la culture, PUF).

  "Comment échapper à ce piège de la singularité et de l'ethnographie fusionnelle?, poursuit notre auteure. Les chercheurs anglo-saxons ont abusé, pour ce faire, d'une notion, l'anomie, qui a du moins le mérite de poser une relation entre le code majoritaire d'une société et tel ou tel comportement personnel ou collectif. Pour les praticiens de la santé comme pour beaucoup de sociologues, l'alcool a, de maintes façons, partie liée avec l'exclusion. On constate qu'il la provoque ou qu'il l'accompagne. On va jusqu'à montrer que son absorption déclenche une levée des interdits et donne libre cours à des conduites de désordre. On admet généralement que des gestes violents et criminels découlent "naturellement" de cet effacement momentané du contrôle social. Ces rapports vont à ce point de soi que la première tâche de l'anthropologue reste, aujourd'hui encore, de les remettre en questions. D'abord, en s'interrogeant sur une notion comme l'anomie qui suppose que nos sociétés disposent d'un ensemble de normes unifiées et homogènes, partout et toujours présentes et efficaces. Or, ne sommes-nous pas sans cesse "sur le terrain", confrontés à une multiplicité contradictoire de règles? Chaque situation exige une mise en contexte, comparative si possible, pour que soient renversées les fausses évidences. Ainsi, en va-t-il du cas exemplaire des immigrés (...). Au-delà des facilités qu'autorise la notion, c'est donc le rapport nécessaire entre boisson et conduites asociales qui est en cause. L'ivresse elle-même avec toute sa démesure, engendre des comportements qui varient d'un groupe à l'autre, qui prennent sens dans une culture. Si l'on peut admettre  que le sujet ivre "ne s'appartient plus", c'est qu'il exprime non pas le surgissement instinctif d'un barbare état de nature, mais, tout au contraire, le code commun, les gestes et les mots prévisibles d'une ivresse qui est toute symbolique. Par là, l'anthropologue ne perd pas de vue la place cérémonielle qu'occupe le partage d'alcool dans bien des sociétés, loin de signifier la déviance, il réinstaure le lien social. Aussi doit-on prêter la plus grande attention non à la consommation d'alcool en soi, non à son abus défini dans l'absolu (...), mais à la position du buveur au sein de son groupe. Alors, selon Mary Douglas, de nouvelles questions surgissent : "Est-ce que celui qui rompt avec son milieu boit plus que celui qui reste dans un cadre admis, léfitime? De quel poids pèse l'attitude culturelle du milieu lorsqu'un sujet entreprend une cure? Quelles chances de réussite lui laisse-t-elle?" Mais, encore une fois, le plus juste des critiques peut générer une illusion. La volonté, qui meut l'ethnologue, d'expliciter fidèlement la pensée du groupe, le système jamais formulé de sa coutume, peut conduire à idéaliser la "communauté", à se référer trop facilement à son autorité latente, à sa solidarité, à la force de ses rituels. Or il arrive, dans la pratique, que la consommation d'alcool soit un instrument de discrimination interne, un moment de compétition agressive où toute régulation produit et confirme une hiérarchie ou, du moins, un affrontement dont l'issue est parfois mortelle."

Pour rendre plus compréhensifs ces comportements, il faudrait, si on suit Mary Douglas, ne plus faire de l'alcoolisme, défini comme quantité de degrés absorbés, l'objet essentiel de la recherche. Il faudrait s'attacher au contraire à toutes les boissons réelles, à leurs différences, à leurs rapports, aux conditions de leur adoption..., les saisir si possible dans le cycle complet de leur consommation puisque tel est l'espace de leur présence et donc de leur sens... C'est peut-être une voie qui permettrait de mieux distnguer les articulations et les ruptures entre l'alcoolisme, l'ivresse, l'ébriété... Et l'insertion de ces comportements de boire (différentes boissons, chaudes ou froides, dans des cadres sociaux différents...) dans les relations entre sexe, entre âge et entre classes sociales. En maitrisant, tant le nombre de boissons peut s'avérer important, les données quantitatives antant que qualitatives.

 

Claudine FABRE-VASSAS, La boisson des ethonologues, Terrain, revue d'ethnologie de l'Europe, n°13, numéro sur Boire, octobre 1989. Lionel OBADIA, Le "boire", Une anthropologie en quête d'objet, un objet en quête d'anthropologie, Socio-anthropologie, n°15, numéro sur Boire, 2004.

