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10 octobre 2018 3 10 /10 /octobre /2018 09:12

      L'évêque français Eugène-Louis-Ernest JULIEN est une figure de la mouvance pacifiste et catholique, connu sous le nom d'"évêque de la reconstruction" pour ses initiatives de bâtir ou de rebâtir de nombreuses églises dans les communautés minières du nord de la France pendant la période de l'entre-deux-guerre. Élu membre de l'Académie des sciences morales et politiques en 1925, il fait partie de ces ecclésiastiques qui veulent réconcilier la France laïque et la France catholique. Il se situe dans la vie internationale de l'Église, notamment dans l'effort du Vatican pour promouvoir les initiatives de paix en Europe. 

   Alors que, pendant la première guerre mondiale, les milieux catholiques s'organisent pour gagner à la cause de leur pays le soutien des pays neutres et que se multiplient les écrits et déclarations de toute sorte accusant le camp adverse des destructions causées aux édifices religieux, quelques évêques seulement en France et en Allemagne tentent, en donnant une interprétation favorable aux appels à la paix du pape, et tout en revendiquant pour leur part souvent le patriotisme requis de tous, d'apaiser les esprits et de chasser la Haine. Ainsi Mgr JULIEN, tout en prononçant des sermons très patriotes, publiés sous le titre Haut les coeurs!, demande que l'on chasse la haine des esprits... Ce qui est haïssable, dit-il, "ce n'est pas une nation, c'est une doctrine, c'est un système, ce n'est pas un peuple". 

   Lorsqu'il inaugure en août 1925 la vaste chapelle et une lanterne des morts sur la colline de Lorette, qu'il a contribué à faire construire, il tient à rappeler : "Ils sont morts pour la paix... Ils sont montés si haut dans leur sacrifice qu'ils ont qualité pour crier aux peuples encore trop égoïstes : assez de guerres". Agrégé de grammaire, il compose lui-même des quatrains dans ce sens.

En sa qualité d'évêque, il intervient en 1921, à l'invitation des Amitiés catholiques françaises à l'étranger (qui ont pris la suite du Comité catholique de propagande française à l'étranger créé en 1915), en faveur de la SDN et du Droit chrétien en présence de l'archevêque de Paris. Il participe, du côté catholique, aux efforts de réconciliation avec l'Allemagne (L'Évangile nécessaire à l'ordre international) et adhère de même au Comité franco-allemand d'information et de documentation, créé en 1926 par Vladimir d'ORMESSON. Il prend une place importante dans les efforts des catholiques en faveur de la paix, alors même que ses interventions ne sont pas partagées par l'ensemble des évêques français.

Dès 1920, il encourage plus qu'un "compagnonnage critique avec la SDN", en soutenant les efforts d'un petit groupe qui crée à Fribourg en Suisse cette année-là l'Union catholique d'Etudes internationales (UCEI), elle-même encore très méfiante envers les Autrichiens et les Allemands. Lorsqu'en 1922, en lien avec l'UCEI, ressuscite la Ligue des catholiques français pour la paix, disparue pendant la guerre, elle modifie son nom en Ligue des catholiques français pour la justice internationale, évitant de reprendre le mot paix, tant celui-ci semble avoir l'odeur de la gauche ou même de l'extrême gauche chez les catholiques. Le premier numéro de son organe Justice et Paix de décembre 1922, indique les réticences de certaines nations à cette conception qui mêle la justice et la paix. Ce n'est qu'en 1927 que se met en place une conférence annuelle des différents groupes nationaux de l'UCEI. C'est autour de cette année que les catholiques accordent une place importante aux questions internationales, par la multiplication de rencontres où l'atmosphère est tout de même encore méfiante par rapport aux initiatives de la SDN, qui déjà manifeste bien des défaillances.

Mgr JULIEN participe, dans le même esprit au Congrès de 1926 de l'International démocratique pour la paix, dont il vante, avec la présence bien plus nombreuses que dans les rencontres précédentes des Allemands, "l'esprit pacificateur". Il y serre même la main du libre penseur Ferdinand BUISSON... au grand scandale de nombreux paroissiens! A ce congrès de Bierville de 1926, il prononce un discours remarqué.

 

Eugène JULIEN, Le conflit : les mots, les idées, les faits, 1904 ; Civisme et catholicisme, 1911 ; Vers la victoire, discours, 1914-1919, 1920 ; L'Évangile nécessaire à l'ordre social, 1924 ; L'Évangile nécessaire à l'ordre international, 1927 ; Saint François de Sales, 1928. 

G. BELLART, Monseigneur Julien, 1856-1930, évêque d'Arras. Edward MONTIER, Monseigneur Julien, Éditions Beauchesne, 1971.

Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015.

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9 octobre 2018 2 09 /10 /octobre /2018 09:25

    Le baron de Constant de Rebecque, Paul Henri Balluet d'ESTOURNELLES DE CONSTANT est un diplomate et homme d'État français, à l'activité importante dans la mouvance pacifiste des années d'avant première guerre mondiale et dans les années 1920. Lauréat du Prix Nobel de la paix en 1909, il mène une carrière diplomatique de premier plan.

    Pendant ses études mêmes au Lycée Louis-le-grand puis en internat, il cherche à se faire engager dans l'armée française à l'aube de la guerre franco-allemande de 1870 (empêché). Après des études de droit et de grec, il intègre le ministère des Affaires étrangères en juillet 1876. Il effectue des missions à l'étranger (Russie, janvier 1879 ; commission de délimitation du Montenégro, juillet de la même année, secrétaire d'ambassade à Londres en janvier 1880, secrétaire d'ambassade à Tunis en 1882, puis à La Haye en juillet 1884, jusqu'en juillet 1887...), avant d'entreprendre la rédaction de son ouvrage La politique française en Tunisie, présenté en 1891 à l'Académie des sciences morales et politiques. Il connait une ascension rapide et est nommé en 1890 ministre plénipotentiaire  en 1895.

Il se lance dans la politique et est élu député de la circonscription de Mamers lors des élections législatives de 1895. Après plusieurs batailles électorales, il est élu sénateur de la Sarthe en 1904, sous les couleurs de l'Union Républicaine. 

