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19 juin 2018 2 19 /06 /juin /2018 09:15

       Mikhaïl Nikolaïevitch TOUKHATCHEVSKI est un militaire russe puis soviétique. Maréchal de l'Union Soviétique en 1935, il fait partie de ces officiers, qui, à travers l'Europe devine l'emploi que l'on peut faire de certaines innovations technologiques, que ce soit dans le domaine des blindés motorisés ou de l'aviation. 

Il faut noter que nombre d'écrits de stratégistes et de stratèges circulent, parfois avant publication officielle, entre officiers de différentes nations, les uns et les autres étant très en veille de toutes les innovations militaires. C'est ainsi que, après s'être rencontré en captivité en 1917, lui et DE GAULLE ont pu être en contact, et ont pu être attentifs l'un et l'autre à leurs carrières respectives, sans que leurs idées dépendent directement de l'un ou de l'autre. Les militaires ne sont d'ailleurs pas les seuls à comprendre l'essor futur des chars et des avions... La circulation des idées en matière militaire est chose ancienne, même après que les nationalismes se soient opposés à la circulation des officiers d'une armée à l'autre. 

 

Une des plus grandes personnalités importantes de l'entre-deux-guerres

     Avec FROUZÉ et TROTSKI, Mikhaïl TOUKHARTCHEVSKI est l'une des personnalités militaires les plus importantes de l'entre-deux-guerres en Union Soviétique. Après la mort prématurée et mystérieuse de FROUNZÉ et l'éviction de TROTSK, il devient le théoricien militaire officiel et l'architecte de l'Armée Rouge - jusqu'à ce qu'il soit victime à son tour des purges staliniennes en 1937. Il est avec FULLER, LIDDELL HART, ESTIENNE, DE GAULLE, GUEDERIAN et quelques autres, l'un des premiers à percevoir l'importance de la mécanisation dans la guerre moderne.

Après de brillantes études à l'Académie militaire, il participe à la Première Guerre Mondiale comme lieutenant dans un régiment russe d'élite (gardes Semyenovsky). Fait prisonnier, il s'échappe dans des conditions extraordinairement difficile et rejoint Moscou où il adhère au Parti bolchévique et participe à la création de l'Armée Rouge. IL va se distinguer sur plusieurs fronts  pendant la guerre civile. Il combat dans la 1ère armée avec laquelle il repousse KOLCHAK, puis se retrouve dans la 8è armée sur le front Sud et dans la 5e armée sur le front Est où il réalise une percée sur l'oral, et enfin dans la 13e armée avec laquelle il repousse DENIKINE. Il est à la tête de l'Armée Rouge dans l'offensive malheureuse contre la Pologne, et c'est encore lui qui étouffe les révoltes du Cronsdat et de Tambov en 1921, provoquant la fin des espoirs d'ailleurs de l'établissement d'une véritable république des Soviets. Il s'y illustre d'ailleurs en employant sans vergogne des moyens destructeurs pour les populations civiles touchées par les combats (emploi de gaz toxiques pour mater les révoltes).

Il est ensuite nommé à la tête de l'Académie militaire, puis chef d'état-major de l'Armée Rouge, commandant de la région de Leningrad et vice-commissaire du peuple à la défense.

   Fasciné par NAPOLÉON BONAPARTE, M.T. se distingue par le caractère offensif de son approche de la politique et de la guerre. Avec FROUNZÉ, il s'oppose à TROTSKI, ce dernier préconisant le retour à une armée traditionnelle. Il est persuadé que la révolution socialiste à l'échelle mondiale ne peut s'effectuer qu'avec un politique d'impérialisme militaire, le rôle de l'Armée Rouge étant autant politique que militaire. A cet effet, il se déclare contre les milices territoriales que veut établir TROTSKI. Il expose ses idées dans un pamphlet qui fait date, L'Armée Rouge et la milice, à travers lequel il définit l'armée révolutionnaire selon deux critères : ses objectifs politiques et ses méthodes de recrutement. Une armée révolutionnaire, argumente-t-il, est fondamentalement différente d'une armée de type capitaliste. La révolution socialiste suppose une guerre absolue dont l'aboutissement est l'anéantissement des forces capitalistes. Afin de s'assurer la victoire, l'armée révolutionnaire doit posséder un hiver inépuisable en ressources humaines, armée fondée sur la conscription obligatoire des travailleurs. Pour fonctionner efficacement, le commandement de cette armée doit être centralisé à l'extrême. Avec FROUNZÉ, avec lequel il développe une relation de travail intime, TOUKHATCHEVSKI peut réaliser certaines de ces réformes. Il se retrouve dans une position vulnérable au niveau politique. Néanmoins, il consolide sa position de théoricien militaire le plus influent de l'armée soviétique.

    La période allant de 1925 à 1935 est une période de grande liberté intellectuelle au sein de l'Armée Rouge. Les Soviétiques sont à l'avant-garde de la doctrine militaire, tant au niveau stratégique que tactique, à une époque où l'invention de nouvelles technologies de guerre - blindés, avions, communications - appelle à des changements importants dans la façon dont doit être envisagé le prochain conflit. M.T. comprend vite les conséquences de la mécanisation pour l'avenir de la guerre. persuadé que la victoire passe maintenant par le choc offensif destiné à déstabiliser l'ennemi physiquement et moralement, il considère l'avènement du car et de l'avion comme le moyen d'appliquer une tactique caractérisée par sa brutalité et sa vitesse d'exécution. Pour permettre aux chars d'exploiter leur potentiel de vitesse et de mobilité, il encourage la mécanisation de toutes les armes? Farouchement opposé à la spécialisation à outrance, il préconise la coopération interarmes. Face aux nouvelles données, officiers et soldats doivent faire preuve de souplesse et d'ingéniosité. L'aviation a pour mission de disjoindre les lignes de communication ennemies. M.T. veut une armée capable de réaliser une pénétration rapide mais possédant une réserve solide pouvant assurer ses arrières. Encourageant la pénétration des lignes ennemies, il crée les premières unités d'infanterie parachutiste.

Par une ironie de l'Histoire, la tactique qu'il propose est quasiment identique à celle que les Allemands appliqueront face aux Soviétiques en 1941. Malgré quelques réticences, les idées de M.T. sont initialement adoptées, mais les purges staliniennes détruisent tout le travail accompli lors des quinze années précédentes. L'expérience de la guerre civile en Espagne, où les chars se montrent moins performants que prévu et où les observateurs soviétiques suivent attentivement le cours des opérations, anéantit définitivement les réformes entamées par TOUKHATCHEVSKI. (BLIN et CHALIAND).

    Son éviction de l'Armée et son exécution semble liée à la diplomatie internationale de STALINE qui entend ménager l'Allemagne (ce qui aboutit au pacte germano-soviétique). M.T. met en garde - et publiquement - dans les années 1930 contre la montée et les ambitions de l'Allemagne nazie. Rehabilité par Nikita KHROUTCHEV en 1957, au titre de la déstalinisation, M.T. est alors considéré dans tout son mérite. 

 

Thomas BUTSON, The Tsar's Lieutenant-The Soviet Marshall, New York, 1984. Pierre FERVAQUE, Le Chef de l'Armée Rouge - Mikhail Toukhatchevski, PARIS, 1928. Leontin RAKOWSKI, Mikhail Tukhachevski, Leningrad, 1967. M. GARNER, Histoire de l'armée soviétique, Plon, 1959. 

 

Arnand BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, 2016. Marina ARZAKANIAN, De Gaulle et Toukhatveski, Revue historique des armées, n°267, 2012. 

 

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16 juin 2018 6 16 /06 /juin /2018 13:19

      Mikhaïl Vassilievitch FROUNZÉ est un homme politique soviétique, bolchévique de la première heure et lune des théoriciens militaires les plus brillants.

 

Un activiste révolutionnaire armé

   Il participe à ses premières activités révolutionnaires à St Petersbourg dès son arrivée de Kirghizie d'où il est émigré. Il prend part à la révolution de 1905 à Moscou à la tête d'un groupe de travailleurs. Nommé ensuite délégué du Parti bolchévique aux côtés de TROTSKI, STALINE, ZINOVIEV et LÉNINE, il s'entretient avec ce dernier sur la nécessité de mieux organisé la lutte armée révolutionnaire. A partir de 1907 jusqu'en 1915, il est tour à tour arrêté, condamné à mort, incarcéré, recondamné à mort et finalement déporté en Sibérie. Il s'échappe et se retrouve à Moscou en 1916, puis en 1917 à Minsk comme chef d'état-major des troupes révolutionnaires. 

