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18 novembre 2015 3 18 /11 /novembre /2015 13:18

La notion de "conflit vert" vient du GRIP (Institut de recherche et d'information sur la paix et la sécurité, Belgique) ; elle recouvre "des situations explosives qui peuvent aller de l'émeute locale jusqu'au conflit international en passant par l'insurrection, la répression ou la guerre civile et qui ont comme particulier d'être directement liées au changement de l'environnement". Si les atteintes à l'environnement ne sont pas forcément en elles-mêmes des causes premières et directes de conflits, elles peuvent être le catalyseur et l'élément déclenchant en s'ajoutant à des causes politiques, sociales, ethniques ou religieuses. Les dix neuf auteurs de l'ouvrage publié en 1992 avec le sous-titre "la Détérioration de l'environnement, source de tensions majeures" dessinent les contours de trois grandes catégories de situations conflictuelles :

- les situations conflictuelles liées à la rareté ou à la pénurie, qu'il s'agisse de la raréfaction des ressources en eau, des ressources halieutiques ou des terres arables ;

- les situations conflictuelles liées à une identité de groupe dans lesquelles il peut être établi, à tort ou à raison, une corrélation entre la dégradation de l'environnement et des facteurs sociaux, ethniques, nationalistes, religieux ;

- les situations conflictuelles liées à la discrimination et à la privation de tel élément environnemental entrainant la dégradation du cadre de vie du fait d'actions menées par d'autres.

Sur les situations liées à la rareté et à la pénurie des ressources environnementales, de nombreuses études historiques, socio-politiques ou écologiques existent.

Aaron T WOLF (L'eau et la sécurité pour l'homme, Université de l'Oregon, Conférence sur les ressources transfrontalières, Washington, juin 2000) ne recense depuis la Haute Antiquité que 7 conflits réellement nés à cause de l'eau. Force est toutefois de constater que l'eau - ou plutôt sa rareté - peut fournir à tel Etat dans un contexte régional donné un prétexte pour régler des problèmes politiques ou territoriaux et contribuer ainsi à rendre une situation plus conflictuelle. Il s'agit en effet d'un problème majeur. Par ailleurs, la raréfaction des terres arables consécutive à la désertification peut engendrer des situations d'autant plus graves que celles-ci ont des racines anciennes (Amérique Centrale, antagonisme des populations amérindiennes, par exemple). L'accès aux ressources halieutiques a quant à lui engendré de nombreuses relations de conflit qui ont tendu à se radicaliser en même temps que ces ressources se raréfiaient. Les conflits se multiplient et se diversifient à partir des années 1970, compte-tenu de la fermeture de lieux de pêche à des pêcheurs de certaines nationalités, de l'interdiction ou de la limitation de l'utilisation de certains engins ou de la difficulté de cohabitation entre des navires utilisant des techniques de pêche différentes (entre pêche industrielle et pêche artisanale). La cause majeure parait constituée par la suppression d'accès à la ressource, du fait en particulier de la multiplication des zones économiques exclusives (ZEE) ou de zones de pêche exclusive aboutissant de fait, dans le cadre de ce que l'on a appelé l'extension territoriale des eaux maritimes, à une nationalisation des ressources et à l'interdiction d'accès au détriment des non-ressortissants, le recours à la contrainte étant fréquent de la part des Etats côtiers pour faire respecter leurs droits, à moins que ce ne soient les pêcheurs eux-mêmes qui s'en chargent à leur place. On peut citer la "guerre de la morue" entre l'Islande et le Royaume Uni (à partir de 1972) ou encore les nombreux incidents entre pêcheurs espagnols et pêcheurs français dans le Golfe de Gascogne (1984). la plupart du temps, ces incidents se sont conclus par des poursuites, des arraisonnements, des dommages aux biens et aux personnes. On a pu enregistrer pour la seule année 1995 davantage de conflits de ce type que pendant tout le XIXe siècle.

Sur les situations conflictuelles liées à la raréfaction des ressources et aux identités de groupe, les situations que l'on peut examiner apparaissent souvent dramatiques. Dès lors qu'une corrélation est établie entre la dégradation de l'environnement et certains facteurs ethniques ou religieux, de véritables guerres peuvent s'ensuivre. Ainsi, des enquêtes établissent que l'une des composantes du très grave conflit ethnique opposant les Tutsi et les Hutus au Rwanda et au Burundi, est écologique, avec la raréfaction de ressources naturelles, notamment en terres cultivables. Cela aggrave jusqu'au paroxysme un antagonisme ethnique, social et politique ancien. C'est aussi le cas par exemple en Indonésie (ile de Bornéo) où l'exploitation forestière intensive aboutissant à la déforestation envenime les relations entre communautés musulmanes, chrétiennes et animistes (Massacres de 2001). Dans le même ordre d'idées, la colonisation des hauts plateaux centraux entrainent la destruction des forêts en vue de la culture du café au profit des cadres dirigeants vietnamiens au détriment des Mois, composés d'une cinquantaine d'ethnies non vietnamiennes. (Michel TAURIAC, VietNam, Le dossier noir du communisme, Plon, 2001) La constructions de barrages hydroélectriques contribue également, à l'éclosion de révoltes plus ou moins graves dans plusieurs régions du monde. N'oublions pas tout de même les diverses guerres indiennes aux Etats-Unis où la question des ressources jouent un très grand rôle : des modifications importantes d'environnement, provoqués par exemple par le passage de troupeaux énormes, ou simplement les chasses au bison, ont ruiné toute l'économie de nombreuses tribus privés de leurs ressources séculaires. Derrière les "traditionnels" conflits entre éleveurs (pasteurs) et agriculteurs, voire entre chasseurs et agriculteurs, se trouvent des conflits verts qu'il serait intéressant de remettre en perspective dans l'histoire de l'humanité.

Sur les situations conflictuelles liées à la discrimination et à la privation d'une ressource environnementale, de multiples exemples peuvent être citer. En militarisant la ressource en eau dans les territoires occupés de Cisjordanie (Ordonnances militaires de juin et d'octobre 1967), Israël a mis en oeuvre un système d'autorisations et de restrictions qui visaient essentiellement les Palestiniens, tout en menant une politique d'implantation de colonies juives de peuplement. Dans un registre différent, la mise en valeur de l'Amazonie par le Brésil aboutit à l'éviction passive ou active des tribus amérindiennes vivant dans la forêt. il en va de même de l'exclusion d'ethnies indiennes lors de prospection et d'extraction de pétrole en Equateur... S'ajoutent notamment à cela, les petits agriculteurs sans terre du Nordeste brésilien évincés au profit des grands propriétaires pratiquant l'élevage extensif, aidés par une police militaire. Ce genre de pratiques poussent des populations à basculer dans la guérilla (au Philippines par exemple). Dans le domaine des ressources halieutiques marines, les accords de pêche, sortes de concessions, conclus entre les pays en développement et les pays industrialisés, fragilisent les populations côtières dont les techniques de pêche artisanale ne peuvent réaliser avec la pêche industrielle (Mauritanie, Sénégal, par rapport à l'Union Européenne).

Suivant la thèse (décembre 2014, Thèse en droit, Université Jean Moulin) de François MAXIME sur les conflits verts en Afrique, le continent est aujourd'hui le théâtre de nombreux conflits caractérisés par une distribution inégale des "ressources naturelles". "Il est aujourd'hui avéré que les risques environnementaux tels que la pollution, les changements climatiques, ou la désertification font peser une menace supplémentaire sur les populations et les écosystèmes afférents. Le début sur la "sécurité environnementale" a connu une expansion fulgurante en l'espace d'une vingtaine d'années, d'où tout notre intérêts de comprendre ses origines, ses fondements et les différents discours s'étant construit autour de cette notion. Pour autant le concept de "conflits verts" n'a jamais été analysé en profondeur en tenant compte des nombreux exemples touchant le continent africain, et ceci à la lumière d'une nouvelle typologie afin de capturer ces nouveaux conflits contemporains d'une manière davantage efficiente." Le doctorat situe sa recherche sur les relations entre environnements, ressources naturelles, facteurs de puissance et conflit dans le continent au cours des dernières décennies. Il entend mettre en lumière l'évolution du concept traditionnel de "sécurité" sur la base des discours changeants parmi les milieux politiques du XXe siècle. Ce qui pour lui implique des discussions "sur l'amélioration de l'efficacité des mécanismes de prévention et de résolution tels qu'appréhendés aujourd'hui par la Communauté européenne, la création des "casques verts" et la notion de "crimes environnementaux" démontrant les limites en la matière."

Pour Robert POLET, chercheur au CETRI, Centre tricontinental (février 2008), "les conflits socio-environnementaux sont en pleine expansion à l'heure du néolibéralisme (même s'ils) ne constituent pas un phénomène nouveau, propre à cette doctrine particulière du développement. Pour autant, si l'exploitation à grande échelle des ressources naturelles nationales est au coeur des politiques de développement depuis l'ère des décolonisations, force est de constater que les stratégies d'extraversion adoptées par la majorité des économies du Sud ces dernières années ont considérablement accentué les pressions ur les environnements naturels et les populations locales qui en dépendent. A l'ère de la mondialisation néolibérale, les territoires, les ressources naturelles, les paysages son déconnectés, arrachés à leur fonctions sociales, économiques ou culturelles locales pour être envisagés du seul point de vue de leur valorisation sur les marchés internationaux.

Or, poursuit-il, loin de la frénésie des capitales et des quartiers d'affaires, ils sont des centaines de millions - paysans, peuples autochtones, pêcheurs... - à tirer leur subsistance de l'exploitation des ressources de leur environnement immédiat - terre, forêt, rivières, mer. L'absence de prise en compte de leurs intérêts par les autorités locales ou nationales à l'heure de négocier les termes des contrats d'exploitation avec les opérateurs privés (nationaux ou transnationaux) est source de tensions sociales de plus en plus aigües aux quatre coins de la l'Asie, de l'Amérique Latine et de l'Afrique.

Exportations forestières, minières, pétrolières dopées par le rebond des prix internationaux des matières premières, grands ouvrages d'infrastructure (barrages, routes, gazoducs) visant à accélérer le transit des ressources naturelles et l'alimentation d'une croissance énergivore, pêche industrielle, dissémination de sites touristiques - autant de projets "sans égards" pour les écosystèmes et les populations locales qui font des millions de "victimes du développement", pour reprendre l'expression de militants asiatiques. Depuis le début du millénaire, l'augmentation du prix des produits agricole et l'euphorie qui entoure la montée en puissance des agrocarburants ont accentué la compétition autour des ressources foncières et hydriques entre les firmes agroalimentaires transnationales et les communautés paysannes et indigènes locales, au détriment de ces dernières."

Cette mondialisation accélère l'évolution de nombreux conflits en reliant toutes les causes possibles de guerres dans des chaudières environnementales, sociales, religieuses et ethniques. Ce qui pouvait se dissocier auparavant, avec le temps et la dispersion, problèmes écologiques, conflits, parfois anciens, ethniques ou/et religieux, rivalités politiques, calculs tactiques ou stratégiques de puissances régionales, appétits financiers et économiques locaux, nationaux ou internationaux, inégalités socio-économiques se conjuguent pour donner des situations explosives qui se traduisent de plus en plus souvent par des conflits à expression souvent armée. Ce sont ces situations-là qui dessinent les contours des "conflits verts".

Jacques SIRONNEAU, Guerre et environnement, dans Guerre et Economie, Ellipses, 2003. GRIP, Les conflits verts, La dégradation de l'environnement, source de tension, 1992. On y remarque les contributions, entre autres, de Colette BRAECKMAN, Jean-Marie CHAUVIER, René DUMONT, Mohammed MAZOUZ, Marc SCHMITZ....

STRATEGUS

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16 novembre 2015 1 16 /11 /novembre /2015 10:27

Les atteintes à l'environnement par les activités militaires touchent tant le milieu terrestre que la ressource hydraulique.

Les atteintes au milieu terrestre, considérés encore comme les plus importantes, mais le cas des océans est encore mal évalué, sont irréfutables et résultent notamment de l'emploi d'armements massivement destructeurs (sans être à proprement parler des armes à destruction massive), car puissants (en impact et en profondeur), avec des munitions plus ou moins dangereuses à moyen terme, même lorsqu'elles n'ont pas atteint leur objectif. Observés par satellite, elles sont irréfutables : la désertification et la déforestation ne proviennent pas seulement des activités industrielles. Cette désertification et cette déforestation s'accélèrent et font partie du changement climatique, même si dans l'Histoire on a pu assister à des catastrophes dues à une surexploitation des sols. Les remèdes apportés, aléatoires, fragmentaires et coûteux - qui supposent une collaboration internationale et une volonté politique affirmée, demeurent très en-deça des ambitions affichées, notamment au cours de l'élaboration de la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (1996). Le constat est le même en ce qui concerne la déforestation (Plan de lutte contre la disparition accélérée des forêts tropicales, Conférence internationale de 2002).

