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12 mars 2016 6 12 /03 /mars /2016 09:12

   Les différentes statistiques à notre disposition, avec toutes les précautions d'usage qui s'imposent, donnent un état encore alarmant de l'arsenal nucléaire, et ce malgré la fin de la guerre froide (mais les tensions subsistent entre la Russie et les Etats-Unis) et les engagements électoraux du président OBAMA aux Etats-Unis. La prolifération nucléaire continue (malgré un certain gel en Iran) et pratiquement tous les arsenaux nucléaires sont en voie de renouvellement et de modernisation (France, Etats-Unis, Russie, Chine...). 

   Selon le SIPRI Yearbook 2015, au début de 2015 "neuf Etats (Etats-Unis, Russie, Royaume-Uni, France, Chine, Inde, Parkistan, Israël et République démocratique populaire de Corée) possédaient environ 15 850 armes nucléaires opérationnelles, dont 4 300 sont déployées avec des forces opérationnelles. Quelque 1 800 sont maintenues en état d'alerte opérationnelle élevée.

  Le nombre total des têtes nucléaires dans le monde diminue, principalement parce que les Etats-Unis et la Russie continuent à réduire leurs arsenaux nucléaires. Ensemble, ces arsenaux comptent plus de 90% des stocks mondiaux. Le rythme des réductions semble toutefois plus lent qu'il y a une décennie et aucune de ces deux nations n'a procédé à des réductions substantielles de ses forces nucléaires stratégiques déployées depuis l'accord bilatéral de 2010 contenu dans le Traité sur les mesures pour la poursuite de la réduction et la limitation des armements stratégiques offensifs (New START). Parallèlement à cela, tant la Russie que les Etats-Unis ont engagé d'importants et coûteux programmes de modernisation de leurs systèmes de vecteurs d'armes nucléaires, de leurs ogives et de leurs installations de production.

Les autres Etats dotés d'armes nucléaires légalement reconnus tels que définis par le Traité de Non-prolifération de 1968 (TNP) (Etats-Unis, Chine, France, Russie et Royaume-Uni) développent ou déploient de nouveaux systèmes d'armements ou en ont annoncé l'intention. Dans le cas de la Chine, ceci peut signifier une modeste augmentation de la taille de son stock d'armes nucléaires. Les cinq Etats nucléaires légaux semblent déterminés à conserver indéfiniment leurs arsenaux.

Les arsenaux nucléaires des autres Etats dotés d'armes nucléaires sont beaucoup plus petits. Toutefois, l'Inde et le Pakistan continuent de développer leurs stocks d'armes ainsi que leurs capacités de transporter des armes nucléaires, tandis qu'Israël est en train de tester un nouveau missile balistique de longu portée à capacité nucléaire, bien qu'on ignore s'il a développé une tête nucléaire transportable par un missile balistique.

Il existe une grande variété d'informations fiables sur l'état des arsenaux et des capacités des Etats dotés d'armes nucléaires. Les Etats-Unis ont dévoilé d'importantes informations sur leurs stocks et leurs forces, et la France et le Royaume-Uni ont également fait quelques révélations. La Russie refuse quant à elle de divulguer la liste détaillée de ses forces reprises dans le nouveau traité START (même si elle partage ces informations avec les Etats-Unis), et le gouvernement américain a cessé de publier des informations détaillées sur les forces nucléaires chinoises et russes. La Chine maintient un degré élevé d'opacité et il existe peu d'informations disponibles sur ses forces nucléaires et de production d'armements. Les gouvernements indien et pakistanais fournissent des déclarations concernant certains de leurs essais de missiles, mais aucune information sur l'état ou la taille de leurs arsenaux respectifs. Israël a pour politique de ne pas commenter son supposé arsenal nucléaire et la Corée du Nord ne rend public aucune information sur ses capacités nucléaires." 

     Les discussions concernant le contrôle des armes nucléaires et la non-prolifération semblent marquer le pas, ce qui est inquiétant quant à l'évolution future de ces armements. Seules les négociations entre l'Iran et les Etats nucléaires légaux semblent donner des résultats notables. 

   

    Les informations concernant le budget militaire des Etats-Unis pour 2017 sont inquiétantes (et inquiètent beaucoup la Russie). Très centré sur l'armement nucléaire, avec une rhétorique sur l'agression russe en Europe de l'Est (Crimée), le budget militaire américain prévoit un certain nombres de programmes majeurs : nouveau chasseur bombardier capable d'embarquer un armement nucléaire, développement d'un nouveau missile de croisière en version nucléaire, conception d'un système terrestre de dissuasion stratégique appelé à remplacer les missiles intercontinentaux actuels, élaboration de nouveaux systèmes de guidage, remplacement des missiles des sous-marins nucléaires, programme renforçant le stockage et l'entretien des ogives nucléaires, stratégiques comme tactiques, afin d'en prolonger la durée, poursuite du programme de défense anti-missile... C'est d'ailleurs sur ce dernier point que les efforts semblent se concentrer de plus en plus. Le traité ABM semble bien devenu caduc. 

A noter que le vote autour du budget est toujours aux Etats-Unis l'occasion d'envoyer des messages tant à l'opinion publique qu'aux "partenaires-adversaires", singulièrement depuis peu à la Russie. Il n'est pas étonnant que les sources d'information côté russe soient particulièrement alarmantes. 

 

 SIPRI Yearbook 2015. 

 

ARMUS

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9 mars 2016 3 09 /03 /mars /2016 08:23

Charles FOURIER (1772-1837), philosophe socialiste et économiste français fondateur de l'école sociétaire, auteur d'une oeuvre foisonnante et souvent déroutante pour ses contemporains et rétrospectivement visionnaire sur de nombreux points, est considéré, notamment par les marxistes, comme une figure du "socialisme critico-utopique" (c'est-à-dire bien mieux considéré que le "socialisme utopique" tout court). Plusieurs communautés utopiques, directement ou indirectement inspirées de ses écrits, sont créées depuis les années 1830. Opposé à ce qu'il considère comme une partie parasite de l'économie, un commerce profiteur, et dans le sillage de tout un mouvement critique envers un capitalisme qu'on pourrait qualifier aujourd'hui de capitalisme rentier comme envers l'ancienne classe dominante, il rédige une oeuvre redécouverte de nos jours, notamment une Théorie de l'unité universelle en 4 volumes (1822-1823). Il préconise une organisation sociale fondée sur de petites unités productives sociales autonomes, les phalanstères. Ceux-ci sont des coopératives de production et de consommation, dont les membres sont solidaires ; ils sont composés d'hommes, de femmes et d'enfants de caractère et de passions opposés et complémentaires. Les revenus y sont répartis entre le travail, le talent et le capital (pour réinvestissement). Il expose cette utopie sociale de manière mature dans son Nouveau monde industriel et sociétaire (1829) et, de 1832 à 1849 (par ses continuateurs après sa mort), dans la revue la Réforme industrielle ou le Phanlanstère, devenue la Phalange.

    Théorie des quatre mouvements et des destinées générales, rédigé en 1808, ouvre, après son Sur les charlataneries commerciales de l'année précédente, un chantier intellectuel qui ne le quittera plus. Il veut sanctionner l'échec selon lui de la philosophie des Lumières à partir de ses effets tangibles : la terreur, l'état de guerre permanent. Il établit un constat des fléaux majeurs de son temps : "L'indigence, la privation de travail, les succès de la fourberie, les pirateries maritimes, le monopole commercial, l'enlèvement des exclaves". Il ne s'agit pas pour lui de stigmatiser les plaisirs des riches, mais de chercher le moyen de les généraliser : "L'aspect de l'opulence d'autrui est le seul stimulant qui puisse aigrir les savants généralement pauvres et les esciter à la recherche d'un nouvel ordre social capable de procurer aux civilisés le bien-être dont ils sont privés". Il prend exemple de la militarisation forcée de la nation et la retourne en la séduction d'"armées industrielles" inspirées d'une "politique galante". Il s'empare du rêve napoléonnien de domination mondiale pour le convertir en l'imminence d'une "unité universelle" du globe parcouru de "bandes de chevalerie errante" promenant leurs spectacles depuis la Perse et le Japon jusqu'au canton de Saint-Claud. Nouveau monde, mais surtout nouveau regard sur un monde livré aux "bévues", à "l'étourderie" de "sciences incertaines" qui ont méconnu que la destinée sociale se trouve dans un ordre "qui flatte les passions communes à tous les hommes" et "les séduit par l'appât du gain et des voluptés". (René SCHÉRER)

   Le livre est divisé en trois grandes partie dans son édition de 1808. Ces parties sont précédes d'une Introduction et d'un grand Discours préliminaires : Indices et méthodes qui conduisent à la découverte annoncée ; De l'Association agricole et domestique ; De l'Attraction passionnée et de ses rapports avec les sciences fixes ; Egarements de la raison par les sciences incertaines ; Préventions générales des Civilisés.

   Dans la Première partie, on trouce les grands chapitres Exposition de quelques branches des déstinées générale, Notions générales sur les destinées. En plein milieu, on trouve un grand chapitre Phases et Méthodes de l'ordre social : Phases ; Notice ; Couronne boréale ; Première période de subversion ascendante, les sectes confuses ; Désorganisation des séries ; Des cinq périodes organisées en familles incohérentes ; Contrastes réguliers entre les sociétés à sectes progressives ou à familles incohérentes ; Sur l'étude de la nature par l'Attraction passionnée ; L'arbre passionnel et ses rameaux ; Attraction passionnée ; Caractères, Engrenage et Phases des Périodes sociales ; Sur le bonheur et le malheur des Globes pendant les Phases d'incohérence sociale. La première partie se termine sur un Epilogue sur la proximité de la Métamorphose sociale.

  Dans la deuxième partie, intitulée Description de diverses branches des destins privés ou domestiques, est subdividée en deux grandes sous-parties.

Première notice sur le ménage progressif de 7ème période :

- Ordre des matières dont traite la première notice ; Ennui des hommes dans les ménages incohérents ; Ménage progressif ou Tribu à neuf groupes ; Méthode d'union des sexes en septième période ; Avilissement des femmes en Civilisation ; Correctifs qui auraient conduit en 6ème période (Majorité amoureuse, puis Corporations amoureuses) ; Vices du système oppressif des Amours.

Deuxième notice sur la splendeur de l'ordre combiné :

- Ordre des matières dont traite la seconde notice ; Lustre des Sciences et des Arts ; Spectacles et Chevalerie errante ; Gastronomie combinée envisagée en sens politique, matériel et passionné (Politique de la Gastronomie combinée, puis Matériel de la Gastronomie combinée) ; Mécanisme passionné de la Gastronomie combinée ; Politique galante pour la levée des Armées.

Epilogue sur le délaissement de la philosophie morale.

      Dans la troisième partie, titrée Confirmation tirée de l'insuffisance des sciences incertaines, sur tous les problèmes que présente le mécanisme civilisé, organisée en 3 démonstrations :

Préambule sur l'étourderie méthodique

Première démonstration : de la franc-maçonnerie et de ses propriétés encore inconnues.

Seconde démonstration du monopole insulaire et de ses propriétés encore inconnue, avec un Intermède : Système des développements de la Civilisation :

- Tableau progressif du mouvement civilisé ; Gradation et dégradation.

Troisième démonstration : de la licence commerciale :

- Introduction ; origine de l'Economie politique et de la controverse mercantile ; Spoliation du corps social par la Banqueroute ; Spoliation du corps social par l'Accaparement ; Spoliation du corps social par l'Agiotage ; Spoliation du corps social par les Déperditions commerciales ; Conclusions sur le commerce ; Décadence de l'Ordre civilisé par les maitrises fixes qui conduisent en 4ème phase.

Epilogue et le chaos social du Globe.

     De nombreuses annexes complètent l'édition de 1808 :

- Chapitre omis sur le mouvement organique et sur le contre-mouvement composé ;

- Note A sur les sectes progressives ou séries de groupes industriels (Secte de la culture des poiriers composée de 32 groupes ; Secte de Parade.

- Avis aux Civilisés relativement à la prochaine Métamorphose Sociale.

Cette même édition de 1808 est suivie du Nouveau monde amoureux, divisée lui-mêm en plusieurs parties :

- Le Nouveau Monde amoureux : Définition des 5 ordres d'amour ; Indice d'impéritie générale sur les questions du sentiment ; Problème de l'équilibre d'amour sentimental par l'emploi des 2 extrêmes ; Indices de penchants nombreux à l'angélisme.

- De la sainteté majeure à mineure et de l'héroïsme d'harmonie : De la sainteté mineure ; Epreuves de sainteté amoureuse ou mineure ; Des deux héroïsmes en emplois d'harmonie ou du lustre des sciences et des arts ; Des deux héroïsmes en emplois de civilisation ou excellence dans les arts et sainteté mixte ; Discours sur les grands caractères polygames ; Reconnaissance des gammes sympathiques ; Abordage et unions de transition ; Des orgies en mariage de gamme sympathique et des indulgences y annexées ; Séance de redemption.

- Des sympathies puissancielles ou amours polygames et omnigames cumulatif et consécutif et ambigu : La queue de Robespierre ou les gens à principes qui ouvre un chapitre Des sympathies sentimentales : De la noblesse et roture en amour,

suivi d'un autre chapitre De l'harmonie familiale par les infidélités consécutives d'amour : Amours d'inconstances composées ; Condition d'éligibilité à la noblesse amoureuse ; Antiface d'amour polygame ;

suivi d'un dernier chapitre De l'alternative en amour : Distribution des amours en session combinée et session incohérente ; De l'amour pivotal ou germe de polygamie composée ; Gammes de polygamie harmonique dans les parties carrées, sixtines, etc. ou unitaires.

- Des amours en orchestres ou quadrilles polygynes : Complément sur les quadrilles ; Description d'un quadrille omnigyme,

avec un grande chapitre Des amours omnigames : Coup d'oeil sur l'omnigamie ou orgie amoureuse ; De l'orgie de musée ; Arrivée de la croisade faquirique des pieux savetiers d'Orient ; Arrivée de la Croise. Son entrée au camp ; Des série omnigames par les manies amoureuses ; Des horoscopes méthodiques ou du calcul des échos de manies ; Des échos de mouvement ou du calcul des horoscopes méthodiques.

D'autres annexes figurent dans l'édition de 1841.

   Il faut parcourir les énoncés des chapitres du livre pour prendre la mesure de l'étourdissement qui peut saisir un lecteur de son époque - et même de la nôtre!  Dans son livre, au titre qui frise l'écrit à disposition uniquement des initiés de secte, Charles FOURIER entend aborder, avec une logique empruntée de façon apparente aux sciences physiques et une méthodologie qui se veut rigoureuse, TOUS les domaines de la vie sociale, de l'économie globale aux relations domestiques, c'est-à-dire qui intéressent la vie sexuelle du couple homme-femme et... autres. Ce mode bizarre de présentation (qui peut avoir un bon résultat dissuasif de lecture) veut signifier aussi que c'est un nouveau système qui veut se mettre en place, alternative globale à la vie "civilisée" actuelle. Et que ce système, compte tenu des tares générales du système existants, est seul en mesure de faire accéder à l'Harmonie Universelle. C'est ce système que Charles FOURIER tente d'appliquer sitrictement, en échouant d'ailleurs, dans des communautés agricoles créées à son initiative où sont répartis, de façon harmonieuse selon lui, les hommes et les femmes qui y travaillent, selon leurs capacités. Charles FOURIER ne s'intéresse pas par contre à l'Etat et au pouvoir politique, il peut même arriver qu'il tente de créer des communautés avec l'aide des pouvoirs publics, comme d'ailleurs de riches mécènes. C'est par la base productive que toute la société peut changer ; il ne croit pas aux prises de pouvoir politique. 

Charles FOURIER veut mettre en synergie l'énergie productive et l'énergie sexuelle des participants, prenant acte à la fois de l'échec selon lui de la morale (qui bride les passions et entraine toutes sortes de violences) du ménage (la vie en couple monogame "pour la vie") et de la civilisation  (le travail compris comme peine et douleur) actuels. Dans l'histoire des idées politiques, cette oeuvre intervient comme un trouble-fête. Elle y introduit un ton inconnu, irrévérencieux. Elle met en demeure la philosophie, la politique, la toute récente économie politique, de remédier aux maux qu'elles n'ont jamais pu empêcher et de conduire au bonheur. 

Il est, dès 1803, à Lyon, en pleine possession d'une théorie qu'il ne fera que perfectionner dans le détail. C'est ce que constate, entre autres René SCHÉRER. "En 1808, pour "répondre au désir de certaines personnes", "sonder l'opinion et prévenir le plagiat", il donne un aperçu de ses idées, sous la forme d'un "prospectus et annonce de la découverte". Ce qui rend compte de la composition du livre, conçu comme un choix d'échantillons dont les trois parties s'adressent respectivement à trois catégories de lecteurs : aux "curieux" la première partie théorique, sur les "phases du mouvement" et "l'attraction passionnée" ; aux "voluptueux" la seconde qui traite du système des amours et de la gastronomie ; aux "critiques", la troisième sur "l'esprit mercantile". Ce mode bizarre de présentation compose ce que Roland BARTHES (Sade, Fourier, Loyola, Seuil, 1971) a qualifié de "métalivre", un livre qui parle du Livre (jamais publié sous forme d'un système suivi ; le Traité de l'association domestique agricole de 1822 adoptera un découpage analogue). Procédé inhérent au caractère même du projet : le "domestique" sociétaire, étudié dans l'optique d'une Harmonie universelle, implique, à la fois, "la minutie dans le détail" (Barthes) et la mise en perspective de toute la société, de l'Univers, donc de multiples entrées. Loin d'être incomplet toutefois, l'ouvrage de 1808 est l'exposé le plus accessible et le plus véridique des intentions de l'auteur qui n'a jamais pensé un système clos, ni l'unique fondation d'un lieu : "le Phalanstère", mais dont la vision est universelle et cosmique, comme elle est indissociablement industrielle et voluptueuse."