En octobre 1917, il est à Moscou à la tête d'un détachement de 2 000 hommes avec lesquels il s'empare de l'Hôtel Métropole. Avec l'aide d'autres troupes venues en renfort, il prend d'assaut le Kremlin. A la fin de l'année suivante en 1918, en pleine guerre civile, le commandement bolchevique le place à la tête de la Quatrième Armée. Malgré les limites de son expérience pratique de la guerre, il se révèle un stratège talentueux. Il prend rapidement le commandement du front oriental et défait KOLTCHAK avant de se retrouver à la tête du commandement du front sud où il bat WRANGEL, ce qui lui permet de mettre fin aux hostilités, la guerre civile était officiellement terminée le 6 novembre 1920. Cependant, un ancien subordonné de FROUNZÉ, l'anarchiste Nestor MAKHNO, mène une campagne insurrectionnelle en Ukraine. Utilisant la tactique de MAKHNO pour le combattre, il écrase l'insurrection (1921). Sur le front politique, FROUNZÉ est élu au comité central du Xe Congrès. De retour en Ukraine (1922), il prépare les débats pour le XIe Congrès au cours duquel il s'oppose à TROTSKI qui préconise le retour à une armée classique. Nommé à divers postes de haut commandement militaire, il meurt subitement en 1925 à la suite d'un intervention bénigne dans des circonstances suspectes.

 

Un théoricien de premier plan

      C'est au titre de théoricien de la guerre que l'influence de FROUNZÉ se fait le plus sentir. Elle est durable : il est l'une des figures militaires les plus importantes de l'histoire de l'Union Soviétique et l'un des théoriciens militaires communistes les plus stimulants. C'est à partir du différend qui l'oppose à TROTSKI que s'élabore sa "doctrine militaire unifiée". Cette notion est présentée la première fois au Xe Congrès, sous la forme de 22 thèses préparées conjointement avec GUSEV. Il est persuadé que la guerre civile n'est que le début d'un long combat à venir face à des forces impérialistes plus avancées techniquement et décidées à détruite l'URSS. Cette dernière doit réagir au plus vite en définissant sa stratégie de défense. En faisant table rase du passé russe, FROUNZÉ, contrairement à TROTSKI, veut établir une doctrine sur des bases nouvelles visant à combiner l'expérience militaire soviétique (la guerre civile) avec l'idéologie politique marxiste. La volonté supérieure de l'Armée rouge et les tactiques développées durant la guerre civile (mouvement et offensive) constituent le meilleur moyen de vaincre des armées plus avancées. TROTSKI s'oppose à cette doctrine, mais FROUNZÉ ne s'avoue pas vaincu et décide de mieux développer les divers aspects d'un théorie qui reste valable à ses yeux.

En 1921, il publie un article, Une doctrine militaire unifiée et l'Armée rouge, où il présente les éléments fondamentaux de sa doctrine militaire "renforcée" qu'il défend de nouveau au XIe Congrès. Il préconise la mobilisation générale de l'État et de la population pour l'effort de guerre (une approche qui rappelle celle de LUDENDORFF pour l'Allemagne). Toutefois, il est méfiant à l'égard des masses paysannes, au caractère défensif, et leur préfère les classes ouvrières, au caractère naturellement offensif. Partisan d'une forte centralisation au niveau politique et militaire, il se montre réticent à l'idée, populaire chez les soviétiques, de bâtir l'armée au moyen de milices territoriales qui, selon lui, risquent de diviser le pays en factions rivales. Soucieux de la préparation morale des troupes, il accorde une égale importance à leur endoctrinement politique et à leur préparation militaire. Son analyse sur l'avenir de la guerre est marquée par sa vision marxiste du devenir humain où, à long terme, les forces ouvrières du monde entier, incarnées par l'Armée rouge, l'emporteront sur les forces bourgeoises. La guerre future prendra la forme d'une guerre civile à l'échelle internationale. Pour y faire face, l'URSS doit se préparer dès maintenant en prenant pour modèle la guerre civile. Sa propre expérience et les leçons qu'il tire de la guerre civile le confortent dans l'idée que l'Union Soviétique doit adopter une approche stratégique fondée sur l'offensive. Il loue la mobilité que procurent les unités de cavalerie et s'intéresse au développement de l'aviation et du char motorisé, tout en restant plus mesuré que la plupart des théoriciens de la guerre aérienne et du combat mécanisé qui émergent à cette époque en Europe et en Amérique. Il encourage la coopération interarmées et la flexibilité dans le domaine des formations tactiques. Adepte du mouvement et partisan de l'activité continuelle des troupes, il veut développer le combat nocturne. Conscient des limites financières de l'Union Soviétique, FROUNZÉ préfère mettre toutes les ressources possibles au service des forces mobiles à caractère offensif tout en comptant sur les obstacles naturels pour la défense du pays face aux envahisseurs. Cette vision annonce de manière prophétique les événements de la Deuxième Guerre mondiale. (BLIN et CHALIAND)

Les opinions aujourd'hui sur ses apports ne font pas l'objet d'un consensus, même après tant d'années. Certains (Jacques SAPIR) estiment qu'il est bien plus un grand organisateur qu'un grand stratège et eut surtout le mérite de créer une atmosphère favorable au débat intellectuel qui allait alors se développer par la suite au sein de l'Armée, au grand dam d'ailleurs de STALINE, qui continuera ses purges au point de décapiter à l'orée de la seconde guerre mondiale l'ensemble de la tête de l'armée soviétique. 

 

Le contexte d'une rivalité au sommet de l'Union Soviétique

   Alors que la jeune Union n'est pas encore réellement établie, tant sur le plan des doctrines militaires que sur le plan des institutions politiques, les rivalités font rage entre les diverses personnalités à la tête du Parti Communiste, notamment entre STALINE, LÉNINE et TROTSKY. S'ils parviennent à travailler ensemble dans le feu de la guerre civile, c'est surtout une succession de campagnes militaires qui déterminent la place de l'un ou de l'autre, et chacun, dans une sorte de jeu sinistre de chaises musicales, détermine tour à tour, les contours de la doctrine militaire en théorie puis en action... Proche de ZINOVIEV, FRUNZE ne peut se s'opposer aux tentatives de STALINE de mettre la main sur l'ensemble de l'appareil politique soviétique, et lorsque TROTSKY est écarté, il prend en main un court temps l'ensemble des destinées de l'appareil militaire. C'est entre 1923 et 1925 qu'il y donne la pleine mesure de ses orientations et de son énergie, même si dans ce laps de temps et encore plus après sa mort encore mystérieuse, ses principes ne l'emportent pas. En effet, excellent organisateur, il mène le basculement d'une logique de milices armées à celle d'une armée moderne structurée par une organisation et une doctrine, et sont réintégrés dans l'armée les cadres de l'ancienne armée russe.

C'est à l'écart de la communauté internationale que la Russie soviétique essaie de développer une pensée originale. L'auteur le plus important, qui vient après FROUNZE, après 1925, est le général Alexsandr SVECHIN, dont l'oeuvre abondante est dominée par une synthèse (Strategifa, 1926, 1927, traduction anglaise en 1992), laquelle est considérée aujourd'hui comme un classique. Plusieurs auteurs définissent le concept d'art opératif et développent la théorie des opérations en profondeur, qui sera étudiée avec attention par les Allemands dans les années 1930. Cette école réaliste est soutenue par TROTSKY, qui estime qu'"on ne peut pas construire un règlement de campagne avec le marxisme". Elle se heurte à FROUNZE, soutenu par le futur maréchal TOUKHACHEVSKI, qui plaide pour une "doctrine militaire unique" qui "doit être l'expression de la volonté unique de la classe sociale au pouvoir". Ce dernier n'hésite pas à attaquer ses adversaires sur le plan idéologique en les accusant de déviationnisme, ce qui ne l'empêche pas d'être liquidé, comme SVECHIN. Il en résulte une stérilisation du débat militaire à partir des années 1930. Mes riches développements des années 1920 ne sont redécouverts que beaucoup plus tard, dans les années 1980 et... aux Etats-Unis. (Hervé COUTEAU-BÉGARIE)

Walter DARNELL JACOB, Frunze : The Soviet Clausewitz, 1885-1925, La Haye, 1969. Makhmut Akhmetovitch GAREEV, M. V. Frunze-voennyi teork, mOSCOU, 1987, traduit en anglais : M.V. Frunze-Military Theorist, Washington, 1988. I.G. VIKTOROV, M. V. Frunze i voprosy sovetskoy voyennoy ideologi, Moscou, 1951.

