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26 décembre 2015 6 26 /12 /décembre /2015 10:36

Philippe LOREC, haut fonctionnaire au ministère de l'Economie, des Finances et de l'industrie s'excuse presque des opportunités économiques offertes par les sorties de conflits armés avant de détailler quelques unes d'entre elles. Auparavant, il situe le cadre général de ces conflits dont veulent sortir plusieurs acteurs. "Chaque conflit présente des particularités qui font que sa résolution nécessitera un montage politique et économique et un jeu d'acteurs différents. La reconstruction d'un pays est un processus général, dynamique et intermédiaire qui demande l'intervention de multiples catégories d'acteurs, ensemble ou séparément."

Il distingue quatre phénomènes qui modifient profondément la gestion des sorties de conflits armés :

- le passage de l'unilatéralisme au multilatéralisme. "Depuis la Seconde guerre mondiale, la reconstruction des pays sortant de guerre était essentiellement un processus unilatéral ayant pour principal bailleur de fonds les Etats-Unis. Ces derniers ont assuré, du plan Marshall, destiné à l'Europe, aux négociations de Camp David, la majeure partie des financements et des aides. Cet effort a permis d'assurer une certaine stabilité politique mondiale mais surtout d'asseoir l'influence et la suprématie économique et politique des Etats-Unis pendant plus de cinquante ans." Notons que cette logique suit celle des mandats de la SDN et de l'ONU, même si le colonialisme européen est beaucoup moins subtil (à caractéère à la fois économique, politique et culturel) que la politique des Etats-Unis (axée surtout sur le stratégique et l'économique). "Cependant, depuis 20 ans, on assiste à l'arrivée de nouveaux bailleurs de fonds, car aucun pays, même les Etats-Unis, ne peut plus actuellement assumer à lui seul un tel rôle, en raison du nombre de conflits et de la difficulté et de l'énormité croissante de la tâche. Elle se traduit par l'apparition d'alliances multilatérales diverses, larges et hétérogènes, composées de forces tantôt coopératives tantôt concurrentes."

- la complexité des mécanismes internationaux s'ajoute aux difficultés rencontrées au niveau local.

- la multiplication des acteurs locaux et internationaux, notamment la société civile, augmente les risques de dispersion et d'inefficacité des aides.

- l'élaboration d'une doctrine qui se construit et s'affine progressivement à la suite des expériences : "la sortie de crise nécessite, de façon concomitante, le rétablissement d'une gouvernance locale et le soutien aux logiques classiques de reconstruction des infrastructures et de l'économie. Depuis moins de 10 ans, la gestion des conflits a beaucoup évolué sur le terrain et ne se cantonne plus aux traditionnelles opérations de maintien de la paix."

  Il faut prendre en compte, écrit toujours notre auteur dans les dispositifs des évolutions suivantes :

- la dimension civile des crises est devenue prépondérante.

- les rapports de force sur le terrain sont de plus en plus affirmés entre les différentes grandes puissances et sont marqués par une forme d'asymétrie entre les logiques militaires des Occidentaux et les solutions civiles déployées sur le terrain.

- les dimensions multinationales et unilatérales des opérations sont désormais pensées avec une architecture civile.

- les marchés à la clef, contrairement aux idées reçues, ne sont pas immédiatement "rentables", à l'exception des pays possédant des ressources naturelles importantes. Ils nécessitent des investissements préalables non négligeables et s'avèrent souvent risqués. La plupart des entreprises au regard des dernières opérations ne réfléchissent plus en "retour sur investissement" mais en "retour sur présence ou sur image".

Notons que dans un monde régit par les préoccupations à court terme (profits espérés au début de la stabilisation) et par les représentations médiatiques, le "retour sur investissement" ne semble pas une préoccupation réelle des investisseurs. Cela explique souvent la faiblesse précisément de ces investissements en comparaison des besoins globaux sur le terrain et une certaine concentration des moyens sur des secteurs ou des territoires à vocation stratégique (de défense ou économique).

    Pour les grandes puissances, la sortie de conflit armé devient le nouveau terrain de confrontation des stratégies d'influence, de compétition et de pouvoir. Le tout est d'obtenir de bonnes positions dès le début du conflit. L'intervention sur place, camouflée ou ouverte, souvent en faveur d'un camp ou d'un autre, permet d'orienter déjà les prémisses de la sortie du conflit. Le mandat international est alors un dispositif, qui sanctionne bien des efforts diplomatiques et parfois militaires, très efficace pour devancer ses concurrents. Enfin, la fin du conflit est l'occasion d'une redistribution des cartes avec notamment l'arrivée de nouveaux acteurs. Il en résulte des atouts compétitifs majeurs pour certains Etats tout au long du processus de rétablissement d'une stabilité sur le terrain. Les aides internationales peuvent en effet devenir de formidables opportunités pour les pays en sortie de crise, du point de vue de certains acteurs (souvent pas de tous...). Pour les intervenants désireux de rétablir durablement la "paix", il s'agit de veiller ou de modifier dans un sens favorable les équilibres du pays, de limiter les risques d'une reconstruction et d'une transition vers une économie de marchés mal maîtrisée. Notons que l'idéologie libérale des pays intervenants se centrent sur la question de la qualité de ces marchés et n'entendent pas favoriser un leadership d'Etat affirmé (notamment par la mise en oruvre d'une planification qui exigerait quelques nationalisations). Il faut aussi, d'après ces mêmes intervenants, passer d'une logique d'assistanat à une logique de coopération.

 

Philippe LOREC, Enjeux et opportunités des sorties de conflits, dans Guerre et Economie, Sous la direction de Jean-François DAGUZAN et Pascal LOROT, Ellipses, 2003.

 

STRATEGUS

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25 décembre 2015 5 25 /12 /décembre /2015 08:41

     Le guide du maintien de la paix est l'une des sources de référence - l'une des peu courantes revues en français consacrées à ce domaine - en ce qui concerne les opérations de paix. Comme les responsables de la revue l'écrivent eux-même en 2013, "après 10 ans d'existence, le Guide du maintien de la paix évolue. Initialement conçu comme un instrument d'information sur les activités de maintien de la paix, il est devenu en quelques le guide de référence en langue française sur les opérations de paix. Afin de s'adapter, notre publication effectue plusieurs changements tout en conservant le format qui a fait son succès. Ainsi, soucieux de concilier sa mission d'information sur le quotidien des opérations de paix et sa vocation de plateforme francophone de dialogue sur les questions de pointe portant sur les opérations de paix, le Guide du maintien de la paix sera désormais enrichi d'une nouvelle collection sur les opérations de paix qui permettra, à l'avenir, la publication de numéros thématiques, tel que celui paru en 2011 sous la direction de Jocelyn Coulon et Alexandra Novosselof, La paix par la force? Pour une approche téaliste du mantien de la paix "robuste". De plus, le Guide est désormais doté d'un comité scientifique et d'un comité de lecture. Le comité scientifique est en charge des orientations scientifiques du Guide, notamment du choix des thèmes abordés, du choix des articles et des données statistiques des différents numéros et éditions spéciales. Pour sa part, le comité de lecture est composé de chercheurs et de praticiens, et évalue, de manière anonyme, les textes soumis à publication."

Il s'agit d'une publication du ROP (Réseau de Recherche sur les Opérations de Paix), créé en 2005. Affilié au Centre d'études de recherches internationales de l'Université de Montréal (CERIUM), le ROP se donne pour double mission "de jeter un éclairage aussi large que possible sur les opérations de paix et d'oeuvrer au renforcement global des capacités pour les opérations de paix". Dirigé par une équipe de 6 personnes à la tête de laquelle se trouvent Jocelyn COULON  (directeur), diplômé en science politique de l'Université de Montréal, et Damien LARRAMENDY (sous-directeur), de la même université, le ROP publie plusieurs autres travaux en dehors du Guide annuel : outre un bulletin régulier, plusieurs dossiers, ainsi L'OTAN au Kosovo : évolutions et perspectives (2015), Le futur des opérations de paix de l'ONU : les recommandations du Haut panel indépendant (2015), L'inscription du patrimoine culturel au mandat d'une opération de paix (2014). Le ROP publie également un Dictionnaire mondial des opérations de paix 1948-2013, et, entre autres, La paix par la force? Pour une approche réaliste du maintien de la paix "robuste" (2011).

Chaque numéro annuel du Guide aborde plusieurs problèmes de la période considérée. Ainsi le numéro de 2012, sous-titré Espaces francophones et Opérations de paix (dirigé par David MORIN et Michel LIÉGEOIS), s'ouvre par une introduction de Bruno CHARBONNEAU et Tony CHAFER, vers des articles sur la francophonie, le partage des tâches, la recherche d'une perspective francophone sur les opérations de paix, les problèmes spécifiques des opérations de paix sous l'égide de la France en Afrique francophone subsaharienne, la difficile émergence d'une pratique française de la Réforme dans une invention anglophone. Le Guide termine toujours par une chronologie du maintien de la paix, des données statistiques... Celui de 2011 se centrait sur l'Afrique et les opérations de paix, celui de 2009 abordait des questions posées sur divers continents, comme les précédents d'ailleurs. Toutes ces études s'inscritent dans des problématiques abordées par le Centre de sressources de maintien de la paix de l'ONU elle-même. L'édition de 2013 aborde de nouveau des problèmes plus généraux liés au maintien de la paix. Les divers opus sont publiés par diverses maisons d'éditions selon les années. 

Sous la direction de David MORIN, Michel LIEGEOIS et Marie-Joëlle ZAHARD, CECRI et ROP, Guide du maintien de la paix 2013, Editions Athena.

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22 décembre 2015 2 22 /12 /décembre /2015 10:59

L'affaiblissement des Etats, au Nord comme au Sud, par le grignotage de leurs recettes fiscales comme par leur dépossession de nombreux leviers d'interventions économiques et sociaux, influent sur la capacité de gérer des conflits armés. Cela se manifeste dans les tentatives de sorties de conflit menées par les organisations internationales inter-étatiques. La multiplication des "défaillances" d'Etats, au niveau financier comme au niveau même de leurs prérogatives régaliennes conduit à des interventions de toute nature, étatiques ou privées, qui à leur tour modifient, parfois de manière considérable, les périmètres des souverainetés. L'effet est particulièrement direct lorsqu'il s'agit, pour des organisations internationales, de rétablir la paix et la sécurité, de reconstruire des Etats. 

    Pour François POLET, sociologue, chargé d'étude au CETRI, "la multiplication des opérations de state building résulte de la convergence de trois agendas internationaux qui confèrent aux Etats du Sud de nouvelles responsabilités en matière de gestion des risques humanitaires, sociaux et sécuritaires. La récurrence des échecs s'explique par les contradictions d'un projet visant à redessiner les systèmes institutionnels pour les conformer aux "bonnes pratiques" et aux intérêts divers des intervenants." David CHANDLER, professeur de relations internationales au Centre for the studt of Democracy (Université de Westminster), auteur de plusieurs ouvrages dont International stabuilding : The rise of Post-liberal Governance (Routldge, 2010), estime que "le state building vise moins à universaliser la forme "Etat" qu'à cacher sa désintégration sous les pressions du nouvel ordre international. A rebours de sa justification protectrice, il opère une déconnexion entre "responsabilités" (laissée aux Etats non occidentaux) et "pouvoir" (capté par les puissances interventionnistes). La mise en évidence des effets pervers de la régulation extérieure refonde l'idée même d'autonomie politique. 

Pour David SOGGE, consultant indépendant, membre associé du conseil du Transnational Institute (TNI), explique que "l'actuelle "gouvernance mondiale", faible ou tronquée, est un obstacle au peace building et au state building. En matière de flux financiers, de sécurité, de migration, d'industries extractives et de marchandises nuisibles, un triple déficit (de démocratie, de cohérence et d'application) consécutif à l'asymétrie internationale, à certains intérêts privés et au contrôle public lacunaire, mine les quelques initiatives positives prises." 

    

    L'affaiblissement des Etats par le state building, selon David CHANDLER, provient, entre autres, de l'application de Stratégie de sécurité nationale des Etats-Unis, document de 2002 du gouvernement américain. "En 2004, le gouvernement états-unien décidait de mettre sur pied un service spécifiquement consacré aux missions de state building, l'Office de coordination pour la reconstruction et la stabilisation (www.state.gov/s/crs)". On passe alors du "droit d'ingérence" à ce "state building", mené par l'ensemble des pays occidentaux. C'est une véritable redéfinition de la souveraineté dont bénéficient plusieurs pays, dont par exemple la Bosnie (littéralement sous l'autorité de l'Union Européenne) constitue une application nette. Pour cet auteur, "le state building ne vise pas à universaliser la forme Etat - comme c'était le cas durant la décolonisation - mais plutôt à cacher la désintégration de cette forme sous les pressions interventionnistes de l'ordre international de l'après-guerre froide. Le state building constitue un cadre de référence pour l'action politique et l'interventionnisme qui s'attache avant tout à déconnecter exercice du pouvoir et responsabilité. La critique de ces nouveaux avatars de l'interventionnisme doit mettre en lumière les relations réelles de pouvoir et démystifier le discours qui les justifie. Ce n'est qu'en mettant en évidence les effets pervers et négatifs de la régulation extérieure que l'on parviendra à refonder l'idée même d'autonomie politique et d'indépendance."

David SOGGE pointe les grands défis que la gouvernance supranationale doit relever. Elle "peut, de façon positive ou négative, affecter la construction d'Etats solides et l'établissement d'une paix durable." L'auteur aborde les problématiques au sein de 5 grands domaines, "en omettant certaines questions importantes telles que les narcotiques, les traités commerciaux, l'aide étrangère et le changement climatique.

 Les problèmatiques relatives à la gouvernance supranationale s'articulent autour de trois types de déficit (S UNESWORTH, The State's Legitimacy in Fragile Situations : Unpacking Complexity, Paris, OECD, 2010) : le "déficit démocratique" : en amont, les cityens manquent de connaissances et de poids face aux régimes ou face à ceux qui sont chargés de les mettre en application ; en aval, les politiques publiques sont mal appliquées et/ou irresponsables ; le "déficit de cohérence" : les règles et les politiques, au sein d'un juridiction ou entre plusieurs juridictions, s'accordent mal et parfois même, se contredisent ; le "déficit d'application" : les règles ne sont pas respectées parce que les mécanismes d'application manquent de moyens, de légitimité, de portée, d'autonomie politique et de pouvoir de sanction. Ces déficits diffèrent en fonction des axes, des régions, des cultures et des époques. Compte tenu de la puissance asymétrique, en particulier en termes d'aide et de systèmes financiers et de sécurité, la responsabilité du public occidental et des acteurs privés est ici mise en avant, car ils ont été les architectes et les constructeurs principaux des régimes supranationaux actuels. Cependant, la croissance économique et la montée en puissance de certains Etats non occidentaux laissent distinctement apparaitre la fin possible du monopole occidental sur les normes et les règlements internationaux. Par conséquent, certains régimes supranationaux sont confrontés à des défections et à une perte de légitimité au profit de nouveaux "clubs" régionaux ou idéologiques. Les positions indiennes, chinoises et russes envers les accords mondiaux sur le climat ne sont qu'un des exemples des nouveaux défis auxquels fait face la gouvernance mondiale. Les Etats plus faibles peuvent gagner de ce fait en puissance de négociation, mais il n'y a aucune garantie que ces nouveaux accords renforcent ces Etats." Les cinq domaines, détaillés par l'auteur, concernés par cette problématique sont les circuits financiers, les armes et services armés, les industries extractives, les migrations et déplacements et les marchandises nuisibles. David SOGGE distingue pour les divers domaines, des accélérateurs et des inhibiteurs supranationaux de fragilité et des accélérateurs et des inhibiteurs territoriaux de fragilité :

- Pour les accélérateurs supranationaux de fragilité, il cite l'architecture financière mondiale. Elle agit souvent en tant que "multiplicateurs de force" pour les circuits illicites à partir d'une combinaison d'éléments : la surveillance et le contrôle légers des mouvements de capitaux, parfois comme condition de soutien des donateurs et des institutions financières internationales ; les juridictions secrètes (places financières ou paradis fiscaux) à l'étranger ; les règles de prix de transfert et le faible contrôle des falsifications du prix des entreprises ; la dépendance des entreprises légitimes du secteur financier envers les circuits illicites, tels que le blanchissement d'argent et le trafic de drogue ; la concurrence réglementaire renforcée par le "forum shopping" afin d'obtenir un cadre juridique moins restrictif, favorisant de ce fait "une réglementation dégénérative", qui se révèle particulièrement nuisible pour les droits du travail et la protection de l'environnement ; le "commerce de la souveraineté" dans lequel les lois et les réglementations territoriales deviennent des biens négociables ; la faible légitimité de régimes, causée par l'attitude des Etats riches et puissants, ou de leurs alliés, qui s'exemptent des règles ; la "capture" des parlements, dirigeants et autorités chargées de faire appliquer la loi, comme les banques centrales et les agences censées superviser les banques et autres acteurs du secteur bancaire ; la subordination politique et l'inefficacité des agences chanrgés de faire appliquer les régimes internationaux ; les formules macroéconomiques et de gouvernance utilisées par les donateurs et les IFI qui négligent la régulation comme corollaire logique aux stratégies de "conditionnalités" favorisant la libéralisation, les nouvelles méthodes de gestion publique et la privatisation.

