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7 novembre 2020 6 07 /11 /novembre /2020 12:43

       Au moment où de nombreuses occasions de s'apercevoir de la force des propagandes audio-visuelles, que ce soit dans le cadre du renouveau de la recherche sur les guerres mondiales que sur la persistance de l'image du socialisme aux États-Unis pour la majeure partie de sa population, ce livre collectif est bienvenu. Dans le premier cas, l'immense majorité des archives cinématographique et des films de fiction, l'oeuvre des propagandes des différents camps, garde sa prégnance, à moins d'un effort critique important, sur la vision que l'on peut avoir sur les deux premières guerres mondiales. Dans le second cas, la propagande anti-communiste dans les différents documentaires et dans la grande majorité des films américains depuis des décennies, jette un rideau sur les réalités des analyses et des propositions socialistes - qui trouve encore aujourd'hui à l'occasion des élections américaines un écho dans les résultats des votes.

    Jean-Pierre BERTIN-MAGHIT, historien, professeur à l'université Sorbonne Nouvelle-Paris 3, et directeur de l'IRCAV, avec une bonne trentaine d'auteurs se lancent dans une histoire mondiale des cinémas de propagande, qui constitue une première dans le monde francophone. Poursuivant là, avec un certain retard, les nombreuses études anglo-saxonnes sur le sujet (voir les travaux par le biais de l'International Association for Media and History - IAMHIST), mais avec une attention égale aux pays totalitaires et aux pays dits démocratiques.

Dans cet ouvrage, les différents auteurs interrogent à la fois les actualités, les documentaires et les films de fiction, suivant un plan chronologique, qui va des origines du cinématographe jusqu'aux années 1960, à la fin desquelles le média télévision prend largement le relais. Ils se font l'écho - une abondante bibliographie permet à tous d'aller plus avant dans la réflexion - des progrès de l'historiographie du cinéma depuis plus de 25 ans, tant du point de vue des problématiques et des méthodes que de la prise en compte de nouveaux objets d'étude. Étudier les films de propagande politique, explique le coordinateur de l'ouvrage, oblige à examiner les foyers d'émission du matériel de propagande, l'aire de diffusion des documentaires, et le conditionnement psychologique exercé sur les populations auxquels s'adressaient ces films. Chaque article du livre tente de prendre en compte différents paramètres qui associent étroitement les films aux multiples circuits institutionnels. Le fond, la forme et le contexte des discours filmiques permet à la fois de cerner les intentions des auteurs de ces discours et les impacts réels de ceux-ci.

S'inspirant notamment des études de Jacques ELLUL qui estimait en 1962 que "la propagande est par nature une entreprise de dénaturation de la signification, de l'événement et de fausse déclaration d'intention", le coordinateur et les différents auteurs veulent à la fois embrasser, dans des circonstances précises, la représentation de l'histoire, la reconstruction de l'Histoire et l'influence de l'Histoire... De la première utilisation du  cinéma en 1898 à Cuba dans le cadre d'un conflit armé (Emmanuel VINCENOT) au cinéma de propagande au service d'un coup d'État (1962 et 1964) au Brésil (Denise ASSIS) en passant par le cinéma de propagande durant la Grande Guerre puis dans l'entre-deux-guerre, celui durant la Seconde Guerre mondiale au Japon, en Europe, aux États-Unis, en Chine, puis dans les années cinquante et soixante, on peut constater à la fois la prégnance de cette propagande (surtout lorsqu'elle n'a pas de rivale dans le temps et dans l'espace), ses limites (fortes lorsqu'on vise des faits précis), qu'elle soit directe, mise en oeuvre par les différents États, ou indirecte à travers la fiction, construite par les différents réalisateurs, souvent d'ailleurs à leur insu, étant plus des artistes que des sociologues...

Le cinéma est une arme de propagande sociologique d'autant plus importante qu'il se présente comme apolitique et comme un divertissement. La propagande qui intéresse ces auteurs est surtout celle d'agitation qui a pour but de déclencher un mouvement d'opinion, ils s'obligent à restreindre le champ des recherches, car le cinéma tout entier peut-être considéré de propagande. Même si les effets de cette propagande sont souvent diffus et décalé dans le temps, les gouvernements ont toujours tenté d'instrumentaliser de manière la plus précise possible le cinéma. Avec parfois des déconvenues (beaucoup visible en Allemagne nazie...) et des ricochets inattendus. On accordera une attention soutenue à des études telles que celle sur La Guerre des mondes et L'homme qui rétrécit, la guerre froide vue des États-Unis ou comment j'ai appris à survivre à une catastrophe nucléaire? (Sébastien BOATTO) ou aux limites de la propagande soviétique dans l'après-guerre (Valérie POZNER)...

Jean-Pierre BERTIN-MAGHIT est également l'auteur de nombreux ouvrages sur le cinéma français sous l'occupation. Auteur chez Nouveau Monde éditions, de Les Documenteurs des années noires (2004) et de Lettres filmées d'Algérie (2015).

 

Sous la direction de Jean-Pierre BERTIN-MAGHIT, Une histoire mondiale ds cinémas de propagande, nouveau monde éditions, 2015, 820 pages.

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6 novembre 2020 5 06 /11 /novembre /2020 07:02

   Plus encore que pour la seconde guerre mondiale, la première est l'objet de commémorations importantes dans de nombreux pays. Dès le départ, juste après la fin de la guerre, de nombreux cimetières et monuments sont construits, la grande majorité de ces derniers rappelant surtout le nombre et le nom des tués aux combats, morts pour la France en ce qui concerne ceux de notre pays... Le renouveau relativement récent de l'historiographie met en évidence à la fois les oublis et les occultations de cette histoire : glorification et mortification prenant le pas sur la réflexion raisonnée et le rappel des faits... peu glorieux. Le rôle des propriétaires des usines d'armement, les manoeuvres des financiers et des autorités monétaires, la situation sur le terrain, les erreurs manifestes des états-majors devant cette guerre industrielle (qui avait pourtant un grand précédent aux États-Unis pendant la guerre de Sécession)... tout cela a le mérite de mieux comprendre les causes, le déroulement et les conséquences de la première guerre mondiale... Rassembler le peuple autour d'un souvenir commun ne suffit pas, encore faut-il que ce soit au service de la vérité historique et qu'on en tire les enseignements nécessaires...

