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16 décembre 2015 3 16 /12 /décembre /2015 10:47

       Pour renforcer son efficacité, la militarisation ne doit pas être dite. On entend ici la militarisation-discipline des esprits et des corps bien ancrée par un ritualisme qui régit nombre d'aspects de la vie quotidienne (du salut envers l'autre aux processions obligatoires), qui par ailleurs permet la mobilisation des ressources en vue de la guerre.

Sous la Chine de la dynastie Ming (1368-1644), issue d'ailleurs de guerres civiles intestines, le régime politique est d'abord un régime très militarisé. Constitué dans l'idée d'expulser et de tenir à l'écart les mongols et de maintenir la stabilité à l'intérieur des frontières tout en rejetant l'influence étrangère, le régime des Ming s'efforce de renouer avec les modèles plus anciens des dynasties Han et Tang. Et ceci est vrai sur tous les plans, aussi bien de la philosophie politique, de la philosophie, de la culture, de l'économie et des relations sociales.

   La principale préoccupation du fondateur de la dynastie, HONGWU, est d'ordre militaire. "A cette fin, le souverain entreprit de copier le système militaire des Yuan, en établissant des garnisons chinoises dans des lieux stratégiques et en créant une caste militaire héréditaire. Les soldats devaient assurer eux-mêmes leur subsistance par leurs propres cultures et cependant être toujours prêts à partir au combat. Là où les princes mongols, régnant sur de grands domaines, avaient formé une noblesse éparpillée, Hongwu constitua une noblesse militaire et offrit à ses généraux un rang et un salaire supérieurs à ceux dont bénéficiaient les plus hauts fonctionnaires de l'État  - au moins tant qu'ils n'étaient pas suspectés de trahison et condamnés à mort, comme cela arriva à un grand nombre d'entre eux.

Lorsqu'il était sommé de choisir entre le wen et le wu, c'est-à-dire entre le gouvernement militaire et le gouvernement civil, Hongwu, en dépit de tout l'arsenal de lois et d'exhortations morales qu'il avait lui-même élaborées, se rangeait toujours du côté de la violence." Sa gestion des complots est devenu quasiment légendaire ; on lui attribue des décapitations par centaine de milliers et des purges sanglantes. Même si les informations apparaissent exagérées, "la perte des hommes de talent qui en résultait, et le règne de terreur qui s'installa dans le pays, pouvaient difficilement permettre au confucianisme de prospérer au gouvernement. Battre et humilier devant toute la cour devint une marque habituelle de la terreur instaurée par les Ming." (John FAIRBANK et Merle GOLDMAN) Cette réputation se prolonge jusqu'à l'époque contemporaine où pour mieux camper la cruauté et la démesure de violence, le cinéma américain raffola un temps des Ming... Si ces purges confortent le pouvoir personnel de l'empereur, le poids de l'administration d'une région aussi vaste pèse sur l'efficacité d'une bureaucratie. "Le cabinet impérial était souvent en proie aux engorgements. le gouvernement n'en sombrait que plus aisément dans une routine inefficace. En supprimant le grand secrétariat et la fonction de Premier ministre (1380), Hongwu avait en réalité décapité l'administration civile. (...), les empereurs Ming allaient devoir gouverner grâce à leurs seuls entourages personnels (la cour intérieure), ce qui devait avoir pour conséquence d'accroitre l'importance des eunuques dans la conduite des affaires civiles et militaires." (voir Charles O HUCKER, The censorial System of Ming China, Stanford University Press, 1996). Le système Ming rend difficile la résolution de problèmes fiscaux de plus en plus vifs. "Le système Ming représente une rupture significative dans l'histoire fiscale de la Chine. Comme le principal objectif résidait désormais dans le maintien du statu quo politique, elle ne montra plus aucune qualité dynamique. C'est ainsi sur, pour répondre à cette exigence, la Chine des Ming renonça spectaculairement au monde maritime." Cette orientation vers l'intérieur, sous la poussée de cette volonté politique, convergeant d'ailleurs avec la manière dont les fonctionnaire lettrés confucéens s'opposaient par principe au commerce et à toute relation avec l'étranger, mit fin aux grandes expéditions chinoises. "Pour dire les choses en peu de mots, l'hostilité au commerce et la xénophobie triomphèrent ; et la Chine se retira de la scène du monde. L'armée déclina et les bureaucrates se hissèrent aux commandes - à l'exception, il est vrai, des périodes où le puissant establishment formé par les eunuques, responsable de la sûreté et du renseignement pour le compte de l'empereur, établissait, lorsque ce dernier était faible, un pouvoir dictatorial de nature à terroriser les lettrés. Quoi qu'il en soit, la capacité supérieure de la Chine des Ming en matière d'expansion maritime se heurtait, au point d'en être asphyxiée, au conservatisme de l'idéologie néo-confucianiste. En conséquence de quoi, on peut dire que la Chine manqua presque intentionnellement le train du développement économique et technologique moderne." Les auteurs qui écrivent ces lignes rappellent toutefois que cette appréciation est celle de l'Occident du XXe siècle (et aussi tout de même, du maoïsme...) et que l'autolimitation de la croissance propre à la Chine des Ming peut être vue d'un autre angle, celui d'une relative période de paix et de bien-être (pour l'immense majorité des Chinois)... En tout cas, cette ambiance au sommet de l'État n'est pas sans conséquence sur le plan de la philosophie politique et ce néo-confucianisme diffus ne peut manquer de subir de nouvelles tendances.

      Parmi ces tendances, celle du philosophe et homme d'État WANG YANGMING (Wam Shouren) (1472-1529) gagne parmi les lettrés de nombreux partisans. Adepte de la méthode de LU XIANGSHAN, contemporain de ZHU LI, qui privilégiait pour l'éducation et l'épanouissement moraux une approche plus contemplative et moins centrée sur la pratique. Avec ses idées à connotation bouddhiste, se développe une philosophie de rectitude morale au détriment de la pratique et de la technologie. Dans le système éducatif des fonctionnaires Ming dans les écoles de ZHU XI et de WANG YONGMING s'enseigne l'art de bien gouverner qui s'enracine dans le comportement moral, la technique demeurant simplement l'affaire des artisans et des métiers inférieurs. 

Cette insistance sur les principes moraux nourrit au sein de la bureaucratie des lettrés, des attaques entre factions rivales. C'est aussi le fractionnement qui inspire les sermons moraux que les bureaucrates prennent l'habitude de prononcer, que ce soit pour critiquer les errements de l'empereur ou pour combattre l'influence lugubre des eunuques. Certains (notamment Zhang Juzhen, sous le règne de l'empereur Wanli - 1573-1620) de ceux-ci mènent avec détermination une politique d'austérité visant à accroitre les réserves financières de l'État. L'augmentation des revenus de l'impôt foncier au bénéfice de la cour, l'accroissement du nombre des fonctionnaires influents provoquent divers mécontentements relayés, suscités, voire multipliés par l'activité de mouvements réformateurs plus ou moins bien réprimés. Parmi ces mouvements réformateurs, celui lancé à partir de l'académie Donglin, près de Wuxi, par un groupe de grands lettrés confucéens affichant des préoccupations morales, rend encore plus vigoureuses les attaques contre les fonctionnaires, petits ou grands. Les problèmes pratiques ne les concernent guère et leurs principes les amènent à condamner les membres de l'administration qui ne s'y conforment pas. La situation intellectuelle du pays est caractérisée par une production nombreuse (notamment sur le plan des romans), intense, qu'accompagne une floraison artistique. les derniers Ming ont dans les arts, la littérature et la vie urbaine des activités porteuses d'un nouveau dynamique de la société. (FAIRBANK et GOLDMAN)

   C'est donc une société contrastée, traversée de contradictions sociales - notamment avec l'accroissement du pouvoir de la gentry marchande, et l'augmentation parallèle des activités militaires (que ce soit sous forme de luttes sanglantes souvent brèves et limitées ou sous forme de construction d'immenses ouvrages défensifs). Les ponctions répétées des ressources économiques en faveur de la cour et des activités militaires, le choix de recours plus au pouvoirs militaires qu'aux administrations civiles, finirent, surtout vers la fin de la dynastie Ming, à obérer les capacités mêmes de contrôle des provinces et des populations. La faiblesse induite du système administratif, également dans sa facette répressive, favorisa certainement l'éclosion d'espaces de contestations intellectuelles. Si la contestation de l'idéologie officielle est moins radicale, l'effusion de critiques contre l'inefficacité ou/et la corruption administratives inquiète les hautes sphères du pouvoir qui tentent à plusieurs reprises de les réprimer. Les pôles de discussion ne sont pas approbation ou contestation du régime, lequel reste lié à une organisation familiale patriarcale de la société du haut en bas de l'échelle sociale, mais morale comme idéal de vie ou pratique tournée vers les problèmes généraux de la société. La question du retrait ou de la présence dans le monde taraude réellement une grande partie des intellectuels, notamment sans doute parce la société devient plus contrastée et plus violente. 

De nombreuses mesures, qui s'appuient pour leur application surtout sur l'administration militaire, sont prises tout au long de la dynastie, avec de moins en moins d'efficacité, pour rétablir l'ordre dans l'empire, restaurer l'économie et assurer le contrôle des populations. De nombreux projets de remise en état de l'agriculture, vitaux car la fiscalité repose surtout sur l'imposition de la production agricole, répondent à cette vision impériale de mode de production autarcique de paysans et cette volonté d'établir - renforcer - une organisation fonctionnelle de la société autour de classes héréditaires d'agriculteurs, d'artisans, de fonctionnaires, de soldats, tous encadrés par l'administration. Mais ce système ne fonctionne pas réellement, du fait du faible nombre de fonctionnaires provinciaux. Quantités de productions lettrées exaltent cette vision avec un fort support néo-confucianiste, mais dans la réalité, la société est de plus en plus mobile, de moins en moins soumise à contrôle politique, de plus en plus traversée d'échanges commerciaux, ceux précisément entravés par l'idéologie officielle. 

        Pierre-Étienne WILL évoque les conséquences des politiques impériales et des conflits suscités entre les factions. "On citera pêle-mêle kes affrontements politiques qui se succèdent depuis le règne de Wanli (1573-1620), notamment entre les factions qui collaborent avec les eunuques (...) et les fondamentalistes confucéens, particulièrement actifs dans le bas Yangsi ; la paralysie de l'État qui en résulte ; la crise agraire du à l'état d'abandon des équipements hydrauliques (dès la fin du XVIe siècle) et à une série de calamités naturelles et d'épidémies culminant au début des années 1640 ; une crise sociale qu'explique en partie l'éclatement des cadres traditionnels de contrôle ; et l'alourdissement considérable des prélèvements de l'État. Celui-ci s'explique principalement par des dépenses militaires en accroissements rapide : expéditions contre les Japonais en Corée en 1592 et en 1957-1598, guerre contre les Mandchous à partir de 1618, rebellions populaires dans le Nord-Ouest, puis dans le Nord et le Centre de l'empire à partir de 1627 (...)."

    C'est bien une militarisation que l'on observe, qui touche de nombreux secteurs de la société, parfois bénéfique en terme de constructions massives, souvent et de façon décisive facteur de désintégration politique et économique, et qui atteint jusqu'aux capacités administratives de l'Etat. Cette militarisation ne semble pas être le centre d'attention de la classe lettrée, de plus en plus repliée sur elle-même ou inféodée à un pouvoir faiblissant. Le néo-confucianisme qui imprègne la société semble recouvrir toute cette profusion d'activités militaires, sans doute considérée, à l'aune des rapports hiérarchiques et familiaux rigides, comme "naturelle"...

 

Pierre-Etienne WILL, Les Ming, Dynastie chinoise (1638-1644), dans Encyclopedia Universalis, 2015. John FAIRBANK et Merle GOLDMAN, Texto, ÉditionsTallandier, 2013.

 

PHILIUS

 

Relu le 22 février 2022

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14 décembre 2015 1 14 /12 /décembre /2015 12:07

      Aux problèmes "traditionnels" de sortie de conflit ne se substituent pas entièrement de nouvelles perspectives contemporaines.

Certains problèmes - et c'est surtout liés aux buts de guerre eux-mêmes - ne changent pas de nature, tandis que des stratégies économiques plus amples que le pillage, même sophistique, des stratégies politiques touchant aux valeurs (démocratie, lutte pacifique, prise d'importance de l'individu par rapport au collectif...) changent la donne globale. C'est surtout, expliquent Amaël CATTARUZZA, maitre de conférence en géographie, et Elisabeth DORIER, professeure des universités (LPED - Laboratoire population, environnement et développement) avec la multiplication des conflits intra-étatiques depuis les années 1990 que la généralisation des opérations internationales de maintien de la paix, et la reconnaissance de la sécurité humaine comme piliers du développement que la notion de "post-conflit" est devenue une grille de lecture et d'action internationale.

   Cette approche institutionnelle, écrivent-ils "quelque peu idéaliste a soulevé divers questionnements scientifiques." L'essentiel des réflexions proviennent d'experts participant à des programmes de maintien de la paix. Ils citent les travaux de PIROTTE, HUSSON et GRÛNEWALD (Entre rugence et développement, Karthala, 2000), de COLLIER et ses collaborateurs (Breking the conflict trap. Civil War and Development Policy, World Bank, Washington et Oxford University Press, 2003). "Bien que parfois très critiques sur les méthodes ou certains effets pervers constatés, ils empruntent souvent sans les discuter des cadres conceptuels du peace-building. La terminologie et la standardisation des actions liées au post-conflit commencent cependant à être questionnés par des recherches indépendantes concernant les effets sociaux, sectoriels ou régionaux de ces processus et le devenir des États concernés." Parmi eux, CHELPTI, FREISA et LANOUE, Éducation et conflit dans les pays du Sud. Les enjeux de l'offre de services éducatifs en situation de crise et d'après crise, dans Autrepart, IRD-Presses de Science Po, n°54, 2010 ; JONCHERAY, Vivre la guerre, construire la paix. Conflits et recompositions territoriales post-conflit dans les pays du Niari (République du Congo, Thèse de géographie, 2013 ; CHÂTAIGNER et MAGRO, États et sociétés fragiles : entre conflits, reconstruction et développement, Karthala, 2007. "Alors que les géographes anglo-saxons, dans la mouvance de la Political Geography et de la Critical Geopolitics ont récemment publiés des synthèses sur ces questions (...) les travaux de géographie francophones ence domaine, plus empiriques, sont souvent restés dispersés sur leurs différents terrains."

 

Quelle définition du post-conflit?

   Définir le post-conflit n'est pas aisé, surtout que l'ensemble des éléments d'analyse et d'action évolue d'intervention en intervention, cumulant des expériences variées. Si ceux-ci interviennent après une phase de guerre ou de conflit armé plus restreint, ils se pensent et se préparent souvent dans le "feu de l'action", au milieu de nombre de manoeuvres diplomatiques. Toutefois, "la terminologie internationale relevant du "post-conflit" définit un cadre d'analyse et d'action impliquant une série d'interventions standardisées : urgence humanitaire, post-urgence, transition, state-building, processus de réconciliation, reconstruction et développement, etc (ONU, 1996). Chaque étape est associée à une gamme d'interventions et d'acteurs garants d'une expertise et d'une neutralité technique (LEFRANC, dans l'ouvrage collectif Crises extrêmes, Face aux massacres, aux guerres civiles et aux génocides, La Découverte, 2006), la Banque mondiale et l'Organisation des Nations Unies, avec toutes leurs ramifications (NUHCR, PNUD, etc) pilotant les institutions prestataires, gouvernementales (Union Européenne, États-Unis) et non-gouvernementales. Cependant, les discours institutionnels présentant l'intervention post-conflit comme une technique neutre sont contestables car ils évacuent les enjeux politiques, rivalités de pouvoir et effets éventuels du processus lui-même (instrumentalisation ou disparités territoriales)."

Les auteurs poursuivent leur définition par la périodisation. Celle-ci est "plus ou moins bien bornée par les acteurs, selon leurs critères et leurs buts respectifs. Après l'arrêt des combats, l'ONU identifie des événements (élections libres...), des facteurs (sécurisation, désarmement) permettant de définir le rythme de mise en oeuvre des outils d'intervention. Mais dans ce phasage, la complexité des territoires et jeux d'acteurs est évacuée. Or les espaces d'un même pays concernés par ces logiques de sortie de guerre et par les actions internationales "post-conflit" n'évoluent pas tous au même rythme et selon les mêmes temporalités (DORIER et JONCHERAY, Territoires fragmentés et temporalités post-conflit : décomposition et recompositions territoriales entre guerre et paix en République du Congo, dans Sortir de la guerre, Ed. du CDHS, 2003)." Les contextes géo-historiques de "post-conflit" "sont traversés de dynamiques, résultant de rivalités et négociations locales, régionales et internationales, dues aux guerres ainsi qu'aux opérations de pacification et de reconstruction elles-mêmes. Les oppositions binaires ou les ruptures chronologiques entre guerre et paix, conflit et post-conflit apparaissent donc en partie simpliste (KIRSH et FLINT, Reconstructing Conflicts. Integrating War and Post-War Geographies, Ashgate, Farnham, UK, 2011). Les processus sociaux visibles dans le contexte de fon de conflit peuvent n'être que le prolongement des relations et rapports de force créés par la guerre ou les violences (LOYER, MAROTTE, MEYER et MADAVAN), ou résulter du contexte lui-même (CHELPI, FARAH, SHERIA, DORIER et MAZUREK)."