Les atteintes aux ressources hydrauliques, en eau douce - sécheresses récurrentes - comme aux écosystèmes marins résultent également des multiples activités militaires, et pas seulement d'une organisation de la pêche industrielle ou d'une urbanisation désordonnée ou encore d'une agriculture à base d'utilisation de pesticides. Les multiples pollutions chimiques et radioactives opèrent des effets cumulatifs qui sont encore mal évalués à l'heure actuelle, sauf dans des zones localisées, comme celles des cimetières de bâtiments militaires ou de sous-marins à propulsion nucléaire.

La réponse quasi universelle des pays confrontés à la pénurie d'eau douce consiste à mettre en oeuvre une politique de grands barrages, qui occasionnent par ailleurs des dommages sur le rythme des fleuves et sur la stabilité des reliefs montagneux. Peu d'actions sont entreprises encore pour les mers (une maigre Politique Commune de la Pêche de 2001 au sein de l'Union Européenne...).

Les atteintes au milieu atmosphérique, qui mobilise la communauté internationale en raison des conséquences de plus en plus visibles des changements climatiques, résultent d'activités humaines dégageant des gaz à effet de serre. Lesquelles sont produites en grande majorité par des activités civiles. Toutefois, les activités militaires sont de grosses consommatrices d'énergie fossile, notamment parce que le primat de l'efficacité existe le maximum de vitesse et le maximum de destructivité. Les manoeuvres militaires, à cet égard, parce qu'elles ont lieu autant en temps de paix qu'en temps de guerre dégagent beaucoup de ces gaz là et d'autres, qui s'ils ne sont pas directement liés aux changements climatiques, n'en sont pas moins nocifs, soit de manière collatérale soit de façon délibérée. Il faut noter que l'aviation, tant civile que militaire, joue sans doute un rôle important, quoique encore minoré (on préfère parler de la pollution automobile...) dans les changements climatiques. Nous avons l'habitude de dire entre membres de ce blog qu'un avion pollue autant que mille voitures, bien que cela ne reste qu'une image...

Les conséquences économiques majeures directes sont amplifiées par la croissance démographique dans les zones les premières concernées. Appauvrissement des sols, exacerbation des sécheresses et de la désertification, provoquant des pénuries d'eau, peuvent être à l'origine de déplacements de population. Jointes aux guerres, ces conséquences sont déjà visibles dans certaines parties du monde.

Et sans doute la situation est appelée à s'aggraver, vu l'inaction des pouvoirs politiques, notamment dans ces régions, soit parce qu'ils sont accaparés par précisément les guerres soit réduits à néant (zones grises), soit encore bien plus préoccupés de protéger leurs classes privilégiées que l'ensemble de leurs populations. Parfois, on note le développement de technologies visant à "sécuriser" dans tous les sens du terme (isolation environnementale, protection militaire...) certaines zones restreintes.

Ces dégradations environnementales engendrent à leur tour des situations conflictuelles, quand ce n'est pas la destruction volontaire qui est utilisée comme moyen de guerre.

La description de ces situations d'une part fait référence aux notions de "conflit vert" et de "réfugiés de l'environnement" ou "éco-réfugiés", d'autre part met en exergue le risque de tension sur les ressources hydriques transfrontalières. Nombre de conflits ont pour enjeu l'eau, par delà le contrôle de ressources énergétiques ou minières.

Ces "réfugiés de l'environnement" déstabilisent les régions d'accueil, parfois déjà appauvries. Les déplacements de population auraient même tendance à produire une sorte de "nomadisme" couvrant de larges parties de territoire, phénomène que tentent de combattre des autorités politiques qui organisent l'édification de camps parfois appelés camps de transit mais qui sont là pour contenir à long terme des populations dans des zones réservées, souvent encadrées militairement. Dans les régions qui bénéficient encore de conditions de vie enviables, la susceptibilité des populations des pays d'accueil, parfois à fleur de peau vu l'infime proportion de celles qui y viennent par rapport aux populations déplacées, provoquent déjà des tensions internes qui s'expriment politiquement par un climat d'insécurité savamment entretenu par des partis favorables à l'organisation de sociétés plus surveillées, plus "disciplinées", voire plus militarisées.

Le problème majeur des risques de tension concernent les recherches hydrauliques transfrontalières. Le conflit du Moyen-Orient entre l'Etat d'Israël et les Palestiniens constitue une sorte de prototype de ce genre de risques. C'est d'ailleurs le premier exemple cité par Jacques SIRONNEAU. Lors de ses conquêtes territoriales successives, Israël s'est souciée de s'assurer le contrôle stratégique de la ressource en eau. Son second exemple concerne l'exploitation de l'Euphrate et accessoirement du Tigre : la Turquie, le Syrie et l'Irak voire l'Iran par l'intermédiaire de Chatt El Arab tentent de contrôler ces fleuves, notamment par des aménagements de retenir d'eau (notamment des barrages hydroélectrique). Sans doute, l'analyse profonde de la situation provoquée par l'expansion du groupe Etat Islamique ne peut-elle se comprendre sans l'on omet de facteur conflictuel.

La destruction de l'environnement comme arme de guerre, pour réduire ou détruire l'adversaire n'est pas nouvelle, mais l'ampleur des destructions possibles est sans commune mesure avec le passé. Défiolation de forêts ou de rizières, destruction d'ouvrages d'approvisionnement en eau, mise hors service de stations de traitement de l'eau, sabotage des puits et installations pétrolières, provoquent de gigantesques pollutions marines ou/et terrestres, dont les effets perdurent parfois à très long terme.

L'élément déclenchant qui a abouti, dans un contexte de risque de guerre nucléaire, à la convention ENMOD, a vraisemblement été l'épandage par l'armée américaine, lors de la seconde guerre d'Indochine, d'herbicides (défilants) sur la forêt vietnamienne ainsi que le bombardement systématique des digues, actions destinées à permettre à la fois le repérage des mouvements de l'adversaire et leur paralysie. Ces actions ont causé à l'environnement des dommages très importants et de manière indirecte aux populations civiles soumises aux effets mal connus des produits chimiques qui ont par surcroit entrainé la déforestation, sans compter l'érosion ainsi provoquée de terres envahies par les eaux et des sols rendus hydromorphiques et donc impropres à la culture à la suite des bombardements.

Rappelons que l'ENMOD (Convention sur l'interdiction d'utiliser des techniques de modification de l'environnement à des fins militaires ou toutes fins hostiles), traité international adoptée le 10 décembre 1976 par l'Assemblée générale de l'ONU, entré en vigueur en 1978, est signé par 76 des 197 Etats membres. Cette convention devrait être un cadre important à l'activité de l'ensemble des parties pour construire tout un arsenal de règlements plus précis, propre à soutenir des activités efficaces. Mais les raisons d'Etat l'emportent encore sur des considérations universelles. Il faut dire que depuis l'existence des Etats, la destruction de l'environnement de l'adversaire constitue toujours un des moyens d'une stratégie d'ensemble, et qu'appliquer une telle convention reviendrait à entreprendre un grand pas en avant vers une gouvernance mondiale de l'environnement et une brèche importante dans le droit à la guerre des Etats.

Jacques SIRONNEAU, Guerre et environnement, dans Guerre et Economie, Ellipses, 2003.

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9 novembre 2015 1 09 /11 /novembre /2015 10:30

Les diverses activités militaires - des manoeuvres aux opérations militaires - influent sur l'environnement de plusieurs manières, diverses et variées, superficielles ou profondes, à court ou à long terme. Et, comme dans un cycle vicieux, la dégradation des environnements accroissent la gravité des conflits armés ou même en provoquent de nouveaux. Des conflits, nommés verts par certains, apparaissent du fait des diverses contrées rendues impropres à la vie humaine (on songe en premier aux diverses îles océaniques, mais aussi à des régions au climat bouleversé, devenus par exemple trop chauds et humides ou soumis à des variations brusques de température et de pression), provoquant déplacements de populations, famines, épidémies, tout cela dans un climat parfois de guerre civile.

Que ce soit par le ravinement des terres ( que l'on songe aux mouvements des chars ou aux épandages massifs de divers produits...) ou la pollution des airs (par les essais d'engins aériens ou les explosions nucléaires), ces activités rendent d'abord impropres à l'habitat des étendues variables de terre et de mer, dans un temps plus ou moins long, les rendent plus ou moins dangereux à vivre (que l'on songe aux radiations des villes japonaises bombardées à l'arme atomique pendant la deuxième guerre mondiale). Si les conséquences des guerres, avec toute la technologie destructrice qui y est déployée, sont les plus visibles dans les zones où les conflits armés durent depuis plusieurs années ou plusieurs décennies, elles existent également de manière plus pernicieuses dans des zones exemptes depuis longtemps de ces conflits.

De tout temps, les guerres ont influé sur les sols, parfois d'une manière que peu osent rappeler (fertilisation accrue de certains sols grâce à la décomposition des cadavres de soldats en nombre), mais aujourd'hui, avec le déploiement de moyens de destructions étendus, profonds et parfois agissant à long terme, l'environnement concerné devient de plus en plus problématique pour les humains (mais beaucoup d'autres espèces peuvent parfois y vivre et même y prospérer).

Jacques SIRONNEAU dresse un tableau des relations entre guerre et environnement :

- Les multiples dégradations de l'environnement dans l'ensemble de ses composantes, dues ou non à l'action humaine, ne peuvent manquer d'avoir un effet majeur sur l'économie des régions qui les subissent. Il distingue les atteintes directes à l'environnement, au milieu terrestre, au système hydraulique, aux écosystèmes marins et au milieu atmosphérique. Il répertorie les effets économiques majeurs amplifiés par la croissance démographique dans les zones concernées.

- Les dégradations environnementales susceptibles d'engendrer des situations conflictuelles, quand ce n'est pas la destruction volontaire de l'environnement qui serait utilisé comme arme de guerre. Il distingue ainsi les situations génératrices de tensions voire conflictuelles de la destruction de l'environnement comme arme de guerre.

Ali-HAMANDOU et Michel-André BOUCHARD évaluent l'impact des conflits armés sur l'environnement et les actions menées contre ceux-ci.

"Les conflits armés, écrivent-ils, sont source de catastrophes majeures pour l'environnement. Dans les années 60, la déflation de la jungle vietnamienne par l'armée américaine a interpellé la conscience collective sur la protection de l'environnement en situation de conflit armé. La guerre du Golfe de 1990-1991, avec l'utilisation des armes à uranium appauvri et l'incendie des puits de pétrole a fait de la protection de l'environnement lors des conflits armés une préoccupation internationale. Des dispositions juridiques et réglementaires du droit international interdisent et limitent les actions néfastes sur l'environnement en temps de guerre. Au nombre de ces dispositions, il y a la convention ENMOD de 1976, le Protocole de Genève de 1977 et les Directives de la Croix-Rouge pour la formation des forces armées (1996). La difficulté de mise en oeuvre de ces instruments est l'une des causes principales de l'exacerbation et de la persistance des impacts environnementaux des conflits armés. Un bref aperçu des travaux effectués dans ce domaine montre que cette question est jusqu'ici abordée sous un angle purement théorique, empirique et descriptif (causes, manifestations et typologies des conflits). Et, contrairement aux autres domaines de connaissances (scientifiques, économistes, juristes, universitaires), les spécialistes de l'évaluation environnementale se sont à ce jour peu intéressés à cette question (2006).

L'analyse des impacts environnementaux permet de dresser une typologie axée sur les trois grandes phases de déroulement des conflits armés : pré-conflit, sen-conflit et post-conflit. S'y ajoutent les impacts "collatéraux" qui se poursuivent même pendant la phase post-conflit." Les auteurs analysent "applicabilité de la procédure d'Evaluation Environnementale (EE) et d'évaluation Environnementale Stratégique (EES) en distinguant les différentes phases des conflits armés et en insistant sur les processus de prévention, d'anticipation et d'atténuation des impacts. De cette analyse, il ressort que l'EE a un grand rôle à jouer en situation de conflit armé, notamment en intervenant dans des actions de planification de la gouvernance, les opérations humanitaires, les actions de reconstruction post-conflit et surtout dans les actions en amont des conflit. Une telle approche nécessite un cadre d'analyse adapté impliquant des outils méthodologiques et opérationnels adéquats, et en se plaçant dans une perspective globale du développement durable."

Sous la coordination de Marc SCHMITZ, dix-neuf auteurs apportent leurs contributions à la réflexion sur ce qu'on appelle les "conflits verts". Des guerres se mènent pour des ressources et nombre d'autres se préparent ; l'environnement est malmené - tout se conjugue pour que se multiplient les "conflits gigognes" allumés par l'"étincelle verte". Les réfugiés de l'environnement se comptent par millions. Ils plaident pour une "écosécurité commune et globale" et un développement qui ne soit pas celui du productivisme, de la consommation sans fin, du FMI, de la dette. Ils enrichissent ainsi la notion de sécurité internationale et élaborent un guide pour l'action.