 

Nous mentionnerons tout d'abord un documentaire et un film : 14-18, des hommes dans la tourmente, et surtout Le sang des autres, où s'expriment de nombreuses personnes, qui, officiellement ou pas, entretiennent le souvenir d'une guerre, à un moment où les peuples se questionnent précisément sur leur avenir... Au revoir Là-haut, un film de fiction français d'Albert DUPONTEL, autour de la frénésie de construction de monuments aux morts au sortir de la guerre, occasion de multiples arnaques et escroqueries, avec des personnages débordants de flagornerie...

- 14-18, Le sang des autres :

 

- Au revoir, là-haut :

 

FILMUS

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2 novembre 2020 1 02 /11 /novembre /2020 10:30

  Voici un article qui ne va pas plaire (mais alors pas du tout !) aux accros des jeux videos, aux stakhanovistes de l'ordinateur de loisir ou du travail, aux téléspectateurs effrénés ou aux habitués addictifs du téléphone portable, ce qui fait déjà beaucoup de monde! Ni aux professionnels de l'informatique ou aux commerçants du tout numérique, qui, à l'instar des producteurs et vendeurs d'armements, estiment que ce qui est en cause, ce n'est pas la technologie, mais la manière dont on s'en sert... Les plus incisifs des critiques de cette permanence technologique qui brouille à la fois la vue et le cerveau sont souvent des pénitents qui regrettent d'avoir passé déjà tant de temps devant un écran, dans leur enfance et maintenant encore et l'auteur de cet article en fait partie!

  Rappelons d'abord, surtout à l'intention des intellectuels habitués à se traiter mutuellement de crétins, que le crétinisme est un ensemble de troubles physiques et de retard mental provoqué par une grave insuffisance thyroïdienne, non traitée. Un temps un terme seulement médical (surtout utilisé au XIXe siècle), le terme crétin est devenu une insulte politique et idéologique. Il ne devient d'un emploi populaire courant qu'au cours du XXe siècle. Toutefois, ici, très loin de la crétinerie assumée qui relève du domaine burlesque, pour briser des règles ou casser des codes, loin aussi de l'insulte, nous l'employons dans un sens médical, en tant qu'insuffisance avérée au niveau mental, perte caractérisée de capacités cognitives et affectives. In extenso, cette perte a des conséquences sociales importantes, lorsque le crétinisme devient collectif, une population partageant une baisse du niveau intellectuel, sans d'ailleurs, puisqu'elle est globale, elle s'en aperçoive sur le moment, la crétinisation étant un processus lent et général... C'est seulement lorsque ses conséquences se manifestent que cette crétinisation devient évidente, surtout à ceux qui se chargent d'observer la société plus qu'ils ne participent aux événements, des sociologues ou/et psychologues de tous horizons...

   Tout d'abord, le fait qu'un écran hypnotique s'interpose entre la réalité et l'acteur social, s'avère bien problématique, notamment s'il n'est pas à même de vérifier les informations qui lui parviennent à travers cet écran. Il risque de prendre ces informations pour agent comptant, qu'elles quelles soient... tout l'écran, rien que l'écran... Bien entendu, ce n'est jamais le cas, mais la question se déplace alors : quelle est l'information la plus viable : celle qu'un acteur peut constater dans la réalité, mais partiellement puisqu'il ne peut appréhender toute la réalité, ou celle que l'écran transmet, tout en se disant reflet fidèle d'une réalité plus vaste... Le problème existait déjà avec la télévision, il devient plus pressant avec le couplage avec un ordinateur qui tend à "boucler constamment la boucle", avec les données qu'ils calcule et seulement celles-ci, jour après jour... Si l'ordinateur est alimenté avec des données de la vie réelle, il n'en transforme pas moins cette réalité en virtualité, étant lui-même incapable d'appréhender toute la réalité... Le problème devient crucial lorsque l'acteur social est relié en permanence avec un ou plusieurs écrans. Tout occupé à analyser ce qu'il voit et entend, et cela prend une énergie folle, il pense pouvoir faire l'économie de se plonger dans la vie réelle... C'est ce qui arrive tant au citoyen lambda constamment pendu à son téléphone, ne s'en détachant que pour la télévision ou le jeu video, qu'au scientifique cantonné à un stock de données, qu'à l'économiste plongé dans un océan de chiffres et de graphiques, qu'au politique bombardé d'images choisies par son staff de communication... A la relation d'individu à individu se substitue en quantité et en valeur une relation individu-écran et écran-individu, dans lequel le pôle réel devient l'écran! Cela se vérifie dans quantité de domaines, au premier chef dans la relation parents-enfants où les modèles sociaux ne proviennent plus de personnes physiques mais de personnages fictifs ou pixelisés, mis en scène... à l'aide de programmes eux-aussi préétablis... Rien d'étonnant du coup si le conflit entre générations occupe une grande partie du temps et de l'énergie des individus!

   Les critiques envers la télévision se sont déplacées vers les consommations du numérique, le temps passé devant les écrans s'étant amplifiés. Les commerçants du digital se frottent les mains et chaque grand groupe du secteur actionne les trompettes dans l'annonce de leurs résultats financiers : vive les clics, vivent les heures passées devant les écrans, vive l'audimat, vive le consommateur digital... Comme le constate Michel DESMURGET dans son livre La fabrique du crétin digital,"loin de s'alarmer, nombre d'experts médiatiques semblent se féliciter de la situation. Psychiatres, médecins, pédiatres, sociologues, lobbyistes, journalistes, etc., multiplient les déclarations indulgentes pour rassurer parents et grand public. Nous aurions changé d'ère et le monde appartiendrait désormais aux bien nommés digital natives. Le cerveau même des membres de cette génération postnumérique se serait même modifié ; pour le meilleur, évidemment. Il s'avèrerait, nous dit-on, plus rapide, plus réactif, plus apte aux traitements parallèles, plus compétent à synthétiser d'immenses flux d'informations, plus adapté au travail collaboratif. Ces évolutions représenteraient, in fine, une chance extraordinaire pour l'école, un moyen unique de refonder l'enseignement, de stimuler la motivation des élèves, de féconder leur créativité, de terrasser l'échec scolaire et d'abattre le bunker des inégalités sociales."