Notons que la manière d'analyser les situations post-conflits de certaines institutions et organisations internationales (voulant délimiter une coupure franche des situations) s'apparentent à la façon naïves qu'ont certains auteurs d'écrits militaires ou diverses organismes politiques de délimiter état de guerre et état de paix, comme si la guerre avait créé une situation (victoire ou défaite) qui doit se solder par une identification nette des vainqueurs et des vaincus, une situation qui rendrait caduque l'ensemble des situations d'avant-guerre. La reproduction de l'illusion sur les conséquences  - qu'on voudrait définitives en faveur du camp des vainqueurs - d'une guerre est bien partagée par de nombreux acteurs. 

"(...) la situation post-conflit, poursuivent les auteurs, peut être également utilisée comme une ressource par certains. Le fait que des groupes entiers puissent tirer profit au plan économique, politique ou symbolique de l'enlisement, du ralentissement ou de l'accélération des processus post-conflit explique le caractère illusoire de toute périodisation a priori. Au sein de ces sociétés affaiblies s'instaurent des systèmes de régulation inégalitaires bénéficiant à quelques protagonistes, par un jeu de relations (rapport de force, relation de pouvoir, clientélisme, etc.) et/ou d'échanges (économie légale ou illégale, trafics). Ces systèmes peuvent finir par constituer une nouvelle "normalité" sociale et territoriale, bloquant ou freinant une évolution alternative. Par ailleurs, la manne financière des programmes post-conflit est une aubaine au sein d'environnements appauvris et déstructurés. Des acteurs locaux et nationaux, ONG ou entreprises prestataires de la reconstruction, s'insèrent opportunément dans les appels d'offres et marchés proposés par les institutions internationales qui ont du mal, dans de tels contextes, à contrôler qualité et efficience des actions sur le terrain. Cette bulle économique peut présenter d'autres effets pervers, renforçant les disparités territoriales (surinvestissement des villes ou régions les plus accessibles au détriment des plus enclavées, comme au Congo-Brazzaville), ainsi qu'à l'échelle plus fine, au sein des villes (augmentation du foncier dans les centres-villes réservés aux opérateurs internationaux. Ainsi, les programmes internationaux s'inscrivent parfois sans le vouloir dans les clivages préexistants ou en génèrent de nouveaux (POULIGNY, Ils nous avaient promis la paix. Opérations de l'ONU et populations locales, Presses de Science Po, Collection académique, 2004 ; TOAL et DAHLMAN, Bosnia Remade. Ethnic Cleasing and its Reversal, Oxford University Press, USA, 2011)."

Notons que cette problématique n'est pas entièrement nouvelle. Dans les mandats de la SDN (protection du commerce et des territoires) ou de l'ONU (sauvegarde de la paix et de la sécurité internationale) où interviennent principalement des États dominants de la planète, une phraséologie positive en faveur des populations camouflaient et camouflent encore souvent des manoeuvres géo-stratégiques ou des intérêts économiques parfois amples. Si sur le terrain, on peut constater dans un premier temps l'arrêt des combats et une relative paix civile, il n'en demeure pas moins qu'à longueur de temps en bénéficient surtout les puissances mandatées  ou les compagnies économiques à vocation planétaire. Sous couvert d'humanisme, on peut alors constater une exploitation pure et simple, mâtinée de réalisations - parfois assez restreintes - en faveur des populations locales. Le contexte a tout de même changé : interviennent plutôt maintenant, à l'issue de guerres civiles, des organisations internationales interétatiques et des organisations non gouvernementales. Parfois, on peut constater de réelles impulsions politiques, dont seule l'expérience pourra dire si elle sont réellement fructueuses ou porteuses d'autres conflits. Parfois, ce que l'on gagne en "neutralité" des intervenants extérieurs, fait perdre en efficacité (notamment sur le plan du maintien de l'ordre), vu les difficultés multiples de coordination entre différentes nationalités et différentes logiques d'intervention. De toute façon, une analyse fondée ne peut se passer de l'étude des différents rapports de force qui, de toute façon, interviennent aussi dans le "maintien de la sécurité et de la paix". Et ceci sans naïveté mais sans inhibition d'une réelle volonté politique de parvenir enfin à sortir réellement d'un conflit armé sans retomber dans d'autres conflits également porteurs de guerres futures.

"(...) l'inscription dans le champ du "post-conflit" peut devenir un enjeu symbolique. Elle se trouve associée au champ de la réconciliation, la réhabilitation, la réparation, ou encore à des mécanismes de tri entre agresseurs et victimes (CHELPI ; SHERIA ; LOYER). En ce sens, l'évocation du "post-conflit" peut éludée par les États vainqueurs forts de leur légitimité reconquise... mais peut s'avérer utile pour les victimes civiles souhaitant voir reconnue une guerre occultée (DORIER et MAZREK). La représentation du "post-conflit" peut même être mobilisée à des fins politiques dans des régions n'étant pas, à proprement parler, en situation d'après-guerre. Ainsi des groupes irréguliers (ETA, IRA, UCK, etc) s'en réclament pour revendiquer un statut de victime et/ou de résistant afin de légitimer leur mode d'action violent au nom de l'"oppression" subie (LOYER ; MAROTTE), ou de chercher à s'inscrire dans un cadre d'exception (justice d'après-guerre avec légitimation des combattants, cas du Pays basque (LOYER). (...)". 

 

Un récent corpus de connaissances

   La constitution d'un corpus de connaissances des diverses expériences est relativement récente, mais peut se compléter par des travaux bien antérieurs concernant les interventions de l'ONU depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Pour ce qui est des derniers conflits armés, surtout des guerres civiles, on peut citer :

-  J. ADAM, Post-conflict Ambon : forced migration and the ethno-territorial effects of customary tenure, dans Dévelopment and Change n°41, 2010 ;

- M. AGIER (Sous la direction de), Un monde de camps, La Découverte, 2014 ;

- B. BAKER et E. SCHEYLE, Multi-layered justice and security delivery in post-conflict and fragile states, dans Conflict, Security & Development n°7, 2007.

- BANQUE MONDIALE, Conflict, Security and Development, World development Report 2011 ;

- M. BRUGIÈRE (Sous la direction de), Les acteurs français dans le post-conflit. Rapport de la commission "Crises, prévention des crises et reconstruction, La documentation française, 2005 ;

- L. CAMBRÉY, Réfugiés et exilés. Crise des sociétés, crise des territoires, Éditions des Archives contemporaines, 2001 ;

- ONU, An Inventory of Post-Conflict Peace-Building Activities, 1996 ;

 

Amaël CATTARUZZA et Elisabeth DORIER, Post-conflit : entre guerre et paix?, Hérodote, N°158, 3ème trimestre 2015 (numéro sur le post-conflit avec de nombreuses contributions).

 

STRATEGUS

 

Relu le 23 février 2022

 

  

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9 décembre 2015 3 09 /12 /décembre /2015 12:41

     Comme de nombreux autres ouvrages du journaliste Pierre PÉAN, celui-ci provoque plus de réactions et de polémiques bienvenues qu'il ne constitue une approche réellement globale du conflit qui agite les Balkans, ici au Kosovo, notamment depuis la chute de l'URSS.

Même si le pavé qu'est ce livre (mais pas en petits caractères...) apporte des éléments d'interrogations légitimes quant au soutien apporté par l'Occident à certains régimes sur place, il est surtout intéressant par la problématique, qui n'est pas propre au Kosovo, qu'il soulève. Trop souvent en effet, pour mettre fin à des exactions, les organisations internationales et des États ne sont pas trop regardants sur la nature des forces politiques dont ils s'aident et qu'ils laissent trop souvent ensuite accaparer tout le pouvoir politique. Il y a là toute une expérience que l'ONU notamment capitalise, interventions après interventions, afin, cahin caha, car ce n'est pas un processus continu et toujours progressif, d'élaborer de véritables stratégies de paix, qui tienne en compte de nombreux paramètres économiques, sociaux, ethniques et politiques. 

   La période étudiée couvre de la première guerre de l'OTAN en 1999 au détachement de la Serbie et du Kosovo en 2008. Où en est aujourd'hui le Kosovo "démocratique" et "pluriethnique" soutenu par la Coalition? C'est un véritable droit de suite que veut faire revendiquer l'auteur, car en dépit des proclamations d'autosatisfaction, il estime que la communauté internationale a failli. Il entend démontrer la duplicité de la communauté internationale, États-Unis en tête face aux trafics qui s'y développent. Au centre de ces trafics se trouve les leaders issus des rangs de l'UCK, l'ancien mouvement indépendantiste armé, "hier encore présentés comme les "combattants de la liberté" et aujourd'hui connus pour leurs liens avec le crime organisé. 

  L'auteur ne craint pas le sensationnalisme en débutant par la mise en scène d'un trafic d'organe, à commencer par les opérations chirurgicales d'un médecin, témoin aujourd'hui devant les organisations internationales. Ce qui se présente comme une enquête se centre sur les coulisses de l'entrée en guerre des puissances occidentales, dont la France, sur la guerre elle-même, entachée d'irrégularités juridiques, sur les campagnes d'information (de désinformations) dans les médias, sur l'organisation de la "paix" et les agissements des mafieux et des criminels. C'est sans doute sur le plan de l'analyse de l'information (souvent à sens unique) et sur la description du fonctionnement de ces mafias que l'auteur est le plus convainquant. Convainquant dans l'apport d'informations mais il n'est pas sûr que se le soit dans le tableau global de la situation du Kosovo. Nombreuses de ces informations sont disponibles déjà avant la parution du livre : l'auteur s'est beaucoup inspiré du rapport de Dirk MARTY, adopté par le Conseil de l'Europe en décembre 2010, des mémoires de l'ancien procureur général du Tribunal Permanent Internationale pour le Kosovo (TPIY) Carla del PONTE (La traque. Les criminels de guerre et moi, Héloïse d'Ormesson, 2009) et du rapport de 2003 de la MINUK à Patrick Lopez TERREZ, chef des investigations du TPIY. De larges extraits de ces rapports et mémoires figurent à la fin de son livre. Son enquête de "terrain", menée en 2012 ne semble couvrir pas beaucoup de régions du conflit (des enclaves serbes...) et des critiques (Lucien Pons, http://balkans.courriers.info et Laurent Duhesmes, www.linternaute.com par exemple) mettent ce point en avant pour parler parfois "d'enquête bâclée". L'intérêt de ce livre reste, car hormis le reportage sur Canal+ (5 mars 2012) et quelques autres, très peu d'informations circulent, en Europe notamment, sur la criminalité dans les Balkans ou sur la situation au Kosovo. 

 

      La rédaction journalistique laisse aussi de côté une analyse systématique et sociologique, mais ce n'est pas le propos de Pierre PÉAN. Ce qui importe sans doute, c'est le manque de "suite" dans les interventions dans des zones touchées par des guerres civiles (traduction d'un manque de moyens étatiques et d'organisations inter-étatiques?). Après des campagnes militaires dans l'ensemble plutôt bien menées, mais qui laissent songeur sur le choix des alliés sur place (ici les tendances les plus militarisées de la résistance à l'oppression du peuple kosovar, au détriment d'organisations plus démocratiques et combattantes de longue date), les États semblent ne pas pouvoir mettre en place une reconstruction économiques et sociale qui se passerait du soutien de pouvoirs criminels, ceci nonobstant dans ce cas les efforts de l'envoyé spécial des Nations Unies. 

 

Pierre PÉAN, Kosovo, Une guerre "juste" pour un État mafieux, Fayard, 2013, 500 pages. http:// balkans.courriers, un site Internet que nous recommandons.

 

Relu le 23 février 2022

 

 

 

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1 décembre 2015 2 01 /12 /décembre /2015 15:06

     L'énigme historique en forme d'anomalie qui traverse la Chine des Song étudiée par John FAIRBANK et Merle GOLDMAN constitue-t-il un cas-type de militarisation? 

Rappelons que la militarisation d'une société consiste en une orientation des ressources vers le domaine militaire en même temps qu'un enregimentement des corps et des esprits dans une discipline collective orientée vers la consolidation et le maintien d'un ordre social hiérarchisé. La Chine des Song n'est pas une société guerrière (au sens où tout homme est un guerrier), mais une société où le soldat (voir les études d'Alexandre SANGUINETTI sur les différences entre soldat et guerrier...) est quotidiennement présent, soit stationné dans des points stratégiques, soit en mouvement d'une région à l'autre.

 

L'énigme d'une Chine prospère et envahie....

L'énigme en question réside dans le fait que "d'un côté, durant les trois siècles (et même depuis 907 pour aller jusqu'en 1279) de dura leur règne, la Chine connut une ère de grande créativité qui la mit au-dessus des autres civilisations du monde, du point de vue tant des inventions technologiques, que de la production matérielle, de la philosophie politique, du gouvernement et de l'élite culturelle. L'imprimerie, la peinture et le système de recrutement des fonctionnaires par concours, par exemple, manifestent assez bien la prééminence de la Chine. D'un autre côté, c'est justement au cours de cette période d'épanouissement que les tribus d'envahisseurs en provenance d'Asie centrale s'emparèrent progressivement du pouvoir militaire et administratif de l'État. Cela signifie-t-il que les réalisations de la Chine des Song doivent être rapportées, en dernière analyse, à la domination exercée par ces peuples non chinois? Bien qu'il ne soit pas simple d'y répondre, il s'agit d'une question cruciale." On ne peut pas se contenter de constater, en la matière, que ces envahisseurs se soient "sinisés", qu'il aient finalement été assimilés par une immense culture chinoise.

De 960 à 1126, sous les Song du Nord, la Chine connait l'une de ses périodes les plus créatives, au moment où encore les peuples européens pataugent dans des guerres féodales et dans des querelles religieuses plus ou moins absconses. Croissance de la population, essor de grandes villes, montée d'une industrie minière, développement d'un art de la guerre supporté par des innovations technologie (poliorcétique, poudre à canon) permettant de véritables prises de villes,  système éducatif et système administratif ramifiés permis par le livre imprimé, sont les caractéristiques de cet empire-là. Mais, basé sur la conquête armée, cet empire se voit reprendre par ses ennemis du Nord (les Jürchen), sa propre technologie militaire. Les envahisseurs s'établissent alors en Chine du Nord (Kaifen est prise en 1126), les Songs se réfugiant au Sud, avec une nouvelle capitale, Hangzhou. Ils y résistent jusqu'en 1279, quand les Mongols conquiert ce territoire à son tour.

L'armature idéologique de l'empire Song est fournie par ce néo-confucianisme évoqué également ailleurs.

Nos deux auteurs écrivent que "le confucianisme déterminait les critères d'une conduite parfaite et désintéressée. Mais comme le déclin et les retours en arrière étaient aussi communs en Chine que partout ailleurs, les confucianistes en appelaient périodiquement à la réforme. Et à vrai dire, la plupart des fondateurs de dynastie arrivaient au pouvoir afin de remédier aux maux de la société. Une fois le système des examens établi, et comme les bureaucrates Song avaient en commun une même formation classique, ce fut naturellement parmi eux que des esprits réformateurs émergèrent. Pour étudier ce phénomène récurrent dans l'histoire du confucianisme, deux observations s'imposent : la volonté de réforme de certains fonctionnaires s'accompagnaient habituellement de l'espoir que l'empereur leur donnerait le pouvoir de la mettre en oeuvre. ils reconnaissaient donc que l'autocratie impériale était à l'origine de tout pouvoir politique. Ils pouvaient bien chercher à la renforcer ou à s'en servir, jamais ils ne songeaient à la contourner ou à solliciter une autre forme d'autorité à l'intérieur de l'État ou de la société. Par ailleurs, les esprits réformateurs voyaient dans la masse du peuple ordinaire une sorte de réceptacle passif où le despotisme qu'ils cherchaient à guider n'avait qu'à déverser sa bienveillance. Ils tenaient pour acquis que les marchands avaient le vice de la cupidité, et les militaires, celui de la violence. leur tâche en tant que réformateurs était de maintenir ces hommes à leur place et de garantir que l'unité du pouvoir central, représenté par l'empereur, s'appliquerait avec sagesse. Ainsi conçue, la réforme représentait une noble vocation, car c'était par elle que celui-ci pouvait servir le peuple tout en continuant à le contrôler." 