  Par civilisation, Charles FOURIER désigne l'état actuel de la société, une des "phases" de l'évolution sociale (la cinquième) "incohérente", à laquelle, une fois les lois du mouvement découvertes, succéderont les phases du bonheur. Il l'analyse en des termes inconnus jusqu'alors (Th ZELDIN, Histoire des passions françaises, tome II), à partir des modes de production et d'échange et des relations matrimoniales : la licence commerciale ou libre concurrence, et le mariage exclusif accompagné de la liberté civile (mais non amoureuse) de la femme. Cette optique est déterminante pour la compréhension des deux grands problèmes de la destinée humaine : la production des richesses, qu'entrave la "spoliation du corps social" par le commerce et la jouissance des plaisiris constamment limités par le mariage exclusif et les "ménages incohérents" qui ne proposent aux hommes que des "ennuis", aux femmes et aux enfants que la servitude". 

Considérant que l'Univers est une unité en mouvement, il le déchiffre (c'est la découverte) comme un ensemble d'hiéropglyphes dont il identifie à la fois les termes et le langage. C'est ce qui donne à une grande partie de son texte un caractère énigmatique, mise souvent sur le compte d'un délire imaginatif. Par là, il semble se rattacher à un ensemble de "sciences" aujourd'hui périmées (numérologie, illuminisme, analogies en l'univers physique et l'univers humain) qui tentaient à travers es nombres de comprendre l'organisation de l'univers, de la société, de l'homme... 

      Théorie des quatre mouvements... n'a eu dans l'immédiat aucun écho, écrit encore René SCHÉRER. "C'est rétrospectivement que nous pouvons en apprécier l'importance historique, à partir de la fondation de l'"Ecole sociétaire", des disciples, dont le premier a été Just Muiron, en 1814, et le plus connu Victor Considérant. L'évolution de cette école (est décrite par Henri DESROCHES, La société festive, du fouriérisme écrit aux fouriérismes appliqués, Seuil, 1975). Par rapport à la Théorie des trois mouvements..., son action a été essentiellement censurante, comme l'exprime sans ambages "Préface des éditeurs" de la seconde édition de 1841 : atténuer, effacer, tout ce qui paraitrait être une théorie libératoire de l'amour, présenter un Fourier "moral". Mais les précautions mêmes utilisées par les éditeurs laissent transparaitre qu'incontestablement, aux yeux des contemporains lecteurs du livre, le sens que Fourier voulait imprimer à l'ordre sociétaire, comme la place qu'il occupait parmi les tenants de l'association et ceux qu'après 1830 on appellera "socialistes", étaient marqués justement par sa théorie des amours.

En dehors des problèmes et des impasses du "fouriérisme appliqué", il faudra attendre le XXe siècle pour qu'une attention au texte fasse sortir Fourier du Phalanstère, pour dégager les implications universelles de l'oeuvre : André Breton, dans l'optique poétique de la révolution surréaliste (Ode à Charles Fourier), Walter Benjamin, dans celle de la "fantasmagorie du XIXe siècle (Paris capitale du XIXe siècle). Depuis les années 60, on a assisté à un renouveau des études fouriériste (encore actuellement avec la réédition de son oeuvre), à partir, en particulier, d'une meilleure connaissance de l'ensemble des écrits, et de leur nouvelle organisation autour du Nouveau mond amoureux, manuscrit mis à l'écart par l'Ecole et révélé par l'édition qu'en a donnée S Debout (1967). Cet éclairage fait ressortir l'audace de la Théorie des trois mouvements... dans les aperçus qu'elle donne sur ce "nouveau monde", déjà, en 1808, pleinement conçu, sinon totalement élaboré."

 Armelle LE BRAS-CHOPARD montre l'insertion de l'oeuvre de charles FOURIER dans le mouvement des premiers socialismes. "Fils de commerçant, devenu lui-même un "sergent de boutique" pour subvenir à ses besoins, (il) a juré au commerce une "haine éternelle", ce qui le fera placer au premier plan des causes de "l'anarchie industrielle", les désordres de la distribution, négligeant l'analyse des mécanismes de la production. Pour lui, l'"attraction passionnelle" régissant le monde social, la transformation de la société ne dépend pas seulement de la réorganisation industrielle mais de "l'étude fondamentale des ressorts de notre âme" qui permet aux hommes de découvrir (c'est LA découverte) leur "destinée sociétaire"?. Fourier distingue alors 12 passions fondamentales : 5 sensitives, 3 distributives, 4 affectives, qui, lorsqu'elles sont réprimées, "engorgées"", deviennent malfaisantes. C'est le cas dans cette phase actuelle de l'histoire de l'humanité : la civilisation, état social misérable que nous allons bientôt quitter pour la période intermédiaire du "garantisme" avant de parvenir en "Harmonie" où jouera enfin le libre essor des passions, associant en une infinité de combinaisons les 810 caractères des 1620 sociétaires de la "phalange" habitant un "phalanstère". L'association principalement agricole dans laquelle le travail devient attrayant a pour but la multiplication des passions aussi bien gastronomiques ("gastrosophiques") que sexuelles ("moeurs phanérogames") y compris les "manies" ou perversions, et la possibilité de les satisfaire. Mais si tout distinction entre les races et entre les sexes est abolie, le système n'est pas pour autant égalitaire : la répartition des profits se fait selon trois parts inégales et proportionnelles au capital, au travail et au talent. Cependant, comme l'indigence, source des désordres sociaux, aura disparu, en particulier grâce au "quadruple produit" (obtenu lui-même par la limitation des naissances, le dégivrage de la calotte glacière...), tous jouiront d'un minimum décent, même si la fortune des grands s'accroît.

Dégoûté de la Révolution, il s'accomode du gouvernement établi et compte même sur lui pour l'instauration de son phalanstère qui, par contagion, doit transformer tout le système existant. En vain, il attendit cette aide de l'Etat ou du généreux mécène mais commença à faire école à la fin de sa vie et ce sont ses disciplies qui répandirent après 1830 une pensée assez méconnue de son vivant." Par les journaux et ses propres écrits, Victor CONSIDÉRANT fut le principal propagateur de la doctrine de FOURIER. "Il attire de nombreuses recrues, parfois arrachées au saint-simonisme (...) et tente d'expérimenter sans succès des phalanstères à Condé-sur-Vesgre (1832) et au Texas après 1850. En fait, il a beaucoup élagué la doctrine de Fourier, écartant les manuscrits qu'il jugeait trop libidinaux comme Le Nouveau monde amoureux, inédit jusqu'en 1969 (après la première édition de 1808), et l'a orientée de plus en de plus vers un républicanisme socialisant", donnant bien plus d'importance au volet économique qu'au volet domestique. 

   Olivier CHAÏBI retrace l'acitivé des continuateurs de Charles FOURIER immédiatement après 1830. "Si Fourier et son phalanstère sont souvent associés à une cosmogonie excentrique et à un communautarisme utopique tourné vers le plaisir et la satisfaction des passions, le journal Le Phalanstère est en revanche une entreprise éditoriale des plus austères et des plus pragmatiques. Ce périodique, présenté comme le "Journal de l'Ecole sociétaire" et publié de juin 1832 à février 1834, est à l'origine un prospectus voué à la fondation d'une société agricole et manufacturière selon le procédé développé par Charles Fourier dans ses ouvrages antérieurs. Sans le développement dans ses colonnes des théories sociales fouriéristes, Le Phalanstère aurait pu s'apparenter aux feuilles commerciales de l'époque destinées à attirer des entrepreneurs, des actionnaires et des travailleurs en vue d'un projet de société commerciale ou industrielle. Mais, en dépit de son tirage et de son lectorat limités, l'originalité de son projet et surtout de ses vues en fait un organe de diffusion majeure des théories sociales sur l'association et l'amélioration des conditions de vie des travailleurs. Ses idées et ses théoriciens jouent un rôle notable dans l'élaboration d'un socialisme politique et, surtout, influencent de nombreuses organisations industrielles soucieuses d'apporter des progrès sociaux à l'échelle locale." "Autour de Considérant, les principaux rédacteurs du Phalanstère sont Baudet-Dulary, Allyre Bureau, Charles Fourier, Jules Lechevalier, Nicolas Lemoyne, Just Muiron, Amédée Paget, Constantin Pecqueur, Charles Pellarin, Alphonse Tamisier, Abel Transon ou encore Clarisse Vigoureux. L'abonnement se fait d'abord au bureau du journal (...) ou chez le libraire Paulin, dans un quartier de la Bourse, lieu bien connu de Fourier qui ne désespère pas d'attirer des capitaux pour sa vaste entreprise d'association libre entre travailleurs et propriétaires. Le réseau de diffusion s'élargit ensuite et le succès relatif de l'entreprise de propagation fouériste est mesurable à la création d'une librairie spécifique : la Librairie sociétaire, rue de Seine. Si Le phanlanstère prétend se tenir à distance de la politique quotidienne pour des raisons morales en affirmant sa préférence pour les affaires sociales, ce choix permet également d'éviter la très lourde caution à verser pour traiter (légalement) de politique." "La question du travail est au coeur des préoccupations des rédacteurs. Les fouéristes souhaitent le rendre attractif, quand il est source de contrainte pour leurs contemporains. Ils opposent leur "industrie sociétaire" à l'"industrie morcelée", qui tend à spécialiser des tâches de plus en plus pénibles. Ils prônent la réunion des ménages et des travailleurs en vue de réduire le temps de travail et de varier les tâches. De nombreux articles dénoncent la pénibilité des travaux et la difficulté des conditions de vie, en des termes souvent d'inspiration chrétienne. Hyppolite Renaud esaie de montrer comment une organisation du travail reposant sur l'association libre et volontaire peut rendre le travail plus attrayant. Cet aspect est déterminant chez les réformateurs sociaux de l'époque sensibilisés par les théories associatives d'Owen, de Saint-Simon ou de Pierre Leroux. Ainsi Lemoyne se demande t-il : "Comment et jusqu'à quel point peut-on rendre le travail attrayant?" avant de proposer une "énumération des circonstances" qui rendent cela possible.". Le Journal tente de s'insérer dans un débat national, mais le prestigieux National par exemple, qualifié "d'ignorance sociale", où grouillent selon ses rédacteurs les Républicains qui n'apsirent qu'à un idéal démocratique sur le plan politique, sans prise en compte des vrais besoins populaires, les dédaigne. L'échec de l'expérience du Condé en 1833, l'écartèlement de la rédaction entre ceux qui privilégient le journal et ceux qui pensens exclusivement aux expériences communautaires,  la volonté de distanciation par rapport au maître, précipitent le journal entre les mains exclusives de Fourier, puis vers sa cessation d'activité. Les rescapés de l'aventure font pénétrer leurs idées ailleurs : à l'Europe littéraire (Le chevalier), la Revue des Deux monde (Transon, Baudet-Dulary, Victor Hugo)....

 

Charles FOURIER, Théorie des quatres mouvements et des destinées générales, suivi de Nouveau monde amoureux, 1808, réédité par les Editions Anthropos en 1966. Edition électronique de 2007 (disponible librement), réalisée par Mme Marcelle BERGERON, dans le cadre de la collection "Les classiques en sciences sociales", dirigée par Jean-Marie TREMBLAY. Cette édition est réalisée à partir du texte de Charles FOURIER, paru dans la collection L'écart absolu dirigée par Michel GIROUD, Les Presse du réael, 1998, 686 pages. 

Olivier CHAÏBI, Le réalisme d'un imaginaire social passionné. La Réforme industrielle ou Le Phalanstère, dans Quand les socialistes inventaient l'avenir, La Découverte, 2015. Armelle Le BRAS-CHOPARD, Les premiers socialistes, dans Nouvelles histoires des Idées politique, Hachette, 1987. René SCHÉRER, Théorie des quatre mouvements et des destinées générales, dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1989.

 

 

 

   

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7 mars 2016 1 07 /03 /mars /2016 14:53

     Depuis les premières études sur l'alcoolisme (surtout depuis le XIXeme siècle), dominent les approches médicales et psychiatriques. Les visions morale, médicale, psychologique, psychosociale et sociologique, comme l'écrit Marie-France MARANDA, étudiante au doctrorat en sciences sociales pour l'année 1898-1990 à l'université Laval au Quebec, "ont émergé au cours de l'histoire relativement récente de l'étude de l'alcoolisme et des toxicomanies (...)". Elle note le consensus voulant que ce phénomène social soit un problème bio-psycho-sociaologique, plus qu'un problème sociologique au sens plein de l'expression. 

Elle examine successivement ces approches, l'approche morale, l'approche médicale, les approches psychologiques, les approches sociologiques, l'approche psychosociale et les prises en compte de l'alccolisme par la sociologie du travail.

Jusqu'à aujourd'hui, les différentes approches, sauf voix discordantes (heureusement nombreuses), sont centrées sur le devenir de l'individu alcoolique et les conséquences de son alcoolime sur son entourage et la société en général. Peu d'études dynamiques rendent compte du dynamisme de ce fait social qu'est l'alcoolisme, dans toutes ses dimensions, de ses causes, de son fonctionnement et de ses conséquences. La plupart des études sont orientées vers des solutions thérapeutiques ou de contrôle de la consommation d'alcool par les différentes populations, compte tenu des freins et falsifications opérés par les lobbys des alcools, et compte tenu du fait crucial qu'une vue d'ensemble risquerait d'aboutir à la remise en cause de certains aspects de la société ou même de déboucher sur des vues transformatrices et réformatrices globales.

    Même si de nos jours, l'approche morale est minimisée (et sans doute devenue inconsciente...), c'est par elle que débute une prise en charge forte de l'alccolisme. Jean-Charles SOURNIA (Histoire de l'alcoolisme, Flammarion, 1986) restitue cette approche dans son contexte historique. "En Amérique du Nord, la première vague de forte consommation d'alcool coïncide avec le développement industriel. Une partie de la population s'est élevée contre ces moeurs jugées "scandaleuses et répréhensibles", et a encouragé les plus ardents propagandistes venant des colonies plus puritaines de la Nouvelle-Angleterre à se regroupeer au sein d'associations. C'est ainsi que l'action des groupes religieux, notamment des protestants, a amené la formation de ligues de tempérance (faisant appel à des valeurs de société) et d'abstinance (faisant appel à des politiques de restriction et de prohibition. Pour les méthodistes et les quakers, boire était en soi un péché, tandis que chez les protestants la tempérance était valorisés, pendant que l'Eglise catholique a hésité longtemps à trancher entre la valeur mystique du vin et sa condamnation. (...). Stanton PEELE actualise cette aproche (A moral vision of Addiction : How People's Values Determine Whether They Become and Remain Addicts, dans The Journal of Drug Issues, volume 17, n°2, 1987) en montrant que l'assuétude (c'est-à-dire l'habitude, la dépendance) n'est pas un phénomène inéluctable. En contredisant les théories qui présupposent l'existence d'une perte de contrôle, il soutien que les comportements compulsifs sont influencés d'une façon cruciale par les valeurs préexistant chez les personnes. Ainsi, les alcooliques "contrôlent" leurs activités de boire (dans le sens qu'ils sont conscients) en conformité avec des buts auxquels ils attachent de l'importance (bien qu'ils puissent regretter par la suite les effets de leur alcoolisme). Selon cette perspective, l'alcoolimse est le résultat d'un choix conscient, bien qu'autodestructeur à long terme, et est fondé sur un ensemble de valeurs plus ou moins explicites.

Au fil du temps, l'approche morale a été délaissée en raison de sa propension à considérr l'alcoolisme comme un vice ou un péché. A l'heure actuelle, on peut dire que l'approche morale est de retour, sans les aspects religieux cependant. Les campagnes de publicité entourant la consommation d'alcool visent la responsabilité individuelle et celle de l'entourage. Elles suggèrent un ensemble de valeurs orientées vers la modération et une meilleure santé, tandis que la criminalisation de l'alcool au volant prévoit une sanction sévère conférant ainsi un jugement moral sur la consommation d'alcool hors de tout doute."

 

   L'approche médicale a supplanté l'approche morale (pas complètement...) et prédomine encore dans le champ d'étude de l'alcoolisme. Un grand nombr de chercheurs et de cliniciens s'entendent autour du concept élaboré par E M JELLINEK en 1960 (The disease concept of alcoholism, New Haven, Hilhouse Press). "Celui-ci montre que l'alcoolisme est une maladie progressive et incurable dont seule l'abstinence totale apparait comme condition de réadaptation. (Il) a construit une typologie de l'alcoolisme en processus évolutifs partant de la dépendance psychologique à la dépendace physique. Ses travaux ont largement servi à ce que la société passe d'une vision morale de l'alcoolisme à une reconnaissance sociale et médicale (...) comme maladie, et sont à la base des définitions retenues par l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS).

Les travaux sur la génétique, bien qu'ils soient toujours à l'état d'hypothèses, occupent une part importante de la recherche, et sont souvent présentés comme ayant seuls une portée scientifique. Certaines études observent des correspondances entre des sujets (jumeaux ou frères adoptés séparément) et des taux de fréquence d'alcoolisme (ADES et ROUILLON, Aspects génétiques des conduites alcooliques, dans Journal de génétique humaine, volume 29, n°5, 1981).  D'autres chercheurs orientent leurs travaux de façon à découvrir des anomalies dans les fonctions du corps, comme la production anormale de morphine dans le cerveau, ou encore dans le métabolisme de l'éthanol, ou du côté d'éventuelles allergies à l'alcool. Ces recherches ont la particularité de chercher un seul élément responsable de l'alcoolisme, le but étant de pouvoir prédire l'alcoolisme avant qu'il ne survienne en identifiant des personnes pré-alcooliques à l'aide de marqueurs génétiques.