 

ETHNUS

 

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15 mars 2016 2 15 /03 /mars /2016 11:00

    Figure du socialisme anglais, inspirateur du courant "socialiste utopique", baptisé "owenisme", et fondateur du mouvement coopératif, Robert OWEN est d'abord un industriel (filature de coton) dès 1791. Ses activités le mènent également aux Etats-Unis et au Mexique.

     C'est dans ses ateliers qu'il entrepend d'abord d'élever le niveau de vie de ses ouvriers et de leurs familles (logement, santé, lutte contre l'alcoolisme, fournitures vestimentaires, éducation...). Créateur de l'école primaire en Angleterre, il se pose d'abord en philanthrope actif. Associé à Jeremy BENTHAN et au quaker William ALLEN (avant de se brouiller avec eux), Il développe une pensée philosophique axée sur l'éducation, la morale, le travail, l'idéal communautaire, dans un environnement politique et social marqué par le marasme économique du aux guerres napoléonniennes. Il s'agit avant tout de lutter contre la misère des masses populaires. Le mot et l'esprit du socialisme commence à être entendu dans les débats de l'"Association of All Classes of All Nations" fondée en 1835 par Robert OWEN. Ses idées sur la laïcité gagnent suffisamment de terrain chez les ouvriers pour que la Westiminster Review annonce en 1839 qu'une grande partie d'entre eux partagent ses vues. Mais ses expérimentations économico-sociales très coûteuses se soldent par des échecs, et en 1846, ses idées, largement relayées par les journeaux, ses écrits et ses conférences, ne subsistent plus que dans le mouvement coopératif avant de disparaitre progressivement. Il abondonne alors toute activité sociale pour se tourner vers le spiritualisme.

       

     Ses principales oeuvre s'échelonnent de de 1825 à 1848, avec notamment Esquisse du système d'éducation (1825), Propositions fondamentales du système social (1837), Le Livre du nouveau monde moral (1847), Adresse à l'assemblée nationale de France (1848), Courte exposition d'un système social rationnel (1848), Dialogue entre la France, le monde et Robert Owen (1848), Proclamation au peuple français (1848).

 

     Il fait de son usine de New Lanark en Ecosse, vers 1800, une usine modèle, bientôt si célèbre en Europe qu'on parle de "l'expérience New Lanark" de renommée égale sinon supérieure au Phalanstère de FOURIER. Amélioration de la condition ouvrière, innovations pédagogiques (jardin d'enfants, méthodes actives, cours du soir...) constituent des éléments dont il fait la propagande jusqu'au Parlement. Mais il y perd progressivement ses soutiens en raison de la critique sociale radicale qu'il entreprend. En 1817, ses projets de "village de coopération" pour les pauvres, alternative à la société de compéttition capitaliste, s'accompagnent d'une dénonciation francassante de toutes les religions. Pour OWEN, l'érection de communautés autonomes de travailleurs résoudre la question sociale et inaugurera un nouvel ordre mondial. Echouant dans la promotion auprès des classes dominantes britanniques, il tente en 1824 d'établir des communautés aux Etats-Unis (il engloutit sa fortune notamment dans le projet de New Harmony, très éphémère réalisation). Après un espoir de colonisation communautaire du nord du Mexique, il se retrouve en Angleterre en 1829 à la tête d'un réseau de coopératives, puis d'un système de bourses du travail, puis d'une éphémère unnion syndicale, la Grand National Consolidated Trades  Union (1834), où une large fraction de la classe ouvrière se rallie à lui. Devant tant d'échecs, il revient plus directement à la propagation de ses idées, notamment avec son ouvrage Le livre d'un nouveau monde (1834-1835). A travers plusieurs regroupements, telle l'Association de toutes les classes de toutes les nations, il développement un mouvement appelé socialisme. A son apogée, vers 1840, ce mouvement touche des dizaines de milliers d'ouvriers et d'artisans, galvanisés par l'attention et la préparation de la "communauté". Les leaders du mouvement tentent d'officialiser la création de l'exploitation communautaire de Queenwood (Hampshire, 1939) sans plus de succès. Son échec en 1845 entraine l'effondrement du mouvement. (Antoine LION).