A mesure que le développement de la Chine s'accélère sous les Song, commence à s'établir une structure sociale qui allait perdurer jusqu'au XXe siècle dans ses grandes lignes. "La domination exercée sur la vie chinoise par les familles de la classe supérieure devint alors si grande que les sociologues en sont venus à qualifier la Chine de cette époque d'"État-gentry". Les auteurs se fondent alors surtout pour décrire cette société sur des études qui concernent une époque postérieure (époque Qing, 1644-1912), mais la formation de cette société en est bien antérieure. C'est pourquoi ils estiment que cet État-gentry, qui se dégage d'un système féodal proprement dit, constitue bien la caractéristique clé de la période Song. Elle a pour fondement l'institution de la famille, à l'intérieur de laquelle les hommes dominaient largement. La finalité de cette société est de conserver le statut de la famille et son appartenance à l'élite (lettrés diplômés). "Le néo-confucianisme vouait les jeunes lettrés à une formation où la discipline était rude depuis l'enfance, et où les liens affectifs étaient sans doute moins présents. La maitrise de soi, de durs exercices intellectuels visant à cultiver un état d'esprit désintéressé, tendaient à évacuer la frivolité et les pulsions sexuelles, à empêcher le développement musculaire et même la spontanéité." Les familles de la gentry, qui vivaient principalement à l'abri des murs des cités, formaient la classe des propriétaires terriens, "située entre, d'un côté, la masse des paysans liés à la terre, et de l'autre, cette matrice fluide d'activités où se mêlaient les fonctionnaires aux commerçants." En tant que classe dirigeante, la gentry a pour tâche d'administrer le système de la loi et le droit coutumier qui régissent la possession et l'usage de la terre. Activité complexe tant les types de propriétés et d'agricultures se complètent. Leur activité publique couvre beaucoup de domaine, de la collecte des impôts (en passant par le calcul des contributions...) à la supervision des marchés locaux. Se tisse autour de chaque homme, de chaque femme et de chaque enfant, quelle que soit sa condition, un réseau d'obligations nombreuses (et de rites) très codifié et très contrôlé. "Au bout du compte, le plus frappant, c'est le haut degré de surveillance auquel tout le monde était soumis, y compris le maître. L'opinion du groupe n'était d'ailleurs pas la moindre des instances à exercer son contrôle moral. A la différence de l'idéal philosophique d'adgérence absolue au principe, il est recommandé au maître d'une famille de la gentry de toujours anticiper sur les événements, de considérer tous les côtés d'un problème, et d'être toujours prêt au compromis."

 

L'hypertrophie d'une bureaucratie...

   L'une des faiblesses des Song, poursuivent-ils, "résidait dans l'hypertrophie d'une bureaucratie grevée par des dépenses militaires nécessaires à la défense du pays." Paul J. SMITH considère même que "sous les Song du Sud, l'État était devenu un parasite". Le dédain confucéen pour les militaires allait jusqu'à penser la société en quatre groupes dont ils étaient exclus : lettrés, paysans, artisans et marchands. Cette quadripartition (Derk BODDE), jamais énoncée par CONFUCIUS ou MENCIUS, apparut probablement pour la première fois parmi les auteurs légistes de la fin de la dynastie Zhou et du début de la dynastie Han. Pourtant, le pouvoir militaire fondait les dynasties et l'establishment militaires était habituellement puissant, et il y a là une espèce de tour de passe-passe idéologique dans la mesure où les lettrés-fonctionnaires pouvaient, à un moment ou à un autre, commander des armées, étant eux-mêmes soumis à des examens spéciaux, des entrainements militaires poussés. On voit bien les forces armées professionnelles faire irruption sans cesse dans l'histoire chinoise. Mais les Songs du Sud, en particulier préféraient s'appuyer sur des troupes mercenaires, recrutées dans les bas-fonds de la société, médiocrement disciplinés et trop peu fiables pour qu'on leur confie un pouvoir militaire effectif. Ce faible goût pour la chose militaire des gouvernements civils des Song cadre mal avec la résistance dont ils ont su faire preuve face aux Mongols venus du Nord. C'est que le pouvoir civil détenu par les familles de la gentry s'aide d'un pouvoir militaire concentré en l'empereur, sa famille et la noblesse proche de lui, entourés des forces armées, des troupes de garnison, des eunuques et de tout le personnel attaché à sa personne. Un partage des fonctions s'affirme sous les Song, nonobstant l'idéologie générale (donc le mythe...) professée par les confucéens. "Quasiment depuis ses origines, le gouvernement de la Chine a été le lieu d'une coexistence de ces deux fonctions souveraines. Les tribus guerrières d'Asie centrale contribuèrent, en tant que modèle du nomadisme pastoral et militaire, à la constitution du pouvoir impérial. Quand à la seconde fonction, elle était représentée par les fonctionnaire chinois élevé dans le confucianisme. Les dynasties étaient militaristes à l'origine, mais une fois établies, leur bureaucratie était civile. L'idéologie de chacune d'entre elles était conforme à ses besoins. Les hommes de violence qui fondaient les dynasties croyaient au mandat du Ciel;, lequel était réputé leur revenir à partir du moment où toute résistance prenait fin." Le fondement historique et l'existence de ce double pouvoir permet de mieux comprendre comment le glissement du pouvoir politique peut glisser aux mains d'une dynastie étrangère, pratiquement sans a-coup autre que celui de combats entre soldats d'allégeances opposées. Du coup aussi, le terme de "sinisation" des envahisseurs n'est pas adéquat pour décrire ce que cherchaient les souverains Jürchen. Plutôt que "se faire chinois", ils cherchaient au contraire à renforcer leur rôle de gardiens de l'ordre civil, inchangé, au système de tribut en cascades égal à lui-même, à la hiérarchie socio-économique maintenue et parfois même renforcée. Ce furent même les Jürchen qui élaborèrent les fonctions théoriques d'un empire multi-ethnique que leurs descendants manchous allaient porter à son développement maximal. Quasi naturellement, pendant toute une période, les envahisseurs mongols pouvaient considérer la Chine comme une de leurs nombreuses acquisitions territoriales, dans un ensemble que des observateurs pouvaient qualifier d'empire mongol... 

 

Une société militarisée...

   On peut décrire une société de ce genre comme une société militarisée, les militaires demeurant en fin du compte les arbitres de l'ordre social, et la discipline sociale s'apparentant à un régime militaire imposé à tous les corps et tous les esprits. Et à un moment ou à un autre, pour les besoins de la défense de la dynastie, les impôts, les tributs, les participations aux travaux publics, qu'ils soient volontaires ou forcés, locaux ou régionaux, peuvent être mobilisés. Et ceci avec l'acceptation (et même la défense sourcilleuse) du rôle de chacun à sa place. 

Interpréter l'époque Song, pour John FAIRBANK et Merle GOLDMAN ne peut toutefois pas se faire en termes simples, comme pour toute grande civilisation (on le voit aussi pour l'empire romain, au système militaire très développé mais avec des principes civils - de droit notamment - très élaborés). L'historien japonais Naito KONAN reconnait dans l'activité de la dynastie Song, la naissance de la "Chine moderne", soit la Chine qui se développa jusqu'à la fin de la dynastie Qing, au début du XXe siècle. Il distingue deux niveaux de pouvoir : "d'un côté, l'empereur autocrate avec son entourage et ses sous-fifres", et de l'autre , sous l'autorité des bureaucrates nommés par le pouvoir central, "la société chinoise locale". Ce nouvel âge se caractérise, pour la majorité du peuple chinois, par la diminution de l'importance du gouvernement, parallèlement à l'importance au contraire croissante de la culture. (...) Ce processus sous-tend également la transition (...) qui fit passer la Chine d'un gouvernement soumis à une oligarchie d'aristocrates, au pouvoir d'un unique clan impérial et dynastique secondé par une bureaucratie de fonctionnaires diplômés et une élite locale. Désormais placé à l'écart de tout commerce quotidien et informel avec ses anciens pairs, l'empereur se fit plus autocrate encore."

Denis TWITCHETT estime qu'il "en résultat un élargissement du fossé entre l'empereur et le société, et entre l'empereur et les fonctionnaires par l'intermédiaire desquels il gouvernait." En des termes plus ou moins différents, les auteurs qui se penchent sur cette période de l'histoire chinoise décrivent une évolution en trois phases :

- la Chine ancienne a créé un État en tant qu'organisation politique destinée à assurer le contrôle central du pouvoir, et cela en se servant à la fois d'une bureaucratie aux méthodes philosophiques de persuasion, et d'un usage impérial de la violence ;

- les envahisseurs étrangers d'Asie centrale devinrent des membres à part entière de la politique chinoise grâce à leurs exploits militaires et à leurs talents d'administrateurs ;

- le régime impérial sino-nomade qui en résulta perpétua la primauté du pouvoir politique central, continuant d'exercer son contrôle à la fois sur le processus subordonné du développement économique et sur la vie culturelle. 

  Le pouvoir central change de main et en changeant de main, toute la morale néo-confucianisme renforce son emprise sur la société. L'emprise du système social sur l'individu, avec son réseau d'obligations et de rites, avec à la clé en dernier ressort la répression impitoyable (car toute résistance est une résistance au Ciel), servie par un appareil militaire présent à la fois pour contrôler l'économie et la fiscalité, et pour s'assurer la docilité de chacun, du haut en bas de la société. Il s'agirait alors d'une militarisation des corps et des esprits, qui interdit toute évolution vers un monde autre qu'agricole et autosuffisant, toute évolution des connaissances qui remette en cause le système, toute évolution également de la littérature, des arts et de la culture, qui ne soit pas des illustrations des bienfaits que dispensent le Ciel par l'intermédiaire du pouvoir politique central. Les évolutions qui se produisent prennent donc une allure vite violente, d'autant que les luttes politiques s'expriment surtout par les armes, les troupes armées étant souvent prioritaires dans l'allocation des ressources. Si les guerres civiles sont évitées un temps grâce à ce système, des fissures de plus en plus béantes apparaissent, colmatées avec l'apparition de dynasties encore plus militarisées, telle celle des Ming.

John K FAIRBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine, Texto, Éditions Tallandier, 2013.

 

STRATÉGUS

 

Relu le 24 février 2022

 

 

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27 novembre 2015 5 27 /11 /novembre /2015 08:27

         Sur la masse des rapports de tout genre et de toute nature consacrés aux changements climatiques, certains - assez gênants pour certaines autorités politiques et économiques, assez troublants pour l'ensemble des populations concernées de près ou le loin - portent sur les relations de plus en plus visibles et directes entre bouleversements du climat et conflits.

Parmi ces rapports, de plus en plus nombreux et même insistants, nous en avons choisi trois, qui couvrent l'ensemble de cette problématique et qui souvent se soutiennent de nombreuses études monographiques. Il s'agit du Rapport du Secrétaire général de 2008 du Conseil de l'Union Européenne et Haut Représentant de l'UE pour la politique étrangère et de sécurité commune, du Rapport de Vincent EIFFLING pour l'Université Catholique du Louvain de 2009, et du rapport de Migrations et Asile de 2015.

 

Le rapport de l'UE

        Le document établi par le Haut Représentant de l'Union Européenne, Javier SOLANNA MADARIAGA, Changements climatique et sécurité internationale, explique que les risques liés aux changements climatiques réels et déjà effectifs. Réaffirmant la crédibilité scientifique des recherches entreprises sur le climat (il n'y a plus maintenant que les compagnies pétrolières et quelques autres pour faire aujourd'hui du négationnisme sur cette question), il est temps de prendre en compte les multiples accroissements de tendances, tensions et instabilité existantes liés aux changements climatiques.

"Le principal défi, écrit-il dans son rapport, réside dans le fait que les changements climatiques menacent d'accabler des États et des régions déjà fragiles et exposés aux conflits. Il importe d'être conscient que les risque n'ont pas seulement un caractère humanitaire. Ils ont aussi une dimension politique et de sécurité qui a une incidence directe sur les intérêts européens. Par ailleurs, conformément à la notion de sécurité humaine, il est clair que de nombreuses questions relatives à l'impact des changements climatiques sur la sécurité internationale sont liées entre elles, ce qui nécessite de formuler des réponses globales?. Ainsi, la réalisation des objectifs du Millénaire pour le développement risque d'être considérablement compromise, car s'ils ne sont pas atténués, les changements climatiques pourraient fort bien balayer des années d'efforts consentis en faveur du développement." Dans ce rapport, il entend également déterminer quel peut être l'effet sur la propre sécurité de l'Europe de ces changements climatiques.

    "Les effets des changements climatiques se font ressentir dès à présente : les températures augmentent, les calottes glacières et les glaciers fondent, et les phénomènes météorologiques extrêmes deviennent plus fréquents et gagnent en intensité."

Le Haut Représentant décrit alors quelques-unes des formes de conflits liés aux changements climatiques, soient les conflits à propos des ressources, les préjudices économiques et le risque pour les villes côtières et les infrastructures essentielles, les pertes de territoires et les litiges frontaliers, les migrations dues à des facteurs environnementaux, les situations de fragilité et la radicalisation, les tensions liées à l'approvisionnement énergétique, les pressions sur la gouvernance internationale. Avant de donner des exemples régionaux, en Afrique, au Proche-Orient, en Asie du Sud, en Asie centrale, en Amériques latine et aux Caraïbes, en Arctique. Il formule enfin, en conséquence, des recommandations sur la politique à mettre en oeuvre par l'Union Européenne.

   Sur le conflit à propos des ressources, "on constate déjà, en de nombreux points du globe, une diminution de la superficie des terres arables, des pénuries d'eau, une réduction des réserves alimentaires et des stocks de poisson, ainsi qu'une multiplication des inondations et un allongement des périodes de sécheresse. Les changements climatiques auront pour effet de modifier les modèles pluviométriques et d'amoindrir encore les réserves d'eau douce disponibles dans une proportion pouvant atteindre 23 à 30% dans certains régions. Une chute de la productivité agricole entrainera une insécurité alimentaire dans les pays les moins avancés, ou aggravera cette insécurité, et débouchera partout sur une hausse insoutenable des prix des denrées alimentaires. la pénurie d'eau, en particulier, est susceptible de provoquer des troubles civils et des pertes économiques substantielles, même dans les économies solides. Les conséquences seront encore plus lourdes dans les régions soumises à une forte pression démographique. D'une manière générale, les changements climatiques alimenteront les conflits existants ayant pour enjeu des ressources qui s'épuisent, en particulier lorsque l'accès à ces ressources relève du pouvoir politique." 

   Sur les migrations dues à des facteur environnementaux, "ceux qui sont déjà en butte à de mauvaises conditions sanitaires, au chômage ou à l'exclusion sociale sont plus vulnérables aux conséquences des changements climatiques, qui pourraient provoquer des migration entre les pays ou en leur sein, ou les amplifier. Selon les Nations Unies, on dénombrera d'ici 2020 des millions de migrants "environnementaux", ce phénomène s'expliquant essentiellement par les changements climatiques. Certains pays extrêmement vulnérables aux changements climatiques demandent déjà que les migrations dues à des facteurs environnementaux soient reconnues au niveau international. Ces migrations pourraient se traduire par une augmentation du nombre des conflits dans les régions de transit et de destination. L'Europe doit s'attendre à une augmentation substantielle des pressions migratoires."

   Sur les situations de fragilité et radicalisation, "les changements climatiques pourraient sensiblement renforcer l'instabilité des Etats faibles ou en déliquescence, en sollicitant à l'excès la capacité déjà limitée des gouvernements à faire face efficacement aux défis auxquels ils sont confrontés. l'incapacité d'un gouvernement à répondre aux besoins de l'ensemble de sa population ou à la protéger face aux difficiltés induites par les changements climatiques pourrait entrainer une frustration, des tensions entre différents groupes ethniques et religieux au sein des pays, ainsi qu'une radicalisation politique. Des pays, voire des régions entières, pourraient être déstabilisés."

 

   Pour y faire face, le Haut Représentant propose de renforcer les capacités au niveau de l'Union Européenne, que l'UE joue un rôle moteurs au plan multilatéral pour la promotion de la sécurité climatique mondiale et de développeer une coopération avec les pays tiers.