A l'opposé de (ces dernières) recherches, de plus en plus (d'autres) recherches incitent à considérer le problème du point de vue de sa multidimensionnalité. Cette conception a conduit certains chercheurs (RADOUCO-THOMAS et ses collaborateurs, Biologie de l'alcoolisme : aspects nosographiques, thérapeutiques et étiopathogéniques, dans Manuel de psychiatrie biologique, J Mendlewiez, Masson, 1987) à définir l'alcoolisme comme un trouble résultant de l'interaction de la vulnérabilité génétique et de l'environnement. Ces chercheurs proposent ainsi le "modèle éco-pharmacogénétique", (...) qui comprend l'alcoolisme comme un trouble intégrant trois réponses pharmacologiques : la tolérance, la dépendance physique et la dépendance psychique développée à divers degrés selon l'effet conjugué de l'alcool, de facteurs génétiques, et de facteurs du milieu. Cette école distingue, selon des observations cliniques, deux types d'alcoolisme : primaire (caractérisé par un comportement compulsif incitant à boire sans être capable de s'arrêter) et secondaire (comportement de boire continu, quotidien qui peut s'étendre sur de nombreuses années avant que la dysfonction survienne. Le premier comportement serait lié à des définiciences génétiques, tandis que le second serait davantage influencé par l'environnement psychosocial de la personne. Le traitement proposé, du moins pour la période de désintoxication, est pharmacothérapentique, et est complété par la suite par une approche psychosociale."

 

    La vision de l'alcoolisme comme maladie ne fait pas du tout l'unanimité (elle perd d'ailleurs du terrain...), y compris dans le corps médical. Une partie de celui-ci cherche à combiner des explications physiologiques à des explications plus psychologiques, voire psychanalytiques. Par exemple, le docteur Guy MARCOUX, de l'hopital Saint-François-d'Assise du Québec, s'appuie sur une perspective freudienne et estime que l'alcool est plutôt un moyen de défense, et l'alcoolisme un mécanisme de défense : "mécanisme qui permet de ne pas tenir entièrement compte de la réalité et de ne pas s'en soucier, mécanisme qui sert à atténuer les effets contrariants de situations difficiles et qui donne l'impression d'avoir une carapace de plus en plus dure (Guy MARCOUX, L'alcoolisme n'est pas une maladie, dans La vie médicale au Canada français, volume 11, n°9, 1982 et L'alcoolique toxicomane, un être humain comme tout le monde, Paris, Las Cahiers du Comité national de défense contre l'alcoolisme, 1982). Selon lui, la notion de maladie comporte une ensemble de symptômes, alors que la dépendance physique et les symptômes de sevrage découlent d'un effet "normal" de l'alcool éthylique. En outre, l'éthanol a un effet tranquillisant qui procure une sensation de bien-être en réponse à de la souffrance, de l'angoisse ou des appréhensions.(...)."

 

    Les travaux de SOBELL et SOBELL (Behavioral Treatment of Alcohol Problems, New York, Plenum Press, 1978) ont bousculé un certain temps la communauté scientifique et des groupes thérapeutiques. "Ainsi, le concept de maladie, avec le sens de l'idée "que l'on est né avec", que l'on a une prédisposition à utiliser l'alcool de façon compulsive de la naissance à la mort, suppose, selon ces auteurs, une fablesse inhérente chez la personne, une sorte de besoin physique qui n'a pas encore été prouvé scientifiquement". PEELE (1990-1977) attire l'attention "sur la confusion des études médicales qui font des liens directs entre la dépendance physique et psychologique. Ainsi, selon lui, il est possible d'être dépendant physiquement sans être adepte (addicted) et d'être adepte sans être dépendant physiquement. Il faut retenir, dependant, que si l'alcoolisme n'est pas une maladie à ses débuts, elle le devient assurément à un moment donné, et c'est proabablement là qu'il faut chercher un consensus : la cirrhose du foie, l'encéphalopathie de Gayet-Wernicke, la psychose de Korsakoff, le syndrome de Marchiafava-Bignami sont quelques-unes des issues finales de l'alcoolisme.

Quoi qu'il en soit, le concept de maladie a servi à rendre l'idée de l'alcoolisme plus acceptable pour la société, bien qu'en déclarant "malades" les alcooliques et en les déculpabilisant par le fait même, ceux-ci ont vu décroître en même temps leur responsabilité. Les limites de l'approche médicale se situent particulièrement sur ce plan. A court terme, la conceptualisation du problème en tant que maladie demeure humanitaire et dans certains cas essentielle pour sa reconnaissance sur un plan social. A plus long terme, cependant, les effets risquent de rendre les personnes plus dépendantes encore, si le traitement appliqué n'est que pharmacologique, ou s'il a comme conséquence de déresponsabiliser la personne." Notre auteur explique l'action du mouvement des Alcooliques anonymes créé en 1932 aux Etats-Unis, qui prend la relève des sociétés de tempérance et d'abstinence, avec ses millions d'adeptes, qui apporte, en complément de l'approche morale et médicale, une aide tangible et efficace. Tellement efficace qu'elle estime qu'il peut y avoir comme un transfert de dépendance vers le mouvement lui-même... Mais les avantages de la fraternité réelle l'emportent sur les inconvénients. 

 

     Les approches psychologiques gagnent de plus en plus de terrain, mais plus chez les non-professionnels que parmi les médecins et les thérapeutes. 

"Les théories de l'apprentissage social (ou du comportement) sont fondées sur le postulat du comportement appris. (...) Ainsi, le geste de prendre de l'alcool, utilisé comme récompense, plaisir, soulagement, est appris des aînés et constitue, pour le jeune, un symbole d'adhésion à des pratiques adultes, à l'approbation des pairs et aux interactions sociales accrues. L'alcool est un substitut qui permet à la personne de performer dans un rôle donné : les échanges, les gestes, le langage, le vocabulaire, qui constituent de ce fait le code dans lequel se reconnaissent les acteurs. Dans ce type d'approche, la réhabilitation est basée sur la théorie du comportement déviant. IL s'agira donc de réhabiliter le sujet, notamment par la discipline.

Certains théories, telles que les hypothèses psychodynamiques, tentent quant à elles de faire un lien entre des troubles de l'enfance et l'apparition de toxicomanies. Ainsi, la privation de la chaleur maternelle ou l'absence du père seraient à l'origine d'une perception négative de l'image de soi qui se traduirait pas des déficits narcissiques et des comportements autodestructeurs (MUNLEMANN et WIESER, Alccolisme dans l'entreprise, prévention et traitement. Rapports de la conférence suisse : "L'alcoolisme dans l'entreprise", Commission fédérale contre l'alcoolisme, Berne et Institut suisse de prophylaxie de l'alcoolisme, Lausanne, Bâle, 1980).

 VALLEUR  (Les conduites ordaliques chez les toxicomanes, Gouvernement du Québec, Colloque Les jeunes, l'alcool et les drogues, Montréal, juin 1987), quant à lui, apporte un éclairage différent. Sa pratique auprès de ses patients lui a permis de constater que la toxicomanie n'est pas un équivalent à la dépression ou au suicide, mais un besoin de se mesurer et de vérifier ses limites, notamment avec une puissance supérieure, en l'occurence Dieu ou un idéal de soi, dans une dynamique mort/renaissance/auto-engendrement. Ces comportements sont appelés "ordaliques", dans le sens d'une épreuve avec la mort ou d'une recherche de risques.

La "personnalité alcoolique" définie par certains auteurs, tels BÉLANGER et OTIS (Approches pratiques de l'alcoolique I et II, dans Le médecin du Québec, volume 22, n°5, 1987), est issue de la vision caractérisée par un image de soi pauvre ou négative et éprouvant des sentiments de rejet, d'échec, de honte, d'infériorité et de culpabilité. Les manifestations cliniques sont l'immaturité, l'état dépressif, l'instabilité affective, la dépendance, la faible tolérance à la frustration, l'impulsivité, une tendance à la manipulation, les difficultés relationnelles et les attentes irréalistes. Les principales défenses de l'alcoolique sont le déni (le refus de reconnaitre son état), la négation, les alibis et le mensonge, la projection, le refoulement, l'isolement, etc. La psychothérapie proposée consiste à explorer les traits de la personnalité, faire prendre conscience du lien entre les modes de consommation, la personnalité et le vécu, et renforcer l'image de soi. CORMIER (Une perception de la toxicomanie comme problème multivarié, dans L'usage des drogues et la toxicomanie, sous la direction de Pierre Brisson, Gaëtan Morin éditeur, 1988) critique cependant le modèle de la personnalité proposé ici, comme si les alccoliques n'avaient qu'une seule personnalité."

Louise NADEAU (L'impact des événements et des difficultés sur l'alccolisation pathologique et l'admission en traitement des femmes qui présentent des problèmes liés à l'alcool, thèse de doctorat, Département de psychologie, UQAM, 1988) développe la thèse "selon laquelle les événements extérieurs agissent sur un mode de consommation pathologique d'alcool ou de drogues. Selon l'auteure, "des agents  déclencheurs", tels qu'une perte importante comme un deuil, une séparation, etc, sont décisifs dans l'évolution au cours de ces périodes ou événements particulièrement critiques reliés soit à la santé, aux changements de rôle, aux interactions sociales, au travail, etc.

Les théories psychologiques apportent une contribution certaine à une plus grande précision du problème. Malgré leurs limites, elles ont l'avantage d'apporter un éclairage qui permet de mieux le comprendre. Elles ont, en outre, le mérite de considérer l'alcoolisme du point de vue étiologique. cependant, elles renvoient la plupart du temps le problème à la personne et atténuent de ce fait les facteurs d'environnement."

C'est toute la problématique de l'alcoologie actuelle. Discipline consacrée à tout ce qui a trait, dans le monde, à l'alcool éthylique : production, coservation, distribution, consommation normale et pathologique avec les implications de ce phénomènes, causes et conséquences, soit au niveau collectif, national et international, social, économique et juridique, soit au niveau individuel (surtout au niveau individuel), spirituel, psychologique et somatique. Cette discipline emprunte ses outils de connaissance aux principales sciences humaines, économiques, juridiques et médicales, trouvant dans son évolution (c'est pourquoi elle évolue vers une prise en compte plus globale du phénomène) ses lois propres (Pierre FOUQUET, 1967). ce nouveau concept centré sur l'objet alcool a permis un élargissement, un enrichissement et une meilleure cohérence vis-à-vis de la psychiatrie et des toxicomanies. En France, l'alcoologie fait l'objet d'enseignements universitaires et depuis 1978 existe une Société française d'alcoologie.

 

   Très peu d'études proprement psychanalytiques existent sur l'alcoolisme. D'ailleurs, l'alccolisme n'est pas un concept psychanalytique. La définition la plus rigoureuse, limitée au contenu essentiel (la dépendance) est celle de Pierre FOUQUET (le syndrome alcoolique, Etudes Antialccoliques, 1950) : "est alcoolique tout homme ou femme qui, en fait, a perdu la liberté de s'abstenir d'alcool". Il articule sa taxinomie selon 3 critères : le facteur psychique, le facteur de tolérance, et le facteur toxique. Il distingue l'alcoolite, l'alcoolose et la somalcoolose. Cette classification est considérée comme obsolète par beaucoup d'auteurs, mais il n'est pas sûr que celles du CIM-10 et DSM-5 apportent de la clarté à la problématique de l'alcoolisme. Alain de MIJOLLA et Salema SHENTOUB oeuvrent pour une psychanalyse de l'alcoolisme à construire (2004, Petite Bibliothèque Payot).  Jean-Paul DESCOMBEY parle même de continent noir de la psychanalyse (Revue française de psychanalyse, n°2, 2004).

      C'est un médecin qui a introduit le mot "alcoolisme" : Magnus HUSS (1849), et en France M GABRIEL (1866) dans sa thèse de médecine à Montpellier. Le terme apparait dans les écrits de FREUD avant 1900, comme mention accessoire à propos de l'hypnose et de l'hystérie, en tant que "sujétion", "habitude morbide", "entre les affections organiques et les désordres de l'imagination". Les mentions principales figurent dans les lettres à Wilhelm FLIESS et les manuscrits joints. Mais aussi dans le texte charnière "La sexualité dans l'étiologie des névroses" (1898) : "L'habitude n'est qu'un mot sans valeur explicative" et "le succès ne sera qu'apparent tant que le médecin se contentera de priver le patient de la substance narcotique sans se soucier de la source dont découle l'impérieux besoin". Par le parallèle établi avec la masturbation, FREUD y souligne aussi le caractère autoérotique de la conduites.

Les thèses initiales (Sigmund FREUD, Karl ABRAHAM, Sandor FERENCZI) sont que l'alcool ne cré pas les symptômes mais en favorise le surgissement, lève les inhibitions et détruit les sublimations ; la prédominance masculine, dès l'apparition à la puberté, les relations à la sexualité, l'homosexualité latente, déjà repérée comme narcissique, spéculaire par Viktor TAUSK (1913) et Lou ANDRAS-SALOMÉ (1912), la fixation orale, le fonctionnement autoérotique résument alors la théorisation. L'accent est mis ensuite sur le caractère de processus défensif, moyen immédiatement efficace, mais trop facile d'accès, d'où son danger. C'est le point de vue économique des affects qui est almors privilégié avec les notions d'alexithymie (MC DOUGALL J, 1978), de décharge pulsionnelle par le corps ("resomatisation des affects") et l'agir ("dispersion", "pulvérisation des affects", "actes-symptômes"), selon les auteurs, aux dépens de l'élaboration psychique.

L'alcool joue le rôle d'objet substitutif unique et de leurre, créant une pseudo-réalité ; les hallunications du delirium tremens, a potu suspenso cessent avec l'administration d'alcool. La problématique narcissique (retrait) recèle en fait un fonctionnement autoérotique et suscite des défenses, remparts ou prothèses narcissiques, tels que le surinvestissement du travail, des enfants, des "copains"... et de l'alcool (FERENCZI, 1911 ; TAUSK, DESCOMBEY, 1985). Le mécanisme du clivage en des secteurs non alcoolique (commun, névrotique) et alcoolique du Moi  a pour corollaire le déni qui ne porterait pas sur la perception d'une réalité externe (différence des sexes, castration) mais sur une perception interne du corps propre. C'est l'existence de zones muettes "matrices de territoires souloureux, mortels, menaçants pour l'unité du Moi" (MIJOLLA, SHENTOUB, 1973). Ce sont les parties du corps hors symbolisation, hors langage de Jean CLAVREUL (1959) et de M LASSELIN (1975). Il y a, pour Paul SHILDER et Walter BROMBERG (1933), régression de la castration jusqu'au morcellement somatique. Le court-circuit alcoolique ne laissant pas s'instaurer le manque, source du désir, il instaure une problématique du besoin et d'actes répétitifs qui ne font pas sens. L'analogie avec le jeu pathologique est à noter. La "honte" (HERMANN, 1972) ou l'opprobe (RIGAUD, 1976) n'y sont pas synonymes de culpabilité. Le SurMoi d'un alcoolique est exigeant, mais "soluble dans l'alcool" (SIMMEL, 1930). Il n'y a pas d'image forte à laquelle le sujet ait pu s'identifier, l'identification pouvant même se faire à un personnage haï, d'où la "haine de soi". La mère indulgente, exigeante et insécurisante est l'objet de fantasmes inversés (idéalisation).

La symbolique de l'alcool est celle des humeurs vitales (le sang, le sperme, le lait) ou destructrices (urines, fèces), du sein et du pénis, bons et/ou mauvais. Cette symbolique est présente dans toutes les mythologies (de Dionysos à l'Eucharistie).

La situation de l'alcoolisme dans une nosographie psychanalytique est encore l'objet de controverses. C'est celle d'une affection narcissique, plus proche en cela de l'affection maniaco-dépressive et de la paranoïa que des névroses, des psychoses et même des perversions. Sa problématique s'insère dans le cadre des addictions.

L'intolérance à l'alcool peut être interprétée comme une formation réactionnelle aux excitations que facilite l'alcool et les contre-attitudes fréquemment négatives vis-à-vis des alcooliques comme des réactions, pouvant aller jusqu'à la haine (WINNICOTT, 1947), à ce qu'éveille chez le thérapeute la problématique la plus archaïque de l'alcoolique. Du point de vue thérapeutique, qu'il s'agisse de la cure dite de désintoxication ou de la prohibition à l'échelle sociale : "Tous les hommes ne renoncent pas avec la même facilité à cet appoint toxique" et "seule est efficace la résolution puisant ses forces dans un puissant courant de libido" - par opposition à celle venant du SurMoi. L'efficacité des mouvements antialcooliques semble liée aux investissements libidinaux "arrachés à l'alcool" et utilisés en mouvements exhibitionnistes, masochistes, homosexuels et narcissiques. 

Parmi les auteurs post-freudiens se détachent les travaus de James GLOVER (1936) et des kleiniens : Herbert ROSENFELD (1964) (positions schizo-paranoïdes et dépressives), de Sandor RADO (1933) (pharmacothymique), de Michel BALINT (1977) (défaut fondamental). A noter aussi le renouveau des travaux des psychanalystes français Jean CLAVREUL (1959), Alain de MIJOLLA et Salem SHENTOUB (1973), ceux d'inspiration lacanienne de françois PERRIER (1975), Charles MELMAN (1976), A RIGAUD (1976), M LASSELIN (1979) et F GONDOLO-CALAIS (1980), ceux de Jacques ASCHER (1978), Joyce MCDOUGALL (1989), M MONJAUZE (1991) et Jean-Paul DESCOMBEY (1985-1994). 

Parmi les notions qui reviennent souvent, notons celles d'addiction, d'ivresse alcoolique, de délire de jalousie alcoolique, de delirium tremens, d'épilepsie liée à l'alcool, mais cela n'est pas propre à la psychanalyse. D'ailleurs, Jean-Paul DESCOMBEY, à qui nous devons toutes ces informations, indique que le maniemme du terme d'alccolisme expose à une double risque :

- en faire une entité homogène et close ;

- pulvériser la notion clinique par assimilation réductrice à diverses entités nosographiques comme névrose, psychose, perversion - fétichisme par exemple - paranoïa, maniaco-dépressive, psychopathie...

Par ailleurs, les concepts d'homosexualité, d'oralité, de "déception", de "viscosité libidinale" risquent de servir d'explications faciles, voire carrément inappropriées.