"Malheureusement, cet enthousiasme général dissone lourdement avec la réalité des études scientifiques disponibles. Ainsi, concernant les écrans à usage récréatif, la recherche met en lumière une longue liste d'influences délétères, tant chez l'enfant que chez l'adolescent. Tous les piliers du développement sont affectés, depuis le somatique, à savoir le corps (avec des effets, ar exemple, sur l'obésité ou la maturation cardio-vasculaire), jusqu'à l'émotionnel (par exemple, l'agressivité ou la dépression) en passant par le cognitif, autrement dit l'intellectuel (par exemple, le langage ou la concentration) ; autant d'atteintes qui, assurément, ne laissent pas indemne la réussite scolaire. Concernant cette dernière, il apparait que les pratiques numériques opérées dans la classe, à des fins d'instruction, ne sont pas elles non plus particulièrement bienfaisantes. Les fameuses évaluations internationales PISA (Programme for International Student Assessment) (sous l'égide de l'OCDE, en particulier rapportent des résultats pour le moins inquiétants. Le père fondateur de ce programme admettait lui-même récemment, au cours d'une conférence, qu'au "final, cela dégrade plutôt les choses!"."

"A la lumière de ces antagonismes, il semble clair que certains acteurs du débat ici posé sont au mieux pas très compétents et au pire pas très loyaux." L'auteur ne revendique pas d'ailleurs une totale impartialité, mais devant l'amoncellement d'études scientifiques qui vont toutes dans le même sens, il y a de quoi soupçonner bien des acteurs d'un certain bluff, parfois très intéressé. Mais l'attitude commune, présente en d'autre temps pour la télévision, favorable au numérique, est souvent entachée d'une certaine fascination pour cette technologie, au point de lui confier de plus en plus de fonctions. Alors que sans doute faudrait-il se munir de garde-fous cantonnant cet apport technologique indéniable à des fonctions d'assistance et non de substitution. Au moment où les GAFA, ces monstres financiers et techniques (Google, Apple, Facebook) qui tendent d'ailleurs à devenirs des monstres politiques et moraux, usent de leurs colossaux moyens pour promouvoir leurs propres technologiques auprès de toutes les populations et de tous les publics, il y a malheureusement de moins en moins de place pour la rationalité et l'étude critique. A n'importe quel endroit des échiquiers politiques, jusqu'aux cercles militants pourtant enclins aux attitudes oppositionnelles à la société, on constate une même tendance à l'usage exponentiel de ces technologie audiovisuelles, d'autant plus prégnantes qu'elles veulent souvent mêler "l'utile à l'agréable", le travail au ludique...

   Dans un monde où l'individualisme prime, où l'émiettement de la vie sociale est la règle, dans un univers mental où recevoir des informations et des images semble devenir un droit, où la fuite également devant les difficultés de toutes sortes est valorisée - au grand plaisir de toutes sortes de pouvoirs politiques et économiques - l'écran devient un outil considérable de neutralisation des conflits. Non qu'il les fait disparaitre, mais il les dissimule, il en oriente l'expression, en amoindrit constamment la portée, il les virtualise en quelque sorte, les faisant transposer dans le fictif et les rend insignifiant en eux-mêmes, les dévalorisant et les relativisant dans le même mouvement. Avec de plus, l'illusion d'une participation (réseaux sociaux) virtuelle qui pourrait remplacer, avoir le même impact (et c'est une illusion) que l'action sur et dans la réalité, l'illusion également de faire partie d'un même monde, puisque des millions et des milliards d'êtres humains reçoivent les mêmes images et les mêmes sons...     

      La pacification du monde est censé venir par la passivité des individus (même si leurs doigts semblent particulièrement actifs!). La réalité elle-même est déformée, l'épiphénomène devient phénomène (voir les divers attentats "terroristes" même au couteau...), l'accessoire devient l'indispensable, l'apparence devient la référence... Heureusement, entre amplifications trompeuses (même si les surfacturations des services informatiques demeurent!) de leurs propres influences, et réactions réelles des "consommateurs", les nouveaux pouvoirs informatiques se font sans doute jouer à leur tour : entre les clics (et les claques) et la réalité de ce que les gens pensent, entre le conformisme affiché par les sondés et les sondeurs et leurs véritables attitudes de plus en plus critiques (même si elles prennent la forme désordonnée du complotisme...) dans la réalité - préludes à des explosions sociales majeures et irréversibles - la vraie vie reprend le dessus, celle des conflits et des coopérations qui mènent réellement le monde. Mais, à l'instar des changements climatiques, les réactions viendront-elles à temps?

 

Michel DESMURGET, La fabrique du crétin digital, Seuil, 2019.

 

    

 

 

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29 octobre 2020 4 29 /10 /octobre /2020 12:34

  La question de l'attitude par rapport à l'État ou l'autorité politique est présente depuis longtemps dans la littérature, en Occident, même si les écrits y sont largement minoritaires. On pourrait penser que l'impact de ces pensées est très limité sur l'évolution des sociétés, mais en fait il n'en est rien, car il existe une continuité d'esprit entre les oppositions de SOCRATE et les écrits de THOREAU... On retrouve ces débats dans les divisions religieuses ayant mené à l'éclosion et au développement du protestantisme, jusqu'aux dispositions d'esprit dominantes au XVIIIe siècle par rapport à la monarchie de droit divin. On peut même écrire qu'au coeur de l'émergence et des victoires de la laïcité, se trouve toute une réflexion sur le droit de résistance, le droit à la désobéissance et le droit à l'insurrection... Plus profondément, les succès des sciences de tout ordre doivent beaucoup à l'esprit de résistance aux dogmes religieux et aux attitudes de soumission.

    Remonter aux sources de la désobéissance civile et de l'objection de conscience, c'est forcément, en Occident, visiter des éléments de la matrice grecque de sa culture.

 

Un point de départ de réflexions posé récemment : la figure d'Antigone

   SOPHOCLE (- 495, - 406) n'est pas un philosophe dans les catégories académiques. C'est l'un des trois dramaturges grecs anciens dont certaines oeuvres nous sont parvenues (avec ESCHYLE et EURIPIDE). mais ses huit pièces rescapées sur ses 128 pièces résonnent dans l'univers grec avec une portée philosophique et psychologique certaine. Cité comme paradigme de la tragédie par ARISTOTE, qui n'hésite pas à s'appuyer parfois sur les auteurs de tragédies, notamment pour l'usage du choeur et pour sa pièce Oedipe roi. Rappelons aussi que son théâtre rompt avec la trilogie "liée" et approfondit les aspects psychologiques des personnages. Ses pièces mettent en scène des héros, souvent solitaires et même rejetés (Ajax, Antigone, Oedipe, Électre) et confrontés à des problèmes moraux - les même que ceux traités par des philosophes considérés comme tels - desquels naît la situation tragique. Contrairement à ESCHYLE, il ne met pas en scène directement les dieux, qui n'interviennent que par oracles interposés.

   Antigone est une tragédie dont la date de création se situe en - 441, et appartient au cycle des pièces théâtrales avec Oedipe roi et Oedipe à Colone, décrivant le sort tragique d'Oedipe et de ses descendants. Dans l'économie du cycle, Antigone est la dernière pièces, même si elle est écrite avant les autres.