  Renforcer les capacités au niveau de l'UE signifie, dans un premier temps de faire une évaluation des changements climatiques, de renforcer les connaissances et d'évaluer les moyens dont dispose l'UE, puis, en ce qui concerne les catastrophes et les conflits, d'améliorer la prévention et la préparation en vue d'une réaction rapide. 

  Jouer un rôle moteur au plan multilatéral, c'est placer les risques que les changements climatiques font peser sur la sécurité au coeur des travaux dans les enceintes multilatérale, à l'ONU, au G8... 

   Parmi les actions à mettre en place au niveau de la coopération avec les pays tiers, on peut continuer à intégrer l'adaptation et la résistance aux changements climatiques dans les stratégies régionales de l'Union Européennes ; on peut élaborer une politique de l'UE pour l'Arctique ; étudier les conséquences des changements climatiques pour la sécurité en concertation... 

 

Le rapport de l'Université Catholique du Louvais

   Vincent EIFFLING, pour l'Université Catholique du Louvains, s'appuie sur un grand nombre d'études pour signifier à la fois l'urgence d'agir et l'ampleur de l'effort à fournir. Au-delà des répercussions directement observables du réchauffement climatique et des catastrophes humanitaires qui en découlent "il convient de s'interroger sur les possibles conséquences à plus long terme de ses effets récurrents sur la scène internationale. Certains d'entre eux pourraient générer des foyers de tension et accentuer les déséquilibres mondiaux et régionaux. Le changement climatique redessinera progressivement l'environnement physique dans lequel vivra une population mondiale à forte croissance démographique et dans lequel les Etats poursuivront l'objectif d'assurer leur croissance économique et leur stabilité politique ; ce faisant, il modifiera partiellement l'architecture géopolitique mondiale et par extension, le cadre d'évolution des acteurs internationaux. La politique étrangère des Etats et leur positionnement sur l'échiquier international a en effet toujours été partiellement corrélé à leur environnement géographique. Avec le réchauffement, cet environnement va être perturbé, et avec lui, la distribution de certains facteurs de puissance étatiques d'origine naturelle tel que l'approvionnement en eau douce, les capacités de production agricoles et énergétiques, l'accès à certaines matières premières mais également l'accès aux mers et par extension, les zones économiques exclusives...". La dynamique pression démographique-croissance économique exerce une pression qui accentue les risques de tensions inter-étatiques. 

Parmi ces études, nous pouvons citer :

- Les différents rapports du GIEC ;

- F GAILLARD, L'Eau - Géopolitique, enjeux, stratégies, CNRS Editions, 2008 ;

- M BULARD, Chine- Inde : La course du dragon et de l'éléphant, Fayard, 2008 ;

- C. JAFFRELOT, L'enjeu mondial - Les pays émergents, Sciences Po, 2008 ;

- Sous la direction de P. PELLETIER, V. THEBAULT, Géopolitique de l'Asie, Nathan, 2006 ;

- Shri Ranjan Mathai, L'inde, une nouvelle stratégie contre la terreur, dans Diplomatie, n°37, 2009;

- Sous la direction de P. BONIFACE, L'année stratégique 2009 - Analyse des enjeux internationaux, IRIS ;

- J. JOUZEL et A. DEBROISE, Le climat : Jeu dangereux, dernières nouvelles de la planète, Dunod, 2007;

- F. DENHEZ, Atlas du réchauffement climatique, Autrement, 2007.

    L'auteur examine notamment, comme facteurs-clés de nombreux conflits à venir, la fonte des glaciers continentaux et du permafrost (glaces qui recouvrent des terres), entrainant  la disparition des glaciers continentaux, la montée du niveau des mers et des océans.

Dans sa conclusion, nous pouvons lire : "En affectant l'architecture géopolitique et l'accès à des ressources essentielles, le réchauffement influera sur la sécurité internationale et humaine ; il démontre ainsi qu'il n'est pas un problème ordinaire et qu'il ne peut être résolu comme tel, d'où probablement, les difficultés rencontrées en la matière. A l'avenir, il pourrait entrainer des bouleversements profonds, non linéaires et irréversibles, susceptibles d'affecter plusieurs générations futures (voir T L FRIEDMAN, La Terre perd la boule : Trop chaude, trop plate, trop peuplée, Saint-Simon, 2009). La liste des cas étudiés au long de cette analyse est loin d'être exhaustive et si le continent asiatique a été principalement mis en avant, le reste du monde n'en est pas moins concerné. D'autres facteurs inhérents au réchauffement menacent en bien des cas la stabilité régionale sur de nombreux continents (sécheresse, canicule, inondations, risque accru de maladies infectieuses,...) et accentueront les tensions déjà existantes. Il est peu probable que le changement climatique ne devienne l'unique facteur déclenchant de conflits futurs mais son intensification ne pourra qu'augmenter les risques dans les régions pauvres du globe où la stabilité et l'équilibre sont actuellement très précaires.

Les risques pour la sécurité humaine et internationale sont donc bien réels et nécessiteront une prise en charge globale du problème par les différents acteurs internationaux. (...). (La résolution de ce problème) passera par une action concertée où les grands forums internationaux tels que les Nations Unies serviront de fer de lance à la mise en oeuvre de plans concrets devant être appuyés par les grandes puissances sans qui aucune solution efficace ne pourra être trouvée. la volonté politique fait donc partie intégrante de la solution et elle devra également être couplée à une vision à long terme du défi que représente le changement climatique.Dans le contexte de la crise financière, certains considèrent que l'écologie n'est plus le principal problème et que celui-ci est aujourd'hui le souci de la relance économique. Et pourtant, les domaines écologiques et économiques sont étroitement liés. Pour s'en convaincre, il suffit de prêter attention aux conclusions du rapport Stern (http://www.hmtreasury.gov.uk/stern_review_reporthtn) publié en octobre 2006 par Sir Nicolas Stern (économiste britannique, ancien vice-président de la Banque Mondiale), à la demande du gouvernement britannique. Selon les conclusions de ce rapport;, les coûts d'une action immédiate pour endiguer le réchauffement climatique se monterait à 1% du PIB mondial alors que l'inaction risquerait d'engendrer une récession économique dont le coût se chiffrerait de 5 à 20% du PIB mondial. Les évolutions survenues depuis la publication de ce rapport et l'affinage de ses recherches ont conduit sir Stern à affirmer que les évaluations de 2006 étaient devenues obsolètes et devraient être revues à la hausse. (...). 

Bien qu'une zone d'ombre plane toujours sur l'amplitude que connaîtra à l'avenir le changement climatique, les futures décisions politiques et les prochains rapports du GIEC nous permettront d'affiner les estimations dans ce domaine. Gardons cependant à l'esprit que l'avenir se décide aujourd'hui, et que si nous ne seont plus là en 2100 pour voir les conséquences de nos erreurs, nous pouvons méditer sur ce très beau poéme indien : "La terre n'est pas un don de nos parents, ce sont nos enfants qui nous la prêtent."  

   

Le rapport de Migrations et Asile

   Dans Migrations et Asile, en octobre 2015, est paru une série de trois grands articles : Le changement climatique à l'approche de la COP21 : Un autre regard sur les migrations. Aux fondement de la crise migratoire : misère, violence, risques de torture et de mort... et changement climatique.

Il s'appuie sur le dernier rapport du Groupe Intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) de 2014, qui estime que le changement climatique pourrait mettre en question non seulement l'environnement et la prospérité internationale, mais aussi plus largement, la paix et la sécurité internationale. Il faut noter que de rapport en rapport, le GIEC, non seulement aggrave sans cesse ses diagnostics et place toujours plus haut la barre des pronostics, mais insiste de plus en plus sur la problématique environnementale des confllts. Le Conseil de Sécurité de l'ONU prend déjà ces menaces très au sérieux. Dès avril 2007, une réunion était consacrée spécifiquement aux implications politiques et sécuritaires du réchauffement de la planète. Une initiative reprise en juillet 2011 et juillet 2015, suivie à chaque fois par l'adoption d'une déclaration s'inquiétant des menaces qui pèsent sur la paix et la sécurité internationale du fait du changement climatique. La COP21 de novembre 2015 marque un autre point d'orgue à la mobilisation des acteurs internationaux sur cette question. Nul doute, que, quel que soient les résultats de cette Conférence, d'autre initiatives, de plus en plus concrètes et opérationnelles vont marquer les années à venir. D'autant que pour de nombreux spécialistes du climat, elle intervient déjà très tard, et que même les dispositions qu'elle pourrait prendre risque d'être en-deça de la mobilisation requise. 

  Dans le premier de ces trois articles, qui forment un dense rapport, Lauriane LIXÉ-GALABLÉ indique un certain nombre d'axes de ces nouvelles menaces. Elle distingue les notions de "sécurité humaine" et de "sécurité" (nationale, régionale, internationale) au sens traditionnel du terme. "La première notion prend les individus et leurs expériences comme principal point de référence, au contraire de la notion classique de sécurité qui s'évalue à l'aune des États. Cependant, les deux notions ne sont pas totalement indépendantes l'une de l'autre : lorsque l'insécurité humaine augmente, bien souvent cela a un impact sur la sécurité régionale et internationale. Elle dénombre trois aléas parmi les conséquences pour la sécurité humaine :

- l'intensité et fréquence accrue des catastrophes naturelles qui ont plus que triplé depuis les années 1960 (tsunami, cyclone, inondations, mais aussi gel et canicule) ;

- la hausse du niveau des mers (entrainant la disparition de territoires entiers, salinisation des sols et contamination des nappes phréatiques) ;

- l'augmentation de la température conjugué à une perturbation des saisons pluviométriques (inondations, moindre rendement des cultures, désertifications des sols, assèchements des nappes phréatiques). 

    A cause de ces catastrophes naturelles, les populations sont poussées à migrer vers des territoires moins exposés, pouvant entrainer l'émergence de conflits avec les pays voisins, d'autant que le capital humain, matériel et technique n'est plus suffisant pour permettre la reconstruction et la réinstallation. 

   La hausse du niveau des mers (le niveau des océans montera d'environ un mètre d'ici la fin du 21e siècle, mais au vu des très récents rapports, cela devient très optimiste...), ce qui donne un potentiel de destruction très important. La destruction de logements, d'établissements médicaux et autres services est parfois, sur un territoire donné, irrémédiable. Ce qui cause des destabilisations économiques, sociales et politiques.

   L'augmentation de la température semble être le sujet le plus inquiétant pour de nombreux climatologues. Cela entraine à court terme la raréfaction des ressources en eau potable ("stress hydrique"), l'assèchement de nombreuses surfaces cultivables, d'où une diminution des cultures vivrières. Conséquence : un accroissement de la déjà forte pression démographique.

   Notre auteur cite le cas du Tchad et de la Syrie comme régions où les récentes tensions ou guerres civiles proviennent directement des changements climatiques. Plus loin, elle cite le cas des tensions entre l'Inde et le Pakistan. Elle mentionne également la situation de la Chine, qui multiplie à l'heure actuelle ses plans d'adduction d'eau. La région arctique se trouve en première ligne du changement climatique, notamment à cause du dégel du permafrost, menaçant du coup la Russie. 

    L'or bleu devient aussi stratégique que l'or noir dans l'esprit des responsables stratégiques de nombreux États. De manière générale, l'UNCED estime dans son rapport de 2012 sur la désertification que ces 60 dernières années, 40% des conflits transnationaux ont été liés à l'accès à la terre aux ressources naturelles. Même des États réputés solides peuvent être menacés par les conséquences des changements climatiques. L'Europe n'est pas épargnée : le continent européen pourrait être particulièrement touché par une augmentation du nombre d'inondations, tant dans les zones côtières qu'à l'intérieur des terres. Des villes comme Londres et Venise sont particulièrement menacées. Les différents aléas induiront probablement des déplacements de populations internes à l'Europe, dont l'importance surpassera certainement de très loin, le reliquat qu'elle reçoit des migrations en cours en Afrique et au Moyen-Orient. D'ailleurs, Lauriane LIZÉ-GALABBÉ met en garde contre le fantasme d'une future invasion de l'Europe par des "réfugiés climatiques". 

   "A une échelle plus globale, écrit-elle encore, le système multilatéral actuel pourrait être mis en péril par le ressentiment des principaux Etats touchés par les conséquences du changement climatique envers ceux qui en sont les premiers responsables. A la fracture Nord-Sud évidente s'ajoutera une fracture Sud-Sud, entre les pays émergents (Chine, Inde, Brésil) et les autres. le système onusien a été établi après la Seconde guerre mondiale pour conforter la position dominante des grandes puissances de l'époque. Ceci se reflète dans le fonctionnement du Conseil de sécurité, dont seules des États occidentaux sont membres (notre auteure parle des membres permanents, mais l'idée demeure...). Il n'est donc pas certain qu'un bouleversement de l'ordre juridique international par les Etats en voie de développement, premières victimes du changement climatique, se fasse en faveur de l'Union Européenne."

 

Note de 2022 : Tout s'est bien aggravé depuis....

 

Lauriane LIBÉ-GALABBÉ, Changements climatiques à l'approche de la COP21 : un autre regard sur les migrations, Migrations et Asile, octobre 2015. Javier SOLANA MANDAGARIA, Changements climatiques et sécurité internationale, Union Européenne, 2007. Vincent EIFFLING, Le changement climatique : quel impact pour la géopolitique et la sécurité internationale? Université catholique du Louvain, 2009.

 

STRATEGUS

 

Relu le 5 février 2022

 

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27 novembre 2015 5 27 /11 /novembre /2015 08:19

      Pour mesurer l'évolution des problématiques de sorties de conflit dans la période contemporaine, il faut se replacer dans les mentalités des autorités politiques et militaires antérieures. Ces mentalités se placent dans la perspective même des buts de guerre qu'ils ont poursuivies. Si la guerre est la politique menée par d'autres moyens (CLAUSEWITZ), la politique après la guerre en poursuivait également souvent les mêmes objectifs : détruire l'ennemi pour de bon, établir des frontières sûres et reconnues, éliminer une concurrence économique, remplacer les valeurs de l'adversaire par les siennes... Dans l'organisation même des rapatriements des troupes, "gentiment" réalisée également chez l'ennemi vaincu parfois n'étant même pas en mesure de le faire, dans la reconstruction de l'ossature administrative et souvent les équipements majeurs dans les territoires soumis à rude épreuve, se mettait en place un contrôle plus ou moins effectif de ce qu'allait (re)devenir l'ennemi. Au même titre que toutes les opérations post-guerres sur leur propre territoire, les autorités victorieuses soutenaient des politiques économiques qui renforcent leur propre camp, avant de songer aux sorts des populations des pays vaincus... 

   Beaucoup d'études se concentrent soit sur le sort des troupes armées soit sur la politique d'ensemble menée sur son propre territoire ou le territoire du vaincu ou du vainqueur. Or le sort de l'ensemble des "services" aux armées est également concerné. N'entendons pas là ce que recouvre la dénomination officielle (approvisionnements en munitions ou en carburants par exemple ou dans le passé en fourrage pour les chevaux), mais toute la "population" qui gravite autour des campements militaires, ces prestataires de services plus ou moins divers ou tout simplement de groupes non officiels qui, d'une manière ou d'une autre, facilitent le passage des troupes : agents de renseignements occasionnels pris dans la population et souvent parmi les élites, prostituées de passage ou professionnelles, pourvoyeurs de biens et de services les plus divers qui facilitent la vie des soldats, tous ceux qui dans les temps anciens se déplaçaient avec les armées et qui dans les temps modernes existent toujours avec un rôle rétréci (notamment lorsque les commandements décidèrent de ne plus se "fournir" parmi les habitants des contrées traversées.) Toutes ces populations ont leur importance et leur sort après la guerre influe sur les événements, suivant leur importance économique, sociale ou politique... 

 

Plusieurs groupes importants au sortir d'une guerre

   Comme l'écrivent Jacques FRÉMAUX, professeur à l'université Paris-Sorbonne et Michèle BATTESTI, docteur habilitée en histoire, "les groupes auxquels on peut s'intéresser sont de plusieurs sortes. On pense d'abord, bien sûr, aux guerriers démobilisés, en particulier les soldats sous les armes. Il faut réorganiser leur retour, souvent dans des conditions difficiles. Tous doivent se réadapter. Mais la fin des conflits n'est pas non plus sans conséquence pour les civils. Les déplacements forcés, fréquents durant les guerres, sont le plus souvent présentés et vécus comme des replis provisoires. Lorsque les guerres se terminent, certains, chassés, de chez eux par les opérations, peuvent songer au retour, comme les réfugiés français de la Grande Guerre (...). D'autres au contraire sont contraints de quitter leur pays natal." Ce qui compte autant que les réalités tragiques, ce sont les représentations des innombrables expériences de la guerre, qui perdurent et influent sur le cours des après-guerre. Reconstruire et réconcilier (surtout à l'issue de guerres civiles), c'est réorganiser à la fois les moyens matériels de l'existence et assurer la cohésion du pays. "Sortir de la guerre, n'est-ce pas, écrivent-ils encore, pour une nation comme pour un homme, se reforger un nouveau destin?"

