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16 février 2016 2 16 /02 /février /2016 13:05

  L'addiction est souvent analysée qu'en tant que phénomène polymorphe centré sur le fonctionnement physiologique de l'individu, avec toutes les réflexions sur les thérapeutiques  que (individuelles et collectives) que cela comporte. Plus rarement comme faisant partie d'un ensemble social qui à la fois la favorise et la combat, de la part d'acteurs aux vues (et aux intérêts) opposées en ce qui la concerner. Le conflit intra-psychique au coeur de l'addiction est bien plus étudié que les conflits sociaux dont lesquelles elle s'inscrit. On pourra préférer une vision restreinte de l'addiction à des phénomènes physiologiques et psychologiques de dépendance à des drogues dures ou douces, légales ou illégales (alcoolisme, toxicomanie...) ou une vision élargie à des problématiques sociopsychanalytique causés par certaines habitudes positivées par la société et relativement (ou absolument) négatives pour l'organisme (tabagisme, audio-visuel, jeu, argent, automobile...).

    Très précisément, ce sont les approches neurologiques qui occupent la majeure partie du champ discilinaire et la majeure partie des réflexions des spécialistes et des thérapeutiques, avec une tendance toutefois (relativement faible ou forte suivant les pays et les... fonds engagés...) à l'élargissement à des phénomènes de société et des considérations psycho-sociales.

Ainsi Bernard Pierre ROQUES et Eduardo VERA OCAMPO décrivent l'ensemble des thématiques examinées de la manière suivante : "Le cerveau humain est uniformément recouvert d'une couche de substance grose contenant les corps cellulaires des neurones qui assurent des fonctions conscientes. Au-dedans de ces structures dites corticales, on trouve, au sein de la substance blanche interne du cerveau, ds structures grises profondes qui régissent notre vie inconsciente. Elles interviennent pour coordonner nos moyens d'action face aux situations évaluées comme critiques par le cortex cérébral. 

Dans cette partie du cerveau, que l'on appelle "cerveau basal" en raison de sa position anatomique, se trouvent des neurones qui produisent des substances chimiques stimulatrices ou inhibitrices agissant sur des systèmes neuronaux qu'elles contrôlent. Il en résulte des effets régulateurs donnant lieu à des équilibres éphémères sans cesse remis en cause pour ajuster l'acitivté vitale aux besoins de l'organisme.

La fragilité de tels équilibres est révélée par leur sensibilité aux drogues. Ces dernières ont un effet nocif sur les états chimiques du cerveau basal car elles interfèrent avec ce que les biologistes appelles le système hédonique, dont les lignes générales sont maintenant identifiées. Il en résulte une déconnexion du plaisir et des besoins qui génère peu à peu chez les consommateurs réguliers de drogues le manque et la dépendance. On appelle addiction cette situation pathologique que l'on qualifiait autrefois de toxicomanie. 

En juin 1998, le gouvernement français a décidé d'étendre les tâches de la mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT) jusque-là réservées aux drogues "illicites", à la prise en compte des effets, à tous les niveaux, de la consommation de psychotropes licites (tabac, alcool). Cela s'est traduit par le lancement d'un plan triennal qui a permis de promouvoir des études cliniques, sociologiques, épidémiologiques et neurobilogiques sur le problème de l'abus de substances psychoactives. L'addictologie (étude et traitement des addictions) est devenue désormais une discipline bien établie. Ainsi, la Revue alccologie a modifié son intitulé, devenant la Revue alcoologie et addictologie. Il existe désormais un diplôme d'addictologie, un Collège national des enseignants universitaires d'addictologie (CNEUNA), des cliniques, des centres à l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris, des colloques, des revues... On peut espérer que cet effort sera poursuivi en dépit de la pression des lobbys, alcoolier en particulier."

 La définition de l'addiction varie en fonction des facteurs considérés comme l'indique Mathilde SAÏET, psychologue clinicienne, maître de conférences en psychologie clinique et psychopathologie à l'université catholique de l'Ouest. Elle constate d'abord le florilège d'addiction : dépendances classiques à des substances, drogues, tabac, alcool, psychotropes ; conduites entrainant des dépendances, sous la présence de toxiques, boulimie, anorexie, jeux d'argent et video (cyberdépendance), fièvre des achats, sexualité, travail, sport, relation amoureuse. Ou encore scarifications (automutilations), actes criminels en série, suicide, certaines formes de cleptomanie, ou de trichotillomanie (arrachage compulsif des cheveux)... Ce qui oblige à un effort de classification et de caractérisation à l'intérieur des addictions aux substances comme des addictions comportementales.

"Sans minimiser, écrit-elle, leurs spécificités, la similitude entre les différentes conduites saute aux yeux : même passion dévorante, qu'elle s'exprime pour une substance ou pour une activité, même contrainte de la répétition, même effet de tolérance, avec la nécessité d'augmenter les doses, même exclusivité qui entraînera des difficultés financières et/ou familiales, ainsi que des sensations de manque en cas d'abstinence... Similitude qui a justifié la désignation d'une entité psychopathologique, en tout cas le regroupement sous un terme fédérateur. Sur ce dernier point, des courants psychopathologiques, aussi divergents que le comportementalisme, la systémique et la psychanalyse (à l'exception, toutefois, du mouvement issu de la pensée lacanienne) se rejoignent : ainsi, la réunification autour du concept d'addiction, consensuelle, réussit le tour de force de faire rencontrer l'approche psychanalytique francophone et l'aproche psychiatrique nord-américaine qui soutiennent d'une même voix l'élargissement de la notion d'addiction au-delà des seules toxicomanies. Ce regroupement des différentes dépendances était d'ailleurs d'jà à l'oeuvre dans la langue qui avait regroupé différents comportement à tonalité addictive autour de dénominateurs communs, qu'il s'agisse des suffixes "-isme" ou "-manies" en français, ou "-sucht" dans la langue allemande - appétence, passion ou recherche (...). 

Les approches psychiatriques, dans un intér^et taxinomique, soutiennent ainsi l'utilisation actuelle du concept d'addiction, pour proposer, à partir de la méthode sémiologique descriptive, un nouveau regroupement transnosographique. D'autres approches, comme la psychanalyse, défendent l'intér^et d'un regroupement, davantage parce qu'une valeur psychopathologique commune permet de relativiser la place des produits au sein des dépendances. Avec ce terme "addiction", généralisé aux "toxicomanies sans drogues"", la conduite de dépendance, reléguée au second plan. Selon le modèle biologique, la dépendance psychique est en effet conçue comme le simple reflet d'une dépendance biologique, produite par les propriétés d'une substance. Pourtant, dans la boulimie par exemple, il est parfaitement exclu que les propriétés chimiques des aliments soient en cause. En élargissant la réflexion au-delà de la dépendance au toxique et de ses propriétés, il s'agit donc de mettre davantage l'accent sur la fonction de la conduite, de s'interroger sur l'économie psychique en jeu et d'en souligner les mécanismes communs. car le toxique ne fait pas le toxicomane : tous les sujets exposés à la drogue n'y succombent pas. (...). A l'extrême, on pourrait imaginer que tous les usages de drogues ne relèvent pas de l'addiction, le terme addiction étant réservé aux comportement dans lesquels apparait un type de fonctionnement psychique particulier.

Avec ce nouveau regroupement nosographique, l'éventail des addictions - dépendance à une substance, à certaines conduites (...), jusqu'à une forme de relation à l'autre - ne cesse de s'élargir, au prix d'ailleurs de quelques chevauchements, quand, par exemple, on veut l'étendre au trouble obsessionnel compulsif. Le risque, bien entendu, est celui d'une dilution du concept, que le champ addictif vienne se constituer en un nouveau leurre ou fourre-tout nosographique, comme parfois celui des états limites. L'acception, parfois trop large pour qu'elle puisse garder sa pertinences, peut en effet centraliser tout et n'importe quoi (le chocolat?), devenir une catégorie où seraient classées touts les "mauvaises habitudes"... Et qu'on aboutisse ainsi, paradoxalement, aussi bien à un appauvrissement du concept qu'à une pathologisation de toute l'activité relationnelle, avec tous les accents moralisateurs que cela peut impliquer. Certains auteurs ne voient pas d'inconvénients à conserver le prédicat, à la condition de le conserver dans les limites de ses potentialités, c'est-à-dire uniquement descriptives (Pierre-Laurent Assoun). Ainsi, parmi les dépendances, il y a deux façons possibles d'employer le terme, formant deux catégories : un noyau dur, comportant les addictions stricto sensu comme la dépendance aux substances, la boulimie, le jeu pathologique, et un autre groupe, dans lequel le terme addiction est davantage employé dans un usage métaphorique : suicide addictif, sexualité addictive, achats addictifs. Au-delà de ces critiques, le concept d'addiction pose un problème épistémologique et méthodologique : le regroupement avec d'autres troubles implique une réunification avec des pathologies actuellement dispersées dans la nosographie ; par ailleurs, si on édifie le concept psychopathologique "organisation addictive", comment la positionner par rapports aux troubles classiques : névroses, psychoses, perversions, états limites?"

En fin de compte, constate notre auteur, l'addiction, à la croisée de différents champs est davantage un état de rechercher et de remise en question qu'une entité bien établie. La "perte de  liberté de s'abstenir" semble être une voie qui pour l'instante sa préférence.

Il faut souligner que dans la justification de leur dépendance, le sujet se dit "libre" et lorsque s'amorce la remise en cause de cette dépendance (aux drogues ou comportementale) surgit la revendication de cette liberté, un des élément clé de l'addiction étant bien la puissance de l'inconscient, même dans la confrontation au spectacle de ses résultats (biologiques et/ou sociaux).

 On retrouve la même approche de l'addiction chez Patrick PHARO, directeur de recherches et enseignant à l'université Paris V.

"Il se trouve (...) que le langage ordinaire ne trahit pas vraiment les conceptions savantes, qui admettent aussi :

- une continuité entre les usages modérés ou occasionnels, abusifs et risqués, extrêmes et nocifs d'une substance psycho-active ;

- une parenté neurobiologique ente les abus de substances et ceux de certaines pratiques qui vont des conduites alimentaires aux pratiques sexuelles, en passant par le jeu, le travail, le sport, les achats... et qui incluent aussi les compulsions diverses et les impulsions non retenues.

On suppose en outre aujourd'hui que la recherche d'émotions positives et l'évitement des émotions négatives associés aux propriétés stimulantes ou sédatives de certains produits ou pratiques auraient pu constituer un avantage évolutif au cours de l'évolution naturelle de l'espèce (Saah, The evolutionary origins and signifiance of drug addiction, Harm Reduct Journal, 2005). Il n'y a donc pas lieu de s'étonner de l'intensification toujours possible de n'importe quelle habitude susceptible de susciter du plaisir ou un sentiment de bien-être, dont témoigne d'une certaine façon l'usage courant du terme addiction. Et on peut s'inspirer de ce double usage savant et ordinaire du terme addiction pour essayer de comprendre les tendances et les destinées des consommations psycho-actives qui alimentent le bien-être des êtres humaines, tout en provoquant parfois un certain nombre de catastrophe individuelles." 

La problématique de l'addiction rejoint celle de l'aliénation, lorsque la dépendace fonctionnelle s'accompagne de contraintes qui vont au-delà du choix individuel supposé, "soit que les conditions du fonctionnement soient imposées de façon plus ou moins brutale ou insidieuse par une source extérieure, comme c'est le cas dans les différentes aliénations sociales ou politiques, soit que le fonctionnement lui-même entraîne une série de désagréments qui risquent de lui faire perdre ses propriétés de bien-être, comme c'est le cas précisément dans l'addiction à une substance psycho-actie ou à une pratique envahissante." Les pratiques qui entrainent une addiction peuvent être très diverses. Ces pratiques peuvent avoir, à un degré ou à un autre, des effets psycho-actifs. On peut considérer l'adiction "comme le passage d'une consommation psycho-active fonctionnelle, qui est l'ordinaire de n'importe quel sujet humain, à une consommation pyscho-active susceptible de satisfaire plusieurs des critères répertoriés dans les classifications psychiatriques de l'addiction. Il est en outre intéressant de remarquer que les conditions sociologiques d'un tel passage sont aujourd'hui considérablement favorisées par certains phénomènes tels que l'extrémisation des consommateurs ou l'accessibilité accrue à n'importe quel produit ou pratique." Il prend l'exemple de la prise d'alcool ou de drogues, autrefois très ritualisée et avec des formes moins dure, qui, dans les temps moderne voient apparaitre des préparations de plus en plus pures, que l'ouverture des sociétés et des marchés a en outre rendues disponibles bien au-delà des contextes restreints dans lesquelles ces produits étaient apparus. "Ces phénomènes d'extrémisation et de disponibilité élargie, auxquels s'ajoutent encore les poly-consommations qui aggravent la toxicité des produits pris séparément, concernent aussi bien entendu les produits alimentaires, avec des préparations riches en sucre, en graisse, en sel ou en vitamines, et de nombreuses pratiques courantes, comme par exemple les pratiques sexuelles ou les jeux associés à la libéralisation et à la marchandisation des moeurs, ou encore les sports et le travail intensifés par la recherche accrue des performances." Violences dirigées contre eux-mêmes, violences tournées vers les autres, délinquances d'appropriation constituent également des faits générés par les nombreuses addictions.

