Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
18 janvier 2016 1 18 /01 /janvier /2016 10:13

La militarisation, loin d'être un état donné de la société, est beaucoup plus un processus, rapide ou lent, souvent lent, réversible, et très lié aux logiques de conflits armés ou de guerres extérieures et civiles. Si la guerre ne produit pas forcément une militarisation globale des activités d'une société, la militarisation, à coup presque sûr, suit des guerres et en prépare d'autres. Le processus de militarisation qui marque la société chinoise vient de loin lorsque la République est proclamée. Il a pour origine une conjoncture historique bien précise et ne constitue pas une fatalité. Pendant très longtemps, la majeure partie de la société chinoise se tient et est tenue à l'écart des entreprises guerrières, souvent courtes mêmme si elles sont terriblement destructrices. Puis, lors de la dynastie mandchoue s'opère progressivement une orientation globale (via la fiscalité et la présence permanente de troupes sur le territoire) des ressources vers des activités militaires. Les dynasties qui se reposent que sur la force militaire (même si l'idéologie confucéenne maintient un grand respect des hiérarchies et des ordres venant "d'en haut") ont tendance à faire cela

On pourrait faire un parallèle fort avec l'évolution de la Russie (et même de la France au tournant des XVIII-XIXe siècles), d'autant plus fort que les révolutions marxistes donnent naissance, en prenant appui sur ces traditions de militarisation, à des sociétés elles-mêmes militarisées, et ce de manière spectaculaire vu les nouveaux moyens de communication et de propagande mis à la disposition des régimes politiques, eux-mêmes marqués par la guerre, nés souvent dans la guerre et... ne trouvant parfois la survie que dans la guerre civile, avec des évolutions bien spécifiques. Sans doute ces processus de militarisation sont-ils plus prononcés et plus apparents  (présence de troupes, commandement militaire d'entreprises, de services, priorités d'allocations des ressources sous forme d'acheminement de nourriture ou autres produits, collecte de l'impôt sous protection militaire...) aux frontières au cours ou après une guerre étrangère, ou encore pendant et après une guerre civile où tous les territoires d'une région, villes et campagnes, peuvent alors faire l'objet d'une présence permanente, visible et ostentatoire. 

John FAIRBANK et Merle GOLDMAN décrivent un tel processus avec la liquidation de la rebellion Taiping après 1850 par la militarisation. "Il s'agissait de maintenir l'ordre au sein d'une population rirale aussi rétive que croissante. Il en résulta un problème d'ordre institutionnel : comment le pouvoir dynastique pourrait-il maintenir son contrôle sur l'armée, l'élément wu de l'empire? Les dynasties avaient renoncé à la conscription de masse depuis l'empereur Qin. Pour étoffer leurs troupes, les Han et les régimes ultérieurs avaient fait appel à des prisonniers et à des indigents aussi bien qu'à des mercenaires et à des professionnels (souvent combattants de père en fils). Sous les Qing, les garnisons des bannières, aux fonctions stratégiques, avaient été supplantées par des forces de l'ordre dispersées. Les unes et les autres s'étaient avérées incapables d'empêcher l'ascension de la secte du Lotus blanc. Dans les premières décennies du XIXe siècle, l'augmentation du désordre local avait suscité la prolifération de milices locales." Citant Philip KUHN (Rebellion and Its Ennemies in Late Imperial China : Militarization and Social Structure, 1764-1864, Harvard Université Press, 1976), nos auteurs continuent : "les rangs des milices étaient composés de soldats à mi-temps - "ni purement militaire, ni purement civils", mais un peu des deux. Ainsi (dixit Frederic WAKEMAN Jr) a décrit comment la gentry de Guangzhou organisa les villages, au cours des décennies 1840 et 1850, pour contrer les Britanniques. Les fonctionnaires Qing se trouvaient pris dans un dilemme : le fait de s'opposer au sentiment xénophobe de la population pouvait  se retourner contre la dynastie, mais la favoriser pouvait provoquer des réprésailles britanniques. En tant que force militaire aux mains du peuple ou, à tout le moins, aux mains de la gentry locale, la milice était une arme à double tranchant. Pékin ne souhaitait plus confier à l'élite locale le soin d'organiser et de financer les milices, à moins qu'elles ne fussent strictement placées sous l'autorité de magistrats locaux dans le cadre d'un système "à la fois contrôlé par l'Etat et administré par la gentry". Sur cette base, des centaines de villages se virent affecter des milliers de miliciens, organisés de façon à pouvoir répondre, sur de vastes zones territoriales, aux ordres de l'Etat transmis par l'intermédiaire de vastes associations issues de la gentry.

Une telle mobilisation put s'appuyer sur les divers réseaux déjà en place. L'un d'entre eux était le registre haojia, qui recensait tous les foyers et ceux de ses membres aptes à servir de main-d'oeuvre. Un autre était formé par les puissants lignages, qui liaient les individus par parenté, communauté de propriété et de culte des ancêtres. Un autre encire était le marché commun formé par les villages d'un territoire donné. Mêlé à tous ces différents réseaux - administratifs, sociaux, économiques -, le système des milices était en mesure, non seulement de contrôler les zones rurales, mais aussi de supplanter le contrôle exercé sur eux par le gouvernement. En conséquence de quoi, au cours des années 1850, Pékin confia à des fonctionnaires de confiance, comme Zeng Guofen, le soin d'organiser les milices dans leurs zones natives, mais leur emploi devait constituer uniquement un dernier recours pour affronter les situations désespérées. La viabilité du réseau des milices reposait sur la possibilité d'identifier et de localiser tous les combattants qui les composaient. Les sociétés secrètes comme les Triades, qui opéraient parmi les contrbandiers le long des routes de transport et parmi les réfugiés que l'on voyait déferler sur les routes en temps de famine - ou à l'occasion d'autres désastres, comme les inondations et les invasions -, étaient des entités étranges et difficiles à contrôler. Les plus dangereuses d'entre elles étaient des sectes rebelles, comme les Taiping, animées par un foi singulière dont découlait leur cohésion. Deux éléments étaient donc nécessaires si l'on voulait maîtriser leur fanatisme. Le premier consistait à faire revivre l'idéologie confucéenne, pour laquelle l'ordre social dépendait des relations personnelles entre les généraux et les officiers, et entre les officiers et leurs hommes. Pour le dire brièvement, si on voulait qu'elle fût efficace, la chaîne de commandement devait s'appuyer sur des rapports personnels de loyauté, sur le respect de l'autorité et le comportement exemplaire des dirigeants. Des études portant sur la province du Hunan montrent que les lettrés-généraux, comme Zeng Guofan, durent tâtonner avant de résussier à former ce qui allait devenir l'armée du Hunan et d'autres troupes régionales similaires qui vinrent à bout de la rébellion. Simples milices locales à l'origine, ces troupent finirent par acquérir le statut de forces combattantes à part entière (...).

Le second effort qu'il fallait entreprendre pour réussir à maitriser les insurgés dut de créer de nouveaux impôts. Il s'agissait de financer l'effort de guerre. Dès lors qu'ils avaient consciemment embrassé la part idéologique du conflit, il fallait s'assurer que les contributions financières des membres aisés de la gentry fussent payées. En dehors de cette source principale de financement, le pouvoir central pouvait compter sur la vente d'offices et de diplômes - avec le statut social qui y était à chaque fois attaché. La dynastie en était donc réduite aux dernières extrémités. Après 1853, ce pendant, le recours principal fut l'imposition d'une nouvelle taxe sur le commerce, prélevée sur les marchandises stockées ou en transit. Comme son taux était très bas, elle se fit connaitre sous le nom d'impôt du "millième". Cette nouvelle taxe prospérait grâce à un commerce intérieur en pleine progression (...).

Il faut souligner que (ce millième) fut d'abord mis en place sous contrôle provincial et local, et non pas central. (...) Pour le dire brièvement, (ces) taxes, tout comme le système des milices et les armées régionales qui en dépendaient, étaient des institutions de l'Etat, mais en termes symboliques seulement. Il en résultait un nouvel équlibre du pouvoir entre le gouvernement central et les gouvernements des provinces, que le temps fit progressivement pencher en faveur de ce dernier. 

Les armées régionales qui exterminèrent les Taiping furent organisées par des hommes qui non seulement partageaient un même façon de voir, une même idéologie, mais faisaient en outre - notamment par leurs liens de parentés, par les liens de professeur à étudiant, par les liens entre étudiants d'une même promotion - partie intégrante de la classe dirigeante chinoise." Reprenant encore Philip KUHN, ils poursuivent : "l'étroite intégration de l'élite du Hunan" était due à la fois "au système académique des Qing et au réseau de patronage et de loyauté qui traversait toute la bureaucratie". Sous la menace de l'hétérodoxie et de l'invasion étrangère, la classe dirigeante subsistait en demeurant loyale envers l'ordre confucéen. Après les années 1860, son unité de pensée et d'action commença progressivement à se dissiper.

Entre temps, les armées régionales devinrent des forces provinciales régulières et de nouvelles académies navales et militaires commencèrent à former des officiers que le statut de soldats-lettrés auréolait de prestige. Ils devinrent des officiers de métier spécialisés au sein d'une organisation militaire moderne. Les meilleurs d'entre eux se retrouveraient, entre 1916 et 1927, à la tête d'une génération de chefs militaires républicains."

Plus loin, nous pouvons lire, sur ce processus de militarisation qui mêlent ici des éléments clefs pour le comprendre et en faire même un cas-type plus ou moins transposable dans d'autres lieux et d'autre temps. "Parmi les forces en présence lors de la révolution de 1911, les plus puissantes dans chaque province étaients, d'une part, le gouverneur militaire, chef de la nouvelle armée, et, d'autre part, l'élite urbaine réformiste qui formait la nouvelle assemblée provinciale. Ces deux éléments se trouvaient à la tête de chaque province sécessionniste. D'une façon générale, le gouverneur militaire représentait la troisième génération issue du mouvement de militarisation qui avait vaincu les Taiping, tandis que l'assemblée provinciale émanait de son côté de la gentry de la génération précédente, dont les membres, à la fin de la dynastie Qing, avaient dirigé des entreprises d'intérêt public. Le constitutionnalisme était devenu le mot d'ordre du jour, mais l'étroitesse d'esprit et l'égoïsme des princes mandchous restés au pouvoir après la mort de l'impératrice douairière, en nombre 1908, rendaient impossible l'établissement d'un régime monarchique constitutionnel. (...). 

La République chinoise commença son histoire en étant dotée de certains attributs du libéralisme politique : une presse libre ; des assemblées élues représentant les élites locales dans de nombreux comptés, préfectures ou provinces ; et un parlement national essentiellement organisé par le nouveau Parti national (le Kuomintang). Malheureusement, l'autocratie impériale n'avait pas été déracinée, et on ne trouvait rien qui fût susceptible de prendre sa place de manière adéquate." Se formèrent alors ces "seigneurs de la guerre" directement issus des autocraties de province, tous appuyés sur les réseaux de solidarité décrit précédemment. Les nouvelles assemblées furent dissoutes et les élites locales perdirent leurs moyens de contrôle sur le système militaire-fiscal-entreprises publiques. Même si des réformes de tout genre sont édictées, les projets de modernisation n'aboutissent pas, car ils devaient être mis en oeuvre par une bureaucratie centrale en état de décomposition. Ayant hérité "de la gentry le pouvoir qu'ils exerçaient sur la société, les gouverneurs militaires et les assemblées provinciales de 1911-1912 en avaient également hérité une grande aversion pour les désordres prolongés, déclencheurs d'insurrections paysannes." Ils favorisaient la stabilité et l'autocratie impériale allait dans le même sens entre limitation de pouvoir réel et d'initiatives du peuple (malgré les rhétoriques dominantes) et frein dans l'oppression de ce même peuple par les élites locales. L'élite provinciale préfère accorder sa confiance en une dictature personnelle (celle de YUAN en l'occurence, mort en 1916) que de forcer le changement. "C'est ainsi que le conservatisme contrecarrait toute révolution sociale. Les gouverneurs militaires, dont le pouvoir émanait des forces armées, lesquelles avaient récemment augmenté leurs effectifs, ne pouvaient prétendre à un autre destin que celui de généraux de province ou de seigneurs de la guerre. L'idéologie conservatrice de la gentry n'était pas en mesure de ranimer la foi confucéenne par laquelle les nouvelles classes urbaines auraient pu soutenir le nationalisme chinois. Bien au contraire, les élites locales avaient brisé le moule de la gentry, et les lignages s'efforçaient à présent de préserver leur domination locale par toutes sortes de moyens" : commerce, industries de la soie et du sel, force des armes, possession d'entreprises et hégémonie culturelle globale. 

