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11 juillet 2021 7 11 /07 /juillet /2021 12:11

   L'homme politique et théoricien marxiste allemand Karl KAUTSKY, prolifique écrivain, est considéré comme faisant partie des marxistes plutôt réformistes.

   Acquis au socialisme durant ses années d'étude, il entre en contact avec Karl MARX et Friedrich ENGELS. Devenu rapidement le secrétaire d'ENGELS, dont il est un des exécuteurs testamentaires, sa proximité avec les fondateurs du marxisme en fait un gardien rigoureux de la doctrine, attaché à lutter aussi bien contre les dérives qu'il juge droitières, comme le révisionnisme d'Eduard BERNSTEIN, que celles qu'il juge gauchistes comme le bolchevisme de LÉNINE. En fait, sous une phraséologie marxiste, son discours plaide plutôt pour des avancées progressives vers le socialisme que pour la révolution.

 

   Né à Prague, KAUTSKY milite tout d'abord au sein de la social-démocratie : exilé à Zurich, il devient marxiste sous l'influence de BERNSTEIN avec lequel il anime Der Sozial-Demokrat (1880-1881). Pendant deux ans, il est à Londres le secrétaire d'ENGELS, puis il adhère au Parti social-démocrate allemand et fonde à Stuttgart Le Temps nouveau (Die neue Zeit) qui devient très vite la revue théorique du parti. Après un nouvel exil à Londres (1885-1888), KAUTSKY est l'artisan de la défaite de BERNSTEIN au Congrès d'Erfurt (1891) : il dénonce en particulier les thèses révisionnistes sur la paupérisation et la question agraire. Il est un des premiers marxistes à définir une théorie de l'impérialisme. Cependant, en 1902, dans Die soziale revolution, KAUTSKY estime que la démocratie rend la révolution superflue et il montre la nécessité d'un passage graduel au socialisme. Il est alors à l'apogée de son influence politique et est considéré comme le "pape" du socialisme. Plus que tout autre, il contribue à masquer la pratique réformiste de la social-démocratie sous une phraséologie marxiste.

Pendant la Première guerre mondiale, KAUTSKY adopte une attitude pacifiste, à mi-distance des socialistes de gouvernement ralliés à l'Union sacrée et de la gauche radicale (de Rosa LUXEMBURG et Karl LIEBKNECHT). C'est pourtant avec cette dernière qu'il fonde en 1917 le parti social-démocrate indépendant (USPD), scission de la vieille social-démocratie allemande. Mais, dès 1918, il se rapproche de l'aile droite du parti, laissant les radicaux fonder le Parti communiste allemand : il est alors sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères et dénonce vigoureusement le pouvoir soviétique. Qualifié de "renégat" par LÉNINE et TROTSKI, il répond en 1919 par son livre Terrorisme et Communisme. En 1922, il publie La Révolution prolétarienne et son programme, ouvrage dans lequel il définit la dictature du prolétariat comme gouvernement de coalition. En 1927, il fait paraître La Conception matérialiste de l'histoire, dénoncée par les marxistes russes comme une trahison de la philosophie marxiste. En 1934, KAUTSKY doit fuir le nazisme et meurt en exil à Amsterdam. (Paul CLAUDEL)

   L'oeuvre de KAUTSKY ne laisse pas de surprendre plus d'un étudiant du marxisme, comme il l'a fait pour beaucoup de... marxistes! Non seulement par la multiplicité des thèmes qui s'y trouvent abordés, mais aussi par son étendue. Une bibliographie de guide de sa pensée doit se limiter au grand minimum, car sinon - même choisie - il couvrirait des pages et des pages? Tout ce qui eut quelque importance dans le mouvement socialiste, au cours de ces soixante dernières années, tout ce qui semblait en avoir aussi, trouve un écho dans son oeuvre... D'ailleurs, on peut conseiller à tout étudiant de l'oeuvre de MARX de prendre les livres importants de KAUTSKY, de les placer sur une ligne (pour chacun), de placer à gauche les ouvrages correspondant de MARX et ENGELS et à droite les ouvrages (pour ou contre) de tous les auteurs marxistes que l'on peut trouver... Cette oeuvre révèle que KAUTSKY est essentiellement un professeur et que, considérant la société du point de vue du maitre d'école, il est parfaitement qualifié pour le rôle d'inspirateur qui est le sien dans un mouvement dont le grand souci est toujours d'éduquer les ouvriers, KAUTSKY peut sembler plus révolutionnaire qu'il ne convient au mouvement qu'il sert. Il passe de son vivant pour un marxiste "orthodoxe" et s'efforce de sauvegarder l'héritage de MARX. Cependant, le côté "révolutionnaire" de son enseignement ne parait tel que dans la mesure où il fait contraste avec l'idéologie bourgeoise généralement professée avant la guerre. En revanche, par rapport aux thèses révolutionnaires élaborées par MARX et ENGELS, ses théories ne sont ni plus ni moins qu'un retour à des formes de pensée moins élaborées ainsi qu'à une conception moins nette du système capitaliste et de ses implications. Gardien du trésor marxiste, il n'en comprend pas toutefois tout ce qu'il contient. (Paul MATTICK)

 

Karl KAUTSKY, La révolution sociale, Paris, 1921 ; Programmes socialistes, Paris, 1947 ; Terrorisme et communisme. Contribution à l'Histoire des Révolutions, éditions Jacque Povolozky et Cie.

Paul MATTICK, Karl Kautsky : De Marx à Hitler, 1939, voir le site Internet left-dis.nl. Paul CLAUDEL, Karl Kautsky, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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10 juillet 2021 6 10 /07 /juillet /2021 13:17

   Le révolutionnaire russe Mikhaïl Aleksandrovitch BAKOUNINE, francisé en Michel BAKOUNINE, est reconnu comme le théoricien de l'anarchisme. Le philosophe a particulièrement écrit sur l'État et a posé dans ses écrits les fondements du socialisme libertaire.

   On peut écrire aussi qu'il est un révolutionnaire européen et à l'image de ses idées, il a parcouru le territoire de nombreux États pour en faire la subversion. Grand voyageur, en parti forcé par la répression de nombreuses polices, il occupe une place de premier plan dans le monde ouvrier, de la Première internationale au Congrès de La Haye.

   Aristocrate russe et révolutionnaire de formation hégélienne, Michel BAKOUNINE est le principal adversaire de Karl MARX au sein de la Ière Internationale. Il se pose comme le théoricien du socialisme libertaire opposé à l'autoritarisme marxiste, en défenseur de l'autogestion et de la liberté intérieure des organisations ouvrières. Son sens de l'homme lui fait prévoir les dangers de l'État bureaucratique.

 

Une débordante activité révolutionnaire

    Son activité révolutionnaire répond à un besoin quasi physiologique. Il se sent à l'étroit dans une civilisation qui n'est pas faite à la mesure de son tempérament primitif et brutal. Sa vie se divise en deux périodes, coupées par une longue captivité (de 1849 à 1861).

La première de ces périodes débute avec son arrivée à Berlin, où il poursuit ses études de philosophie commencées à Moscou après qu'il eut démissionné de l'armée. Elle est marquée par son adhésion au mouvement de la gauche hégélienne. Il s'attache surtout à la notion hégélienne de la négativité, qu'il interprète comme la nécessité absolue où se trouve l'humanité de promouvoir son avenir par la destruction totale de l'état des choses existant. Il écrit dans la conclusion de son célèbre essai La Réaction en Allemagne (1842) : "La joie de la destruction est en même temps une joie créatrice".

La seconde période de sa vie se situe après son évasion de Sibérie en 1861. Elle est marquée par son activité proprement anarchiste, tant du point de vue doctrinal que du point de vue de l'action politique.Tenant pour acquise l'idée de la négation totale, BAKOUNINE s'efforce d'explorer les aliénations, c'est-à-dire les multiples oppressions dont l'homme est victime. Dans Dieu et l'État, il écrit que "toute législation, toute autorité et toute influence, privilégiée, patentée, officielle et légale, même sortie du suffrage universel, convaincus qu'elle ne qu'elle ne pourrit jamais tourner qu'au profit d'une minorité dominante et exploitante, contre les intérêts de l'immense majorité asservie. Voilà dans quel sens nous sommes réellement des anarchistes." L'élaboration de la doctrine anarchiste s'accompagne d'une activité conspiratrice qui, si elle n'est pas toujours efficace (c'est le moins qu'on puisse dire), ne manque jamais de pittoresque. En 1868, il fonde l'Alliance internationales de la démocratie socialiste, et à Naples, à l'intérieur même de cette organisation, une société secrète sous le nom de Fraternité internationale, à laquelle il veut donner un rôle de très grande ampleur, la comparant à la Franc-maçonnerie pour la Révolution française. La même année, il adhère à la Ière Internationale, appelée alors Association Internationale des Travailleurs. En 1870, après avoir dirigé une tentative d'émeute communale à Lyon, il cherche refuge en Suisse. S'étant compromis, en 1869, avec le terroriste NETCHAÏEV, il est attaqué violemment par Karl MARX qui, en 1872, au congrès de La Haye, le fait exclure de la Iere Internationale. Mais comme la plupart des fédérations, en particulier, la fédération espagnole, la fédération italienne et la fédération jurassienne, donc les fédérations latines (la fédération française a été interdite après la Commun), demeurent fidèle à BAKOUNINE, MARX se voit contraint de saborder la Première Internationale. En 1874, deux ans avant sa mort à Berne, BAKOUNINE prend encore part aux préparatifs d'une insurrection à Bologne. Mais BAKOUNINE, outre son tempérament anarchiste et sa formation hégélienne, est russe, foncièrement russe. Rien n'est plus probant à ce sujet que son extraordinaire Confession, qui frappe (c'est une adresse au tsar Nicolas Ier) par son goût de la confession publique et du déchirement de soi-même que le roman russe permet d'identifier comme une des caractéristique essentielles de l'âme slave, selon Henri ARVON. (Henri ARVON)

   Il serait intéressant d'analyser cette "âme" russe, et d'abord de circonscrire la population (souvent d'aristocratie) sujette à cette "caractéristique essentielle de l'âme slave, de la relier d'abord certainement à l'éducation orthodoxe (l'Église orthodoxe y a longtemps eu le monopole de l'éducation, surtout de l'instruction primaire...).