FREUD lui-même a souvent superposé la phénoménologie de l'ivresse et la psychologie de l'addiction alcoolique et a même pu constater le relation de l'alcoolique à son toxique comme aconflictuelle, "harmonie la plus pure" et "exemple de mariage heureux". Des taches aveugles quant à ses propres rapports aux toxiques (cocaïne, tabac) l'ont d'ailleurs amené à sortir du champ psychanalytique en prônant une "théorie toxinique" en pychopathologie, non démontie jusqu'à l'Abrégé de psychanalyse (1940).

Au sujet des concepts de dénégation, voire de refoulement, on peut se demander comme Freud le fait à propos de la psychose, si ces termes ont le même sens en ce qui concerne l'alcoolisme qu'en psychopathologie des névroses. Il en est de même de l'emploi habituel des concepts de désir ou de plaisir à propos d'une clinique qui se situe "au-delà du principe du plaisir" ou dans le registre du besoin. (Dictionnaire international de la psychanalyse). 

 

      

Jean-Paul DESCOMBEY, Alcoolisme, dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2005. Jacques POSTEL, Dictionnaire de la psychiatrie, Larousse, 2003. Marie-France MARANDA, Approches de l'alcoolisme. De la morale... à la sociologie du travail, Service social, volume 41, n°1, 1992, www.erudit.org

 

PSYCHUS

 

 

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6 mars 2016 7 06 /03 /mars /2016 10:45

Quel que soit l'inventeur du mot "socialisme" (que Pierre LEROUX revendique en 1831), ceux qui revendiquent fièrement l'étiquette de "socialistes" (utilisée par les conservateurs dans un sens péjoratif) commencent à participer activement à partir des années 1840 à l'élaboration de nouvelles pensées qui achèvent, après le saint-simonisme, de bousculer les vieilles doctrines de l'Ancien Régime pour faire place à des débats qui mettent au centre la "question sociale". Ce socialisme, qui vient après bien des pratiques sans doctrines, nait simutanément en France et en Angleterre st s'épanouit dans une période que les philosophes allemands ont appelée Vormärz, le pré-48, qui part en la France de la monarchie de Juillet à la fin de la Seconde République. Le coup d'Etat de 1851 brise l'élan de ce jeune socialisme (exil des principaux chefs de file) qui garde toutefois sa force jusque dans les années 1860. Après le désastre militaire, la Commune de 1871, c'est une autre configuration philosophico-politique qui prend sa place.

 Armelle LE BRAS-CHOPARD, écrit que "dans cette brève période d'éclosion du socialisme, celui-ci, en se développant, évolue. Il privilégie d'abord la réforme sociale par rapport à la réforme politique pour ne plus séparer ensuite ces deux types de réformes. Parallèlement, s'il se montre assez indifférents pr rapport à l'Etat au départ, il finit par le placer au coeur de la problématique soit pour lui demander des réformes soit pour le détruire. Enfin, la frontière encore floue au début entre socialisme et communisme se dessine de mieux en mieux. Le communisme est d'abord considéré comme une variante du socialisme et se caractérise alors par ses fins : la volonté d'établir un égalitarisme forcené (c'est ainsi que l'on parle du communisme d'Etienne Cabet). Puis il prend de plus en plus son autonomie vis-à-vis du socialisme en se distinguant de lui par les moyens employés pour parvenir au nouvel ordre social : la révolution. Malgré la diversité de leurs systèmes qui les opposent parfois en de violentes polémiques, il n'en existe pas moins chez ces premiers socialistes un certain nombre de traits communs dont l'ensemble forme ce que l'on a appelé "l'esprit de 1948"."

 

   Thomas BOUCHET et ses collaborateurs, qui reviennent sur les premières années du socialisme français, montent bien leur état d'esprit : "Les premiers socialistes estiment qu'il ne suffit pas que la société souffre, que les gaspillages et les destructions s'accumulent, que les crises se répètent pour qu'émergent les mouvements politiques et sociaux réformateurs ou révolutionnaires. Encore faut-il qu'apparaissent une conscience vive et une connaissance précise de ces pathologies. Seules cette conscience et cette connaissance peuvent permettre un développement harmonieux de la société à long terme, mais aussi, au présent, de multiplier les expériences en vue d'améliorer les situations concrètes. Tous ceux qui se saisissent de la question sociale à travers les journaux qui se créent en grand nombre entre 1825 et 1835 d'abord, puis moins massivement entre 1835 et 1848, et selon une croissance exponentielle après février 1948, rêvent d'un avenir émancipé, d'un ordre social régénéré à l'écart du capitalisme délétère et de sa concurrence forcenée. Aujourd'hui, comme au seuil des années 1830, ces termes de "souffrance", de "crise", de "destruction" nous sont à nouveau familiers. Comme ces décennies révolutionnaires qui ont vu naître à la fois le capitalisme industriel, les grandes idéologies émancipatrices et la presse de masse, la période actuelle est un moment charière où, pour continuer d'inventer l'avenir, nous allons devoir forger un nouvel espoir conforté par un savoir rigoureux sur l'émancipation."  C'est entre 1825 et 1851, que les socialistes dans leur diversité, changent peu à peu leur manière de voir et leurs objectifs : "de défenseur des intérêts des "industriels" que les saint-simoniens, opposés aux oisifs et aux rentiers héritiers de l'Ancien Régime, défendaient sous la Restauration, (ils) se mu(ent) en défenseur(s) pritoritaire(s) des intérêts des travailleurs." Ce n'est qu'après 1830, que ces premiers socialistes se pensent en tant que tels pendant que le mot "socialisme" entre fortement dans le langage courant. Mais la versatilité du concept de socialisme reste de mise tout au long du XIXe siècle. Le socialisme se forme progressivement, "à mille lieues de l'interprétation ùarxiste qui ne voit dans ces socialismes naissants qu'un brouillon utopistes", dans des expérimentations multiples, dans l'élaboration de quantité de réformes sociales, économiques, politiques et morales, dans la constitution de porpositions originales qui peu à peu forment un corpus théorique et doctrinal en lien étroit avec quantité de luttes ouvrières. "Le projet d'intervenir dans l'arêne politique, se sensibiliser l'opinion aux idées neuves du socialisme et de l'association est au premier rang des intentions de cette génération qui vit, avec l'article 7 de la Charte de 1830, avec les innovations techniques dans l'imprimerie et la naissance de la presse moderne, une véritable révolution communicationnelles". Constantin PECQUEUR évoque le "nouveau medium" qui, comme le télégraphe et le chemin de fer, va accélérer la circulation de l'information ; Pierre LEROUX écrit que "nulle démocratie, et partant nul vrai et légitime gouvernement de la société n'est possible sans l'oeuvre préparatoire dévolue à cette presse". Cette révolution dans le domaine de la communication se situe dans le prolongement direct de l'histoire chaotique des années 1789-1815, et plus avant, dans l'histoire des Lumières. 

"La littérature concernée, écrivent encore nos auteurs, est par ailleurs immense car elle couvre tous les champs du savoir et de la culture. ce socialisme ou cette "science sociale", cette "religion-philosophie", se veut en effet connaissance des liens associant tous les phénomènes et tous les temps et permettant de progresser dans l'organisation et le gouvernement des destinées communes, économiques, sociales, politiques." Ils signalent à bon droit que les figures de proues ne doivent pas masquer l'immense cohorte d'auteurs aujourd'hui oubliés mais qui pesèrent tout autant dans l'évolution des mentalités. On ne retient souvent que quelques noms ENFANTIN, BAZARD, LEROUX, CABET, BLANC, PROUDHON , BUCHEZ, alors que devraient bénéficier de notre attention tout autant DEROIN (1805-1894), PEREIRE (1800-1875), REYNAUD (1806-1863), DÉZAMY (1808-1850), NIBOYET (1796-1883), PECQUEUR (1801-1887), GUÉPIN (1805-1873), CONSIDÉRANT (1808-1893), RASPAIL (1794-1878)... "Entre les années 1820 et la période de répression et d'exil qui suit le coup d'état bonapartiste de décembre 1851, le socialisme s'invente et mue en profondeur. , le langage pour dire la reconstruction d'un monde harmonieux et émancipé - langage qui structure encore notre imaginaire politique - s'élabore peu à peu. Les expériences révolutionnaires, les expérimentations sociales, l'avènement du capitalisme industriel forgent un nouveau monde. La lutte contre les oisifs laisse la place à la lutte contre la bourgeoisie, la défense des citoyens opprimés dans le système électoral censitaire à la quête d'une égalité qui émanciperait les prolétaires. Dans cette lente mutation qui voir l'émergence du socialisme moderne, la révolution de 1848 et ses espoirs constituent un moment essentiel."

Thomas BOUCHET et ses collaborateurs distinguent dans cette évolution, trois grandes périodes:

- la décennie 1825-1835, de part et d'autre de la révolution de 1830, marquée par une lente maturation des idées, une nouvelle génération exploitant et donnant une extension inédite aux idées de SAINT-SIMON et de FOURIER, critiquant un libéralisme synonyme de rstriction des libertés, renouant avec le républicanisme, et s'interrogeant encore sur les contours d'une nouvelle religion à créer pour le nouveau monde industriel ;

- les années 1836 à 1847, travaillée par un bouillonnement intellectuel et éditorial qui voit s'affirmer le socialisme fraternitaire et républicain, les communismes, le proudhonisme ou le fouriérisme ;

- toute la IIème république, de 1848 à 1851 et la décennie qui suit, années où ces hommes qui participent au socialisme sont au gouvernement pour un court printemps avant de subir les événements, des journées sanglantes de juin 1848 jusqu'à l'avènement d'une dictature sous Napoléon III ("Le Petit"). Ces années sont d'un renouvellement des idées et des doctrines. "Si pour toute cette génération, la période s'achève par l'exil, la prison ou le silence, marquant sans conteste la fin de l'aventure de ce premier socialisme, d'autres possibles s'ouvrent ensuite. De nouvelles traditions intellectuelles et émancipatrices surgissent sur le terreau laissé par ces hommes et ces femmes qui, par leurs voix et leurs plumes, cherchent dans leurs journaux à inventer un avenir meilleur."

   Le socialisme se répand au fur et à mesure des développements de l'industrie. La diffusion du saint-simonisme en Europe, la permanence d'une contestation socio-politique qui se radicalise en Angleterre, l'éclosion d'un socialisme allemand, très influencé dès ses origines par le marxisme, la naissance d'un courant socialiste aux Etats-Unis sont des éléments différents d'une même contestation de l'ordre établi, sur de nombreux points ou sur l'ensemble du système. 

En France et en Angleterre, Armelle LE BRAS-COPARD se focalise sur les deux grands pionniers que sont Robert OWEN en Angleterre et Charles FOURIER en France. Malgré "la divergence de leurs vues utopiques, (ils) s'accordent sur leur refus de passer par le politique pour la réalisation des réformes sociales. Refus que ne pourront maintenir par la suite les autres socialistes qui continueront néanmoins à considérr Owen et Ch Fourier comme la référence obligée si ce n'est exclusive."

Notamment par La Charte du peuple de mai 1838, Robert OWEN donne naissance à un mouvement, le chartisme, qui décline très vite à partir de 1843 pour se décomposer en 1848 : le mouvement, très peu doctrinal, consiste plus en une révolte contre le machinisme qu'un véritable mouvement de classe, bien qu'il est composé exclusivement d'ouvriers.

 Charles FOURIER, qui fait porter au commerce l'essentiel de l'"anarchie indsutrielle", élabore par contre toute une doctrine égalitaire, à vocation de susciter à la fois des expérimentations sociales et de préparer l'avènement d'une nouvelle société industrielle. Il attend de manière continue l'aide de l'Etat ou d'un généreux mécène pour l'aider dans ses initiatives. Ses idées font école à la fin de sa vie et ses disciples répadent après 1830 une pensée assez méconnue de son vivant. Par ses journaux, Le Phalanstère (1832-1834), La Phalange (1836-1840), Démocratie pacifique (18343-1850) et par ses ouvrages, les principaux étant Destinée sociale en 3 volumes (1834-1844), Les principes du socialisme (1847) et Le socialisme devant le vieux monde (1848), Victor CONSIDÉRANT est le principal propagateur de la doctrine de FOURIER. Il attire de nombreuses recrues, parfois arrachées du saint-simonisme (LECHEVALLIER, TRANSON...) et tente d'expérimenter sans succès des phalanstères (dont au Texas après 1850). Ce grand propagateur élague en fait fortement l'oeuvre de FOURIER, écartant les manuscrits jugés trop libidineux comme Le Nouveau monde amoureux, inédit jusqu'en 1969, et loriente plus vers un républicanisme socialisant. l'influence de FOURIER hors de France est considérable, en Russie, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Espagne et surtout aux Etats-Unis où de nombreuses communautés sont fondés en partie grâce au dynamisme de BRISBANE.

Les nombreux dissidents de l'école sainst-simonienne, surtout vers 1830-1831, alimentent le courant socialiste d'origine. Parmi eux s'illustrent notamment Pierre LEROUX et Philippe BUCHEZ. 

Le souci d'égalité s'affirme d'avantage chez des socialistes comme Louis BLANC, Constantin PECQUEUR, Etienne CABET et chez les néo-babouvistes. 

C'est surtout à la fin du XIXe siècle et au début du XXe que le socialisme se développe aux Etats-Unis. Mais à travers le mouvement composite des communautés plus ou moins autarciques sont expérimentées dès la période de colonisation blanche des territoires de multiples manière de vivre, qui font beaucoup de place aux valeurs de fraternité et d'égalité. Ce n'est pas sur le plan politique, ni encore moins électoral, que peut se mesurer l'importance du socialisme aux Etats-Unis, comme l'écrit d'ailleurs Marcel RIOUX. "L'apparition des différents socialismes aus USA suit à peu près la même chronologie que celle des varités européennes. En Europe comme aux USA, le socialisme suit la même évolution que la société elle-même : au XVIIe siècle, les utopies pré-socialistes s'incarnent dans une Europe encore largement religieuse et sont elles-mêmes imprégnées de religion ; le rationalisme du XVIIIe siècle rend les mouvements de réforme plus profanes ; ce n'est qu'au XIXe siècle qu'apparait le socialisme dit scientifique". Même si dans l'esprit de l'auteur existe cette dichotomie entre socialisme utopique et socialisme scientifique (avec des connotations péjoratives pour le premier), un peu dommageable pour la recherche historique, il restitue ce socialisme aux Etats-Unis d'une manière assez claire :

"Le socialisme religieux ou sectaire connut un certain succès aux USA, particulièrement à partir de la décennie 1734-1744, époque de la Grande Renaissance évangélique ; plus tard les Shakers qui forment des groupes où la propriété, la production et la consommation sont mises en commun, se développeront à la fin du XVIIIe siècle et pendant tout le XIXe siècle. (...) D'autres sectes, les Rappites, les Séparatistes Zoar et les perfectionnistes Oneida se développèrent tout le XIXe siècle. Ces premiers socialistes étaient des illuminés religieux qui formèrent des petites communautés rurales dans lesquelles les ressources étaient mises en commun ; ces communautés étaient homogènes, statiques et fermées. Plusieurs sectes protestantes et plus particulièrement le calvinisme ont toujours voulu essayer de conciler l'idéal chrétien et l'idéal social du socialisme. (...).

Les partisans américains d'un socialisme utopique profane, avaient, au contraire, des visées terrestres ; leurs mouvements se situaient sur la terre et dans l'histoire ; ils ne se fiaient pas surtout à la mystique ni à la religion pour atteindre leurs buts. Ces socialistes, contrairement aux Shakers, réagissaient directement contre les abus de la société industrielle naissante en proposant divers degrés de propriété collective pour fournir aux individus les moyens de se réaliser pleinement. Encore ici, les socialistes diffusèrent et essayèrent d'appliquer des idées venues d'Europe, plus particulièrement de France et d'Angleterre. Owen, Fourier et Cabet furent les principaux initiateurs de ces mouvements américains." Si le socialisme s'implante par la suite politiquement, c'est surtout à la faveur des vagues d'immigration successives, notamment en milieu ouvrier, mais dans des limites fortes dues aux spécificités de la société américaine. Marcel RIOUX avance plusieurs raisons à ce peu d'emprise sur la vie politique : la force du libéralisme et de certaines variantes, la forte mobilité sociale de la classes ouvrière (on pourrait en dire autant des ouvriers agricoles que des ouvriers d'usines), la politique américaine marquée par la "question noire" et les antagonismes sectoriels ou géographiques entre différentes "nationalités" américaines, l'idéologie américaine faite de différentes sortes d'espoirs d'amélioration de la condition à l'intérieur du système, "individualisante" par ailleurs, la morale (où la religion n'est jamais loin) et la politique (qui fractionne les différents intérêts) en général.

 

Marcel RIOUX, Le socialisme aux Etats-Unis, dans revue Socialisme 64, Revue du socialisme international et québécois, n°1, printemps 1964, édition électoniques dans Les classiques en sciences sociales, www.uqac.ca. Howard ZINN, Une histoire populaire des Etats-Unis, Agone, 2002. Sous la direction de Thomas BOUCHET, Vincent BOURDEAU, Edward CASTLETON, Ludovic FROBERT, François JARRIGE, Quand les socialistes inventaient l'avenir, 1825-1860, La Découverte, 2015. Armelle LE BRAS-CHOPARD, Les premiers socialistes, dans Nouvelle histoire des Idées politiques, Sous la direction de Pascal OURY, Hachette, 1987.

 

PHILIUS

 

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5 mars 2016 6 05 /03 /mars /2016 07:55

  Hormis certains historiens et certains cercles voulant garder vivantes les idées saint-simonistes (et qui leur font une place dans les oeuvres éditées régulièrement), on n'a sans doute pas suffisamment observés le mouvement d'idées - surtout en France, mais aussi dans toute l'Europe - qui, avec l'éclosion de la société industrielle, déplace littéralement le centre des discussions philosophiques, morales, politiques et économiques.