Jacques SAPIR, Frunze Mikhail Vassilievich, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, 2016. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. Jean-Christophe ROMER, La pensée stratégique russe au XXe siècle, Economica/ISC, 1997. 

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16 juin 2018 6 16 /06 /juin /2018 09:33

    Le philosophe et militant pacifiste français Théodore RUYSSEN est le fondateur en 1887, avec son ami Jules PRUDHOMMAUX, de l'Association de la Paix par le Droit, qu'il préside de 1897 à 1948. Il milite pour la Société Des Nations et pour la paix. En 1913, il tient une série de conférences en Alsace, prônant l'autonomie de la province alors allemande. 

     Philosophe, il rédige des traités sur KANT (1900) et SCHOPENHAUER (1911), encore utilisé aujourd'hui. Il est l'auteur de nombreux ouvrages sur la guerre et la paix, la société internationale, les minorités nationales, et aussi sur l'enseignement. Il dirige un périodique, La paix par le droit, de 1910 à 1927 (?). Dreyfusard de la première heure, il lutte aussi en faveur du droit de vote pour les femmes. 

     Par toutes ses initiatives et son réseau de sympathisants, Théodore RUYSSEN est un leader du mouvement pacifiste, même s'il est un peu oublié entre les deux guerres mondiales et  encore plus ensuite. Ayant pour référence le Projet de paix perpétuelle de KANT, il souligne la filiation directe entre les idées du Président américain WILSON et celles du philosophe allemand. Fidèle à l'héritage des Lumières, il oppose aux pacifisme sentimental un pacifiste rationnel : pour prévenir les guerres, il faut avant tout éduquer les esprits en commençant à l'école et en dénonçant le chauvinisme de la grande presse populaire ; en même temps, il faut agir sur les gouvernements, les convaincre d'accepter la mise en place d'une armature juridique internationale. 

Il lui est plus difficile, en revanche, de compter sur des attitudes spontanées de rejet de la violence. Si l'idée de paix est en effet associée à la raison, la guerre est mise en rapport avec l'instinct. Marqué par les théories du vitalisme qui fleurissent après 1900 et par l'enseignement de BERGSON, dont il fut stagiaire, baignant dans un milieu religieux, même s'il se distancie du catholicisme et fréquente de nombreux Juifs, RUYSSEN se réfère souvent dans ses textes - "non pas à l'instinct sadique et monstrueux d'un petit nombre d'hommes" mais à "un instinct combatif largement répandu, pour ainsi dire naturel à l'homme". Cette réalité psychologique individuelle associée à une réalité collective non moins puissante, la force des sentiments nationaux, rend, selon lui, totalement inefficaces des attitudes telles que l'objection de conscience. Il refuse néanmoins toute philosophie fataliste et estime que le monde va de l'état de nature à l'état de société dans les rapports internationaux. Disciple de Frédéric PASSY, il fait partie du courant du "pacifisme bourgeois". Il participe ainsi à la création en 1912 du bureau européen de la Fondation Carnegie pour la paix internationale. Il est donc relativement loin des réflexions socialistes qui animent d'autres courants pacifistes, même si des rapprochements, à la veille de 1914, s'opère avec le monde ouvrier à l'occasion de la lutte contre la loi des trois ans (de service militaire). 

  L'affaire Ruassent, qui défraie la chronique universitaire au cours de l'hiver et du printemps 1913 est provoquée par ses conférences à Strasbourg, Mulhouse et Colmar, où il appelle à la paix et au rapprochement international et prône pour l'Alsace-Lorraine la liberté de choix de ses habitants (il penche pour un statut d'autonomie à l'intérieur du Reich). Il est accusé d'antipatriotique et riposte en s'en défendant, ce qui par ricochet, est mal reçu par l'ensemble de la mouvance pacifiste. C'est là qu'il est catalogué par la presse nationale et locale, comme le "prussien Ruyssen" et par des périodiques pacifistes de "pacifiste bourgeois", dans le plus grand sens péjoratif du terme... N'empêche qu'après 1918, ses thèses, de minoritaires au sein de l'opinion publique, deviennent majoritaires, voire officielles dans de nombreuses chancelleries, du moins dans un premier temps. A noter qu'après 1930, et  après le procès de protestants soutenus par Les Cahiers de la Réconciliation fondé par Henri ROSER, ses opinions sur l'objection de conscience évoluent : oui en faveur de l'objection collective avec des fondements solides rationnels mais non à l'objection de conscience individuelle émotionnelle. A la veille de la guerre de 1939-1945, il désavoue lucidement les accords (de paix Hors du Droit) passés par les démocraties occidentales avec le régime nazi. 

Si son action est oubliée par la suite, c'est parce le reproche sans nuances à la SDN de ne pas avoir su éviter la guerre, s'étend à la majeure partie du mouvement pacifiste. 

 

Théodore RUYSSEN, Schopenhauer, L'Harmattan, 2004 (réédition) ; La guerre du droit, Paris, 1920 ; La société internationale, PUF, 1950 ; Les minorités d'Europe et la guerre mondiale, PUF, 1923 ; La philosophie de la paix, V. Giard et E. Brière,  1904 ; Les caractères sociologiques de la communauté humaine, 1939 ; Les tendances internationales dans l'enseignement, 1939.

FABRE, Un exemple de pacifisme juridique : Théodore Ruassent et le mouvement "la paix par le droit" (1884-1950), dans Vingtième Siècle, revue d'histoire, n°39, juillet-septembre 1993, www.perse.fr

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15 juin 2018 5 15 /06 /juin /2018 09:06

     Pacifiste autrichienne radicale, Bertha Sophie Felitas comtesse Kinsky von Wchinitz und Tettau, baronne von SUTTNER, lauréate 1905 du Prix Nobel de la paix, est issue de la haute aristocratie austro-hongroise, et reçu une éducation cosmopilite et polyglotte. 

Un temps secrétaire d'Albert NOBEL en 1876 quand celui-ci réside à Paris, elle est l'activiste pacifiste la plus remuante et la plus connue de son époque. Elle est l'auteur en 1889 de Die-Waffen lieder! (Bas les armes!) considéré comme l'équivalent de La case de l'oncle Tom pour la la cause pacifiste. Auparavant, sous un pseudonyme, car il est impensable à l'époque qu'une femme puisse écrire des livres "sérieux", La siècle des machines, qui constitue son deuxième livre le plus lu. 

  Journaliste et écrivain, elle privilégie dans ses écrits le thème du pacifisme er est influencée à ce niveau par des personnalités comme Henry Thomas BUCKLE, Herbert SPENCER et Charles DARWIN. Son pacifisme est un pacifisme éthique fondé sur la capacité morale de l'homme à comprendre que la guerre ne doit plus être employée, et s'inscrit dans le mouvement pacifiste libéral européen. 

Fondatrice en 1891, après avoir impulsé la création d'une "société de la paix de Venise", d'une société pacifiste autrichienne qu'elle préside jusqu'à sa mort; elle prend part à plusieurs Congrès de paix internationaux. Elle milite auprès des autorités autrichiennes en faveur d'un Tribunal d'arbitrage international et prend part en 1899 à la première Conférence de La Haye. Les initiateurs de cette conférence peuvent tout juste introduire l'idée que les conflits peuvent faire l'objet d'arbitrage, sans aboutir à la reconnaissance que la guerre puisse être abolie, que les armements puissent être réduits et même que des tribunal internationaux peuvent officiellement être installés. 

Bertha von SUTTNER est en 1904 l'une des participantes les plus importantes de la Conférence internationale des femmes à Berlin. Elle est absente en 1907, lors de la deuxième Conférence de La Haye, laquelle reprend l'ordre du jour de la première, davantage axé sur le droit de la guerre que sur une pacification stable. Elle continue d'informer sur les dangers du réarmement international et sur les intérêts de l'industrie de l'armement. A partir de 1912, elle met en garde contre le danger de guerre d'anéantissement internationale. 