 

Une oeuvre tournée entièrement vers l'action

Michel BAKOUNINE, issu d"une ancienne famille d'origine hongroise, a, a surtout subi l'influence juste après 18 ans, s'étant inscrit à l'université de Moscou après avoir refusé une carrière militaire préparée à l'École d'artillerie de Saint-Pétersbourg, de Nokolaï STANKEVITCH, son "créateur". Il y rencontre également Vissarion BELINSKI, sur qui il exerce une grande influence, Alexandre HERZEN et Nicolas OGAREV. Il vit alors en traduisant des philosophes allemands comme FICHTE et HEGEL. C'est par la gauche hégélienne que BAKOUNINE, tout comme MARX et bien d'autres, devient révolutionnaire.

Il devient d'ailleurs bien plus homme d'action, révolutionnaire "professionnel" qu'un homme de cabinet ou un philosophe et même qu'un écrivain. Aussi, il a donné la première place à la lutte, et n'a jamais pris le temps d'écrire une oeuvre. Ses textes sont toujours conçus dans l'urgence, pour répondre aux nécessités politiques du moment. Ils sont écrits au fil de la pensée, et partent au sens propre dans tous les sens, avec énormément de digressions qui prennent finalement plus de place que le propos initial. Et cela n'en fait pas une lecture facile pour le lecteur de nos jours, qui ne connait pas forcément leur contexte. BAKOUNINE n'a pratiquement jamais terminé un texte. Ceux qui ont été publiés ont souvent été remaniés - ajoutez à cela les approximations des traductions... - notamment par James GUILLAUME. Beaucoup d'inédits ont été perdus après son décès. Mais sa pensée politique et philosophique n'en garde pas moins une forte cohérence, notamment parce qu'il n'a pratiquement pas varié dans ses opinions au fil du temps. Il est resté très influencé par la philosophie hégélienne, même si très tôt sont abandonnés les thèmes favoris d'HEGEL. La liberté partagée, l'opposition à l'État, la violence révolutionnaire, l'athéisme radical, le collectivisme, L'égalité des sexes et l'amour libre, la franc-maçonnerie et son rôle... sont des thèmes récurrents de la pensée.

Si des textes, souvent récemment exhumés, montrent des propos controversés, antisémites, d'ailleurs bien moins forcés dans ses textes destinés au grand public, il se fondent dans des polémiques, notamment contre les marxistes. Dans État et Anarchie, publié pour la première fois en russe en 1873, il s'exprime sur l'origine juive de MARX et sur le caractère des Juifs. il faut savoir qu'à cette époque de bouleversements au XIXe siècle des communautés juives en Europe, la littérature abonde de traités contre et pour les Juifs, et il n'est pas étonnant de retrouver des points de vue dans la littérature anarchiste - et d'ailleurs marxiste, - et d'ailleurs dans toute la littérature politique, des commentaires sur la place prise par des Juifs dans l'arène politique et journalistique...

  

Une grande partie de sa pensée politique tourne autour de ces questions :

- La liberté partagée. L'idée centrale chez BAKOUNINE est la liberté, le bien suprême que le révolutionnaire doit rechercher à tout prix. Pour lui, à la différence des penseurs des Lumières et de la Révolution française, la liberté n'est pas une affaire individuelle, mais une question sociale. Dans Dieu et l'État de 1882, il réfute Jean-Jacques ROUSSEAU : le bon sauvage qui aliène sa liberté à partir du moment où il vit en société, n'a jamais existé. Au contraire, c'est le fait social qui créée la liberté.

- Opposition à l'État. L'hostilité de BAKOUNINE et de l'ensemble des anarchistes envers l'État est définitive. Contrairement au communisme de MARX ou de LÉNINE, il ne croit pas qu'il soit possible de se servir de l'État, même temporairement, pour mener à bien la révolution et abolir les classes sociales, et finalement l'État lui-même. Même lorsqu'il s'agit d'un État ouvrier ou d'un gouvernement de savants, comme il l'écrit dans sa polémique avec MAZZINI, l'État ne peut être qu'un système de domination qui crée en permanence élites, privilèges et bureaucratie. Logiquement, BAKOUNINE s'oppose également au patriotisme.

- La violence révolutionnaire. Pour BAKOUNINE, la révolution sociale a un caractère inévitablement violent, et dans sa phase initiale essentiellement destructeur. Il faut se livrer à une pandestruction de tout ce qui existe avant de parvenir au socialisme libertaire. Mais cette violence, il veut la réserver aux positions et aux choses, à l'ensemble des institutions étatiques ainsi qu'à la propriété. Il considère que cela permet d'éviter le massacre des hommes et de devoir recourir à la terreur. La révolution pourra être sanglante et vindicative dans les premiers jours pendant lesquels se fera la justice populaire. Mais elle ne gardera pas ce caractère longtemps. Il faut éviter à tout pris la révolution sanguinaire fondée sur la construction d'un État révolutionnaire puissamment centralisé. Mais si la violence dans le processus révolutionnaire apparait inévitable, elle n'en constitue pas le fondement, et n'est pas souhaitable : "la révolution, c'est la guerre et qui dit guerre dit destruction des hommes et des choses (...)" (voir entre autres, Pierre-Albert TAGUIEFF, Le Sens du progrès : une approche historique et philosophique. Flammarion, 2004).

- Athéisme radical. Son athéisme trouve lui aussi sa base dans la recherche de la liberté pour l'humanité. Elle repose sur une conception matérialiste du monde. Selon lui, l'Homme fait partie d'un univers gouverné par des lois naturelles. Les sociétés et les idées humaines - dont l'idée de Dieu - dépendent des conditions matérielles d'existence de l'Homme.

- Collectivisme. Pour BAKOUNINE, à la différence de certains marxistes, comme LÉNINE et ses successeurs qui préconisent l'intervention d'une avant-garde (le parti...) pour guider la masse populaire sur le chemin de la révolution, l'organisation des révolutionnaires, même si elle est secrète, se donne uniquement le droit de soutenir la révolte, de l'encourager, en favorisant l'auto-organisation à la base. Cette conception n'est pas très différente de celle défendue plus tard par les anarcho-syndicalistes au sein d'organisations de masse. Si les marxistes attribuent au prolétariat le rôle de la seule classes révolutionnaire, lui opposant une paysannerie par essence réactionnaire, BAKOUNINE estime au contraire que seule l'union entre les mondes rural et industriel est riche de potentialités, la révolte anti-étatique de la paysannerie trouve sa complémentarité dans l'esprit de discipline des ouvriers. Il s'oppose également à toute idée de transition, avènement d'un État socialiste temporaire créé en vue d'une société communiste  intégrale, sans classes ni État. (Étatisme et anarchie, 1873).

- Égalité des sexes et amour libre. Pour BAKOUNINE (Dieu et l'État, 1882), il n'y a de liberté pour soi que lorsque tous les êtres humains autour sont également libres. Il s'élève contre le patriarcat et la famille juridique autoritaire. La liberté sexuelle découle naturellement de l'égalité intégrale instaurée entre les hommes et les femmes.

   C'est surtout après la Commune (1871), alors que jusque là, il avait exprimé ses idées dans divers documents programmatiques (pas toujours rendus publics), que BAKOUNINE s'attache à rédiger ses principales contributions théoriques, avec la parution successive de L'Empire knouto-germanique et Étatisme et anarchie (1871-1873). Ce n'est que depuis lors qu'il est considéré comme un des principaux théoriciens du collectivisme anti-étatique. Après avoir été exclu de l'Internationale, il ne croit plus à une possible proche révolution en Europe. Il abandonne toute réelle activité politique pour tenter de s'adonner (sans succès) "aux joies de la vie campagnarde". (Le maitron)

   La postérité de ses idées se réparti chez de nombreux auteurs, chacun reprenant l'une ou l'autre...

 

BAKOUNINE, Oeuvres, P.V. Stock, 1895-1913. La bibliothèque sociologique, en 6 volumes. Les deux premiers ont fait l'objet d'une nouvelle édition en 1983, toujours chez Stock ; Archives Bakounine, publié par Arthur LEHNING (pour le compte de l'Institut international d'Amsterdam) en 1961-1981, en 7 volumes, aux éditions E.J. Brill. Réimpression en 8 volumes reliés sous le titre d'Oeuvres complètes aux éditions Champ libre, le fonds étant repris ensuite par Ivrea, en 1973-1982. Réimpression encore de certains volumes aux éditions Tops/Trinquier en 2003 ; Théorie générale de la Révolution, Les nuits rouges, 2001, réédition en 2008 et 2019 ; Confession, Éditions Rieder,  1932, réédité aux PUF en 1974, avec un avant-propos de Boris SOUVARINE, et par L'Harmattan en 2001 ; De la guerre à la Commune, Anthropos, 1972 ; Dieu et l'État, Éditions Labor, 2006 ; Le sentiment sacré de la révolte, Les nuits rouges, 2004 ; Fédéralisme, socialisme, antithéologisme, L'Âge d'Homme, 1971 ; Catéchisme révolutionnaire, L'Herne, 2009 ; Dans les Griffes de l'Ours!, Lettres de prison et de déportation, Les Nuits rouges, 2010 ; Principes et organisation de la société révolutionnaire, Éditions du Chat ivre, 2013.

Henri ARVON, Bakounine, Encyclopedia Universalis, 2014 ; Bakounine, Éditions Seghers, 1966. Fritz BRUPBACHER, Bakounine ou le Démon de la révolte, Édition du cercle, 1971. Arthur LEHNING, Anarchisme et marxisme dans la révolution russe, Spartacus, 1984.

Le site uqac.ca Les classique en sciences sociales proposent de nombreux textes de et sur BAKOUNINE.

On consultera avec profit le site Internet de Socialisme libertaire (socialisme-libertaire.fr) et celui de Le maitron.

 

 

 

 

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5 juillet 2021 1 05 /07 /juillet /2021 14:07

    L'homme politique prussien Ferdinand LASSALLE est socialiste de premier plan et écrivain. Membre de la Ligue communiste et fondateur en 1863 de l'Association générale des travailleurs allemands, il suit une autre ligne que Karl MARX qui n'y adhère pas. Même si plus tard en 1875, ce même ADAV fusionne avec les marxistes du Parti ouvrier social-démocrate pour former le SPD.

   Il suit des cours à l'Université de Breslau, puis à celle de Berlin, influencé surtout par FICHTE et HEGEL pour la philosophie et par LIST pour l'économie. Il est alors favorable à une sorte de socialisme d'État : c'est à l'État qu'il appartient de faire régner la justice sociale. Agitateur et homme d'action plus que théoricien, il devient célèbre en assurant la défense de la comtesse HATZFELD dans ses long démêlés avec son mari.