- Pour les inhibiteurs supranationaux de fragilité, les éléments suivants jouent un rôle positifi : les cadres mondiaux qui renforcent des réglements nationaux (comme sur les déchets toxiques) et les systèmes d'application, et qui forment les bases de la coordination au niveau supranational ; les approches globales en faveur de "changements de paradigmes" juridiques et politiques, par exemple, on constate les premiers signes d'un changement vers un paradigme de "moindre mal" sur les narcotiques et les drogues douces, bien que la fin du paradigme de prohibition/répression ne soit pas encore d'actualité ; les régimes internationaux efficaces, comme les nouvelles lois américaines et européennes visant à limiter le commerce illicite de bois dur tropical, ou encore les règles qui font face à des contrepoids politiques venant d'acteurs non étatiques, comme les sociétés d'élimination des déchats ; la crainte des entreprises vis-à-vis des sanctions légales suite au non-rapportage de certains paiements et la peur que leur réputation puisse souffrir d'une publicité de non-respect des normes gouvernementales et des droits humains ; la recherche et le plaidoyer qui recadrent l'enjeu de ces questions en les liant au contrôle public.

- Pour les accélérateur territoriaux de fragilité, prévalent : l'affaiblissement de la légitimité de l'Etat, lorsque les services publics ne peuvent pas contrôler ni sanctionner les sociétés privées, les organisations criminelles et les autres acteurs non étatitiques ; l'affaiblissement des capacités et des encouragements à satisfaire aux exigences des régimes internationaux, en raison d'une "saignée" des institutions étatiques par l'austérité, la privatisation, etc ; l'arbitraire du pouvoir, lorsque l'application des lois est laissée à la discrétion des fonctionnaires.

- Pour les inhiteurs territoriaux de fragilité, les éléments suivants jouent un rôle posifit : les systèmes de taxation forts et équitables sur les flux externes et internes, et sur les bénéfices ; la réduction des opportunités d'extraction des rentes privées et arbitraires, ainsi que d'accumulation dans des juridictions secrètes ; l'alignement des lois nationales et des règlements appropriés sur les régimes internationaux, en particulier pour ce qui a trait au travail, à l'imposition et à la protection de l'environnement ; l'application de ces lois et règlements par des agents ("organismes de surveillance" officiels et non officiels), qui jouissent de l'autonomie politique et des ressources nécessaires pour agir au mieux.

 

 Les trois agendas internationaux dont parle François POLET qui, parallèlement et conjointement, contribuent  à la montée en puissance du thème du state building sont l'agenda pour la paix, celui de la lutte contre la pauvreté et celui de la lutte contre le terrorisme. L'enjeu du state building apparait pour la première fois explicité dans "l'Agenda pour la paix" de 1992 du secrétaire général de l'ONU, Boutros BOUTROS GHALI, en vue de redéfinir les missions de l'organisation internationale dans le contexte de l'après-guerre froide. Sur la lutte contre la pauvreté, les "Documents de stratégies de lutte contre la pauvreté" (DRSP) au tournant du millénaire, puis les Déclarations de Monterrey (2002) et de Paris (2005) entérinent les réflexions qui datent de la fin des années 1990 de la Banque Mondiale. le state building reçoit enfin sa troisième grande impulsion, dans le cadre du virage doctrinal de l'après 11 septembre 2001, qui place les "Etats faillis" au coeurs des politiques de défense des pays industrialisés. Ces Etats faillis ne sont pas seulement, pour les Etats-Unis, des havres potentiels pour les activités terroristes, ils sont aussi considérés comme les foyers d'une série de "menaces transnationales majeures" susceptibles de toucher le "premier monde" : pandémies, réseaux criminels, prolifération des armes non conventionnelles, dégradations environnementales, migrations incontrôlées, ruptures de l'approvisionnement énergétique... Pour notre auteur "l'investissement occidental croissant dans les activités se state building procède d'une évolution doctrinale de fond, qui prête de nouvelles utilités aux Etats périphériques dans la mondialisation : le maintien de la paix et de la sécurité humaine, la lutte contre la pauvreté et surtout la mise en oeuvre d'un contrôle territorial visant à contenir les "pathologies sociales" dont les externalités négatives ne connaissent par de fontières. Les échecs, plus ou moins patents, des efforts sur le terrain reflètent en dernière instance l'existence d'une contradiction majeure, au coeur du projet, entre l'objectif d'appropriation locale, par les populations donc, de ces institutions et celui d'appropriation, par ces mêmes institutions, des modèles institutionnels et objectifs politiques de leurs parrains internationaux. L'émergence de mouvements sociopolitiques endogènes suffisamment forts poue enrayer les mécanismes de l'extraversion est la clé de la reconstruction effective et démocratique des Etats."

 

François POLET, State building au Sud : de la doctrine à la réalité ; David CHANDLER, Comment le state building affaiblit les Etats ; David SOGGE, La gouvernance supranationale : un défin pour la construction de la paix et d'Etats forts, dans Alternatives Sud, (Re-)construire les Etats, nouvelle frontière de l'ingérance, Centre Tricontinental, Editions Syllepse, Volume XIX, 2012.

 

STRATEGUS

   

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16 décembre 2015 3 16 /12 /décembre /2015 13:45

   Même si l'attention de concentre sur une notion de postconflit dérivée de l'expérience des interventions multiples en faveur de la paix dans des zones touchées par des guerres civiles depuis les années 1990, l'expérience plus large des organisations internationales depuis la fin de la seconde guerre mondiale de "maintien de la paix" donne aux problématiques de sorties de conflit armé une plus grande portée. Le maintien de la paix comme méthode d'utilisation de la force militaire sans recours à la violence pour préserver la paix constitue un concept élaboré et développé par l'Organisation des Nations Unies (ONU) à partir de 1948 avec la mise sur pied d'une mission d'observation en Palestine et surtout avec le déploiement d'une force d'interception lors de la crise de Suez en 1956. Si le public anglophone bénéficie d'une pléthore d'études de toutes sortes consacrées à cette notion et à ses applications multiples, il n'en est pas de même du public francophone où le monde universitaire de manière générale s'intéresse peu à la défense et aux relations internationales en dehors des crises liées à des guerres coloniales ou à des conflits armés se composant de terrorisme... En français, on peut se référer surtout à l'excellente publication annuelle canadienne, Guide du maintien de la paix, créée par Jocelyn COULON, et supervisée actuellement par David MORIN et d'autres auteurs.

La particularité de ces interventons de maintien de la paix est d'être menée par une organisation internationale qui ne peut agir, grosso modo, que par l'intermédiaire de ses membres les plus influents, ne possédant en propre ni forces armées ni capacités de commandement unifié étendu sur ces forces. Elle dépend entièrement des volontés politiques des membres permanents du Conseil de sécurité. Aussi, les critiques sur sa relative inefficacité à freiner ou stopper des conflits armés n'ont guère de sens, les puissances les plus importantes maîtresses de sa capacité d'action agissent à leur guise, selon des impératifs géopolitiques étatiques. L'habileté du Secrétaire général de l'ONU consiste à lancer et à garder une unité d'action la plus longue possible à ces forces et à faire respecter avec leur aide des résolutions prises avec le consentement ou la volonté réelle... des membres permanents du conseil de sécurité. C'est la structure même de l'ONU, à qui ses membres ont refusé des moyens propres en matière de police et d'action armée (et même souvent non armée!), qui entraine sa relative faiblesse. Pour autant, l'accumulation de l'expérience des Nations Unies oriente de plus en plus ses activités multilatérales vers des calculs stratégiques en faveur réellement du maintien de la paix, cela sous la pression conjointe des Etats non membres du Conseil de sécurité (avec des interventions au nou au sein notamment de l'Assemblée Générale), d'une opinion publique internationale qui s'affirme de plus en plus (par Internet notamment) et d'une kirielle d'organisations non gouvernementales (au statut d'observateurs souvent à l'ONU même) de toutes natures.

   "Avec l'évolution des tâches effectuées par les soldats de la paix, écrit Ronaldo HATTO, la tendance a consisté à délaisser le terme d'opération de "maintien" de la paix pour celui plus englobant d'"opérations de paix", le maintien de la paix n'étant qu'une des facettes des opérations de paix multinationales. Ces dernières peuvent dorénavant impliquer l'assistance humanitaire, la supervision d'élections, le rapatriement des réfugiés, le désarmement, la démobilisation et la réintégration des anciens combattants, la restauration de la capacité de l'Etat à maintenir la sécurité dans le respect de l'Etat de droit et des droits de l'homme ou le soutien à la création d'institutions de gouvernance légitimes et efficaces". Et cela même si l'ONU continue d'utiliser le terme "maintien de la paix" (peacekeeping) pour qualifier l'intégralité de ses opérations. Elle a créé de toutes pièces le maintien de la paix, "transformant au fil des années ce mécanisme improvisé de gestion des conflits en institution incontournable de la société internationale." Plus précisément, c'est le secrétaire général Dag HAMMARSKJÖLD qui, sous la pression des nécessités pour l'organisation d'intervenir bien plus directement dans les conflits armés, a amorcé le corpus de règles qui s'est développé considérablement ensuite. Malgré toutes les critiques (manque de réactivité, d'efficacité), "le maintien de la paix n'a jamais été remplacé par un instrument de gestion ou de résolution des conflits plus "efficace"." S'il n'a pas vocation, considéré juridiquement comme un mécanisme périphérique de gestion des conflits, de  s'immiscer dans les situations où les intérêts des grandes puissances sont en jeu, les interventions répétées, et surtout depuis les années 1990 la gestion des situations d'après guerre civile par de nombreux organisées plus ou moins étroitement reliées à l'ONU, ce mécanisme met en question bel et bien le principe sacro-saint de souveraineté étatique.

    La diplomatie préventive que veut initier Dag HAMMARSKJOLD (Rapport annuel du secrétariat général sur l'activité de l'Organisation, 16 juin 1959-15 juin 1960) répond directement à la crise de Suez en novembre 1956. Deux interventions de l'ONU ont déjà été lancées auparavant : la première en Palestine en 1948, la seconde au Cachemire en 1949. Ces deux opérations en faveur de la paix reposent alors sur le déploiement d'observateurs non armés de l'ONU. Ces premières interventions ont pour but de répondre aux crises liées à la décolonisation et au démantèlement de l'empire britannique et sont rendues posibles par l'absence de conflit d'intérêts sur le moment entre Américains et Soviétiques. Le terme maintien de la paix est utilisé pour la première fois dans le cadre de la Force d'Urgence des Nations Unies non seulement pour son utilité descriptive, mais surtout comme un moyen de distinguer les nouvelles procédures de celles qui devaient caractériser la sécurité collective (Alan JAMES, The politics of Peace-keeping, New York, Praeger Publishers, 1969). La mérhode utilisée par le maintien de la paix pour séparer les belligérants était très différente de celle envisagée par la sécurité collective. La Charte impliquait la dissuasion des agressions ou la punition des agresseurs par les moyens militaires des grandes puissances. Le maintien de la paix repose au contraire sur le déploiement de contingents légèrement armés fournis par les petites et les moyennes puissances. La dissuasion doit reposer dorénavant sur la seule présence de soldats de la paix (ou casques bleus) déployés entre les parties du conflit. Une différence existe également dans le consentement des parties en présence. Dans la vision traditionnelle du maintien de la paix, les "soldats de l'ONU" ne peuvent pas imposer la paix comme l'exigence la sécurité collective. Ils ont besoin du consentement et de la coopération des parties. L'ONU tire cela directement de son expérience au Congo entre 1960 et 1964. L'absence de consentement des protagonistes peut poser de graves problèmes aux casques bleus. 

  A partir de 1948, les Nations Unies ont développé deux grands types d'opération : observation et interposition. Les premières n'ont pas vraiment évolués mais les secondes ont connu des fluctuations au cours de la guerre froide, et une tendance à la complexification de leurs fonctions après 1988. Les opérations d'observation visent à déployer des soldats légèrement armés et en petit nombre dans le but d'observer et de rapporter aux Nations Unies le déroulement des événements, dans un pays où la frontière entre deux ou plusieurs pays en conflit armé. L'interposition a pour objectif de déployer des soldats organisés en contingents (habituellement des bataillons de 400-500 soldats) dans le but de former une zone tampon entre les parties en conflit. Les missions d'interposition ont été déployées entre des armées régulières lors de conflits interétatiques et entre des groupes paramilitaires dans le cadre de conflits intra-étatiques. Plusieurs auteurs ont distingué plusieurs périodes dans le maintien de la paix. Ainsi WISEMAN (1993) et FETHERSON (1994) proposent une périodisation en 6 parties :

- 1946-1956 : période d'émergence où les Nations Unies réfléchissent aux moyens d'intervenir pour maintenir la paix et la sécurité internationale, aux mesures à prendre pour protégerson personnel qui serait appelé à être déployé dans des zones de conflits et à mettre sur pied des opérations d'observation en Palestine et au Cachemire, opérations du maintient de la paix sans en porter le nom.

- 1956-1967 : période d'affirmation caractérisée par la création d'opérations impliquant des soldats en plus grand nombre et légèrement armés, déployés pour remplir des tâches complexes et presque totalement inédites. C'est dans cette période qu'apparaissent les casques bleus.

- 1967-1973 : période de mise en sommeil marquée par un ralentissement important des activités de maintien de la paix de l'ONU. Difficultés rencontrées par les caspques bleus et tensions entre membre permanents du Conseil de sécurité, crise financière sans précédent contribuent à cette situation.

- 1973-1978 : période de résurgence avec le lancement de 3 nouvelles opérations autour de l'Etat d'Israël.

- 1978-1988 : période d'entretien où aucune nouvelle opération n'est lancée, suite aux regains de tension entre les Etats-Unis et l'URSS (invasion de l'Afghanistan par l'URSS, nouvelle guerre froide initiée par Ronald REAGAN en 1979).

- depuis 1988 : période d'expansion qui début avec l'envoi d'une mission de bons offices entre l'Afghanistan et le Pakistan et d'une mission d'observation entre l'Iran et l'Irak. Cette période d'expansion avec des a-coups (1995-1999) n'a jamais cessé depuis : le nombre de troupes et de personnels civils de l'ONU déployés dans des opérations de maintien de la paix atteint des records vers 2009 et l'ONU continue de créer de nouvelles missions.

     BELLAMY, WILLIAMS et CRIFFIN (2004) présentent les trois principes qui servent de socle doctrinal aux opérations de maintien de la paix traditionnel :

- consentement des parties, consentement qui peut être tacite, non sanctionné par des textes ou accords juridiques.

- impartialité des troupes de l'ONU, principe délicat appliqué dans la composition des troupes intervenantes (nationalités, qualités professionnelles, contrôle de moralité)

- non usage de la force sauf en cas de légitime défense, sans doute le plus difficile à mettre en oeuvre sur le terrain et qui a coûté déjà la vie de nombreux participants civils et militaires. 

   Ronalt HATTO, à qui l'on doit déjà les nombreuses informations ci-dessus, adopte une définition à deux niveaux du maintien de la paix : "la première au niveau stratégique et la deuxième au niveau tactique.

Au niveau stratégique, le maintien de la paix est une institution secondaire qui vise avant tout à réguler et à stabiliser la société internationale en maintenant ou en rétablissant la souveraineté d'Etats menacés par des agressions extérieures ou par une désintégration interne." L'auteur indique que cette conception des opérations de maitien de la paix repose sur une "conception "westphalienne" de l'ordre international qui considère que les Etats restent, malgré la montée de puissance de nombreux acteurs transnationaux et du concept de sécurité humaine, les acteurs centraux des interactions internationales". Vu la désagrégation, justifiée par une vision libérale de l'économie, du pouvoir en général des Etats, cette conception pourrait masquer les véritables luttes qui comptent, lesquelles réduisent les Etats à des ensembles, qui pour être très médiatisés, montrent une réelle impuissance dans de nombreux domaines. Même si lors des crises financières de grande ampleur, les acteurs économiques semblent se tourner vers les Etats, provoquant des tentatives de régulation des marchés qui n'aboutissent d'ailleurs pas, ce sont eux qui mènent les véritables combats. In fine, l'inefficacité des Etats intervenant dans de nombreux conflits pour y maintenir ou y rétablir cette "paix et sécurité internationale" pourraient s'expliquer précisément par cette perte de puissance devant des acteurs qui jouent dans la discrétion. Parmi les auteurs qui s'opposent à cette conception "wesphalienne", citons Alex BELLAMY, Paul D WILLIAM et Stuart GRIFFIN dans leur ouvrage Understanding Peacekeeping (Cambridge, Polity Press, 2010).

