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9 décembre 2015 3 09 /12 /décembre /2015 12:41

     Comme de nombreux autres ouvrages du journaliste Pierre PÉAN, celui-ci provoque plus de réactions et de polémiques bienvenues qu'il ne constitue une approche réellement globale du conflit qui agite les Balkans, ici au Kosovo, notamment depuis la chute de l'URSS. Même si le pavé qu'est ce livre (mais pas en petits caractères...) apporte des éléments d'interrogations légitimes quant au soutien apporté par l'Occident à certains régimes sur place, il est surtout intéressant par la problématique, qui n'est pas propre au Kosovo, qu'il soulève. Trop souvent en effet, pour mettre fin à des exactions, les organisations internationales et des Etats ne sont pas trop regardants sur la nature des forces politiques dont ils s'aident et qu'ils laissent trop souvent ensuite accaparer tout le pouvoir politique. Il y a là toute une expérience que l'ONU notamment capitalise, interventions après interventions, afin, cahin caha, car ce n'est pas un processus continu et toujours progressif, d'élaborer de véritables stratégies de paix, qui tienne en compte de nombreux paramètres économiques, sociaux, ethniques et politiques. 

   La période étudiée couvre de la première guerre de l'OTAN en 1999 au détachement de la Serbie et du Kosovo en 2008. Où en est aujourd'hui le Kosovo "démocratique" et "pluriethnique" soutenu par la Coalition? C'est un véritable droit de suite que veut faire revendiquer l'auteur, car en dépit des proclamations d'autosatisfaction, il estime que la communauté internationale a failli. Il entend démontrer la duplicité de la communauté internationale, Etats-Unis en tête face aux trafics qui s'y développent. Au centre de ces trafics se trouve les leaders issus des rangs de l'UCK, l'ancien mouvement indépendantiste armé, "hier encores présentés comme les "combattants de la liberté" et aujourd'hui connus pour leurs liens avec le crime organisé. 

  L'auteur ne craint pas le sensationnalisme en débutant par la mise en scène d'un trafic d'organe, à commencer par les opérations chirurgicales d'un médecin, témoin aujourd'hui devant les organisations internationales. Ce qui se présente comme une enquête se centre sur les coulises de l'entrée en guerre des puissances occidentales, dont la France, sur la guerre elle-même, entâchée d'irrégularités juridiques, sur les campagnes d'information (de désinformations) dans les médias, sur l'organisation de la "paix" et les agissements des mafieux et des criminels. C'est sans doute sur le plan de l'analyse de l'information (souvent à sens unique) et sur la description du fonctionnement de ces mafias que l'auteur est le plus convainquant. Convainquant dans l'apport d'informations mais il n'est pas sûr que se le soit dans le tableau global de la situation du Kosovo. Nombreuses de ces informations sont disponibles dèjà avant la parution du livre : l'auteur s'est beaucoup inspiré du rapport de Dirk MARTY, adopté par le Conseil de l'Europe en décembre 2010, des mémoires de l'ancien procureur général du Tribunal Permanent Internationale pour le Kosovo (TPIY) Carla del PONTE (La traque. Les criminels de guerre et moi, Héloïse d'Ormesson, 2009) et du rapport de 2003 de la MINUK à Patrick Lopez TERREZ, chef des investigations du TPIY. De larges extraits figurent à la fin de son livre de ces rapports et mémoire. Son enquête de "terrain", menée en 2012 ne semble pas couvrir pas beaucoup de régions du conflit (des enclaves serbes...) et des critiques (Lucien Pons, http://balkans.courriers.info et Laurent Duhesmes, www.linternaute.com par exemple) mettent ce point en avant pour parler parfois "d'enquête bâclée". L'intérêt de ce livre reste que, hormis le reportage consacré à Canal+ (5 mars 2012) et quelques autres, très peu d'informations circulent, en Europe notamment, sur la criminalité dans les Balkans ou sur la situation au Kosovo. 

 

      La rédaction journalistique laisse aussi de côté une analyse systématique et sociologique, mais ce n'est pas le propos de Pierre PÉAN. Ce qui importe sans doute, c'est le manque de "suite" dans les interventions dans des zones touchées par des guerres civiles (traduction d'un manque de moyens étatiques et d'organisations inter-étatiques?). Après des campagnes militaires dans l'ensemble plutôt bien menées, mais qui laissent songeur sur le choix des alliés sur place (ici les tendances les plus militarisées de la résistance à l'oppression du peuple kosovar, au détriment d'organisations plus démocratiques et combattantes de longue date), les Etats semblent ne pas pouvoir mettre en place une reconstruction économiques et sociale qui se passerait du soutien de pouvoirs criminels, ceci nonobstant dans ce cas les efforts de l'envoyé spécial des Nations Unies. 

 

Pierre PÉAN, Kosovo, Une guerre "juste" pour un Etat mafieux, Fayard, 2013, 500 pages. 

http:// balkans.courriers, un site Internet que nous recommandons.

 

 

 

 

 

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1 décembre 2015 2 01 /12 /décembre /2015 15:06

     L'énigme historique en forme d'anomalie qui traverse la Chine des Song étudiée par John FAIRBANK et Merle GOLDMAN constitue-t-il un cas-type de militarisation? Rappelons que la militarisation d'une société consiste en une orientation des ressources vers le domaine militaire en même temps qu'un regimentement des corps et des esprits dans une discipline collective orientée vers la consolidation et le maintien d'un ordre social hiérarchisé. La Chine des Song n'est pas une société guerrière (au sens où tout homme est un guerrier), mais une société où le soldat (voir les études d'Alexandre SANGUINETTI sur les différences entre soldat et guerrier...) est quotidiennement présent, soit stationné dans des points stratégiques, soit en mouvement d'une région à l'autre.

L'énigme en question réside dans le fait que "d'un côté, durant les trois siècles (et même depuis 907 pour aller jusqu'en 1279) de dura leur règne, la Chine connut une ère de grande créativité qui la mit au-dessus des autres civilisations du monde, du point de vue tant des inventions technologiques, que de la production matérielle, de la philosophie politique, du gouvernement et de l'élite culturelle. L'imprimerie, la peinture et le système de recrutement des fonctionnaires par concours, par exemple, manifestent assez bien la prééminence de la Chine. D'un autre côté, c'est justement au cours de cette période d'épanouissement que les tribus d'envahisseurs en provenance d'Asie centrale s'emparèrent progressivement du pouvoir militaire et administratif de l'Etat. Cela signifie-t-il que les réalisations de la Chine des Song doivent être rapportés, en dernière analyse, à la domination exercée par ces peuples non chinois? Bien qu'il ne soit pas simple d'y répondre, il s'agit d'une question cruciale." On ne peut pas se contenter de constater, en la matière, que ces envahisseurs se soient "sinisés", qu'il aient finalement été assimilés par une immense culture chinoise.

De 960 à 1126, sous les Song du Nord, la Chine connait l'une de ses périodes les plus créatives, au moment où encore les peuples européens pataugent dans des guerres féodales et dans des querelles religieuses plus ou moins absconses. Croissance de la population, essor de grandes villes, montée d'une industrie minière, développement d'un art de la guerre supporté par des innovations technologie (porliocétique, poudre à canon) permettant de véritables prises de villes,  système éducatif et système administratif ramifiés permis par le livre imprimé, sont les caractéristiques de cet empire-là. Mais basé, sur la conquête armée, cet empire se voit reprendre par ses ennemis du nord (les Jürchen), sa propre technologie militaire. Les envahisseurs s'établissent alors en Chine du Nord (Kaifen est prise en 1126), les Songs se réfugiant au Sud, avec une nouvelle capitale, Hangzhou. Ils y résistent jusqu'en 1279, quand les Mongols conquiert ce territoire à son tour. L'armature idéologique de l'empire Song est fournie par ce néo-confucianisme évoqué également ailleurs.

Nos deux auteurs écrivent que "le confucinanisme déterminait les critères d'une conduite parfaite et désintéressée. Mais comme le déclin et les retours en arrière étaient aussi communs en Chine que partout ailleurs, les confucianistes en appelaient périodiquement à la réforme. Et à vrai dire, la plupart des fondateurs de dynastie arrivaient au pouvoir afin de remédier aux maux de la société. Une fois le système des examens établi, et comme les bureaucrates Song avaient en commun une même formation classique, ce fut naturellement parmi eux que des esprits réformateurs émergèrent. Pour étudier ce phénomène récurrent dans l'histoire du confucianisme, deux observations s'imposent : la volonté de réforme de certains fonctionnaires s'accompagnaient habituellement de l'espoir que l'empereur leur donnerait le pouvoir de la mettre en oeuvre. ils reconnaissaient donc que l'autocratie impériale était à l'origine de tout pouvoir politique. Ils pouvaient bien chercher à la renforcer ou à s'en servir, jamais ils ne songeaient à la contourner ou à solliciter une autre forme d'autorité à l'intérieur de l'Etat ou de la société. Par ailleurs, les esprits réformateurs voyaient dans la masse du peuple ordinaire une sorte de réceptacle passif où le despotisme qu'ils cherchaient à guider n'avait qu'à déverser sa bienveillance. Ils tenaient pour acquis que les marchands avaient le vice de la cupidité, et les militaires, celui de la violence. leur tâche en tant que réformateurs était de maintenir ces hommes à leur place et de farantir que l'unité du pouvoir central, représenté par l'empereur, s'appliquerait avec sagesse. Ainsi conçue, la réforme représentait une noble vocation, car c'était par elle que celui-ci pouvait servir le peuple tout en continuant à le contrôler." 

A mesure que le développement de la Chine s'accélère sous les Song, commence à s'établir une structure sociale qui allait perdurer jusqu'au XXe siècle dans ses grandes lignes. "La domination exercée sur la vie chinoise par les familles de la classe supérieure devint alors si grande que les sociologues en sont venus à qualifier la Chine de cette époque d'"Etat-gentry". Les auteurs se fondent alors surtout pour décrire cette société sur des études qui concernent une époque postérieure (époque Qing, 1644-1912), mais la formation de cette société en est bien antérieure. C'est pourquoi ils estiment que cet Etat-gentry, qui se dégage d'un système féodal proprement dit, constitue bien la caractéristique clé de la période Song. Elle a pour fondement l'institution de la famille, à l'intérieur de laquelle les hommes dominaient largement. La finalité de cette société est de conserver le statut de la famille et son appartenance à l'élite (lettrés diplômés). "Le néoconfucianisme vouait les jeunes lettrés à une formation où la discipline était rude depuis l'enfance, et où les liens affectifs étaient sans doute moins présents. La maitrise de soi, de durs exercices intellectuels visant à cultuver un état d'esprit désintéressé, tendaient à évacuer la frivolité et les pulsions sexuelles, à empêcher le développement musculaire et même la spontanéité." Les familles de la gentry, qui vivaient principalement à l'abri des murs des cités, formaient la classe des propriétaires terriens, "située entre, d'un côté, la masse des paysans liés à la terre, et de l'autre, cette matrice fluide d'activités où se mêlaient les fonctionnaires aux commerçants." En tant que classe dirigeante, la gentry a pour tâche d'administrer le système de la loi et le droit coutumier qui régissent la possession et l'usage de la terre. Activité complexe tant les types de propriétés et d'agricultures se complètent. Leur activité publique couvre beaucoup de domaine, de la collecte des impôts (en passant par le calcul des contributions...) à la supervision des marchés locaux. Se tisse autour de chaque homme, de chaque femme et de chaque enfant, quelle que soit sa condition, un réseau d'obligations nombreuses (et de rites) très codifié et très contrôlé. "Au bout du compte, le plus frappant, c'est le haut degré de surveillance auquel tout le monde était soumis, y compris le maître. L'opinion du groupe n'était d'ailleurs pas la moindre des instances à exercer son contrôle moral. A la différence de l'idéal philosophique d'adgérence absolue au principe, il est recommandé au maître d'une famille de la gentry de toujours anticiper sur les événements, de considérer tous les côtés d'un problème, et d'être toujours prêt au compromis."

   L'une des faiblesses des Song, poursuivent-ils, "résidait dans l'hypertrophie d'une bureaucratie grevée par des dépenses militaires nécessaires à la défense du pays." Paul J SMITH considère même que "sous les Song du Sud, l'Etat était devenu un parasite". Le dédain confucéen pour les militaires allait jusqu'à penser la société en quatre groupes dont ils étaient exclus : lettrés, paysans, artisans et marchands. Cette quadripartition (Derk BODDE), jamais énoncée par CONFUCIUS ou MENCIUS, apparut probablement pour la première fois parmi les auteurs légistes de la fin de la dynastie Zhou et du début de la dynastie Han. Pourtant, le pouvoir militaire fondait les dynasties et l'establishment militaires était habituellement puissant, et il y a là une espèce de tour de passe-passe idéologique dans la mesure où les lettrés-fonctionnaires pouvaient, à un moment ou à un autre, commander des armées, étant eux-mêmes soumis à des examens spéciaux, des entrainements militaires poussés. On voit bien les forces armées professionnelles faire irruption sans cesse dans l'histoire chinoise. Mais les Songs du Sud, en particulier préféraient s'appuyer sur des troupes mercenaires, recutées dans les bas-fonds de la société, médiocrement disciplinés et trop peu fiables pour qu'on leur confie un pouvoir militaire effectif. Ce faible goût pour la chose militaire des gouvernements civils des Song cadre mal avec la résistance dont ils ont su faire preuve face aux Mongols denus du Nord. C'est que le pouvoir civil détenu par les familles de la gentry s'aide d'un pouvoir militaire concentré en l'empereur, sa famille et la noblesse proche de lui, entourés des forces armées, des troupes de garnison, des eunuques et de tout le personnel attaché à sa personne. Un partage des fonctions s'affirme sous les Song, nonobstant l'idéologie générale (donc le mythe...) professée par les confucéens. "Quasiment depuis ses origines, le gouernement de la Chine a été le lieu d'une coexistence de ces deux fonctions souveraines. Les tribus guerrières d'Asie centrale contribuèrent, en tant que modèle du nomadisme pastoral et militaire, à la constitution du pouvoir impérial. Quand à la seconde fonction, elle était représentée par les fonctionnaire chinois élevé dans le confucianisme. Les dynasties étaient militaristes à l'origine, mais une fois établies, leur bureaucratie était civile. L'idéologie de chacune d'entre elles était conforme à ses besoins. Les hommes de violence qui fondaient les dynasties croyaient au mandat du Ciel;, lequel était réputé leur revenir à partir du moment où toute résistance prenait fin." Le fondement historique et l'existence de ce double pouvoir permet de mieux comprendre comment le glissement du pouvoir politique peut glosser aux mains d'une dynastie étrangère, pratiquement sans a-coup autre que celui de combats entre soldats d'allégeances opposées. Du coup aussi, le terme de "sinisation" des envahisseurs n'est pas adéquat pour décrire ce que cherchaient les souverains Jürchen. Plutôt que "se faire chinois", ils cherchaient au contraire à renforcer leur rôle de gardiens de l'ordre civil, inchangé, au système de tribut en cascades égal à lui-même, à la hierarchie socio-économique maintenue et parfois même renforcée. Ce furent même les Jürchen qui élaborèrent les fonctions théoriques d'un empire multi-ethnique que leurs descendants manchous allaient porter à son développement maximal. Quasi naturellement, pendant toute une période, les envahisseurs mongols pouvaient considérer la Chine comme une de leurs nombreuses acquisitions terrirotirales, dans un ensemble que des observateurs pouvaient qualifier d'empire mongol... 