Marc SCHMITZ, Les conflits verts, GRIP Informations, 1992. Al-Hamandou DORSOUMA et Michel-André BOUCHARD, Conflits armés et environnement, Développement durable et territoires, dossier n°8, 2006. Jacques SIRONNEAU, Guerre et environnement, dans Guerre et économie, Ellipses, 2003.

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4 novembre 2015 3 04 /11 /novembre /2015 12:31

Si le confucianisme impérial fait partie de l'histoire chinoise, le confucianisme moderne est plus un débat à l'intérieur d'une classe intellectuelle divisée et pour une fraction parfois importante persécutée par le pouvoir officiellement marxiste. Ce débat fait souvent l'impasse sur des siècles de domination de l'idéologie confucéenne qui fut pourtant dénoncée comme étant responsable du retard de la Chine par rapport à l'Occident.

Le confucianisme impérial, amalgame entre pensée légiste et pensée confucéenne, apparue sous les Han, se constitue sur une ambiguïté, car si la première est cultivée par les souverains, la seconde l'est surtout par les bureaucrates. John FAIRBANKS et Merle GOLDMAN expliquent que "le souverain maniait la carotte et le bâton des récompenses et des châtiments pour maintenir l'ordre dans le peuple. Mais les membres de l'administration avaient besoin de bien autre chose que des incitations pour donner le meilleur d'eux-mêmes. Les adeptes du confucianisme considéraient que l'observation exemplaire des rites conférait au souverain une certaine vertu (...) laquelle inclinait tout un chacun à accepter, soutenir et même vénérer son autorité. Si son ascendant moral et la civilité de son caractère venaient à manquer leur effet, le souverain pouvait toujours faire appel au châtiment et même à la répression militaire. L'usage de la violence était l'une des prérogatives du souverain, qu'elle fût dirigée contre le peuple ou contre les fonctionnaires de son administration. Mais, ne pouvant gouverner uniquement par la violence, il avait besoin de l'aide des confucianistes - en d'autres lieux, c'est vers les autorités religieuses que les autorités politiques se tournent - pour pouvoir manifester son souci constant d'agir moralement et avec bienveillance. Sans influence confucéenne, l'empereur observait jour après jour le rite et les cérémonies et c'était là sa fonction principale en tant que Fils du Ciel.

Pour eux (et pratiquement tous les auteurs qui écrivent sur l'histoire de la Chine), les limites de la doctrine confucéenne étaient apparues clairement dès le départ. CONFUCIUS avait pour ambition de former une élite d'hommes supérieurs, capables à la fois de s'assurer le respect du peuple et de guider la conduite du souverain. Ses priorités - loin de gouverner lui-même - étaient en premier lieu le rite, en second lieu l'humain. L'instruction n'arrivait qu'en troisième position. C'est par son exemple, de sa positon très importante, qu'il montrait la voie à ceux qui allaient devenir plus tard les fonctionnaires lettrés de l'ère impériale. La structure de la société chinoise en place, sa tâche n'était pas d'éduquer les masses, mais les souverains.

Les Han conservaient le mandat du Ciel en observant les rites du culte impérial,un culte qu'ils vouaient à leurs ancêtres de la famille Liu. La cosmologie qui y était attachée, et qui avait pour mérite de lier entre eux l'ensemble des phénomènes de l'expérience humaine, permit au confucianisme de jouer un rôle politique de plus en plus central en tant que doctrine officielle de l'Etat.

"L'antique cosmologie chinoise présente des différences frappantes, continuent nos auteurs, avec la pensée occidentale. Par exemple, il n'y avait chez les Anciens Chinois aucun mythe de la Création, aucun législateur suprême extérieur à notre monde, aucun cause première, pas même un big bang. (...). Cette conception s'écarte de la tendance invétéré que l'on observe partout ailleurs dans le monde, où l'existence d'une divinité surnaturelle est toujours supposée. (...). (...) la pensée des Han, telle que nous la trouvons transcrite dans les textes classiques, est bâtie à la fois sur un concept de l'homme qui envisage celui-ci comme une partie de la nature, et sur le concept d'une relation spéciale liant le souverain à ses ancêtres."

Ces deux concepts sont détruits, plus ou moins profondément, avec les événements qui donnent naissance à la société chinoise moderne. La crise environnementale, qui se fait sentir en Chine bien plus qu'ailleurs, et la crise politique née de la difficile cohabitation d'un régime politique autoritaire et d'un capitalisme plus ou moins bien contrôlé (de moins en moins d'ailleurs, si l'on en juge des fréquences affaires de corruption au plus haut niveau de l'Etat et des autorités régionales...), conduisent une partie de la classe intellectuelle à remettre en cause l'évolution partie (en fait mise à jour et exprimée socialement et politiquement) du Mouvement du 4 mai 1919. En remettant en avant une certain conception du confucianisme.

Mais les références divergent entre le confucianisme des dynasties Song (960-1279) et Ming (1368-1644), réputé pour ses envolées métaphysiques, largement pris en compte par ce qu'on a appelé le néo-confucianisme contemporain du XXème siècle et l'autre tradition, celle des Han (260 av JC-220 ap JC), en particulier celle dite du Guangyang, dont se réclame par exemple Jiang Qing (né en 1953), à la suite du grand lettré réformateur Kang Youwei (1858-1927).

Jiang Qing (attention au homonymes!), connu pour ses critiques du néo-confucianisme, est ouvertement influencé par le libéralisme occidental, même si les influences ne se limitent pas à cela. De plein pied dans le débat actuel sur la démocratie en Chine contemporaine, il souligne l'importance de rétablir l'équilibre entre plusieurs sources de légitimité, accompagnant ses réflexions de propositions institutionnelles. "Le développement politique de la Chine, écrit-il, doit avoir pour horizon la voie royale, non la démocratie. Pourtant à l'époque moderne, le chemin parcouru a été tout autre et tous les courants de pensée politique ont eu pour indépassable horizon la démocratie. Nul besoin de nous étendre sur les libéraux qui se sont réclamés d'une "véritable démocratie" sur le style occidental. Le socialisme, quant-à lui, a prôné une démocratie socialiste opposée au modèle capitaliste. Le mouvement dit du "confucianisme contemporain", enfin, qui se donnait pour tâche de faire rayonner la culture traditionnelle, a fait de la démocratie cette "nouvelle royauté" devant être promue à partir d'un enseignement de sagesse. En réalité, si l'on dresse un panorama de la pensée chinoise contemporaine, on remarque que les Chinois ont perdu toute capacité de réfléchir aux questions politiques de manière autonome. Ou, pour dire les choses autrement, ils ne sont plus capables de se référer à leur propre culture pour réfléchir au politique. C'est bien là le drame de notre monde intellectuel! Or, c'est notre propre voie que nous devons emprunter, nous ne pouvons nous contenter de suivre l'Occident en nous reniant. La voie propre à notre culture, c'est "la politique de la Voie Royale" et c'est à elle qu'il faut recourir." Notons avec le traducteur Sébastien BILLIOUD que dans la plupart de ses écrits, le propos de Jiang Qing est souvent très virulent à l'encontre de l'Occident. Il condamne en réalité avant tout la modernité occidentale et les ravages qu'elle a selon lui provoqués en Chine, que ce soit à travers le marxisme (à l'égard duquel il tient cependant un propos nuancé) ou, surtout, aujourd'hui, le capitalisme. Des auteurs comme J. de MAISTRE et Edmond BURKE, ou plus récemment les néo-marxistes, trouvent grâce à ses yeux.

L'universitaire définit d'abord ce qu'il entend par "Voie Royale" et l'équilibre qu'il faut selon lui restaurer ou instaurer. "Au coeur de l'idée de Voie Royale, on trouve celle d'une "triple légitimité du pouvoir politique". (...). Indispensable pour unir "le ciel, la terre et les hommes". "Le "Ciel" fait référence à une légitimité transcendante et sacrée. Dans la culture chinoise, il évoque deux choses : d'une part, l'idée d'une intention ou volonté rectrice dotés d'une dimension personnelle, quoique cachée, et d'autre part l'idée d'une moralité naturelle possédant un caractère sacré et transcendant. La "terre" renvoie pour sa part à une légitimité dérivant de l'histoire et de la culture, car ces deux dernières s'ancrent dans un espace géographique déterminé. L'"homme" enfin, évoque une légitimité basée sur l'adhésion des gens et la volonté du peuple : ces éléments déterminent directement dans quelle mesure on obéit volontairement ou non à l'autorité ou au pouvoir politique. (...) Si l'on se réfère à la Voie royale, l'autorité de celui qui gouverne est donc attestée par le Ciel, l'histoire et le peuple. Elle consiste, autant que possible, à faire en sorte que le pouvoir de celui qui gouverne soit fondé en droit et que la simple obéissance du peuple se transforme en devoir. Si le pouvoir ne bénéficie pas simultanément de cette triple légitimité, son autorité en est fortement rabaissée : le peuple ne lui est pas pleinement loyal et ne le reconnait pas complètement ; une telle situation peut déboucher sur une crise. Dans de telles circonstances, l'ordre politique est menacé. C'est pour cette raison que la voie confucéenne s'attache tant à la question de la légitimité afin de créer un ordre politique harmonieux et stable sur le long terme. En utilisant des notions chinoises, on peut dire qu'il s'agit d'instituer, dans la durée, un ordre politique marqué par la paix et conforme aux circonstances, à l'ordre des choses, à la loi ou encore à la Voie." Pour Quig JIANG, il n'agit pas seulement de prôner trois légitimités mais de parvenir à un équilibre entre les trois.Il critique la conception de l'équilibre politique du système démocratique occidental, car elle n'est fondée que sur la "souveraineté du peuple", lequel tend à favoriser le court terme, la satisfaction des besoins immédiats, lesquels besoins s'expriment sans considérations sur le long terme. La volonté populaire, en l'occurence surtout celle qui s'exprime aux Etats-Unis signifie la pression de certains secteurs tirant leur puissance de cette demande à court terme, d'énergie, de biens de consommation, de loisirs. Lesquels tendent à ignorer ou à passer sous silence les divers inconvénients sur l'environnement de l'exploitation à outrance des ressources de toute sorte. Les intérêts et les désirs du peuple américain s'opposent au respect de la nature. De plus, la démocratie (américaine) souffre de la tare du manque de morale. A la source de ce manque de morale réside dans la séparation du politique et du religieux, fruit de la modernité occidentale. La légitimité a été transférée de Dieu à l'homme, sans considération du fait que les valeurs sacrées permettaient d'équilibrer les demandes de satisfaction à court terme, et notamment de respecter les équilibres naturels. "Du fait de la domination d'un seul type de légitimité, on ne peut, dans un régime démocratique, résoudre fondamentalement le problème environnemental."

"Dans le processus, écrit-il encore, à travers lequel les pays non-occidentaux, ont à l'époque moderne établi des régimes démocratiques, l'hégémonie accordée à la volonté populaire a conduit à écarter une autre légitimité, issue de la culture et de l'histoire." En se focalisant sur ces pays et sur la Chiné en particulier, l'universitaire n'ignore pas que dans les pays occidentaux, l'hégémonie de la volonté populaire provient d'une culture et d'une histoire autre, et que pas conséquent, les aspects négatifs qu'il constate dans son pays proviennent d'une très grande différence dans la tradition historique. Et qu'à vouloir tout simplement copier l'Occident, les impasses de tout ordre s'accumulent. S'il prône la Voie Royale, qui peut (mais pas obligatoirement) être une source de réflexion en Occident, c'est pour dépasser et abandonner la démocratie en Chine surtout, et d'abord. Cela ne signifie pas refuser la démocratie mais de refuser son hégémonie. "Sil la Voie royale est supérieure à la démocratie, c'est parce qu'elle s'oppose à la domination d'un type de légitimité, mais elle ne s'oppose nullement à la prise en compte de la volonté populaire."

Comment concrètement cette Voie Royale peut-elle se mettre en place? Il s'agit non pas de revenir aux institutions impériales de la période Han, car les circonstances ont changé. Cette Voie royale peut se traduire par un système parlementaire. "L'exécutif en émanera et sera responsable devant lui. Le parlement sera trilatéral et chaque chambre incarnera un type de légitimité. La "chambre des confucéens" représentera la légitimité transcendante et sacrée. Celle du "peuple" traduira la volonté populaire. Enfin, la "chambre de l'essence du pays" incarnera la légitimité de la culture et de l'histoire. La composition de la "chambre des confucéens" reposera sur un système de recommandations et de nominations : celle de "la chambre du peuple" sera le fruit de l'élection, à la fois au suffrage universel et via des collèges socioprofessionnels ; quant à la "chambre de l'essence du pays", elle procèdera d'un système de désignation intégrant notamment une dimension héréditaire.(...)". Des critiques se sont élevées contre ce système, mais l'accent est parfois mis sur les mécanismes (à trouver) qui permettraient de réguler les conflits de pouvoir inévitables entre les trois "chambres". Un tel système fait craindre l'instabilité politique que précisément l'auteur voudrait éviter pour pouvoir résoudre notamment les problèmes environnementaux.