"Au niveau tactique, le maintien de la paix consiste en opérations mises sur pied par l'ONU, par des Etats, des groupes d'Etats (coalitions of the willing) ou des organisations régionales ou sous-régionales (seules ou en coopération avec l'ONU) reposant sur le déploiement de personnel en uniforme (militaires et/ou policiers) et civil, avec le consentement des parties concernées, visant à s'interposer de façon impartiale entre ces dernières dans le but de prévenir, contenir, modérer ou mettre fin à un conflit et éventuellement de rétablir la paix entre les parties.

Pendant la guerre froide, un autre principe consistait à empêcher les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de participer aux opérations de maintien de la paix (mais pas aux missions d'observation)", principe qui peut souffrir de quelques exceptions. "Un autre principe implicite à la base des OMP est que les forces de l'ONU n'ont pas l'autorisation de conduire des missions de renseignement" (synonyme d'espionnage), l'ONU préférait la recherche ouverte des informations. Ceci représente un handicap, un de plus, pour l'ONU : l'absence de renseignement tactique propre peut générer, avec une certaine difficulté d'organisation entre forces nationales différentes, une efficacité réduite sur le terrain, ainsi que des possibilités de manipulations de la part des grandes puissances. 

L'Agenda pour la paix du secrétaire général Boutros BOUTROS-GHALI propose des définitions des différents types d'OMP. "A partir de l'opération en Namibie en 1989, les Nations Unies ont organisé des opérations multifonctionnelles rappelant l'ONUC, la FSNU/AETNU et l'UNIFICYP dans sa première version, dans lesquelles les fonctions exercées par le personnel civil et militaire de l'ONU étaient de plus en plus complexes puisqu'elles impliquaient la supervision d'élections et le rapatriement de réfugiés. C'est aussi au début des années 1990 que se sont ajoutées des opérations de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) et de réforme des secteurs de la sécurité (RSS) en coopération avec l'Organisation des Etats américains (OEA) en Amérique Latine. L'Agenda pour la paix de 1992 avait donc pour but d'offrir une doctrine pour les opérations multifonctionnelle que les Nations unies allaient avoir à organiser (SCHRICKE, 1992) mais aussi à encourager le partage des tâches entre l'ONU et les organisations régionales, qui, selon le Chapitre VIII de la Charte, ont un rôle à joueer dans le maintien de la paix et de la sécurité internationale." Dans sa partie 2, l'Agenda pour la paix propose trois définitions :

- la diplomatie préventive, avec pour objet déviter que les différends ne surgissent entre les parties, d'empêcher qu'un différend existant ne se transforme en conflit ouvert et, si un conflit éclate, de faire en sorte qu'il s'étende le moins possible.

- le rétablissement de la paix vise à rapprocher des parties hostiles, essentiellement par des moyens pacifiques tels que ceux prévus au Chapitre VI de la Charte des Nations Unies (voir dans ce blog Comparaisons entre la SDN et l'ONU).

- le maintien de la paix consiste à établir une présence des Nations Unies sur le terrain, ce qui n'a jusqu'ici fait qu'avec l'assentiment de toutes les parties concernées, et s'en normalement traduit par un déploiement d'effectifs militaires et/ou de police des Nations Unies ainsi, dans bien des cas, que du personnel civil. Cette technique élargit les possibilités de prévention des conflits aussi bien que de rétablissement de la paix.

  L'Agenda pour la paix mentionne aussi une quatrième modalité d'action (et introduit une nouvelle notion dans le vocabulaire de l'ONU) : la consolidation de la paix après les conflits. Cette action, dixit l'Agenda, doit être "menée en vue de définir et d'tayer les structures propres à raffermir la paix afin d'éviter une reprises des hostilités". La notion de peacebuilding s'est popularisée à partir du début des années 2000. Cette notion est encore très contestée, surtout parce que l'ONU est mal équipée pour mettre sur pied des unités capables de telles activités, l'obligeant de faire appel à des prestataires extérieurs privés sur lesquelles elle n'exerce qu'un médiocre contrôle. 

Les frontières entre les différents types d'intervention ne sont pas clairement définies, signe sans doute positif (malgré les critiques, notamment juridiques) que l'ONU veut (mais le peut-elle) intervenir à toutes les étapes des conflits armés, sauf bien entendu dans la phase des combats, même si des vélléités existent pour effectuer des opérations plus ou moins directes d'imposition de la paix. Les OMP, vu la faiblesse de l'ONU, écho de la faiblesse des Etats membres, restent encore improvisées, les "experts" proches de l'organisation étant loin de maitriser toutes les données des conflits dans lesquels elle veut intervenir. Mais s'ébauche une véritable doctrine stratégique qui, si les OMP se développent et se renforcent réellement, peut donner à l'ONU l'impact que les textes fondateurs voulaient lui donner.

 

Ronald HATTO, Le maintien de la paix, L'ONU en action, Armand colin, 2015.

 

STRATEGUS

 

    

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16 décembre 2015 3 16 /12 /décembre /2015 10:47

Pour renforcer son efficacité, la militarisation ne doit pas être dite. On entend ici la militarisation-discipline des esprits et des corps bien ancrée par un ritualisme qui régit nombre d'aspects de la vie quotidienne (du salut envers l'autre aux processions obligatoires), qui par ailleurs permet la mobilisation des ressources en vue de la guerre. Sous la Chine de la dynastie Ming (1368-1644), issue d'ailleurs de guerres civiles intestines, le régime politique est d'abord un régime très militarisé. Constitué dans l'idée d'expulser et de tenir à l'acrat les mongols et de maintenir la stabilité à l'intérieur des frontières tout en rejetant l'influence étrangère, le régime des Ming s'efforce de renouer avec les modèles plus anciens des dynasties Han et Tang. Et ceci est vrai sur tous les plans, aussi bien de la philosophie politique, de la philosophie, de la culture, de l'économie et des relations sociales.

   La principale préoccupation du fondateur de la dynastie, HONGWU, est d'ordre militaire. "A cette fin, le souverain entreprit de copier le système militaire des Yuan, en établissant des garnisons chinoises dans des lieux stratégiques et en créant une caste militaire héréditaire. Les soldats devaient assurer eux-mêmes leur subsistance par leurs propres cultures et cependant être toujours prêts à partir au combat. Là où les princes mongols, régnant sur de grands domaines, avaient formé une noblesse éparpillée, Hongwu constitua une noblesse militaire et offit à ses généraux un rang et un salaire supérieurs à ceux dont bénéficiaient les plus hauts fonctionnaires de l'Etat  - au moins tant qu'ils n'étaient pas suspectés de trahison et condamnés à mort, comme cela arriva à un grand nombre d'entre eux.

Lorsqu'il était sommé de choisir entre le wen et le wu, c'est-à-dire entre le gouvernement militaire et le gouvernement civil, Hongwu, en dépit de tout l'arsenal de lois et d'exhortations morales qu'il avait lui-même élaborées, se rangeait toujours du côté de la violence." Sa gestion des complots est devenu quasiment légendaire ; on lui attribue des décapitations par centaine de milliers et des purges sanglantes. Même si les informations apparaissent exagérées, "la perte des hommes de talent qui en résultait, et le règne de terreur qui s'installa dans le pays, pouvaient difficilement permettre au confucianisme de prospérer au gouvernement. Battre et humilier devant toute la cour devint une marque habituelle de la terreur instaurée par les Ming." (John FAIRBANK et Merle GOLDMAN) Cette réputation se prolonge jusqu'à l'époque contemporaine où pour mieux camper la cruauté et la démesure de violence, le cinéma américain raffola un temps des Ming... Si ces purges confortent le pouvoir personnel de l'empereur, le poids de l'administration d'une région aussi vaste pèse sur l'efficacité d'une bureaucratie. "Le cabinet impérial était souvent en proie aux engorgements. le gouvernement n'en sombrait que plus aisément dans une routine inefficace. En supprimant le grand secrétariat et la fonction de Premier ministre (1380), Hongwu avait en réalité décapité l'administration civile. (...), les empereurs Ming allaient devoir gouverner grâce à leurs seuls entourages personnels (la cour intérieure), ce qui devait avoir pour conséquence d'accroitre l'importance des eunuques dans la conduite des affaires civiles et militaires." (voir Charles O HUCKER, The censorial System of Ming China, Stanford University Press, 1996). Le système Ming rend difficile la résolution de problèmes fiscaux de plus en plus vifs. "Le système Ming représente une rupture significative dans l'histoire fiscale de la Chine. Comme le principal objectif résidait désormais dans le maintien du statu quo politique, elle ne montra plus aucune qualité dynamique. C'est ainsi sur, pour répondre à cette exigence, la Chine des Ming renonça spectaculairement au monde maritime." Cette orientation vers l'intérieur, sous la poussée de cette volonté politique, convergeant d'ailleurs avec la manière dont les fonctionnaire lettrés confucéens s'opposaient par principe au commerce et à toute relation avec l'étranger, mit fin aux grandes expéditions chinoises. "Pour dire les choses en peu de mots, l'hostilité au commerce et la xénophonbie triomphèrent ; et la Chine se retira de la scène du monde. L'armée déclina et les bureaucrates se hissèrent aux commandes - à l'exception, il est vrai, des périodes où le puissant establishment formé par les eunuques, responsable de la sûreté et du renseignement pour le compte de l'empereur, établissait, lorsque ce dernier était faible, un pouvoir dictatorial de nature à terroriser les lettrés. Quoi qu'il en soit, la capacité supérieure de la Chine des Ming en matière d'expansion maritime se heurtait, au point d'en être asphyxiée, au conservatisme de l'idéologie néoconfucianiste. En conséquence de quoi, on peut dire que la Chine manqua presque intentionnellement le train du développement économique et technologique moderne." Les auteurs qui écrivent ces lignes rappellent toutefois que cette appréciation est celle de l'Occident du XXe siècle (et aussi tout de même, du maoïsme...) et que l'autolimitation de la croissance propre à la Chine des Ming peut être vue d'un autre angle, celui d'une relative période de paix et de bien-être (pour l'immense majorité des Chinois)... En tout cas, cette ambiance au sommet de l'Etat n'est pas sans conséquence sur le plan de la philosophie politique et ce néoconfucianisme diffus ne peut manquer de subir de nouvelles tendances.

  Parmi ces tendances, celle du philosophe et home d'Etat WANG YANGMING (Wam Shouren) (1472-1529) gagne parmi les lettrés de nombreux partisans. Adepte de la méthode de LU XIANGSHAN, contemporain de ZHU LI, qui prévilégiait pour l'éducation et l'épanouissement moraux une approche plus contemplative et moins centrée sur la pratique. Avec ses idées à connotation bouddhiste, se développe une philosophie de rectitude morale au détriment de la pratique et de la technologie. Dans le système éducatif des fonctionnaires Ming dans les écoles de ZHU XI et de WANG YONGMING s'enseigne l'art de bien gouverner qui s'enracine dans le comportement moral, la technique demeurant simplement l'affaire des artisans et des métiers inférieurs. 

Cette insistance sur les principes moraux nourrit au sein de la bureaucratie des lettrés, des attaques entre factions rivales. C'est aussi le fractionnement qui inspire les sermons moraux que les bureaucrates prennent l'habitude de pronocer, que ce soit pour critiquer les errements de l'empereur ou pour combattre l'influence lugubre des eunuques. Certains (notamment Zhang Juzhen, sous le règne de l'empereur Wanli - 1573-1620) de ceux-ci mènent avec détermination une politique d'austérité visant à accroitre les réserves financières de l'Etat. L'augmentation des revenus de l'impôt foncier au bénéfice de la cour, l'accroissement du nombre des fonctionnaires influents provoquent divers mécontentements relayés, sucités, voire multipliés par l'activité de mouvements réformateurs plus ou moins bien réprimés. Parmi ces mouvements réformateurs, celui lancé à partir de l'académie Donglin, près de Wuxi, par un groupe de grands lettrés confucéens affichant des préoccupations morales, rend encore plus vigoureuses les attaques contre les fonctionnaires, petits ou grands. Les problèmes pratiques ne les concernent guère et leurs principes les amnènent à condamner les membres de l'administration qui ne s'y conforment pas. La situation intellectuelle du pays est caractérisée par une production nombreuse (notamment sur le plan des romans), intense, qu'accompagne une floraison artistique. les derniers Ming ont dans les arts, la littérature et la vie urbaine des activités porteuses d'un nouveau dynamique de la société. (FAIRBANK et GOLDMAN)

   C'est donc une société contrastée, traversée de contradictions sociales - notamment avec l'accroissement du pouvoir de la gentry marchande, et l'augmentation parallèle des activités militaires (que ce soit sous forme de luttes sanglantes souvent brèves et limitées ou sous forme de construction d'immenses ouvrages défensifs). Les ponctions répétées des ressources économiques en faveur de la cour et des activités militaires, le choix de recours plus au pouvoirs militaires qu'aux administrations civiles, finirent, surtout vers la fin de la dynastie Ming, à obérer les capacités mêmes de contrôle des provinces et des populations. La faiblesse induite du système administratif, également dans sa facette répressive, favoria certainement l'éclosion d'espaces de contestations intellectuelles. Si la contestation de l'idéologie officielle est moins radicale, l'effusion de critiques contre l'inefficacité ou/et la corruption administratives inquiète les hautes sphères du pouvoir qui tentent à plusieurs reprises de les réprimer. Les pôles de discussion ne sont pas approbation ou contestation du régime, lequel reste lié à une organisation familiale patriarcale de la société du haut en bas de l'échelle sociale, mais morale comme idéal de vie ou pratique tournée vers les problèmes généraux de la société. La question du retrait ou de la présence dans le monde taraude réellement une grande partie des intellectuels, notamment sans doute parce la société devient plus contrastée et plus violente. 

De nombreuses mesures, qui s'appuient pour leur application surtout sur l'administration militaire, sont prises tout au long de la dynastie, avec de moins en moins d'efficacité, pour rétablir l'ordre dans l'empire, restaurer l'économie et assurer le contrôle des populations. De nombreux projets de remise en état de l'agriculture, vitaux car la fiscalité repose surtout sur l'imposition de la production agricole, répondent à cette vision impériale de mode de production autarcique de paysans et cette volonté d'établir - renforcer - une organisation fonctionnelle de la société autour de classes héréditaires d'agriculteurs, d'artisans, de fonctionnaires, de soldats, tous encadrés par l'administration. Mais ce système ne fonctionne pas réellement, du fait du faible nombre de fonctionnaires provinciaux. Quantités de productions lettrées exaltent cette vision avec un fort support néo-confucianiste, mais dans la réalité, la société est de plus en plus mobile, de moins en moins soumise à contrôle politique, de plus en plus traversée d'échanges commerciaux, ceux précisément entravés par l'idéologie officielle. 

Pierre-Etienne WILL évoque les conséquences des politiques impériales et des conflits suscités entre les factions. "On citera pêle-mêle kes affrontements politiques qui se succèdent depuis le règne de Wanli (1573-1620), notamment entre les factions qui collaborent avec les eunuques (...) et les fondamentalistes confucéens, particulièrement actifs dans le bas Yangsi ; la paralysie de l'Etat qui en résulte ; la crise agraire du à l'état d'abandon des équipements hydrauliques (dès la fin du XVIe siècle) et à une série de calamités naturelles et d'épidémies culminant au début des années 1640 ; une crise sociale qu'explique en partie l'éclatement des cadres traditionnels de contrôle ; et l'alourdissement considérable des prélèvements de l'Etat. Celui-ci s'explique principalement par des dépenses militaires en accroissements rapide : expéditions contre les Japonais en corée en 1592 et en 1957-1598, guerre contre les Mandchous à partir de 1618, rebellions populaires dans le Nord-Ouest, puis dans le Nord et le Centre de l'empire à partir de 1627 (...)."