On pourra ajouter que la prise en compte des addictions génératrices de faits plus ou moins destructeurs contre la personne ou contre autrui dépend beaucoup de l'environnement culturel et économique qui lui-m^eme, favorise et récompense celles-ci. Les résistances multiples à leur analyse trouvent des sources économiques (et politiques) : les addictions sont parties inhérentes du fonctionnement social et économique. Tenter d'analysezr ces addictions et proposer des "remèdes" ne peut se faire souvent sans une remise en cause, plus ou moins radicale, du système socio-économique dans son ensemble. C'est d'ailleurs pourquoi il est difficile de lutter contre les addictions - malgré leurs effets dévastateurs, témoins en sont les mutiples activités qui tentent de réduire les consommations de substances psycho-actives comme les stupéfiants, l'alcool, le tabac... On retrouve à l'échelle de la société - mais de façon surmultipliée par les intérêts économiques en jeu - les dépendances individuelles. On trouve dans les écrits d'auteurs comme Patrick PHARO, l'écho de ces difficultés : dans une société qui se dit libérale, où exclure toute contrainte semble faire figure de credo, on ne peut stigmatisé les individus, premières victimes. On ne peut non plus contraindre aux soins. Limiter des libertés individuelles fait partie d'un dilemne, même s'il s'agit de rendre les individus à la liberté compromise par ces addictions. Ce serait priver à terme les individus de la recherche du plaisir.

On peut comprendre que, sans analyse d'ensemble, sociopsychanalytique par exemple, ou encore sans critiques profondes du système socio-économique lui-même, que les conséquences des addictions seules puissent être motrices de thérapeutiques efficaces à moyen et long terme... 

 

Patrick PHARO, Addiction, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011. Mathilde SAÏET, Les addictions, PUF, Que sais-je?, 2011. Bernard Pierre ROQUES et Eduardo VERA OCAMPO, Assiction, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

SOCIUS

 

 

 

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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 11:22

L'addiction, pris dans le sens de dépendance à des activités qui agissent à terme négativement sur le corps, constitur un élément résultant et provoquant une série de conflits, que l'on pourrait qualifier d'à double détente. Premièrement, se dynamise un conflit interne à la personne, entre le recours à des activités nocives à terme pour satisfaire des besoins immédiats et deuxièmement se dynamise un conflit social entre acteurs entrentenant l'appétence à ces activités et une foule  d'autres déployant des interdits moraux et légaux. L'alcoolisme est bien représentatif de cette problématique : l'absorption d'alcool provoque un bienfait immédiat, prélude à des dégâts physiologiques majeurs à terme pour les personnes qui y sont addictives et sa consommation est   valorisée, proposée, conseillées par une quantité d'intérêts économiques, tandis que des autorités, inquiets des dégâts individuels et sociaux provoqués par l'ivresse privée ou publique combattent ces intérêts-là, de manière plus ou moins frontale. L'entrechevêtrement des conflits intra-corporels et des conflits sociaux (de la famille à la société toute entière) est aussi une caractéristique de ces addictions. Elles font partie souvent de la culture et même de la civilisation d'une population donnée. 

Beaucoup d'études prennent pour point de départ les différentes addictions pour en définir les "thérapeutiques" individuelles ou de groupe. Mais les addictions ne constituent pas un point de départ ; elles s'inscrivent dans des trajectoires individuelles et collectives, dans des ensembles sociaux de comportements, dans une société souvent inégalitaire et d'injustices diverses et variées. Des observateurs ont bien relevé la concomittance entre la multiplication des addictions de toutes sortes (de l'alcoolisme au tabac, des hallucinogènes à des comportements jugés plus "sociaux" et comportant pourtant une part de compulsions à répétition : conduite automobile forcenée, consommation audio-visuelle à outrance, usage à tout bout de champ d'outils de "communication" ou de jeux videos...) et d'uen organisation sociale inégalitaire et laissant une place énormes à des pauvretés de toutes sortes également... Au niveau psychologique et biologique, on peut sans peine utiliser la problématique principale de l'agressologie : les comportements d'addiction ressemblent bien à des comportements de fuite devant ds réalités globales peu propices à l'épanouissement des potentialités humaines. Au niveau de la sociopsychanalyse, on pourrait multiplier les facettes d'observations de ces comportements d'addiction, parfois hautement valorisés. Au niveau socio-politique, l'accaparement du temps des victimes de l'injustice sociale (des violences sociales) à des activités addictionnelles laisse tranquilles les nantis du système. Quoi de mieux que le détournement de toute une énergie sociale vers des activités individuelles qui l'épuisent? 

Toutes ces considérations jetées ici font l'objet de plus en plus de recherches. Le champ est assez considérable, des addictions les plus évidentes (alcool, tabac, hallocinogènes, surconsommation audiovisuelle) qui touchent un ou plusieurs des cinq sens aux addictions camouflées en nécessités économiques ou sociales (automobile, communication, l'argent).

De mauvaises langues, pourtant pas si mauvaises que cela, pourraient y ajouter les addictions religieuses, sportives ou politiques (fuite vers l'au-delà ou dans un collectif vague), les addictions sexuelles (surexcitation plus ou moins permanente), les addictions sur la beauté du corps, les addictions des collectionneurs, bref tous ces comportements de dépendance qui semblent souvent "normaux" et qui cachent bien des motivations parfois inconscientes. Maintenant, il faut se garder de voir les réalités à travers des addictions...même si elles ont tendance à s'additionner. Et à se camoufler également. Elles constituent des éléments de conflits d'importante intensité, pour la personne comme pour l'ensemble de la collectivité.

C'est sans doute les addictions politiques qui ont fait l'objet d'études, entre sociologie et philosophie politique : l'exercice du pouvoir corromp mais, plus il se prolonge et s'intensifie cet exercice semble devenir nécessaire, non pas comme on pourrait le croire ou faire croire, parce que les citoyens en général (ou les supporters en particulier) en bénéficie trop pour s'en passer, mais pour celui qui l'exerce lui-même. Le nombre de politiques - élus ou non, à grande dimension ou non - qui perdent le pouvoir et qui ensuite développent de véritables malades psychosomatiques graves est relativement impressionnant. A ce point qu'il existe même une partie de la profession de spécialistes psychologues-psychiatres qui s'y intéressent et... y tirent grand profit à développer... leur profession. La relation entre addictions (et pas seulement politiques) et pouvoir constitue même un thème de philosophie politique.

 

 On regardera bien entendus du côté des comportements d'agression, causées ou aggravées par ces addictions, comportements qui forment une chaîne quasiment sans fin dans les relations sociales. On se garde de plus en plus heureusement de tout fixisme moralisateur (encore que...) en analysant ces addictions, à la fois résultante et origine de bien des caractérisques sociales, sans oublier les soubassements économiques qui les permettent et très souvent les encouragent.

 

SOCIUS

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12 février 2016 5 12 /02 /février /2016 13:12

   Au-delà d'une perception faussée faisant apparaitre le parti de Chiang Kai-Chek comme nationaliste (futur régime de Ta¨wan) et comme marxiste pur et simple celui de Mao Tse Toung (futur régime de la Chine continentale), perception dérivée d'une analyse géostratégique primaire calquée sur une confusion de ce qui de la géostragie et de ce qui est de l'idéologie, la recontextualisation historique du passé et du présent des mouvements nationalistes et marxistes en Chine permet de comprendre ce qui relèvent de la propagande, du programme politique, de la dérive idéologique et des préoccupations stratégiques. Nul doute que ces confusions sont nées pendant la guerre froide qui oppose forces capitalistes et forces réellement ou prétendûment socialistes, car auparavant ce qu'on peut lire des compte-rendus de presse et des reportages révèle des perceptions bien plus correctes. Ce sont les réalités du nationalisme et du marxisme en Chine qui refont surface, éclairant mieux les enjeux d'aujourd'hui, avec les travaux de sociologues et d'historiens contemporains. 

   Comme l'écrit Jean-Pierre CABESTAN, "le nationalisme chinois est une réalité plus ambigüe qu'il n'y parait. Son existence est indéniable. Sa force et sa vivacité sont grandes, comme l'ont montré ces dernières années les manifestations contre le bombardement américain de l'ambassade de Chine à Belgrade (1999), l'icident de l'EP3 (avril 2001), les dénonciations des visites du Premier ministre japonaix au sanctuaire de Yasukini, les critiques virulentes proférées contre les dirigeants taiwanais (...) ou plus récemment les violences antijaponaises (avril 2005) et plus généralement l'ambition de faire de la Chine non seulement une grande puissance économique et militaire mais la première puissance du monde devant les Etats-Unis. Le nationalisme semble constiter aujourd'hui la valeur la mieux partagée de la société comme du pouvoir chinois et ce dernier le sait, qui l'a largement instrumentalisé dans le but de renforcer sa main face à ses principaux partenaires étrangers et aussi d'empêcher toute "évolution pacifique" du régime vers la démocratie." Plus largement "Si le nationalisme chinois, pour des raisons qui tiennent à l'histoire, est à bien des égards spécifique, il traduit depuis le début de l'époque contemporaine, c'est-àdire la Guerre de l'Opium (1840), le profond sentiment d'insécurité des élites chinoises. Toutefois, par-delà ce sentiment d'insécurité, plusieurs formes de nationalisme cohabitent : un nationalisme officiel, inspiré par l'idéologie communiste et le souci du Parti communiste de maintenir son monopole sur la chose publique, proche du nationalisme modernisateur mais autoritaire de nombreux révolutionnaires chinois du début du XXe siècle ; un "nationalisme primitif" et revanchard, aux tendances racistes, disséminé au sein de la société par les segments les plus anti-étrangers des élites chinoises ; et un "nationalisme pragmatique" qui tire sa légitimité de la réalité économique et sociale chinoise actuelle sans pour autant rejeter a priori l'influence étrangère. Ce nationalisme peut-il, à terme, accoucher d'un nationalisme démocratique, à la fois mesuré, ouvert et soucieux de défendre non seulement les intérêts de la nation chinoise mais aussi ceux des hommes et des femmes qui y appartiennent." Les manifestations hostiles aux Américains et/ou aux Japonais mettent "en lumière la difficulté de cette évolution et la persistante tradition du pouvoir chinois d'instrumentaliser la seule idéologie qui lui permette de prolonger une espérance de vie."

   Pour éclairer ces propos, le retour sur l'histoire de la Chine que proposent John FAIRBANK et Merle GOLDMAN sur la période qui va de la révolution nationaliste au retour du Parti Communiste Chinois (notamment jusqu'en 1937) peut être également utile pour comprendre les évolutions du nationalisme et du marxisme dans ce pays. Comme dans beaucoup de cas hors de Chine, les positions idéologiques des partis combattant pour le pouvoir peuvent changer par l'exercice de ce pouvoir ou tout simplement pour le garder. Les influences venant de la jeune Union Soviétique sont alors décisives.

  Sun Yat-sen, pionnier parmi les révolutionnaires chinois, président pour quelques semaines en 1912 de la République, avant Yuan Shikai, défend une cause nationaliste limitée à la réorganisation de la société chinoise. Il tente d'unifier la Chine, alors en proie àla guerre civile entre seigneurs de la guerre, en s'appuyant sur de smilitaires opportunistes à Gunagshou, avant d'échouer. En 1922, contraint de s'enfuir de Shanghaï, il décide de joindre ses forces à celles du Komintern dont il entame la régorganisation sous la houlette soviétique. Dans son esprit, le communisme ne suppluante pas les trois principes du peuple qu'l a théorisés : nationalisme; droits du peuple ou démocratie et susistance du peuple qui forment le programme d'une révolution chinoise. Il s'appuie sur l'Union Soviétique, envoie Chiang Kai-Shek en Russie (1923), s'appuie sur Michael Borodine pour réorganiser le Kuomintang et le premier congrès national (1924) élit un comité central exécutif de type soviétique.

C'est le marxisme, versant léniniste qui fournit son armature idéologique. L'objectif du Kuomintang est bien de développer le Parti communiste chinois et de le placer dans une position stratégique vis-à-vis du Juomintang, afin de pouvoir, un jour, prendre le contrôle de ce dernier. Acceptable par Sun Yat-Sun, parce que les membres du PCC était très peu nombreux, cette stratégie ne lui semble pas du tout en mesure de "marxiser" l'ensemble de la société, mais juste de lui assurer l"hégémonie de fait. C'est sa mort en 1925 qui ouvre l'accession au pouvoir de Chiang Kai-shek. Dans l'effervescence nationaliste (1925-1927), et au moment où le mouvement nationaliste est effectivement en mesure de forcer les résidents étrangers à quitter Nanjing, qu'éclate la coupure latente entre l'aile droite et l'aile gauche de la révolution.