   Les élements de militarisation, ainsi mis à jour dans l'histoire de la révolution chinoise de 1911, s'agencent de manière dynamique afin de drainer les ressources à des fins militaires ou entre les mains de possesseurs de la force armée, en s'épaulant d'une armature idéologique séculaire. Fiscalité finançant en priorité des programmes militaires ou militarisés, Bureaucratie de contrôle des choses et des hommes (jusqu'à l'observance des rites...), traditions hiérarchiques d'ordre matériel et moral (entre hommes, mais aussi entre femmes et hommes...), forces armées omniprésentes (qui organisent à la fois la police et la "défense" et qui surveillent le déroulement d'opérations fiscales), Entreprises publiques, commerce, justification idéologique (et même cosmologique) des inégalités, forment une dynamique qui s'oppose à tout changement. Ce changement qui semble ne pouvoir intervenir qu'à la faveur d'un désastre de premier ordre (une invasion étrangère massive par exemple, ici par l'intermédiaire des moyens de communication que constituent le chemin de fer et le télégraphe) qui rebat tous les éléments de cette militarisation. De cette redistribution, à travers la République chinoise, période qui s'étend de 1912 à 1949, découle d'autres formes de pouvoir ou d'anciennes formes rhabillées idéologiquement, d'autres équilibres de pouvoir ou une autre forme de militarisation...

 

SOCIUS

 

Partager cet article
Repost0
14 janvier 2016 4 14 /01 /janvier /2016 14:31

   Créée récement (2010) et publiée par l'Institut de recherches historiques du Septentrion (CNRS/Université Lille3), la revue Comptabilités porte sur l'histoire et l'archéologie des documents comptables, des institutions qui les commanditent et des personnes qui les réalisent et les utilisent, d'aussi loin que l'on puisse remonter dans le temps et jusqu'à la mise en place, au milieu du XXe siècle, des pratiques comptables actuelle. Publication électronique en libre accès, elle est disponible sur le portail reveues.org. 

  Dans son premier numéro (1/2010, Varia), les initiateurs de la revue écrivent que la revue entend s'ouvrir "aux historiens comme aux chercheurs d'autres disciplines s'intéressant à l'histoire de la comptabilité, à ses documents, ses institutions et ses acteurs."

Le sujet est vaste "par l'universalité des pratiques comptables et la diversité des formes qu'elles ont prises, depuis l'encoche sur un morceau de bois des temps néolitihiques jusqu'au programme informatique d'aujourd'hui. Vaste aussi car l'activité de gérer et de contrôler des recettes et des dépenses ne peut être aisément isolée de tous les autres actes de gestion des droits, des biens et des personnes qui finalement l'encadrent et l'expliquent, car il est vain de vouloir étudier les comptabilités en ignorant tous ces documents associés qui ont pour nom censier, cherche de feux, état, aperçu, journal, livre de raison, grand-livre, registre, prospectus, brouillard, manuel..., qui dorment par milliers dans les fonds d'archives.

Mais la richesse des fonds ne seraient guère un argument si les comptes ne nous restituaient des concepts, des savoirs et des savoir-faire en constante évolution et interaction : ceux du philosophe et du clerc, du paysan et du marchand, du bourgeois et e l'entrepreneur, du prince et de l'Etat. L'histoire de la comptabilité est autant une histoire des idées que des techniques et de la civilisation matérielle, aussi bien une histoire économique et financière que sociale et politique. (...)".

Sujet neuf aussi car "ce n'est que depuis peu, et encore trop rarement, que les enquêtes portent sur les documents eux-mêmes et sur les conditions de leur production. Répondre aux appels à la constitution d'une codicologie et d'une "diplomatie des comptabilités" apparait pourtant essentiel pour déssiner les contours socio-culturels des acteurs et pour mettre en lumière les stratégies de gouvernance des autorités et des entreprises. Et si les enquêtes initiées par Pierre Jeanin, Jocken Hook et Wolfgang Kaiser sur les manuels et traités à l'usage des marchands ont montré des voies certes désormais empruntées par les sciences historiques comme par les sciences de gestion, il reste beaucoup à faire et à faire connaitre à propos des comptabilités marchandes et industrielles. L'étude des comptabilités privées a certes progressé, ainsi qu'en témoignent un nombre croissant de publications mais le champ est vaste et l'on ne saurait non plus oublier les comptabilités nationales, macro-économiques, et les relations qu'entretiennent les uns et les autres. Quant à la comptabilité publique, la recherche s'est essentiellement développée sur les aspects institutionnels et rares encore sont les études portant sur la formation de la science administrative : sur le processus de normalisation et d'acculturation entre les administrations centrales et locales, sur la place des savoirs marchands dans les organisations publiques, sur la circulation des modèles et l'analyse de leurs performances, sur les concepts et les modalités de contrôle. Les travaux des précurseurs existent, mais il importe aujourd'hui de promouvoir des analyses comparées à l'échelle européenne, à l'instar de ce qui a pu déjà être fait en matière de comptabilité industrielle.

Comptabilité, revue d'histoire des comptabilités, naît sur ce terreau fertile en cultivant le souhait d'aider au développement et à la diffusion des enquêtes et des la réflexion sur les rapports entre économie, société et politique. Les crises systémiques de gouvernance que traversent actuellement nos sociétés ont à l'évidence inspiré la démarche mais, fondée par des historiens, la revue entend prendre le recul nécessaire et affirmer sa différence, si l'on veut bien considérer que ses comparses étrangères (...) ont été initiées par des chercheurs en Sciences de Gestion. N'est-il pas temps pour les historiens de participer activement et lisiblement aux débats?"

  La revue a déjà traité plusieurs thèmes (Approches codicologique des documents comptables du moyen-Age, Objets et formes du contrôle en Europe à l'époque moderne, Le vocabulaire et la rhétorique des comptabilités médiévales, Maux et mots de la comptabilité privée (1750-1980), Comptables et comptabilités dans l'Antiquité, Savoirs et savoirs-faire comptable au Moyen Âge) à raison d'une parution par an. Les auteurs de la revue s'assignent des bornes temporelles. S'ils veulent aborder toutes les époques et tous les pays, il s'arrêtent à l'adoption définitive en 1957 du Plan comptable général et la mise en place de la comptabilité nationale par l'ordonnance du 2 janvier 1959. Le directeur actuel de la publication est Patrick BECK, professeur d'histoire  médiévale à l'université Lille-Nord de France-Lille 3, secondés par deux rédacteurs en chef, Marie-Laure LEGAY et Matthieu de OLIVEIRA, tous deux travaillant à la même université. Un comité scientifique comprend des universitaires d'autres régions). La périodicité se veut semestrielle.

  Si le vocabulaire utilisé dans les présentations reflète les vocables utilisés par la profession de comptable, les articles présentent un intérêt certain, qui dépasse largement les aspects techniques, quant à leurs contenus et leur formulation. Ainsi, chaque thème est précédé d'un Editorial qui expose les problméatiques abordées par les auteurs. Le numéro de 2014 (n°6) portant sur Comptables et Comptabilités dans l'Antiquité, commence par un Editorial de Patrick BECK et une introduction de Véronique CHANTOWSKI, qui permettent d'aborder les contributions de Cécile MICHEL (La comptabilité des marchands assyriens de Kanis), de Laetitia GRASLIN-THOMÉ (Archivage et comptabilité en Babylonie au VIe siècle av JC), de Charles DOYEN (Pratiques comptables en Grèce hellénistique), de Leopold MIGEOTTE (Les grands livres de Tauroménion en Sicile), de Alain SHÄRLIG (Les moyens di compatable antique), de Julien M. OGEREAU (La plus ancienne référence comptable chrétienne), de Gérard MINAUD (La comptabilité pour mieux communiquer : l'étrange cas romain)... Gérard MINAUD écrit ensuite une conclusion sur les comptables et la comptabilité dans l'Antiquité.

 

Comptabilités - Revue d'histoire des comptabilités, portail www.revues.org.

 

 

Partager cet article
Repost0
12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 09:51

   La première réaction quand on entend associer comptabilité et conflit est qu'il s'agit réellement d'activités très techniques sans rapport avec l'expression de conflits. Ces écritures et documents comptables auraient plutôt à voir avec une coopération nécessaire à leur bon déroulement comme à leur utilisation. Mais nous sommes maintenant, avec toute cette sociologie des techniques, averti de leur non-neutralité. Les outils de gestion que sont le bilan, le compte de résultats... ne sont pas si "innocents" que cela.

Leur histoire, leur objectif, leur utilisation s'inscrivent dans le cadre général des relations conflictuelles entre plusieurs groupes sociaux. Et la comptabilité fait, même si cela est moins connu et moins important que pour d'autres secteurs d'activités humaines, l'objet d'études, qui dépassent tout-à-fait les problématiques de la bonne tenu des comptes....

Compter, choisir ce que l'on comptabilise et la manière de le faire, n'est pas sans incidence sur la pratique et la représentation de la réalité économique. Un coup d'oeil sur le Plan Comptable permet d'ailleurs de bien se rendre compte qu'il est d'abord à l'usage des dirigeants d'entreprise ou d'administration. Dans celui-ci, la part belle est faite au capital, le travail étant considéré - même si c'est lui qui fait fonctionner l'agent économique - comme une charge et est affectée d'un trait négatif dans les comptes. L'organisation de la comptabilité dans son ensemble est toute orientée par le calcul de la TVA, lorsqu'elle est présente dans l'arsenal fiscal de l'Etat, et le résultat de l'entreprise sert d'abord de calcul à l'impôt direct, ce que confirme son histoire, même si ensuite il dépasse largement cette fonction. Cette comptabilité est aussi l'instrument-clé pour le calcul des dettes et des créances de ces agents économiques. 

 La comptabilité est issue de la volonté des groupes sociaux au pouvoir de savoir quelles sont les ressources qu'il est possible de s'approprier, et en même temps de savoir si les services (de l'Etat, de la Congrégation, de l'Eglise...) eux-mêmes sont suffisamment aptes financièrement à assumer leurs fonctions. Même si à l'origine, elle est imparfaite, discontinue, empreinte de subjectivité, elle n'en demeure pas moins un instrument indispensable d'un pouvoir qui entend devenir permanent. Et cela devient de plus en plus efficace lorsque cette comptabilté devient de plus en plus précise, vérifiable, continue et reposant sur des données objectives. 

    Il est d'ailleurs clair aux yeux de théoriciens du socialisme qu'on ne peut avoir une comptabilité  élaborée en milieu capitaliste comme outil transposé tel quel pendant une transition et une période socialiste. Mais il apparait non moins clairement, à l'expérience historique de régimes qui se sont essayés à une gestion socialiste, que jeter toute une pratique comptable vieille de plusieus millénaires n'est pas la meilleure chose à faire. Utile pour comprendre et guider l'activité d'un agent économique, la comptabilité telle qu'elle s'est formée est difficilement modifiable si l'on veut avoir une idée précise de sa performance et de ses capacités. Il est possible que la comptabilité peut être plus complète qu'elle ne l'est aujourd'hui pour guider des politiques socialistes.  De toute manière les conclusions tirées des chiffres peuvent varier considérablement d'une politique économique à une autre. L'introduction de réformes comptables tendant à donner encore plus d'importance aux flux financiers soumis à des spéculations, dans les entreprises importantes (variation du capital social en fonction des cours de la bourse...), n'est pas de nature par contre à favoriser leur pilotage économique en tant qu'unité autonome. On peut penser, d'ailleurs, que toute modification provenant de l'extérieur de la sphère de production de biens et de services où naviguent principalement les acteurs économiques complique, brouille, rend même aléatoire l'analyse, pour eux-mêmes... et à terme pour les acteurs extérieurs.... A tel point que les analyses tiennent compte des "altérations" induites par ces réformes comptables. A tel point qu'une analyse peut éclairer le gros conflit économique entre logiques productives et logiques financières...