Il faut souligner, et ces auteurs ne le font pas, que la reconstruction se fait parfois dans les pires conditions : les épidémies après la Grande guerre ont fait plus de destructions et de victimes que la guerre elle-même. Par ailleurs, toutes ces réflexions portent la marque d'une longue maturation sociale et intellectuelle que n'avaient souvent pas les contemporains des guerres évoquées. Si les plaintes sur les malheurs ne manquent pas, inspirant de nombreux chants tristes, les réflexions sur leurs causes et les remèdes pour y pallier ne viennent que surtout après la première guerre mondiale qui marque tant les esprits et qui provoque la mobilisation de bien des énergies pour faire en sorte qu'on "ne revoie plus cela". Même si déjà, les guerres du XIXe siècle (des "épopées" napoléoniennes à la première guerre franco-allemande (Prusse) de 1870-1871, sans oublier la guerre de Sécession américaine, avaient inspirés de nombreuses réalisations, notamment sur le plan humanitaire et sur le plan médical (épidémies de plus en plus importantes, même si cela ne "vaut" pas la Grande Peste du Moyen Age européen), il faut attendre réellement la fin de la seconde guerre mondiale pour voir apparaitre sur le même plan reconstruction et réconciliation, et cela au-delà des frontières. 

 

Le cas de la Guerre de Cent ans

    Valérie TOUREILLE, dans son étude sur la guerre de Cent ans, met bien en relief la relation entre fin de guerres et brigandages massifs. "(Une) antienne du XVe siècle révèle qu'au Moyen Age, le retour des combattants peut être synonyme de temps difficiles. Cette lointaine plainte qui s'élève au moment où s'achève la guerre de Cent Ans témoigne de la crainte ancienne des populations à l'égard des soldats. Elle traduit également les difficultés de certains hommes qui revenus de la guerre ne retrouvent pas leur place dans la société. La fin de la guerre rime alors avec précarité, voire en l'occurrence avec criminalité. Peut-on pour autant appréhender ce moment singulier, souvent montré comme une rupture douloureuse? Est-il possible de saisir ces hommes dans un passé aussi lointain, souvent muets sur la violence qu'engendre leur délicate réinsertion?" La maitre de conférences  (HDR) à l'université de Cergy-Pontoise, se situant dans une historiographie, qui émerge après la Grande guerre, qui analyse les guerres à partir du point de vue des combattants individuels, notamment pour mieux situer l'impact de celles-ci dans le mental des hommes, s'attache surtout à "ceux dont la réinsertion sociale fut douloureuse ou synonyme de violence". "Une fois la guerre terminée, ces soldats n'ont trouvé d'autre issue que de la poursuivre à leurs fins personnelles et à leurs médiocre niveau. Ces individus sont ainsi devenus par l'expérience de la guerre, des criminels. Mais ils appartiennent à la pire espèce : les brigands, c'est-à-dire ceux qui n'hésitent pas à user ouvertement de violence pour voler, à tuer pour piller au grand jour. Cette conversion pervertie, loin d'être systématique, est en tout cas fréquente. Marcher dans le pas des "enfants égarés de la guerre" n'est pas chose aisée. Il faut admettre que les obstacles méthodologiques sont nombreux et ils expliquent en partie cette longue indifférence au problème." Elle cherche dans les sources judiciaires les informations sur ce sujet et les sources littéraires les complètent : c'est dans la répression de ce phénomène, qui laisse plus de trace que le phénomène lui-même que l'on peut l'évaluer. Le phénomène des grandes compagnies durant la guerre de Cent Ans, qui se forment régulièrement après les grandes batailles se soldant par des trêves, et singulièrement vers la fin de celle-ci, pèse lourdement sur le destin de la monarchie française. Les sources littéraires décrivent cette accoutumance  de la violence, de cette violence tolérée qui devient violence condamnée.

   Combattre les brigands ou mieux les utiliser, comme ce sera le cas des grandes compagnies, à des fins de guerres extérieures, les détournant du territoire à stabiliser, est une préoccupation royale de premier plan. Pour aller plus loin que l'auteure, La perméabilité de la frontière entre le soudard et le brigand, entre le chef d'armée et le capitaine de compagnie, entretient la haine du soldat qui se cristallise à partir du Moyen Age et qui est sans doute, plus que la guerre elle-même, à la source d'un grand mouvement de rejet des valeurs guerrières à la Renaissance, lequel rejet s'inscrit ensuite dans l'évolution des sociétés occidentales.

Le phénomène qui fait du combattant individuel rompu aux techniques de la guerre un perpétuel professionnel dans ce domaine n'est pas sans doute propre au Moyen Age. On le rencontre même de nos jours : des bandes armées sans contrôle étatique voient régulièrement le jour dans les guerres civiles, de véritables brigands mènent des activités criminelles, notamment en Afrique. De manière plus générale, les emplois les plus prisés par des soldats de longue durée (on ne parle ici que des volontaires engagés et non pas bien sûr des appelés aux obligations militaires nationales...) se trouvent dans des sociétés privées de sécurité (mercenariat international) ou des groupes para-militaires, des entreprises de gardiennage ou de police privée, voire dans des services armés de renseignements des Etats. Les perspectives de trouver des emplois de ce genre sont codifiées et des réeaux permettent à ces individus de ne pas tomber dans le banditisme pur et simple. 

 

Le cas de la Prusse avec sa défaite au XIXe siècle

Michel KERAUTRET, directeur à l'Assemblée Nationale, analyse la situation de la Prusse après sa défaite au lendemain de la bataille d'Iéna (1806), et les politiques mises en oeuvre dans l'urgence, qui, après autocritiques, aboutissent à la reconstruction. Dès 1813, aux côtés de la Russie, elle figure au premier rang, résultat de ces politiques, véritable aggiornamento dans les domaines sociaux, administratifs, fiscaux, culturels et surtout militaires.

"Rarement, défaite militaire aura joué, à terme, un rôle aussi constructif, même si l'on fait abstraction du dénouement heureux de 1814, où le hasard eut sa part. Comment expliquer cette capacité de la Prusse à "rebondir"? La qualité des individus n'est pas seule en cause, même si le groupe des réformateurs est d'une trempe supérieure à la moyenne. Il y eut sans doute un phénomène de génération : les réformes avaient été méditées depuis longtemps, dans l'ordre militaire, mais aussi dans le domaine civil. Sans doute faut-il y voir également, si paradoxal que cela puisse sembler à première vue, un héritage de Frédéric Le Grand. Le germe de fierté, à certains égards "nationale", qu'il avait semé en Prusse ne permettait plus à celle-ci de sombrer corps et biens en 1806 comme elle aurait pu le faire en 1762, au plus noir de la guerre de Sept ans. Et la liberté intellectuelle dont il avait créé les conditions, dans une certaine couche sociale éclairée, avait fait le terreau de la génération qui se vouait désormais à réformer les structures mêmes qu'il avait laissées en héritage. Mais pour admettre que continuer Frédéric, c'était rompre avec les formes figées que d'autres défendaient obstinément en son nom, ainsi que Mirabeau l'avait compris dès 1786, il fallait peut-être passer par l'épreuve terrible du désastre de 1806." 

 

La défaite comme occasion du renouveau

     L'analyse précédente n'est pas nouvelle dans les études d'évolution nationale en Europe, mais elle indique que la défaite d'un pays peut être l'occasion d'un renouveau, bien plus qu'une reconstruction. Une étude longitidinale de l'évolution de plusieurs pays, ayant connu la victoire ou la défaite après une guerre plus ou moins longue pourrait confirmer ou infirmer l'analyse qui précède. Si une grande victoire conforte des élites dans un pays, c'est peut-être le danger de stagnation qui guette, les yeux se fermant sur les erreurs possibles, tandis qu'une grande défaite peut remettre tout en cause, y compris le type de régime en place. En tout cas, la sortie de guerre a toujours un effet profond sur l'évolution d'un pays, et il n'est pas sûr que l'emporter sur le plan militaire soit parfois la bonne "solution" pour l'ensemble de la population... Une défaite militaire décisive, en revanche, peut être l'occasion pour des forces jusque là réprimées de l'emporter sur le plan politique. Cette problématique bat de toute façon en brèche l'idée que la guerre victorieuse est automatiquement bénéfique pour un pays, du moins dans les temps où le pillage et la destruction ne sont pas les motifs premiers de la partie victorieuse...

 

Les mouvements d'indiscipline collective pendant la Grande Guerre

     François LAGRANGE étudie les mouvements d'indiscipline collective de 1917, qui marque, au vu de la documentation examinée sous un oeil nouveau (ni propagande antimilitariste, ni réaction justifiée du haut commandement), un avant et un après dans le déroulement sur le sol européen de la première guerre mondiale. Au sein même de l'état-major français, des points de vue divergents s'expriment, en dehors des communiqués officiels. Se fondant sur les souvenirs, les discours et les écrits de circonstance des hauts responsables, mais sans avoir consulté tous les fonds d'archives, le docteur en histoire distingue deux groupes. "D'un côté Nivelle, Mangin, Joffre, Foch, Poincaré et, vraisemblablement Briand, perçoivent la crise de 1917 comme un accident (plus ou moins provoqué) qui ne doit pas remettre en cause les principes de direction de la guerre ayant jusqu'ici prévalu. (...) De l'autre, Pétain et Painlevé considèrent que le mouvement de désobéissance signe la faillite d'une gestion erranée de la guerre. (...) Seul Clémenceau échappe à ce clivage (...)." 

"Pétain insiste sur la complexité de l'accès qui frappe le moral des combattants. Il en décèle trois grandes causes convergentes. Il mentionne d'abord le laxisme gouvernemental envers la propagande pacifiste à l'intérieur, qui influence les permissionnaires et, par suite, le front. Il reproche à la presse ses indiscrétions sur les opérations et sur la Révolution russe. Il ne se différencie guère là de Mangin. Mais il ne s'arrête pas à la responsabilité de l'intérieur et se sépare ici radicalement de ses collègues militaires. 

Pétain établit un lien entre les activités défaitistes à l'intérieur et la lassitude (physique et morale) des combattants (...). Il énumère les nombreux sujets d'insatisfaction dans les rapports du contrôle postal : "irrégularité des permissions (fondamentale pour Pétain), insuffisances de l'alimentation. Il note les conséquences démoralisantes des méthodes du haut-commandement ; incessantes actions de détail (qui) ne rapportent que des succès éphémères, coûtant fort cher.", vaines tentatives de percée. Il conclut sur le doute qui s'est emparé de certains cadres, tandis que d'autres ont le tort d'"abuser de l'héroïsme des combattants pour rechercher des succès de détail hors de proportion avec les risque encourus".

Troisième ordre de causes de la crise : les erreurs des dirigeants politiques et militaires. Pétain stigmatise la réunion imposée par les politiques, le 6 avril à Compiègne, qui affaiblit le haut-commandement, déplore les entraves apportées par le pouvoir civil à la justice militaire. (...) Les reproches contre le haut-commadement, bien plus concis, sont d'une extrême dureté : "Les plans d'opérations que notre influence a réussit à faire admettre par nos alliés s'inspirent plus que jamais d'exaltations fébriles, de prétentions stratégiques exorbitantes". 

L'analyse de Pétain, même si sur le moment elle n'est pas partagée par ses collègues, laquelle d'ailleurs ne passe pas par un clivage entre civils et militaires, sur les causes d'une mutinerie importante, faisant figure là de crise, nous rappelle que nombre de guerres, celles qui se soldent par une longue durée des combats et par des hécatombes, connaissent ce genre d'insubordinations collectives, plus ou moins relayées à l'arrière et dans la population en général. Le cas russe d'ailleurs fait figure là d'archétype : la succession de défaites et de mouvements insurrectionnels aboutit en 1917 à un changement de régime politique, à une révolution. Si toute mutinerie, même massive n'aboutit pas (d'ailleurs c'est rarement le cas) à ce genre de résultats, elle influe non seulement sur la conduite de la guerre et les conditions de sa sortie pour un  ou plusieurs belligérants. Là encore, la fin d'une guerre ne peut être neutre sur l'évolution politique, qu'elle conforte ou détruit le pouvoir en place. Cette analyse indique qu'également au plus haut niveau des commandements ayant à subir de telles mouvements plus ou moins massifs, il existe un débat souvent crucial, parfois capable de faire changer les stratégies adoptées. Dans le cas de la première guerre mondiale, Pétain et Painlevé ne parviennent pas à imposer un changement dans la conduite de la guerre, même si indirectement ces mutinueies amènent les responsables politiques et militaires à changer les méthodes de commandement après la fin de la guerre. 

 

Les déplacements de populations

    La question du déplacement des populations après une guerre est examinée à travers le cas du retour des déportés de la seconde guerre mondiale par Christine LEVISSE-TOUZÉ, directrice du mémorial Leclerc - musée Jean Moulin. Elle rappelle qui sont les déportés. "sont considérés comme "déportés" les personnes déplacées contre leur volonté hors des frontières nationales par l'occupant et ses alliés, puis dirigées vers le système concentrationnaire ou les prisons du Reich et de ses alliés. Prenant en compte la diversité des motifs d'arrestation et des logiques ayant conduits les nazis à utiliser la déportation en France, la Fondation pour la mémoires de la déportation distingue deux types de déportation :

- La déportation "par mesure de persécution" comprend les hommes, les femmes et les enfants persécutés par les autorités françaises et allemandes pour leur appartenance à une "race" juive ou tzigane (qui selon les nazis devaient être éradiqués, car nuisibles à la "race aryenne") et déportés dans des camps d'extermination nazis ; s'y ajoutent des homosexuels masculins des départements annexés d'Alsace et de Moselle (où s'appliquent la législation allemande) internés en camp de concentration au nom de "la protection de la race "germanique. (...).

- La déportation "par mesure de répression" rassemble des personnes arrêtées sur le territoire de la France ou du Reich ; des hommes, des femmes, adultes ou adolescents, arrêtés en raison d'activités, d'opinions, de propos, jugés dangereux pour les nazis ou leurs collaborateurs ou parce que soupçonnés d'en être les auteurs ou les complices (résistants isolés ou appartenant à des réseaux ou à des mouvements, otages, communistes arrêtés comme tels, membres de brigades internationales, etc) ; ainsi que des raflés, des auteurs de délits de droit commun et, marginalement, des dénonciateurs au service de la Gestapo, etc. (...)."

Même si le chiffrage (déjà important) est moindre que celui à l'échelle de l'Europe toute entière, la problématique soulevée par leur retour après la libération des camps est similaire. Non seulement ce retour pose de gros problèmes de transports et de ravitaillements, mais la réintégration de ces populations déportées est très difficile. Non seulement matériellement, mais aussi moralement, "car la redécouverte de la liberté nécessitait une réadaptation".

Depuis la seconde guerre mondiale (mais le phénomène des camps de concentration se posait déjà en Afrique du Sud à cause des autorités britanniques), périodiquement reviennent ces deux causes de déportation, même si elles sont loin d'être aussi massives. Et la situation après la guerre est souvent marquée par cette question du retour des populations déplacées. 

 

Le sort des vaincus

   Corinne DEFRANCE, directrice de recherche au CNRS (IRICE) et Claude d'ABZAC-ÉPEZY, docteur en histoire, examinent chacun dans un registre différent le sort des vaincus : que faire de l'Allemagne après le IIIe Reich pour l'une et épuration dans l'armée française de l'autre.

  Alors que très longtemps dans l'histoire, la maxime appliquée fut très souvent "Malheurs aux vaincus", elle n'est plus de mise au moment où les économies européennes deviennent largement dépendantes les unes des autres. De plus dans un continent ruiné, aux autorités politiques largement déconsidérées, les possibilités de guerre civile prolongeant la guerre inter-étatique ne sont pas que pures hypothèses. La présence de l'armée américaine sur une partie du territoire européen (on se rappelle de la défiance envers l'esprit de revanche inter-européen outre-atlantique qui s'était déjà manifesté après la première guerre mondiale), de l'armée soviétique dans l'autre, la perspective d'une guerre froide qui se dessine déjà, contribuant à réunir des familles politique autrefois ennemies, tout cela va dans le sens d'un désir de reconstruction globale, avec aggiornamento idéologique à la clé dans les pays vaincus.

