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6 mai 2015 3 06 /05 /mai /2015 13:33

 Si nous faisons ici une grande place à la fiscalité sous l'Empire romain, c'est à la fois parce que l'épaisseur historique de celui-ci influe largement sur les pratiques quant à l'impôts des entités politiques qui prennent sa suite, et ce jusque nos jours et parce que l'ensemble des questions sur les conflits liés à la fiscalité y trouve une illustration... parfois violente. La crise de l'Empire qui intervient surtout au IIIe siècle met en jeu cette fiscalité et la fait évoluer, parfois brutalement. 

Paul PETIT nous dit que "les dépenses des Sévères sont du même ordre que celles des Antonins mais sensiblement accrues ; ainsi des dépenses militaires, par l'augmentation des effectifs, des soldes et la gratuité de l'entretien ; il en va de même pour les frais de l'administration, puisque le nombre des fonctionnaires s'est accru, et on (plusieurs auteurs) a calculé qu'en ce domaine les dépenses avaient quintuplé depuis Auguste. Les souverains ont offert au peuple (il s'agit surtout des Italiens et des Romains) de nombreuses distributions frumentaires, considérées sous l'Empire comme une forme de l'assistance publique due au peuple maître, et Sévère ajouta au blé traditionnel une ration d'huile. (...) S'y ajoutent les distributions d'argent ou congiaires, offertes au peuple par tous les empereurs depuis Auguste, à l'occasion des avènements, des anniversaires, des triomphes, et dont le montant par tête augmente, en partie à cause des progrès de l'inflation (...). Enfin les Sévères, les deux premiers surtout, ont beaucoup construit, à Rome et dans les provinces.

Aussi sont-ils les promoteurs d'une politique de "fiscalisme" intégral, au service d'un Etat exploteur : pour la première fois, l'exemple de l'Egypte lagide commence à porter ses fruits. (...) Les Sévères ont eu le mérite de comprendre que les besoins de l'Etat et tout particulièrement de sa défense exigeaient de grands sacrifices, devant lesquels avait reculé Marc Auurèle, peut-être trop idéaliste et hostile aux procédés brutaux. A vrai dire, les Sévères ne les ont pas inventés et ils ont puisés dans un arsenal plus ancien en en systématisant l'emploi : d'origine oriental et égyptienne (...) seraient la taxation directe, le travail forcé, les corvées d'Etat (transports ou agraires) et la responsabilité pécuniaire envers le fisc ; d'origine gréco-romaine, les levées extraordinaires sur le capital, les services divers (liturgies grecques et munera romains) que rendent gratuitement les titulaires des charges."

Rappelons ici ce qu'est ce fameux exemple lagide. Innovant par rapport au système fiscal qu'ils avaient trouvé à leur prise de l'héritage pharaonique, les Lagides ont repris le système de l'affermage appliqué d'abord à Athènes au IVe siècle avant JC. Ils confièrent aux économes, responsables financiers des revenus royaux à l'échelle de nome, la bonne marche de la procédure. Choisis par l'économe parmi les candidats les plus offrants, les fermiers, des Grecs, des Egyptiens ou des Juifs s'engageaient à fournir au Trésor Royal une somme convenue à l'avance et s'occupaient ensuite de percevoir l'impôt pour lequel ils s'étaient engagés. Lorsque les sommes peerçues dépassaient le montant fixé, ils gardaient pour eux la différence. Si au contraire, elles n'étaient pas suffisantes, ils devaient prendre sur leurs propres ressources, sous peine de se voir saisir par les services royaux, ou dans les pires des cas, d'en répondre sur leur propre vie... Les mises en esclavage n'étaient pas exclues en cas de défaillance du fermier...

"L'originalité des Sévères fut de faire peser le maximum de ces charges sur l'aristocratie sénatoriale et les bourgeoisies municipales, ce qui a permis à certains modernes de les taxer non sans exagération de "niveleurs", hostiles à toutes les élites. En fait, ils ont pris l'argent et les biens nécessaires à la survie de l'Etat là où ils se trouvaient, non sans assujettir également à ce même service les corporations de travailleurs et les paysans. (...) A la suite de l'amenuisement de l'aerarium Saturni et du patrimonium, les deux caisses principales de l'Etat sont alors le fiscus Caesaris et le res privata, enrichie des énormes cotisations opérées à la faveur de la guerre civile, et de la fortune personnelle de Marc Aurèle et Commode, dont Septime Sévère s'est déclaré l'héritier. Les deux caisses virent augmenter sensiblement le nombre de leurs administrateurs, procurateurs et rationales. Il ne semble pas que les impôts réguliers aoent été sérieusement alourdis, sauf certaines taxes en Egypte sur les vignobles et jardins. L'or coronaire fut perçu de plus en plus souvent et devint peu à peu une sorte d'impôt, que Sévère Alexandre (...) se déclarait incapable d'alléger. Caracalla avait rapisement gaspillé ce que son père lui avait laissé dans un budget en équilibre car il avait derechef augmenté les soldes et il n'hésitait pas à verser aux barbares de fortes sommes en or de haute qualité, pour éviter les invasions. Il doubla les taxes sur les affranchissements et les successions et Dion Cassius prétend qu'il naturalisa tous les habitants de l'Empire pour les assujettir à la vicesima (devenue une decuma) hereditatium. (...) Septime Sévère est surtout le créateur d'un impôt nouveau promis à une longue destinée, l'annone militaire qui devait plus tard servir de base à la jugatio-capitatio de Dioclétien. Cet impôt en nature, payé par tous ceux qui ont des revenus fonciers, est la généralisation d'une pratique ancienne, la réquisition destinée à l'entretien des troupes. En principe, les denrées et fournitures étaients achetées par l'Etat ou rembousées, mais les abus étaient fréquents depuis toujours. Du moment que l'armée est nourrie gratuitement, depuis Septime Sévère, il faut bien que les civils paient pour les soldats. cet impôt apparait en Egypte (...) dès les premières années du IIIe siècle et peut-être est-il en rapport avec la municipalisation de ce pays, car il est levé par les sénats municipaux qui chergent de ce soin, sous leur responsabilité, des commissions d'épimélètes. Mais l'annone a existé partout et même en Italie. (...)." Ce qui ressort de ce récit de l'évolution de la fiscalité est à la fois une instabilité dans les assiettes et les montants des impôts perçus, une variabilité suivant les années des ressources collectées et une certaine permanence du circuit de l'impôt. Malgré les troubles militaires et civils qui commencent à perturber très sérieusement la vie politique et économique de l'Empire, les ressources des impôts vont toujours à Rome, ne sont ponctionnées qu'occasionnellement par les collecteurs à leur propre profit, et sont calculées à Rome en dernier ressort. Cette permanence explique sans doute pourquoi, malgré toutes les destructions, les empereurs Illyriens parviennent tout de même à la fin du IIIe siècle à rétablir l'unité de l'Empire. Même si ce qui ressort de la pratique de l'impôt ressemble plutôt à des réquisitions en hommes et en matériels comme en nourritures selon les besoins du moment. Mais avec ces guerres qui n'en finissent pas et qui ravagent les pays, des phénomènes bien documentés apparaissent : avec l'accroissement de la grande propriété et notamment des domaines impérieux, le déclin de l'esclavage, et la peine que les propriétaires avaient en période difficile à percevoir les fermages en espèces, le colonat partiaire est progressivement remplacé par le travail servile et le fermage traditionnel en argent. Ajoutons à cela le déclin de la vie urbaine qui s'accentue dans tout le Bas-empire (284-395) et qui influe de manière très importante sur le circuit fiscal. 

     Paul PETIT toujours rapporte que "avec l'accroissement de son poids l'annone (...) devient insupportable car elles est mal répartie, faut de recensements et de cadastres à jour permettant de prévoir son rendement. Dioclétien opéra de profondes réformes difficiles à interpréter (car aucune texte n'en précise l'économie) et les Codes même ne fournissent aucune définition des termes nouveaux dont l'emploi devient alors officiel." C'est d'ailleurs pourquoi il faut prendre avec précautions toutes les descriptions du système fiscale que l'on peut trouver ici et là. 

"L'impôt de base est payé en nature, à partir d'unités fiscales appelées jugea et capita. Le jugatio porte sur la terre, et la capitatio nouvelle (distincte de l'ancienne capitation, impôt personnel payé en argent) est levée sur les personnes et peut-être aussi, mais certainement plus tard, sur le cheptel (...). Ces impôts ont ceci de commun qu'ils pèsent sur la production agricole, comme l'ancien tributum foncier des provinciaux, qu'ils soient acquittés en denrées, produits divers et fournitures, le tout étant livé au titre de l'annone, que Doclétien a donc en somme "réformée"." Il est encore difficile de déterminer ce que représentent concrètement ces unités fiscales, notamment la caput... Leur mise en place s'avère de toute façon laborieuse et n'est pas faite de progrès continus. Le gros problème étant de recenser les ressources et le programme d'introduire la nouvelle structure fiscale uniformément dans tout l'Empire ne fut jamais réalisé.

Paul PETIT indique, pour la période de l''"Empire totalitaire" de la fin du IVe siècle, qu'il est impossible de connaitre le poids relatif de cette fiscalité et l'importance des ponctions par rapport au produit national brut. "Rien ne montre que l'autorité ait songé à l'influence de la fiscalité sur l'économie et parsuite à proportionner le poids de l'une à la prospérité de l'autre. Les plaintes des contribuables s'expriment dans les témoignages littéraires du temps, mais le plus souvent en ce qui concerne les hautes classes, ou lors des levées supplémentaires, les superindictions, toujours très impopulaires, et qui suscitèrent en 387 la fameuse sédition d'Antioche. Dans l'ensemble, par rapport à la productivité et au niveau de vie, la fiscalité s'était alourdie au fil des siècles et son poids ne cessa encore de croître de Dioclétien à Théodose. Les empereurs dilapident aisément, comblent leurs favoris, construisent beaucoup et fournissent aux barbares annones et tributs." Il faut comprendre que le rapport de forces entre Rome et ses voisins turbulents a changé au fil des siècles. Rome entreprenait des conquêtes défensives en soumettant les tribus "barbares" à de lours tributs, autant pour s'enrichir que pour les affaiblir. Maintenant Rome paie ces voisins turbulents en tribut pour les garder hors de son territoire. "Seul Julien chercha à alléger ce fardeau en diminuant les dépenses de l'Etat, mais cette politique déflationniste ne lui survécut point. Les procès fiscaux sont très nombreux et la législation du Code Théodosien fort abondante en ce domaine. Les fonctionnaires sont les agents les plus actifs de l'oppression fiscale, car s'ils ne sont pas pécuniairement rsponsables de la levée des impôts, leur carrière en dépend. En effet, le système des fermes, chers aux Lagides, a été abandonné pour la perception directe." Ce qui constitue une innovation, mais une innovation trop tardive, dans le système fiscal romain. "L'impôt foncier de base, la jugatio-capitatio, dépend de l'administration des préfets du prétoire : ils décident de son montant, c'est-à-dire des quantités à verser par unité fiscale, du taux de l'adaeratio éventuelle (conversion en argent des versements en denrées) et des superindictions. Les impôts en espèces sont du rssort des comites financiers. Il y a en somme quatre administrations distinctes : celle des préfets du prétoire (impôts en nature), celle du comes sacratum largitionnum, pour les impôts en argent, le revenu des fabriques d'Etat, des mines et des monopoles, celle du patrimonium, qui désigne à cette époque les biens privés des empereurs et celle du comes rerum privatorum, qui s'occupe des biens de la couronne." Sur les évolutions générales, qui préfigurent le paysage économique du "Moyen-Age", le totalitarisme étatique "se traduit économiuement par le dirigisme, socialement par la fixité des conditions. A partir du IIIe siècle, avec le déclin des villes, les campagnes prennent une importance plus grande. Le monde romain se ruralise, tournant le dos à toute la tradition antique, favorable à la vie urbaine." Partout règne la grande propriété qui s'étend au détriment du domaine public. Avec l'apogée des grandes invasions, le circuit fiscal se déplace, les réquisitions forcées et les perceptions (qui deviennent de plus en plus aléatoires) se font au bénéfice, soit tendanciellement soit par "désertion" de l'autorité centrale, d'autorités plus proches, souvent calquées sur les diocèses d'antan, progressivement aux mains d'une nouvelle classe de propriétaires qui voient de moins en moins l'intérêt (et les risques de se soustraire aux obligations encore légales) de faire circuler les ressources vers Rome. Un des pivôt décidément central du déplacement des pouvoirs politiques est constitué dans le nouveau contrôle des ressources, que ce soit en nature ou en argent. Et lorsque l'administration centrale disparait purement et simplement, c'est vers les nouveaux maîtres "barbares" que les autorités économiques se tournent pour assurer leur sécurité. 