   

     Madina Rival et Olivier VIDAL, maitres de conférences au CNAM Paris, chercheurs au LIRSA (Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche en Science de l'Action) tentent de comprendre les liens entre politique et comptabilité. Ecrivant à l'approche d'élections présidentielles, ils constatent d'abord l'absence de réforme comptable dans les discours des candidats. "Pour autant que faut-il en conclure? Que la comptabilité a atteint un niveau d'aboutissement tel qu'il n'est plus nécessaire de la modifier? Que les normes comptables présentent un enjeu qui n'intéresse pas les politiques". Mais l'importance acquise ces dernières années par la dimension internationale des sujets liés à la comptabilité est révélée par de vifs débats dans certaines enceintes décisionnelles à propos des normes internationales? 

 Le lien négatif entre comptabilité et politique dans les débats électoraux (traiter de comptable à la petite semaine son rival est bien vu...) ne favorise pas la compréhension de la comptabilité comme objet de conflit. Pourtant, écrivent nos auteurs "(...) récemment, en avril 2009, la déclaration dinale des membres du G20 réunis à Londres rendait l'application des normes comptables américaines (US GAAP) et internationales (IFRS) responsable en partie de la crise financière actuelle. Or, ces normes sont devenues la référence incontournable, en particulier depuis l'adoption des IFRS par l'Union Européenne,qui les a rendues obligatoires pour l'ensemble des groupes de sociétés cotés en Europe depuis 2005." Pour Alain BURLAND et Bernard COLASSE, à l'occasion de cette crise financière (Normalisation comptable internationale : le retour du politique?" Comptabilité - Contrôle - Audit, décembre 2010, volume 16,3), la comptabilité fait partie de la  chose politique, du gouvernement des hommes.

"Au final, écrivent nos auteurs, si la comptabilité, et plus précisément la comptabilité internationale, est un enjeu politique, peut-on pour autant penser que la comptabilité n'est pas un enjeu de la politique, (...), de la compagne présidentielle?" 

La comptabilité ne peut être politiquement neutre : "La comptabilité est un outils, une technique visant à traduire la réalité en informations synthétiques et quantitatives. La politique est l'art de la décision, du consensus. Politique et comptabilité ne sont pas sur un même niveau. La comptabilité peut être considérée comme un outil au service du politique, un système d'information au service de la prise de décision. Pour autant, cet outil n'est pas neutre. Comme en entreprise, le système de mesure et d'information, peut influencer la décision. Peut-elle pour autant véhiculer un contenu politique? Y-a-t-il une "comptabilité de gauche" et une "comptabilité de droite"?

Il y a à peine plus de vingt ans, la réponse aurait pu sembler évidente. A l'époque du bloc socviétique, la comptabilité communiste était axée sur le cacul du coût de revient. Les entreprises appartenant toutes à l'Etat, la problématique de valorisation des capitaux propres (même si un tel compte existait) était totalement déconnectée de l'idée de revendre l'entreprise. La valorisation du patrimoine de l'entreprise passait au second plan, de même que l'était la notion de comptabilité d'engagement dans un système où primait le contrôle des paiements. Dans un système de marché, la valorisation des capitaux propres au plus près des variations des cours apparait comme beaucoup plus prégnante. Le débat sur la juste valeur qui se développe alors que le financement par les marchés financiers se généralise depuis les années 1980 illustre ce phénomène. (...)." 

    Il existe, nous disent les mêmes auteurs, plusieurs courants de recherche acédémique en comptabilité qui intègrent la dimension politique dans leurs analysent. D'ailleurs ces différents courants ne s'entendent parfois ni sur les présupposés de leurs analyses, ni sur leur épistémologie, ni sur leurs principes de base. Ainsi, à la théorie "politico-contractuelle", appelée "théorie positive de comptabilité" de WATTS et ZIMMERMAN (1978), s'oppose un autre courant plus récent, et tout aussi important, le courant "critique" de la recherche comptable, portée notamment par un revue new-yorkaise d'inspiration néomarxiste, Critical Perspectives on Accouting. "Finalement, les théories "politiques" de la comptabilité expliquent les raisons qui amènent les comptables à faire de la politique. L'approche positiviste comme l'approche critique néomarxiste expliquent pourquoi les acteurs de la comptabilité peuvent être amenés à mettre en oeuvre des stratégies de lobbying pour influencer le normalisateur." Par acteurs de la comptabilité, tous ces auteurs de diverses théories, qui connaissent très bien les pratiques comptables, désignent bien entendu tous ceux qui des experts comptables aux auditeurs, des responsables financiers aux directeurs de banque sont bien conscients de la nature politique de leurs activités. Ceux-ci s'appuient sur des armées de comptables qui eux, n'ont, la plupart du temps, aucunement conscience de cet aspect politique et ne connaissent de leur métier que l'aspect technique. 

Actuellement, si la majorité des travaux en la matière (sur le lobbying) sont des rapports relativement anecdotiques, et peu basés sur des recherches empiriques, l'étude longitudinale par exemple de KIRSH et DAY (2001) montrent que l'IASC/IASB (organisme expert) est un vrai "lobbyiste" qui cherche à gagner les pouvoirs à sa cause, et qu'il est lui-même cible de tentatives d'influence. Il apparait que le processus de normalisation résulte d'actions de lobbying. 

On peut ajouter que la très grande majorité des études comptables sont à vocation purement techniques (il suffit de consulter les manuels, même si qui s'avèrent extensifs dans leurs considérations, pour s'en rendre compte). Ces études peuvent faire apparaitre d'ailleurs (participation bien involontaire aux batailles idéologiques) la comptabilité comme une affaire purement technique. Or, de même que l'énergie ou les travaux domestiques, les aspects politiques sont très présents. C'est seulement à l'occasion de bouleversement de compétences et de souverainetés que généralement on s'en préoccupe plus. Mais tout au long du 'travail comptable" des enjeux bien politiques sont mis en oeuvre. Derrière l'aspect froid et "objectif" de la comptabilité, des conflits se révêlent dans toute leur ampleur après quelques analyses. La sociologie de la comptabilité fait bien partie, alors, de l'ensemble très divers de la sociologie des techniques.

 

  Le scepticisme envers la recherche comptable en général est assez répandu tant chez les professionnels (et plus on descent dans la hiérarchie comptable, plus c'est vrai!) que chez les universitaires en général. "Pourtant, rappelle Bernard COLASSE, la recherche comptable existe depuis longtemps dans les universités des pays anglo-saxons où prospèrent de multiples centres qui s'y consacrent. Mais elle est relativement récente en France, où les universités n'ont accueilli que tardivement la discipline comptable, au début des années 1970. (...) Des thèses de doctorat et de nombreux articles publiés dans des revues académiques témoignent de son existence et de sa vitalité. Le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) ne retient pas moins d'une trentaine de revues de comptabilité pour juger des travaux des chercheurs du domaine (y compris, il est vrai, des revues de contrôle de gestion et d'audit). A l'exception de la revue Comptabilité-Contrôle-Audit créée en 1995 par l'Association francophone de comptabilité (AFC), l'association qui réunit les enseignants-chercheurs de langue française, toutes ces revues sont anglophones." Notre auteur repère dans cette recherche trois catégories : une recherche fondamentale, une recherche appliquée et une recherche normative.

"La recherche comptable fondamentale s'intéresse à la comptabilité comme phénomène historique, social, économique et roagnisationnelle. Elle traite, dans une perspective uniquement cognitive (scientifique), de questions assez générales relatives à ses concepts, à ses méthodes, à son fonctionnement et à son rôle. (...) Certains de ces travaux ont une dimension critique en ce qu'ils questionnent le rôle de la comptabilité et des informations qu'elle produit dans les organisations et la société.

La recherche comptable appliquée vise plus directement le perfectionnement de l'outil et se concrétise par des travaux d'ingénierie qui peuvent viser  soit à un élargissement de la modélisation comptable, soit à son adaptation à de nouveaux besoins d'information (sociaux, sociétaux, environnementaux...) soit encore à l'exploitation de potentialités des nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC).

La recherche normative (dite encore doctrinale) traite plus ou moins directement des problèmes auxquels sont confrontés les normaiisateurs. Il s'agit par exemple de réflechir à la façon dont on peut saisir et évaluer en comptabilité l'immatériel. Il peut encore s'agir de réaliser des études sur les différents impacts des normes : avant leur adoption, pour juger de leur opportunité ou, après leur mise en application, pour faire en quelque sorte le bilan de cette mise en application.

Ces trois types de recherche, nullement exclusifs l'un de l'autre, ont leur utilité pour les praticiens, les normalisateurs et la société en général ; ainsi, certains travaux d'histoire de la comptabilité à vication cognitive, tels ceux sur l'histoire des méthodes d'évaluation, peuvent éclairer des débats contemporains, comme celui sur l'évaluation en juste valeur." 

 

Madina RIVAL et Olivier VIDAL, Politique et comptabilité : quels liens pour quels enjeux? Colloque au Sénat du Conseil Supérieur de l'Ordre des Experts-comptables, Janvier 2012, https://halshs.archives-ouvertes.fr. Bernard COLASSE, Dictionnaire de comptabilité, collection Repères, La Découverte, 2015.

 

SOCIUS

 Complété le 4 février 2015.

 

 

 

Partager cet article
Repost0
9 janvier 2016 6 09 /01 /janvier /2016 10:48

 Premier grand théoricien politique de la Chine moderne, Kang YOUWEI systématise une longue lignée d'érudits, passant par WEI YUAN et GONG ZIZHEN, pour dénoncer la version officielle des classiques et proposer une nouvelle interprétations de CONFUCIUS fondée sur les "textes en écriture nouvelle", tels qu'on pouvait les reconstituer grâce aux commentaire de GONGYANG du IIIème siècle. A mille lieue de la vision communen le véritable sens du confucianisme est d'innover sans cesse pour faire progresser l'humanité vers l'âge d'or qu'il décrit dans Le Livre de la Grande Unité, ébauché dès 1885 et publié intégralement en 1935. Son utopie sociale inspire MAO TSE TOUNG avec l'abolition de la famille, des nations, de la propriété privée, et l'institution d'un gouvernement mondial. Il faut d'abord industrialiser - à l'occidentale, mais cela ne doit pas être trop dit pour ne pas effaroucher des oreilles chinoises - et introduire la monarchie constitutionnelle. Ses nombreuses pétitions appuyées par l'opinion lettrée, les conséquences de la défaite de 1895 et de la pénétration étrangère (occidentale et japonaise) convainquent l'empereut de faire appel à ses services en 1898. L'échec de la réforme des Cent jours le contraint, suivi de son disciple LIANG QICHAO, à l'exil, où il s'efforce durant 15 ans, d'organiser le soutien des Chinois d'outre-mer au mouvement constitutionnel. Resté fidèle à la dynastie, il appuie la tentative de restauration en 1917. Ses idées monarchistes et confucéennes l'opposent à la révolution intellectuelle du 4 mai 1919. Il perd alors son audience, se réfugiant dans la littérature et la cosmologie, avant d'être redécouvert tardivement, de nos jours et d'être reconnu comme une des figures intellectuelles les plus importantes de la Chine.

     Le lettré, expert dans l'art de discerner dans la tradition classique les précédents susceptibles d'en justifier l'adaptation aux temps présents, prend comme point de départ l'école du Nouveau Texte, au sein de laquelle les lettrés Qing avaient mis en cause l'authenticité des classiques issus de l'Ancien Texte, sur lesquels toute l'orthodoxie néo-confucénenne reposait depuis l'époque Song. "Cette affaire, écrivent John FAIRBANK et Merle GOLDMAN, se situait à un niveau de complexité semblable à celui des doctrines chrétiennes de la Trinité et de la prédestination. On ne saurait lui rendre justice par un simple résume, aussi habile soit-il. Quoi qu'il en soit, ce qui nous importe aujourd'hui, c'est le fait que les versions du Nouveau Texte avaient été établies sous les Han antérieurs (avant JC), alors que les versions de l'Ancien Texte étaient devenues les références sous les Han orientaux (après JC). L'autorité de ces derniers perdurait encore pour les philosophes Song, à qui l'on devait cette synthèse que nous appelons néoconfucianisme (et que les Chinois appellent école Song). Ainsi, en répudiant les versions de l'Ancien Texte au profit de celles du Nouveau Texte (qui étaient d'ailleurs plus anciennes), on se donnait la possibilité d'échappeer à l'étau du néoconfucianisme et d'interpréter la tradition à nouveaux frais. Or, l'école de pensée du Nouveau Texte croyait en la possibilité d'adapter les institutions aux temps présents et favorisait de ce fait, de façon générale, la réforme."