  Non seulement la prise de conscience de l'importance prise par l'industrie, mais sans doute aussi la volonté de tourner la page d'une histoire européenne marquée par plus de trente d'années de guerre destructrices tant en hommes qu'en biens, provoque une floraison littéraire (tout au long, du scientifique au roman, en passant pasr la philosophie) qui relègue véritablement nombre de discussions parfois pratiquement dans l'oubli, ou comme élements d'une réaction contre l'évolution historique. Même si le saint-simonisme en tant que tel, affirmé et diffusé, sans doute à cause de cette floraison qui va véritablement dans tous les sens, est en quelque sorte refoulé, marginalisésaprès environ les révoltes et révolutions de 1848, le regard vers celui-ci permet de saisir quelques éléments fondamentaux sur lesquels on ne pourra en Occident véritablement revenir : la recherche du bonheur individuel et collectif, la production exponentielle de richesses, l'apiration à une justice, une fraternité et une liberté qui n'attend plus l'au-delà pour se réaliser... Même le libéralisme le plus affairiste, le socialisme le plus autoritaire est redevable de ce mouvement d'idées, qui dans la foulée, donne aux masses populaires une place, un rôle, un statut qu'ils n'avaient jamais eu auparavant. Qui dans la foulée donne au conflit social un sens aigu, indépassable, jusqu'à mettre au premier plan dans un second temps des idées qui rompent avec une conception de l'harmonie sociale d'Ancien Régime. Qui veulent donner ensuite le premier rôle aux producteurs, pris dans des sens très différents selon les familles politiques émergentes. Producteurs-chefs d'entreprise-capitaines d'entreprise du côté du libéralisme, producteurs-masse productrice-classe ouvrière-classe paysanne du côté du socialisme, lequel se divise en plusieurs courants donnant ou non à ces derniers le primat à ce dernier, les différents marxismes bousculant tout l'ordre social.

   Non seulement le conflit porte sur la prédominance des acteurs du Nouveau Régime, de la modernité et d'autres encore solidement accrochés à l'Ancien, mais il porte aussi sur les pouvoirs au sein des producteurs eux-mêmes, que ce soit entre producteurs d'Etats différents, que ce soit entre producteurs de classes sociales différentes. L'analyse économique - à la fois perception et calcul - de la production et de la répartition des richesses (certaines novatrices, d'autres voulant poursuivre dans la lignée de courants antérieurs) se trouve être au coeur de ce conflit, tandis qu'une véritable nouvelle branche des savoirs, la sociologie, se met lentement en place, jusqu'à devenir hégémonique plus tard. 

   Comme ceux qui étudient le saint-simonisme le disent eux-mêmes, la définition de cette "famille" n'est pas chose facile. Entre ceux qui se réclament de tout ou d'une partie de l'oeuvre de SAINT-SIMON, ceux qui délibérément n'en retiennent qu'une partie, soit les constatations socio-historiques, soit la venue d'un monde de fraternité sociale, soit encore les préceptes religieux, ceux qui s'accrochent à l'étiquette "Saint-Simon" et ceux qui la renie après en avoir été des militants et ceux qui s'en détachent pour fonder d'autres systèmes de pensée sans y jeter l'anathène, il n'est pas facile effectivement de dire qui est "simonienne" ou pas. Les membres de la société des Etudes saint-simonienne ont choisi une approche évolutive (Lionel LATTY) qui s'appuie sur les repères précis et incontestables que fournissent l'historique et les listes des groupes successifs. Sont en l'occurence pris en compte : le Collège, soit le groupe de militants constituant l'étage supérireur d ela hiérarchie immédiatement sous les deux "Pères suprêmes", BAZARD et ENFANTIN ; la Retraite de Ménilmontant, soit la quarantaine d'hommes sélectionnés par ENFANTIN en 1832 pour une ascèse physique et spirituelle destinée à en faire ses "apôtres" ;  et une structure tardive de solidarité, discrète, sans finalités militantes, élargie à de simples sympathisants (dont de très connus), mais trop souvent négligés : les "Amis de la Famille", soit, dans le langage d'uajourd'hui, une petite mutuelle, créée sur le tard, dans le cadre de la législation sociale du Second Empire. En fait, ici, nous nous attachons plus aux "rameaux" du saint-simonisme, rameaux opposés d'ailleurs ou très différents : libéralisme, socialisme et sociologie... sans oublier que d'autres familles interpénètres le saint-simonisme,, féminisme, anarchisme... Des idées "républicaines" et "coloniales" y sont également issues...

Tous ces courants en gestation possèdent tous en commun le refus du retour à l'Ancien Régime et la construction de manière originales - mêmes si elles peuvent être contradictoires - de place le travail au centre du jeu politique et de la vie quotidienne. C'est sur l'identification du travailleur que beaucoup s'opposent, de ceux qui veulent mettre en avant la classe ouvrière à ceux qui estiment que le peuple n'étant pas encore capable de se gouverner lui-même, doit être guidé par une administration, une sorte de technocratie. D'où la mise en place par de nombreux saint-simonienes à la tête de l'Etat de la IIème République et du Second Empire, comme de la IIIe République de structures gestionnaires (Polytechnique entre autres) et structures enseignantes. D'où la constitution d'organisations plus ou moins guidées par l'idée de révolution politique. D'où la constitution également de nouvelles idéologies religieuses et d'une nouvelle Eglise. Tous combattent les Royalistes et les partisans d'une Restauration plus ou moins avouable. Tous contribuent à faire du XIXe siècle français le siècle des saints-simoniens. Leurs ramifications en Europe et dans le monde colonisé par l'Occident constituent des atouts précieux pour leurs activités économique et/ou politiques. Plusieurs branches se dessinent progressivement, surtout après la mort en 1825 de SAINT-SIMON, avec une dominance parfois dans la vie intellectuelle de l'une ou l'autre, avec une philosophie politique correspondante. Il faut dire enfin que le saint-simonisme étant marqué par une volonté d'accorder aux femmes une place plus grande (certains sont à la pointe du féminisme), ce qui lui attire (en plus d'éléments ouvertement anarchiste ou très libéraux sur le plan des moeurs) le rejet d'une grande partie de l'opinion, surtout après la moitié de ce siècle. Il faut dire aussi que les diverses compromissions, même des plus progressistes, avec la grande industrie et la grande banque - jusqu'à faire de "l'aile libérale" un moteur puissant d'industrialisation - attire le rejet de la frange dominante (malgré les répressions) du socialisme, le marxisme, surtout après la Commune de 1871, de tout le saint-simonisme, rejet politique que le marxisme partage avec de nombreux courants progressistes, chrétiens ou non, socialistes ou non. La révolte des Canuts de 1831 entraine déjà une première rupture, suivie de nombreuses autres au sein de ce grand ensemble. C'est d'ailleurs à l'intérieur même de ses moyens d'expression (presse, expositions) que se livrent les batailles poloitiques et idéologiques qui aboutissent un peu avant le début du XXe siècle à la dissolution du saint-simonisme ebn tant que tel, prélude à l'oubli jusqu'à récemment de ses grandes influences sur de nombreus plans, y compris sur l'internationalisme et les institutions internationales de paix.

 Les différents rameaux immédiats du saint-simonisme viennent principalement (car il y a à l'origine jusqu'à 600 militants et jusqu'à 3 000 sympathisants, dans la plupart se situent très haut dans la hiérarchie sociale et économique), juste après le fondateur Henri SAINT-SIMON (1760-1825), de l'activité et de la pensée de :

- Augustin THIERRY (1795-1856), historien, auteur de Histoire de la conquêt de l'Angleterre par les Normands ;

- Auguste COMTE (1798-1857), polytechnicien, mathématicien et philosophe, lequel par ses écrits et notamment par son Cours de philosophie positive, ouvert en 1826, donne naissance au positivisme, avec son Eglise de la "religion de l'humanité" (continuée jusqu'à nos jours), lequel est alimenté entre autres par Émile LITTRÉ (1801-1881), matérialiste et agnostique, autour du Dictionnaire de la langue française ;

- Emile DURKHEIM (1858-1917), philosophe, universitaire, fondateur de la sociologie ;

- Olinde RODRIGUES (1795-1851), mathématicien et financier, qui avec Auguste COMTE, fonde l'Ecole du Producteur (1825-1826), dont sont membres également Armand CARREL, futur leader du journal républicain Le National, Adolphe BLANQUI, successeur de Jean-Baptiste SAY à la tête de l'économie politique, et BAZARD, ENFANTIN, Philippe BUCHEZ, fondateur du mouvement coopératif français, du journal L'Atelier (1840-1850), l'un des grands ancêtres de la presse socialiste, Laurent de l'ARDÈCHE, etc.

De cette Ecole du Producteur se dégage Philippe BUCHEZ (1796-1876), médecin, historien et homme politique république (tendance catholique social), d'où partent également caux qui s'intitulent les "saint-simonistes", soient Jules BASTIDE (1800-1879), Auguste BOULLAND, Claude CORBON (1808-1891) et la rédaction du journal ouvrier L'Atelier, Pierre-Célestin ROUX-LAVERGNE (1802-1874), abbé.

  Sont officiellement désignés comme successueurs directs de Henri SAINT-SIMON, Saint Amand-BAZARD (1791-1832), employé de l'octroi et ancien chef de la Charbonnerie et Prosper ENFANTIN (1796-1864), polytechnicien, économiste et homme politique. qui amorcent chacun de leur côté un grand rameau du saint-simonisme :

La pensée et l'action de Saint-Amand BAZARD sont poursuivies par les Républicains radicaux, avec parmi eux, Hippolyte CARNOT (1801-1888), homme politique, Edouard CHARTON (1807-1890), directeur du Magasin pittoresque, Ange GUÉPIN (1805-1873), médecin, Jean RAYNAUD (1806-1863) polytechnicien, Emile SOUVESTRE (1806-1854), romancier, créateur du personnage entre autres de Fantômas, et Pierre LEROUX (1797-1871), philosophe.

Ce dernier fonde l'Ecole socialiste de Pierre LEROUX, à Boussac, dont font partie George SAND, Achille LEROUX, Pauline ROLAND (1805-1852), institutrice et Jules LEROUX (1805-1883), typographe. Avec Alexandre BERTRAND, Pierre LEROUX fonde le journal Le Globe en 1824, pendant plusieurs années l'organe des saint-simoniens jusqu'à la rupture de 1831. 

De son côté, Prosper ENFANTIN regroupe avec lui ceux qu'on appelle les "enfantinistes". Soient les "apôtres de Ménilmontant", "Famille de Paris", "Compagnons de la Femme", "Artistes", ect... ; Les ouvriers de la Ruche populaire, avec Louis-Edme Vinçard dit Vinçard aîné (1796-18??) et François DUQUENNE, imprimeur ; Les femmes libres, avec Suzanne VOILQUIN (1801-1876 ou 77), Jeanne DEROIN (1805-1894), lingère, puis institutrice, et Eugénie NIBOYET (1796-1883), femme de lettres ; Antonome, avec Claire DÉMAR (vers 1800-1833), féministe.

Se distinguent de ces "enfantinistes", les Dissidents fouriéristes, à savoir Jules LECHEVALIER (1806-1862), publisciste et Abel TRANSON (1835-1865), polytechnicien, mathématicien. 

   Des "apôtres de Ménilmontant" et consorts viennent plusieurs branches :

- Cercle d'Enfantin, avec François ARIÈS DUFOUR (1797-1872), homme d'affaires, Félicien DAVID (1810-1876), compositeur, Charles DUVEYRIER (1803-1866), journaliste, Adolphe GUÉROULT (1810-1881), journaliste, Louis JOURDAN (1810-1864), journaliste également, Charles LAMBERT, dit LAMBERT-BEY (1804-1864), polytechnicien et Ismaÿl URBAIN, orientaliste arabisant.

- Fratries, avec Michel CHEVALIER (1809-1879), polytechnicien, qui se situe dans la continuité des idéologies libérale, Auguste CHEVALIER (1809-1868), normalien (sciences), Emile BARRAULT (1799-1869), journaliste, Alexis BARRAULT (1812-1886), ingénieur, Gustave d'EICHTHAL (1804-1886), ethnologue et philologue, Adolphe d'EICHTHAL (1805-1895), banquier, Paulin TALABOT (1796-1863), polytechnicien, Jules TALABOT(1792-1868), industriel, Edmond TALABOT (1804-1832), magistrat.

- Cercle des Pereire, avec Emile PEREIRE (1800-1875), financier, Isaac PEREIRE (1805-1880), financier, Henri FOURNEL, polytechnicien, Eugène FLACHAT (1802-1873), ingénieur, Stéphane MONY, dit FLACHAT (1800-1884), ingénieur.

- Cercle de Lemonnier, avec Charles LEMONNIER (1806-1891), philosophe et avocat, Elisa LEMONNIER (1805-1865), directeur d'école, Léon BROTHIER, maitre des forges et philosophe, Dominique TAJAN-ROGE (1803-1878), musicien et Clorinde ROGÉ (1807-1857), féministe ;

- Autonome, Maurice LA CHÂTRE (1814-1900), auteur du nouveau dictionnaire universel. 

Philippe RÉGNIER et Nathalie COILLY, à qui nous devons beaucoup de ces informations, dressent une chronologie des différents groupes dominants, suivant les années. Ils citent ainsi :

- Les années BAZARD (1825-1831), celles où s'activent Le Producteur (qui se démarque vite du parti libéral), L'Ecole du Producteur, qui passe pour l'organie de l'industrialisme, L'Organisateur (1828-1829) qui attire beaucoup par sa radicalité et la promesse "à chacun selon sa capacité, à chaque capacité ses oeuvres", toute une fraction avancée de l'élite des ingénieurs, surtout des polytechniciens, ainsi que des médecins, des juristes... D'emblée les saints-simoniens sont entrainés sur le terrain politique, orientés vers une lutte sociale qutidienne, pacifique certes, mais sans merce contre les "oisifs", avec une tonalité socialiste parfois proche du collectivisme,  suivant l'impératif formulé par SAINT-SIMON lui-même dans le Nouveau Christianisme. 

- La folie Enfantin (1832-1833), celle qui fait mettre en scène, à la manière d'un chemin de croix le destin de certains de ses animateurs. C'est une période où, sombrant dans un certain guignolesme mâtinée de religiosité abâtardie, les membres de cette "confrérie" se laisse enmener par un chef charismatique et égocentrique. "Mais s'il rejoue la folie érasmienne du Christ, en pratique, cet art suprême qui tutoie délibérément le ridicule est, on l'aura compris, l'art de faire passer pour une apothéose une dégrincolade du genre dont une organisation ne se relève pas. En faisant flamber en un temps court tout le capital d'autorité accumulé depuis 1825, le Père réussit à assurer une survie du groupe après bazard, à sauver la face devant un pouvoir déterminé à l'anéantir, à manifester pacifiquement alors même que Paris retentit des coups de canon tirés contre les républicains. L'exploit n'est pas mince si l'on pense qu'à peine la crise interne dénouée, les salles de réunion sont dermées par la police, les correspondances, les papiers et les comptes saisis par la justice, les principaux dirigeants inculpés de provocation à la révolte, d'escroquerie et d'immoralisme. Pendant qu'Enfantin envahit de la sorte tout le champ du saint-simonisme, déconsidère au présent l'étiquette saint-simonienne mais l'illustre et se l'approprie définitivement - devant la postérité -, les autres prétendants à la succession de Saint-Simon, défaits et amers, en sont de leur côté réduits à déposer leurs titres de légitimité et à s'essayer eux-mêmes école et Eglise, chacun pour soi, en ordre dispersé, sous peine d'être eux aussi emporté dans la catastrophe. Le XIXe siècle est peuplé de saints-simoniens, illustres ou obscurs, qui, à cause d'Enfantin, ne se sont jamais réclamés de leur baptême. C'est bien ce à quoi ne songe pas, trop souvent, le lecteur qui se plonge dans les oeuvres monumentales d'Auguste Comte et de Pierre Leroux, feuillette les revues de ce dernier et celle des buchéziens, ou bien encore parcourt les volumes des cinquantes années, au bas mot, du Magasin pittoresque d'Edouard Charton. (...)". Antoine PICON décrit l'évolution du saint-simonisme dans des contradictions exarcébées par la double direction de Bazard et d'Enfantin. "De son passage par la Charbonnerie, Bzard conserve une orientation révolutionnaire que ne possède pas Enfantin. Celui-ci se montre davantage sensible aux sirènes du monde des affaires au sein duquel il s'est formé. On retrouve par ce biais le double visage d'un saint-simonisme préparant à la fois l'avènement du socialisme et la mise en place du capitalisme du type autoritaire du Second Empire."

- A la rencontre" de l'Orient musulman. "Relégué à l'arrière-plan dans la philosophie du progrès de Saint-Simon et dans la doctrine telle qu'exposée par Bazard, l'Orient, après l'avènement d'Enfantin, tend à devenir l'enjeu par excellence : le lieu de toutes les révolutions à venir, le levier qui permettra de faire sortir de ses ornières la vieille Europe, la valeur qui présidera à sa renaissance religieuse". Dans un climat intellectuel orientaliste, "le thème de la réconciliation des civilisations est (...) orchestré, au plan culturel, par Barrault, sous la formes de deux prédications littéraires appelant à l'union de la croix et du croissant, et, au plan économique, par Michel Chevalier, dans une série d'articles résumés sous le concept-titre de système de la Méditerranée.(...) La rencontre des saint-simoniens avec l'Egypte et avec l'Algérie réelles s'inscrit pour eux dans ces perspectives de paix et de développement, mais dans un cadre général qui est celui des débuts de l'impérialisme."