Arrêté en novembre 1848 à Düsseldorf et condamné à la prison à la suite de manifestations qu'il a organisées contre la dissolution du Parlement de Francfort, il fait la connaissance de Karl MARX, incarcéré comme lui. Leur amitié dure jusqu'en 1862, et LASSALLE aide matériellement MARX quand celui-ci est dans la misère à Londres. Pourtant, dès 1859, des désaccords naissent entre eux à propos de la politique étrangère de la Prusse. Pendant la guerre des Duchés et la guerre austro-italienne, LASSALLE  soutient la politique de BISMARK au nom des "intérêts nationaux prussiens". De plus, son patriotisme s'alimente d'une conception de l'État comme représentant de la nation toute entière, un État au-dessus des classes sociales. Il entretient d'ailleurs une correspondance avec BISMARK, dont il partage la sympathie pour un certain "sésarisme social".

En 1862, LASSALLE développe à Berlin, a cours d'un meeting, son "programme ouvrier" :il y propose la conquête pacifique du pouvoir d'État par le suffrage universel. Il y définit aussi sa célèbre "loi d'airain" combattue par MARX comme une aberration économique : le salaire perçu par l'ouvrier se borne dans le système capitaliste à ce qui lui est indispensable pour assurer sa subsistance et il décline inexorablement avec le progrès technique.

Il fait de ces idées, des axes politiques de l'Association générale allemande des travailleurs, lorsqu'il la fonde en mai 1863. Il préside alors le premier parti socialiste d'Europe. Son programme affirme donc l'autonomie du prolétariat face à la bourgeoisie, la nécessité du suffrage universel, la création avec l'aide de l'État de coopératives de production. Lorsque LASSALLE disparait à la suite d'un duel provoqué par une rivalité sentimentale, le développement de son parti est encore limité. Mais l'empreinte de ses idées est ensuite profonde sur le mouvement socialiste allemand. Mgr KETTELER, évêque de Mayence et inspirateur du catholicisme social allemand, reprend certaines propositions de LASSALLE. D'autre part, l'organisation centralisée et autoritaire du parti exerce une incontestable influence sur Karl MARX lorsque celui-ci aborde la question de l'organisation du prolétariat. Cependant, les disciples allemands de MARX dénonceront violemment les aspects antidémocratiques et prussophiles du lassallisme. (Paul CLAUDEL)

 

Ferdinand LASSALLE, Discours et pamphlets, Collection XIX, format kindle, 2015 ou broché BnF ; Capital et travail, suivi de Procès de haute trahison intenté à l'auteur (1904), collection Bibliothèque socialiste internationale, BnF ;  Qu'est-ce qu'une constitution? (1900) Éditions Sulliver, 1999 ou dans Marxists.org. La plupart de ses écrits, non traduits en français, sont en polonais ou en allemand.

Paul CLAUDEL, Ferdinand Lassalle, dans Universalis Encyclopedia, 2014. Eduard BERNSTEIN, Ferdinand Lassalle, Le Réformateur social. Sonia DAYAN-HERZBRUN, Mythes et mémoires du mouvement ouvrier, Le cas Ferdinand Lassalle, L'Harmattan, collection Logiques sociales, 2003.

    

Complété le 7 juillet 2021

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25 mai 2021 2 25 /05 /mai /2021 12:17

  Le penseur politique allemand de la gauche hégélienne (jeunes hégéliens) Arnold RUGE est un chef de file à son époque (1846-1848) du libéralisme religieux et politique et un des organisateurs de l'extrême gauche au parlement de Francfort  dans le mouvements révolutionnaire de 1848. Sa trajectoire politique croise brièvement celle de Karl MARX.

  On distingue souvent dans sa carrière politique, une période hégélienne, débutée en 1837, avec la co-fondation avec E.T. EXHTERMEYER de la revue Hollesche Jahrbücher für deutsche Wessenschaft und Kunst puis une période révolutionnaire à partir de 1846. Son positionnement, plus clair dans ses oeuvres que dans l'action politique proprement dite, relève plus d'un libéralisme ainsi que d'un nationalisme (contre la Prusse et contre la France).

 

La période hégélienne

   On peut avoir des difficultés à bien cerner la situation intellectuelle de cette époque si on ne voit pas les diverses rencontres entre plusieurs auteurs qui l'ont marquée. Une biographie uniquement centrée sur l'un d'eux peut induire en erreur sur les dynamiques (une bonne situation de coopération/conflit intellectuelle...) que ces rencontres ont suscités dans leurs oeuvres respectives.

   Arnold RUGE s'affilie vite aux mouvements étudiants libéraux et son activité lui vaut d'être emprisonné de 1824 à 1830. Il fonde en 1838, à Halle, avec ECHTERMEYER, les Annales de Halle pour la science et l'art allemands (1838-1841), qui seront le principal organe de la gauche hégélienne. A la suite de l'opposition du gouvernement prussien, la revue est transférée à Dresde et devient Les Annales allemandes (Deutsche jahrbücher, 1841-1843) auxquelles collaborent STRAUSS, FEUERBACH, BAUER et le jeune MARX. Les autorités saxonnes ayant supprimé le journal, RUGE s'établit à Paris et fonde, en 1844, les Annales franco-allemandes qui, à la suite de sa rupture avec MARX et de la dispersion de ses collaborateurs, ne dépassera pas le premier numéro. Il fréquente à Paris dans les années 1840, en plus de MARX et ENGELS, Bruno BAUER, STIRNER et BAKOUNINE. Il publie des textes, entre autres de vulgarisation de l'oeuvre de HEGEL et y insiste sur les questions de l'histoire de la politique, partisan alors d'une révolution et d'une transformation de la société. Il n'a jamais eu de très grandes sympathies pour les théories de MARX sur le socialisme.

Après avoir quitté Paris en 1846 pour Lepzig où il tient une librairie, il salue en février 1848 la révolution parisienne et soutient le lancement d'une révolution en Allemagne. Après l'échec de la Révolution de Mars, le mouvement de la gauche hégélienne est discrédité. RUGE devient l'un des premiers critiques libéraux de ce qui allait devenir le marxisme.

 

La période du combat (empêché) dans les institutions parlementaires

    Sans contact avec la gauche française ni avec le milieu des émigrés allemands, RUGE voit son entreprise se solder par un échec. Après une étape à Zurich, il rentre en Allemagne en 1847 et fonde à Francfort le parti démocrate radical qui le porte, l'année suivante au Parlement.

L'échec de la révolution le contraint à s'exiler en Angleterre : il y sera en rapport avec les animateurs des courants démocratiques en Europe. Devenu bismarckien, il demeure néanmoins outre-Manche jusqu'à la fin de sa vie. A Londres, en compagnie de Giuseppe MAZZINI et d'autres politiciens, il forme un "comité des démocrates européens" dont il se retire rapidement et en 1850, déménage à Brighton pour vivre en tant que professeur et écrivain. Il y est président de la Park Crescent Residen's Association. Il soutient de loin le régime de BISMARCK à partir de 1866. Il appuie la Prusse contre l'Autriche dans la guerre austro-prussienne et en 1870 l'Allemagne contre la France.

 

Une oeuvre autour de l'art et de l'État

   Ses premiers articles et ses premiers livres sont consacrés à l'art : L'Esthétique platonicienne en 1832, Nouvelle introduction à l'esthétique en 1837. Puis RUGE aborde les questions historico-politiques. Se refusant à imiter les "vieux hégéliens" dans leur fidélité aux thèses du maître, il se livre,avant MARX, à une critique de la philosophie de l'État de HEGEL, philosophie, estime-t-il, qui détourne la gauche hégélienne de ses préoccupations religieuses et l'incite à mettre l'accent sur la réflexion politique. L'erreur de HEGEL est à ses yeux d'avoir construit un système a priori et clos, qui aboutit à renforcer les situations existantes et à faire de l'État prussien l'incarnation de l'État idéal. La rationalité du réel ne peut être posée en principe ; elle signifie seulement qu'on doit s'efforcer de rendre progressivement rationnelle la réalité, ce qui implique une praxis, une volonté agissante de modifier constamment le réel, en expurgeant du fait les éléments irrationnels.

Cette interprétation de la formule hégélienne explique que RUGE, après avoir célébré la Prusse comme "l'État de l'intelligence et du bien commun", se retourne contre elle et contre le roi FRÉDÉRIC-GUILLAUME IV, qu'il rend coupable de trahir l'esprit de la Réforme et celui des Lumières. Confiant dans une démocratie radicale qui, par le progrès de l'éducation nationale, réaliserait l'égalité, il récuse l'"humanisme unilatéral" de la doctrine socialiste et lui oppose l'"humanisme intégral" de son programme ; ainsi RUGE rompt avec MARX, à partir de 1844, comme en témoignent Deux Années à Paris (en deux volumes, 1846) et Les Lettres polémiques (1847). Outre différents ouvrages sur la religion et l'histoire, il a écrit une auto-biographie : Souvenirs du temps passé (1862-1867) en 4 tomes dont le dernier présente un panorama de l'histoire de la philosophie, depuis THALÈS jusqu'à lui-même. (François BURDEAU)

 

Arnold RUGE, La fondation de la démocratie en Allemagne ou l'État du peuple et la république sociale et démocratique, traduction par Lucien CALVIÉ, UGA Éditions, 2021 ; Aux origines du couple franco-allemand, Presses universitaires du Mirail, 2004. En fin de compte, peu de ses  textes sont traduits en français.

Voir aussi Annales franco-allemandes, souvent présentés avec en gros caractères de ENGELS et de MARX, mais où figurent bien d'autres auteurs, notamment les contributions de Arnold RUGE. Aux éditions sociales, en 2020. Il s'agit de divers textes parus faisant 448 pages et comprenant entre autres les 3 de MARX sur la question juive et la contribution à la critique de la philosophie hégélienne du droit.

François BURDEAU, Encyclopedia Universalis, 2014

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13 mars 2021 6 13 /03 /mars /2021 12:46

     Le philosophe américain John RAWLS est l'un des plus étudiés des philosophes politiques du XXe siècle. Professeur dans les universités de Princeton, Oxford, Cornell et Harvard jusqu'en 1995, il s'est rendu célèbre par son oeuvre majeure, à laquelle il travaillait depuis les années 1960, Théorie de la justice, paru en 1971. Sa pensée aborde notamment à peu près toutes les questions politiques, n'hésitant pas à faire des incursions dans le domaine du droit, domaine de plus en plus abordé au fur et à mesure des années. Les questions de légitimité et de légalité, de désobéissance civile occupent naturellement une partie de son oeuvre.