   On peut décrire une société de ce genre comme une société militarisée, les militaires demeurant en fin du compte les arbitres de l'ordre social, et la discipline sociale s'apparentant à un régime militaire imposé à tous les corps et tous les esprits. Et à un moment ou à un autre, pour les besoins de la défense de la dynastie, les impôts, les tributs, les participations aux travaux publics, qu'ils soient volontaires ou forcés, locaux ou régionaux, peuvent être mobilisés. Et ceci avec l'acceptation (et même la défense sourcilleuse) du rôle de chacun à sa place. 

Interpréter l'époque Song, pour John FAIRBANK et Merle GOLDMAN ne peut toutefois pas se faire en termes simples, comme pour toute grande civilisation (on le voit aussi pour l'empire romain, au système militaire très développé mais avec des principes civils - de droit notamment - très élaborés). L'historien japonais Naito KONAN reconnait dans l'acitivité de la dynastie Song, la naissance de la "Chine moderne", soit la Chine qui se développa jusqu'à la fin de la dynastie Qing, au début du XXe siècle. Il distingue deux niveaux de pouvoir : "d'un côté, l'empereur autocrate avec son entourage et ses sous-fifres", et de l'autre , sous l'autorité des bureaucratesn nommés par le pouvoir central, "la société chinoise locale". Ce nouvel âge se caractérise, pour la majorité du peuple chinois, par la diminution de l'importance du gouvernement, parallèlement à l'importance au contraire croissante de la culture. (...) Ce processus sous-tend également la transition (...) qui fit passer la Chine d'un gouvernement soumis à une oligarchie d'aristocrates, au pouvoir d'un unique clan impérial et dynastique secondé par une bureaucratie de fonctionnaires diplômés et une élite locale. Désormais placé à l'écart de tout commerce quotidien et informel avec ses anciesn pairs, l'empereur se fit plus autocrate encore." Denis TWITCHETT estime qu'il "en résultat un élargissement du fossé entre l'empereur et le société, et entre l'empereur et les fonctionnaires par l'intermédire desquels il gouvernait." En des termes plus ou moins différents, les auteurs qui se penchent sur cette période de l'histoire chinoise décrivent une évolution en trois phases :

- la Chine ancienne a créé un Etat en tant qu'organisation politique destinées à assurer le contrôle central du pouvoir, et cela en se servant à la fois d'une bureaucratie aux méthodes philosophiques de persuasion, et d'un usage impérial de la violence ;

- les envahisseurs étrangers d'Asie centrale devinrent des membres à part entière de la politique chinoise grâce à leurs exploits militaires et à leurs talents d'administrateurs ;

- le régime impérial sino-nomade qui en résulta perpétua la primauté du pouvoir politique central, continuant d'exercer son contrôle à la fois sur le processus subornné du développement économique et sur la vie culturelle. 

  Le pouvoir central change de main et en changeant de main, toute la morale néo-confucianisme renforce son emprise sur la société. L'emprise du système social sur l'individu, avec son réseau d'obligations et de rites, avec à la clé en dernier ressort la répression impitoyable (car toute résistance est une résistance au Ciel), servie par un appareil militaire présent à la fois pour contrôler l'économie et la fiscalité, et pour s'assurer la docilité de chacun, du haut en bas de la société. Il s'agirait alors d'une militarisation des corps et des esprits, qui interdit toute évolution vers un monde autre qu'agricole et autosuffisant, toute évolution des connaissances qui remette en cause le système, toute évolution également de la littérature, des arts et de la culture, qui ne soit pas des illustrations des bienfaits que dispensent le Ciel par l'intermédiaire du pouvoir politique central. Les évolutions qui se produirent prennent donc une allure vite violente, d'autant que les luttes politiques s'expriment surtout par les armes, les troupes armées étant souvent prioritaires dans l'allocation des ressources. Si les guerres civiles sont évitées un temps grâce à ce système, des fissures de plus en plus béantes apparaissent, colmatées avec l'apparition de dynasties encore plus militarisées, telle celle des Ming.

John K FAIRBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine, Texto, Editions Tallandier, 2013.

 

STRATÉGUS

 

 

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27 novembre 2015 5 27 /11 /novembre /2015 08:27

Sur la masse des rapports de tout genre et de toute nature consacrés aux changements climatiques, certains - assez gênants pour certaines autorités politiques et économiques, assez troublants pour l'ensemble des populations concernées de près ou le loin - portent sur les relations de plus en plus visibles et directes entre bouleversements du climat et conflits.

Parmi ces rapports, de plus en plus nombreux et même insistants, nous en avons choisi trois, qui couvrent l'ensemble de cette problématique et qui souvent se soutiennent de nombreuses études monographiques. Il s'agit du Rapport du Secrétaire général de 2008 du Conseil de l'Union Européenne et Haut Représentant de l'UE pour la politique étrangère et de sécurité commune, du Rapport de Vincent EIFFLING pour l'Université Catholique du Louvain de 2009, et du rapport de migrations et Asile de 2015.

 

        Le document établi par le Haut Représentant de l'Union Européenne, Javier SOLANNA MADARIAGA, Changements climatique et sécurité internationale, explique que les risques liés aux changements climatiques réels et déjà effectifs. Réaffirmant la crédibilité scientifique des recherches entreprises sur le climat (il n'y a plus maintenant que les compagnies pétrolières et quelques autres pour faire aujourd'hui du négationnisme sur cette question), il est temps de prendre en compte les multiples accroissements de tendances, tensions et instabilité existantes liés aux changements climatiques.

"Le principal défi, écrit-il dans son rapport, réside dans le fait que les changements climatiques menacent d'accabler des Etats et des régions déjà fragiles et exposés aux conflits. Il importe d'être conscient que les risque n'ont pas seulement un caractère humanitaire. Ils ont aussi une dimension politique et de sécurité qui a une incidence directe sur les intérêts européens. Par ailleurs, conformément à la notion de sécurité humaine, il est clair que de nombreuses questions relatives à l'impact des changements climatiques sur la sécurité internationale sont liées entre elles, ce qui nécessite de formuler des réponses globales?. Ainsi, la réalisation des objectifs du Millénaire pour le développement risque d'être considérablement compromise, car s'ils ne sont pas atténués, les changements climatiques pourraient fort bien balayer des années d'efforts consentis en faveur du développement." Dans ce rapport, il entend également déterminer quel peut être l'effet sur la propre sécurité de l'Europe de ces changements climatiques.

    "Les effets des changements climatiques se font ressentir dès à présente : les températures augmentent, les calottes glacières et les glaciers fondent, et les phénomènes météorologiques extrêmes deviennent plus fréquents et gagnent en intensité."

Le Haut Représentant décrit alors quelques-unes des formes de conflits liés aux changements climatiques, soient les conflits à propos des ressources, les préjudices économiques et le risque pour les villes côtières et les infrastructures essentielles, les pertes de territoires et les litiges frontaliers, les migrations dues à des facteurs environnementaux, les situations de fragilité et la radicalisation, les tensions liées à l'approvisionnement énergétique, les pressions sur la gouvernance internationale. Avant de donner des exemples régionaux, en Afrique, au Proche-Orient, en Asie du Sud, en Asie centrale, en Amériques latine et aux Caraïbes, en Arctique. Il formule enfin, en conséquence, des recommandations sur la politique à mettre en oeuvre par l'Union Européenne.

   Sur le conflit à propos des ressources, "on constate déjà, en de nombreux points du globe, une diminution de la superficie des terres arables, des pénuries d'eau, une réduction des réserves alimentaires et des stocks de poisson, ainsi qu'une multiplication des inondations et un allongement des périodes de sécheresse. Les changements climatiques auront pour effet de modifier les modèles pluviométriques et d'amoindrir encore les réserves d'eau douce disponibles dans une proportion pouvant atteindre 23 à 30% dans certains régions. Une chute de la productivité agricole entrainera une insécurité alimentaire dans les pays les moins avancés, ou aggravera cette insécurité, et débouchera partout sur une hausse insoutenable des prix des denrées alimentaires. la pénurie d'eau, en particulier, est susceptible de provoquer des troubles civils et des pertes économiques substancielles, même dans les économies solides. Les conséquences seront encore plus lourdes dans les régions soumises à une forte pression démographique. D'une manière générale, les changements climatiques alimenteront les conflits existants ayant pour enjeu des ressources qui s'épuisent, en particulier lorsque l'accès à ces ressources relève du pouvoir politique." 

   Sur les migrations dues à des facteur environnementaux, "cexu qui sont déjà en butte à de mauvaises conditions sanitaires, au chômage ou à l'exclusion sociale sont plus vulnérables aux conséquences des changements climatiques, qui pourraient provoquer des migration entre les pays ou en leur sein, ou les amplifier. Selon les Nations Unies, on dénombrera d'ici 2020 des millions de migrants "environnementaux", ce phénomène s'expliquant essentiellement par les changements climatiques. Certains pays extrêmement vulnérables aux changements climatiques demandent déjà que les migrations dues à des facteurs environnementaux soient reconnues au niveau international. Ces migrations pourraient se traduire par une augmentation du nombre des conflits dans les régions de transit et de destination. L'Europe doit s'attendre à une augmentation substantielle des pressions migratoires."

   Sur les situations de fragilité et radicalisation, "les changements climatiques pourraient sensiblement renforcer l'instabilité des Etats faibles ou en déliquescence, en sollicitant à l'excès la capacité déjà limitée des gouvernements à faire face efficacement aux défis auxquels ils sont confrontés. l'incapacité d'un gouvernement à répondre aux besoins de l'ensemble de sa population ou à la protéger face aux difficiltés induites par les changements climatiques pourrait entrainer une frustration, des tensions entre différents groupes ethniques et religieux au sein des pays, ainsi qu'une radicalisation politique. Des pays, voire des régions entières, pourraient être déstabilisés."

 

   Pour y faire face, le Haut Représentant propose de renforcer les capacités au niveau de l'Union Européenne, que l'UE joue un rôle moteurs au plan multilatéral pour la promotion de la sécurité climatique mondiale et de développeer une coopération avec les pays tiers.

  Renforcer les capacités au niveau de l'UE signifie, dans un premier temps de faire une évaluation des changements climatiques, de renforcer les connaissances et d'évaluer les moyens dont dispose l'UE, puis, en ce qui concerne les catastrophes et les conflits, d'améliorer la prévention et la préparation en vue d'une réaction rapide. 

  Jouer un rôle moteur au plan multilatéral, c'est placer les risques que les changements climatiques font peser sur la sécurité au coeur des travaux dans les enceintes multilatérale, à l'ONU, au G8... 

   Parmi les actions à mettre en place au niveau de la coopération avec les pays tiers, on peut continuer à intégrer l'adaptation et la résistance aux changements climatiques dans les stratégies régionales de l'Union Européennes ; on peut élaborer une politique de l'UE pour l'Arctique ; étudier les conséquences des changements climatiques pour la sécurité en concertation... 

 

   Vincent EIFFLING, pour l'Université Catholique du Louvains, s'appuie sur un grand nombre d'études pour signifier à la fois l'urgence d'agir et l'ampleur de l'effort à fournir. Au-delà des répercussions directement observables du réchauffement climatique et des catastrophes humanitaires qui en découlent "il convient de s'interroger sur les possibles conséquences à plus long terme de ses effets récurrents sur la scène internationale. Certains d'entre eux pourraient générer des fooyers de tension et accentuer les déséquilibres mondiaux et régionaux. Le changement climatique redessinera progressivement l'environnement physique dans lequel vivra une population mondiale à forte croissance démographique et dans lequel les Etats poursuivront l'objectif d'assurer leur croissance économique et leur stabilité politique ; ce faisant, il modifiera partiellement l'architecture géopolitique mondiale et par extension, le cadre d'évolution des acteurs internationaux. La politique étrangère des Etats et leur positionnement sur l'échiquier international a en effet toujours été partiellement corrélé à leur environnement géographique. Avec le réchauffement, cet environnement va être perturbé, et avec lui, la distribution de certains facteurs de puissance étatiques d'origine naturelle tel que l'approvionnement en eau douce, les capacités de production agricoles et énergétiques, l'accès à certaines matières premières mais également l'accès aux mers et par extension, les zones économiques exclusives...". La dynamique pression démographique-croissance économique exerce une pression qui accentue les risques de tensions inter-étatiques. 

Parmi ces études, nous pouvons citer :

- Les différents rapports du GIEC ;

- F GAILLARD, L'Eau - Géopolitique, enjeux, stratégies, CNRS Editions, 2008 ;

- M BULARD, Chine- Inde : La course du dragon et de l'éléphant, Fayard, 2008 ;

- C JAFFRELOT, L'enjeu mondial - Les pays émergents, Sciences Po, 2008 ;

- Sous la direction de P PELLETIER, V THEBAULT, Géopolitique de l'Asie, Nathan, 2006 ;

- Shri Ranjan Mathai, L'inde, une nouvelle stratégie contre la terreur, dans Diplomatie, n°37, 2009;

- Sous la direction de P BONIFACE, L'année stratégique 2009 - Analyse des enjeux internationaux, IRIS ;

- J JOUZEL et A DEBROISE, Le climat : Jeu dangereux, dernières nouvelles de la planète, Dunod, 2007;

- F DENHEZ, Atlas du réchauffement climatique, Autrement, 2007.

 

L'auteur examine notamment, comme facteurs-clés de nombreux conflits à venir, la fonte des glaciers continentaux et du permafrost (glaces qui recouvrent des terres), entrainant  la disparition des glaciers continentaux, la montée du niveau des mers et des océans.

Dans sa conclusion, nous pouvons lire : "En affectant l'architecture géopolitique et l'accès à des ressources essentielles, le réchauffement influera sur la sécurité internationale et humaine ; il démontre ainsi qu'il n'est pas un problème ordinaire et qu'il ne peut être résolu comme tel, d'où probablement, les difficultés rencontrées en la matière. A l'avenir, il pourrait entrainer des bouleversements profonds, non linéaires et irréversibles, susceptibles d'affecter plusieurs générations futures (voir T L FRIEDMAN, La Terre perd la boule : Trop chaude, trop plate, trop peuplée, Saint-Simon, 2009). La liste des cas étudiés au long de cette analyse est loin d'être exhaustive et si le continent asiatique a été principalement mis en avant, le reste du monde n'en est pas moins concerné. D'autres facteurs inhérents au réchauffement menacent en bien des cas la stabilité régionale sur de nombreux continents (sécheresse, canicule, inondations, risque accru de maladies infectueuses,...) et accentueront les tensions déjà existentes. Il est peu probable que le changement climatique ne devienne l'unique facteur déclanchant de conflits futurs mais son intensification ne pourra qu'augmenter les risques dans les régions pauvres du globe où la stabilité et l'équilibre sont actuellement très précaires.

Les risques pour la sécurité humaine et internationale sont donc bien réels et nécessiteront une prise en charge globale du problème par les différents acteurs internationaux. (...). (La résolution de ce problème) passera par une action concertée où les grands forums internationaux tels que les Nations Unies serviront de fer de lance à la mise en oeuvre de plans concrets devant être appuyés par les grandes puissances sans qui aucune solution efficace ne pourra être trouvée. la volonté politique fait donc partie intégrante de la solution et elle devra également être couplée à une vision à long terme du défi que représente le changement climatique.Dans le contexte de la crise financière, certains considèrent que l'écologie n'est plus le principal problème et que celui-ci est aujourd'hui le souci de la relance économique. Et pourtant, les domaines écologiques et économiques sont étroitement liés. Pour s'en convaincre, il suffit de prêter attention aux conclusions du rapport Stern (http://www.hmtreasury.gov.uk/stern_review_reporthtn) publié en octobre 2006 par Sir Nicolas Stern (économiste britannique, ancien vice-président de la Banque Mondiale), à la demande du gouvernement britannique. Selon les conclusions de ce rapport;, les coûts d'une action immédiate pour endiguer le réchauffement climatique se monterait à 1% du PIB mondial alors que l'inaction risquerait d'engendrer une récession économique dont le coût se chiffrerait de 5 à 20% du PIB mondial. Les évolutionssurvenues depuis la publication de ce rapport et l'affinage de ses recherches ont conduit sir Stern à affirmer que les évaluations de 2006 étaient devenues obsolètes et devraient être revues à la hausse. (...). 