"Bien que le Kuomintang eût conquis le pouvoir, il était composé d'éléments à ce point disparates qu'il se trouvait incapable de faire vivre une distature de parti. Au lieu de cela, c'est la dictature personnelle de Chinag Kai-shek qui s'imposa. L'impulsion fondamentale avait été, au début de l'histoire du Kuomintang, une impulsion nationaliste dirigée, après 1905, contre le gouvernement des Mandchous, puis, après 1925, contre l'impérialisme des puissances signataires des traités inégaux. L'idéologie du parti, si nécessaire pour inspirer les militants étudiants, reposait théoriquement sur les trois principes du peuple formulés par Sun Yat-sen. mais ceux-ci relevaient davantage d'un programme politique que d'une idéologie (une théorie de l'histoire). Jusqu'à ce qu'il eût fait alliance en 1923 avec l'Union soviétique, en se réorganisant sur le modèle léniniste, en créant un parti militarisé et endoctriné et en constituant un front uni avec les communistes, le Kuomingtang n'avait pas connu à Guangzhou de destin plus reluisant que celui, strictement régional, des seigneurs de la guerre. (...)". L'histoire embrouillée - où aller en Union soviétique était beaucoup moins de recevoir une formation idéologique que de recevoir une enseignement pratique de révolutionnaire - "suggère qu'il n'y eut jamais au XXe siècle, fondamentalement, qu'un seul mouvement révolutionnaire en Chine, le mouvement révolutionnaire socialiste du Parti Communiste chinois." Ce que l'on sait des massacres des communistes ordonné par Chianh Kai-shek à Sanghaï en 1927 le montre bien : l'esprit révolutionnaire socialiste se dissipe et le gouvernement de Nanjin est plus un gouvernement de bureaucrate méfiant des masses étudiantes, avec un programme qui se délite avec le temps, détruisant même le régime de semi-autonomie d'entreneurs. Les tendances bourgeoises sont elles-mêmes détruites et l'on revient tout simple au contrôle (plutôt moins que plus effectif) bureaucratico-militariste des populations, avec des méthodes brutales, mafieuses, intermittentes... Jusqu'en 1937, ce ne sont guère que les industries militaires d'Etat qui se développent. "Pour le dire brièvement, en arrivant au poouvoir, le Kuomintang avait changé de nature. Après tout, il avait conquis le pouvoir en employant à son service, et contre les communistes, l'univers mafieux de la Bande verte. Au début, de nombreux Chinois s'étaient ralliés au gouvernement de Nanjing, mais les maux du beureaucratisme à l'ancienne avaient tôt fait de les décevoir. non contente d'exercer une terreur blanche visant à détruite le Parti communiste, la police du Kuomintang combatait, réprimait les individus qui les gênaient au sein des autres partis ou dans le milieu professionnel. La presse, bien qu'elle réussît à se maintenir, était durement censurée. (...) Quiconque exprimait de l'intérêt pour les masses était réputé protocommuniste. Cette position anticommuniste avait pour effet de décourager, si ce n'est d'empêcher, tous les projets destinés à améliorer le sort du peuple. Ainsi, le Kuomintang finit par se couper de l'entreprise révolutionnaire." A la tête du gouvernement militaire de facto, Chiang Kai-shek, lui-même accablé par l'esprit de lucre des bureaucrates, tente de remplacer l'aide russe par celle de l'Allemagne, et, au premier revirement stratégique (l'alliance Japon-Allemagne de 1937), se retrouve seul avec ses forces affaiblies face à l'impérialisme militaire du Japon. 

Pendant toute cette période, les forces communistes, avec Mao-Tse-toung à leur tête (après bien des combats internes) tentèrent de trouver une base géographique d'exercice du pouvoir, sur des bases marxistes-révolutionnaires. Presque éradiquées à la veille de l'assaut japonais, les forces communistes lui doivent d'abord un sursis, puis les conditions de son redressement politico-militaire. "Sans l'invasion dévastatrice des Japonais, le gouvernement de Nanjing aurait pêur-être pu conduire progressivement la Chine vers la voie de la modernisation. Cependant, la résistance que Mao et le PCC opposèrent aux Japonais leur donna la chance de pouvoir établir un nouveau pouvoir autocratique dans les campagnes, d'où ils expulsèrent l société civile urbaine naissante qui avait pu continuer à s'y développeer sous les nationalistes. Grâce aux nécessités de la guerre, le PCC put se mettre à bâtir un nouveau type d'Etat en Chine, un régime équipé pour la guerre des classes. En plein coeur du XXe siècle, les révolutionnaires chinois s'apprêtaient donc à mener l'assaut contre une structure sociale vieille de 3 000 ans".  Même si John FAIRBANK et Merle GOLDMAN semblent plutôt appuyer l'opinion d'historiens en économie comme William C KIRBY sur la capacité du gouvernement nationaliste de parvenir à une industrialisation et une modernisation économique, ils ne se font guère d'illusions sur cette capacité, tant les élements progressistes de la société chinoise sont réprimés les uns après les autres.

Ce qui nous intéresse particulièrement ici, c'est la manière dont s'articulent et se combattent l'idéologie marxiste et l'idéologie nationaliste, les acteurs semblant naviguer souvent entre les deux pour un objectif très pratique de conquête et de maintien au pouvoir. Pour avoir abandonner l'une (la communiste) au profit de l'autre, les nouveaux gouvernants n'ont d'autres choix que de s'appuyer sur les structures les plus anciennes du pouvoir local et régional, les forces les plus militarisées à l'oeuvre depuis au moins le début de l'empire Mandchou. Avec la faiblesse supplémentaire de devoir utiliser - puisque les anciens cadres structurant les solidarités ont été éliminées - des méthodes qui s'approchent de celles du grand banditisme organisé. Incapables de réellement choisir, avec leur bagage intellectuel occidental, entre réforme urbaine à l'occidental et conservatisme à l'intérieur des terres, les élites très momentanément parvenues au pouvoir par la force et l'appui des étudiants (qu'ils répriment ensuite...), se condamnent à tout simplement reproduire, mal et avec notamment plus de violence, les anciennes structures de domination...

   Mais de quel marxisme et de quel nationalisme s'agit-il? En effet, dans la pensée de Mao ZEDONG par exemple,  notamment celle élaborée entre 1942 et 1944, la "ligne de masse" dans laquelle il réaffirme la nécessité d'une direction centrale et où il dénonce le caractère réactionnaire du Kuomintang, se refère à un maxisme léninisme fortement sinisé. Le prolétariat ouvrier devient celui des campagnes et le jargon utilisé, pour des raisons de crédibilité sur la scène international, reste celui du marxisme-léninisme. Conscient de la faible industrialisation de la Chine, encore plus faible que celle de la Russie, les dirigeants du PCC axent leurs efforts sur l'éducation du peuple chinois et l'amélioration-réforme de la pasysannerie. C'est à une véritable autre Longue marche que doit s'ateler le nouvel Etat issu de la victoire des communistes à la fois contre l'armée japonaise, les troupes nationalistes et les résidus des moyens des seigneurs de la guerre entre 1949 et 1953.

   Pour cela, les dirigeants s'appuient sur le "nationalisme modernisant de l'élite réformiste" (Yves CHEVRIER) de la fin du XIXe siècle, celui partagé par une grande partie des intellectuels et des cadres administratifs, face aux diverses autres formes de nationalisme évoqué par Jean-Pierre CABESTAN. Les quatre formes de nationalisme qu'il décrit restent présentes en Chine populaire. Leur évolution est loin d'être achevée, et en raison de la mort progressive de l'idéologie communiste (y compris au sein de l'Etat chinois...), de l'effondrement du bloc soviétique, mais aussi de certains échecs de la collectivisation dans les campagnes (malgré l'énorme progrès de la fin des vastes disettes et famines), le direction du PC est "davantage tentée depuis 1989 d'instrumentaliser la dimension anti-occidentale et surtout anti-japonaise du nationalisme chinois. Et certains segments des élites chinoise ont utilisé ce courant idéologique (d'autant que la bureaucratie s'embourgeoise et veut profiter beaucoup plus qu'auparavant des fruits de la croissance, devons-nous préciser), pour renforcer leur influence, soit leur contestation au système actuel." Si la faible opposition s'appuie plus sur un nationalisme qu'un socialisme, même à réinventre, le pouvoir central ouvre la voie à l'expression d'un nationalisme populaire qui dépasse les limites du nationalisme d'Etat. Il hésite toutefois, au gré sans doute de l'évolutioon même du système économique, entre une instrumentalisation et une mise sous contrôle, "notamment dans le but, écrit encorre Jean-Pierre CABESTAN, de conserver uneplus ample marge de manoeuvre sur le plan international."

 

Jean-pierre CABESTAN, Les multiples facettes du nationalisme chinois, dans Pespectives chinoises n°88, mars-avril 2005 (mise en ligne avril 2008). John FAIBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine, Tallandier, 2013.

 

STRATEGUS

 

 

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7 février 2016 7 07 /02 /février /2016 08:39

   La presse se fait écho de temps à autre de l'évolution de dépenses militaires, de ventes d'armements ou de mouvements de structuration/restructuration des forces militaires. Elle le fait parfois en dressant des tableaux ou en présentant des graphiques censés refléter les dépenses d'armements ou l'ensemble des dépenses militaires. Mais ces présentations sont très souvent faussées, soit que les sources d'information elles-mêmes sont entâchées scientifiquement pour des impératifs politiques de toutes sortes, soit que les critères de prise en compte de dépenses changent, de manière ouverte ou plus souvent de manière cachée, soit encore que de nombreux fonds secrets plus ou moins officiels influent de manière camouflée sur les statistiques... Dans un domaine "hypersensible", tant pour les Etats que pour les firmes directement ou indirectement "concernés" par les dépenses militaires, il est bien difficile de comprendre les réalités. De plus, mêler des mouvements de fonds concernant à la fois des armes légères et des armes majeures, du matériel high tech ou des reventes de matériels obsolètes à des pays "pauvres" n'a pas grand sens. Ce qui fait qu'une présentation quantitative dans ce domaine n'a aucune... importance (sauf de manipulation idéologique...) sans une analyse qualitative intégrant la géopolitique ou les politiques de défense...

   Olivier de FRANCE, posant la question de l'usage rhétorique des statistiques de défense, en vient à demander s'il s'agit là de science exacte (les superbes mathématiques mises en oeuvres...) ou d'idéologie. Même des "études" menées conjointement entre le ministère français de la défense, CIDEF et Mc Kinsey & Company sur les exportations françaises d'armement (40 000 emplois dans les régions, septembre 2014) sont soumises à caution. Pour le directeur de recherches à l'IRIS, "l'usage idéologique des chiffres de dépense militaire est parfois inversement proportionnel à leur robustesse méthodologique", tout en réservant aux chiffres européens une meilleure appréciation que pour les chiffres américains ou chinois. "Aussi, les statistiques ne deviennet-elles fausses que lorsque s'efface le socle méthodologique sur lequel elles reposent. L'erreur survient lorsque l'on tente d'ériger en absolu des données que sont par nature relatives, c'est-à-dire qu'elles dépendent de conventions de calcul et d'outils de mesure qui sont construits. Les affirmations médiatique assénées (...) de manière péremptoire montrent bien que les statistiques de défense sont dénuées de sens, sans la conscience de ce qu'elles tentent de montrer."

La faiblesse des bases statistiques (la source des informations) oblige à une évaluation de leur fiabilité, en fonction de la cohérence, région par région, des statistiques elles-mêmes. Ainsi le même auteur évalue cette fiabilité à l'aune de la cohérence entre plusieurs séries statistiques, entre plusieurs émetteurs (Etats, Institutions...). "Un examen nourri des différentes sources tend à mettre en lumière la cohérence des chiffres de dépenses de défense en Europe depuis la crise. L'ensemble des sources confirment la baisse des dépenses de défense depuis 2010 pour l'ensemble composé par les pays européens de l'OTAN. Il en est de même pour ceux qui composent l'Union Européenne. Le volume de la baisse est ensuite plus ou moins important selon les indicateurs. Les estimations divergent en effet selon que l'on se rapport aux chiffres de l'OTAN, de l'Agence européenne de défense (AED), de l'International Institute for Strategic Studies (IISS), de Jane's (IHS), ou du Stockolm International Resarch Institute (SIPRI). Cependant, la base de données consolidée de l'Institt d'études de sécurité de l'Union Européenne (EUISS) permet de comparer les principales estimations (AED, OTAN, IISS et SIPRI) en utilisant une même base monétaire et méthodologique (euros, taux de variation, taux d'inflation notamment)." Il résulte de ces rapprochements que les indicateurs concordent plutôt pour y relativiser le déclin des budgets militaires. "Les dépenses de défense y résistent depuis le début de la crise, de même qu'en Europe centrale, avec de légères baisses en fonction du mode de calcul. La chute des budgets dans le Sud et dans l'Ouest de l'europe est beaucoup plus prononcée, notamment chez les pays qui ont souffert de la crise - à l'exception de la Guèce -, avec des baisses qui vont jusqu'à 20% en bulgarie et en Espagne." Olivier de FRANCE égratigne au passage l'engagement prix au sommet de Newport de l'OTAN par les pays membres de consacrer 2% de leur produit intérieur brut (PIB) à la défense, "voeu pieux" ne reposant que sur une stratégie de communication.