KANG YOUWEI représente alors, consciemment ou non, l'intérêt croissant de la gentry pour la réforme de l'Etat. En 1891, il publie son Etude des classiques falsifiés au cours de l'époque Xin (9-23) : "Les classiques vénérés et interprétés par les lettrés Song sont pour la plupart d'entre eux falsifiés et ne sont pas de Confucius". Cette prise de position fracassante est le fruit d'un esprit érudit et très persuasif (bien qu'elle soit encore aujourd'hui contestée). Il cite les sources classiques du Nouveau Texte afin d'étayer sa théorie des trois âges : l'âge du désordre ; l'âge de la paix prochaine et de la petite tranquillité ; l'âge de la paix universelle et de la grande unité. Le monde est en train selon lui d'entrer dans le second âge, conformément à une progression qui suppose d'ailleurs une doctrine du progrès. Bien qu'il puise la plupart de ses idées dans les ouvrages d'auteurs précédents, KANG YOUWEI avance en toute indépendance. C'est ce qui lui permet d'introduire subrepticement les idées d'évolution et de progrès dans la tradition chinoise classique, et cela au moment même où elles gagnent le monde entier. 

Il adopte avec son disciple LING QICHAO le darwinisme social des années 1890. Ils écrivent des ouvrages sur le triste destin de nations aux idées étroites (Turquie, Inde...) et sur les succès remportés, dans la survie des nations les plus aptes (Russie de Pierre Le Grand, Japon de l'ère Meiji). Ardents nationalistes, ils espèrent que les Qing peuvent encore faire le salut de la Chine. En s'appuyant sur l'exemple donné par les missionnaires protestants, ils font appel à la presse et aux sociétés d'études, lesquelles ont pour habitude de soutenir les discussions portant sur les questions d'intérêt général par des imprimés et des rassemblements publics. KANG YOUWEI défend même l'idée de faire du culte de CONFUCIUS une religion nationale organisée. Mais son grand espoir est d'avoir l'oreille de l'empereur et de réformer la Chine de haut en bas.

Pendant ces 100 jours, entre le 11 juin et le 21 septembre 1898, l'empereur GUANGXU publie sur ses conseils quelques quarante décrets visant à la modernisation de l'Etat, de l'éducation, de la loi, de l'économie, de la technologie, de l'armée et de la police. Mais ces réformes radicales, vu la déliquescence de l'administration impériale et l'attentisme de la Cour, ne sont pour l'essentiel par appliquées. Les fonctionnaires attendaient de voir l'action de l'impératrice douairière, qui avait pourtant délégué l'essentiel de ses pouvoirs. Comme l'ensemble de l'establishment se sentait menacé par les changements proposés, il soutint un coup d'Etat militaire, avant que le pouvoir mandchou se décide à soutenir activement la société secrète paysanne des Boxers dont la révolte de 1898-1901 signe la faillite intellectuelle de la dynastie...

   C'est avec une méthode assez contestable sur le plan de l'histoire textuelle que KANG tente d'opérer la réforme radicale de l'Etat et de la société chinoises. dans son Étude critique de Confucius comme réformateur des institutions (1897), comme dans d'autres de ses ouvrages, il tente de recentrer toute la tradition chinoise sur la personne de Confucius, transfigurée de manière à rivaliser avec les figures de proue des autres grandes religions, le Boudha, le Christ ou Mahomet. "En exaltant Confucius, écrit Anne CHENG, comme le plus grand saint et le plus grand réformateur de tous les temps, Kang se voit sans doute lui-même sous les traits d'un sage, d'autant qu'il est salué par ses pairs comme le "Martin Luther du confucianisme". Mais paradoxalement, l'universalisation d'une nouvelle religion confucéenne allait en réalité dans le sens d'une déconfucianisation de la tradition."

 

Anne CHENG, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 2002. John FAIRBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine, Texto, Tallandier, 2013. Marianne BASTID, Kang Youwei, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

 

 

Partager cet article
Repost0
9 janvier 2016 6 09 /01 /janvier /2016 10:39

Cet ouvrage qui veut couvrir les réalités de l'armée et de la guerre romaines de 58 avant JC à 235, fait surtout le point des études à ce jour concernant ce vaste domaine. Il le fait en examinant tour à tour, dans des détails parfois inédits, les dimensions, les fonctions, les compositions des armées, les tactiques - où la construction des camps prend une grande importance, les stratégies et les buts politiques et économiques de la guerre menée par l'Empire romain contre des adversaires divers et variés. Yann Le BOHEC, professeur émérite à l'université de Sorbonne, donne la synthèse de quarante années de recherches sur l'armée romaine : il met en évidence ses forces et ses faiblesses, et il le fait surtout en regard de caractéristiques des différents ennemis, parfois négligées par les historiens. Prenant appui sur les études stratégiques de Clausewitz à Mao Tse Toung, il analyse ce que les Romains savaient faire : de la tactique et de la stratégie. Il nous fait mieux comprendre ce qu'était la guerre antique et comment l'Empire, malgré toutes ses tares, pouvait se maintenir pendant ces longs siècles. Le développement de l'archéologie, certaines belles découvertes, l'ampleur des études réalisées sur des aspects partiels, tout cela favorise une grande synthèse sur la guerre romaine. Si peu de textes nous sont parvenus sur la tactique et la stratégie romaines, en tant que telles, il ne faudrait pas, comme le fait un peu vite peut-être notre auteur, en conclure que les Romains n'ait rien écrit d'élaborer sur le sujet : tant de destructions pendant le déclin de l'Empire, sans compter celles systématiquement organisées pour réduire à néant le paganisme (je pointe les groupes chrétiens fanatiques), même sans compter l'usure "naturelle" des supports de l'information écrite, ont fait disparaitre une grande partie de la littérature gréco-romaine! Toutefois, le grand mérite de l'auteur est, à partir de ce qui nous reste, de dresser un tableau convainquant des usages tactiques et des pratiques stratégiques, qui se retrouvent inchangées pendant de longues décennies, pour s'adapter ensuite le long des siècles aux alés sociaux, économiques et politiques (sans compter les catastrophes naturelles et les épidémies...). 

 

Dans des chapitres dynamiques et pourtant aux données très détaillées, sont examinés successivement l'armée comme institution, l'environnement de la guerre (entendre les causes, les mentalités, le droit, les philosophies...), les conditions du combat (notamment l'exercice, la discipline, le train qui accompagne l'armée, le service de santés...), la tactique et la stratégie. Dans un épilogue, il énonce globalement, avec autant de précisions, la force et les faiblesses de l'armée romaine et son... décès. Des très riches notes accompagnent le texte et on pourrait écrire à l'intention de tout étudiant, avant même de consulter les manuels consacrés in fine, le conseil de lire le livre, ne serait-ce que pour repérer les références indispensables à l'étude de la guerre romaine...

Pour chaque aspect, il se réfère directement aux sources de l'information que nous possédons, notamment les écrits épars consacrés à la guerre chez de nombreux auteurs antiques. Pour se garder de tout anachronisme, Yann Le BOHEC explicite toujours d'où il parle (des concepts modernes ne peuvent pas s'appliquer parfois au cas romain), comme on en vient à questionner les théories et pratiques impériales pour répondre en s'appuyant sur ce que l'on sait réellement, et cela suivant la trame historique elle-même pour chaque aspect. Ainsi, l'évolution de la marine, domaine souvent négligé par les auteurs contemporains, à travers les pratiques des différents empereurs, suivant l'ordre chronologique des règnes. Il énonce par le menu les forces et les faiblesses du commandement impérial lui-même.

L'auteur insiste souvent sur l'importance aux yeux des citoyens romains de la pax romania, la guerre étant régie par un droit et des pratiques cérémonielles strictes. Une fois la guerre déclarée, les troupes romaines se révèlent cruelles, mais pas plus finalement, sauf pour l'échelle de certains massacres et destructions, que l'ensemble des pratiques des peuples de l'Antiquité. Si les vaincus sont soumis ainsi, c'est aussi parce que la propriété du vaincu est partagée entre la légion et Rome, les centurions et les légionnaires, suivant des règles strictes et sans concessions, l'esclavagisme romain étant une des bases de l'économie et... de leur style de vie. Les nombreuses guerres civiles, faites de désertions parfois massives et de soldats passés à l'ennemi extérieur, forment un des éléments principaux de la diffusion des techniques de combat. Une des conclusions de l'auteur est que si les "barbares" ont finalement eu raison de l'empire romain, outre les facteurs internes de sa décadence, c'est qu'ils ont fini par se battre sur le terrain "à la romaine"! Effet de ces multiples défections et de la présence d'auxilliaires barbares au sein de l'armée, la tactique romaine s'est diffusée à l'ensemble du "monde connu". Les principales forces de l'armée romaine (sa masse, sa discipline, la disposition des troupes, la dimension, la disposition et la protection des camps, et pour finir sa tactique) ne jouait plus vers la fin... Mais l'auteur indique bien que l'ensemble des qualités de l'armée romaine ne fut pas perdu à la dernière chute de Rome au Vème siècle, l'Empire Romain d'Orient perdura bien plus longtemps... 

 

Yann LE BOHEC, La guerre romaine, Collection L'art de la guerre, Editions Tallandier, 2014, 449 pages;

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
3 janvier 2016 7 03 /01 /janvier /2016 09:05

Le fossé qui sépare aujourd'hui le citoyen lambda de l'élite politico-économique ne tient pas seulement à l'écart des revenus (et des possibilités d'échapper à l'impôt), à la technicité des débats économiques ou à l'éloignement progressif des priorités politiques (entre les cours de la Bourse et l'emploi par exemple), ni non plus au désintéressement croissant vis-à-vis des affaires de la cité, individualisme ambiant oblige, mais aussi d'une tendance structurelle à la promotion dans les entreprises ou dans les institutions politiques. Cette tendance se résume à la promotion, à un moment de leur carrière, des individus à leur niveau d'incompétence, de manière individuelle et collective, les solidarités à la même échelle socio-économico-politique consolidant cette même tendance... Mais, il ne s'agit pas cela de cela : il existe, parallèlement à cette désaffection sur la chose publique (les intérêts privés, quels qu'ils soient, primant en fin de compte), une tendance à la médiocrité générale. A la démocratie se substitue la médiocratie : une mauvaise démocratie (le déni du vote direct des citoyens ou une mauvaise conception de la représentation de ceux-ci, par exemple) produit de mauvais citoyens, comme de mauvais citoyens (vivant sciemment leurs individualismes au mépris du collectif) produisent une mauvaise démocratie, en un cycle infernal qui mène tout droit à la dictature consentie et désirée... Si cette médiocrité générale touche le domaine public, il n'épargne pas les activités économiques privées, ni la vie privée...

La multiplication des sollicitations d'attentions, l'auto-imposition, sous forme d'addiction, de sources de détournement d'attentions (smarphone, tablettes et autres) se traduit par un buzz constant de bruits ou d'informations parasites qui font de la vie quotidienne une mutitude d'interruptions d'actions, une discontinuité carrément de l'espace et du temps). Pas étonnant qu'au bureau, dans les relations de travail ou même dans les relations interpersonnelles au travail, dans les relations entre adultes et entre parents et enfants au domicile soient empreints de cette sorte de perte de continuité, qui fait qu'on passe constamment dans la journée du coq à l'âne, si à une relation se superpose dans le même temps  ou dans le même espace ou presque, une autre relation... Le travail et la qualité de la relation en subit les conséquences, sans que l'on ne s'en aperçoive immédiatement... La médiatisation à travers la télévision se trouve démultipliée par ces petits appareils que l'on garde pratiquement en permanence sur soi... A la relation immédiate avec l'entourage, se substitue en importance (de qualité et de quantité) les perceptions médiatisées de la réalité, induisant une décroissance d'efficacité dans l'action, d'où une certaine médiocrité de toutes sortes de prestations de biens et de services, comme des relations entre individus... La médiocratie dont on parle ne ressort pas immédiatement de ce phénomène, mais cela pfait partie du 'tableau d'ambiance". Revenons donc pour le moment à ce que des sociologues et les managers appellent le principe de Peter, qui combinés avec d'autres éléments, forment la médiocratie... Les auteurs qui analysent ce principe et ceux qui traitent de la médiocratie ne se penchent pas sur ce phénomène-là, où le ludique immédiat se mêle à une baisse d'attention généralisée...