Bien qu'une zone d'ombre plane toujours sur l'amplitude que connaîtra à l'avenir le changement climatique, les futures décisions politiques et les prochains rapports du GIEC nous permettront d'affiner les estimations dans ce domaine. Gardons cependant à l'esprit que l'avenir se décide aujourd'hui, et que si nous ne seont plus là en 2100 pour voir les conséquences de nos erreurs, nous pouvons méditer sur ce très beau poéme indien : "La terre n'est pas un don de nos parents, ce sont nos enfants qui nous la prêtent."  

   

   Dans Migrations et Asile, en octobre 2015, esparu une série de trois grands articles : Le changement climatique à l'approche de la COP21 : Un autre regard sur les migrations. Aux fondement de la crise migratoire : misère, violence, risques de torture et de mort... et changement climatique.

Il s'appuie sur le dernier rapport du Groupe Intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) de 2014, qui estime que le changement climatique pourrait mettre en question non seulement l'environnement et la prospérité internationale, mais aussi plus largement, la paix et la sécurité internationale. Il faut noter que de rapport en rapport, le GIEC, non seulement aggrave sans cesse ses diagnostics et place toujours plus haut la barre des pronostics, mais insiste de plus en plus sur la problèmatique environnementale des conflts. Le Conseil de Sécurité de l'ONU prend déj) ces menaces très au sérieux. Dès avril 2007, une réunion était consacrée spécifiquement aux implications politiques et sécuritaires du réchauffement de la planète. Une initiative reprise en juillet 2011 et juillet 2015, suivie à chaque fois par l'adoption d'une déclaration s'inquiétant des menaces qui pèsent sur la paix et la sécurité internationale du fait du changement climatique. La COP21 de novembre 2015 marque un autre point d'orgue à la mobilisation des acteurs internationaux sur cette question. Nul doute, que, quel que soient les résultats de cette Conférence, d'autre sinitiatives, de plus en plus concrètes et opérationnelles vont marquer les années à venir. D'autant que pour de nombreux spécialistes du climat, elle intervient déjà très tard, et que même les dispositions qu'elle pourrait prendre risque d'être en-deça de la mobilisation requise. 

  Dans le premier de ces trois articles, qui forment un dense rapport, Lauriane LIXÉ-GALABLÉ indique un certain nombre d'axes de ces nouvelles menaces. Elle distingue les notions de "sécurité humaine" et de "sécurité" (nationale, régionale, int"ernationale) au sens traditionnel du terme. "La première notion prend les individus et leurs expériences comme principal point de référence, au contraire de la notion classique de sécurité qui s'évalue à l'aune des Etats. Cependant, les deux notions ne sont pas totalement indépendantes l'une de l'autre : lorsque l'insécurité humaine augmente, bien souvent cela a un impact sur la sécurité régionale et internationale. Elle dénombre trois aléas parmi les conséquences pour la sécurité humaine :

- l'intensité et fréquence accrue des catastrophes naturelles qui ont plus que triplé depuis les années 1960 (tsunami, cyclone, inondations, mais aussi gel et canicule) ;

- la hausse du niveau des mers (entrainant la disparition de territoires entiers, salinisation des sols et contamination des nappes phréatiques) ;

- l'augmentation de la température conjugué à une perturbation des saisons pluviométriques (inondations, moindre rendement des cultures, désertifications des sols, assèchements des nappes phréatiques). 

    A cause de ces catastrophes naturelles, les populations sont poussées à migrer vers des territoires moins exposés, pouvant entrainer l'émergence de conflits avec les pays voisins, d'autant que le capital humain, matériel et technique n'est plus suffisant pour permettre la reconstruction et la réinstallation. 

   La hausse du niveau des mers (le niveau des océans montera d'environ un mètre d'ici la fin du 21e siècle, mais au vu des très récents rapports, cela devient très optimiste...), ce qui donne un potentiel de destruction très important. La destruction de logements, d'établissements médicaux et autres services est parfois, sur un territoire donné, irrémédiable. Ce qui cause des destabilisations économiques, sociales et politiques.

   L'augmentation de la température semble être le sujet le plus inquiétant pour de nombreux climatologues. Cela entraine à court terme la raréfaction des ressources en eau potable ("stress hydrique"), l'assèchement de nombreuses surfaces cultivables, d'où une diminution des cultures vivrières. Conséquence : un accroissement de la déjà forte pression démographique.

   Notre auteur cite le cas du Tchad et de la Syrie comme régions où les récentes tensions ou guerres civiles proviennent directement des changements climatiques. Plus loin, elle cite le cas des tensions entre l'Inde et le Pakistan. Elle mentionne également la situation de la Chine, qui multiplie à l'heure actuelle ses plans d'adduction d'eau. La région arctique se trouve en première ligne du changement climatique, notamment à cause du dégel du permafrost, menaçant du coup la Russie. 

    L'or bleu devient aussi stratégique que l'or noir dans l'esprit des responsables stratégiques de nombreux Etats. De manière générale, l'UNCCD estime dans son rapport de 2012 sur la désertification que ces 60 dernières années, 40% des conflits transnationaux ont été liés à l'accès à la terre aux ressources naturelles. Même des Etats réputés solides peuvent être menacés par les conséquences des changements climatiques. L'Europe n'est pas épargnée : le continent européen pourrait être particulièrement touché par une augmentation du nombre d'inondations, tant dans les zones côtières qu'à l'intérieur des terres. Des villes comme Londres et Venise sont particulièrement menacées. Les différents aléas induiront probablement des déplacements de populations internes à l'Europe, dont l'importance surpassera certainement de très loin, le reliquat qu'elle reçoit des migrations en cours en Afrique et au Moyen-Orient. D'ailleurs, Lauriane LIZÉ-GALABBÉ met en garde contre le fantasme d'une future invasion de l'Europe par des "réfugiés climatiques". 

   "A une échelle plus globale, écrit-elle encore, le système multilatéral actuel pourrait être mis en péril par le ressentiment des principaux Etats touchés par les conséquences du changement climatique envers ceux qui en sont les premiers responsables. A la fracture Nord-Sud évidente s'ajoutera une fracture Sud-Sud, entre les pays émergents (Chine, Inde, Brésil) et les autres. le système onusien a été établi après la Seconde guerre mondiale pour conforer la position dominante des grandes puissances de l'époque. Ceci se reflète dans le fonctionnement du Conseil de sécurité, dont seules des Etats occidentaux sont membres (notre auteure parle des membres permanents, mais l'idée demeure...). Il n'est donc pas certain qu'un bouleversement de l'ordre juridique international par les Etats en voie de développement, premières victimes du changement climatique, se fasse en faveur de l'Union Européenne."

 

Lauriane LIBÉ-GALABBÉ, Changements climatiques à l'approche de la COP21 : un autre regard sur les migrations, Migrations et Asile, octobre 2015. Javier SOLANA MANDAGARIA, Changements climatiques et sécurité internationale, Union Européenne, 2007. Vincent EIFFLING, Le changement climatique : quel impact pour la géopolitique et la sécurité internationale? Université catholique du Louvain, 2009.

 

STRATEGUS

 

 

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27 novembre 2015 5 27 /11 /novembre /2015 08:19

      Pour mesurer l'évolution des problématiques de sorties de conflit dans la période contemporaine, il faut se replacer dans les mentalités des autorités politiques et militaires antérieures. Ces mentalités se placent dans la perspective même des buts de guerre qu'ils ont poursuivies. Si la guerre est la politique menée par d'autres moyens (CLAUSEWITZ), la politique après la guerre en poursuivait également souvent les mêmes objectifs : détruire l'ennemi pour de bon, établir des frontières sûres et reconnues, éliminer une concurrence économique, remplacer les valeurs de l'adversaire par les siennes... Dans l'organisation même des rapatriements des troupes, "gentiment" réalisée également chez l'ennemi vaincu parfois n'étant même pas en mesure de le faire, dans la reconstruction de l'ossature administrative et souvent les équipements majeurs dans les territoires soumis à rude épreuve, se mettait en place un contrôle plus ou moins effectif de ce qu'allait devenir l'ennemi. Au même titre que toutes les opérations post-guerres sur leur propre territoire, les autorités victorieuses soutenaient des politiques économiques qui renforcent leur propre camp, avant de songer aux sorts des populations des pays vaincus... 

   Beaucoup d'études se concentrent soit sur le sort des troupes armées soit sur la politique d'ensemble menée sur son propre territoire ou le territoire du vaincu ou du vainqueur. Or le sort de l'ensemble des "services" aux armées est également concerné. N'entendons pas là ce que recouvre la dénomination officielle (approvisionnements en munitions ou en carburants par exemple ou dans le passé en fourrage pour les chevaux), mais toute la "population" qui gravite autour des campements militaires, ces prestataires de services plus ou moins divers ou tout simplement de groupes non officiels qui, d'une manière ou d'une autre, facilitent le passage des troupes : agents de renseignements occasionnels pris dans la population et souvent parmi les élites, prostituées de passage ou professionnelles, pourvoyeurs de biens et de services les plus divers qui facilitent la vie des soldats, tous ceux qui dans les temps anciens se déplaçaient avec les armées et qui dans les temps modernes existent toujours avec un rôle rétréci (notamment lorsque les commandements décidèrent de ne plus se "fournir" parmi les habitants des contrées traversées.) Toutes ces populations ont leur importance et leur sort après la guerre influe sur les événements, suivant leur importance économique, sociale ou politique... 

   Comme l'écrivent Jacques FRÉMAUX, professeur à l'université Paris-Sorbonne et Michèle BATTESTI, docteur habilitée en histoire, "les groupes auxquels on peut s'intéresser sont de plusieurs sortes. On pense d'abord, bien sûr, aux guerriers démobilisés, en particulier les soldats sous les armes. Il faut réorganiser leur retour, souvent dans des conditions difficiles. Tous doivent se réadapter. Mais la fin des conflits n'est pas non plus sans conséquence pour les civils. Les déplacements forcés, fréquents durant les guerres, sont le plus souvent présentés et vécus comme des replis provisoires. Lorsque les guerres se terminent, certains, chassés, de chez eux par les opérations, peuvent songer au retour, comme les réfugiés français de la Grande Guerre (...). D'autres au contraire sont contraints de quitter leur pays natal." Ce qui compte autant que les réalités tragiques, ce sont les représentations des innombrables expériences de la guerre, qui perdurent et influent sur le cours des après-guerre. Reconstruire et réconcilier (surtout à l'issue de guerres civiles), c'est réorganiser à la fois les moyens matériels de l'existence et assurer la cohésion du pays. "Sortir de la guerre, n'est-ce pas, écrivent-ils encore, pour une nation comme pour un homme, se reforger un nouveau destin?"

Il faut souligner, et ces auteurs ne le font pas, que la reconstruction se fait parfois dans les pires conditions : les épidémies après la Grande guerre ont fait plus de destructions et de victimes que la guerre elle-même. Par ailleurs, toutes ces réflexions portent la marque d'une longue maturation sociale et intellectuelle que n'avaient souvent pas les contemporains des guerres évoquées. Si les plaintes sur les malheurs ne manquent pas, inspirant de nombreux chants tristes, les réflexions sur leurs causes et les remèdes pour y pallier ne viennent que surtout après la première guerre mondiale qui marque tant les esprits et qui provoque la mobilisation de bien des énergies pour faire en sorte qu'on "ne revoie plus cela". Même si déjà, les guerres du XIXe siècle (des "épopées" napoléoniennes à la première guerre franco-allemande (Prusse) de 1870-1871, sans oublier la guerre de Sécession américaine, avaient inspirés de nombreuses réalisations, notamment sur le plan humanitaire et sur le plan médical (épidémies de plus en plus importantes, même si cela ne "vaut" pas la Grande Peste du Moyen Age européen), il faut attendre réellement la fin de la seconde guerre mondiale pour voir apparaitre sur le même plan reconstruction et réconciliation, et cela au-delà des frontières. 

    Valérie TOUREILLE, dans son étude sur la guerre de Cent ans, met bien en relief la relation entre fin de guerres et brigandages massifs. "(Une) antienne du XVe siècle révèle qu'au Moyen Age, le retour des combattants peut être synonyme de temps difficiles. Cette lointaine plainte qui s'élève au moment où s'achève la guerre de Cent Ans témoigne de la crainte ancienne des populations à l'égard des soldats. Elle traduit également les difficultés de certains hommes qui revenus de la guerre ne retrouvent pas leur place dans la société. La fin de la guerre rime alors acec précarité, voire en l'occurence avec criminalité. Peut-on pour autant appréhender ce moment singulier, souvent montré comme une rupture douloureuse? Est-il possible de saisir ces hommes dans un passé aussi lointain, souvent muets sur la violence qu'engendre leur délicate réinsertion?" La maitre de conférences  (HDR) à l'uniersité de Cergy-Pontoise, se situant dans une historiographie, qui émerge après la Grande guerre, qui analyse les guerres à partir du point de vue des combattants individuels, notamment pour mieux situer l'impact de celles-ci dans le mental des hommes, s'attache surtout à "ceux dont la réinsertion sociale fut douloureuse ou synonyme de violence". "Une fois la guerre terminée, ces soldats n'ont trouvé d'autre issue que de la poursuivre à leurs fins personnelles et à leurs médiocre niveau. Ces individus sont ainsi devenus par l'expérience de la guerre, des criminels. Mais ils appartiennent à la pire espèce : les brigands, c'est-àcide ceux qui n'hésitent pas à user ouvertement de violence pour voler, à tuer pour piller au grand jour. Cette conversion pervertie, loin d'être systématique, est en tout cas fréquente. Marcher dans le pas des "enfants égarés de la guerre" n'est pas chose aisée. Il faut admettre que les obstacles méthodologiques sont nombreux et ils expliquent en partie cette longue indifférence au problème." Elle cherche dans les sources judiciaires les informations sur ce sujet et les sources littéraires les complètent : c'est dans la répression de ce phénomène, qui laisse plus de trace que le phénomène lui-même que l'on peut l'évaluer. Le phénomène des grandes compagnies durant la guerre de Cent Ans, qui se forment régulièrement après les grandes batailles se soldant par des trêves, et siingulièrement vers la fin de celle-ci, pèse lourdement sur le destin de la monarchie française. Les sources littéraires décrivent cette accoutumance  de la violence, de cette violence tolérée qui devient violence condamnée.

   Combattre les brigands ou mieux les utiliser, comme ce sera le cas des grandes compagnies, à des fins de guerres extérieures, les détournant du territoire à stabiliser, est une péoccupation royale de premier plan. Pour aller plus loin que l'auteure, La perméabilité de la frontière entre le soudard et le brigand, entre le chef d'armée et le capitaine de compagnie, entretient la haine du soldat qui se cristallise à partir du Moyen Age et qui est sans doute, plus que la guerre elle-même, à la source d'un grand mouvement de rejet des valeurs guerrières à la Renaissance, lequel rejet s'inscrit ensuite dans l'évolution des sociétés occidentales.

Le phénomène qui fait du combattant individuel rompu aux techniques de la guerre un perpétuel professionnel dans ce domaine n'est pas sans doute propre au Moyen Age. On le rencontre même de nos jours : des bandes armées sans contrôle étatique voient régulièrement le jour dans les guerres civiles, de véritables brigands mènent des activités criminelles, notamment en Afrique. De manière plus générale, les emplois les plus prisés par des soldats de longue durée (on ne parle ici que des volontaires engagés et non pas bien sûr des appelés aux obligations militaires nationales...) se trouvent dans des sociétés privées de sécurité (mercenariat international) ou des groupes para-militaires, des entreprises de gardiennage ou de police privée, voire dans des services armés de renseignements des Etats. Les perspectives de trouver des emplois de ce genre sont codifiées et des réeaux permettent à ces individus de ne pas tomber dans le banditisme pur et simple. 