Pour les Etats-Unis, les indicateurs s'accordent à partir de 2011, faisant apparaitre une baisse avérée du budget de la défense, plus ou moins rapide selon les sources. Toutes sources comprise, on constate également une hausse combinée des dépenses en Asie et au Moyen-Orient. Mais la fiabilité des chiffres diminue considérablement, non seulement quand on remonte dans le temps, mais aussi quand on passe des Etats-Unis à la Russie ou à la Chine. Pour ce dernier pays, les estimations récentes vont du simple au double en volume, quoique les trajectoires soient comparables. Les estimations du budget russe sont comparables en volume, mais divergentes du point de vue des trajectoires. 

Au-delà de carences ponctuelles (séries de données incomplètes, manque de transparence selon les années et selon les pays... qui semble bien refléter à la fois des difficultés internes passagères de récoltes et d'assemblages de données plus ou moins mâtinées de stratégies de communication..), existent des lacunes structurelles qui font douter de la réalité exprimée par les statistiques de défense. L'exercice de comparaison des données militaires et de défense, bien connu des experts de l'ONU (UNIDIR en particulier), demeure difficile tant des écarts de méthodes de comptage existent : question du périmètre des dépenses prises en compte, écart entre budgets préparés, bugets approuvés et budhets réalisés. L'intervention de lois et réglements (sur les ventes d'armes, sur les spécifications d'engins militaires...) peut troubler les résultats de manière importante. Ce qui oblige à regarder davantage la qualité de ce qui est chiffré, l'état des armements produits et en usage, la qualité des troupes elles-mêmes... "Le niveau des dépenses est, en effet, loin d'être le noeud du problème : rappelons que l'Europe, toute dépense déclinante qu'elle soit, dépense encore davantage que la Russie et la Chine réunies en matière de défense - bien qu'environ 90% de ses capacités militaires soient inutilisables dans un conflit moderne hors de ses frontières.(...)".

Compter les dépenses, même si cela à un sens pour comprendre le poids de la défense dans chaque pays, s'avère de peu d'intérêt lorsqu'on passe à la comparaison entre pays. Outre les distorsions de périmètres et de méthodes de comptage, voulues ou non (plus voulues d'ailleurs souvent...), les différences de stratégie, de but de défense, la non-correspondance parfois entre l'efficacité d'une arme et de son coût. Mieux dépenser importe plus que dépenser plus, mais la dépense militaire n'est pas l'essentiel, même si l'on disposait de données fiables, ce qui compte, c'est l'utilisation qu'un pays compte faire de son armée et de son armement. Olivier de FRANCE met même en garde contre une croyance et une utilisation des statistiques : elles pourraient brouiller les perceptions des réalités, non seulement pour les populations plus ou moins directement concernées mais aussi pour les responsables de la défense eux-mêmes et pour les élus chargés d'examiner (lorsqu'ils veulent bien s'en donner la peine...) les dugets de la défense.

 

Dans la nomenclature de dépenses de défense du Ministère français de la défense, nous pouvons lire que les dépenses de défense comprennent la défense militaire, la défense civile, l'aide militaire et la recherche.

La défense militaire comprend l'administration des affaires et services de la défense militaire, le fonctionnement des forces de défense terrestres, navales, aériennes et spatiales ; génie, transports, transmissions, renseignement, personnel et forces diverses non combattantes ; fonctionnement ou soutien des forces de réserve et des forces auxiliaires de la défense nationale. Sont inclus les bureaux des attachés militaires stationnés à l'étranger et les hôpitaux de campagne. Sont exclus : missions d'aide militaire, hôpitaux des bases militaires, prytanées et écoles militaires dont les programmes d'enseignement sont analogues à ceux des établissements civils correspondants, même si seuls sont admis à en suivre les cours les militaires et les membres de leur famille ; régimes de retraite de militaires.

La défense civile comprend l'administration des affaires et services de la défense civile ; définition de plans d'urgence, organisation d'exercices faisant appel à la participation d'institutions civiles et des populations ; Fonctionnement ou soutien des forces de défense civile.

Sont exclaus : services de protection civile, achat et entreprosage de vivres, de matériel et d'autres fournitures d'urgence à utiliser en cas de catastrophe en temps de paix.

L'aide militaire comprend l'administration de l'aide militaire et fonctionnement des missions d'aide militaire accrédités auprès de gouvernements étrangers ou détachées auprès d'organisations ou d'alliances militaires internationales. Elle comprend aussi l'aide militaire sous forme de dons (en espèces ou en nature), de prêt (quel que soit le taux d'intérêt) ou de prêt de matériel ; contributions aux opérations internationales de maintien de la paix, y compris détachement de personnel.

La recherche comprend la recherche fondamental, la recherche appliquée et le développement expérimental.

Cette nomenclaure est à la base de toutes les statistiques produites par le ministère de défense. Les dépenses des administrations publiques en général sont ventilées suivant une nomenclature internationale définie dans le système de comptes nationaux de 1993 et révisée en 1999, la COFOG (Classification of the FOnctions of Government).

 

Dans la présentation de ses données statisitiques, le SIPRI indique que "les données sur les dépenses militaires du SIPRI sont dérivées de la définition de l'OTAN qui englobe toutes les dépenses courantes et en capital pour les forces armées, notamment les forces du maintien de la paix, les ministères de la défense et autres agences gouvernementales participant à des projets de défense, les forces paramilitaires si elles sont jugées comme étant formées et équipées pour assurer des opérations militaires et les activités dans l'espace militaire. De telles dépenses comprennent les dépenses engagées pour le personnel civil et militaire, notamment les pensions de retraite du personnel militaire et les services sociax pour le personnel, l'exploitation et la maintenance, l'approvisionnement, la recherche et le développement et l'aide militaire (dans les dépenses militaires du pays donateur). Sont exclues de ces dépenses, la défense civile et les dépenses attribuables à des activités militaires précédentes, telles que les prestations des vétérans, la démobilisation, la conversion et la destruction d'armes. Cette définition ne peut toutefois pas être appliquée à tous les pays étant donné qu'il faudrait que beaucoup plus d'information détaillée soit rendue disponible au sujet de ce qui est inclus dans les budgets militaires et dans les dépenses militaires hors budget (Par exemple, les budgets militaires peuvent couvrir ou non la défense civile, les réserves et forces militaires, la police et les forces paramilitaires, les forces à double mission comme la police militaireet civile, les subventions militaires en nature, les pensions pour le personnel militaire et les cotisations à la sécurité sociale versées par une partie du gouvernement à une autre)."

 

Olivier de FRANCE, Science exacte ou idéologie? De l'usage rhétorique des statistiques de défense, dans La revue Internationale et stratégique, n°96, Hiver 2014. SIPRI Yearbook, Armaments, Disarmament and International Security, Rapport annuel, 2015. Ministère de la défense, Annuaire statistique de la défense 2014-2015.

 

DEFENSUS

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5 février 2016 5 05 /02 /février /2016 10:18

John FAIRBANK et Merle GOLDMAN, dans l'étude des soubresauts de la société chinoise qui aboutissent et qui résultent du Mouvement du 4 mai 1919, forgent le concept de "sinolibéralisme" (au sens politique Et économique), sans être d'ailleurs beaucoup repris sur ce thème. Le thème de la société civile chinoise par contre fait l'objet de nombreuses études, soit en partant (références obliges) des influences occidentales, soit en tentant de trouver dans la société chinoise elle-même, les ferments souvent bridés de celle-ci. 

Il faut à ce stade rappeler ce qu'on entend justement par société civile. Ni impliqués complètement une activité politique, ni à part entière dévolus une activité économique, les éléments d'une société civile se construisent et se pensent à l'écart et souvent contre un pouvoir central. Ils forment un tissu plus ou moins lâches de personnes et d'associations (même si elles n'en portent pas le nom) d'entraide, d'échange (souvent non marchand), d'aide humanitaire, de pensée sociale et politique (presse notamment), de savoirs universitaires ou non, ces personnes et associations désirant se mettre souvent à l'abri d'incursions étatiques ou des élites. Cette société civile peut être traversée par des préoccupations qui la mène parfois à entrer en lutte ouverte contre le pouvoir central, souvent sur des aspects très précis et limités, peut également se former et exister aux limités de la légalité, voire être le lieu d'expressions de violences multiples. Cette description large de la société civile n'est pas forcément admise par tous (elle hérisse même certains hauts fonctionnaires...). Le concept de société civile, comme le rappelle Daniel MOUCHARD, est tantôt un objet scientifique dont le périmètre peut s'avérer varaible, tantôt un concept politique connoté positivement ou négativement (plutôt positivement dans les sociétés occidentales.

"Si on excepte le cas spécifique, écrit-il, des premiers économistes libéraux (Adam Smith, Bernard de Mandeville), il faut attendre le début du XIXe siècle et Hegel pour trouver une conceptualisation systématique de cette division (entre société civile et Etat), qui deviendra centrale dans la réflexion politique moderne. On le sait, cette distinction est au coeur du système politique hégélien : la société civile étant la sphère du privé, du particulier, du travail et des échanges économiques, distinguée de l'Etat, lui-même compris comme le lieu de l'universel et du général. Cependant, distinction ne significe pas séparation radicale : selon la célèbre formule de Hegel, l'Etat est la "condition de possibilité de la société civile" ; autrement dit, celle-ci ne peut exister sans que les antagonismes qui existent en son sein ne soient dépassés par l'institution étatique. C'est précisément cette distinction que Karl Marx reprend, en la radicalisant et surtout en l'inversant. En tant qu'instrument de la classe dominante (la bourgeoisie), l'Etat est ici, au contraire de la construction hégélienne, conçu comme le "parasite" de la société civile, et celle-ci doit impérativement se débarrasser de celui-là pour réussir son émancipation.

Le parcours historique de la notion de société civile débouche donc sur l'opposition potentiellement conflictuelle entre société civile et Etat, qui va constituer l'une des grammaires politiques essentielles du XXe siècle, notamment à la faveur du développement d'Etats totalitaires - ou autoritaires - dont l'une des caractéristiques est justement d'étouffer, voire d'absorber, leur société d'enracinement. En un sens, cette opposition n'est pas que spéculative ; elle est aussi chargée d'enjeux politiques immédiats, comme on peut le voir dans la période la plus récente."

  C'est dans cette logique que John FAIRBANK et Merle GOLDMAN recherchent ce qui peut être une société civile chinoise. "L'émergence de la société civile était un phénomène inhérent à l'expansion du savoir et à la division du travail, grâce auxquels des spécialistes étaient en mesure de revendiquer leur autonomie dans leurs sphères respectives de compétences. Cependant, cette autonomie semblait toujours menacer l'ordre et l'unité de l'Etat, dont les dirigeants considéraient qu'elle dépendait de sa capacité à s'immiscer, de manière omniprésente dans la vie des individus. Le problème social universel de l'équilibre entre, d'un côté, l'autonomie de l'individu - le libéralisme politique - et, de l'autre, l'unité et l'ordee imposés par l'Etat se posait en Chine de façon inhabituellement aigüe et persistante." La raison en réside, au-delà des contingences de la structure de la pensée chinoise elle-même.

"Dans la pensée chinoise, individualisme et libéralisme étaient strictement limités par la prépondérance de la collectivité. L'individu était subordonné au groupe. Les lois chinoises avaient moins de pouvoir d'injonction que les assertions d ela moralité. Certes, le concept occidental de société civile avait un véritable équivalent dans la pensée chinoise, mais il lui fallait encore être défini. Ainsi, par exemple, l'expression et la propriété individuelles, attributions essentielles du libéralisme de l'ère victorienne, ne pouvaient-elles être goûtées en Chine qu'avec la bénédiction de l'Etat.