En 1899 puis en 1907, il représente la France, avec Léon BOURGEOIS et Louis RENAULT, aux Conférences de La Haye. Avec l'objectif d'oeuvrer au règlement pacifique des conflits internationaux par la promotion de la médiation et de l'arbitrage international. Il participe  à la création en 1903 du groupe interparlementaire de l'arbitrage international. Son combat débouche sur la création d'une Cour permanante d'arbitrage, ce qui lui vaut le Prix Noble en 1909. A noter que la presse se fait peu l'écho de sa carrière, comme elle signale peu la création de cette Cour... 

Beaucoup de membres de l'Alliance Républicaine et de radicaux mettent alors tous leurs espoirs dans l'éducation des peuples. Dans leur esprit pacifisme et patriotisme mes ont pas antagonistes, comme le démontrent leurs articles dans le journal de l'Alliance Républicaines, l'ARD (qui dispose d'une rubrique "bulletin pacifiste" à partir de 1903). Par l'entremise d'un Comité de conciliation internationale créé en 1905, sous la double présidence de Léon BOURGEOIS et de BERTHELOT, il multiplie les contacts à l'intérieur de France et d'Allemagne pour promouvoir les échanges culturels. Il fait partie aussi de la dotation Carnegie (dont le siège est à Paris), du milliardaire américain Arnold CARNEGIE, qui, établissant un pont entre les États-Unis et l'Europe figure en première ligne pour l'engagement dans les processus de paix de la future première grande puissance mondiale. 

    Favorable au rapprochement franco-allemand comme hostile à la politique coloniale et à l'augmentation des budgets militaires, il possède une grande influence dans les milieux pacifistes de ces deux pays. Mais à partir de l'entrée en guerre en 1914, il se rallie à l'union sacré et développe des relations avec les États-Unis, les pressant comme beaucoup, à participer à cette guerre aux côtés des Alliés. Les écrits d'd'ESTOURNELLES DE CONSTANT sont alors virulents contre ceux qui ne participent pas à cette union sacrée, que ce soit en France ou ailleurs. Toutefois, une fois la guerre terminée, nombreux sont ceux qui le pressent de rentre avec le combat pacifiste. 

Il participe alors aux activités de l'Association Française pour la Société des Nations (ASFD) et milite de nouveau pour la paix par le droit. 

    Tout au long de sa carrière, il entretien des relations suivies avec Ernest RENAN, Paul BOURGET et Paul VALÉRY, ou avec Henri BERGSON.

    L'essentiel de ses écrits dans sa période pacifiste est constitué d'articles et d'archives diplomatiques. Nombreux sont consultables à la bibliothèque nationale de France et... à la Bibliothèque du Congrès des États-Unis. 

Laurent BARCELO, Paul d'Estournelles de Constant, prix Nobel de la Paix 1909. L'expression d'une idée européenne, Paris, L'Harmattan, 1995. 

Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015.  

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5 octobre 2018 5 05 /10 /octobre /2018 13:05

   Le physiologiste français Charles Robert RICHET, prix Nobel de physiologie ou médecine de 1913 pour ses travaux sur l'anaphylaxie (plus largement la formation d'anticorps), fondateur de la société française d'eugénique, aux écrits fortement racistes prônant la suprématie de la "race" blanche ("qui ne doit pas être mélangée à de détestables éléments ethniques"), est aussi une figure du pacifisme français. Dreyfusard, se disant à la fois pacifiste et patriote, il milite pour la fin de toute guerre et pour la création d'une société internationale d'arbitrage. Si certaines de ses oeuvres (La Sélection humaine en 1913) prône une politique de sélection, s'appuyant sur ses expérimentations animales, la postérité retient surtout celles en faveur de la paix par le droit. Ses convictions pacifistes sont renforcées par l'expérience de la première guerre mondiale. Il estime que l'ensemble de l'espèce humaine s'avère stupide (L'homme stupide, publié en 1919), sa misanthropie étant alimentée par les horreurs de cette guerre. Il y a encore beaucoup d'efforts pour lui à faire pour que naisse véritablement un homo sapiens... 

En tout cas, cela démontre qu'au sein du pacifisme français, et parfois dans la même organisation pacifiste se cotoient des personnalités aux convictions diverses, de droit comme de gauche, pessimistes ou optimistes selon les cas. Incidemment, la présence de véritables hommes de droite parmi les associations qui prônent la paix par le droit contribue à creuser l'écart avec les révolutionnaires de l'antimilitarisme anti-bourgeois. 

   Le professeur RICHET se retrouve dans à peu près toutes les organisations qui comptent dans la mouvance pacifiste : il milite déjà en 1892 dans la Ligue internationale et permanente de la Paix, qui a changé de noms déjà deux fois depuis 1872, et qui devient cette année-là la Société française pour l'arbitrage entre les nations, alors qu'il est physiologiste reconnu et  membre de l'Institut. Il participe au Comité de conciliation internationale créé en 1905 pour promouvoir les échanges culturels entre les peuples. Présent dans la minorité de la Ligue des Droits de l'Homme qui conteste l'union sacrée dès 1916, année où est créée la Société d'études documentaires et critiques sur la guerre à l'initiative d'une cinquantaine de personnes où il côtoie, auréolé d'un Prix Nobel, l'économiste Charles GIDE ou la journaliste SÉVERINE. Après la guerre, il rejoint avec Paul d'Estournelles de CONSTANT, l'Association Française pour la Société Des Nations, qui revendique au début des années 1920 le titre de "doyenne des associations pacifistes françaises". Il soutien, toujours au sein de la Ligue des Droits de l'Homme, les initiatives de propagande pour la paix, comme celle de juillet 1928 des "Volontaires de la Paix" qui reçoivent une véritable formation terminée par un authentique adoubement. Ces Volontaires forment la cheville ouvrière de la "croisade de la jeunesse pour la paix" qui se déroule dans la seconde quinzaine d'août 1929. Il est toutes ces années très ac tif au sein de la Société d'études documentaires et critiques sur la guerre, où la recherche historique s'efface des préoccupations de plus en plus politiques au fur et à mesure de l'arrivée de nouveaux membres. 