 

Michel KERAUTRET, directeur à l'Assemblée Nationale, analyse la situation de la Prusse après sa défaite au lendemain de la bataille d'Iéna (1806), et les politiques mises en oeuvre dans l'urgence, qui, après autocritiques, aboutissent à la reconstruction. Dès 1813, aux côtés de la Russie, elle figure au premier rang, résultat de ces politiques, véritable aggiornamento dans les domaines sociaux, administratifs, fiscaux, culturels et surtout militaires.

"Rarement, défaite militaire aura joué, à terme, un rôle aussi constructif, même si l'on fait abstraction du dénouement heureux de 1814, où le hasard eut sa part. Comment expliquer cette capacité de la Pruesse à "rebondir"? La qualité des individus n'est pas seule en cause, même si le groupe des réformateurs est d'une trempe supérieure à la moyenne. Il y eut sans doute un phénomène de génération : les réformes avaient été méditées depuis longtemps, dans l'ordre militaire, mais aussi dans le domaine civil. Sans doute faut-il y voir également, si paradoxal que cela puisse sembler à première vue, un héritage de Frédéric Le Grand. Le germe de fierté, à certains égards "nationale", qu'il avait semé en Prusse ne permettait plus à celle-ci de sombrer corps et biens en 1806 comme elle aurait pu le faire en 1762, au plus noir de la guerre de Sept ans. Et la liberté intellectuelle dont il avait créé les conditions, dans une certaine couche sociale éclairée, avait fait le terreau de la génération qui se vouait désormais à réformer les structures mêmes qu'il avait laissées en héritage. Mais pour admettre que continuer Frédéric, c'était rompre avec les formes figées que d'autres défendaient obstinément en son nom, ainsi que mirabeau l'avait compris dès 1786, il fallait peut-être passer par l'épreuve terrible du désastre de 1806." 

Cette analyse n'est pas nouvelle dans les études d'évolution nationale en Europe, mais elle indique que la défaite d'un pays peut être l'occasion d'un renouveau, bien plus qu'une reconstruction. Une étude longitidinale de l'évolution de plusieurs pays, ayant connu la victoire ou la défaite après une guerre plus ou moins longue pourrait confirmer ou infirmer l'analyse qui précède. Si une grande victoire conforte des élites dans un pays, c'est peut-être le danger de stagnation qui guette, les yeux se fermant sur les erreurs possibles, tandis qu'une grande défaite peut remettre tout en cause, y compris le type de régime en place. En tout cas, la sortie de guerre a toujours un effet profond sur l'évolution d'un pays, et il n'est pas sûr que l'emporter sur le plan militaire soit parfois la bonne "solution" pour l'ensemble de la population... Une défaite militaire décisive, en revanche, peut être l'occasion pour des forces jusque là réprimées de l'emporter sur le plan politique. Cette problématique bat de toute façon en brêche l'idée que la guerre victorieuse est automatiquement bénéfique pour un pays, du moins dans les temps où le pillage et la destruction ne sont pas les motifs premiers de la partie victorieuse...

 

François LAGRANGE étudie les mouvements d'inidiscipline collective de 1917, qui marque, au vu de la documentation examinée sous un oeil nouveau (ni propagande antimilitariste, ni réaction justifiée du haut commandement), un avant et un après dans le déroulement sur le sol européen de la première guerre mondiale. Au sein même de l'état-major français, des points de vue divergents s'expriment, en dehors des communiqués officiels. Se fondant sur les souvenirs, les discours et les écrits de circonstance des hauts responsables, mais sans avoir consulté tous les fonds d'archives, le docteur en histoire distingue deux groupes. "D'un côté Nivelle, Mangin, Joffre, Foch, Poincaré et, vraisemblablement Briand, perçoivent la crise de 1917 comme un accident (plus ou moins provoqué) qui ne doit pas remettre en cause les principes de direction de la guerre ayant jusqu'ici prévalu. (...) De l'autre, Pétain et Painlevé considèrent que le mouvement de désobéissance signe la faillite d'une gestion erranée de la guerre. (...) Seul Clémenceau échappe à ce clivage (...)." 

"Pétain insiste sur la complexité de l'accès qui frappe le moral des combattants. Il en décèle trois grandes causes convergentes. Il mentionne d'abord le laxisme gouvernemental envers la propagande pacifiste à l'intérieur, qui influence les permissionnaires et, par suite, le front. Il reproche à la presse ses indiscrétions sur les opérations et sur la Révolution russe. Il ne se différencie guère là de Mangin. Mais il ne s'arrête pas à la responsabilité de l'intérieur et se sépare ici radicalement de ses collègues militaires. 

Pétain établit un lien entre les activités défaitistes à l'intérieur et la lassitude (physique et morale) des combattants (...). Il énumère les nombreux sujets d'insatisfaction dans les rapports du contrôle postal : "irrégularité des permissions (fondamentale pour Pétain), insuffisances de l'alimentation. Il note les conséquences démoralisantes des méthodes du haut-commandement ; incessantes actions de détail (qui) ne rapportent que des succès éphémères, coûtant fort cher.", vaines tentatives de percée. Il conclut sur le doute qui s'est emparé de certains cadres, tandis que d'autres ont le tort d'"abuser de l'héroïsme des combattants pour rechercher des succès de détail hors de proportion avec les risque encourus".

Troisième ordre de causes de la crise : les erreurs des dirigeants politiques et militaires. Pétain stigmatise la réunion imposée par les politiques, le 6 avril à Compiègne, qui affaiblit le haut-commandement, déplore les entraves apportées par le pouvoir civil à la justice militaire. (...) Les reproches contre le haut-commadement, bien plus concis, sont d'une extrême dureté : "Les plans d'opérations que notre influence a réussit à faire admettre par nos alliés s'inspirent plus que jamais d'exaltations fébriles, de prétentions stratégiques exorbitantes". 

L'analyse de pétain, même si sur le moment elle n'est pas partagée par ses collègues, laquelle d'ailleurs ne passe pas par un clivage entre civils et militaires, sur les causes d'une mutinerie importante, faisant figure là de crise, nous rappelle que nombre de guerres, celles qui se soldent par une longue durée des combats et par des hécatombres, connaissent ce genre d'insubordinations collectives, plus ou moins relayées à l'arrière et dans la population en général. Le cas russe d'ailleurs fait figure là d'archétype : la succession de défaites et de mouvements insurrectionnels aboutit en 1917 à un changement de régime politique, à une révolution. Si toute mutinerie, même massive n'aboutit pas (d'ailleurs c'est rarement le cas) à ce genre de résultats, elle influe non seulement sur la conduite de la guerre et les conditions de sa sortie pour un  ou plusieurs belligérants. Là encore, la fin d'une guerre ne peut être neutre sur l'évolution politique, qu'elle conforte ou détruit le pouvoir en place. Cette analyse indique qu'également au plus haut niveau des commandements ayant à subir de telles mouvements plus ou moins massifs, il existe un débat souvent crucial, parfois capable de faire changer les stratégies adoptées. Dans le cas de la première guerre mondiale, Pétain et Painlevé ne parviennent pas à imposer un changement dans la conduite de la guerre, même si indirectement ces mutinuries amènent les responsables politiques et militaires à changer les méthodes de commandement après la fin de la guerre. 

 

    La question du déplacement des populations après une guerre est examinée à travers le cas du retour des déportés de la seconde guerre mondiale par Christine LEVISSE-TOUZÉ, directrice du mémorial Leclerc - musée Jean Moulin. Elle rappelle qui sont les déportés. "sont considérés comme "déportés" les personnes déplacées contre leur volonté hors des frontières nationales par l'occupant et ses alliés, puis dirigées vers le système concentrationnaire ou les prisons du Reich et de ses alliés. Prenant encompte la diversité des motifs d'arrestation et des logiques ayant conduits les nazis à utiliser la déportation en France, la Fondation pour la mémoires de la déportation distingue deux types de déportation :

- La déportation "par mesure de persécution" comprend les hommes, les femmes et les enfants persécutés par les autorités françaises et allemandes pour leur appartenance à une "race" juive ou tzigane (qui selon les nazis devaient être éradiqués, car nuisibles à la "race aryenne") et déportés dans des camps d'extermination nazis ; s'y ajoutent des homosexuels masculins des départements annexés d'Alsace et de Moselle (où s'appliquent la législation allemande) internés en camp de concentration au nom de "la protection de la race "germanique. (...).

- La déportation "par mesure de répression" rassemble des personnes arrêtées sur le territoire de la France ou du Reich ; des hommes, des femmes, adultes ou adolescents, arrêtés en raison d'activités, d'opinions, de propos, jugés dangereux pour les nazis ou leurs collaborateurs ou parce que soupçonnés d'en être les auteurs ou les complices (résistants isolés ou appartenant à des réseaux ou à des mouvements, otages, communistes arrêtés comme tels, membres de brigades internationales, etc) ; ainsi que des raflés, des auteurs de délits de droit commun et, marginalement, des dénonciateurs au service de la Gestapo, etc. (...)."

Même si le chiffrage (déjà important) est moindre que celui à l'échelle de l'Europe toute entière, la problématique soulevée par leur retour après la libération des camps est similaire. Non seulement ce retour pose de gros problèmes de transports et de ravitaillements, mais la réintégration de ces populations déportées est très difficile. Non seulement matériellement, mais aussi moralement, "car la redécouverte de la liberté nécessitait une réadaptation".

Depuis la seconde guerre mondiale (mais le phénomène des camps de concentration se posait déjà en Afrique du Sud à cause des autorités britanniques), périodiquement reviennent ces deux causes de déportation, même si elles sont loin d'être aussi massives. Et la situation après la guerre est souvent marquée par cette question du retour des populations déplacées. 

 

       Corinne DEFRANCE, directrice de recherche au CNRS (IRICE) et Claude d'ABZAC-ÉPEZY, docteur en histoire, examinent chacun dans un registre différent le sort des vaincus : que faire de l'Allemagne après le IIIe Reich pour l'une et épuration dans l'armée française de l'autre.

  Alors que très longtemps dans l'histoire, la maxime appliquée fut très souvent "Malheurs aux vaincus", elle n'est plus de mise au moment où les économies européennes deviennent largement dépendantes les unes des autres. De plus dans un continent ruiné, aux autorités politiques largement déconsidérées, les possibilités de guerre civile prolongeant la guerre inter-étatique ne sont pas que pures hypothèses. La présence de l'armée américaine sur une partie du territoire européen (on se rappelle de la défiance envers l'esprit de revanche inter-européen outre-atlantique qui s'était déjà manifesté après la première guerre mondiale), de l'armée soviétique dans l'autre, la perspective d'une guerre froide qui se dessine déjà, contribuant à réunir des familles politique autrefois ennemies, tout cela va dans le sens d'un désir de reconstruction globale, avec aggiornamento idéologique à la clé dans les pays vaincus.

   Dès avant la fin des combats; de multiples réflexions se font jour en particulier sur l'avenir de l'Allemagne. Corinne DEFRANCE rappelle les ouvrages de deux auteurs, aux ouvrages parus en 1943 et 1945, au même titre Que faire de l'Allemagne? (Francis GÉRARD et Pierre GRAPPIN). Ils "estimaient que l'avenir de l'Allemagne allait dépendre du succès ou non de la rééducation du peuple allemand et en particulier de la démocratisation de la nouvelle génération. Ils s'interrogeaient donc sur la politique que les vainqueurs devraient mener dans la future Allemagne occupée. Définir cette "politique d'occupation" fut l'une des perspectives pour aborder le problème. Il y en eut une autre, à laquelle s'attelèrent les principaux responsables français à Londres, à Alger, puis Paris : que serait l'Allemagne dans l'Europe d'après-guerre? quelle serait sa forme politique et territoriale? quelle devrait être la "politique allemandeé de la France?". Dans sa conclusion, elle écrit : "En comparaison des deux autres occupants occidentaux, la préparation de la France à sa politique allemande d'après-guerre et à sa politique d'occupation a été beaucoup plus brève et superficielle. Comment aurait-il pu en être autrement en raison des incertitudes sur le statut de la France libre et sur la participation de la France au titre de puissance victorieuse, à l'occupation de l'Allemagne vaincue? Malgré toutes ces incertitudes, malgré le manque de communication avec les Alliés et d'information sur leurs propres projets, malgré le manque de personnel, de documentation, d'outils statistiques, c'est plutôt la diversité et la qualité des réflexions menées au sein des milieux de la Résistance depuis 1943, qui retiennent aujourd'hui l'attention des historiens. certes, bien des formules étaient ambiguës, des concepts flous, mais cette imprécision des terms - tels ceux de fédération, de morcellement, d'Etat rhénan, etc. - n'était-elle âs volontaire et même indispensable pour réserver l'avenir? Certains de ces plans envisageant une fédération ouest-européenne ont moins directement influencé la politique menée par de Gaulle dans l'immédiat après-guerre, marquée par un retour à la diplomatie fondée sur les alliances traditionnelles, que la politique européenne et allemande au tournant des années 1940-1950, depuis les discussions sur le plan Marshall jusqu'à l'annonce du plan Schuman. La connaissance des plans de la France libre a permis de reconsidérer la thèse de la "révision déchirante" de la politique allemande et européenne de la France en 1947-1948 qui avait dominé l'historiographie française vers le milieu des années 1980. Elle a permis de montrer que la politique élaborée dans l'entourage de De Gaulle, et même la politique du Général lui-même en 1945, n'était pas une simple politique de revanche, que les questions territoriales, économiques et sécuritaires étaient étroitement imbriquées et que le but n'était pas seulement d'anéantir ce qui pouvait rester de la puissance allemande, mais aussi et surtout de servir l'intérêt de la France du point de vue de la reconstruction et de la modernisation.

De 1943 à 1945, on assiste à un durcissement progressif des plans français concernant l'Allemagne dans son ensemble. Les projets relatifs à la politique d'occupation, élaborés surtout en 1945, vus ici à l'exemple de la rééducation, témoignent d'une approche assez répressive et pessimiste sur les chnces de démocratiser l'Allemagne, estimant ne pas pouvoir compter sur les Allemands dans ce processus. Malgré d'incontestables exactions commises dans les premiers mois d'occupation, et l'image négative de l'occupant auprès de la population allemande de zone française, la pratique de l'occupation devait rapidement conduire les responsables français, dans tous les secteurs, à une politique plutôt pragmatique, combinant aspects répressifs et constructifs.".