Le traducteur écrit dans une note que "L'intelligence de la critique de la démocratie présentés ici par Jiang Qing demande que l'on prête attention à un double registre de son discours. Ainsi la critique du "désir" dans l'univers démocratique peut se référer de manière assez prévisible à une sociologie ou philosophie politique qui opposerait l'irrationalité des intérêts particuliers à la formation de la volonté générale ou à l'obtention du bien commun de la cité. Mais la perspective qui se veut confucéenne de l'auteur lui fait donner également à la notion de "désir" comme "désir humain", une acception métaphysique bien précise, trouvant sa source dans le néo-confucianisme qui s'affirme à partir des Song. Dans l'interprétation dualiste, mais dynamique, qu'en donne Zhu Xi (1130-1200), les "désirs humains" s'opposent aux "principes célestes ou naturels" : les seconds sont les vertus constantes qu'il s'agit de cultiver (humanité, sens du juste, etc.) pour contrôler ou réduire les premiers, assimilés à des inclinations égoïstes, confuses, voire potentiellement perverses (selon une perspective où l'on reconnait une influence bouddhiste). La légitimité que l'auteur prétend trouver dans la "voie du ciel" est aussi au fondement de ces principes ou valeurs constantes auxquelles il peut donner, selon le contexte, une dimension plus ou moins religieuse. La "Voie du ciel" n'est autre que cet ordre à la fois naturel et moral que la "voie de l'homme" est appelée à accomplir."

Qing Jiang, Le confucianisme de la "Voie royale", direction pour le politique en Chine contemporaine, Traduction de Sébastien BILLIOUD, Extrême-Orient Extrême-Occident, n°31, 2009, dans le dossier Regards sur le politique en Chine aujourd'hui. John King FAIRBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine, Texto, Editions Taillandier, 2013.

PHILIUS

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3 novembre 2015 2 03 /11 /novembre /2015 12:58

Les actes de ce colloque organisé par Participation et progrès, Alliance géostratégique et l'Ecole de guerre économique à l'Ecole de guerre économique le 1er juillet 2011 à l'Ecole militaire (Paris), a le mérite, après les années 1990 où une impulsion, non suivie d'effets, à l'inverse de ce qui se passe dans les pays anglo-saxons, avait été donnée à des études concernant ces domaines, de faire le point sur des interrogations que nous partageons, sur ce blog, depuis un certain nombre d'années.

- L'économie est-elle en guerre? Cette guerre économique recouvre-telle seulement la concurrence exacerbée, non exempte de coups bas, entre les entreprises? S'agit-il de l'effet d'une mondialisation plus poussée qu'avant, qui verrait l'apparition de nouveaux acteurs? Faut-il évoquer la compétition accrue pour les ressources rares (énergie ou minéraux comme les terres rares concentrées en Chine) actuelles ou en devenir? On a de même l'impression que l'espace économique s'est compliqué avec le cyberespace. Y-a-t-il un nouvel espace conflictuel distinct ou intégrant l'espace "matériel"? Quel est le rôle des Etats, des entreprises dans cette mondialisation, qui semblait réduire l'importance des premiers, avant que la crise financière de 2008 en rappellent l'importance?

- La guerre n'est-elle dorénavant qu'affaire d'économie? Quelles sont les modifications actuelles des systèmes de production et d'accumulation économique et quelles en sont les conséquences sur la conduite de la guerre? Comme la complexité de l'économie affecte t-elle déjà le déroulement de la guerre? Quels sont les mutations qui conduisent à introduire l'espace économique comme un des nouveaux espaces lisses de la guerre? Y-a-t-il une relation de cause à effet (simple ou compliquée...) entre une crise économique et une crise stratégique? Comment les stratégies contemporaines utilisent-ils les outils économiques?

Les contributions de Christian SCHMIDT (la crise économique peut mener à une crise stratégique), Jacques SAPIR (l'avenir de l'économie de guerre), Olivier MARCOTTE (convergence des macro et des micro économique et stratégique-tactique), et de Nicolas MAZZUCCHI (pages de l'économie se traduisant par des formes de guerre) aident à penser économiquement la guerre. Celles de Stéphane DOSSÉ (concept de la guerre en termes contemporains), François CHAUVANCY (intérêts économiques dans une guerre irrégulière), Bénédicte TRATNJEK (le cas de la ville dans une guerre irrégulière), de Georges-Henri BRICET DES VALLONS et de Sébastien LE GAL (mercenariat), livrent leurs réflexions sur le rôle de l'économie dans la conduite de la guerre. Jean PUJOL (rôle de l'Etat dans l'élaboration d'une grande stratégie), Christian HARBULOT (Puissance, marché, territoire), Ali LAÏDI (pays en guerre économique), Sonia Le GOUREILLEC (piraterie maritime), Jacques HOGARD (la guerre économique vue de l'entreprise) et Guillaume TISSIER (cyberguerre économique) abordent l'économie en guerre. Nicolas BOUZOU (guerre des monnaies), Florent de SAINT-VICTOR (guerre des normes par l'interopérabilité et la standardisation), Olivier KEMPF (sécurité des approvisionnements), Matthieu ANQUEZ (stratégie des approvisionnements) et Edouard CHANOT (la question des terres rares) abordent certains procédés de la guerre économique.

La diversité des contributions, qui collent avec les réalités du monde d'aujourd'hui (pour reprendre les termes de la conclusions de Pierre PASCALLON), indiquent quelles sont les thèmes qui pourraient devenir cruciaux voire dominants jusque dans les années 2030 même si les voir globalement en conduit qu'à la banalité des relations obligatoires entre guerre et économie dans plusieurs directions. Même si le ton général de l'ouvrage est plutôt celui d'une perspective positive et de la guerre et de la guerre économique (dont les conséquences seraient globalement bénéfiques) et n'abordent pratiquement pas les aspects politiques et humains d'une telle perspective, on peut recueillir, à la lecture des différents compte rendus d'intervention, des données intéressantes. Nous ne pensons toutefois pas que de telles contributions puissent réalimenter le filon des années 1990, rappelé dans cet ouvrage (les études de Christian SCHMIDT, Nicole CHAIX, Jean-Paul HÉBERT, Jacques ABEN, Jacques FONTANELLE. Lui-même peu pourvu en analyses politiquement porteuses et porté plus sur la description (ce qui est déjà beaucoup...) de ce qui se passe, il lui manquait et lui manque toujours une perspective politique qui tende vers une maitrise du monde économique, aujourd'hui par trop livré à lui-même et échappant même aux acteurs (économiques compris). Se gardant précisément d'aspects prescriptifs, ces analyses restent limitées. Il est vrai qu'on ne peut pas demander à ce colloque d'aller plus loin que des exposés de situation, qui ont le mérite de fixer les idées et d'éclairer sur des aspects qui ne peuvent être débattus uniquement entre experts.

Sous la direction d'Olivier KEMPF, Guerre et économie : De l'économie de guerre à la guerre économique, L'Harmattan, 2013.

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31 octobre 2015 6 31 /10 /octobre /2015 08:53

Comment comprendre l'existence de complexes militaro-industriels, issus de logiques étatiques, avec les progrès de la mondialisation. Les multiples coopérations en matières de programme d'armement ne suffisent pas à expliquer l'intégration en complexes à la taille et aux ramifications sans aucune comparaison historique d'activités multinationales en constante progression. La mondialisation et la financiarisation semblent aller de pair avec une constante augmentation de dépenses militaires, alors que les conflits armés actuels, même s'ils sont encore nombreux et épars sur la planète, ne mobilisent pas des quantités d'armement si importantes que cela... C'est en fait plusieurs questions qui se posent, il n'est pas sûr que les experts aux services des différents complexes militaro-industriels puissent y répondre :

- Quel est le poids réel des groupes d'armement dans l'économie mondiale? Entre des commerces gris occultes qui concernent en masse notamment les armes légères et des croisements de participation financière, par filiales interposées, à l'image de ce qu'est le vaste marché des dettes mondiales, il est bien difficile de s'y retrouver. la "traçabilité" des transactions et même du circuit commandes-productions-livraisons n'est pas assurée. On peut même dire que compte tenu de la nature des marchandises concernées, le secret constitue un des aspects les plus importants.

- Quelle est la part réelle de la mondialisation des affaires d'armement et des différentes sanctuarisations par les Etats de certains pans des industries militaires?

- Peut-on distinguer réellement aujourd'hui le poids financier des complexes militaro-industriels de leur poids industriel (matériel) réel? La financiarisation de l'économie brouille réellement les perceptions?

Des éléments de réponses existent, mais parfois ils ne dépassent souvent pas la théorie elle-même, faute d'études suffisamment précises et ouvertes au public. Le croisement de l'explosion des transactions concernant les armes légères, leur dissémination dans toute la planète - qui expliquerait peut-être la persistance de nombreux conflits armés - et de l'explosion des coûts des armements majeurs (à un point qu'une armée ne pourrait plus, si toutes les potentialités technologiques étaient réunies sur un armement, s'offrir qu'un exemplaire unique par type d'armes majeures) peut donner déjà une première idée. Même si ce ne sont pas les mêmes composants des différents complexes militaro-industriels (groupes intégrés à nombreuses zones grises) qui sont concernées par ces deux phénomènes. L'importance des complexes militaro-industriels pose la question de la nature de cette mondialisation dont on parle tant, plus économique et financière que politique et sociale...

Pour P LABARDE et B MARIS (Ah Dieu! que la guerre économique est jolie! Albin Michel, 1998), la mondialisation n'est que la guerre universelle, civile et permanente. C'est une organisation oligopolistique et cautérisée du monde, dans le respect de la logique financière, qui définit une nouvelle organisation du travail de l'entreprise capitaliste et la liberté d'installation des possesseurs des capitaux. Le capital a toujours été international, apatride, plus financier qu'industriel, plus spéculateur que producteur de richesses. La mondialisation ne peut s'affirmer qu'en réduisant la protection sociale et les solidarités. Les politiques ont une responsabilité écrasante, en acceptant les instruments financiers qui donnent l'occasion aux opérateurs privés de disposer de l'arme de la guerre financière internationale. Les firmes multinationales (y compris celles qui participent aux complexe militaro-industriels), sont les bénéficiaires de cette mondialisation. L'OMC, l'euro, les privatisations, la libéralisation des marchés financiers ou le dumping social sont bien le résultat de décisions politiques répondant à l'attente des marchés, au détriment de celle des travailleurs. Les pays pauvres sont affaiblis par une mondialisation qui n'appelle pas la citoyenneté mondiale, encore moins celle des entreprises. Il s'agit d'une guerre civile quotidienne et généralisée, parfois même sanctionnée par des conflits collatéraux aux conséquences meurtrières importantes. La guerre économique cherche à fragiliser, à affaiblir ou à détruire l'ennemi. Tous les moyens, comme pour la vraie guerre, sont alors mobilisés. (dans Guerre et Economie).

Pour K J ARROW (La globalisation et ses implications pour la sécurité internationale, Grenoble, Pax économisa n°6, 2002), le précédent âge de la globalisation, fin du XIXe siècle, début du XXe, a culminé avec la première guerre mondiale. Ce qui démontre que l'ouverture des frontières n'est pas une étape nécessaire vers la paix. Pourtant, les autorités militaires combinent une insatiable demande pour de nouvelles armes (alors qu'ils réduisent de manière concomitante le format des armées) et une aversion accrue pour leur utilisation (floraison de théories et d'"essais" sur le zéro mort...). Ce n'est pas tant la globalisation que les facteurs qui l'encouragent qui fournissent le signal d'une réduction du potentiel de conflits armés internationaux. Cependant, si pour K OHMAE (The End of the Nation-State, The Free Press, 1995), la fin des nations est inscrite dans la logique pacifique et plutôt bienveillante de l'économie de marché, pour R REICH (The Work of Nations, New York, Vintage Books, 1992), défenseur d'un nationalisme économique positif, la désintégration inéluctable des économies nationales risque d'accroitre l'insécurité et la paupérisation. On assisterait alors à l'essor des Etats-régions, nouveaux facteurs de croissance. La nationalité d'une entreprise (et notamment d'une entreprise travaillant ou ayant des participations dans l'armement) perd son sens, car la monnaie,la technologie, les usines passent les frontières avec de moins en moins de restrictions. Les firmes transnationales et les marchés, désormais les principaux acteurs de l'économie internationale, favorisent la mobilité du capital, les procédures de délocalisation et l'essor de nouvelles technologies, facteurs de revenus importants. Les Etats-Unis se proposent de devenir le seul arbitre d'une économie mondiale désormais globalisée, en maintenant leur hégémonie économique et culturelle mondiale. Pour Claude SERFATI (Le bras armé de la mondialisation, Les temps modernes, n°607, 1999), la mondialisation va de pair avec la dynamique régressive du capitalisme. A côté d'ilots de prospérité, l'économie mondiale est en crise et le fossé se creuse inéluctablement. La globalisation, dominée par les pays les plus riches, fondée sur les inégalités, ne conduit pas à la paix (avec ou sans armes) pour la répartition des richesses. (Guerre et Économie).