Il élabore sa théorie de la justice durant une période marquée par la guerre du Vietnam et la lutte pour les droits civiques, où les États-Unis sont traversés par de profonds mouvements culturels et sociaux. Axée sur les notions d'éthique et de justice, son oeuvre renoue avec une tradition contractualiste délaissée, et prolonge la réflexion libérale en cherchant à articuler rationnellement liberté individuelle et solidarité social. Sa pensée est largement commentée et critiquée dans le monde anglo-saxon, beaucoup moins en Europe.

    John RAWLS dut interrompre ses études de philosophie à l'université de Princeton en 1939 à cause de la guerre. Celle-ci, et en particulier son expérience directe des conséquences du bombardement sur Hiroshima a une profonde influence sur lui. En 1946, il retourne à Princeton pour travailler à son doctorat qu'il obtient en 1950 et qui est consacré à la question de la justification morale. Mais à partir de 1950, lors de son séjour à Oxford, puis à l'université Cornell et enfin à Harvard où il fait toute sa carrière à partir de 1962, en compagnie de philosophes de premier plan comme Thomas NAGEL, Robert NOZICK, Machael WALZER ou Tim SCANION, il modifie son orientation. Il se consacre dorénavant à la question de la justice dans tous ses aspects moraux, psychologiques même, politiques, économiques, juridiques et sociaux. (Catherine AUDARD)

 

Philosophie politique : un contractualisme et un libéralisme

    John RAWLS n'est pas influencé principalement par la tradition analytique anglo-saxonne ; il se situe plutôt dans le contractualisme des libéraux classiques, de LOCKE à KANT.

Selon lui, chaque individu tend consciemment à opter pour des décisions collectives qui maximisent l'intérêt général. L'homo oeconomicus singulier et égoïste ne se retrouve pas complètement chez RAWLS. En effet, il considère l'homme comme un être se réalisant personnellement tout en pensant à l'intérêt collectif. En ce sens, l'argumentation théorique ralwsienne s'écarte du concept de la "main invisible" souvent attribué (à plus ou moins bien escient) à SMITH, selon lequel cette visée naturelle serait naturelle?

Cependant, pour RAWLS, dans la morale utilitariste, une action peut être considérée comme "bonne" si, et seulement si, elle permet d'accroître "le plus grand bonheur pour le plus grand nombre", et ce, même au prix du sacrifice du bien être de certains. Avant de devenir le célèbre théoricien d'une conception déontologique de la justice, RAWLS est très marqué par l'utilitarisme qui est, dans le monde anglo-saxon, la doctrine morale à laquelle l'on se réfère le plus fréquemment. Dans son article Two concepts of rule, il défend une version originale d'un "utilitarisme de la règle". Cette conception ne fait pas pour autant consensus dans ce monde anglo-saxon et par exemple, Francesco VERGARA lui reproche de donner une version biaisée de l'utilitarisme consistant à confondre "bonheur" avec "satisfaction des désirs". Il remarque, en s'appuyant sur ce que disaient les fondateurs de l'utilitarisme eux-mêmes, que la satisfaction de certains désirs n'apporte pas le bonheur (par exemple la drogue) et qu'il existe dans la vie une multitude de situations qui procurent du bonheur sans satisfaire un quelconque désir. Cette question joue directement sur le rôle de l'intervention de la puissance publique.

 La justice étant pour RAWLS la première vertu des institutions sociales comme la vérité est celle des système de pensée, il compare explicitement le principe essentielle de la pensée spéculative à celui du politique. Il bâtit une théorie politique fondée sur la recherche de règles de justice, tout en n'analysant pas la structure du système politico-social. Sa théorie de la justice est construite à partir d'une expérience de pensée selon laquelle l'ignorance de notre situation réelle, à la fois biologique et sociale, serait la condition sine qua non d'une neutralité nécessaire à l'adoption de règles équitables, pour l'organisation des structures fondamentales de la société. Sous ce voile d'ignorance, on serait à même de dégager un consensus capable de fonder une idée raisonnable de la justice? Celui-ci porterait sur deux principes rationnellement appliqués selon un ordre de priorité. En 1993, dans Libéralisme politique, RAWLS énonce ainsi ses deux premiers principes de justice :

- Chaque personne a droit à un système pleinement adéquat de libertés de base égales pour tous, compatible avec un même système de liberté pour tous ;

- Les inégalités sociales et économiques doivent satisfaire à deux conditions :

1. Elles doivent d'abord être attachées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous, dans des conditions de juste égalité des chances.

2. Elles doivent procurer le plus grand bénéfice aux membres les plus désavantagés de la société.

   Après sa Théorie de la justice, RAWLS se consacre surtout à la question de la stabilité possible (ou non) de sociétés partagées entre les deux principes de la justice. Il développe ainsi l'idée d'un "consensus général", soit un accord implicite entre citoyens sur une justice "équitable" entre différents citoyens qui possèdent des vues philosophiques (ou religieuses) différentes. Il introduit ainsi le concept de "raison publique", soit une raison se prêtant à la critique dans le cadre d'un espace public de discussion.

La conception politique de la justice que développe RAWLS dans Libéralisme politique montre que des individus avec des opinions conflictuelles, mais raisonnables et conciliables par compromis, se mettent d'accord pour réguler les structures de base de la société. Ainsi, la conception politique de la justice ne serait rien d'autre qu'un consensus "par recoupement", qu'il abrège en "consensus R".

RAWLS modifie aussi les principes de la justice de la façon suivantes, le premier ayant priorité sur le second :

1. Caque personne peut invoquer la possession d'un ensemble de droits et libertés fondamentales, qui sont les mêmes pour tous. Et dans cet ensemble, seules les libertés politiques sont garanties de façon générales.

2. Les inégalités économiques et sociales doivent remplir deux conditions pour être acceptables : d'abord, elles ne doivent pas empêcher l'égale opportunité de mobilité sociale. Ensuite, elles doivent se faire au plus grand bénéfice de l'ensemble de la société.

 

Théorie de la justice

     Le défi normatif que relève RAWLS avec son monumental ouvrage Théorie de la justice (1971) est de découvrir les principes de justice que devrait adopter tout société "juste" ou "bien ordonnée", la question institutionnelle venant ensuite. Dans cette quête, l'influence décisive va être celle de l'économie du bien-être ou économie normative (welfare economics), selon laquelle seule une redistribution "rationnelle", c'est-à-dire qui a pour conséquence d'augmenter le bien-être de tous, est moralement défendable ou juste.

Il construit donc une théorie de la justice en réaction à cette idée, en évitant certains aspects inacceptables de l'utilitarisme, en particulier l'idée qu'il puisse être légitime de sacrifier ou de réduire les droits fondamentaux si, par là, on augmente le bien-être général. La priorité de la justice sur l'utilité sociale est la thèse fondamentale de sa doctrine qui se rapproche ainsi de la grande tradition du contrat social : LOCKE, ROUSSEAU, KANT. Mais ce qui le différencie aussi bien du libéralisme de LOCKE que de la philosophie de KANT est son souci de faire une place à l'intérêt et à la rationalité économique dans la notion de justice. Et comme l'utilitarisme, il cherche à justifier des principes premiers en dehors de toute référence métaphysique ou religieuse à un droit naturel ou à un ordre transcendant.

La réponse originale de RAWLS à ces difficultés consiste à transformer la question de la justice en une question de choix rationnel dans des conditions d'incertitude et de risque. Ces conditions sont modélisées dans la célèbre "position originelle", équivalent du contrat social originaire, où nous nous trouverions chargés de choisir des principes de justice pour gouverner notre vie en commun, dans l'ignorance de notre situation particulière, et donc confrontés au risque d'occuper non pas n'importe quelle position dans la société, mais la position du plus défavorisé. Les meilleurs principes sont alors logiquement, selon lui, ceux qui protègent les droits fondamentaux de tous de manière égale (premier principe de justice) et qui n'autorisent des inégalités économiques et sociales que si elles bénéficient aux plus désavantagés (second principe, dit principe de différence). C'est au double nom de l'équité et de la rationalité que la situation des plus désavantagés doit être la pierre de touche de la justice dans une société démocratique. (Catherine AUDARD)

 

Libéralisme politique

  Si Théorie de la justice est le résultat de près de 20 ans de gestation, le second livre publié par RAWLS en 1993, Libéralisme politique, est lui aussi le résultat d'une longue série d'articles. A partir de 1978, il réfléchit en profondeur à la notion du "plus désavantagé" pour en intégrer le contenu culturel, soit la dimension d'exclusion, sexuelle, raciale, ethnique, qu'il avait laissée de côté. Il cherche ici, contrairement à des commentaires qui y voient un deuxième RAWLS, à renforcer le caractère universel de sa conception de la justice.

L'idée de la justice comme équité doit pouvoir être comprise ou interprétée à partir d'une multitude de langages et de contextes culturels différents qu'elle ne transcende pas. Elle peut seulement être, comme dit RAWLS, l'objet d'un "consensus par recoupement" dont les principes sont formulés en termes purement politiques, sans faire intervenir une philosophie, une religion ou une vision du monde, particulières et historiquement situées. Il tente ainsi de mieux ancrer sa théorie de la justice dans les difficultés propres au monde contemporain. (Catherine AUDARD)

 

Influences

  Ses influences sont multiples, tant dans le monde anglo-saxon qu'ailleurs, en Europe notamment. Des auteurs comme Catherine AUDARD, Ronald DWORKIN, Jurgen HABERMAS, Will KYMLICKA, Alasdair MacINTYRE, Thomas NAGUET; Robert NOZICK, Martha NUSSBAUM, Alain RENAULT, Michael SANDEL, Amartya SEN (particulièrement critique), Charles TAYLOR, Michael WALZER, Matthew KRAMER et Carol GILLIGAM nouent avec John RAWLS un dialogue fourni sur la justice et la démocratie. Après la publication de Théorie de la justice, RAWLS devient un auteur de référence dans l'enseignement de la philosophie morale, sociale et politique, surtout aux États-Unis et en Grande Bretagne. 

 

John RAWLS, Théorie de la justice, Seuil, 1987 ; Le Droit des gens, Esprit, 1996 ; Libéralisme politique, PUF, 1995 ; Leçons sur l'histoire de la philosophie morale, La Découverte, 2002 ; La justice comme équité : une reformulation de "Théorie de la justice", La Découverte, 2003 ; Débat sur la justice politique, avec Jürgen Habermas, Cerf, 1997 ; Paix et démocratie. Le droit des peuples et la raison politique, La Découverte, 2006 ; Le péché et la foi. 2crits sur la religion, Éditions Hermann, Collection L'Avocat du diable, 2010.