    Féminisme, anti-cléricalisme, dénonciation de la propriété privée suscitent une réation violence du clergé et d'une partie du Parlement, qui devant une certaine incapacité du mouvement orweniste à élaborer une analyse politique cohérente et une stratégie politique à moyen ou long terme, écrasent toute possibilité de mouvement de masse. Les rescapés de l'orwélisme, ce qui rappelle un peu l'évolution du saint-simonisme juste après la mort du fondateur, se rabattent sur l'organisme religieux, animé moins par un millénarisme déiste que par la conscience d'être les véritables chrétiens mettant en pratique les enseignements de Jésus. Robert OWEN lui-même continue jusqu'à sa fin de militer en faveur se don système. Beaucoup font de lui le créateur du premier mouvement socialiste, ancêtre supposé des systèmes coopératifs, même s'il est critiqué (avec vénération) par MARX et ENGELS comme "socialiste utopique".

      

   Si quelques coopératives de consommation comme celle des Equitables Pionniers de Rochdal ont pu naitre de la conjonction des mouvements orwéniste et chartiste, ceux-ci n'en sont pas moins profondément opposés et Owen s'est toujours tenu à l'écart du chartisme. En effet, tout d'abord, le socialisme de paix sociale d'Owen diffère du chartisme fondé sur la lutte des classes qui préconise grèves et insurrections. Ensuite, tandis qu'Owen méprise l'action politique et sépare démocratie et socialisme (suffrage universel et droits politiques sont inutiles pour la fondation de villages communistes) la Charte du peuple de mai 1838 ne formule que des revendications politiques. Enfin, tandis qu'Owen fait appel à la puissance publique, le chartisme se tourne vers le peuple. Le chartisme décline malgré son appel au peuple à partir de 1843 et se décompose en 1848 ; ce mouvement , très peu doctrinal, consiste plus en une révolte contre le machinisme qu'un véritable mouvement de classe doté d'une stratégie. 

 

   Loin de réduire son action sous une étiquette de socialiste utopique, de nombreux auteurs contemporains ont tendance à le réhabiliter en en faisant plutôt le pionnier du syndicalisme ou de la législation du travail, l'apôtre de la coopération ou comme l'inventeur des cités-jardin. Mais Robert OWEN se dote d'un véritable projet de société, notamment à travers sa brochure A New view of Society de 1813-1814, bien avant ses oeuvres que l'on juge traditionnellement principales. 

Dans son interrogation sur l'essence du XIXe siècle, Pierre LEROUX (La grève de Samarez, poème philosophique, édition J-P Lacassagne, Paris, 1979), en même temps qu'il associe Owen à Saint-Simon et Fourier, invite à distinguer dans l'oeuvre d'OWEN, trois éléments d'inégales valeurs, la prédication, le système, la révélation :

- La prédication tient en cette proposition : "L'erreur, le mal et la misère existent partout ; et les moyens d'établir la vérité, la richesse, le bonheur abondent partout. Et l'in ne pourrait fait l'échange".

- Le système consiste dans la solution à laquelle est rattaché le nom d'OWEN : "Il a imaginé que le Genre humain se grouperait par petites sociétés de 500 à 3000 personnes ; il a organisé d'une certaine façon son établissement à New Lanark ; il a fondé New Harmony ; c'est-à-dire qu'ayant acheté des terres, il les a distribuées à diverses Communautés qui ont bien ou mal réussii", ce qui importe peu, car ce qui est important, c'est la communauté, le convent, le monastère moderne.

- La révélation, ou l'essentiel de la doctrine d'OWEN, ce qui a fait de lui un homo novus : "La Société humaine, affranchie des forces fatales de la nature, deviendra un mécanisme ; et l'homme, lui-même devenu libre, sera un rouage de ce mécanisme." Robert OWEN apport au monde la Bonne nouvelle d'une communauté où les machines joueraient le rôle du travailleur, où l'homme serait affranchi de l'aliénation dans le travail. Et Pierre LEROUX, même s'il lui reproche de ne pas avoir su découvrir comment l'homme serait rattaché à l'homme, voit en lui, à l'encontre de tous ceux qui l'accusent de simplisme, un philosophe et un législateur qui a révélé à son pays des penseurs nouveaux, quant au social. "Rien de plus moderne, et en ce sens rien de plus original, que sa conception de la Société humaine servie par des machines, les hommes devenus par là égaux et libres, la machine à vapeur remplaçant l'Ilote.". 