En période de crise, à l'heure actuelle, où l'endettement semble être le moteur majeur de l'accroissement de la masse des capitaux, seuls les complexes militaro-industriel semblent bénéficier du contexte économique. Pour MAISONNEUVE et GIRONDEAU, il est nécessaire d'élucider le lien pas évident entre la mutation profonde du système capitaliste d'une part, et le rôle économiquement désastreux joué par la course aux armements, dans les économies du Tiers-Monde (compris dans une acception très large car ils écrivent en 1985), d'autre part, en supposant que dans les économies des pays développés, elle soit bénéfique du moins à court terme. L'accroissement permanent des dépenses militaires reflète la tentation constante du système capitaliste de résoudre ses contradictions par la crise. Il est contradictoire, en effet, d'évoluer vers un mode de fonctionnement de plus en plus "financier", tout en cherchant à préserver l'outil de production industrielle asphyxié par l'endettement et l'augmentation des coûts de production. La contradiction se résout pourtant, par un changement d'échelle dans la "division internationale du travail". Le capitalisme industriel et marchand cherchait à dégager un profit lié à une création de richesses, de biens économiquement et socialement utiles. Le capitalisme financier, pour sa part, crée des profits détachés de toute création de richesses. A terme, le système est condamné s'il ne trouve la contre-partie des profits réalisés. C'est alors qu'interviennent la course aux armements et la prolifération des armes dans le monde, y compris dans les pays du Tiers-Monde qui s'endettent avec la bénédiction des grandes banques occidentales, pour acquérir une défense armée moderne. Jusqu'à présent, les dépenses militaires (après une accalmie juste à la fin de la guerre froide et la chute de l'URSS) augmentent alors même que le contexte économique mondial connaît une récession (la visibilité de cette récession peut s'accroitre d'ailleurs en débarrassant les statistiques des revenus purement financiers...). On ne peut exprimer plus clairement le rôle joué par les différents complexes militaro-industriels (mais pas seulement eux...) dans la mutation du système capitaliste vers un mode de fonctionnement "financier". L'armement appartient à un ensemble de secteurs de pointe (électronique, informatique, chimie fine, robotique, atome...) qui sont les seuls à connaître encore une réelle croissance et pour lesquels la puissance publique consent une garantie économique exorbitante de droit commun. C'est pourquoi le secteur de l'armement est l'un des rares à pouvoir s'endetter sans risque majeur. Concluant son étude sur la fonction de l'endettement, Michel DEVELLE (Analyse financière, 2eme trimestre 1983) précise : "Au moment où, du fait de l'évolution économique, la rentabilité du capital investi se dégrade, le recours à un endettement nouveau devient aléatoire. Seuls les secteurs bénéficiant à un haut degré d'un assurance contre le risque économique généralement donnée par la puissance publique peuvent encore alourdir leurs dettes".

Ainsi, le cercle est bouclé : le capitalisme financier fonctionne pour assurer l'écoulement d'une "production" hautement sophistiquée à forte concentration de capital et de travail qu'il contribue également à financer. L'armement devient ainsi l'indispensable contrepartie à la création de profits purement financiers. L'accumulation des armements et la militarisation du Tiers-Monde engendrent alors une situation de "crise" qui sert doublement les intérêts du capitalisme nouvelle manière. Elle assure un immense marché à une production industrielle hautement technicisée et elle permet, grâce au relais des bourgeoisies locales au pouvoir, une régression des populations du Tiers-Monde pour assurer la pérennité du système. la course aux armements, qui engendre elle-même la militarisation des économies et des régimes politiques du Tiers Monde, sert à la fois de ballon d'oxygène et de cran de sûreté au capitalisme financier international. L'armement produit massivement par des complexes militaro-industriels qui ne craignent pas les conséquences d'une surproduction, quitte à détruire ou faire détruire des armements de plus en plus rapidement obsolètes , est devenu l'équivalent de la "richesse" produite en contrepartie, via tous les systèmes de financement, des profits réalisés par le capitalisme financier.

Si ces différentes analyses a le mérite d'indiquer des pistes de travail pour l'étude de l'impact de l'activité des firmes des complexes militaro-industriels, en dépassant les analyses sectorielles, reste tout un travail pour dresser des tableaux de correspondance entre la crise économique globale et les croissances continues des dépenses militaires. Ce travail est rendu difficile précisément par l'un des aspects de ces complexes : leurs ramifications jusque dans les médias, dans les universités et dans les think tanks, et dans les partis politiques. Objectivement, ils doivent garder le secret des affaires, toutes plus "épineuses" les unes que les autres et dans les faits peu d'entreprises sont capables de cerner les contours des complexes militaro-industriels. Tant les participations financières croisées sont devenues la règle dans le monde, entrainant un brouillard de la réalité économique ; les experts eux-mêmes préférant parler de marchés, ce qui évitent bien des efforts intellectuels. Non seulement les situations sont devenues complexes, mais elles évoluent de plus rapidement dans l'espace (déplacements constants de capitaux d'une région à l'autre) et dans le temps (de plus en plus transactions qui se nouent - et se dénouent - les unes parfois complétant les autres - sinon parfois s'empiétant et se contredisant, de plus en plus rapidement...).

G GIRONDEAU et JL MAISONNEUVE, Nos armes, la crise et le mal-développement, auto-édition "Réseaux Espérance" n°22, 1er trimestre 1985. Jacques FONTANEL et Liliane BENSAHEL, Guerre et économie : les liaisons dangereuses, dans Guerre et Economie, Sous la direction de Jean-François DAGUZAN et Pascal LOROT, Ellipses, 2003.

ECONOMIUS

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30 octobre 2015 5 30 /10 /octobre /2015 10:49

Les analyses des complexes militaro-industriels en tant que tels ne se sont pas poursuivies au-delà de la fin des années 1990, laissant plutôt la place prépondérante aux études de l'industrie militaire elles-mêmes. Recherches d'interopérabilité des armées parallèlement à la constitution d'un ensemble stratégique européen ou atlantique, analyses des synergies entre entreprises d'un même secteur (notamment aéronautique et spatial), constitution de "nouvelles" branches d'armement (robotique, drôles, avions de moyenne importance sans pilote, systèmes de surveillance satellitaires...) occupent ces "experts" souvent appointés directement par les entreprises d'armement. Généralement les ouvrages adoptent le point de vue de l'industrie d'armement, se penchant sur les multiples difficultés des différents secteurs, comme le faisaient déjà depuis des décennies le monde universitaire ou d'entreprise.

Or, les complexes militaro-industriels n'ont pas disparu. Avec les divers désengagements des Etats et la mondialisation, comme à travers la financiarisation de l'économie, ces complexes changent sans doute de nature, beaucoup moins liés à des problématiques nationales de défense.

Avant la montée de la mondialisation, plusieurs études se donnaient pour objet des aspects particuliers des complexes militaro-industriels, par exemple celle de Georges MENAHEM, sur le complexe militaro-scientifique. Les besoins de développement scientifique du complexe militaro-industriel (d'abord aux Etats-Unis) est directement lié à des courses aux armements mais aussi à une dynamique propre au progrès scientifique lui-même.

Juste avant les années 2000, Jean-Paul HÉBERT étudie les mutation du système de production d'armement français, compris comme système politico-stratégique, équilibré (de moins en moins bien) par un mode de régulation administrée; Les rapports entre firmes et Etat évoluent selon des modèles (l'auteur dresse une typologie de quatre modalités d'un genre unique) propres aux différentes entreprises concernées : Aérospatiale, Thomson-CSF, Dassault Aviation, Matra.

Déjà en 1985, Pierre DUSSAUGE pointait les insuffisances d'une approche par secteur, pour tenter d'évaluer l'impact économique global de l'activité des opérateurs du système militaro-industriel. Généralement, même si cette approche sectorielle est utile, elle ne tient pas compte des activités que les entreprise d'armement peuvent avoir dans d'autres secteurs, des liens entre activités militaires et civiles et, plus généralement, de la politique d'ensemble de ces entreprises. Cette approche, adopté par les pouvoirs publics au sein par exemple de la DGA, néglige, ou sous -estime l'importance des entreprises, non comme simple agrégation de moyens de production, mais comme organisations complexes ayant une unité, une cohésion interne, une identité propre (l'auteur fait référence à l'étude de J.P. LARÇON et R REITTER, Structures de pouvoir et identité de l'entreprise, Nathan, 1979), et surtout comme ensembles intégrés d'activités, gérées par un centre de décision stratégique unique.

"(...) les activités des entreprises dans ce secteur (de l'armement) ne devraient pas être analysées sans être replacées dans la démarche stratégique d'ensemble de ces e,reprises. Inversement, le fait pour ces entreprises d'avoir développé des activités dans l'armement n'est pas sans effet sur l'élaboration de leur stratégie. C'est donc l'ensemble du portefeuille d'activités, et plus généralement de la stratégie des entreprises du secteur de l'armement" qui doit être privilégié pour avoir une vue d'ensemble, vue d'ensemble (même si l'auteur ne le mentionne pas) qui se rapproche de l'analyse du complexe militaro-industriel.

"le concept de portefeuille d'activités part du principe suivant lequel une stratégie globale ne peut être formulée de façon immédiate pour un ensemble confus et hétérogène d'activités ; cette constatation découle de la notion même de stratégie d'entreprise qui pourrait être définie comme "le choix des domaines d'activités dans lesquels l'entreprise va se développer, la détermination des résultats auxquels on compte parvenir et l'allocation des ressources qui seront consacrées à la réalisation des objectifs". La première étape d'un processus d'analyse stratégique "est donc la décomposition de l'activité globale de l'entreprise en activités élémentaires pertinentes" ou "segments stratégiques". "De façon plus opérationnelle, la démarche à suivre pour analyser le portefeuille d'activités d'une entreprise, consiste à positionner dans un tableau ou une matrice à deux dimensions les différents segments stratégiques de cette entreprise. Les deux variables prises en compte peuvent varier en fonction de chaque école et donc de chacun des modèles particuliers, mais se ramènent en fait aux deux dimensions suivantes :

- la "valeur" des secteurs d'activité considérées,

- la "position concurrentielle" de l'entreprise dans chacun de ces secteurs d'activité.

Le positionnement des segments stratégiques de l'entreprise dans une telle matrice permet :

- de faire un diagnostic de son portefeuille global d'activités ;

- de préconiser une évolution de la composition de ce portefeuille, c'est-à-dire de formuler une véritable "stratégie de portefeuille d'activités" ;

- d'identifier les axes de développement à suivre au niveau de chaque domaine d'activité élémentaire, autrement dit de déterminer les "mouvements stratégiques" à faire effectuer à chacun des segments.

Appliqués à des entreprises diversifiées, ces modèles permettent de déterminer si la somme des activités de l'entreprise constitue un ensemble financièrement et dynamiquement équilibré et de définir, en fonction du portefeuille global, quelle stratégie individuelle devra être mise en oeuvre au niveau de chacune des activités de base. L'un des apports essentiels de ces modèles stratégiques est de rendre possible l'analyse des différentes activités d'une entreprise, non pas en soi, mais les unes par rapport aux autres, de déceler les complémentarités techniques, financières, commerciales ou autres qu'elles ont entre elles et donc d'élaborer une stratégie intégrée pour l'entreprise. Dans le cas des entreprises ayant des activités dans l'armement, l'application, même de façon assez globale, des modèles d'analyse, met en relief les complémentarités entre activités militaires et activités civiles, entre production de matériel pour les besoins nationaux et ventes d'armes à l'étranger, et, plus généralement, aide à mieux comprendre la stratégie suivie par ces entreprises ainsi que la façon dont l'intervention de l'Etat dans l'armement affecte cette entreprise." A partir de cette méthode d'analyse, l'auteur étudie la place de l'armement dans la vocation des entreprises, l'impact technologique des activités militaires, leur impact financier, l'impact des activités militaires sur le risque global d'entreprise et le positionnement des activités militaires dans le portefeuille d'activités des entreprises. Bien qu'il en reste à une analyse économique stricto sensu, n'abordant jamais les questions politiques et encore moins les ramifications idéologiques par l'intermédiaire des prises de participation dans les médias, Pierre DUSSAUGE décrit en conclusion les contours de l'importance globale de l'industrie de l'armement pour la France... aboutissant à peu aux mêmes conclusions que des auteurs des années 1970-1980 sur certains aspects économiques des complexes militaro-industriels : priorité de la sophistication des armements par rapport à leur coût (la fameuse maximisation des coûts de Seymour MELMAN...), poussée à l'exportation pour l'amortissement des coûts, course technologique préventive dans le cadre des luttes entre puissances, investissements massifs dans la recherche-développement de manière multiforme (La militarisation de la science chère à George MENAHEM...)...

