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25 octobre 2015 7 25 /10 /octobre /2015 13:17

Avant de cerner ce qui différencie le Jihad des premiers temps de l'islam de celui qui amène des combattants de nos jours à affronter l'Occident moderne, il est nécessaire de bien comprendre que le nombre les victimes des différents attentats commis chez ce dernier, recouverts du nom de terrorisme islamique, est bien moindre que celui, en terre d'Islam, des victimes musulmanes. La guerre sainte fait beaucoup plus rage entre confessions différentes de l'islam que contre les non-mulmans de manière générale, à l'image des hécatombes en terre chrétienne durant de nombreux siècles accumulées par les différentes Eglises, bien plus importantes que celles commises en Palestine pour "reconquérir" la Terre Sainte.... Ceci pour rétablir les faits bien trop brouillés par les médias. L'histoire ancienne et contemporaine indique cette différence dans la formulation et l'application du Jihad.

Le Jihad a connu par le passé des différences importantes tant dans la réflexion des responsables religieux que dans ses applications. Ces variations sont directement reliées aux périodes d'expansion et de repli de l'islam. Pendant la conquête musulmane, de 636 à 751, par exemple, le petit jihad (voir l'article précédent sur la question) est offensif et permet de dominer un territoire qui s'étend de la péninsule arabique jusqu'à la frontière chinoise, l'Europe de l'Est, le sud de l'Europe méditerranéenne et le nord de l'Afrique. Le monde, pendant la conquête, est divisé dans l'esprit des responsable religieux et militaires (souvent les mêmes), en deux terres : le domaine de l'islam (Dar al-Islam) et le domaine dominé encore par les Infidèles, assimilé au domaine de la guerre (Dar al-Harb). Après le coup d'arrêt porté à l'expansion de l'islam, les ulémas acceptent l'existence d'une troisième terre où il peut y avoir cohabitation (Dar al-Suhl). Le petit jihad devient alors défensif, ponctuel et un devoir collectif. Avant même ce coup d'arrêt, des dissensions apparaissent dans le monde musulman et les appels au jihad intérieur se multiplient. Des dynasties différentes s'installent en terre musulmane et l'islam connait quatre autres modèles du jihad, le jihad de discorde, de loin celui qui mobilise le plus d'énergie, entre musulmans d'obédiences différentes, le jihad contre les croisés, marqué par la volonté de certains chefs de guerre de corriger à leur profit l'atomisation du monde musulman (entre 1095 et 1291), le jihad de course, lié aux appétits des marins musulmans en Méditerranée (au moins jusqu'en 1571) et le jihad anticlinal qui débute dans la mémoire musulmane par le débarquement du corps expéditionnaire français en Egypte en 1798.

Une longue élaboration du fondamentalisme musulman forme le premier socle de l'idéologie jihadistes qui génère sa forme contemporaine. Cette idéologie jihadistes est née de constructions théologiques successives au sein de l'école hanbalisme : des figures comme Ahmed Ibn TAYMIYYA et Mohammed Ibn AL-WAHHAB, entre autres, forgent le salafisme, qui correspond à une doctrine ultra-puritaine et oublieuse de la réalité historique, qui entend maintenir le musulman dans un dogme religieux qui était celui de quelques tribus du désert d'Arabie au début du VIIIe siècle. Conscients du décalage de civilisation entre l'Occident et le monde musulman, nombre d'intellectuels prônent une grande réforme face à la colonisation européenne.

Dans le long débat sur la réforme, deux courants principaux se confrontent : moderniser l'islam ou islamiser la modernité (selon la formule de Marc FERRO dans Le choc de l'Islam, Odile Jacob, 2002). doit-on faire évoluer l'islam pour l'adapter à la marche du "progrès" ou peut-on penser la modernité en termes musulmans? Apparait un troisième courant qui considère que la colonisation est une punition infligée par Dieu aux musulmans qui se sont montrés coupables de la décadence de leurs moeurs, en raison de l'abandon des pratiques religieuses originelles. Ce courant fondamentaliste, issu de l'école hanbalite, se revendique ouvertement comme salutiste. Face à la domination des colonisateurs infidèles et de leurs collaborateurs apostats, le monde musulman doit revenir strictement au modèle de la foi du Prophète (ou plutôt ce qu'ils en interprètent) et de ses premiers compagnons s'il veut retrouver sa force, son rang et son rayonnement.

A la fin de la Première guerre mondiale, la chute définitive du califat en Turquie apparait l'islamisme proprement dit, en Egypte avec Hassan AL-BANNA (1906-1949) qui fonde avec sept camarades les Frères Musulmans, en Inde avec Syyod Abul Ala MAUDUDI (1903-1979) et le Groupe musulman, Ali SHARIATI (1933-1977), radical chiite, en Iran. Leur travail idéologique (et l'incurie des gouvernements) fait apparaitre dans les années 1960 de larges mouvances fondamentalistes regroupant bourgeoisies traditionnellement pieuses et classes pauvres réislamisées.

Le passage à l'islamisme combattant ne se fait pas directement à partir de la réflexion des auteurs comme Hassan AL-BANNA, qui voulait déboucher sur une action réformiste. La pensée politique se radicalise surtout avec Sayed QOTB, elle-même poussée vers l'action de plus en plus violente, par une nouvelle génération d'islamistes de nationalité égyptienne issue par et en rupture de la tradition des Frères musulmans. L'expérience du Jihad afghan permet la formation d'une mouvance de l'islamisme combattant, dont la pensée s'enrichit par la suite de la pensée de nouveaux théologiens jihadistes. Le modèle même de jihad global mis en oeuvre par Al-Qaïda se fragmente à son tour et apparait un modèle rival au Moyen Orient, l'Etat islamique, première organisation jihadistes à proclamer le califat.

Sayeb QOTB, dans sa présentation offensive du jihad, ouvre la voie à une vision paroxystique : le jihad va devenir une obligation cardinale de l'islam, comme les 5 piliers. C'est surtout Abdeslam FARAJ, se présentant comme l'autorité religieuse légitime pour poursuivre l'oeuvre de Sayeb QOTB, qui compense d'ailleurs sa faible compétence théologique par l'apprentissage clandestin d'en engagement radical, doté de ses connaissances d'ingénieurs électroniques. C'est d'ailleurs ce genre de connaissances que les groupes jihadistes recherchent le plus pour donner une résonance médiatique maximale à leurs "coups". Dans son ouvrage L'obligation absente, Abdeslam FARAJ s'appuie sur l'interprétation qualifiée par certains de fantaisiste de textes d'Ibn TAYMIYYA pour affirmer que le jihad constitue le sixième pilier de l'islam qui aurait été oublié au fil des temps. S'élève face aux pouvoirs politiques infidèles ou apostat, tyrans des musulmans, le devoir de rébellion armée. La légitimité du jihad est annoncée dans une nouvelle dimension intra-musulmane qui consacre le retour à la discorde. Le combat est dirigé d'abord contre l'ennemi intérieur, le pouvoir tyrannique et ses alliés mécréants. Seule la victoire de l'islam en terre musulmane permettra dans un second temps de se consacrer à la lutte contre l'infidèle. D'après de nombreux critiques musulmans, une grande partie de l'ouvrage est consacrée à la justification de l'emploi de méthodes de combat interdites par l'islam.

Sur les plans culturel et politique, la popularisation des thèses de Sayb QOTB signifie à la fois la rupture entre nationalisme et islamisme et le renversement du rapport des forces en faveur de ce dernier. Le conflit entre les deux idéologies se soldent temporairement par la défaite du nationalisme arabe, impuissant en définitive de renverser l'Etat d'Israël, mais surtout de faire accéder - c'était un de ses buts principaux - aux populations les bienfaits de l'Occident. La contribution de Sayb QOTB (1906-1966) joue un rôle essentiel dans la formation de l'islamisme "radical", avec celle des deux autres figures majeures, le pakistanais MAWDOUDI (1903-1979) et l'iranien KHOMEINI ( 1902-1989). C'est d'abord, pour les activités autour de ces trois figures, dans le domaine de la culture que l'islamisme a mené la bataille, avant d'investir la société et la politique. Ce combat a été mené contre le nationalisme, pour substituer une vision du monde, une communauté de sens à une autre. Cette révolution culturelle islamiste s'est effectuée à travers des groupes restreints de militants et d'intellectuels auxquels on prêtait peu d'attention à la fin des années 1960. Mais elle a su anticiper, à sa manière, certains des traumatismes majeurs qui se produisent dans les sociétés dix ans plus tard. Alors que les intellectuels nationalistes avaient pour la plupart effectués leurs études dans des écoles au style européen, les activistes se servent de l'acquis en matière d'éducation et de propagation des langues nationales pour en faire le vecteur de leurs propres valeurs, fondées non sur la nation, mais sur la réactivation de la tradition religieuse.

Sayeb QOTB s'inspire de la théorie (d'Hassan el BANNA, fondateur des Frères musulmans) et de la pratique d'organisation de masse de cette Association créée en Egypte en 1928 et écrasée en 1958 par le pouvoir de NASSER. Mais il en tire parmi les premiers les enseignements de sa défaite, et de ses leçons nombre de tendances de l'islamisme, et pas seulement la plus "radicale" s'en inspirent. Il élabore la figure de la jahiliyya, de la barbarie ante-islamique. Il en qualifie l'ensemble du monde de son époque, y compris les pays qui se disent musulman. Il faut l'abattre, comme le Prophète avait abattu la jahiliyya originelle, pour édifier sur ses ruines l'Etat islamique. Par rapport à la pratique ancienne des Frères musulmans, immergés dans la société et sans animosité de fond contre le monarque, cette notion marque une rupture. Elle signifie que l'on ne tient plus les membres du corps social pour musulmans. Dans la doctrine islamique, il s'agit d'une accusation très grave, le takfir. Par ce terme, qui dérive de kufr (impiété), on déclare impie quelqu'un qui est ou se prétend musulman. On l'excommunie et il est passible d la peine de mort. Le takfir constitue une sentence de dernier recours. Les docteurs de la loi, les oulémas, qui sont en principe seuls habilités à la prononcer après avoir pris les précautions juridiques idoines, ont toujours considérablement hésité à l'utiliser, car, employée mal à propos et sans restrictions, elle amenait discorde et sédition dans les rangs des croyants. Ils risquaient de s'excommunié mutuellement sans plus de précaution et de mener l'Oumma (Communauté) à sa perte. A sa mort, Sayeb QOTB laisse ouverte l'interprétation de son usage du terme jahiliyya et de sa conséquence, le taquoir, avec ses effets imprévisibles.

Trois grands types de lecture en ont été faits, notamment dans les camps de prisonniers :

- les plus extrémistes ont considéré que l'impiété régnait partout, hors de leur petit noyau de croyants authentiques. Ils ont prononcé un takfir généralisé, qui a même concerné leurs codétenus ;

- d'autres ont limité l'excommunication aux dirigeants qui ne gouvernements pas selon les préceptes de l'islman, mais ont épargné la masse des croyants ;

- d'autres, surtout parmi les Frères musulmans et qui choisissent leur fondateur comme seule référence, ont proposé une interprétation allégorique des passages les plus controversés de l'oeuvre de Sayeb QOTB. La rupture avec la société doit être comprise dans un sens spirituel et non matériel. Il faut continuer de prêcher la société pour mieux l'islamiser, non la condamner pour impiété.

MAWDOUDI, politicien pakistanais, bénéficie d'un environnement plus favorable, car l'islamisme du sous-continent indien s'est développé de manière continue des années 1930 à nos jours. Dans son premier livre, Le jihad dans l'Islam, il se situe contre le projet d'un "Etat musulman" circonscrit, qui donnerait le pouvoirs à des élites nationalistes et milite pour un Etat islamique à l'échelle de l'Inde toute entière. Déclarant le nationalisme impie, il clame que la souveraineté s'exerce au nom d'Allah et applique la chari'a. Les cinq piliers de l'islman traditionnel ne sont qu'une préparation au jihad. La religion, dans ses écrits, est transformée en une idéologie de lutte politique. Mais son mot d'ordre de rupture culturelle n'incite pas à la révolution sociale. Il prône la séparation d'avec la société, pour constituer une "avant-garde", mais qui ne se traduit pas par la dissidence et la guérilla, au contraire de Sayeb QOTB. En fait son audience est beaucoup plus faible que celle de QOTB en Egypte et même moindre que celle des Frères musulmans. Même si ses écrits seront utilisés plus tard.

KHOMEINI, chiite iranien, se situe, à l'inverse des deux premiers, est pourvu d'une formation cléricale et fait partie d'un ensemble religieux solidaire, notamment face à la répression du shah d'Iran. Prônant la rupture avec le système établi, il mobilise des réseaux de partisans et de disciples bien mieux que ne le feraient des intellectuels de formation moderne. Inspiré par Ali SHARI'ATI (1933-1977) qui laisse transparaitre dans ses écrits, dotés d'un vocabulaire non limité à la doctrine islamique, une influence marxiste, notamment sur la lutte sociale, son discours s'oriente vers une rupture contre le quiétisme chiite, et vers une révolution qui remplace la monarchie par un gouvernement islamique dont le docteur de la loi devrait être le guide suprême (série de conférences publiée plus tard sous le titre de Velayat-e faqih : Hokumat-e Islami : Pour un gouvernement islamique). Il met fin à toute la construction intellectuelle qui s'accommodait d'un mauvais prince, dans l'attente du messie et la soumission des responsables religieux. Récupérant la pense des intellectuels activistes, il l'oriente moins sur la question sociale que sur la question religieuse et morale. Le succès de son entreprise provoque un véritable souffle dans le monde moyen-oriental où sa pensée - souvent déformée - sert de point d'appui à une sorte de jihad, qui, en Occident apparait souvent de manière individualisée (fatwa) mais qui n'est pas pour rien dans le déclenchement de la plus terrible guerre dans cette région, la guerre Iran-Irak.

Gilles KEPEL, Jihad, Expansion et déclin de l'islamisme, Gallimard, 2000. David BÉNICHOU, Farhad KHOSROKHAVAR et Philippe MIGAUX, Le jihadisme, Plon, 2015.