- L'âge d'or d'un industrialisme à la française. "A partir des années 1830, le saint-simonisme n'a plus d'existence militante publique. Quant aux saint-simoniens, divisés, déconsidérés, réduits au silence ou saisis par le doute, ils font de leur mieux, individuellement, pour rentrer dans le monde. Mais il apparait rétrospectivement que cette sortie de scène, cette dispersion, et, finalement, cette dilution sont précisément ce qui permet aux idées et aux hommes, banalisés, sécularisés, de trouver un second souffle. En une dizaine d'années, en effet, leur réseau devient une réalité déterminante et durable, une force matérielle hégémonique." Il ne subsiste pas grand chose sans doute de l'utopie sociale et morale, entre ENFANTIN qui se replie sur une activité au sein de la société civile (et affairiste) dans le Second Empire, FOURNEL qui s'accomplit comme ingénieur auprès des PÉREIRE.... Ce sont surtout Auguste COMTE et Pierre LEROUX qui fondent leurs propres doctrines et écoles et qui produisent des oeuvres majeures et originales, même si les références communes aux saint-simoniens de manière générale les relient à une même perspective intellectuelle et religieuse. "Comme le Globe l'avait prédit, le crédit bancaire et le développement ferroviaire (deux domaines où sont particulièrement actifs les saint-simoniens) s'avèrent les principaux moteurs relativement indépendants des aléas politiques, d'une vraie révolution économique et sociale."

- L'activité de nombreux saint-simoniens dans les difféents appels à une fédération européenne et/ou à une société des nations s'effectue au diapason de nombreux autres courants. "Aussi bien la grande réussite internationale des saint-simoniens est-elle la signature, en 1860, du traité de libre-échange entre la France et l'Angleterre. Leur rôle décisif dans cette préfiguration de l'Europe communautaire est évident sur une image que les manuels d'histoire n'ont pas enregistrés : l'on y voit, en compagnie de Richard Cobden, une délégation française conduite par un michel Chevalier dominateur, accompagné d'Arlès-Dufour, d'Emile Pereire et de jean Dollfus. La présence des mêmes hommes, et de quelques autres, dont Frédéric Le Play, dans l'organisation des expositions universelles de Paris et de Londres en 1855, 1862 et 1867, confirme leur rôle prépondérant et solidaire sur cettescène centrale et périodique des relations internationales de l'époque. La formation par Chevalier, en 1875, d'une association par actions en vue d'un tunnel ferroviaire sous la Manche constitue son ultime appel à une entente privilégiée entre la France et l'Angleterre. Mais en ce domaine, c'est sans doute le juriste Charles Lemonier qui assure le mieux, le plus loin et le plus longtemps la transmission des valeurs saint-simoniennes aux générations d'après 1870. Ce saint-simonien de la première heure, proche collaborateur des Pereire, apparait dès 1867 au premier rang des animateurs, à Genève, de la Ligue internationale de la paix et de la liberté. Il en exerce la présidence vingt ans durant, de 1871 à 1891, lorsqu'entre en discussion l'établissement, entre l'Europe et les Etats-Unis, d'un Bureau international permanent de la paix."

 

Sous la direction de Nathalie COILLY et de Philippe RÉGNIER, Le siècle des saint-simoniens, du Nouveau Christianisme au canal de Suez, Bibliothèque nationale de France, 2006. Pierre MUSSO, Saint-Simon et le saint-simonisme, PUF, Que sais-je?, 1999. 

 

PHILIUS

 

 

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4 mars 2016 5 04 /03 /mars /2016 12:51

 L'ingénieur au ministère de la défense et dans l'industrie spatiale Jacques VILLAIN  dresse ici un tableau de l'héritage nucléaire. Spécialiste également de l'histoire de la guerre froide et de l'aventure du nucléaire en France, il fait le point sur les conséquences de près de 70 ans de nucléaire militaire dans le monde, à la suite des événements de Tcherbonyl et de Fikushima, faisant bien le lien souvent dénié du nucléaire civil et du nucléaire militaire. 

  Alors que l'histoire officielle est "extraordinaire lisse", "stratégiquement correcte", il entend discuter (et souvent mettre à la connaissance du plus grand public possible) "des drames, des erreurs et des horreurs qui ont accompagné tout au long de ces années le développement des armes nucléaires aux Etats-Unis et en Union Soviétique. Il est temps aujourd'hui de faire la lumière sur cette part d'ombre, non seulement pour la connaitre mais, plus encore, pour en tirer les enseignements et éviter des catastrophes dans l'avenir." D'autant qu'aujourd'hui dans le monde existent encore plus de 10 000 engins opérationnels et que la prolifération nucléaire, si elle est freinée après exemple en Iran, continue en Asie. Au moins 5 sous-marins soviétiques dotés de missiles nucléaires et deux sous-marins américains gisent dans l'océan, des centaines de tonnes de matériaux fissiles actifs y sont également, déversés des diverses industries, menaçant pour quelques milliers d'années la vie sur cette planète.

   Le nombre de victimes des divers accidents nucléaires civils restent à chiffrer, tant les effets perdurent sur des décennies. Nuages radioactifs, eaux radioactives, terres irradiées ne sont pas de la science fiction ; ils font partie de la triste réalité d'aujourd'hui. C'est ce que montre l'autre Jacques VILLAIN à travers ses chapitres sur la guerre froide (1945-1991), la course à la bombe, l'âge d'or du nucléaire, le goulag nucléaire, la fuite en avant dans la dissuasion. Egalement sur le drame des essais (2 400 essais nucléaires...), dont une partie fait l'objet aujourd'hui d'un combat, partagé par l'auteur, pour la prise en compte (et l'indemnisation...) des irradiés français de l'ile de Mururoa, des populations autochtones contaminées, et de la pollution permanente autour des lieux d'essais. S'étendant sur les bombes perdues et les sous-marins coulés, avec de longs passages saluant les héros ignorés officiellement (même s'ils ont inspiré des films) à bord de ces engins qui ont sans doute évité des drames pires encore, l'auteur rappelle aussi les fausses alertes, les projets démesurés des uns et des autres... Il dénonce une prolifération nucléaire (avec à certains endroits une participation active de la France), propice à la dissémination de matières radioactives plus ou moins utilisables pour la fabrication de bombes "artisanales" partout dans le monde. Un terrorisme nucléaire non étatique n'a pas encore vu le jour (difficultés techniques, secrets de fabrication...) mais les conditions se réunissent de plus en plus vite, notamment depuis la chute de l'URSS qui a laissé dans la nature (lieux inconnus) des engins tout-à-fait utilisables. Dans son dernier chapitre, il aborde la question de la pollution nucléaire en Russie, le désastreux bilan écologique d'une manière de faire laissant peu de place à la prudence et à la sécurité, notamment dans la mer de Kara et la péninsule de Kola et l'Oural, sans compter la pollution chimique concomittante... De nombreuses annexes (quatorze) précisent par exemple les sites d'essais nucléaires dans le monde ou les lieux d'accidents et catastrophes dans les sous-marins russes depuis 1991.

    Si la guerre froide est bien morte, de nouveaux risques apparaissent. "Dans les années à venir,  écrit l'auteur, la menace nucléaire sera donc très différente de ce qu'elle fut dans le passé. Comment y faire face sur le plan militaire? L'objectif est toujours le même : éviter absolument une frappe. Le seul moyen? Dissuader ou intercepter. Soit obtenir que l'ennemi ne lance pas ses missiles, soit les intercepter avant qu'ils n'atteignent leur cible. La dissuasion a fonctionné dans le cadre très particulier de la guerre froide, mais on sait qu'elle implique un comportement rationnel de l'adversaire. Jusqu'où pourra-t-on dissuader les nouvelles puissances nucléaires? C'est toute la question. Pour la France, il n'est pas d'autre parade. Américains et soviétiques, en revanche, caressent depuis des décennies le rêve d'une défense antimissile qui permettrait de sanctuariser leurs territoires ou, à tout le moins, leurs principales cités. " Il met en relief le fait q'il y a à la fois une réduction et une modernisation des armes nucléaires. Ne croyant pas en la possibilité d'un monde sans armes nucléaires, il se montre, malgré l'étalage de tant de désastres, partisan d'"une bombe nucléaire française sanctuarisée". Les Français (à qui ont n'a pas pourtant demandé beaucoup leur avis sur la question), affirme-t-il, on compris que la bombe est un élément d'une puissance souveraine, et 'en ont fait un objet de fierté nationale, un élement inaliénable de leur patrimoine et de leur sécurité".

L'auteur donne la preuv, à son insu en partie, qu'il ne suffit pas de connaitre l'ampleur de l'héritage nucléaire pour tourner la page vers un monde dénucléarisé. Il faut encore fournir des alternatives crédibles et faire évoluer le monde autrement...

 

Jacques VILLAIN, Le livre noir du nucléaire militaire, Fayard, 2014, 395 pages.

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3 mars 2016 4 03 /03 /mars /2016 09:54

   Considéré dans la nosographie psychiatrique comme une addiction, l'alcoolisme se retrouve, comme phénomène social majeur, dans de nombreux conflits :

- conflit interne à ramifications complexes dont la psychiatrie, la psychologie, la psychanalyse se sont emparés depuis longtemps, à causes et conséquences qui font souvent l'objet de débats entre spécialistes ;

- conflit social car l'alcoolisme est directement relié à des conditions socio-économiques souvent identifiées et provoque des conflits à ramifications complexes elles-aussi, entre intérêts économiques importants et politiques de santé publique et/ou prescriptions religieuses négatives. Dans toutes les civilisations, à des degrés divers, on retrouve l'alcoolisme. A telle enseigne qu'on peut s'interroger sur la "popularité" et les fonctions sociales de l'alcool.

Les différents alcools peuvent utilisé (plus ou moins consciemment...) comme moyen de prévention des troubles sociaux causés par certaines conditions de vie, pour maintenir des structures sociales particulièrement injustes (gros écarts de richesses, conditions serviles ou système esclavagiste, travaux pénibles et/ou dangereux), ou même pour entretenir le moral des troupes dans des combats (ou des temps d'attente) particulièrement éprouvants.

Dans beaucoup d'armées, dans l'histoire, notamment dans l'Antiquité, il existait une véritable organisation du trafic d'alcool pour les combattants. Sans doute d'ailleurs, avant que la morale judéo-chrétienne ne domine l'Occident, les élites manipulaient-elles plus ouvertement le rôle de l'alcoll sur les populations civiles et militairees...  A noter d'ailleurs que le couplage alcool-prostitution constitue une pièce maitresse (et inavouée) du maintien du moral dans les armées. Lorsqu'il s'agit d'un moyen instrumentalisé à des fins précises, l'alcool doit être manié avec précaution : suffisamment pour anesthésier les indisciplines ou les envies de révoltes, pas trop pour ne pas conduire la population ou la troupe à l'énivrement qui les rendraient inutiles... et dangereuses...

Les différents trafics, même lorsqu'ils sont officiellement réprimés, sont plus ou moins bien contrôlés par les puissances dominantes. Des politiques de surveillance sont mises en oeuvre pour prévenir les excès tout en laissant une large lattitude aux trafiquants et aux commerçants. Ce n'est que récemment que des impératifs de santé publique dominent l'activité des puissances publiques à propos des alcools. 

- conflit social/politique encore entre acteurs de politiques de répression de l'alcoolisme et réseaux illégaux de fabrication-production-distribution. De même que les stupéfiants, l'alcool est parfois un enjeu politique (de maintien de l'ordre ou de salubrité publique) et même stratégique (comme moyen de paiement d'armes par exemple). Il peut être aussi au coeur des influences politiciennes au sein des différentes instances politiques. 

 

    Devant l'alcoolisme, existent plusieurs approches dont beaucoup sont guidées par un esprit de contrôle du phénomène, où les études psychythérapeutiques individuelles ou de groupe abondent, où la plupart des études de grande ampleur relèvent plus de statistique de santé que de la sociologie.

   La définition de l'alcoolisme est énoncée surtout sous l'angle physiologique ou physio-psychologique. "Le mot alcoolisme, écrivent Henri PÉQUINOT et Jean TRÉMOLIÈRES, désigne tout à la fois les manifestations individuelles de l'intoxication par l'alcool éthylique et les problèmes sociaux que posent à la collectivité - qui doit les gérere - les phénomènes psychologiques, pathologiques et accidentologiques résultant de cette intoxication. Cette ambigüité n'est pas sans avoir une large incidence sur la charge sociale que représentent les maladies somatiques et psychiques liées à la dépendance envers l'alcool et sur leurs conséquences en matière de santé publique, d'accidents de la circulation, d'accidents du travail, de délinquance et de criminalité. Cet immense gaspillage social ne peut être compensé par les taxes sur la consommation des boissons alcoolisées.

A quoi tient ce décalage? Au fait que l'alcool, composant de boissons très anciennement connues et attestées par l'histoire, peut passer pour un aliment mais qu'il est aussi l'un des psychotropes les plus banalisés. Puisque presque tous les peuples absorbent, en plus de leur alimentation, quelques substances à effet psychotrope, on comprend pourquoi l'alcool est largement consommé à travers le monde. A en juger par les strictes définitions des pharmacologues, il serait l'une des moins dangereuses de ces substances.

En réalité, le caractère alimentaire des boisoons alccolisées n'est vérifié qu'au dessous d'un taux de consommation très faible, au-delà duquel s'ouvre le domaine de l'intoxication. Si la physiologie peut distinguer les effets psychotropes (désinhibant, euphorisant, dépresseur) des apports nutritifs d'une boisson, la personne qui absorbe un tel produit ne peut faire cette distinction. Cette discordance entre le jugement du physiologiste et la perception du consommateur doit être rappelée avant toute étude de la biologie de l'alcool dans l'organisme, et prise en compte dans toute approche du risque alcool pour la société". 

On est loin de considérations sur les causes de l'absorption de ces boissons, sur les processus sociaux qui donnent au vin par exemple un statut bien spécial, sur les utilisations différenciées de l'alcool dans la société ou dans les institutions.

Beaucoup d'études focalisent l'attention sur l'alccolisme de certaines catégories de la population (de manière assez inconstante d'ailleurs), suivant les êges, les sexes, les catégories sociales (au XIXe siècle notamment sur les classes laborieuses et dangereuses...dans des préoccupations hygiénistes bien orientées)... les jeunes les automobilistes, les travailleurs en milieu dangereux... C'est ce que déplorent par exemple Alain RIGAUD et Michel CRAPLET : "(...) il est regrettable que les actions de prévention ne s'inscrivent pas suffisamment dans la continuité. Des efforts sont faits à l'occasion de quelques campagnes médiatiques (boire ou conduite, il faut choisir, par exemple...) mais elles restent trop peu relayées auprès du public. Le travail de terrain est effectué en particulier par des associations qui sont actuellement précarisées dans le développement de leurs projets parce qu'elles ne bénéficient pas de l'assurance de la continuité de leurs financements. Pourtant ces structures associatives sont bien utilies pour mener à bien ce travail de prévention peu populaire et peu gratifiant.

Aujourd'hui, l'interrelation des thématiques et la maultiplicité des intervenants pose encore d'autrs problèmes.

Il est entendu que l'alcool est une substance psychoactive parmi d'autres. Depuis longtemps les intervenants la présentent ainsi, néanmoins un traitement particulier doit encore être réservé à ce produit, tant il soulève de passions collectives. 

Dans une démocratie, chacun peut intervenir comme il l'entend dans le champ de la prévention. Les producteurs d'alcool entendent ainsi prendre des initiatives dans ce champ, depuis l'éducation au goût et à la dégustation en milieu scolaire (...) jusqu'à la prévention ciblée sur certains groupes à risque. Pour autant, leur action dans la prévention soulève un certain nombre de problèmes scientifiques et éthiques, de l'ordre du conflit d'intérêt. Peut-on faire confiance au producteur d'un produit dont l'excès d'utilisation est dangereux pour en limiter la consommation et donc en réduire la vente et ses profits? (nous dirions, c'est comme si l'on confiait la prévention contre les armes à feu aux Etats-Unis à la National Rifle Association ou la prévention dans le monde contre les stupéfiants aux dealers...). Nos collègues étrangers, qui connaissent ces intrusions depuis longtemps (une manière pensons-nous d'en neutraliser les effets...), ont bien repéré que les producteurs mettent souvent en place des programmes de prévention dont l'inefficacité a été démontrée (...) tout en s'opposant aux actions efficaces de contrôle de l'offre d'alcool (comme la limitation de la vente, la taxation ou le contrôle de la publicité).

La France bénéficie en alccologie d'une réflexion théorique ancienne (depuis les travaux pionniers de Pierre Fouquet, Raymond-Michel Haas et Jacques Godard) et d'une expérience clinique intéressante sans a-priori idéologique (et souvent, dirions-nous sans intentions sociales marquées...), mais la prévention du risque alcool y est encore à l'état embryonnaire.

Est-il possible de promouvoir une véritable politique de prévention de ce risque dans un pays où l'Etat fait autant de recettes fiscales avec l'alcool sans avoir la volonté politique ou la possibilité technique d'en affecter une partie pour le financement à long terme de programmes de soins et de prévention? (Cette problématique n'est pas propre à la France, pensons-nous).

Les associations de terrain peuvent-elles travailler dans un pays où les lobbies sont si actifs (...)?

Le chantier est immense. il nécessite en particulier des mesures politiques avec la mise en oeuvre d'un plan national stratégique "alcool" spécifique, et non pas saupoudré dans d'autres plans (cancer, nutrition...), et des modificationns législatives, comme la modernisation et la simplification de nombreux articles du Code de la santé publique. Ces évolutions ne pourront pas se faire sans la prise de conscience et la mobilisation de l'opinion publique ni sans une volonté politique déterminée."

 

  Encore récemment, il est nécessaire pour une analyse précise du (des) rôles de l'alcoolisme, de plaider, comme le fait Marcel DRUHLE, du Centre de Recherches Sociologiques et Serge CLÉMENT, du Centre Interdisciplinaire d'Etudes urbaines, de l'Université de Toulouse-le-Mirail, pour une sociologie de l'alcoolisme et des alcooliques. De même, au niveau anthropologique, le "boire" constitue encore un champ d'études à défricher, comme en discute Lionel OBADIA. Il distingue les études sur l'alcoologie sur les aspects biologiques et psychologiques du boire, vaste domaine notamment aux Etats-Unis des études véritablement socio-anthropologiques encore à mener.