SOPHOCLE écrit dans Antigone une légende de la mythologie grecque très populaire à son époque. Il l'utilise pour plaider contre la tyrannie, soutenant les valeurs démocratiques attachée à Athènes. Antigone est la fille d'Oedipe et de Jocaste et est finacée d'Hémon. Ce n'est pas le lieu ici de raconter la pièce (abondamment présente sur Internet et dans la littérature), mais rappelons qu'Antigone, refusant d'obéir au souverain et de s'y soumettre, se pend à l'aide de ses vêtements. Comme pou les autres pièces grecques de cette époque, la lecture peut se faite à plusieurs niveaux.

     Hourya BENTOUHAMI-MOLINO, maître de conférences en philosophie à l'université de Toulouse-Jean Jaurès, dont les travaux portent sur le renouvellement de la théorie critique à partir des études féministes et postcoloniales, indique qu'Antigone "est sans conteste l'un des figures les plus présentes dans les discours de justification de la désobéissance civile." "Elle fonctionne à ce titre comme une matrice, porteuse en son sein des futures actions commises au nom d'une loi supérieure à la loi civile. Se revendiquer du combat d'Antigone - cette jeune fille enterrant son frère déshonoré conte les ordres de son oncle, roi de Thèbes, vouant sa sépulture à l'exposition des vautours - reviendrait à adopter une sorte de légitimité d'emprunt en raison  de la réception consensuelle de l'oeuvre mythique - tous s'accordent à voir en elle la figure de la rébellion contre l'autorité.

    Si le mythe intervient à intervalles irréguliers au cours des siècles, au gré de la (re)découverte des textes, c'est surtout récemment Jean B. ELSHTAIN aux États-Unis que revient l'idée en 1982 d'inaugurer sur le plan philosophique le débat sur les relations entre femmes et pouvoir d'État à travers le prisme de la figure d'Antigone. Toutefois, dès les années 1960, des théoriciens de mouvements états-uniens de désobéissance civile convoquent la figure d'Antigone. Même si à ce moment-là, cette figure est conçue uniquement dans la perspective du féminisme de la différence, la non-violence étant ramenée à une caractéristique naturellement féministe indissociable de l'individualisme dialogique et bienveillante de tout femme.

Mais plus globalement, comme le signale ELSHTAIN, Antigone est un symbole de la désobéissance civile dans la mesure où son retrait hors de la sphère d'allégeance du pouvoir s'affirme dans la négativité même du geste interdit. Dans quelle mesure faire défaut, se retirer, est-ce symboliquement défaire la loi? Antigone est "hors les termes" du pouvoir, écrit Judith BUTLER (Antigone, La parenté entre vie et mort, Paris, Epel, 2003), elle est cet extérieur qui ne cesse de prendre la parole, d'apparaitre en public, de rappeler son existence. Elle signe la défaite de la loi. Pourtant, elle ne revendique rien d'autres que ce que réclame la tradition, une sépulture digne pour son frère. Mais précisément, les cohortes de désobéisseurs à la loi ne réclament rien d'autres que ce qui relève d'un droit naturel qui n'a pas pas besoin de justifications : le droit de vivre dans la justice. La figure d'Antigone, comme le dit encore BENTOUHAMI-MOLINO, importe pour l'analyse de la désobéissance civile puisque celle-ci est une forme de rébellion pratiquée par des citoyens qui entendent précisément vivre comme ds citoyens, des gens ordinaires. "Le désobéissant, écrit-elle, n'est pas une figure extraordinaire", n'est pas un héros. "Bien au contraire, il est familier, d'où l'inquiétude (des pouvoirs, préciserions-nous) à son égard. C'est un prévisible qui devient imprévisible, un individu connu qui devient littéralement méconnaissable.", donc insoumis et impossible à soumettre... Pour en rester à la problématique stricto-sensu d'Antigone, on pourrait penser que son histoire est une histoire familiale et que les relations obéissent à une idéologie naturelle (là les relations contre le roi, pour le frère), mais cela va déjà plus loin dans le texte si on veut bien l'analyser au fond. Outre le jeu de mots de son nom propre (Anti-gone, qui va à l'encontre de la génération), la fille d'Oedipe est avant le signe d'un écart, va au-delà de ce qui est proche, et d'ailleurs le roi de Thèbes ne s'y trompe pas, il ne s'agit pas d'un événement restreint à sa famille, il est particulièrement contagieux, fait figure d'exemple.

Notre auteur estime à ce titre que cela va bien au-delà de la revendication d'une nature féminine non-violente, et on ne peut, comme certains auteurs féministes l'ont fait, en rester à une analyse essentialiste. La relation à travers le conflit exprimé dans tout le texte d'Antigone, est fondamentalement politique. L'événement de la désobéissance d'Antigone n'est pas seulement familial et comme dans beaucoup d'autres pièces de théâtre de ce époque, ce qui est concerné n'est ni plus ni moins que la vie dans la Cité. C'est le même mouvement de la parole que dans maints textes philosophiques, dans le dialogue socratique par exemple, tel que le restitue PLATON : il s'agit d'une "mise en scène publique de la parole savante", interrogeant constamment "la notion d'appartenance à la Cité et l'obéissance à l'autorité civile du point de vue d'un citoyen qui se dit ordinaire lors même qu'on qualifie sa présence de danger public."

 

Hourya BENTHOUHAMI-MOLINO, Le dépôt des armes, Non-violence et désobéissance civlle, PUF, collection Pratiques théoriques, 2015.

 

PAXUS

 

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27 octobre 2020 2 27 /10 /octobre /2020 08:49

  Se présentant comme l'atelier de prospective sur l'Asie, cette revue livre des informations et des analyses importantes au moment où l'axe des relations internationales se déplace vers le Pacifique. Il s'agit de cerner les évolutions politiques, économiques et autres visibles et possibles sur les deux rives de l'océan, les articles se concentrant souvent sur les États-Unis d'une part et sur l'Asie - jusqu'à la Russie d'autre part...

Surtout présent sur Internet, bilingue (français-anglais), Asie 21 "suit en permanence et avec attention l'évolution de cette région, pour y déceler les faits susceptibles d'engendrer des changements significatifs. En bref : le contexte géopolitique de l'intelligence économique dans une vision prospective."