  Le principe de Peter, appelé parfois par des spécialistes (de ressources humaines notamment) "syndrome de la promotion Focus", est une loi empirique relative aux organisations hiérarchiques, proposée par Laurence Johnston PETER (1919-1990), pédagogue canadien, professeur agrégé de l'Education, installé en 1966 à l'Université de Californie du Sud et Raymond HULL (1919-1985), écrivain canadien, poète, travaillant surtout à la télévision, dans leur ouvrage du même nom publié en 1970.  

Selon ce principe, dans une hierarchie, tout employé a tendance à s'élever à son niveau d'incompétence et avec le temps, tout poste sera occupé par un employé incapable d'en assumer la responsabilité. L'ouvrage de PETER et Hull est rédigé sur un ton satirique mais le principe exposé fait ensuite l'objet d'études universitaires et de réflexions managériales, qui examinent sa validité en le confrontant au réel, avec des conclusions d'ailleurs de validité complète et partielle. Il existe des réflexions dans le management tendant à vouloir corriger les incidences du Principe de Peter dans l'entreprise. Mais comme ce principe touche tous les stades de la hiérarchie, plus on monte dans celle-ci, plus des solidarités socio-professionnelles s'opposent aux efforts déployés pour contrecarrer ses effets. La nature trop générale (toutes les organisations hiérarchiques) du principe de Peter, le fait que toutes les promotions ne se font pas suivant les compétences et le fait que les nominations ne soient pas toujours du fait des hiérarchies elles-mêmes (processus d'élection ou de sélection extérieure), modèrent la validité d'un tel principe. Les exemples pris par ces deux auteurs sont relativement nombreux, ce qui frappent le plus concernant le monde de l'enseignement. C'est sur cet exemple qu'enchaine l'étude d'Hans Magnus ENZENSBERGER (né en 1929), comme l'écrit Alain DENEAULT dont le livre sur la médiocratie inspire cet article, portant sur l'être de "l'analphabète secondaire". Cet être est produit en masse par les institutions d'enseignement et de recherche ; il se fait fort d'une connaissance utile, moyenne, qui n'enseigne toutefois pas à remettre en cause ses fondements idéologiques. "Il se considère comme informé, sait déchiffrer modes d'emploi, pictogrammes et chèques, et le milieu dans lequel il se meut le protège, comme une cloison étanche, de tout désaveu de ca conscience" résume ce dernier dans son essai Médicroté et folie (Gallimard, 1991 (1988)). Le savant médiocre ne pense jamais par lui-même, il délègue son pouvoir de pensée à ses instances qui lui dictent ses stratégies aux fins d'avancement professionnel. L'autocensure est de rigueur pour autant qu'il sait la pésenter comme une preuve de roublardise, d'autant plus, ajouterions-nous, qu'il n'accorde pas dans sa vie une importance centrale à son activité officielle... Depuis un long processus déjà analysé par Karl MARX (Introduction générale à la critique de l'économie politique, 1857) où il réfléchit sur les conséquences des multiples pertes de qualification professionnelles entrainée par la révolution industrielle, le métier étant ravalé au rang de "moyen" interchangeable, les sociétés occidentales subissent une médiocrisation du savoir-faire général. La tendance à l'exclusion des non-médiocres (gêneurs, ennuyeux, voire dissidents) se voit confirmée régulièrement, mais comme l'écrit Alain DENEAULT, "on le fait aujourd'hui en prenant le parti de la médiocrité. Pour lui, "des psychologues trouvant toute leur place dans des écoles de commerce inversent les rapports de valeur en présentant les formes singulières de compétence comme un surcroit de "maitrise de soi". Il pointe les travaux par exemple de Christy Zhou KOVAL, de la Duke University's Fuqua School of Business, qui "présente les travailleuses et travailleurs qui se trouvent exigents envers eux-mêmes comme des sujets quasi responsables du fait qu'on finit par abuser d'eux. Il leur revient d'apprendre à restreindre leur activité à un cadre étroit. Leur propension au travail bien fait et au sens large des responsabilités passe désormais pour un problème. Ils dérogent ainsi à leurs objectifs "personnels", soit leur carrière telle que la paramètrent leurs institutions de tutelle.".

Notre auteur s'appuie pour définir cet ordre médiocre érigé en modèle sur les travaux d'Alexandre ZINOVIEV (1922-2006), dans sa description des aspects généraux du régime soviétique en des termes qui le font ressembler à nos démocraties libérales. Dans son roman satirique Les hauteurs béantes, il déploie ses théorèmes : Je parle de la médiocrité, comme d'une moyenne générale. Il ne s'agit pas du succès dans le travail, mais du succès social. Ce sont des choses bien différentes. (...). Si un établissement se met à fonctionner mieux que les autres, il attire fatalement l'attention. S'il est officiellement confirmé dans ce rôle, il ne met pas longtemps à devenir un trompe-l'oeil ou un modèle expérimental-pilote, qui finit à son tour par dégénérer en trompe-l'oeil expérimental moyen."

Dans cette vision des choses l'expert s'érige comme la figure centrale de la médiocratie. "Sa pensée, écrit notre auteur, n'est jamais tout à fait la sienne, mais celle d'un ordre de raisonnement qui, bien incrné par lui, est mû par des intérêts particuliers." On peut aisément reconnaitre que la plupart des experts économiques aujourd'hui adoptent un modèle que la moyenne reconnait comme seul valide, lequel s'avère nettement incapable des performances attendues. De la même manière, la plupart des experts politiques, conseillers politiques à tous les étages des hierarchies des partis ou des institutions, est adûlée cas adoptant le système politique moyen comme référence, lequel a une facheuse tendance à être contre-productif dans bien des domaines... L'expertise n'est vendable à large échelle que si elle confirme, émet, embelli une opinion commune très moyenne, et du coup, comme l'ensemble de la société considère les experts, surtout médiatisés, comme des références indépassables, celle-ci adopte des solutions moyennes à ses conflits de tout ordre, lesquels ont alors une fâcheuse tendance à s'accumuler, à croître en nombre et en puissance, à s'aggraver et à faire sombrer l'édifice social vers des lendemains qui chantent faux... La majorité des universitaires s'érige bien entendu comme la figure centrale de la médiocratie (Edward SAÏD, Reith Lectures de la BBC, en 1993). Cette médiocrité ambiante se camoufle sous le nom de professionnalisation, laquelle se présent socialement à la manière d'un contrat tacite entre, d'une part, les différents producteurs de savoirs et de discours, et, d'autre part, les détenteurs de capitaux. 

Notre auteur est sans concessions : "Les premiers fournissent et formatent sans aucun engagement spirituel les données pratiques ou théoriques dont les seconds ont besoin pour se légitimer. Saïd reconnait conséquemment chez l'expert les traits distinctifs des médiocres : "faire" comme il faut selon les règles d'un comportement correct - sans remous ni scandale, dans le cadre des limites admises, en se rendant "vendable" et par-dessus tout présentable, apolitique, inexposé et "objectif". Le médiocre devient dès lors pour le pouvoir l'être-moyen, celui par lequel il arrive à transmettre ses ordres et à imposer plus fermement son ordre.

Ce fait social mène fatalement la pensée politique à un point de conformisme qui se présente sans surprise comme le milieu, le centre, le moment moyen érigé en programme politique. Il se fait l'objet d'une représentation électorale porté par un vaste parti transversal n'ayant à offrir au public pour toute distinction qu'un ensemble de fétiches que Freud désignait par les termes de "petites différences". Les symboles plus que les fondements sont en cause dans cette apparence de discorde. Il faut voir comment, dans les milieux du pouvoir, comme les parlements, les palais de justice, les institutions financières, les ministères, les salles de presse ou les laboratoires, des expressions telles que "mesures équilibrées", "juste milieu" ou "compromis" se sont érigés en notions fétiches. Tellement, qu'on n'est plus à même de concevoir quelles positions éloignées de ce centre peuvent encore exister pour qu'on participe, justement, à cette proverbiale mise en équilibre. N'existe socielement d'emblée que la pensée à son stade pré-équilibré. Si sa gestation la prépare déjà dans les paramètres de la moyenne, c'est que l'esprit est structurellement neutralisé par une série de mots centristes, dont celui de "gouvernance", le plus insignifiant d'entre tous, est l'emblème. (...).(...) on évincera les esprits qui ne participent pas à la duplicité, et ce, bien entendu, de manière médiocre, par le déni, le reniement et le ressentiment. Cette violence symbolique est éprouvée.

La médiocratie nous incite de toute part à sommeiller dans la pensée, à considérer comme inévitable ce qui se révèle inacceptable et comme nécessaire ce qui est révoltant. Elle nous identifie. Que nous pensions le monde en faction de variables moyennes est tout à fait compréhensible, que des êtres puissent ressembler à tout point de vue à ces figures moyennes va de soi, qu'il y ait une injonction sourde ordonnant à tous d'incarner à l'identique cette figure moyenne est, par contre, une chose que d'aucuns ne saurait admettre. Le terme "médiocratie" a perdu le sens de jadis, où il désignait le pouvoir des classes moyennes. Il ne désigne pas tant la domination des médiocres que l'état de domination exercé par les modalités médiocres elles-mêmes, les inscrivant au rang de monnaie du sens et parfois même de clé de survie, au point de soumettre à ses mots creux ceux et celles qui aspirent à mieux et osent prétendre à leur souveraineté."

   Si nous exposons ici des termes de réflexion sur le principe de Peter et une médiocratie qui, non seulement aurait remplacé une démocratie au niveau politique, mais aurait installé des comportements de même type dans les milieux économiques et jusqu'aux aspirations sociales, c'est parce que cette dérive massive constitue un élément de négation des conflits, et parfois même de toute notion de conflit. Le conformisme tend à réserver le terme de conflits à des contradictions mineures et il faut l'éclatement fort de la violence pour qu'un réveil ait parfois lieu dans nos sociétés où les gens semblent devenus en majorité gras et paresseux...

 

Alain DENEUAULT, La médiocratie, Lux éditeur, 2015. Laurence PETER et Raymond HULL, Le principe de Peter, ou pourquoi tout va toujours mal, Le livre de poche, 1969 (réédition 2001). 

 

FURIUS

      

      

Partager cet article
Repost0
26 décembre 2015 6 26 /12 /décembre /2015 10:36

Philippe LOREC, haut fonctionnaire au ministère de l'Economie, des Finances et de l'industrie s'excuse presque des opportunités économiques offertes par les sorties de conflits armés avant de détailler quelques unes d'entre elles. Auparavant, il situe le cadre général de ces conflits dont veulent sortir plusieurs acteurs. "Chaque conflit présente des particularités qui font que sa résolution nécessitera un montage politique et économique et un jeu d'acteurs différents. La reconstruction d'un pays est un processus général, dynamique et intermédiaire qui demande l'intervention de multiples catégories d'acteurs, ensemble ou séparément."

Il distingue quatre phénomènes qui modifient profondément la gestion des sorties de conflits armés :

- le passage de l'unilatéralisme au multilatéralisme. "Depuis la Seconde guerre mondiale, la reconstruction des pays sortant de guerre était essentiellement un processus unilatéral ayant pour principal bailleur de fonds les Etats-Unis. Ces derniers ont assuré, du plan Marshall, destiné à l'Europe, aux négociations de Camp David, la majeure partie des financements et des aides. Cet effort a permis d'assurer une certaine stabilité politique mondiale mais surtout d'asseoir l'influence et la suprématie économique et politique des Etats-Unis pendant plus de cinquante ans." Notons que cette logique suit celle des mandats de la SDN et de l'ONU, même si le colonialisme européen est beaucoup moins subtil (à caractéère à la fois économique, politique et culturel) que la politique des Etats-Unis (axée surtout sur le stratégique et l'économique). "Cependant, depuis 20 ans, on assiste à l'arrivée de nouveaux bailleurs de fonds, car aucun pays, même les Etats-Unis, ne peut plus actuellement assumer à lui seul un tel rôle, en raison du nombre de conflits et de la difficulté et de l'énormité croissante de la tâche. Elle se traduit par l'apparition d'alliances multilatérales diverses, larges et hétérogènes, composées de forces tantôt coopératives tantôt concurrentes."