Les différentes études sont sorties très progressivement d'approches morales connotant négativement cette "mauvaise habitude", pour aboutir à sa prise en compte notamment dans le cadre de la sociologie du travail. Par ailleurs, les études  sur l'histoire de l'alcoolisme entre le XIXe et le XXIe siècle, indique pour la France une relation (à confirmer toutefois) entre le taux de chomage et le taux d'alcoolisme dans certaines classes sociales.

Peu d'études sur l'alcoolisme dans les armées dépassent les aspects négatifs sur la discicipline des soldats. Pourtant, comme le note François COCHET, le système de représentations de l'appareil militaire à l'égard des consommations d'alcool oscille entre un regard de connivence tacite par rapport à l'ivrognerie et une perception qui tend à leur attribuer tous les comportements déviants, par rapport à la discipline. Charles RIDEL, entre autres, s'intéresse aux aspects sanitaires qui entourent l'usage de l'alcool dans l'armée, notamment entre 1914 et 1918. Il faudrait pour avoir une vue d'ensemble glaner toutes les allusions sur le rôle de l'alcool dans les grands textes des stratèges et des stratégistes, puis opérer des études sur les différents systèmes d'approvisionnement en nourriture, vêtement, alcool et prostitution des armées, qu'elles soient en campagne ou en cantonnement. 

 

Marie CHOQUET, Michel CRAPLET, Henri PÉQUIGNOT, Alain RIGAUD, Jean TRÉMOLIÈRES, Alcoolisme, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

SOCIUS

 

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1 mars 2016 2 01 /03 /mars /2016 18:07

  Reconnue dans les nosographies officielles des addictions, le jeu pathologique fait l'objet depuis très longtemps d'analyses et toute une littérature, tant fictive que scientifique, décrit son déroulement et ses effets sur la personnalité comme sur les relations sociales. 

 Cette addiction est assez représentative d'une double facette conflictuelle propre aux addictions

Dans l'individu même, puis entre l'individu abonné à l'addiction et son entourage immédiat, voire dans certains cas entre l'individu et même un groupe d'individus (entre organisateurs des jeux et joueurs) et l'ensemble de la société (criminalité). Cette conflictualité existe jusque dans les tentatives thérapeutiques où l'addiction est l'enjeu d'un conflit entre le "malade" et l'appareil thérapeutique. De plus cette addiction est favorisée par la plupart des civilisations, par leur tolérance par rapport au jeu, notamment dans la pratique des élites riches. Si des religions interdisent ou stigmatisent le jeu, une grande part d'hypocrysie sociale règne. Plus on s'élève dans la hiérarchie politique, économique ou... religieuse, plus les religions s'avèrent plus que  magnanimes.

  La place singulière du jeu dans la société, tantôt sacrilège, tantôt légale, en fait un champ particulièrement éclairant pour l'ensemble des nouvelles addictions (comportementales).

  Les jeux visés ici sont surtout les jeux de hasard et d'argent. Sur le plan de la politique de santé, vus les intérêts plus ou moins bien organisés qui considèrent que le taux de prévalence n'est pas corrélé à l'accessibilité aux activités de "jeu" (donc il n'y pas lieu de réglementer), et malgré les coûts sociaux importants, peu a été fait jusqu'à présent. Seuls les cas très sévères venant à la connaissance du personnel psychiatrique ou psychanalytiqu sont réellement examinés, notamment ceux indiqués très souvent par les familiers ou les proches. Les jeux-videos constituent une catégorie à part, dans la mesure où ils relèvent sans doute plus des addictions audio-visuelles que des addictions des jeux d'argent.

   Il existe des arguments très forts en faveur de l'inclusion du jeu pathologique dans cette notion d'addiction au sens large, qui dépasse la dépendance aux substances psychoactives pour s'étendre aux addictions comportementales (les toxicomanies sans drogue). In fine, si l'on considères les addictions audio-visuelles comme entrant pleinement dans ce champ-là, les jeux videos amplifient les dynamiques du jeu pathologique, en même temps que les frontières entre catégories sociales explosent avec la mise à disposition de tous - et pas seulement de ceux qui ont les moyens de se payer des soirées en casino ou de se rendre au café chaque semaine pour y jouer quelques ou plusieurs euros... 

    Pour qualifier quelqu'un de joueur, il faut qu'il s'adonne à cette activité avec une certaine fréquence, voire qu'il en ait fait une habitude. Selon le sociologue J P G MARTIGNOLI-HUTIN, le joueur serait, non celui qui joue, mais celui qui rejoue : définition peut-être considérée comme le minimum requis. Igor KUSYSZYN (the gambling addict versus the gambling professional. The International Journal of Addiction, n°17, 1972), il est possible de distinguer plusieurs catégories de joueurs :

- les joueurs sociaux, personnes qui jouent soit occasionnellement, soit régulièrement, mais dans la vie desquelles le jeu garde une place limitée, celle d'un loisir.

- les joueurs professionnels, personnes qui ont font un métier et qui se gardent d'en être intoxiqué, un peu à la manière des dealers de drogues prudents.

- les joueurs pathologiques, addicts, personnes qui forment une catégorie à part. A la dépendance, s'ajoute dans leur cas la démesure, le fait que le jeu est devenu le centre de l'existence, au détriment d'autres investissements affectifs et sociaux.

   En fait, il existe dans ce genre de classification, un déséquilibre, une mise en exergue du jeu pathologique, du simple fait qu'il se retrouve sur le même plan que le jeu social, toléré et encouragé, et qui ne pose pas de problèmes aux usagers. Des sociologues et des anthropologues regrettent que l'étude d'un phénomène quantitativement marginal puisse servir de grille d'analyse, ou de base pour des décisions politiques, en s'appliquant de fait alors à un ensemble plus vaste : les joueurs dans leur ensemble pourraient être pénalisés, ou stigmatisés, par des analyses basées sur le jeu pathologique.

Le psychanalyste Edmund BERGLER (The psychology of gamblong, International University Press, 1985) propose en 1957 une description systèmatique du gambler, du joueur pathologique, qu'il oppose au joueur du dimanche. 

Ayons cependant à l'oeil la diversité des jeux proposés dans l'ensemble de la société. Il n'y a pas de rapport entre les "jeux de sociétés" entre particuliers et les jeux d'argent type loterie nationale créés et organisés par les Etats, dans le cadre des impôts volontaires ou encore les jeux des cercles privés (genre loterie également) aux règles plus ou moins élaborées. Les campagnes publicitaires entreprises autour des jeux publics genre loterie nationale tendraient à (voudraient bien) rendre addictives ces propensions à se laisser hypnotiser par des gains surimportants en regard des sommes engagées...  La privatisation de ce genre de jeux accroit bien évidemment l'ampleur de cet aspect. Ce n'est pas parce que les études ont tendance à se centrer sur des cas-limites du jeu pathologique qu'il faudrait fermer toute réflexion sur des jeux auxquels la population participe massivement.

Mathilde SAÏET saisit fortement ces enjeux. 

Concernant la passion du jeu, l'addiction au jeu "reconnue tardivement par les classifications psychiatriques anglo-saxonnes, n'a été isolée comme entité pathologique et intégrée dans le DSM-III qu'en 1980. Les jeux de hasard et d'argent, le gambling anglais - Loterie, bingo, machines à sous, roulette, boule, baccara, black jack - sont pourtant le parfait archétype des "toxicomanies sans drogues". Ils offrent toutes les caractéristiques d'une réelle dépendance, sans qu'aucune substance ne participe à cet état d'assujetissement dans lequel se trouve définitivement engagé le sujet.

Comparée à la toxicomanie dès le début des années 1930 par quelques psychiatres, déconcertés par cette passion dans laquelle certains joueurs, avides de sensations fortes que donne le "gros coup", se sont progressivement trouvés entrainés, la passion du jeu est décrite par ses adeptes comme offrant une vibration spéciale, une sensation de "jouissance et d'étourdissement" (Mme de Staël, Oeuvres complètes, volume III : De l'influence des passions, 1830). (...). Théodule Ribot (Essai sur les passions, 1907), notamment, a évoqué  cette fièvre des grands joueurs, affamés d'aventure et de prise de risque, cette exaltation que suscite le jeu qui "donne l'illusion de la richesse comme le vin l'illusion de la force (...)". Le grand frisson se transforme progressivement en besoin. Car, si l'excitation cesse, c'est réellement de manque que souffre le joueur, au point d'en ressentir tous les symptômes : envie irrépressible de jouer et nervosité et irritabilité, signes physiques (céphalées, troubles intestinaux). De plus, comme avec le toxique ou l'alcool, le jeu devient rapidement le seul intérêt du joueur ; plus rien ne l'arrête (...). Irrémédiablement, tandis que ses différentes activités quotidiennes se désorganisent, toute la vie est dominée et réglée pour et par le jeu : les temps morts sont employés à la planification des prochaines tactiques, à la remémorisation des précédentes, alors que, dans le même temps, le joueur altère ses relations amicales, sabote son mariage, perd son emploi, compromet ses possibilités d'étude et de carrière, etc. "Rien ne va plus" : les promesses d'arrêt (jamais tenues) s'enchaînent, l'obsession du jeu gagne du terrain, le besoin de jouer toujours plus, pour "se refaire", ou pour retrouver sa dose de sensations fortes, enferme peu à peu le sujet dans son aliénation. Les pertes d'argent s'accumulent, le poussant à dissimuler l'ampleur réelle des dépenses et de ses habitudes de jeu."

Ce cycle habituel (...) semble s'organiser en quatre étapes successives et préétablies (R Custer, Profile of the pathological gambler, dans Journal of Clinical Psychiatry, volume 45, n°12, 1984) :

- Une phase de gain, avec très souvent, à l'origine, une chance initiale inattendue (que les joueurs professionnels et les organisateurs du jeu savent advenir...). Ce gain important, appelé big win, induit chez le joueur un optimisme déraisonnable et injustifié (le jeu est organisé pour faire perdre le joueur et faire gagner l'organisateur - privé ou public, lequel ne cache pourtant pas - la plupart du temps - les faibles pourcentage de tomber sur la bonne case ou les bonnes cartes) ; il tente par la suite de revivre cette expérience, en espérant même gagner davantage. Durant cette période, le joueur a tendance à nier les pertes, interprète les gains comme résultat de son habileté, de sa clairvoyance ou de sa persévérance. C'est ce "gros gain", interprété comme un signe du destin qui, selon certains auteurs, transformeraient le joueur occasionnel en joueur pathologique. Ne correspondant pas à une somme d'argent, mais plutôt au point de départ d'un changement de perception du jeu, ce gain incite le joueur à croire en sa "bonne étoile", à penser qu'il peut gagner de l'argent en jouant ; le casin devient un espace où, d'une seconde à l'autre, tout peut changer. (voir J ADÈS, M LEJOYEUX, Encore plus! Jeu, sexe, travail, argent, Odile Jacob, 2001). 

- Une phase dite de la chasse, celle qui ruine le joueur. La chance "tourne", l'espoir de "se refaire", toujours plus intense, entraine un surcroît de dettesn obligeant le joueur à multiplier les emprunts (et les mensonges) auprès des banques et des amis - ces prêts peuvent être considérés par le joueur comme une sorte de bog win, l'engageant à le remiser aussitôt. Confrontés à des difficultés financières, niant leur état de dépendance, quelles que soient les pertes, les joueurs persistent à croire en leur chance et engagent une grande énergie dans le jeu, alimentée par le souvenir des gros gains.

- Avec des dettes abyssales contractées, face au manque d'argent et aux difficultés affectives et familiales se manifestent ensuite des épisodes dépressifs, avec des risques de passages à l'acte importants - actes illégaux pour financer sa pratique, ou mêmes tentatives de suicide.

- La dernière phase correspond à une certaine forme d'abandon, avec le renoncement aux fantasmes de gains et de réussite : résigné, le sujet semble alors percevoir l'impossibilité de rembourser les dettes, mais continue souvent, malgré tout à jouer, pour le plaisir du jeu et l'ambiance des lieux.

  Il n'existe pas de portrait-robit du joueur, surtout depuis l'accessibilité et la démocratisation des jeux d'argent, accélérée avec Internet, même si des auteurs comme R CUSTER ont tenté de la faire. 

A rebours des motivations conscientes - le joueur peut analyser parfois sa propre passion, sans pouvoir pour autant s'en défaire : appât du gain, l'idée que la vie après tout n'est qu'un jeu, le fait de n'avoir de toute façon rien à perdre, il existe des ressorts inconscients que la pensée psychanalytique a tenté et tente encore de mettre à jour. La plupart des auteurs de la psychanalyse qui se penchent sur la question pensent que le joueur ne cherche pas en réalité le gain, mais la ruine. Considérant le symptôme névrotique comme témoignant de conflits inconscients et porteurs d'une certaine forme de satisfaction, ils mettent en avant chez ces sujets la recherche inconsciente de l'échec, qui aurait pour finalité de soulager un profond sentiment de culpabilité (voir FREUD dans son étude du Joueur de Dostoëvski ; Edmund BERGLER, Psychology of Gambling,New York, Hill & Wang, 1957).

Les études cognitives soulignent l'illusion de contrôle, l'existence de croyances erronées, tandis que les psychanalystes (AULAGNIER, TOSTAIN, VALLEUR) insistent sur l'étrange relation qui lie le joueur au hasars, dans un combat "quasi-olympique" (Marc VALLEUR, Le jeu comme drogue, dans Jeux de hasard et société, actes du colloque pluridisciplinaire organisé à l'université de Teims-Champagne-Ardenne, 9-10 mars 2006, L'Harmattan, 2008) grâce au calcules obscurs obéissant à une logique irrationnelle, le joueur semble ainsi chercher à dompter le hasard, "plutôt qu'apprivoiser son murmure séducteur" (C BUCHER, J-L CHASSAING, Addiction au jeu : éléments psycho-pathologiques, dans Psychotropes n°3, 2007). Pour Piera AULAGNIER (Les destins du plaisir, PUF, 1979), c'est justement parce que le joueur n'accepte pas le doute, parce qu'il refuse obstinément le concept de hasard, qu'il se passionne pour les jeux : puiqu'il ne consent pas aux limites de son pouvoir de connaitre et de prévoir son futur, ce sont les jeux qui auront pour tâche de se prononcer sur sa chance ou malchance, victoire ou défaite, vie ou mort.

   La croissance des études cognitivo-comportementales ou psychanalystiques du jeu de hasard, réelle quand on lit les revues spécialisées, et pas seulement via les organisations traitant ad hoc du problème, ne seront utiles que s'il y a une prise de conscience massive (du côté médical et du côté du public) des effets négatifs de l'usage de jeu d'argent en général, effet négatif sur la psychologie de l'individu dans la conduite de sa propre vie, effet négatif sur les familles et les proches dont la passion du jeu conduisent à des naufrages sociaux et économiques. Or cette prise de conscience est freinée par l'effet ludique de masse du à la participation des différentes loteries d'argent (des jeux de course aux loteries-impôts volontaires), par de nombreux intérêts économiques de l'Etat et d'entreprises dans la "profession". Combattre pour cette prise de conscience, c'est combattre contre la naissance de nombreux conflits, en sachant que cela est déjà faire partie d'un conflit... Combattre pour cela, c'est aller aussi contre des habitudes culturelles séculaires, dans lesquelles habitudes se mêlent le jeu (parfois pur d'autres considérations) et l'argent (appat au gain, qui seul rend réellement intéressant les parties du jeu...). Cependant, il faut bien considérer que les jeux addictifs font sans doute partie du système socio-économique lui-même et qu'on ne peut changer les choses de ce côté que par un changement global de société... Les racines de ces addictions, aux facettes multiples, font apparaitre celles-ci surtout comme des conséquences d'un ordre social en même temps qu'élément dynamique (même s'il reste mineur) de celui-ci. Une analyse sociologique d'ensemble reste même à faire sur les addictions au jeu dont certains études indiquent (Léger Marketing au Québec, par exemple récemment) qu'elles peuvent être beaucoup plus répandues qu'on ne le pense...

 

Mathilde SAIËT, Les addictions, PUF, Que sais-je?, 2015. Jean LEBLOND, Evaluation de la dangerosité des ALV (téléchargeable sur le site www.jeu-compulsif.info). Marc VALLEUR et christian BUCHER, Le jeu pathologique, Puf, Que sais-je?, 1997.

 

PSYCHUS

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29 février 2016 1 29 /02 /février /2016 14:51

  Aviel GOODMAN, psychiatre américain à l'Institut de Psychiatrie du Minnesota (Greater Minneapolis St, Régionale Paul, United States) publie en 1990 dans British Journal of Addiction, un article qui fait référence aujourd'hui, sur la définition des addictions. Sans valeur officielle, puisque les addictions n'ont pas encore de larges acceptions dans les manuels internationaux de classification des maladies, cette définition veut englober tous les cas d'addictions. Son auteur le fait dans l'intention de parvenir à une théorie globale satisfaisante sur la formation et le fonctionnement des addictions, dans une ample explication de ces phénomènes, avec l'intention d'élaborer des thérapeutiques adaptées difficiles aujourd'hui à trouver et/ou à mettre en oeuvre. Il existe pour lui de nombreuses addictions et actuellement beacoup doivent être contrôlées pour entrer dans les classifications. Les grilles d'évaluation fleurissent, pour servir d'instruments de mesure objective, mais seules sont reconnues par les milieux scientifiques, comme addictions comportementales, celles du jeu pathologique et des achats compulsifs.  

GOODMAN présente les addictions de la manière suivante :

A/ Impossibilité de résister aux impulsions à réaliser ce type de comportement.

B/ Sensation croissante de tension précédant immédiatement le début du comportement.

C/ Plaisir ou soulagement pendant sa durée.

D/ Sensation de perte de contrôle pendant le comportement.

E/ Présence d'au moins 5 des 9 critères suivants :

1 - Préoccupation fréquente au sujet du comportement ou de sa préparation.

2 - Intensité et durée des épisodes plus importantes que souhaitées à l'origine.

3 - Tentatives répétées pour réduire, contrôler ou abandonner le comportement.

4 - Temps important consacré à préparer les épisodes, à les entreprendre, ou à s'en remettre.