        Claude d'ABZAC-ÉPEZY insiste sur les difficultés d'écrire une histoire de l'épuration en France. Il détaille la mise en place et le travail des commissions chargées surtout d'enquêter sur les activités des responsables militaires et politiques durant l'occupation allemande. La première épuration, intervenue en 1945-1946, fut relativement clémente, une seconde (1946-1947) concerne surtout les cadres militaires, entreprise dans un cadre plus général de réduction des effectifs (de moitié). Les résultats chiffrés sont imprécis et "l'épuration n'a pas été aussi impitoyable que (des) chiffres globaux le suggèrent et le tableau ne rend pas compte des différences à l'intérieur des armées." Si à la fin de 1945, le discours d'épuration est impitoyable, "l'attention accaparée par l'instruction des grands procès d'officiers généraux de Vichy, mais l'épuration administrative proprement dite est relativement clémente, car il faut des cadres opérationnels pour terminer la guerre." A l'inverse, entre 1946 et 1949, alors que le discours est plutôt consensuel et "résistantialiste", la réalité de l'épuration est impitoyable, le nombre de cadres rayés des listes militaires est assez élevé. Mais plus tard, vu la conjoncture internationale, le réarmement français, on assiste à un retour important dans l'armée d'officiers écartés, lesquels diffuseront plus tard une sorte de "légende noire" selon laquelle l'épuration, menée sur des critères politiciens, aurait décapité l'armée et l'aurait dépossédé de ses vraies valeurs. Et l'on devine, même si l'auteur n'en parle pas, que cette légende noire fut très utile pour expliquer en partie les déboires de l'armée en Indochine dans le début des années 1950... Périodiquement, d'ailleurs, l'édition est envahie de livres sur la fin de la seconde guerre mondiale, sur l'occupation et surtout, précisément sur l'épuration, qui, selon les uns aurait été très imparfaire, permettant à des cadres politiques et militaires "fascisants" de rester en place, et selon les autres, terrible par son injustice et ses conséquences organisationnelles... Le cas de l'épuration française est à rapprocher de nombreux autres cas et une impression générale domine : si des cadres politiques et militaires sont écartés, il s'agit souvent de réduire les rangs, et souvent très peu le sont de manière définitive. Cela se comprend : l'armature d'un Etat, dont l'ensemble des corps exécutants a collaboré avec l'ennemi finalement vaincu, ne peut se permettre de réduire trop drastiquement son format, former de nouveaux cadres prend du temps, et dans l'urgence, est bien obligé d'avoir une attitude plutôt clémente, sous peine de laisser un vide politique propice à des guerres civiles. L'exemple a contrario de pays où l'épuration a été massive (comme en URSS) devrait permettre de dégager des schémas-types de comportements et de conséquences de ces comportements.

 

    Michel BODIN, docteur ès lettres et ès sciences humaines, aborde la difficile question, documentation faible, du retour d'Indochine (1946-1955) des combattants français. La problématique qu'il expose pourrait se retrouver dans nombres de guerres coloniales menées par les puissances occidentales, après leur défaite devant le grande mouvement de décolonisation des années 1950-1960. "Les retours de guerre posent des problèmes innombrables, difficiles à étudier et, de ce fait, mal connus. Ces phénomènes touchent toutes les guerres, mais ils deviennent cruciaux pour les hommes qui ont "fait l'Indo", car c'était des professionnels. Ces derniers faisaient une guerre lointaine, déconnectée de la nation, une guerre de décolonisation avec toutes les connotations négatives qui entourent ce genre de conflit. Aussi les rapatriés du corps expéditionnaire français d'Extrême-Orient (CEFEO) se construisirent-ils une mentalité particulière qui généra des réactions spécifiques à leur retour. On peut parler d'un type d'anciens combattants particuliers, cat ils tiraient des leçon de leur vie en Indochine et de leur guerre. Beaucoup revenaient animés d'une espèce d'indiscipline intellectuelle inhabituelle parmi les militaires et nourrie de leurs expériences. A leur retour, comment pouvaient réagir des hommes déçus par leur pays qui les attristait, qui ne faisait rien pour eux, qui ne les protégeait pas ou peu contre les attaques des communistes, alors que dans les derniers temps de leur campagne, on leur avait dit qu'ils combattaient l'offensive communiste contre le Monde libre, donc contre la France. Ces réations prennent toute leur importance dans la perspective des événements du Maghreb et plus particulièrement ceux de l'Algérie. Autrement dit, pour les Français, la rizière et la jungle furent-elles vraiment à l'origine du 13 mai 1958, du putsch d'avril 1961 et de l'OAS? Mais pour les Maghrébins qui avaient entamé un lent processus de maturation politique, l'Indochine fournit-il des méthodes d'action ou tout simplement des idées? Les combattants d'Indochine natifs des pays colonisés rapportèrent-ils des modes de pensée qui concoururent à leur propre décolonisation? L'Indochine sema-t-elle les germes de la révolte?". 

    Dans le même ordre d'idées avec des variantes bien compréhensibles, Laurent CESARI, professeur à l'université d'Artois, examine le cas des anciens combattants américains de la guerre du Viet-Nam. Celui-ci commence d'ailleurs par l'imaginaire des Américains sur les anciens combattants, imaginaire en partie façonné par le cinéma. Va-t-en guerre (Rambo) ou bons à rien antimilitaristes (selon les hommes politiques conservateurs), ces vétérans sont en fait de mauvais soldats, en fin de compte... "En fait, ces constructions paradoxales résultent de l'interaction entre plusieurs logiques contradictoires. D'une part, l'Etat fédéral, appuyé sur les associations d'anciens combattants de la seconde guerre mondiales, a fait porter aux anciens appelés la responsabilité de la défaite, leur a longtemps mesuré les prestations, et leur a opposé la figure héroïque du prisonnier de guerre. D'autre part, les anciens appelés, qu'ils soient hostiles ou favorables à la guerre, se retrouvent unis pour condamner l'Etat fédéral (les premiers pour avoir entamé les opérations, les seconds pour ne pas les avoir menées jusqu'à la "victoire"), et pour luiréclamer des bénéfices accrus. Les anciens appelés du Viet-nam et ceux de la guerre d'Algérie présentent donc des cas comparables : ils se sont longtemps heurtés à un "refus de payer", motivé par les similitudes entre les deux conflits. En effet, Algérie et VietNam n'étaient pas exactement des guerres au sens juridique du terme. Ils ont suscité la réprobation d'une bonne partie de l'opinion extérieure et intérieure (y compris chez les combattants), et se sont soldés par un échec de la puissance "coloniale". (...). Pour dénouer cet écheveau qui mêle données objectives, revendications d'ayant-droit, dénis de rsponsabilité et traditions de la psychiatrie américaine", l'auteur se pencher d'abord "sur les caractéristiques sociales des vétérans et leurs symptômes psychologiques" avant d'exposer "leurs revendications envers la société et l'Etat américain" et de s'intéresser "au mythe persistant des prisonniers de guerre prétendument conservés par Hanoï après 1973, bel exemple du "style paranoïaque de la vie politique américaine" discerné jadis par Richard Hofstader." L'auteur balaie en fait surtout les caractéristiques psychologiques et sociales des vétérans, qu'ils soient appelés ou volontaires, simples soldats ou officiers. Il ne pousse pas plus avant une réflexion qui devrait sans doute s'attacher beaucoup plus à l'analyse politique de ces mythes persistants dans l'opinion publique, dont l'un des éléments, pas le moinde, est ce discours contre une (bonne) partie des classes politiques du moment et du lieu, de "traites poignardant dans le dos". Mais aussi à l'analyse du poids de ces vétérans dans la vie publique après ces guerres coloniales. Son étude n'est toutefois pas à mésestimer, car il s'efforce de quantifier d'abord ces combattants et ensuite ceux qui présentent des sequelles psychologiques, qui se traduisent aussi sur le plan social, voire politique. Il cède finalement un peu trop à cette mode qui fait pencher les analyses vers les problématiques du deuil. 

 

Sous la direction de Jacques FRÉMEAUX et Michèle BATTESTI, Sortir de la guerre, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 2014.

 

STRATEGUS

 

      

 

 

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25 novembre 2015 3 25 /11 /novembre /2015 12:18

Si les autorités militaires, après maints combats victorieux ou non, d'eux-mêmes ou sous la pression ou l'ordre du pouvoir civil, lui-même sous pression de l'opinion publique ou dans une conjoncture internationale donnée, décident l'arrêt des combats, pour peu qu'ils puissent le faire, ont surtout la préoccupation de sortir de la guerre proprement dite. Que le conflit ne soit pas réglé ou ait même empiré, ou encore qu'il ait changé de nature, ne constitue pas le coeur de leur problème.

La problématique de sortie de guerre telle que l'examinent par exemple Jacques FRÉMEAUX et Michèle BATTESTI, est surtout une problématique militaire où la fin des combats doivent se traduire, dans un territoire donné ou même suivant une ligne donnée, par la fin des opérations militaires proprement dites, la planification des mouvements de troupe et leur démobilisation progressive, avec un contrôle plus ou moins réel du terrain une fois ces opérations effectuées. La fin de la guerre ne signifie pas la fin des souffrances physiques et psychiques. Sortir de la guerre - des deux côtés ou plusieurs des côtés - signifie démobiliser les soldats ou leur trouver d'autres occupations, reconvertir l'appareil productif et ranimer le commerce, chercher à satisfaire les revendications des peuples à moins de malheurs, organiser le retour à la vie civile dans une certaine mesure. Ce n'est que récemment que les perspectives de sortie de guerre se sont complexifiées, avec la prise en compte de l'organisation de l'état de paix. Auparavant, il s'agissait surtout pour les parties en présence de démobiliser, désarmer, de soigner les blessés et d'enterrer les morts.

      Une nouvelle façon de voir les choses, non seulement l'arrêt de l'état de guerre, mais d'assurer l'état de paix qui doit suivre, n'est que toute récente, avec l'ampleur des destructions causées et la volonté de résoudre des conflits dont les guerres sont issues ou dont les guerres ont aggravé les termes. L'examen du post-conflit, entre guerre officiellement terminée et paix incertaine et à confirmer, est aidée par l'expérience de nombreux organismes dont la vocation allaient dans ce sens : Organisation des Nations Unies, organisations humanitaires non-gouvernementales, organismes... L'examen des normes, périodes, ressources et représentations du postconflit , tel que l'effectuent par exemple Amaël CATTARUZZA et Elisabeth DORIER, constitue une réflexion longue et parfois laborieuse. Jusqu'à constituer un pilier du développement, l'opération internationale de maintien de la paix (au sens de l'ONU), est appelée, surtout avec la multiplication des conflits intra-étatiques, à un grand avenir. Ils étudient les processus territoriaux postconflit suivant une triple approche : géopolitique, "géographie du changement" et géographie sociale et culturelle. Pierre PÉAN indique bien dans son livre consacré au Kosovo, qu'il ne suffit pas d'intervenir selon des principes humanitaires dans une guerre civile, mais également d'assurer que le territoire concerné ne soient pas la proie de prédateurs de toute sorte, laissant les populations démunies. 

 

        Le maintien de la paix et de la sécurité internationale comme méthode d'utilisation de la force militaire sans recours à la violence pour préserver la paix constitue un concept inscrit dans le droit international depuis 1948. Les missions, de statut et d'importance diverses, réalisées depuis la fin de la Seconde guerre mondiale mettent en évidence de nombreuses leçons tant directement pour les acteurs en conflit que pour la communauté internationale. C'est en fonction de ces leçons des stratégies - de la part des acteurs les plus divers - peuvent être élaborées et exécutées. Mais si la guerre et les conflits internationaux évoluent vite, il n'en est pas de même malheureusement pour la lecture de ces diverses leçons de l'histoire. En tout cas, l'examen de l'histoire de ces missions, tel que le tente Ronald HATTO, peuvent nous éclairer.

 

      Philippe LOREC étudie les enjeux et les opportunités économiques des sorties de conflits, non qu'évidemment une guerre sert parfois - souvent - des intérêts économiques, mais aussi parce loin d'être conçues comme des charges par les différentes acteurs, le passage d'un état de guerre à un état de paix, les diverses opérations économiques nécessaires peuvent être l'occasion pour bien des parties d'un nouveau départ de prospérité et d'amélioration des conditions sociales. L'exemple de la Serbie permet de comprendre précisément ces opportunités-là. 

 

    Nous pouvons ajouter à toutes ces considérations qu'il est plus facile (... ce qui reste parfois difficile, vu une certaine apathie généralisée de l'opinion publique de nos jours) de mobiliser des populations contre des situations intolérables qui selon elles "obligent" à des interventions armées que de les maintenir dans l'attention des populations directement touchées une fois que ces interventions armées aient été soldées par une "victoire" sur le terrain. Les diverses contributions demandées aux Etats et aux populations occidentales pour soutenir les stabilisations et le retour à une situation économico-sociale viable rencontres de plus en plus de réticences dans le temps, notamment lorsque ces Etats et ces populations sont eux-mêmes touchés par des problèmes majeurs. 

 

Philippe LOREC, Enjeux et opportunités économiques des sorties de conflits, dans Guerre et Economie, Ellipses, 2003. Ronald HATTO, Le maintien de la paix, L'ONU en action, Armand Colin, 2015. Pierre Péan, Kosovo, une guerre "juste" pour un Etat mafieux, Fayard, 2013. Jacques FRÉMEUX et Michèle BATTESTI, Sortir de la guerre, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 2014. Béatrice GIBLIN, Édito de Postconflit, entre guerre et paix?, Hérodote, n° 158, 3ème trimestre 2015. 

 

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22 novembre 2015 7 22 /11 /novembre /2015 10:30

Comparaison n'est pas raison mais l'histoire permet de comprendre en partie le présent. Il est intéressant de comparer justement le bouddhisme lors de sa floraison sous les Han et le regain de son activité de nos jours. Etudier la philosophie chinoise n'a également de sens que si elle aide à comprendre la structure politique de la Chine d'alors. plus largement, ces liens philosophie-politique constituent une illustration des relations entre religions et conflit.

En comparant, écrivent John FAIRBANK et Merle GOLDMAN,"le rôle du bouddhisme en Chine et celui du christianisme en Europe, une différence frappante apparait sur le plan politique. En effet, après que les Tang eurent ranimé le pouvoir central, le confucianisme, influencé par le bouddhisme fut progressivement amené à défendre la présence d'un gouvernement fort. Bientôt la bureaucratie impériale allait place l'Eglise bouddhique sous sa haute et ferme surveillance.

L'adaptation du bouddhisme aux conceptions chinoises est manifeste, par exemple, dans l'éducation. (Eric ZURCHER, The Budhist conquet of China: The Spread and Adaptation of Budhism in Early Medieval China, 2 volumes, Brill, 1959) la Voie bouddhique mettait l'accent, au même titre que le confucianisme, sur le comportement moral. Dans le bouddhisme, le novice devait passer par l'apprentissage d'innombrables règles de conduite, et ne jamais cesser de lutter contre le vice, le désir et l'affection. Il devait observer cinq règles fondamentales : s'abstenir de tuer, de voler, d'avoir des rapports sexuels illicites, de mentir et de s'enivrer. Le Sangla - c'est-à-dire la communauté des moines, ds nonnes, des novices et des fidèles laïques - devait observer un grand nombre de voeux. A cela devait s'ajouter la pratique des bonnes oeuvres et de la charité. (...).

Durant l'âge bouddhique de la Chine, qui court à peu près de 500 à 850, le bouddhisme n'atténua pas le pouvoir de l'Etat comme unique source de l'ordre social et politique. la haute culture était encore l'apanage de l'élite séculaire des lettrés. La communauté bouddhique était donc maintenue dans des limites strictes. Ce n'est qu'au Vie siècle que le Sangla devint (...) une "élite secondaire". Les moines étaient recrutés dans des familles qui avaient accès aux hautes charges officielles, chose qui constituait une anomalie dans la mesure où les membres du Sangla (...) avaient rompu tout lien avec la société extérieure. Vis-à-vis du gouvernement, le Sanha revendiquait l'autonomie et entendait échapper aussi bien à son contrôle qu'à l'impôt. Il comptait même des femmes. Tôt ou tard, cette autonomie constituerait une menace pour l'Etat.

Sous les Tang, la tendance fut de bureaucratiser le bouddhisme par le contrôle administratif, l'attribution de titres, la vénalité des certificats d'ordination, la compilation d'un canon bouddhique et un système d'examens cléricaux destinés à sélectionner les talents. Avant leur ordination, les moins devaient suivre une formation et un programme d'études ardus. (...). (...) jusqu'à la répression de 845, le bouddhisme fut régulièrement limité dans ses efforts éducatifs par l'autorité supérieure de l'enseignement confucéen. Toutefois, le bouddhisme allait plus tard exercer une influence directe sur ce syncrétisme qu'on appelle le néoconfucianisme.