STRATEGUS

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17 octobre 2015 6 17 /10 /octobre /2015 08:53

Du fait même de la difficulté de cerner (stratégiquement et matériellement) l'adversaire responsable d'actes terroristes, les gouvernements des populations victimes réalisent des "contre-offensives" souvent disproportionnées et inefficaces. On ne peut qu'être frappé par la disproportion entre les moyens employés par les "terroristes" contre des sociétés décidément très fragiles (parce que centralisées par bien des aspects) et ceux déployés par les pouvoirs politiques : agitation médiatique et diplomatique intense, déploiement d'armées, menaces d'apocalypse contre des pays suspects, qui révèlent tout simplement l'absence de stratégie claire, non seulement envers les "coupables" mais également envers leurs propres populations. Comment justifier le déploiement de plans vigipirates (ces ridicules déploiements de patrouilles d'hommes armés dans des lieux publics archi-bondés...), de plans de surveillances quadrillant les villes et le cyberspace? Il y a là un paradoxe : est-ce pour prévenir de nouveaux attentats (en ce cas, cela ressemble à des mesures préventives contre... la guerre passée!) ou est-ce pour surveiller l'ensemble de la population en vue d'objectifs cachés ou inavouables? Tout ce déploiement de technologie fait de manière suspecte l'affaire de nombreuses sociétés de surveillance électronique ou non et de sociétés militaires privées pour ne pas y voir tout simplement une manipulation massive des esprits pour le profit d'une certaine catégorie d'entreprises, qui sans cette manne bienvenue, disparaitrait ou n'existerait même pas...

A chaque attentat terroriste, et ce dès la fin du XVIIIe siècle, se renforce les dispositifs policiers nationaux d'abord, puis internationaux (Nations Unies surtout, mais aussi organisations internationales de défense, comme l'OTAN). C'est même l'occasion de la part des Etats de réflexions renouvelées - que ne fournissent plus les révoltes paysannes ou urbaines (on ne peut vraiment pas appeler décemment révoltes urbaines, des vagues nocturnes d'incendie..., sur l'encadrement des populations en vue de sa "protection". Jean-François GAYRAUD et David SÉNAT décrivent pour le cas français tout ce renforcement de l'arsenal judiciaire et policier. Ils distinguent les deux types d'instruments, en droit pénal, contre le phénomène terroriste : une législation spécifique quoique dérivée du droit commun d'une part, un corpus de règles classiques qui peuvent indirectement mais utilement concourir à sa répression. La législation antiterroriste stricto sensu date des années 1980, même si certains aspects s'inspirent de dispositions prises dans le cadre de la guerre d'Algérie dans les années 1950 et 1960. Ce droit spécialisé n'est pas selon eux un droit d'exception. Il s'intègre de manière permanente à l'ensemble des dispositions de protection des populations. De nombreuses lois sont votées et de nombreux textes d'application multiplient les angles d'attaque : atteintes volontaire à la vie, vols, extorsions, destructions, dégradations, détention d'armes ou de machines, acquisition, transport ou port illégaux de diverses substances, financement d'entreprise terroriste... De multiples moyens sont renforcés : interpellation, garde à vue, perquisitions, actions nocturnes, surveillance accrue des lieux stratégiques, comme des ports et des aéroports, renforcement des condamnations, procédures simplifiées d'extradition, accroissement de la surveillance d'infractions périphériques, avec dans les faits un sens très large donné à cette dernier moyen...

Le droit international évolue dans le même sens, singulièrement depuis les années 1960, suite à la vague des détournements d'avions.

Dans le cadre de l'ONU, on compte 14 conventions sectorielles : en matière aéronautique (convention de l'AOCI de Tokyo de 1963, de La Haye de 1970 et de Montréal de 1971, sans compter le protocole de 1988 sur la sécurité des aéroports), en matière maritime (convention de 1988 de l'OMI sur la sécurité de la navigation, protocole de la même année sur la sécurité des plate-formes pétrolières), sur les infractions contre les personnes jouissant d'une protection internationale (convention de 1973), sur la prise d'otages (convention de 1979), sur les attentats à l'explosif (convention de 1988), en matière de protection à propos des matières nucléaires (convention de l'AIEA de 1990), en matière financière (convention sur l'élimination du financement du terrorisme de 2000).... En septembre 2006, les Etats membres ont ouvert un nouveau chapitre de la lutte antiterroriste en convenant d'une Stratégie antiterroriste mondiale, fondement d'un plan d'action concret :

- analyser les conditions propices à la propagation du terrorisme ;

​- prévenir et combattre ce phénomène, prendre des mesures pour renforcer les moyens dont disposent les Etats ;

- garantir le respect des droits de l'homme dans le cadre de cette lutte contre le terrorisme.

Le consensus "exceptionnel" ne doit pas faire illusion : il n'existe toujours pas de définition universellement admise du terrorisme, nombre d'accords internationaux ne sont pas signés par tous les Etats membres, les dispositions internationales contre le financement des groupes terroristes s'avèrent bien insuffisantes. Sans compter que de nombreux Etats s'avèrent peu regardant sur les moyens par rapport aux Droits de l'Homme.

www.un.org. Jean-François GAYRAUD et David SÉNAT, Le terrorisme, PUF, que sais-je?, 2002.

STRATEGUS

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14 octobre 2015 3 14 /10 /octobre /2015 11:37

Texte relativement court et demandant un certain effort de lecture (certains l'accusent d'un peu de pédanterie littéraire...), d'abord publié dans Le Monde du 2 novembre 2001 puis en édition, L'esprit du terrorisme constitue une mise en relation de la mondialisation libérale et du terrorisme, après les attentats de septembre 2001 aux Etats-UNis. Ne s'arrêtant pas à la spécificité du terrorisme islamique - cela aurait pu en être un autre - l'auteur s'élève, en intellectuel sur le long terme, contre une certaine frénésie médiatique.

Contrairement aux prophètes de "la fin de l'histoire" qui se confondrait avec la victoire définitive d'un certain capitalisme, Jean BAUDRILLARD estime que les événement du 11 septembre signale d'abord l'évidence que l'histoire continue.

"Tout le jeu de l'histoire et de la puissance, écrit-il, en est bouleversé, mais aussi les conditions de l'analyse. Il faut prendre son temps (rejoignant ainsi Paul VIRILIO en ses réflexions sur les relations entre la vitesse et la politique). Car tant que les événements stagnaient, il fallait anticiper et aller plus vite qu'eux. Lorsqu'ils s'accélèrent à ce point, il faut aller plus lentement. Sans pourtant se laisser ensevelir sous le fatras du discours et le nuage de la guerre, et tout en gardant intacte la fulgurante inoubliable des images."

"A la limite, c'est eux qui l'on fait, mais c'est nous qui l'avons voulu. Si l'on ne tient pas compte de cela, l'événement perd toute dimension symbolique, c'est un accident pur, un acte purement arbitraire, la fantasmagorie meurtrière de quelques fanatiques, qu'il suffirait alors de supprimer. Or nous savons qu'il n'en est pas ainsi. De là tout le délire contre-phobique d'exorcisme du mal : c'est là qu'il est, partout, tel un obscur objet du désir. Sans cette complicité profonde, l'événement n'aurait pas le retentissement qu'il a eu, et dans leur stratégie symbolique, les terroristes savent sans doute qu'ils peuvent compter sur cette complicité inavouable. Cela dépasse de loi la haine de la puissance mondiale dominante chez les déshérités et les exploités, chez ceux qui sont tombés du mauvais côté de l'ordre mondial. Ce malin désir est au coeur même de ceux qui en partagent les bénéfices. L'allergie à tout ordre définitif, à toute puissance définitive est heureusement universelle, et les deux tours du World Trade Center incarnaient parfaitement, dans leur gémellité justement, cet ordre définitif. "

L'auteur met en parallèle les innombrables films catastrophes qui pulvérisent le box-office et cette catastrophe réelle montrée en boucle par les médias. Ces attentats révèlent également la vulnérabilité de cette mondialisation où les concentrations des décisions, des puissances (financière directement, mais plus globalement économique et idéologique) sont légions. Plus le monde s'uniformise, plus tous les pouvoirs se concentrent entre les mains de moins en moins de gens. Le terrorisme intervient alors comme "l'onde de choc" du refus diffus et général de cette mondialisation-là. Cette quatrième guerre mondiale (la troisième étant la guerre froide) est une guerre entre ces pouvoirs-là - qui prônent une vague civilisation du consomme vite, vit vite et ne t'arrête jamais pour comprendre le sens de ta propre vie et surtout ne pense pas à la richesse qui s'accumule à tes dépens - et l'ensemble de toutes ces rancoeurs, qu'elles soient le vécu des déshérités ou des exploités ou celui des bénéficiaires du système. L'auteur veut voir face aux événements du 11 septembre, par delà les manifestations superficielles d'horreur convenues, une sorte d'ambivalence. On voit bien dans le texte, dans cette problématique un peu alambiquée de la lutte entre le Bien et le Mal, que l'auteur recherche sur ce qui fonde réellement le terrorisme et la sorte de fascination qu'il exerce sur les esprits. Mais il ne convainc que très partiellement. Même en décortiquant un texte parfois difficile car des phrases mêlent plusieurs plans d'analyse - psychologique, moral, politique, matériel - abondent (des considérations sur les Lumières, le Bien et le Mal, les types de civilisation, le genre de vécu... sans être obscures, demanderaient à être plus explicitées), il est réellement compréhensible que lorsqu'il ramène aux choses concrètes : la vulnérabilité du système mondial, top centralisé, la politique du chaos, autant mise en oeuvre par les "terroristes" que par les "contre-terroristes", la "réussite" d'un terrorisme qui use sur le terrain du minimum de moyens pour un méga-maximum d'effets, aidé en cela par la machine médiatique du système mondial lui-même, la sorte de boomerang dont "bénéficient" les "terroristes", avec l'opération militaire Tempête du Désert en Irak, la motivation profonde des terroristes-suicides cherchant le paradis dans le martyr, l'impossibilité de répondre alors à leur propre mort. C'est ce dernier aspect qui termine le texte : le déchainement incontrôlable de la réversibilité qui est la véritable victoire du terrorisme. "Victoire visible dans les ramifications et infiltrations souterraines de l'événement, non seulement dans la récession directe, économique, politique, boursière et financière, de l'ensemble du système (là l'auteur est pris au piège sur la surestimation des dégâts matériels causés au système...), et dans la récession moral et psychologique qui en résulte, mais dans la récession du système de valeurs, de toute l'idéologie de liberté, de libre circulation, etc, qui faisait la fierté du monde occidental, et dont il se prévaut pour exercer son emprise sur le reste du monde."

Là, effectivement se trouve une réussite de terroristes qui fondamentalement sont opposés aux valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité directement issus des Lumières : la réaction qu'ils suscitent entraine une véritable militarisation des corps et des esprits, à coup de mesures sécuritaires de toutes sortes. Pour protéger un système qui prône soit-disant la liberté, les "autorités", occidentales notamment mais pas seulement, suppriment peu à peu les espaces de liberté, à commencer par Internet. Là se déchaînent les initiatives pour restreindre les libertés de penser et les libertés des moeurs, fruit d'une véritable alliance objective entre des bords opposés, les pseudos-chrétiens (qui jurent plus par l'Ancien Testament que par le Nouveau...) d'une Amérique puritaine et répressive (mais ils sont aussi ailleurs) et les pseudo-musulmans qui n'ont plus pour se justifier qu'un Coran désossé, ceux-là mêmes cousins d'un régime autoritaire que les circonstances géo-économiques ont érigés en gardiens des Lieux Saints. Mais peu importe que les uns soient chrétiens et les autres musulmans, le terrorisme dont parle Jean BAUDRILLARD trouve sa source et ses aliments dans un système mondial dont la caractéristique est d'être dominé par des mentalités apatrides et des égoÏsmes les plus assoiffés de richesse et d'honneurs. On pourrait effectivement, au milieu des lamentations sur l'horreur des attentats, émotions dont veut se départir l'auteur, l'accuser d'apologie du terrorisme, parce qu'il formule l'hypothèse agaçante que ce terrorisme-là serait en train de gagner sur le plan des valeurs. Nous estimons que de toute façon la réponse aux attentats de septembre n'était absolument pas adaptée : au lieu de gesticulations diplomatiques et d'opérations militaires (à buts détournés d'ailleurs), il aurait fallu une réponse contre des actes qui relèvent plus de la criminalité pure et simple, policière et financière. Mais la réponse qui y fut apportée allait bien dans le sens d'appétits économiques liés aux complexes militaro-industriels.

Mais l'apport de ce texte est surtout de nous interroger sur l'ambivalence à propos des images de catastrophes, rejointes par la réalité, sur le sentiment réel que nous avons sur la mondialisation, sur cette mondialisation-là où l'impuissance et la passivité dominent chez ceux qui la subissent et parfois chez ceux qui y participent... De ce sentiment mitigé envers la mondialisation découlerait peut-être un sentiment partagé sur les attentats, bien qu'il ne soit pas si sûr que le citoyen "ordinaire" fasse le lien entre cette mondialisation et ceux-ci. Il y a plutôt dans les esprits un lien entre la puissance des Etats-Unis, la politique occidentale en Palestine.

Le mérite sans doute de Jean BAUDRILLARD est de faire pousser là la réflexion sur les véritables enjeux des relations internationales, et d'abord d'interroger les profonds sentiments enfouis dans les esprits face à ces nouvelles facettes du monde où, qu'on le veuille ou non, nous vivons. Le lien entre les conflits (intérieurs aux personnes et entre nations) qui semblent appartenir à des niveaux non reliés ne font pas si souvent que ça l'objet de la pensée.

jean BAUDRILLARD, philosophe français, (1929-2007) développe ses travaux, surtout depuis les années 1980, alors qu'il était resté longtemps sur la critique de l'économie des signes, vers des considération sur la médiation et la communication des masses, et ce texte sur le terrorisme, pendant un véritable déchainement médiatique, trouve tout à fait sa place dans son oeuvre.