   Asie 21 publie une Lettre confidentielle (Lettre confidentielle Asie21-Futuribles) mensuelle à laquelle sont abonnés des décideurs publics et privés conscients que dans les affaires, l'anticipation est payante. Conçus pour une lecture rapide, ses articles sont courts et structurés (faits/enjeux/commentaires prospectifs). Les sommaires sont consultables en ligne sur le site asie21.com qui offre, par ailleurs, un panorama étoffé du paysage politique et économique asiatique. Pour son n°140 de juin 2020, Asie 21 se demande qui gagnera la bataille du vaccin contre le Covid-19. La province de Hainan a-t-elle vocation à remplacer Hong-Kong dans le rôle de tête chercheuses économique? Que cache la destitution du maire de Kaoshsiung à Taîwan?

Le groupe Asie21 rassemble des "praticiens" de l'Asie, venant d'horizons professionnels divers et pratiquant depuis plus de deux décennies le travail collectif, même si chaque article es signé par son auteur. Plutôt qu'une comité de rédaction, les membres d'Asie 21 - plus d'une vingtaine - réfléchissent collectivement sur un thème ou un autre suivant les numéros, s'adjoignant ad hoc des membres associés ou des collaborateurs extérieurs. On y repère les noms de Jean HOURCADE, Daniel SCHAEFFER, Philippe DELALANDE ou de Laurent AMELOT

Il ne faut pas attendre d'Asie 21 des analyses critiques de la situation politique ou sociale, mais ses analyses stratégiques et géopolitiques sont suffisamment fines pour qu'elles aident à comprendre ce qui se passe dans cette partie du monde, où se manifestent - notamment entre pays asiatiques - de forts antagonismes.

 

Asie21.com, Finaldées EURL, Siège social : 13, avenue Boudon, Paris 75016.

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21 octobre 2020 3 21 /10 /octobre /2020 13:02

  Journal mensuel dubitatif paraissant à Nice (mais pas seulement), comme il se présente, Mouais se veut informatif, humoristique et critique. Il rassemble les efforts de divers médias locaux (Pilule rouge, Télé Chez Moi, La Marmotte déroutée, Radio chez moi) désireux de créer un journal d'information indépendant et critique, qui se situe très loin du journalisme de préfecture, qui sorte des sentiers battus, aille gratter là où ça démange, et faire du bruit là où le silence devient pesant.

     A travers enquêtes, billets d'humeur, reportage, chroniques, il entend porter la critique loin et fort. Ainsi le numéro 67, de mai-juin 2020, propose de réfléchir à ce que ressemblera Nice après l'ultime déconfinement, "quand l'écologie libertaire aura succédé au capitalisme. Autant de chroniques d'anticipation datées de mai 2025, contant l'autogestion, le salaire à vie, le municipalisme, l'égalité des genres... Ce journal témoigne de la vivacité tenace d'un courant écologique et autogestionnaire qui met au défi tous ceux qui auraient bien aimé mettre dans les archives ces utopies-là. L'équipe du journal revendique fortement le titre de véritable média, opposable à toutes ces vedettes du show biz et de la téléinformation, centré sur les réalités locales et très loin de la pratique de ces journaux aux propriétaires attachés au système capitaliste...

   Sa diffusion compte sur le dynamisme de nombreux relais locaux, lieux de lutte et librairies indépendantes dans la région niçoise. Misant autant sur sa présence sur internet que sur sa parution sur papier, le mensuel se veut un élément de défense de la vie association et des médias alternatifs.

 

 

 

Mouais, Site Internet : Mouais.org

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20 octobre 2020 2 20 /10 /octobre /2020 12:21

   Alors que maints efforts sont consacrés à exploiter les archives de la bataille de Verdun, peu de films et documentaires sont consacrés à ces quatre batailles menées par les belligérants autour de la ville d'Ypres (Belgique). Les quatre batailles d'Ypres - la première plus connue sous le nom de bataille des Flandres en 1914 qui clôt la course à la mer des armées allemande et alliées ; la seconde en avril-mai 1915, deuxième tentative allemande de prendre la ville, celle où furent utilisés la première fois les gaz de combat toxiques ; la troisième, appelée encore bataille de Passchendaele, en juillet-novembre 1917, nommée encore deuxième bataille des Flandres ; la quatrième encore appelée bataille de la Lys ou d'Estaires, une partie de l'offensive allemande pour reprendre Ypres en avril 1918 - font de cette ville un enjeu majeur, verrou pour l'entrée en France par le Nord des troupes allemandes. Toutes soldées par une victoire des Alliées, elles furent particulièrement coûteuses en vies humaines.

 

- Le documentaire belge The Salient, sous-titré parfois Ypres, la bataille de la dernière chance, de 2015, réalisé par Luc CUYYERS, avec Ranulph FIENNES comme narrateur, structuré comme un requiem, montre des deux côtés, les différentes horreurs commises par les états-majors. De 84 minutes et en couleur

- La bataille de Passchendaele, film canadien sorti en 2008, de l'auteur-réalisateur Paul GROSS, parle de l'histoire d'un soldat, grand père de ce dernier, appartenant au 10e bataillon du corps expéditionnaire canadien durant cette bataille. Renvoyé à la maison pour cause de neurasthénie, il rencontre une infirmière, Sarah MANN, à Galgary, ville où il s'était engagé. C'est pour protéger le frère de celle-ci, manipulé par un officier-recruteur, que Michaël DUNNE se réengage et participe à cette bataille, et y laisse d'ailleurs la vie en ayant réalisé la mission qu'il avait promis de remplir. Doté de gros moyens, subventionné par le gouvernement albertain, le métrage de 114 minutes retrace bien l'ambiance au Canada et la nature des combats dans les tranchées. Il a été accueilli par les critiques de façon disparate en moyenne.

 

FILMUS

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20 octobre 2020 2 20 /10 /octobre /2020 11:56

     Pascal TOZZI, professeur à l'université de Bordeaux Montaigne, habilité à diriger les recherches en science politique, en commençant la rédaction de ce livre, savait qu'il s'attaquait à une entreprise difficile... Même parmi les familiers et les militants de la non-violence, il apparait difficile de l'utiliser contre le terrorisme. C'est ce que l'auteur décide de combattre, cette idée que contre le terrorisme, on ne peut pas grand chose d'autres qu'apporter des réponses policières et militaires...   