Mais le complexe militaro-industriel ne peut pas être analysé de manière uniquement économique, en reprenant simplement les calculs des entreprise ou des bureaux de la DGA...

Pour ces secteurs éminemment politiques, les questions d'opinion publique peuvent être aussi importantes que les questions financières. lors des débats sur la programmation ou le budget militaires, il est souvent impératif que peu de bruits soit fait autour de certains projets. Sous le sceau secret-défense, particulièrement facile à manipuler dans les périodes de tension ou même de guerre, il importe pour la bonne marche des affaires d'avoir une possibilité d'orienter l'attention des esprits vers autre chose que la préparation de futurs combats, que peut-être les manoeuvres pour en faciliter la venue. Il existe une propension pour de grands groupes industriels de l'armement de prendre des participations dans des médias.

C'est en tout cas ce que constate par exemple Andrée MICHEL dans sa contribution sur le complexe militaro-industriel, la guerre du Golfe et la démocratie en France (dans Femmes et sociétés, revue L'homme et sa société, volume 99, n°1, 1991). L'absence de réels débats en France sur la participation à des guerres, entre indifférence et brouillard idéologique, perpétue la puissance du complexe militaro-industriel, devenue affaire uniquement entre "bureaucrates et technocrates", c'est-à-dire "hommes politiques à la tête des partis politiques, hauts fonctionnaires à la tête des administrations, directeurs de grandes entreprises nationalisées ou semi-publiques (...°, banquiers qui prêtent aux industriels travaillant pour la production militaire et aux Etats du tiers-monde pour l'acheter". Pour elle, il vaudrait mieux parler de Complexe scientifique-bureaucratico-militaro-industriel que de CMI.

 

Pierre DUSSAUGE, L'industrie française de l'armement, Economica, 1985. Jean-Paul HÉBERT, Production d'armement, La documentation française, 1995. Renaud BELLAIS, Martial FOUCAULT et Jean-Michel OUDOT, Economie de la défense, La découverte, 2014. 

 

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27 octobre 2015 2 27 /10 /octobre /2015 08:36

L'expression complexe militaro-industriel, popularisée par EISENHOWER lors de son discours de départ, recouvre aujourd'hui plus que les domaines militaire et industriel. L'emprise des grands groupes d'abord créés pour la guerre s'est étendue à des biens et services très variés, dont surtout ceux touchant les médias et la finance. Il est même assez difficile, à l'heure de la financiarisation à outrance de l'économie, de faire la distinction, au vu des directions d'entreprise et des mouvements de capitaux, entre ce qui relève des médias, de la finance, de l'industrie de défense et même des forces armées. Même si l'on a pas affaire à un système intégré, car traversé de forts conflits de pouvoir où l'innovation technologie joue un grand rôle, l'emprise idéologique et matérielle des complexes militaro-industrielles brouillent les perceptions des populations comme des dirigeants quant aux priorités (même de défense...) politiques.

En pleine guerre froide et en pleine course à l'espace, le président américain Dwight David EISENHOWER prononce un discours de départ (18 janvier 1961) dénonçant l'existence d'un complexe militaire et industriel puissant, à ramifications dans le monde des médias et de la politique. Il est utile de retranscrire l'essentiel de ce discours concernant cette question car il pose en fait bien des éléments de réflexions postérieures, de tous les bords politiques. Il repose sur toute une enquête interne de son administration.

"Bonsoir, mes chers compatriotes...

Dans trois jours, à l'issue d'un demi-siècle consacré au service de notre pays, je quitterai mes fonctions : au cours de la traditionnelle et solennelle cérémonie, l'autorité de la Présidence sera transmise à mon successeur. Ce soir, je m'adresse à vous pour vous faire mes adieux et partager avec vous quelques dernières réflexions (...). Les menaces, nouvelles par leur nature ou leur intensité, ne cessent de poindre. je n'en mentionnerais que deux.

Notre potentiel militaire constitue un élément vital dans la poursuite de la paix. Il faut que nos armes soient puissantes, prêtes à l'action immédiate, de sorte qu'aucun agresseur éventuel ne puisse être tenté de mettre en jeu sa propre destruction. Notre organisation militaire est sans commune mesure avec celle qu'ont connue mes prédécesseurs en temps de paix, voire les soldats de la deuxième guerre mondiale, ou de Corée. Jusqu'à notre participation au dernier conflit mondial, les Etats-Unis ne possédaient pas d'industrie de l'armement. Certes, les producteurs de charrue pouvaient bien, avec un temps d'adaptation, et sur injonction, fabriquer des épées. Mais nous ne pouvons plus prendre le risque d'improviser, dans l'urgence, notre défense. Nous avons dû mettre sur pied, et de façon permanente, une gigantesque industrie de l'armement. A quoi s'ajoutent 3 millions d'hommes et de femmes directement engagés dans les effectifs militaires.Chaque année, nous dépensons pour la seule défense plus que l'ensemble du revenu net des entreprises du pays. Cette conjonction d'un immense corps militaire et d'une vaste industrie de l'armement constitue un fait nouveau dans l'expérience américaine. Son influence globale - économique, politique et même culturelle - se fait sentir dans chaque ville, chaque assemblée, chaque bureau de l'administration fédérale. Nous admettons l'impératif qui est à l'origine de ce développement. Nous ne devons toutefois pas méconnaître la gravité de ses implications. Elles concernent nos emplois, nos ressources, nos moyens d'existence.

Dans les conseils, au sein du gouvernement, il faut que nous nous prémunissions contre l'influence injustifiée, prise, de plein gré ou involontairement, par le complexe militaro-industriel. Le risque de développement d'un pouvoir inclu existe dès à présent et pour l'avenir. Il faut que jamais nous ne laissions le poids de cette association compromettre nos libertés et nos procédures démocratiques. Nous ne devons rien considérer pour acquis. Une citoyenneté vigilante et bien informée est seule capable de contraindre cet énorme rouage militaro-industriel de défense à s'engainer convenablement avec nos méthodes et objectifs pacifiques, de sorte que sécurité et liberté puissent prospérer de concert."

Cet avertissement surpris l'opinion publique et ne changea pas la dynamique de ce complexe militaro-industriel. L'influence du lobby industriel et militaire est sans doute aujourd'hui plus grande que jamais, partout dans le monde, chacun des ensembles nationaux de défense y contribuant pour sa part, sans compter les multiples coopérations internationales, par le biais d'alliances ou non. Le mixage des stratégies civiles et militaires de défense est orienté grandement par les intérêts d'industries permanentes de guerre. Les "forces de sécurité" sont comprise dans une logique d'ensemble de moyens, ramifiés, policiers et militaires. Pourtant, le président en départ ne fut pas le seul à lancer des alertes. Régulièrement, de hauts responsables, et pas seulement aux Etat-Unis, clament leurs inquiétudes (plus souvent à la retraite qu'en activité...).

Il faut cependant se garder d'écrire que la société n'a jamais été aussi militarisée que maintenant dans l'Histoire. Ce serait oublier précisément cette Histoire, surencombrée de sociétés guerrières. Dans la typologie des sociétés, nos sociétés occidentales figurent certainement parmi les sociétés les plus revêches aux vertus militaires et les plus vigilantes concernant la place du militaire et du soldat. Ce qui n'empêche pas l'orientation de plus en plus grande des ressources à des fins de "sécurité", notion qui ne se limite pas au domaine militaire, mais qui recouvre aussi tous les moyens de coercition et de contrôle sociaux (même s'ils sont plus diffus et plus discrets) dont se dotent de plus en plus les gouvernements dans la planète.

Pour Pascal LE PAUTREMAT, et en cela en accord avec différents auteurs, notamment ceux qui étudient les relations entre l'économie et la défense, "si l'on peut sans peine repérer les prémices de l'industrie militaire avec les débuts des manufactures de l'époque moderne, au XVIe siècle, c'est surtout à l'ère industrielle, au XIXe siècle, qu'elle prend une réelle ampleur au sein même des grandes puissances occidentales. Les impératifs de défense, portés par les notions de préservation des institutions et du territoire national, combinés aux intérêts économiques et aux ambitions géostratégiques, ont déterminé sa consolidation. Ces industries reflètent donc, pour une grande part, les conceptions de défense des Etats, au regard de la situation internationale et des orientations données en matière de politique étrangère. Ainsi, un gouvernement, inscrit dans une logique de guerre expansionniste, puis totale, comme l'Allemagne du IIIe Reich, a-t-il misé sur le dynamisme extrême d'une industrie militaire surdimensionnée, le plus souvent d'ailleurs au dépens d'autres secteurs économiques. Qu'elle soit légitimée par certains économistes comme Keynes pour son rôle dans la relance et l'accroissement de la consommation, ou blâmée par d'autres, notamment dans les années 1970 et 1980, par son absorption de fonds qui pourraient être consacrés aux secteurs de la santé et de l'éducation, l'industrie militaire est une pièce maîtresse sur le plan de la stricte nécessité d'une politique de défense pour l'Etat." On doit noter que l'émergence d'un complexe militaro-industriel peut se faire également dans le cadre d'une guerre civile, comme ce fut le cas pour les Etats-Unis lors de la guerre de Sécession. En outre, les études sur les relations entre dépenses militaires et économie indiquent des éléments encore très contradictoires : le complexe militaro-industriel, suivant le contexte, agit dans et sur l'économie de manière très... complexe!

D'autres éléments que ceux qui régissent leurs relations interviennent : sous le IIIe Reich, l'effet négatif peut être masqué par le pillage des ressources des régions conquises et le mouvement général de l'économie, en croissance, en stagnation ou en décroissance, peut être contrecarré de manière diverse, par la masse des dépenses militaires. Le développement de technologies sous l'impératif d'abord de défense, peut s'étendre à des applications civiles parfois inattendues à l'origine (les industries automobile, nucléaire, aéronautique, informatique et spatiale constituent là de bons exemples), jusqu'à concurrencer les pures applications militaires.

Sur le poids du complexe militaro-industriel, Pascal LE PAUTREMAT précise d'abord concrètement sa signification : "Le terme "complexe" a été proposé pour traduire, et parfois dénoncer, les multiples passerelles et correspondances établies entre certains postes de hauts responsables (de la défense) et ceux occupés dans les grandes firmes de production d'armes. Mais le concept de complexe militaro-industriel repose aussi sur les véritables synergies qui existent entre acteurs publics et privés, laboratoires civils et militaires, pôles de réflexion et de recherche stratégique, et entreprises de prédiction et de vente. (...) le complexe militaro-industriel est donc bien réel." Et cela aussi bien aux Etats-Unis qu'en France, en Allemagne ou au Japon. pour la France, "la politique de dissuasion nucléaire voulue et mise en place par le général de GAULLE a contribué tout autant à l'édification d'un nouveau complexe militaro-industriel, puisque le nucléaire militaire devait se décliner pour satisfaire les trois armées (Terre, Air, Marine), d'où la mise en place de moyens militaires considérables. Quoique plus discret dans l'Hexagone qu'aux Etats-Unis ou en Russie, le complexe français entretient lui aussi de solides réseaux d'influence, nombre de généraux ou d'officiers supérieurs, une fois à la retraite, basculant dans les groupes de l'industrie diversifiée de l'armement et de ses dérivés (EADS, Thalès...), avec comme interlocuteur officiel la Délégation générale pour l'armement (DGA), maître d'ouvrage des programmes d'armement français. La DGA conduisait 80 programmes d'armement en 2007 et assurait près de 10 milliards d'euros de commandes annuelles à l'industrie spécialisée. Premier investisseur de l'Etat français, elle est le premier acteur de la recherche de défense en Europe, soit 35% des capacités européennes de recherche et de technologie de défense avec plus de 700 millions d'euros de contrats d'études notifiés chaque année. La DGA promeut ainsi un volume de contrats qui représente officiellement plus de 60% de l'activité française de l'armement, en favorisant le partenariat entre les secteurs public et privé, sans négliger pour autant les programmes d'armement en coopération européenne qui représente 25% de ses engagements. Forte de 18 100 agents, la DGA dispose de 26 centres en France et compte des représentants dans 20 pays.

Par ses liens soigneusement tissés et entretenus avec la haute administration et les ministères, le complexe militaro-industriel préserve sa suprématie par le lancement et le financement de programmes qui répondent au besoin de commandes desdites industries. Mais il n'en demeure pas moins que lesdites commandes sont liées, dans le cas français notamment et européen en général, à des impératifs répondant rigoureusement aux besoins de défense : besoins qui, compte tenu de la perpétuelle évolution des menaces, doivent être sans cesse adaptés." On note là une critique en creux du système américain où, l'étude de plusieurs programmes le montre (comme par exemple, celui du MX, ICBM, voir Alain JOXE, tribulations du "garde-paix, Cahiers d'études stratégiques n°10, CIRPES, 1986) et cela est critiqué même dans les milieux économiques, plus souvent les impératifs économiques des industries militaires prennent le pas sur les impératifs de défense. La synergie entre administrations et industriels est souvent plus fortes qu'ailleurs et cette synergie s'innerve souvent d'abord par les impératifs économiques des industries militaires.