Jean BAUDRILLARD, L'esprit du terrorisme, Le Monde du 2 novembre 2001 ; Editions Galilée, 2002 (56 pages).

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13 octobre 2015 2 13 /10 /octobre /2015 13:20

Les documentaires sur le terrorisme, surtout lorsqu'ils se veulent approcher le problème que l'on désigne sous ce terme de manière globale, appartiennent à un genre plutôt problématique.

Entrant parfois dans la mode de mettre en avant le terrorisme comme prisme de compréhension de l'actualité internationale ou même nationale, ces films ou téléfilms posent problème, comme l'explique Marc VERVEL.

"Sans préjuger de l'hétérogénéité des pratiques liées au documentaire écrit-il dans Rue Descartes, il apparait qu'un problème fondamental pour ces films, lorsqu'ils s'efforcent de cerner le "phénomène terroriste", concerne la compréhension même de l'événement choisi. De fait, face à la terreur, comment élaborer un dispositif visant une saisie critique du réel? A supposer même qu'un hasard exceptionnel permette au documentariste de tourner au moment même où se déroule l'événement à penser comme terroriste, comme ce fut le cas dans 09/11, on obtient alors des images condamnées à suivre frénétiquement un mouvement sur lesquels elles n'ont plus aucune prise, comme si la disparition du plan fixe, objet privilégié du documentariste dans sa capacité à stabiliser l'objet, incarnait l'impossibilité de quelques surplomb face à l'attentat."

L'auteur cite ensuite à l'appui un certain nombre de documentaires - L'orchestre noir (sur l'attentat de Milan du 12 décembre 1969), 12 décembre (sur le même attentat) de PASOLINI et BOFANTI - qui indiquent plutôt la confusion du public (et même des "experts") (dans l'attribution comme dans les causes ou conséquences) face à ce type d'événements.

"Face à un objet qui pose éminemment question, le documentaire est donc appelé à évoluer, à intégrer les éléments qui nourrissent l'interprétation de l'acte qu'il vise à saisir dans un après-coup lui-même en devenir." Les controverses sucitées après chaque documentaire, qu'ils attribuent ces attentats (Loose Change attribuait dans un premier temps, avant remaniements, à la CIA, celui du 11 septembre...) ou qu'ils présentent le point de vue d'anciens activistes (d'Action Directe dans Ni vieux ni traites de Pierre CARLES et Georges MINANGOY, 2004), le film tend à épouser des points de vue - celui des Etats ou celui des sympathisants, bien plus qu'à éclairer réellement la situation. On le voit également dans le plaidoyer de l'avocat VERGÈS dans L'avocat de la terreur.

Un documentaire diffusé en 2012 illustre hélas cette analyse. Il s'agit de la série de trois documentaires de Michaël PRAZAN (auteur et réalisateur), de 52 minutes chacun, visible sur la chaine de télévision FRANCE 3 (et en VOD sur Internet). Co-produit par Doc en Stock et l'INA notamment (le producteur de référence étant Elodie Polo ACKERMANN), ce documentaire présente trois époques, trois actes, dans Une histoire du terrorisme. D'abord Les années de libération (1945-1970) (parfois titré De la résistance à la guérilla), puis Les années de poudre (1970-1989) (ou Terreur et médias), et enfin Les années Jihad et la guerre contre le terrorisme (1989-2011) (ou Les Démocraties contre le terrorisme). Télérama en faisait une critique plutôt nuancée (mais négative dans l'ensemble) sous la plume de Samuel GONTIER : "En préambule, des images de l'attentat du World Trade Center et un postulat asséné par le commentaire : "L'hyperterrorisme fonde notre modernité" (Diable!). Michaël Prazan (auteur du magistral Einsatzgruppen, les commandos de la mort) entend revenir "aux origines du terrorisme, tracer son histoire". Pourquoi alors le définir en une phrase (Et au singulier!, écririons-nous) puis évacuer d'une autre toute l'histoire antérieure à la Seconde guerre mondiale? L'enquête donne ensuite la parole à une pléiade d'acteurs de premier plan, d'anciens terroristes, juges, avocats et enquêteurs. Plus ambitieuse encore (Et là, bien plus téméraire intellectuellement!), elle tente de mettre en évidence "les influences idéologiques, les liens entre organisations, les échanges de savoir-faire". Ainsi apparaissent les figures tutélaires de la violence politique (Franz Fanon, ou, moins connu, Sayyid QUTB, théoricien du Johad), la succession de creusets du terrorisme (Cuba, Algérie, Afghanistan, Soudan...), le destin de la théorie du "foco" (foyer insurrectionnel). C'est la part la plus intéressante du travail de Michaël Prazan (D'ailleurs, pour l'exploiter, je conseille de prendre des notes sur ces passages ou de les revoir séparément). Mais (Trois fois hélas, en effet!), elle est noyée dans un déluge d'images spectaculaires (voire abominables) déversées à un rythme (publicitaire, dirions-nous!) d'enfer, parfois sans rapport avec le récit. En outre, la volonté de ne rien oublier de soixante-cinq ans d'histoire lui confère un air d'inventaire. Une histoire du terrorisme n'assume pas la subjectivité de son titre : faute de véritable point de vue, elle se limite à une somme riche, copieuse... mais un peu indigeste." Nous pouvons ajouter que sans doute UNE histoire du terrorisme est impossible, car les terrorismes sont réellement distincts, de par leurs filiations et de par leurs idéologies, des uns des autres. Seul, sans doute, le point de vue de l'Etat, s'appuyant sur une émotion populaire (qu'il faut ensuite entretenir à coup d'opérations Vigipirates!), peut faire apparaitre les différents terrorismes comme un même ennemi, et encore....

Samuel GONTIER, Critique du 3/3/2012, htpp//:television.terama.fr. Marc VERVEL, Des documentaires sur le terrorisme, Rue Descartes, 2008/4 (n°62).

FILMUS

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11 octobre 2015 7 11 /10 /octobre /2015 15:19

Le premier travail des sociologues désirant comprendre le terrorisme dans ses facettes sociales et psychologiques est de lutter contre la véritable propagande contre le terrorisme, qui tend à lui donner une importance stratégique démesurée et à minorer ou occulter le combat de la très grande majorité des organisations qui luttent pour une autre organisation du monde, quelles que soient leur orientation idéologique. La connaissance des mécanismes de recueil de l'information sur le terrorisme est donc le premier objectif préalable. Après l'aspect cognitif, le second problème qu'ils affrontent est relatif au jugement moral. Pour Antoine MÉGIE et Luis MARTINEZ, par exemple, "cette dimension alimente, toujours, aujourd'hui, nombre de débats et de controverses dans le champ académique, notamment entre une école estampillée "constructiviste" et ses détracteurs."

L'auteur rappelle que l'école "constructiviste" tente de comprendre le terrorisme à travers les logiques bureaucratiques et les discours, soit les éléments du... contre-terrorisme. "Dans cette perspective, commente t-il, l'objet d'étude est la labellisation de l'ennemi et les mécanismes qui l'orientent. Une telle démarche se fonde sur un refus du genre terroriste, estimant que ce dernier ne constitue pas un objet objectif du fait de sa forte dimension discursive : "Les terroristes sont toujours désignés par les autres.". Les aspects psychologiques qui entourent tout discours sur le terrorisme sont si prégnants, que le débat sur le terrorisme tourne assez vite à la confusion des genres entre analystes de l'action publique et acteurs engagés dans les politiques publiques. Du coup, le monde universitaire, prenant acte de l'imprécision de l'objet, s'investit très peu dans son étude. Cette attitude est renforcée, par la floraison de travaux et de tentatives de définition suivant les attentats du 11 septembre 2001, travaux qui donner aux événements de ce type une importance majeure au terrorisme dans les relations internationales. Il existe un déséquilibre fort (dans la quantité et dans la prise en compte par le public ou les responsables gouvernementaux) entre production littéraire "journalistique" et production scientifique. Les premiers bénéficient de toute l'attention de responsables politiques dont la réélection dépend des émotions populaires alors que la connaissance scientifique du ou plutôt des phénomènes terroristes ne progresse pas beaucoup. Cette école "constructiviste", du coup, puisque les travaux réellement scientifiques ne sont pas suffisamment pris en compte, opte pour une étude sur les discours et positions. Elle a le mérite essentiel de mettre en évidence l'accroissement général du pouvoir coercitif de l'Etat, et ce à destination d'une catégorie bien plus large de la population que celle des poseurs de bombes. Elle a aussi le mérite de montrer une certaine dérive dans la caractérisation du terrorisme, assimilé à la défense d'une religion précise, l'islam.

La confusion est entretenue entre radicalisme politique et basculement dans la violence terroriste, puisque la liitérature "journalistique" s'attache beaucoup plus aux phénomènes violents qu'aux autres. "L'engagement dans un parti ou mouvement, islamiste radical diffère (pourtant) du basculement dans une organisation armée clandestine. Les facteurs qui expliquent l'engagement d'un individu dans une organisation politique de type islamique (parti, association, syndicat) sont hétérogènes et ne se ramènent pas à une cause unique. Les causes peuvent être psychologique (colère, frustration), économique (pauvreté), démographique (zones urbaines, banlieues), religieuse (un idéal de société vertueuse) et politique (Etat islamique). Parmi ces facteur, il est exceptionnel qu'un individu s'engage dans une organisation politique de tendance islamique pour pratiquer de façon délibérée des assassinats ou des attentats, sauf si celle-ci a un statut à la fois de parti et le milice à l'instar du Hezbollah au Liban ou du Hamas en Palestine. Sans quoi, l'individu opte pour une organisation armée clandestine (Al-Qaïda, Groupe salutiste pour la prédication et le combat, etc) qui est plus appropriée pour fournir une idéologie et une croyance nécessaire au passage à l'acte ; une infrastructure pour assurer sa promotion mais aussi son contrôle, et une dynamique de groupe créatrice de lieu de fidélité impérative à la survie de l'organisation. En somme, un individu peut avoir de nombreuses raisons de rejoindre une organisation politique de tendance islamique sans pour autant avoir la moindre envie de basculer dans une logique de violence. Or ce malentendu provoque une grande confusion dans les explications sur la violence des groupes terroristes dans le monde arabe-musulman." Il faudrait être plus attentif aux phénomènes qui dépassent le cadre de l'islam politique et s'attacher aux mécanismes qui amènent un individu au soutien ou à la pratique d'attentats.

Plusieurs approches vont dans ce sens, fondant une lecture du terrorisme, auparavant centrée sur les violences terroristes d'obédience révolutionnaire et ethno-nationalistes dominantes dans les années 1970 et 1980, actuellement beaucoup plus sur celles issues du monde arabe-musulman :

- l'approche culturaliste et psychologique qui interroge le lien entre culture ou sous-culture et le recours à la violence politique. Cette approche est pertinente lorsqu'elle s'accompagne d'une dimension sociologique importante qui prend en compte le contexte dans lequel agissent les différents protagonistes. Il n'existe pas de pathologie terroriste ou de personnalité terroriste, contrairement à ce que certains manuels des services secrets décrivent (la manie du profilage...). En fait, le basculement dans une organisation terroriste n'apparait pas comme le résultat d'une anomie ou d'une frustration, mais davantage comme le choix de rejoindre "l'élite des combattants. N'en déplaise aux férus de la recherche des personnalités pathologiques violentes, il s'agit de politique et d'opposition - souvent très argumentée - à un système idéologique... (voir par exemple l'étude de Nasra HASSAN sur les militants du Hamas et celle de Marc SAGEMAN (2004) sur les prisonniers de Guantanamo)

- l'approche stratégique définit le terrorisme à travers le type de lutte, les instruments militaires et le mode d'organisation. La violence terroriste, d'après les déclarations mêmes des chefs ou porte-paroles d'organisation, eux-mêmes, est une technique low cost utilisée par des groupes dotés de ressources limitées (Bruce HOFFMAN). Il s'agit bien alors d'une "guerre asymétrique". Deux types d'approche de ce genre structurent le champ académique.

D'une part, l'analyse qui se focalise uniquement sur l'attentat lui-même, strictement à partir de trois dimensions : action violente, civils blessés et pression politique, généralement les trois retenues par le monde journalistique. Si cela conduit à une réflexion sur la violence, elle reste limitée dans ses résultats.

D'autre part, l'analyse considérant la dimension matérielle de la violence comme point de départ. Il s'agit d'analyser précisément la dimension stratégique et matérielle du recours à la violence, afin de montrer dans quelle mesure chacun des éléments s'inscrit dans des processus politiques et sociaux. Plus féconde, cette analyse est souvent effectuée par des études stratégiques qui sont plutôt portées à l'attention d'un public spécialisé.

- l'approche par l'idéologie interroge le lien entre l'idéologie et le recours à la violence politique. Souvent utilisé dans les années 1970 pour décrire les actions de l'extrême gauche, beaucoup moins de l'extrême droite, elle donne actuellement lieu à de nombreux ouvrages sur la relation entre l'islam et la violence. Ce qui permet de ne pas rappeler les liens généraux entre terrorisme et religieux dans l'Histoire. Les études récentes restent trop centrées sur l'islam - alors qu'il existe aussi par exemple un terrorisme hindou dans d'autres parties du monde que le Moyen-Orient.

Dépassant la problématique moyen-orientale et ses répercussions dans le monde entier, Michel WIEVIORKA (Sociétés et terrorisme, Fayard, 1988) développe ce qu'il appelle l'approche en terme d'inversion (1988). Il voit le recours au terrorisme comme la dénégation de toute idéologie. Il s'agit alors d'interroger le lien entre groupe terroriste et mouvement social. Ici, l'acteur utilise abusivement, en la distordant à l'extrême, une revendication sociale, nationale ou autre. Ce concept d'inversion permet d'élargir la vision instrumentale qui se focalise uniquement sur la stratégie des acteurs et de s'intéresser aux interactions qui influent fortement le niveau de violence.