    C'est bien une militarisation que l'on observe, qui touche de nombreux secteurs de la société, parfois bénéfique en terme de constructions massives, souvent et de façon décisive facteur de désintégration politique et économique, et qui atteint jusqu'aux capacités administratives de l'Etat. Cette militarisation ne semble pas être le centre d'attention de la classe lettrée, de plus en plus repliée sur elle-même ou inféodée à un pouvoir faiblissant. Le néoconfucianisme qui imprègne la société semble recouvrir toute cette profusion d'activités militaires, sans doute considérée, à l'aune des rapports hiérarchiques et familiaux rigides, comme "naturelle"...

 

Pierre-Etienne WILL, Les Ming, Dynastie chinoise (1638-1644), dans Encyclopedia Universalis, 2015. John FAIRBANK et Merle GOLDMAN, Texto, EditionsTallandier, 2013.

 

PHILIUS

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14 décembre 2015 1 14 /12 /décembre /2015 12:07

Aux problèmes "traditionnels" de sortie de conflit ne se substituent pas entièrement de nouvelles perspectives contemporaines. Certains problèmes - et c'est surtout liés aux buts de guerre eux-mêmes - ne changent pas de nature, tandis que des stratégies économiques plus amples que le pillage, même sophistique, des stratégies politiques touchant aux valeurs (démocratie, lutte pacifique, prise d'importance de l'individu par rapport au collectif...) changent la donne globale. C'est surtout, expliquent Amaël CATTARUZZA, maitre de conférence en géographie, et Elisabeth DORIER, professeure des universités (LPED - Laboratoire population, environnement et développement) avec la multiplication des conflits intra-étatiques depuis les années 1990 que la généralisation des opérations internationales de maintien de la paix, et la reconnaissance de la sécurité humaine comme pilers du développement que la notion de "post-conflit" est devenue une grille de lecture et d'action internationale.

   Cette approche institutionnelle, écrivent-ils "quelque peu idéaliste a soulevé divers questionnements scientifiques." L'essentiel des réflexions proviennent d'experts participant à des programmes de maintien de la paix. Ils citent les travaux de PIROTTE, HUSSON et GRÛNEWALD (Entre rugence et développement, Karthala, 2000), de COLLIER et ses collaborateurs (Breking the conflict trap. Civil War and Development Policy, World Bank, Washington et Oxford University Press, 2003). "Bien que parfois très critiques sur les méthodes ou certains effets pervers constastés, ils empruntent souvent sans les discuter des cadres conceptuels du peace-building. La terminologie et la standardisation des actions liées au post-conflit commencent cependant à être questionnés par des recherches indépendantes concernant les effets sociaux, sectoriels ou régionaux de ces processus et le devenir des Etats concernés." Parmi eux, CHELPTI, FREISA et LANOUE, Education et conflit dans les pays du Sud. Les enjeux de l'offre de services éducatifs en situation de crise et d'après crise, dans Autrepart, IRD-Presses de Science Po, n°54, 2010 ; JONCHERAY, Vivre la guerre, construire la paix. Conflits et recompositions territoriales post-conflit dans les pays du Niari (République du Congo, Thèse de géographie, 2013 ; CHÂTAIGNER et MAGRO, Etats et sociétés fragiles : entre conflits, reconstruction et développement, Karthala, 2007. "Alors que les géographes anglo-saxons, dans la mouvance de la Political Geography et de la Critical Geopolitics ont récemment publiés des synthèses sur ces questions (...) les travaux de géographie francophones ence domaine, plus empiriques, sont souvent restés dispersés sur leurs différents terrains."

   Définir le post-conflit n'est pas aisé, surtout que l'ensemble des éléments d'analyse et d'action évolue d'intervention en intervention, cumulant des expériences variées. Si ceux-ci interviennent après une phase de guerre ou de conflit armé plus restreint, ils se pensent et se préparent souvent dans le "feu de l'action", au milieu de nombre de manoeuvres diplomatiques. Toutefois, "la terminologie internationale relevant du "post-conflit" définit un cadre d'analyse et d'action impliquant une série d'interventions standardisées : urgence humanitaire, post-urgence, transition, state-building, processus de réconciliation, reconstruction et développement, ect (ONU, 1996). Chaque étape est associée à une gamme d'interventions et d'acteurs garants d'une expertise et d'une neutralité technique (LEFRANC, dans l'ouvrage collectif Crises extrêmes, Face aux massacres, aux guerres civiles et aux génocies, La Découverte, 2006), la Banque mondiale et l'Organisation des Nations Unies, avec toutes leurs ramifications (NUHCR, PNUD, etc) pilotant les institutions prestataires, gouvernementales (Union Européenne, Etats-Unis) et non-gouvernementales. Cependant, les discours institutionnels présentant l'intervention post-conflit comme une technique neutre sont contestables car ils évacuent les enjeux politiques, rivalités de pouvoir et effets éventuels du processus lui-même (instrumentalisation ou disparités territoriales)."

Les auteurs poursuivent leur définition par la périodisation. Celle-ci est "plus ou moins bien bornée par les acteurs, selon leurs critères et leurs buts rspectifs. Après l'arrêt des combats, l'ONU identifie des événements (élections libres...), des facteurs (sécurisation, désarmement) permettant de définir le rythme de mise en oeuvre des outils d'intervention. Mais dans ce phasage, la complexité des territoires et jeux d'acteurs est évacuée. Or les espaces d'un même pays concernés par ces logiques de sortie de guerre et par les actions internationales "post-conflit" n'évoluent pas tous au même rythme et selon les mêmes temporalités (DORIER et JONCHERAY, Territoires fragmentés et temporalités postconflit : décomposition et recompositions territoriales entre guerre et paix en République du Congo, dans Sortir de la guerre, Ed. du CDHS, 2003)." Les contextes géohistoriques de "postconflit" "sont traversés de dynamiques, résultant de rivalités et négociations locales, régionales et internationales, dues aux guerres ainsi qu'aux opérations de pacification et de reconstruction elles-mêmes. Les oppositions binaires ou les ruptures chronologiques entre guerre et paix, conflit et postconflit apparaissent donc en partie simpliste (KIRSH et FLINT, Reconstructing Conflicts. Integrating War and Post-War Geographies, Ashgate, Farnham, UK, 2011). Les processus sociaux visibles dans le contexte de fon de conflit peuvent n'être que le prolongement des relations et rapports de force créés par la guerre ou les violences (LOYER, MAROTTE, MEYER et MADAVAN), ou résulter du contexte lui-même (CHELPI, FARAH, SHERIA, DORIER et MAZUREK)."

Notons que la manière d'analyser les situations post-conflits de certaines institutions et organisations internationales (voulant délimiter une coupure franche des situations) s'apparentent à la façon naïves qu'ont certains auteurs d'écrits militaires ou diverses organismes politiques de délimiter état de guerre et état de paix, comme si la guerre avait créé une situation (victoire ou défaite) qui doit se solder par une identification nette des vainqueurs et des vaincus, une situation qui rendrait caduque l'ensemble des situations d'avant-guerre. La reproduction de l'illusion sur les conséquences  - qu'on voudrait définitives en faveur du camp des vainqueurs - d'une guerre est bien partagée par de nombreux acteurs. 

"(...) la situation postconflit, poursuivent les auteurs, peut être également utilisée comme une ressource par certains. Le fait que des groupes entiers puissent tirer profit au plan économique, politique ou symbolique de l'enlisement, du ralentissement ou de l'accélération des processus postconflit explique le caractère illusoire de toute périodisation a priori. Au sein de ces sociétés affaiblies s'instaurent des systèmes de régulation inégalitaires bénéficiant à quelques protagonistes, par un jeu de relations (rapport de force, relation de pouvoir, clientélisme, etc.) et/ou d'échanges (économie légale ou illégale, trafics). Ces systèmes peuvent finir par constituer une nouvelle "normalité" sociale et territoriale, bloquant ou freinant une évolution alternative. Par ailleurs, la manne financière des programmes postconflit est une aubaine au sein d'environnements appauvris et déstructurés. Des acteurs locaux et nationaux, ONG ou entreprises prestataires de la reconstruction, s'insèrent opportunément dans les appels d'offres et marchés proposés par les institutions internationales qui ont du mal, dans de tels contextes, à contrôler qualité et efficience des actions sur le terrain. Cette bulle économique peut présenter d'autres effets pervers, renforçant les disparités territoriales (surinvestissement des villes ou régions les plus accessibles au détriment des plus enclavées, comme au Congo-Brazzaville), ainsi qu'à l'échelle plus fine, au sein des villes (augmentation du foncier dans les centres-villes réservés aux opérateurs internationaux. Ainsi, les programmes internationaux s'inscrivent parfois sans le vouloir dans les clivages préexistants ou en génèrent de nouveaux (POULIGNY, Ils nous avaient promis la paix. Opérations de l'ONU et populations locales, Presses de Science Po, Collection académique, 2004 ; TOAL et DAHLMAN, Bosnia Remade. Ethnic Cleasing and its Reversal, Oxford University Press, USA, 2011)."

Notons que cette problématique n'est pas entièrement nouvelle. Dans les mandats de la SDN (protection du commerce et des territoires) ou de l'ONU (sauvegarde de la paix et de la sécurité internationale) où interviennent principalement des Etats dominants de la planète, une phraséologie positive en faveur des populations camouflaient et camouflent encore souvent des manoeuvres géo-stratégiques ou des intérêts économiques parfois amples. Si sur le terrain, on peut constater dans un premier temps l'arrêt des combats et une relative paix civile, il n'en demeure pas moins qu'à longueur de temps en bénéficient surtout les puissances mandatées  ou les compagnies économiques à vocation planétaire. Sous couvert d'humanisme, on peut alors constater une exploitation pure et simple, mâtinée de réalisations - parfois assez restreintes - en faveur des populations locales. Le contexte a tout de même changé : interviennent plutôt maintenant, à l'issue de guerres civiles, des organisations internationales interétatiques et des organisations non gouvernementales. Parfois, on peut constater de réelles impulsions politiques, dont seule l'expérience pourra dire si elle sont réellement fructueuses ou porteuses d'autres conflits. Parfois, ce que l'on gagne en "neutralité" des intervenants extérieurs, fait perdre en efficacité (notamment sur le plan du maintien de l'ordre), vu les difficultés multiples de coordination entre différentes nationalités et différentes logiques d'intervention. De toute façon, une analyse fondée ne peut se passer de l'étude des différents rapports de force qui, de toute façon, interviennent aussi dans le "maintien de la sécurité et de la paix". Et ceci sans naïveté mais sans inhibition d'une réelle volonté politique de parvenir enfin à sortir réellement d'un conflit armé sans retomber dans d'autres conflits également porteurs de guerres futures.

"(...) l'inscription dans le champ du "postconflit" peut devenir un enjeu symbolique. Elle se trouve associée au champ de la réconciliation, la réhabilitation, la réparation, ou encore à des mécanismes de tri entre agresseurs et victimes (CHELPI ; SHERIA ; LOYER). En ce sens, l'évocation du "postconflit" peut éludée par les Etats vainqueurs forts de leur légitimité reconquise... mais peut s'avérer utile pour les victimes civiles souhaitant voir reconnue une guerre occultée (DORIER et MAZREK). La représentation du "postconflit" peut même être mobilisée à des fins politiques dans des régions n'étant pas, à proprement parler, en situation d'après-guerre. Ainsi des groupes irréguliers (ETA, IRA, UCK, etc) s'en réclament pour revendiquer un statut de victime et/ou de résistant afin de légitimer leur mode d'action violent au nom de l'"oppression" subie (LOYER ; MAROTTE), ou de chercher à s'inscrire dans un cadre d'exception (justice d'après-guerre avec légitimation des combattants, cas du Pays basque (LOYER). (...)". 

   La constitution d'un corpus de connaissances des diverses expériences est relativement récente, mais peut se compléter par des travaux bien antérieurs concernant les interventions de l'ONU depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Pour ce qui est des derniers conflits armés, surtout des guerres civiles, on peut citer :

-  J ADAM, Post-conflict Ambon : forced migration and the ethno-territorial effects of customary tenure, dans Dévelopment and Change n°41, 2010 ;

- M AGIER (Sous la direction de), Un monde de camps, La Découverte, 2014 ;

- B BAKER et E SCHEYLE, Multi-layered justice and security delivery in post-conflict and fragile states, dans Conflict, Security & Development n°7, 2007.

- BANQUE MONDIALE, Conflict, Security and Development, World development Report 2011 ;

- M BRUGIÈRE (Sous la direction de), Les acteurs français dans le postconflit. Rapport de la commission "Crises, prévention des crises et reconstruction, La documentation française, 2005 ;

- L CAMBRÉY, Réfugiés et exilés. Crise des sociétés, crise des territoires, Editions des Archives contemporaines, 2001 ;

- ONU, An Inventory of Post-Conflict Peace-Building Activities, 1996 ;

 

Amaël CATTARUZZA et Elisabeth DORIER, Postconflit : entre guerre et paix?, Hérodote, N°158, 3ème trimestre 2015 (numéro sur le postconflit avec de nombreuses contributions).

 

STRATEGUS

 

  

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9 décembre 2015 3 09 /12 /décembre /2015 12:41

     Comme de nombreux autres ouvrages du journaliste Pierre PÉAN, celui-ci provoque plus de réactions et de polémiques bienvenues qu'il ne constitue une approche réellement globale du conflit qui agite les Balkans, ici au Kosovo, notamment depuis la chute de l'URSS. Même si le pavé qu'est ce livre (mais pas en petits caractères...) apporte des éléments d'interrogations légitimes quant au soutien apporté par l'Occident à certains régimes sur place, il est surtout intéressant par la problématique, qui n'est pas propre au Kosovo, qu'il soulève. Trop souvent en effet, pour mettre fin à des exactions, les organisations internationales et des Etats ne sont pas trop regardants sur la nature des forces politiques dont ils s'aident et qu'ils laissent trop souvent ensuite accaparer tout le pouvoir politique. Il y a là toute une expérience que l'ONU notamment capitalise, interventions après interventions, afin, cahin caha, car ce n'est pas un processus continu et toujours progressif, d'élaborer de véritables stratégies de paix, qui tienne en compte de nombreux paramètres économiques, sociaux, ethniques et politiques. 

   La période étudiée couvre de la première guerre de l'OTAN en 1999 au détachement de la Serbie et du Kosovo en 2008. Où en est aujourd'hui le Kosovo "démocratique" et "pluriethnique" soutenu par la Coalition? C'est un véritable droit de suite que veut faire revendiquer l'auteur, car en dépit des proclamations d'autosatisfaction, il estime que la communauté internationale a failli. Il entend démontrer la duplicité de la communauté internationale, Etats-Unis en tête face aux trafics qui s'y développent. Au centre de ces trafics se trouve les leaders issus des rangs de l'UCK, l'ancien mouvement indépendantiste armé, "hier encores présentés comme les "combattants de la liberté" et aujourd'hui connus pour leurs liens avec le crime organisé. 

  L'auteur ne craint pas le sensationnalisme en débutant par la mise en scène d'un trafic d'organe, à commencer par les opérations chirurgicales d'un médecin, témoin aujourd'hui devant les organisations internationales. Ce qui se présente comme une enquête se centre sur les coulises de l'entrée en guerre des puissances occidentales, dont la France, sur la guerre elle-même, entâchée d'irrégularités juridiques, sur les campagnes d'information (de désinformations) dans les médias, sur l'organisation de la "paix" et les agissements des mafieux et des criminels. C'est sans doute sur le plan de l'analyse de l'information (souvent à sens unique) et sur la description du fonctionnement de ces mafias que l'auteur est le plus convainquant. Convainquant dans l'apport d'informations mais il n'est pas sûr que se le soit dans le tableau global de la situation du Kosovo. Nombreuses de ces informations sont disponibles dèjà avant la parution du livre : l'auteur s'est beaucoup inspiré du rapport de Dirk MARTY, adopté par le Conseil de l'Europe en décembre 2010, des mémoires de l'ancien procureur général du Tribunal Permanent Internationale pour le Kosovo (TPIY) Carla del PONTE (La traque. Les criminels de guerre et moi, Héloïse d'Ormesson, 2009) et du rapport de 2003 de la MINUK à Patrick Lopez TERREZ, chef des investigations du TPIY. De larges extraits figurent à la fin de son livre de ces rapports et mémoire. Son enquête de "terrain", menée en 2012 ne semble pas couvrir pas beaucoup de régions du conflit (des enclaves serbes...) et des critiques (Lucien Pons, http://balkans.courriers.info et Laurent Duhesmes, www.linternaute.com par exemple) mettent ce point en avant pour parler parfois "d'enquête bâclée". L'intérêt de ce livre reste que, hormis le reportage consacré à Canal+ (5 mars 2012) et quelques autres, très peu d'informations circulent, en Europe notamment, sur la criminalité dans les Balkans ou sur la situation au Kosovo. 