   Dès avant la fin des combats; de multiples réflexions se font jour en particulier sur l'avenir de l'Allemagne. Corinne DEFRANCE rappelle les ouvrages de deux auteurs, aux ouvrages parus en 1943 et 1945, au même titre Que faire de l'Allemagne? (Francis GÉRARD et Pierre GRAPPIN). Ils "estimaient que l'avenir de l'Allemagne allait dépendre du succès ou non de la rééducation du peuple allemand et en particulier de la démocratisation de la nouvelle génération. Ils s'interrogeaient donc sur la politique que les vainqueurs devraient mener dans la future Allemagne occupée. Définir cette "politique d'occupation" fut l'une des perspectives pour aborder le problème. Il y en eut une autre, à laquelle s'attelèrent les principaux responsables français à Londres, à Alger, puis Paris : que serait l'Allemagne dans l'Europe d'après-guerre? quelle serait sa forme politique et territoriale? quelle devrait être la "politique allemande" de la France?". Dans sa conclusion, elle écrit : "En comparaison des deux autres occupants occidentaux, la préparation de la France à sa politique allemande d'après-guerre et à sa politique d'occupation a été beaucoup plus brève et superficielle. Comment aurait-il pu en être autrement en raison des incertitudes sur le statut de la France libre et sur la participation de la France au titre de puissance victorieuse, à l'occupation de l'Allemagne vaincue? Malgré toutes ces incertitudes, malgré le manque de communication avec les Alliés et d'information sur leurs propres projets, malgré le manque de personnel, de documentation, d'outils statistiques, c'est plutôt la diversité et la qualité des réflexions menées au sein des milieux de la Résistance depuis 1943, qui retiennent aujourd'hui l'attention des historiens. certes, bien des formules étaient ambiguës, des concepts flous, mais cette imprécision des termes - tels ceux de fédération, de morcellement, d'État rhénan, etc. - n'était-elle pas volontaire et même indispensable pour réserver l'avenir? Certains de ces plans envisageant une fédération ouest-européenne ont moins directement influencé la politique menée par de Gaulle dans l'immédiat après-guerre, marquée par un retour à la diplomatie fondée sur les alliances traditionnelles, que la politique européenne et allemande au tournant des années 1940-1950, depuis les discussions sur le plan Marshall jusqu'à l'annonce du plan Schumann. La connaissance des plans de la France libre a permis de reconsidérer la thèse de la "révision déchirante" de la politique allemande et européenne de la France en 1947-1948 qui avait dominé l'historiographie française vers le milieu des années 1980. Elle a permis de montrer que la politique élaborée dans l'entourage de De Gaulle, et même la politique du Général lui-même en 1945, n'était pas une simple politique de revanche, que les questions territoriales, économiques et sécuritaires étaient étroitement imbriquées et que le but n'était pas seulement d'anéantir ce qui pouvait rester de la puissance allemande, mais aussi et surtout de servir l'intérêt de la France du point de vue de la reconstruction et de la modernisation.

De 1943 à 1945, on assiste à un durcissement progressif des plans français concernant l'Allemagne dans son ensemble. Les projets relatifs à la politique d'occupation, élaborés surtout en 1945, vus ici à l'exemple de la rééducation, témoignent d'une approche assez répressive et pessimiste sur les chnces de démocratiser l'Allemagne, estimant ne pas pouvoir compter sur les Allemands dans ce processus. Malgré d'incontestables exactions commises dans les premiers mois d'occupation, et l'image négative de l'occupant auprès de la population allemande de zone française, la pratique de l'occupation devait rapidement conduire les responsables français, dans tous les secteurs, à une politique plutôt pragmatique, combinant aspects répressifs et constructifs.".

        Claude d'ABZAC-ÉPEZY insiste sur les difficultés d'écrire une histoire de l'épuration en France. Il détaille la mise en place et le travail des commissions chargées surtout d'enquêter sur les activités des responsables militaires et politiques durant l'occupation allemande. La première épuration, intervenue en 1945-1946, fut relativement clémente, une seconde (1946-1947) concerne surtout les cadres militaires, entreprise dans un cadre plus général de réduction des effectifs (de moitié). Les résultats chiffrés sont imprécis et "l'épuration n'a pas été aussi impitoyable que (des) chiffres globaux le suggèrent et le tableau ne rend pas compte des différences à l'intérieur des armées." Si à la fin de 1945, le discours d'épuration est impitoyable, "l'attention accaparée par l'instruction des grands procès d'officiers généraux de Vichy, mais l'épuration administrative proprement dite est relativement clémente, car il faut des cadres opérationnels pour terminer la guerre." A l'inverse, entre 1946 et 1949, alors que le discours est plutôt consensuel et "résistantialiste", la réalité de l'épuration est impitoyable, le nombre de cadres rayés des listes militaires est assez élevé. Mais plus tard, vu la conjoncture internationale, le réarmement français, on assiste à un retour important dans l'armée d'officiers écartés, lesquels diffuseront plus tard une sorte de "légende noire" selon laquelle l'épuration, menée sur des critères politiciens, aurait décapité l'armée et l'aurait dépossédé de ses vraies valeurs. Et l'on devine, même si l'auteur n'en parle pas, que cette légende noire fut très utile pour expliquer en partie les déboires de l'armée en Indochine dans le début des années 1950... Périodiquement, d'ailleurs, l'édition est envahie de livres sur la fin de la seconde guerre mondiale, sur l'occupation et surtout, précisément sur l'épuration, qui, selon les uns aurait été très imparfaite, permettant à des cadres politiques et militaires "fascisants" de rester en place, et selon les autres, terrible par son injustice et ses conséquences organisationnelles... Le cas de l'épuration française est à rapprocher de nombreux autres cas et une impression générale domine : si des cadres politiques et militaires sont écartés, il s'agit souvent de réduire les rangs, et souvent très peu le sont de manière définitive. Cela se comprend : l'armature d'un État, dont l'ensemble des corps exécutants a collaboré avec l'ennemi finalement vaincu, ne peut se permettre de réduire trop drastiquement son format, former de nouveaux cadres prend du temps, et dans l'urgence, est bien obligé d'avoir une attitude plutôt clémente, sous peine de laisser un vide politique propice à des guerres civiles. L'exemple a contrario de pays où l'épuration a été massive (comme en URSS) devrait permettre de dégager des schémas-types de comportements et de conséquences de ces comportements.

 

Le retour d'Indochine après la défaite

    Michel BODIN, docteur ès lettres et ès sciences humaines, aborde la difficile question, car documentation faible, du retour d'Indochine (1946-1955) des combattants français. La problématique qu'il expose pourrait se retrouver dans nombres de guerres coloniales menées par les puissances occidentales, après leur défaite devant le grande mouvement de décolonisation des années 1950-1960. "Les retours de guerre posent des problèmes innombrables, difficiles à étudier et, de ce fait, mal connus. Ces phénomènes touchent toutes les guerres, mais ils deviennent cruciaux pour les hommes qui ont "fait l'Indo", car c'était des professionnels. Ces derniers faisaient une guerre lointaine, déconnectée de la nation, une guerre de décolonisation avec toutes les connotations négatives qui entourent ce genre de conflit. Aussi les rapatriés du corps expéditionnaire français d'Extrême-Orient (CEFEO) se construisirent-ils une mentalité particulière qui généra des réactions spécifiques à leur retour. On peut parler d'un type d'anciens combattants particuliers, cat ils tiraient des leçon de leur vie en Indochine et de leur guerre. Beaucoup revenaient animés d'une espèce d'indiscipline intellectuelle inhabituelle parmi les militaires et nourrie de leurs expériences. A leur retour, comment pouvaient réagir des hommes déçus par leur pays qui les attristait, qui ne faisait rien pour eux, qui ne les protégeait pas ou peu contre les attaques des communistes, alors que dans les derniers temps de leur campagne, on leur avait dit qu'ils combattaient l'offensive communiste contre le Monde libre, donc contre la France. Ces réactions prennent toute leur importance dans la perspective des événements du Maghreb et plus particulièrement ceux de l'Algérie. Autrement dit, pour les Français, la rizière et la jungle furent-elles vraiment à l'origine du 13 mai 1958, du putsch d'avril 1961 et de l'OAS? Mais pour les Maghrébins qui avaient entamé un lent processus de maturation politique, l'Indochine fournit-il des méthodes d'action ou tout simplement des idées? Les combattants d'Indochine natifs des pays colonisés rapportèrent-ils des modes de pensée qui concoururent à leur propre décolonisation? L'Indochine sema-t-elle les germes de la révolte?". 

 

Le cas des combattants américains après la guerre du Vetnam

    Dans le même ordre d'idées avec des variantes bien compréhensibles, Laurent CESARI, professeur à l'université d'Artois, examine le cas des anciens combattants américains de la guerre du Vietnam. Celui-ci commence d'ailleurs par l'imaginaire des Américains sur les anciens combattants, imaginaire en partie façonné par le cinéma. Va-t-en guerre (Rambo) ou bons à rien antimilitaristes (selon les hommes politiques conservateurs), ces vétérans sont en fait de mauvais soldats, en fin de compte... "En fait, ces constructions paradoxales résultent de l'interaction entre plusieurs logiques contradictoires. D'une part, l'État fédéral, appuyé sur les associations d'anciens combattants de la seconde guerre mondiales, a fait porter aux anciens appelés la responsabilité de la défaite, leur a longtemps mesuré les prestations, et leur a opposé la figure héroïque du prisonnier de guerre. D'autre part, les anciens appelés, qu'ils soient hostiles ou favorables à la guerre, se retrouvent unis pour condamner l'État fédéral (les premiers pour avoir entamé les opérations, les seconds pour ne pas les avoir menées jusqu'à la "victoire"), et pour lui réclamer des bénéfices accrus.

Les anciens appelés du Vietnam et ceux de la guerre d'Algérie présentent donc des cas comparables : ils se sont longtemps heurtés à un "refus de payer", motivé par les similitudes entre les deux conflits. En effet, Algérie et Vietnam n'étaient pas exactement des guerres au sens juridique du terme. Ils ont suscité la réprobation d'une bonne partie de l'opinion extérieure et intérieure (y compris chez les combattants), et se sont soldés par un échec de la puissance "coloniale". (...). Pour dénouer cet écheveau qui mêle données objectives, revendications d'ayant-droit, dénis de responsabilité et traditions de la psychiatrie américaine", l'auteur se pencher d'abord "sur les caractéristiques sociales des vétérans et leurs symptômes psychologiques" avant d'exposer "leurs revendications envers la société et l'État américain" et de s'intéresser "au mythe persistant des prisonniers de guerre prétendument conservés par Hanoï après 1973, bel exemple du "style paranoïaque de la vie politique américaine" discerné jadis par Richard Hofstader." L'auteur balaie en fait surtout les caractéristiques psychologiques et sociales des vétérans, qu'ils soient appelés ou volontaires, simples soldats ou officiers. Il ne pousse pas plus avant une réflexion qui devrait sans doute s'attacher beaucoup plus à l'analyse politique de ces mythes persistants dans l'opinion publique, dont l'un des éléments, pas le moindre, est ce discours contre une (bonne) partie des classes politiques du moment et du lieu, de "traites poignardant dans le dos". Mais aussi à l'analyse du poids de ces vétérans dans la vie publique après ces guerres coloniales. Son étude n'est toutefois pas à mésestimer, car il s'efforce de quantifier d'abord ces combattants et ensuite ceux qui présentent des séquelles psychologiques, qui se traduisent aussi sur le plan social, voire politique. Il cède finalement un peu trop à cette mode qui fait pencher les analyses vers les problématiques du deuil. 

 

Sous la direction de Jacques FRÉMEAUX et Michèle BATTESTI, Sortir de la guerre, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 2014.

 

STRATEGUS

Relu le 6 février 2022

 

      

 

 

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25 novembre 2015 3 25 /11 /novembre /2015 12:18

   Si les autorités militaires, après maints combats victorieux ou non, d'eux-mêmes ou sous la pression ou l'ordre du pouvoir civil, lui-même sous pression de l'opinion publique ou dans une conjoncture internationale donnée, décident l'arrêt des combats, pour peu qu'ils puissent le faire, elles ont surtout la préoccupation de sortir de la guerre proprement dite. Que le conflit ne soit pas réglé ou ait même empiré, ou encore qu'il ait changé de nature, ne constitue pas le coeur de leur problème.

 

Une problématique militaire de sortie des combats

     La problématique de sortie de guerre telle que l'examinent par exemple Jacques FRÉMEAUX et Michèle BATTESTI, est surtout une problématique militaire où la fin des combats doivent se traduire, dans un territoire donné ou même suivant une ligne donnée, par la fin des opérations militaires proprement dites, la planification des mouvements de troupe et leur démobilisation progressive, avec un contrôle plus ou moins réel du terrain une fois ces opérations effectuées.

La fin de la guerre ne signifie pas la fin des souffrances physiques et psychiques. Sortir de la guerre - des deux côtés ou plusieurs des côtés - signifie démobiliser les soldats ou leur trouver d'autres occupations, reconvertir l'appareil productif et ranimer le commerce, chercher à satisfaire les revendications des peuples à moins de malheurs, organiser le retour à la vie civile dans une certaine mesure. Ce n'est que récemment que les perspectives de sortie de guerre se sont complexifiées, avec la prise en compte de l'organisation de l'état de paix. Auparavant, il s'agissait surtout pour les parties en présence de démobiliser, désarmer, de soigner les blessés et d'enterrer les morts.

 

Assurer l'état de paix

      Une nouvelle façon de voir les choses, non seulement l'arrêt de l'état de guerre, mais d'assurer l'état de paix qui doit suivre, n'est que toute récente, avec l'ampleur des destructions causées et la volonté de résoudre des conflits dont les guerres sont issues ou dont les guerres ont aggravé les termes. L'examen du post-conflit, entre guerre officiellement terminée et paix incertaine et à confirmer, est aidée par l'expérience de nombreux organismes dont la vocation allaient dans ce sens : Organisation des Nations Unies, organisations humanitaires non-gouvernementales, organismes... L'examen des normes, périodes, ressources et représentations du postconflit, tel que l'effectuent par exemple Amaël CATTARUZZA et Elisabeth DORIER, constitue une réflexion longue et parfois laborieuse. Jusqu'à constituer un pilier du développement, l'opération internationale de maintien de la paix (au sens de l'ONU), est appelée, surtout avec la multiplication des conflits intra-étatiques, à un grand avenir. Ils étudient les processus territoriaux post-conflit suivant une triple approche : géopolitique, "géographie du changement" et géographie sociale et culturelle. Pierre PÉAN indique bien dans son livre consacré au Kosovo, qu'il ne suffit pas d'intervenir selon des principes humanitaires dans une guerre civile, mais également d'assurer que le territoire concerné ne soient pas la proie de prédateurs de toute sorte, laissant les populations démunies. 

 

Le maintien de la paix

        Le maintien de la paix et de la sécurité internationale comme méthode d'utilisation de la force militaire sans recours à la violence pour préserver la paix constitue un concept inscrit dans le droit international depuis 1948. Les missions, de statut et d'importance diverses, réalisées depuis la fin de la Seconde guerre mondiale mettent en évidence de nombreuses leçons tant directement pour les acteurs en conflit que pour la communauté internationale. C'est en fonction de ces leçons des stratégies - de la part des acteurs les plus divers - peuvent être élaborées et exécutées. Mais si la guerre et les conflits internationaux évoluent vite, il n'en est pas de même malheureusement pour la lecture de ces diverses leçons de l'histoire. En tout cas, l'examen de l'histoire de ces missions, tel que le tente Ronald HATTO, peuvent nous éclairer.

     Philippe LOREC étudie les enjeux et les opportunités économiques des sorties de conflits, non qu'évidemment une guerre sert parfois - souvent - des intérêts économiques, mais aussi parce loin d'être conçues comme des charges par les différentes acteurs, le passage d'un état de guerre à un état de paix, les diverses opérations économiques nécessaires peuvent être l'occasion pour bien des parties d'un nouveau départ de prospérité et d'amélioration des conditions sociales. L'exemple de la Serbie permet de comprendre précisément ces opportunités-là. 

 

      Nous pouvons ajouter à toutes ces considérations qu'il est plus facile (... ce qui reste parfois difficile, vu une certaine apathie généralisée de l'opinion publique de nos jours) de mobiliser des populations contre des situations intolérables qui selon elles "obligent" à des interventions armées que de les maintenir dans l'attention des populations directement touchées une fois que ces interventions armées aient été soldées par une "victoire" sur le terrain. Les diverses contributions demandées aux États et aux populations occidentales pour soutenir les stabilisations et le retour à une situation économico-sociale viable rencontres de plus en plus de réticences dans le temps, notamment lorsque ces Etats et ces populations sont eux-mêmes touchés par des problèmes majeurs. 