Nos auteurs ont tout à fait raison lorsqu'ils écrivent que "Saisir les phénomènes terroristes conduit à interroger de manière microsociologique les cadres sociaux et politiques qui engendrent le recours pour certains groupes à la violence terroriste. En d'autres termes, il s'agit de saisir toute la complexité des mobilisations collectives et individuelles qui structurent les interactions entre société et groupes terroristes". Vaste programme qui n'est entamé que par quelques approches qui restent minoritaires dans toute la littérature.

Des auteurs étudient "les structures sociales et organisationnelles qui peuvent promouvoir, dans un moment donné, l'attentat-suicide" (GUITTET, Les missions suicidaires, entre violence politique et don de soi?, Cultures et conflits, 2006), étant donné que pour HOFFMAN et SILKE (2008), ce basculement dans la violence n'est pas le produit d'une frustration ou d'un symptôme psychologique. L'attentat-suicide, par exemple, est un véritable instrument de guerre (HOFFMAN, Inside Terrorism, NY, Columbia University Press, 1998), avec un but variable suivant les circonstances.

Si une abondante littérature s'intéresse aux mécanismes susceptibles d'expliquer comment certaines personnes s'engagent dans la violence terroriste, un champ d'analyse questionne parallèlement l'efficacité des organisations terroristes (par exemple DAVID et GAGNON, Repenser le terrorisme, Université de Laval, 2007).

Xavier CRETTIEZ, Maître de Conférences en science politique à l'Université Paris II - CECP estime que "tout en pointant les usages sociaux dont il fait l'objet (stigmatisation, dénonciation) et les effets qu'il peut impliquer (bannissement, intériorisation du stigmate), le terme "terrorisme" n'en conserve pas moins une pertinence, si l'on substitue à la quête d'une définition stricte, la recherche d'une définition située et mouvante." . Il présente de son côté plusieurs approches dans le champ universitaire, que celles-ci soient utilisées ou non par les forces de répression du terrorisme, soit le modèle stratégique, les modèles de l'inversion terroriste, le modèle psychologique, le modèle rupturiste et le modèle de la "configuration d'affrontement".

Le modèle stratégique, le plus utilisé actuellement, repose sur l'analyse du sens de l'action violente et de sa qualification de de terrorisme qui doivent interprétés au regard du répertoire d'action mis en oeuvre. L'attentat constitue l'essence du terrorisme. Ce modèle, limité, a le mérite d'encourager le chercheur à un fastidieux et nécessaire travail "policier" d'analyse sur les modalités opératoires des groupes violents (armements, cibles, pratiques de lutte). Cela permet de mesurer le degré d'enracinement social de la lutte entreprise. Alex SCHMID et Albert JONGMAN (Political Terrorisme : A new guide to Actors, Authors, Concepts, Data bases, Theories and Littérature, New Brunswick, Transaction Books, 1988) définissent le terrorisme comme étant "en premier lieu un extrémisme de moyen et non de fin". Ce modèle présente le risque d'engendrer une illusion pragmatique, soit d'interpréter l'action violente au regard de son mode d'expression, sans tenir compte de l'environnement politique et culturel, idéologique et interaction où évolue l'organisation clandestine. Si ce modèle est tellement prisé, c'est qu'il permet de créer un consensus contre ce type d'organisation sans soulever les embarrassantes questions de leur origine. On rencontre la qualification vague d'extrémisme autant dans des ouvrages de Gérard CHALLIAND (Terrorismes et guérillas, Editions Complexe, 1988) , Jean SERVIER (Le terrorisme, PUF, Qsj?, 1992), Walter LAQUEUR (Le terrorisme, PUF, 1979), Claire STERLING (Le réseau de la terreur, Edition Lattès, 1981) ou d'Edouard SABLIER (Le fil rouge, Plon, 1983). Les thèses d'internationales qui fomentent des complots de décennies en décennies peuvent alors fleurir, au grand bonheur des mentalités complotistes....

Le modèle de l'inversion terroriste, proposé d'abord par Michel WIEVIORKA (Sociétés et terrorisme, Fayard, 1988) repose sur l'analyse d'un passage d'une violence politique légitime (enracinée dans un mouvement social) à une logique d'action terroriste clandestine caractérisée par la négation des principes initiaux. Ce modèle élargit beaucoup le champ d'investigation par rapport au modèle stratégique, mais prend imparfaitement en compte les variables macro-sociologiques que sont le type d'Etat, le modèle législatif... Il constitue tout de même une perspective très différente d'une approche constructiviste, telle que celle de Didier BIGO (Etudes polémologues, n°30 et 31, 1984), qui considère surtout la représentation des actes plutôt que leur matérialité. Il définit le terrorisme non pas à travers l'action violente, la dynamique conflictuelle ou le discours révolutionnaire, mais en prenant en compte les logiques bureaucratiques policières de construction d'une menace diffuse. Il y a de la part d'instances étatiques la formation d'une catégorie "terrorisme" qui peut être plus ou moins large suivant leurs orientations idéologiques. L'accent exclusif mis sur un aspect ou sur un autre (inversion ou construction) éloigne certains travaux d'une analyse sociologique qui doit pouvoir dégager les multiples composantes du réel.

Le modèle psychologique veut substituer à une analyse faisant intervenir de multiples paramètres (sociaux, culturels, historiques, identitaires), une interprétation causale et directe de la violence politique. Les actes terroristes sont l'oeuvre d'individus violents. Puisant une lointaine inspiration dans la psychologie collective de Gustave LE BON ou Gabriel TARDE, des auteurs comme Jean SERVIER (Essai d'un sociopsychologie du terrorisme européen, dans Le terrorisme) étudient les vecteurs criminogènes qui aboutissent aux actes terroristes. On retrouve cette tendance chez des auteurs comme Friedrich HACKER (Terreur et terrorisme, Flammarion, 1976), James POLAND (Understanding Terrorism, Groups, Stratégies and Responses, Sacramento, Prentice Hall, 1988) ou Xavier RAUFER (Terrorisme, violence, Carrere, 1984). Ce dernier explique que "le terroriste archétype se matérialise le plus souvent sous la forme soit de l'intellectuel frustré soit du militaire frustré". Certains autres auteurs, bien que mettant l'accent sur certains types de personnalité, à l'expression favorisée par un milieu clandestin fermé, comme Ted Robert GURR (Why Men Rebel, Princeton, University Press, 1972)ou James DAVIES ("frustration relative") ou Madeleine GRAWITZ (Psychologie et politique, Traité de science politique, tome 3, PUF, 1985) et Michel WIEVIORKA, se focalisent moins sur la seule psychologie de l'acteur, mettant en évidence l'influence de la vie en petits groupes. Pour Philippe BRAUD (Le jardin des délices démocratiques, FNSP, 1991),"la recherche des dimensions émotionnelles de l'efficacité politique ne s'inscrit nullement dans la perspective d'une psychologie de l'acteur, mais dans celle - toute différente - d'une psychologie de la situation" entendue comme "l'observation d'individus entrant, avec d'autres individus, dans des séries déterminées d'interactions, organisées autour d'enjeux déterminés par des règles". Il faut observer l'influence sur le groupe violent et dans l'interaction avec les pouvoirs publics et les media des variables psychologiques. Pierre MANNONI (Un laboratoire de la peur. Terrorisme et media, Marseille, Hommes et perspectives, 1992) pense qu'il ne faut pas considérer le terrorisme comme l'expression radicale d'une pathologie, mais comme un instrument politique destiné à provoquer, rationnellement, une peur irrationnelle. Ce "laboratoire de la peur" qu'est la logique sociale du terrorisme est alors susceptible d'attirer certaines personnalités pathologique séduites par la promesse d'une vie aventureuse et l'accès légitimé aux instruments de la violence.

Le modèle rupturiste, d'inspiration néo-marxiste, met en avant les ruptures historiques et économiques qui marquent le passage d'un type de société à un autre. La violence apparait lors des étapes de transition et s'articule autour du changement social. Ce peut être le désir de participation d'acteurs marginalisés par le progrès économique qui motive le passage à la violence. C'est l'optique par exemple de David APTER (entre autres Marginalisation et primordialisme, Etudes polémologues, n°37, 1986). Selon lui, "le terrorisme a toujours pour objectif la reposerions de soi-même et de la société par ceux qui n'ont d'autres alternatives". . Modèle qui permet une bonne compréhension des prénommes de violence politique, son caractère généraliste le rend trop peu précis pour donner du sens à chaque modalité particulière de violence terroriste.

Le modèle de la "configuration d'affrontement" refuse une lecture univoque de la violence politique à travers laquelle une cause déterminée produirait les effets étudiés. Les mises en scène des relations conflictuelles par les acteurs ne sont pas des données immuables, résultant uniquement de décisions personnelles ou d'influences culturelles, mais le fruit des rapports évolutifs qui se forgent dans l'échange de coups. La violence politique, plus qu'elle ne résulte d'un état de fait historique, économique, culturel ou politique, procède de la configuration d'affrontement en même temps qu'elle l'oriente. Norbert ELIAS (Qu'est-ce que la sociologie? Editions de l'Aube, 1991) estime que tout conflit est structuré et ne saurait se réduire "à l'émanation de la méchanceté personnelles (ou à) la conséquence de l'idéalisme propre à (des) groupes." L'objet de l'analyse est de repérer, dans chaque conflit, le type d'acteurs en présence, leurs poids respectifs dans la configuration, leurs interactions, les enjeux déterminant la lutte et le niveau d'intégration fonctionnelle des organisations clandestines. La difficulté réside dans l'articulation de plusieurs variables réparties en trois niveaux : micro-sociologique (interne aux organisations), dimensions locale de la contestation, macro-sociologique (face à face terrorisme-contreterrorisme). S'il semble impossible de parler d'un "genre terroriste", on peut tenter de mettre en relation les ressemblances et les différences au sein même d'un type apparent de contestation violente.

Antoine MÉGIE et Luis MARTINEZ, Terrorisme, sociologie des violences terroristes, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011. Xavier CRETTIEZ, politique et violence : comprendre le terrorisme, Cahiers de la sécurité intérieure, n°38, 2000.

SOCIUS

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8 octobre 2015 4 08 /10 /octobre /2015 14:35

Tout en condamnant les actes terroristes d'où qu'ils viennent, quelqu'en soient les justifications, on ne peut faire l'impasse sur les motivations exprimées par les différents auteurs qui défendent leur légitimité. Les premiers lecteurs de ces textes sont, du reste, des services policiers russes d'avant la Révolution d'Octobre 1917 aux différents "experts" gouvernementaux travaillant dans les différents services secrets, les acteurs au premier plan de la lutte anti-terroriste. Il peut même arriver, et ce depuis les origines, qu'ils les lisent avant leurs destinataires!

Un attentat terroriste revendiqué par un groupe n'est pas forcément réellement de son fait : ce peut être l'oeuvre d'un groupe concurrent ou des services spéciaux. Toutefois, ce qui importe ici, ce sont les justifications de tels actes par des auteurs (souvent acteurs) eux-mêmes, de motivations très différentes et parfois contradictoires dans les objectifs. On oublie toujours un peu facilement que la guerre souterraine n'oppose pas seulement services anti-terroristes et terroristes ; elle se mène également entre groupes "terroristes".

Ces justifications sont de plusieurs niveaux, et varient suivant le temps et l'espace. Leur nature va de l'explication (glorification parfois) qu'en donnent des romanciers aux auteurs mêmes (ou à leurs commanditaires) de ces attentats.

La classification qu'en offre Arnaud BLIN est éclairante : littérature et terrorisme, Manifestes, discours et théorie (1) des débuts à la fin du XVIIIe siècle, Manifestes, discours et théories (2) pour l'époque contemporaine et enfin, Ecrits des islamiques. Elle a le mérite de bien signifier la nature très différente des justifications et de mentionner des textes soit grand public, soit à finalité politique, ces derniers étant relativement, en fin de compte pas très connus, peu présentés par les médias, voire purement et simplement escamotés dans maints ouvrages présentant les conflits armés. On peut se référer également sur Internet aux textes disponibles ici ou là, notamment sur Terrorisme.net ou dans des ouvrages, d'histoire ou non, comme Tricontinentale, de Roger FALIGOT, utile notamment pour la perspective d'ensemble.

Arnaud BLIN cite parmi les plus importants romanciers traitant du terrorisme :

- Alfred de MUSSET, pour son Lorenzaccio, de 1834, publié dans la Revue des deux mondes (Un spectacle dans un fauteuil). Réédité chez Gallimard en 2003. Le texte de cette pièce de théâtre pose le problème du tyrannicide et l'histoire se situe au XVIe siècle dans une Europe corrompue où règne le tyran Alexandre de Medicis.

- Joseph CONRAD, avec ce qu'on considère comme le premier roman d'espionnage, L'agent secret, de 1907 (réédité à Le Livre de poche, 1997) . Il prend comme point de départ un fait divers réel, l'attentat de l'Observatoire de Greenwich où un Français, Martial Bourdin, explosa avec sa bombe devant l'observatoire en 1894. Dans cette époque féconde en attentats, où s'affrontaient les terroristes, souvent proches du mouvement anarchiste, la police et les fameux agents provocateurs, le roman met aux prises trois personnages. Le héros, le vulnérable Verloc, est manipulé par une ambassade étrangère.

- Jean-Paul SARTRE, pour son texte de la pièce de théâtre Les mains sales (1948), réédité chez Gallimard en 1972 à la collection folio. Il pose le problème de l'engagement politique, celui du passage à l'acte, et de ses conséquences, les mêmes thèmes abordés dans Lorenzaccio. L'action se situe dans le monde contemporain des années 1940, durant la Seconde Guerre Mondiale, avec pour toile de fond la révolution marxiste. Ce texte aborde habilement le thème des confrontations idéologiques, alors que se dessine l'affrontement de la guerre froide. Comme la plupart des textes littéraires abordant le terrorisme, la trame de cette pièce tourne autour d'un assassinat.