 

      La rédaction journalistique laisse aussi de côté une analyse systématique et sociologique, mais ce n'est pas le propos de Pierre PÉAN. Ce qui importe sans doute, c'est le manque de "suite" dans les interventions dans des zones touchées par des guerres civiles (traduction d'un manque de moyens étatiques et d'organisations inter-étatiques?). Après des campagnes militaires dans l'ensemble plutôt bien menées, mais qui laissent songeur sur le choix des alliés sur place (ici les tendances les plus militarisées de la résistance à l'oppression du peuple kosovar, au détriment d'organisations plus démocratiques et combattantes de longue date), les Etats semblent ne pas pouvoir mettre en place une reconstruction économiques et sociale qui se passerait du soutien de pouvoirs criminels, ceci nonobstant dans ce cas les efforts de l'envoyé spécial des Nations Unies. 

 

Pierre PÉAN, Kosovo, Une guerre "juste" pour un Etat mafieux, Fayard, 2013, 500 pages. 

http:// balkans.courriers, un site Internet que nous recommandons.

 

 

 

 

 

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1 décembre 2015 2 01 /12 /décembre /2015 15:06

     L'énigme historique en forme d'anomalie qui traverse la Chine des Song étudiée par John FAIRBANK et Merle GOLDMAN constitue-t-il un cas-type de militarisation? Rappelons que la militarisation d'une société consiste en une orientation des ressources vers le domaine militaire en même temps qu'un regimentement des corps et des esprits dans une discipline collective orientée vers la consolidation et le maintien d'un ordre social hiérarchisé. La Chine des Song n'est pas une société guerrière (au sens où tout homme est un guerrier), mais une société où le soldat (voir les études d'Alexandre SANGUINETTI sur les différences entre soldat et guerrier...) est quotidiennement présent, soit stationné dans des points stratégiques, soit en mouvement d'une région à l'autre.

L'énigme en question réside dans le fait que "d'un côté, durant les trois siècles (et même depuis 907 pour aller jusqu'en 1279) de dura leur règne, la Chine connut une ère de grande créativité qui la mit au-dessus des autres civilisations du monde, du point de vue tant des inventions technologiques, que de la production matérielle, de la philosophie politique, du gouvernement et de l'élite culturelle. L'imprimerie, la peinture et le système de recrutement des fonctionnaires par concours, par exemple, manifestent assez bien la prééminence de la Chine. D'un autre côté, c'est justement au cours de cette période d'épanouissement que les tribus d'envahisseurs en provenance d'Asie centrale s'emparèrent progressivement du pouvoir militaire et administratif de l'Etat. Cela signifie-t-il que les réalisations de la Chine des Song doivent être rapportés, en dernière analyse, à la domination exercée par ces peuples non chinois? Bien qu'il ne soit pas simple d'y répondre, il s'agit d'une question cruciale." On ne peut pas se contenter de constater, en la matière, que ces envahisseurs se soient "sinisés", qu'il aient finalement été assimilés par une immense culture chinoise.

De 960 à 1126, sous les Song du Nord, la Chine connait l'une de ses périodes les plus créatives, au moment où encore les peuples européens pataugent dans des guerres féodales et dans des querelles religieuses plus ou moins absconses. Croissance de la population, essor de grandes villes, montée d'une industrie minière, développement d'un art de la guerre supporté par des innovations technologie (porliocétique, poudre à canon) permettant de véritables prises de villes,  système éducatif et système administratif ramifiés permis par le livre imprimé, sont les caractéristiques de cet empire-là. Mais basé, sur la conquête armée, cet empire se voit reprendre par ses ennemis du nord (les Jürchen), sa propre technologie militaire. Les envahisseurs s'établissent alors en Chine du Nord (Kaifen est prise en 1126), les Songs se réfugiant au Sud, avec une nouvelle capitale, Hangzhou. Ils y résistent jusqu'en 1279, quand les Mongols conquiert ce territoire à son tour. L'armature idéologique de l'empire Song est fournie par ce néo-confucianisme évoqué également ailleurs.

Nos deux auteurs écrivent que "le confucinanisme déterminait les critères d'une conduite parfaite et désintéressée. Mais comme le déclin et les retours en arrière étaient aussi communs en Chine que partout ailleurs, les confucianistes en appelaient périodiquement à la réforme. Et à vrai dire, la plupart des fondateurs de dynastie arrivaient au pouvoir afin de remédier aux maux de la société. Une fois le système des examens établi, et comme les bureaucrates Song avaient en commun une même formation classique, ce fut naturellement parmi eux que des esprits réformateurs émergèrent. Pour étudier ce phénomène récurrent dans l'histoire du confucianisme, deux observations s'imposent : la volonté de réforme de certains fonctionnaires s'accompagnaient habituellement de l'espoir que l'empereur leur donnerait le pouvoir de la mettre en oeuvre. ils reconnaissaient donc que l'autocratie impériale était à l'origine de tout pouvoir politique. Ils pouvaient bien chercher à la renforcer ou à s'en servir, jamais ils ne songeaient à la contourner ou à solliciter une autre forme d'autorité à l'intérieur de l'Etat ou de la société. Par ailleurs, les esprits réformateurs voyaient dans la masse du peuple ordinaire une sorte de réceptacle passif où le despotisme qu'ils cherchaient à guider n'avait qu'à déverser sa bienveillance. Ils tenaient pour acquis que les marchands avaient le vice de la cupidité, et les militaires, celui de la violence. leur tâche en tant que réformateurs était de maintenir ces hommes à leur place et de farantir que l'unité du pouvoir central, représenté par l'empereur, s'appliquerait avec sagesse. Ainsi conçue, la réforme représentait une noble vocation, car c'était par elle que celui-ci pouvait servir le peuple tout en continuant à le contrôler." 

A mesure que le développement de la Chine s'accélère sous les Song, commence à s'établir une structure sociale qui allait perdurer jusqu'au XXe siècle dans ses grandes lignes. "La domination exercée sur la vie chinoise par les familles de la classe supérieure devint alors si grande que les sociologues en sont venus à qualifier la Chine de cette époque d'"Etat-gentry". Les auteurs se fondent alors surtout pour décrire cette société sur des études qui concernent une époque postérieure (époque Qing, 1644-1912), mais la formation de cette société en est bien antérieure. C'est pourquoi ils estiment que cet Etat-gentry, qui se dégage d'un système féodal proprement dit, constitue bien la caractéristique clé de la période Song. Elle a pour fondement l'institution de la famille, à l'intérieur de laquelle les hommes dominaient largement. La finalité de cette société est de conserver le statut de la famille et son appartenance à l'élite (lettrés diplômés). "Le néoconfucianisme vouait les jeunes lettrés à une formation où la discipline était rude depuis l'enfance, et où les liens affectifs étaient sans doute moins présents. La maitrise de soi, de durs exercices intellectuels visant à cultuver un état d'esprit désintéressé, tendaient à évacuer la frivolité et les pulsions sexuelles, à empêcher le développement musculaire et même la spontanéité." Les familles de la gentry, qui vivaient principalement à l'abri des murs des cités, formaient la classe des propriétaires terriens, "située entre, d'un côté, la masse des paysans liés à la terre, et de l'autre, cette matrice fluide d'activités où se mêlaient les fonctionnaires aux commerçants." En tant que classe dirigeante, la gentry a pour tâche d'administrer le système de la loi et le droit coutumier qui régissent la possession et l'usage de la terre. Activité complexe tant les types de propriétés et d'agricultures se complètent. Leur activité publique couvre beaucoup de domaine, de la collecte des impôts (en passant par le calcul des contributions...) à la supervision des marchés locaux. Se tisse autour de chaque homme, de chaque femme et de chaque enfant, quelle que soit sa condition, un réseau d'obligations nombreuses (et de rites) très codifié et très contrôlé. "Au bout du compte, le plus frappant, c'est le haut degré de surveillance auquel tout le monde était soumis, y compris le maître. L'opinion du groupe n'était d'ailleurs pas la moindre des instances à exercer son contrôle moral. A la différence de l'idéal philosophique d'adgérence absolue au principe, il est recommandé au maître d'une famille de la gentry de toujours anticiper sur les événements, de considérer tous les côtés d'un problème, et d'être toujours prêt au compromis."

   L'une des faiblesses des Song, poursuivent-ils, "résidait dans l'hypertrophie d'une bureaucratie grevée par des dépenses militaires nécessaires à la défense du pays." Paul J SMITH considère même que "sous les Song du Sud, l'Etat était devenu un parasite". Le dédain confucéen pour les militaires allait jusqu'à penser la société en quatre groupes dont ils étaient exclus : lettrés, paysans, artisans et marchands. Cette quadripartition (Derk BODDE), jamais énoncée par CONFUCIUS ou MENCIUS, apparut probablement pour la première fois parmi les auteurs légistes de la fin de la dynastie Zhou et du début de la dynastie Han. Pourtant, le pouvoir militaire fondait les dynasties et l'establishment militaires était habituellement puissant, et il y a là une espèce de tour de passe-passe idéologique dans la mesure où les lettrés-fonctionnaires pouvaient, à un moment ou à un autre, commander des armées, étant eux-mêmes soumis à des examens spéciaux, des entrainements militaires poussés. On voit bien les forces armées professionnelles faire irruption sans cesse dans l'histoire chinoise. Mais les Songs du Sud, en particulier préféraient s'appuyer sur des troupes mercenaires, recutées dans les bas-fonds de la société, médiocrement disciplinés et trop peu fiables pour qu'on leur confie un pouvoir militaire effectif. Ce faible goût pour la chose militaire des gouvernements civils des Song cadre mal avec la résistance dont ils ont su faire preuve face aux Mongols denus du Nord. C'est que le pouvoir civil détenu par les familles de la gentry s'aide d'un pouvoir militaire concentré en l'empereur, sa famille et la noblesse proche de lui, entourés des forces armées, des troupes de garnison, des eunuques et de tout le personnel attaché à sa personne. Un partage des fonctions s'affirme sous les Song, nonobstant l'idéologie générale (donc le mythe...) professée par les confucéens. "Quasiment depuis ses origines, le gouernement de la Chine a été le lieu d'une coexistence de ces deux fonctions souveraines. Les tribus guerrières d'Asie centrale contribuèrent, en tant que modèle du nomadisme pastoral et militaire, à la constitution du pouvoir impérial. Quand à la seconde fonction, elle était représentée par les fonctionnaire chinois élevé dans le confucianisme. Les dynasties étaient militaristes à l'origine, mais une fois établies, leur bureaucratie était civile. L'idéologie de chacune d'entre elles était conforme à ses besoins. Les hommes de violence qui fondaient les dynasties croyaient au mandat du Ciel;, lequel était réputé leur revenir à partir du moment où toute résistance prenait fin." Le fondement historique et l'existence de ce double pouvoir permet de mieux comprendre comment le glissement du pouvoir politique peut glosser aux mains d'une dynastie étrangère, pratiquement sans a-coup autre que celui de combats entre soldats d'allégeances opposées. Du coup aussi, le terme de "sinisation" des envahisseurs n'est pas adéquat pour décrire ce que cherchaient les souverains Jürchen. Plutôt que "se faire chinois", ils cherchaient au contraire à renforcer leur rôle de gardiens de l'ordre civil, inchangé, au système de tribut en cascades égal à lui-même, à la hierarchie socio-économique maintenue et parfois même renforcée. Ce furent même les Jürchen qui élaborèrent les fonctions théoriques d'un empire multi-ethnique que leurs descendants manchous allaient porter à son développement maximal. Quasi naturellement, pendant toute une période, les envahisseurs mongols pouvaient considérer la Chine comme une de leurs nombreuses acquisitions terrirotirales, dans un ensemble que des observateurs pouvaient qualifier d'empire mongol... 

   On peut décrire une société de ce genre comme une société militarisée, les militaires demeurant en fin du compte les arbitres de l'ordre social, et la discipline sociale s'apparentant à un régime militaire imposé à tous les corps et tous les esprits. Et à un moment ou à un autre, pour les besoins de la défense de la dynastie, les impôts, les tributs, les participations aux travaux publics, qu'ils soient volontaires ou forcés, locaux ou régionaux, peuvent être mobilisés. Et ceci avec l'acceptation (et même la défense sourcilleuse) du rôle de chacun à sa place. 

Interpréter l'époque Song, pour John FAIRBANK et Merle GOLDMAN ne peut toutefois pas se faire en termes simples, comme pour toute grande civilisation (on le voit aussi pour l'empire romain, au système militaire très développé mais avec des principes civils - de droit notamment - très élaborés). L'historien japonais Naito KONAN reconnait dans l'acitivité de la dynastie Song, la naissance de la "Chine moderne", soit la Chine qui se développa jusqu'à la fin de la dynastie Qing, au début du XXe siècle. Il distingue deux niveaux de pouvoir : "d'un côté, l'empereur autocrate avec son entourage et ses sous-fifres", et de l'autre , sous l'autorité des bureaucratesn nommés par le pouvoir central, "la société chinoise locale". Ce nouvel âge se caractérise, pour la majorité du peuple chinois, par la diminution de l'importance du gouvernement, parallèlement à l'importance au contraire croissante de la culture. (...) Ce processus sous-tend également la transition (...) qui fit passer la Chine d'un gouvernement soumis à une oligarchie d'aristocrates, au pouvoir d'un unique clan impérial et dynastique secondé par une bureaucratie de fonctionnaires diplômés et une élite locale. Désormais placé à l'écart de tout commerce quotidien et informel avec ses anciesn pairs, l'empereur se fit plus autocrate encore." Denis TWITCHETT estime qu'il "en résultat un élargissement du fossé entre l'empereur et le société, et entre l'empereur et les fonctionnaires par l'intermédire desquels il gouvernait." En des termes plus ou moins différents, les auteurs qui se penchent sur cette période de l'histoire chinoise décrivent une évolution en trois phases :

- la Chine ancienne a créé un Etat en tant qu'organisation politique destinées à assurer le contrôle central du pouvoir, et cela en se servant à la fois d'une bureaucratie aux méthodes philosophiques de persuasion, et d'un usage impérial de la violence ;

- les envahisseurs étrangers d'Asie centrale devinrent des membres à part entière de la politique chinoise grâce à leurs exploits militaires et à leurs talents d'administrateurs ;

- le régime impérial sino-nomade qui en résulta perpétua la primauté du pouvoir politique central, continuant d'exercer son contrôle à la fois sur le processus subornné du développement économique et sur la vie culturelle. 

  Le pouvoir central change de main et en changeant de main, toute la morale néo-confucianisme renforce son emprise sur la société. L'emprise du système social sur l'individu, avec son réseau d'obligations et de rites, avec à la clé en dernier ressort la répression impitoyable (car toute résistance est une résistance au Ciel), servie par un appareil militaire présent à la fois pour contrôler l'économie et la fiscalité, et pour s'assurer la docilité de chacun, du haut en bas de la société. Il s'agirait alors d'une militarisation des corps et des esprits, qui interdit toute évolution vers un monde autre qu'agricole et autosuffisant, toute évolution des connaissances qui remette en cause le système, toute évolution également de la littérature, des arts et de la culture, qui ne soit pas des illustrations des bienfaits que dispensent le Ciel par l'intermédiaire du pouvoir politique central. Les évolutions qui se produirent prennent donc une allure vite violente, d'autant que les luttes politiques s'expriment surtout par les armes, les troupes armées étant souvent prioritaires dans l'allocation des ressources. Si les guerres civiles sont évitées un temps grâce à ce système, des fissures de plus en plus béantes apparaissent, colmatées avec l'apparition de dynasties encore plus militarisées, telle celle des Ming.

John K FAIRBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine, Texto, Editions Tallandier, 2013.

 

STRATÉGUS

 

 

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27 novembre 2015 5 27 /11 /novembre /2015 08:27

Sur la masse des rapports de tout genre et de toute nature consacrés aux changements climatiques, certains - assez gênants pour certaines autorités politiques et économiques, assez troublants pour l'ensemble des populations concernées de près ou le loin - portent sur les relations de plus en plus visibles et directes entre bouleversements du climat et conflits.

Parmi ces rapports, de plus en plus nombreux et même insistants, nous en avons choisi trois, qui couvrent l'ensemble de cette problématique et qui souvent se soutiennent de nombreuses études monographiques. Il s'agit du Rapport du Secrétaire général de 2008 du Conseil de l'Union Européenne et Haut Représentant de l'UE pour la politique étrangère et de sécurité commune, du Rapport de Vincent EIFFLING pour l'Université Catholique du Louvain de 2009, et du rapport de migrations et Asile de 2015.