Son activité pacifiste est partagée entre ses interventions en Europe et aux Etats-Unis. Elle aurait voulu être plus présente dans le combat féministe, mais sa présentation aristocratique était malvenue dans les rencontres. De même, ses positions sur la priorité absolue du combat contre la guerre la faisait mal voir dans les milieux socialistes où c'était, dans le monde germanique, la révolution sociale qui devait passer en premier. Femme de compromis, ce qui lui permet de connaitre bien du monde en Europe, elle n'a pas de tempérament révolutionnaire, car tout pour elle se résout par le dialogue. L'idée capitale pour la paix est la création des États-Unis d'Europe, plutôt confédération d'États où chacun d'entre eux conserve son identité. (Marie-Antoinette MARTEIL)

     Son roman Bas les armes! est son oeuvre la plus connue, même si sa production littéraire (journalistique) est par ailleurs conséquente. Paru aux éditions Edgar Pierson à Dresde, il obtient en peu de temps une diffusion et un succès considérable (traduction en plusieurs langues et 37 éditions en Allemagne jusqu'en 1905. Jusqu'à la parution du roman A l'Ouest, rien de nouveau, d'Erich Maria REMARQUE en 1929, le livre de SUTTNER est l'oeuvre la plus importante de la littérature engagée contre la guerre. Bertha von SUTTNER choisit pour transmettre son message la forme romanesque, au lieu d'écrire un livre spécialisé, afin d'atteindre le public le plus large. La grande popularité de ce roman résulte aussi du fait qu'elle aborde la place des femmes dans la société à côté de la guerre et de la paix.

De 1892 à 1899, elle publie également un mensuel sous le même titre. La suite du roman est publiée en 1903 sous le titre Marthas Kinder ; elle n'atteint pas le succès du premier opus. En 1914 et en 1952, le livre est adapté au cinéma.

Dans ce roman, elle raconte la vie de la comtesse d'origine viennoise Martha Althaus au cours de quatre guerres. Pendant la compagne d'Italie entre l'Autriche et la Sardaigne et la Prusse, Martha âgée de 19 ans perd son premier mari, le comte Arno Dotzky. Elle devient alors une pacifiste convaincue. Son deuxième mari, le baron Friedrich Trilling, partage ses opinions bien qui'l soit lui-même officier dans l'armée autrichienne. Il  prend part avec son armée aux côtés de la Prusse à la guerre des Duchés de 1864 et à la Guerre austro-prussienne de 1866. Les soeurs et le frère de Martha meurent du choléra provoqué par la guerre et son père meurt de chagrin d'avoir perdu ses enfants. Friedrich se retire ensuite de l'armée pour soutenir les activités pacifistes de sa femme. Lorsqu'elle séjourne à Paris en 1870 lors de l'éclatement de la Guerre franco-allemande, son mari est fusillé après avoir été soupçonné d'être un espion prussien. Son fils Rudolf né de son premier mariage commence alors à s'engager sur les traces de sa mère.

      Son action et son activité littéraire ont une grande influence au sein du pacifisme européen. Elle est en contact épistolaire avec ZOLA et TOLSTOÏ ou encore le peintre russe VERECHTCHAGUINE dont plusieurs tableaux illustrent la propagande pacifiste (comme par exemple L'apothéose de la guerre représentant une montagne de crânes). Dans plusieurs pays d'Europe centrale notamment, comme en Autriche ou en Hongrie, elle encourage la fondation de Sociétés d'Amis de la Paix et écrit dans diverses revues pacifistes défendant l'arbitrage international. L'attribution du prix Nobel de la paix en 1905 décerné à l'Autrichienne contribue a ranimé les enthousiasmes français à un moment où les efforts déjà entrepris ne donnent pas de grands résultats. Loin dans le temps, son influence se fait sentir jusqu'à la formation de la SDN en 1919. Elle fait partie de cette longue tradition pacifiste libérale. 

 

Bertha von SUTTNER, Bas les armes!, avec une préface de Gaston MOCH, Paris, Fasquelle, 1899, réédition aux Éditions Turquoise, Levallois Perret, 2014, avec un avant-propos de Marie-Antoinette MARTEIL) ; Armements et surarmements, Toulouse, E. Privat, 1910. 

Marie-Claire HOOK-DEMARIE, Bertha et le roman de la paix dans L'Histoire n°411 de mai 2015. Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015. 

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12 juin 2018 2 12 /06 /juin /2018 10:04

      Homme politique français, Frédéric PASSY est membre de l'Institut et lauréat du prix Nobel de la paix (1901, avec le fondateur de la Croix Rouge Internationale, Henri DUNANT). Il consacre sa vie à l'idéal pacifiste et diffuse des idées féministes, abolitionnistes (de la peine de mort), sociales et libérales. Député de la Seine de 1881 à 1889 (deux mandats), il fonde en 1867 la Ligue de la paix et de la liberté (réorganisée en 1872 en Société des amis de la paix, et en Société française pour l'arbitrage entre les nations en 1889) et en 1889 l'Union interparlementaire. Il facilite le rapprochement entre la France et l'Angleterre. Il milite avant 1870 pour un rapprochement entre la France et la Prusse, et continue ses efforts entre la France et l'Allemagne, mais sans illusions, notamment après 1900. 

   C'est l'approche économique qui conduit Frédéric PASSY au pacifisme. Commerce et paix sont synonymes pour lui, parce que le commerce développe l'harmonie entre les nations et qu'en retour la vie économique nécessite le respect du droit fondamentale de sécurité. Néanmoins, et pour cela ses adversaires ont du mal à l'attaquer sur le patriotisme, son pacifisme est nuancé et pragmatique et n'exclut pas, lorsque tous les recours sont épuisés, le recours à la guerre.

 De tradition orléaniste, il se rallie néanmoins à la République et est élu au département de la Seine. A la Chambre, il fait voter une loi sur les accidents de travail, combat la politique protectionniste de MÉLINE et la politique coloniale de Jules FERRY, élabore un projet de désarmement et dépose une proposition de résolution plaidant pour l'arbitrage des conflits internationaux.

   Son entreprise promise à une longue prospérité est la fondation de l'Union interparlementaire,  avec notamment un parlementaire britannique, William Randal CREMER, qui existe toujours. A l'époque, c'était la seule instance officielle de rencontres entre hommes politiques de différents pays, et ses travaux contribuent plus tard à la formation de la Société des Nations. Il retrace en grande partie son action dans son ouvrage autobiographique Pour la paix PUBLIÉ EN 1909.

   L'Union parlementaire jette les bases de ce qu'est aujourd'hui la coopération multilatérale institutionnelle, qui ne passe pas seulement par les relations entre États. Après avoir contribué à la création de la Cour permanente d'arbitrage de La Haye, l'Union travaille en étroite collaboration avec l'ONU (notamment pour la réalisation au sein des Parlements nationaux de ses Programmes), et aussi avec de nombreuses organisations intergouvernementales et non gouvernementales. Elle compte aujourd'hui (2017) 173 membres et 11 membres associés, contre 9 à sa fondation. A noter que le principal absent de ses travaux depuis 1980 est le Congrès des Etats-Unis, même si les contacts avec des parlementaires des États-Unis subsistent. Après avoir changé plusieurs d'endroit, son siège est actuellement à Genève en Suisse. Elle organise des conférences suivant des périodicité différentes. Parmi les organisations internationales, c'est celle qui s'estime le plus près de l'opinion publique mondiale. Bien que peu connue de la presse en général, ses travaux forment un ensemble de contributions non négligeables en faveur du multilatéralisme.

Frédéric PASSY, Mélanges économiques, Paris, Guillaumin, 1857 ; Leçons d'économie politique, Montpellier, Gras, 1861 ; La Démocratie et l'instruction, Guillaumin, 1864 ; Pour la paix, Paris,  Bibliothèque Charpentier, 1909 ; La guerre et la paix, Berg international, 2014.

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6 juin 2018 3 06 /06 /juin /2018 11:09

       Sextus Julius FRONTINUS, dit FRONTIN est un triple consul, suffect en 74 et 98 et éponyme en l'an 100 sous TRAJAN, général de l'Empire Romain et gouverneur de Bretagne de 76 à 78 sous VESPASIEN. Cet homme politique, fonctionnaire, écrivain, ingénieur civil et ingénieur militaire est surtout connu comme écrivain militaire et administrateur principal de eaux de Rome sous NERVA. 

   Durant toute sa vie active, commencée dans une carrière au Sénat, c'est un général et un stratège respecté, marquant la fin du 1er siècle. Il joui auprès de ses contemporains d'une estime particulière pour ses activités aux Aqueducs de la ville de Rome, élément essentiel de la vie quotidienne d'une cité où l'hygiène constitue une préoccupation permanente de l'État. 

 

 

Une oeuvre en partie perdue...