- la complexité des mécanismes internationaux s'ajoute aux difficultés rencontrées au niveau local.

- la multiplication des acteurs locaux et internationaux, notamment la société civile, augmente les risques de dispersion et d'inefficacité des aides.

- l'élaboration d'une doctrine qui se construit et s'affine progressivement à la suite des expériences : "la sortie de crise nécessite, de façon concomitante, le rétablissement d'une gouvernance locale et le soutien aux logiques classiques de reconstruction des infrastructures et de l'économie. Depuis moins de 10 ans, la gestion des conflits a beaucoup évolué sur le terrain et ne se cantonne plus aux traditionnelles opérations de maintien de la paix."

  Il faut prendre en compte, écrit toujours notre auteur dans les dispositifs des évolutions suivantes :

- la dimension civile des crises est devenue prépondérante.

- les rapports de force sur le terrain sont de plus en plus affirmés entre les différentes grandes puissances et sont marqués par une forme d'asymétrie entre les logiques militaires des Occidentaux et les solutions civiles déployées sur le terrain.

- les dimensions multinationales et unilatérales des opérations sont désormais pensées avec une architecture civile.

- les marchés à la clef, contrairement aux idées reçues, ne sont pas immédiatement "rentables", à l'exception des pays possédant des ressources naturelles importantes. Ils nécessitent des investissements préalables non négligeables et s'avèrent souvent risqués. La plupart des entreprises au regard des dernières opérations ne réfléchissent plus en "retour sur investissement" mais en "retour sur présence ou sur image".

Notons que dans un monde régit par les préoccupations à court terme (profits espérés au début de la stabilisation) et par les représentations médiatiques, le "retour sur investissement" ne semble pas une préoccupation réelle des investisseurs. Cela explique souvent la faiblesse précisément de ces investissements en comparaison des besoins globaux sur le terrain et une certaine concentration des moyens sur des secteurs ou des territoires à vocation stratégique (de défense ou économique).

    Pour les grandes puissances, la sortie de conflit armé devient le nouveau terrain de confrontation des stratégies d'influence, de compétition et de pouvoir. Le tout est d'obtenir de bonnes positions dès le début du conflit. L'intervention sur place, camouflée ou ouverte, souvent en faveur d'un camp ou d'un autre, permet d'orienter déjà les prémisses de la sortie du conflit. Le mandat international est alors un dispositif, qui sanctionne bien des efforts diplomatiques et parfois militaires, très efficace pour devancer ses concurrents. Enfin, la fin du conflit est l'occasion d'une redistribution des cartes avec notamment l'arrivée de nouveaux acteurs. Il en résulte des atouts compétitifs majeurs pour certains Etats tout au long du processus de rétablissement d'une stabilité sur le terrain. Les aides internationales peuvent en effet devenir de formidables opportunités pour les pays en sortie de crise, du point de vue de certains acteurs (souvent pas de tous...). Pour les intervenants désireux de rétablir durablement la "paix", il s'agit de veiller ou de modifier dans un sens favorable les équilibres du pays, de limiter les risques d'une reconstruction et d'une transition vers une économie de marchés mal maîtrisée. Notons que l'idéologie libérale des pays intervenants se centrent sur la question de la qualité de ces marchés et n'entendent pas favoriser un leadership d'Etat affirmé (notamment par la mise en oruvre d'une planification qui exigerait quelques nationalisations). Il faut aussi, d'après ces mêmes intervenants, passer d'une logique d'assistanat à une logique de coopération.

 

Philippe LOREC, Enjeux et opportunités des sorties de conflits, dans Guerre et Economie, Sous la direction de Jean-François DAGUZAN et Pascal LOROT, Ellipses, 2003.

 

STRATEGUS

Partager cet article
Repost0
25 décembre 2015 5 25 /12 /décembre /2015 08:41

     Le guide du maintien de la paix est l'une des sources de référence - l'une des peu courantes revues en français consacrées à ce domaine - en ce qui concerne les opérations de paix. Comme les responsables de la revue l'écrivent eux-même en 2013, "après 10 ans d'existence, le Guide du maintien de la paix évolue. Initialement conçu comme un instrument d'information sur les activités de maintien de la paix, il est devenu en quelques le guide de référence en langue française sur les opérations de paix. Afin de s'adapter, notre publication effectue plusieurs changements tout en conservant le format qui a fait son succès. Ainsi, soucieux de concilier sa mission d'information sur le quotidien des opérations de paix et sa vocation de plateforme francophone de dialogue sur les questions de pointe portant sur les opérations de paix, le Guide du maintien de la paix sera désormais enrichi d'une nouvelle collection sur les opérations de paix qui permettra, à l'avenir, la publication de numéros thématiques, tel que celui paru en 2011 sous la direction de Jocelyn Coulon et Alexandra Novosselof, La paix par la force? Pour une approche téaliste du mantien de la paix "robuste". De plus, le Guide est désormais doté d'un comité scientifique et d'un comité de lecture. Le comité scientifique est en charge des orientations scientifiques du Guide, notamment du choix des thèmes abordés, du choix des articles et des données statistiques des différents numéros et éditions spéciales. Pour sa part, le comité de lecture est composé de chercheurs et de praticiens, et évalue, de manière anonyme, les textes soumis à publication."

Il s'agit d'une publication du ROP (Réseau de Recherche sur les Opérations de Paix), créé en 2005. Affilié au Centre d'études de recherches internationales de l'Université de Montréal (CERIUM), le ROP se donne pour double mission "de jeter un éclairage aussi large que possible sur les opérations de paix et d'oeuvrer au renforcement global des capacités pour les opérations de paix". Dirigé par une équipe de 6 personnes à la tête de laquelle se trouvent Jocelyn COULON  (directeur), diplômé en science politique de l'Université de Montréal, et Damien LARRAMENDY (sous-directeur), de la même université, le ROP publie plusieurs autres travaux en dehors du Guide annuel : outre un bulletin régulier, plusieurs dossiers, ainsi L'OTAN au Kosovo : évolutions et perspectives (2015), Le futur des opérations de paix de l'ONU : les recommandations du Haut panel indépendant (2015), L'inscription du patrimoine culturel au mandat d'une opération de paix (2014). Le ROP publie également un Dictionnaire mondial des opérations de paix 1948-2013, et, entre autres, La paix par la force? Pour une approche réaliste du maintien de la paix "robuste" (2011).

Chaque numéro annuel du Guide aborde plusieurs problèmes de la période considérée. Ainsi le numéro de 2012, sous-titré Espaces francophones et Opérations de paix (dirigé par David MORIN et Michel LIÉGEOIS), s'ouvre par une introduction de Bruno CHARBONNEAU et Tony CHAFER, vers des articles sur la francophonie, le partage des tâches, la recherche d'une perspective francophone sur les opérations de paix, les problèmes spécifiques des opérations de paix sous l'égide de la France en Afrique francophone subsaharienne, la difficile émergence d'une pratique française de la Réforme dans une invention anglophone. Le Guide termine toujours par une chronologie du maintien de la paix, des données statistiques... Celui de 2011 se centrait sur l'Afrique et les opérations de paix, celui de 2009 abordait des questions posées sur divers continents, comme les précédents d'ailleurs. Toutes ces études s'inscritent dans des problématiques abordées par le Centre de sressources de maintien de la paix de l'ONU elle-même. L'édition de 2013 aborde de nouveau des problèmes plus généraux liés au maintien de la paix. Les divers opus sont publiés par diverses maisons d'éditions selon les années. 

Sous la direction de David MORIN, Michel LIEGEOIS et Marie-Joëlle ZAHARD, CECRI et ROP, Guide du maintien de la paix 2013, Editions Athena.

Partager cet article
Repost0
22 décembre 2015 2 22 /12 /décembre /2015 10:59

L'affaiblissement des Etats, au Nord comme au Sud, par le grignotage de leurs recettes fiscales comme par leur dépossession de nombreux leviers d'interventions économiques et sociaux, influent sur la capacité de gérer des conflits armés. Cela se manifeste dans les tentatives de sorties de conflit menées par les organisations internationales inter-étatiques. La multiplication des "défaillances" d'Etats, au niveau financier comme au niveau même de leurs prérogatives régaliennes conduit à des interventions de toute nature, étatiques ou privées, qui à leur tour modifient, parfois de manière considérable, les périmètres des souverainetés. L'effet est particulièrement direct lorsqu'il s'agit, pour des organisations internationales, de rétablir la paix et la sécurité, de reconstruire des Etats. 

    Pour François POLET, sociologue, chargé d'étude au CETRI, "la multiplication des opérations de state building résulte de la convergence de trois agendas internationaux qui confèrent aux Etats du Sud de nouvelles responsabilités en matière de gestion des risques humanitaires, sociaux et sécuritaires. La récurrence des échecs s'explique par les contradictions d'un projet visant à redessiner les systèmes institutionnels pour les conformer aux "bonnes pratiques" et aux intérêts divers des intervenants." David CHANDLER, professeur de relations internationales au Centre for the studt of Democracy (Université de Westminster), auteur de plusieurs ouvrages dont International stabuilding : The rise of Post-liberal Governance (Routldge, 2010), estime que "le state building vise moins à universaliser la forme "Etat" qu'à cacher sa désintégration sous les pressions du nouvel ordre international. A rebours de sa justification protectrice, il opère une déconnexion entre "responsabilités" (laissée aux Etats non occidentaux) et "pouvoir" (capté par les puissances interventionnistes). La mise en évidence des effets pervers de la régulation extérieure refonde l'idée même d'autonomie politique. 

Pour David SOGGE, consultant indépendant, membre associé du conseil du Transnational Institute (TNI), explique que "l'actuelle "gouvernance mondiale", faible ou tronquée, est un obstacle au peace building et au state building. En matière de flux financiers, de sécurité, de migration, d'industries extractives et de marchandises nuisibles, un triple déficit (de démocratie, de cohérence et d'application) consécutif à l'asymétrie internationale, à certains intérêts privés et au contrôle public lacunaire, mine les quelques initiatives positives prises." 

    

    L'affaiblissement des Etats par le state building, selon David CHANDLER, provient, entre autres, de l'application de Stratégie de sécurité nationale des Etats-Unis, document de 2002 du gouvernement américain. "En 2004, le gouvernement états-unien décidait de mettre sur pied un service spécifiquement consacré aux missions de state building, l'Office de coordination pour la reconstruction et la stabilisation (www.state.gov/s/crs)". On passe alors du "droit d'ingérence" à ce "state building", mené par l'ensemble des pays occidentaux. C'est une véritable redéfinition de la souveraineté dont bénéficient plusieurs pays, dont par exemple la Bosnie (littéralement sous l'autorité de l'Union Européenne) constitue une application nette. Pour cet auteur, "le state building ne vise pas à universaliser la forme Etat - comme c'était le cas durant la décolonisation - mais plutôt à cacher la désintégration de cette forme sous les pressions interventionnistes de l'ordre international de l'après-guerre froide. Le state building constitue un cadre de référence pour l'action politique et l'interventionnisme qui s'attache avant tout à déconnecter exercice du pouvoir et responsabilité. La critique de ces nouveaux avatars de l'interventionnisme doit mettre en lumière les relations réelles de pouvoir et démystifier le discours qui les justifie. Ce n'est qu'en mettant en évidence les effets pervers et négatifs de la régulation extérieure que l'on parviendra à refonder l'idée même d'autonomie politique et d'indépendance."

David SOGGE pointe les grands défis que la gouvernance supranationale doit relever. Elle "peut, de façon positive ou négative, affecter la construction d'Etats solides et l'établissement d'une paix durable." L'auteur aborde les problématiques au sein de 5 grands domaines, "en omettant certaines questions importantes telles que les narcotiques, les traités commerciaux, l'aide étrangère et le changement climatique.