 

        Le document établi par le Haut Représentant de l'Union Européenne, Javier SOLANNA MADARIAGA, Changements climatique et sécurité internationale, explique que les risques liés aux changements climatiques réels et déjà effectifs. Réaffirmant la crédibilité scientifique des recherches entreprises sur le climat (il n'y a plus maintenant que les compagnies pétrolières et quelques autres pour faire aujourd'hui du négationnisme sur cette question), il est temps de prendre en compte les multiples accroissements de tendances, tensions et instabilité existantes liés aux changements climatiques.

"Le principal défi, écrit-il dans son rapport, réside dans le fait que les changements climatiques menacent d'accabler des Etats et des régions déjà fragiles et exposés aux conflits. Il importe d'être conscient que les risque n'ont pas seulement un caractère humanitaire. Ils ont aussi une dimension politique et de sécurité qui a une incidence directe sur les intérêts européens. Par ailleurs, conformément à la notion de sécurité humaine, il est clair que de nombreuses questions relatives à l'impact des changements climatiques sur la sécurité internationale sont liées entre elles, ce qui nécessite de formuler des réponses globales?. Ainsi, la réalisation des objectifs du Millénaire pour le développement risque d'être considérablement compromise, car s'ils ne sont pas atténués, les changements climatiques pourraient fort bien balayer des années d'efforts consentis en faveur du développement." Dans ce rapport, il entend également déterminer quel peut être l'effet sur la propre sécurité de l'Europe de ces changements climatiques.

    "Les effets des changements climatiques se font ressentir dès à présente : les températures augmentent, les calottes glacières et les glaciers fondent, et les phénomènes météorologiques extrêmes deviennent plus fréquents et gagnent en intensité."

Le Haut Représentant décrit alors quelques-unes des formes de conflits liés aux changements climatiques, soient les conflits à propos des ressources, les préjudices économiques et le risque pour les villes côtières et les infrastructures essentielles, les pertes de territoires et les litiges frontaliers, les migrations dues à des facteurs environnementaux, les situations de fragilité et la radicalisation, les tensions liées à l'approvisionnement énergétique, les pressions sur la gouvernance internationale. Avant de donner des exemples régionaux, en Afrique, au Proche-Orient, en Asie du Sud, en Asie centrale, en Amériques latine et aux Caraïbes, en Arctique. Il formule enfin, en conséquence, des recommandations sur la politique à mettre en oeuvre par l'Union Européenne.

   Sur le conflit à propos des ressources, "on constate déjà, en de nombreux points du globe, une diminution de la superficie des terres arables, des pénuries d'eau, une réduction des réserves alimentaires et des stocks de poisson, ainsi qu'une multiplication des inondations et un allongement des périodes de sécheresse. Les changements climatiques auront pour effet de modifier les modèles pluviométriques et d'amoindrir encore les réserves d'eau douce disponibles dans une proportion pouvant atteindre 23 à 30% dans certains régions. Une chute de la productivité agricole entrainera une insécurité alimentaire dans les pays les moins avancés, ou aggravera cette insécurité, et débouchera partout sur une hausse insoutenable des prix des denrées alimentaires. la pénurie d'eau, en particulier, est susceptible de provoquer des troubles civils et des pertes économiques substancielles, même dans les économies solides. Les conséquences seront encore plus lourdes dans les régions soumises à une forte pression démographique. D'une manière générale, les changements climatiques alimenteront les conflits existants ayant pour enjeu des ressources qui s'épuisent, en particulier lorsque l'accès à ces ressources relève du pouvoir politique." 

   Sur les migrations dues à des facteur environnementaux, "cexu qui sont déjà en butte à de mauvaises conditions sanitaires, au chômage ou à l'exclusion sociale sont plus vulnérables aux conséquences des changements climatiques, qui pourraient provoquer des migration entre les pays ou en leur sein, ou les amplifier. Selon les Nations Unies, on dénombrera d'ici 2020 des millions de migrants "environnementaux", ce phénomène s'expliquant essentiellement par les changements climatiques. Certains pays extrêmement vulnérables aux changements climatiques demandent déjà que les migrations dues à des facteurs environnementaux soient reconnues au niveau international. Ces migrations pourraient se traduire par une augmentation du nombre des conflits dans les régions de transit et de destination. L'Europe doit s'attendre à une augmentation substantielle des pressions migratoires."

   Sur les situations de fragilité et radicalisation, "les changements climatiques pourraient sensiblement renforcer l'instabilité des Etats faibles ou en déliquescence, en sollicitant à l'excès la capacité déjà limitée des gouvernements à faire face efficacement aux défis auxquels ils sont confrontés. l'incapacité d'un gouvernement à répondre aux besoins de l'ensemble de sa population ou à la protéger face aux difficiltés induites par les changements climatiques pourrait entrainer une frustration, des tensions entre différents groupes ethniques et religieux au sein des pays, ainsi qu'une radicalisation politique. Des pays, voire des régions entières, pourraient être déstabilisés."

 

   Pour y faire face, le Haut Représentant propose de renforcer les capacités au niveau de l'Union Européenne, que l'UE joue un rôle moteurs au plan multilatéral pour la promotion de la sécurité climatique mondiale et de développeer une coopération avec les pays tiers.

  Renforcer les capacités au niveau de l'UE signifie, dans un premier temps de faire une évaluation des changements climatiques, de renforcer les connaissances et d'évaluer les moyens dont dispose l'UE, puis, en ce qui concerne les catastrophes et les conflits, d'améliorer la prévention et la préparation en vue d'une réaction rapide. 

  Jouer un rôle moteur au plan multilatéral, c'est placer les risques que les changements climatiques font peser sur la sécurité au coeur des travaux dans les enceintes multilatérale, à l'ONU, au G8... 

   Parmi les actions à mettre en place au niveau de la coopération avec les pays tiers, on peut continuer à intégrer l'adaptation et la résistance aux changements climatiques dans les stratégies régionales de l'Union Européennes ; on peut élaborer une politique de l'UE pour l'Arctique ; étudier les conséquences des changements climatiques pour la sécurité en concertation... 

 

   Vincent EIFFLING, pour l'Université Catholique du Louvains, s'appuie sur un grand nombre d'études pour signifier à la fois l'urgence d'agir et l'ampleur de l'effort à fournir. Au-delà des répercussions directement observables du réchauffement climatique et des catastrophes humanitaires qui en découlent "il convient de s'interroger sur les possibles conséquences à plus long terme de ses effets récurrents sur la scène internationale. Certains d'entre eux pourraient générer des fooyers de tension et accentuer les déséquilibres mondiaux et régionaux. Le changement climatique redessinera progressivement l'environnement physique dans lequel vivra une population mondiale à forte croissance démographique et dans lequel les Etats poursuivront l'objectif d'assurer leur croissance économique et leur stabilité politique ; ce faisant, il modifiera partiellement l'architecture géopolitique mondiale et par extension, le cadre d'évolution des acteurs internationaux. La politique étrangère des Etats et leur positionnement sur l'échiquier international a en effet toujours été partiellement corrélé à leur environnement géographique. Avec le réchauffement, cet environnement va être perturbé, et avec lui, la distribution de certains facteurs de puissance étatiques d'origine naturelle tel que l'approvionnement en eau douce, les capacités de production agricoles et énergétiques, l'accès à certaines matières premières mais également l'accès aux mers et par extension, les zones économiques exclusives...". La dynamique pression démographique-croissance économique exerce une pression qui accentue les risques de tensions inter-étatiques. 

Parmi ces études, nous pouvons citer :

- Les différents rapports du GIEC ;

- F GAILLARD, L'Eau - Géopolitique, enjeux, stratégies, CNRS Editions, 2008 ;

- M BULARD, Chine- Inde : La course du dragon et de l'éléphant, Fayard, 2008 ;

- C JAFFRELOT, L'enjeu mondial - Les pays émergents, Sciences Po, 2008 ;

- Sous la direction de P PELLETIER, V THEBAULT, Géopolitique de l'Asie, Nathan, 2006 ;

- Shri Ranjan Mathai, L'inde, une nouvelle stratégie contre la terreur, dans Diplomatie, n°37, 2009;

- Sous la direction de P BONIFACE, L'année stratégique 2009 - Analyse des enjeux internationaux, IRIS ;

- J JOUZEL et A DEBROISE, Le climat : Jeu dangereux, dernières nouvelles de la planète, Dunod, 2007;

- F DENHEZ, Atlas du réchauffement climatique, Autrement, 2007.

 

L'auteur examine notamment, comme facteurs-clés de nombreux conflits à venir, la fonte des glaciers continentaux et du permafrost (glaces qui recouvrent des terres), entrainant  la disparition des glaciers continentaux, la montée du niveau des mers et des océans.

Dans sa conclusion, nous pouvons lire : "En affectant l'architecture géopolitique et l'accès à des ressources essentielles, le réchauffement influera sur la sécurité internationale et humaine ; il démontre ainsi qu'il n'est pas un problème ordinaire et qu'il ne peut être résolu comme tel, d'où probablement, les difficultés rencontrées en la matière. A l'avenir, il pourrait entrainer des bouleversements profonds, non linéaires et irréversibles, susceptibles d'affecter plusieurs générations futures (voir T L FRIEDMAN, La Terre perd la boule : Trop chaude, trop plate, trop peuplée, Saint-Simon, 2009). La liste des cas étudiés au long de cette analyse est loin d'être exhaustive et si le continent asiatique a été principalement mis en avant, le reste du monde n'en est pas moins concerné. D'autres facteurs inhérents au réchauffement menacent en bien des cas la stabilité régionale sur de nombreux continents (sécheresse, canicule, inondations, risque accru de maladies infectueuses,...) et accentueront les tensions déjà existentes. Il est peu probable que le changement climatique ne devienne l'unique facteur déclanchant de conflits futurs mais son intensification ne pourra qu'augmenter les risques dans les régions pauvres du globe où la stabilité et l'équilibre sont actuellement très précaires.

Les risques pour la sécurité humaine et internationale sont donc bien réels et nécessiteront une prise en charge globale du problème par les différents acteurs internationaux. (...). (La résolution de ce problème) passera par une action concertée où les grands forums internationaux tels que les Nations Unies serviront de fer de lance à la mise en oeuvre de plans concrets devant être appuyés par les grandes puissances sans qui aucune solution efficace ne pourra être trouvée. la volonté politique fait donc partie intégrante de la solution et elle devra également être couplée à une vision à long terme du défi que représente le changement climatique.Dans le contexte de la crise financière, certains considèrent que l'écologie n'est plus le principal problème et que celui-ci est aujourd'hui le souci de la relance économique. Et pourtant, les domaines écologiques et économiques sont étroitement liés. Pour s'en convaincre, il suffit de prêter attention aux conclusions du rapport Stern (http://www.hmtreasury.gov.uk/stern_review_reporthtn) publié en octobre 2006 par Sir Nicolas Stern (économiste britannique, ancien vice-président de la Banque Mondiale), à la demande du gouvernement britannique. Selon les conclusions de ce rapport;, les coûts d'une action immédiate pour endiguer le réchauffement climatique se monterait à 1% du PIB mondial alors que l'inaction risquerait d'engendrer une récession économique dont le coût se chiffrerait de 5 à 20% du PIB mondial. Les évolutionssurvenues depuis la publication de ce rapport et l'affinage de ses recherches ont conduit sir Stern à affirmer que les évaluations de 2006 étaient devenues obsolètes et devraient être revues à la hausse. (...). 

Bien qu'une zone d'ombre plane toujours sur l'amplitude que connaîtra à l'avenir le changement climatique, les futures décisions politiques et les prochains rapports du GIEC nous permettront d'affiner les estimations dans ce domaine. Gardons cependant à l'esprit que l'avenir se décide aujourd'hui, et que si nous ne seont plus là en 2100 pour voir les conséquences de nos erreurs, nous pouvons méditer sur ce très beau poéme indien : "La terre n'est pas un don de nos parents, ce sont nos enfants qui nous la prêtent."  

   

   Dans Migrations et Asile, en octobre 2015, esparu une série de trois grands articles : Le changement climatique à l'approche de la COP21 : Un autre regard sur les migrations. Aux fondement de la crise migratoire : misère, violence, risques de torture et de mort... et changement climatique.

Il s'appuie sur le dernier rapport du Groupe Intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) de 2014, qui estime que le changement climatique pourrait mettre en question non seulement l'environnement et la prospérité internationale, mais aussi plus largement, la paix et la sécurité internationale. Il faut noter que de rapport en rapport, le GIEC, non seulement aggrave sans cesse ses diagnostics et place toujours plus haut la barre des pronostics, mais insiste de plus en plus sur la problèmatique environnementale des conflts. Le Conseil de Sécurité de l'ONU prend déj) ces menaces très au sérieux. Dès avril 2007, une réunion était consacrée spécifiquement aux implications politiques et sécuritaires du réchauffement de la planète. Une initiative reprise en juillet 2011 et juillet 2015, suivie à chaque fois par l'adoption d'une déclaration s'inquiétant des menaces qui pèsent sur la paix et la sécurité internationale du fait du changement climatique. La COP21 de novembre 2015 marque un autre point d'orgue à la mobilisation des acteurs internationaux sur cette question. Nul doute, que, quel que soient les résultats de cette Conférence, d'autre sinitiatives, de plus en plus concrètes et opérationnelles vont marquer les années à venir. D'autant que pour de nombreux spécialistes du climat, elle intervient déjà très tard, et que même les dispositions qu'elle pourrait prendre risque d'être en-deça de la mobilisation requise. 

  Dans le premier de ces trois articles, qui forment un dense rapport, Lauriane LIXÉ-GALABLÉ indique un certain nombre d'axes de ces nouvelles menaces. Elle distingue les notions de "sécurité humaine" et de "sécurité" (nationale, régionale, int"ernationale) au sens traditionnel du terme. "La première notion prend les individus et leurs expériences comme principal point de référence, au contraire de la notion classique de sécurité qui s'évalue à l'aune des Etats. Cependant, les deux notions ne sont pas totalement indépendantes l'une de l'autre : lorsque l'insécurité humaine augmente, bien souvent cela a un impact sur la sécurité régionale et internationale. Elle dénombre trois aléas parmi les conséquences pour la sécurité humaine :

- l'intensité et fréquence accrue des catastrophes naturelles qui ont plus que triplé depuis les années 1960 (tsunami, cyclone, inondations, mais aussi gel et canicule) ;

- la hausse du niveau des mers (entrainant la disparition de territoires entiers, salinisation des sols et contamination des nappes phréatiques) ;

- l'augmentation de la température conjugué à une perturbation des saisons pluviométriques (inondations, moindre rendement des cultures, désertifications des sols, assèchements des nappes phréatiques). 

    A cause de ces catastrophes naturelles, les populations sont poussées à migrer vers des territoires moins exposés, pouvant entrainer l'émergence de conflits avec les pays voisins, d'autant que le capital humain, matériel et technique n'est plus suffisant pour permettre la reconstruction et la réinstallation. 

   La hausse du niveau des mers (le niveau des océans montera d'environ un mètre d'ici la fin du 21e siècle, mais au vu des très récents rapports, cela devient très optimiste...), ce qui donne un potentiel de destruction très important. La destruction de logements, d'établissements médicaux et autres services est parfois, sur un territoire donné, irrémédiable. Ce qui cause des destabilisations économiques, sociales et politiques.

   L'augmentation de la température semble être le sujet le plus inquiétant pour de nombreux climatologues. Cela entraine à court terme la raréfaction des ressources en eau potable ("stress hydrique"), l'assèchement de nombreuses surfaces cultivables, d'où une diminution des cultures vivrières. Conséquence : un accroissement de la déjà forte pression démographique.

   Notre auteur cite le cas du Tchad et de la Syrie comme régions où les récentes tensions ou guerres civiles proviennent directement des changements climatiques. Plus loin, elle cite le cas des tensions entre l'Inde et le Pakistan. Elle mentionne également la situation de la Chine, qui multiplie à l'heure actuelle ses plans d'adduction d'eau. La région arctique se trouve en première ligne du changement climatique, notamment à cause du dégel du permafrost, menaçant du coup la Russie. 