    Sextus Julius FRONTIN est l'auteur de deux traités sur l'art de la guerre, Le De Re Militari et le Strategemata. Le premier ouvrage, L'art de la guerre, écrit en 78, est perdu. le Traité des stratagèmes, rédigé entre 84 et 96, était destiné à compter le De Re Militari, dont VÉGÈCE s'inspire trois siècles plus tard, pour écrire sa "somme stratégique", l'Epitoma rei militaris (Abrégé des questions militaires, vers 400). Il écrit également, de retour de Bretagne en 97, un Traité des eaux de Rome. Il a du écrire d'autres ouvrages de génie civil (dont un certainement d'agriculture) dont il ne nous reste rien. 

    Le Traité des stratagèmes est divisé en quatre livres dont le dernier est probablement l'oeuvre d'un autre auteur. connu sous le nom de Pseudo-Frontin.

Le premier livre intéresse la préparation de la bataille, en particulier l'utilisation de divers stratagèmes destinés à dissimuler les plans de bataille du général.  FRONTIN met aussi l'accent sur la dimension psychologique de la guerre et pour renforcer le moral de ses propres troupes.

Le deuxième livre traite du combat en lui-même, c'est-à-dire de la bataille : choix du lieu et de l'heure de l'affrontement, positionnement des armées, embuscades, manoeuvres destinées à semer la panique chez l'ennemi. FRONTIN donne également quelques conseils pour bien récupérer, physiquement et moralement, après la bataille, et pour faire retraite efficacement.

Le troisième livre concerne la tactique des sièges, du point de vue des assiégeants et des assiégés. Pour l'assiégeant, l'auteur prône une série de mesures fondées sur la ruse et sur l'effet de surprise. Pour l'assiégé, il encourage la mise en place rapide de réseaux de communications (avec l'extérieur) et souligne l'importance des facteurs psychologiques pour ceux qui doivent subir un siège de longue durée.

La quatrième livre est consacré à la discipline des armées et à la "volonté de vaincre". Ici, la réflexion est plus générale et concerne plutôt la stratégie que les stratagèmes, contrairement aux trois premiers livres.

     Ce traité des stratagèmes est écrit dans le style de l'époque : il foisonne d'anecdotes puisées dans l'histoire antique, anecdotes qui noient par moment la réflexion théorique de l'auteur. On y trouve des dizaines d'exemples de faits d'armes accomplis par ÉPAMINONDAS et ALEXANDRE LE GRAND, HANNIBAL et SCIPION, Jules CÉSAR et POMPÉE, parmi d'autres.

Il est à mettre en parallèle avec une autre ouvrage de compilation, concernant les stratagèmes et ruses de guerre, dû à POLYEN. (BLIN et CHALIAND)

FRONTIN, Traité des stratagèmes. On peut lire sur le site www.remacle.org, le second livre. Et également un extrait du livre 2 dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990, dans un traduction de Perrot d'ABLANCOURT, tiré de la Bibliothèque historique et militaire, de LISKENNE et SAUVAN, tome III, Paris, 1840. 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016

 

    

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1 juin 2018 5 01 /06 /juin /2018 08:32

       Psychologue, et sociologue australien, Elton MAYO est à l'origine du mouvement des relations humaine du management. Considéré comme l'un des pères fondateurs de la sociologie du travail, il initie une vision sociale de l'être humain au travail. Il déduit de ses expérimentations l'importance de la motivation sociale sur le comportement et la performance des travailleurs, ceux-ci étant en attente de reconnaissance et de considération dans les relations interpersonnelles. Il théorise également "l'effet Hawthorne" ("effet de l'observateur") qui est à l'origine du courant de recherche du "Mouvement du Potentiel Humain". Il peut être considéré, avec TAYLOR et en partie pour corriger ses conceptions, comme l'initiateur des recherches sur l'organisation scientifique du travail. 

     Après des études de médecine en Écosse et de psychologie en Australie, il devient professeur de philosophie et de psychologie, disciplines alors fortement associées. Il s'intéresse vite aux problèmes  et  aux conséquences des tâches répétitives dans l'industrie, à la suite de l'application du taylorisme. professeur à Wharton (Philadelphie), puis à l'université de Harvard de 1926 à 1947, il participe à la création de département de psychologie industrielle et développe ses recherches sur le comportement au travail. 

        L'école des relations humaines qu'il contribue à lancer connait son heure de gloire entre la fin de la Seconde Guerre Mondiale et la fin des années 1950, des deux côtés de l'atlantique. L'utilisation de la locution "école des relations humaines", fréquente à l'époque, s'explique moins en termes institutionnels que par la volonté commune d'un ensemble de groupes aux sensibilités et aux démarches diverses de mettre les sciences sociales au service de l'organisation des relations de travail. La diffusion, au cours des années 1930, des résultats des expériences dites de "Hawthorne" est habituellement considérée comme la source de cette tradition intellectuelle.

C'est, avant que ces travaux n'ancrent ce mouvement, dès la fin des années 1910 que plusieurs auteurs critiques du taylorisme recherchent un corpus de connaissance - surtout puisées parmi les psychologues . Ces auteurs appartiennent au monde de l'entreprise, à des échelons divers, même celui de chef d'usine. Les traités de gestion du personnel ou d'administration de l'époque insistent sur le rôle que peut jouer une supervision attentive aux individus en interaction pour gagner leur coopération et leur loyauté. 

Par la diffusion du résultat de ces expériences, menées surtout au départ par Elton MAYO, ces "relations humaines" s'implantent dans le monde académique, avec un succès certain auprès des managers. Ces expériences font couler beaucoup d'encre et continuent d'ailleurs à faire l'objet d'articles qui réinterprètent les données de l'époque ou étudient la manière dont les présentent les manuels de gestion d'aujourd'hui.

 

Elton MAYO, The Human Problems of an Industrial Civilization : Early Sociology of Management and Organizations, Routledge, 1933, réédition en 2001 ; The Social Problems of an Industrial Civilization, Routledge, 1945-1947, réédité en 2007.

Marc MOUSLI, Elton Mayo et l'école des relations humaines, dans Alternatives Économique, n°256, mars 2007. Pierre DESMAREZ, école des relations humaines, dans Dictionnaire du travail, PUF, 2012.

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31 mai 2018 4 31 /05 /mai /2018 06:58

        Inventeur et ingénieur américain, Frederik TAYLOR est surtout connu pour la mise en oeuvre dans les années 1880 de ce qu'on a appelé ensuite le taylorisme, organisation scientifique du travail étudiée afin d'obtenir le rendement maximum du travail, des ouvriers aux cadres. 

         D'abord ouvrier mécanicien, puis contremaitre et enfin ingénieur (1884), il s'installe comme ingénieur-conseil de plusieurs entreprises successives. Sa plus grande expérience est celle de sa mission pour la Bethlehem Iron Company, de 1898 à 1901, entreprise de métallurgie spécialisée dans la fabrication de matériel militaire (canons, plaques de blindage) à destination notamment de la Marine américaine. C'est dans les milieux de la métallurgie, aux Etats-unis et en Europe qu'il se fait d'abord connaitre et c'est à son intention qu'il réfléchit à une organisation scientifique du travail

         Il systématise sa méthode dans un livre The Principles of Scientific Management (1911), qui s'inscrit dans la première modernisation de l'industrie des années 1850. Mais dès 1895, il publie, sur notamment le sujet du mode de rémunération des travailleurs, dans Transactions, la revue de l'American Society of Mechanical Engineers (ASME), un premier mémoire, "A Pièce-Rate Systems. Il reprend la substance des réflexions publiées en 1903 dans Shop Management, qui constitue l'exposé le plus systématique de la pensée de TAYLOR. Son livre de 1911 est traduit l'année suivante en français sous le titre Principes de l'organisation scientifique des usines, ce texte est réédité en 1957 une seconde fois en France par les soins de Louis DANY-LAFRANCE sous le titre La direction scientifique des usines, avec, pour têtes de chapitre, des extraits d'une déposition de TAYLOR en 1912 devant une commission d'enquête du Congrès américain, qui a été le plus lu et le plus commenté. A noter que le texte de 1911 est moins analytique que son mémoire de 1903, étant destiné à un plus large public et non exempt d'une présentation-choc. 

       Le taylorisme préconise :

1 - une analyse détaillée et rigoureuse des modes et techniques de production (gestes, rythmes, cadences) ;

2 - l'établissement de la "meilleure façon" (the one best way) de produire (définition, délimitation, séquençage des tâches) ;

3 - la fixation de conditions de rémunération plus objectives et motivantes du travail.