Ces limitations étaient apparures de façon évidente dans la pensée chinoise de la fin de la dynastie Qing. Bien que le système de croyance néoconfucéen eût été contraint d'accepter des "éléments étrangers" (la modernisation) et un nouvel enseignement, car ils étaient au moins utiles au gouvernement, il s'avèra impossible pour la dernière génération Qing d'abjurer complètement le confucianisme. Comme on pouvait s'y attendre, nombreux furent ceux qui, au contraire, s'efforcèrent de trouver  dans les modèles étrangers la possibilité de réaffirmer certaines valeurs traditionnelles chinoises. Les réformateurs japonais engagés dans la modernisation avaient proposé de combiner "l'éthique orientale et la science occidentale. En Chine, Zhang Zhidong, principal maitre à penser de son époque, mit au point sa famause formaule : "Le savoir chinoise pour la substance (....) et le savoir occidental pour la fonction (...). C'était habile, mais incohérent, car le ti (substance) et le yong (fonction) désignaient dans la philosophie chinoise les aspects corrélatifs de n'importe quelle entité singulière. Ainsi, le savoir chinois et le savoir occidental avaient-ils, chacun de leur côté, leur propre substance et leur propre fonction. Néanmoins, parce qu'elle semblait donner la priorité aux valeurs chinoises, et condamner le savoir occidental à ne représenter qu'une simple boîte à outil, la formule connut un franc succès. Des Japonais dotés d'un tour d'esprit confucianiste offrirent un autre concept utle : le parlement de type occidental pouvait, selon eux, établir une certaine harmonie entre le dirigeant et les dirigés. Le tout était de lui appliquer une logique différente. La pensée politique occidentale avait élaboré la notion d'intérêt particulier, qui recouvrait les désirs et les objectifs d'individus, ou de groupes d'individus, se trouvant en compétition les uns avec les autres. Puisqu'ils motivaient l'activité de chacun, depuis le souverain jusqu'au simple porcher, les intérêts particuliers étaient vus en Occident comme des acteurs politiques à part entière. Quant au gouvernement représentatif, il constituait un moyen de parvenir au compromis entre les multiples intérêts concurrents. Les choses se passaient différemment en Chine. Les intérêts particuliers y éaient, par définition, perçus comme égoïstes. Et la morale confucéenne condamnait l'égoïsme comme mal antisocial. C'est l'idéal d'harmonie qu'elle portait aux nues. Or, les réformateurs espéraient justement pouvoir y attendre grâce au gouvernement représentatif.

Un autre concept libéral, déformé à mesure qu'il gagnait l'Asie depuis l'Occident, était celui d'individualisme. (...). Liang Qichao, le plus influent des réformateurs, défendait l'idée que plus les individus développaient égoïstement leurs propres capacités, plus l'Etat se trouvait renforcé et enrichi. C'est de cette manière seulement que les individus pouvaient contribuer au bien-être de leurs concitoyens. A l'appui de cette idée, Liang citait le juriste suisse Johna Caspar Bluntschli : les individus naissent pour l'Etat, et non l'Etat pour les individus. De ce fondement étatiste, à partir duquel les adeptes du confucianisme avaient toujours appris à réfléchir, résultait que les droits les plus divers devaient être accordés ou refusés par l'Etat, conformément à son intérêt. Certes, toutes les constitutions chinoises mentionnent de nombreux droits, mais seulement en tant qu'idéaux programmatiques, et non pas nécessairement comme lois déstinées à être appliquées.

A l'arrière-plan de cette interprétation chinoise du "libéralisme", il y avait le présupposé que le pouvoir du souverain était illimité et autocratique. Toutefois, pour accroître la stabilité de l'Etat et son pouvoir de contrôle, l'art de gouverner du souverain pouvait évoluer, jusqu'à inclure une constitution, un parlement et des droits civiques (mais aussi des devoirs). Si les droits étaient garantis "dans les limites de la loi" cela voulait dire par autorisation du souverain. Les constitutions chinoises ne jouèrent donc jamais le rôle de fonts baptismaux de la loi, comme ce fut le cas aux Etats-Unis. Elles étaient plutôt à l'image des programmes des partis politiques américaines : l'expression d'idéaux et d'espoirs.

Ce caractère partiel du libéralisme à la chinoise pousserait donc à parler de protolibéralisme, ou de sino-libéralisme. Il s'enracine dans le côté we du concept chinois de gouvernement, celui en vertu duquel les fonctionnaires-lettrés, sans être généralement dotés de la responsabilité ou du pouvoir de les mettre en oeuvre, rédifeaient des propositions de loi sous forme d'essais ou de mémoires. Sous ce régime dit sino-libéral, la liberté d'expression était limités dans la mesure même où l'on ne pouvait se permettre d'attaquer un gouvernement local sans risquer de violentes représailles de la part de la composante wu de ce même gouvernement. Plus sérieusement encore que cette prudence nécessaire, la façon de penser des Chinois les empêchait de s'affranchir, pour reprendre les termes de Vera Schwarcz, du "culte de la subordination ritualisée" et de l'"éthique de l'asssujetissement" que l'idéologie néoconfucianiste inculquait aux individus, dès leur plues jeune âge, au sein des familles.

Enfin, sous le régime des lois chinoises, le libéralisme à l'occidentale se trouvait entravé par le système des traités inégaux. L'âge des seigneurs de la guette, c'est-à-dire les années 1910 et 1920, coïncida avec l'apogée de l'influence étrangère. Or, comme les étrangers conservaient leurs canonnières à portée de main, les armées des seigneurs d elguerre, en guise de représailles, pillaient les territoires situés à l'extérieur des ports. Ainsi non seulement la société civile à la chinoise se modelait en partie sur les institutions occidentales, mais elle était aussi protégée par cette même présence impérialiste, qui provoquait pourtant l'essor d'un nouveau nationalisme chinois.

Au fond, nous ferions bien de conserver à l'esprit la différence des valeurs entre l'Occident et la Chine, différence qui provient elle-même d'expériences historiques différentes. Mais nul n'est besoin de renoncer à l'espoir de voir se développeer l'individualisme libéral dans le cadre d'une société civile chinoise. On peut parfaitement reconnaître à la fois l'antique efficacité du collectivisme autoritaire de la Chine et la tâche écrasante qui pèse sur les épaules des intellectuels de ce pays, à qui il revient de trouver la juste mesure."

Si nous reproduisons ce long passage, c'est bien parce qu'il indique une constante structurelle chinoise que l'on retrouve à chaque étape de son histoire, y compris après les succès du Mouvement du 4 Mai 1919, à travers l'expérience socialiste et même à travers les événements du XXIe siècle commençant. La société civile, même si par exemple l'existence des réseaux sociaux d'Internet lui donne une résonnance mondiale, demeure en lutte avec des idéologies et des cadres de pensées séculaires.

 

 

 

John FAIRBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine, Thalandier, 2013. Daniel MOUCHARD, Société civile, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

PHILIUS

 

 

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5 février 2016 5 05 /02 /février /2016 10:07

     Optimistes, Nicolas BERLAND et Anne PEZET estiment qu'il "existe peut-être un espace pour reconstruire des systèmes comptables plus démocratiques et applicables à de nombreux objets". Pour donner une idée d'un tel espace, ces auteurs tentent une évaluation des travaux critiques. En interne (de la part des auteurs critiques) "et par conséquent modérée et équilibrée" et en externe (de la part des partisans du mainstream) "plus vigoureuse". 

COOPER et HOPPER (2007) distinguent 7 apports des critical studies en comptabilité. le contexte n'est bien sûr pas considéré comme neutre puisqu'il est le reflet du capitalisme et de la modernité. "Le changement n'est pas simplement motivé par la technologie et la concurrence mais aussi par les rivalités interprofessionnelles visant à se répartir le surplus de valeur et le contrôle des forces de travail. Le pouvoir et le conflit sont au centre des explications. La comptabilité de gestion n'est plus neutre ni objective mais subjectivement négociée dans le cadre des résistances. Les résistances ne sont pas analysées en termes de psychologie ou d'irrationalité des acteurs mais dans leur contexte socio-économique. Les innovations comptables viennent souvent d'institutions externes comme l'Etat, la religion ou les mouvements politiques. Les critical studies montrent comment les technologies comptables ne peuvent être comprises hors d'une complexe réseau d'intérêts. Le changement est brutal ; il fait suite aux crises du capitalisme. Ces apports se résument finalement à une vision "externaliste" de la comptabilité dont les relations avec le social, l'économique et le politique ne sont pas ignorées."

Ces deux auteurs analysent également les forces et faiblesses des grands courants des critical studies. "Si le labour process analyse bien les contradictions qui entrainent les crises, il présuppose implicitement que les notions de bien et de mal sont connues par les chercheurs qui peuvent ainsi directement trancher. Les recherches critiques héritées d'Habermas sont insuffisamment explicites sur l'origine des formations sociales plus larges. Les postculturalistes sont suspectés de produire des "meta narratives" dont la validité est impossible à prouver (...). Les foucauldian studies ne s'intéressent pas suffisamment à l'histoire dans ses détails les plus fins. L'ANT pallie un peu ce problème en s'intéressant aux détails matériels qui rendent les choses possibles. Mais le risque de relativité devient alors très fort. (...)".  Un certain romantisme, un certain éloignement des pratiques qui rendent ces études critiques trop éloignées des lecteurs qui pourraient en être les plus intéressés, des conflits de référence à l'intérieur de la discipline, une certaine naïveté de critiques qui se retournent finalement contre leurs propres présupposés : en réformant la comptabilité certains semblent croire que l'on pourra de cette manière (parfois exclusive, puisqu'il n'y a pas d'analyse sociologique large), réformer la société... 

L'aller-retour de la technique à la critique et de la critique à la technique, vu ces insuffisantes, peut s'avèrer très limité. Si le travail réalisé par les sociologues et les ethnologues ouvrent des perspectives pour le monde du management, encore faudrait-il qu'ils partagent un minimum de culture commune. Beaucoup d'approches ne dépassent pas le constat de non neutralité de la comptabilité. En outre, le vrai et le faux en comptabilité risque d'être le sujet d'interprétations multiples au fur et à mesure que s'élargit le nombre d'acteurs intéressés par la production comptable, d'autant que ces acteurs, souvent très spécialisés dans leur domaine, ne possèdent que peu de références communes et en fin de compte peu d'intérêt communs. Si les crises du capitalisme indiquent de plus en plus clairement des défaillances des instuments de calculs économiques - même chez les tenants du mainstream (courant domainant sans réflexions de fond), il ne semble pas, jusqu'à aujourd'hui que la tendance à tout simplement transcrire dans la comptabilité la financiarisation de l'économie s'inverse. 

  Toujours est-il que la recherche comptable moderne, qui s'organise autour de plusieurs auteurs-clés, est relativement jeune et qu'elle n'a pas fini de porter ses fruits. Une certaine accumulation des connaissances, une nouvelle perception, même chez les libéraux, des dangers d'une comptablité qui transcrit tout simplement les dérives d'un capitalisme financier, la montée des périls en matière d'environnement qui détruit les fondements du productivisme, lui aussi entérimé et amplifié par une certaine mise en chiffres, la nécessité croissante de faire par la comptabilité réfléter des réalités sociales et des exigences sociétales, tout cela produira progressivement ses effets. A condition que des autorités suffisamment puissantes s'élèvent, au niveau national et international, contre des dérives néo-libérales incontrôlables et se dotent précisément d'outils - comptables notamment - pour établir de nouveaux caps, qui ne se réduisent pas à une "amélioration" de la "gouvernance"...

   Les théories dressées notamment par Raymond John CHAMBERS (1917-1999), Anthony HOPWOOD (1944-2010), Tony TINKER (né en 1946), Ross WATTS (né en 1942), Jerold ZIMMERMAN (né en 1947), Theodore LIMPERG Jr (1879-1961), Gino ZAPPA (1879-1960) et Kyoshi KUROSAWA (1902-1997), Richard MATTESICH (né en 1922), Gerald FELTHAM (né en 1938)... peuvent y contribuer...

L'australien Raymond John CHAMBERS défend contre de grands auteurs américains de son époque, et notamment LITTLETON, une nouvelle conception de la recherche comptable. Elle ne peut selon lui se contenter d'expliquer la pratique mais pour autant elle n'est pas une fin en elle-même : elle doit servir la pratique et ce en proposant à celle-ci des théories susceptibles de la guider et de lui donner des points de repères et des cadres intellectuels adaptés aux différents contextes où elle se développe. En tant que chercheur, il produit une théorie (ou une méthode) comptable pour une pratique "continuellement actuelle" dans un contexte inflationniste mais cette théorie est l'illustration d'une démarche générale qui sea qualifiée de normative et qu'il défendra tout au long de sa carrière scientifique et dans sa revue Arbacus, notamment contre des chercheurs partisans de démarches exclusivement cognitives. Anthony HOPWOOD d'une part et Ross WATTS et Jerold ZIMMERMAN d'autre part, défendront et illustreront par leurs travaux de telles démarches, mais selon des méthodologies très différentes. Dans son ouvrage majeur publié en 1966, Accounting, Evaluation and Economic Behavior (Comptabilité, évaluation et comportement économique), il expose sa méthode de la comptabilité continuellement actuelle, fondée sur une évaluation des actifs à leur prix de cession. Cet ouvrage est l'illustration d'une nouvelle démarche de recherche qui la revivifie. Pour cet auteur, une théorie comptable repose sur un certain nombre d'axiomes relatifs à l'entreprise et à son environnement et se construit en déduisant de ces axiomes des hypothèses qu'il convient de confronter à la réalité. Il est sans doute le premier auteur qui ait proposé une démarche aussi rigoureuse pour la recherche comptable, démarche clairement inspirée par le raisonnement mathématique. Face à la théorie positive de la comptabilité, il maintiendra toujours ses positions.