Il se signale encore en 1932, par un appel d'un vétéran des luttes pour la paix aux jeunes pacifistes : "Un vieil ami de la Paix ; qui, depuis cinquante trois ans a consacré tous ses efforts (écrits, discours, livres, conférences) à la sainte cause de la Paix, salue avec émotion et gratitude les jeunes amis de la Paix. Puissent-ils réussir dans leur oeuvre splendide! Nous devons faire les États-Unis d'Europe. Ce fut le rêve de mes jeunes ans ; et vous, chers enfants, vous assisterez peut-être, si vous menez hardiment, à la réalisation de ce rêve magnifique. A vous l'avenir." (Collection Georges Lanfry). 

 

Charles RICHET, Essai de psychologie générale, Félix Alcan, collection Bibliothèque de philosophie contemporaine, 1887 ; L'idée de l'arbitrage international est-elle une chimère? V.Giard et E. Brière, 1896 ; La Sélection humaine, Félix Alcan, 1919 ; L'Homme stupide, Flammarion, 1919, réédité en 2012 ; Pour la paix, G. Ficker, 1920 ; Le passé de la guerre et l'avenir de la paix, Société d'éditions littéraires et artistiques, Librairie Paul Oliendorff, 1907. La plupart de ces ouvrages sont disponibles sur le site gallica.bnf.fr.

Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015.

  

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4 octobre 2018 4 04 /10 /octobre /2018 09:08

     Le sociologue israélien-américain Amitai ETZIONI (né Werner FALK) est surtout connu pour ses travaux sur la socio-économie et le communautarisme (communatarianism). Professeur à l'Université Columbia (1958-1978), puis conseiller à la Maison Blanche (1979-1980), fondateur et président de la Society for the Advancement of Socio-économics (1989), puis du réseau communautaire (1993), et président de l'Américan Sociological Association, il est l'auteur de 24 livres dont deux  concernent la sociologie des organisations. Son domaine d'intervention est assez vaste et couvre autant les questions stratégiques (course aux armements nucléaire, terrorisme) que les questions sociologiques. Il est très connu aux Etats-Unis et intervient fréquemment dans les médias.

    Ses deux ouvrages qui posent tour à tour les jalons d'une théorie sociologique de l'organisation sont rédigés et publiés respectivement en 1961 et 1964. 

A comparative Analysis of Complex Organization offre une image formelle des organisations dont les dimensions essentielles sont le but, la structure, le contexte et le changement. Dans Modern Organization, il explore plus avant la notion de but. Ainsi, dans un chapitre intitulé "La finalité de l'organisation ; maîtresse ou servante?", il distingue la nature des buts, les modalités de leur établissement - la succession, la multiplication, l'extension -, les déplacements de buts et les effets conflictuels de la multiplicité des buts.

      Ces différentes contributions opèrent une synthèse des acquis antérieurs sur la bureaucratie et sur les organisations. De cet effort résulte un changement d'objet, d'approche et d'interprétation qui débouche à son tour sur la formulation d'une théorie des organisations. Pour Jean-François CHANLAT, "dans le prolongement des travaux réalisés dans les années 1950, on continue à raffiner la théorie de WEBER ; grâce à l'étude de nombreuses organisations, on veut établir (...) une taxinomie des structures organisationnelles." (L'analyse sociologique des organisations : un regard sur la production anglo-saxonne contemporaine (1970-1988), Sociologie du travail, volume 31, n°3, 1989).

 

Amitai ETZIONI, A comparative Analysis of Complex Organization, Glencoe, The Free Press, 1961 ; Modern Organizations, Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1964 (traduction française : Les organisations modernes, Gembloux, Sculpt, 1971).

Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, Que sais-je?, 2010.

     

    

     

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2 octobre 2018 2 02 /10 /octobre /2018 09:36

      L'avocat et homme politique français Aristide Pierre Henri BRIAND, onze fois président du conseil et 26 fois ministre sous la Troisième République, joue un rôle essentiel dans les relations internationales après la Première guerre mondiale. Il est certainement l'homme politique français qui, dans les années 1920, incarne le mieux les aspirations pacifistes. Son credo pacifiste, répété notamment par des propagandistes convaincus dans tous les départements, finit par marquer le pays, qui souscrit à ses idées, notamment au moment des accords de Munich en 1938. 

    Grand artisan de la sécurité collective dont le pivot serait la Société Des Nations, Aristide BRIAND, signe au nom de la France avec l'Américain Frank Billings KELLOG, le pacte BRIAND-KELLOG visant à mettre la guerre hors-la-loi. Toute sa construction diplomatique s'effondre dès le début des années 1930, marqués par la crise économique du capitalisme de 1929, la montée du nazisme et du nationalisme japonais.

     Sa rencontre en 1886, alors qu'ils s'inscrit comme avocat stagiaire au barreau de Saint-Nazaire, avec Fernand PELLOUTIER, figure de l'anarcho-syndicalisme et secrétaire de la Fédération des Bourses du Travail, détermine son entrée en politique. 

Son histoire se confond alors un moment avec celle du Parti socialiste à partir de 1902 (élu député socialiste de Saint-Etienne), après avoir été très proche et avoir favorisé la montée (élections) de partisans du syndicalisme révolutionnaire. Mais il évolue politiquement vers le centre (1906-1914). Après avoir contribué au processus de laïcisation en tant que rapporteur de la loi de la séparation des Églises et de l'État (où il excelle dans ses talents de négociateur pragmatique), il accepte d'entrer dans le gouvernement radical de SARRIEN, contre l'avis de Jean JAURÈS et de nombreux socialistes. Sans doute l'attraction (l'attrait...) du pouvoir a-t-il contribué à son évolution politique. En tout cas, de 1906 à 1913, il se révèle hostile au droit de grève des fonctionnaires et participe à des actions anti-syndicales du gouvernement (chemins de fer). Il crée une éphémère Fédération des gauches aux côtés de plusieurs chefs de file du Parti républicain démocratique en 1914, consacrant définitivement une certaine image de "social-traitre". 