L'ingénieur estime qu'il est impossible de réaliser une production de masse sans un minimum d'organisation et de discipline. Ce qu'il voit à la fin du XIXe siècle dans les ateliers ne va pas dans ce sens : le travail réellement collectif est un mythe tant les comportements individuels, enfermés dans la logique des métiers fortement encadrés par de multiples corporations, ne contribuent pas du tout à la cohérence ou à la collaboration.

L'industrie alors se caractérise plutôt par la juxtaposition d'ateliers plus ou moins bien reliés entre eux. Il faut pour réellement produire des objets en masse, organiser l'entreprise suivant deux dimensions complémentaires:

- une dimension verticale : établir une stricte distinction entre d'une part les tâches de conception et de travail et de formation et d'autre part celles dites d'exécutions. il s'agit d'établir une hiérarchie des tâches comme des employés.

- une dimension hozizontale : décomposer le processus de production d'un bien en une suite de tâches simples confiées chacune à un ouvrier spécialisé. L'objectif est d'identifier la manière la plus efficace de découper le travail. Doivent être chargés de cette mission, des ingénieurs qui de manière scientifique vont chronométrer chaque mouvement élémentaire, éliminer les temps inutiles, étudier les meilleurs outils pour réaliser chaque mouvement, définir un temps optimal pour chaque stade de production, rédiger les recettes de fabrication.

   Il n'est pas dans les intentions de l'ingénieur de mettre en place un travail à la chaîne - lequel est connu de longue date. Mais de mettre en place une organisation rationnelle. C'est plus tard qu'Henry FORD aux Etats-Unis et Louis RENAULT en France réactualisent cette forme d'organisation du travail collectif et l'applique au secteur naissant de l'automobile. Dans l'esprit de TAYLOR, qui doit faire face aux organisations ouvrières professionnelles d'alors et établir une sorte de contrat social pour parvenir à imposer l'organisation scientifique du travail, les trois éléments qu'il préconise sont étroitement liés. TAYLOR ne réfléchit ni en terme de discipline de travail ni en terme de hiérarchie. Il n'a pas de réflexion sur le pouvoir en entreprise. Pour lui, chaque ouvrier ne reçoit pas d'ordre mais des instructions de plusieurs "chefs", et doit être rémunéré à juste titre (il préconise d'ailleurs des augmentations importantes de salaires...). 

     En fait, de ces trois éléments des méthodes préconisées par l'ingénieur sont retenues par les industriels de manière général seulement les deux premiers. Si l'intention initiale est d'organiser les ateliers et les postes de travail pour une moindre fatigue de l'ouvrier (la juste journée de travail), le résultat obtenu augmente plutôt l'exploitation du travail de l'ouvrier par un encadrement et une direction plus soucieuse de la qualité des objets fabriqués et des bénéfices financiers apportés par l'organisation scientifique du travail. Les opérateurs exécutants perdent leur autonomie, sont placés dans une situation de dépendance et sont utilisés comme des machines. La répétition des mêmes tâches (dont on régule la cadence surtout en fonction des impératifs du marché) provoques toute une série de troubles physiologiques et psychologiques. 

    Une partie des directions d'entreprise entend remédier aux dysfonctionnements liés au taylorisme rudement critiqué par les organisations syndicales en introduisant diverses innovations dont :

- la rotation des postes : l'ouvrier occupe successivement différents postes de travail pour éviter la routine et pour avoir une vue plus globale de la production ;

- l'élargissement des tâches : les tâches sont moins fragmentées, moins pénibles, moins répétitives ;

- l'enrichissement des tâches : le travail s'étend à d'autres tâches telles que le réglage et l'entretien des machines, ce qui implique une responsabilité du travailleur ;

- la mise en oeuvre de groupes semi-autonomes : quelques ouvriers s'organisent librement pour atteindre un niveau de production fixé par la direction ;

- l'établissement de cercles de qualité : des groupes de travailleurs volontaires se réunissent pour améliorer le processus de production et la qualité des produits.

Mais ces innovations remettent plus ou moins en cause la division verticale énoncée dans le taylorisme et surtout fragilise, du point du patronat en général,  la "nécessaire" discipline du travail. Il faut attendre les années 1950 et 1960 (aux Etats-Unis), voir 1970 (en Europe), pour voir surgir de manière significative ces innovations. 

    Globalement, on a tendance à donner au taylorisme proprement dit, tel qu'il est énoncé par son auteur, des attributs plus généraux liés à la production de masse, et une importance qu'il n'a pas.

Malgré ses faiblesses (de réflexions pas très développées sur la formule à juste travail juste salaire), la doctrine de TAYLOR rencontre un succès considérable dans le monde développé, jusqu'en Russie où LÉNINE en recommande l'application. En France, elle se répand en 1913 dans les usines Renault, mais suivant une acception très maladroite de la part du patronat. En fait l'influence du taylorisme dépend beaucoup du taux d'industrialisation du pays, de la nature de l'industrie en question (d'ailleurs TAYLOR pense que son application à limitée à quelques industries). On a pu évaluer qu'à son acné l'organisation taylorisme qu'environ 5% de la main-d'oeuvre ouvrière dans les pays industrialisés (DAVIET, 1997)  a pu être concerné.

Mais le taylorisme tel qu'il est compris n'est pas seulement une organisation du travail mais aussi un état d'esprit dans de nombreuses entreprises, qui renforce la hiérarchie. En assimilant le taylorisme au processus général de rationalisation industrielle (que mettent en musique bien plus les successeurs de TAYLOR), les sciences sociales en France ont tendance à en surévaluer l'importance. il existe un fort flottement conceptuel qui, que ce soit du côté marxiste ou du côté libéral, donne au taylorisme une extension qu'il n'a pas eu dans la réalité historique. Par contre, le taylorisme constitue de manière certaine un aliment idéologique au combat que mènent plusieurs écoles de pensée, que ce soit dans le monde industriel ou dans la société en général. 

 

Frederik Winslow TAYLOR, Organisation du travail et économie des entreprises, Paris, éditions d'organisation, 1990 (traduction de Shop management de 1902) ; Principes de la direction scientifique des usines, 1912 ; La direction scientifique du travail, Dunod, 1957 et Marabout, 1967. 

Robert KANIGEL, The One Best Way, Frederik Winslow Taylor and the enigma of efficiency, New York, Viking, 1997. Lion MURARD et Patrick ZYBERMAN, Le soldat du travail. Guerre, fascisme et taylorisme, revue Recherche, n°32/33, septembre 1978. J-P. DAVIET, La grande entreprise : professions et cultures" dans Histoire générale du travail, tome IV, sous la direction de  G.V. LABAT, Nouvelle librairie de France, 1997. Benjamin CORIAT, L'atelier et le chronomètre, Bourgois, 1978.

François VATIN, Frederic Winslow Taylor, dans Dictionnaire du travail, PUF, collection Quadrige, 2012.

 

 

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26 mai 2018 6 26 /05 /mai /2018 12:13

      Jules Romain BARNI est un philosophe et homme politique français, député de la Somme, mais également une figure de proue du pacifisme français, surtout après le coup d'état de 1848.

   Titulaire d'une agrégation de philosophie en 1840, il devient vite secrétaire de Victor COUSIN à Paris, qui prépare alors une édition personnelle de ses premiers cours. Connaissant de manière approfondie la langue allemande et érudit de KANT, il lui apporte un précieux concours. Tout en poursuivant une carrière d'enseignant de philosophie, après 1842, il donne de nombreux articles à une revue libérale, Liberté de pensée, fondée par Jules SIMON en 1847, laquelle devient nettement républicaine en 1848. Vice-président cette année là de la Société démocratique des libres penseurs, il devient un grand opposant à Louis-Napoléon BONAPARTE, surtout dès 1851 où celui-ci impose aux fonctionnaires l'obligation de prêter le serment de fidélité. Exclu de l'enseignement, il lie connaissance avec Henri BRISSON, avec qui il fonde le journal L'avenir. Il se consacre alors à la philosophie de KANT dont il traduit plusieurs ouvrages, avec des analyses critiques très développées. Il collabore alors à plusieurs périodiques d'opposition, et comme beaucoup, doit s'exiler à Genève, et y rester jusqu'en 1870. 

   C'est durant ce séjour qu'il s'occupe sérieusement de l'organisation du mouvement pacifiste, tout en publiant plusieurs ouvrages (Les Martyrs de la libre pensée, Histoire des idées morales et politiques en France, entre autres). Il organise et préside le premier Congrès de la Paix et de la Liberté à Genève. A l'issue de ces Assises, il devient l'un des fondateurs et dirigeants, en fait la cheville ouvrière, de la Ligue Internationale de la paix et de la liberté, qui a pour objet la substitution de l'arbitrage à la guerre. Parmi les personnalités qui participent à ce Congrès de la paix de 1867 et des suivantes, il figure parmi celles qui entendent ouvrir l'organisation pacifiste à toutes les tendances de la gauche, notamment à l'Association Internationale des Travailleurs, née en 1864 à Londres. Mais le Congrès de 1869 est très difficile à gérer pour Jules BARNI, tant la cohabitation de personnalités si différentes semble impossible, chacune voulant en faire plus sa propre tribune. Conscient des divergences d'opinion depuis 1867, il organise un congrès moins conséquent (de 6 000 personnes à une centaine...) pour en sortir une orientation cohérente. On y discute d'un programme autour de la disparition des armées permanentes, de la séparation des Églises et de l'État et surtout du principe fédératif. Mais la diplomatie et les précautions de Jules BARNI ne suffisent pas à garantir des débats paisibles, et les divergences sont trop importantes lorsqu'en lancée la question de la "luttes des classes" par l'aile gauche, avec BAKOUNINE et Élisée RECLUS. Mis en minorité, cette aile gauche quitte le Congrès. Plaçant Jules FERRY à la présidence d'une assemblée apaisée, Jules BARNI défend l'idée d'une association républicaine des peuples de l'Europe, sur le modèle de la Confédération helvétique. Mais lorsque les débats portent sur les questions économiques, les avis divergent, Jules BARNI repoussant le collectivisme susceptible selon lui de favoriser un régime autoritaire.  Malgré des conclusions en demi-teintes, il est satisfait car le principe fédératif est adopté. Il estime en outre que la Ligue est bien implantée même si son journal Les Etats-Unis d'Europe connaît des problèmes.  Inquiet à raison devant l'évolution de la situation internationale, il invite à préparer l'avenir "calmement" et "résolument". La déclaration de guerre du 24 juillet 1870 de la France à la Prusse réduit tous ses efforts presque à néant.

     C'est pourquoi en septembre 1870, il se met à la disposition du Gouvernement de la Défense nationale et prend la direction d'un journal officiel populaire, le Bulletin de la République, qui cesse de paraitre au moment de la conclusion de la paix. Il se fait élire député radical en 1872, dans un soutien à la politique de THIERS. A l'assemblée de Versailles, il siège à gauche pour les séances qui aboutissent au vote de la Constitution de 1875, où il vote pour celle-ci. Lors de son activité parlementaires, il s'associe à tous les votes de la majorité de gauche, ayant un rôle très actif au sein des Commissions de l'Assemblée. Notamment, il vote pour l'amnistie partielle des condamnés de la Commune. Malade, il ne peut accepter le renouvellement de son mandat de député.

    Pour Mireille GUEISSAZ, ingénieur d'études au CNRS (CURAPP), auteure d'une étude sur Jules Barni ou l'entreprise démopédique d'un philosophe républicain moraliste et libre-penseur, Jules BARNI se consacre tout au long de sa carrière parlementaire (et également à Genève comme animateur du mouvement pacifiste) à la morale politique. Il s'agit de former des moeurs conformes aux institutions républicaines notamment par l'instruction publique. De la morale en politique à la morale sociale, il y a pour lui une cohérence. Et elle fait partie de la morale publique de la IIIe République. Jules BARNI figure parmi ceux qui installent durablement dans la société française cette morale laïque, dont le caractère s'affirme ensuite dans les générations suivantes. 

 

Jules BARNI, Ce que doit être la République, Publication de l'Union républicaine de la Somme, 1872 ; Nombreuses Lettres de Barni conservées à la bibliothèque Nationale, de 1869 notamment.

Pasteur Auguste DIDE, Jules Barni, sa vie et ses oeuvres, 1892. Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre. Le pacifisme du début du XIXe siècle à la veille de la Seconde Guerre mondiale, encrage, 2015. 

 

 

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25 mai 2018 5 25 /05 /mai /2018 09:38

   Henry KISSINGER, d'origine allemande, est un politologue et diplomate américain. Son action politique controversée est contestée, encore aujourd'hui où continue de paraître ses Mémoires, tant du côté de la gauche pacifiste que de la droite anticommuniste. Actuellement, président de Kissinger Associates qu'il a fondé, il conseille des firmes multinationales dans les négociations commerciales avec des États. 

    Très influencé par les réflexions et les actions de METTERNICH, diplomate européen très actif après les guerres napoléoniennes en Europe, auquel il consacre une thèse, tous ses écrits et ses activités reflètent une volonté de maintenir l'équilibre des puissances. En faveur des intérêts des Etats-Unis comme de l'ordre capitaliste établi. 

 

La carrière universitaire, puis diplomatique d'un homme politique de premier plan, une stratégie au service de son pays, de fermeté et de détente...

    Personnage politique des plus controversés des années 1970 lorsqu'il est conseiller à la Maison Blanche, puis secrétaire d'Etat auprès des présidents NIXON et FORD, Henry KISSINGER incarne le réalisme politique dont les principes guident une action diplomatique qui se veut à la fois subtile, vigoureuse et impitoyable. Il obtient le prix Nobel de la paix pour ses négociations concernant la paix au VietNam (1973), mais cette attribution est loin de faire l'unanimité. Comme tous les Prix Nobel de la Paix décernés à des hommes politiques, quelle que soient leur orientation et leur action, il y a là toujours une grande part de... politique et de diplomatie...

   Très tôt spécialisé dans les études stratégiques aux Etats-Unis (université d'Harvard), après y avoir émigré en 1938, il s'attache à la stratégie nucléaire après la Seconde Guerre Mondiale. S'il n'est pas le premier à poser le problème de l'arme atomique et de ses conséquences pour la stratégie, il écrit le premier best-seller sur le sujet, Nuclear Weapons and Foreign Policy (1957), qui lui ouvre l'accès à une carrière politique. Dans cet ouvrage, KISSINGER s'inspire des théories sur la guerre nucléaire qui se sont développés lors de la décennie précédente tant en apportant certains éléments nouveaux au débat, notamment sans le domaine de la guerre nucléaire limitée.

   Le problème fondamental de la stratégie nucléaire, selon lui, réside dans la formulation d'une stratégie qui puisse conseiller une politique de dissuasion nucléaire avec la capacité de combattre si la dissuasion échoue. Ces deux pôles stratégiques sont guidés par deux principes différents. La dissuasion est fondée sur la crainte des représailles, le combat sur le principe d'économie des forces. Par nature, l'arme atomique, avec son potentiel de destruction prohibitif et son coût comparativement peu élevé, obéit à ces deux principes et donne à l'Occident la possibilité de rivaliser avec un adversaire (l'URSS) posant l'autre avantage de dissuasion d'un réservoir humain quasi inépuisable. Au car où la dissuasion échouerait, seules deux options se présenteraient alors à l'Amérique : la guerre nucléaire généralisée ou une guerre limitée. Dans le second cas de figure, l'Occident aurait avantage à ce qu'un conflit limité soit engagé avec des armes atomiques (auquel cas la tactique serait proche du combat maritime). KISSINGER, toujours conscient de la dialectique permanente qui s'établit entre l'action diplomatique et la stratégie militaire, envisage l'option de la guerre nucléaire limitée, favorable selon lui à la négociation, à tous les niveaux de l'escalade.

La doctrine de la guerre nucléaire limitée est conçue en réaction aux doctrines américaines de l'époque qui définissent la guerre nucléaire généralisée comme l'unique scénario (de guerre nucléaire) possible et qui sont à la base de la politique officielle des représailles massives (Massive Retaliation). La doctrine de la guerre nucléaire limitée est très vite délaissée par les stratèges et tombe en désuétude dès les années 1960. KISSINGER lui-même révise ses propres théories. Toutefois, le débat qu'il a lancé a des conséquences importantes sur la politique de défense des États-Unis (et sur le plan techniques de mise en place des arsenaux nucléaires). Ces dernier mettent de côté leur stratégie des représailles pour une doctrine de guerre plus souple, destinée à différents types d'agressions sur divers théâtres. 