    Comme il l'écrit dans son Avant-propos, un "constat "simple" est à l'origine de notre réflexion : le terrorisme se nourrit de violences. La sienne propre, par laquelle il se manifeste de façon dramatique, celles qui en constituent le terreau initial, mais aussi les autres, déployées par nos démocraties face à la menace, qui se voient inévitablement recyclées dans les harangues prétendant justifier de nouveaux attentats. Autour du projet commun à ces diverses entreprises, à savoir l'anéantissement de l'ennemi, la violence engendre la violence. Avec; en outre, des réactions sécuritaires et guerrières de la part des États démocratiques qui ne vont pas sans risques pour eux-mêmes, dès lors qu'elles réalisent une partie du projet terroriste : déstabiliser durablement nos sociétés, ébranler profondément les principes humanistes et humanisant d'un vivre-ensemble censé orienter, en principe, l'action politique." L'auteur aborde ce qu'il considère l'une des réponses opposables à ces scénarios d'enviolentement : "celle qui s'attache à en tarir le principal carburant : les formes de violences qui alimentent le terrorisme ou en potentialisent les effets." Il entend explorer les possibles d'une résistance non-violente qui procède à cet assèchement sur le long terme.

"D'ores et déjà, ouvrir une telle alternative est un moyen d'enrichir le débat citoyen au-delà de ses modalités de "basse intensité", des réductions et des angles morts qui en rétrécissent les perspectives. Avec en corollaire, une mise à l'épreuve inévitable de la non-violence elle-même dans sa capacité à convaincre de sa recevabilité, à produire un sens renouvelé, des propositions réalistes en contexte de crise, sans être la solution, peut-elle réellement participer des solutions? Face à cette question, il était nécessaire de revenir sur les positions et options dominantes qui sous-tendent la lutte contre le terrorisme, d'abord en les questionnant dans leur rapport violence/efficacité et dans leur bilan coût/avantages, ensuite en considérant surtout comme non acquis certains présupposés et prédécoupages - émotionnels, idéologiques, politiques ou autres - qui orientent les manières, individuelles et collectives, d'appréhender le terrorisme et de le traiter politiquement. Car si bon nombre de ces représentations sont aujourd'hui favorables à la violence, elles restent, comme toutes constructions sociales, des productions discutables." L'auteur se propose donc de procéder à des déconstructions et de proposer un changement de paradigme en évoquant d'autres manières, non-violentes, de concevoir le problème, donc de l'appréhender. Vaste programme!

     Comme pour d'autres phénomènes de violence politique, l'auteur met en relief cette problématique entre violences structurelles et violences "physiques" que nous avons déjà eu l'occasion d'évoquer. Il insiste sur le sens de termes souvent utilisés à tort à à travers, dans une sorte d'emballement frénétique et ultra-rapide - on l'a encore vu récemment - d'abord par les médias, ensuite par les différentes forces politiques en présence, où les arguments sont souvent, sous forme de commentaires de commentaires de commentaires, instrumentalisent fortement les situations "d'attentats terroristes". Si les facteurs de l'enviolentement sont complexes, faits d'événements, de situations mais aussi de trajectoires de groupes ou d'individus, il existe une sorte d'énorme "armée de réserve" comme diraient des marxistes, constituée de ces millions d'enfants traumatisés, au Moyen-Orient notamment. Déshérences, humiliations, déracinements sociaux et économiques existent à foison, y compris au coeur de nos sociétés, dans lesquels puisent de grands experts en manipulation des esprits à la recherche d'une armée tout court. Les clichés du fanatisme aveugle, de la folie individuelle et collective, sont heureusement de nos jours atténués chez les responsables politiques de tout bord, sans avoir complètement disparus : les expressions "fous de Dieu", notamment à propos des islamismes radicaux (qui peuvent d'ailleurs être antagonistes) sont encore utilisées dans n'importe quel sens et dans n'importe quelle circonstance, nonobstant les faits simples établis lors des enquêtes qui suivent les attentats et dont le compte rendu est souvent éclipsés par les tumultes des polémiques.

 Sans nier, et l'auteur l'écrit bien, l'existence de réelles radicalisations et l'illusion chez des auteurs de terroristes de bouleverser le monde par des actes parfois très isolés ou de trouver le paradis, il s'agit de clarifier quelles peuvent être les actions qui suppriment toute illusion à ce propos...

   Tout d'abord, développe Pascal TOZZI, refuser la violence mimétique, c'est-à-dire résister à la tentation de rendre notre violence légitime, chose à laquelle s'attache souvent avant tout, que ce soit justifié réellement ou pas, aidé par la rhétorique habituelle des États, les gouvernements souvent pris au dépourvu, surtout à notre époque d'usage a minima de leurs prérogatives régaliennes, néo-libéralisme oblige..., éconduire le désir de nous venger, récuser la torture comme moyen de lutte contre la barbarie, exclure la régression judiciaire, notamment d'un retour à la peine de mort, abandonner les exécutions "militaires" à l'étranger, ne pas payer en "dégâts collatéraux" le tribut de la vengeance, refuser de répondre aux morts par l'élimination symbolique (entendre l'exclusion de la nationalité-, s'opposer à la guerre comme réponse à la violence terroriste (notamment parce que les territoires et les populations visés sont ensuite dévastés, introduisant les germes de nouveaux désordres comme actuellement au Proche-Orient, suite aux guerres d'Irak)...

    Ensuite, développer une véritable non-collaboration, à commencer réduire la peur, repousser la terreur, c'est-à-dire exactement l'inverse de ce que font nombre de médias et de pouvoirs publics, et pour cela s'en tenir simplement aux faits suffit, tellement des attentats apparaissent dérisoires (au couteau!) par rapport aux enjeux évoqués à la fois par les criminels, les médias et les appareils policiers des États. Il s'agit par là de protéger nos libertés en refusant que l'exception ne devienne la règle - il n'a échappé à personne qu'un incident isolé et isolable sert de prétextes à pérenniser des mesures d'urgence, d'alerte... Refuser aussi de transformer tout le monde en suspect, éviter de transformer par là nos sociétés en sociétés de surveillance - pour le plus grand profit de sociétés semant partout leurs moyens d'espionnage des citoyens, moyens bien commodes pour contrôler dissidences et oppositions (politiques ou morales...). C'est simplement remettre les services de renseignement et de police à leur vraie place, celle d'où elles peuvent réellement protéger les citoyens - il n'a pas échappé à grand monde, là encore qu'en regard des milliards distribuer en moyens de surveillance tous azimuts, y compris informatiques, des zones entières sont tombés dans l'ombre...