Catherine AUDARD, Rawls, dans Encyclopedia Universalis, 2014. B. GUILLARME, Rawls et l'galité démocratique, PUF, 1999. V. MUNOZ-DARDÉ, La justice sociale : le libéralisme égalitaire de John Rawls, Nathan, 2000. S. WUHL, L'Égalité, nouveaux débats : Rawls et Walzer, les principes face aux pratiques, PUF, 2002 ; Une conception kantienne de l'égalité, dans La pensée américaine contemporaine, PUF, 1991.

  

 

 

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6 mars 2021 6 06 /03 /mars /2021 07:43

   Le philosophe américain, théoricien de la société, travaillant beaucoup sur les thèmes de la politique, de l'éthique et de la justice, a également été amené à discuter de la désobéissance civile.

   Professeur à l'université de Princeton (1962-1966), il rejoint l'université Harvard où il enseigne jusqu'en 1980. Il devient par la suite membre permanent de la faculté, à Princeton, de sciences sociales à l'Institute for Advanced Study. Michael WALTER est en outre membre du comité éditorial du Jewish Review of Books et un membre du comité consultatif de Fathom.

   Michael WALZER écrit sur un très grand nombre de sujets : la notion de guerre juste, le nationalisme, l'ethnicité, la justice distributive, la critique (sociale), le radicalisme, la tolérance et la politique. Ses ouvrages les plus connus sont Guerres justes et injustes (1977) et Sphères de justice (1983).

   En dehors de son travail académique, il est coéditeur de la revue Dissent et contribue à The New Republic, The New Yprk Review of Books, The New Torker, The New York Times, Harpers....

 

Des positions communautariennes

  On identifie souvent WELZER comme un fer de lance des positions communautariennes dans la théorie politique, avec notamment Alasdair MacINTYRE et Michael SANDEL. Comme eux, il ne se reconnait pas vraiment sous cette étiquette (mais les médias aiment tellement les étiquettes...). Il insiste longuement sur le fait que la théorie politique devrait trouver ses racines dans les traditions et la culture de sociétés particulières et s'oppose à ce qu'il considère comme étant une abstraction excessive de la philosophie politique.

Ses principale contributions intellectuelles incluent en particulier:

- la révision de la théorie de la guerre juste qui met l'accent sur l'importance de l'éthique en temps de guerre tout en refusant le pacifisme ;

- la théorie de l'"égalité complexe", qui considère que la question de l'égalité juste ne se résume pas à un quelconque bien matériel et moral mais plutôt que la justice égalitaire demande que chaque bien soit distribué selon sa signification sociale, et qu'aucun bien (comme l'argent ou le pouvoir politique) ne soit autorisé à dominer ou à distordre la distribution des biens dans les autres sphères ;

- la justice est avant tout un standard moral au sein de nations et de sociétés particulières, et non pas un standard qui puisse se développer autour d'une idée d'universalité abstraite.

   Dans Manuel d'action politique, il décrit les comportements et les préjugés d'une classe moyenne à l'égard des populations paupérisées. Nantie, elle considère que tout le monde dispose ou devrait disposer de loisirs, d'un esprit désintéressé et d'une passion pour les causes éloignées du quotidien. Conséquence: une grand nombre de ses membres va facilement vers les professionnels de la politique qui proposent un programme utopique, assez loin des préoccupations réelles, notamment économiques, des gens. Cela peut constituer une "explication" de la raison pour laquelle une grande quantité d'électeurs votent régulièrement pour des hommes politiques pourtant opposés à leurs besoins.

  Dans ses multiples travaux transparaissent - même s'ils apparaissent "droitisés", compte tenu de la vie politique américaine - l'influence de Isalah BERLIN, Charles TAYLOR, Albert CAMUS, Karl MARX, NiCOLAS MACHIAVEL. Il exerce une certaine influence sur les oeuvres de Michael SANDEL, Jean Bethke ELSHTAIN, Amy GUTMANN et Michael W. DOYLE. 

    Philosophe, Michaël WALZER est aussi un penseur engagé, depuis la guerre du Vietnam jusqu'aux événements les plus récents : attentats du 11 septembre 2001, conflit israélo-palestinien, intervention en Irak. Sa réflexion vise à éclairer les dilemmes de l'action, tant sur le vif de l'événement qu'à l'occasion de recherches plus érudites, par exemple sur les bombardements américains sur l'Europe lors de la seconde guerre mondiale.

 

Michael WALZER, La révolution des saints, Belin, 1988 ; Régicide et Révolution : le procès de Louis XVI, Payot, 1989 ; Sphères de justice, une défense du pluralisme et de l'égalité, Seuil, 1997, réédité en 2013 dans la collection Couleur Des Idées ; Traité sur la tolérance, Gallimard, 1998 ; Guerres justes et injustes : Argumentation morale avec exemples historiques, Belin, 1999 ; Raison et passion, Circé, 2003 ; De la guerre et du terrorisme, Bayard Centurion, 2004 ; La soif du gain, L'Herne, 2010 ; Manuel d'action politique, Premier parallèle, 2019 ; Penser la justice : entretiens avec Astrid von Busekist, Albin Michel, 2020.

Cécile RENOUARD, Michael WALZER ou l'art libéral du civisme, collection Semeurs d'avenir, Éditions Temps Présent, Paris, novembre 2010.

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4 mars 2021 4 04 /03 /mars /2021 08:54

    Philosophe américain, connu pour être l'un des plus grands spécialistes de la philosophie du droit, domaine dans lequel il est considéré comme le philosophe le plus connu depuis Herbert HART avec avec qui il entretient tout au long de sa carrière un dialogue critique, Ronald Myles DWORKIN s'illustre par une critique du positivisme. C'est un interlocuteur privilégié d'un autre philosophe contemporain, Jürgen HABERMAS, qui accorde de plus en plus d'importance au droit. Il se rencontre entre autres dans l'analyse de la désobéissance civile.

 

Parcours universitaire

    Après avoir étudié La philosophie à l'université Harvard et le droit à à l'université d'Oxford, élève alors de Sir Rupert CROSS, et retourné à Harvard où il s'oriente définitivement vers le droit, il est employé du juge Learned HAND à la Cour d'appel des États-Unis.

Il faut signaler que si en France le droit n'est pas aussi suivi par l'élite intellectuelle et la presse dans l'analyse des parcours (alors qu'en fait - il suffit de consulter le Who's who in France pour le voir - il est souvent essentiel dans la formation), le cursus du droit aux États-Unis est très "surveillé" par tout ce qui s'intéresse à la politique, le droit menant souvent à des carrières très importantes. D'autant que le pouvoir judiciaire y est beaucoup plus important qu'en France (jusqu'à orienter les lois).

Après avoir été avocat chez Sullivan et Cromwell (le passage dans un cabinet prestigieux est l'équivalent du passage à l'École Nationale d'Administration en France)n à New York, Ronald DWORKIN devient professeur de droit à l'Université Yale, à la chaire de théorie du droit.

    En 1969, nommée titulaire de la chaire de Jurisprudence à l'Université d'Oxford, DWORKIN est élu enseignant)chercheur (Fellow). Il passe ensuite professeur de Jurisprudence à Londres, puis à l'Université de New York, où il enseigne depuis la fin des années 1970.

 

Des ouvrages marquants

    Son premier ouvrage, Taking Rights Seriously, en 1977, rencontre un succès immédiat et est tout de suite considéré comme l'un des livres les plus importants de la philosophie du droit, le plus important depuis The Concept of Law (1961) de Herbert HART. Dans ce livre, il s'oppose à ce dernier, son maître et prédécesseur à Oxford. DWORKIN s'attache à défendre le lien entre droit et morale. Ainsi, il défend l'idée qu'il existe un droit naturel, mais à l'inverse de la majorité des défenseurs du droit naturel, il le fait avec un point de vue de gauche. Il défend ainsi l'importance morale des droits individuels face au positivisme juridique, d'une part, et à l'utilitarisme d'autre part.

Dans Law's Empire (1986), il propose une compréhension herméneutique de la fonction du juge : le juge, lorsqu'il doit trancher des cas difficiles doit appuyer sa décision sur une interprétation de l'histoire du droit dans sa communauté politique et de la moralité collective sous-jacente à cette évolution du droit.

Évoluant progressivement de la philosophie du droit à la philosophie politique, Ronald DWORKING élabore une théorie libérale de l'égalité. Aucun gouvernement n'est légitime, écrit-il, s'il ne traite pas tous ses citoyens comme des égaux, en manifestant à leur égard un égal respect et iune égale attention. Traiter les citoyens comme des égaux, précise t-il, ne signifie pas leur offrir un traitement égal. En effet, toute conception plausible de la justice doit être sensible à la responsabilité individuelle. Si une personne fait le choix de travailler moins que les autres, par exemple, il est normal, aux yeux de DWORKIN, qu'elle bénéficie de moins de ressources. C'est là qu'intervient la distinction fondamentale ente ce qui relève des choix individuels et ce qui relève du hasard des déterminations (sociales et biologiques). DWORKIN défend un "égalitarisme de la chance" qui repose sur l'idée que les individus doivent assumer les conséquences des risques qu'ils prennent ou des choix qu'ils posent, mais que l'État doit redistribuer les profits et compenser les inégalités liées à la chance pure.

 

Des interventions directes dans la vie publique

   En pleine guerre du Vietnam, il prend la défense des objecteurs de conscience qui refusent de se rendre à la guerre dans le New York Review of Books. A ceux qui invoquent l'argument qu'une société ne peut perdurer si elle tolère les formes de désobéissance, il répond que rien de prouve qu'une société va s'effondrer si elle les tolère.

A l'occasion du cas opposant les régents de l'université de Californie à Allan BAKE sur lequel la cour suprême des États-Unis se prononce en octobre 1977, Ronald DWORKIN prend la défense du programme de discrimination positive mis en place par l'école de médecine de Californie qu'Allan BLAKE, un étudiant blanc refusé à l'université, avait remis en cause auprès de la cour suprême de Californie.

En 1987, il prend position, toujours dans les colonnes de la New York Review of Books, contre la nomination par Ronald REAGAN du juge Robert BOCK à la cour suprême des États-Unis.

 

      En décembre 2011, il donne une série de trois conférences à l'université de Berne dans le cadre des "Enstein Lectures" intitulées "Religion without God".

En 2012, il reçoit le prix Balzan pour la théorie et philosophie du droit, "pour ses contributions fondamentales à la théorie générale du droit, caractérisée par la profondeur de l'analyse, la clarté de l'argumentation et l'originalité des résultats, dans une interaction constante et féconde avec les théories morales et politiques et la pratique du droit".