 Les problèmatiques relatives à la gouvernance supranationale s'articulent autour de trois types de déficit (S UNESWORTH, The State's Legitimacy in Fragile Situations : Unpacking Complexity, Paris, OECD, 2010) : le "déficit démocratique" : en amont, les cityens manquent de connaissances et de poids face aux régimes ou face à ceux qui sont chargés de les mettre en application ; en aval, les politiques publiques sont mal appliquées et/ou irresponsables ; le "déficit de cohérence" : les règles et les politiques, au sein d'un juridiction ou entre plusieurs juridictions, s'accordent mal et parfois même, se contredisent ; le "déficit d'application" : les règles ne sont pas respectées parce que les mécanismes d'application manquent de moyens, de légitimité, de portée, d'autonomie politique et de pouvoir de sanction. Ces déficits diffèrent en fonction des axes, des régions, des cultures et des époques. Compte tenu de la puissance asymétrique, en particulier en termes d'aide et de systèmes financiers et de sécurité, la responsabilité du public occidental et des acteurs privés est ici mise en avant, car ils ont été les architectes et les constructeurs principaux des régimes supranationaux actuels. Cependant, la croissance économique et la montée en puissance de certains Etats non occidentaux laissent distinctement apparaitre la fin possible du monopole occidental sur les normes et les règlements internationaux. Par conséquent, certains régimes supranationaux sont confrontés à des défections et à une perte de légitimité au profit de nouveaux "clubs" régionaux ou idéologiques. Les positions indiennes, chinoises et russes envers les accords mondiaux sur le climat ne sont qu'un des exemples des nouveaux défis auxquels fait face la gouvernance mondiale. Les Etats plus faibles peuvent gagner de ce fait en puissance de négociation, mais il n'y a aucune garantie que ces nouveaux accords renforcent ces Etats." Les cinq domaines, détaillés par l'auteur, concernés par cette problématique sont les circuits financiers, les armes et services armés, les industries extractives, les migrations et déplacements et les marchandises nuisibles. David SOGGE distingue pour les divers domaines, des accélérateurs et des inhibiteurs supranationaux de fragilité et des accélérateurs et des inhibiteurs territoriaux de fragilité :

- Pour les accélérateurs supranationaux de fragilité, il cite l'architecture financière mondiale. Elle agit souvent en tant que "multiplicateurs de force" pour les circuits illicites à partir d'une combinaison d'éléments : la surveillance et le contrôle légers des mouvements de capitaux, parfois comme condition de soutien des donateurs et des institutions financières internationales ; les juridictions secrètes (places financières ou paradis fiscaux) à l'étranger ; les règles de prix de transfert et le faible contrôle des falsifications du prix des entreprises ; la dépendance des entreprises légitimes du secteur financier envers les circuits illicites, tels que le blanchissement d'argent et le trafic de drogue ; la concurrence réglementaire renforcée par le "forum shopping" afin d'obtenir un cadre juridique moins restrictif, favorisant de ce fait "une réglementation dégénérative", qui se révèle particulièrement nuisible pour les droits du travail et la protection de l'environnement ; le "commerce de la souveraineté" dans lequel les lois et les réglementations territoriales deviennent des biens négociables ; la faible légitimité de régimes, causée par l'attitude des Etats riches et puissants, ou de leurs alliés, qui s'exemptent des règles ; la "capture" des parlements, dirigeants et autorités chargées de faire appliquer la loi, comme les banques centrales et les agences censées superviser les banques et autres acteurs du secteur bancaire ; la subordination politique et l'inefficacité des agences chanrgés de faire appliquer les régimes internationaux ; les formules macroéconomiques et de gouvernance utilisées par les donateurs et les IFI qui négligent la régulation comme corollaire logique aux stratégies de "conditionnalités" favorisant la libéralisation, les nouvelles méthodes de gestion publique et la privatisation.

- Pour les inhibiteurs supranationaux de fragilité, les éléments suivants jouent un rôle positifi : les cadres mondiaux qui renforcent des réglements nationaux (comme sur les déchets toxiques) et les systèmes d'application, et qui forment les bases de la coordination au niveau supranational ; les approches globales en faveur de "changements de paradigmes" juridiques et politiques, par exemple, on constate les premiers signes d'un changement vers un paradigme de "moindre mal" sur les narcotiques et les drogues douces, bien que la fin du paradigme de prohibition/répression ne soit pas encore d'actualité ; les régimes internationaux efficaces, comme les nouvelles lois américaines et européennes visant à limiter le commerce illicite de bois dur tropical, ou encore les règles qui font face à des contrepoids politiques venant d'acteurs non étatiques, comme les sociétés d'élimination des déchats ; la crainte des entreprises vis-à-vis des sanctions légales suite au non-rapportage de certains paiements et la peur que leur réputation puisse souffrir d'une publicité de non-respect des normes gouvernementales et des droits humains ; la recherche et le plaidoyer qui recadrent l'enjeu de ces questions en les liant au contrôle public.

- Pour les accélérateur territoriaux de fragilité, prévalent : l'affaiblissement de la légitimité de l'Etat, lorsque les services publics ne peuvent pas contrôler ni sanctionner les sociétés privées, les organisations criminelles et les autres acteurs non étatitiques ; l'affaiblissement des capacités et des encouragements à satisfaire aux exigences des régimes internationaux, en raison d'une "saignée" des institutions étatiques par l'austérité, la privatisation, etc ; l'arbitraire du pouvoir, lorsque l'application des lois est laissée à la discrétion des fonctionnaires.

- Pour les inhiteurs territoriaux de fragilité, les éléments suivants jouent un rôle posifit : les systèmes de taxation forts et équitables sur les flux externes et internes, et sur les bénéfices ; la réduction des opportunités d'extraction des rentes privées et arbitraires, ainsi que d'accumulation dans des juridictions secrètes ; l'alignement des lois nationales et des règlements appropriés sur les régimes internationaux, en particulier pour ce qui a trait au travail, à l'imposition et à la protection de l'environnement ; l'application de ces lois et règlements par des agents ("organismes de surveillance" officiels et non officiels), qui jouissent de l'autonomie politique et des ressources nécessaires pour agir au mieux.

 

 Les trois agendas internationaux dont parle François POLET qui, parallèlement et conjointement, contribuent  à la montée en puissance du thème du state building sont l'agenda pour la paix, celui de la lutte contre la pauvreté et celui de la lutte contre le terrorisme. L'enjeu du state building apparait pour la première fois explicité dans "l'Agenda pour la paix" de 1992 du secrétaire général de l'ONU, Boutros BOUTROS GHALI, en vue de redéfinir les missions de l'organisation internationale dans le contexte de l'après-guerre froide. Sur la lutte contre la pauvreté, les "Documents de stratégies de lutte contre la pauvreté" (DRSP) au tournant du millénaire, puis les Déclarations de Monterrey (2002) et de Paris (2005) entérinent les réflexions qui datent de la fin des années 1990 de la Banque Mondiale. le state building reçoit enfin sa troisième grande impulsion, dans le cadre du virage doctrinal de l'après 11 septembre 2001, qui place les "Etats faillis" au coeurs des politiques de défense des pays industrialisés. Ces Etats faillis ne sont pas seulement, pour les Etats-Unis, des havres potentiels pour les activités terroristes, ils sont aussi considérés comme les foyers d'une série de "menaces transnationales majeures" susceptibles de toucher le "premier monde" : pandémies, réseaux criminels, prolifération des armes non conventionnelles, dégradations environnementales, migrations incontrôlées, ruptures de l'approvisionnement énergétique... Pour notre auteur "l'investissement occidental croissant dans les activités se state building procède d'une évolution doctrinale de fond, qui prête de nouvelles utilités aux Etats périphériques dans la mondialisation : le maintien de la paix et de la sécurité humaine, la lutte contre la pauvreté et surtout la mise en oeuvre d'un contrôle territorial visant à contenir les "pathologies sociales" dont les externalités négatives ne connaissent par de fontières. Les échecs, plus ou moins patents, des efforts sur le terrain reflètent en dernière instance l'existence d'une contradiction majeure, au coeur du projet, entre l'objectif d'appropriation locale, par les populations donc, de ces institutions et celui d'appropriation, par ces mêmes institutions, des modèles institutionnels et objectifs politiques de leurs parrains internationaux. L'émergence de mouvements sociopolitiques endogènes suffisamment forts poue enrayer les mécanismes de l'extraversion est la clé de la reconstruction effective et démocratique des Etats."

 

François POLET, State building au Sud : de la doctrine à la réalité ; David CHANDLER, Comment le state building affaiblit les Etats ; David SOGGE, La gouvernance supranationale : un défin pour la construction de la paix et d'Etats forts, dans Alternatives Sud, (Re-)construire les Etats, nouvelle frontière de l'ingérance, Centre Tricontinental, Editions Syllepse, Volume XIX, 2012.

 

STRATEGUS

   

Partager cet article
Repost0
16 décembre 2015 3 16 /12 /décembre /2015 13:45

   Même si l'attention de concentre sur une notion de postconflit dérivée de l'expérience des interventions multiples en faveur de la paix dans des zones touchées par des guerres civiles depuis les années 1990, l'expérience plus large des organisations internationales depuis la fin de la seconde guerre mondiale de "maintien de la paix" donne aux problématiques de sorties de conflit armé une plus grande portée. Le maintien de la paix comme méthode d'utilisation de la force militaire sans recours à la violence pour préserver la paix constitue un concept élaboré et développé par l'Organisation des Nations Unies (ONU) à partir de 1948 avec la mise sur pied d'une mission d'observation en Palestine et surtout avec le déploiement d'une force d'interception lors de la crise de Suez en 1956. Si le public anglophone bénéficie d'une pléthore d'études de toutes sortes consacrées à cette notion et à ses applications multiples, il n'en est pas de même du public francophone où le monde universitaire de manière générale s'intéresse peu à la défense et aux relations internationales en dehors des crises liées à des guerres coloniales ou à des conflits armés se composant de terrorisme... En français, on peut se référer surtout à l'excellente publication annuelle canadienne, Guide du maintien de la paix, créée par Jocelyn COULON, et supervisée actuellement par David MORIN et d'autres auteurs.

La particularité de ces interventons de maintien de la paix est d'être menée par une organisation internationale qui ne peut agir, grosso modo, que par l'intermédiaire de ses membres les plus influents, ne possédant en propre ni forces armées ni capacités de commandement unifié étendu sur ces forces. Elle dépend entièrement des volontés politiques des membres permanents du Conseil de sécurité. Aussi, les critiques sur sa relative inefficacité à freiner ou stopper des conflits armés n'ont guère de sens, les puissances les plus importantes maîtresses de sa capacité d'action agissent à leur guise, selon des impératifs géopolitiques étatiques. L'habileté du Secrétaire général de l'ONU consiste à lancer et à garder une unité d'action la plus longue possible à ces forces et à faire respecter avec leur aide des résolutions prises avec le consentement ou la volonté réelle... des membres permanents du conseil de sécurité. C'est la structure même de l'ONU, à qui ses membres ont refusé des moyens propres en matière de police et d'action armée (et même souvent non armée!), qui entraine sa relative faiblesse. Pour autant, l'accumulation de l'expérience des Nations Unies oriente de plus en plus ses activités multilatérales vers des calculs stratégiques en faveur réellement du maintien de la paix, cela sous la pression conjointe des Etats non membres du Conseil de sécurité (avec des interventions au nou au sein notamment de l'Assemblée Générale), d'une opinion publique internationale qui s'affirme de plus en plus (par Internet notamment) et d'une kirielle d'organisations non gouvernementales (au statut d'observateurs souvent à l'ONU même) de toutes natures.

   "Avec l'évolution des tâches effectuées par les soldats de la paix, écrit Ronaldo HATTO, la tendance a consisté à délaisser le terme d'opération de "maintien" de la paix pour celui plus englobant d'"opérations de paix", le maintien de la paix n'étant qu'une des facettes des opérations de paix multinationales. Ces dernières peuvent dorénavant impliquer l'assistance humanitaire, la supervision d'élections, le rapatriement des réfugiés, le désarmement, la démobilisation et la réintégration des anciens combattants, la restauration de la capacité de l'Etat à maintenir la sécurité dans le respect de l'Etat de droit et des droits de l'homme ou le soutien à la création d'institutions de gouvernance légitimes et efficaces". Et cela même si l'ONU continue d'utiliser le terme "maintien de la paix" (peacekeeping) pour qualifier l'intégralité de ses opérations. Elle a créé de toutes pièces le maintien de la paix, "transformant au fil des années ce mécanisme improvisé de gestion des conflits en institution incontournable de la société internationale." Plus précisément, c'est le secrétaire général Dag HAMMARSKJÖLD qui, sous la pression des nécessités pour l'organisation d'intervenir bien plus directement dans les conflits armés, a amorcé le corpus de règles qui s'est développé considérablement ensuite. Malgré toutes les critiques (manque de réactivité, d'efficacité), "le maintien de la paix n'a jamais été remplacé par un instrument de gestion ou de résolution des conflits plus "efficace"." S'il n'a pas vocation, considéré juridiquement comme un mécanisme périphérique de gestion des conflits, de  s'immiscer dans les situations où les intérêts des grandes puissances sont en jeu, les interventions répétées, et surtout depuis les années 1990 la gestion des situations d'après guerre civile par de nombreux organisées plus ou moins étroitement reliées à l'ONU, ce mécanisme met en question bel et bien le principe sacro-saint de souveraineté étatique.