 Pendant la première guerre mondiale, il joue un rôle essentiel comme président du conseil (1915-1917), dans le soutien de l'effort et de l'efficacité de guerre, avant d'être renversé par CLEMENCEAU, meneur des jusqu'aux-boutistes, dont il est par la suite un des principaux adversaires. Dans l'entre-deux-guerres, il est d'abord dans les années 1920 et au début des années 1930, un personnage phare de la république, comme son rival Raymond POINCARÉ. Durant la période (1921-1925) où il occupe le poste de ministre des Affaires étrangères, il se rapproche des socialistes. C'est dans cette période également qu'il incarne sur la scène internationale une vision de la paix par le droit, poussant la SDN a assumer un rôle de plus en plus actif. Mais dès décembre 1929 où son projet de Mémorandum sur l'organisation d'un régime d'union fédérale européenne n'est pas retenu par l'Assemblée, son action trouve ses limites, malgré la conclusion de l'accord Briand-Kellog de 1928 qui mettait la guerre "hors-la-loi". 

Le plus grand reproche qui lui est fait par la suite, surtout après la deuxième guerre mondiale, est d'avoir mené jusqu'au bout une "politique d'apaisement" et d'avoir défendu l'idée d'une paix "impossible". Surtout, vu l'activité de propagande pour la paix de ses partisans, il a pu sans doute illusionné nombre de ses compatriotes sur les possibilités de maintenir la paix, malgré les volontés expansionnistes des régimes allemand nazi et italien fasciste. 

     Ses oeuvres principales se concentrent dans la période d'avant-guerre : La grève générale et la révolution, Le Havre, édition à bon marché, 1899 ; La Séparation, Fasquelle, en deux volume (1908-1911) ; La séparation des Églises et de l'État, rapport fait au nom de la Commission de la Chambre des Députés (1905). Mais son activité pacifiste est surtout visible par la correspondance diplomatique et les papiers personnels, conservés aux Archives nationales.

Aristide BRIAND, Discours pour l'abolition de la peine de mort (1908) et Message au peuple américain (1927), Éditions la Bibliothèque digitale, septembre 2012, ePub ; La séparation des Églises et de l'Etat, rapport, Hachette livres/bnf.

Christophe BELLON, Aristide Briand, CNRS Éditions, 2016 ; La République apaisée : Aristide Briand et les leçons politiques de la laïcité (1902-1919), en deux volumes, Cerf, 2016. Bernard OUDIN, Aristide Briand, Perrin, 2016. 

Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015. 

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28 septembre 2018 5 28 /09 /septembre /2018 09:04

      Sociologue américain d'origine autrichienne (émigré en 1939), Peter PLAU est l'auteur d'une théorie générale des organisations.

Élève de Robert K. MERTON à l'université Columbia, il soutient sa thèse en 1952 et obtient un poste d'enseignant l'année suivante à l'Université de Chicago jusqu'en 1970, année où il retourne à Columbia (professeur jusqu'en 1988).

       Auteur d'une dizaine de livres importants, il considère que "la théorie est à la fois le résultat final et le point de départ de la recherche scientifique".

Sa démarche est distincte de celle de PARSONS, car il s'appuye sur les résultats d'une enquête effectuée de 1948 à 1949 dans deux services de l'administration américaine chargés de problèmes d'emploi (The dynamics of Bureaucracy, Chicago, University of Chicago Press, 1955). 

Les services étudiés ont une organisation bureaucratique au sens weberien du terme, car ils sont régis par un ensemble de règles formelles. Cependant, l'activité des individus et des groupes s'inscrit dans un réseau d'interactions informelles qui les influence tout autant que la structure formelle. L'auteur note des signes manifestes de dysfonction : comportements routiniers, protection statutaire et déplacements d'objectifs. Peter BLAU partage le point de vue de MERTON sur l'importance des dysfonctions bureaucratiques. 

Dans Formal Organizations (San Francisco, Chandler, 1962), Peter BLAU et Richard SCOTT mettent en évidence la présence de contradictions dans les organisations. Pour eux, une organisation est à la fois formelle et informelle. Elle se définit par la permanence des structures mais aussi par celle du changement. En raison de leur expertise, les professionnels sont fréquemment en conflit avec les exigences des bureaucraties. La structure des organisations obéit simultanément à une logique interne et à de des contraintes externes. Des "effets émergents" transforment les dysfonctions en facteurs de changement.

     Il ne semble pas y avoir de traduction en Français d'un de ses livres disponible pour le grand public.

 

Pierre COLLERETT et Gilles DELISLE, Montréal, Les éditions agence d'arc, 1982. Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, 2010.

 

 

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22 septembre 2018 6 22 /09 /septembre /2018 15:43

    L'économiste et sociologue américain Herbert Alexander SIMON, Prix Nobel d'économie en 1978, place au centre de sa pensée la psychologie cognitive et la rationalité limitée. Ses travaux d'économie interrogent l'efficacité du fordisme et remettent en question les théories néo-classiques. Ses études sur l'organisation et les procédures de décision, ainsi que sur l'intelligence artificielle le placent au premier plan aux Etats-Unis.

   Herbert SIMON cherche ce que la science peut dire de la raison en partant de l'observation des faits. Cela l'amène à se démarquer de la "rationalité substantive" et à se tourner vers la rationalité procédurale. La rationalité substantive est comprise comme la rationalité parfaite des néo-classiques français et d'une partie de l'école autrichienne, qui suppose que de facto l'individu dispose de toute information et de suffisamment de capacité de "calcul" pour prendre la décision optimale ou, en utilisant une formule du XVIIIe français, celle menant au meilleur des mondes possibles, formule tournée en dérision par les philosophes des Lumières. 