 

Philippe LOREC, Enjeux et opportunités économiques des sorties de conflits, dans Guerre et Économie, Ellipses, 2003. Ronald HATTO, Le maintien de la paix, L'ONU en action, Armand Colin, 2015. Pierre Péan, Kosovo, une guerre "juste" pour un État mafieux, Fayard, 2013. Jacques FRÉMEUX et Michèle BATTESTI, Sortir de la guerre, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 2014. Béatrice GIBLIN, Édito de Postconflit, entre guerre et paix?, Hérodote, n° 158, 3ème trimestre 2015. 

 

STRATEGUS

 

Relu le 7 février 2022

    

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22 novembre 2015 7 22 /11 /novembre /2015 10:30

       Comparaison n'est pas raison mais l'histoire permet de comprendre en partie le présent. Il est intéressant de comparer justement le bouddhisme lors de sa floraison sous les Han et le regain de son activité de nos jours. "Étudier la philosophie chinoise n'a également de sens que si elle aide à comprendre la structure politique de la Chine d'alors. plus largement, ces liens philosophie-politique constituent une illustration des relations entre religions et conflit.

      En comparant, écrivent John FAIRBANK et Merle GOLDMAN,"le rôle du bouddhisme en Chine et celui du christianisme en Europe, une différence frappante apparait sur le plan politique. En effet, après que les Tang eurent ranimé le pouvoir central, le confucianisme, influencé par le bouddhisme fut progressivement amené à défendre la présence d'un gouvernement fort. Bientôt la bureaucratie impériale allait place l'Église bouddhique sous sa haute et ferme surveillance.

L'adaptation du bouddhisme aux conceptions chinoises est manifeste, par exemple, dans l'éducation. (Eric ZURCHER, The Budhist conquet of China: The Spread and Adaptation of Budhism in Early Medieval China, 2 volumes, Brill, 1959) La Voie bouddhique mettait l'accent, au même titre que le confucianisme, sur le comportement moral. Dans le bouddhisme, le novice devait passer par l'apprentissage d'innombrables règles de conduite, et ne jamais cesser de lutter contre le vice, le désir et l'affection. Il devait observer cinq règles fondamentales : s'abstenir de tuer, de voler, d'avoir des rapports sexuels illicites, de mentir et de s'enivrer. Le Sangla - c'est-à-dire la communauté des moines, ds nonnes, des novices et des fidèles laïques - devait observer un grand nombre de voeux. A cela devait s'ajouter la pratique des bonnes oeuvres et de la charité. (...).

     Durant l'âge bouddhique de la Chine, qui court à peu près de 500 à 850, le bouddhisme n'atténua pas le pouvoir de l'État comme unique source de l'ordre social et politique. La haute culture était encore l'apanage de l'élite séculaire des lettrés. La communauté bouddhique était donc maintenue dans des limites strictes. Ce n'est qu'au Vie siècle que le Sangla devint (...) une "élite secondaire". Les moines étaient recrutés dans des familles qui avaient accès aux hautes charges officielles, chose qui constituait une anomalie dans la mesure où les membres du Sangla (...) avaient rompu tout lien avec la société extérieure. Vis-à-vis du gouvernement, le Sanha revendiquait l'autonomie et entendait échapper aussi bien à son contrôle qu'à l'impôt. Il comptait même des femmes. Tôt ou tard, cette autonomie constituerait une menace pour l'Etat.

Sous les Tang, la tendance fut de bureaucratiser le bouddhisme par le contrôle administratif, l'attribution de titres, la vénalité des certificats d'ordination, la compilation d'un canon bouddhique et un système d'examens cléricaux destinés à sélectionner les talents. Avant leur ordination, les moins devaient suivre une formation et un programme d'études ardus. (...). (...) jusqu'à la répression de 845, le bouddhisme fut régulièrement limité dans ses efforts éducatifs par l'autorité supérieure de l'enseignement confucéen. Toutefois, le bouddhisme allait plus tard exercer une influence directe sur ce syncrétisme qu'on appelle le néo-confucianisme.

Le bouddhisme bouleversait si peu la tradition politique de la Chine que le gouvernement des Tang rencontra relativement peu de difficultés lorsqu'il entreprit de réduire le pouvoir économique des monastères. Les différentes vagues de persécution des bouddhistes relevaient en partie du combat visant à maintenir la terre hors de leur portée. Quoiqu'il en soit, il n'y eut pas dans la Chine médiévale de lutte entre l'Église et l'État comparable à celle que connut l'Occident. Qu'elle fût bouddhiste ou taoïste, l'Église s'avéra totalement incapable de gagner son autonomie vis-à-vis de l'État. Les prêtres et les temples menaient une existence à peu près autonome vis-à-vis du pouvoir central, mais passive dans les affaires politiques. Ils dépendaient du modeste soutien des pouvoirs locaux, ne formaient pas une congrégation organisée de laïques et étaient dépourvus d'administration centrale.

Suivant l'exemple de l'Église bouddhiste, l'Église taoïste, qu'il faut distinguer des philosophes et des alchimistes taoïstes, se rapprocha du peuple grâce à un imposant panthéon et à l'activité de nombreuses sectes, mais elle échoua à constituer une organisation temporelle. Les monastères et les temples taoïstes demeurèrent des entités séparées les unes des autres, se contentant de satisfaire les croyances populaires. La nature du taoïsme l'empêchait de devenir une institution vigoureuse et une force politique en Chine. S'il constituait une alternative au confucianisme dans le domaine des croyances individuelles, il lui abandonnait le champ de l'action pratique" (sauf dans le domaine de l'alchimie).

Zhe Ji, décrivant une nouvelle relation État-bouddisme à l'époque contemporaine, retrace l'histoire mouvementée en Chine entre cette religion et un Etat officiellement marxiste qui bannit (officiellement toujours) la religion en général. Le récent nouvel essor (depuis les années 1980) du bouddhisme en Chine n'est pas le seul résultat de la libéralisation politique et du discrédit de l'idéologie officielle. Il est issu de rapports conflictuels entre l'État chinois et le bouddhisme depuis les années 1950, depuis l'époque où prit fin une longue période où les monastères avaient un rôle économique important, qualifié d'ailleurs de "parasite" et de "féodal" par le pouvoir communiste.

Auparavant, dans les années 1920, des tentatives de réformes importantes traversent les centres bouddhistes. Le maitre TAIXU (1889-1947), inspiré par la réglementation monastique instituée par le maitre Chan Baizhang HUAIHAI (749-814) de la dynastie Tang, insiste sur la nécessité de vivre du fruit de ses propres travaux dans les champs (voir notamment Jacques GERNET, Les Aspects économiques du bouddhisme dans la société chinoise du Ve au Xe siècle, Ecole française d'Extrême-Orient (EFEO), volume 39, 1956). TAIXU suggère aux bouddhistes de reprendre ce "Chan agricole" et de le développer en Chine en "Chan du travail" ; il espère ainsi encourager les moins non aptes à entreprendre des études bouddhiques poussées, à se livrer à un travail rentable, qu'il soit agricole, commercial ou industriel. Mais il n'est sur le moment pas écouté et ce n'est qu'après la proclamation de la République Populaire de Chine en 1950, qu'un de ses disciples, JUZAN (1908-1984) moine proche du Parti reprend cette idée. L'alliance entre le Chan et le "travail" devient alors l'un des principaux moyens d'adopter le bouddhisme à la révolution communiste. Avant 1949, les moins vivaient principalement des fermages qu'ils percevaient, des dons des fidèles et du revenu des services religieux. Pour ne plus être vus par le gouvernement comme des exploiteurs parasites, les élites religieuses reprennent cette idée. C'est ainsi que l'expression "alliance du Chan et des travaux agricoles" caractérisent de plus en plus le mode de vie des monastères. Le bouddhisme subit la réforme agraire et ses divers avatars, s'intégrant dans la nouvelle organisation de l'agriculture chinoise. Malgré leur bonne volonté, les moines bouddhistes n'échappe pas aux diverses répressions contre les religions, notamment à la fin des années 1950 et surtout pendant la Révolution culturelle, durant laquelle la plupart des monastères sont détruits ou confisqués par l'Etat. Ils sont obligés pour leur grande majorité de retourner à la vie séculière.

"Au début des années 1980, écrit Zhe JI, alors que le bouddhisme commence à renaître, l'expression "allier Chan et travaux agricoles" est reprise et érigée en slogan. Elle est alors officiellement reconnue comme l'une des "trois excellentes traditions du bouddhisme chinois" (d'après la formule de Jean-Claude PASSERON dans son introduction des textes de Max WEBER réunis et traduits par Jean-Pierre GROSSEIN, Sociologie des religions, Gallimard, 1966). A l'occasion de la réunion organisée pour les trente ans de l'Association des bouddhistes de Chine en 1983, M Zhao Puchu (1907-2000), président de l'Association, réinterprété l'"alliance du Chan et des travaux agricoles" en ces termes :

"Pour s'adapter à la société chinoise, les vénérables maitres du bouddhisme ont, au bout de plusieurs siècles de recherches et d'expérimentations, fixé dans l'histoire ancienne la règle consistant à allier le Chan aux travaux agricoles. On peut ici comprendre l'expression "travaux agricoles" au sens large, comme l'ensemble des activités laborieuses de production et des services utiles à la société. Le "Chan" désigne quant à lui l'étude et la pratique religieuses. (...). Depuis sa création il y a trente ans, l'Association des bouddhistes de Chine a développé des efforts constants pour promouvoir cette excellente tradition (...) et elle a toujours encouragé l'ensemble des bouddhistes à prendre une part active au travail productif ou à toute autre activité pouvant servir à la construction du socialisme. Aujourd'hui, comme nous nous trouvons dans une situation nouvelle de modernisation sociale, nous, les bouddhistes, devons mieux développer cette excellente tradition du bouddhisme chinois".

Ce discours devient, dans les années qui suivent, le fil directeur de l'organisation monastique. Les monastères, tout juste reconstruits, éventuellement restitués aux bouddhistes, organisent le travail des moines de sorte qu'ils prennent une part active aux tâches agricoles, en travaillant des terres qui leur ont été rendues par l'État. La dé-collectivisation entraine parfois un retour à la situation qui précédait la Révolution culturelle. Les terres sont confiées aux moines qui les exploitent à nouveau ou aux gouvernements locaux qui les louent à des monastères. (...).

Il est aisé de comprendre que le bouddhisme chinois ait choisi d'approfondir l'"alliance du Chan avec les travaux agricoles" à cette époque. Au début des années 1980, la relation entre l'État et le bouddhisme est extrêmement déséquilibrée. L'État refuse d'assumer la responsabilité de la destruction du bouddhisme, et la situation financière des monastère est très précaire. Pour beaucoup de moines, l'agriculture constitue presque l'unique moyen de survie. (...).

Dans les années 1990, poursuit-il, après une phase initiale de renaissance et de développement, les monastères bouddhiques se détournent progressivement du "travail productif". (...). Le travail physique a été désacralisé et l'agriculture n'est plus la première préoccupation de l'État chinois. Dès lors, le bouddhisme n'a plus à s'attacher stratégiquement au travail agricole pour légitimer son existence.

Progressivement, le bouddhisme est réhabilité. le nombre de bouddhistes augmente rapidement et la réforme économique permet une croissance rapide de leur pouvoir d'achat. La part des croyants dans l'économie monastique devient de plus en plus importante. D'après mes observations de terrain (...), les dons des laïcs et les rétributions en contrepartie des rituels religieux organisés pour des laïcs constituent la principale source de revenus de la plupart des monastères. (...). L'augmentation de la part des dons des croyants laïcs dans l'économie monastique a eu une influence considérable sur le bouddhisme contemporain. Les bouddhistes fréquentes les temples afin d'assouvir leur besoin de ressource symbolique. C'est elle qui leur permet de donner du sens à leur expérience vécue, d'atténuer leur souffrance ou de les aider à réaliser leur rêve. Ainsi, si un monastère veut attirer des croyants, il est nécessaire pour lui de consolider son autorité culturelle et de renforcer sa capacité à gérer son capital symbolique. Le monastère doit donc apparaitre aux yeux des laïcs comme profondément religieux et sacré. L'entreprise temporelle n'apporte rien à la sacralisé et aujourd'hui, si un temple se consacre trop au travail profane, il encourt le risque d'être désapprouvé par les bouddhistes laïcs et de perdre ainsi une source de revenu plus avantageuse que d'autres modes d'enrichissement. Les monastères qui jouissent d'une bonne réputation de par la pureté de leur "style dans la pratique religieuse", qui eurent dans l'histoire une place importante et sont désormais reconnus comme "cours d'ancêtres", ou qui sont actuellement dirigés par des "moines supérieurs et des grands vertueux" parviennent plus facilement à attirer les dons des laïcs." De leur côté, les autorités chinoises locales, surtout si elles n'ont pas de ressources économiques très importantes, développent le tourisme et en font même le pivot parfois de leur politique économique. Attirer les investisseurs est désormais un de leurs objectifs clés, et développer le tourisme et le secteur tertiaire qui lui est associé devient une source d'accroissement d'importance de leur région. D multiples cérémonies religieuses sont organisées et même sollicitées pour cela, dans une coordination étroite entre autorités religieuses et autorités politiques. Même si l'État usurpe une grande partie des ressources financières dégagées par ces activités, les changements intervenus, pour Zhe JI, "dans cette relation au cours des deux dernières décennies peuvent être conçus comme un processus de reconfiguration d'un jeu dans lequel chacun des participants opte pour une stratégie en fonction de ses capitaux, de ses aspirations, et de son estimation des capitaux et des aspirations des autres parties. Les règles du jeu (désormais, le jeu se joue de manière tripartite, monastères, donateurs bouddhistes parfois contribuant de l'extérieur de la Chine et État) dépendent du nombre des participants, de la forme et de la valeur de leurs capitaux, de l'intensité dans lequel s'effectuent les échanges. "Une décennie après l'introduction de la politique de réforme et d'ouverture, les croyants commencent à s'ingérer dans le jeu. Détenteurs du capital économique, ils contribuent à valoriser le capital culturel du bouddhisme, affectant ainsi profondément le mode d'interaction entre les monastères et l'État. Celui-ci a pour capital son pouvoir politique qui l'autorise à décider quels sont les pratiques et les discours possibles. Le capital du bouddhisme provient quant à lui du pouvoir symbolique de la religion qui lui permet de mobiliser croyants ou amateurs de la culture bouddhique. Le capital politique de l'État ne peut être directement échangé contre le capital économique de ces derniers, puisqu'il est nécessaire de le convertir dans un premier temps en capital culturel religieux. L'État, et en particulier les gouvernements locaux, sont donc obligés de chercher un autre mode de transaction avec les monastère. Si l'État peut s'approprier certaines ressources bouddhiques de par sa puissance politique, il lui est néanmoins indispensable de coopérer avec les moines, la valorisation du capital culturel bouddhique exigeant que l'autorité bouddhiste lui accorde une reconnaissance symbolique.

L'important pour le gouvernement a toujours été non pas le développement du bouddhisme lui-même, mais le bénéfice économique qui peut en être tiré. Ceci peut être illustré par un slogan fréquemment cité dans le discours officiel : "la culture bâtit la scène et l'économie joue". Mais les mesures prises par le gouvernement en faveur du développement économique ces dix dernières années accordent néanmoins au bouddhisme un espace où il peut se développer en toute légitimité. Le bouddhisme et l'Etat se trouvent donc aujourd'hui dans un jeu relationnel complexe : dans son propre intérêt, aucun ne peut négliger l'autre, et l'intérêt de l'un requiert parfois d'oeuvrer au préalable pour l'intérêt de l'autre."

A travers les siècles, on retrouve donc un jeu complexe entre bouddhisme et État chinois. Autour de ce jeu, la répartition des activités spirituelles et matérielles dans les monastères est importante. Le bouddhisme, depuis les origines, se construisant surtout à partir d'un retrait de la vie séculière, ne peut lui-même qu'être influencé par sa participation au jeu socio-économique, donc politique. On est loin bien entendu, idéologie marxiste et rapports de force concrets obligent, notamment vu la faiblesse encore des monastères dues à de nombreuses années de destruction, de la symbiose de l'empire des Han. Mais on s'éloigne également de la domination pure et simple de l'État sur les monastères, même si ceux-ci, notamment en périodes de tension, restent très surveillés.

 

Zhu JI, La nouvelle relation État-Bouddhisme. Un nombre grandissant de croyants entraine une mutation de l'économie monastique en Chine, Perspectives chinoise (en ligne), n°84, juillet-août 2004. John K FAIRBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine, Des origines à nos jours, Texto, Editions Taillandier, 2013.