     Mais dans ses efforts pour trouver des soutiens, Robert OWEN, surtout avant 1830, a tendance à ne pas remettre en cause la structure sociales existante : il ne pose pas la question d'une relation possible entre la prolétarisation des classes inférieures et l'appropriation privée des moyens de production. Il s'etend bien plus sur une grande rationalistion de l'ordre existant et invite les classes privilégiées à s'associer à son plan de réforme. Sa terminologie est d'ailleurs révélatrice d'une idéologie à la fois paternaliste et prémanchestérienne.

Plutôt que de voir en Richard OWEN, à la fois un socialiste et un conservateur, il faut mieux s'interroger, écrit Michel ABENSOUR, à la suite de K MANNHEIM Essay on Sociology and Social Psychology), sur les origines conservatrices du socialisme, sur comment une critique de la société bourgeoise d'inspiration traditionnaliste, peut-elle se transformer en critiques beaucoup plus révolutionnaires. Un auteur comme POLANYI, cité par ABENSOUR, estime que Robert OWEN apporte une nouvelle conception du social sous la forme d'une découverte ou redécouverte de la société, en un triple sens :

- Il ne s'agit pas tant pour OWEN de "fabriquer" du social à partir de zéro que de recréer un tissu social après une expérience de dissolution de la société inouïe et sans précédent dans l'histoire humaine. C'est cette expérience catastrophique de dislocation de la vie du peuple qui amène l'industriel à un marché autorégulateur basé sur le social, sans toucher aux systèmes hiérarchiques en place.

- OWEN ne se contente pas d'un point de vue défensif et réactif : il ne s'agit pas seulement de protéger, mais de promouvoir, dans le surgissement du système industriel une façon de faire qui intègre le niveau économique dans le social. Il apprécie à sa mesure le nouveau monde qui nait, cette nouvelle société complexe, à l'inverse de nombre de ses collègues industriels contemporains. Ce nouveau monde est susceptible d'engendrer une nouvelle sociabilité, d'échange et de communication entre les hommes, pour autant qu'on oriente ce nouveau lien social vers la coopération et qu'on pratique une disjonction entre industrie et économie de marché, pour autant que l'humanité parvienne à se libérer des préjugés économistes lui occultant les possibilités de regénérer les cellules du tissu social altérés par l'économie de marché et surtout l'empêchant de laisser se déployer les réseaux relationnels inclus virtuellement dans la manifestation de l'industrie.

- Penseur postchrétien, OWEN confronte le jugement de surpuissance propre à la société moderne à une critique de l'individualisation chrétienne, selon laquelle il est possible à l'individu de former lui-même son caratère. "Si l'une quelconque des causes de malheur ne peut être supprimée par les pouvoirs nouveaux que les hommes sont sur le point d'acquérir, ceux-ci sauront que ce sont des maux nécessaires et inévitables ; et ils cesseront de se plaindre inutilement comme des enfants." (cité par POLANYI, La grande transformation, 1944, traduction française, Gallimard, 1983).

"Dans cet écrit de 1813, conclut Miguel ABENSOUR, en dépit de toutes ses ambiguïtés, Robert Owen inaugure la tradition mal connue et surtout mal comprise d'un socialisme éthique qui vise, non pas à une nouvelle éducation morale de l'humanité sous forme d'une répression des passions, mais qui cherche à inventer, à imaginer, à élaborer de "bonnes rencontres" c'est-à-dire : d'autres relations entre les hommes qui, grâce au règne des passions joyeuses, augmenteront leur puissance d'agir."

 