- Albert CAMUS, pour Les Justes (1949), pièce de théâtre également, rééditée chez Gallimard en 1973. Il situe l'action en Russie en 1905. Un groupe de terroristes appartenant au groupe socialiste-révolutionnaire organise un attentat à la bombe contre le grand-duc Serge. L'auteur écrit que "Tous les personnages ont réellement existé et se sont conduits comme je le dis". Il évoque "ces grandes ombres, leur juste révolte, leur fraternité difficile, les efforts démesurés qu'elles firent pour se mettre en accord avec le meurtre".

- Fédor DOSTOÏEVSKI, avec le roman Les Démons (Les Possédés) de 1871-1872, réédité chez Le Livre de poche en 2011. L'auteur s'inspire de l'épisode Netchaïev, qui marqua l'histoire de la Russie, et l'histoire du terrorisme, durant la seconde moitié du XIXe siècle. En fixant l'action principale du roman autour des agissements de ce terroriste à la croisée des chemins entre les mouvements populistes, anarchistes et nihilistes, l'auteur règle ses comptes avec les divers courants politiques et culturels qui, venus d'Occident, ont à ses yeux pourri le noyau culturel de la Russie au XIXe siècle.

Parmi les auteurs des manifestes, discours et théorie, des débuts au XIXe siècle, on doit citer :

- Edward SAXBY (1516-1658), d'abord membre de l'armée de Cromwell, puis opposant virulent, avec Killing no Murder (1657). Dans ce pamphlet - anonyme comme il se doit à cette époque - contre Cromwell, l'auteur justifie le régicide ou le tyrannicide, qui n'est à ses yeux même pas un meurtre, mais un devoir. Un passage du texte illustre bien son propos : "Il nous appartient tout particulièrement d'amener ce monstre devant la justice, puisqu'il a fait de nous des instruments de sa vilenie, ce qui nous vaut d'être détestés et maudits tout comme lui par tous les hommes de bien". Le texte est disponible chez Christie Books.

- Karl HEINZEN (1809-1880), radical démocrate allemand, auteur de la première doctrine cohérente du terrorisme. Dans son ouvrage Le meurtre (Die Evolution, Biel, février-mars 1849), il écarte les aspects moraux pour mettre' en évidence la dure réalité du monde : l'élimination des ennemis ne s'embarrasse pas de ces considérations. Il met en avant la supériorité de ceux qui veulent changer le monde, même individuellement.

"Il est certain que la force spirituelle guidant les combattants est toujours importante et qu'à égalité de moyens de destruction, un corps de combattants de la liberté mettrait en déroute une troupe équivalente de mercenaires d'un despote. Mais la supériorité des barbares en Organisation, Entrainement, Nombre et Moyens de destruction est, comme presque toutes les batailles récentes l'ont montré, si forte qu'il est simplement ridicule d'affirmer que cette supériorité peut être contrebalancée par l'esprit du combattant de la liberté et la justesse de sa cause. Nous devons être plus pragmatiques que nous ne le sommes, être plus résolus, plus énergiques et plus imprudents. Cet "esprit de la liberté" doit s'habituer aux dagues et au poison et la "bonne cause" doit se pencher sur les arcanes du pouvoir et de la cordite. Le but de notre étude doit être l'élimination de la supériorité du parti des barbares en inventant de nouvelles méthodes d'assassinat, permettant d'annuler l'avantage numérique des masses organisées par le biais d'instruments de destruction qui

1. peuvent être manipulés par un petit nombre de personnes ;

2. font plus de dégâts et tuent le plus grande nombre de personnes prises pour cibles."

Plus loin dans le texte, nous pouvons lire : "Le chemin vers plus d'humanité devra passer par le zénith de la barbarie. Nos ennemis ont érigé ce principe en loi de la politique et nous devons donc nous conformer à leur "loi", à leur "cheminement constitutionnel", ou bien être enterrés et notre liberté avec nous.3

- Mikhaïl BAKOUNINE (1814-1876), théoricien de l'anarchisme, pour Révolution, terrorisme et banditisme, publié à Genève en 1869. "Le banditisme est un des modes de vie les plus honorables qui soient au sein de la Russie. Depuis l'établissement du pouvoir moscovite, il est la représentation de la protestation désespérée du peuple contre cet infâme ordre social, perfectionné sur le modèle occidental et encore consolidé par les réformes de Pierre le Grand et par les quelques concessions à la liberté accordés par Alexandre. Le bandit est le héros du peuple, son défenseur, son sauveur. Il est l'implacable ennemi de l'Etat et de l'ordre tant social que civil établi par l'Etat. Il se bat jusqu'à la mort contre la civilisation aristocratique des Chinovniks et le clergé gouvernemental.". "Quelle est réellement notre tâche? Nous devons suivre le chemin que nous indique à présent le gouvernement qui nous rejette de ses académies, ses universités et ses écoles : mes frères, plongeons comme un seul homme au sein du peuple, du mouvement populaire, des paysans et bandits révoltés, et en maintenant notre camaraderie ferme et véritable, nous unirons les révoltes isolées des paysans en une révolution bien organisée et irrésistible..." Il dénonce ensuite ceux qui disqualifient ces actions en les désignant sous le nom de terrorisme. A noter que nous n'avons pas retrouver ce texte. Et nous partageons le point de vue de Jean-Christophe ANGAUT sur la sorte de filiation directe ou la liaison obligatoire, même si elle est le fait de circonstance, entre anarchisme et terrorisme, entre lutte idéologique anti-bourgeoise et attentats sanglants, par le biais de la notion de propagande par le fait. (voir son article dans le site atelierdecreationlibertaire.com.

- Serge NETCHAÏEV (1847-1882), révolutionnaire russe nihiliste, connu pour son Catéchisme (en fait du) révolutionnaire (1869), où il énonce en 26 points les "Principes par lesquels le révolutionnaire doit être guidé." Décrivant comme homme qui n'a plus rien à perdre, voué à une seule passion, la révolution (1), ayant rompu en paroles et en actions avec l'ordre établi et le monde cultivé qui vit dans le monde uniquement pour le détruire (2), le révolutionnaire étudie sciences physiques et sciences sociales avec pour seul but, "la destruction immédiate de cet ordre ignoble" (3). Méprisant l'opinion publique et l'éthique sociale, le révolutionnaire inverse les valeurs: "Est immoral et criminel tout ce qui se trouve en travers de son chemin (4). Dévoué, impitoyable envers l'Etat et la société éduquée, il n'a aucune pitié et doit se préparer à supporter la torture (5). Dur envers lui-même et les autres, il n'a qu'un seul but jour et nuit, le succès de la révolution (6). Pas de place pour le romantisme ou le sentimentalisme, le plus froid calcul le domine (7). Son amitié ne s'étant qu'à ses camarades de combat (8), la nécessité de la solidarité entre révolutionnaires étant une évidence (9).... Ce texte est réédité par L'Herne en 2013.

Nikolaï MOROZOZ (1854-1946), révolutionnaire russe pour La lutte terroriste, publié à Genève en 1880. Il examine le sort "manifeste" qui attend la nouvelle forme de lutte révolutionnaire qu'il appelle "révolution terroriste".

G TARNOVSKI, pour Terrorisme et routine, publié à Genève en 1880. "La révolution terroriste est une manifestation aigüe de l'anormalité des relations sociales en Russie. Elle en est la "corrélation directe". En d'autres termes, cette anormalité est la cause du terrorisme." Lui aussi reprend cette problématique de la "révolution terroriste". "Comme tout ce qui est nouveau, et sans précédent, la révolution terroriste perturbe la société au début, mais la majorité de la société comprend son utilité." il est cité dans The terrorism reader : a historical anthologie, de Walter LAQUEUR et Yonah ALEXANDER (New York, NAL Penguin, 1987.

Johann MOST (1846-1906), Germano-américain, journaliste et homme politique, qui popularise aux Etats-Unis la "Propaganda of the Deed", pour ses Conseils aux terroristes (1884), publié notamment dans Freiheit.

Parmi les auteurs importants du XXe siècle, on peut noter de la même façon, la floraison des textes collectifs d'organisation étant particulièrement importante :

- Bhagwat CHARAN (1904-1930), révolutionnaire indien, opposé notamment à Gandhi, pour La philosophie de la bombe.

- l'IRA provisoire, pour La lutte pour la liberté (anonyme, 1972). "Pour être franc, la pose sélective de bombes à Belfast, Derry et dans d'autres villes de l'Ulster occupé sert la stratégie de l'IRA. Ce sont des actes de guerre légitimes, les cibles choisies étant des casernes de la police ou de l'armée, des avant-postes, des bureaux des douanes, des bâtiments officiels et administratifs, des transformateurs électriques et des pylônes, certains cinémas, hôtels, clubs, salles de bal et pubs qui prodiguent un certain confort et de la relaxation aux forces britanniques ; sont également visées les cibles économiques, comme les usines, firmes, magasins (parfois déguisés en coopératives), détenues pour tout ou partie par des financiers ou des compagnies britanniques et qui, d'une manière ou d'une autre, contribuent au bien-être des troupes d'invasion de Sa Majesté, ainsi que, dans certains cas, les résidences de personnes connues pour accueillir ou être en liaison avec des espions ou des agents provocateurs (...). A de nombreux points de vue, cette campagne rappelle celle menée par la Résistance française durant la Deuxième Guerre mondiale."

- le Groupe extrémiste protestant, par sa Déclaration, Ulster : le contre-terrorisme (Sunday World, 9 juin 1973).

- Menahem BEGIN (1913-1992), leader israélien du Likoud, pour La révolte (réédité dans Paperback, 1978), exemple même de beaucoup d'hommes politiques dans le monde, d'abord prônant le terrorisme, puis oeuvrant pour une solution pacifique.

- Josaphat HARKABI, La doctrine du Fatah (décembre 1968).

- Front Populaire de libération de la Palestine (FPLP), Plate-forme.

- Abraham GUILLEN (1913-1993), La guérilla urbaine et les tupamaros. Théoricien de premier plan, il fut entre autres "conseiller" des Tupamaros en Uruguay. Il a critiqué la stratégie du mouvement avant sa chute. Il pose le problème en termes de stratégie : Front fixe ou Front mobile?, Mobilité et sécurité, Arrière-garde importante ou modeste?, Infrastructure logistique, Héros, martyrs et vengeurs, Stratégie, tactique et politique...

Côté islamique, Arnaud BLIN, toujours, cite :

- Hassan AL-BANNA (1906-1949), professeur et iman, fondateur des Frères Musulmans, De la doctrine des Frères musulmans (années 1940).

- Ayatollah Ruhollah KHOMEINI (1902-1989), fondateur de la République Islamique (Iran), L'islam n'est pas une religion de pacifistes (1942) et Discours à l'école théologique de Feyziyeh, du 24 août 1979.

- Saïd QOTB, Paver la route (1955).

- Bizham JAZANI (1938-1975), intellectuel iranien socialiste, La lutte armée en Iran (1973).

- Ben LADEN, Déclaration (1996).

- Cheikh Mohamed SAYYED TANTAWI (1928-2010), Les attentats suicides sont de la légitime défense (8 avril 1997).

- Front Islamique Mondial (signé par de nombreux leaders), Déclaration : le jihad contre les juifs et les croisés (23 février 1998).

- Cheikh HAMMOUD AL-UQLAA, Fatwa (rejetée par le Conseil supérieur de la recherche d'Arabie Saoudite) sur les Talibans (28 novembre 2000).

- Abdel Aziz AR-RANTISSI (1947-2004), cofondateur du Hamas, Gloire aux kamikazes.

- Ayman AL ZAWAHIRI (né en 1951), leader d'Al-Qaeda, L'importance de l'Afghanistan pour la révolution islamique (janvier 2002).

De nombreuses déclarations de mouvements islamiques montés en boucle par les médias, tendent à montrer tous les combattants pour une révolution (islamique ou autre) comme des terroristes, à l'instar des campagnes de presse contre les révolutionnaires marxistes ou marxisants des décennies précédentes, assimilant de nombreux leaders et organisations à des "terroristes". La lecture attentive des textes et des activités des membres par exemple de la Tricontinentale, comme d'ailleurs l'analyse historique des faits après-coups, indiquent plusieurs éléments :

- Le terrorisme en soi, c'est-à-dire les attentats plus ou moins aveugles contre des populations civiles constitue une très faible part de l'activité armée générale des mouvements de libération ;

- Très peu de textes officiels de ces organisations traitent de cette question et il n'entre même pas en ligne de compte dans la discussion de la stratégie ou des tactiques à adopter ou poursuivies. On peut même penser qu'il s'agit comme d'une zone sombre occultée sur laquelle on ne veut pas se pencher, ce qui n'enlève rien à l'importance qu'il peut avoir dans la série des événements qui conduisent à la libération (On pense à la guerre d'Algérie notamment). On trouve difficilement dans les textes de Medhi Ben Barka, Che Guevara, Salvador Allende, Hô Chi Minh, Amilcar Cabral ou Douglas Bravo des textes incitant ou soutenant des attentats sanglants contre des populations civiles. On trouve en revanche plutôt plus facilement des compte-rendus de razzias de villages et de représailles collectives dans les services "spéciaux", ou même d'unités militaires ou paramilitaires, de nombreux pays...

- Lorsque les dirigeants ou organisations traitent de la guérilla urbaine ou rurale, ce sont presque toujours des cibles militaires qui sont visées et de manière très opérationnelle et matérielle. La subversion organisée vise bien entendu à instaurer un climat d'insécurité pour les troupes gouvernementales, mais quasi toujours directement, et pas par l'intermédiaire d'attentats contre les populations civiles. La culture générale des combattants - souvent des intellectuels militants - leur interdit de penser d'ailleurs comme efficace une forme quelconque de terrorisme.

- L'instrumentalisation par les forces gouvernementales du terrorisme produit énormément plus d'effet que le terrorisme lui-même. La militarisation d'un pays peut être conduit à partir d'une grande émotion population suite à un attentat particulièrement spectaculaire.