    Dans son ouvrage de 1945, Administrative Behavior, Herbert SIMON distingue entre autres :

- la décision objectivement rationnelle, fruit d'un comportement visant à maximiser les valeurs données dans une situation donnée ;

- la décision subjectivement rationnelle, qui maximise les chances de parvenir à une fin donnée en fonction des connaissances réelles de l'individu ;

- la décision consciemment rationnelle, qui ressort d'un processus conscient d'adaptation des moyens aux fins. Elle devient intentionnellement rationnelle si l'adaptation est faite de façon délibérée ;

- la décision rationnelle du point de vue de l'organisation, qui sert les objectifs de l'organisation;

- la décision personnelle rationnelle, qui obéit aux desseins de l'individu.

Cette manière de bien distinguer les niveaux de décision permet de penser à la fois les coopérations et les conflits, dans des points de vue différents, bien loin des manuels de management que l'auteur ne se prive pas de critiquer.

La limite de la rationalité individuelle provienne de la capacité biologique de son cerveau face au nombre d'informations produite dans son environnement. Il y a toujours écart entre action et réalisation des fins.

     Pour Herbert SIMON, "la procédure de calcul rationnel est intéressante seulement dans le cas où elle n'est pas triviale - c'est-à-dire lorsque la réponse substantiellement rationnelle à une situation n'est pas immédiatement évidente". La procédure devient importante à étudier lorsque l'agent n'a pas une information complète. En effet dans ce cas il ne peut trouver de solution optimale et il va arrêter ses recherches d'information quand il aura trouvé une solution satisfaisant ses besoins. Si l'étude des procédures et des organisations est importance pour lui, c'est qu'il convient malgré tout de prendre les meilleures décisions possibles et donc de suivre des processus qui amènent à la solution la plus proche de l'optimum.

L'intérêt de l'organisation dans le processus de décision est triple :

- la création et l'utilisation de procédures routinières permet de mieux faire face à l'incertitude ;

- l'organisation permet de diviser le processus de décision entre plusieurs agents ;

- le fractionnement de la prise de décision permet de limiter le risque d'erreur et peut aider à la correction des erreurs de décision.

La cohérence des décisions à l'intérieur de l'organisation est permise par :

- l'autorité qui s'appuie sur un système de sanctions et de récompenses.

- la loyauté qui consiste pour l'individu à intégrer les objectifs de l'entreprise. Celle-ci dépend de ce qu'apporte l'organisation à l'individu en échange de sa docilité et de la capacité des individus à élargir leurs "horizons humains", c'est-à-dire d'"accepter que notre sort soit lié au sort du monde tout entier". Pour SIMON; "nous pouvons, sans entrer en contradiction avec la doctrine du gène égoïste introduire des mécanismes pour le changement évolutionniste d'une société toute entière qui imposent des critères sociaux dans le processus de sélection". 

  L'oeuvre d'Herbert SIMON s'étend sur cinq décennies et il aborde l'intelligence artificielle dès les années 1960, en décrivant bien les limites des "nouvelles technologies" tout en étant sans doute un peu trop optimiste sur les impacts de leurs développements. L'ordinateur a deux facettes : reproduction de la pensée humaine et systématisation de la pensée humaine, Il en vient à dire ce qu'est la pensée humaine.  On peut penser a contrario que cette reproduction de la pensée humaine est si systématique qu'il est peut être vain d'y trouver autre chose... L'intelligence artificielle peut très bien calculer à l'infini des problématiques fausses...

  Peu de ses ouvrages ont été traduits en français et l'on suit souvent la traduction d'Administration Behavior réalisée par Claude PARTHENAY.

 

    Quarante ans après la parution du livre de 1945, Xavier GREFFE écrit, dans la présentation de l'édition française : "L'analyse d'Herbert Simon représente (...) un renouvellement complet de l'analyse des organisations, peut-être même plus simplement la première analyse véritable, tant il est vrai que celles qui précédaient n'étaient que transposition ou importation (...). Tout l'intérêt de (cette analyse) vient de ce que les progrès de méthode qu'elle représente ne se font pas ici aux dépens de la pertinence ou de la capacité d'interprétation. C'est le principal intérêt de cette thèse, celui qui a largement justifié l'attribution du prix Nobel de Sciences économiques à Herbert A. Simon en 1978".

SIMON réalise cette étude pour doter la science économique d'outils qui permettent l'analyse scientifique du fonctionnement des organisations. Dans une perspective analogue à celle de Chester BARNARD, il considère que l'activité administrative s'exerce dans le cadre d'organisations formelles. Ces organisations sont composées d'individus rationnels qui s'efforcent de coopérer pour des objectifs rationnels. Mais le sociologue américain ne s'arrête pas là. Dans un ouvrage de 1958 (Organizations, New York, John Wiley & sons) écrit conjointement avec James MARCH, il fait le point des travaux antérieurs réalisés sur ce thème et met en évidence leur caractère cumulatif et en souligne les limites. Leur approche critique, qui s'appuie sur des recherches effectuées par les psychologues, les psychosociologues et les sociologues de diverses universités, particulièrement celles réalisées par Kurt LEWIN et ses collègues au Survey Research Center de l'Université du Michigan sur la satisfaction au travail, est devenu une référence incontournable. Ils montrent l'existence de rationalités limitées, qui résultent de décalages entre objectifs et résultats, décalages induits par le fait que les individus prennent continuellement des décisions, en tenant compte de leur propre système d'information incomplet sur la réalité, qui les conduisent à souvent des simplifications dans un système par nature complexe. Ils réduisent l'incertitude en simplifiant les données du problème à résoudre. Du fait des pratiques et des habitudes, notamment de pouvoir et d'influence au sein des organisations, les modèles de décision ne sont pas strictement scientifiques et strictement rationnels. Ce qui importe, c'est l'ampleur des informations nécessaires pour traiter les problèmes, et ce qui est mettre au coeur de la compréhension de ce qui se passe réellement, c'est la représentation que les individus eux-mêmes, sur la base d'informations obligatoirement partielles, font et des objectifs eux-mêmes et de leur réalisation. (Catherine BALLÉ)

SIMON ne fait pas une sociologie du conflit dans l'organisation, il démontre l'existence des sources de conflit pour comprendre comment elle fonctionne réellement. 

 

 

Herbert SIMON, Administration et processus de décision, traduction française du livre de 1945, Economica, 1983.