   Ophélie SIMÉON pose la question de savoir si Robert OWEN est le père du socialisme britannique. MARX et ENGELS et bien d'autres l'ont épinglé, avec FOURIER et SAINT-SIMON en raison d'un socialisme jugé bourgeois, idéaliste et anti-révolutionnaire, même q'ils voient en OWEN un précurseur du socialisme "scientifique". "Démodée de son vivant par les communistes et les chartistes, la pensée d'Owen, ou owénisme", n'en demeure pas moins un point de référence d'une remarquable longévité (J F C HARRISON, A new View of Mr Owen, dans Sidney Pollard & John Salt, Robert Owen : Prophet of the Poor, Londres, Macmillan, 1971). L'attitude ambivalente des contemporains par rapport à son oeuvre oblige à une réévaluation historiographique dans le cadre d'une réflexion sur les origines intellectuelles du socialisme, surtout dans un monde anglophone beaucoup plus marqué que sur le continent par un socialisme non marxiste ou prémarxiste. Pourquoi, au moment de la crise des valeurs au sein de la gauche britannique (qui n'est pas toute socialiste...), se tourne t-on vers un socialisme dit utopique perçu comme le père du mouvement socialiste britannique? "Partisans, écrit notre auteur, de l'action non-violente et farouchement opposé au principe de révolution (...), Owen et ses partisans veulent faire de leurs communautés un exemple à suivre, prélude à une conversion progressive mais volontaire de l'ensemble de l'humanité à leurs théories. Cependant, ces communautés échouent toutes, en proie à de nombreuses difficultés matérielles et à des dissenssions internes. le fossé grandit en effet entre l'attitude paternaliste d'Owen, héritage de New Lanark, et une frange minoritaire de partisans plus radicaux. Dans les années 1830, au moment du Great Reform Act, qui étend partiellement le droit de suffrage, Owen reste méfiant envers les classes populaires, que les circonstances poussent selon lui trop facilement à la subversion. La démocratie équivaut pour lui à une dictature du prolétariat remplaçant celle des aristocrates et des capitalistes, et il estime en outre que les classes populations sont, en l'état actuel des choses, encore incapables de se gouverner elles-mêmes. L'exemple du progrès doit donc venir d'en haut, autrement dit de lui-même. Avec la montée du syndicalisme et des mouvements ouvriers, l'owénisme est frappé d'obsolescence, et en 1844, l'échec de la communauté de Queenwood mène Owen et ses partisans à la banqueroute. C'est la fin de l'wénisme en tant que mouvement organisé." Devant ces échecs, et d'autant plus qu'OWEN se tourne vers le spiritisme, l'ensemble des socialistes se tournent vers d'autres perspectives.

     Une fraction du mouvement qui se revendique toujours socialiste toutefois, mais qui refuse  toujours, contrairement au syndicalisme qui se développe, l'idée de lutte des classes, redécouvre plus tard, à travers le Société fabienne, l'héritage de ce premier socialisme britannique. Fondée en 1884 parmi les cercles de l'intelligentsia de l'apoque, cette Société Fabienne défend une politique réformiste. On compte parmi ses membres de nombreux artistes et intellectuels, tels que les historiens du socialisme SIDNEY et Béatrice WEBB, George Bernard SHAW, H G WELLS (l'auteur de science fiction), la romancière Virginia WOOLF, Emmeline PANKHURS. Proches du mouvement coopératif et en faveur d'un idéal de justice sociale, les Fabiens jouent un rôle de premier plan dans la fondation du Parti Travailliste Britannique en 1900. Toujours en activité, la Société Fabienne fonctionne comme un think tank affilié aux travaillistes. "Le souvenir d'Owen est ainsi ponctuellement réactivé tout au long de la première moitié du XXe siècle par les divers gouvernements travaillistes. Le blairisme semble, en tout cas pour l'auteur, une continuation des communautaristes et des coopérativistes. Il se situe dans une certaine continuité idéologique, qu'il faut cependant renforcer, en rompant avec une tradition étatistique. Il s'agit-là sans doute d'une réinterprétation de l'oeuvre de Robert OWEN.

     Réinterpréation qui se révèle facile dans un socialisme d'essence coopérative et libertaire, mais qui oublie peut-être son aversion pour l'activité politique proprement dite. En tout cas, entre une expression idéologique du blairisme "très moyenne", cherchant une troisième voie hypothétique sans tomber carrément dans l'orbite libérale, et une certaine naïveté (nous appelerions ce socialisme, socialisme naïf) avec la croyance d'une bonne volonté des propriétaires et des grosses fortunes capitalistes. A l'heure d'une crise des valeurs dans la gauche britannique, il n'est pas sûr que la référence à l'oeuvre de Robert OWEN constitue une voie prometteuse...

 

Robert OWEN, Textes choisis, Editions sociales, 1963. Nouvelle vision de la société, Atelier Création Libertaire, 2012. On peut se procurer la réimpression d'éditions originales de son oeuvre au site www.chapitre.com.

Ophélie SIMÉON, Robert Owen, père du socialisme britannique?, septembre 2012, www.la vie des idées.fr. Michel ABENSOUR, A New View of Society, 1813-1814, dans Dictionaire des oeuvres politiques, PUF, 1986. Antoine LION, Owen Robert, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Armelle LE BRAS-CHOPARD, Les premiers socialistes, dans Nouvelle Histoire des Idées politiques, Hachette, 1987. 

    

 

 

 

 

 

 

 

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