- Les méthodes terroristes dénoncées par les forces gouvernementales sont autant utilisées par les services "spéciaux" de ces pays où se déroulent une guérilla ou une insurrection. Le nombre de leaders ou militants de la Tricontinentale assassinés est impressionnant. Il est mis en relief dans le bilan fait par les organisations membres comme ayant eu une part importante dans ce qu'une bonne moitié d'entre eux nomme son échec global. Et par une grande partie dans le frein donné aux activités de libération. Les victimes des services spéciaux sont indifféremment des combattants armés ou des civils soutenant simplement leurs actions. Les milieux journalistique et universitaires ont été particulièrement frappés, notamment en Afrique et en Amérique Latine. On pourrait écrire que des services secrets de contre-espionnage comme la CIA ou la NSA s'apparentent par leurs actions à des organisations terroristes.

Si l'on prend le terrorisme islamique contemporain, le nombre des déclarations (peu médiatisées) contre les fatwa et contre les appels au terrorisme (notamment dans les pays occidentaux) et encore plus contre les martyrs (qui semble étranger et interdit par le Coran), est bien plus important que les textes y appelant. Seulement, l'utilisation intelligente des médias et d'Internet, compense plus que largement la faiblesse sur le plan de la doctrine. Le battage médiatique relaie le bruit des explosions, lesquelles font bien moins de victimes que les accidents de la route, ou même, si l'on prend les Etats-Unis, que les bagarres armées.

Roger FALIGOT, Tricontinentale, La Découverte, 2013. Histoire du terrorisme, Sous la direction de Gérard Chaland et Arnaud BLIN, Fayard, 2015.

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8 octobre 2015 4 08 /10 /octobre /2015 13:02

Des attentats meurtriers ciblés ou non, causant la mort d'une ou plusieurs personnes - souvent civiles et en milieu urbain - ou/et des dégâts matériels, peuvent-ils entrer dans un stratégie? Une stratégie peut-elle comporter un volet "attentats" et de quelle manière? Le terrorisme peut-il être en soi une stratégie?

Pierre DABEZIES, dont les vues sont orientées en grande partie selon une optique instrumentale anti-terroriste, voire anti-insurrectionnelle, estime que "le terrorisme présente de toute façon deux grandes faiblesses : gestion limitée et technocratique de la violence, il n'a pas, sauf cas particulier, de véritable base populaire, ce qui réduit son efficacité et accroît sa vulnérabilité. N'est-ce pas une des raisons pour lesquelles les communistes - Trotsky en tête - n'ont de cesse de s'en méfier! Seconde faiblesse : à l'inverse de la guérilla, d'essence rurale, qui peut jouer du temps et de l'espace pour enrôler les masses et s'imposer, le terrorisme, voué normalement à n'être qu'une guérilla de ville, subit les contraintes citadines, piège où il finit souvent par succomber. Le cas de l'Amérique Latine des années 1970 est là symptomatique : on sait que la guérilla initiée par Cuba y échoue pour avoir visé un développement révolutionnaire sans mobilisation populaire. Le terrorisme prend alors la suite. Mais voilà que, du fait de son caractère urbain et de la clandestinité de ses membres, il manque, lui aussi, de racines si bien qu(...)'il se fait éliminer.

Que la guérilla et la guerre subversive aient finalement une autre ampleur et d'autres assises n'empêchent, il est vrai, que leur exercice suppose tout un ensemble de conditions qu'on ne peut partout réunir. Autant, à ce titre, les pays en voie de développement fournissent a priori un cadre idéal, autant on voit mal aujourd'hui l'expansion de la guérilla dans les démocraties occidentales. S'ajoute que la guérilla c'est quand même la guerre et qu'au regard de ce "glaive" pesant, on peut, en parodiant Clausewitz, dire que le terrorisme se présente comme une "épée légère et maniable" à souhait. Par là même, de simple succédané, cette technique, cette "action psychologique" poussée au paroxysme, tend non seulement à s'autonomiser, mais à se substituer à la guerre, coûteuse, encombrante et d'une légitimité de plus en plus contestée. Guerre sans visage, guerre sans frontière, facilitée par la transformation du paysage inter-étatique, les effervescences régionales et les solidarités transnationales de toutes sortes, trafics, maffias, fanatismes religieux ou autres... Nouvel avatar! Dans ce contexte, en effet, le terrorisme côtoie ce que l'on appelle aujourd'hui la "grande criminalité" ou la "criminalité organisée" ; certes, celle-ci ne cherche pas comme lui la publicité et vise généralement d'autres cibles. Mais il y a des analogies et des connexions, notamment entre terroristes et criminels en quête de fonds, ou tout simplement sous-employés."

Le stratégiste constate un changement avec le terrorisme contemporain, qui se caractérise par "une large transnationalité."En premier lieu, non seulement les attentats du World Trade Center à New York (1993), d'Oklahoma City (1995) ou de Nairobi (1998) suggèrent un changement d'échelle dans l'usage de la violence, mais l'attentat au gaz sarin perpétré par la secte Aum dans le métro de Tokyo (1995) montre le danger que peut représenter à l'avenir l'utilisation de substances nucléaires, biologiques ou chimiques. On (l'auteur parle pour lui-même bien entendu) n'y croyait guère jusqu'ici, le nombre des victimes du terrorisme étant resté, d'ailleurs, réduit. Mais le radicalisme de certains acteurs et le désordre russe (l'auteur écrit en 2000) font qu'on ne peut manquer désormais de s'interroger.

Le transnationalisme tient, de son côté, aux mutations techniques et géopolitiques survenues ces dernières années. Les premières tendent à multiplier les moyens d'action et les cibles, via, par exemple le trafic aérien et le tourisme, voire (sur un autre plan) l'informatique, susceptible tout aussi bien de faciliter les liaisons clandestins à grande distance que de permettre la contamination ou le piratage des réseaux. Quant au "retournement du monde, il découle conjointement, on le sait, de la désagrégation du communisme et de son Empire, source de l'affaiblissement de l'Etat-nation, menacé à la base par toutes sortes de particularismes ou d'irrédentisme, et menacé au sommet par un glissement de la société inter-étatique vers un monde galactique, parcouru de flux financiers, médiatiques, idéologiques et religieux pour le moins mal contrôlés. S'ajoute un autre phénomène, la privatisation de la violence légitime qui cesse d'être l'apanage de l'Etat pour devenir tout à la fois un substitut du marxisme, un acte de foi pour les fanatiques, un mode de vie pour les sous-urbanisés, bref une sorte de culture tendant, dans un monde éclaté, à se généraliser. Le terrorisme repose finalement sur tours piliers. Les "séparatismes" de type ethnique, régional ou religieux, la mouvance islamique, enfin les "zones grises" où nul Etat n'impose plus vraiment sa loi. (...)".

Stéphane TAILLAT, dans sa réflexion sur les stratégies irrégulières, situe le terrorisme comme, en ciblant les non-combattants, comme cherchant "à utiliser la peur comme levier pour atteindre ses objectifs alors que la guérilla conteste par les armes le contrôle effectif du territoire et des populations par les forces régulières. A cette distinction, il faut ajouter les degrés de hiérarchisation et de centralisation des mouvements : le choix d'une stratégie terroriste implique et est conditionné par une organisation en cellules isolées là où l'insurrection repose sur une montée en puissance des foyers de guérilla. Dans la pratique, les deux peuvent être combinés ou alternés dans la poursuite des objectifs politiques ultimes. Une organisation davantage tournée vers le terrorisme aura besoin de se transformer en insurrection si elle veut s'emparer du pouvoir, tandis qu'une guérilla menacée dans sa survie aurait davantage à revenir à une stratégie terroriste. On note cependant une évolution, que souligne par exemple Robert Pape (Dying to Win, The Strategic Logic of Suicide Terrorism, NY, Random House, 2006) pour les stratégies terroristes des trois dernières décennies. Selon ce dernier les actions terroristes utiliseraient l'aversion des démocraties libérales pour les pertes et leurs réticences ou leur maladresse dans la répression pour obtenir des concessions territoriales ou le retrait d'un corps expéditionnaire. De la même façon, il semblerait que la conquête et le contrôle de territoires par des mouvements insurgés soient rendus plus difficiles en raison de la sophistication croissante des stratégies contre-insurgées. Mais du fait des opportunités présentées par le web 2.0, le passage d'une stratégie terroriste à une stratégie d'insurrection ne serait plus nécessaire à l'organisation irrégulière dans la mesure où sa survie serait garantie. Enfin, il est tout à fait possible d'envisage Al-Qaïda comme une insurrection globale mêlant cellules terroristes et groupes de guérilleros." En tout cas, si la survie d'une organisation terroriste parait aujourd'hui plus aisée qu'auparavant, gardant une certaine capacité de nuisance, ce n'est pas une condition suffisante pour assurer une victoire. La politique du chaos reste une politique du chaos, elle ne peut devenir une politique d'établissement d'un ordre nouveau - objectif affiché par nombre d'organisations terroristes - qu'au prix de changements dans la mentalité des combattants et dans les moyens d'action. Changements qui, précisément, constitueraient parfois un reniement historique aux logiques à l'origine de l'organisation terroriste...

C'est aussi l'opinion d'Ariel MERARI : dans les stratégies d'insurrection, terrorisme et guérilla sont tout à fait distincts, malgré des confusions - parfois volontairement entretenues - dans maints milieux journalistiques. "La stratégie terroriste ne cherche pas à contrôler matériellement un territoire. Indépendamment du fait que les terroristes tentent d'imposer leur volonté à l'ensemble d'une population et d'agir sur son comportement en semant la peur, cette influence n'a pas de lignes de démarcation géographiques. Le terrorisme en tant que stratégie ne s'appuie pas sur des "zones libérées" comme étape de consolidation et d'élargissement de la lutte. En tant que stratégie, le terrorisme reste dans le registre de l'influence psychologique et est dénué des éléments matériels de la guérilla." D'autres différences, tactique et pratiques, existent entre ces deux formes de guerre : taille des unités, armes et type d'opérations sont très différents.

"Dans la pratique, écrit plus loin le professeur invité à Harvard en sciences politiques, l'inventaire des opérations menées par les terroristes est plutôt limité. Ils placent des charges explosives dans des lieux publics, assassinent des opposants politiques ou lancent des attaques au hasard avec des armes légères, prennent des otages en détournant des avions ou en se barricadant dans des immeubles. Dans la plupart des cas, leurs moyens sont plutôt minces." Faire peur, effectuer une propagande par l'action, visant souvent à tout simplement se faire (re)connaitre, Intimider dans le cadre d'opérations plus larges, provoquer afin d'augmenter la répression gouvernementale, qui ne manque pas de lui aliéner des soutins (voir le Mini-manuel de la guérilla urbaine, de Carlos MARIGHELLA écrit en 1969), entretenir le chaos, dans le but d'insécuriser des populations, effectuer l'usure des forces ennemies ou déclarées telles... constituent les différentes facettes du terrorisme, qui se colore très différemment suivant les conflits armés dans le temps et dans l'espace. Ariel MERARI estime que la stratégie d'usure est le "seul cas où le terrorisme est considéré comme un moyen suffisant pour obtenir la victoire plutôt que comme le complément d'une autre stratégie ou son prélude." En situation d'infériorité, des insurgés peuvent vouloir user les forces du pouvoir qu'ils combattent, par des actions de harcèlement. Le problème est que les gouvernements opèrent rarement d'après une analyse des coûts et des profits et une évaluation lucide et méthodique de la situation. Du coup, cette stratégie d'usure risque de rencontrer devant la seule stratégie anti-terroriste, parfois avec des moyens disproportionnés et dont le coût est parfois nettement supérieur aux dégâts occasionnés.

Dans son évaluation de l'efficacité du terrorisme, le même auteur estime qu'en ne considérant que les insurgés qui ont utilisé le terrorisme comme stratégie principale, seuls quelques groupes anticolonialistes ont atteint pleinement leur objectif. Il cite la lutte contre l'autorité britannique du Ethniki Organosis Kypriahou Agoniston (EOKA) à Chypre et des Mau-Mau au Kenya, et celle du FLN algérien contre la France. "L'écrasante majorité des milliers de groupes terroristes qui ont existé au cours de la seconde moitié du XXe siècle a misérablement échoué. Ce n'est pas un hasard si les succès du terrorisme ont été limités à la catégorie des luttes anti-coloniales. Ce n'est que dans cette catégorie que l'enjeu est bien plus important pour les insurgés que pour le gouvernement. Ce qui explique ce phénomène. Lorsque la lutte de l'organisation terroriste a pour objectif le changement de la nature politico-sociale du régime, comme c'est le cas des insurgés de droite ou de gauche, le gouvernement en place lutte pour sa survie et est prêt à prendre toutes les mesures nécessaires pour écraser l'insurrection. Pour les gouvernements français, italien ou allemand, la lutte contre respectivement, Action directe, les Brigades rouges ou la Fraction Armée Rouge, c'est tout ou rien. Il n'y avait pas place pour un compromis si le succès des terroristes aurait signifié la mort du gouvernement. (...)" Néanmoins, l'auteur indique que les terroristes, à l'inverse des insurgés à objectif plus large et à assise politico-militaire incomparable n'utilisant que de manière très complémentaire le terrorisme, ont plus souvent réussi à atteindre des objectifs partiels : recrutement d'un soutien interne, sensibilisation de l'opinion internationale, acquisition d'une légitimité internationale, obtention de concessions politiques partielles de la part de leur adversaire. C'est surtout dans les formes mixtes de soulèvements où se distinguent difficilement terrorisme et guérilla que des résultats stratégiques peuvent être atteints, mais avec des succès souvent à court terme ou dans une stratégie d'usure : IRA d'Irlande du Nord, Sentier Lumineux du Pérou, Diverses organisations israéliennes ou palestiniennes.

Souvent la description et l'évaluation de l'efficacité du terrorisme est surtout le fait des Etats... dans le cadre de la lutte anti-terroriste précisément ou de milieux universitaires défavorables pour leur très grande majorité au terrorisme (même si certains peuvent défendre les mêmes causes...). Or, dans la littérature ou dans les écrits de maints insurgés ou seulement "terroristes", on trouve un tout autre point de vue, d'ailleurs souvent, il faut l'écrire largement invalidés par l'Histoire. Toutefois, une présentation de ces points de vue est nécessaire, ne serait ce pour mieux comprendre les ressorts des terrorismes.