Le bouddhisme bouleversait si peu la tradition politique de la Chine que le gouvernement des Tang rencontra relativement peu de difficultés lorsqu'il entreprit de réduire le pouvoir économique des monastères. Les différentes vagues de persécution des bouddhistes relevaient en partie du combat visant à maintenir la terre hors de leur portée. Quoiqu'il en sit, il n'y eut pas dans la Chine médiévale de lutte entre l'Eglise et l'Etat comparable à celle que connut l'Occident. Qu'elle fût bouddhiste ou taoïste, l'Eglise s'avéra totalement incapable de gagner son autonomie vis-à-vis de l'Etat. Les prêtres et les temples menaient une existence à peu près autonome vis-à-vis du pouvoir central, mais passive dans les affaires politiques. Ils dépendaient du modeste soutien des pouvoirs locaux, ne formaient pas une congrégation organisée de laïques et étaient dépourvus d'administration centrale.

Suivant l'exemple de l'Eglise bouddhiste, l'Eglise taoïste, qu'il faut distinguer des philosophes et des alchimistes taoïstes, se rapprocha du peuple grâce à un imposant panthéon et à l'activité de nombreuses sectes, mais elle échoua à constituer une organisation temporelle. Les monastères et les temples taoïstes demeurèrent des entités séparées les unes des autres, se contentant de satisfaire les croyances populaires. La nature du taoïsme l'empêchait de devenir une institution vigoureuse et une force politique en Chine. S'il constituait une alternative au confucianisme dans le domaine des croyances individuelles, il lui abandonnait le champ de l'action pratique" (sauf dans le domaine de l'alchimie).

Zhe Ji, décrivant une nouvelle relation Etat-bouddisme à l'époque contemporaine, retrace l'histoire mouvementée en Chine entre cette religion et un Etat officiellement marxiste qui bannit (officiellement toujours) la religion en général. Le récent nouvel essor (depuis les années 1980) du bouddhisme en Chine n'est pas le seul résultat de la libéralisation politique et du discrédit de l'idéologie officielle. Il est issu de rapports conflictuels entre l'Etat chinois et le bouddhisme depuis les années 1950, depuis l'époque où prit fin une longue période où les monastères avaient un rôle économique important, qualifié d'ailleurs de "parasite" et de "féodal" par le pouvoir communiste.

Auparavant, dans les années 1920, des tentatives de réformes importantes traversent les centres bouddhistes. Le maitre TAIXU (1889-1947), inspiré par la réglementation monastique instituée par le maitre Chan Baizhang HUAIHAI (749-814) de la dynastie Tang, insiste sur la nécessité de vivre du fruit de ses propres travaux dans les champs (voir notamment Jacques GERNET, Les Aspects économiques du bouddhisme dans la société chinoise du Ve au Xe siècle, Ecole française d'Extrême-Orient (EFEO), volume 39, 1956). TAIXU suggère aux bouddhistes de reprendre ce "Chan agricole" et de le développer en Chine en "Chan du travail" ; il espère ainsi encourager les moins non aptes à entreprendre des études bouddhiques poussées, à se livrer à un travail rentable, qu'il soit agricole, commercial ou industriel. Mais il n'est sur le moment pas écouté et ce n'est qu'après la proclamation de la République Populaire de Chine en 1950, qu'un de ses disciples, JUZAN (1908-1984) moine proche du Parti reprend cette idée. L'alliance entre le Chan et le "travail" devient alors l'un des principaux moyens d'adopter le bouddhisme à la révolution communiste. Avant 1949, les moins vivaient principalement des fermages qu'ils percevaient, des dons des fidèles et du revenu des services religieux. Pour ne plus être vus par le gouvernement comme des exploiteurs parasites, les élites religieuses reprennent cette idée. C'est ainsi que l'expression "alliance du Chan et des travaux agricoles" caractérisent de plus en plus le mode de vie des monastères. Le bouddhisme subit la réforme agraire et ses divers avatars, s'intégrant dans la nouvelle organisation de l'agriculture chinoise. Malgré leur bonne volonté, les moines bouddhistes n'échappe pas aux diverses répressions contre les religions, notamment à la fin des années 1950 et surtout pendant la Révolution culturelle, durant laquelle la plupart des monastères sont détruits ou confisqués par l'Etat. Ils sont obligés pour leur grande majorité de retourner à la vie séculière.

"Au début des années 1980, écrit Zhe JI, alors que le bouddhisme commence à renaître, l'expression "allier Chan et travaux agricoles" est reprise et érigée en slogan. Elle est alors officiellement reconnue comme l'une des "trois excellentes traditions du bouddhisme chinois" (d'après la formule de Jean-Claude PASSERON dans son introduction des textes de Max WEBER réunis et traduits par Jean-Pierre GROSSEIN, Sociologie des religions, Gallimard, 1966). A l'occasion de la réunion organisée pour les trente ans de l'Association des bouddhistes de Chine en 1983, M Zhao Puchu (1907-2000), président de l'Association, réinterprété l'"alliance du Chan et des travaux agricoles" en ces termes :

"Pour s'adapter à la société chinoise, les vénérables maitres du bouddhisme ont, au bout de plusieurs siècles de recherches et d'expérimentations, fixé dans l'histoire ancienne la règle consistant à allier le Chan aux travaux agricoles. On peut ici comprendre l'expression "travaux agricoles" au sens large, comme l'ensemble des activités laborieuses de production et des services utiles à la société. Le "Chan" désigne quant à lui l'étude et la pratique religieuses. (...). Depuis sa création il y a trente ans, l'Association des bouddhistes de Chine a développé des efforts constants pour promouvoir cette excellente tradition (...) et elle a toujours encouragé l'ensemble des bouddhistes à prendre une part active au travail productif ou à toute autre activité pouvant servir à la construction du socialisme. Aujourd'hui, comme nous nous trouvons dans une situation nouvelle de modernisation sociale, nous, les bouddhistes, devons mieux développer cette excellente tradition du bouddhisme chinois".

Ce discours devient, dans les années qui suivent, le fil directeur de l'organisation monastique. Les monastères, tout juste reconstruits, éventuellement restitués aux bouddhistes, organisent le travail des moines de sorte qu'ils prennent une part active aux tâches agricoles, en travaillant des terres qui leur ont été rendues par l'Etat. La décollectivisation entraine parfois un retour à la situation qui précédait la Révolution culturelle. Les terres sont confiées aux moines qui les exploitent à nouveau ou aux gouvernements locaux qui les louent à des monastères. (...).

Il est aisé de comprendre que le bouddhisme chinois ait choisi d'approfondir l'"alliance du Chan avec les travaux agricoles" à cette époque. Au début des années 1980, la relation entre l'Etat et le bouddhisme est extrêmement déséquilibrée. L'Etat refuse d'assumer la responsabilité de la destruction du bouddhisme, et la situation financière des monastère est très précaire. Pour beaucoup de moines, l'agriculture constitue presque l'unique moyen de survie. (...).

Dans les années 1990, poursuit-il, après une phase initiale de renaissance et de développement, les monastères bouddhiques se détournent progressivement du "travail productif". (...). Le travail physique a été désacralisé et l'agriculture n'est plus la première préoccupation de l'Etat chinois. Dès lors, le bouddhisme n'a plus à s'attacher stratégiquement au travail agricole pour légitimer son existence.

Progressivement, le bouddhisme est réhabilité. le nombre de bouddhistes augmente rapidement et la réforme économique permet une croissance rapide de leur pouvoir d'achat. La part des croyants dans l'économie monastique devient de plus en plus importante. D'après mes observations de terrain (...), les dons des laïcs et les rétributions en contrepartie des rituels religieux organisés pour des laïcs constituent la principale source de revenus de la plupart des monastères. (...). L'augmentation de la part des dons des croyants laïcs dans l'économie monastique a eu une influence considérable sur le bouddhisme contemporain. Les bouddhistes fréquentes les temples afin d'assouvir leur besoin de ressource symbolique. C'est elle qui leur permet de donner du sens à leur expérience vécue, d'atténuer leur souffrance ou de les aider à réaliser leur rêve. Ainsi, si un monastère veut attirer des croyants, il est nécessaire pour lui de consolider son autorité culturelle et de renforcer sa capacité à gérer son capital symbolique. Le monastère doit donc apparaitre aux yeux des laïcs comme profondément religieux et sacré. L'entreprise temporelle n'apporte rien à la sacralisé et aujourd'hui, si un temple se consacre trop au travail profane, il encourt le risque d'être désapprouvé par les bouddhistes laïcs et de perdre ainsi une source de revenu plus avantageuse que d'autres modes d'enrichissement. Les monastères qui jouissent d'une bonne réputation de par la pureté de leur "style dans la pratique religieuse", qui eurent dans l'histoire une place importante et sont désormais reconnus comme "cours d'ancêtres", ou qui sont actuellement dirigés par des "moines supérieurs et des grands vertueux" parviennent plus facilement à attirer les dons des laïcs." De leur côté, les autorités chinoises locales, surtout si elles n'ont pas de ressources économiques très importantes, développent le tourisme et en font même le pivot parfois de leur politique économique. Attirer les investisseurs est désormais un de leurs objectifs clés, et développer le tourisme et le secteur tertiaire qui lui est associé devient une source d'accroissement d'importance de leur région. D multiples cérémonies religieuses sont organisées et même sollicitées pour cela, dans une coordination étroite entre autorités religieuses et autorités politiques. Même si l'Etat usurpe une grande partie des ressources financières dégagées par ces activités, les changements intervenus, pour Zhe JI, "dans cette relation au cours des deux dernières décennies peuvent être conçus comme un processus de reconfiguration d'un jeu dans lequel chacun des participants opte pour une stratégie en fonction de ses capitaux, de ses aspirations, et de son estimation des capitaux et des aspirations des autres parties. Les règles du jeu (désormais, le jeu se joue de manière tripartite, monastères, donateurs bouddhistes parfois contribuant de l'extérieur de la Chine et Etat) dépendent du nombre des participants, de la forme et de la valeur de leurs capitaux, de l'intensité dans lequel s'effectuent les échanges. "Une décennie après l'introduction de la politique de réforme et d'ouverture, les croyants commencent à s'ingérer dans le jeu. Détenteurs du capital économique, ils contribuent à valoriser le capital culturel du bouddhisme, affectant ainsi profondément le mode d'interaction entre les monastères et l'Etat. Celui-ci a pour capital son pouvoir politique qui l'autorise à décider quels sont les pratiques et les discours possibles. Le capital du bouddhisme provient quant à lui du pouvoir symbolique de la religion qui lui permet de mobiliser croyants ou amateurs de la culture bouddhique. Le capital politique de l'Etat ne peut être directement échangé contre le capital économique de ces derniers, puisqu'il est nécessaire de le convertir dans un premier temps en capital culturel religieux. L'Etat, et en particulier les gouvernements locaux, sont donc obligés de chercher un autre mode de transaction avec les monastère. Si l'Etat peut s'approprier certaines ressources bouddhiques de par sa puissance politique, il lui est néanmoins indispensable de coopérer avec les moines, la valorisation du capital culturel bouddhique exigeant que l'autorité bouddhiste lui accorde une reconnaissance symbolique.

L'important pour le gouvernement a toujours été non pas le développement du bouddhisme lui-même, mais le bénéfice économique qui peut en être tiré. Ceci peut être illustré par un slogan fréquemment cité dans le discours officiel : "la culture bâtit la scène et l'économie joue". Mais les mesures prises par le gouvernement en faveur du développement économique ces dix dernières années accordent néanmoins au bouddhisme un espace où il peut se développer en toute légitimité. Le bouddhisme et l'Etat se trouvent donc aujourd'hui dans un jeu relationnel complexe : dans son propre intérêt, aucun ne peut négliger l'autre, et l'intérêt de l'un requiert parfois d'oeuvrer au préalable pour l'intérêt de l'autre."

A travers les siècles, on retrouve donc un jeu complexe entre bouddhisme et Etat chinois. Autour de ce jeu, la répartition des activités spirituelles et matérielles dans les monastères est importante. Le bouddhisme, depuis les origines, se construisant surtout à partir d'un retrait de la vie séculière, ne peut lui-même qu'être influencé par sa participation au jeu socio-économique, donc politique. On est loin bien entendu, idéologie marxiste et rapports de force concrets obligent, notamment vu la faiblesse encore des monastères dues à de nombreuses années de destruction, de la symbiose de l'empire des Han. Mais on s'éloigne également de la domination pure et simple de l'Etat sur les monastères, même si ceux-ci, notamment en périodes de tension, restent très surveillés.

Zhu JI, La nouvelle relation Etat-Bouddhisme. Un nombre grandissant de croyants entraine une mutation de l'économie monastique en Chine, Perspectives chinoise (en ligne), n°84, juillet-août 2004. John K FAIRBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine, Des origines à nos jours, Texto, Editions Taillandier, 2013.

RELIGIUS

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22 novembre 2015 7 22 /11 /novembre /2015 09:41

Les spéculations philosophiques que l'on trouve dans les textes boudhistes, dont beaucoup datent en Chine de la période des Han révèlent des préoccupations qui ne se feront jour que bien plus tard en Occident. Ces textes apparaissent étonnement "modernes" de par leur ton et de par leur absence de références religieuses (pas de divinités en soi, pas de besoin de recourir en un Dieu personnel) avec des éléments qui n'auront cours en Occident qu'après Kant et Hegel. De nombreux philosophes, comme Schopenhauer, s'en inspirent et en tout cas s'intéressent de très près au bouddhisme, à ses réflexions sur le réel.

L'ansité, ou tathata (en japonais nyonyo, nyoze) ou "réalité telle quelle", vraie nature du dharma : ce terme apparait dans le Samyuttanikaya (recueil de sutra datant du premier conseil bouddhique, vers 480 av JC) pour désigner la production conditionnée des phénomènes. On trouve déjà le sens d'une tathata incomposée dans le Kathavatthu (dialogue questions-réponses rédigé sous le règne d'Asoka, au IIIe siècle av JC) .

Dans le Mahayana (dont toutes les écoles existantes, sauf l'école Theravada, y appartiennent) où tathata est l'équivalent de l'absolu elle revêt différents noms :

- Ainsité, parce que non-soi immuable.

- Fin ultime, parce que objet de la non-méprise et fin de toute recherche.

- Sans signes, parce que tous les signes de la forme, de la sensation, etc, s'y apaisent.

- Vérité ultime ou absolue, parce que domaine de la suprême sages de la vacuité.

- Elément ou espace de la réalité, parce qu'elle est la dimension et le support des dharma purs.

Dans certains texts, c'est l'anisait des êtres , leur nature ultime, qui fait qu'ils peuvent devenir des bouddhas.

La tathata dans le Cittamatra et la critique madhyamika, est l'objet de réflexions diverses. Dans l'école Cittamatra, on admet comme réalité absolue des phénomènes leur nature dépendante quand elle est débarrassée de l'entièrement imaginaire. Ce partant ou nature dépendante étant produit par des causes, c'est un phénomène composé dans la nature véritable et ultime, incorporée - l'absence de l'entièrement imaginaire en son sein - est la tathata, encore appelée "le parfaitement établi". Pour Candrakirti et les Madyamika prasingika, la nature dépendante, qui est un composé, ne peut naitre ni d'elle-même, ni d'autrui, ni des deux à la fois, ni de leur absence. Elle n'ad donc aucune existence réelle, comme le fils d'une femme stérile, et ne peut donc servir de base pour établir une nature réelle ou tathata du phénomène. Pour le Madhyamika, tathata est donc un équivalent strict de sunyata, la vacuité, l'absence d'être en soi ou substantialité des phénomènes.