5 - Survenue fréquente des épisodes lorsque le sujet doit accomplir des obligations professionnelles, scolaires ou universitaires, familiales ou sociales.

6 - Activités sociales, professionnelles ou récréatives majeures sacrifiées du fait du comportement.

7 - Perpétuation du comportement bien que le sujet sache qu'il cause ou aggrave un problème persistant ou récurrent d'ordre social, financier, psychologique ou physique.

8 - Tolérance marquée : besoin d'augmenter l'intensité ou la fréquence pour obtenir l'effet désiré, ou diminution de l'effet procuré par un comportement de même intensité.

9 - Agitation ou irritabilité en cas d'impossibilité de s'adonner au comportement.

F/ Certains éléments du syndrome ont duré plus d'un moins ou se sont répétés pendant une période plus longue.

    De ces considérations, il propose une définition de l'addiction : un processus par lequel un comportement, qui peut fonctionner à la fois pour produire du plaisir et pour soulager un malaise intérieur, est utilisé sous un mode caractérisé par (1) l'échec répété dans le contrôle de ce comportement (impuissance) et (2) la persistance de ce comportement en dépit de conséquences négatives significatives (défaut de gestion).

    Ces critères sont objectivant et conformes à la perspective athéorique du DSM. Ils présentent toutefois, comme ceux du jeu pathologique ou de la dépendance à une substance, l'intérêt de tenter de faire une place à la subjectivité de la personne concernée : le sujet estime lui-même que cette conduite lui pose problème et il tente, sans succès, d'y mettre fin. Partant des catégories de la DSM-III, malgré d'ailleurs la méthode d'exposition de la définition adoptée par l'auteur, celle-ci parvient à élargir singulièrement les perspectives d'analyses et à dépasser précisément l'aspect a-théorique des DSM. C'est sans doute une des raisons qui empêchent son adoption par les autorités internationales ou régionales... La comparaison des critères des DSM successifs et de ceux d'Aviel GOODMAN est assez parlante à cet égard. A travers cette tentative d'éclaircissement, l'auteur permet sans doute - mais cela est contrarié encore - un renouvellement de la vision de la souffrance psychique. 

  

   Dix ans après, Eric LONNIS, docteur en psychopathologie, fait l'évaluation de ce concept général d'addiction. Il estime que de l'article d'Aviel GOODMAN, c'est la définition qui a souvent été retenue, plutôt que ses implications théoriques et pratiques.

En effet, il présentait en 1990 un concept sur-organisateur afin de faire face à deux décalages soulignés au début de son article :

- le décalage entre la prévalence importante des troubles addictifs (alcoolisme et autres substances psychoactives, jeu pathologique et autres troubles à composante addictive) dans la population et la faiblesse de l'implication des psychiatres et des psychologues dans ces problèmes, tant au pla théorique que pratique. Le concept d'addiction a reçu de nombreuses critiques : absence de déinition ou définition imprécise ou trop large au point de lui faire perdre toute valeur pragmatique. Sans compter les multiples connotations morales négatives (vice, mauvaise habitude...) ;

- le décalage entre le monde scientifique de la psychiatrie/psychologie et le développement aus USA d'un mouvement culturel majeur ("addictionnologie en douze étapes"), animé par d'anciens addictés, notamment anciens alcooliques.

Cette situation est un hadicap pour comprendre et développer le traitement des troubles addictifs et son article a pour but d'intégrer les deux systèmes de pensée (des psychiatres/psychologues et culture) en proposant une définition scientifique de l'addiction suivant les deux critères de la scientificité : posséder une signification précise et rattachée à un cadre scientifique et ne pas faire redondance avec d'autres termes déjàs utilisés.

Aviel GOODMAN lui-même, tout en posant que les  critères conduisent à une définition de l'addiction "spécifique, significative et ancrée dans le réseau conceptuel de la psychiatrie scientifique", reconnait que certaines modifications devront sans doute être apportées dans l'organisation des critères, leur formulation, leur caractère obligatoire ou encore leur nombre minimum requis pour le diagnostic. En ce qui concerne la non-redondance, il rapproche son concept d'adiction de ceux de dépendance et de compulsion. L'originalité du concept d'addiction est de faire la synthèse, justement, entre dépendance (renforcement positif du comportement) et la compulsion (renforcement négatif sur la base d'un état interne aversif).

    "Si la définition de ce concept d'addiction a eu le succès que l'on connait, écrit notre auteur, les implications pratiques et théoriques du concept ont eu moins de retentissement (en tout cas en France). Au plan des traitements de l'addiction, GOODMAN doutait de l'efficacité de ceux qui ne prennent pas en compte à la fois la dépendance et la compulsion. Les deux types de processus, les renforcements négatifs, devraient être conjugués dans le traitement : d'une part, traiter l'inconfort interne (par la pharmacologie - ce qui va dans le sens des traitements de substitution actuels - et/ou la psychothérapie ; d'autre part, et ce qui est plus original, Goodman proposait "d'encourager chez l'individu le développement de moyens plus sains et adaptatifs pour combler les besoins jusque-là satisfaits par l'addiction" (référence est faite aux seules approches groupales de type 12 étapes, support ou thérapie).(...).

Les implications théoriques (qu'il) dégage sont particulièrement intéressantes. Pour l'auteur l'addiction "représente un ensemble de relations entre un mode de comportement et certains autres processus ou aspects de la personne". Il ajoute que "ce n'est pas le type de comportement, sa fréquence ou son acceptabilité sociale qui détermine s'il est ou non une addiction (mais) c'est comment ce mode de comportement est relié et affecte la vie de l'individu, selon les critères diagnostiques spécifiés". (Il va) plus loin encore en indiquant qu'il ne propose "pas seulement une définition de l'addiction, mais aussi une modification dans la façon dont certains troubles psychiatriques sont conceptuellement organisés". Et il suggère la création d'une nouvelle catégorie nosographique : les "troubles addictifs" (regroupant les troublés liés à l'utilisation d'une substance psychoactive, les troubles du contrôle des impulsions, les troubles du comportement alimentaire et d'autres syndromes comportementaux correspondants aux critères définis dans l'addiction).

Goodman fait ici l'hypothèse audacieuse que "des modes similaires dans les manifestations comportementales de troubles addictifs variés (...) reflètent des similarités pour certaines variables de la personnalité et/ou biologiques, qui peuvent ou non être mesurées par les instruments actuellement disponibles." Il ajoute que "les troubles addictifs pourraient être décrits avec plus de précision, non comme une variété d'addictions, mais comme un processus addictif de base sous-jacent, qui peut s'exprimer dans une ou plusieurs des diverses manifestations comportementales." C'est l'amorce d'une "approche intégrative".

Le psychiatre américain aborde l'addiction sous l'angle de la gestion hédonique et de la solution addictive : "Les êtres humains développent des moyens adaptatifs de gestion de leurs émotions et de satisfaction de leurs besoins, mais lorsque certains facteurs interfèrent avec ces processus, l'individu apprend à éviter d'être submergé par les émotions et les besoins insatisfaits, en consommant des substances (...) ou en s'engageant dans quelques activités gratifiantes (sexualité, vol à l'étalage, etc)." A partir de là, une addiction va correspondre à "une dépendance compulsive à une (apparemment auto-initiée et auto-contrôlée) action destinée à réguler l'état interne. GOODMAN propose d'étendre la problématique des diverses drogues à des comportements divers, allant jusqu'à suggérer des rapports systémiques entre ces actions par "la flexibilité de pouvoir basculer entre des actions variées, ou de les combiner entre elles, selon les besoins et limites de la situation".

"Les implications pratiques, poursuit Eric LOONIS, d'un tel modèle, en matière de traitement de la personne addictée sont "qu'il ne faut plus seulement prendre en compte le comportement addictif, mais aussi le processus addictif sous-jacent". Goodman suggère trois processus en interaction dans tout traitement efficace :

1 - "améliorer la prise de consciences des sentiments internes, des besoins, des conflits interpersonnels et des croyances ;"

2 - améliorer la gestion hédonique en "encourageant le développement de moyens plus sains et adaptatifs de gérer les sentiments, satisfaire les besoins et résoudre les conflits internes ;"

3 - "développer des apprentissages de stratégies comportementales dans le contrôle de l'abstinence". "

Aviel GOODMAN n'est pas un partisan de l'abstinence absolue (c'est d'ailleurs dans la vie un bon vivant...) ; pour lui, ce traitement doit être réaliser selon la personne. 

  On voit bien que la perspective tracée va nettement plus loin que les cadres actuels de la psychiatrie américaine... Pourtant, de nombreux travaux supportent ces considérations : l'article de GOODMAN n'est pas isolé : études sur les désafférentations (BEXTON, HERON, SCOTT, 1954 ; SCOTT, BREXTON, HERON, DOAN, 1959, AZIMA, LEMIEUX, FERN, 1962), celles de neurobiologie comportementale (KOOB, 1996 ; KOOB, LE MOAL, 1997 ; MARKOU, KOOB, 1991) et celles sur la recherche de sensation (ZUCKERMAN, 1979, 1983, 1994 ; APTER, 1989, 1992); qui soutiennent l'idée d'une addictivité générale, basée sur une gestion hédonique (BROWN, 1997), imliquant des stratégies de recherche de sensation et de contrôle des états psychologiques. Eric LOONIS cite ses propres travaux sur une théorie générale de l'addiction (LOONIS, 1997, 1998, 1999 ; LOONIS, SZTULMAN, 1998 ; LOONIS, APTER, 2000 ; LOONIS, APTER, SZTULMAN, 2000) "qui ont permis de formaliser le visionnaire underlying addictive process de GOODMAN et de poser un principe d'addictivité générale, un système d'actions basé sur le principe de la double fonction des activités et une écologie de l'action, l'ensemble annonçant ce que nous suggérons d'appeler une "hédonologie" (voir Eric LOONIS, Notre cerveau est un drogué, vers une théorie générale des addictions, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1997), comme science et modèle de la gestion hédonique."

 

Aviel GOODMAN, Addiction : Definition and Implications, British Journal of Addiction n°85, 1990. Eric LOONIS, L'article d'Aviel Goodman : 10 ans après, Academia sur le site academia.edu.

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26 février 2016 5 26 /02 /février /2016 09:06

   Jacques POSTEL définit à partir de l'anglais (Addiction ou Drug Addiction), l'addiction comme "relation de dépendance aliénante, particulièrement pharmaceutico-dépendante, assuétude ou toxicomanie". Rappelons que l'assuétude, asservissement à une drogue, avec dépendance psychique et souvent physique est au sens de l'OMS synonyme de toxicomanie et est un terme moins employé que pharmaco-dépendance. L'assuétude désigne une relation de dépendance très aliénante, au contraire de la simple accoutumance. Ce terme est employé pour traduire l'anglais Addiction lorsque ce mot désigne une relation aliénante, non forcément à une substance chimique.

"L'anglais Addiction (asservissement) est généralement traduit par "assuétude", Drug Addiction par "toxicomanie". En reprenant le mot désuet d'addiction, certains auteurs francophones mettent l'accent sur le versant psychogène des toxicomanies, de la toxicophilie ou de la recherche de dépendance. Le terme addiction, qui provient d'un mot latin signifiant "esclavage pour dettes" ou "contrainte par corps" désigne métaphorique la toxicomanie, dans une conception psychologique qui ferait de la dépendance physique l'équivalent d'une peine auto-infligée. La clef de la dépendance serait à chercher dans la source de ce sentiment de dette dans le vécu du sujet : "(...) il s'agit de considérer à la suite de quelles carences affectives le sujet dépendant est amené à payer par son corps les engagements non tenus et contractés par ailleurs" (J BERGERET)."

     

     Il est un peu dommage que Mathilde SAÏET, dans son chapitre consacré à Catégorisation et définitions psychiatriques ne discute, sans plus d'introduction, que des indications données par le DSM-5 (Manuel diagnostique et statistique des trouble mentaux, même si elle cite ensuite le travail fondateur d'Aviel GOODMAN (1990). Sans doute parce que précisément ce dpécialiste en psychiatrie travaille directement sur la définition donnée par le DSM-3. Sans doute par que la psychiatrie américaine, contrairement à la psychiatrie française, donne t-elle beaucoup plus de développements théoriques et pratiques aux addictions.

    Il est vrai que la psychiatrie dans son ensemble est traversée par des doutes de tout ordre. Cette discipline s'est toujours trouvée dès l'origine dans la frontière entre le normal et le pathologique, tous ses principes et ses pratiques devant énormément aux valeurs des praticiens aux-mêmes... C'est ce que rappelle entre autres Steeve DEMAZEUX.

"L'engouement contemporain pour les approches dimensionnelles peut, nous semble-t-il, s'expliquer par deux phénomènes concomitants : une certaine usure et désespérance quant à la pertinence du modèle médical en psychiatrie, et un renouveau d'intérêt pour les théories de la personnalité en psychopathologie. C'est du reste la psychologie de la personnalités qui fournit aujourd'hui les motivations les plus impatientes et les plus insistantes pour adopter une approche dimensionnelle des troubels mentaux, quand bien même celle-ci doit encore, en dehos de la question de validité théorique, prouver son éventuelle utilité clinique en psychopathologie (A Pagot-Largeault, le concept de maladie sous-jacent aux tentatives d'informatisation du diagnostic médical dans Hist. Phil. Life Sci, 1988). Quoi qu'il en soit, si les approches dimensionnelles peuvent (...) permettre d'affiner la clinique psychiatrique, on se trompe sans doute à voir en elles une sorte de panacée méthodologique qui suffirait à lever toutes les difficultés sur lesquelles la psychiatrie a toujours achoppé. L'approche catégorielle, à condition de ne pas l'enfermer dans une conception trop étroite, continue d'offrir des perspectives intéressantes, voire essentielles, pour l'amélioration des système classificatoires. D'une part, sur le plan épistémologique, elle est susceptible de favoriser un traitement méthodologiquement différencié des troubles mentaux, sans préjuger a priori et génériquement de leur statut ontologique. D'autre part, sur le plan éthique, elle constitue, malgré l'incommodité de certains effets indéniables de stigmatisation - mais peut-être aussi grâce à cette incommodité -, un allié privilégié d'une psychiatrie prudente, se refusant à abandonner le modèle médical sur lequel la psychiatrie moderne a voulu fonder sa légitimité. (Steeve DEMAZEUX, Les catégories psychiatriques sont-elles dépassées?, Philonsorbonne n°2, 2008-2008)

   Le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-V, 2013), de l'American Psychiatric Association classe la dépendance sous la catégorie "troubles liés à l'utilisation d'une substance et troubles addictifs" divisés en deux sous-axes : "troublés liés à l'utilisation d'une substance" et "addictions comportementales" (où ne figure que le jeu pathologique : gambling disorder). Les "troubles du comportement alimentaire" sont, quant à eux, rassemblés dans une catégorie spécifique. Dans un souci de précision et de standardisation (important pour les firmes pharmaceutiques et les assurances pour les troubles mentaux) des diagnostics, cette approche de la psychiatrie nord-américaine ne retient que des éléments descriptifs ; la catégorie des addictions comme entité psychopathologique n'est ainsi pas utilisée dans les différents manuels de classification, les troubles attachés à la dépendance restant dispersés au sein de différentes rubriques. La cinquième version du DSM combine à présent en un seul diagnostic des "troubles liés à l'utilitation d'un substance" (substance use disorders) la notion d'abus et de dépendance à une substance. La sévérité des troubles est basée sur le nombre de critères rencontrés (deux-trois critères indiquent un trouble léger ; quatre-cinq critères, un trouble modéré ; et six et plus, un trouble sévère) :

- utilisation inadaptée d'une substance conduisant à une dégradation ou à une détresse cliniquement significative ;  se manifestant par ou moins deux des signes suivants survenant au cours d'une période d'un an :

1 - La substance est souvent prise en quantité plus importante et pendant une période plus longue que prévu.

2 - Il y a un désir persistant ou des effets infructueux pour arr^eter ou contr^oler l'usage de la substance.

3 - Beaucoup de temps est passé à se procurer la substance, à la consommer ou à récupérer de ses effets ;

4 - L'usage répété de la substance aboutit à l'incapacité de remplir des obligations majeures au travail, à l'école ou à la maison (par exemple : absences répétées ou mauvaises performances au travail en rapport avec l'usage de la substance, absences répétées en rapport avec elle, suspensions ou exclusion de l'école ; négligence des enfants ou du ménage).

5 - L'usage de la substance est poursuivi malgré des problèmes sociaux ou interpersonnels persistants ou récurrents, causés ou aggravés par les effets de la substance.

6 - D'importantes activités sociales, professionnelles ou de loisir sont arrêtées ou réduites à cause de l'usage de la substance.

7 - Usage répété de la substance dans des situations dans lesquelles celle-ci est physiquement dangereuse (par exemple : conduite automobile ou d'une machine malgré l'altération des capacités par la substance).

8 - L'uasage de la substance est poursuivi malgré l'existence de problèmes physiques ou psychologiques persistants ou récurrents vraisemblablement provoqués ou aggravés par la substance.

9 - Tolérance, définie par l'un ou l'autre des signes suivants :

. Besoin d'augmenter notablement les quantités de substance pour atteindre l'intoxication ou les effets désirés ;

. Effet notablement diminué lors de l'usage continu des mêmes quantités de substance.

10 - Sevrage se manifestant par l'un des signes suivants :

. syndrome de sevrage caractéristique de la substance.

. la même substance (ou apparentée) est consommée pour soulager ou éviter les symptômes de sevrage.

11 - Existence  d'un crawling, d'un désir fort ou d'une pulsion à consommer une substance.

   La dépendance peut être en rémission précoce (pas de critère de dépendance depuis au moins trois mois, mais depuis moins de douze mois) ou en rémission prolongée (pas de critères de dépendance depuis au moins douze mois, à part le critère crawling qui peut, lui, persister. (Mathilde SAÏET)

 

Mathilde SAÏET, Les addictions, PUF, Que sais-je?, 2015. Jacques POSTEL, Dictionnaire de psychiatrie, Larousse, 2003.

 

PSYCHUS

 

      

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