    L'or bleu devient aussi stratégique que l'or noir dans l'esprit des responsables stratégiques de nombreux Etats. De manière générale, l'UNCCD estime dans son rapport de 2012 sur la désertification que ces 60 dernières années, 40% des conflits transnationaux ont été liés à l'accès à la terre aux ressources naturelles. Même des Etats réputés solides peuvent être menacés par les conséquences des changements climatiques. L'Europe n'est pas épargnée : le continent européen pourrait être particulièrement touché par une augmentation du nombre d'inondations, tant dans les zones côtières qu'à l'intérieur des terres. Des villes comme Londres et Venise sont particulièrement menacées. Les différents aléas induiront probablement des déplacements de populations internes à l'Europe, dont l'importance surpassera certainement de très loin, le reliquat qu'elle reçoit des migrations en cours en Afrique et au Moyen-Orient. D'ailleurs, Lauriane LIZÉ-GALABBÉ met en garde contre le fantasme d'une future invasion de l'Europe par des "réfugiés climatiques". 

   "A une échelle plus globale, écrit-elle encore, le système multilatéral actuel pourrait être mis en péril par le ressentiment des principaux Etats touchés par les conséquences du changement climatique envers ceux qui en sont les premiers responsables. A la fracture Nord-Sud évidente s'ajoutera une fracture Sud-Sud, entre les pays émergents (Chine, Inde, Brésil) et les autres. le système onusien a été établi après la Seconde guerre mondiale pour conforer la position dominante des grandes puissances de l'époque. Ceci se reflète dans le fonctionnement du Conseil de sécurité, dont seules des Etats occidentaux sont membres (notre auteure parle des membres permanents, mais l'idée demeure...). Il n'est donc pas certain qu'un bouleversement de l'ordre juridique international par les Etats en voie de développement, premières victimes du changement climatique, se fasse en faveur de l'Union Européenne."

 

Lauriane LIBÉ-GALABBÉ, Changements climatiques à l'approche de la COP21 : un autre regard sur les migrations, Migrations et Asile, octobre 2015. Javier SOLANA MANDAGARIA, Changements climatiques et sécurité internationale, Union Européenne, 2007. Vincent EIFFLING, Le changement climatique : quel impact pour la géopolitique et la sécurité internationale? Université catholique du Louvain, 2009.

 

STRATEGUS

 

 

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27 novembre 2015 5 27 /11 /novembre /2015 08:19

      Pour mesurer l'évolution des problématiques de sorties de conflit dans la période contemporaine, il faut se replacer dans les mentalités des autorités politiques et militaires antérieures. Ces mentalités se placent dans la perspective même des buts de guerre qu'ils ont poursuivies. Si la guerre est la politique menée par d'autres moyens (CLAUSEWITZ), la politique après la guerre en poursuivait également souvent les mêmes objectifs : détruire l'ennemi pour de bon, établir des frontières sûres et reconnues, éliminer une concurrence économique, remplacer les valeurs de l'adversaire par les siennes... Dans l'organisation même des rapatriements des troupes, "gentiment" réalisée également chez l'ennemi vaincu parfois n'étant même pas en mesure de le faire, dans la reconstruction de l'ossature administrative et souvent les équipements majeurs dans les territoires soumis à rude épreuve, se mettait en place un contrôle plus ou moins effectif de ce qu'allait devenir l'ennemi. Au même titre que toutes les opérations post-guerres sur leur propre territoire, les autorités victorieuses soutenaient des politiques économiques qui renforcent leur propre camp, avant de songer aux sorts des populations des pays vaincus... 

   Beaucoup d'études se concentrent soit sur le sort des troupes armées soit sur la politique d'ensemble menée sur son propre territoire ou le territoire du vaincu ou du vainqueur. Or le sort de l'ensemble des "services" aux armées est également concerné. N'entendons pas là ce que recouvre la dénomination officielle (approvisionnements en munitions ou en carburants par exemple ou dans le passé en fourrage pour les chevaux), mais toute la "population" qui gravite autour des campements militaires, ces prestataires de services plus ou moins divers ou tout simplement de groupes non officiels qui, d'une manière ou d'une autre, facilitent le passage des troupes : agents de renseignements occasionnels pris dans la population et souvent parmi les élites, prostituées de passage ou professionnelles, pourvoyeurs de biens et de services les plus divers qui facilitent la vie des soldats, tous ceux qui dans les temps anciens se déplaçaient avec les armées et qui dans les temps modernes existent toujours avec un rôle rétréci (notamment lorsque les commandements décidèrent de ne plus se "fournir" parmi les habitants des contrées traversées.) Toutes ces populations ont leur importance et leur sort après la guerre influe sur les événements, suivant leur importance économique, sociale ou politique... 

   Comme l'écrivent Jacques FRÉMAUX, professeur à l'université Paris-Sorbonne et Michèle BATTESTI, docteur habilitée en histoire, "les groupes auxquels on peut s'intéresser sont de plusieurs sortes. On pense d'abord, bien sûr, aux guerriers démobilisés, en particulier les soldats sous les armes. Il faut réorganiser leur retour, souvent dans des conditions difficiles. Tous doivent se réadapter. Mais la fin des conflits n'est pas non plus sans conséquence pour les civils. Les déplacements forcés, fréquents durant les guerres, sont le plus souvent présentés et vécus comme des replis provisoires. Lorsque les guerres se terminent, certains, chassés, de chez eux par les opérations, peuvent songer au retour, comme les réfugiés français de la Grande Guerre (...). D'autres au contraire sont contraints de quitter leur pays natal." Ce qui compte autant que les réalités tragiques, ce sont les représentations des innombrables expériences de la guerre, qui perdurent et influent sur le cours des après-guerre. Reconstruire et réconcilier (surtout à l'issue de guerres civiles), c'est réorganiser à la fois les moyens matériels de l'existence et assurer la cohésion du pays. "Sortir de la guerre, n'est-ce pas, écrivent-ils encore, pour une nation comme pour un homme, se reforger un nouveau destin?"

Il faut souligner, et ces auteurs ne le font pas, que la reconstruction se fait parfois dans les pires conditions : les épidémies après la Grande guerre ont fait plus de destructions et de victimes que la guerre elle-même. Par ailleurs, toutes ces réflexions portent la marque d'une longue maturation sociale et intellectuelle que n'avaient souvent pas les contemporains des guerres évoquées. Si les plaintes sur les malheurs ne manquent pas, inspirant de nombreux chants tristes, les réflexions sur leurs causes et les remèdes pour y pallier ne viennent que surtout après la première guerre mondiale qui marque tant les esprits et qui provoque la mobilisation de bien des énergies pour faire en sorte qu'on "ne revoie plus cela". Même si déjà, les guerres du XIXe siècle (des "épopées" napoléoniennes à la première guerre franco-allemande (Prusse) de 1870-1871, sans oublier la guerre de Sécession américaine, avaient inspirés de nombreuses réalisations, notamment sur le plan humanitaire et sur le plan médical (épidémies de plus en plus importantes, même si cela ne "vaut" pas la Grande Peste du Moyen Age européen), il faut attendre réellement la fin de la seconde guerre mondiale pour voir apparaitre sur le même plan reconstruction et réconciliation, et cela au-delà des frontières. 

    Valérie TOUREILLE, dans son étude sur la guerre de Cent ans, met bien en relief la relation entre fin de guerres et brigandages massifs. "(Une) antienne du XVe siècle révèle qu'au Moyen Age, le retour des combattants peut être synonyme de temps difficiles. Cette lointaine plainte qui s'élève au moment où s'achève la guerre de Cent Ans témoigne de la crainte ancienne des populations à l'égard des soldats. Elle traduit également les difficultés de certains hommes qui revenus de la guerre ne retrouvent pas leur place dans la société. La fin de la guerre rime alors acec précarité, voire en l'occurence avec criminalité. Peut-on pour autant appréhender ce moment singulier, souvent montré comme une rupture douloureuse? Est-il possible de saisir ces hommes dans un passé aussi lointain, souvent muets sur la violence qu'engendre leur délicate réinsertion?" La maitre de conférences  (HDR) à l'uniersité de Cergy-Pontoise, se situant dans une historiographie, qui émerge après la Grande guerre, qui analyse les guerres à partir du point de vue des combattants individuels, notamment pour mieux situer l'impact de celles-ci dans le mental des hommes, s'attache surtout à "ceux dont la réinsertion sociale fut douloureuse ou synonyme de violence". "Une fois la guerre terminée, ces soldats n'ont trouvé d'autre issue que de la poursuivre à leurs fins personnelles et à leurs médiocre niveau. Ces individus sont ainsi devenus par l'expérience de la guerre, des criminels. Mais ils appartiennent à la pire espèce : les brigands, c'est-àcide ceux qui n'hésitent pas à user ouvertement de violence pour voler, à tuer pour piller au grand jour. Cette conversion pervertie, loin d'être systématique, est en tout cas fréquente. Marcher dans le pas des "enfants égarés de la guerre" n'est pas chose aisée. Il faut admettre que les obstacles méthodologiques sont nombreux et ils expliquent en partie cette longue indifférence au problème." Elle cherche dans les sources judiciaires les informations sur ce sujet et les sources littéraires les complètent : c'est dans la répression de ce phénomène, qui laisse plus de trace que le phénomène lui-même que l'on peut l'évaluer. Le phénomène des grandes compagnies durant la guerre de Cent Ans, qui se forment régulièrement après les grandes batailles se soldant par des trêves, et siingulièrement vers la fin de celle-ci, pèse lourdement sur le destin de la monarchie française. Les sources littéraires décrivent cette accoutumance  de la violence, de cette violence tolérée qui devient violence condamnée.

   Combattre les brigands ou mieux les utiliser, comme ce sera le cas des grandes compagnies, à des fins de guerres extérieures, les détournant du territoire à stabiliser, est une péoccupation royale de premier plan. Pour aller plus loin que l'auteure, La perméabilité de la frontière entre le soudard et le brigand, entre le chef d'armée et le capitaine de compagnie, entretient la haine du soldat qui se cristallise à partir du Moyen Age et qui est sans doute, plus que la guerre elle-même, à la source d'un grand mouvement de rejet des valeurs guerrières à la Renaissance, lequel rejet s'inscrit ensuite dans l'évolution des sociétés occidentales.

Le phénomène qui fait du combattant individuel rompu aux techniques de la guerre un perpétuel professionnel dans ce domaine n'est pas sans doute propre au Moyen Age. On le rencontre même de nos jours : des bandes armées sans contrôle étatique voient régulièrement le jour dans les guerres civiles, de véritables brigands mènent des activités criminelles, notamment en Afrique. De manière plus générale, les emplois les plus prisés par des soldats de longue durée (on ne parle ici que des volontaires engagés et non pas bien sûr des appelés aux obligations militaires nationales...) se trouvent dans des sociétés privées de sécurité (mercenariat international) ou des groupes para-militaires, des entreprises de gardiennage ou de police privée, voire dans des services armés de renseignements des Etats. Les perspectives de trouver des emplois de ce genre sont codifiées et des réeaux permettent à ces individus de ne pas tomber dans le banditisme pur et simple. 

 

Michel KERAUTRET, directeur à l'Assemblée Nationale, analyse la situation de la Prusse après sa défaite au lendemain de la bataille d'Iéna (1806), et les politiques mises en oeuvre dans l'urgence, qui, après autocritiques, aboutissent à la reconstruction. Dès 1813, aux côtés de la Russie, elle figure au premier rang, résultat de ces politiques, véritable aggiornamento dans les domaines sociaux, administratifs, fiscaux, culturels et surtout militaires.

"Rarement, défaite militaire aura joué, à terme, un rôle aussi constructif, même si l'on fait abstraction du dénouement heureux de 1814, où le hasard eut sa part. Comment expliquer cette capacité de la Pruesse à "rebondir"? La qualité des individus n'est pas seule en cause, même si le groupe des réformateurs est d'une trempe supérieure à la moyenne. Il y eut sans doute un phénomène de génération : les réformes avaient été méditées depuis longtemps, dans l'ordre militaire, mais aussi dans le domaine civil. Sans doute faut-il y voir également, si paradoxal que cela puisse sembler à première vue, un héritage de Frédéric Le Grand. Le germe de fierté, à certains égards "nationale", qu'il avait semé en Prusse ne permettait plus à celle-ci de sombrer corps et biens en 1806 comme elle aurait pu le faire en 1762, au plus noir de la guerre de Sept ans. Et la liberté intellectuelle dont il avait créé les conditions, dans une certaine couche sociale éclairée, avait fait le terreau de la génération qui se vouait désormais à réformer les structures mêmes qu'il avait laissées en héritage. Mais pour admettre que continuer Frédéric, c'était rompre avec les formes figées que d'autres défendaient obstinément en son nom, ainsi que mirabeau l'avait compris dès 1786, il fallait peut-être passer par l'épreuve terrible du désastre de 1806." 

Cette analyse n'est pas nouvelle dans les études d'évolution nationale en Europe, mais elle indique que la défaite d'un pays peut être l'occasion d'un renouveau, bien plus qu'une reconstruction. Une étude longitidinale de l'évolution de plusieurs pays, ayant connu la victoire ou la défaite après une guerre plus ou moins longue pourrait confirmer ou infirmer l'analyse qui précède. Si une grande victoire conforte des élites dans un pays, c'est peut-être le danger de stagnation qui guette, les yeux se fermant sur les erreurs possibles, tandis qu'une grande défaite peut remettre tout en cause, y compris le type de régime en place. En tout cas, la sortie de guerre a toujours un effet profond sur l'évolution d'un pays, et il n'est pas sûr que l'emporter sur le plan militaire soit parfois la bonne "solution" pour l'ensemble de la population... Une défaite militaire décisive, en revanche, peut être l'occasion pour des forces jusque là réprimées de l'emporter sur le plan politique. Cette problématique bat de toute façon en brêche l'idée que la guerre victorieuse est automatiquement bénéfique pour un pays, du moins dans les temps où le pillage et la destruction ne sont pas les motifs premiers de la partie victorieuse...

 

François LAGRANGE étudie les mouvements d'inidiscipline collective de 1917, qui marque, au vu de la documentation examinée sous un oeil nouveau (ni propagande antimilitariste, ni réaction justifiée du haut commandement), un avant et un après dans le déroulement sur le sol européen de la première guerre mondiale. Au sein même de l'état-major français, des points de vue divergents s'expriment, en dehors des communiqués officiels. Se fondant sur les souvenirs, les discours et les écrits de circonstance des hauts responsables, mais sans avoir consulté tous les fonds d'archives, le docteur en histoire distingue deux groupes. "D'un côté Nivelle, Mangin, Joffre, Foch, Poincaré et, vraisemblablement Briand, perçoivent la crise de 1917 comme un accident (plus ou moins provoqué) qui ne doit pas remettre en cause les principes de direction de la guerre ayant jusqu'ici prévalu. (...) De l'autre, Pétain et Painlevé considèrent que le mouvement de désobéissance signe la faillite d'une gestion erranée de la guerre. (...) Seul Clémenceau échappe à ce clivage (...)." 

"Pétain insiste sur la complexité de l'accès qui frappe le moral des combattants. Il en décèle trois grandes causes convergentes. Il mentionne d'abord le laxisme gouvernemental envers la propagande pacifiste à l'intérieur, qui influence les permissionnaires et, par suite, le front. Il reproche à la presse ses indiscrétions sur les opérations et sur la Révolution russe. Il ne se différencie guère là de Mangin. Mais il ne s'arrête pas à la responsabilité de l'intérieur et se sépare ici radicalement de ses collègues militaires. 

Pétain établit un lien entre les activités défaitistes à l'intérieur et la lassitude (physique et morale) des combattants (...). Il énumère les nombreux sujets d'insatisfaction dans les rapports du contrôle postal : "irrégularité des permissions (fondamentale pour Pétain), insuffisances de l'alimentation. Il note les conséquences démoralisantes des méthodes du haut-commandement ; incessantes actions de détail (qui) ne rapportent que des succès éphémères, coûtant fort cher.", vaines tentatives de percée. Il conclut sur le doute qui s'est emparé de certains cadres, tandis que d'autres ont le tort d'"abuser de l'héroïsme des combattants pour rechercher des succès de détail hors de proportion avec les risque encourus".

Troisième ordre de causes de la crise : les erreurs des dirigeants politiques et militaires. Pétain stigmatise la réunion imposée par les politiques, le 6 avril à Compiègne, qui affaiblit le haut-commandement, déplore les entraves apportées par le pouvoir civil à la justice militaire. (...) Les reproches contre le haut-commadement, bien plus concis, sont d'une extrême dureté : "Les plans d'opérations que notre influence a réussit à faire admettre par nos alliés s'inspirent plus que jamais d'exaltations fébriles, de prétentions stratégiques exorbitantes". 