Claude PARTHENAY, Herbert SIMON : rationalité limitée, théorie des organisations et sciences de l'artificiel, document de travail CEPN (Paris XIII et université de Cergy Pontoise). Voir fr.scrib.com.

Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, collection que sais-je?, 2010. 

 

SOCIUS

 

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18 septembre 2018 2 18 /09 /septembre /2018 14:25

   Le sociologue et professeur d'Université américain Alvin Ward GOULDNER est un des principaux auteurs de sociologie industrielle et de sociologie des organisations.

    Ses premiers travaux (Modèle de bureaucratie industrielle) sont souvent vus comme une contribution importante en sociologie cas il travaille à l'intérieur des champs existants de la sociologie, tout en adoptant les principes de la sociologie critique (ou réflexive). Dans son livre The Myth of Value Free Sociologie, de 1964, il déclare dans la sociologie ne pourrait jamais faire preuve d'objectivité et que Max WEBER lui-même n'avait jamais eu l'intention d'en faire. 

   Dans son ouvrage The Coming Crisis of Western Sociology, il développe l'idée que la sociologie devait se détourner de la production des grandes vérités objectives et comprendre la nature subjective de la sociologie et de la connaissance en général. Il insiste aussi sur le fait que les productions sociologiques (comme les productions de connaissances) sont éminemment dépendantes de leur contexte. Il brosse ainsi un panorama de la discipline sociologique en montrant que les théories dominantes à certains moments sont liés à des contextes idéologiques différents. ces grandes théories dominantes ont le plus souvent pour but de légitimer le pouvoir en place dans la société. Dans cet ouvrage de 1970, il s'intéresse principalement à la sociologie de Talcott PARSONS, qui est pour lui une légitimation de la société américaine des années 1930 à 1950.

 

       Dans Patterns of Industrial Bureaucracy, paru en 1954, il décrit l'usine (de la General Gypsium Corporation, pseudonyme) et la communauté à laquelle elle appartenait dans les années 1950. Charles PERROW, en 1983, introduit la troisième édition de son livre Complex Organizations, A Critical Essay, par la présentation du "cas" étudié trente ans auparavant par GOULDNER. Car il estime que le sujet traité est toujours d'actualité. Pour PERROW, la structure bureaucratique des organisations est encore prédominante, la déshumanisation du travail accompagne la rationalisation industrielle et l'inégalité des opportunités, individuelles et collectives, est un aspect crucial des entreprises et des services publics.

Notons qu'aujourd'hui, même si l'on se gargarise beaucoup sur la modernisation induite par les techniques de l'information, phénomène important en Occident, il ne faut pas oublier, qu'à la suite d'une désindustrialisation importante des Etats-Unis et de l'Europe, que les mêmes phénomènes, ceux décrits par GOULDNER, se retrouve déportés dans les contrées anciennement appelées Tiers-Monde... 

     Alvin GOULDNER, élève de Robert MERTON et de Paul LAZARSFLED à l'Université de Comulbia, se propose de mettre à l'épreuve la théorie de Max WEBER sur la bureaucratie par l'observation de la réalité concrète, d'une part, et du monde industriel, de l'autre. Il part des propositions webériennes sur la rationalisation des sociétés modernes ainsi que sur des critiques formulées par MERTON et par PARSONS.

Le premier constant de GOULDNER est l'imbrication des rapports professionnels dans l'usine et des relations sociales au sein de la communauté plus large dans laquelle elle est située. La communauté se caractérise par son affiliation religieuse - luthérienne et catholique -, l'origine européenne de ses membres - Allemagne, Pologne et Hongrie -, le nombre d'activités civiques, l'intensité des échanges interpersonnels. Bien que les emplois dans le secteur industriel et dans les services soient les plus nombreux, la communauté se caractérise par l'importance de ses valeurs rurales. Bref, l'usine est, selon sa formule, à la marge du monde rural. Dans ce contexte, le directeur gène l'usine en conciliant les exigences industrielles et les demandes "informelles" du personnel sur le plan des horaires, des relations d'autorité et de certains avantages en nature. Il crée ainsi un climat de tolérance. Or le directeur meurt. Son remplaçant a pour mission de "mettre de l'ordre" afin de combattre le "laxisme" autorisé par son prédécesseur. Les mesures prises pour obtenir une plus grande efficacité, introduire des procédures rationnelles et mettre en place une organisation bureaucratique ont pour conséquence une grève sauvage. Ce conflit social est analysé par Alvin GOULDNER dans un un autre ouvrage, Wildcat Strike, paru en 1954. 

Le rejet du projet de rationalisation de l'usine montre à GOULDNER que la théorie wébérienne selon laquelle la bureaucratie se caractérise avant tout par la légitimité des systèmes d'autorité et le consensus autour des valeurs professionnelles ne correspond pas aux faits observés. Dans le cas étudié, la bureaucratisation est considérée comme illégitime et ne donne pas lieu à un consensus. GOULDNER part des trois types d'autorité définis par WEBER - traditionnel, charismatique et bureaucratique ) - et distingue trois types de bureaucratie : punitive, démocratique et artificielle. Il change ainsi les termes du débat sur la bureaucratisation. (Catherine BALLÉ)

   La sociologie de GOULDNER se caractérise par un balancement entre des contraires (positivisme et post-positivisme, radicalisme et académisme, objectivité et réflexivité) qui peut troubler la réception de son oeuvre. C'est qu'entre Studies in leadership de 1950 et Against Fragmentation de 1984, il existe chez lui plusieurs évolutions (que tente d'éclairer Olivier BABEAU). 

Alvin GOULDNER, Patterns of industrial Bureaucracy, Glencoe, The Free Press, 1954 ; Wildcat Strike, New York, Antich Press, 1954. 

Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, Que sais-je?, 2010. Olivier BABEAU, Alvin Ward Gouldner, La critique de la fausse conscience sociologique : pour une sociologie engagée, éditions ems Management, ePub, 2015. 