Anthony HOPWOOD, inspiré par la sociologie et les sciences politiques, ouvrira la voie à des études sociologiques de la pratiques comptables, à des études de "comptabilité en action" et fera de sa revue Accounting, Organizations & Society le vecteur de telles études. Son approche interprétative du phénomène comptable sera à l'origine de plusieurs courants. L'un de ces courants connaît avec Tony TINKER et la revue Critical Perspectives on Accounting créée par celui-ci un développement inspiré par le marxisme particulièrement original et perturbateur.

Ross WATTS et Jerold ZIMMERMAN sont les pères fondateurs de la théorie positive ou politico-contractuelle de la comptabilité. Inspiré par l'Ecole de Chicago, ils fondent une économie de la comptabilité qui s'intéresse aux déterminants des choix et des comportements comptables des dirigeants d'entreprises. Leur courant, en dépit des nombreuses et fortes critiques dont il est l'objet, reste l'un des courants majeur de la recherche comptable contemporaine et représente le mainstream aux Etats-Unis. Les recherches qui en sont issues sont publiées non seulement dans la revue spécialement créée par eux, The journal of Accounting and Economics, mais aussi dans The Accounting Review and Economics et dans The Journal of Accounting Research.

Theodore LIMPERG Jr (découvert par Kees CAMFFERMAN) est un chercheur qualifié d'inclassable : il écrit en néerlandais et fait toute sa carrière dans son pays ; ce qui ne l'empêcher pas de développer une théorie comptable particulièrement originale fondée sur la valeur de remplacement qui connaitra une audience internationale.

Gino ZAPPA, grande figure de la comptabilité et de l'économie d'entreprises (economia aziendale) italiennes, élabore une forte théorie qui fait de la comptabilité un instrument et l'analyseur du fonctionnement de l'entreprise en tant qu'institution économique (instituto economica). Dans sa vision de l'entreprise, il est proche de l'école institutionaliste américaine et s'oppose aux économistes qui la réduisent à une boite noire. Grâce à la comptabilité, il fait entrer les économistes dans cette boite noire. Si son apport direct à la pratique comptable est limité, son apport à la recherche est considérable et mérite d'être connu. Il suggère en effet de ne pas étudier la comptabilité comme une technique isolée mais comme une technique "encastrée", en interaction avec son contexte économique et social. Ce que proposeront plus tard des chercheurs britanniques qui ignoraient probablement son oeuvre, tel Anthony HOPWOOD.

Kyoshi KUROSAWA est le "premier samourai de la comptabilité". Son oeuvre, telle qu'elle est présentée par Akiko FOUJITA et Clémence GARCIA, apparait singulière et clivée car elle se développe dans deux contextes très différents, avant et après la défaite du Japon en 1945. Après avoir tenté d'adapter la comptabilité aux besoins d'une économie dirigée, il doit "subir" l'apport américain, la re-penser dans le contexte d'une économie libérale. Ses travaux relatifs à l'adaptation de la comptabilité à une économie dirigée ne sont pas sans parenté avec certains travaux doctrinaux réalisés en France après la seconde guerre mondiale pour établir un lien entre la comptabilité nationale et la comptabilité des entreprises.

Autrichien devenu américain, Richard MATTESICH écrit aussi bien en allemand qu'en anglais et, du fait de sa forte culture européenne et de ses centres d'intérêts, occupe une position originale au sein de la galaxie des chercheurs américains. C'est un "pur théoricien" en ce sens qu'il consacre ses activités de recherche à des problèmes fondamentaux et trouve son inspiration dans les travaux d'économistes et de philosophes. Ses principaux travaux, publiés par les plus grandes revues académiques américaines, visent à doter la comptabilité d'un cadre axiomatique ; ils ont débouché sur une théorie comptable qualifiée de "normative conditionnelle" qui articule l'axiomatique comptable avec les besoins d'information des utilisateurs.

Gerald FELTHAM participe au développement d'un nouveau champ de recherche, l'économie de l'information comptable. Dans ce champ de recherche, il s'intéresse plus spécifiquement à la valeur de l'information comptable dans un contexte contractuel ou de marché. Même si ses travaux relèvent en grande partie de la microéconomie, ils éclairent diverses questions que se posent les comptables et notamment les normalisateurs : l'information véhiculée par les états financiers doit-elle être prédictive? Lissée ou non?...

  Cette présentation des auteurs modernes de Bernard COLASSE met en évidence le caractère encore minoritaire des recherches à proprement parler critiques, dans le sens de porteurs d'un autre compabilité qui supporterait une autre économie... S'il existent d'autres auteurs, bien plus talentueux ou bien plus progressistes, ils n'influent pas de manière centrale, comme le font ceux présentés, la recherche comptable contemporaine.

 

Bernard COLASSE, Les grands auteurs en comptabilité, EMS, 2004. Nicolas BERLAND et Anne PEZET, Quand la comptabilité colonise l'économie et la société. Perspectives critiques dans les recherches en comptabilité, contrôle, audit. Les études critiques en management, une perspective française. Presses Universitaires de Laval, 2009.

 

SOCIUS

 

 

 

 

 

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4 février 2016 4 04 /02 /février /2016 10:43

        Plusieurs courants de recherche co-existent et s'influencent d'ailleurs souvent réciproquement dans les recherches de la comptabilité critique anglo-saxonne. Plusieurs auteurs indiquent le contenu de ces courants tout en mettant souvent en garde contre des effets de mode et la superficialité de certaines études, plus dues à ces effets qu'à une réflexion sérieuse et procédant d'un programme de recherches. Mais cela n'est pas propre à ce domaine car actuellement dans beaucoup de sciences (physiques ou sociales), la recherche de la notoriété, source de subventionnement divers, provoque une course entre auteurs dans les publications, à celui qui fera le plus grand nombre d'articles, même si ceux-ci comportent beaucoup d'emprunts et peu d'avancées réelles... La remarque est sans doute aussi de plus en plus valable pour le champ de la critique francophone, quoique les études font davantage appel à des données de terrain plus qu'à des références auprès d'auteurs à côte élevée.

     Sur les recherches anglo-saxonnes, les recherches sont cataloguées en de multiples courants entre lesquels, avec peine, certains auteurs tentent de cerner les spécificités.

Ainsi BAXTER et CHUA (Alternative management accounting research - whence and whither, Accounting, Organization and Society, 2003) proposent 7 courants de recherche alternatifs (à partir des articles parus dans AOS en 1976 et 1999). COOPER et HOPPER (Critical Theorizing in Management Accounting Research, Handbook of Management Research, Elsevier, volume 1, 2007), de leur côté, identifient trois grands courants, en opérant des regroupements. Il est difficile de se faire une idée de la recherche réelle, car les recherches se font tout azymuts, ne forment parfois pas leur objectif principal dans une étude de la comptabilité et des pratiques autour, ne sont parfois pas suivies comme dans un long programme. Ce qui en ressort, c'est tout de même un ensemble de critiques qui font percevoir comme nécessaire une refonte des méthodes et des fondements de la comptabilité.

BAXTER et CHUA définissent ces 7 courants :

- L'école du design non rationnel s'intéresse à l'influence de l'ambiguïté des buts, à la nature politique des processus de prise de décision et à la nature locale et incrémentale des solutions mises en oeuvre. Elle s'appuie sur les travaux de CYERT et MARCHE, MARCH et OLSON.

- Le courant de la recherche naturaliste qui étudie les pratiques comptables dans leur environnement quotidien. Pratiques très différentes d'une organisation à l'autre et incorporant surtout des normes locales.

- Le courant de l'alternative radicale qui relie la comptabilité aux politiques d'émancipation. La comptabilité est perçue comme un moyen de perpétuer les inégalités. Elle n'est pas neutre mais est un instrument idéologique. Cette perspective s'appuie sur les travaux d'HABERMAS.

- Le courant qui s'appuie sur une théorie néo-institutionnelle et se focalise sur les règles sociales comme principal élément d'explication des pratiques. Les techniques comptables y sont souvent présentées comme des mythes rationnels qui confèrent de la légitimité aux actions.

- Le courant qui repose sur la théorie de la structuration sociale et insiste sur le rôle des actions individuelles (agency) et de lroduction des structures sociales. Suivant les perspectives décrites par GIDDENS, la comptabilité est décrite comme une structure permettant la répétition des pratiques.

- Un sixième courant reprend les approches foucaldiennes (de Michel FOUCAULT) et analyse les conditions qui rendent possibles les techniques comptables. Ce sont les pratiques organisationnelles et sociales et les ensembles de connaissances qui définissent l'action. Contrairement aux perspectives néo-institutionnelles, le présent n'a rien d'inévitable mais beaucoup de comportements en interaction et imprévisibles contribuent à le façonner. On y retrouve des études sur la disciplinarisation (Surveiller et punir) : la comptabilité est vue comme un instrument de discipline des salariés aux objectifs de la direction.

- Le dernier courant s'appuie sur les approches latouriennes (LATOUR) qui présentent les inscriptions comptables comme des constructions sociale au sein de réseaux d'acteurs. Les inscriptions fabriquées deviennent peu à peu des boites noires qui ont l'apparence de faits.

COOPER et HOPPEER définissent trois niveaux de regroupement de ces courants (ils pointent d'ailleurs leurs chevauchements) dont le nombre pourrait en fait être augmenté aisément :

- La perspective du labour process theory, s'inspirant du marxisme, qui s'intéresse au conflit portant sur la production et la répartition de la richesse créée. Une attention particulière est portée aux contradictions des processus sociaux, aux relations sociales récursives, aux façons dont le changement est mené par les contradictions et comment les équilibres obtenus sont finalement instables. 2galement aux mécanismes de reproduction des hiérarchies. La comptabilité a pour but dans un tel système de désigner qui en sont les "gagnants". C'est le langage idéologique utiliser pour imposer des "solutions" aux travailleurs et autres acteurs, ces "solutions" étant toujours remises en cause dans des rapports de forces complexes.

- La critical theory mobilise HABERMAS et BOURDIEU. Dans les deux cas, il s'agit d'étudier ce qui permet aux gens de comprendre, d'accepter et de planifier leurs actions. Il existe des institutions (marchés, Etat...) qui enferment la rationalité et privent les acteurs d'autres modes de rationalités issus du live-word.

- Le post-structuralisme s'appuie sur des théories du pouvoir et de l'identité. Des théoriciens qui trouvent trop rigides les deux grandes approches précédentes mobilisent alors FOUCAULT, dans son analyse des mécanismes de pouvoir et de disciplinarisation. Les chercheurs en comptabilité critique décrivent la comptabilité comme un moyen de rendre les sujets visibles et gouvernables. La dimension généalogique montre comment elle vient d'événements complexes, dispersés qui permettent l'émergence de nouveaux discours et savoirs qui n'ont pas qu'une seule origine. Il s'agit de savoir comment une forme de savoir conventionnel peut constituer une alternative. Certains vont plus loin et nient l'existence de structures profondes, comme par exemple LATOUR et l'Actor Network Theory. 

D'autres auteurs comme MACINTOSH (Accounting, Accountants and Accountability, Routledge, 2002) apportent d'autres visions : il part de l'idée que la comptabilité est en crise, une crise d'une magnitude sans précédent. La reconnaissance des immatéreisl en est une illustration ainsi que les récents scandales comptables. Il s'agit d'une crise de représentation. La comptabilité ne représente plus les choses en elles-mêmes mais s'est détachée de la "réalité". Cet auteur rappelle la dette des recherches tant en comptabilité financière qu'en comptabilité de gestion à l'égard des intellectuels français et insiste sur l'apport de 5 d'entre eux : LYOTARD pour son analyse du langage, DERRIDA pour la déconstruction du sens, BAUDRILLARD pour ses développement sur l'hypertextualité, FOUCAULT pour son analyse de la disciplinarisation et BARTHES pour son analyse sur la sémiotique. 

Parmi les nombreuses contributions qui classifient ces recherches anglo-saxonnes, retenons le travail de MACINTOSH et HOPPER (Accounting, the social and the political : Classics, Contemporary and Beyond, Elsevier Science, 2005) qui reprennent 35 textes "classiques" de la comptabilité critique.