Dans l'école Cittamata, selon le Madhyantavibhaga et le Mahayanasamgraha, on énumère dix sortes de tathata :

- La tathata universelle : tous les phénomènes sont vides du point de vue des deux vacuités, celle du "soi" individuel et celle des phénomènes apparents (absence de dualité sujet-objet).

- La tathata suprême, c'est-à-dire pleine de qualités infinies.

- La tathata suprême, qui s'accorde à sa cause.

- La tathata complètement insaisissable, car au-delà des concepts comme le "soi".

- La tathata sans distinctions d'espèces.

- La tathata pure de toute souillure passionnelle, pure depuis toujours.

- La tathata sans distinctions, quelles que soient ses définitions variées.

- La tathata sans diminution ni accroissement, c'est-à-dire qui n'est ni améliorée par la pureté ni diminuée par l'impureté.

- La tathata support de la maîtrise des sagesses.

- La tathata support de la maîtrise des quatre activités.

Ces dix tathata sont liées à la maîtrise progressive des dix terres des bodhisattva.

Bien que le bdhisattva les comprennent toutes dès la première terre, il n'en acquerra la parfaite compréhension qu'au fil des dix terres. Dans le supra du Lotus de la version de Kamarajiwa sont énumérés dix tathata différentes : ainsité de caractère ou de forme, ainsité de nature, ainsité d'essence, ainsité de force, ainsité d'action, ainsité de cause, ainsité de condition, ainsité du fruit, ainsité de rétribution, ainsité d'égalité ou de cohérence du début à la fin.

L'ensemble des temples bouddhistes, y compris dans les pays occidentaux, ne se contentent pas d'affiner intellectuellement cette philosophie-là. Ce qui constitue l'essentiel de l'activité de méditation est bien plus concret que cela. Il s'agit, dans la recherche de l'état d'esprit du bouddha, pour atteindre précisément son détachement du monde et du coup sa propre nature, de calmer toutes les sensations qui se mêlent aux spéculations dans son esprit. Dans un monde en proie aux obsessions de la vitesses et du toujours plus assez vain, le bouddhisme - qui est réflexion et méditation sur le dharma - constitue souvent un refuge bienvenu.

Ainsi les pratiques du centre de pratique du zen à Mons en Belgique, décrite par Ajahn SUMEDHO, même si il existe d'autres approches, est représentative du concret de l'ainséité. Il écrit :

"Si vous apprenez à calmer le mental, vous commencez à ressentir une qualité de présence consciente qui est ferme, stable et continue. Elle est simplement basée sur la connaissance de ce qui est et la vigilance, non sur les concepts; des idées, des opinions et des émotions qui ne font que passer. Vous commencez à réaliser que les choses sont ainsi. Ce sentiment de connaissance correspond à ce que l'on décrit parfois comme "êtreté" ou "ainséité" et il est basé dans l'instant présent, tel qu'il est maintenant. Voyez ce qui se passe dans votre esprit quand je dis : "C'est ainsi que sont les choses maintenant." Je ne vous dit pas ce que vous devriez ressentir ; je n'indique ni un objet précis ni rien du tout, je ne décris aucune expérience. Je dis simplement : "C'est ainsi que sont les choses maintenant" - l'ainséité : ce qui est maintenant. Quand j'ai cette pensée, mon esprit s'ouvre, je me sens davantage dans l'instant présent, réceptif à ce qui se passe au lieu de chercher un objet auquel attacher mon esprit. Je n'essaye pas de décrire l'instant, simplement de m'y ouvrir. Alors le mental peut se désemplir, (...) et l'esprit s'ouvre. C'est ainsi. Avec cette présence consciente, nous pouvons réfléchir à ce qui est en ce moment : il y a la respiration, il y a un corps ici, il y a des sensations dans ce corps. Et il y a le silence. Le moment est maintenant et le lieu est icic - voilà ce qui est.

Quand nous étudions de plus près ce qui est, plutôt que d'utiliser des concepts et des théories, nous utilisons notre capacité à percevoir de façon à aller au-delà de la perception et jusqu'à la présente consciente. Pour la plupart d'entre nous, l'esprit n'est pas dormi à faire cela. Normalement nous sommes formés pour fonctionner à partir d'idées toutes faites, de théories et d'opinions arrêtées. Par exemple, si vous croyez en Dieu, vous partez du principe qu'il existe un Dieu créateur qui nous a faits et de là vont s'ensuivre toutes sortes de conjectures. Ce n'est pas qu'une telle doctrine soit erronée mais, si nous partons d'une conjecture, nous ne faisons jamais réellement l'expérience des choses telles qu'elles sont et nous n'en obtenons pas la connaissance. Nous nous contentons de croire et d'accepter ce que les autres nous disent.

Quand le Bouddha a enseigné les Quatre Nobles Vérités, il enseignait aux êtres humains à ouvrir leur esprit. Il nous aidait à être conscient des fonctionnements de la nature, non au moyen de théories scientifiques ou psychologiques ni d'une vision philosophique mais grâce à une attention soutenue à ce qui est. Nous utilisons ce dont nous disposons. Nous n'essayons pas de créer des idées et des théories intéressantes sur ce qui est ; nous observons les choses à partir des situations les plus simples que nous considérons généralement comme allant de soi.

L'esprit fabrique nombre de théories intéressantes. Nous parlons par exemple de différences entre les sexes ; les hommes sont comme ceci, les femmes sont comme cela. Nous avons l'habitude de nous exprimer en termes conceptuels mais, en réalité, ces différences sont basées sur des éléments qui changent, qui ne sont ni figés ni permanents. Même si notre corps est masculin ou féminin, ces particularités varient en fonction de toutes sortes d'autres facteurs. Si nous ne faisons pas cas de l'interprétation des conditions, nous nous figeons dans des attitudes d'hommes, de femmes, d'Anglais ou d'Américains, comme s'ils s'agissaient là de vérité ultime. Ce que nous voyons là ne sont que des réalités conventionnelles, mais nous pouvons passer notre vie entière à fonctionner en préjugeant que ces choses sont réelles. les gens parlent des "réalités du monde" mais les réalités dont ils parlent ne sont pas réelles, ce ne sont que des apparences adoptées par convention. C'est la façon dont les choses semblent être en fonction de la manière dont nous avons été conditionnés à las percevoir'.

Dictionnaire de la sagesse orientale, Robert Laffont, collection bouquins, 1989. Dictionnaire encyclopédique du Bouddhisme, sous la direction de Philippe CORNU, Editions du Seuil, 2001. Ahan SUMEDHO, L'esprit et la Voie, Sully, Vannes, 2007, site centreshikantaza.worldpress.com.

RELIGIUS

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21 novembre 2015 6 21 /11 /novembre /2015 09:17

        La globalisation s'impose autant dans les domaines économiques que militaires. Les deux coordinateurs de cet ensemble d'études, produites à l'occasion d'un colloque tenu à Sciences Po Aix les 30-31 mai et 1 juin 2012, estiment que "historiquement, cette densification des réseaux de dépendances s'est caractérisée par l'affirmation des normes, des techniques et des représentations des sociétés dites occidentales. Les analyses de la globalisation se sont cependant surtout attachées à mettre en lumière les facteurs économiques comme éléments structurants de l'expansion occidentale. Respectivement maitre de conférences HDR Cherpa-Sciences Po Aix et directeur des études à la section moderne et contemporaine à l'Ecole française de Rome, les coodinateurs de ce colloque croisent plusieurs études dans une perspective transdisciplinaires aujourd'hui pour beaucoup la règle dans les études de défense ou plus largement des questions de sécurité.

 Le terme de globalisation a ainsi tendance à désigner, dans certains courants de pensée, non seulement le processus d'intensification des échanges commerciaux et culturels, mais aussi une supposée convergence des formes de gouvernance vers la généralisation des principes démocratiques et la pacification des relations internationales, dans la lignée des théories économiques de Montesquieu ou Adam Smith. Les effets "doux commerce" mondialisé marquerait-ils donc, après les violences des expansions impériales, puis les guerres mondiales et enfin les conflits de décolonisation, la fin ou la transformation des pratiques militaires, désormais réduites à des opérations de maintien de l'ordre. Inversement, le développement des appareils militaires des Etats au cours des deux siècles précédents a pu être vu comme la conséquence de concurrences économiques accrues, qui nécessitaient un contrôle toujours plus ample des matières premières et des marchés. Dans les deux cas, ces deux métarécits ont en commun de placer la focale de l'analyse moins sur les agents de ces transformations que sur l'économie, prise comme un tout doté de sa logique propre. Dès lors, les armées sont souvent étudiées comme de simples instruments au service de cette expansion, à partir de l'étude de la force de frappe et du potentiel technologique, mettant en avant la puissance des armées européennes et nord-américaines sur le long terme. A cela s'est ajouté jusqu'il y a peu en France une approche demeurée très centrée sur les études de défense, avec, par conséquence, un fort cloisonnement national. L'historiographie française n'a que tardivement pris en compte les approches culturelles ou anthropologiques." Pour les auteurs, l'enjeu est de "proposer une relecture de la place et du rôle des forces armées dans le processus de consolidation des Etats nations et d'expansion impériale, puis dans celui des nouvelles stratégies de projection militaire et de guerres périphériques qui naissent avec la Guerre froide, avant que la diffusion des conflits asymétriques ne conduisent à repenser leur usage à la fin du XXe siècle."

        Les auteurs des contributions s'interrogent sur les changements majeurs dans les pratique smilitaires et les rapports entre territoires et sociétés en Europe, depuis le modèle de guerre révolutionnaire issue de la Révolution française, à travers les guerres napoléonniennes, les deux guerres mondiales, les guerres coloniales et anti-coloniales, puis la Guerre froide, pour effectuer pour certains d'entre eux des projections sur l'avenir, notamment dans le nouveau contexte de globalisation. Chacun dans son domaine historique, c'est des perspectives sociologiques qui sont tracées et des questionements posés sur, par exemple, une uniformisation des pratiques de combat, les manières d'administrer et de contrôler des territoires et des populations, les formes de circulations, transferts et formations au sein des armées considérées comme espaces de reformulation des normes culturelles... Au delà de la diversité des expériences, "se pose la question de l'existence d'une culture militaire commune", en tenant compte de l'apport de nombreux courants historiques et de sciences humaines. 

    Pour ce qui concerne les méthodes de combat dans la blobalisation, on note entre autres les contributions de Bernard GAINOT (Historiographie de la "totalisation " de la guerre et de ses mutations dans le champ colonial au tournant XVIII-XIXe siècles), de Julie Le GAC (Guerres d'Afrique et guerres d'Europe : le recours aux goums lors de la campagne d'Italie) et de François COCHET (Les évolutions des armes du fantassin et les dangers perçus du champ de bataille de 1870 à nos jours). Sont analysés de plus les implications de la guerre des Boers (Fabrice SERODES), du modèle de contre-insurrection algérien et de sa transposition en Afghanistan (Jean-Charles JAUFFRET) et du génie au combat en Afghanistan (Christophe LAFAYE).

  Pour ce qui est de la globalisation et de l'élaboration de pratiques militaires normées, des éclairages sont opérés par les contributions de Nicolas CADET (Du corsetage à la libération des corps, l'évolution des uniformes militaires européens du Congrès de Vienne au Second Empire), de Claire MIOT (Rentrer dans le rang? L'intégration des combattants issus de la Résistance intérieure dans la Première Armée française (1944-1945)), de Hervé MAZUREL (Grecs et philhellènes, le choc des cultures combattantes,19821-1930), de Patrick PUIGMAL (l'internationale napoléonnienne au service des indépendances de l'Amérique Latine - 1830-1935), de Hubert HEYRIÈS (les garibaldiens, vecteurs de la globalisation spatio-temporelle et d'acculturation politico-militaire, 1843-1945) et de Elic TENEBAUM (Marginalité militaire et circulation des savoirs stratégiques, le cas de la contre-insurrection pendant la guerre froide).

    Sur la globalisation, administration militaire et transferts culturels, on lit les contributions de Luc CHANTRE (Contrôle maritime des flux de pélerinages à la Mecque), Patrick LOUVIER (Les puissances européennes et la crise crétoise de février-mars 1897), Hanh-Kieu Florence NGUYEN (Dominer et administrer : le cas des tirailleurs annamites durant les années 1830), Aurélien LIGNEREUX (Des artisans et des produits de la globalisation impériale : les gendarmes dans les départements annexés (1796-1814)), Camille EVRARD (De l'armée coloniale à l'armée nationale en Mauritanie - Transmission, nature du leg et pertinence) et de Arthur BANGA (Le rôle des conseillers militaires français dans l'élaboration de l'outil de défense ivoirienne de 1960 à 1980). 

   Même si les contributions paraissent élatées (éclairage large dans le temps oblige), la constitution d'une manière de penser les pratiques militaires qui ne soient pas cloisonnées dans les différents ensembles nationaux ni même régionaux, et qui prend en compte le contenu d'une globalisation pas uniquement économique (et peut-être n'est-ce pas cette forme qui dominera dans le futur) ne peut qu'aider à comprendre les évolutions dans le monde militaire et au-delà. On parle suffisamment dans ce blog de militarisations, sous ses formes multiples, pour que ce livre mérite notre attention. 

 

Sous la direction de Walter BRUYÈRE-OSTELLS et François DUMASY, Pratiques militaires et globalisation, XIXe-XXIe siècles, Bernard Giovanangeli Editeur, 2014.

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20 novembre 2015 5 20 /11 /novembre /2015 10:44

Les économistes comme les politiques ne se penchent sur le financement des organisations terroristes que depuis une époque tardive. C'est surtout lorsque les Etats-Unis endurèrent en septembre 2001 des attentats meurtriers, destructeurs et spectaculaires que les autorités financières commencent à étudier les circuits financiers des organisations terroristes, à commencer par Al-Quaïda. Les attentats de novembre 2015 à Paris vont sans doute relancer les investigations sur les circuits financiers finançant les opérations terroristes, cette fois du groupe "Etat islamique", même si auparavant des enquêtes encore en cours poussaient déjà à recueillir des données opérationnelles. Manquent sans doute dans les deux cas une certaine volonté politique d'aller jusqu'à tarir les sources privées présentes dans certains pays du Moyen Orient (notamment l'Arabie Saoudite et le Qatar). En tout cas, beaucoup d'observateurs ont mis en évidence diverses sources de financement - et pas simplement en masses monétaires- , qui diffèrent selon les objectifs des organisations en cause. Si Al-Qaïda avait et a surtout des visées de frapper les intérêts "mécréants" partout dans le monde, Etat islamique entend s'établir sur un territoire déterminé, suivant une stratégie à cheval entre des tactiques classiques de conquête et des opérations visant à terroriser pour empêcher d'agir.

Richard LABÉVIÈRE expose les événements qui conduisent à tenter de tarir les sources de financement d'Al-Qaïda juste après les attentats de septembre 2001. De la création du FTATC (Foreign Terrorist Asset Cracking Center), au lancement de l'opération "Green Qu'est" en octobre de la même année pour geler les avoirs bancaires à l'étranger. L'année suivante, à l'appui des différentes résolutions de l'ONU, l'enquête " a permis de confirmer ce que les services de renseignements occidentaux savaient parfaitement depuis plus d'une dizaine d'années, à savoir que les ramifications du financement du terrorisme tissent une toile tentaculaire et planétaire, dont les principaux centres d'impulsion se trouvent principalement dans les pays occidentaux. Dans un rapport rédigé en juillet 2001 pour les services secrets français, plusieurs experts estimaient déjà que la mouvance Bin Laden avait bénéficié, outre la fortune personnelle de son chef, de la complicité active de plus de 400 individus et de quelques 500 sociétés et organisations à travers le monde." Une partie infime de cette masse monétaire a été depuis lors bloquée (on parle de 10 millions de dollars en 2002) et, "drainée par une multitude d'organisations charitables guère affectées par les enquêtes, la mouvance continuerait à être alimentée par un montant annuel d'environ 16 millions de dollars". Cet enlisement de la lutte antiraciste sur le front financier a plusieurs explications :

- le repérage restreint d'une mouvance planétaire (une épistémologie contraignante qui pèse sur les enquêteurs...) ;

- une taxinomie inappropriée qui veut démiliter les avoirs financiers, alors que, selon l'auteur, "à un système tabulaire - autant de strates géologiques constitutives d'un relief - il faut préférer la mise en chantier de "séquences" considérées comme autant d'attributs de la mouvance" : une séquence personnelle, autour d'Oussama Bin Laden lui-même, une séquence familiale, une séquence bancaire, une séquence associative et une séquences diasporique et affairiste.