 

 

 

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13 septembre 2018 4 13 /09 /septembre /2018 13:44

    Sociologue américain, professeur de droit et de sociologie à l'université de Californie à Los Angeles, Philip SELZNICK est essentiellement connu pour ses travaux en théorie des organisations, sociologie du droit et des administrations publiques. Il est l'auteur en 1948 d'un article à l'American Sociological Review, "fondations of the theory of organisation, promis à un grand avenir et premier jalon de nombreuses autres études réalisées par lui, ses disciples et ses continuateurs. Il est considéré comme précurseur de l'entrepreneur institutionnel. 

     Il indique que l'attention accordée dans l'entre-deux-guerres à l'action sociale se déplace vers le cadre dans lequel s'exerce cette action : "L'organisation formelle est l'expression structurelle de l'action rationnelle". En outre, il considère que l'objectif des sociologues est de proposer une théorie de l'organisation. Le même article fondateur souligne : "Les syndicats, les gouvernements, les entreprises, les entreprises, les partis politiques et bien d'autres institutions sont des structures formelles car elles sont conçues rationnellement." Il est communément admis que les organisations modernes sont formelles, rationnelles et complexes. La similitude entre la théorie de la bureaucratie telle qu'elle a été formulée après la guerre et la théorie des organisations élaboré ultérieurement est frappante. Les sociologues de l'organisation ont cherché à définir un modèle général des organisations en s'inspirant de l'analyse weberienne.

     De manière simplifiée, SELZNICK part du principe que les individus au sein des organisations peuvent avoir différents objectifs, ce qui rend difficile pour les organisations et les employés d'avoir un objectif rationnel commun. Il met en avant une théorie de la cooptation comme mécanisme qui facilite la survie des organisations. Ce mécanisme de cooptation, en dehors des formes d'autres recrutements auquel il est mêlé, permet de réduire les risques. 

   Avec Robert K. MERTON, il est le brillant représentant de l'école structure-fonctionnaliste. Il insiste sur le fait que l'organisation doit toujours chercher à légitimer son action auprès de ses membres et de son environnement. Il développe en permanence des procédures d'ajustement mutuel - comme le mécanisme de cooptation - qui contraignent ses membres à se motiver par rapport à ses propres besoins, besoins que ses membres sont supposés percevoir. Certains auteurs (comme Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL) pointent le danger d'une approche anthropomorphique de l'organisation, conçue comme ayant en propre une volonté et une action autorégulatrice. 

   Son ouvrage TVA and Gress-roots porte sur la relance du New Deal, et plus particulièrement sur l'agence publique de développement de la "Tennessee Valley Authority). Il y analyse les effet du "processus d'institutionnalisation" et de la légitimation d'une organisation. Ce processus engage non seulement les fondateurs et les donneurs d'ordre de la création de l'agence mais également l'ensemble des acteurs en interaction et en négociation implicite. 

   Ses contributions portent tout au long des années sur la théorie du leadership par l'adaptation dynamique, et sur la critique des théories de la société de masse.

Il s'attaque autant aux critiques de l'égalitarisme qui insistent sur le rôle des élites créatives et porteuses de culture (de José ORTEGA Y CRASSET et Karl MANNHEIM) qu'aux critiques qui mettent l'accent sur la désintégration et la qualité de la participation sociale dans la société et les organisations de masse (Emil LEDERER, Erich FROMM et Sigmund NEUMANN)...

Pour lui, malgré certaine formulation qui peuvent apparaitre comme anthropomorphiques,  la masse n'est jamais un agrégat informe et diffus, il est constitué par des groupes spécialisés à objectifs divergents ou/et complémentaires... Il propose des moyens pour développer l'influence de ces groupes en même temps que leur volonté d'agir dans l'organisation... tout en réfutant toute organisation d'inspiration socialiste. Sa vision s'oppose à la vision qu'il estime commune d'assujettissement des groupes dans une masse, et dans des études (sur la stratégie et la tactique soviétique par exemple), il s'attache à montrer que cette vision d'une masse qui serait contrôlable et manipulable ne repose pas sur la réalité du fonctionnement des organisations.

Il signale un certain nombre de stratégies impliquant une grande adaptabilité et une grande rapidité pour leur succès (inspirées de son étude des méthodes "communistes") : la formation de cades de direction discrets dans les groupes cibles ; leurs efforts d'entraide mutuelle pour gagner des positions officielles, le discrédit des fonctionnaires et des groupes internes pour les tenir à l'écart, la propension à épouser vigoureusement les objectifs des organisations cibles comme un moyen de passer au pouvoir, rentrer en conflit frontalement de manière à rendre impossible les demandes d'entrées indésirables, lancer sur d'autres groupes le fardeau de la rupture, poursuivre une activité de conspiration... 

 

Philip SELZNICK, Foundations of the Theory of Organization, American Sociological Review, volume 13 n°1, 1948 ; traduction française : L'organisation comme institution, par Alain DESREUMAUX, juillet 2015, ePub (livre numérique) (très utile pour s'y retrouver dans les analyses contradictoires de son oeuvre...) ; TVA and the Grass Roots : A study in the Sociology of formal organization, Berkeley, University of California Press, 1949. 

Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, Que sais-je?, 2010.

 

 

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4 septembre 2018 2 04 /09 /septembre /2018 08:40

   Sociologue américain, un des plus influents depuis la fin de la seconde guerre mondiale, Talcott PARSONS développe une théorie de l'action et contribue fortement au courant du structuro-fonctionnalisme, désignation qu'il n'accepte pas. Avec sa sociologie empirique, il s'impose en fondement du courant théorique des systèmes sociaux, et il influence maints auteurs, que ce soit en sociologie des organisations ou en sociopsychologie (socialisation). Qualifiée parfois de conservatrice, sa sociologie connait, malgré qu'elle soit moins enseignée que pendant les années 1940 à 1970;, un regain d'intérêt dans le monde anglo-saxon.