Ariel MERARI, Du terrorisme comme stratégie d'insurrection, dans Histoire du terrorisme, de l'Antiquité à Daech, Sous la direction de Gérard CHALAND et Arnaud BLIN, Fayard, 2015. Stéphane TAILLAT, Modes de guerre, dans Guerre et stratégie, Approches, concepts, PUF, 2015. Pierre DABEZIES, Terrorisme, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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2 octobre 2015 5 02 /10 /octobre /2015 10:45

Du ressort de la criminalité pure et simple sans intention politique à l'anarchisme (un certain anarchisme), le terrorisme individuel est aussi diversifié que le terrorisme d'Etat ou le terrorisme religieux ou ethnique. Entre la propagande par le fait et le désir de vengeance, la marge est très grande. Si on s'intéresse plus à cette fameuse propagande par le fait qu'à la criminalité (même celle qui se revendique faussement d'intentions politiques), il y a plus que des nuances entre le crime anarchiste (la glorification du crime politique n'appartient pas seulement à la mouvance anarchiste), la nietchaïevstina (Russie), la philosophie "active" de la propagande par le fait, le terrorisme anarchiste de la Belle époque, les attentats contre le Parlement (affaire Vaillant du 9 décembre 1893, par exemple) ou un président (Assassinat de Sadi Carnot de 1894)...

Henri ARVON estime que "il y a une différence fondamentale entre le crime politique et le crime anarchiste proprement dit. Le crime politique qui répond à la tyrannie, est, au moins dans l'esprit de celui qui l'exécute, un acte juste dont l'illégalité apparente est excusable, sinon justifiable du fait que la tyrannie rend impossible tout recours à une justice régulière. Au mépris de sa propre vie et sans vouloir retirer de son acte le moindre avantage personnels, le justicier, héroïque et désintéressé, s'érige en vengeur de tous les opprimés en supprimant le tyran dont la cruauté et l'injustice s'opposent au bonheur et à la liberté générale. Il en est tout autrement du crime anarchiste. Peu importe que la victime soit coupable, fût-ce aux yeux de son meurtrier seul. On dirait même que le crime anarchiste est d'autant plus parfait que la victime est innocente. Ce qui compte en effet, c'est de frapper par la terreur l'imagination de la foule. Plus la position sociale de la victime est élevée, plus ce but semble atteint. D'ailleurs, raisonnent les terroristes anarchistes, pour faire brèche dans l'édifice social, il faut frapper à la tête. Ne mettant pas leurs espoirs dans les actions de masse, mais estimant que c'est l'individu qui pousse la roue de l'histoire, ils espèrent grâce à des gestes de révolte spectaculaires tirer les masses de leur apathie et de leur engourdissement, bien plus, ils comptent déchaîner par le caractère odieux même de leurs actes les mauvaises passions, la barbarie latente de la foule afin de faire naître un climat révolutionnaire qui soit propice à leurs desseins. (...) Instruments aveugles de la Révolution, les terroristes choisissent leurs victimes exclusivement en fonction de l'utilité que leur meurtre présente pour la propagande. Toute préoccupation morale ou simplement humaine est absente de cette "propagande par le fait" assurée par des gestes que leurs auteurs qualifient eux-mêmes d'insensés. Il ne semble pas qu'on ait jamais poussé plus loin le mépris de la vie humaine ni le cynisme inhérent selon lequel la fin justifie les moyens."

Outre que l'auteur mésestime l'inhumanité d'autres activités qui surpassent de loin les "méfaits" des anarchistes terroristes, il fait l'impasse sur les conditions d'émergence, dans la littérature comme dans les faits, d'une véritable saga romantique sur le terrorisme au service de l'humanité. D'ailleurs, comme l'explique Olivier HUBAC-OCCHIPINTI, "le terrorisme anarchiste bénéficie d'une représentation positive dans l'imaginaire populaire. A l'instar de ses homologues russes, le terroriste libertaire est perçu comme un révolté idéaliste et romantique. La littérature classique explique en partie la sympathie dont bénéficient les auteurs de ces crimes pourtant d'un extrême violence. En effet, certains écrivains, tout en condamnant les attentats, ne peuvent s'empêcher d'éprouver une sorte de fascination pour l'action anarchiste." Il cite Emile ZOLA et MALLARMÉ en exemple. "S'arrêter à des considérations esthétiques ne permet pas pour autant d'expliquer ou des comprendre les motivations qui ont poussé des individus à user de la bombe comme moyen de propagande, inaugurant par là le terrorisme moderne. On ne peut comprendre davantage l'importante vague terroriste anarchiste durant la seconde moitié du XIXeme siècle sans appréhender la doctrine dont elle est issue et sans replacer ce mouvement politique dans le contexte historique qui est le sen." Ainsi les conditions des bouleversements économiques et sociaux et leurs conséquences sur les conditions de vie de la majeure partie de la population, les systèmes autocratiques qui ne permettent pas l'expression pacifique des oppositions politiques constituent des causes bien connues des historiens de l'émergence de ce terrorisme. Des auteurs (et souvent militants) comme Pierre Joseph PROUDHON (1809-1895), Mikhaïl BAKOUNINE (1814-1876), Karl MARX...dans leur critique du capitalisme, de la société bourgeoise, du parlementarisme, leur mise en évidence parfois de l'importance de l'individu dans le projet collectif inspirent des théories encore plus radicales, dans une ambiance de répression des expressions ouvrières et paysannes, comme celles de Pierre KROPOTKINE (1842-1921) avec Elisée RECLUS (fondation du journal Le Révolté), de Carlo CAFIERO (1846-1892) et Enrico MALATESTA (1853-1932) en Italie, de Giuseppe FANELLI (1827-1877) qui introduit ces idées en Espagne, de Johann MOST (1846-1906) aux Etats-Unis... En France, le développement de la doctrine anarchiste en France est indissociable de l'histoire de l'insurrection parisienne de la Commune (1870-1871), dans ses différentes composantes d'ailleurs, prônant l'action de masse ou l'action individuelle... Emile HENRY, un premier temps opposé au recours à la dynamite et condamnant les attentats de Ravachol, bascule après la répression de la grève des mineurs de Carreaux d'Août 1892, dans la promotion du terrorisme. Suite à de nombreux attentats, souvent sanglants, l'ensemble de la mouvance libertaire remis en cause l'efficacité de ces moyens violents. Avec l'adoption des thèses "anarcho-syndicalistes" par les différentes fédérations, c'est l'abandon de tout termes anarchiste qui devient la règle. D'ailleurs, bien avant le tournant du siècle, même en Russie, le terroriste individuel n'existe pratiquement plus : le terrorisme russe n'est plus l'affaire d'un homme seul (Yves TERNON). Même les vagues suivantes (à la Belle époque par exemple) sont le fait de véritables organisations qui empruntent ses méthodes au banditisme organisé.

De nos jours, le terrorisme individuel (auquel on peut rattacher selon nous le récent attentat contre le journal Charlie Hebdo) se dissimule (de manière très suspecte) sous une allégeance très lâche à une idéologie (ici l'islamisme dit radical des "réseaux" inspirés d'Al-Qaïda ou autres...) ou une autre, quand il ne s'agit plus que de criminalité pure et simple (à but lucratif ou par vengeance). Cela n'empêche évidemment pas des services étatiques et des pouvoirs politiques de prendre comme prétexte des attentats individuels pour mener des entreprises contre des organisations et d'augmenter dans le même mouvement les capacités de leur arsenal répression et de contrôle...

Henri ARVON, L'anarchisme, PUF, Que sais-Je?, 1971. Olivier HUBAC-OCCHIPINTI, Yves TERNON, dans Histoire du terrorisme, de l'Antiquité à nos jours, Sous le direction de Gérard CHALAND et Arnaud BLIN, Fayard, 2015.

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29 septembre 2015 2 29 /09 /septembre /2015 08:41

       Le terrorisme apparait si multiforme qu'il n'est pas étonnant de voir dans la littérature spécialisée ou dans la presse grand public des définitions diverses qui dirigent la réflexion dans des directions différentes.

La discussion vive autour d'articles présents sur le Net, comme celle pour le mot terrorisme dans Wikipedia, témoigne de la vivacité des contradictions sur la question. Si pour l'instant l'article en question définit le terrorisme comme "l'emploi de la terreur à des fins politiques, religieuses, idéologiques ou crapuleuses" (ce qui ratisse suffisamment large), il insiste ensuite à bon droit sur de multiples définitions (Alex SCHMIDT et Berto JONGMAN en 1988 dans leur livre en listent 109) qui selon les cas se focalisent sur l'usage d'une certaine violence, les techniques utilisées, la nature du sujet, l'usage de la peur, le niveau d'organisation, l'idéologie, l'identité des victime... Ecrire ensuite que le terrorisme dresse contre lui les populations est peut être un peu vague : certains attentats, comme celui du 11 septembre 2001 à New York suscitèrent plutôt l'enthousiasme de certaines populations arabes. La suite nous parait plus juste, car rattachée au concret : "Un grand nombre d'organisations politiques et criminelles ont cependant recouru au terrorisme pour faire avancer leur cause ou en retirer des profits. Des partis de gauche comme de droite, des groupes nationalistes, religieux ou révolutionnaires, voire des Etats, ont commis des actes de terrorisme. Une constante du terrorisme est l'usage indiscriminé de la violence meurtrière à l'égard des civils dans le but de promouvoir un groupe, une cause ou un individu, ou encore de pratiquer l'extorsion à large échelle (mafias, cartels de la drogue, etc.)." Le principal défaut de cette définition réside dans l'exclusion des Etats comme acteurs principaux du terrorisme. Tout de même, une large partie du XXème siècle a été dominé stratégiquement et géopolitiquement par l'équilibre de la terreur nucléaire.

C'est pourquoi sans doute faut-il préférer la définition de Pierre DABEZIES, même si elle parait longue.

"La terreur est un état, une peur exacerbée, mais, depuis la Révolution française, c'est aussi un régime politique, voire un procédé de gouvernement, permettant au pouvoir en place de briser, à force de mesures extrêmes et d'effroi collectif, ceux qui lui résistent. Le terrorisme, quant à lui, s'il est d'abord action, n'en recouvre pas moins une notion voisine puisque, dépassant souvent le stade de l'initiative ponctuelle pour devenir une véritable stratégie, il postule l'emploi systématique de la violence, pour impressionner soit des individus afin d'en tirer profit, soit, plus généralement, des populations, soumises alors, dans un but politique, à un climat d'insécurité. Dans l'un et l'autre cas, il a pour caractéristique majeure de rechercher un impact psychologique, hors de proportion (référence directe à Raymond ARON dans Paix et guerre entre les nations) avec les effets physiques produits et les moyens utilisés."

Ce lien n'écarte pas, cependant, les ambiguïtés. Car, si l'on a pu dire longtemps que la terreur, arme des forts, venait de l'Etat, à l'inverse du terrorisme, arme des faibles, dressée, le cas échéant, contre lui sous forme clandestine, ce n'est pas aussi clair aujourd'hui : pour arriver à leurs fins, certains gouvernants usent contre leurs concitoyens de violence occulte tandis que, sur la scène internationale, apparait de plus en plus un terrorisme étatique, nouvelle sorte d'approche coercitive indirecte. De plus, comme s'attache au terrorisme une consonance péjorative, ses protagonistes tendent à rejeter la faute originelle sur leurs ennemis : le terrorisme, c'est la violence des autres. C'est donc l'Etat centralisateur, injuste, capitaliste ou oppresseur que désignent comme responsable de leurs agissements subversifs, comme le véritable terrorisme, les indépendantistes et révolutionnaire de tout genre, quand bien même la violence qu'ils stigmatisent ne serait, bien souvent, que symbolique.

Laisser finalement de côté l'expression trop vague de terreur pour parler plutôt, parallèlement au terrorisme d'opposition classique, de terrorisme d'Etat, qu'il soit interne ou externe, n'est, il est vrai, qu'un premier pas sur un chemin pavé d'équivoques. Car le phénomène est tellement multiforme, variable dans le temps et l'espace, divers selon ses tenants et ses aboutissants, individuel et collectif, aveugle et sélectif, criminel et idéaliste, révolutionnaire et réactionnaire, qu'aucune définition ne permet véritablement de le circonscrire. La "relation terroriste" (terme forgé par l'Institut de Polémologie) est d'une complexité telle qu'on ne sait où commencer : les "actes", leur nombre et leur niveau de violence ; les "acteurs", individus et groupes, organisations militantes, rivales ou écran ; le terroriste lui-même allant du moine soldat au criminel de bas étage, en passant par toutes les nuances du romantisme, du délire logique, de l'idéologie débridée, voire de la déviance psychologique et de l'instabilité ; sans oublier les manipulateurs politiques lointains, "officiers-traitants" qui y croient, et agents spécialisés sans foi ni loi."

On pourrait y ajouter les acteurs de la réaction au terrorisme, souvent intéressés à dépasser l'objectif affiché pour leur propre compte...

"Encore peut-on aussi bien partir des mobiles et des objectifs, opposer le point de vue des auteurs et celui des victimes, analyser, selon le contexte, la fonction dévolue aux tiers, insister sur la structure spécifique de la société qui conditionne partiellement le phénomène, enfin considérer, avec Didier Bigo et Daniel Hermant (Conflits et violence politique dans le monde au tournant des années quatre-vingt dix, Institut de stratégie comparée, 1991), la théâtralisation de la violence via les médias ou le mimétisme qui relie terroristes et policiers."