"Par ailleurs, poursuit notre auteur, les demandes à l'exportation font que l'influence des différents complexes militaro-industriels dépassent allègrement les frontières nationales, au point même de se lancer dans une concurrence effrénée. Ainsi, paradoxalement, alors que les pays occidentaux s'inscrivent dans une même logique de politique internationale, via notamment l'OTAN, la concurrence reste entière en matière de conquête de marchés à l'étranger. (...)". Des espoirs sont "placés dans l'Agence européenne de défense (AED) crée en juillet 2004, instrument de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC), qui a pour mission de favoriser le développement des capacités militaires de l'Union européenne et d'accélérer, de la sorte, la mise en place d'une politique européenne de sécurité et de défense (PESD), composant militaire de la PESC. Le but étant aussi de faire émerger un véritable marché européen de l'armement afin de limiter la part des importations en équipements de défense, qui, en Europe, étaient encore de 30% en 2005."

Jacques FONTANEL mentionne ces complexes militaro-industriels, dont la version américaine est la plus connue : "ce complexe rassemble :

- le département de la défense

- certains groupes de pression au Congrès

- les industriels de l'armement

- des institutions universitaires (en matière de recherche notamment)

Il présente une certaine homogénéité d'action, malgré la concurrence parfois vive qui existe entre certaines de ses composantes. Au nom de la compétence, les "experts" tendent à définir des stratégies de défense qui expriment en même temps les intérêts des producteurs qu'ils représentent. Il est très difficile aux citoyens de remettre en cause le programme d'armement défini par les spécialistes de la stratégie militaire, lesquels ont généralement été formés dans le secteur de l'armement. Les acquisitions des systèmes d'armes correspondent ainsi d'abord aux intérêts des militaires et producteurs d'armes.

Le complexe militaro-industriel américain présente plusieurs caractéristiques.

+ De nombreux officiers supérieurs sont employés dans les principales entreprises de fourniture de matériel militaire. (...).

+ L'action déterminante du complexe dans les choix des matériels de défense répond à des critères complexes dont les plus importants donnent une place privilégiée aux projets définis par les entreprises d'armement américaines.

+ Les industries modernes d'armement influencent toutes les branches de l'économie et conditionnent la vie de nombreuses régions et entreprises. Solidement implantées dans le paysage économique de la nation américaines, elles utilisent la force des syndicats ouvriers et des responsables locaux pour vendre leurs systèmes d'armes à la Défense.

+ La pression constante exercée par le complexe pour accroitre l'effort militaire américain est encore accentuée quand il s'agit de vendre un système d'armes nouvellement mis au point. Dans ce cas, la menace soviétique est brandie pour obtenir des crédits supplémentaires destinées à l'achat de ces nouveaux matériels." Notons pour notre part que dans la rhétorique, la Chine a largement remplacé l'URSS. "Le complexe militaro-industriel suscite l'extension du secteur militaire, car il vit mieux en période de tension internationale.

+ Sa recherche continuelle d'innovation conduit à des accroissements sensibles des coûts de la défense, qui sont justifiés par l'impératif de la défense du pays. La primauté du technologique sur l'humain est constamment prônée."

L'auteur mentionne également le complexe militaro-industriel soviétique et cite Cornelius CASTORIADIS pour son analyse du système stratocratique (de stratos : armée), où la société militaire domine la société civile sans lui en faire bénéficier des retombées, notamment dans le domaine technologique. Le complexe militaro-industriel d'Israël, assez rarement mentionné, est indiqué comme touchant toute la vie quotidienne (ravitaillement en eau, transports, communications, le budget militaire représentant 50% du budget national.

Renaud BELLAIS, Martial FOUCAULT et Jean-Michel OUDOT écrivent dans un encadré concernant le complexe militaro-industriel, qui restitue la place des études sur celui-ci dans l'ensemble des études sur les relations entre économie et défense :

"Evoquée par le président Eisenhower dès 1961, la notion de "complexe militaro-industriel (CMI) a caractérisé une part importante de la littérature sur la défense en science politique et en économie jusqu'aux années 1980. Le CMI se définit comme une coalition d'intérêts qui unit les industriels, les politiciens et les militaires dans le but d'assurer un développement continu de la production d'armes. G. Adams (The Iron Triangle, The politics of Defence Contracting, Council on Economic Priorities, New York, 1981) analyse les intérêts convergents que peuvent avoir le congrès, le ministère de la défense et les industriels dans l'augmentation et l'allocation des crédits de défense. Ce "triangle de fer" conduirait à accepter une perte d'efficacité économique au bénéfice de préoccupations politiques (emplois locaux, maintien de sites industriels. R Coats et ses collaborateurs, M Karahan et R D Tollison (Terrorisme and porc-barrel spending, Public Choice, vol 128, n°1-2, 2006) font référence au concept de pork barre pour illustrer l'allocation de dépenses militaires dans certaines circonscriptions où sont implantées les firmes d'armement par intérêt électoraliste.

Toutefois, le CMI ne répond pas à une définition unique. Il existe non pas un modèle, mais une multitude de modèles en raison d'une analyse souvent pluridisciplinaire et des définitions hétérogènes, parfois ambiguës car politisées, propres à chaque auteurs : C Wright Mills, J.-K Galbraith, S Melman, P Baran et P Sweezy... ( C Serfati, Production d'armes, croissance et innovation, Economisa, 1995).

Une synthèse des recherches sur le CMI aboutit à une définition plus neutre : il existe une coopération de long terme entre l'Etat et l'industrie d'armement pour le développement, la production, l'achat et l'entretien d'équipements de défense (M Ikegami-Andersson, The Military-Industrial Complex. The Cases of Sweden and Japon, Dartmouth, Adershot, 1992). Une telle définition réduit le CMI à un système traversé par un ensemble d'interactions économiques centrées autour d'un production spécifique. Elle est bien loin des définitions traditionnelles insistant sur des paramètres extra-économiques."

Pascal LE PAUTREMAT, Militaire (industrie), dans Encyclopedia Universalis, 2014. Jacques FONTANELLE, L'économie des armes, collection Repères, La Découverte, 1983. Renaud BELLAIS, Martial FOUCAULT et Jean-Michel OUDOT, Economie de la défense, collection Repères, La Découverte, 2014.

ECONOMUS

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25 octobre 2015 7 25 /10 /octobre /2015 13:17

Avant de cerner ce qui différencie le Jihad des premiers temps de l'islam de celui qui amène des combattants de nos jours à affronter l'Occident moderne, il est nécessaire de bien comprendre que le nombre les victimes des différents attentats commis chez ce dernier, recouverts du nom de terrorisme islamique, est bien moindre que celui, en terre d'Islam, des victimes musulmanes. La guerre sainte fait beaucoup plus rage entre confessions différentes de l'islam que contre les non-mulmans de manière générale, à l'image des hécatombes en terre chrétienne durant de nombreux siècles accumulées par les différentes Eglises, bien plus importantes que celles commises en Palestine pour "reconquérir" la Terre Sainte.... Ceci pour rétablir les faits bien trop brouillés par les médias. L'histoire ancienne et contemporaine indique cette différence dans la formulation et l'application du Jihad.

Le Jihad a connu par le passé des différences importantes tant dans la réflexion des responsables religieux que dans ses applications. Ces variations sont directement reliées aux périodes d'expansion et de repli de l'islam. Pendant la conquête musulmane, de 636 à 751, par exemple, le petit jihad (voir l'article précédent sur la question) est offensif et permet de dominer un territoire qui s'étend de la péninsule arabique jusqu'à la frontière chinoise, l'Europe de l'Est, le sud de l'Europe méditerranéenne et le nord de l'Afrique. Le monde, pendant la conquête, est divisé dans l'esprit des responsable religieux et militaires (souvent les mêmes), en deux terres : le domaine de l'islam (Dar al-Islam) et le domaine dominé encore par les Infidèles, assimilé au domaine de la guerre (Dar al-Harb). Après le coup d'arrêt porté à l'expansion de l'islam, les ulémas acceptent l'existence d'une troisième terre où il peut y avoir cohabitation (Dar al-Suhl). Le petit jihad devient alors défensif, ponctuel et un devoir collectif. Avant même ce coup d'arrêt, des dissensions apparaissent dans le monde musulman et les appels au jihad intérieur se multiplient. Des dynasties différentes s'installent en terre musulmane et l'islam connait quatre autres modèles du jihad, le jihad de discorde, de loin celui qui mobilise le plus d'énergie, entre musulmans d'obédiences différentes, le jihad contre les croisés, marqué par la volonté de certains chefs de guerre de corriger à leur profit l'atomisation du monde musulman (entre 1095 et 1291), le jihad de course, lié aux appétits des marins musulmans en Méditerranée (au moins jusqu'en 1571) et le jihad anticlinal qui débute dans la mémoire musulmane par le débarquement du corps expéditionnaire français en Egypte en 1798.

Une longue élaboration du fondamentalisme musulman forme le premier socle de l'idéologie jihadistes qui génère sa forme contemporaine. Cette idéologie jihadistes est née de constructions théologiques successives au sein de l'école hanbalisme : des figures comme Ahmed Ibn TAYMIYYA et Mohammed Ibn AL-WAHHAB, entre autres, forgent le salafisme, qui correspond à une doctrine ultra-puritaine et oublieuse de la réalité historique, qui entend maintenir le musulman dans un dogme religieux qui était celui de quelques tribus du désert d'Arabie au début du VIIIe siècle. Conscients du décalage de civilisation entre l'Occident et le monde musulman, nombre d'intellectuels prônent une grande réforme face à la colonisation européenne.

Dans le long débat sur la réforme, deux courants principaux se confrontent : moderniser l'islam ou islamiser la modernité (selon la formule de Marc FERRO dans Le choc de l'Islam, Odile Jacob, 2002). doit-on faire évoluer l'islam pour l'adapter à la marche du "progrès" ou peut-on penser la modernité en termes musulmans? Apparait un troisième courant qui considère que la colonisation est une punition infligée par Dieu aux musulmans qui se sont montrés coupables de la décadence de leurs moeurs, en raison de l'abandon des pratiques religieuses originelles. Ce courant fondamentaliste, issu de l'école hanbalite, se revendique ouvertement comme salutiste. Face à la domination des colonisateurs infidèles et de leurs collaborateurs apostats, le monde musulman doit revenir strictement au modèle de la foi du Prophète (ou plutôt ce qu'ils en interprètent) et de ses premiers compagnons s'il veut retrouver sa force, son rang et son rayonnement.

A la fin de la Première guerre mondiale, la chute définitive du califat en Turquie apparait l'islamisme proprement dit, en Egypte avec Hassan AL-BANNA (1906-1949) qui fonde avec sept camarades les Frères Musulmans, en Inde avec Syyod Abul Ala MAUDUDI (1903-1979) et le Groupe musulman, Ali SHARIATI (1933-1977), radical chiite, en Iran. Leur travail idéologique (et l'incurie des gouvernements) fait apparaitre dans les années 1960 de larges mouvances fondamentalistes regroupant bourgeoisies traditionnellement pieuses et classes pauvres réislamisées.

Le passage à l'islamisme combattant ne se fait pas directement à partir de la réflexion des auteurs comme Hassan AL-BANNA, qui voulait déboucher sur une action réformiste. La pensée politique se radicalise surtout avec Sayed QOTB, elle-même poussée vers l'action de plus en plus violente, par une nouvelle génération d'islamistes de nationalité égyptienne issue par et en rupture de la tradition des Frères musulmans. L'expérience du Jihad afghan permet la formation d'une mouvance de l'islamisme combattant, dont la pensée s'enrichit par la suite de la pensée de nouveaux théologiens jihadistes. Le modèle même de jihad global mis en oeuvre par Al-Qaïda se fragmente à son tour et apparait un modèle rival au Moyen Orient, l'Etat islamique, première organisation jihadistes à proclamer le califat.