 

   Ramsay MACMULLEN, professeur émérite de l'Université de Yale, dans son étude sur le déclin de Rome et la corruption du pouvoir, pose également la question du poids de l'impôt et des relations entre les collecteurs d'impôts et le pouvoir central. Le lien entre la dimension de l'armée et le poids de l'impôt semble très perçu par les contemporains et à en croire les sources littéraires, le Bas-Empire ne serait qu'un vaste camp militaire. Loin de poser en axiome, outre une certaine exagération de la part des érudits de ce temps, que toute forme d'imposition serait, "en soi et par soi, cause automatique de dysfonctionnements", le spécialiste de la fin de l'Empire romain estime "que la domination romaine ait entrainé le prélévement d'un tribut et une exploitation rigoureuse et parfois brutale n'avait pas que des mauvais côtés". En effet, cette exploitation stimule la productivité et la production et l'auteur va jusqu'à penser que les forces d'occupation - ce qui est par ailleurs vrai sur le plan de l'architecture et du bâtiment - ont stimulé l'expansion des villes. le système fiscal a un certain rôle dans l'urbanisation, ne serait-ce qu'il est un des circuits de l'accumulation et de la concentration de richesses diverses. L'ensemble des données économiques à notre disposition ne fait pas penser à un déclin économique causé par le poids des impôts, ce qui rejoint l'opinion de Paul PETIT. Les guerres militaires et civiles ont causé bien plus de ravages sur l'économie agricole, entre prélèvements soudains et destructions pures et simples. La discalité de l'Empire tardif n'est nuisible que sous un autre angle. C'est dans l'organisation même des prélèvements fiscaux, dans la qualité des percepteurs qu'il faut rechercher la cause d'un affaiblissement général de l'Empire. "Tout l'Empire souffrait d'une dégradation universelle en son point le plus névralgique. La racine des maux : l'imposition, dont les décurions étaients responsables, jusque sur leurs propres deniers, si leurs efforts pour recouvrer l'impôt n'atteignaient pas les sommes requises. (...) Même à l'apogée de l'Empire, la civilisation des cités ne pouvaient pas compter sur le patriotisme et la générosité de tous ses cityens en titre, sans esception. Ils cherchaient à éviter d'être enrôlés dans la curie, pour ne rien dire de leurs tentatives pour éviter les devoirs qui risquaient de leur incomber en conséquence de cette charge." Le déclin de l'esprit public, la rapacité des membres de certains clans, l'appropriation de grands domaines par le jeu précisément des dettes d'impôts, existent depuis le début de l'Empire, mais tous ces maux s'aggravent à partir du troisième siècle. La vénalité des charges, estimées au début comme une nécessité, constitue une calamité, lorsque l'esprit public n'existe pratiqumement plus, et le fait que plusieurs armées romaines se combattent ne fait qu'accroitre le phénomène. En réaction à une certaine propension à collecter les impôts pour le compte du camp ou d'un autre, le pouvoir central tente de "fonctionnariser" le circuit fiscal. Mais cette fonctionarisation, attestée par l'accroissement très important du nombre des fonctionnaires officiels chargés de récupérer directement le produit d el'impôt s'acccompagne d'une véritable privatisation du gouvernement, du haut en bas de l'échelle. Du coup, l'alourdissement de l'administration impériale, source d'accroissement des impôts, accroit encore plus le processus de décomposition de l'Empire. Dans tous les domaines, de l'architecture à l'armée, les compétences s'affaiblissent, comme les motivations. Ramsay MACMULLEN va jusqu'à écrire qu'une des causes du déclin de l'Empire romain réside non pas dans les assauts renouvelés des barbares, mais dans une sorte de démission générale, l'appropriation clanique des ressources étant de loin préférée au combat contre les envahisseurs. "Alors que l'éthique dominante des légions avait traditionnellement permis des extorsions de routine aux sous-officiers et aux soldats de rang inférieur, ce n'est qu'au troisième siècle qu'on voit des régiments et des armées entières faire passer les "affaires" avant la guerre." De la gestion du ravitaillement des troupes à la collecte elle-même des impôts (où les décurions ont toujours eu un rôle central), qui requiert dans de nombreux cas - vus les impayés massifs - la présence d'une force armée, de plus en plus de soldats, du dernier rang jusqu'au sommet de la hiérarchie militaire, entendent engrager le maximum de profits. "Des conséquences historiques s'ensuivirent naturellement. Elles semblent parfois incontestables. L'ennemi s'aperçoit que "nos" hommes ne sont ni en nombre suffisant ni en situation de se battre, et, confiants en cela, ils attaquent ; tantôt nos sources les plus fiables (Ammien, Synésius, Augustin) attribuent spécifiquement une défaite à la corruption qui ronge toute l'armée. Tantôt encore, un prince client, Firmus, est soumis à des extorsions et "incapable de tolérer l'arrogance et la cupidité des troupes", il se révolte ; l'empereur doit alors procéder à un transfert de troupes de Panonie et de Mésie en Afrique pour le combattre grâce à quoi Sarmates et Quades peuvent facilement enfoncer les frontières ainsi dégarnies.""

Notre auteur fait un rapprochement entre ce déclin impérial et l'invasion de plus en plus importante de la sphère publique par les intérêts privés : "On reconnaissait même que l'Empire tout entier enffrait de l'influence prépondérante de la vénalité. Dans une adresse à l'empereur vers 390, Libanius décrit comment les soldats stationnés à la campagne sont tous "à la chasse", vendant tous "la protection" de leur officier de commandement contre les percepteurs de fermages et d'impôts. Bien sûr, le général, lui, conserve la plus grande partie du bénéfice. Les perdants sont les curiales qui doivent d'une manière ou une autre rassembler les sommes non perçues. (...) La profonde compréhension dont fait preuve Libanius quant aux conséquences en chaîne provoquées par l'éthique du gouvernement de son époque, et sa perception que l'Empire tout entier court un risque sont très rares. C'est tout naturel. Se détacher assez de ses propres préoccupations particulières pour voir ce qu'elles affectent ailleurs, voir les interconnections des diverses parties et institutions de la société et en évaluer les conséquences historiques qui doivent inéluctablement s'ensuivre - qui a pareille vision? qui même s'y intéresse? Tandis que guerre et politique se jouent sur un coup de dés, les manières et les moeurs ne changent que par degrés insensibles, sans à-coups. Et leur tendance générale est malaisée à percevoir. Il se peut par exemple, que soit dénué de toute signification le fait que, presque au moment où j'écris, les accusations contre des porteurs de cingulum actuels ou antérieurs accusés de vente d'armes illicite - vente qui leur a apporté un énorme profit (l'auteur pense à l'Irangate) - aux ennemis de leur pays soient en train de s'effriter en piles de papiers déchirés ; car le principal défenseur de la loi au palais (lui-même menacé d'une nouvelle enquête pour ses propres profits issus de ces trafices d'influence) s'est montré fort lent à enquêter. C'est un scandale, c'est de l'histoire, le monde entier s'en inquiète. Le scandale, de fait, a atteint l'une après l'autre toutes les sphères gouvernementales de façon notable. Est-ce désormais une habitude installée, notre consuetudo, l'aube de notre déclin? Non. Mais qui peut voir se dissoudre la volonté d'un grand Empire sans les coups de butoir incontrôlés de l'entreprise privée - les mercatores ou kapeloi - sans se demander s'il n'y aurait pas là quelque enseignements à dégager?"

 

Paul PETIT, Histoire générale de l'Empire romain, 3 tomes, Seuil, 1974.  Ramsay MACMULLEN, Le déclin de Rome et la corruption du pouvoir, Editions Perrin, collection Tempus, 2004.

 

ECONOMIUS

 

Complété le 12 mai 2015.

    

 

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4 mai 2015 1 04 /05 /mai /2015 17:08

   L'anthropologue, sociologue et spécialiste de la formation des prix en économie Paul JORION, auteur déjà de La Survie de l'espèce : un essai incisif, humoristique et pas complètement desespéré (Futuropolis, 2012), Le Capitalisme à l'agonie (Fayard, 2011), L'Argent, mode d'emploi (Fayard, 2009) et Comment la vérité et la réalité furent inventées (Gallimard, 2009), enfonce ici fortement le clou sur l'état de la réflexion en économie. Il fait partie de ces économistes qui ont annoncé la crise des subprimes en 2005 et qui dénoncent depuis un certain temps déjà la financiarisation du capitalisme. Après ses précédents ouvrages surtout descriptifs, il se risque à une réflexion prospective plus ambitieuse sur cette crise qu'il présente comme particulièrement "toxique" : "une crise due au fait que notre espèce se conduit comme un malpropre à la surface de la planète qui l'accueille ; une autre due au fait que la maîtrise de la complexité nous a désormais totalement échappé (c'était déjà le cas avant l'invention de l'ordinateur, mais celui-ci a magnifié le problème de plusieurs ordres de grandeur) ; enfin la crise financière et économique actuelle est la conséquence de la "machine à concentrer la richesse" qui constitue le coeur de nos sociétés et dont nous sommes en général très fiers, du moins jusqu'à ce qu'elle nous explose au visage, comme aujourd'hui." L'auteur s'élève contre l'absence de réflexion globale sur la société qui sévit actuellement dans le monde intellectuel, absence que prolonge l'absence totale de projet de société de la part des partis politiques comme des mouvements sociaux d'ailleurs. C'est cette pseudo "science économique" qu'il attaque dans ce véritable pamphlet, non sans faire de nombreuses propositions - parfois très précises - pour en sortir. Devant toutes les questions laissées en suspens justement, dont il série de nombreuses, dont beaucoup faisaient pourtant au siècle dernier l'objet de nombreuses propositions globales, pointe une inquiétude forte : "il reste un nombre considérable de questions à résoudre, mais le temps presse, car pendant que nous réfléchissons, c'est notre environnement global qui se dégrade inoxerablement. Parviendrons-nous à sauver notre "bouclier social"? Sans doute, mais à condition que nous sauvions notre civilisation. Et pour sauver celle-ci, il faut d'abord que nous souvions notre espèce. Ce que nous ne pourrions faire sans sauver notre planète."

      Devant l'ampleur de la crise catastrophique que nous vivons, alors même que les élites continuent de vivre sur des schémas antérieurs quasiment périmés et consomment ce qui reste à consommer avec un insouciance (et une naïveté) qui laisse parfois pantois, l'auteur ne peut pas en rester aux évolutions récentes et en anthropologue qu'il est, remonte très loin, dans les soubassements biologiques de notre espèce. Prenant comme point de départ parfois la réflexion, si injustement méprisée aujourd'hui, de Jean-Jacques ROUSSEAU, sur l'espèce humaine, passant en revue les pensées de Graffon Elliot SMITH (1871-1937), de William PERRY (1887-1949) et de W H R Rivers (1864-1922), qui réfléchirent de leur temps sur l'hyperdiffusionnisme (sur les réalités et les effets de contacts entre cultures), rappelant les réflexions de Benjamin LIBET (1916-2007) sur les décalages entre actions et pensées (l'action précédant souvent la pensée, qui justifie et "explique" ensuite l'action) et entreprenant la même démarche pour la linguistique, la sociologie, la psychanalyse, il dénonce notamment les effets néfastes de ce que l'on appelle communément l'"individualisme méthodologique", véritable défi à l'intelligence des actions collectives. Un des effets de cet "individualisme méthodolique" est de rendre très difficile ce que Paul JORION aimerait faire : aider les financiers à devenir vertueux. Il s'attache à comprendre comment on en est venu à l'existence de cette sphère financière qui parasite l'économie après s'être rendue indispensable, au point qu'ils (les financiers) recherchent à tout pris le plus fort taux de profit de l'investissement financier, au mépris de leur fonction originelle d'aider les entreprises productrices de biens et de services tangibles. 

    Très vite, l'auteur aborde les caractéristiques de ce système financier qui s'est éloigné des réalités économiques. Il met en relief la mise en oeuvre d'algoritmes qui remplace la pensée stratégique humaine danbs les opérations financières, mise en oeuvre illusoire d'une méthode pour tenter de maitriser la complexité des événements économiques par des automatismes dont peu de personnes sont aujourd'hui capables à leurs origines et à leurs logiques. Pour avoir vécu de l'intérieur cette vaste machine d'informations, il a constaté des dysfonctionnements fatals entre grands cadres financiers d'experts et directions des organismes financiers. Parce qu'elle favorise précisément la concentration de richesse, le système ne "questionne" pas ces dirigeants sur les différentes crises à répétition qui secoue pourtant le système économique. 

  Son expérience personnelle de consultant le pousse à poser la question : "Où était la science économique quand on a eu besoin d'elle?" Après avoir constaté que le projet très médiatisé de refonder le capitalisme a échoué, notamment d'ailleurs à cause de l'emprise (qui n'est plus, depuis longtemps un support fructueux...) du secteur financier sur l'ensemble de l'économie, il entend aller plus loin au fond des choses, sur ce vide constaté chez les économistes même lorsque les grands argentiers leur demandèrent comment la crise des subprimes avait-elle pu avoir lieu. Il remonte alors aux débuts de l'histoire de l'économie politique, celle qui débute avec les réflexions d'Adam SMITH et se poursuit avec l'oeuvre de David ROCARDO pour finir d'être critiquée par Karl MARX. Au corps défendant de ce dernier auteur, cet outil de critique de l'économie politique, qui ne devait qu'être un support à l'activité révolutionnaire, a tellement eu de succès que des générations anti-marxistes d'économistes se sont détournés de tout ce qui pouvait ressembler à une analyse de politique économique ET d'économie politique, sous peine d'être soupçonner de vouloir renverser le capitalisme...

   L'auteur a sa propre interprétation de cette crise financière mondiale, mais le principal intérêt de son ouvrage n'est pas dans la description (même si nous la recommandons!) des fourvoiements intellectuels des "économistes", mais dans ses propositions. Leur fond est d'empêcher une fuite de capitaux dans le cycle de la spéculation en intervenant de manière législative sur l'organisation des marchés financiers et notamment pour fixer des plafonds de taux de profit. Comme tout connaisseur d'analyse marxiste (mais pas seulement...), l'argent a tendance facheuse de s'investir là où le taux de profit est le plus élevé et il l'est surtout sur les marchés financiers, avec la créations de multiples supports de valeurs qui finissent par avoir un rapport plutôt lointain avec les biens et services, lesquels se trouvent de plus en plus démunis de liquidités et d'investissements. Aussi Paul JORION énumère un certain nombre de mesures immédiates :

- Accorder à nouveau la priorité aux salaires plutôt que favoriser l'accès au crédit, lequel est nécessairement cher et se contente de renvoyer à plus tard la solution du problèmes qui se posent d'ores et déjà ;

- Bannir la spéculation en rétablissant les articles de loi qui l'interdisaient dans la plupart des pays jusqu'au dern ier quart du XIXe siècle. L'auteur fait référence pour la France à la l'article de loi 1965 du Code civil, abrogé en 1885. Celui-ci mettait fin à presque deux millénaires de prudence financière, inscrite depuis bien plus longtemps dans la Bible par exemple... ;

- Mettre hors d'état de nuire les paradis fiscaux en interdisant aux chambres de compensation de communiquer avec eux dans un sens comme dans l'autre. Les mesures doivent concener l'ensemble des paradis fiscaux, y compris ceux que les Etats tolèrent dans des enclaves de leur propre territoire ;

- Abolir le privilège des personnes morales par rapport aux personnes physiques, privilèges qui ont permis de transformer de manière subreptice dans nos démocraties, le suffrage universel en suffrage censitaire. L'auteur fait ici référence à la pratique américaine d'intervention des trusts dans le financement des compagnes électorales ;

- Redéfinir clairement, dans les textes légaux, l'actionnaire d'une société comme étant l'un de ses créancieers (un contributeur d'avances, autrement dit un prêteur) et non comme l'un de ses propriétaires ;

- Etablir les cours à la Bourse par fixing journalier ou hebdomadaire, notamment pour empêcher cette fameuse volatilité des cours, favorisée d'ailleurs par l'informatisation ;

- Eliminer le concept de "prix de transfert", qui permet aux sociétés d'échapper à l'impôt par des jeux d'écritures entre maison mère et filiales. Mettre fin en somme à toute l'inventivité comptable dont font preuve les cabinets financiers... ;

-Supprimer les stock options pour instaurer une authentique participation universelle ;

- Réimaginer les systèmes de solidarité collectifs en lieu et place des dispositifs spéculatifs voués à l'échec, en raison de leur nature pyramidale, que sont l'immobilier ou l'assurance vie, par quoi on a cherché à les remplacer... C'est, entre autres, tout le débat entre système de retraite par répartition et système de retraite par capitalisation... ;

- Enfin, dans un monde où le travail tend à se raréfier, la question des revenus doit être mise à plat et faire l'objet d'un véritable débat. C'est tout un programme qui vise à substituer, comme nous l'appelons de nos voeux (ce sont les animateurs de ce blog qui parlent ici) depuis longtemps, le fameux débat sur le travail, sur la réparatition du travail, alors qu'il se raréfie sous les coups de butoir de l'automation, par celui sur la répartition des richesses...

 

Paul JORION, Misère de la pensée économique, Flammarion, Champs actuel, 2015.

 

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30 avril 2015 4 30 /04 /avril /2015 13:13

     Mireille CORBIER rappelle que l'histoire de la République romaine, avant la période impériale, "est celle d'une cité qui, grâce aux profits de la guerres et de la conquête, a pu dispenser, depuis 167 av JC, ses citoyens du paiement de l'impôt extraordinaire (en principe remboursé), le tribut, destiné à financier la guerre. Désormais, l'Etat vit essentiellement de son domaine, italien et provincial, de l'impôt direct et permanent, qui pèse, lui, sur les seuls provinciaux, et de la perception de quelques impôts indirects. L'exploitation des provinces soumises à l'administration romaine enrichit à la fois le Trésor, les gouverneurs et les publicains qui prennent à ferme les revenus de l'Etat. Avec l'Empire, interviennent divers changements : une stabilisation des dépenses à un haut niveau (avec la création d'une armée permanente de province), un quasi-arrêt de la conquête, un effort de moralisation de la gestion des provinces, une responsabilisation du Prince, etc. (...) Nous aurions tort de privilégier à l'excès les recettes fiscales : tributs provinciaux et impôts indirects. S'y ajoutent les revenus patrimoniaux du Prince, le nutin des guerres, les confiscations des condamnés et les legs des particuliers en faveur de l'empereur. Le domaine impérial a pris une extension démesurée : par les confiscations, mais aussi par le jeu subtil des pratiques testamentaires (les empereurs ont détourné à leur profit une pratique sociale répandue dans la société romaine, le legs aux amis) et les profits de la familia Caesaris. En précédant ainsi, l'empereur en vient à rassembler dans ses mains, pour les redistribuer ou s'en servir pour payer ses dépenses, non seulement des revenus fiscaux, mais une part de la capacité de production agricole, forestière et minière. Au total, le Prince est le premier propriétaire de l'Empire : et rien ne permet de distinguer, parmi les fournitures de blé par exemple, celles qui sont versées au titre de la rente foncière de celles qui constituent le tribut provincial."

   Jean-Michel CARRIÉ écrit que à l'époque tardive du Bas-Empire, "l'Etat a perfectionné sa connaissance de la capacité contributive des administrés, accru son contrôle sur l'appareil de prélèvement fiscal et uniformisé les procédures. Une communis formula à l'échelle de l'Empire, répartissant les charges entre diocèses, provinces et cités, unifiait la comptabilité financière par-celà les diversités régionales et facilitait la prévision budgétaire. Chaque année, les bureaux financiers fixaient les montants et les taux de l'exercice fiscal (indictio). La situation de la trésorerie aux différents niveaux était communiquée aux instances centrales par des rapports (quadrimenstrui breves). La principale échéance budgétaire était le donativum quinquennal des soldats. Trois lustres constituent depuis Constantin un cycle indictionnel de quinze ans. Pour la période allant de la Tétrarchie au début du VIe siècle, les estimations proposées pour le budget romano-byzantin vont de 7-8 à 10-13 millions de solidi annuellement (soit de 97 000 à180 500 livres d'or). Depuis Dioclétien, l'impôt de base assis sur la propriété foncière, suivant le régime localement appliqué, pouvait être estimé et prélevé en nature ou en espèces. L'expression res annonaria a fini par recouvrir toute l'imposition "foncière", même quand elle n'est pas perçue en nature (canonica), mais en espèces et destinés aux largitionalia. Il s'ajoute divers impôts (tituli) catégoriels sur les commerçants et artisans (chrysargyre), les sénateurs (oblatio ou gleba). L'impôt sur les héritages a été aboli par Constantin. Les récentes évaluations du prélèvement fiscal dans l'Empire romain tarduf ont conclu à sa relative modicité. L'alourdissement de l'impôt n'était pas une fatalité inscrite dans les réformes de Dioclétien et de Constantin. Des périodes de rigueur et de détente ont alterné.

Constantin a créé deux services financiers centraux quoique indépendants de l'administration palatine, les Largesses sacrées et la Fortune privée, placés sous les ordres de deux comptes. Le premier gène tout ce qui est monétaire : frappe des pièces, impôts en numéraire, amendes judiciaires, vectigalia, droits de douane ; trésorerie des espèces (donativa de l'armée ; dépensens en numéraire) ; monopoles commerciaux et production d'Etat (ateliers publics, sauf les fabriques d'armes ; mines et carrières). Le res privata supervise l'administration provinciale des domaines impériaux et de leurs loyers, les donations et confiscations. La délimitation de ces deux domaines remonte au couple rationalis summarum-magister rei privatae créé dans chaque diocèse par Dioclétien. La fiscalité et les dépenses en nature (annonces des divers types) sont passées aux préfets du prétoire (après leur démilitarisation) et à leurs vicaires diocésiens. Dorénavant "fisc" est le seul terme pouvant s'appliquer à la totalité du dispositif financier public ou à l'un quelconque de ces éléments." 

   Toute cette organisation fiscale ne dit rien sur le statut des collecteurs d'impôts et n'oublions pas que le fonctionnariat (l'ensemble des fonctions d'Etat de l'Empire) est étroitement lié à la personne de l'Empereur, et cela de plus en plus au fur et à mesure qu'on avance dans le temps. L'instauration du christianisme officiel accélère d'ailleurs cette tendance. Les capacités de contrôle de l'appareil central sur l'ensemble des collecteurs de province sont à la mesure des véritables connaissances en administration (lesquelles dépérissent avec le temps...) et en probité des collecteurs (lesquelles aussi dépérissent avec le temps). S'ils sont nommés officiellement par l'autorité centrale, la nomination est un processus souvent compliqué (de plus en plus compliqué) où entrent en jeu de plus en plus les relations de clientèle et... les capacités d'achat des charges publiques et de moins en moins les réelles capacités d'administrateurs... De plus, au fur et à mesure qu'on avance dans le temps, les administrations fiscales, si la plupart garde leur structure et leurs ramifications, sont accaparées par des préoccupations de plus en plus privées et claniques plus que par la volonté de faire fonctionner l'ensemble des services publics impériaux.

   C'est ce qui ressort de nombreuses études récentes, et particulièrement celles qui essaient d'éclairter sous un nouveau jour les conditions de la décadence de l'Empire romain et de sa "chute". Le maître mot, qui revient aussi dans la littérature de ces temps, est corruption. Mais cette corruption, à l'origine du délabrement de ces services, civils (de l'entretien de routes aux renouvellement des conduites d'eau) et militaires (de plus en plus faibles capacités des armées à assurer la défense, même face à des populations barbares maitrisant pourtant nettement moins l'art militaire) trouve son origine dans le caractère originel même de l'impôt, qui reste surtout une technique d'accaparement de ressources. Et cette technique est stratégique dans un ensemble de plus en plus grand, traversé de périodes de paix et de guerres civiles.

    Pour en revenir au Haut-Empire, Paul PETIT dresse un tableau instructif de la vie économique de l'Empire, étant entendu que dans l'esprit des contemporains, l'économie n'est pas un élément principal de leur conception de la vie (d'ailleurs beaucoup plus courte que la nôtre!).

Dans ce monde antique, pas de politique économique (et d'ailleurs peu de production d'ampleur) et l'impôt sert uniquement à payer les guerres, les voies communication, la fonction publique impériale et surtout le train de vie des véritables propriétaires de l'Empire. Du point de vue des provinces, il s'agit de régler les impôts, considérés comme un dû, des dettes à l'Empire. Ce qui n'est pas sans analogie avec la situation inquiétante actuelle des Etats dont le service de la dette atteint des propotions souvent insoutenables, à l'heure où les politiques économiques nationales sont exangues et celles des ensemble régionaux pour le moins rachitiques.

 "La fiscalité ne fut guère réformée par Auguste qui s'efforça d'éviter les abus sans amoindrir les revenus de l'Etat, et empêcha les déprédations des publicains et des gouverneurs. Les provinciaux payaient des tributs en espèces et en nature dont la perception fut enlevée aux grandes sociétés publicaines et confiée soit aux notables des cités, soit à de petits fermiers plus faciles à surveiller que les anciennes sociétés, soit enfin à des procurateur. Sauf en Egypte, on manquait de bases pour évaluer la richesse et la force contributive des particuliers. Il fallut doubler le tribut de la Gaule (...), accoutumer les habitants aux recensements (...) et les chefs de tribus à payer eux-mêmes, ce qui souleva des difficultés." A propos des recensements l'étude de Béatrice Le TEUFF sur les recensements augustéens, aux origines des assises financières solides (en tout cas lui peermettant de développer infrastructures techniques et appareil militaire) de l'Empire. "Seuls les impôts indirects, vectigalia, et les douanes, portaria, restèrent entièrement confiés aux publicains. Les grands secteurs douaniers ne furent sans doute organisés que sous Tibène. Dans l'ensemble, la fiscalité n'est pas écrasante, bien qu'il soit difficile d'apprécier son poids selon les techniques d'aujourd'hui : le PNB (produit national brut) était si faible dans l'Antiquité qu'une taxe ad valorem de 2,5% (quadragesima douanière) pouvait paraitre pesante. Cependant, les progrès de l'activité commerciale au cours du Ier siècle après JC n'en furent pas entravé. Les citoyens romains résidant en Italie ne payaient aucun impôt foncier depuis la suppression du tributum en 167 av JC. (...) Pendant longtemps, Auguste acheta des terres pour ses vétérans sur des ressources personnelles, mais quand la raréfaction des espaces libres et l'élevation de leurs prix l'obligea en 5 après JC à verser des primes de congé (...), il fut contraint de créer, ce qui sembla exorbitant, de nouveaux impôts directs sur les citoyens : le vingtième sur les successions, le centième sur les opérations commerciales, les ventes ou affranchissements d'exclaves alimentèrent la nouvelle caisse des primes, gérée par des préfets de rang prétorien.  Cette caisse est, avec l'ancien aerarium Saturni, la seule dont l'existence soit formellement attestée à cette époque. L'aerarium de Saturne était également administrée par des préfets, puis, à partir de 23 av JC, par des prêteurs. C'était la caisse du Sénat, alimentée par les revenus des provinces sénatoriales certainement, peut-être aussi, en partie du moins, par les revenus de l'Egypte et des provinces impériales (...). Le problème de l'existence d'une caisse impériale distincte, le fiscus Caesaris, est controversé et doit être résolu négativement : sous Auguste et ses premiers successeurs, chaque province avec son fiscus et en quelque sorte son autonomie financière, et les exécdents des provinces riches étaient reversés aux provinces déficitiaires. Les comptes étaient tenus par des affranchis chargés des comptes et chaque année Auguste faisait lire au Sénat le bilan sous doute générale des recettes et des dépenses, ce que Tibène supprima."

Paul PETIT toujours replace en perspective l'impôt dans le Haut Empire au milieu du IIe siècle : "Aucun de ces empereurs n'eut de politique économique "dirigée" comme on dirait aujourd'hui, malgré quelques interventions ponctuelles. Le libéralisme, une sorte de laissez-passer, avant la lettre, régnait en tous domaines, sauf en ce qui concerne les douanes (portoria) dont le but était du reste fiscal et non économique, l'exploitation des monopoles de l'Etat et l'activité des corporations utiles au ravitaillement des grandes villes. L'exemple de l'Egypte, soumise depuis les Ptolémées à un régime de mercantilisme étatique très élaboré, ne fut pas suivi. Le princeps ne se considérait pas comme un roi, propriétaire de son royaume et de ses sujets, mais comme un administrateur, respectueux de l'autonomie des cités et désireux de ne point mécontenter les classes supérieures attachées à la liberté. De toute façon, les Anciens ne se sont jamais intéressés à la science économique et l'on ne disposait pas alors des moyens d'action indispensables. (...) Les seules interventions régulières concernent la fiscalité et les travaux d'équipement. Le système des impôts directs établi par Auguste ne fut guère modifié par la suite. Claude en avait systématisé l'administration, et la création de nouvelles provinces impériales l'enrichissait, surtout depuis l'attentive gestion de Vespasien. Le régime douanier a reçu sans doute sa physionomie définitive sous Hadrien. La substitution de la perception directe par les procueurs à la ferme des compagnies publicaines des conductores n'est pas complètement accomplie. Si elle a sans doute soulagé les contribuables, une partie des obligations fiscales incombe désormais aux communautés locales, ce qui les expose à des contrôles plus fréquents. De toute façon, il subsiste des obscurités en ces domaines et le plus difficile assurément est d'apprécier exactement le poids de cette fiscalité, et par suite ses incidences possibles sur la vie économique. Les impôts n'ont pratiquement pas augmenté pendant les deux cents ans qui sépare l'époque d'Auguste de celle des Sévères et l'on se plaint plutôt, le cas échéant, des abus des gouverneurs, procurateurs et conductores, que du taux spécifique des impôts qui, à vrai dire, semble dérisoire à des yeux modernes (5% sur les successions, 2,5 à 5% sur les douanes, aucune tentative de progressivité). La capitation est plus humiliante que pensante et l'impôt foncier nous demeure pratiquement inconnu, ce qui prouve à tout le moins qu'il ne suscitait pas trop de protestations. Mais cependant, il faut tenir compte des prestations exigées en temps de guerre ou des troubles, et surtout de la médiocrité ce que nous appelerions aujourd'hui le produit national brut. Il est impossible d'attribuer à la fiscalité de cette époque un rôle décisif dans l'évolution économique de l'Empire". Il n'en est sans doute pas de même sur l'évolution politique, avec les changements de mode de collecte, les recencements plus précis (sans doute plus précis qu'ici et là...) et surtout les incertitudes sur ce que l'on appelle aujourd'hui l'assiette de l'impôt. Sans doute, les gouverneurs, par exemple, était plus attentif à remplir des obligations de rentrées auquels Rome s'attend qu'à savoir le taux effectif des impôts... L'évolution la plus importante est sans doute l'accroissement  du rôle des "bourgeoisies municipales" à une époque de paix relartive de floraison des villes. Sans que l'Etat ne le reconnaisse, les ville possèdent une véritable unité, avec laquelle les classes sénatoriale et équestre doivent par exemple compter. La fortune reste principalement foncière mais une certaine concentration de richesses dans des villes n'est pas négligeable, surtout car les villes sont gourmandes en constructions et entretiens de toute sorte. La plupart d'entre elles étant édifiées à partir ou sur l'emplacement de place-fortes militaires, ce sont souvent les décurions qui se chargent de trouver les ressources nécessaires, et souvent sur leur fortune personnelle (en l'absence d'impôt direct urbain). Une quantité d'obligations de dons, rattachée au statut de notable permet leur accroissement. Même si elles ne sont pas fortifiées (de par la paix civile qui règne au IIe siècle) (ce qui change au IIIe siècle et elles le paieront cher), ces villes bénéficient de constructions "d'agrément" liées à la propreté et aux jeux, et surtout d'un approvisionnement régulier venant des campagnes, souvent proches. Et cela dans un système de dons et d'évergétisme très bien décrits par VERNE. En résumé, le système fiscal permet surtout une circulation des richesses au sein de diverses classes dominantes et ne constitue pas un système très stable, très performant. Il est surtout fortement sollicité en cas de grands besoins, venant notamment d'Italie ou de Rome. 

 

Paul PETIT, Histoire générale de l'Empire romain, Seuil, 1974. Béatrice Le TEUFF, Les recencements augustéens, aux origines de l'Empire, Pallas, revue d'études antiques, n°96, 2014, numéro sur Le monde romain de 70 av JC à 73 ap JC. Jean Michel CARRIÉ et Mireille CORBIER, articles sur Les finances publiques, Dictionnaire de l'Antiquité, PUF, 2005.

 

ECONOMIUS

 

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25 avril 2015 6 25 /04 /avril /2015 13:32

  L'histoire depuis l'Antiquité nous apprend la réalité de l'impôt : ses fonctions, ses modalités, ses bénéficiaires et ses contributeurs existent bien avant l'Etat, même si Etat et fiscalité sont étroitement liés. André NEURISSE, docteur en droit et docteur d'Tat ès Sciences Economiques, rapporte la fiscalité à "l'ensemble des règles qui déterminent le quantum de cette part du revenu - ou du capital - qui a pour nom impôt et qui, par voie autoritaire, est transférée, sans contrepartie directe, des personnes physiques ou morales au profit de l'Etat ou des collectivités : régions, département ou communes (mais non point à celui d'organismes provés, tel la Chambre de Commerce, auquel cas, il s'agit de parafiscalité." De nos jours fortement codifé, la fiscalité ne l'a pas toujours été ainsi, et en tout cas pas si précisément et si minutieusement. Fiscalité proportionnelle ou progressive, sur le revenu, sur le capital, sur les transactions, elle peut être légale (au sens où elle découle d'une légalité étatique ou autre...) ou coutumière, indiciaire ou réelle, de quotité ou de répartition, directe ou indirecte. Le latin fiscus devrait en fait développer l'ensemble des phénomènes financiers concernant l'Etat et les collectivités publiques, mais il ne comprend plus, surtout dans les régions francophones, les mécanismes juridiques et comptables qui président à la transmutation de la recette en dépense (dans le monde anglo-saxon, cela apparait un peu moins restrictif, du moins à l'origine). Le même auteur indique que "qui qu'il en soit, il ne peut y avoir fiscalité sans déséquilibre de puissance entre l'imposé et l'imposant, sans cette forme d'autorité de l'Etat (mais qui est devenue seulement celle de l'Etat, devons-nous préciser, car la fiscalité est l'affaire historiquement de multiples pouvoirs concurrents) qu'est le pouvoir d'imposer, lequel se mesure à la capacité d'édicter l'impôt et de le recouvrer. Réciproquement, la fiscalité nourrit la puissance publique en lui donnant les moyens de s'exercer. Impôt et Etat se trouvent indissolublement liés.3 Nous pouvons ajouter que Fiscalité, Recencenement et Etat sont liés dans une dynamique qui les nourrit les uns et les autres. 

    Très peu d'études sur l'impôt sortent du cadre technique et de la description bureaucratique pour aborder les relations entre fiscalité et société. L'histoire fiscale est bien moins développé en France qu'aux Etats-Unis, en dehors de l'évocation étendue des différentes révoltes contre l'impôt, souvent intégrée dans une analyse plus globale des conflits entre différents pouvoirs politico-militaires. 

Nicolas DELALANDE et Alexis SPIRE tentent une Histoire sociale de l'impôt, centrée sur la période XVIIII-XXIe siècle et sur le cas français, à la suite d'un certain nombre d'auteurs qui, tout en faisant de l'impôt un véritable thème majeur de l'histoire sociale n'en font pas leur sujet principal d'études. Ainsi Norbert ELIAS, pour qui l'instauration d'un monopole fiscal constitue une étape essentielle dans la "sociogenèse de l'Etat (La dynamique de l'Occident, Calmann-Lévy, 1991), Max WEBER (Economie et société, Plon, 1971), Charle TILLY (La France conteste de 1600 à nos jours, Fayard, 1986), GUÉRY (1984), HINCKER (1971). TOCQUEVILLE place la question fiscale au coeur de son analyse sur les rapports entre Ancien Régime et Révolution. 

On peut distinguer parmi les recherches qui portent sur la période contemporaine, le courant Finanzsoziologie qui s'attache plus à l'étude des finances publiques qu'au rôle politique de l'impôt, avec Rudolf GOLDSCHEID (1917) et Joseph SCHUMPETER (1918). Leurs travaux sont remis à jour par le courant de "sociologie fiscale" aux Etats-Unis développé à la fin des années 1980, avec l'ambition d'analyser l'influence de l'impôt sur l'organisation économique, la structure sociale, l'évolution des nations (MARTIN et ses collaborateurs, 2009). En France, cette approche sociologique ne bénéficie toujours pas du succès connu outre-Altlantique. Le seul ouvrage de référence qui réinscrit l'histoire de l'impôt au coeur de l'histoire politique  et sociale contemporaine semble être celui de l'économiste Thomas PIKETTY (2001) qui montre le rôle que peut jouer l'impôt dans la réduction des inégalités ou dans la reproduction des patrimoines et des hauts revenus. 

  Pour se remettre en perspective les véritables ressorts de la fiscalité, il faut se reporter sans doute aux temps où précisément l'Etat (et même l'idée de l'Etat) n'existe pas encore, où l'écriture permet à des générations de scribes de conserver trace des patrimoines et où, des tribus uniquement concernés par le produit de pillages immédiats, émerge un ensemble de puissances, plutôt sédentaires, soucieuses de faire durer leur pouvoir. C'est surtout au sein d'empires, capables de générer une bureaucratie et un corps militaire compétent en matière de contrôle de territoire, que se développent des techniques d'expropriation de richesses, techniques qui jouent subtilement d'un certain assentiment des populations ainsi dépossédées, voire de leur consentement, en échange de protections souvent réduites au départ à interventions contre des invasions ou des troubles internes. La fiscalité, souvent, n'est qu'un élément de la véritable technologie de domination développée par des empires qui mêlent à la fois pouvoirs guerriers, pouvoirs religieux et pouvoirs économiques (connaissance des techniques agricoles par exemple...). Elle n'est qu'un outil déployé de manière parfois alternative à la destruction/rapine pure et simple (ou même à la mise en esclavage), de manière intermittente (où les prélèvements sont souvent faits en cascades, d'un "responsable" de village  aux collecteurs impériaux ou royaux, tous les dix ou quinze ans), en nature (prélèvement de richesses agricoles et d'éléments de la population, ne serait-ce que pour construire les armées) ou en numéraire (plus rarement dans les premiers temps, à l'exception des produits des mines)... Il faut attendre sans doute des empires durables pour voir se déployer une administration parfois multiforme et ramifiée en de nombreux points du territoire : assyrien, babylonien, égyptien, romain, sans oublier le fait que certains durent moins longtemps que d'autres, même s'ils ont le temps de développer une sorte de droit fiscal, par exemple l'es empires juif et étrusque. Souvent d'ailleurs, les techniques fiscales se diffusent par prélèvement chez les populations vaincues des lettrés et des techniciens hautement qualifiés vers les administrations des peuples vainqueurs (les différents systèmes de l'escalavage dans l'Antiquité s'y prête merveilleusement...).

   Une fois que l'intention affichée d'organiser un véritable prélévement de richesses à long terme sans destructions des biens des population anciennement ennemie, se pose la question des moyens de le faire... Or, il est particulièrement difficile pour la puissance victorieuse, dans des moments où les recencements des biens et des personnes ne sont pas encore suffisamment développés et où la nomadité n'a pas encore disparu, de faire ces prélévements lui-même. Le plus souvent est confiée à des membres des anciennes aristocraties abaissées par la défaite de faire ce prélèvement pour le compte des vainqueurs et même lorsque les populations sont plus ou moins assimilées, les notables locaux sont mis à contribution. Ces prélévements sont réalisés en deux temps : les responsables locaux collectent le produit de l'impôt et le restitue ensuite aux puissances auxquels ils sont plus ou moins assujettis, le tout avec prise de gages (souvent sous forme d'otages) par la puissance victorieuse parmi ces notables locaux. Ce système en deux temps se retrouve un peu partout et perdure même lorsque l'assimilation est complète. Sans être des fonctionnaires au sens moderne à proprement parler, ces collecteurs d'impôts prélèvent avec prise de charges parfois héréditaires. Ces familles, ces clans opèrent souvent en avançant eux-mêmes les fonds à la puissance centrale et en se remboursant sur les assujettus à l'impôt, gardant le surplus pour eux. Suivant le niveau de contrôle opéré par la puissance centrale, des abus peuvent être effectués. Tant que ces abus ne la gênent pas, surtout tant qu'ils ne génèrent pas une puissance capable de la contrer, la puissance central ferme les yeux. Jusqu'au moment où des révoltes éclatent, révoltes paysanne souvent violentes et révoltes urbaines, mettant parfois en question l'appartenance des villes à la puissance centrale. La longue histoire des villes européennes par exemple, est l'histoire d'une autonomisation par l'intermédiaire de la maitrise des modalités fiscales.

   Les cas les plus documentés pour la fiscalité dans l'Antiquité sont à l'heure actuelle ceux des empires grec, égyptien (sous les Ptomlémées, après la conquête d'Alexandre Le Grand) et surtout romain, source d'inspiration ensuite pour les fiscalités au "Moyen-Age"...

    Pour la Grèce, Léopold MIGEOTTE indique que dans les cités grecques, et notamment dans la période classique (Ve-Ier siècles av JC) (car avant les impôts sont peu nombreux), où la citoyenneté est très liée à la capacité de contribuer, dans une sorte d'impôt, aux constructions, à l'approvisionnement, à la guerre et à la défense, et à la rémunération des fonctionnaires et des esclaves publics, comme aux contributions extérieures (tributs ou autres dûs à des rois ou des cités), l'impôt occupe une place importante mais ni constante (dans le temps, vus les instabilités politiques et les opérations militaires fréquentes) ni uniforme (selon la cité), ni perennisée (beaucoup d'impôts ne durent que cinq, dix ou quinze ans...). Comptent dans les finances publics beaucoup plus les apports du commerce et... des guerres (pillages), bien plus que des productions réalisées sur place. C'est dans la répartition des revenus du commerce et des guerres que se trouve le plus "calculé" la contribution aux finances de la Cité.

 Sinon, "la distinction entre revenus ordinaires et ressources extraordinaires éclaire un trait fondamental de la gestion des cités. Egalement utile est la disctinction entre droits, taxes, impôts, capitations... que les Grecs confondent généralement sous le terme générique de télé. Cette rubrique ne présente, elle non pluis, ni hiérarchie ni pondération. "

En ce qui concerne les revenus ordinaires, les cités "possèdent et louent ou concèdent à des particuliers des biens immeubles, parmi lesquels on peut ranger les biens sacrés : terres, fermes, maisons, boutiques, mines, carrières, salines... Elles perçoivent des droits de douane (souvent du cinquantième au 2%) sur les marchandises importées ou exportées, des droits d'usage sur les latrines et les bains publics, les emplacements commerciaux de l'agora, les prés communaux ou la pêche, des droits de passage, d'ancrage ou de consultation (des oracles par exemples). Elles encaissent des amendes et le produit des biens confisqués. Les taxes indirectes sont particulièrement nombreuses, notamment sur les ventes, les loyers et les affranchissements d'esclaves. Plus souvent qu'on ne sroit, les cités imposent directement les biens privés comme les terres comme les terres, les maisons, les esclaves, les troupeaux, les bêtes de somme et les ruchers, ainsi que les produits de l'artisanat et de la terre (...) parfois en nature ou sous forme de dîme. Des professions comme l'artisanat ou des catégories de personnes comme les métèques peuvent payer une capitation. Enfin, les riches citoyens sont mis à contribution dans les charges exécutives et les lithurgies, devant ajouter de leur poche aux fonds publics disponibles, par exemple pour les vaisseaux de guerre, les choeurs ou les fêtes. Les impôts fonciers sont sans doute plus répandus dans les cités rurales, les droits de douane et les taxes de vente plus fructueux dans les cités ouvertes au commerce ou attirant des pélerins, des artistes, des athlètes et des curieux. Plusieurs sanctuaires sont particulièrement riches grâce aux donations des particuliers et des rois, aux prémices et aux parts de butin, aux recettes de troncs et des consultations d'oracles, aux ventes de prêtrises et de peaux des bêtes sacrifiées. Beaucoup de dons en argent se constituent en fondations dont les revenus doivent assurer des célébrations particulières, qui ont ainsi leur autonomie financière, tandis que d'autres sont simplement thésaurisés.

En cas d'urgence, les ressources extraordinaires sont plus ou moins prévues à l'avance selon les cités. Leopold MIGEOTTE indique aussi, après avoir mentionné l'importance des réquisitions et saisies, confiscations et emprunts forcés d'une part et du produit des conquêtes réalisées d'autre part, que "s'il est arrivé à des cités de contribuer à l'emploi et à l'activité économique, aucune n'a jamais voulu favoriser la croissance économique ni voucrir des domaines comme la santé ou l'éducation. Considérant leurs finances avant tout sous l'angle fiscal, elles sont soucieuses d'équilibrer leurs dépenses et leurs revenus. Mais raisonner en termes de budget ne peut rendre compte de toute la réalité, à cause de la variété et de la souplesse des ressources extraordinaires. Certes, une guerre, un séisme ou une famine peuvent causer des désastres dont les cités ne se remettent que lentement. Mais les impôts exceptionnels, les emprunts, les souscriptions et surtout l'évergétisme ont permis à la plupart de surmonter les pires difficultés. On le voit, leur équilibre financier repose largement sur le dévouement des plus riches, bob gré mal gré, et sur les largesses des rois. Cette façon de gérer le quotidien et même l'imprévu reflète une mentalité et en peut être simplement taxée d'incurie."

  Bien au contraire, dirions-nous, mais la documentation dans l'Antiquité nous oblige à la prudence, les finances publiques des cités grecques constituent comme une charnière entre les pratiques et les représentations des empires précédents et celles qui vont se développer dans la foulée des conquêtes macédoniennes. Auparavant, le pragmatisme l'emporte sur la précision et... l'éthique. Ensuite, on cherche davantage à faire de l'économie publique. On peut mesurer en outre que les "performances" des empires (en terme de stabilité, de durée et d'étendue...) peuvent dépendre d'un réseau stabilisé et d'une "fonction publique" nombreuse, bien rémunérée, intéressée à la rentrée fiscale, et fidélisée par toutes sortes de moyens. Moment charnière également, la venue de la prédominance d'une économie monétaire sur les autres à l'intérieur d'un même espace... Enfin, le système fiscal se double toujours d'un système de dettes à directions multiples et en cascades. Du coup, notamment à l'occasion de révoltes ou de révolutions, comme de naissances et de morts de souverains, la remise pure et simple (l'annulation) des dettes provoque une sorte de remise à plat du système fiscal. Bien entendu, il faut compter aussi avec certaines annexions de territoire qui provoquent des changements de fiscalité (alourdissement ou au contraire allègement)... Ce qui fait que dans l'Antiquité, le maitre mot de la fiscalité serait plutôt l'instabilité, à part des périodes, souvent qualifiées "d'âge dor" où les administrations peuvent un temps stabilisées, faire entrer des recettes et pourvoir régulièrement aux dépenses...

 

Léopold MIGEOTTE, Finances publiques (Grèce), dans Dictionnaire de l'Antiquité, Sous la direction de Jean LECLANT, PUF, 2005. Nicolas DELALANDE et Alexis SPIRE, Histoire sociale de l'impôt, La Découverte, 2010. André NEURISSE, Histoire de la fiscalité en France, Economica, 1996.

 

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24 avril 2015 5 24 /04 /avril /2015 09:07

  Le film allemand de 108 minutes réalisé en 2008 par Dennis GANSEL relate de façon très romancée (notamment pour la fin du film...) l'expérience menée par le professeur Ron JONES avec des élèves de première de l'école secondaire Cubberley à Palo Alto (Californie, Etats-Unis) pendant une semaine en avril 1967. La Vague raconte l'histoire d'un professeur de lycée allemand en classe politique qui doit montrer à ses élèves très sceptiques sur le retour d'un régime totalitaire de nos jours, dans le cadre d'un atelier d'une semaine, le contenu et le vécu de l'autocratie. Il pousse son expérience si loin, et pourtant avec si peu de moyens que ses étudiants s'identifient comme membre d'une communauté, La vague, qui ne tarde pas à réaliser des démonstrations à l'extérieur de l'école. Ce qui n'est au début qu'un jeu de rôle, présenté d'ailleurs clairement comme tel, devient une réalité sociologique qui échappe au contrôle du professeur. Celui-ci décide de mettre fin à l'expérience mais ne parvient pas à éviter une tragédie. Ecrits par Dennis GANSEL, Todd STRASSER et Peter THORWARTH, le scénario s'inspire directement de l'expérience de Palo Alto. Il bénéficie de la contribution directe de l'écrivain américain Todd STRASSER, romancier multiforme (il s'est attaché notamment à Star Wars) même si son oeuvre la plus connue est The Wave (New York, Dell, 1981, réédité en 1985 et en 1988 chez Puffin Books).

    Lequel s'inspire déjà de l'étude expérimentale du fascisme menée par le professeur d'histoire Ron JONES dans le cadre d'un cours sur l'Allemagne nazie. Ne parvenant pas à expliquer à ses élèves comment les allemands avaient pu laisser sans réagir (en fait, il y en a eu, des réactions, une véritable résistance à Hitler même...) le parti nazi procéder au génocide de populations entières, il organise une mise en situation. Il fonde un mouvement nommé "la troisième vague", dont l'idéologie vante les mérites de la discipline, de l'esprit de corps, de l'obéissance, visant la destruction de la démocratie, considérée comme un mauvais régime en raison de l'accent qu'elle place sur l'individu plutôt que sur la communauté. Si l'expérience s'arrête au bout de cinq jours de manière suffisamment habile pour que les élèves opèrent un "atterissage" en relative douceur, nombre de ceux-ci des années après et même de nos jours restent marqués. On peut dire d'une certaine manière que la "conscientisation" du professeur JONES est réussie. L'expérience montre la facilité inquiétante qu'à l'idéologie totalitaire a prendre emprise sur les esprits, même baignés auparavant dans une ambiance démocratique et même individualiste... Autre phénomène inhérent à l'installation d'un système autocratique, faisant l'objet de relations contradictoires de la part de l'auteur, de témoins..., la faiblesse de résistances : alors que 200 élèves sont concernés par l'expérience, seuls quelques uns expriment leur désaccord, la plupart dénoncés par leurs camarades. Mais tout de même vers la fin de l'expérience, un groupe d'élèves aurait sucité un boycott soutenu par 500 parents d'élèves de l'université et même organisé la sequestration du professeur, vite délivré avec la promesse de mettre fin à l'expérience (ce qu'il avait prévu au départ). La mise en situation s'était avérée plus réaliste qu'espéré...

  Le professeur, lui-même impressionné par elle, décrit son expérience en 1972, sous le titre The Third Wave et  publie ses souvenirs en 1976 sous le titre Take As Directed, dans un magazine interactif, The CoEvolution Quaterly. L'expérience demeure confidentielle, malgré l'intérêt manifesté par des psychologues (Philip ZIMBARDO, de l'université Stanford, par exemple). Jusqu'en 1981, lorsqu'elle inspire un téléfilm, The Wave, produit par Norman LEAR et réalisé par Alexander GRASSHOFF sur un scénario de Johnyy DAWKINS, téléfilm couronné par un Emmy Award et un prix Peabody. Sous le pseudonyme de Morton RHUE, le romancier Tod STRASSER publie alors en 1981 son roman, non directement de l'expérience, mais du téléfilm, sorte de novellisation, genre dans lequel ce romancier exerce.   Par la suite, Ron JONES est sollicité à maintes reprises pour des conférences, notamment en Allemagne.

  Le réalisateur du film de 2008, Dennis GANSEL, contribue ensuite à faire connaitre encore davantage cette expérience. Après lui, un film documentaire Lesson Plan sort en 2010. Dans celui-ci, Ron JONES et le principal du lycée se remémorent l'expérience et expriment leurs réactions. La video est distribuée en France sous le titre L'expérience de la troisième vague. Notons encore qu'elle inspire un opéra-rock français de Gilles RAMADE, présenté en 2013.

 

Dennis GANSEL, La vague (Die Welle), Allemagne, Drame de 108 minutes, 2009. Le film est disponible en DVD, édité Bac Films. On peut trouver comme bonus une interview inédite de Ron JONES, un journal intime video du réalisateur, une fin alternative, un clip musical... (parfois dans un coffret comportant également un autre film de Dennis GANSEL, Le quatrième pouvoir).

 

FILMUS

     

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18 avril 2015 6 18 /04 /avril /2015 09:11

    La fiscalité, les impôts de toute nature, loin d'être simplement une technique de collecte de ressources et de redistribution des revenus, se situe au coeur des conflits économiques et sociaux. Son histoire, que l'on peut faire remonter à l'Antiquité et aux tributs, est souvent confondue avec la constitution et le maintien de l'Etat. Mais, si cette constitution est nécessairement liée au développement de la fiscalité, les origines lointaines de l'impôt se situent dans la recherche lancinante de moyens moins violents que les rapines et les pillages (notamment des villes) d'accaparement des richesses. La fiscalité, comme la géographie sert d'abord à faire la guerre, tant l'argent est effectivement son nerf, et le processus qui mène à des organisations territoriales permanentes est relativement long et semé de retours en arrière. Il s'agit d'abord pour les vainqueurs de guerres de faire perdurer leurs conquêtes. Si les moyens symboliques pour ce faire sont déployés avec force (avec la manipulation de la foi populaire et des religions par exemple), les moyens matériels le sont tout autant. D'ailleurs, les techniques fiscales de collecte sont impuissantes sans une acceptation, un consentement, de l'impôt, même par les populations riches ou pauvres qui peuvent le trouver injustes. C'est pourquoi l'histoire de la fiscalité est en même temps une histoire culturelle et une histoire de techniques. Il faudra attendre longtemps avant que l'impôt soit un moyen de redistribution des richesses et de justice économique. ce n'est guère que depuis les Temps Modernes qu'en Occident cela existe, mais cela ne doit pas nous faire négliger que l'impôt, et cela en Chine par exemple bien plus longtemps qu'avant l'Occident, est, dépassant sa fonction première d'expropriation, le moyen de concentrer suffisamment de richesses pour construire les villes, entretenir les routes, payer des fonctionnaires de toutes donctions, notamment des fonctions régaliennes (police, justice...) d'Etat. Les empires qui persistent dans la durée sont avant tout, et même devant la technique militaire, ceux qui savent collecter et utiliser l'impôt. La fiscalité est tellement liée au destin de l'Etat que lorsque la majorité ou les plus riches citoyens s'en défont, celui-ci dépérit tout simplement. C'est pourquoi l'ampleur même des fraudes fiscales, notamment des entreprises, menace aujourd'hui l'existence même de l'entité étatique. A partir du moment où des entreprises deviennent, souvent par ce fait, plus riches que des Etats, on peut se demander si le monde ne se réféodalise pas. Un élément qui penche en faeur de cette hypothèse de travail réside dans l'orientation du circuit des richesses. Indice : les sociétés assurances drainent vers les différents marchés financiers beaucoup plus de ressources que les rentrées fiscales, tous chiffres confondus dans le monde entier. 

   C'est toutes ces problématiques qui rendent vitales l'étude des relations entre fiscalité et conflit. Pour établir ces relations, il convient de sérier un certain nombre de questions, parmi lesquelles jamais ou très peu posées :

- Quels objectifs visent ces impôts? Appropriation, exploitation à long terme, expropriation, affaiblissement durable de l'ennemi, collecte de fonds à titre de construction, reconstruction, maintient de villes ou d'infrastructures (de circulation ou d'approvisionnement en eau par exemple), financement des armées, règlement de dettes, maintien de statuts différentiels, construction ou entretien de lieux de cultes, paiements de fonctionnaires religieux ou civils, redistribution des richesses? Selon les époques et les contrées, ces objectifs varient beaucoup...

- Qui impose? C'est la question des collecteurs d'impôts : directement par l'Etat ou par affermage, et parfois par affermage en pyramide, des lieux reculés aux centres du pouvoirs? Qui décide de l'impôt ? Selon quelles modalité légistatives ou coutumières, par exemple.

- Qui est imposé? Selon quels critères la fiscalité est-elle établie? Quelle est l'assiette fiscale, quels sont les types d'impôts, directs et indirects qui touchent les différentes parties de la population et quelles parties de la population contribue à l'impôt? Selon quels critères : de statuts, religieux, politiques, économiques... Quels sont les possibilités pour certaines catégories de la population d'y échapper, légalement, en droit, ou illégalement?

- Quels sont les ressorts de la collecte des impôts? Du consentement citoyen et même de l'existence du statut de citoyen à l'extorsion sous la menace d'interventions de milices ou d'armée (et menaces de massacres), avec prises d'otages à la clef, l'éventail est très large. Peut-on considérer en outre que la captation des richesses par l'institution de la fiscalité est une violence moindre, mais avec les mêmes buts, que la guerre de pillage?

- Quels sont les institutions ou les individus qui collectent l'impôt? Quel est l'organisation même de l'appareil fiscal? La construction d'une fiscalité semble aller de pair (avec un dynamisme rétroactif) avec la constitution d'Etat ou d'Empire...

- Quels sont les types d'impôts mis en oeuvre : taxes, péages, tributs, direct sur le revenu, avec déclarations (ce qui pose la question du taux de recouvrement de l'impôt...). Quels sont les plus indolores. Peut-on considérer la loterie comme un impôt volontaire par appât de gain (d'abord instituée en direction des possédants et des classes riches...)? Quel est le réel statut de l'assurance? Outre que les collecteurs ne sont plus du tout les mêmes et les présentations de captation de richesses très différente, l'assurance partage avec l'impôt un certain nombre de caractéristiques qui font réfléchir : achat de sécurité (l'impôt et l'assurance comme garantie de sécurité des biens...), reconduction tacite, obligations de souscription (notamment pour les véhicules et les habitations...), difficultés pour y échapper. Il est intéressant de comparer le droit des assurance et le droit fiscal... De plus, comme les sociétés d'assurance, au niveau mondial, rivalisent d'importance (sans compter leurs ramifications à tous les stades de l'économie) avec les Etats, comment analyser cette concomittance ?...

- Quelle est la nature de l'impôt? Nature (bétail, travail, esclave à fournir...) ou numéraire (dans une économie monétaire marchande). Sa périodicité de prélèvement? Impôt du sang, également, entre le ban seigneurial et le cens démocratique, l'éventail est très large. Peut-on considérer le service militaire également comme un impôt du sang?  L'impôt est-il un moyen d'extorsion ou un instrument de politique fiscale? La fiscalité est-elle un moyen de domination ou au contraire la marque qui sépare les citoyens des non-citoyens?  La réponse vaie bien entendu suivant les sociétés. Derrière la technique se dissimule sa nature même. A travers l'impôt se dessine une grande part des conflits sociaux, médiation et/ou entretien de ceux-ci...

  Ce qui amène à une définition de l'impôt aux multiples critères et modalités, à un typologie de l'impôt rattachée à une typologie des sociétés (politico-socio-économique). 

 

ECONOMIUS

 

 

 

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17 avril 2015 5 17 /04 /avril /2015 13:09

   Steve ABADIE-ROSIER donne une place à part à l'abréaction dans les mécanismes de défense. L'abréaction est la libération d'affects accompagnant la survenue ou l'évocation d'un événement traumatique. Spontanée ou provoquée par l'hypnose ou la suggestion, elle entraine une catharsis qui permet de lever le refoulement du souvenir traumatique ou qui s'oppose à sa constitution. Sigmund FREUD propose dès 1893 de traiter les hystériques traumatiques par la méthode cathartrique, par la verbalisation de l'expérience traumatique dans sa globalité, sans imposer d'interdit ni de moratoire pour son versant émotionnel. 

"L'abréaction invite le patient à se remettre mentalement dans la situation du traumatisme et lui permet de réévoquer l'expérience vécue, en toute spontanéité, sans aucune censure afin d'établir des associations mentales. Cette libération d'affects, attenants au trauma, lors de la résurgence du moment traumatique, facilite les associations symboliques et significatives chez le patient afin qu'il puisse enfin les assimiler." FREUD faisait déjà remarquer que l'évocation d'un instant traumatique passé, à la différence de récits préparés et construits "à froid", s'accompagne de toute la charge d'affects, dûments corrélés au traumatisme, en rappelant que les affects étaient resté jusqu'ici coincés (c'est-à-dire non abréagis).

"A l'instant précis où survenait le traumatisme, le sujet, pris au dépourvu, n'avait-il en effet pas décharger ses affects dans l'action ni par la représentation mentale. A l'inverse, d'autres sujets, qui ont pu réagir immédiatement par le geste, des pleurs ou la représentation mentale à un même traumatisme, ont pu se préserver de l'effraction traumatique. Cette libération d'affects, différée et brutale, provoque une "abréaction émotionnelle" (ou une reviviscence de l'événement assortie de toute la charge affective inaugurale), qui procure du soulagement. Cependant, l'expérience montre que ce soulagement n'est que provisoire si les questions du sens et de l'assimilation du trauma n'ont pas été résolues. Le patient est alors sujet à des abréactions répétées, sans amélioration de son être, selon l'accumulation des tensions créées par la persistance des affects pathogènes.

Pour être efficace, l'abréaction doit non seulement porter tout le quantum d'affects attenant à l'événement traumatisant, mais également permettre des associations signifiantes véhiculées par le langage et "l'inscription du trauma dans le grand complexe des associations" afin qu'il soit assimilé par le patient. Autrement dit, la remémoration élaborée et non sa réminiscence brute, ainsi que son intégration dans le continuum de l'histoire de vie, doivent favoriser une assimilation du trauma et des affects attenants par le patient. C'est à cette seule condition que le patient ressentira non seulement le répit éphémère de post-décharge émotionnelle, mais également l'authentique catharisis, ou soulagement éclairé, apaisement de l'âme." Le clinicien, qui tire de son expérience l'inscription de l'abréaction dans les mécanismes de défense, rappelle également que FREUD est très explicite quant à l'autonomie du patient lors de cette réappropriation de l'expérience traumatique. Sinon, cette expérience traumatique, non abréagie et non dissociée, demeure comme un corps étranger dans le psychisme.

    Steve ABADIE-ROSIER classe l'abréaction comme mécanisme de défense dans une perspective dynamique pour utiliser, pendant la cure, les potentialités du psychisme. Ce mécanime de défense est donc, à l'inverse de beaucoup qui mènent à des affections psychiques parfois graves, positif. Sa mise en oeuvre aide le psychanalyste dans son travail avec le patient. Toutefois, dans le corpus psychanalytique, l'abréaction est mis en valeur que dans une période précise de l'histoire. C'est surtout dans Etudes sur l'hystérie que Sigmund FREUD détaille son mode opératoire. LAPLANCHE et PONTALIS écrivent également que "cependant la notion reste présente dans la théorie de la cure psychanalytique, pour des raisons de fait (présence, dans toute cure, à des degrés divers selon les types de malades, de manifestations de décharge émotionnelle) et pour des raisons de fond dans la mesure où toute théorie de la cure prend en considération non seulement la remémoration mais la répétition. Des notions comme celle de transfert, de perlaboration, de mise en acte, impliquent toutes une référence à la théorie de l'abréaction en même temps qu'elles conduisent à des conceptions de la cure plus complexes que celles de la pure et simple liquidation de l'affect traumatisant.

Alain de MIJOLLA discute de la méthode cathartique. Mise au point par Joseph BRAUER avec sa malade Anna O en 1881-1882, cette méthode est théorisée ensuite par BRAUER et FREUD qui complètent la notion de catharsis par celle de l'abréaction : une quantité d'affects liés au souvenir de l'événement pathogène traumatisant n'a pu être évacuée par les voies normales physiques ou organiques, comme l'exigen le principe de constance, et s'est trouvée coincée et détournée dans le somatique, situation à l'origine du symptôme pathologique. La thèse de FREUD selon laquelle le traumatisme à l'origine du déplacement de l'énergie vers le soma est toujours de nature sexuelle cause sa rupture avec BRAUER. De même d'ailleurs que les notions de résistance et de transfeert développées ensuite par le fondateur de la psychanalyse. "Purgation cathartique et abréaction, si leurs effets sont toujours observables au cours d'une cure psychanalytique, ne constituent plus un but du traitement comme en 1895. Elles demeurent en revanche au premier plan de plusieurs techniques psychothérapeutiques, comme par exemple le "cri primal" ou certaines pratiques de psychodrame."

 

Alain de MIJOLLA, Dictionnaire international de psychanalyse, Hachette Littératures, 2005. Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychalayse, PUF, 1976. Steve ABADIE-ROSIER, Les processus psychiques, Les Neurones Moteurs, 2009. 

 

PSYCHUS

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16 avril 2015 4 16 /04 /avril /2015 15:43

 Une discussion sur le racisme, comme d'ailleurs sur le sexisme ou l'âgisme (anti-vieux ou anti-jeune), et sur l'esclavage, ne peut avoir lieu que lorsque les acteurs sociaux s'aperçoivent de son... existence. Avant le mot, la chose existe, mais elle ne revêt aucun caractère péjoratif. Et même au contraire, entre chrétiens par exemple, il était bon ton d'être antisémite il n'y a pas si longtemps, comme entre hommes, l'infériorité des femmes n'était pas plus discutable que l'infériorité des enfants (souvent même d'ailleurs anciennement mis sur le même plan...). Ce n'est que par la prise de conscience d'une inégalité doublée de violences physiques et/ou morales que des philosophes comme des politiques se mettent en chasse d'un racisme dans la volonté de l'éradiquer.

Ceci est bien entendu une dominance, qui souffre de grandes exceptions, dans un sens comme dans l'autre (le statut des femmes comme des esclaves d'ailleurs changent d'un espace ou d'un temps à l'autre...). Il a existé des philosophes depuis l'Antiquité pour contester le bien-fondé d'un traitement différent des hommes suivant la couleur de leur peau, comme il existe encore aujourd'hui des idéologies qui "établissent" des différences essentielles entre des "races". Si dans les relations sociales, des noirs sont opprimés par des blancs, le niveau de conflictualité s'élève au fur et à mesure que la condition des uns et des autres posent problème, et surtout que leurs statuts sociaux différentiels se met à varirer rapidement, pour de multiples raisons qui peuvent être uniquement socio-économiques ou religieuses.

Cela ne veut pas dire, et c'est d'ailleurs un des principes de la conflictologie que nous aimerions dégager, que ces conflits n'existaient pas auparavant, mais ils peuvent s'exprimer de manière de plus en plus ouverte, autant par la prise de conscience de ceux qui font partie des classes dominantes de l'injustice de l'état de fait que par le refus de ceux qui font partie des classes dominées de continuer à subir les mêmes injustices et les mêmes violences. Il faut qu'il existe certaines circonstances pour que l'état de fait soit contesté, pour ce qui restait caché aux yeux de tous se révèle, pour devenir une source de luttes sociales ou plus exactement pour reprendre une expression à la mode, de luttes sociétales. Celles-ci dépassent le cadre économique et complexifie d'ailleurs l'ensemble des champs conflictuels de la société, les différents types de conflictualité ayant tendance à se mêler. 

   C'est bien de la perception de qui est "raciste" et de ce qui est "violent" que nait un nouveau champ de conflits ouverts entre groupes sociaux. C'est par cette considération que commence la réflexion de Paul ZAWADZKI sur le racisme. "Où commence cette violence, quels en soint les contours? Porté par un champ lexical éclaté, le mot racisme souffre de surcharge sémantique". 

Gordon W ALLPORT (The nature of Prejudice, 1954) distingue plusieurs types de comportemens racistes, dans une société où précisément la "question raciale" est au premier plan. Rejet verbal, évitements, discrimination, atteintes physiques (émeutes raciales, lynchages, pogromes...), extermination. "Quel que soit le type de société, la violence de la destruction de personnes et des biens ne fait aucun doute pour ceux sur lesquels elle s'exerce. En revanche, s'agissant des trois premiers types, la violence se loge principalement dans l'écart entre le droit et le fait. Ainsi, les pratiques qui transgressent le principe de l'égalité de droit apparaissent "naturellement" comme violemment discriminatoires dans les sociétés égalitaires, à ceux du moins qui en partagent les fondements. Inversement, séparation fixe des places, des espaces et des honneurs, conduites de séparation ou d'évitement, croyance dans la supériorité fondée sur la nature ou le passé d'un groupe donné, semblent relever de la nature des choses dans des sociétés régies par le principe hiérarchique où "la notion générale de semblable est obscure" (Tocqueville). A l'échelle des siècles, la coexistence par emboitement hiérarchique est d'une étonnante stabilité, et rien n'interdit de penser que différents groupes ont vécu harmonieusement sous un régime juridique séparé tant que ce principe leur semblait naturel (validé, acceptable, évident...)" Le racisme comme problème nait dans les sociétés qui, refusant progressivement l'idée d'une différence naturelle essentielle, pensent les individus comme égaux, semblables. Les normes égalitaires s'imposent suffisement pour rendre illégitimes les pratiques discriminatoires fondées sur des différences physiques apparentes. Cette analyse est assez largement partagée (LEGROS, 1999 ; MESURE, RENAUT, 1999). C'est dans les descriptions des sociétés étausinienne et de l'Allemagne nazie qui se développe selon Pierre-André TAGUIEFF l'usage du mot "racisme". Mais bien auparavant, au sujet de l'esclavage, des débats de même type avant déjà surgit. La découverte des Amériques par les navigateurs européens a sans doute provoqué les premiers débats institutionnalisés : les "Indiens" sont-ils des hommes (des enfants de Dieu)? En tout cas, ce serait l'émergence, la transition à la modernité qui crée les conditions de possibilité des convulsions racistes. Pour Anna AREND (Les Origines du totalitarisme), "c'est précisément le nouveau concept d'égalité qui rend si difficile les relations modernes entre les races."

  Après les réflexions de TOCQUEVILLE (De la démocratie en Amérique), qui remarque la présence plus forte du préjugé raciste dans les Etats qui ont abolit officiellement l'esclavage, Louis DUMONT formule "l'hypothèse la plus simple (qui est de) supposer que le racisme répond, sous une forme nouvelle, à une fonction ancienne. Tout se passe comme s'il représentait, dans la société égalitaire, une résurgence de ce qui s'exprimait différemment, plus directement et naturellement, dans la société hiérarchique. Rendez la distinction illégitime et vous avez la discrimination, supprimez les modes anciens de distinction, et vous avez l'idéologie raciste".  Le ressentiment anti-égalitaire, comme le formule Norbert ELIAS est lié à la question "raciale".

Mais la question du passage à l'acte interroge. SI le racisme peut s'exprimer sous forme de préjugés, d'idéologie, de rationnalisation pseudo-scientifique, ou s'incarner dans des pratiques allant de la ségrégation au meurtre, il n'y aurait pas de relations de nécessité entre préjugés et pratiques de discrimination (expérience de Richard T LAPIERE de 1934 relatée dans Social forces, n°13). Outre que les raisons invoquées par les meurtriers individuels sont extrêmement variables, il est difficile de les traiter comme de simples rationalisations. Dans chaque des cas, des paradigmes de recherches différents sont mobilisés. Un ensemble de recherches mobilisent des concepts psychanalytiques et se rapproches de problématiques de frustrations et de bouc émissaires. L'étude des cas où des violences collectives sont faites éclaire le fait qu'ils se déroulent dans des situations de crises, où souvent l'Etat est défaillant ou encore qu'il canalise de cette manière des révoltes populaires.

 

    En tout cas, le racisme constitue un phénomène multiforme, où interviennent des éléments pas forcément connectés. Quoi de commun entre une foule de Blancs en délire qui lynche un Noir suite à un fait criminel dans une petite ville du Sud des Etats-Unis et l'extermination systématique froide, appuyé sur des concepts "scientifiques", de populations entière? On peut avoir affaire à des attitudes ou des pratiques racistes justifiées "scientifiquement" comme à des comportements guidés uniquement par le ressentiment psychologique dans des situations personnelles ou collectives dont les causes sont "identifiées" chez des personnes culturellement différentes désignées uniquement à travers la couleur de leur peau. Il semble bien que soit rassemblés sous le terme "racisme" des comportements bien différents que seul le recours à la couleur de la peau uniformise. Ce n'est pas en tout cas en accolant au racisme l'antisémitisme que le débat s'éclaircira. 

 

Patrick TORT propose une définition du racisme qui indique combien la gamme de comportements est étendue : "Peut être qualifié de raciste tout discours qui représente le devenir des groupes humains comme gouverné d'une manière prépondérante par des inégalités biologiques natives - fixées ou évolutives -, agissant sur lui à la manière d'un déterminisme inhérent, persistant, transmissible et induisant, autorisant ou prescrivant des conduites destinées à accomplir ou à favoriser les conséquences des hiérarchies initiales que ce discours postule." Le postulat d'inégalité biologique est constitué donc de propriétés bien précises. Le spécialiste de Charles DAWIN, dont il souligne d'ailleurs la pensée antiraciste, met en garde contre la faiblesse des antiracismes contemporains. il ne suffit pas de nier des différences entre groupes humains - il va jusqu'à mettre en garde contre la négation des races - opinion que nous ne partageons pas, dans une argumentation qui ne manque pas de justesse.  "Outre qu'aucun naturaliste sérieux, écrit-il (...) ne saurait soutenir que les races n'existent pas, l'étude des génotypes et l'hémotypologie ne sauraient en droit faire oublier le niveau des organismes, et l'anthropologie naturaliste, de même que le sens commun, s'y refuse avec raison. Le déni de réalité à l'endroit de l'existence de la race et des races se trouve en contradiction avec le fait trivial, mais non négligeable, que ce sont des phénotypes qui peuplent les sociétés humaines, et que ces phénotypes sont différents. De leur côté, les sciences de l'homme et de la société appréhendent des relations entre des individus humains socialement et culturellement organisés, et non des relations de plus ou moins grande proximité entre des groupes sanguins. Certes, le développement des échanges et de la mobilité des individus a favorisé un fort métissage, dont le progrès relativise en profondeur la validité de toute déclaration concernant la "pureté" des races, déjà relativisée en elle-même par le simple fait de l'évolution. Mais il demeure que subsistent des différences raciales appréciables qui constituent la beauté et la réserve de polymorphisme de l'humanité, et que l'on peut aimer en tant que telles au lieu de se mettre en devoir de les néantiser. La meilleure réponse à adresser à l'antiracisme pseudo-progressiste qui tend à incriminer le racisme comme non-sens à partie de la prétendue inexistence biologique de la race, prend ainsi la forme d'une question : et si la race existait, serait-il alors légitime d'être raciste?"

  Notre réserve provient du fait que le discours raciste en général est bien plus pauvre que toute cette réflexion sur le génotype ou le phénotype, à la limite parfois d'être une simple justification de faits criminels. C'est la simple juxtaposition de la perception du refus d'être inférieur (socialement surtout) manifesté par des groupes ou individus de couleur différente (car c'est là le critère essentiel) auparavant soumis et de la proximité (quasi-obligatoire) qui provoque chez certains groupes et certains individus des "réflexes racistes", beaucoup plus souvent d'ailleurs sous forme de propos (de "plaisanteries") que d'actes. Par ailleurs, la différence phénotypique ne saurait être assimilée à une différence génotypique (ce qui conduirait à discuter des races humaines et non de l'espèce humaine). Un critère essentiel, et c'est d'ailleurs ce qui rend des réactions racistes si furieuses, est que ces prétendues races se mélangent très facilement alors qu'elles devraient (selon eux) (biologiquement) être incompatibles... C'est, dans le racisme, même scientifique, le mélange du culturel et du naturel,  qui rend difficile toute approche univoque. Très souvent, par ailleurs, le racisme est foncièrement manipulé chez des populations culturellement peu éduquées (et informées des réalités du monde) par d'autres bien plus éclairées sur les difficultés manifestes de tenir un langage raciste scientifiquement fondé... et qui n'hésitent pas, de manière camouflée, à "goûter" de richesses (souvent charnelles) présentes chez les "autres races"...

 

Paul ZAWADZKI, Racisme dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011. Patrick TORT, article Race/Racisme, dans Dictionnaire du Darwinisme et de l'Evolution, PUF, 1996.

 

SOCIUS

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15 avril 2015 3 15 /04 /avril /2015 16:37

    Steve ABADIE-ROSIER, psychanalyste clinicien et psychothérapeute, regroupe dans les mécanismes d'orientation du moi, compris comme mécanismes de défense (mais ils ne sont bien entendus pas seulement cela...), la projection, l'identification, la dissociation, la régression et la conversion.

     La projection, "qui attribue à autrui des pulsions inacceptables pour soi, intervient dès lors que l'individu impute un de ses propres traits de caractère, qu'il n'accepte pas, à autrui. (...) La projection est une forme de rationalisation, très répandues dans notre société actuelle, pouvant conduire à des comportements racistes, en raison de la projection de sa haine sur autrui. Ce phénomène empoisonne l'humanité et est à l'origine des conflits, des agressions et des guerres. D'un point de vue psychopathologique, la projection constitue le mode de défense caractéristique de la paranoïa."

     L'identification, processus totalement opposé à la projection, est un mécanisme d'extension du moi, nécessaire à la construction de la personnalité. Le sujet assimile l'aspect ou un trait de caractère d'un autre sujet, qu'il a lui-même désigné comme son modèle, et s'efforce de l'imiter. Normalement, l'enfant, pendant son développement, doit s'identifier au parent du même sexe. C'est ainsi que la résolution du complexe d'Oedipe dépendra de la réussite de cette identification. Un garçon qui reste attaché à sa mère trop longtemps risque de développer une homosexualité ; il en est bien entendu de même entre une fille et son père. De nos jours, l'indentification est devenu un mécanisme bancal, plus difficile à mettre en oeuvre par l'enfant car les deux parents (la mère notamment) endossent plus fréquemment les deux rôles (maternel pour consoler et paternel pour gronder) au sein de la famille. L'enfant, en grandissant, éprouvera ainsi davantage de difficultés à différencier - et par conséquent à intégrer - le rôle respectif de chacun des parents : l'un paternel et l'autre maternel, qui devraient interagir de façon complémentaire dans son éducation."

Deux simples remarques : Ici, l'auteur résume l'identification qui fait l'objet de grands développements dans la recherche psychanalytique et socio-psychanalytique. Il ne fait qu'effleurer la problématique dans la société moderne de l'identification (c'est vrai aussi pour la projection). On se reportera de manière étendue aux recherches de la socio-psychanalyse (de Gérard MENDEL, entre autres), qui font intervenir non seulement les deux parents, mais également un ensemble prégnant d'acteurs massivement écoutés.

Une forme plus directement liée aux mécanismes de défense est représentée par l'identification à l'agresseur.

      La dissociation est un "processus mental complexe qui permet à l'individu de faire face à des situations douloureuses et/ou traumatisantes. Elle survient dans des cas extrêmes de désintégration de l'ego, c'est-à-dire de perte de la capacité d'incorporer les événements externes ou les expériences sociales à la perception, et d'agir en conséquence. La personnalité semble alors littéralement cassée en morceaux : face à un événement traumatisant, une partie du sujet dissociatif essaie de se détacher de la situation qu'elle ne peut pas gérer,tandis qu'une autre partie reste connectée à la réalité. D'où l'impression de "double personnalité" ou de "personnalité multiple". La dissociation est une composante importante des différentes formes de schizophrénie, comme la psychose hallucinatoire chronique."

     La régression "aide le sujet à faire face à une rlation conflictuelle ou à un conflit, en le ramenant de façon illusoire à un stade plus précoce de son développement. Sa libido retourne ainsi  à un état où elle était synonyme de gratification, qu'elle soit bonne ou mauvaise. En d'autres termes, la régression permet un retour vers le plaisir infantile. Quand la régression engendrée par une névrose devient trop forte, il est commun d'observer une évolution vers une psychose. Ainsi, le sado-masochisme est une régression au stade anal."

      La conversion "permet de dévier une pulsion par le corps, qui exprime ainsi physiquement un conflit interne. La conversion constitue donc une forme particulière de somatisation, dans la mesure où la somatisation ne véhisule aunsu message quant à la partie du corps qui soufre. La conversion ne fait que mimer un trouble organique tandis que la somatisation est un réel trouble organique."

 

    L'identification revêt plusieurs formes, l'identification à l'agresseur, très spécifiquement liée à la défense  du Moi et dans la formation du SurMoi (Anna FREUD), l'identification primaire, et l'identification projective (Mélanie KLEIN).

Pour Sigmund FREUD, l'identification primaire est le mode primitif de constitution du sujet sur le modèle de l'autre, qui n'est pas secondaire à une relation préalablement établie où l'objet serait d'abord posé comme indépendant. L'identification primaire est alors étroitement corrélative de la relation dite d'incorporation orale (LAPLANCHE et PONTALIS). 

Mélanie KLEIN va plus loin : elle désigne par identification projective, le mécanisme qui se traduit par des fantasmes où le sujet introduit sa propre personne en totalité ou en partie à l'intérieur de l'objet pour lui nuire, le posséder et le contrôler.  Modalité de la projection, cette identification fait problème chez les psychanalystes sur son existence comme sur ses fonctionnements, dans la mesure où son apparition pour cet auteur intervient très tôt chez l'enfant.

   En fait, l'identification revêt sans doute des formes multiples. A l'identification adhésive (Donald MELTZER), on peut aussi ajouter l'identification héroïque (Didier ANZIEU), l'identification imaginaire/symbolique (Jacques LACAN)... Alain de MIJOLLA propose d'ailleurs de regrouper tous les processus d'identification déjà évoqués, sous le terme de fantasmes d'identification, ensemble de scénarios inconscients, constructions imaginaires... par lesquels un sujet substitue à une partie de son Moi ou de son SurMoi un personnage primordial de son histoire familaile, père, mère, grands-parents surtout (mais c'est loin d'être restreints...) afin de lui faire vivre à sa place un fragment plus ou moins important de sa propre existence. Sans doute, l'ensemble de la construction de la personnalité a-t-elle besoin de ces identifications diverses, plus ou moins pathologiques, plus ou moins banals... dont certains sont plus que d'autres, clairement, des mécanismes de défense. 

 

    La conversion, pour Sigmund FREUD, est le mécanisme de formation de symptômes qui est à l'oeuvre dans l'hystérie et plus spécifiquement dans l'hystérie de conversion. Il consiste en une transposition d'un conflit psychique et une tentative de résolution de celui-ci dans des symptômes somatiques, moteurs (paralysies par exemple) ou sensitifs (anesthésies ou douleurs localisées par exemple). Le terme de conversion est corrélatif pour le fondateur de la psychanalyse d'une conception économique : la libido détachée de la représentation refoulée est transformée en énergie d'innervation. Mais ce qui spécifie les symptôme de conversion, c'est leur signification symbolique : ils expriment, par le corps, des représentations refoulées. (LAPLANCHE et PONTALIS). 

 

Alain de MIJOLLA, Dictionnaire international de psychanalyse, Hachette Littératures, 2002. Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976. Steve ABADIE-ROSIER, Les processus psychiques, Les Neurones Moteurs, 2009.

 

PSYCHUS

 

   

 

    

 

    

 

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14 avril 2015 2 14 /04 /avril /2015 12:47

   L'économiste britannique John HICKS est considété comme l'un des économistes les plus importants et influents du XXe siècle. Modélisateur (avec des distorsions...) des théories de John Meynard KEYNES, il en initie une interprétation néo-classique (baptisée néo-keynésienne parfois). Son modèle IS/LM est repris, amélioré, complété par toute une série d'économistes et intégré dans beaucoup de manuels d'économie. Etudiée par des générations d'étudiants et d'universitaires, son oeuvre économique et historico-économique traverse des décennies, de Mr Keynes and the "Classics" : A Suggested Interpretation de 1937 à "IS-LM : An Explanation de 1980, en passant par des ouvrages tels que Capital et croissance de 1965 et Le temps et le capital de 1975. Ses livres sont traduits avec un certain retard en France.

 

   John HICKS mène de front activités de professeur à Manchester puis à Oxford et la rédaction de nombreux ouvrages de qualité.

Dès 1932, il publie La Théorie des salaires (Theory of Wages), où il développe sa conception des "inventions induites" ; selon lui, les entrepreneurs sont peu enclins à consacrer des efforts à la recherche d'améliorations techniques et d'innovations dans une conjoncture caractérisée par un taux de chômage élevé. Il dégage les implications fâcheuses de cette situation.

Malgré sa fameuse modélisation (en 1937) qui traduit de manière plus que tendancieuse les travaux de KEYNES, le faisant classer parmi les tenants de l'école néo-classique, il conserve une attitude critique sur les théories de l'équilibre général, notamment celle promue par Léon WALRAS. Dans Value and Capital de 1939, il s'agit pour luiu de montrer l'effondrement de la presque totalité de la théorie de l'équilibre général. Toutefois, loin de renier l'enseignement des classiques, il procèse à un approfondissement de leurs enseignements, allant jusqu'à amalgamer à leur système les travaux de KEYNES, mû par la recherche d'une synthèse générale. 

John HICKS porte ses recherches sur des problèmes très variés. Après avoir abordé la question des salaires et les divers aspects de l'équilibre économique, il se consacre à l'analyse du cycle des affaires (A Contribution to the theory of the trade cycle, 1950), de l'utilité et de la demande (A Revision of Demand Theory, 1956), de la croissance (Capital and Growth, 1965), de la monnaie (Critical Essays in Monetary Theory, 1956) et du capital (Capital and Time, 1973).   (Christine BARTET)

 

      Notons aussi Une théorie de l'histoire économique (1969) traduit aux éditions du Seuil en 1973, La Crise de l'économie keynésienne (1974), traduit chez Fayard en 1988.

 

    Son livre de 1937, M Keynes et les "classiques" : propositions d'une interprétation, énorméménet "corrigé", dans l'un de ses derniers ouvrages (1980), intervient juste après la parution de la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie de John Meynard Keynes. Centrée sur la notion de préférence pour la liquidité, l'interprétation proposée par John KISCK fournit un cadre de référence à la macroéconomie kéynésienne jusque dans les années 1960 ; il y introduit le fameux diagramme IS-LM qui décrit la formation de l'équilibre simultané sur le marché des biens et sur celui de la monnaie. Il ouvre la voie à la "synthèse néo-clasique, autour de Paul SAMUELSON.

   L'économiste britannique procède en trois temps. Il établit d'abord une version monétaire (section I), à court terme, de la théorie "classique", qui doit servir de point de comparaisons avec la théorie de KEYNES. Ensuite, il construit un modèle schématique de la théorie générale (sections II et III), censé en résumer les principales conclusions. En fin, il discute d'une politique monétaire expansionniste (section IV). 

Les deux modèles présentent une économie à deux secteurs : un secteur des biens d'investissement, un secteur des biens de conscommation. A court terme, le stock de capital physique est fixe dans chaque secteur, ainsi que le salaire nominal. A ce taux de salaire, John HICKS suppose qu'il y a sous-emploi.

Dans le modèle classique, le revenu nominal de l'économie (la valeur totale du produit, c'est-à-dire des transactions dans les deux secteurs) est proportionnel à la quantité de monnaie en circulation, car la monnaie est demandée uniquement pour réaliser des transactions. L'investissement dépend négativement du taux d'intérêt tandis que l'épargne en dépend positivement. La propriété principal du modèle classique est que la quantité de monnaie détermine directement le revenu monétaire. A taux de salaire donné, l'expansion monétaire (au moyen du crédit bancaire, par exemple) augmente simultanément le produit (donc l'emploi) et le niveau des prix (baisse du salaire réel), et elle réduit le taux d'intérêt. Il conclut ainsi à l'efficacité de la politique monétaire dans le modèle classique.

En revanche, dans le mdoèle keynésien, la demande de monnaie répond, en plus du motif de transaction, à un motif de spéculation qui la fait dépendre du taux d'intérêt. L'efficacité de la politique monétaire ne se vérifie alors plus dans toutes les configurations. Plus les taux d'intérêts sont élevés, plus nombreux sont les agents qui anticipent une baisse future des taux d'intérêts et par conséquent une augmentation de la valeur des titres ; ils préfèrent alors détenir des titres plutôt que de la monnaie. Comme dans le modèle classique, une politique monétaire expansive est alors efficace. Mais, à l'inverse, pour des niveaux faibles de taux d'intérêt, les agents préféreront au contraire conserver la monnaie plutôt que détenir des titres. Cette préférence pour la liquidité peut même être si forte que, pour un taux d'intérêt plancher, l'accroissement de l'offre de monnaie est intégralement conservé sous forme d'encaisses spéculatives : c'est une situation de "trappe à liquidités", dans laquelle l'expansion monétaire est sans effet sur le revenu et donc sur l'emploi.

John HICKS représente le modèle keynésien au moyen d'un diagramme reliant deux courbes SI (S pour Saving et I pour Investment) et LL (L pour Liquidity offer et L pour Liquidity demand) dans le plan (revenu, taux d'intérêt) et qui deviendra IS-LM. SI donne les conditions d'équilibre sur le marché des biens (de consommation et d'investissement). Elle est décroissante puisque l'augmentation du taux d'intérêt réduit les perspectives de profits, donc les investissements, donc le produit. LL donne les conditions d'équilibre de l'offrre et de la demande de monnaie. Elle sera croissante, avec une portion horizontale (situation de trappe à liquidités) et une portion ascendante (situation classique) : toute augmentation du revenu, qui accroit la demande de monnaie pour motif de transaction, doit être compensée par une augmenation du taux d'intérêt (qui réduit la demande de monnaie pour motif de spéculation), afin que l'équilibre du marché de la monnaie soit maintenu. Ce diagramme permet d'examiner l'efficacité d'une politique monétaire expansionniste (qui, graphiquement correspond à un déplacement de LL vers la droite) dans toutes les situations, du cas kéynésien au cas classique. C'est seulement dans la situation de trappe à liquidité que le modèle classique et les modèle keynésien conduisent à des conclusions opposées. Pour le reste, la théorie classique devient une bonne approximation de la théorie keynésienne. 

   Le modèle IS-LM est en nette rupture avec certains aspects de la Théorie générale. A la différence du projet initial de KEYNES, la théorie classique ne s'interprète plus comme un cas particulier de plain-emploi. C'est au contraire l'équilibre keynésien de sous-emploi qui devient un cas particulier de la théorie classique : "la théorie générale de l'emploi est l'économie de la dépression".

Cette présentation de KEYNES et de l'économie classique laisse de côté la question du fonctionnement des économies de marché et de la formation des anticipations des agents, au profit d'une approche d'équilibre général, qui oriente l'analyse vers des questions de politique économique. John HICKS aboutit finalement à des conclusions de court terme qui défient l'intuition. La politique monétaire est efficace dans le cas classique, alors qu'elle ne l'est plus dans le cas keynésien de trappe à liquidité. Ces conclusions vont totalement à l'encontre de l'esprit des théories : la théorie classique reposant sur l'hypothèse d'une dichotomie entre les sphères réelle et monétaire, intuitivement, on s'attend donc à ce qu'une politique monétaire soit sans effet sur l'emploi ; quant à la théorie de KEYNES, elle revendique, au contraire, de la intégrer étroitement et la politique monétaire devrait donc agir sur le niveau de l'emploi, même si KEYNES ne la considère jamais en elle-même et seulement à titre d'accompagnement. 

Il n'en reste pas moins que le renversement de peerspective et surtout l'intégration de la vision classique et keynésienne dans un même modèle expliquent largement le succès du modèle IS-LM. Repris et développé par Alvin HANSEN (1887-1975) et Franco MODIGLIANI (1918-2003), il donne lieu ensuite à la synthèse néo-classique de Paul SAMUELSON (1915-2009) et inonde les manuels de sciences économiques. (Jean-Sébastien LENFANT).

 

    Valeur et capital, de 1939, est l'un des ouvrages d'éconopmie mathématique les plus connus du XXe siècle. Après un demi-siècle de domination dans le monde anglo-saxon de la méthodologie marshallienne, centré sur l'analyse d'équilibre partiel, John HICKS propose de reprendre le programme de la théorie de l'équilibre général après Léon WALRAS (1834-1910) et Vilfredo PARETO (1948-1923). Il a l'ambition d'aller le plus loin possible dans l'analyse d'un système de marchés interdépendants (marchés de biens, de fonds prêtables, de la monnaie), d'un point de vue statique et dynamique (dimension intertemporelle), sur la base d'une analyse microéconomique du producteur et du consommateur. Il ne se détourne pas pour autant de la pensée d'Alfred MARSHALL (1842-1924), soucieux d'obtenir des propositions de statique comparative et des applications macroéconomiques. Cette contribution importante à la théorie de l'équilibre général lui vaut le Prix Nobel d'économie, conjointement avec Kenneth ARROW (né en 1921). (Jean-Sébastien LENFANT)

 

John Richard HICKS, Valeur et Capital : Enquête sur divers principes fondamentaux de la théorie économique, Dunod, 1956 (1968) ; Monnaie et marché, Economica, 1991 ; Capital et croissance, PUF, 1965 ; Une théorie de l'histoire économique, Seuil, 1973 ; Le temps et le capital, Economica, 1975 ; La crise de l'économie keynésienne, Fayard, 1988.

Christine BARTET et Jean-Sébastien LENFANT, articles sur John HOCKS et son oeuvre, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

On trouvera dans L'imposture économique, de Steve KEEN, Les éditions de l'Atelier, 2014, une critique radicale de l'apport de l'auteur aux sciences économiques.

 

 

 

     

 

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