Pierre DABEZIES reprend la même présentation, plus ramassée, dans le Dictionnaire de la stratégie. Il y fait cette distinction entre terreur (plutôt étatique) et terrorisme (plutôt anti-étatique ou contre un Etat). Plus multiforme, le terrorisme - terrorismes en fait - relève de motivations et de moyens très divers, et se prête à toutes les présentations issues des médias ou des services des Etats, quitte à mettre dans le même sac des actions individuelles se réclamant d'idéaux et stratégies de groupes bien identifiés. Mais en fait, les acteurs stratégiques utilisant le terrorisme applique des méthodes vieilles comme le monde : faire peur, semer la panique, tuer peu mais montrer énormément. Ce qui est recherché alors, c'est bien l'impact psychologique maximum hors de proportion avec l'action elle-même. C'est pourquoi, les médias dans le monde moderne (jouant le même rôle que les tambours des villages ou les théâtres antiques ou médiévaux...) jouent un rôle majeur dans le développement du terrorisme, dans son impact et dans son exemplarité. Mais à trop utiliser la violence extrême, cet impact et cette exemplarité finit par s'émousser, mais là on dépasse déjà la définition pour entrer dans la psycho-sociologie du terrorisme.

Gilles FERRAGU, dans son Histoire du terrorisme indique que "comme objet scientifique, le terrorisme pose une infinie de problèmes. Car, malgré la profondeur de leurs analyses, juristes, politologues et journalistes (l'auteur parle bien entendu de cette catégorie, qui se rétrécit comme une peau de chagrin, du journalisme d'investigation...) aboutissent à un constat sans appel : la difficulté, voire l'impossibilité de donner au phénomène, protéiforme, une définition structurante et consensuelle. le terme est connoté et ses contours demeurent flous, à l'image de cette "guerre contre le terrorisme" prônée naguère, et dont les difficultés - à la fois sémantiques, juridiques et stratégiques - sont désormais manifestes. (...) On remarquera par ailleurs que les diverses "sciences" qui s'intéressent au terrorisme (principalement le droit et la science politique) suivent une démarche instrumentale, que ce soit dans un cadre pénal ou une approche préventive/réactive. La réflexion pâtit de toute évidence de la charge émotionnelle que le terme charrie : le terroriste d'hier peut être le résistant d'aujourd'hui, et la célèbre formule - "Liberté, que de crimes on commet en ton nom" - prononcée par Mme Roland montant sur l'échafaud le 8 novembre 1793 conserve une troublante actualité."

Il y a donc abondance  de définition. Les Etats s'en remettent à leur propres critères et les efforts des organisations internationales, comme la Société des Nations et l'Organisation des Nations Unies pour donner un sens légal et universel au terrorisme n'aboutissent pas à la cohérence générale recherchée. Les conventions sur le terrorisme se perdent dans les stratégies diplomatiques d'acteurs aux tendances divergentes.

Jean-François GAYRAUD et David SÉNAT estiment eux aussi une définition du terrorisme impossible. S'y lançant tout de même, ils distinguent un terrorisme "ancien" d'un terrorisme "moderne" (des Temps Modernes), (dont des terrorismes de la guerre froide, instrumentalisés ou/et dirigés par des Etats, dans le cadre de stratégies indirectes), des terrorismes du chaos mondial, criminalisés donc hybrides, banalisés, donc démocratisés, irrationnels, donc massifs, directs, donc brutaux. La difficulté d'une définition du terrorisme réside dans son caractère fort d'enjeu : enjeu politique et diplomatique, enjeu juridique, enjeux bureaucratiques, enjeu statistique... "Aucune définition, écrivent-ils, consensuelle du terrorisme ne peut émerger. La raison en est aussi simple que trop souvent ignorée : il y a au coeur du concept de terrorisme une antinomie et une ambivalence essentielles. En effet, ce mot désigne à la fois un ensemble de pratiques et ce que l'on qualifie comme tel, une technique de combat et une étiquette. Parle-t-on d'une "organisation pratiquant le terrorisme" ou d'une "organisation terroriste"?  Car le même concept peut tout à la fois servir à décrire un adversaire ou un procédé. Cette polysémie provoque des incompréhensions et des malentendus permanents (...). Le terme est donc profondément passionnel et polémique : sa neutralisation apparait illusoire". Pour tenter d'y voir plus clair tout de même, ils proposent des classifications fondées sur les origines (étatique, international?), sur les buts (révolutionnaire ou idéologique, nationaliste ou séparatiste, eschatologique, animalier ou écologique), sur les méthodes (terrorisme des isolés, nucléaire, bactériologique et chimique, informatique,)

La raison principale de cette absence de cohérence réside dans le caractère "fourre tout" du terme terrorisme qui recouvre des réalités très différentes qui appellent des analyses différentes.

 

   Isabelle SOMMIER, maitre de conférences en sciences politiques à l'université Paris I Panthéon Sorbonne, en prend acte. A la recherche d'une impossible définition, elle constate que la définition scientifique "rejoint fréquemment l'opinion commune véhiculée par les dictionnaires ou le point de vue pratique des professionnels de la répression. Au gré de la conjoncture, et par un effet de mode non négligeable, plusieurs pistes ont été successivement privilégiées, qui mettent l'accent sur la fin poursuivie par cette violence, les moyens mobilisés ou les conséquences recherchées. Toutes sont porteuses d'une interprétation particulière mais également dépréciative du phénomène. Suivant que l'on choisisse l'une ou l'autre, une même organisation clandestine sera ou ne sera pas stigmatisée comme "terroriste". En somme, plutôt que d'éclairer le problème, ces définitions ont contribué à l'obscurcir."

Elle cite entre autres sur les travaux de Walter LAQUEUR (Terrorisme, PUF, 1979  ; The Age of terrorism, Boston Mass., Little-Brown, 1987) pour suggérer de définir le terrorisme comme "l'usage d'une violence masquée par un groupe à des fins politiques et dirigée contre un gouvernement, un autre groupe ethnique, des classes ou des partis". Cette définition, jointe à d'autres trouvées dans les dictionnaires courants en France, aboutit souvent à une totale confusion entre terrorisme et violence politique. A les suivre, "relèveraient de la même catégorie attentats, assassinats, enlèvements, mais aussi, pourquoi pas, manifestations dès lors qu'elles dégénèrent. Un parti pris équivalent se retrouve dans la liste établie chaque année par le département d'Etat américain (les Patterns of Global Terrorism) qui recense comme terroristes toutes les entreprises de contestation violente de l'Etat en place. A ce niveau de généralité, la perspective a une forte connotation moral et idéologique ; elle correspond à une condamnation absolue de n'importe quelle forme de rébellion contre l'ordre établi. Du reste, le FBI ne s'embarrasse pas des circonlocutions d'usage : pour lui, le terrorisme n'est rien d'autre qu'un "usage illégal de la force"." On pourrait en dire autant de nombreux organismes d'Etat de répression dans le monde... 

D'autres chercheurs se sont employés à énumérer les actes qui seraient constitutifs du terrorisme : prise d'otages, détournements d'avions, attentats contre les biens et les personnes. "Ils se fondent notamment sur des données statistiques qui montrent la fréquence écrasante de ce type de méthodes dans les affaires labellisées comme terroristes - à la charnière des années 80-90, bombes et fusillades représentaient entre 65% et 75% de l'ensemble des "incidents terroristes" (Rapport annuel Chronologie of Terrorism, publié à Londres par Intel Information Bureau), sans se préoccuper du caractère tautologique de la démarche. De telles définitions sombrent dans l'excès de formalisme et n'expliquent pas le fait que ces actes peuvent caractériser d'autres types de violences : la prise d'orages accompagne fréquemment un braquage de banque pour couvrir la fuite des cambrioleurs ; le piratage aérien a parfois été utilisé par de simples particuliers pour forcer les portes de l'asile politique dans un pays tiers, voire simplement par confusion mentale. Quant à la catégorie "attentats contre les biens et les personnes" sans précision ni du contexte ni de la victime, est à la base des définitions les plus communes de la violence collective, qu'elle soit sociale, politique ou criminelle. Même l'assassinat d'une personnalité politique a un écho différent selon l'identité de l'auteur, de la victime, mais aussi selon la conjoncture (temps de paix ou situation de guerre, démocratie ou dictature, etc.) (...)"

En fait, ce genre de définitions officielles provient sous doute de conjonctions disparates, entre volonté des organismes de répression de dresser des typologies de "terroristes" ou d'"actes de terrorisme" et recherche de définition des assurances pour l'indemnisation des victimes... Elles n'ont rien de "scientifiques", ne proviennent pas de recherches sociologiques ou socio-politiques. S'il faut rechercher des outils pour comprendre le terrorisme, il vaut mieux abandonner les définitions des dictionnaires et des organismes "spécialisés" et se fier à des recherches du type de celles de Michel WIERVIORKA (Face au terrorisme, Liana Levi, 1995) pour qui le terrorisme est une "forme extrême et décomposée d'antimouvement social", une violence qui s'emballe au nom d'un conflit-référence avec lequel l'avant-garde autoproclamée n'entretien qu'une relation superficielle.Il procède d'une logique d'inversion qui amène des individus d'ne part à s'identifier à un groupe social mythifié (la classe ouvrière, le peuple palestinien, la cause arabe...), d'autre part à s'y substituer de manière volontariste pour forcer le cours, selon eux nécessaire, de l'histoire par la propagande armée ou la radicalisation du combat."  Mais il néglige sans doute d'autres aspects qui tiennent à l'influence des Etats et des médias sur l'évolution de la contestation et surtout met la question de la légitimité au coeur de son analyse.

Dans toute analyse du terrorisme, il vaut mieux procéder au "cas par cas, le terme "terrorisme" étant, encore une fois trop polysémique, trop polémique, "dissensuel" et systématiquement pris dans une approche instrumentale, que ce soit de la par de leurs auteurs, des victimes et des organes de répression. On se centre par trop sur les groupes minoritaires faisant usage d'attentats pour faire progresser leur cause et pas suffisamment sur des groupements bien plus importants (Etats, films multinationales, lobbys divers...) faisant usage d'"armes de terreurs".

 

Gilles FERRAGU, Histoire du terrorisme, Perrin, 2014. Pierre DABEZIES, Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000 ; Encyclopedia Universalis, 2014. Terrorisme, wikipedia, septembre 2015. Jean-François GAYRAUD, David SÉNAT, Le terrorisme, PUF, collection Que sais-je?, 2002). Isabelle SOMMIER, Le terrorisme, Flammarion, collection Dominos, 2000.

STRATEGUS

Complété le 3 octobre 2015

Complété le 26 août 2017

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28 septembre 2015 1 28 /09 /septembre /2015 09:33

Tout acte terroriste bénéficie d'une couverture médiatique souvent hors de proportion avec son importance réelle. D'une certaine manière l'impact médiatique, objectif recherché et parfois unique impact recherché​​, est fourni non pas par l'importance de l'acte mais par les médias eux-mêmes... Aussi, lorsqu'on traite du terrorisme, faut-il soulever quelques questions préalables :

- ne faut-il pas discuter des terrorismes, plutôt que de terrorisme ? L'étiquette péjorative de terrorisme (les terroristes eux-mêmes se voient plutôt en résistants, en libérateurs, en marqueurs...) recouvre une quantité d'actes aux motivations qui couvrent une large partie du spectre politique. Le résistant de la Seconde guerre mondiale n'est-il pas le terroriste des forces d'occupation? Le résistant palestinien n'est-il pas le terroriste des forces d'Israël? Le flou est si intense que l'on peut recouvrir aisément du terme de terrorisme des actes qui sont très loin de ceux qui utilisent bombe ou arme blanche ou à feu... De plus est amalgamé sous le terme terrorisme tant les actes isolés (même s'ils se réclament - plus ou moins de bonne foi - d'une cause quelconque) que les actes de groupes politiques constitués.

- qui veut terroriser qui et qui terrorise qui? Un attentat isolé terrorise t-il réellement une dense population urbaine, ou les responsables de la sécurité au sens large ne sont-ils pas les seuls terrorisés? Ou font-ils semblant de l'être pour mettre en oeuvre des politiques précises de contrôle de cette même population? Les acteurs utilisant le terrorisme sont légion. Des Etats ou des Empires cherchant à recouvrir les impôts en rasant un ou des villages pour l'exemple aux individus isolés se réclamant d'une cause quelconque, les exemples abondent. La politique de la peur est utilisée autant par des Etats, des groupes et des individus de toutes motivations. On aurait tort, sans doute, d'oublier l'équilibre de la terreur nucléaire à côté desquelles toutes ces petites politiques de terreur dont les acteurs frappent des populations plus ou moins nombreuses apparaissent en fin de compte assez pauvres et assez minables sur bien des plans... Aujourd'hui encore, la politique de la peur fait partie de la panoplie de bien de régimes politiques dans de nombreuses régions du monde...

- Derrière toute l'agitation médiatique, que se cache t-il souvent?

- Quels sont les véritables caractéristique de moyens terroristes?

- Quelles sont les causes, effets immédiats et conséquences à plus ou moins long terme d'un terrorisme?

- Le terrorisme - pour reprendre encore une fois ce terme fourre-tout, ne parle t-on pas de cyberterrorisme? - fait-il réellement partie d'une stratégie d'ensemble de groupes particuliers? Et si c'est le cas, dans quelles circonstances les acteurs terroristes l'utilisent-ils? Entre-t-il dans la vaste catégorie des guerres irrégulières?

- Il apparait sans doute qu'historiquement, le terrorisme est militairement inefficace et socialement comme idéologiquement contre productif à terme. Souvent, ce sont des perdants qui l'utilisent, des groupes en perte d'influences... Mais seule l'enquête historique permet de déterminer cela réellement. Il faut sans doute déjà attirer l'attention sur l'écart entre la perception de l'importance d'un groupe (parce qu'il utilise des moyens de destruction aveugles à l'aide de martyrs auto-proclamés) et la réalité de sa place sur l'échiquier politique dans les pays dont il est issu.

- Moralement, l'acte terroriste, qui ne vise que rarement - mais là aussi les amalgames peuvent brouiller les pistes - des combattants, n'est-il pas un acte lâche (au sens d'incapable de s'attaquer à des individus ou des groupes du même niveau, de la même force...), même si le terroriste meurt dans son acte?

STRATEGUS

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