    Professeur à l'université Harvard, il est l'un des plus grands théoriciens de la sociologie contemporaine et est cité dans maints ouvrages de sociologie. Sa démarche scientifique est initialement influencée par les travaux de l'économiste anglais Alfred MARSHALL, à qui il doit l'idée fondamentale selon laquelle l'action sociale ne peut être analysée sans référence aux valeurs. Ainsi, il élabore un système de pensée reposant sur deux valeurs essentielles : celle d'action, objet principal de l'analyse sociologique, et celle de valeur, corrélât nécessaire de la première. Il retrouve la notion de valeur dans l'oeuvre de WEBER, dans la théorie de DURKHEIM sur la religion et dans celle de PARETO. Sa réflexion sur la sociologie classique fait la matière de son premier ouvrage, The Structure of Social Action (1937). Puis il procède à diverses analyses particulières qui lui permettent de préciser les concepts fondamentaux de sa théorie de l'action. La plupart de ses articles ayant trait à ces concepts sont réunis par la suite dans un volume intitulé Essays in Sociologie Theory (1949).

C'est en 1951, dans le Social System, puis dans l'ouvrage collectif publié avec SHILS, Toward a General Theory of Action, que Talcott PARSONS présente de façon globale sa théorie de l'action. Il précise, remanie, modifie sa théorie dans les Working papiers in the Theory of Action (1953), puis dans un grand nombre d'articles et d'ouvrages, notamment dans le volume, publié de nouveau avec SIHLS, sous le titre de Theories of Society (1961), qui est une collection de textes classiques commentés.

      Son système théorique constitue un vaste système conceptuel pour l'étude de l'action sociale. Il repose avant tout sur l'idée que tout système social doit, pour exister et se maintenir, répondre à quatre impératifs fonctionnels :

- la poursuite de buts ;

- l'adaptation au milieu environnant ;

- l'intégration des membres dans le système social ;

- la stabilité normative ou latente.

Par ailleurs, toute action résulte, selon lui, d'un choix entre cinq alternatives fondamentales auxquelles il donne le nom de patterns variables :

- affectivité ou neutralité affective (contrôle des impulsions) ;

- universalisme (critères généraux de jugement) ou particularisme ;

- qualité ou performance ;

- orientation vers le moi ou orientation vers la collectivité ;

- spécificité ou diffusion.

Ce schéma, qui permet non seulement de caractériser les actions et les rôles des individus, mais aussi d'analyser les valeurs spécifiques des sociétés globales, est appliqué par PARSONS à l'analyse de réalités diverses (famille, strates sociales, professions).

     Certains auteurs reprochent au structuro-fonctionnalisme de PARSONS de ne pas rendre compte du changement social, ou de l'éclairer sous un jour conservateur. Il ne s'est pas désintéressé du changement social, vu son étude comparative des sociétés et de leur évolution (Societies : Evolutionary and Comparative Perspectives, 1966). Il définit un critère objectif : une société est plus avancée dans la mesure où son organisation sociale manifeste une capacité d'adaptation plus grande. Cette notion d'adaptation ne désigne pas un ajustement passif aux conditions données, mais la recherche d'un état plus satisfaisant, donc une capacité d'innovation. Sur ce point, il rejoint les théories évolutionnistes de SPENCER et de Durkheim. L'un des critères de cette capacité d'adaptation est la différenciation : une unité remplissant plusieurs fonctions se divise en sous-unités remplissant chacun l'une de ces fonctions. Cette différenciation n'est, cependant, un indice de progrès que si les unités différenciées remplissent la fonction mieux que l'unité multifonctionnelle antérieure. Une telle spécialisation, la réintégration des nouvelles unités entraîne une transformation du système des valeurs. Quand un système social se complique, le système de valeurs doit au contraire se simplifier, les valeurs les mieux appropriées étant les plus générales et les plus universelles. Parmi ses derniers ouvrages, on peut citer Sociological Theory and Modern Society (1967) , Politics and Social Structure (1969) et, en collaboration, The American University (1973). 

      Dans l'ouvrage Structure and Process in Modern Societies (1960), Talcott PARSONS donne la définition suivante de l'organisation : "Le terme d'"organisation" sera utilisé pour se référer à un type particulier de collectivité étendue qui assume une place particulièrement importante dans les sociétés industrielles (...). L'étude de l'organisation, dans ce sens, est donc une partie seulement de l'analyse des structures sociales". Une organisation se caractérise "d'un point de vue analytique et formel" par un ensemble de dimensions. Elle est conçue pour réaliser des buts spécifiques, possède une structure qui est l'expression institutionnalisée des valeurs dans un système social donné et se traduit par un ensemble de rôles institutionnels que remplissent les individus. Elle a la capacité de réunir des ressources - travail, capital et organisation -, de les canaliser et de les combiner pour atteindre le plus efficacement possible les objectifs fixés. La "mobilisation" de ces ressources donne plus de pouvoir à l'organisation qu'aux autres acteurs sociaux. Dans les sociétés actuelles, les organisations sont le moyen privilégié pour "faire quelque chose, atteindre des buts au-delà de ce que peut faire un individu dans des conditions qui garantissent une relative maximisation de l'efficacité..." Les organisations modernes sont réparties dans la structure sociale plus large selon leur fonction et sont principalement des organisations formelles.

    Talcott PARSONS est connu par ailleurs pour ses prises de position, dans les années 1940 et 1950, en faveur de l'exceptionnalisme américain, entrant en conflit avec son collègue d'Harward, Pitrim SOROKIN, qui parlait à ce sujet d'une attitude "américano-centrique". 

   Bien que beaucoup cité dans les différentes synthèses de sociologie, il ne semble pas y avoir beaucoup de traduction française de ses oeuvres...

 

Talcott PARSONS, The Social System, Free Press, Glencoe, 1951. Le système des sociétés modernes, traduction de Guy MILLERAY, Bordas Éditions, 1993. Le système social, ebook, 2015. Éléments pour une sociologie de l'action, Plon, 1955

François BOURRICAUD, L'individualisme institutionnel - Essai sur la sociologie de Talcott Parsons, PUF, 1992. François CHAZEL et Pierre DEMEULENAERE, La sociologie analytique de Talcott Parsons, Presses universitaires de Paris Sorbonne, 2011. 

Daniel DERIVRY, Parsons Talcott, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, collection Que sais-je?, 2010. 

 

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