 

 L'attitude de Ronald DWORKIN face au conflit

    E.A. CHRISTODOULIDIS, de l'université Saint-Louis à Bruxelles, dans une analyse sur la thèse de DWORKIN sur le droit comme politique, s'attache à l'explication de ce dernier du conflit. Son attitude traduit une attirance latente et presque naturelle pour le consensus. Dans L'Empire du droit, le conflit est envisagé comme des confrontations juridiques divergentes dans la communauté, résolvables de façon optimale. Pourquoi devrions-nous supposer que le conflit ait une tendance interne à se résoudre lui-même? Comment est-ce que DWORKIN justifie cet engagement a priori de résoudre de façon définitive (par opposition à infinie) le conflit? L'interaction est parfaitement possible en dépit du conflit, elle est elle-même possible comme conflit. Le conflit sert d'entrée dans l'espace public et permet aux gens de voir ce qu'est la vie publique. Dans ce contexte, le conflit infini étaye la liberté de comprendre le social de manière mutuelle par recoupements. Rien de ceci ne s'effectue au détriment de la communauté, même de ceux qui se trouvent au sein d'un groupe d'auto-descriptions significatives. Alors qu'est-ce qui justifie l'abandon de la totalité du conflit au profit de la possibilité d'un consensus au nom de la communauté? Notre auteur suggère que c'est parce que, dans l'Empire du droit, le conflit est envisagé dans la communauté comme confrontations juridiques, résolvables. La supposition que le conflit est fini est une supposition en droit où on a besoin de parvenir à des décisions. Mais en désignant ce modèle de conflit résolvable comme un modèle en vigueur, le chemin vers le consensus est adopté par la communauté qui emploie le droit comme un médium pour régler ses conflits internes. A la jonction du droit et de la communauté, le consensus optimal - ou le conflit fini - est supposé pour les deux. Alors, au nom de quoi ce morcellement de la politique ; la communauté ou le droit?

La sociologie du conflit permet de critiquer l'Empire du droit sur sa façon de poser la question de l'identité collective. Dans son fameux ouvrage sur le conflit, SIMMEL (Conflict, 1955) explique comment le conflit peut être fonctionnel pour le maintien des structures sociales, incluant les structures de groupe. Reprenant son raisonnement, et dans le but d'explorer les complexités du rôle fonctionnel du conflit pour les structures sociales, COSER (The functions of Social Conflict, New York, Free Press, 1956) introduit une distinction entre conflit communautaire et conflit non communautaire. La distinction porte sur la question de l'identité collective? Les deux sortes de conflit, sont favorables à la consolidation de l'identité collective, de gens entrant ensemble en communauté. Ce qui diffère, c'est la forme que la fonction de cette communauté structurante adopte dans chaque cas.

Dans le premier cas, celui du conflit communautaire, ce qui consolide la communauté, c'est le fait que le groupe arrive ensemble à résoudre ses conflits internes. Ce procédé de débat et de dialogue, dans le but de régler les compréhensions divergentes sur les termes de vie commune, justifie la communauté. L'engagement d'élaborer des solutions communes est pris au début. C'est le type de conflit dont parle exclusivement DWORKIN : celui dans lequel la communauté prend le droit pour résoudre ses conflits internes, et dans le cours du débat le principe qui a justifié la pratique de cette communauté se reformule mobilisateur et solidaire.

Mais le conflit peut aussi ne pas être communautaire et créer, dans ce cas, de profonds clivages. Ce type de conflit est aussi fonctionnel au groupe ou à la cohésion de la communauté, mais dans un sens différent. Les identités communautaires sont définies en opposition les unes des autres. L'opposition du moi et de l'autre est structurée au travers d'une différence irréconciliable. Le clivage divise ainsi les collectivités et accorde au groupe une identité par la différence. La preuve de l'existence de ce type de conflit est abondante. Les sociétés sont déchirées par des conflits qui provoquent de profonds clivages, comme par exemple entre des groupes ethniques différents, les ségrégationnistes et les non ségrégationnistes, les profanes et les fondamentalistes religieux, les étudiants et l'establishment, dans les années de troubles, même les écarts de générations montrent de profonds clivages.

Dans l'Empire du droit, le conflit type du "clivage fondamental' qui définit les identités communautaires en opposition, est oublié à dessein : le conflit est "déjà-toujours" communautaire par commodité. Ceci est une stipulation, un remplacement d'une question politique par un a priori juridique. Que le conflit entraine un clivage fondamental ou pas est une question d'interprétation. DWORKIN dépasse cette question de l'interprétation avec la conviction a priori d'un conflit qui est déjà communautaire. (CHRISTODOULIDIS)

 

 

Ronald DWORKIN, Prendre les droits au sérieux, PUF, 1995 ; Une question de principe, PUF, 1996 ; L'Empire du droitn PUF, 1994 ; La vertu souveraine, Éditions Émile Bruyland, collection Penser le droit, 2008 ; Justice pour les hérissons - La vérité des valeurs, Genève, Labor et Fides; 2015 ; Religion sans Dieur, Genève, Labor et Fides, collection Logos, 2014. Cet auteur écrit également assez souvent dans la revue Esprit par exemple Liberté et pornographie, octobre 1991, Le suicide médicalisé, juin 1998, Prendre les droits au sérieux en Chine, janvier 2003.

E.A. CHRISTODOULIDIS, La thèse de Dworkin sur le droit comme politique, dans Revue interdisciplinaire d'études juridiques, Volume 35, 1995, sote internet cairn.info. Dossier Ronald Dworkin, Revue Droit et Société, n°1, 1985. Serge CHAMPEAU, Ronald Dworkin, le libéralisme et l'égalité, dans Revue philosophique du Louvain, tome 97, n° 3 et 4, 1999.

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23 février 2021 2 23 /02 /février /2021 09:13

    Professeur d'université en histoire contemporaine à la retraite, spécialiste du monde ouvrier, de la deuxième guerre mondiale, de Vichy et de la Résistance, notamment de la Provence, Robert MECHERINI, président de l'Association Promeno (Provence Mémoire Monde ouvrier), est l'auteur notamment de La Libération et les entreprises sous gestion ouvrière, Marseille, 1944-1948 (L'Harmattan, 1994), de Guerre froide, grèves rouges, Parti communiste, stalinisme et mouvements sociaux en France, 1947-1948 (Syllepse, 1998), et de Midi rouge, ombres et lumières. Histoire politique et sociale de Marseille et des Bouches-de-Rhône, en quatre tomes (Syllepse, 2004-2014).

Après avoir participé en 1978, au Centre d'études de la pensée politique et sociale contemporaine (Université de Provence), dirigé par Émile TERMINE, puis au Centre d'Études historique de la Méditerranée contemporaine, dirigé par Gérard CHASTAGNARET, il est correspondant pour les Bouches-du-Rhône de l'Institut d'Histoire du Temps présent de 1981 à 1988. Sa thèse de 3e cycle en 1984 porte sur L'Union départementale CGT des Bouches-du-Rhône, de la Libération à la scission syndicale, 1944-1948. Maître de conférences en Histoire contemporaine à l'Université d'Avignon, de 1993 à 2000, membre de l'UMR TELEMME (CNRS- Université de Provence en 1994, il participe, de 1993 à 1995, aux colloques internationaux "La Résistance et les Français". Il organise ensuite plusieurs colloques (1997, La Résistance et les Européens du Sud ; 1999, Dockers, de la Méditerranée à la Mer du Nord, des quais et des hommes dans l'Histoire), il devient en 2000-2006, professeur des Universités en histoire contemporaine à l'IUFM d'Aix-Marseille. Depuis 1999, il est président de l'association PROMENO et directeur de publication du Bulletin de Promeno.

     Spécialiste reconnu en matière d'histoire du monde ouvrier et de la seconde guerre mondiale, sa quadrilogie Midi rouge constitue une référence solide dans les milieux universitaires et militants. Il se situe dans un courant d'intellectuels qui revisite à la fois l'histoire des luttes ouvrières et l'histoire de la seconde guerre mondiale, et est sollicité pour le conseil de quelques documentaires et fictions sur la seconde guerre mondiale dans le sud de la France. Il poursuit ses recherches sur l'histoire du monde et du mouvement ouvrier, sur les années 1940 en France, de l'Occupation à la Libération au sens large.

   Son travail une investigation longue sur les réalités des comportements des entreprises et du monde ouvrier pendant la seconde guerre mondiale intégrant l'économie, la politique (au sens de conflits politiques hexagonaux) et l'évolution des opérations militaires. Ainsi son texte sur l'enjeu de pouvoir que constituent les entreprises réquisitionnées sous "gestion ouvrière" à Marseille (1944-1948). Il considère la continuité historique entre les luttes sociales des années 1930 et l'évolution politique au sens large jusqu'à l'orée des années 1950, c'est-à-dire avant la période de la guerre froide, de glaciation des relations Est-Ouest. Il s'agit aussi de voir concrètement dans plusieurs de ses ouvrages, comment avant que les institutions de la IVe République soient réellement opérationnelles comment s'articulent les différentes luttes sociales et politiques. Il s'agit, à travers la quadrilogie Midi rouge, d'un travail dense et très documenté, qui mériterait d'être entrepris également dans d'autres régions de la France.

 

Robeert MENCHERINI, Un enjeu de pouvoir à la Libération : les entreprises réquisitionnées sous "gestion ouvrière" à Marseille (1944-1948), dans Annales du Midi, revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, tome 104, n°199-200, 1992, voir persee.fr ; aux éditions Syllepse : Guerre froide, grèves rouge. Les grèves "insurrectionnelles" de 1947 : Parti communiste, stalinisme et luttes sociales en France, 2017 ; Midi rouge, ombres et lumières, tome 1 Les années de crises, 1930-1940, 2004 ; Tome 2 Vichy en Provence, 1940-1942, 2009 ; Tome 3 Résistance et Occupation (1940-1944), 2011 ; Tome 4 La Libération et les années tricolores (1944-1947), 2014 ; Les Bouches-du-Rhône dans la guerre, 1939-1945, De Borée, 2016 ; Oui, les mauvais jours finiront! Des récits de vie politiques pour réinventer la gauche (PCF, PS et Raymond Aubrac), préface du livre de Gérard PERRIER, L'Harmattan, 2018 ; Avec J.M. GUILLON, la résistance et les européens du Sud, L'Harmattan, 2000.