    Mais il ne s'agit pas seulement de s'opposer à des dynamiques anti-démocratiques par essence et sur de longues périodes. Il s'agit aussi par l'éducation et un travail de conscientisation citoyen d'accueillir et de reconnaitre l'autre, tant aujourd'hui les moments de circulation des populations et des personnes sont devenus importants partout dans le monde. Les mouvements de migrations ont toujours été irréversibles dans l'histoire et ce n'est pas avec quelques contrôles des frontières et quelques outils informatiques voués aux piratages continuels qu'on changera ce fait... Cultiver la tolérance contre le dogmatisme et la radicalisation est impératif, et il ne s'agit pas de se payer de mots et de pleurnicheries après des attentats, mais de réaliser des actes et de d'y mettre des moyens réels. Défendre la laïcité contre les clivages intégristes ne consiste pas seulement à fermer des lieux de cultes, à interdire de séjour des prêcheurs extrémistes, mais aussi de lui redonner tous ses sens politiques, idéologiques (n'ayons pas peur des mots non plus...), économiques et sociaux. notre auteur insiste surtout sur les aspects moraux, qu'il s'agit d'ancrer dans les mentalités, au-delà des croyances et des non-croyances...

    Dans son esprit, éduquer à la non-violence et à la paix, c'est un ensemble de processus qui reviennent souvent à réformer profondément nos sociétés.

Pascal TOZZI, La non-violence face au terrorisme, une alternative pour rompre la spirale de la violence?, Éditions Charles Léopold Mayer, 2019, 185 pages.

  

 

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18 octobre 2020 7 18 /10 /octobre /2020 07:46

   Au moment de l'épidémie du Covid-19, il n'est pas inutile de rappeler les circonstances et les conséquences de l'épidémie de peste qui ravagea l'Orient et l'Occident durant quatorze siècles. Même si dans le premier cas, on a affaire à un virus, et dans le deuxième à un bacille, les épidémies forment des séquences d'événements et d'enchainements sociaux, économiques et politiques semblables. L'ouvrage, dense, de l'auteure plus connue sous le nom de Fred VARGAS, archéologue de métier, tout en retraçant l'histoire de la peste, indique également la remise sur le chantier d'un certain nombre d'hypothèses passant jusque là pour des certitudes bien établies.

    Au-delà de symptômes et de processus de diffusion semblables, les plus récentes recherches indiquent des vecteurs différents, puce de l'homme, puce du rat, autres puces, à l'origine de la peste. Il apparait également que la peste n'est pas complètement éradiquée, des cas (en 2002 à New York, deux cas) apparaissant jusqu'à la fin du XXe siècle et au-delà. "L'histoire de la peste, écrit-elle, n'est donc pas révolue et elle constitue une véritable question d'avenir. D'autant que l'irruption toute récente de cette maladie, aux côtés de la variole et de l'anthrax, dans le débat mondial sur la guerre bactériologique, la propulse aux premiers rangs de l'actualité, conférant au sujet une acuité nouvelle. Certes , la découverte du rôle de la piqûre de puce, la mise en place de mesures prophylactiques, la connaissance des foyers invétérés et la mise au point de traitement de la maladie, lui ont porté des coups décisifs. Cependant, l'absence de vaccin réellement efficace et la résistance nouvelle du bacille aux antibiotiques obligent l'homme à poursuivre activement sa bataille séculaire. Or, de l'identification des puces vectrices dépend la compréhension de la chaîné épidémiologique et de la propagation de la maladie. A sa suite, c'est évidemment toute l'orientation des mesures de prophylaxie, fondamentales dans ce combat, qui peut s'en trouver très notablement modifiée. La lutte contre les puces de rat se mène différemment de celle contre les puces de l'homme : aussi la connaissance exacte des insectes vecteurs est-elle un enjeu de première importance."

    L'auteure indique bien l'étendue du domaine de la peste, étendue qui accroît la difficulté de son étude : "sa dimension chronologique oblige à sortir des champs cloisonnés de l'histoire, son extension géographique contraint à dépasser les bornes des continents, et l'investigation ne peut être conduite qu'en croisant des champs disciplinaires ordinairement étanches". C'est pourquoi, dans ce livre, elle aborde des éléments en provenance de disciplines diverses, entre dans les détails archéologiques, biologiques, médicaux, zoologiques et entomologiques.... Elle reprend l'histoire des phases successives de recherche effectuée depuis la fin du XIXe siècle, examine des théories qui s'affrontèrent et explique, in fine, la raison de certaines réactions des populations et des élites face à cette maladie. Ainsi est éclairée le contraste entre réactions de classes riches et de populations miséreuses. 

Elle apporte ainsi des explications intéressantes mais s'arrête là. Tout en replaçant dans leur contexte certaines perceptions de la peste, elle n'aborde pas les conséquences de tout ordre du développement de ces épidémies. D'importantes notes et une abondante bibliographie donnent des pistes pour un prolongement de l'étude ce cette histoire des chemin de la peste.

Frédérique AUDOIN-ROUEZAU, Les chemins de la peste, Le rat, la puce et l'homme, Éditions Tallandier, collection Texto, 2020, 625 pages. Une première édition avait été réalisée en 2006 par les Presses Universitaires de Rennes.

 

 

 

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15 octobre 2020 4 15 /10 /octobre /2020 12:19

   Dans leur réflexion sur les actions non-violentes, militants et auteurs délimitent, pour ne pas succomber à la tentation de répondre par la violence à la violence aux activités de l'ennemi, une frontière parfois poreuses. Jusqu'où aller dans la lutte contre le système tout en respectant les principes de la non-violence? Depuis longtemps, la question se pose, et pas seulement pour les tenants de la non-violence (notamment pour ceux qui la lient à une philosophie ou à une religion) mais également dans toute la mouvance pacifiste, depuis au moins le XIXe siècle. Les auteurs de traités ou de réflexions sur la désobéissance civile en font état, pas toujours avec les mêmes formulations et conclusions (de THOREAU à Lanza Del VASTO...)

 

Le sabotage pour les militants et auteurs de la non-violence...

   Jean-Marie MULLER, dans son Dictionnaire de la non-violence, en fait l'objet d'une entrée. "La destruction de biens matériels peut-elle trouver sa place dans le cadre d'une stratégie de l'action non-violente? La "violence" perpétrée contre les biens matériels n'est pas immorale en soi : ils n'en souffrent pas."

"Cependant, les propriétaires de ces biens peuvent ressentir cette destruction comme une violence commise à leur encontre. Par ailleurs, une telle destruction risque d'indisposer une partie de l'opinion publique et s'avérer ainsi contre-productive par rapport à la fin recherchée. Les actions de sabotage doivent donc être particulièrement bien ciblées pour s'intégrer à la dynamique d'une lutte non-violente. En aucun cas, il ne peut s'agir de détruire, à seule fin de causer des dommages matériels à l'adversaire. Le fait de casser des citrines de magasins ou de mettre le feu à des voitures n'a jamais fait avancer la moindre cause. De telles destructions ne peuvent que discréditer les "casseurs" auprès de l'opinion publique et servir à justifier la répression."