RELIGIUS

 

Relu le 8 février 2022

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22 novembre 2015 7 22 /11 /novembre /2015 09:41

      Les spéculations philosophiques que l'on trouve dans les textes bouddhistes, dont beaucoup datent en Chine de la période des Han, révèlent des préoccupations qui ne se feront jour que bien plus tard en Occident. Ces textes apparaissent étonnement "modernes" de par leur ton et de par leur absence de références religieuses (pas de divinités en soi, pas de besoin de recourir en un Dieu personnel) avec des éléments qui n'auront cours en Occident qu'après Kant et Hegel. De nombreux philosophes, comme Schopenhauer, s'en inspirent et en tout cas s'intéressent de très près au bouddhisme, à ses réflexions sur le réel.

 

L'ainsité

L'ainsité, ou tathata (en japonais nyonyo, nyoze) ou "réalité telle quelle", vraie nature du dharma : ce terme apparait dans le Samyuttanikaya (recueil de sutra datant du premier conseil bouddhique, vers 480 av J-C.) pour désigner la production conditionnée des phénomènes. On trouve déjà le sens d'une tathata incomposée dans le Kathavatthu (dialogue questions-réponses rédigé sous le règne d'Asoka, au IIIe siècle av J-C.) .

Dans le Mahayana (dont toutes les écoles existantes, sauf l'école Theravada, y appartiennent) où tathata est l'équivalent de l'absolu elle revêt différents noms :

- Ainsité, parce que non-soi immuable.

- Fin ultime, parce que objet de la non-méprise et fin de toute recherche.

- Sans signes, parce que tous les signes de la forme, de la sensation, etc, s'y apaisent.

- Vérité ultime ou absolue, parce que domaine de la suprême sages de la vacuité.

- Élément ou espace de la réalité, parce qu'elle est la dimension et le support des dharma purs.

Dans certains textes, c'est l'anisait des êtres , leur nature ultime, qui fait qu'ils peuvent devenir des bouddhas.

 

La tathata

La tathata dans le Cittamatra et la critique madhyamika, est l'objet de réflexions diverses. Dans l'école Cittamatra, on admet comme réalité absolue des phénomènes leur nature dépendante quand elle est débarrassée de l'entièrement imaginaire. Ce partant ou nature dépendante étant produit par des causes, c'est un phénomène composé dans la nature véritable et ultime, incorporée - l'absence de l'entièrement imaginaire en son sein - est la tathata, encore appelée "le parfaitement établi". Pour Candrakirti et les Madyamika prasingika, la nature dépendante, qui est un composé, ne peut naitre ni d'elle-même, ni d'autrui, ni des deux à la fois, ni de leur absence. Elle n'a donc aucune existence réelle, comme le fils d'une femme stérile, et ne peut donc servir de base pour établir une nature réelle ou tathata du phénomène. Pour le Madhyamika, tathata est donc un équivalent strict de sunyata, la vacuité, l'absence d'être en soi ou substantialité des phénomènes.

Dans l'école Cittamata, selon le Madhyantavibhaga et le Mahayanasamgraha, on énumère dix sortes de tathata :

- La tathata universelle : tous les phénomènes sont vides du point de vue des deux vacuités, celle du "soi" individuel et celle des phénomènes apparents (absence de dualité sujet-objet).

- La tathata suprême, c'est-à-dire pleine de qualités infinies.

- La tathata suprême, qui s'accorde à sa cause.

- La tathata complètement insaisissable, car au-delà des concepts comme le "soi".

- La tathata sans distinctions d'espèces.

- La tathata pure de toute souillure passionnelle, pure depuis toujours.

- La tathata sans distinctions, quelles que soient ses définitions variées.

- La tathata sans diminution ni accroissement, c'est-à-dire qui n'est ni améliorée par la pureté ni diminuée par l'impureté.

- La tathata support de la maîtrise des sagesses.

- La tathata support de la maîtrise des quatre activités.

Ces dix tathata sont liées à la maîtrise progressive des dix terres des bodhisattva.

Bien que le bouddhisattva les comprennent toutes dès la première terre, il n'en acquerra la parfaite compréhension qu'au fil des dix terres. Dans le supra du Lotus de la version de Kamarajiwa sont énumérés dix tathata différentes : ainsité de caractère ou de forme, ainsité de nature, ainsité d'essence, ainsité de force, ainsité d'action, ainsité de cause, ainsité de condition, ainsité du fruit, ainsité de rétribution, ainsité d'égalité ou de cohérence du début à la fin.

 

L'essentiel de l'activité des temples bouddhistes

       L'ensemble des temples bouddhistes, y compris dans les pays occidentaux, ne se contentent pas d'affiner intellectuellement cette philosophie-là. Ce qui constitue l'essentiel de l'activité de méditation est bien plus concret que cela. Il s'agit, dans la recherche de l'état d'esprit du bouddha, pour atteindre précisément son détachement du monde et du coup sa propre nature, de calmer toutes les sensations qui se mêlent aux spéculations dans son esprit. Dans un monde en proie aux obsessions de la vitesses et du toujours plus assez vain, le bouddhisme - qui est réflexion et méditation sur le dharma - constitue souvent un refuge bienvenu.

Ainsi les pratiques du centre de pratique du zen à Mons en Belgique, décrite par Ajahn SUMEDHO, même si il existe d'autres approches, est représentative du concret de l'ainséité. Il écrit :

"Si vous apprenez à calmer le mental, vous commencez à ressentir une qualité de présence consciente qui est ferme, stable et continue. Elle est simplement basée sur la connaissance de ce qui est et la vigilance, non sur les concepts; des idées, des opinions et des émotions qui ne font que passer. Vous commencez à réaliser que les choses sont ainsi. Ce sentiment de connaissance correspond à ce que l'on décrit parfois comme "êtreté" ou "ainséité" et il est basé dans l'instant présent, tel qu'il est maintenant. Voyez ce qui se passe dans votre esprit quand je dis : "C'est ainsi que sont les choses maintenant." Je ne vous dit pas ce que vous devriez ressentir ; je n'indique ni un objet précis ni rien du tout, je ne décris aucune expérience. Je dis simplement : "C'est ainsi que sont les choses maintenant" - l'ainséité : ce qui est maintenant. Quand j'ai cette pensée, mon esprit s'ouvre, je me sens davantage dans l'instant présent, réceptif à ce qui se passe au lieu de chercher un objet auquel attacher mon esprit. Je n'essaye pas de décrire l'instant, simplement de m'y ouvrir. Alors le mental peut se désemplir, (...) et l'esprit s'ouvre. C'est ainsi. Avec cette présence consciente, nous pouvons réfléchir à ce qui est en ce moment : il y a la respiration, il y a un corps ici, il y a des sensations dans ce corps. Et il y a le silence. Le moment est maintenant et le lieu est ici - voilà ce qui est.

Quand nous étudions de plus près ce qui est, plutôt que d'utiliser des concepts et des théories, nous utilisons notre capacité à percevoir de façon à aller au-delà de la perception et jusqu'à la présente consciente. Pour la plupart d'entre nous, l'esprit n'est pas dormi à faire cela. Normalement nous sommes formés pour fonctionner à partir d'idées toutes faites, de théories et d'opinions arrêtées. Par exemple, si vous croyez en Dieu, vous partez du principe qu'il existe un Dieu créateur qui nous a faits et de là vont s'ensuivre toutes sortes de conjectures. Ce n'est pas qu'une telle doctrine soit erronée mais, si nous partons d'une conjecture, nous ne faisons jamais réellement l'expérience des choses telles qu'elles sont et nous n'en obtenons pas la connaissance. Nous nous contentons de croire et d'accepter ce que les autres nous disent.

Quand le Bouddha a enseigné les Quatre Nobles Vérités, il enseignait aux êtres humains à ouvrir leur esprit. Il nous aidait à être conscient des fonctionnements de la nature, non au moyen de théories scientifiques ou psychologiques ni d'une vision philosophique mais grâce à une attention soutenue à ce qui est. Nous utilisons ce dont nous disposons. Nous n'essayons pas de créer des idées et des théories intéressantes sur ce qui est ; nous observons les choses à partir des situations les plus simples que nous considérons généralement comme allant de soi.

L'esprit fabrique nombre de théories intéressantes. Nous parlons par exemple de différences entre les sexes ; les hommes sont comme ceci, les femmes sont comme cela. Nous avons l'habitude de nous exprimer en termes conceptuels mais, en réalité, ces différences sont basées sur des éléments qui changent, qui ne sont ni figés ni permanents. Même si notre corps est masculin ou féminin, ces particularités varient en fonction de toutes sortes d'autres facteurs. Si nous ne faisons pas cas de l'interprétation des conditions, nous nous figeons dans des attitudes d'hommes, de femmes, d'Anglais ou d'Américains, comme s'il s'agissait là de vérité ultime. Ce que nous voyons là ne sont que des réalités conventionnelles, mais nous pouvons passer notre vie entière à fonctionner en préjugeant que ces choses sont réelles. les gens parlent des "réalités du monde" mais les réalités dont ils parlent ne sont pas réelles, ce ne sont que des apparences adoptées par convention. C'est la façon dont les choses semblent être en fonction de la manière dont nous avons été conditionnés à las percevoir'.

Dictionnaire de la sagesse orientale, Robert Laffont, collection bouquins, 1989. Dictionnaire encyclopédique du Bouddhisme, sous la direction de Philippe CORNU, Éditions du Seuil, 2001. Ahan SUMEDHO, L'esprit et la Voie, Sully, Vannes, 2007, site centreshikantaza.worldpress.com.

RELIGIUS

 

Relu le 9 février 2022

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21 novembre 2015 6 21 /11 /novembre /2015 09:17

    La globalisation s'impose autant dans les domaines économiques que militaires. Les deux coordinateurs de cet ensemble d'études, produites à l'occasion d'un colloque tenu à Sciences Po Aix les 30-31 mai et 1 juin 2012, estiment que "historiquement, cette densification des réseaux de dépendances s'est caractérisée par l'affirmation des normes, des techniques et des représentations des sociétés dites occidentales. Les analyses de la globalisation se sont cependant surtout attachées à mettre en lumière les facteurs économiques comme éléments structurants de l'expansion occidentale.

Respectivement maitre de conférences HDR Cherpa-Sciences Po Aix et directeur des études à la section moderne et contemporaine à l'École française de Rome, les coordinateurs de ce colloque croisent plusieurs études dans une perspective transdisciplinaires aujourd'hui pour beaucoup la règle dans les études de défense ou plus largement des questions de sécurité.

         Le terme de globalisation a ainsi tendance à désigner, dans certains courants de pensée, non seulement le processus d'intensification des échanges commerciaux et culturels, mais aussi une supposée convergence des formes de gouvernance vers la généralisation des principes démocratiques et la pacification des relations internationales, dans la lignée des théories économiques de Montesquieu ou Adam Smith. Les effets "doux commerce" mondialisé marquerait-ils donc, après les violences des expansions impériales, puis les guerres mondiales et enfin les conflits de décolonisation, la fin ou la transformation des pratiques militaires, désormais réduites à des opérations de maintien de l'ordre. Inversement, le développement des appareils militaires des États au cours des deux siècles précédents a pu être vu comme la conséquence de concurrences économiques accrues, qui nécessitaient un contrôle toujours plus ample des matières premières et des marchés.

Dans les deux cas, ces deux méta-récits ont en commun de placer la focale de l'analyse moins sur les agents de ces transformations que sur l'économie, prise comme un tout doté de sa logique propre. Dès lors, les armées sont souvent étudiées comme de simples instruments au service de cette expansion, à partir de l'étude de la force de frappe et du potentiel technologique, mettant en avant la puissance des armées européennes et nord-américaines sur le long terme. A cela s'est ajouté jusqu'il y a peu en France une approche demeurée très centrée sur les études de défense, avec, par conséquence, un fort cloisonnement national. L'historiographie française n'a que tardivement pris en compte les approches culturelles ou anthropologiques." Pour les auteurs, l'enjeu est de "proposer une relecture de la place et du rôle des forces armées dans le processus de consolidation des États nations et d'expansion impériale, puis dans celui des nouvelles stratégies de projection militaire et de guerres périphériques qui naissent avec la Guerre froide, avant que la diffusion des conflits asymétriques ne conduisent à repenser leur usage à la fin du XXe siècle."

        Les auteurs des contributions s'interrogent sur les changements majeurs dans les pratique militaires et les rapports entre territoires et sociétés en Europe, depuis le modèle de guerre révolutionnaire issue de la Révolution française, à travers les guerres napoléoniennes, les deux guerres mondiales, les guerres coloniales et anti-coloniales, puis la Guerre froide, pour effectuer pour certains d'entre eux des projections sur l'avenir, notamment dans le nouveau contexte de globalisation. Chacun dans son domaine historique, c'est des perspectives sociologiques qui sont tracées et des questionnements posés sur, par exemple, une uniformisation des pratiques de combat, les manières d'administrer et de contrôler des territoires et des populations, les formes de circulations, transferts et formations au sein des armées considérées comme espaces de reformulation des normes culturelles... Au delà de la diversité des expériences, "se pose la question de l'existence d'une culture militaire commune", en tenant compte de l'apport de nombreux courants historiques et de sciences humaines. 

    Pour ce qui concerne les méthodes de combat dans la globalisation, on note entre autres les contributions de Bernard GAINOT (Historiographie de la "totalisation " de la guerre et de ses mutations dans le champ colonial au tournant XVIII-XIXe siècles), de Julie Le GAC (Guerres d'Afrique et guerres d'Europe : le recours aux goums lors de la campagne d'Italie) et de François COCHET (Les évolutions des armes du fantassin et les dangers perçus du champ de bataille de 1870 à nos jours). Sont analysés de plus les implications de la guerre des Boers (Fabrice SERODES), du modèle de contre-insurrection algérien et de sa transposition en Afghanistan (Jean-Charles JAUFFRET) et du génie au combat en Afghanistan (Christophe LAFAYE).

      Pour ce qui est de la globalisation et de l'élaboration de pratiques militaires normées, des éclairages sont opérés par les contributions de Nicolas CADET (Du corsetage à la libération des corps, l'évolution des uniformes militaires européens du Congrès de Vienne au Second Empire), de Claire MIOT (Rentrer dans le rang? L'intégration des combattants issus de la Résistance intérieure dans la Première Armée française (1944-1945)), de Hervé MAZUREL (Grecs et philhellènes, le choc des cultures combattantes,19821-1930), de Patrick PUIGMAL (l'internationale napoléonienne au service des indépendances de l'Amérique Latine - 1830-1935), de Hubert HEYRIÈS (les garibaldiens, vecteurs de la globalisation spatio-temporelle et d'acculturation politico-militaire, 1843-1945) et de Elic TENEBAUM (Marginalité militaire et circulation des savoirs stratégiques, le cas de la contre-insurrection pendant la guerre froide).

         Sur la globalisation, administration militaire et transferts culturels, on lit les contributions de Luc CHANTRE (Contrôle maritime des flux de pèlerinages à la Mecque), Patrick LOUVIER (Les puissances européennes et la crise crétoise de février-mars 1897), Hanh-Kieu Florence NGUYEN (Dominer et administrer : le cas des tirailleurs annamites durant les années 1830), Aurélien LIGNEREUX (Des artisans et des produits de la globalisation impériale : les gendarmes dans les départements annexés (1796-1814)), Camille EVRARD (De l'armée coloniale à l'armée nationale en Mauritanie - Transmission, nature du leg et pertinence) et de Arthur BANGA (Le rôle des conseillers militaires français dans l'élaboration de l'outil de défense ivoirienne de 1960 à 1980). 

      Même si les contributions paraissent éclatées (éclairage large dans le temps oblige), la constitution d'une manière de penser les pratiques militaires qui ne soient pas cloisonnées dans les différents ensembles nationaux ni même régionaux, et qui prend en compte le contenu d'une globalisation pas uniquement économique (et peut-être n'est-ce pas cette forme qui dominera dans le futur) ne peut qu'aider à comprendre les évolutions dans le monde militaire et au-delà. On parle suffisamment dans ce blog de militarisations, sous ses formes multiples, pour que ce livre mérite notre attention. 

 

Sous la direction de Walter BRUYÈRE-OSTELLS et François DUMASY, Pratiques militaires et globalisation, XIXe-XXIe siècles, Bernard Giovanangeli Editeur, 2014.

 

Relu le 10 février 2022

Note : une fois que les gesticulations militaires et diplomatiques de la crise russo-urkrannienne et des menaces de guerre (Poutine sera t-il le Hitler d'une troisième guerre mondiale? oserions-nous...) seront passées, on pourra évaluer cette convergence mondiale des pratiques militaires...

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