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10 février 2021 3 10 /02 /février /2021 09:59

    L'essayiste, philosophe et poète américain Ralph Waldo EMERSON est le chef de file du mouvement transcendantaliste américain du début du XIXe siècle.

     Peu connue en Europe, mais surtout très commentée dans le débat littéraire et philosophique aux États-Unis (mais peu dans le grand public), son oeuvre est à la jonction du platonisme et de la pensée chrétienne, mais elle doit son originalité à une admirable volonté de fraîcheur, à la vertu d'un regard qui se pose sur le monde avec un encore étonnante confiance (malgré toutes les déconvenues de toutes sortes, pointées surtout par THOREAU) et le transfigure au point de le rendre radicalement neuf. Le visionnaire se double d'un observateur aigu, À la manière de MONTAIGNE. C'est une curieuse synthèse qui en ressort. (Maurice GONNAUD)

 

Un grand voyageur, comme il en existe beaucoup dans la classe intellectuelle au XIXe siècle.

   Issu d'une vieille famille de Nouvelle-Angleterre (installée dans le Nouveau Monde depuis le XIIe siècle), Ralph Waldo EMERSON commence ses études très jeune (9 ans) à la Boston Latin School et est admis à l'Université Harvard en octobre 1817. Après l'obtention de son diplôme, il étudie la théologie - tout en aidant sa famille dans des conditions psychologiques difficiles - et devient pasteur unitarien en 1831 (comme son père). Mais il démissionne après un conflit avec les dirigeants de l'église. Il fait alors un grand voyage en Europe, au cours des années 1832-1833. Il traverse l'Italie et se rend à Paris, fortement impressionné par le Museum national de sciences naturelles. En Grande Bretagne, il rencontre WORSWORTH; COLERIDGE, John Stuart MILL et Thomas CARLYLE avec lequel il entretient ensuite une correspondance jusqu'au décès de ce dernier en 1881. Il se rend une deuxième fois en Angleterre au cours des années 1832-1833, voyage dont il tire son ouvrage English Traits qu'il fait paraitre en 1856.

 

Une carrière littéraire et un activisme important pour le transcendantalisme

    Il achète en 1835 une maison à Concord et devient rapidement une des personnalités de la ville où il fait connaissance de Henry David THOREAU. Il incite ce dernier à tenir un Journal intime. Il publie son premier livre Nature, en septembre 1836 et l'année suivante, fait un discours désormais célèbre devant le club Phi Bets Kappa : The American Scholar. Son discours tient lieu de déclaration intellectuelle d'indépendance des États-Unis et recommande vivement à ses compatriotes de créer leur propre style d'écriture, libéré de l'Europe. Il participe avec quelques autres intellectuels à la fondation du magazine The Dial dont le premier numéro sort en 1840 pour aider à la propagation des idées transcendantalistes.    

     Entre puritanisme et romantisme, il entretient une vie littéraire jusqu'à ce qu'il succombe à une pneumonie. Il enchaîne les ouvrages poétiques et politiques. On peut citer The transcendantalist (1841), Essays (première série, 1841 ; deuxième série, 1844), Representative Men (1850), English Traits (1856) déjà mentionné, The Conduct of Life (comprenant Fate et Power, 1860), Thoreau (1862), Society and Solitude (1870), Letters and Social Aims (1875)...

    EMERSON passe de l'utilitarisme au transcendantalisme, et sans cesse de la littérature à la politique. De même que THOREAU, il est scandalisé par l'adoption en 1850 de la sinistre loi sur les esclaves fugitifs. La guerre de Sécession venue, il embrasse la cause du Nord avec plus de passion que de discernement. Le retour de la paix le trouve prématurément "vieilli", son acuité intellectuelle diminue et ses écrits sont bien moins percutants. On voit pointer une sorte d'optimisme de substitution (Maurice GONNAUD), notamment dans La conduite de la vie (1860), au fur et à mesure que s'érode l'individualisme radical qui s'est exprimé de 1836 à 1841. Il semble chercher de nouvelles raisons de croire, fondées sur une foi croissante dans les forces collectives liées à la nation, à la culture et à la race (Société et solitude, 1870 et Lettres et intentions sociales, 1876) (Yves CARLET, xn-rpubliquedeslettres-bzb.fr). La critique contemporaine n'a sans doute pas encore fait le lien entre ces tendances chez EMERSON et le choc causé par les horreurs de Guerre de Sécession...

 

Une influence longue

    Parmi tous les penseurs, nombreux, qui peuvent se réclamer de lui, citons Jones VERY, Stanley CAVELL (perfectionnisme émersonien de la morale,qui influence une part majeure de la production cinématographique américaine), NIETZSCHE (notamment dans Zarathustra)... Considéré comme le père du romantisme américain, EMERSON ne fait pourtant pas preuve d'une grande composition soutenue dans ses poèmes. Dans la recherche d'une forme indépendante de la manière d'écrire, il y a quelque chose d'elliptique dans ses écrits, surtout politiques, mais en revanche la lecture de ses oeuvres peut inciter à la découverte et aux révélations.

    La critique contemporaine a pu faire de lui le prophète du symbolisme dans la littérature américaine. Son essai sur le poète, The Poet (Essays, seconde série), mérite d'être placé au nombre des grands manifestes du XIXe siècle, entre la Défense de la poésie de SHELLEY (1821) et la préface donnée par WHITMAN à la première édition des Feuille d'herbe (1855). Dans son célèbre discours de 1837, The American Scholar, EMERSON appelle de ses coeux une littérature qui soit authentiquement et audacieusement nationale. (Maurice GONNAUD)

 

Ralph Waldo EMERSON, Essais choisis, Félix Alcan, 1912 ; Trois volumes d'Essais (Nature, Confiance et autonomie ; Le transcendantaliste ; Histoire, Compensation, Expérience), Michel Houdiard Éditeur, de 1997 à 2005 ; La confiance en soi et autres essais, Rivages poche/Petite Bibliothèque, 2000 ; Société et Solitude, Rivages poche/Petite Bibliothèque, 2010 ; David Henry Thoreau, Ralph Emerson, Correspondance, édition bilingue, Édition du Sandre, 2010 ; Le scholar américain, Montréal, Triptyque, 2013 ; L'âme anglaise, Paris, 1934. Les oeuvres complètes ont été rassemblées en 12 volumes en anglais, Boston, 1903-1904. A noter que La nature, texte fondamental sur le transcendantalisme, est disponible en eBook.

Stanley CALVELL, A propos du prétendu pragmatisme de Witthenstein et Emerson, Association Diderot ; Qu'est-ce que la philosophie américaine? De Wittgenstein à Emerson, Gallimard, 2009. Pierre CÉRÉSOLE, Les Forces de l'esprit : Emerson, Imprimerie coopérative, La Chaux-de-Fonds, 1930 ; Raphael PICON, Emerson, Le sublime ordinaire, CNRS Editions, 2015. Maurice GONNAND, Emerson, dans Encyclopedia Universalis, 2014 ; Individu et société dans l'oeuvre de Ralph Waldo Emerson, Paris, 1964.

 

 

  

 

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9 février 2021 2 09 /02 /février /2021 16:55

     De son vrai nom David Henry THOREAU, le philosophe, naturaliste et poète américain est considéré comme le premier théoricien et praticien de la désobéissance civile. Son oeuvre majeure, Walden ou la Vie dans les bois est une réflexion sur l'économie, la nature et la vie simple menée à l'écart de la société, écrite dans une cabane qu'il s'était construite au bord de l'eau. Son essai La désobéissance civile, qui témoigne de son opposition personnelle face aux autorités esclavagistes de l'époque, a inspiré des actions collectives à travers le monde, menées entre autres par GANDHI et Martin Luther KING Jr. Il est par ailleurs considéré comme l'un des fondateurs du transcendantalisme américain, aux côtés notamment d'EMERSON.

   Écrivain américain excentrique, penseur anticonformiste, personne doté d'un "sale caractère", ne recherchant pas a priori la compagnie, THOREAU a produit une oeuvre d'une grande diversité composée de poèmes, de récits d'excursion, d'essais politiques, d'histoire naturelle, d'un Journal monumental et d'un chef d'oeuvre, Walden, livre inclassable qui transcende les genres littéraires. Homme de lettres, philosophe, naturaliste et écologiste, il a créé un personnage iconoclaste (et largement détesté d'ailleurs par la bonne société). Il choisit pour mieux critiquer la société de vivre dans les bois d'où il dénonce les erreurs de l'Amérique du milieu du XIXe siècle, et ses manquements aux idéaux proclamés. Sa voix discordante l'a longtemps fait rejeter de manière générale, ne comptant que peu d'amis. Mais, surtout lu et étudié de manière posthume, il a fini par représenter divers aspects de l'identité américaine : pionnier plein de ressources, fermier indépendant, rebelle aux institutions, amoureux de la nature sauvage, individualiste et moraliste (teigneux) et intransigeant, il est devenu un héros national. La complexité du personnage, la variété de sa pensée, la densité noueuse de sa prose expliquent les fluctuations de sa réputation, chaque époque attachant lus d'attention à telle partie de son oeuvre - les belles pages sur la nature, l'art de vivre simplement, la désobéissance civile, la philosophie de la vie ordinaire, ou les prémices de l'écologie. (Michel GRANGER).

   Nous connaissons son parcours intellectuel et personnel (il s'est refusé à faire une autobiographie) grâce à son Journal et aux témoignages de proches comme William Ellery CHANNING, qui publie sa première biographie en 1873 ou Harrison BLAKE (correspondance régulière de 1848 à 1861).Le journal intime de THOREAU n'est publié qu'en 1906.

 

Une carrière courte dans l'enseignement

      D'une famille issue de l'Angleterre, d'un père qui crée une fabrique de crayons à Concord, c'est à Boston qu'il passe une partie de son enfance, acquérant très tôt la fibre littéraire (il écrit son premier poème, Les Saisons, en 1827). Il apprend plusieurs langues et grâce à une bourse, entre à l'université Harvard en 1833 pour y étudier la rhétorique, le Nouveau Testament, la philosophie et les sciences. Il y rencontre Ralph Waldo EMERSON (1803-1882), qui devient son ami, puis son mentor, ce dernier étant le chef de file du transcendantalisme naissant. Il enseigne dès 1835, en dehors des trimestres d'études à Harvard, dans une école de Canton, dans le Massachusetts, avant d'obtenir son diplôme en 1837, lors de la cérémonie de remise duquel il prononce un discours (on imagine l'accueil...) intitulé L'esprit commercial des temps modernes et son influence sur le caractère politique, moral et littéraire d'une nation, qui contient déjà toute sa pensée future. Il devient le disciple d'EMERSON, qi s'installe en même temps que lui à Concord. Instituteur à l'école publique de Concord, il en démissionne après quelques mois de service car il refuse d'appliquer les châtiments corporels alors en vigueur. Après sa démission, il ne retrouve pas d'emploi, en raison de la crise économique de 1837. Il commence alors la rédaction de son journal. Puisqu'il ne trouve pas d'emploi comme professeur, il ouvre en 1838 une école privée chez lui, où, rejoint par son frère John, il intègre de nouveaux principes, ceux prônés  par Elizabeth PEABODY (enseignement très accentué sur le retour à la nature et les méthodes progressistes d'éducation). Ce jusqu'en 1841, où son école ferme, malgré son succès.