Sayeb QOTB, dans sa présentation offensive du jihad, ouvre la voie à une vision paroxystique : le jihad va devenir une obligation cardinale de l'islam, comme les 5 piliers. C'est surtout Abdeslam FARAJ, se présentant comme l'autorité religieuse légitime pour poursuivre l'oeuvre de Sayeb QOTB, qui compense d'ailleurs sa faible compétence théologique par l'apprentissage clandestin d'en engagement radical, doté de ses connaissances d'ingénieurs électroniques. C'est d'ailleurs ce genre de connaissances que les groupes jihadistes recherchent le plus pour donner une résonance médiatique maximale à leurs "coups". Dans son ouvrage L'obligation absente, Abdeslam FARAJ s'appuie sur l'interprétation qualifiée par certains de fantaisiste de textes d'Ibn TAYMIYYA pour affirmer que le jihad constitue le sixième pilier de l'islam qui aurait été oublié au fil des temps. S'élève face aux pouvoirs politiques infidèles ou apostat, tyrans des musulmans, le devoir de rébellion armée. La légitimité du jihad est annoncée dans une nouvelle dimension intra-musulmane qui consacre le retour à la discorde. Le combat est dirigé d'abord contre l'ennemi intérieur, le pouvoir tyrannique et ses alliés mécréants. Seule la victoire de l'islam en terre musulmane permettra dans un second temps de se consacrer à la lutte contre l'infidèle. D'après de nombreux critiques musulmans, une grande partie de l'ouvrage est consacrée à la justification de l'emploi de méthodes de combat interdites par l'islam.

Sur les plans culturel et politique, la popularisation des thèses de Sayb QOTB signifie à la fois la rupture entre nationalisme et islamisme et le renversement du rapport des forces en faveur de ce dernier. Le conflit entre les deux idéologies se soldent temporairement par la défaite du nationalisme arabe, impuissant en définitive de renverser l'Etat d'Israël, mais surtout de faire accéder - c'était un de ses buts principaux - aux populations les bienfaits de l'Occident. La contribution de Sayb QOTB (1906-1966) joue un rôle essentiel dans la formation de l'islamisme "radical", avec celle des deux autres figures majeures, le pakistanais MAWDOUDI (1903-1979) et l'iranien KHOMEINI ( 1902-1989). C'est d'abord, pour les activités autour de ces trois figures, dans le domaine de la culture que l'islamisme a mené la bataille, avant d'investir la société et la politique. Ce combat a été mené contre le nationalisme, pour substituer une vision du monde, une communauté de sens à une autre. Cette révolution culturelle islamiste s'est effectuée à travers des groupes restreints de militants et d'intellectuels auxquels on prêtait peu d'attention à la fin des années 1960. Mais elle a su anticiper, à sa manière, certains des traumatismes majeurs qui se produisent dans les sociétés dix ans plus tard. Alors que les intellectuels nationalistes avaient pour la plupart effectués leurs études dans des écoles au style européen, les activistes se servent de l'acquis en matière d'éducation et de propagation des langues nationales pour en faire le vecteur de leurs propres valeurs, fondées non sur la nation, mais sur la réactivation de la tradition religieuse.

Sayeb QOTB s'inspire de la théorie (d'Hassan el BANNA, fondateur des Frères musulmans) et de la pratique d'organisation de masse de cette Association créée en Egypte en 1928 et écrasée en 1958 par le pouvoir de NASSER. Mais il en tire parmi les premiers les enseignements de sa défaite, et de ses leçons nombre de tendances de l'islamisme, et pas seulement la plus "radicale" s'en inspirent. Il élabore la figure de la jahiliyya, de la barbarie ante-islamique. Il en qualifie l'ensemble du monde de son époque, y compris les pays qui se disent musulman. Il faut l'abattre, comme le Prophète avait abattu la jahiliyya originelle, pour édifier sur ses ruines l'Etat islamique. Par rapport à la pratique ancienne des Frères musulmans, immergés dans la société et sans animosité de fond contre le monarque, cette notion marque une rupture. Elle signifie que l'on ne tient plus les membres du corps social pour musulmans. Dans la doctrine islamique, il s'agit d'une accusation très grave, le takfir. Par ce terme, qui dérive de kufr (impiété), on déclare impie quelqu'un qui est ou se prétend musulman. On l'excommunie et il est passible d la peine de mort. Le takfir constitue une sentence de dernier recours. Les docteurs de la loi, les oulémas, qui sont en principe seuls habilités à la prononcer après avoir pris les précautions juridiques idoines, ont toujours considérablement hésité à l'utiliser, car, employée mal à propos et sans restrictions, elle amenait discorde et sédition dans les rangs des croyants. Ils risquaient de s'excommunié mutuellement sans plus de précaution et de mener l'Oumma (Communauté) à sa perte. A sa mort, Sayeb QOTB laisse ouverte l'interprétation de son usage du terme jahiliyya et de sa conséquence, le taquoir, avec ses effets imprévisibles.

Trois grands types de lecture en ont été faits, notamment dans les camps de prisonniers :

- les plus extrémistes ont considéré que l'impiété régnait partout, hors de leur petit noyau de croyants authentiques. Ils ont prononcé un takfir généralisé, qui a même concerné leurs codétenus ;

- d'autres ont limité l'excommunication aux dirigeants qui ne gouvernements pas selon les préceptes de l'islman, mais ont épargné la masse des croyants ;

- d'autres, surtout parmi les Frères musulmans et qui choisissent leur fondateur comme seule référence, ont proposé une interprétation allégorique des passages les plus controversés de l'oeuvre de Sayeb QOTB. La rupture avec la société doit être comprise dans un sens spirituel et non matériel. Il faut continuer de prêcher la société pour mieux l'islamiser, non la condamner pour impiété.

MAWDOUDI, politicien pakistanais, bénéficie d'un environnement plus favorable, car l'islamisme du sous-continent indien s'est développé de manière continue des années 1930 à nos jours. Dans son premier livre, Le jihad dans l'Islam, il se situe contre le projet d'un "Etat musulman" circonscrit, qui donnerait le pouvoirs à des élites nationalistes et milite pour un Etat islamique à l'échelle de l'Inde toute entière. Déclarant le nationalisme impie, il clame que la souveraineté s'exerce au nom d'Allah et applique la chari'a. Les cinq piliers de l'islman traditionnel ne sont qu'une préparation au jihad. La religion, dans ses écrits, est transformée en une idéologie de lutte politique. Mais son mot d'ordre de rupture culturelle n'incite pas à la révolution sociale. Il prône la séparation d'avec la société, pour constituer une "avant-garde", mais qui ne se traduit pas par la dissidence et la guérilla, au contraire de Sayeb QOTB. En fait son audience est beaucoup plus faible que celle de QOTB en Egypte et même moindre que celle des Frères musulmans. Même si ses écrits seront utilisés plus tard.

KHOMEINI, chiite iranien, se situe, à l'inverse des deux premiers, est pourvu d'une formation cléricale et fait partie d'un ensemble religieux solidaire, notamment face à la répression du shah d'Iran. Prônant la rupture avec le système établi, il mobilise des réseaux de partisans et de disciples bien mieux que ne le feraient des intellectuels de formation moderne. Inspiré par Ali SHARI'ATI (1933-1977) qui laisse transparaitre dans ses écrits, dotés d'un vocabulaire non limité à la doctrine islamique, une influence marxiste, notamment sur la lutte sociale, son discours s'oriente vers une rupture contre le quiétisme chiite, et vers une révolution qui remplace la monarchie par un gouvernement islamique dont le docteur de la loi devrait être le guide suprême (série de conférences publiée plus tard sous le titre de Velayat-e faqih : Hokumat-e Islami : Pour un gouvernement islamique). Il met fin à toute la construction intellectuelle qui s'accommodait d'un mauvais prince, dans l'attente du messie et la soumission des responsables religieux. Récupérant la pense des intellectuels activistes, il l'oriente moins sur la question sociale que sur la question religieuse et morale. Le succès de son entreprise provoque un véritable souffle dans le monde moyen-oriental où sa pensée - souvent déformée - sert de point d'appui à une sorte de jihad, qui, en Occident apparait souvent de manière individualisée (fatwa) mais qui n'est pas pour rien dans le déclenchement de la plus terrible guerre dans cette région, la guerre Iran-Irak.

Gilles KEPEL, Jihad, Expansion et déclin de l'islamisme, Gallimard, 2000. David BÉNICHOU, Farhad KHOSROKHAVAR et Philippe MIGAUX, Le jihadisme, Plon, 2015.

STRATEGUS

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17 octobre 2015 6 17 /10 /octobre /2015 08:53

Du fait même de la difficulté de cerner (stratégiquement et matériellement) l'adversaire responsable d'actes terroristes, les gouvernements des populations victimes réalisent des "contre-offensives" souvent disproportionnées et inefficaces. On ne peut qu'être frappé par la disproportion entre les moyens employés par les "terroristes" contre des sociétés décidément très fragiles (parce que centralisées par bien des aspects) et ceux déployés par les pouvoirs politiques : agitation médiatique et diplomatique intense, déploiement d'armées, menaces d'apocalypse contre des pays suspects, qui révèlent tout simplement l'absence de stratégie claire, non seulement envers les "coupables" mais également envers leurs propres populations. Comment justifier le déploiement de plans vigipirates (ces ridicules déploiements de patrouilles d'hommes armés dans des lieux publics archi-bondés...), de plans de surveillances quadrillant les villes et le cyberspace? Il y a là un paradoxe : est-ce pour prévenir de nouveaux attentats (en ce cas, cela ressemble à des mesures préventives contre... la guerre passée!) ou est-ce pour surveiller l'ensemble de la population en vue d'objectifs cachés ou inavouables? Tout ce déploiement de technologie fait de manière suspecte l'affaire de nombreuses sociétés de surveillance électronique ou non et de sociétés militaires privées pour ne pas y voir tout simplement une manipulation massive des esprits pour le profit d'une certaine catégorie d'entreprises, qui sans cette manne bienvenue, disparaitrait ou n'existerait même pas...

A chaque attentat terroriste, et ce dès la fin du XVIIIe siècle, se renforce les dispositifs policiers nationaux d'abord, puis internationaux (Nations Unies surtout, mais aussi organisations internationales de défense, comme l'OTAN). C'est même l'occasion de la part des Etats de réflexions renouvelées - que ne fournissent plus les révoltes paysannes ou urbaines (on ne peut vraiment pas appeler décemment révoltes urbaines, des vagues nocturnes d'incendie..., sur l'encadrement des populations en vue de sa "protection". Jean-François GAYRAUD et David SÉNAT décrivent pour le cas français tout ce renforcement de l'arsenal judiciaire et policier. Ils distinguent les deux types d'instruments, en droit pénal, contre le phénomène terroriste : une législation spécifique quoique dérivée du droit commun d'une part, un corpus de règles classiques qui peuvent indirectement mais utilement concourir à sa répression. La législation antiterroriste stricto sensu date des années 1980, même si certains aspects s'inspirent de dispositions prises dans le cadre de la guerre d'Algérie dans les années 1950 et 1960. Ce droit spécialisé n'est pas selon eux un droit d'exception. Il s'intègre de manière permanente à l'ensemble des dispositions de protection des populations. De nombreuses lois sont votées et de nombreux textes d'application multiplient les angles d'attaque : atteintes volontaire à la vie, vols, extorsions, destructions, dégradations, détention d'armes ou de machines, acquisition, transport ou port illégaux de diverses substances, financement d'entreprise terroriste... De multiples moyens sont renforcés : interpellation, garde à vue, perquisitions, actions nocturnes, surveillance accrue des lieux stratégiques, comme des ports et des aéroports, renforcement des condamnations, procédures simplifiées d'extradition, accroissement de la surveillance d'infractions périphériques, avec dans les faits un sens très large donné à cette dernier moyen...

Le droit international évolue dans le même sens, singulièrement depuis les années 1960, suite à la vague des détournements d'avions.

Dans le cadre de l'ONU, on compte 14 conventions sectorielles : en matière aéronautique (convention de l'AOCI de Tokyo de 1963, de La Haye de 1970 et de Montréal de 1971, sans compter le protocole de 1988 sur la sécurité des aéroports), en matière maritime (convention de 1988 de l'OMI sur la sécurité de la navigation, protocole de la même année sur la sécurité des plate-formes pétrolières), sur les infractions contre les personnes jouissant d'une protection internationale (convention de 1973), sur la prise d'otages (convention de 1979), sur les attentats à l'explosif (convention de 1988), en matière de protection à propos des matières nucléaires (convention de l'AIEA de 1990), en matière financière (convention sur l'élimination du financement du terrorisme de 2000).... En septembre 2006, les Etats membres ont ouvert un nouveau chapitre de la lutte antiterroriste en convenant d'une Stratégie antiterroriste mondiale, fondement d'un plan d'action concret :

- analyser les conditions propices à la propagation du terrorisme ;

​- prévenir et combattre ce phénomène, prendre des mesures pour renforcer les moyens dont disposent les Etats ;

- garantir le respect des droits de l'homme dans le cadre de cette lutte contre le terrorisme.

Le consensus "exceptionnel" ne doit pas faire illusion : il n'existe toujours pas de définition universellement admise du terrorisme, nombre d'accords internationaux ne sont pas signés par tous les Etats membres, les dispositions internationales contre le financement des groupes terroristes s'avèrent bien insuffisantes. Sans compter que de nombreux Etats s'avèrent peu regardant sur les moyens par rapport aux Droits de l'Homme.

www.un.org. Jean-François GAYRAUD et David SÉNAT, Le terrorisme, PUF, que sais-je?, 2002.

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