L'analyse de pétain, même si sur le moment elle n'est pas partagée par ses collègues, laquelle d'ailleurs ne passe pas par un clivage entre civils et militaires, sur les causes d'une mutinerie importante, faisant figure là de crise, nous rappelle que nombre de guerres, celles qui se soldent par une longue durée des combats et par des hécatombres, connaissent ce genre d'insubordinations collectives, plus ou moins relayées à l'arrière et dans la population en général. Le cas russe d'ailleurs fait figure là d'archétype : la succession de défaites et de mouvements insurrectionnels aboutit en 1917 à un changement de régime politique, à une révolution. Si toute mutinerie, même massive n'aboutit pas (d'ailleurs c'est rarement le cas) à ce genre de résultats, elle influe non seulement sur la conduite de la guerre et les conditions de sa sortie pour un  ou plusieurs belligérants. Là encore, la fin d'une guerre ne peut être neutre sur l'évolution politique, qu'elle conforte ou détruit le pouvoir en place. Cette analyse indique qu'également au plus haut niveau des commandements ayant à subir de telles mouvements plus ou moins massifs, il existe un débat souvent crucial, parfois capable de faire changer les stratégies adoptées. Dans le cas de la première guerre mondiale, Pétain et Painlevé ne parviennent pas à imposer un changement dans la conduite de la guerre, même si indirectement ces mutinuries amènent les responsables politiques et militaires à changer les méthodes de commandement après la fin de la guerre. 

 

    La question du déplacement des populations après une guerre est examinée à travers le cas du retour des déportés de la seconde guerre mondiale par Christine LEVISSE-TOUZÉ, directrice du mémorial Leclerc - musée Jean Moulin. Elle rappelle qui sont les déportés. "sont considérés comme "déportés" les personnes déplacées contre leur volonté hors des frontières nationales par l'occupant et ses alliés, puis dirigées vers le système concentrationnaire ou les prisons du Reich et de ses alliés. Prenant encompte la diversité des motifs d'arrestation et des logiques ayant conduits les nazis à utiliser la déportation en France, la Fondation pour la mémoires de la déportation distingue deux types de déportation :

- La déportation "par mesure de persécution" comprend les hommes, les femmes et les enfants persécutés par les autorités françaises et allemandes pour leur appartenance à une "race" juive ou tzigane (qui selon les nazis devaient être éradiqués, car nuisibles à la "race aryenne") et déportés dans des camps d'extermination nazis ; s'y ajoutent des homosexuels masculins des départements annexés d'Alsace et de Moselle (où s'appliquent la législation allemande) internés en camp de concentration au nom de "la protection de la race "germanique. (...).

- La déportation "par mesure de répression" rassemble des personnes arrêtées sur le territoire de la France ou du Reich ; des hommes, des femmes, adultes ou adolescents, arrêtés en raison d'activités, d'opinions, de propos, jugés dangereux pour les nazis ou leurs collaborateurs ou parce que soupçonnés d'en être les auteurs ou les complices (résistants isolés ou appartenant à des réseaux ou à des mouvements, otages, communistes arrêtés comme tels, membres de brigades internationales, etc) ; ainsi que des raflés, des auteurs de délits de droit commun et, marginalement, des dénonciateurs au service de la Gestapo, etc. (...)."

Même si le chiffrage (déjà important) est moindre que celui à l'échelle de l'Europe toute entière, la problématique soulevée par leur retour après la libération des camps est similaire. Non seulement ce retour pose de gros problèmes de transports et de ravitaillements, mais la réintégration de ces populations déportées est très difficile. Non seulement matériellement, mais aussi moralement, "car la redécouverte de la liberté nécessitait une réadaptation".

Depuis la seconde guerre mondiale (mais le phénomène des camps de concentration se posait déjà en Afrique du Sud à cause des autorités britanniques), périodiquement reviennent ces deux causes de déportation, même si elles sont loin d'être aussi massives. Et la situation après la guerre est souvent marquée par cette question du retour des populations déplacées. 

 

       Corinne DEFRANCE, directrice de recherche au CNRS (IRICE) et Claude d'ABZAC-ÉPEZY, docteur en histoire, examinent chacun dans un registre différent le sort des vaincus : que faire de l'Allemagne après le IIIe Reich pour l'une et épuration dans l'armée française de l'autre.

  Alors que très longtemps dans l'histoire, la maxime appliquée fut très souvent "Malheurs aux vaincus", elle n'est plus de mise au moment où les économies européennes deviennent largement dépendantes les unes des autres. De plus dans un continent ruiné, aux autorités politiques largement déconsidérées, les possibilités de guerre civile prolongeant la guerre inter-étatique ne sont pas que pures hypothèses. La présence de l'armée américaine sur une partie du territoire européen (on se rappelle de la défiance envers l'esprit de revanche inter-européen outre-atlantique qui s'était déjà manifesté après la première guerre mondiale), de l'armée soviétique dans l'autre, la perspective d'une guerre froide qui se dessine déjà, contribuant à réunir des familles politique autrefois ennemies, tout cela va dans le sens d'un désir de reconstruction globale, avec aggiornamento idéologique à la clé dans les pays vaincus.

   Dès avant la fin des combats; de multiples réflexions se font jour en particulier sur l'avenir de l'Allemagne. Corinne DEFRANCE rappelle les ouvrages de deux auteurs, aux ouvrages parus en 1943 et 1945, au même titre Que faire de l'Allemagne? (Francis GÉRARD et Pierre GRAPPIN). Ils "estimaient que l'avenir de l'Allemagne allait dépendre du succès ou non de la rééducation du peuple allemand et en particulier de la démocratisation de la nouvelle génération. Ils s'interrogeaient donc sur la politique que les vainqueurs devraient mener dans la future Allemagne occupée. Définir cette "politique d'occupation" fut l'une des perspectives pour aborder le problème. Il y en eut une autre, à laquelle s'attelèrent les principaux responsables français à Londres, à Alger, puis Paris : que serait l'Allemagne dans l'Europe d'après-guerre? quelle serait sa forme politique et territoriale? quelle devrait être la "politique allemandeé de la France?". Dans sa conclusion, elle écrit : "En comparaison des deux autres occupants occidentaux, la préparation de la France à sa politique allemande d'après-guerre et à sa politique d'occupation a été beaucoup plus brève et superficielle. Comment aurait-il pu en être autrement en raison des incertitudes sur le statut de la France libre et sur la participation de la France au titre de puissance victorieuse, à l'occupation de l'Allemagne vaincue? Malgré toutes ces incertitudes, malgré le manque de communication avec les Alliés et d'information sur leurs propres projets, malgré le manque de personnel, de documentation, d'outils statistiques, c'est plutôt la diversité et la qualité des réflexions menées au sein des milieux de la Résistance depuis 1943, qui retiennent aujourd'hui l'attention des historiens. certes, bien des formules étaient ambiguës, des concepts flous, mais cette imprécision des terms - tels ceux de fédération, de morcellement, d'Etat rhénan, etc. - n'était-elle âs volontaire et même indispensable pour réserver l'avenir? Certains de ces plans envisageant une fédération ouest-européenne ont moins directement influencé la politique menée par de Gaulle dans l'immédiat après-guerre, marquée par un retour à la diplomatie fondée sur les alliances traditionnelles, que la politique européenne et allemande au tournant des années 1940-1950, depuis les discussions sur le plan Marshall jusqu'à l'annonce du plan Schuman. La connaissance des plans de la France libre a permis de reconsidérer la thèse de la "révision déchirante" de la politique allemande et européenne de la France en 1947-1948 qui avait dominé l'historiographie française vers le milieu des années 1980. Elle a permis de montrer que la politique élaborée dans l'entourage de De Gaulle, et même la politique du Général lui-même en 1945, n'était pas une simple politique de revanche, que les questions territoriales, économiques et sécuritaires étaient étroitement imbriquées et que le but n'était pas seulement d'anéantir ce qui pouvait rester de la puissance allemande, mais aussi et surtout de servir l'intérêt de la France du point de vue de la reconstruction et de la modernisation.

De 1943 à 1945, on assiste à un durcissement progressif des plans français concernant l'Allemagne dans son ensemble. Les projets relatifs à la politique d'occupation, élaborés surtout en 1945, vus ici à l'exemple de la rééducation, témoignent d'une approche assez répressive et pessimiste sur les chnces de démocratiser l'Allemagne, estimant ne pas pouvoir compter sur les Allemands dans ce processus. Malgré d'incontestables exactions commises dans les premiers mois d'occupation, et l'image négative de l'occupant auprès de la population allemande de zone française, la pratique de l'occupation devait rapidement conduire les responsables français, dans tous les secteurs, à une politique plutôt pragmatique, combinant aspects répressifs et constructifs.".

        Claude d'ABZAC-ÉPEZY insiste sur les difficultés d'écrire une histoire de l'épuration en France. Il détaille la mise en place et le travail des commissions chargées surtout d'enquêter sur les activités des responsables militaires et politiques durant l'occupation allemande. La première épuration, intervenue en 1945-1946, fut relativement clémente, une seconde (1946-1947) concerne surtout les cadres militaires, entreprise dans un cadre plus général de réduction des effectifs (de moitié). Les résultats chiffrés sont imprécis et "l'épuration n'a pas été aussi impitoyable que (des) chiffres globaux le suggèrent et le tableau ne rend pas compte des différences à l'intérieur des armées." Si à la fin de 1945, le discours d'épuration est impitoyable, "l'attention accaparée par l'instruction des grands procès d'officiers généraux de Vichy, mais l'épuration administrative proprement dite est relativement clémente, car il faut des cadres opérationnels pour terminer la guerre." A l'inverse, entre 1946 et 1949, alors que le discours est plutôt consensuel et "résistantialiste", la réalité de l'épuration est impitoyable, le nombre de cadres rayés des listes militaires est assez élevé. Mais plus tard, vu la conjoncture internationale, le réarmement français, on assiste à un retour important dans l'armée d'officiers écartés, lesquels diffuseront plus tard une sorte de "légende noire" selon laquelle l'épuration, menée sur des critères politiciens, aurait décapité l'armée et l'aurait dépossédé de ses vraies valeurs. Et l'on devine, même si l'auteur n'en parle pas, que cette légende noire fut très utile pour expliquer en partie les déboires de l'armée en Indochine dans le début des années 1950... Périodiquement, d'ailleurs, l'édition est envahie de livres sur la fin de la seconde guerre mondiale, sur l'occupation et surtout, précisément sur l'épuration, qui, selon les uns aurait été très imparfaire, permettant à des cadres politiques et militaires "fascisants" de rester en place, et selon les autres, terrible par son injustice et ses conséquences organisationnelles... Le cas de l'épuration française est à rapprocher de nombreux autres cas et une impression générale domine : si des cadres politiques et militaires sont écartés, il s'agit souvent de réduire les rangs, et souvent très peu le sont de manière définitive. Cela se comprend : l'armature d'un Etat, dont l'ensemble des corps exécutants a collaboré avec l'ennemi finalement vaincu, ne peut se permettre de réduire trop drastiquement son format, former de nouveaux cadres prend du temps, et dans l'urgence, est bien obligé d'avoir une attitude plutôt clémente, sous peine de laisser un vide politique propice à des guerres civiles. L'exemple a contrario de pays où l'épuration a été massive (comme en URSS) devrait permettre de dégager des schémas-types de comportements et de conséquences de ces comportements.

 

    Michel BODIN, docteur ès lettres et ès sciences humaines, aborde la difficile question, documentation faible, du retour d'Indochine (1946-1955) des combattants français. La problématique qu'il expose pourrait se retrouver dans nombres de guerres coloniales menées par les puissances occidentales, après leur défaite devant le grande mouvement de décolonisation des années 1950-1960. "Les retours de guerre posent des problèmes innombrables, difficiles à étudier et, de ce fait, mal connus. Ces phénomènes touchent toutes les guerres, mais ils deviennent cruciaux pour les hommes qui ont "fait l'Indo", car c'était des professionnels. Ces derniers faisaient une guerre lointaine, déconnectée de la nation, une guerre de décolonisation avec toutes les connotations négatives qui entourent ce genre de conflit. Aussi les rapatriés du corps expéditionnaire français d'Extrême-Orient (CEFEO) se construisirent-ils une mentalité particulière qui généra des réactions spécifiques à leur retour. On peut parler d'un type d'anciens combattants particuliers, cat ils tiraient des leçon de leur vie en Indochine et de leur guerre. Beaucoup revenaient animés d'une espèce d'indiscipline intellectuelle inhabituelle parmi les militaires et nourrie de leurs expériences. A leur retour, comment pouvaient réagir des hommes déçus par leur pays qui les attristait, qui ne faisait rien pour eux, qui ne les protégeait pas ou peu contre les attaques des communistes, alors que dans les derniers temps de leur campagne, on leur avait dit qu'ils combattaient l'offensive communiste contre le Monde libre, donc contre la France. Ces réations prennent toute leur importance dans la perspective des événements du Maghreb et plus particulièrement ceux de l'Algérie. Autrement dit, pour les Français, la rizière et la jungle furent-elles vraiment à l'origine du 13 mai 1958, du putsch d'avril 1961 et de l'OAS? Mais pour les Maghrébins qui avaient entamé un lent processus de maturation politique, l'Indochine fournit-il des méthodes d'action ou tout simplement des idées? Les combattants d'Indochine natifs des pays colonisés rapportèrent-ils des modes de pensée qui concoururent à leur propre décolonisation? L'Indochine sema-t-elle les germes de la révolte?". 

    Dans le même ordre d'idées avec des variantes bien compréhensibles, Laurent CESARI, professeur à l'université d'Artois, examine le cas des anciens combattants américains de la guerre du Viet-Nam. Celui-ci commence d'ailleurs par l'imaginaire des Américains sur les anciens combattants, imaginaire en partie façonné par le cinéma. Va-t-en guerre (Rambo) ou bons à rien antimilitaristes (selon les hommes politiques conservateurs), ces vétérans sont en fait de mauvais soldats, en fin de compte... "En fait, ces constructions paradoxales résultent de l'interaction entre plusieurs logiques contradictoires. D'une part, l'Etat fédéral, appuyé sur les associations d'anciens combattants de la seconde guerre mondiales, a fait porter aux anciens appelés la responsabilité de la défaite, leur a longtemps mesuré les prestations, et leur a opposé la figure héroïque du prisonnier de guerre. D'autre part, les anciens appelés, qu'ils soient hostiles ou favorables à la guerre, se retrouvent unis pour condamner l'Etat fédéral (les premiers pour avoir entamé les opérations, les seconds pour ne pas les avoir menées jusqu'à la "victoire"), et pour luiréclamer des bénéfices accrus. Les anciens appelés du Viet-nam et ceux de la guerre d'Algérie présentent donc des cas comparables : ils se sont longtemps heurtés à un "refus de payer", motivé par les similitudes entre les deux conflits. En effet, Algérie et VietNam n'étaient pas exactement des guerres au sens juridique du terme. Ils ont suscité la réprobation d'une bonne partie de l'opinion extérieure et intérieure (y compris chez les combattants), et se sont soldés par un échec de la puissance "coloniale". (...). Pour dénouer cet écheveau qui mêle données objectives, revendications d'ayant-droit, dénis de rsponsabilité et traditions de la psychiatrie américaine", l'auteur se pencher d'abord "sur les caractéristiques sociales des vétérans et leurs symptômes psychologiques" avant d'exposer "leurs revendications envers la société et l'Etat américain" et de s'intéresser "au mythe persistant des prisonniers de guerre prétendument conservés par Hanoï après 1973, bel exemple du "style paranoïaque de la vie politique américaine" discerné jadis par Richard Hofstader." L'auteur balaie en fait surtout les caractéristiques psychologiques et sociales des vétérans, qu'ils soient appelés ou volontaires, simples soldats ou officiers. Il ne pousse pas plus avant une réflexion qui devrait sans doute s'attacher beaucoup plus à l'analyse politique de ces mythes persistants dans l'opinion publique, dont l'un des éléments, pas le moinde, est ce discours contre une (bonne) partie des classes politiques du moment et du lieu, de "traites poignardant dans le dos". Mais aussi à l'analyse du poids de ces vétérans dans la vie publique après ces guerres coloniales. Son étude n'est toutefois pas à mésestimer, car il s'efforce de quantifier d'abord ces combattants et ensuite ceux qui présentent des sequelles psychologiques, qui se traduisent aussi sur le plan social, voire politique. Il cède finalement un peu trop à cette mode qui fait pencher les analyses vers les problématiques du deuil. 

 

Sous la direction de Jacques FRÉMEAUX et Michèle BATTESTI, Sortir de la guerre, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 2014.

 

STRATEGUS

 

      

 

 

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