- le persistant secret bancaire dont se prévalent nombre de principautés et de pays.

Anthony AMICELLE, doctorant en sciences politiques à l'IEP de Paris cite deux ouvrages qui vont dans le même sens d'une certaine inefficacité des dispositifs de lutte contre le financement du terrorisme.

"Objet atypique, écrit-il, de par l'action publique transversale qu'elle mobilise, la facette financière de l'antiterrosime a constitué la première réponse de l'administration américaine aux attentats de New York et Washington en 2001.(...). (Cet objet) se situe en effet à l'intersection des univers policier (et du renseignement), judiciaire, diplomatique et financier (voir l'ouvrage collectif Les banques, sentinelles de l'anti-blanchiment : l'invention d'une spécialité professionnelle dans le secteur financier, CERI, 2006). Cette politique a comme particularité de s'appuyer sur la participation d'acteurs privés, notamment du secteur bancaire, mais pas seulement. Instituée dans le cadre plus ancien de la lutte contre le blanchiment de capitaux, cette coopération pour le moins inédite entre professionnels de la sécurité et entités privées joue un rôle décisif dans la chasse aux "finances terroristes", devenue priorité internationale. Outre la transposition de pratiques progressivement institutionnalisées, l'action menée contre le financement du terrorisme emprunte également à l'anti-blanchiment son postulat de départ faisant de l'argent le "nerf de la guerre". ce postulat n'a d'ailleurs pas été exempt de critiques dans la littérature scientifique qui s'est largement penchée sur la pertinence de cette focalisation sur les "produits du crime" depuis la fin des années 1980. Au-delà de son efficacité, de nombreux travaux ont également étudié les implications du "régime" anti-blanchiment, ses ambivalences, la diffusion de normes internationales et leurs réappropriations nationales, ainsi que la question du retrait de l'Etat vis-à-vis de la sphère financière. Toujours est-il qu'au lendemain des attentats de 2001, les discours officiels ont affiché l'ambition d'assécher les flux financiers en direction des "organisations terroristes" dans le but d'anéantir ou, en tous les cas, de réduire leur capacité de nuisance. (...)".

Les deux ouvrages en question publiés en 2007, livrent des critiques parfois très sévères envers cette démarche : celui d'Ibrahim WARDE, professeur associé à la Fletcher School of Law and Diplomcy (Massachusetts) (The Price of Fear : The truth Behind the Financial War on Terror et celui collectif sous la coordination de Thomas BIERSTEKER et Sue ECKERT, principaux instigateurs du Targeted Terrorist Finances projet développé au Watson Institue for International Studies (Brown University).

Ibrahim WARDE écrit que "cette politique n'a pas ouvert la moindre brèche dans le financement du terrorisme. En revanche, elle a remodelé le système financier planétaire et produit des effets importants mais bien souvent non désirés dans les domaines politique et économique". L'essentiel des fonds bloqués aux Etats-Unis a finalement été restitué. Il émet des doutes sérieux sur les liens entre criminalité organisée et terrorisme, cite certains effets pervers comme la fermeture abrupte d'entreprise de transferts de fonds (Somalie).

Les auteurs de l'ouvrage collectif interrogent les cinq hypothèses qui sous-tendraient la réponse réglementaire américaine et internationale contre le financement du terrorisme, les idées que :

- tous les groupes ou organisations engagés dans les actes de terrorisme sont essentiellement les mêmes ;

- les institutions financières du secteur formel sont ou peuvent être les principales sources de transferts de fonds terroristes ;

- la réglementation des instutions financières formelles peut être étendue aux opérations des réseaux financiers informels et aux autres sources potentielles de transferts financiers ;

- le système "Hawala" et des systèmes informels similaires de transfert de valeurs opérant dans d'autres parties du monde jouent un rôle important dans le financement du terrorisme ;

- il y a un lien (nexus) émergent entre crime organisé et terrorisme.

La critique appelle à une approche moins homogénéisante pour distinguer des évolutions différentes des différents groupes ciblés.

Les deux ouvrages convergent pour pointer les limites et les "dommages collatéraux" de cette approche. S'ils soulignent les effets positifs (externalités) de cette lutte dans les aspects évasion fiscale et blanchiment d'argent et la corruption dans certains Etats (Iran, Corée du Nord), ils s'inquiètent sur les droits fondamentaux mis à mal par les procédures de désignation et de retrait des "listes terroristes". L'ouvrage collectif est plus nuancé et explicite davantage les fonctions attendues (en théorie) des contrôles financiers : fonction dissuasive, analytique (investigations post-attentats) et préventive, sans oublier l'utilité politique (dimension symbolique). Même si les auteurs sont dubitatifs sur les capacités de détection et de prévention de futurs actes terroristes, ils s'accordent sur les aspects dissuasifs, qui ressemblent tout de même à un renforcement sans doute des précautions financiers à prendre pour les commanditaires des attentats, plus qu'autre chose...

Le fait positif que nous pouvons retenir est précisément l'activité accrue des Etats dans la sphère financière, même si elle reste timide. Sans doute peut-on voir apparaitre des volontés politiques plus affirmées, surtout si les attentats continuent... Il est sans doute trop tôt entre l'effectivité des mesures prises (2002) et les études en question (2007) pour tirer des conclusions solides. L'affaiblissement d'Al-qaïda a plus avoir avec la rivalité entre organisations terroristes qu'à la lutte contre son financement.

Précisément, les financements d'Al-Qaïda et du groupe Etat islamique sont bien différents : si l'un conserve des réseaux qui mettent en jeu participations financières étendues et diverses protections diplomatiques et politiques, l'autre agit de manière classique comme s'il allait devenir un Etat, un Etat pillard certes, à la manière de nombreux autres dans l'Histoire, à coup de massacres, de menaces de violences et de destructions diverses, et possède des moyens bien plus considérables de financement.

Esclavage, rançons dans le cadre de prises d'otages (pratiques très courantes pour financer des groupes insurrectionnels de toute nature de nos jour), exploitation des puits de pétroles conquis, pillage archéologique (on vend en pièces détachées et on détruit ce que l'on ne peut vendre sur les marchés parallèles), levage d'impôts et de taxes diverses, prise de butins dans les coffres forts des banques des villes conquises (numéraire et effets au porteur), blanchiment d'argent en provenance de tous les trafics possibles (armes, matériels, drogue, produits alimentaires et de médicaments...) constituent une palette dense de moyens financiers pour constituer et entretenir une armée, se livrer à l'achat d'armes légères ou plus importantes, entretenir de véritables fonctionnaires des impôts, organiser des systèmes de transport et scolaire... Daesh peut entretenir des relations commerciales non seulement dans les diverses économies parallèles construites sur les décombres laissées par les deux guerres du Golfe, mais avec - intermédiaires bien installés obligent - des partenaires officiels des pays avoisinants. Les évaluations financières de Daesh restent très problématiques, car elles peuvent varier, au gré... des multiples combats, victoires ou défaites successives sur le terrain. On parle d'actifs au montant de 2 000 milliards de dollars (1 800 milliards d'euros), avec des revenus annuels de 2,9 milliards de dollars. Il faut comparer ces chiffres avec ceux du budget des talibans (entre 53 et 320 millions de dollars) et du Hezbollah (entre 160 et 363 millions de dollars) (voir iris.thomsonreuters.com). Il s'agit là de ressources financiers d'un Etat, constituée avec des méthodes qui sont à rapproché dans l'histoire avec celles de l'Empire Turc ou de l'Empire mongol. Elles consistent essentiellement à rapatrier les richesses pillées dans des endroits protégés et à détruire (notamment en cas de retraite mais pas seulement) celles qu'on ne peut emporter. l'impôt prélevé par exemple l'est non en raison d'un consentement à l'impôt (même par convictions religieuses, on en est très loin!) mais sous la menace constante de destruction ou d'extermination. Ces méthodes sont d'autant plus systématiquement utilisées que, loin de croire en leur propre propagande, les responsables de Daesh savent que leurs positions sont des plus précaires...

La seule possibilité pour Daesh de se maintenir serait - outre l'acceptation loin d'être acquise des populations soumises - que les fronts armés se stabilisent et que son rôle économique devienne indispensable aux économies environnantes. Mais les méthodes utilisées à l'extérieur pour dissuader les puissances d'intervenir dans leurs zones d'implantation se retournent contre eux. Sans doute a t-on affaire là à une absence de réelle stratégie, soit par manque de réelles compétences militaires, soit par décimation des chefs au fur et à mesure des combats, soit des deux. Cette "absence de stratégie" est le propre d'ensembles politiques qui n'effectuent de conquêtes que militaires ou très peu appuyées sur un substrat culturel...

En tout cas, le meilleur atout sans doute de demeurer, même de façon réduite dans des retranchements, dans une zone grise plus ou moins chaotique, est justement l'absence de stratégie globale du côté des pays occidentaux qui les combattent. Lesquels n'ont pas présentés de réelles "solutions de rechange", réduits sans doute à renouer des alliances avec des dictateurs locaux (Syrie) ou à réguler le chaos régional après une victoire semblable à celle qu'ils ont connues dans les deux guerres du Golfe. Avec la lutte contre le financement qui patine, faute de s'attaquer à l'organisation de l'ensemble du secteur financier de l'économie mondiale (qui laisse des trous béants de zones grises, elle aussi), et une stratégie dont on a peine à comprendre les contours (pour autant que celle de Moscou puisse coïncider un temps avec celle de Washington et de pays de l'Union Européenne), il existe réellement pour l'Etat islamique une chance d'exister encore quelque temps.... L'absence de stratégie financière pour combattre le terrorisme est sans doute, dans le contexte actuel, son plus grand atout.

Anthony AMICELLE, Etat dses lieux de la lutte contre le financement du terrorisme : entre critiques et recommandations, Cultures et Conflits, n°71, 2008. Richard LABÉVIÈRE, Financement du terrorisme, En attendant le ben-ladengate, dans Guerre et Economie, Ellipses, 2003.

STRATEGUS

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20 novembre 2015 5 20 /11 /novembre /2015 07:27

Le déferlement d'images liées aux attentats de novembre à Paris (loin d'être aussi intense que lors de l'attentat de New York de 2001, mais il y a une différence dans l'ampleur de dégâts et du nombre des victimes comme dans la nature de la naïveté politique de la majeure partie de la population...) oblige à mettre les points sur les i en ce qui concerne les responsabilités collectives. Si le recrutement de terroristes est si important, si les armes se trouvent en abondance dans une économie parallèle en expansion, si les moyens financiers des commanditaires sont si amples, ce n'est pas seulement et de manière simplette parce que des islamistes riches et hargneux en veulent à des peuples qui n'adhèrent pas à leur moralité (sexuelle notamment) et à leurs croyances figées depuis des siècles dans des superstitions envahissantes. C'est aussi parce qu'ils trouvent dans les sociétés occidentales aux fortes injustices économiques un vivier miséreux (tant sur le plan matériel que moral) dans lequel ils peuvent puiser à loisir. C'est aussi parce que les responsables politiques ont libéralisé tous les marchés, y compris celui des armes légères, sans contrôle dans une sorte de démission collective. C'est aussi parce que les commanditaires s'enrichissent constamment des produits d'une rente pétrolière alimentée par les finances des millions de consommateurs de produits fossiles. Pour prendre un raccourci pourtant réaliste, nous payons les terroristes pour nous faire peur, nous payons les armes avec lesquels ils nous attaquent. L'étude des circuits financiers d'un groupe comme "Etat islamique" indique des sources (privées, mais cela s'explique par l'organisation tribale de ces sociétés...) concrètement présentes dans des Etats pétroliers parmi les plus riches de la planète. Nos économies, basées sur l'alimentation de cette rente pétrolière, financent - indirectement certes, mais la mondialisation financière est ce qu'elle est - les attaques terroristes dans le monde entier. S'il fallait une raison de plus, vus les changements climatiques actuels, pour renoncer à plus ou moins court terme aux substances fossiles, ce serait bien celle-là. La multiplication de discours guerriers - et de plans anti-terroristes sur les sols nationaux - ne changera rien à la réalité financière. Ce n'est pas que les différentes administrations et responsables politiques occidentaux ne l'ont pas compris - après tout les premières mesures américaines après le 11 septembre 2001 visaient les actifs financiers de certains milliardaires du Proche Orient - mais il existe une contradiction fondamentale entre stopper le terrorisme et continuer de libéralisation l'économie. Et réduire, c'est dans la logique, la puissance des Etats, donc leur capacité à défendre leurs citoyens contre ces mêmes menaces terroristes. Les Etats et organisations internationales ne peuvent intervenir efficacement dans ces circuits financiers qu'au prix d'une révision déchirante des a-prioris libéraux et néo-libéraux. Ils ne peuvent intervenir efficacement également qu'au prix de changements fondamentaux dans les fonctionnements énergétiques des économies. Ils ne peuvent réellement agir - au-delà d'une gesticulation médiatique assez vaine, sauf à contrôler davantage leurs propres populations - que s'ils effectuent un virage important dans la gouvernance mondiale, qui se traduirait concrètement par un retour aux contrôles inter-étatiques ou internationaux de tous les marchés : finance et commerce des armes possèdent trop de ramifications dans des domaines trop divers, de l'alimentation aux services de tout genre. Il s'agit aussi d'assécher le vivier miséreux dans lequel - sinon - les commanditaires continueront de puiser, dans une véritable armée de réserve nourrie de la misère économique et du marasme moral. Et pour cela, réorienter les économies vers la satisfaction des besoins les plus élémentaires de l'ensemble des populations, et cesser de faire des paiements des dettes la priorité des priorités des budgets des Etats. Les gouvernements doivent choisir entre continuer de payer les yeux fermés des dettes qui ne pourront de toute façon jamais diminuer et financer de déjà super-riches commanditaires d'attentats ou assurer la sécurité des populations dont ils ont la charge. Combattre le terrorisme est en définitive impossible sans restructuration des dettes publiques et privées.

Il faut donc cesser d'avoir des vues à court terme et des visions étroites des réalités. Celles-ci bousculent le confort - certains écriraient bourgeois - dans lequel s'est installé une grande partie des populations occidentales, mêlant ainsi égoïsmes personnels et collectifs et perception paresseuse de la vie. Il faut en finir avec des attitudes pavloviennes qui font qu'à chaque attentat - qu'on oublie quelques semaines après - lamentations et mesures sécuritaires passe-partout interviennent systématiquement en lieu et place de réflexions larges du phénomène terroriste. Ce n'est pas seulement en détruisant Daesh militairement, car cela est bien évidemment possible matériellement, que l'on va éradiquer toute forme de terrorisme. Avant lui et après lui, il a existé et existera toujours des commanditaires pour exprimer leurs désirs de puissance et leurs soifs d'une moralité affichée et pas toujours réellement suivie (mais tout de même imposée aux subalternes), tant la corruption des moeurs atteint même les milieux les plus réputés purs et religieusement conformes...

RAGUS

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