 

    La recherche critique française repose moins sur le jeu théorique entre les auteurs et plus sur l'analyse du terrain, sur les pratiques, sur les dispositifs et les grands discours les supportant (efficacité, performance, responsabilité) et aux liens qu'ils entretiennent entre eux. Les recherches françaises en comptabilité critique occupent une place importante dans les publications françaises et à l'international, notamment avec les contributions de Michel CAPRON, Bernard COLASSE et Jacques RICHARD. Mais peut-être ne faut-il pas les surestimer, notamment sur le plan de l'impact de ces recherches françaises sur les pratiques internationales (Bernard COLASS, Dictionnaire de comptabilité, La découverte, 2015)... Elle peuvent être regroupées en plusieurs thèmes, toujours selon Nicolas BERLAND et Anne PEZET :

- L'évolution du métier et des institutions : séries de recherches divisées entre études sur les normes comptables et études du contrôle de gestion. Pour ce qui est des normes comptables, les changements institutionnels récents, avec le développement des normes internatinales (IFR) ont conduit à des réflexions sur les transformations institutionnelles (CAPRON et CHIAPELLO, 2005, par exemple). Ces études s'inscrivent dans une tradition ancienne de recherche visant à questionné les rapports entre la comptabilité et le capitalisme.

- L'évolution des pratiques, le changement et la société. Qeuls changements affectent les méthodes et les pratiques comptables et quelles en sont les conséquences? On citera les études de ALCOUFFE, BERLAND et LEVANT (The role of actor-networks in the diffusion of management accounting innovations, a comparative study of budgetary control, GP method and Activity-Based Costing in France, Management Accounting Research). 

- Réflexions épistémologiques et méthodologiques. L'aaproche critique est assez récente, dans un champ académique dominé par le mainstrean. Aussi un certain nombre d'auteurs s'attachent à des réflexions épistémologiques : BESSIRE (2002), MORICEAU (de 2001 à 2007), et FRONDA (2000). Ces considérations peuvent prendre la forme d'une interrogation poussée sur des "fondamentaux", généralement indiscutés, de la comptabilité et du contrôle : BOURGUIGNON, BESSIRE... 

- La RSE (responsabilité sociétale des entreprises), la gouvernance, l'éthique et leurs liens avec la comptabilité. De façon générale les deux ouvrages de CAPRON et QUAIREL (La responsabilité sociale de l'entreprise, collection Repères, La Découverte, 2007 et Mythes et réalités de l'entreprise responsable. Acteurs, jenjeux, stratégies, La Découverte, 2004) replacent les pratiques de RSE dans leur contexte et adoptent, parfois, un ton relevant des critical studies. Un certain nombre d'auteurs s'intéressent à la figure des parties prenantes (PESQUIEUX, MORICEAU). BERLAND (2007) se demande lui quel crédit il faut accorder aux indicateurs de la RSE et se livre à une analyse symétrique avec les indicateurs financiers et opérationnels plus traditionnels. BERLAND et LOISON (2008) revisitent l'histoire et le fonctionnement actuel d'un outil de pilotage de la performance environnementale et montrent comment cet outil se construit en réaction aux attentes de la société mais contribue également à les façonner. Cette approche outil est partagée par MOQUET et PEZET (2006) qui analysent les dispositifs de la RSE comme des véhicules matériels agissant entre les idéaux de la responsabilité et leur traduction sous formes de rôles sociaux. Enfin, LOISON et PEZET (2006) retracent l'histoire d'une controverses environnementale mobilisant activement des dispositif. Peuvent être incluesn des réflexions de BOURGUIGON (2007) sur l'éthique des systèmes de gestion, comme toutes les réflexions sur la gouvernance des entreprises et le rôle joué par la comptabilité dans cette gouvernance (PESQUEUX, LAMBERT et SPONEM). BESSIRE (2005) s'interroge sur la signification cachée de la montée du discours sur la transparence depuis quelques années.

  On remarquera avant d'aborder le bilan et les limites de telles études que les auteurs abordent rarement la question de la responsabilité sociale des entreprises à travers les usages de la comptabilité et se cantonnent - thème sans doute nettement moins "politique" et moins "taxé de marxisme" aux responsabilités sociétales (environnement surtout).

 

Nicolas BERLAND et Anne PEZET, Quand la comptabilité colonise l'économie et la société, Les études critiques en management, une perspective française, Presses Universitaires de Laval, 2009, archives-ouvertes.fr.

 

SOCIUS

 

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1 février 2016 1 01 /02 /février /2016 13:33

   Tombé dans l'oubli jusqu'à très récemment, L'économiste et sociologue allemand Werner SOMBART, à son époque rival et égale sommité dans le monde intellectuel que Max WEBER, figure de la "Jeune école historique" du premier quart du XXe siècle, est parfois considéré  (voir Stéphane FRANÇOIS) comme une figure de la Révolution conservatrice allemande, mais bien bien plus un lecteur et commentateur assidu de l'oeuvre de Karl MARX.

D'abord considéré comme d'extrême gauche, ce marxien éminent ne peut accéder à de grands postes universitaires. Son oeuvre maitresse, Le Capitalisme moderne de 1902 parut en 6 volumes, dédaigné (c'est logique) par les économistes néo-classiques, est aujourd'hui un classique aux ramifications nombreuses, de l'Ecole des Annales (Fernand BRAUDEL) par exemple.

Sa plus longue carrière d'enseignant en sociologie, de 1917 à 1940, avec une chaire à l'Université de Berlin (jusqu'en 1931), est marquée par plusieurs ouvrages rassemblés dans son recueil posthume de 1956, Noo-Soziologie.

Durant la République de Weimar, Werner SOMBART est séduit momentanément, comme nombre de socialistes allemands, par l'anticapitalisme antisémite et l'anticommunisme du NSDAP (national-SOCIALISTE, ne l'oublions pas). Les Juifs et le capitalisme moderne  de 1902 - le pendant de l'éthique protestante et l'esprit du capitalisme de Max WEBER - précède pourtant dans un ton philosémite son livre d'anthropologie de 1938, Vom Menschen, clairement anti-nazi. Son accointance avec le régime nazi (acceptation du serment à Hitler, acceptation du programme universitaire...) - parfois comparée avec celle de Martin HEIDEGGER et de Carl SCHMITT a longtemps empêché que l'on considère ses oeuvres, pourtant interdites par ce même régime. 

On assiste aujourd'hui à une reconsidération de son oeuvre, longtemps freinée par une non traduction en anglais, empêchée par une question de droits détenus par l'Université de Princeton (il y aurait d'ailleurs beaucoup à écrire sur les conflits littéraires à coup de blocage de droits d'éditions...). Son Capitalisme Moderne inspire beaucoup, même si beaucoup de détails ont été mis en cause. des éléments majeurs de son oeuvre économique sont revalidés (place de la comptabilité, études de la ville..). Son concept de destruction créatrice, élément majeur de la théorie de l'innovation de Joseph SHCUMPETER comme ses considérations critiques sur le capitalisme financier, repris par Erik REINERT, en sont quelque-uns. Jacques ATTALI reprend à son compte certaines de ses réflexions de Les Juifs et la vie économique de 1911 pour son propre ouvrage Les Juifs, le monde et l'argent (2002). 

 

Jean-Claude LAMBERTI explique les positions de Werner SOMBART, par rapport aux apports de Karl MARX. "En 1894, lorsque parut le troisième volume du Capital de Marx, Sombart publie une critique très admirative qui lui valut les sympathie d'Engels. Mais en 1896, son livre intitulé Socialisme et mouvement social au XIXe si§cle contient des critiques fort vives du socialisme en général et du marxisme en particulier. L'ouvrage connut un grand succès et fut traduit en 24 langues. La dixième édition, publiée en 1924 sous le titre Le Socialisme prolétarien, reproduit ces critiques alors que dans le tome III du Capitalisme moderne (deuxième édition en 1927, traduction française : L'Apogée du capitalisme), il présentait son oeuvre comme la continuation, et, en un sens, comme le plein achèvement de celle de Marx. Sombart a dit lui-même avoir trouvé dans l'oeuvre de ce dernier le point de départ de ses travaux personnels, mais il l'a corrigé autant qu'il l'a prolongé. Il a été influencé aussi par Wilhelm Dilthey, par Eduard Bernstein, par Max Weber avec lequel il fonda, en 1903, les Archiv fûr Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, ainsi que par Gustav Schmöller, l'éminent représentant de l'école historique allemande, qui fut son maître à Berlin. On peut donc au total considérer à la suite de Schumpeter, que Sombart eut des liens d'affiliation intellectuelle également forts avec Karl Marx et avec l'école historique allemande.

Son oeuvre éclaire les faits économiques par leur genèse historique et leurs fonctions dans les diverses périodes de la civilisation. Mais les historiens ont remarqué que le goût de Sombart pour les vastes synthèses l'éloignait souvent de l'histoire économique proprement dite et les économistes, d'autre part, ont observé qu'il ne s'est guère soucié de faire progresser la théorie économique. Il a, en réalité, examiné, à la lumière de l'histoire, les faits économiques et sociaux avec le souci d'en tirer des conclusions très générales. On pourrait le considérer (...) comme un sociologue des systèmes économiques. (...).

L'interrogation principale de Sombat a porté sur les origines, le sens et l'avenir du capitalisme, comme en témoigne sa grande oeuvre Le capitalisme moderne, ainsi que Les Juifs et la vie économique !1911) et le remarquable ouvrage de 1913, Le bourgeois, contribution à l'histoire morale et intellectuelle de l'homme économique moderne. Ces deux derniers ouvrages (...) ont nourri une polémique avec Max Weber, car Sombart, en opposition à la thèse exprimée dans L'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme, situe à Florence, à la fin du XIVe siècle, la formation de l'esprit bourgeois, composante essentielle de l'esprit capitaliste, au même titre que l'esprit d'entreprise.

Pour Sombart, le système capitaliste introduit les idées de rationalisation dans la vie économique et il repose sur l'appétit du gain mais il faut distinguer plusieurs périodes dans l'histoire du capitalisme : le capitalisme primitif (qui prend fin avec la révolution industrielle), puis le haut capitalisme (de 1760-70 à la première guerre mondiale) et enfin le capitalisme tardif. Avec le temps, l'esprit bourgeois s'est affirmé de plus en plus tandis que l'esprit d'entreprise a perdu de son dynamisme (...). Face à un capitalisme encore jeune, Marx, a noté Sombart, était plein d'espoir car il lui reconnaissait encore des possibilités ; celles-ci étant à peu près toutes extériorisées, Sombart pense pouvoir traiter du capitalisme avec plus de sobriété et de rigueur scientifique. Il constate que ce capitalisme vieilli est plus ouvert que le premier aux revendications de justice sociale. Son oeuvre débouche ainsi sur la perspective d'une économie planifiée, orientée vers une sorte de socialisme beaucoup moins prolétarien que national."

   Freddy Raphael, dans Les cahiers du Centre de Recherches historiques (1988), décrit dans toute leur ampleur les relations entre Werner SOMBART et Max WEBER. Pour lui la controverse entre les deux auteurs relève du faux débat, dans la mesure où ils ne discutent pas de la même chose : SOMBART recherche les origines historiques du capitalisme (l'Italie du Moyen-Age, influence par les idées juives sur le commerce et la fabrication) tandis que WEBER recherche plus les fondements moraux de celui qui émerge à la Renaissance et qui marque le plus (l'éthique protestante) la forme du capitalisme moderne... N'empêche que sur l'un ou l'autre sujet, les divergences ne manquent pas quand on rapproche les oeuvres des deux auteurs...

 

Werner SOMBART, Le bourgeois. Contributions à l'histoire morale et intellectuelle de l'homme économique moderne (1913), traduction en français de S JANKÉLÉVICH (1928) ; The Jews and Modern Capitalism (1911), traduction en anglais de M EPSTEIN (1913), Batoche Books, 2001 ; Le socialisme allemand. Une théorie nouvelle de la société, avant-propos et traduction en français de G WELTER, Editions Payot, 1938 ; Le socialisme et le mouvement social au XIXe siècle, V Giard et E Brière, libraires-éditeurs, 1898. Ces ouvrages sont disponibles librement sur le portail Les classiques en sciences sociales, www. uqac.ca. On lira aussi en français, L'Apogée du capitalisme, traduction de S JANKÉLÉVICH, Payoy, 1932.

Freddy RAPHAEL, Werner Sombart et Max Weber, Les Cahiers du Centre de recherches Historiques, 1988. Jean-Claude LAMBERTI, Sombart Werner, dans Encyclopedia Universalis, 2015.

 

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29 janvier 2016 5 29 /01 /janvier /2016 10:26

  La théorie positive de la comptabilité et ses critiques concernent surtout la comptabilité financière des grandes entreprises, celles dont les évolutions des marchés ont pour points de mire, même si certaines de ces grandes entreprises tentent d'échapper à une trop grande visiblité pouvant nuire à leurs résultats. Mais la réflexion sociologique sur la comptabilité est nettement plus ancienne que cette théorie positive, et est même contemporaine de l'émergence de la sociologie elle-même. La comptabilité est en effet un objet central de ses débuts (MILLER,  Management Accounting and Sociology, dans Handbook of Management Research, Elsevier, 2007). C'est sans doute à la faveur des crises financières qui mettent en évidence les contradictions profondes du capitalisme que la comptabilité attire de nouveau l'attention.