    La diplomatie préventive que veut initier Dag HAMMARSKJOLD (Rapport annuel du secrétariat général sur l'activité de l'Organisation, 16 juin 1959-15 juin 1960) répond directement à la crise de Suez en novembre 1956. Deux interventions de l'ONU ont déjà été lancées auparavant : la première en Palestine en 1948, la seconde au Cachemire en 1949. Ces deux opérations en faveur de la paix reposent alors sur le déploiement d'observateurs non armés de l'ONU. Ces premières interventions ont pour but de répondre aux crises liées à la décolonisation et au démantèlement de l'empire britannique et sont rendues posibles par l'absence de conflit d'intérêts sur le moment entre Américains et Soviétiques. Le terme maintien de la paix est utilisé pour la première fois dans le cadre de la Force d'Urgence des Nations Unies non seulement pour son utilité descriptive, mais surtout comme un moyen de distinguer les nouvelles procédures de celles qui devaient caractériser la sécurité collective (Alan JAMES, The politics of Peace-keeping, New York, Praeger Publishers, 1969). La mérhode utilisée par le maintien de la paix pour séparer les belligérants était très différente de celle envisagée par la sécurité collective. La Charte impliquait la dissuasion des agressions ou la punition des agresseurs par les moyens militaires des grandes puissances. Le maintien de la paix repose au contraire sur le déploiement de contingents légèrement armés fournis par les petites et les moyennes puissances. La dissuasion doit reposer dorénavant sur la seule présence de soldats de la paix (ou casques bleus) déployés entre les parties du conflit. Une différence existe également dans le consentement des parties en présence. Dans la vision traditionnelle du maintien de la paix, les "soldats de l'ONU" ne peuvent pas imposer la paix comme l'exigence la sécurité collective. Ils ont besoin du consentement et de la coopération des parties. L'ONU tire cela directement de son expérience au Congo entre 1960 et 1964. L'absence de consentement des protagonistes peut poser de graves problèmes aux casques bleus. 

  A partir de 1948, les Nations Unies ont développé deux grands types d'opération : observation et interposition. Les premières n'ont pas vraiment évolués mais les secondes ont connu des fluctuations au cours de la guerre froide, et une tendance à la complexification de leurs fonctions après 1988. Les opérations d'observation visent à déployer des soldats légèrement armés et en petit nombre dans le but d'observer et de rapporter aux Nations Unies le déroulement des événements, dans un pays où la frontière entre deux ou plusieurs pays en conflit armé. L'interposition a pour objectif de déployer des soldats organisés en contingents (habituellement des bataillons de 400-500 soldats) dans le but de former une zone tampon entre les parties en conflit. Les missions d'interposition ont été déployées entre des armées régulières lors de conflits interétatiques et entre des groupes paramilitaires dans le cadre de conflits intra-étatiques. Plusieurs auteurs ont distingué plusieurs périodes dans le maintien de la paix. Ainsi WISEMAN (1993) et FETHERSON (1994) proposent une périodisation en 6 parties :

- 1946-1956 : période d'émergence où les Nations Unies réfléchissent aux moyens d'intervenir pour maintenir la paix et la sécurité internationale, aux mesures à prendre pour protégerson personnel qui serait appelé à être déployé dans des zones de conflits et à mettre sur pied des opérations d'observation en Palestine et au Cachemire, opérations du maintient de la paix sans en porter le nom.

- 1956-1967 : période d'affirmation caractérisée par la création d'opérations impliquant des soldats en plus grand nombre et légèrement armés, déployés pour remplir des tâches complexes et presque totalement inédites. C'est dans cette période qu'apparaissent les casques bleus.

- 1967-1973 : période de mise en sommeil marquée par un ralentissement important des activités de maintien de la paix de l'ONU. Difficultés rencontrées par les caspques bleus et tensions entre membre permanents du Conseil de sécurité, crise financière sans précédent contribuent à cette situation.

- 1973-1978 : période de résurgence avec le lancement de 3 nouvelles opérations autour de l'Etat d'Israël.

- 1978-1988 : période d'entretien où aucune nouvelle opération n'est lancée, suite aux regains de tension entre les Etats-Unis et l'URSS (invasion de l'Afghanistan par l'URSS, nouvelle guerre froide initiée par Ronald REAGAN en 1979).

- depuis 1988 : période d'expansion qui début avec l'envoi d'une mission de bons offices entre l'Afghanistan et le Pakistan et d'une mission d'observation entre l'Iran et l'Irak. Cette période d'expansion avec des a-coups (1995-1999) n'a jamais cessé depuis : le nombre de troupes et de personnels civils de l'ONU déployés dans des opérations de maintien de la paix atteint des records vers 2009 et l'ONU continue de créer de nouvelles missions.

     BELLAMY, WILLIAMS et CRIFFIN (2004) présentent les trois principes qui servent de socle doctrinal aux opérations de maintien de la paix traditionnel :

- consentement des parties, consentement qui peut être tacite, non sanctionné par des textes ou accords juridiques.

- impartialité des troupes de l'ONU, principe délicat appliqué dans la composition des troupes intervenantes (nationalités, qualités professionnelles, contrôle de moralité)

- non usage de la force sauf en cas de légitime défense, sans doute le plus difficile à mettre en oeuvre sur le terrain et qui a coûté déjà la vie de nombreux participants civils et militaires. 

   Ronalt HATTO, à qui l'on doit déjà les nombreuses informations ci-dessus, adopte une définition à deux niveaux du maintien de la paix : "la première au niveau stratégique et la deuxième au niveau tactique.

Au niveau stratégique, le maintien de la paix est une institution secondaire qui vise avant tout à réguler et à stabiliser la société internationale en maintenant ou en rétablissant la souveraineté d'Etats menacés par des agressions extérieures ou par une désintégration interne." L'auteur indique que cette conception des opérations de maitien de la paix repose sur une "conception "westphalienne" de l'ordre international qui considère que les Etats restent, malgré la montée de puissance de nombreux acteurs transnationaux et du concept de sécurité humaine, les acteurs centraux des interactions internationales". Vu la désagrégation, justifiée par une vision libérale de l'économie, du pouvoir en général des Etats, cette conception pourrait masquer les véritables luttes qui comptent, lesquelles réduisent les Etats à des ensembles, qui pour être très médiatisés, montrent une réelle impuissance dans de nombreux domaines. Même si lors des crises financières de grande ampleur, les acteurs économiques semblent se tourner vers les Etats, provoquant des tentatives de régulation des marchés qui n'aboutissent d'ailleurs pas, ce sont eux qui mènent les véritables combats. In fine, l'inefficacité des Etats intervenant dans de nombreux conflits pour y maintenir ou y rétablir cette "paix et sécurité internationale" pourraient s'expliquer précisément par cette perte de puissance devant des acteurs qui jouent dans la discrétion. Parmi les auteurs qui s'opposent à cette conception "wesphalienne", citons Alex BELLAMY, Paul D WILLIAM et Stuart GRIFFIN dans leur ouvrage Understanding Peacekeeping (Cambridge, Polity Press, 2010).

"Au niveau tactique, le maintien de la paix consiste en opérations mises sur pied par l'ONU, par des Etats, des groupes d'Etats (coalitions of the willing) ou des organisations régionales ou sous-régionales (seules ou en coopération avec l'ONU) reposant sur le déploiement de personnel en uniforme (militaires et/ou policiers) et civil, avec le consentement des parties concernées, visant à s'interposer de façon impartiale entre ces dernières dans le but de prévenir, contenir, modérer ou mettre fin à un conflit et éventuellement de rétablir la paix entre les parties.

Pendant la guerre froide, un autre principe consistait à empêcher les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de participer aux opérations de maintien de la paix (mais pas aux missions d'observation)", principe qui peut souffrir de quelques exceptions. "Un autre principe implicite à la base des OMP est que les forces de l'ONU n'ont pas l'autorisation de conduire des missions de renseignement" (synonyme d'espionnage), l'ONU préférait la recherche ouverte des informations. Ceci représente un handicap, un de plus, pour l'ONU : l'absence de renseignement tactique propre peut générer, avec une certaine difficulté d'organisation entre forces nationales différentes, une efficacité réduite sur le terrain, ainsi que des possibilités de manipulations de la part des grandes puissances. 

L'Agenda pour la paix du secrétaire général Boutros BOUTROS-GHALI propose des définitions des différents types d'OMP. "A partir de l'opération en Namibie en 1989, les Nations Unies ont organisé des opérations multifonctionnelles rappelant l'ONUC, la FSNU/AETNU et l'UNIFICYP dans sa première version, dans lesquelles les fonctions exercées par le personnel civil et militaire de l'ONU étaient de plus en plus complexes puisqu'elles impliquaient la supervision d'élections et le rapatriement de réfugiés. C'est aussi au début des années 1990 que se sont ajoutées des opérations de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) et de réforme des secteurs de la sécurité (RSS) en coopération avec l'Organisation des Etats américains (OEA) en Amérique Latine. L'Agenda pour la paix de 1992 avait donc pour but d'offrir une doctrine pour les opérations multifonctionnelle que les Nations unies allaient avoir à organiser (SCHRICKE, 1992) mais aussi à encourager le partage des tâches entre l'ONU et les organisations régionales, qui, selon le Chapitre VIII de la Charte, ont un rôle à joueer dans le maintien de la paix et de la sécurité internationale." Dans sa partie 2, l'Agenda pour la paix propose trois définitions :

- la diplomatie préventive, avec pour objet déviter que les différends ne surgissent entre les parties, d'empêcher qu'un différend existant ne se transforme en conflit ouvert et, si un conflit éclate, de faire en sorte qu'il s'étende le moins possible.

- le rétablissement de la paix vise à rapprocher des parties hostiles, essentiellement par des moyens pacifiques tels que ceux prévus au Chapitre VI de la Charte des Nations Unies (voir dans ce blog Comparaisons entre la SDN et l'ONU).

- le maintien de la paix consiste à établir une présence des Nations Unies sur le terrain, ce qui n'a jusqu'ici fait qu'avec l'assentiment de toutes les parties concernées, et s'en normalement traduit par un déploiement d'effectifs militaires et/ou de police des Nations Unies ainsi, dans bien des cas, que du personnel civil. Cette technique élargit les possibilités de prévention des conflits aussi bien que de rétablissement de la paix.

  L'Agenda pour la paix mentionne aussi une quatrième modalité d'action (et introduit une nouvelle notion dans le vocabulaire de l'ONU) : la consolidation de la paix après les conflits. Cette action, dixit l'Agenda, doit être "menée en vue de définir et d'tayer les structures propres à raffermir la paix afin d'éviter une reprises des hostilités". La notion de peacebuilding s'est popularisée à partir du début des années 2000. Cette notion est encore très contestée, surtout parce que l'ONU est mal équipée pour mettre sur pied des unités capables de telles activités, l'obligeant de faire appel à des prestataires extérieurs privés sur lesquelles elle n'exerce qu'un médiocre contrôle. 

Les frontières entre les différents types d'intervention ne sont pas clairement définies, signe sans doute positif (malgré les critiques, notamment juridiques) que l'ONU veut (mais le peut-elle) intervenir à toutes les étapes des conflits armés, sauf bien entendu dans la phase des combats, même si des vélléités existent pour effectuer des opérations plus ou moins directes d'imposition de la paix. Les OMP, vu la faiblesse de l'ONU, écho de la faiblesse des Etats membres, restent encore improvisées, les "experts" proches de l'organisation étant loin de maitriser toutes les données des conflits dans lesquels elle veut intervenir. Mais s'ébauche une véritable doctrine stratégique qui, si les OMP se développent et se renforcent réellement, peut donner à l'ONU l'impact que les textes fondateurs voulaient lui donner.

 

Ronald HATTO, Le maintien de la paix, L'ONU en action, Armand colin, 2015.

 

STRATEGUS

 

    

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens