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8 avril 2015 3 08 /04 /avril /2015 13:34

     Le déplacement en psychanalyse constitue le fait que l'accent, l'intérêt, l'intensité d'une représentation est susceptible de se détacher d'elle pour passer à d'autres représentations originellement peu intenses, reliées à la première par une chaîne associative. Un tel phénomène particulièrement repérable dans l'analyse du rêve se retrouve dans la formation des symptômes psychonévrotiques et, d'une façon générale, dans toute formation de l'inconscient.

La théorie du déplacement fait appel à l'hypothèse économique d'une énergie d'investissement susceptible de se détacher des représentations et de glisser le long de voies associatives. Le "libre" détachement de cette énergie est un des caractères majeurs du processus primaire tel qu'il régit le fonctionnement du système inconscient. (LAPLANCHE et PONTALIS)

      Le placement est défini par Elsa SCHMID-KITSIKIS comme un processus primaire : il indique que l'accent psychique ou les intensités psychiques du sujet se sont déplacés sur le trajet de l'association, signifiant par là que des représentations fortement investies l'ont été vers d'autres qui l'étaient moins. Ce processus est particulièrement présent dans la formation de symptômes hystériques ou obsessionnels dans le travail du rêve, dans les productions des mots d'esprits et dans le transfert.

 

       Ce terme désigne le détournement le détournement d'une pulsion de son objet initial vers un second but, considéré comme plus acceptable par le sujet, c'est-à-dire comme n'engendrant pas de conflit interne et apportant même un certain apaisement. Le déplacement peut se dissimuler dans de nombreuses situations de la vie courante, par exemple :

- la colère d'un enfant qui ne peut être directement dirigée vers la source de sa frustration, c'est-à-dire ses parents, va s'orienter vers quelqu'un de moins menaçant  tel qu'un frère, une soeur, un ami ou même un jouet ;

- les pulsions érotiques qui ne peuvent être exprimées directement vers le sujet peuvent toruver une expression, un échappatoire, à l'aide d'activités créatrices comme la littérature, la poésie, la musique...

- les pulsions hostiles peuvent être aisément canalisées par le sport, qui permet de détourner l'agressivité engendrée par ces pulsions grâce aux contacts physiques et à des expressions socialement acceptables. (Steve ABADIE-ROSIER)

 

      La substitution peut être considérée comme une forme de déplacement. l'individu, ne pouvant atteindre un objet précis, le substitue par un autre objet et est ainsi capable de décharger la tension qu'il avait accumulée lors de cette frustration. Le processus de substitution permet ainsi d'alléger l'état de tension ressenti par l'individu, mais n'élimine en rien la pulsion frustrée. (Steve ABADIE-ROSIER)

      Pour Mathieu ZANNOTTI, le terme "substitut" ou "formation substitutive" désigne le remplaçant, selon des lignes associatives insconscientes, d'un fait ou objet psychique. La substitution qui l'engedre est une défense de la psyché par l'échange de la représentation, de la pensée ou de l'objet impliqués, perçus comme inconciliables pour le Moi et refoulés. De nombreux symptômes sont reconnus dans les textes freudiens : ersatz, formation substitutive, équivalent, succédané, remplaçant.

     

    Quant au clivage, toujours pour le psychanalyste clinique, c'est un mécanisme au cours duquel les objets sont simultanément colorés par les affects d'amour et de haine, faisant naître l'illusion qu'il existe deux objets distincts, l'un bon, l'autre mauvais. Ce mécanisme, normal lors de la construction du moi, devra par la suite être dépassé. A l'âge adulte, le clivage peut devenir un phénomène dangereux, source de profonde angoisse, susceptible de mener à un racisme racial, sexuel ou social.

Inutile d'ajouter que cette forme de mécanisme est porteur de conflits multiples entre les individus et que nombre d'adultes, si l'on suit cette problématique, en sont restés à l'état d'enfant... 

Sophie de MIJOLLA-MELLOR indique que, pour la théorie psychanalytique, le clivage est une dissociation résultant d'un conflit, pouvant affecter le Moi (clivage du Moi) ou ses objets (clivage de l'objet). C'est un processus intrapsychique très général dans la mesure où il fonde aussi la capacité de l'appareil psychique de se séparer en systèmes (première topique : Inconscient, Conscient, Préconscient, Conscient) et en instances (deuxième topique : ça, moi, surmoi).

 

Sophie de MIJOLLA-MELLOR, Mathieu ZANOTTI, Elsa SMID-KITSIKIS, dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2005. Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976. Steve ABADIE-ROSIER, Les processus psychiques, Les Neurones Moteurs, 2009.

 

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28 mars 2015 6 28 /03 /mars /2015 14:55

    S'il existe une vraie valse des étiquettes, c'est bien dans le monde des économistes et des théories économiques. En effet, il est tout de même troublant - blagues (c'est-à-dire vraies incompétences) journalistiques mises à part -, de constater que dans le détail des réflexions économiques, le néo-libéralisme n'a pas grand chose à voir avec le libéralisme, ni le néo-keynésianisme avec les idées de KEYNES. Pour le néo-keynésianisme, la volonté affichée de marirer le libéralisme classique et le keynésianisme ramène en fait très en arrière dans la réflexion économique, à l'illusion de l'existence de l'équilibre général. John HICKS (1904-1989) tente de modéliser les idées keynésiannes dans un cadre purement classique, et à sa suite devant les apories d'une telle construction, l'école auto-dite néo-kyennésienne, se scinde en deux branches parfois abusivement qualifiées de complémentaires : celle de John HICKS lui-même qui postule que l'équilibre général est la règle en économie, le déséquilibre un cas exceptionnel, l'autre, avec Robert CLOWER (1926-2011) et Axel LEIJONHUFVUD (né en 1933) qui développe l'équilibre général comme un cas d'école, le déséquilibre étant au contraire la règle.

 Une sorte de macroéconomie néokeynésienne s'élabore, soutenue par John HICKS toujours, avec le célèbre IS-LM (qui décrit l'impact de politiques budgétaires de demande sur le PIB) et surtout Paul SAMUELSON (1915-2009). Ce dernier écrit un manuel d'économie qui sert de base encore aujourd'hui (hélas!) d'apprentissage pour les étudiants en économie, dans l'éensemble du monde occidental. Il interprète la courbe de Philips avec Robert SOLOW (né en 1924) et formalise l'accélérateur keynésien, modèle en dotation factorielle pour expliquer le commerce international. Ces théoriciens font le lien entre fondements microéconomiques pour les agréger et former la macroéconomie usuellement utilisée. A noter que les étudiants qui continue ensuite dans cette voie d'études économiques peuvent apprendre plus tard, mais sans forcément l'assimiler, que d'autres auteurs critiquent tous ces modèles et démontent leur logique, dans des études critiques dont Steve KEEN rend compte (L'imposture économique). Mais au lieu de reprendre sur le métier à partir de la mise en évidence d'erreurs logiques et d'hypothèses erronnées (un système économique est tout simplement le décalque et la somme de tous les comportements individuels), nombre d'auteurs poursuivent sur la même lancée, considérant pour acquis des bases dont la démonstration est bien fragile (quand celle-ci est réellement esssayée!, rarement!). C'est ainsi que se développent des variantes du modèle IS-LM, sur lesquelles se fondent des politiques économiques aux Etats-Unis et en Europe. Sur la croissance, l'économie industrielle, l'équilibre général, des théories s'élaborent, malgré leurs invalidations successives dans l'économie réelle. Par "corriger" ces modèles qui décidément sont revêches à prédire des situations économiques, d'autres élaborations sont présentées comme celles de Robert CLOWER (1965), Axel LEIJONHUFVUD (1967-1968), ou celles d'Edmond MALINVAUD (1977) et J-P BÉNASSY (1976).  Leur dénominateur commun est la référence de l'équilibre général walsarien, élaboré en 1937, alors même que l'ensemble des travaux de KEYNES est de le réfuter et de le remplacer...

 

      Pour expliquer comment une théorie économie banalisée et devenue un lieu commun peut survivre même si ses hypothèses et ses développements sont sans prises avec la réalité, il faut se souvenir de deux choses avant tout :

- l'édition des théories économiques est soumise aux aléas de la politique et de la stratégie globale. Dans un contexte de guerre froide, il est difficile à KEYNES de présenter des réflexions qui flirtent souvent avec le marxisme ou y trouvent parfois des ressourcements ;

- la connaissance des réels travaux des économistes n'est pas générale. Il existe une grosse différence entre ce que l'on apprend aux étudiants de base économique, qui ne s'attardent pas dans leur cursus sur les théories et qui croient qu'elles ont été démontrées de manière solide et ce que les doctorants, obligés souvent d'aller au fond des choses, découvrent dans les bibliothèques spécialisées ou les écrits des auteurs de référence. Ainsi, il n'y a pas de continuité dans l'histoire réelle des théories économiques, seulement des aperçus éclairés suivant les circonstances politiques. Une certaine médiocrité journalistique (croissante à l'heure actuelle) fait le reste du brouillage intellectuel.

 

   C'est ce qu'explique (longuement) Steve KEEN. Tentant de cerner le coeur du problème, il écrit que "la macroéconomie, c'est-àd-dire l'étude du comportement de l'économie dans son ensemble, était au départ un champ de recherches écononomiques indépendant de la micro-économie, c'est-à-dire de l'étude de marchés isolés." Ainsi la notion d'équilibre, indispensable pour fixer les cours (de la Bourse par exemple), ne serait-ce que pour, à la clôture des marchés, décider de la valeur des choses est étendue à une globalité bien plus complexe et bien plus mouvante. "Cependant, continue-til, avec une profonde ignorance des nombreux défauts de la microéconomie, les économistes redessinèrent la macroéconomie, non pas pour améliorer sa pertinence vis-à-vis de l'économie réelle, mais pour en faire une branche de la microéconomie. Aujourd'hui la macro-économie est fondée sur des propositions dont on a démontré le caractère intenable (...). Les germes de ce délabrement théorique étaient présents dès les travaux de Keynes et La théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, du fait de son attachement encore trop fort envers la théories conventionnelle, puis le peocessus s'accéléra avec l'interprétation maginaliste douteuse des travaux de Keynes introduite de façon discutable par Hicks.

A partir du modèle IS-LM de Hicks, la machine était en branle pour éliminer les nouveautés apportées par la macroéconomie et pour restaurer l'énoncer central de l'économie pré-keynésienne qui prévalait avant la crise de 1929 ; un marché économique ne peut pas connaitre de dépression." Ce professeur d'économie et de finance tente d'expliquer le caractère erronné des modèles IS-LM et DSGE, dérivés de concepts microéconomiques déjà suspects et appliqués à la macroéconomie, faisant de cette dernière, ce qui peut paraitre un comble, une branche de la microéconomie... KEYNES, dans ses études économiques, critique d'abord la "loi de Say", selon laquelle toute offre crée sa propre demande, idée critiquée d'ailleurs auparavant par MARX. La "loi de Walras", simple prolongement de la "loi de Say", est fausse dans une économie reposant sur le crédit.

Pour Steve KEEN, les critiques de MARX et de KEYNES envers l'économie conventionnelle de leur époque s'appliquent encore aujourd'hui à la théorie moderne. La réinterprétation hicksienne d'un Keyne "marginaliste" est déconstruite, en racontant au passage comment KEYNES a édulcoré ses premiers travaux pour rendre présentables ses propositions de réforme économique. Avant la Grande Récession que nous vivons actuellement, les économistes néoclassiques étaient confiants dans l'idée qu'ils avaient réussi à réconcilier KEYNES avec WALRAS, ce qui les rendaient optimistes pour le futur de l'économie. Il dénonce l'ereeur réductionniste maintenue parmi les économistes classiques qui fait de la macroéconomie une simple application de "principes généraux" de la microéconomie.

    Au lieu dans la réalité économique d'avoir une sorte de réconciliation, il y a un véritable conflit des idées, dissimulé par la doxa officielle. Au lieu d'un système d'équilibre, se font voir, au travers même des conditions de son fonctionnement, les véritables facettes du capitalisme. C'est si vrai qu'à lire certains ouvrages qui font référence également à Léon WALRAS et à son grand admirateur, John HICKS, qui se réclament d'une théorie néo-classique, n'hésitent pas, sous le couvert d'un "néo-keynésianisme" de développer des idées très proches des néo-libéraux. Et avec eux, ils prônent le désengagement économique des Etats, perturbateurs des équilibres économiques. Ils réagissent tous contre les contestations de MARX et de KEYNES des vertus d'un capitalisme "libéré". Même si leurs familles intellectuelles (néo-classiques et néo-keynésianismes) se conçoivent parfois comme concurrentes, rivales, voire adversaires dans le détail des programmes économiques qu'ils proposent, il existe entre leurs démarches des parentés fortes attestées par le recours aux mêmes sources. C'est ainsi, par exemple, que l'on considère que le premier économiste néo-classique est l'Anglais William Stanley JEVONS (1835-1882), auteur en 1871 d'une Théorie de l'économie politique, voit ses idées initiées dans le champ universitaire par le Français Léon WALRAS (1834-1910), qui enseigne à Lausonne, l'Anglais Alfred MARSHALL (1842-1924), enseignant à Cambridge, et l'Autrichien Carl MENGER (1840-1921), fondateur de l'école autrichienne. 

Ayant adopté les mathématiques comme langage, l'économiste néo-classique construit son raisonnement selon la méthode scientifique usuelle qui se déroule en trois étapes :

- l'identification des acteurs de l'économie et des paramètres qui caractérisent leurs actions ;

- la formulation de liens mathématiques entre ces paramètres, les uns dits compables correspondant à des relations tenant à la définition même de ces paramètres et rappeloant la démarche axiomatique des sciences exactes, les autres dits théoriques, correspondant au résultat de la réflexion analytique de l'économiste ;

- la vérification empirique de la validité des liens théoriques en les confrontant par le biais de la statistique à la réalité historique, mécanisme de vérification qui peut être assimilé à l'expérience du physicien. (Jean-Marc DANIEL).

   C'est précisément la présentation constante de cette scientificité qui, sous un amas de calculs mathématiques, peut impressionner le public et les étudiants qui ne vérifieront pas la validité ou l'invalidité des prémisses ou premières hypothèses à la base de tout l"édifice théorique.  C'est toujours la recherche des conditions d'équilibre des marchés qui est le centre de leur démarche. Néo-classiques et néo-keynésiens sont mûs par la même croyance en l'existence d'un possible équilibre durable entre offre et demande des différents marchés, et John HICKS intervient précisément là où la réalité historique invite à penser le contraire, en faisant la synthèse du keynésianisme et de la théorie néo-classique. De Oskar LANGE (1904-1965) à George STIGLER (1911-1991), des générations d'économistes s'efforce de faire passer la "science économique" comme aussi fiable que les sciences physiques. Malgré les travaux du Français Gérard DEBREU (1921-2004), la question fondamentale de la convergence vers l'équilibre n'est pas résolue.

 

 

Steve KEEN, L'imposture économique, Les éditions de l'atelieer, 2014. Jean-Marc DANIEL, Théorie néo-classique, dans Encyclopedia universalis, 2014.

 

ECONOMIUS

 

 

 

 

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20 mars 2015 5 20 /03 /mars /2015 16:57

   Le début du troisième millénaire, avec la montée de périls écologiques, voit éclore une pensée philosophique qui fait d'eux le principal enjeu pour l'humanité.

    Longtemps, une grande partie de la pensée philosophique écologique s'est située d'abord contre un discours productiviste partagé par l'ensemble des idéologies, qu'elles soient libérales ou marxistes. La critique sociale dont le marxisme revendique parfois l'exclusivité et la véracité a longtemps souffert de la dénonciation - exclusive elle aussi - du productivisme. Il semble bien qu'émerge,  en tant qu'élément dominant et en tout cas aspirant à l'être, et pas seulement en Occident, une philosophique politique nouvelle, une reconstruction philosophique, qui autour du paradigme écologique, situe à la fois les enjeux sociaux, économiques et politiques pour l'humanité. C'est en tout cas ce que certains auteurs comme Fabrice FLIPO, maitre de conférences en philosophie et chercheur au LCSP de l'université Paris 7-Diderot, par ailleurs chroniqueur au menseul La Décroissance et membre du Conseil scientifique d'ATTAC. Il s'agit bien de contrer une certaine écologie technicisée qui s'installe peu à peu, légitimant par avance un capitalisme "vert", un écofascisme, qui au nom de l'écologie, mettrait fin à toute une expérience démocratique vivant depuis le début des Lumières, et de mettre en même temps en cohérence aspirations démocratiques, gestion équilibrée de l'environnement et aspirations sociales. Dans le sillage de Jean-Paul SARTRE, d'André GORZ, de Jean BAUDRILLARD ou de Ivan ILLICH, cet auteur élabore une philosophie écologique qui doit être opérationnelle, au service d'une stratégie émancipatrice. 

     Aux antipodes d'une philosophie politique qui se cherche figurent des pensées qui se fondent sur des considérations morales coupées de toutes réflexions sociales ou politiques. Non pas fondées sur des paradigmes dominants qui appartiennent au XIXe et XXe siècles, soit l'expression dans les développements des sciences et des techniques d'idéaux plus ou moins proches ou éloignés des Lumières, mais sur des considérations de philosophie de la nature, qui peuvent paraitre parfois étranges quand l'on connait l'évolution réelle du monde. C'est un certain nombre de ces considérations qu'éclairent par exemple Luc FERRY dans Le Nouvel Ordre écologique. Cet auteur, peu remarqué pour des réflexions sociales, remarque que la France n'a pas produit les mêmes théoriciens que les pays anglo-saxons ou germaniques et définit trois tendances de la philosophie écologiste telle qu'il la perçoit (qui n'est pas, soit dit en passant, du tout la nôtre) :

- une tendance environnementale, de nature démocratique, qui vise la protection des intérêts de l'homme à travers la protection de la nature ;

- une tendance utilitariste qui considère que la souffrance animale doit être prise en compte moralement, comme l'est la souffrance humaine. Les animaux doivent devenir des sujets de droit, justification utilisée par des mouvements de "libération animale" ;

- une tendance qui attribue à la nature elle-même, y compris sous ses formes non animales, une personnalité, une identité, un "agissant" propre. Le philosophe français rattache à cette tendance l'écologie profonde ainsi que les idées des philosophes Hans JONAS et Michel SERRES (Le contrat naturel). 

  L'écologie profonde provient des idées d'Aldo LEOPOLD, d'Arne NAESS, de John Baid CALLICOTT, par exemple. Ils expriment une opposition radicale à l'Occident, de nature révolutionnaire et non réformiste, doublées d'un antihumanisme. 

  Toujours dans le même ouvrage, Luc FERRY présente la législation écologiste mise en oeuvre par le régime nazi en Allemagne à partir de nombre 1933, rattachée aux théories de Walther SCHOENICHEN, biologiste et théoricien nazi de l'environnement. A partir du sentimentalisme romantique, se dessine la nécessité de protéger la nature vierge et non touchée par l'homme.

     Mais, comme le rappelle par la suite Jacques DERRIDA (L'animal que donc je suis), ce genre de philosophie n'est pas l'apanage ni du régime nazi, ni de l'antihumaniste et des anti-Lumières en général. Une pensée qui englobe souffrance humaine et souffrance animale se retrouve aussi chez des auteurs aussi différents que KAFKA, SINGER, CANETTI, HORKHEIMER, ADORNO...

   On peut parfois penser que ce genre de présentation d'un Nouvel ordre écologique - qui en tant qu'Ordre (à l'image d'un Ordre communiste ou un Ordre fasciste) est très loin de voir le début de son émergence! - qui voudrait s'imposer dans les esprits qui manquent d'approches critiques, participe d'un brouillard idéologique qui veut diluer les dramatiques évolutions provoquées par un capitalisme industriel et post-industriel sans contrôle dans des considérations générales qui parcourent les siècles. Le mythe Gaïa, qui présente la planète comme un être vivant, peut participer également de ce brouillage.

 

     Aussi, par construction d'une philosophie éconologique, nous entendons surtout l'ensemble des réflexions évoquées au début, qui ne se place pas d'abord sur une philosophie de nature mais part plutôt de constatations pragmatiques sur les dégâts causés par une certaine manière de voir le monde et d'utiliser la nature. 

Comme Juliette GRANGE (Pour une philosophie de l'éconologie, Agora, 2012), Fabrice FLIPO estime que l'écologie politique manque de théorie centrale de référence unanime. On peut considérer par ailleurs, mais c'est un autre débat que les conflits ouverts par la crise écologique (dans tous ses aspects) interdisent pour l'instant l'éclosion d'une telle théorie centrale.

"En sociologie, écrit-il, les discussions tournent malgré tout autour d'Alain Touraine. Cet auteur développe deux thèses qui s'avèrent en effet pertinentes du point de vue de l'esquisse d'une philosophie politique écologiste. La première est que l'écologisme s'inscrit plus généralement dans une crise de la modernité, et avec elle une crise de la sociologie, en tant que celle-ci est massivement une sociologie de la modernité. (...)." Cette analyse qui reste toutefois chez ce dernier auteur relativement vague et mal définie semble pour Fabrice FLIPO juste sur le fond. "La modernité désigne un mode de civilisation qui privilégie l'échange et donc un rapport instrumental à la nature ; ceci conduit à des sociétés fortement différenciées, la division du travail n'étant que l'envers de l'échange. Ceci conduit aussi au développement d'outils très puissants, très capitalistiques, fondés sur ce que Lewis MUMFORD a appelé la "mégamachine" (Le mythe de la machine, Fayard, 1973). Sous cet angle, "le développement" désigne l'ensemble des conditions qualitatives qui sont nécessaires à la mise en place de la croissance économique, c'est-à-dire l'extension de l'échange et de la division du travail, que ce soit sous une forme libérale ou planifiée ; en retour bien sûr l'échange structure le développement. Que l'échange devienne central explique aussi en quel sens "l'expérimentation" de la nature succède à son "observation" (LARRÈRE, Du bon usage de la nature). Aucune société ne s'est jamais contentée "d'observer" la nature, toutes ont expérimenté. Le point clé est qu'elles n'ont pas expérimenté la même chose, et pas forcément en poursuivant les mêmes buts. La modernité, pour qui le mouvement est toujours celui de l'échange, aime à penser que ce qui ne bouge pas dans ce sens là est immobile, c'est-à-dire répétitif et cyclique. La critique écologiste est, parmi les "nouveaux mouvements sociaux" apparus dans les années 1970, celle qui affiche de manière la plus forte les caractères d'une revendication antimoderne "et donc" se disent les Modernes, contraires aux Lumières et à l'universalisme (pensée qui rejoint, estimons-nous, celle de Luc FERRY). La question de fond étant toujours, cependant, de savoir qui est réellement porteur de l'universalisme, et donc de l'émancipation. A cet égard, comment soutenir qu'un ordre social comptant parmi ses caractéristiques essentielles le fait de connaitre un régime stabilisé de croissance, sous limite perceptible, puisse être un candidat crédible? L'enjeu est bien d'une certaine manière de "réencastrer" l'économique non seulement dans le social, mais aussi dans l'écologique, dimension que Karl Polanyi n'a pas théorisée."

Devant un certain flou et une certaine confusion, Fabrice FLIPO propose de repartir des idées de Karl MARX. "Pour qui s'intéresse aux mouvements sociaux, plus qu'à la fidélité à Marx ou au marxisme, la critique écologiste semble relativement facile à situer dans le cadre théorique proposé par l'auteur du Capital : c'est le moment de la "réalisation de la valeur" qu'elle met en cause. Le mouvement écologique nait et s'exprime principalement hors des usines, et son fonds de commerce le plus solide réside, d'une part, dans la contestation des choix technologiques (nucléaire, OGM, autoroutes, antennes-relais, etc) et, d'autre part, dans la soustraction de certaines zones à l'emprise d'investissement "productifs" au sens non seulement capitaliste (en tout cas de la propriété privée des moyens de production) mais aussi industriel du terme, dans la mesure où la valeur ajoutée peut tout aussi bien s'obtenir, en pratique, par une propriété publique ou coopérative (...). Ce moment de la réalisation de la valeur correspond à ce que Marx appelle le "secteur 1" (celui de l'investissement productif) et le "secteur 2" (la consommation finale). La stratégie écologiste consiste à ralentir la construction d'autoroutes, développer des activités alternatives (énergies renouvelables, agroécologie, etc) à la rationalité productiviste, qui n'a de quantitatif pour but (toujours plus vite, toujours plus loin et toujours moins cher) et aucun égard pour les écosystèmes, qu'elle se fait fort de remplacer par des installations technologiques reposant sur l'usage massif de ressources minérale (...).

Cette observation est riche d'enseignements. Elle explique tout d'abord pourquoi les écologistes ont raison de distinguer le capitalisme du productivisme, et pas seulement en raisons des catastrophes écologiques provoquées par le "socialisme réel" (Union Soviétique). Si on définit le capitalisme par la propriété privée des moyens de production, et le socialisme par la propriété collective, on voit bien que le fait, pour les travailleurs, de se réapproprier leur outil ne suffit pas à justifier d'en changer. (...) Bien sûr (...) la gestion capitaliste peut pousser à prendre des risques que ne prendrait peut-être pas une gestion socialiste (...). Si la propriété collective des moyens de production abolit à coup sûr la dictature du capitaliste sur le travailleur, il est beaucoup moins certain qu'il en soit de même de la domination sur la nature. Autrement dit, l'abolition du capitalisme entendu comme propriété privée ne va pas forcément de pair avec l'abolition du capitalisme comme accumulation de valeur ajoutée, objectif qui peut très bien s'accomoder d'une collectivisation totale de l'économie. Ne pas prendre ce fait en compte, c'est ne pas chercher sérieusement à penser l'écologisme.

On ne peut pas non plus se contenter de la fable libérale qui explique que le moment de la réalisation de la valeur est une "libre" confrontation de "l'offre" et de "la demande", dont l'existence constituerait un des piliers principaux de la démocratie universelle. C'est à l'évidence très éloigné de la réalité. Mais on ne trouve pas chez Marx de critique de la consommation, et pour cause puisqu'à l'époque qui est la sienne la production industrielle sert principalement les besoins de la bourgeoisie et non ceux de l'ensemble de la société. Le Capital date pour l'essentiel des années 1860 et quand Marx meurt en 1883 les sociétés sont encore faiblement industrialisées. L'évolution ultérieure du capitalisme va largement changer les choses de ce point de vue-là. Si la thèse de l'appauvrissement continu des prolétaires reste vraie du point de vue de la valeur-travail, elle s'avère mise en échec en pratique par les fantastiques gains de productivité permis par l'organisation du travail, et surtout par l'usage massif des ressources naturelles extraites principalement du sous-sol de la Terre (...). C'est dans les années 1950 et 1960 que se met en place, en France, ce que l'on va appeler la "société de consommation" et qui va provoquer, du côté de l'analyse marxiste, une difficulté que certains auteurs vont pointer du doigt : quand le prolétariat s'enrichit et profite lui aussi de la manne capitaliste, peut-il encore être porteur des aspirations universelles de l'humanité? A l'évidence, il a bien autre chose à perdre que ses chaines, au contraire de ce qu'affirmait le Manifeste du Parti Communiste." 

Pour construire une théorie écologiste soclide, dans le sillage marxien mais à distance des marxistes, quatre auteurs, pour Fabrice FLIPO, apparaissent particulièrement précieux : Jean-Paul SARTRE (1905-1980), et, à sa suite André GORZ (1923-2007), Ivan ILLICH (1926-2002) et Jean BAUDRILLARD (1926-2007). Jean-Paul SARTRE pour son analyse de la sérialité et de l'aliénation (L'Être et le Néant, Gallimard, 1976, Critique de la raison dialectique, Gallimard, 1985) , André GORZ pour son analyse sur la "colonisation du monde vécu", Jean BAUDRILLARD pour son analyse de la société de consommation et de la production, entre autres...

 

Fabrice FLIPO, Pour une philosophie politique écologiste, Textuel, petite encyclopédie critique, 2014. Juliette GRANDE, Pour une philosophie de l'écologie, Agora, 2012. Luc FERRY, Le Nouvel Ordre écologique, Grasset, 1992. 

 

PHILIUS

 

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17 mars 2015 2 17 /03 /mars /2015 14:45

  Economiste italien, professeur en Angleterre et proche dans les années 1920 de John Meynard KEYNES, proche d'Antonio GRAMSCI et de Ludwig WITTGENSTEIN, est l'auteur de nombreux ouvrages d'histoires économiques et traducteur et commentateur de RICARDO, Piero SRAFFA est considéré comme un point de repères dans l'histoire de la pensée économique. Nombre de ses recherches portent sur les lois de la productivité économique. On peut citer parmi ces écrits, dont nombreux constituent des articles dans des revues, La crise bancaire en Italie (1922), M Hayek sur l'argent et des capitaux (1932), Malthus sur travaux publics (1955), Introduction à David Ricardo, travaux et correspondance (1951-1955), Production de matières premières au moyen de produits de base. Prélude à une critique de la théorie (1960), Une édition posthume des principaux écrits publiée en 1922-1970, sous le nom d'essais (Il Mulino, Bologne, 1986) existe. Beaucoup de ses ouvrages sont traduits en italien et assez peu de ses écrits en français.

    Une des critiques de l'économie néo-classique les plus importantes de cet auteur - faite dès 1926 - réside dans le fait que la "loi des rendements marginaux décroissants", théorie clé de cette économie, ne s'applique pas, en général, dans une économie industrielle. Au contraire, il explique que la situation ordinaire reposerait sur des rendements marginaux croissants, et donc sur des courbes de coûts marginaux horizontaux (plutôt que croissantes). Disqualifiée par les économistes néo-libéraux, son analyse se concentre pourtant sur les hypothèses néo-classiques selon lesquelles, premièrement, il existe des "facteurs de production" qui sont fixes à court terme et, deuxièmement l'offre et la demande sont indépendantes l'une de l'autre. Pietro SRAFFA explique que ces deux hypothèses ne peuvent se réaliser simultanément. Cette explique sape non seulement des fondements théoriques de l'économie néo-classique mais rend caduques également de nombreuses études qui se fondent sur les mêmes postulats, dont celle, après lui, de SONNENSCHEIN, MANTEL et DEBREU...

A sa suite, notamment après sur ouvrage Porduction de marchandises par des marchandises, une véritable école économique sraffienne se forme, des auteurs utilisant sa démonstration pour critiquer les autres écoles (tout particulièrement l'économie néo-classique et le marxisme). L'analyse du professeur italien constitue, dans l'histoire de la discipline économique, la plus détaillée et la plus attentive des mécanismes de production, dans l'économie réelle. Son analyse comporte de nombreuses subtilités qui échappent aux autres écoles : la dépendance de la "quantité de capital" au taux de profit, et non l'inverse, le phénomène du "retour des techniques"... Acune autre école n'accorde la même importance qu'elle à la rigueur de l'hypothèse de liberté supplémentaire.

Mais les sraffiens font l'hypothèse que l'économie peut être analysée en utilisant des outils statiques. Par conséquents, même si le traitement rigoureux du temps constitue une composante essentielle de la critique de SRAFFA envers l'économie néo-classique, l'économie sraffienne moderne ne fait aucune usage du temps et de la dynamique, comme Ian STEEDMAN. Du coup, cette école parvient vite à ses limites et si elle est très influente jusqu'en 2000, elle ne se développe que peu depuis, surtout par comparaison avec la croissance des contributions de l'école post-kynésienne depuis cette date. (Steve KEEN)

 

Steve KEEN, L'imposture économique, Les éditions de l'atelier, 2014. 

 

 

 

    

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17 mars 2015 2 17 /03 /mars /2015 11:08

   Considéré comme un des penseurs de l'école évolutionniste en économie, le critique social, l'économiste et le sociologue Thorstein Bunde VEBLEN, né en Norvège, professeur dans plusieurs universités des Etats-Unis, est assez peu connu.

Et pourtant, face aux dérives et aux échecs du néo-libéralisme, ses écrits, et notamment The Theory of the Leisure Class (1899), analyse critique de la vie sociale des hommes d'affaires, le placent parmi les auteurs qui méritent d'être redécouvert. Il a lors de son enseignement un rôle stimulant pour l'élaboration de notions fondamentales telles que celle de relative deprivation et par son ébauche des théories modernes de l'action sociale. Il écrit également dans sa sociologie critique du capitalisme d'autres ouvrages tels que Theory of Business Enterprise (1904), The Instinct of Workmanship (1914) et The Engineer and the price System (1921). (Daniel DERIVRY).

    Dans le monde francophone, le travail de ce théoricien est encore peu connu, même si la situation commence à changer. L'une des raisons de cette méconnaissance est due à un certain dédain en France envers toute pensée se réclamant du pragmatisme, made in USA. Il faut attendre les travaux sur l'habitus de Pierre BOURDIEU pour que le pragmatisme soit reconsidéré. Mais, malgré cela, trop peu d'ouvrages francophones ont été consacrés à cet auteur et peu de ses ouvrages aussi sont traduits dans notre langue. C'est surtout dans le sillage de mai 1968 et de l'intérêt porté aux théories critiques de l'économie et de la sociologie qu'un plus grand intérêt est porté à son oeuvre. Plusieurs ouvrages sont alors traduits en français : La théorie de la classe de loisir (1970), Les ingénieurs et le capitalisme (1971), qui incluent ses deux articles sur la Nature du Capital. Si la pensée de Thorstein VEBLEN commence alors à diffuser dans l'espace francophone dans les années 1970, on en retient surtout une analyse sociologique de l'ostentation et du loisir ainsi qu'une critique radicale des élites parasites, mais on continue à perdre de vue la dimension philosophique et la profondeur économique de son oeuvre ainsi que sa théorie du processus de l'évolution institutionnelle de la société. C'est seulement au tournant des années 1980-1990 qu'un véritable regain d'intérêt pour son oeuvre s'observe lorsqu'on commence à explorer les dimensions moins connues avec entre autres la soutenance de plusieurs thèses doctorales. On ne soulignera pas assez à ce propos le travail de fond de nombreux auteurs, plus ou moins importants et plus ou moins connus, qui en font connaitre d'autres, et notamment celui-ci : Dominique AGOSTINI (1987), Diane-Gabrielle TREMBLAY (1989) et Véronique DUTRAIVE en font par exemple partie. A partir de ces travaux, plusieurs chercheurs aux intérêts convergents, basés pour la plupart à Lyon, fondent le Collectif de Recherches sur l'Economie Institutionaliste (COREI) et publient un ouvrage d'introduction à l'économie institutionnelle en 1995. Une Association des Amis de Thorstein Veblen créee en 2002 et fondée par Olivier BRETTE. (Dimitri Della FAILLE et Marc-André GAGNON).

    Thorstein VEBLE estime que l'économie devrait être une science évolutionniste (Quarterly Journal of Economics, vol 12, n°4, 1898), mais si effectivement l'économie est dans la réalité un système évolutionnaire, mais ses théoriciens, à la suite de cet auteur, peinent à modéliser dans ce sens. La difficulté à laquelle les économistes évolutionnistes sont confrontés est de parvenir à développer des outils analytiques qui soient cohérents avec l'évolution, et qui permettent cependant de proposer des énoncer significatifs à propos des problèmes économiques. En général, ces outils incluent la simulation informatique, mais malheureusement, les économistes n'ont aucune formation en programmation informatique. Par chance, beaucoup d'étudiants arrivent à l'université en disposant déjà de ces compétences, et certains outils de programmation pour la modélisation évolutionnaire, tels NetLogo et Repast, sont bien plus accessibles pour eux que pour les générations précédentes. (Steve KEEN)

     Le chercheur américain développe une analyse originale de la société américaine au début du XXe siècle. L'analyse vébléenne tient son originalité du regard d'étranger que pose l'auteur sur sa société ainsi que sur les sources intellectuelles diverses où puise ses influences. Son regard sur le capitalisme sauvage diffère radicalement des autres auteurs de son époque. Ses sources principales sont la philosophie kantienne, le pragmatisme, l'Ecole historique allemande, les théories évolutionnistes et le socialisme. On peut préférer l'analyse marxiste, bien plus élaborée et autant mordante, mais la sienne présente des aspects non négligeables. Ces influences lui permettent d'élaborer une théorie des institutions économiques, supérieure à bien des égards aux théories néo-institutionnalistes contemporaines, le poussant à critiquer radicalement une Amérique dominée par des institutions "imbéciles".

  Alors que l'analyse marxiste présente un socle bien unifié et ramifié, les éléments de la pensée de Throstein VEBLEN sont répartis, éparpillés, dans plusieurs de ses écrits.

Marc-André GAGNON et Dimitri Della FAILLE s'efforcent d'en faire la synthèse.

S'inspirant d'Emmanuel KANT, il développe l'idée que, pour donner un sens et une cohérence à leur expérience et à leurs actions, les individus imputent pas raisonnement inductif une téléologie sur le monde qui permet de systématiser l'ensemble des connaissances et ainsi donner un sens à la vie. "Les actions individuelles peuvent donc être intentionnelles puisque la systématisation téléologique que nous posons sur le monde nous permet de déterminer un principe de causalité dans nos actions. Une telle systématisation conduit à la mise en place d'habitudes de pensé, ou institutions, qui ne sont rien d'autre que le système de sens qui sous-tend nos actions. Ces habitudes de pensée sont le matériau de base du facteur humain, dont la rationnalité n'est pas donnée dans l'absolu, mais est plutôt construite à travers les habitudes en vigueur. Avec les pragmatistes, Veblen considère que ces habitudes de pensée ne peuvent en rien prétendre à la vérité. Elles n'existent que parce qu'elles s'avèrent adaptées au milieu matériel dans lequel évolue la communauté. Mais puisque ce milieu change, les institutions se transforment aussi pour s'y adapter. L'évolution institutionnelle doit prendre en compte trois facteurs :

1 - les habitudes de pensée (institutions) ;

2 - les agents humains ;

3 - le milieu matériel. 

Les trois éléments se déterminent constamment sans fin dans un processus qui n'a pas de finalité. Les habitudes de pensée déterminent les modes d'action des agents humains, constitués de la somme des individus de la communauté ; par leurs actions, ceux-ci influencent, construisent et donnent forme à leur milieu matériel ; par son évolution, ce dernier oblige l'adaptation des habitudes mentales, qui conduira à des nouveaux modes d'action, etc. Inspiré du darwinisme philosophique, Veblen considère que, puisque la vie de l'homme en société est une lutte pour l'existence, "l'évolution de la structure sociale a été un processus de sélection naturelle des institutions". L'évolution de la structure sociale est en fait "un processus où les individus s'adaptent mentalement sous la pression des circonstances". Si les habitudes mentales font que les actions individuelles sont toutes téléologiques, le processus d'évolution des habitudes mentales n'a aucune finalité en soi et évolue au rythme des contingences et des impératifs du moment.

Cette théorie de l'évolution institutionnelle distingue Veblen de l'Ecole historique allemande. Bien que cette dernière insistait sur l'importance du facteur institutionnel dans l'économie, elle ramenait toujours celui-ci à l'Etat sans être capable d'en théoriser l'évolution ; tâche à laquelle Veblen s'est attelé. Toutefois, présenté si rapidement, la théorie de Veble semble un effrayant ramassis de structurale et de déterminisme socio-biologique. Ce n'est cependant pas du tout le cas! Et ce, pour les trois raisons suivantes.

Premièrement, rappelons que dans les théories du "darwinisme social", le processus de sélection s'appliquait aux individus et légitimait de ce fait le laissez-faire et le maintien des classes laborieuses dans la misère. Veblen applique plutôt le processus de sélection aux institutions, où le laissez-faire et la légitimité de la misère doivent eux-mêmes être soumis au processus de sélection en tant qu'habitudes mentales. Bref, si dans la pensée de Spencer les individus doivent être soumis à la sélection naturelle, Veblen croit plutôt que c'est la pensée de Spencer qui doit être soumise à ce processus de sélection. De cette manière, Veble permet de remettre en mouvement la réflexion sociale et les aspirations des différentes classes sociales plutôt que de s'enfermer dans un système idéologique posé comme naturel et nécessaire.

Deuxièmement, la théorie de Veblen n'est pas une théorie structuraliste de la société. L'individu n'est pas purement et simplement déterminé par les structures sociales. S'il existe des institutions dominantes, il existe aussi des institutions alternatives, à savoir des aspirations et des modes d'action non-dominant qui remettent en cause les institutions dominantes et qui cherchent à la transformer. (...) L'individu devient acteur, il est l'instigateur (prime mover) d'un processus vivant cherchant constamment à transformer un monde qui le transformera à son tour. (...).

Troisièmement, la principale déficience des théories de l'évolution socio-institutionnelle construite sur un principe de sélection est qu'elles deviennent rapidement des apologies de l'ordre existant. En effet, si les institutions en place sont le produit d'un processus de sélection pour adapter les institutions aux réalités matérielles, il ne reste qu'un pas pour affirmer que les institutions existantes sont donc les meilleures et les plus efficientes. C'est dans ce piège plaglossien que tombent normalement les théories socio-économiques évolutionnistes comme  celle de Hayek (1988) ou des néo-institutionnalistes comme Williamson (1985) ou North et Thomas (1973). Veble tombe-t-il dans ce piège? Non, au contraire, Veblen a recours à la métaphore darwinienne de la sélection naturelle justement pour éviter ce piège. (...) Pour Veblen, la lutte pour la survie ne doit pas être entendue comme une lutte pour l'obtention de biens de nécessité. Il considère plutôt que, sous les conditions modernes, la lutte sociale pour la survie est devenur une lutte pour maintenir et accroitre son statut social. (...). Les institutions dominantes dictent non seulement les modes d'action pour assurer la survie de la communauté mais aussi ceux pour se distinguer à l'égard d'autrui et dans le regard d'autrui. Les institutions peuvent donc être absolument inefficientes en termes matériels tout en nourrissant la logique d'émulation sociale. (...)" Il s'attaque, notamment dans sa Théorie de la classe de loisir, à la notion de conservatisme social entendu comme principe d'hérédité dans le processus évolutionnaire.  Il considère en effet que les classes conservatrices cherchent à ralentir ou saboter le processus de sélection naturelle des institutions. Ces classes, l'élite sociale tire profit des institutions existantes et n'ont pas intérêt à les modifier. La sélection naturelle des institutions devient en fait une sélection artificielle des idées par l'élite en place, qui ne consent à une évolution des habitudes dans la communauté que si elles n'ont aucun autre choix face aux possibilités de fracture dans le système social, ou si elles peuvent elles-mêmes en tirer profit. (...)."

 

Marc-André GAGNON et Dimitri Della FAILLE, La sociologie économique de Thorstein Veblen ; pertinences et impertinences d'une pensée à contre-courant ; Introduction : Thorstein Veblen : héritage et nouvelles perspectives pour les sciences sociales, dans Revue Interventions économiques, n°36, 2007. Steve KEEN, L'imposture économique, Les éditions de l'atelier, 2014. Daniel DERIVRY, Veblen Thorstein, dans Encyclopedia Universalis, 2015.

 

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15 mars 2015 7 15 /03 /mars /2015 13:25

   Une des racines du néo-libéralisme réside dans la croyance que l'affaiblissement économique des Etats au profit d'une économie de marché créatrice d'énormes quantités de richesses partout dans le monde allait être la voie vers une pacification du monde. Non que ses théoriens ou partisans aient réellement cette idée en tête, leur objectif étant plus de s'enrichir plus que d'autres choses, mais la possibilité que le nombre de violences étatiques, de guerres par exemple, pourrait diminuer au profit d'une mise en relation de plus en plus poussées des consommateurs et des producteurs ne peut qu'attirer d'abord la sympathie sur ses pré-supposés. C'était oublier la facette protectrice des Etats envers les moins puissants. C'était oublier (ou ignorer) que les ressorts de l'expansion étatique était en grande partie économiques. Les mêmes motivations économiques transférées des Etats ou grands groupes privés ne produisent pas forcéement des résultats différents, outre le fait que ces moins puissants se trouvent privés d'alliés. Du coup, on observe un peu partout dans le monde, corrélativement à l'accroissement effectif des richesses (mais beaucoup moins importantes que mises en statistique, si l'on enlève les bénéfices financiers agglomérés...), un accroissement des inégalités et des violences. Les conflits sont toujours là et il semble bien qu'ils s'accroissent, se diffusant dans toutes les sociétés, de manière lente et d'autant plus redoutable... La conflictualité dans le monde s'accroit pratiquement dans tous les domaines au rythme même de la mondialisation, qui est parfois avancée comme allant de pair avec la diffusion du néo-libéralisme, au mépris d'ailleurs de la vérité historique (la mondialisation existe depuis longtemps, même si elle n'était pas généralisée comme de nos jours et même si elle ne s'exprimait pas par l'argent...).

    Le terme de néo-libéralisme désigne le renouvellement des thèses économiques libérales à partir des années 1970 et leur application dans les politiques économiques, comme dans leur hégémonie dans le monde académique.  Ces renouvellements se sont attachés à développer certains domaines de la théorie traditionnelle, ou à compléter les zones d'ombres laissées par les premièrs libéraux néo-classiques dont les représentations manquaient souvent de réalisme. L'objectif de ces nouvelles théories est en premier lieu positif ; il vise à améliorer le caractère opérationnel de la théorie, c'est-à-dire à lui permettre de rendre compte de phénomènes observables non intégrés jusqu'alors dans les représentations théoriques. L'ambition est en seond lieu normative ; elle veut fournir les recommandations de politique économique jugées nécessaires pour enrayer le chômage et l'inflation caractéristiques des années 1970. (Liém HOANG NGOC)

    En fait, l'étiquette néo-libérale est utilisée actuellement par la majorité des économistes. Elle sert souvent par défaut pour les théoriciens en panne d'inspiration qui, bien souvent oublient d'en donner la définition ou prétendent qu'il est impossible d'en donner une précisément. Autant dire que le terme n'a aucun sens pour ceux qui se revendiquent du libéralisme, sinon l'utilité très pratique de pouvoir cerner par le simple indice de l'emploi de ce concept, la prévention idéologique de la personne qui s'en sert. Pour beaucoup de ceux qui s'affirment authentiques libéraux (comme wiklibéral), beaucoup de théories monétaristes, qualifiées de néo-libérale, passent par une intervention de l'Etat et des Banques Centrales, ce qui constitue un non-sens. Le néo-libéralisme est souvent associé au néo-conservatisme, aussi libéral que le  collectivisme à la soviétique.

   Il est vrai que le terme néolibéralisme désigne de nos jours un ensemble multidimensionnel d'analyses d'inspiration libérale ou supposée telle. Ces analyses partagent un socle d'idées communes, mais il faut faire un effort intellectuel pour amalgamer des théories qui s'opposent par certains aspects : la dénonciation du développement jugé excessif de l'Etat-providence après la Seconde guerre mondiale ; la promotion de l'économie de marché au nom de la liberté de l'individu et de l'efficacité économique ; des orientations pratiques communes, prônant la dérégulation des marchés et la disparition progressive du secteur public au profit du secteur privé. La signification du mot néo-libéralisme a tout de même varié depuis qu'il est apparu au XIXe siècle et c'est surtout la contemporaine qui est signalée ici, avec la double connotation anti-socialiste et anti-keynéisienne.

    Lièm HOANG NGOC (né en 1964), économiste et homme politique (socialiste) français,  du "Club des Socialistes affligés" créé en 2014, distingue dans cette nébuleuse quatre courants principaux :

- les théories de l'économie de l'offre qui se fondent sur une conception de la dépense publique et du taux d'imposition optimal ;

- le monétarisme focalisé sur les normes de croissance de la masse monétaire. Il s'agit de la version moderne de la "théorie quantitative de la monnaie" de Irving FISHER (1897-1947) ;

- le courant néo-walrasien qui tente d'expliquer la persistance de rigidités de salaires et de prix sur les marchés à partir notamment des travaux de Léon WALRAS, rendus plus réalistes, notamment par ceux de Joseph STIGLITZ (1976) ;

- le courant néo-institutionnaliste qui cherche à produire une théorie générale des institutions et des structures de gouvernance observables dans l'économie. Figure de proue de ce courant, Olivier WILLIAMSON qui dans son ouvrage de 1985 tente de fournir la synthèse de tout un ensemble de travaux sur la "rationalité limitée" et la "gouvernance".

   Bien entendu, il ne s'agit là que d'une classification comme une autre, tant l'univers intellectuel néo-libéral (qui ne se limite pas à l'économie) est poreux, vaste et élastique... Mais tous ces courants amènent des politiques économiques similaires.

  Ainsi, les perceptions en Europe et aux Etats-Unis du néo-libéralisme divergent (même de façon dominante) : aux Etats-Unis, le keynésianisme, pourtant en opposition forte avec le monétarisme et le libéralisme classique, peut être considéré comme néo-libéral... new liberal, ce qui constitue encore une autre source de confusion. Il est utile de rappeller ce que John WILLIAMSON, par exemple (What Washington Means by Policy Reform, dans Latin American Adjustment : How Much Has Happened?, Washington, Institute for International Economics, 1990) résume comme étant le consensus de Washington, partagé par toutes les institutions financières internationales - FMI, Banque Mondiale... :

- Politique budgétaire : les déficits n'ont d'effets positifs qu'à court terme sur l'activité et le chômage, alors qu'ils seront à la cherge des générations futures. A long terme, ils porduisent l'inflation, baisse de productivité et d'activité. Il faut donc les proscrire, et n'y recourir qu'exceptionnellement lorsqu'une stabilisation l'exige ;

- Les dépenses publiques doivent se limiter à des actions d'ampleur sur des éléments clfs pour la croissance et le soutien aux plus pauvres : éducation, santé publique, infrastructures... Les autres subventions (spécialement celles dans une logique de guichet) sont nuisibles ;

- Politique fiscale : les impôts doivent avoir une assiette large et des taux marginaux faibles de manière à ne pas pénaliser l'innovation et l'efficacité ;

- Politique monétaire : les taux d'intérêts doivent être fixés par le marché ; ils doivent être positifs mais modérés ;

- Pas de taux de change fixe entre les monnaies ;

- Promotion de la libéralisation du commerce national et international : cela encourage la compétition et la croissance à long terme. Il faut supprimer les quotas d'import et d'export, abaisser et uniformiser les droits de douane ;

- Libre circulation des capitaux pour favoriser l'investissement ;

- Privatisation des entreprises publiques, démantèlement des monopoles publics pour améliorer l'efficacité du marché et les possibilités de choix offertes aux agents économiques ;

- Déréglementation : à l'exception des règles de sécurité, de protection de l'environnement, de protection du consommateur ou de l'investisseur, toutes les règles qui entravent la concurrence, et empêchent les nouveaux compétiteurs d'entrer sur un marché doivent être éliminées ;

- La propriété doit être légalement sécurisée ;

- Financiarisation.

 

Dans de nombreuses régions du monde, écrit Lièm HOANG NGOC, les politiques néo-libérales ont contribué à consolider un régime de croissance macro-économique où se redéfinit le partage salaire-profit en faveur des profits privés. "En particulier, la réduction de la fiscalité pesant sur les entreprises, la désinxation des salaires sur les prix et une politique monétaire restrictive - les taux d'intérêts prohibitifs incitant au désendettement - ont autorisé ou incité les entreprises à restaurer leurs marges et leurs fonds propres. Ce mouvement n'a pas engendré une reprise significative de l'investissement et de l'emploi. Il a contribué à alimenter une épargne financière à caractère hautement spéculatif et extrêmement volatil". Parmi les traits significatifs de cette politique économique, il indique :

"- Sur le plan micro-économique, les processus de croissance externe et de "financiarisation" des entreprises se sont développés, à la faveur de la dérégulation des marchés financiers. Les fusions-acquisitions-externalisations-restructurations ont pris la place des investissements de capacité. Sans créer d'activités nouvelles, en fusionnant des entreprises ou en acquérant de nouvelles, les grands groupes se sont recentrés sur un noyau dur d'activités spécifiques restructurées, d'une façon semblable au schéma décrit par le modèle de "corporate gouvernance" de Williamson (1985). Ils sont revendu ou externalisé leurs activités périphériques qu'ils gardent sous contrôle, notamment sous forme de sous-traitance. ils mettent fortement en concurrence les petits fournisseurs. La norme de sanction du cours des actions des entreprises qui s'est affirmée sur les marchés financiers est devenue la valorisation à court terme de leurs fonds propres, dont le corollaire se matérialise par un ajustement à la baisse de la masse salariale. la contraction de l'emploi en est la principale conséquence lorsqu'une situation de croissance ralentie restreint les débouchés des entreprises.

- Sur le plan macro-économique, le régime de croissance est caractérisé par une inflation peu élevée, des taux d'investissement relativement bas et une consommation faible, alors que s'affirme une épargne excédentaire, ces traits caractérisent l'économie européenne de la décennie 1990. Il en résulte une croissance structurellement faible et financièrement instable. Les marchés financiers sont certes dynamiques, mais ils sont menacés en permanence par un effondrement des crous, dû à un retournement des anticipations des gestionnaires de l'épargne, déplaçant leurs fonds d'une place financière à une autre au jour le jour en fonction de critères de rentabilisation de très court terme. Cette volatilité est elle-même liée à une économie réelle où les perspectives des entreprises sont contraints par un univers macro-économique ralenti.

    Dans sa conclusion, on peut lire :

"Les théories néo-libérales sont progressivement devenues dominantes dans la perception de la réalité économique. Elles ont produit des recommandations normatives, appliquées sous des formes diverses par les gouvernements. Le régime de croissance néo-libéral qui s'est installé dans certaines régions du monde est caractérisé par une croissance ralentie, financièrement instable et porteuse d'une épargne à caractère fortement spéculatif. La persistance du chômage et les risques financiers incitent désormais les gouvernements, les institutions économiques internationales et les économistes à recheercher les voies d'une nouvelle régulation des marchés pour maîtriser les risques liés à la volatilité de l'épargne mondiale. Dans le mêm temps, le commencement du troisième millénaire pourrait être marqué par la résurgence d'une réflexion autour de la mise en oeuvre, coordonnée à l'échelle supranationale, de politiques monétaire et budgétaire de soutien à la croissance."

 

Lièm HOANG NGOC, Néo-libéralisme, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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11 mars 2015 3 11 /03 /mars /2015 13:17

    Loin de noyer l'analyse des conflits en entreprise dans une analyse ensemble des conflits entre humains dans un cadre particulier, mêlant ainsi conflits interpersonnels et conflits sociaux, l'ensemble de la sociologie qui traite de ces questions dans le monde économique ne perd pas de vue l'importance des conflits liés au travail lui-même. Même si les différentes approches conduisent leurs auteurs à proposer des modes différents de gestion et même si, de manière générale, les analyses dominantes s'écartent plus ou moins d'une analyse de ce qu'on a appeler de manière général les conflits sociaux, de larges convergences existent qui donnent aux conflits liés au travail lui-même, à sa valorisation, à sa rémunération et à son organisation comme aux valeurs de hiérarchie que cette organisation mettent en oeuvre. Des divergences se montent toutefois, d'autant plus que l'on s'éloigne d'une tradition marxiste ou marxisante, éloignement dû lui-même à un affaiblissement générale sinon de la tonalité idéologique et parfois de portée révolutionnaire des conflits liés au travail. La mise en relief de quantités de conflits entremêlés peuvent donner l'impression d'un "brouillage" des conflits sociaux, notamment chez des acteurs toujours engagés consciemment dans la "lutte des classes". La préoccupation des managers étant bien entendu de réduire l'amplitude de cette lutte-là, il est souvent fait appel à des notions telles que régulation et résolution. 

   Or, l'objectif de certaines sociologies est-il, au-delà de l'analyse proprement dite, de réguler ou de résoudre des conflits? Et surtout que signifie alors cette régulation et cette résolution? De manière générale, l'achèvement d'un conflit n'est que l'arrêt de certains moyens de ce conflit. Les antagonismes perdurent toujours après et le conflit fait partie intrinsèque de la vie dans les organisations. Des sociologues comme DAHRENDORF (1972) récusent le mot de résolution des conflits : "Cela suppose qu'il est possible d'éliminer radicalement certains conflits donnés, écrit-il. Le concept de résolution sera à rejeter comme reflétant une idéologie erronée d'un point de vue sociologique selon laquelle l'élimination complète du conflit est possible et souhaitable". Il propose le terme de régulation, entendant pas là "des modes de contrôle du conflit qui s'attachent plus à ses manifestations concrètes qu'à ses causes et qui sous-entendent l'existence continue d'antagonismes d'intérêts et de groupes d'intérêts".

"Si le conflit est intrinsèque à la vie dans les organisations, résume Christian THUDEROZ, alors est-il seulement possible de prendre acte de ces frottements, de ces dysfonctionnements ou de ces luttes de pouvoir, en veillant à les organiser, méthodiquement, pour ne pas détruire les organisations elles-mêmes." Question ou affirmation? Il distingue ensuite les tiers - consultants, universitaires, anciens responsables syndicals ou hiérarque qui emprunte des voies différentes pour réaliser cette régulation : règler le conflit, pour optimiser le fonctionnement de l'organisation, faciliter la régulation conjointe en clarifiant les enjeux et en anticipant les conséquences des choix possibles, garantir la qualité des informations, des procédures de décision, des règles du jeu. La tendance est d'écarter une autre possibilité, celle de changer l'organisation elle-même, qui est pour le moment intrinsèquement liée à des intérêts précis, d'acteurs particuliers (des employeurs en fait), et de changer et ses finalités et son fonctionnement. Quantités de travaux optent pour cette régulation et n'évoque même pas la possibilité de transformation de l'entreprise en fonction d'autres intérêts, plus généraux que ceux satisfaits alors. Des processus et des procédures, souvent subtiles et mises en oeuvre lentement et posément (ce qui n'est pas dans la nature du capitalisme...) pourraient obtenir un assentiment général sur des solutions (les objets préis des conflits en cours), voire une réconciliation entre tous les acteurs. Outre le fait que très souvent, les conflits sociaux se "résolvent" par l'emploi de la contrainte - économique et/ou politique, parfois violente, on est dans la réalité assez loin des propositions généreuses faites par des sociologies qui font l'impasse sur un certain caractère irréduction de maints conflits sociaux. L'établissement de compromis se réalise toutefois dans la plupart des cas, mais il faudrait opérer une analyse sur les enjeux. La régulation possède des limites, celles où précisément les acteurs ne se considèrent pas comme des adversaires et lorsque les revendications émises ne mettent pas cause les objectifs même des entreprises dans lesquels ces conflits se déroulent. Dans des périodes d'effervescence sociale, c'est plutôt à une transformation de l'entreprise que l'on aboutit. Dans les périodes de consensus sociaux ou de "calme relatif", une telle régulation est possible et de nombreux outils sont alors utilisables. Si des sociologies qui mettent en relief les conflits de toute sorte dans l'entreprise, parfois au point de considérer que les conflits liés directement au travail, à sa finalité et à son déroulement, comme à sa rémunération ne sont qu'une minorité, c'est sans doute parce la conflictualité générale ne focalise plus les débats et les actions sur des changements de société. Les grèves elles-mêmes deviennent de moins en moins "politiques" et portent plus sur des aspects mineurs (aménagement du travail, heures supplémentaires...) où les travailleurs peuvent se sentir plus immédiatement et individuellement concernés. 

  Mais n'oublions pas que nous discutons-là d'une situation européenne aux territoires parfois largement désindustrialisés. Dans d'autres contrées, les luttes ouvrières prennent un tour nettement plus violent et on a parfois affaire à une conflictualité haute en permanence, d'autant plus que se mêlent aux aspects sociaux des aspects environnementaux de plus en plus pressants.

 

    Michel LALLEMENT, qui tente une sociologie du travail, replace d'ailleurs à leur juste influence les conflits liés au travail lui-même dans l'ensemble des conflits en entreprise. Il rappelle que "les théories sociologiques classiques, à commencer par celle de Karl MARX, nous ont appris que les rapports sociaux existent plusieurs fois. Ils possèdent une vérité objective qui s'incarne dans la statistique (les inégalités de salaire par exemple), dans des dispositifs juridiques (le droit à la grève...) et, plus généralement, dans l'ensemble des régulations grâce auxquelles les relations de travail prennent forme. Mais les rapports sociaux possèdent aussi leur vérité subjective, conscience plus ou moins vive de la position et du statut occupés ainsi que des enjeux associés aux luttes sociales." Depuis la seconde guerre mondiale en France, bien auparavant aux Etats-Unis et en Grande Bretagne, la sociologie porte un intérêt particulier à la classe ouvrière. Les témoignages vécus - qui mêlent tristesse, souffrance et révolte décalent parfois avec les thèses marxiennes. Loin d'être une masse exploitée mais qui n'en peut mais et qui se révolte de temps en temps, les travailleurs de la classe ouvrière saivent aussi, même dans les univers productifs les plus contriants, se ménager des espaces de gestion clandestins, produire leurs propres règles, bref de se construire comme des acteurs à part entière, tout au long des journées de travail. 

   Ces théories classiques, aménagées plus ou moins considérations par les études les plus contemporaines, en fonction de l'évolution même des entreprises et du milieu socio-économique où elles existent, indiquent comment peut se construire une identité du travailleur qui n'est pas seulement produit d'une aliénation. Karl MARX, dans ses écrits, indique que le travail, lorsque le régime économique n'est pas de propriété privée, révèle une quadruple potentialité :

- il procure à l'individu la jouissance inhérente à toute manifestation de création personnelle ;

- il permet de satisfaire des besoins humains ;

- il érige le travailleur au rang de complément nécessaire à autrui et sert à ce dernier de médiateur avec le genre humain ;

- il est source de réalisation et d'affirmation d'une authantique sociabilité humaine.

Les enquêtes constatent que, dépassant les cadres juridiques du travail, et comme voulant dépasser l'alinéation du travail à la direction de l'entreprise, les travailleurs tentent de développer ces quatre potentialités, ce qui est relevé également par G FRIEDMANN, pour dire que le travail peut enrichir la personnalité. Mais il s'agit de tentatives quotidiennes, qui peinent à produire leurs résultats, dans une organisation de la production, qui justement tend à dépersonnaliser le travail, à le découper en tranches égales (en temps et en tâches...), à le déshumaniser. C'est précisément nombre de ces tentatives, dans un univers contraint, qui sont à l'origine de nombreux conflits, qu'ils soient interpersonnels ou collectifs.

Michel LALLEMENT indique qu'au pessimisme radical qui porte en elle la notion d'aliénation, "deux solutions sont rapidement proposées. La première est fournie, dès la fin des années 1950, par des travaux qui préfèrent mobiliser la notion plus ouverte et moins ambigüe de conscience ouvrière. La seconde tire bénéfice des observations in situ effectuées en milieu professionnel et aboutit à la conclusion que l'autonomie au travail est autrement plus développée que ne le croient certains sociologues fascinés par l'omnipotence du capitalisme industriel. Dans les deux cas, il s'agit de rendre raison de la capacité des travailleurs à s'affirmer, eux aussi, comme des sujets de leur action. Il est à noter avant d'exposer les différentes études dans ce sens, qu'elles suivent une évolution du secteur productif lui-même. Des usines moins gouvernées par les préceptes du taylorisme (ou du stakkhonovisme en Union Soviétique), par des principes hiérarchiques pour la plupart hérités du domaine militaire, ou par le primat de la quantité à tout prix de biens sortis le plus rapidement possible des chaînes de montage. 

   Pour le développement de la notion de conscience ouvrière, les travaux fondateurs jouxtent ceux qui se développement dans la même période sur l'aliénation. On rejoint là toutes les problématiques conflictuelles du travail.

 

Michel LALLEMENT, Le travail, Une sociologie contemporaine, Gallimard, 2007. Christian THUDEROZ, Sociologie du conflit en entreprise, Presses Universitaires de Rennes, 2014.

 

SOCIUS    

 

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8 mars 2015 7 08 /03 /mars /2015 10:38

   Beaucoup d'études sont consacrées à la situation de l'entreprise et beaucoup également concernent la situation économique générale, sur la division du travail, par exemple, mais peu abordent de front les deux aspects de ce qui est pourtant une même réalité indissociable. Aussi examinons-nous d'abord la caractérisation du conflit en entreprise faite par Christian THUDEROZ, s'appuyant sur de nombreux auteurs et ensuite nous aborderons la question de la conflictualité économique directement liée à la division du travail. Même si ce n'est pas complètement une généralité, les auteurs abordant la question de manière plus globale ont tendance à avoir des approches plus critiques.

   Définir le conflit en entreprise est d'abord une question de délimitation d'un champ d'études. Christian THUDEROZ nomme "conflit en entreprise, "toute situation d'hostilité et d'affrontement intentionnel, ayant pour cadre l'entreprise, affectant son fonctionnement, son organisation et l'activité de l'un ou de l'autre de ses acteurs, ces derniers, interdépendants, percevant une certaine incompatibilité de leurs projets et tentan, par le recours à des moyens contraignants, de faire triompher leur volonté." Du coup, le conflit en entreprise ne se réduit pas, au seul conflit du travail et, en son sein, à la seule grève. Le professeur en sociologie pointe deux réductions habituels chez de nombreux auteurs ont chacune, en France en tout cas, leur histoire et leurs motifs :

- la réduction du conflit en entreprise en conflit du travail entre employés et employeurs traduit la prégnance d'un paradigme marxisme. 

- la réduction du conflit en entreprise en la grève, moment de renversement des pouvoirs et de libération de la parole. La grève constitue depluis longtemps le "meilleur point de mire" pour l'analyse sociologique, comme l'écrit Jean-René TRÉANTON (Traité de sociologie, sous la direction de Friedmann et Naville, 1962).

Tous les autres conflits sont depuis longtemps minorés, non saisies par les statistiques officielles ou d'observation difficile : pétitions, affichettes sauvages, absentéisme, boycott des réunions de service, protestations individuelles, recours au tribunal des Pred'hommes, refus de faire des heures supplémentaires, débrayages intempestifs, grève perlée, grève du zèle, freinage de la production, délégations musclées auprès du chef d'atelier ou du directeur, manifestation dans les ateliers, sabotage des pièces ou des produits, chapardages plus ou plus intermittents... Les conflits, pour ce qui concerne la France toujours, furent enfermés dans une seule de ses formes, mesuré par un inducateur grossier - les JINT (Journées Individuelles Non Travaillées). Leur chute dans les années 1980 et 1990 est souvent considérée comme une baisse de la conflictualité en entreprise. Ce que conteste par exemple Sophie BÉROUD et ses collègues (La lutte continue?, 2008) qui concluent au contraire à une hausse de cette conflictualité, celle-ci se reconfigurant. La chute des recours à la grève camoufle de nouvelles formes de protestation, plus individuelle sans être moins collectives, mobilisant divers registres (dont celui de l'humour), utilisant massivement les technologies d'information et de communication, et épousant les nouveaux contours des organisations socio-productives. Au vu de cette analyse, Christian THUDEROZ se livre à un classement des conflits en entreprise.  

     Avant d'y venir, notons que la conflictualité analysée, vu les containtes de mesures, n'est pas la conflictualité réelle. La non expression du conflit, n'implique pas non plus par ailleurs la disparition du conflit. Si les contraintes pesant sur les salariés, notamment en provenance de la conjoncture économique globale, s'acsroissent, ils auront tendance à opter plus pour des résistances non détectables à priori plutôt que pour des modalités ouvertes d'expression, pour toutes sortes de conflit. Les effets de ces résistances ne sont pas pour autant négligeables pour les entreprises. On peut même dire qu'ils auraient plutôt tendance à peser davantage sur la productivité sur les lieux de travail.

    Entre conflits "de personnes", "d'intérêts", de "pouvoir", de "territoire", ceux-ci sont multiples et interfèrent les uns sur les autres, suivant des variantes infinies. La définition d'Alain TOURAINE dans l'Encyclopedia Universalis constitue une approche féconde à cet égard : "une relation antagonique entre deux ou plusieurs unités d'action dont l'une tend à dominer le champ social de leurs rapports". Ces unités d'action peuvent être de deux types : soit des individus, en relation interpersonnelle, soit des groupes d'inidivus. Ces derniers peuvent être organisés en collectifs : syndicats, comités de direction, membres d'un atelier de production ou d'un bureau d'études. Ce sont des unités d'action délimitées par des frontières (dans le temps et dans l'espace), composée dindividus spécifiés par des rôles et dont l'action est définie par des procédures. Ces groupes, le temps d'une action, forment de coalitions, sur des objectifs précis. 

   Ces conflits peuvent être individuels (entre égaux ou entre un manager et un subordoné), organisationnels (entre groupes d'individus, selon leur place dans la division du travail) ou institutionnels (comme les conflits du travail entre employés et employeurs).

   Dominique PICARD et Edmond MARC (2006, Petit traité des conflits ordinaires, Le Seuil) distinguent les conflits d'intérêts (pour rechercher un avantage personnel et le maximiser), les conflits d'autorité et de pouvoir (qui découlent des précédents, pour influencer l'autre ou échappeer à sa pression), les conflits de personnes (pour harmoniser la manière de définir et de gérer l'interaction), les conflits de valeur (notamment religieuses, mais pas seulement aussi entre valeur sociale et valeur marchande...), les conflits d'opinions ou idéologiques (débats à propos du service public et sur les difficultés économiques). Certains auteurs ajoutent les conflits identitaires (pour obtenir une reconnaissance sociale), les conflits culturels (du fait des divergentces sur les manières jugées légitimes ou appropriées d'agir et de penser) et les conflits affectifs (entre êtres humains jaloux ou mus par des sentiments d'amour et de haine...). D'autres classements sont possibles : outre les conflits relationnels, cela concerne les conflits sur la têche de travail (sa finalité ou sa manière de l'accomplir), les aléas de l'organisation (conflits de compétences) et les aléas de la régulation sociale (conflits salariaux, d'interprétation des conventions collectives, des accords d'entreprise...). Les conflits peuvent se dérouler entre subalternes ou entre managers, peuvent concerner des enjeux d'allocation de rssources et/ou d'enjeux de perspectives. Chaque décision et même chaque ordre peut faire l'objet d'une contestation rampante ou ouverte, dans tous les domaines de la vie en collectivité que constitue l'entreprise, non seulement sur le travail, mais aussi sur la cantine, les transports, les changements techniques, d'horaire, ect...

   Concernant les conflits collectifs de travail, on peut distinguer avec Hubert LANDIER et Daniel LABBÉ (Les relations sociales dans  l'entreprise, Liaisons sociales, 1999) les conflits "classiques" et les conflits "modernes".

Derrière ces qualificatifs se regroupent pour les premiers ceux qui reflètent l'antagonisme d'intérêts entre salariés et employeurs :

- conflits salariaux (la majorité souvent) ;

- conflits de survie (face à une décision du management en cas de fermeture ou de régorganisation)  ;

-  conflits comme mode habituel de régulation sociale (conflit ritualisé, très réactif avec sortie négociée)

- grèves froides, pour reprendre l'idée de Christian MOREL (Stratégies syndical et pouvoir patronal, Octarès, Toulouse, 1994) (sans recours officiel à la grève, différentes manières de contraindre la direction). cet auteur distingue différentes modalités d'expression du conflit, suivant son intensité, de la négociation-contrat à la grève, en passant par la négociation-manifestation et les "armes intermédiaires" que sont diverses méthodes pour rendre difficile la production elle-même).

   Pour les "conflits modernes" qui reflètent les évolutions du monde industriel et les nouveaux modes d'organisation du travail et de gestion de la main-d'oeuvre :

- conflits de dysfonctionnement, naissant du fonctionnement même de l'organisation (conflit sur l'application de nouveaux horaires, comme pour les 35 heures en France) ;

- conflits d'environnement, naissant de la confrontation à un environnement de travail devenu difficile (par exemple par suppression du nombre d'employés pour un même travail) ;

- conflits identitaires, naissant du sentiment de dévalorisation du travail par suite de l'évolution de celui-ci (infirmièrs (ères), chauffeurs-routiers, moniteurs(trices) d'auto-école...) ;

- conflits hiérarchiques, provoqués par l'attitude de certains managers envers les salairés : abus de pouvoir, dénigrement, discrimination, harcèlement moral et/ou sexuel).

     Cette ou ces classifications de conflit sont là pour rappeler leur multiplicité et surtout, au-delà du ressenti des acteurs, leurs objets. Ces conflits interviennent suivant des dynamiques qui ne sont pas propres aux conflits en entreprise mais ils possèdent une histoire très dense : en effet, tant que employeurs (notamment les plus grands) qu'organisations syndicales se sont efforcés de tirer les leçons de ces dynamiques afin de les contrecarrer ou de les amplifier. Les acteurs agissent suivant des systèmes d'action conflictuelle que les sociologues tentent de modéliser, à des fins évidemment diverses et... contradictoires. 

   Christian THUDEROZ s'inspire d'une double tradition sociologique, bien que d'autres traditions existent, notamment chez les marxistes. La première, depuis Talcott PARSONS et les fonctionalistes, met l'accent sur l'interdépendance des éléments du système et ses mécanismes de régulation ; la seconde, issue des travaux de CROZIER et de FRIEDBERG, ajoute une dimension essentielle, celle d'une régulation qui s'opère par une série de jeux, plus ou moins bricolés et maîtrisés, permettant de coordonner des stratégies opposées d'adversaires en relation, et rendant possibles alliances et compromis. "Parler de système d'action conflictuelle (SAC), c'est introduire dans l'analyse la dimension irréductiblement imprévisible du comportement humain : souligner la présence (massive!), dans tout conflit, de jeux de pouvoir ; enfin reconnaitre la possibilité que ces jeux s'imbriquent, que les acteurs changent de place ou de registre, que certains y sont inclus et d'autres exclus. La notion de SAC est heuristique : elle permet de, pour chaque situation conflictuelle, de mener l'enquête et de découvrir, in concreto, les acteurs, les jeux et enjeux, les règles de ces jeux et la régulation de ces jeux conflictuels, dans l'arêne même où tout ceci s'inscrit. La démarche est donc inductive : elle part des individus et de leurs relations et interactions, étudie leurs stratégies (pour convaincre comme pour contraindre), remonte aux dispositifs de régulation et découvre comment ceux-ci structurent l'organisation - et lui permettent de se développer ou de s'adapter, parfois au prix de batailles dont elle se serait (peut-être) passée."

Pour chaque SAC, l'analyse note :

- les acteurs, concernés par le conflit : nombre, statut, histoire (personnelle et collective), compétences, ressources à leur disposition, etc, ainsi que la nature des relation qu'ils entretiennent (hiérarchique ou professionnelle, occasionnelle ou de proximité, coopérative ou compétitive) ;

- le contexte (ou l'arène) - légal, historique, économique, ou organisationnel - dans lequel leurs jeux conflictuels s'inscrivent et dont ils peuvent pâtir ou tirer parti ;

- les enjeux, définis, allégués ou systémiques ; les règles autour de ces enjeux et les jeux sur ces règles ;

- les croyances et représentations (pour chacun : "ce qui doit être", ou "ce qui doit être fait") - et leurs réclamations en justice ;

- les séquences temporelles de ces jeux conflictuels ;

- les stratégies déployées pour atteindre leurs objectifs.

Les conflits en entreprise opposent des acteurs rationals, mais complexes car leurs objectifs sont le produit d'influences, d'équilibrages et d'élaborations bricolées. Un conflit en entreprise est surtout un affrontement de rationalités et un conflit de valeurs.

   Il ne faut pas, et ce n'est sans doute pas l'intention de notre auteur ici, de comprendre les conflits en entreprise comme des conflits se déroulant dnas un cadre fermé. Tout l'environnement, à commencer par l'existence d'entreprise d'un même groupe, a une influence. De plus, dans l'entreprise se situe dans un environnement économique parfois vaste qui inclut des acteurs extérieurs à l'entreprise : que l'on songe à l'Etat ou aux consommateurs. Par ailleurs, les mobiles des conflits en entreprise peuvent ne pas être, ou l'être en partie seulement, internes. Des motifs politiques peuvent présider à l'entreprise d'actions collectives, que ce soit de la part des employés et de leurs alliances extérieures, ou de la part des employeurs, soucieux d'opérer une pression économique sur des politiques menées au niveau de l'Etat. Les enjeux de certains conflits en entreprise dépassent souvent son seul cadre. L'issue des conflits en entreprise a des conséquence à l'extérieur, même dans le cas de conflits qui ne portent pas sur le travail proprement. Un conflit sur les valeurs hiérarchiques comme un conflit sur les rémunérations a des incidences, dans les deux sens, sur la vie politique et socio-économique globale. Tout est question de densité dans l'analyse des conflits en entreprise. L'effet de "boule de neige" touche beaucoup d'entreprises dans une société où l'information circule abondamment : même si la conflictualité apparait basse dans l'une, l'existence de conflits durs dans l'autre possède son importance. Il y a d'ailleurs dans la stratégie des acteurs la volonté d'étendre ou au contraire de circonscrire les mobilisations des acteurs autour d'un enjeu. Souvent les acteurs s'illusionnent sur les marges de leur propre pouvoir et sur la capacité d'atteindre leurs objectifs - Clausewitz appelerait cela le "brouillard" de la guerre - qui fait que ces rationalités, avec le recul de l'analyse historique, apparaissent parfois comme irrationnelles... En tout cas, ces mauvaises perceptions chez les uns et chez les autres entrainent souvent des conflits interminables. A contrario, chaque acteur s'efforce de mesurer ses chances de l'emporter, sans que pour autant, les éléments affectifs du comportement humain aident à y contribuer...

 

Christian THUDEROZ, Sociologie du conflit en entreprise, Presses Universitaires de Rennes, 2014.

 

ECONOMICUS

 

 

     

 

   

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4 mars 2015 3 04 /03 /mars /2015 08:22

      Le sociologue allemand, professeur à l'université de Munich, connu surtout pour son ouvrage La société du risque (1986), s'est positionné en faveur d'un Etat supranational et d'un Parlement mondial ; il s'est exprimé dans la presse en faveur de l'approbation de la Constitution européenne proposée au vote des Français en 2005, et surtout, sans s'étendre sur des aspects économiques néo-libéraux,s'est montré favorable à une Europe post-nationale, en participant à la création du Groupe Spinelli au Parlement européen.

Ses écrits indiquent une volonté de dépasser la théorie du conflit de classe, explication sans doute d'une certaine popularité chez les sociologues désireux de se démarquer du marxisme. Il est l'auteur par ailleurs de plusieurs ouvrages plus politiques que sociologiques : Pouvoir et contre-pouvoir à l'ère de la mondialisation (Aubier, 2003 ; Flammarion, 2008), La vérité des autres. Une vision cosmopolitique de l'altérité, dans Cosmopolitiques (Editions de l'Aube, Pratiques cosmopolitiques du droit, décembre 2004), Qu'est-ce que le cosmopolitisme? (Aubier, 2006), Pour un empire européen (Flammarion, 2007), Non à l'Europe allemande, dans Autrement, 2013.

Sociologue parmi les plus connus, Ulrik BECK, collaborateur d'Anthony GIDDENS pendant sa longue direction de la London School of Economics, il a accepté peu avant sa mort de diriger un des premiers programmes du Collège d'études mondiales, aux modestes moyens, fondé avec Alain TOURAINE et Michel WIEVIORKA. Il s'est engagé notamment dans la lutte contre la montée actuelle des nationalismes, du racisme et de l'antisémitisme. Fondamentalement, il s'agit pour lui de penser les nouveaux risques majeurs (liés aux changements climatiques entre autres) dans une société  mondiale caractérisée par une irresponsabilité de plus en plus grande, notamment parmi les élites.

Dans son dernier livre, World at Risk (Policy Press, 2008), il propose l'analyse des trois grands risques contemporains : les changements climatiques, le terrorisme et les crises financières. Dans ce contexte d'inégalité globale et de vulnérabilité locale, le cosmopolitisme n'est plus seulement une notion politique, comme à l'époque des Lumières. Il devient une méthode de travail et d'analyse qui doit permettre de dépasser un nationalisme méthodologique inadapté à ces risques globaux. On pourrait d'ailleurs rapprocher ce nationalisme de l'individualisme méthodologique qui enracine les politiques économiques dans des présupposés néo-libéraux.

 

   Sa thèse exposée dans La Société du risque déclasse de manière radicale la théorie du conflit de classe. On peut au passage regretter que les diverses explications sociologiques ont tendance à se penser comme se subsituant les unes aux autres plus anciennes, alors que les conflits évoqués précédemment perdurent, si les conditions et les rapports de force ne changent pas fondamentalement, et c'est souvent le cas à l'intérieur des entreprises, mais il est vrai que la poussée des techniques et des risques induits par la science sur l'environnement étudiée par Ulrich BECK revêt un caractère d'urgence. Ce n'est plus la seule usine qui expose ses salariés et les populations environnantes, "c'est la vie sur cette terre que les risques menacent, et ce dans toutes ses formes". Se modifient selon lui du coup les situations de classes, elles deviennent des situation de risques. Car il n'y a pas une "classe" des non-exposés au risque, s'opposant à la "classe" des exposés : l'opposition aujourd'hui entre "ceux qui sont exposés aux risques et ceux qui en profitent", mais aussi entre ceux qui les dénoncent et ceux qui les minorent et les occultes. La "société du risque" recèle donc en son sein de nouvelles sources de conflits et de compromis à propos de ces risques, de leur définition et de leur traitement. "L'enjeu de ces conflits est de déterminer si nous pouvons continuer à exploiter abusivement la nature (y compris la nôtre), et si les notions de "progrès" et de "prospérité" et de "rationalité scientifique" ont encore un sens dans ce cadre". Ulrich BECK conclut que "les conflits qui éclatent ici prennent la forme de guerres de religion civilisationnelles dans lesquelles il s'agit d'opter pour le bon chemin vers la modernité."

Ce passage de la société (industrielle) de pénurie (avec sa logique de répartition inégale des richesses) à la société (post-industrielle) du risque (et sa logique de répartition égale du risque - "une entité unique, regroupant bourreaux et victimes") a une conséquence pratique : la modernité devient réflexive, car c'est en son sein - et non contre la tradition, ou du fait de menaces externes (Dieu, la nature) que survient la rupture. La science et la technique, loin de nous protéger, génèrent les risques que nous redoutons ; la frontière entre nature et société s'estompe, et les risques liés à cette modernisation "déploient aujourd'hui une dynamique de conflit qui s'émancipe de l'organisation schématique de la société industrielle". Les priorités s'inversent : si risques et inégalités étaient compatibles dans la société industrielle, les secondes prédominant les premiers, dans la société du risque, répartition des richesses et répartition des risques sont désormais en concurrence - et ce sont les premiers, les risques, qui mènent le jeu. A ce stade, nous devons souligner que dans nombre de régions du monde (Inde, Chine, par exemple) les risques, loin de se substituer aux conflits "classiques" s'y surajoutent. Par ailleurs, l'exemple de nombreux dirigeants soucieux de se préserver des risques indique l'éclosion d'une foule de technologies visant à les isoler des conséquences de leurs propres politiques économiques. Jusque dans les logiques de cette société du risque se mêlent des dynamiques auparavant à l'oeuvre dans les société industrielles occidentales et qui sont le lot de millions de travailleurs dans les pays qualifiés autrefois de Tiers-monde, en Asie notamment. 

  Pour poursuivre ce qu'écrit Ulrich BECK, ce qui était stable devient mouvant, et l'"incertitude s'est immiscée jusque dans les cathédrales des arcles de foi économiques", les entreprises. Il estime que "les analyses fonctionnalistes, la sociologie des organisation et le néomarxisme raisonnent encore sur les "certitudes" de la grande organisation et de la hiérarchie, du taylorisme et de la crise qui sont depuis longtemps minés par les évolutions et les possibilités du monde de l'entreprise". Il en déduit "une surabondance de possibilités de changement structurels" du monde économique et du fonctionnement des entreprises et l'apparition de "nouvelles configurations organisationnelles", moins pensantes, plus petites, aux objectifs "contrôlables" et où les ordres et l'obéissance sont remplacés par "l'auto-coordination" électroniquement contrôlée de "responsables" qui obéissent à des objectifs de rentabilité et d'intensification du travail prédéfinis". Emergeront alors, mais il semble bien que ce soit plus un voeu politique qu'une réalité présente dans l'esprit de la majorité des responsables d'entreprise,  des "entreprises transparentes" emplies "d'autonomie horizontale" et où l'information sera un "médium central de cohérence et de cohésion de l'unité de production". Dans les conflits qui agiteront les entreprises, les luttes de pouvoir pour la répartition et les clés de répartition des flux d'information seront une source d'affrontement essentielle. Conséquence : l'entreprise se "politise". Mais cette politisation n'est pas une réédition des luttes de classes. "Dans les années à venir, les conflits entre management, comité d'entreprise, syndicats et personnes risquent de porter sur les décisions entre "modèles sociaux" internes à l'entreprise." Se propageront et s'expérimenteront, mais là encore il semble s'agir d'un souhait de la part de l'auteur, des modèles différents de production et d'organisation ; les mondes du travail et les formes de travail, plurielles, vont se faire concurrence ; et l'entreprise, plus qu'elle ne l'a jamais été, sera soumise, à "la pression de la légitimation". Pour l'instant, étant donné l'état des luttes "écologiques", il semble bien que cette pression viennent encorre plutôt de l'extérieur que de l'intérieur des entreprises...

 

www.college-etudesmondiales.org

Christian THUDEROZ, sociologie du conflit en entreprise, PUR, 2014.

 

 

 

 

 

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4 mars 2015 3 04 /03 /mars /2015 08:15

       Parmi les approches sociologiques sur le conflit dans l'entreprise, on peut relever celles de Pierre BOURDIEU sur la grève ouvrière et les luttes de classement, de Michel CROZIER et de Erhard FRIEDBERG sur l'entreprise comme univers de conflits et de Jean-Daniel REYNAUD sur le conflit comme poursuite de la négociation par d'autres moyens.

     Pierre BOURDIEU, qui n'écrit directement sur le conflit étudie les "champs sociaux", les "luttes de classement" dans ceux-ci et la "lutte de concurrence" ("une lutte des classes continue et interminable"). A partir de ces notions, Christian THUDEROZ dessine un modèle d'analyse de la conflictualité en entreprise. Les luttes dans l'entreprise n'opposent pas deux classes en concurrence pour l'appropriation de la plus-value comme dans l'analyse marxiste, mais de multiples agents (même s'ils peuvent être rassemblés dans des "classes", objectivées, du fait de l'homogénéité des conditions de vie et de travail, ce qui veut dire que si celles-ci divergent, plusieurs classes de moindre dimension pèsent sur la vie sociale...), au nom de multiples enjeux, propres à des champs différenciés (même s'ils sont régis par des invariants). l'objectif de cette lutte est de transformer (ou conserver) le classement des positions en vigueur dans le champ concerné, en transformant (ou en conservant) la hiérarchie des critères de classement. Ces luttes portent également sur la définition de ce qui est vil ou noble, avec de fortes connotations morales. 

Ce schéma apporte deux éléments pour la compréhension du conflit en entreprise. 

Le premier concerne les enjeux (lesquels sont légitimes?). "Il faut en effet, écrit le professeur de sociologie, qu'il y ait accord entre les protagonistes sur ce qui mérite de faire objet de lutte (complicité objective)", comme l'indique Pierre BOURDIEU dans La grève et l'action politique (1984) : "A tout moment, il y a lutte pour dire s'il est "convenable" ou non de lutter sur tel ou tel point". Comme le souligne également le sociologue anglais Allan FLANDERS (1968) : "face à l'employeur, le syndicat tait les divergences en son sein ; il agit comme s'il n'y avait qu'une seule volonté collective ; il a pourtant dû négocier dans son camp pour établir la liste des priorités ; il est donc intervenu pour indiquer à ses mandants l'idée qu'il se fait du "juste" et du "raisonnable", ou pour trancher entre des aspirations antagoniques. (...) Une même négociation a lieu avec l'employeur, pour définir ce sur quoi portera la négociation." Des convenances collectives s'établissent au cours de la lutte, mettant entre paranthèses des divergences bien réelles, mettant de côté l'impensable et l'impensé. La lutte (c'est le second élément) selon Pierre BOURDIEU oppose dominants et dominés entre eux ; ce qui sert (parfois) les objectifs des dominants : ainsi des oppositions entre syndicats rivaux sur les revendications (quantitatives ou qualitatives?), ou à propos d'augmentations de salaires (uniformes ou en pourcentage?). Il y a donc "une histoire sociale à faire de la discussion sur la lutte des classes légitime". "Question récurrente, écrit encore notre professeur, au vu des formes prises, historiquement, par la grève et son cortège d'armes non diplomatiques : sabotages, portails cadenassés et sequestrations de dirigeants. La question de la légitimité - des revendications, des formes de lutte, des compromis "arrachés" ou "consentis" - prend ici toute son importance. 

 

     Michel CROZIER et Erhard FRIEDBERG produisent une sociologie sur les organisations et l'action collective qui donne d'utiles outils pour penser le conflit en entreprise. C'est ce que pense Christian THUDEROZ, même si, dans l'ensemble, le conflit en lui-même ne constitue pas leur thème de recherches, ce qui est significatif dans L'acteur et le système (1977).

 "Ces auteurs, écrit-il en citant abondamment ces deux auteurs, partent d'une question simple : comment articuler deux réalités contradictoires - la liberté de l'acteur et l'existence de systèmes organisés et cohérents? Réponse : le système n'est cohérent qu'en apparence ; et si l'acteur n'est jamais totalement libre, il est capable d'influencer et corrompre ce système ; c'est "un agent autonome qui est capable de calcul et de manipulation et qui s'adapte et invente en fonction des circonstances et du mouvement de ses partenaires". L'organisation est donc "le royaume des relations de pouvoir, d'influence, du marchandage et du calcul". On ne peut décrire son fonctionnement comme "un ensemble mécanique de rouages agencés et mus par une rationalité unique" (celle des dirigeants), ni comme "l'expression de mécanismes impersonnels et d'impératifs fonctionnels, assurant toujours "spontanément" la satisfaction des "besoins" d'intégration et d'adaptation (du) système". Elle n'est "rien d'autre qu'un univers de conflit, et son fonctionnement le résultat des affrontements entre les rationalités contingentes, multiples et divergentes d'acteurs relativement libres, utilisant les sources de pouvoir à leur disposition". Les conflits d'intérêts ne traduisent pas des dysfonctionnements : ils sont la rançon qu'une organisation doit payer pour exister." Dans l'entreprise comme dans toute organisation, les acteurs se trouvent contraints, s'ils veulent gagner ou minimiser leurs pertes, d'adopter une stratégie appropriée, en se pliant, peu ou prou, aux exigences du jeu organisationnel. Ils contribuent ainsi, avec des distorsions diverses qui peuvent obérer les résultats de l'entreprise, aux buts commus définis officiellement. S'affrontent en fait dans l'entreprise non seulement des solutions possibles aux divers problèmes rencontrés au cours de la production ou lors du travail d'organisation, et aussi la définition même de ces problèmes à résoudre, définition sur laquelle la direction tente de toutes ses forces (légales ou moins légales) de garder le contrôle.

 

    Jean-Daniel REYNAUD estime que dans l'entreprise, la recontre entre employeurs et représentants des salariés n'est pas seulement une opposition d'intérêts, mais aussi un affrontement de rationalités différentes (Conflits du travail et changement social, avec Gérard ADAM, 1978). Il analyse les motifs de la conflictualité en entreprise et consacre de longs commentaires à cette question. Ce ne sont pas de simples systèmes d'utilité différents qui opposent les acteurs en conflit : il s'agit de "systèmes de valeurs hostiles". L'histoire des rapports sociaux dans l'entreprise n'est pas celle d'une conciliation des points de vue, peu à peu réduite par la tolérance et la conciliation : "C'est l'histoire de vues violemment opposés sur ce que doit être le travail, le salaire, les apports de travail, et d'efforts mutuels pour imposer ses vues à l'autre". Ces désaccords, rapporte Christian THUDEROZ, "profonds, ne font pas obstacles à la négociation. le but du conflit n'est pas (seulement) d'établir les règles du partage des ressources mais celles d'une coexistence entre deux rationalités." Dans Les règles du jeu. l'action collective et la régulation sociale (1989), Jean-Daniel REYNAUD construit son raisonnement à partir de la notion de règles. "Si elles sont une contraintes pour l'acteur, elles sont aussi un moyen d'orienter son action : elles sont liées à des convictions, relatives à des projets ; elles ont donc des producteurs, qui instrumentalisent ces règles pour les atteindre." La régulation sociale consiste en un processus qui met à l'épreuve la capacité des individus et des groupes à créer des règles, et la concurrence des régulations la rencontre, difficile, plus ou moins heurtée, entre différentes sources de création de règles. "Il y a conflit dans l'entreprise puisque s'y opposent deux types de régulation (celle du bas, la régulation autonome, produite par les exécutants, cherchant à mettre à distance la domination managériale ; celle du haut, la régulation de contrôle, créée par les dirigeants, pour contrôler l'autonomie des premiers, la canaliser dans le sens productif souhaité)." La régulation conjointe consiste en ce processus mis en oeuvre par les acteurs en conflit pour parvenir à des règles communes, lesquelles peuvent être le résultat d'un compromis ou d'une accomodation entre groupes rivaux. La négociation collective d'entreprise est l'archétype d'une telle élaboration commune de règles. Cette négociation, précédée de débats qui peuvent être vifs et suivie par une application elle-même sujette à des conflits, se situe dans un jeu social collectif indéterminé (car changeant suivant la situation changeante des acteurs, quand ceux-ci ne sont pas tout simplement remplacés par d'autres... de manière volontaire ou pas...) où les enjeux eux-mêmes changent. Les deux auteurs du Conflits du travail et changement social écrivent : "Si le conflit, est un moment (difficile, parfois crucial, ou, en tout cas, révélateur) de la rencontre des groupes sociaux, il y a bien une continuité entre les diverses formes de cette rencontre. Combat et adaptation mutuelle, lutte et accord, opposition profonde de rationalités et compromis de convivance, cette rencontre est finalement, sous toutes ses formes, une négociation. (...) Le conflit est donc la poursuite de la négociation par d'autres moyens." La référence en la célèbre formule de Carl Von CLAUSEWITZ indique bien que ce conflit peut prendre différentes formes, violentes par exemple.

Les auteurs ne parlent jamais de guerre sociale (car là, on entre dans un autre domaine de conflictualité), mais le conflit qui oppose employeurs et employés est bien toujours asymétrique, l'environnement socio-politique et économique étant bien plus favorable aux premiers. Dans un ensemble socio-politique institutionnel favorable aux entreprises, les employés ont bien moins de marge de manoeuvre pour faire valoir leurs points de vues que leurs employeurs, ce qui explique d'ailleurs la forme "rampante" des moyens de pression utilisés par les personnels, Le conflit s'exprime souvent lentement et de manière volontairement camouflée avant d'apparaitre au grand jour, lorsque les aspirations sont trop franchement bridées ou peuvent être élaborées dans un rapport de forces favorable. La négociation dont ces auteurs discutent s'effectue donc dans un environnement où les non-dits ont autant d'importances que les revendications et les désideratas formulés par les uns et par les autres. Elle se déroule de manière extrêmement codée, à l'intérieur d'un cadre collectif plus ou moins sujet à contestation permanente par les parties en présence.

 

Christian THUDEROZ, Sociologie du conflit en entreprise, Presses Universitaires de Rennes, 2014.

 

ECONOMICUS

 

      

 

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