Lorsqu'il participe lui-même aux plus hautes décisions politiques des États-Unis, il pratique une politique de l'équilibre, dont il a longtemps étudié les rouages des années auparavant. Il sait exploiter tous les instruments militaires et diplomatiques à sa disposition pour atteindre les objectifs politiques s'il se fixe. Il est d'ailleurs l'un des rares intellectuels à pouvoir mettre en application ses propres théories. (BLIN et CHALIAND)

 

Du VietNam à la politique de détente, illustration d'un type de pouvoir intérieur et extérieur

    Les années de pouvoir d'Henry KISSINGER coïncident, et ce n'est pas seulement de son fait, avec les années de grande désillusion (ou de fin de naïveté) de la majorité du peuple américain envers son propre système démocratique. Non seulement, le complexe militaro-industriel est à son apogée mais il parvient même à s'immiscer dans les sphères de fabrication de l'opinion publique, à savoir les grands médias et une partie du personnel politique. En coïncidence (fortuite ou voulue), le pouvoir exécutif américain s'entoure d'une certaine opacité préjudiciable au fonctionnement du système politique dans son entier, à un tel point que du Congrès et des médias viennent les coups décisifs contre un certain type de présidence américaine. 

   D'abord conseilleer en sécurité nationale de 1969 à 1975, puis secrétaire d'Etat de 1973 à 1977, il se hisse au sommet de la scène politique et devient un homme d'État influent et controversé. Quelques années seulement après sa nomination en 1969, il semble évident que les liens entre KISSINGER et le président NIXON ont évolué en étroite relation de travail, souvent opaque. Dès lors, les décisions importantes en matière de politique étrangère se prennent exclusivement à la Maison-Blanche, tandis que les autres conseillers, y compris le premier secrétaire d'État de NIXON, William ROGERS, sont relégués au second plan. Pour se justifier - outre une soif de pouvoir à l'état pur qu'on a pas connu beaucoup dans l'histoire américaine -, NIXON et KISSINGER se défendent de vouloir changer la politique étrangère des États-unis sans risquer de se heurter à l'interférence bureaucratique ou aux complication de politique intérieure, à savoir le rôle du Congrès (surtout du Sénat en ce qui concerne la politique extérieure) et le jeu croisé des deux partis dominants. En pratique, cela signifie que pendant le premier mandat de NIXON la diplomatie de haut niveau se fait par le biais de voies semi-officielles, de relations tenues secrètes entre KISSINGER et certain hauts représentants de pays de premier plan (comme l'URSS, le VietNam et l'Allemagne de l'Ouest).

L'enjeu majeur qui attend alors la nouvelle administration en matière de politique étrangère est la guerre du VietNam. Lorsque KISSINGER accède en 1969 au poste de conseiller en sécurité nationale, la guerre du VietNam est déjà une guerre coûteuse, meurtrière et impopulaire. Dans les années qui suivent, NIXON et KISSINGER alternent entre initiatives diplomatiques et retrait de troupes, et compagnes dévastatrices de bombardements sur les territoire nord-vietnamiens, dont l'enjeu est de conforter la position des Américains en cas de négociations tout en maintenant leur crédibilité sur la scène mondiale auprès des pays alliés ainsi que vis-à-vis de leurs ennemis. Ce n'est que lors du seconde mandat de NIXON, qu'en 1973 que KISSINGER et LE DUC THO, son interlocuteur nord-vietnamien, signent un accord mettant fin à l'implication directe des Américains dans le conflit vietnamien. Cet accord est d'autant plus critiqué par la suite, que les Nord-Vietnamiens parviennent à réunifier le pays en automne 1975. Tout aussi dommageables pour la réputation de KISSINGER est le bombardement secret du Cambodge et l'invasion qui s'ensuit, initié par l'administration NIXON, et qui est probablement à l'origine de la prise de pouvoir par le régime génocidaire des Khmers rouges dans cette région (en 1975 également). 

Les observateurs comme les historiens ensuite s'accordent à reconnaître à KISSINGER la parenté de certains succès, moins controversés, de politique étrangère. Que ce soit pour la normalisation des relations dico-américaines (1971-1972) ou pour l'architecture compliquée de la détente (qui aboutit aux accords SALT 1 de 1972) et du traité sur les missiles antibalistiques (ABM), il y apporte une très importante contribution. Il s'impose également comme médiateur de la paix dans le conflit israélo-arabe (cessez-le-feu ouvrant la voir aux accords de Camp David de 1978, après la guerre du Kippour). Lorsqu'il quitte son poste de secrétaire d'État à la fin du mandat de FORD, au début de 1977, sa réputation commence toutefois à s'essouffler, lui qui est des années auparavant adulé dans certains milieux, notamment journalistiques, comme une super-star diplomatique. C'est que la politique de détente est désormais impopulaire, des républicains et des démocrates l'accusant d'avoir favorisé les Soviétiques. Lorsque CARTER arrive à la présidence, la politique de realpolitik est qualifié par beaucoup de contraire aux valeurs américaines, au mépris de questions comme celle des Droits de l'homme. 

Même après son départ du pouvoir exécutif et malgré une certaine impopularité de sa politique de détente, il joue encore un grand rôle dans la politique étrangère américaine. En 1983, il est appelé par le président Ronald REAGAN à siéger à la tête de la commission nationale bipartite pour l'Amérique Centrale ; de 1984 à 1990, sous les présidences RAGAN et BUSH, il siège à l'instance consultative du président en matière de renseignement extérieur. En 1982, il crée sa propre société de conseil à l'internationale, ouverte à une clientèle tant étatique que d'entreprises multinationales. 

      KISSINGER écrit de nombreux ouvrages et publie d'innombrables articles sur la politique étrangère et l'histoire diplomatique des États-Unis et se présente toujours comme porte-parole de la realpolitik et du sens politique. Notamment dans ses deux ouvrages les plus importants, Diplomatie (Diplomacy, 1994) et L'ordre du monde (World Order, 2014). Il se débat souvent dans l'opinion publique pour défendre à la fois son action et sa pensée théorique. Il y a deux sortes de jugements incompatibles à cet égard. Pour ses admirateurs, il est un grand homme d'État américain, un grand stratège en politique étrangère de la fin du XXe siècle. Pour ses détracteurs, il est un grand comploteur machiavélique (il ne cache pas d'ailleurs des sympathies d'ailleurs pour MACHIAVEL), d'un grand pragmatisme impitoyable, qui méprise les préoccupations humaines lorsqu'il s'agit de mettre en oeuvre la politique qu'il a décidée. Certains auteurs comme Seymour HERSH et Christopher HITCHENS lui reprochent violemment les bombardements du Comabodge et le renversement du président chilien Salvador ALLENDE (1973). Ce débat n'est pas clos, et la publication de ses écrits non plus... (Jussi M. HANHIMAKI)

 

Henry KISSINGER, Le Chemin de la paix (sur Metternich, 1812-1822), Denoël, 1972 ; A la Maison-Blanche, 1968-1972, en deux tomes, Fayard, 1979 ; Les Années orageuses, en deux tomes, Fayard, 1982 ; Diplomatie, Fayard, 1996 ; Les années de renouveau : Le dernier volume des mémoires, Fayard, 2000 ; La Nouvelle puissance américaine, Fayard, 2003 ; Sortie de crise : Kippour 1973, VietNam 1975, Fayard, 2005, De la Chine, Fayard, 2012 ; L'Ordre du monde, Fayard, 2016. 

J. BAYLIS et J. GARNETT, Makers of Nuclear Strategy, New York, 1991. Marvin & Bernard KALB, Kissinger, Boston, 1974. George LISKA, Beyond Kissinger : Ways of Conservative Statecraft, Baltimore, 1975. B. ZANCHETTA, The transformation of American International Power in the 1970s, New York, Cambridge University Press, 2014. Christopher HITCHENS, Les Crimes de Monsieur Kissinger, Saint-Simon, 2001. Maurice GIRODIAS, Président Kissinger, Tristram, 2009. Charles ZORGBIBE, Kissinger, Éditions du Fallois, 2015. On trouvera le chapitre VII, de A la Maison Blanche (1969-1973), qui concerne la politique nationale et l'équilibre stratégique, le débat sur la défense, la doctrine stratégique, les armes nucléaires tactiques, la possibilité pour les États-Unis de mener une guerre et demie..., publié chez Arthème Fayard en 1979, dans l'anthologie Mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990.

On regardera avec profit le documentaire de Alex GIBNEY et de Eugene JARECKI, Le cas Kissinger : la face cachée d'un magicien et celui de Stephan LAMBY, L'incontournable Monsieur Kissinger.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jussi HANHIMAKI, Kissinger, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, PUF,  2017. 

 

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