"Le "sabotage non-violent" ne peut avoir pour objectif que d'empêcher l'adversaire d'accomplir une injustice en le privant des moyens qui lui sont nécessaires pour agir. Il est essentiel d'établir clairement que les biens détériorés servent directement à perpétrer l'injustice. Chaque fois que cela est possible, il fait dé-construire plutôt que détruire, démonter plutôt que saccager, défaire plutôt que casser. Tout particulièrement, le recours aux explosifs susceptibles de causer d'importantes destructions est inopportun dans le cadre d'une lutte non-violente. Même si toutes les précautions sont prises pour que ces actes de sabotage ne tuent ni ne blessent personne, par le fait même qu'ils ont la capacité technique de blesser et de tuer, ils seront probablement perçus comme des actes de violence par l'opinion publique qui les condamnerait comme tels. On créerait alors un climat psychologique de peur qui ne permettrait plus la mobilisation du plus grand nombre."

"Le sabotage technologique qui consiste à mettre hors d'usage certains instruments ou certains équipements de l'adversaire peut s'intégrer dans une stratégie de l'action non-violente. Le plus souvent, il suffit d'enlever telle ou telle pièce nécessaire à leur fonctionnement pour les rendre inutilisables. Ce qui est le plus approprié aux conditions d'une lutte non-violente, c'est de multiplier les sabotages discrets dont l'effet paralysant peut être très important. On peut accumuler les pannes mineures qui peuvent neutraliser des systèmes entiers. De même,le piratage informatique peut mettre à mal les moyens de communication de l'adversaire."

"Pour empêcher un train de circuler, plutôt que de faire sauter un pont, il est plus simple d'enlever quelques pièces nécessaires au fonctionnement de la locomotive. De même, au cours d'une grève, les ouvriers peuvent enlever telle ou telle pièce d'une machine afin qu'aucun briseur de grève ne puisse la faire marcher. Il est bien qu'ils en prennent le plus grand soin, en l'huilant et la déposant dans un tissu, afin de pouvoir la remettre à sa place le jour de la victoire..."

"Généralement, les actes de sabotage se feront en violation de la loi dont les dispositions garantissent la sûreté des biens. Il reviendra aux résistants d'assumer les conséquences de leurs actes de désobéissance civile."

 

Le problème du respect de la propriété...

   Souvent, ce n'est pas tant le fait que le sabotage mette en danger des vies qui freinent les initiatives de nombre de militants et de leaders, qu'un certain respect de la propriété, et notamment de la propriété privée, comme le reprochent d'ailleurs certains. L'idéologie libérale qui imprègne bien des esprits mélange à dessein, dispositions législatives et administratives à l'appui, respect de la propriété et de la vie d'autrui. Il faut, pour combattre des injustices ou des périls collectifs, aller au-delà de ce respect, et entreprendre un sabotage qui met directement en difficulté le fonctionnement d'un système.

A l'accusation d'incivisme, de délinquance, voire de terrorisme ( et on sait que des médias bien manipulés peuvent faire mélanger les catégories...), les auteurs de sabotages doivent toujours avoir à l'esprit les objectifs et les principes de leurs actions. La désobéissance, la non coopération incluent une discipline, une capacité de faire prendre conscience et un sens des responsabilités, allant jusqu'à l'acceptation de sanctions (et même une capacité d'utilisation de ces sanctions mêmes contre l'adversaire...). Le sabotage entre dans une stratégie et n'est pas réalisé pour le plaisir de saboter... Et précisément, dans les dérives de certaines actions de destruction se trouvent un plaisir de détruire, mal camouflé, résultat d'une haine qui embrouille tout sens de la réalité (et même fait perdre de vue un objectif atteignable par l'action). Les spécialistes au service du pouvoir établi ont alors beau jeu de décrire la psychologie des militants se livrant non seulement au sabotage dans le cadre de manifestations (se servant d'ailleurs des manifestants comme de boucliers humains) mais également au pillage... Or, jamais, dans l'esprit des stratèges de l'action non-violente, il n'a jamais été question de "brouiller les pistes" et de mélanger actions non-violentes et actions violentes dans les mêmes lieux et dans les mêmes temps. S'il faut réaliser des sabotages, il faut le faire en dehors de toute manifestation de masse, et s'attaquer plutôt à la propriété privée là où c'est vraiment efficace : éléments informatiques, électroniques, mécaniques du fonctionnement de la machine génératrice d'injustices ou de périls. Si l'intention des casseurs de vitrine est manifestement de s'attaquer aux façades de cette propriété privée, inutile de casser des vitrines, de la bonne peinture tenace suffi, comme l'ont montré certaines actions des casseurs de pub... Le spectaculaire ne rime pas forcément avec violence.

 

Le sabotage-non-violent...

   Faut-il, comme certains auteurs le suggèrent sans réellement développer la question, discuter d'une sorte de sabotage, le sabotage non-violent?   Cette question ne rejoint pas celui du refus de la violence, absolu ou relatif. Car même GANDHI, dans maints de ses propos (aux journalistes notamment) a signalé que non seulement la contre-violence est nécessaire lorsque la non-violence est impossible, mais qu'entre la violence et la passivité devant une injustice, seule la violence est justifiée, ce qui explique d'ailleurs un certain nombre de ses positionnements politiques (pendant la seconde guerre mondiale notamment).

Le sabotage est une catégorie qui recouvre une myriade d'actions et ne peut se qualifier que cas par cas. Tout dépend du cadre d'actions et de leurs objectifs dans lesquelles il se situe. On ne connait que trop bien l'emploi de moyens répertoriés comme non-violents, employés pour préparer des opérations politiques violentes (boycott par les nazis, dès 1933, des magasins juifs, grève des camionneurs préparant le putsch du général Pinochet au Chili, appel à la désobéissance civile par le FIS algérien dans les années 1980). Il est toujours nécessaire de ne pas idéaliser les moyens non-violents et de rester vigilant sur les fins poursuivies, rappellent deux auteurs, par ailleurs militants non-violents, Christian MELLON et Jacques SÉMELIN...

 

Christian MELLON et Jacques SÉMELIN, La non-violence, PUF, collection Que sais-je?, 1994. Jean-Marie MULLER, Le Dictionnaire de la non-violence, Le Relié Poche, 2014.

 

PAXUS

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