 

Une activité d'écrivain et de conférencier

   Dès 1840, lui et son frère donnent des conférences et réalisent des excursions, notamment dans le Maine, tout en rédigeant de nombreux textes. Se diffusent alors La Société, qui constitue une véritable charte du mouvement transcendantaliste, des poèmes : Aulus Persius Flaccus, Sympathy, tous deux publiés dans la revue The Dial (le Cadran) dirigé par Margaret FULLER. Pendant 4 ans, jusqu'à ce qu'elle disparaisse, THOREAU fournit plusieurs textes à cette revue. Durant cette période, il s'émancipe quelque peu du transcendantalisme et commence à suivre sa propre voie. En 1842, alors qu'il est très affecté par la mort de son frère, il publie L'Histoire naturelle du Massachusetts, critique et essai. En 1843, il quitte Concord pour Staten Island, dans l'État de New York, où il devient le tuteur des enfants de William EMERSON, le frère de Ralph. Appréciant la flore locale très différente de celle de son village, il découvre l'océan et la ville de New Yprk.

 

Ermitage et excursions

    Habiter chez William EMERSON, même si il ne trouve que peu d'affinité intellectuelle avec lui, permet à THOREAU d'accéder à la New York Society Library où il découvre des oeuvres de littérature orientale peu diffusées à l'époque aux États-Unis. Il rencontre aussi Horace GREELEY, fondateur du New York Tribune, qui l'aide à publier certains de ses travaux et qui devient son agent littéraire. A la demande d'EMERSON, il rédige un long article au sujet du livre de John Adolphus ETZLER, Le paradis à (re)conquérir (Paradise to be (re)gained), dans The United States Magazine, and Democratic Review, étude qui porte en germe la réflexion qui nourrit par la suite des livres engagés, mais aussi tout le reste de sa vie, partagée dès 1844 entre ermitage à Waden (où il s'installe sur un terrain autour de l'étang) et excursions. Brièvement, il retourne à Concord, à la fabrique de crayons, avant de vivre à Walden, mais, après avoir déclenché accidentellement un incendie, s'attirant la méfiance des habitants, il préfère partir.

   Il construit à Walden une cabane de pin dès mars 1845 et durant deux ans, il vit en autarcie, expérience qu'il raconte dans son livre Walden ou la Vie dans les bois. Il trouve fondamental de "gagner sa vie sans aliéner sa liberté ni exercer une activité incompatible avec son idéal". Décidant de dormir dans sa cabane dès la nuit du 4 juillet 1845, jour anniversaire de la Déclaration d'indépendance aux États Unis, il effectue (selon Michel GRANGER) un "acte fondateur de sa célébrité" (qui) tient à la décision de s'installer un peu à l'écart de Concord. THOREAU donne à ses contemporains l'exemple d'un rapport actif avec la nature, en dehors de toute contemplation romantique et s'élève contre la société à laquelle il oppose le concept de "simplicité volontaire", suivant en cela les pas de Jean-Jacques ROUSSEAU, qui s'était établi dans la forêt d'Ermenonville.  

    En juillet 1846, lorsqu'un agent de recouvrement des impôts locaux lui ordonne de payer six ans d'arriérés, il entreprend une réflexion qui donnera La Désobéissance civile. En septembre, il effectue une excursion dans le Maine (racontée dans le premier chapitre de The Maine Woods) puis, à son retour à Walden, entreprend des relations suivies avec les milieux anti-esclavagistes. Il quitte définitivement sa retraite à Walden en septembre 1847, pour retourner chez EMERSON où il y reste jusqu'en juillet 1848.

 

Contre l'exploitation des Indiens, contre la guerre : la désobéissance civile.

    THOREAU y produit près de 3 000 pages de citations et de notes entre 1847 et 1861. Faisant des va-et-vient entre la maison de ses parents pour travailler et pauser ses dettes et des voyages-conférences, il met de l'ordre dans ses nombreuses notes afin de construire ses ouvrages, Walden entre autres, publie le texte de La désobéissance civile en mai 1849. Chaque mois, il donne des conférences à Concord , à Boston et dans le Maine, alimentant le combat en faveur des abolitionnistes poursuivis combat celui contre la guerre.

 

Une oeuvre prolifique et inégalement reçue

   L'ensemble des articles, essais, journaux et poésies de THOREAU comprend vingt volumes. En excluant le Journal, qui couvre 24 ans et traite de l'ensemble de ses préoccupations, son oeuvre comprend deux grands groupes d'écrits ; essais politiques et moraux, et récits de voyage comprenant des éléments autobiographiques et empreint d'une tendance naturaliste, où l'on perçoit les différentes influences marquantes : Christianisme puritain et transcendantalisme en majeure partie, mais aussi bouddhisme et indouisme,  mythologies grecque, romaine ou nordique. Il partage d'ailleurs avec GANDHI une lecture attentive du Bhagavad-Gita. Autre tendance qu'il partage de façon certaine avec GANDHI, un certain syncrétisme. Ses contacts avec le courant abolitionniste et un courant progressiste en éducation lui procure également d'importantes réflexions, en prise avec les débats intellectuels, même s'il déteste la vie mondaine, aux États-Unis. 

   Sa conception de la non-violence, exprimée dans son Journal, est toute orientée dans la critique absolue de la guerre et l'idéal de justice. Face aux autorités esclavagistes, il fait preuve d'une constance tout au long de sa vie, et il prône la non-participation aux injustices des gouvernements, et la non-collaboration avec leurs institutions. Ces idées étaient soutenues pendant des années par le courant abolitionniste mené par GARRISON. Cependant, la résistance au gouvernement de THOREAU est basée sur la constatation de son caractère injuste et non sur des principes chrétiens de "non-résistance" (que nous traitons également dans ce blog), ni sur l'analyse de la violence faite par les pacifistes. Dans The Service, il critique les attitudes de passivité prêchée par ces doctrines de non-résistance, qui se limite parfois à la simple objection de conscience, et plaide pour tenter de construire la paix non par "la rouille sur nos épées ou notre incapacité à les tirer de leur fourreau", mais plutôt "en s'attelant sérieusement à la tâche qui nous attend". Dans la popularisation de ses idées là-dessus, on confond souvent sa conception de la non-violence avec celle de la non-coopération et on comprend un peu faussement son opposition à la guerre comme une dénonciation de celle spécifiquement menée contre le Mexique, plutôt que contre l'expansion de l'esclavage au Texas. Pourtant, à son époque, les divergences d'opinion entre THOREAU et les tenants de la non-violence, non-résistants, étaient bien connues.

 

Une large influence qui se ressent encore aujourd'hui

   Ses écrits ont eu un rayonnement important après sa mort (de son vivant, il est plutôt considéré comme arriéré et original, voire comme "grincheux provincial", hostile au progrès matériel...), à tel point que Gilles FARCET parle de la "dimension prophétique" de son oeuvre. Des leaders politiques tels que le Mahatma GANDHI (l'ascétisme pratiqué par Gandhi s'inspire beaucoup de la pensée du poète américain), le président John F. KENNEDY, le militant des droits civiques Martin Luther KING. William O. DOUGLAS, Thomas MERTON, les continuateurs de Lanza del VALTO en France ont évoqué l'influence de THOREAU sur leurs actions. Au sein de la pensée politique ou éthique, THOREAU a influencé nombre de personnalités : Murray ROTHBARD, Albert Jay NOCK ou John RAWLS, tant sur le refus de l'impôt en particulier que sur la désobéissance civile en général.

Ses écrits contre la guerre et pour la désobéissance civile lui valent cependant des périodes d'éclipse sur le plan de la diffusion de ses idées, dans les années 1940 (surtout pendant la seconde guerre mondiale) et dans les années 1960 où la critique, surtout universitaire lui reproche des propos "rétrogrades" et "misogynes" (de la part du mouvent féministe).

 

 

Henry David THORERAU, L'esprit commercial des temps modernes et son influence sur le caractère politique, moral et littéraire d'une nation, Le Grand Souffle Éditions, 2007 ; Le paradis à (re)découvrir, Mille et une nuits, collection La petite collection, 2005 ; La Désobéissance civile, Le passager clandestin, 2007 ; Walden ou la Vie dans les bois, Gallimard, 1990. Aux Éditions Mille et une nuits, on peut trouver de nombreux textes : Plaidoyer pour John Brown (2006), De la marche (2003), La vie sans principe (2004), Couleurs d'Automne (2007), Balade d'hiver (2007). D'autres textes ont été traduits en Français, dont Les Forêts du Maine (José Corti, 2002), Sept jours sur le fleuve (2012), Écrits de jeunesse, aux Éditions de Londres, en 2013. Son Journal, en quatre volumes, a été publié en Français par Finitude (Thierry GILLYBOEUF, traducteur de nombreux textes de THOREAU) entre 2012 et 2013. Des passages choisis sont également disponibles (traduction de Brice MATTHIEUSSENT) aux Éditions Le mot et le reste, en 2014 (réédition en 2018). D'autres textes peuvent paraître encore, car des maisons d'éditions regroupent de temps en temps ses articles parus dans des journaux ou des revues. On attend la traduction en Français de nombreux textes critiques de son oeuvre parus aux États-Unis, de son vivant ou après sa mort (notamment émanant de MYERSON J., de BUELL L. ou de BURBICK J. ou encore de Robert Louis STEVENSON, à propos de sa perception de la nature)

Thierry GILLYBOEUF, David Henry Thoreau, Le Célibataire de la Nature, Fayard, 2012. Michel GRANGER, Thoreau, dans Encyclopedia Universalis, 2014 ; Sous la direction de Michel GRANGER, Henry D. Thoreau, Cahier de l'Herne n°65, 1994 ; Henry David Thoreau : Paradoxes d'excentrique, Belin, 1999.

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