     La comptabilité façonne l'économie et la société. Comme le font remarquer Nicolas BERLAND (Université Paris-Dauphine, DRM) et Anne PEZET (de la même université et du même département) à qui nous empruntons largement les informations qui suivent, "les chercheurs à l'origine de ce renouveau d'intérêt sont parfois étrangers au champ de la comptabilité." Il s'agit, entre autres, d'ARGYRIS (The impact of Budgets on People, Cornell University, 1952) , d'HOFSTEDE (The game of budget contral, Assen, The Netherlands, 1967), CALLON (Agir dans un monde incertain - Essai sur la démocratie technique, avec LASCOUMES et BARTHE, 2001), FLIGSTEIN, de GRANOVETTER... lequels entendent souvent "comptabilité" au sens du mot accounting en anglais, couvrant les champs français de la comptabilité, du contrôle et de l'audit (CCA).  "Ce mouvement continue aujourd'hui car la comptabilité financière, le contrôle et l'audit investissent de plus en plus de champs nouveaux. La réforme de la gouvernance publique (la "culture de résultat") ou encore la RSE (l'audit des rapports développement durable, la fixation d'objectif de la réduction des gaz à effet de serre) en sont de bons exemples." POWER (1999) qualifie ce phénomène de "colonisation" de pans entiers de l'économique et de la société par la comptabilité.

     Pour Max WEBER, la comptabilité est le coeur de la rationalité de l'économie capitaliste, notamment sur la perception de la réalité économique. SOMBART (Der Modern Kapitalismus, München, Leipzig, Duncker and Humbolt, 1916), poursuit sur la même lancée, estimant que le capitalisme n'aurait pas de sens sans la comptabilité. Karl MARX voit dans la comptabilité un moyen central dans le développement et la reproduction des relations sociales liés au capitalisme (ce qui est rappelé par CHIAPELLO, Accounting and the birth of the notion of capitalism, Critical Perspectives on Accounting, 2007).

Le sociologue et historien allemand Werner SOMBART écrit dans son ouvrage Le capitalisme moderne (1902) que "L'ordre tout à fait caractéristique des affaires ne peut s'instaurer et favoriser l'épanouissement du système capitaliste que grâce à la comptabilité systématisée. Le capitalisme et la comptabilité en partie double ne peuvent absolument pas être dissociés : ils se comportent l'un vis-à-vis de l'autre comme la forme et le contenu. Cette thèse a fait débat en son temps parmi les historiens, mais il est vrai pour Bernard COLASSE, professeur émérite de sciences de gestion à l'Université Paris Dauphine, que la comptabilité a évolué au cours du temps en étroite relation, s'adaptant successivement au capitalisme commercial, au capitalisme industriel et aujourd'hui au capitalisme de marchés financiers. "La comptabilité moderne, dite en partie double, participe, à la fin du Moyen-Age, à la naissance du capitalisme commercial en fournissant aux marchands italiens, vénitiens et génois l'instrument dont ils avaient besoin pour contrôler leurs agents et mesurer le résultat de leurs expéditions maritimes. A partir du XVIIIe siècle, elle évolue en relation avec l'émergence du capitalisme industriel. La confection systématique d'un compte de résultat et d'un bilan peermet aux entrepreneurs capitalistes de suivre l'évolution de la fortune qu'ils ont investie dans leur entreprise, désignée sous le vocable "capitaux propres", et de traiter avec leurs partenaires privilégiés, les banques. A la fin du XXe siècle, elle poursuit son évolution avec l'avènement du capitalisme de marchés financiers. La conception et le contenu du bilan et du compte de résultat évoluent de nouveau en relation avec la montée en puissance des investisseurs qui deviennent les destinataires privilégiés des rendus de comptes des entreprises ; un nouveau docuement fait son apparition : le tableau des flux de trésorerie."

   Après les années 1910, il semble bien qu'aucune étude majeure ne maintient l'intérêt sur ce moyen central. 

Ce n'est que dans les années 1950 que la comptabilité en tant que pratique sociale - les aspects techniques, eux, sont sur-étudiés - revient dans les écrits. Mais la comptabilité garde encore les traces aujourd'hui tant dans une partie de son enseignement que dans la perception qu'en ont le grand public et les autres disciplines de gestion. Quand la comptabilité fait de nouveau l'objet d'études, le centre d'intérêt s'est déplacé d'une perspective macro-sociale à une perspective micro-centrée sur la constitution des groupes. La comptabilité participe à la création de groupe sociaux. Mais ces groupes en retour résistent à la pression induite par les pratiques comptables et fournissent ainsi un nouveau domaine d'étude. Ces influences réciproques, quoiqu'inégales, sont étudiées par ARGYRIS (1952), BECKER et GREEN (1962), HOFSTEDE (1967) et HOPWOOD (Accounting and human behaviour, Prentice Hall Inc. New Jersey, 1974).

Ce dernier est le fondateur d'un programme de recherche entièrement consacré à une perspective socio-orsationnelle sur la comptabilité, source de nombreuses autres études. La comptabilité n'est plus vue comme simple outil technique mais comme objet organisationnel et comportemental. Par la suite, POWER, LAUGHLIN et COOPER (2003) cultivent ce terreau fertile pour les critical studies, domaine encore très large, qui aborde des aspects économiques, sociaux, politiques...

   Ces critical studies mettent l'accent sur le pouvoir et le conflit dans les organisations. Nos auteurs, Nicolas BERLAND et Anne PEZZET peinent à définir ces critical studies, qui mobilisent un grand nombre de théories. Mais peut-être (COOPER et HOPPER, Critical Theorizing in Management Accounting Research, dans Handbook of Management Accounting Research, Elservier, 2007), est-ce de la nature de ce champ de recherches, par essene pluridisciplinaire. Nos auteurs reprennent les caractérisations de LAUGHLIN (1999) :

- la prise en compte des conséquences sociales, politiques et économiques des choix issus de la comptabilité ;

- l'engagement à des fins d'amélioration ou plus modestement de changement des pratiques et de la profession comptable ;

- l'étude dans les recherches comptables, d'un double niveau micro (individus et organisations) et macro (sociétal et profession) ;

- l'emprunt de cadres théoriques issus d'autres disciplines.

    A partir de là, il s'agit de voir les résultats et les perspectives de ces recherches et quels sont les projets de connaissance et d'amélioration de nos sociétés portés par elles.

Avant d'entrer dans les considérations qui s'en dégagent, il est utile de rappeler comment se structurent les recherches, autour de revues et de cycles de conférence, étapes indispensables à l'établissement d'un corpus solide :

Trois revues et trois conférences concentrent l'essentiel des recherches :

Ces trois revues qui supportent activement ce nouveau champs de recherche sont :

- Accounting, Organizations and Society (AOS) créée en 1975.

- Accounting, Auditing & Accountability Journal (AAAJ) créée en 1988.

- Critical Perspectives on Accounting (CPA) créée en 1990.

La matérialisation la plus évidente de la création du nouveau champ disciplinaire a sans doute été la création d'AOS par Anthony HOPWOOD. La qualification de "critique" ne traduit pas totalement la nature réelle de la revue. Cependant, elle a permis aux différentes approches critiques de se développer à partir d'une bae socio-organisationnelle. La revue est restée éclectique et tolérante, accueillant des publications de toute nature. Au contraire, CPA se donne pour projet d'accueillir des études exclusivement critiques. Plus modérée, AAAJ se situe dans un champ plus alternatif au mainstream que purement critique.

Ces trois conférences, cycles tous les 3 ans chacune, sont les tribunes principales, mais non exclusives, de la comptabilité critique :

- interdisiciplinary Perspectives on Accounting Conferences (IPA) créée en 1987, se tenant en Europe ;

- Critical Perspectives on Accounting Conferences (CPA), liée à la revue du même nom, créée en 1994, a lieu à New-York ;

- Asia Pacific Interdisciplinary Research in Accounting (APIRA), liée à AAAJ, créée en 1995 à Sydney, se tient dans la zone Pacifique.

 

Nicolas BERLAND et Anne PEZET, Quand la comptabilité colonise l'économie et la société, HAL, //hal.archives-ouvertes.fr, 2010. Bernard COLASSE, Dictionnaire de comptabilité, collection Repères, La Découverte, 2015.

 

SOCIUS

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29 janvier 2016 5 29 /01 /janvier /2016 08:26

   Très loin des analyses un peu simplistes sur la Chine, comme terre à la fois de l'économie capitalisme et de la dictature communiste, l'ouvrage du citoyen de la République populaire de Chine résidant à Hong Kong, procure une vision assez complexe de sa situation. Il montre entre autres qu'il n'y a pas vraiment lutte entre une bourgeoisie d'affaires et un régime oppressif au plan politique et vigilant sur le plan économique. Pour le dire crûment, AU LOONG YU considère que le Parti Communiste Chinois (PCC), du moins ses instances dirigeantes du niveau national au  niveau local EST la bourgeoisie. C'est à travers une analyse marxiste de la bureaucratie, provenant en grande partie en ligne directe des réflexions de Léon TROTSKY, que cet auteur, Memebre du comité de rédaction de la China Labor Net, militant de la "justice globale", nous expose la situation actuelle. 

    AU LOONG YU reprend l'histoire de l'émergence de la Chine, sur les transformations politiques et économiques des dernières années et attire notre attention, comme le note dans une préface Patrick LE TRÉHONDAT, sur les modifications de la force de travail chinoise qui pourrait constituer à terme de redoutables problèmles pour ses exploiteurs chinois ou étrangers. Urbanisation massive, baisse du pourcentage de la population active, modification de la composition de cette force du travail (part masive des migrants devant des campagnes), Changements idéologiques majeurs, Multiplication des luttes - parfois sanglantes - qui mêlent revendications salariales et d'organisation du travail et préoccupations grandissantes face à une dantesque dégradation de l'environnement, tout cela est pris en compte par cet auteur, qui, données butes et faits à l'appui, dessine les contours d'une Chine largement inconnue du public.

   Contre certaines analyses très biaisées courantes dans le monde anglo-saxon et malheureusement reprises en compte par des médias français mal informés ou tendancieux, l'auteur aborde successivement la montée de la Chine et de ses contradictions, les relations entre travailleurs et entreprises d'Etat dans ce pays ,l'histoire de la résistance ouvrière de 1989 à 2009 et les nouveaux signes d'espoir selon lui, d'autant de résistances. Rare parmi les intellectuels chinois, il aborde également la question du Tibet, sans tomber dans l'écueil anti-religieux ou pro-religieux que l'activité du Delaï Lama suscite souvent ni dans la tendance en Chine à considérer qu'il s'agit d'une province comme une autre. Pour l'émancipation du peuple thibétain, il estime que les problèmes - y compris le problème de la place du religieux et des hiérarchies ancestrales est d'abord le problème des thibétains, et que la manière dont il peut se résoudre, même si elle ne plait pas - et également aux intellectuels chinois eux-mêmes, reste d'abord leur affaire.

   L'apport de l'auteur à la connaissance de la Chine est doublement intéressant, même triplement : d'abord parce qu'il replace l'histoire politique et économique dans un contexte peu connu des Occidentaux de manière générale, ensuite parce qu'il approfondit l'analyse de système politique chinois comme bureaucratie bourgeoise dotée de nombreuses contradictions au sommet de l'Etat ; et aussi parce qu'il met à notre disposition des faits - notamment ceux ayant traits aux luttes ouvrières - occultés par les autorités chinoises. A ce dernier propos, il estime que "les expériences évoquées ici montrent qu'en Chine, la résistance peut aboutir à des changements limités. Les victoires immédiates, qui permettent d'empêcher une privatisation, d'obtenir de meilleures conditions de travail ou encore de limiter la destruction de l'environnement, sont importantes. Ce qui est également important, c'est que de telles victoires puissent inspirer d'autres mouvements et qu'elles aient une influence pour que ceux-ci trouvent eux aussi une issue victorieuse comme l'illustre l'influence qu'ont eu les sidérurgistes de Tonghua, les ouvriers de Honda et les habitants de Wukan sur d'autres combats.

Les formes prises par cette résistance montrent également que la nouvelle génération est de plus en plus audacieuse. Malgré son échelle modeste, la tentative des travailleurs de Pepsi Cola de coordonner leur action est un élément notable. Même si de telles coordinations avaient été envisagées dans le passé, la crainte des conséquences avait été dissuasive.

Enfin, que les jeunes travailleurs de Honda aient proclamé qu'ils agissaient au nom des intérêts de toute la classe travailleuse chinoise indique que cette nouvelle génération, libérée de la terrible défaite de 1989, a la capacité de voir au-delà de ses intérêts immédiats pour s'identifier à des préoccupations plus larges. Même si ces signes sont encore aujourd'hui limités, ils nous donnent une raison de ne pas abandonner tout espoir."

 

AU LOONG YU, La Chine, Un capitalisme bureaucratique, Forces et faiblesses, Avant-propos de Patrick Le TRÉHONDAT, Editions Syllepse, 2013.

 

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